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27 avril 2022 3 27 /04 /avril /2022 03:55

« Mettre à mort cette femme serait commettre un sacrilège, manquer au devoir de l’humanité et dans son cas, ajouter l’injustice au malheur social, ce qui serait contraire à l’esprit de générosité et d’humanité de l’État du Texas. » (Robert Badinter, 13 avril 2022).




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L’ancien Ministre de la Justice Robert Badinter, qui a eu 94 ans le mois dernier, ne sort pas souvent de sa réserve, mais il l’a fait deux fois en une semaine, d’abord pour soutenir Emmanuel Macron, ensuite pour soutenir, par une autre sorte de soutien, Melissa Lucio. Cette femme, d’origine hispanique ("latino-américaine" dit-on), est une mère de quatorze enfants qui va bientôt avoir 54 ans ; elle est née le 18 juillet 1968 et la question était de savoir si elle allait fêter son anniversaire. Non, la question n’est pas là, ou un peu quand même. Car en fait, ce mercredi 27 avril 2022, sa mort était programmée. Son exécution. In extremis, le lundi 25 avril 2022, la cour criminelle d’appel du Texas a suspendu son exécution. Ouf, elle a quelques moments de répit.

Cela ne veut pas dire qu’elle est sauvée définitivement, mais au moins, elle n’aura pas été exécutée cette semaine. Son avocate Vanessa Potkin, lors d’une conférence de presse, a précisé : « C’est un premier pas vers l’obtention d’un nouveau procès, mais cela ne signifie pas qu’un nouveau procès a été accordé. ».

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La situation de Melissa Lucio est tellement scandaleuse que depuis plusieurs années, une mobilisation internationale en sa faveur s’est organisée, de nombreuses personnalités sont venues aussi la soutenir (en particulier Kim Kardashian, mais aussi les anciens ministres français Robert Badinter et Christiane Taubira, etc.).

Et probablement que les soutiens les plus symptomatiques proviennent de près d’une centaine d’élus de l’État du Texas, en particulier de nombreux républicains partisans de la peine de mort, comme le sénateur (de l’État, pas fédéral) Jeff Leach qui a déclaré : « Étant moi-même un républicain conservateur, soutien de longue date de la peine de mort pour les crimes les plus atroces, je n’ai jamais vu un cas plus troublant que celui de Melissa Lucio. ».

Ce fut Jeff Leach qui a annoncé la nouvelle au téléphone. Melissa Lucio : « Mais qu’est-ce que cela veut dire ? ». Jeff Leach : « Eh bien, cela veut dire que vous allez vous réveiller jeudi matin. La décision de la cour d’appel était très forte, et il semble que vous aurez au moins un nouveau procès. (…) Nous allons tout faire pour que vous soyez libre. C’est notre objectif. ». On peut comprendre le point de vue de Jeff Leach au-delà de toute considération émotionnelle et humaine : sauver une innocente de l’exécution, c’est conforter la peine de mort aux vraiment coupables.

Effectivement, Melissa Lucio a été condamnée à mort le 12 août 2008 pour avoir tué sa fille de 2 ans, Mariah Alvarez le 17 février 2007 chez elle, à Harlingen, une ville du comté de Cameron, au Texas. L’enfant était recouvert d’ecchymoses et avait aussi plusieurs morsures dans le dos, des touffes de cheveux arrachés et un bras cassé. Lorsque les soignants des urgences sont arrivés chez elle, ils ont découvert une fillette inconsciente qui ne respirait plus et qui est morte peu de temps après son arrivée à l’hôpital. La cause du décès est une hémorragie cérébrale provoquée par un traumatisme crânien. Le rapport d’autopsie fait état d’ecchymoses aux reins, aux poumons et à la moelle épinière.

Melissa Lucio, depuis sa condamnation à mort, est détenue dans le couloir de la mort de la prison de Moutain View Unit à Gatesville, une ville du comté de Coryell, dans le Texas. Un appel du jugement a été rejeté le 14 septembre 2011 par la cour criminelle d’appel du Texas. Cependant, la Cour d’appel fédérale des États-Unis a annulé le verdict du Texas le 29 juillet 2019 car la condamnée n’a pas pu se défendre selon une procédure équitable. Mais l’État du Texas a fait appel et a réussi à faire annuler cette décision d’annulation en février 2021 par la cour d’appel du Texas par 10 voix contre 7 et la condamnation à mort est donc redevenue valide. Enfin, le 18 octobre 2021, la Cour Suprême des États-Unis a refusé de se prononcer car aucun vice de procédure n’avait été démontré.

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Melissa Lucio avait tout contre elle : hispanique, d’un milieu précaire, elle a eu une enfance faite de violences, agressée physiquement et sexuellement dès l’âge de 6 ans, mariée à 16 ans pour fuir sa famille mais son mari l’a également violentée puis abandonnée à leur cinquième enfant. Au décès de Mariah, elle avait neuf enfants et vivait avec un compagnon aussi violent, la menaçant parfois de mort, et condamné à quatre années de prison pour violence conjugale. Très pauvre, tombée dans la dépendance à la drogue, elle était en plus en train de déménager et elle était enceinte, attendant deux jumeaux.

Après sept heures d’interrogatoire sans avocat et avec la menace des armes, elle a avoué avoir battu sa fille après l’avoir nié pendant une centaine de fois (elle a lâché : « Je suppose que je l’ai fait. Je suppose que je l’ai fait. Qu’est-ce que je vais dire ? J’en suis responsable. »). Elle a expliqué plus tard qu’elle ne voulait pas que ses enfants plus âgés, chargés de s’occuper des plus petits, puissent être accusés à tort de cette mort.

Le procès fut bâclé. Le médecin urgentiste qui a ausculté l’enfant à l’hôpital comme le médecin légiste ont considéré que c’était l’un des pires cas de maltraitance d’enfant qu’ils ont connus à cause de tous les bleus. Le procureur était lui-même en cours de réélection et voulait montrer son efficacité contre les criminels. Six ans plus tard, il allait être condamné à treize ans de prison pour corruption et extorsion dans une autre affaire (il est actuellement encore en détention). Beaucoup de pièces à conviction n’ont pas été prises en compte.

Melissa Lucio a été la première femme condamnée à mort au Texas d’origine hispanique. Depuis 1976, il n’y a eu que 17 femmes qui ont été exécutées aux États-Unis, dont 6 au Texas, l’État qui exécute le plus. En effet, depuis 1976, 1 543 personnes ont été exécutées aux États-Unis dont 573 au Texas (plus d’un tiers !). Depuis 1973, au moins 186 personnes condamnées à mort aux États-Unis ont été innocentées par la suite.

La réalité de la mort de Mariah serait pourtant tout autre. Il s’agirait plutôt d’un accident. Imaginez cette mère qui, en plus de la perte d’un enfant, se voit infliger un procès, une condamnation à mort, une détention dans le couloir de la mort et la perspective d’une exécution par injection létale. Et ce calvaire dure depuis plus de quinze ans.

Les faits seraient ceux-ci : le 15 février 2007, après avoir préparé certains enfants pour l’école, le matin, Melissa Lucio a continué à préparer les cartons de son déménagement tout en surveillant sa fille de 2 ans. À cause d’un léger handicap, Mariah avait du mal à marcher et faisait souvent des chutes. Elle aurait ouvert une porte et serait tombée dans les escaliers de plus d’une douzaine de marches. Elle serait restée consciente et pleurait. Sa mère serait venue à son secours, elle a vu une lèvre qui saignait mais ne semblait pas gravement blessée. Elle ne se serait pas inquiétée.

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Probablement que ce fut l’erreur de Melissa Lucio qui aurait dû averti les urgences tout de suite, car à la suite de sa chute, Mariah a eu des lésions internes qui auraient entraîné sa mort. Deux jours plus tard, le 17 février 2007, Mariah ne mangeait plus, dormait et semblait malade. Melissa Lucio a pensé l’emmener chez un médecin mais elle aurait préféré attendre le lendemain. L’état de Mariah s’est considérablement dégradé dans la journée, elle ne respirait plus, et la famille a appelé les urgences. Les soignants n’ont pas réussi à la réanimer. Son corps était couvert d’ecchymoses à divers stades de guérison, selon un rapport. Le bras cassé l’avait été plusieurs semaines auparavant (deux à sept semaines auparavant). Il y avait aussi une trace de morsure sur le dos.

Quand Melissa Lucio a indiqué aux urgentistes que Mariah était tombée dans les escaliers deux jours plus tôt, ils ne l’ont pas crue car la résidence n’avait qu’un seul étage. Mais ils n’avaient pas saisi qu’il s’agissait de l’ancien domicile de la famille et pas du nouveau. Ce malentendu a provoqué une enquête immédiatement à charges, accusant la mère d’avoir menti et d’avoir frappé la fillette jusqu’à entraîner la mort.

Les avocats de Melissa Lucio ont plaidé pour la clémence auprès du gouverneur du Texas, Greg Abbott, demandant au moins une suspension de l’exécution pendant quatre mois afin de faire un nouveau procès et réexaminer les preuves. En effet, dans le dossier d’expertise, il est par exemple indiqué que Mariah souffrait aussi de troubles de la circulation sanguine qui provoquent des bleus à la moindre pression.

Tous les enfants de Melissa Lucio l’ont soutenue. Aucun n’a témoigné de fait de violence sur enfant. Au contraire, ils ont affirmé qu’elle n’avait jamais frappé un enfant, et lorsqu’elle se droguait, elle s’enfermait dans les toilettes pour éviter d’être vue par ses enfants. Deux enfants ont témoigné de la réalité de la chute dans les escaliers qu’ils ont vue de leurs propres yeux. Le 14 janvier 2022, lorsque la date de l’exécution a été fixée au 27 avril 2022 et qu’elle a été immédiatement confirmée, les enfants de Melissa Lucio ont été effondrés. Une fille voulait se suicider, une autre voulait partir comme sa mère, un fils a cherché à mobiliser la communauté hispanique. Les enfants ont écrit un courrier au gouverneur Greg Abbott le 7 avril 2022 pour sauver leur mère : « S’il vous plaît, permettez-nous de nous réconcilier ave la mort de Mariah et de nous souvenir d’elle sans novelle douleur, angoisse et chagrin. S’il vous plaît, épargnez la vie de notre mère. ».

Plus grave encore : cinq des douze jurés qui ont condamné à mort Melissa Lucio le 12 août 2008 ont reconnu que l’erreur judiciaire était manifeste et ont demandé un nouveau procès.

Si, finalement, au dernier moment, la cour criminelle d’appel du Texas a accepté de suspendre l’exécution prévue le 27 avril 2022, c’est grâce à une forte mobilisation non seulement nationale mais internationale. En particulier, la France s’est mobilisée pour sauver Melissa Lucio grâce au film de Sabrina Van Tassel : beaucoup d’Américains et de Français ont envoyé des courriers de soutien à Melissa Lucio alors qu’avant le film, elle n’était pas connue et personne ne l’avait encore interrogée pendant treize ans, car elle était une paria.

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En effet, la journaliste franco-américaine Sabrina Van Tassel a réalisé le un documentaire très efficace sur le sujet "The State of Texas vs. Melissa" sorti en France le 15 septembre 2021, et l’année précédente aux États-Unis. Elle a affirmé le 13 septembre 2021 : « Comme beaucoup de monde, et beaucoup d’Américains, je croyais que quelqu’un qui était condamné à la peine de mort était forcément coupable, qu’il n’était pas possible d’ordonner la mort d’une personne "pour rien". (…) Aujourd’hui, je me rends compte de l’abomination que c’est. Il faut abolir la peine de mort, quelle qu’elle soit, et même pour les coupables. ».

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Et de préciser : « J’avais l’intime conviction que cette histoire était impossible, mais même si Melissa avait été coupable, j’aurais fait ce film. Les gens qui se retrouvent ainsi piégés sont souvent complètement cabossés par la vie, ce n’est pas n’importe qui qui se retrouve dans le couloir de la mort ou à la prison. Généralement, ce sont des personnes qui portent beaucoup de stigmates, qui ont une histoire douloureuse, donc pour ces personnes-là particulièrement, la justice est un rouleau compresseur terrible. » (entretien à ECPM).

C’est cela qui est important : il faut se méfier que le combat contre la peine de mort soit livré seulement pour dénoncer d’éventuelles erreurs judiciaires. Exécuter des personnes innocentes est ce qui a de pire qu’un État puisse faire et cette simple possibilité d’erreur judiciaire devrait interdire tout peine irréversible. Mais avec la technologie actuelle, les analyses ADN par exemple, il est possible de confirmer ou d’infirmer la culpabilité d’un condamné à mort.

Or, en n’insistant que sur la (supposée) innocence d’un condamné à mort, en fin de compte, on favorise encore plus le principe de la peine de mort. Cela explique d’ailleurs pourquoi des dizaines d’élus républicains favorables à la peine de mort soutiennent Melissa Lucio, car, à l’instar de Jeff Leach, ils sont convaincus de son innocence et également des mauvaises conditions de sa défense lors du procès (le procureur en question croupit actuellement en prison).

C’est ce qu’a dit, le 17 mars 2022 à Emmanuelle Skyvington à "Télérama", l’ancienne Ministre de la Justice Christiane Taubira mais en considérant l’innocence de Melissa comme beaucoup plus porteuse : « Je suis favorable à l’abolition de la peine capitale, y compris pour une personne coupable. J’aurais donc la même position même si Melissa était coupable. Mais d’une certaine façon, c’est réconfortant de se rendre compte que la personne accusée et condamnée est innocente. On est confronté, non pas seulement à un principe ou une éthique, mais à une erreur judiciaire. Cette femme risque sa vie. C’est révoltant. ».

Et elle a expliqué la très délicate mission, lorsqu’on est ministre à l’étranger, d’intervenir sur un cas particulier : « C’est alors très exigeant et très frustrant. Il ne faut vraiment pas trébucher. On est sur un fil qui exige de prendre des précautions de langage inimaginables, de faire attention à ne pas crisper, ni brusquer nos interlocuteurs, surtout quand il y a des risques d’exécution. Parce que des vies sont en jeu, parce que des familles se désespèrent… ».

La situation de Melissa Lucio fait penser à celle du Français Serge Atlaoui et de la Philippine Mary Jane Veloso, condamnés à mort en Indonésie depuis 2005 et qui ont failli être exécutés le 29 avril 2015 (huit autres l’ont été à cette date), mais aussi, hélas, à celles de George Stinney et de Troy Davis, condamnés à mort et exécutés aux États-Unis (respectivement le 16 juin 1944 et le 21 septembre 2011).

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C’est pourquoi le combat engagé par Emmanuel Macron, lors de la cérémonie du 40e anniversaire de l’abolition de la peine de mort en France au Panthéon le 9 octobre 2021, est essentiel : il a en effet relancé le combat pour l’abolition universelle de la peine de mort, c’est-à-dire partout dans le monde, en voulant convaincre les dirigeants des pays pas encore abolitionnistes de son importance et de son urgence.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 avril 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Melissa Lucio.
Serge Atlaoui.
Mary Jane Veloso.
7 pistes de réflexion sur la peine de mort, abolie il y a 40 ans en France.









https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220425-melissa-lucio.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/peine-de-mort-melissa-lucio-sauvee-241190

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/04/26/39451618.html











 

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