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12 mai 2022 4 12 /05 /mai /2022 03:01

« L’Europe des nations est la seule possible. Il n’y en a pas d’autre, en tout cas jusqu’au siècle prochain. Alors pourquoi ne pas faire tout de suite ce qui est réalisable ? Nous devons la bâtir non sur des mythes, mais sur des réalités, par le rapprochement des États, qui permettra le rapprochement des nations. C’est absurde de vouloir donner des pouvoirs supranationaux à une commission de fonctionnaires apatrides. » (Charles De Gaulle, entretiens avec Alain Peyrefitte, le 16 mai 1962). Seconde partie.




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Je reviens sur le plan Fouchet d’approfondissement de l’intégration européenne qui a été rejeté par les Belges et les Néerlandais. Dès le conseil des ministres du 18 avril 1962, c’était le premier pour le Premier Ministre Georges Pompidou, De Gaulle a expliqué à Maurice Schumann, selon les notes du ministre Alain Peyrefitte dans son volumineux "C’était De Gaulle" (éd. Gallimard) : « Nous avons fait une proposition. Nous sommes les seuls à en avoir fait une. Nous voulons créer des institutions durables, établir une réunion périodique des responsables suprêmes, dégager une politique commune. Nous avons même prévu d’étendre les attributions de l’Assemblée à tous les problèmes politiques qui seraient abordés dans les réunions des ministres. N’est-ce pas un grand pas en avant ? (…) Je me demande si la Belgique et la Hollande n’ont pas peur de faire l’Europe, tout en prétendant que c’est leur plus cher désir. Elles se sentent toutes petites en face des plus grands. (…) Le Marché commun existe. Il continuera. Nous nous y prêterons. Mais on peut se demander s’il ne sera pas condamné à la longue par l’impossibilité d’aboutir à une politique commune. Si l’Union politique n’est pas instituée, que deviendra le Marché commun, dont elle devrait être le couronnement ? ».

À Pierre Pflimlin, le Général a ajouté : « Les Allemands adoptent à peu près complètement notre point de vue. Ils ne souhaitent pas l’élection de l’Assemblée au suffrage universel. (…) Certes, on peut étendre la compétence de ce Parlement ou soi-disant tel. Mais il aurait quoi devant lui ? Un gouvernement européen ? Des gouvernements nationaux. ? Il se créerait un déséquilibre total. Qui ferait les lois ? Ce serait bien extraordinaire ! Fabriquer un Parlement européen, c’est artificiel. L’important, c’est de créer des habitudes. Il faut dégager une politique commune. Elle n’existe pas pour le moment. ».

Georges Pompidou, lui, un peu déniaisé par ce premier conseil des ministres, a montré dès le début qu’il avait aussi sa vision des choses, moins angoissée que De Gaulle : « Les difficultés que rencontrent les Six proviennent du succès même du Marché commun. Les pays qui y appartiennent ont une croissance plus forte que ceux qui restent dehors. Les Anglais et les Américains ont envie, soit de nous rattraper, soit de nous freiner. Il faut prévoir une attaque concertée des Anglo-Saxons. Il y aura lieu de se défendre contre elle. Les Belges et les Hollandais pourront y avoir eux aussi intérêt. ».

Après avoir évoqué quelque volapük intégré, De Gaulle, dans sa conférence de presse du 15 mai 1962, en est venu à sa conception de l’Europe : « Il est vrai que la patrie est un élément humain sentimental » mais « c’est sur des éléments d’action, d’autorité, de responsabilité qu’on peut construire l’Europe. Quels éléments ? Eh bien, les États. Car il n’y a que les États qui, à cet égard, soient valables, soient légitimes, et, en outre, soient capables de réaliser. J‘ai déjà dit, je répète, qu’à l’heure qu’il est, il ne peut y avoir d’autre Europe possible que celle des États, en dehors, naturellement, des mythes, des fictions, des parades. ».

En outre, De Gaulle a pointé le doigt sur le sujet crucial qui occupe encore en 2022 les esprits, et qu’on retrouve dans le discours du Président Emmanuel Macron à Strasbourg le 9 mai 2022. Il s’agissait de la majorité qualifiée, dont n’aurait jamais voulu De Gaulle : « Ce sont des idées qui peuvent, peut-être, charmer quelques esprits, mais je ne vois pas du tout comment on pourrait les réaliser pratiquement, quand bien même on aurait six signatures au bas d’un papier. Y a-t-il une France, y a-t-il une Allemagne, y a-t-il une Italie, y a-t-il une Hollande, y a-t-il une Belgique, y a-t-il un Luxembourg qui soient prêts à faire, sur une question importante pour eux au point de vue national et au point de vue international, ce qui leur paraîtrait mauvais parce que ça leur serait commandé par d’autres ? Est-ce que le peuple français, le peuple allemand, le peuple italien, le peuple hollandais, le peuple belge, le peuple luxembourgeois sont prêts à se soumettre à des lois que voteraient des députés étrangers dès lors que ces lois iraient à l’encontre de leur volonté profonde ? Ce n’est pas vrai. Il n’y a pas de moyen, à l’heure actuelle, de faire en sorte qu’une majorité puisse contraindre, une majorité étrangère puisse contraindre des nations récalcitrantes. ».

La conséquence politique de cette conférence de presse fut immédiate : une crise gouvernementale ! En effet, les propos de De Gaulle sur l’Europe des patries ont choqué les défenseurs de la construction européenne, comme si l’esperanto ou le volapük étaient des langues "honteuses" (artificielles, certainement). Alors que le gouvernement Pompidou venait d’être nommé le 14 avril 1962, les cinq ministres MRP (centristes issus de la Résistance) ont démissionné immédiatement le 15 mai 1962, à savoir Pierre Pflimlin (Coopération), Robert Buron (Travaux publics et Transports), Paul Bacon (Travail), Joseph Fontanet (Santé publique et Population) et Maurice Schumann (Aménagement du territoire), pour protester contre les propos interprétés comme anti-européens de De Gaulle, insultant les fédéralistes européens d’être des "apatrides", des usagers du "volapük intégré" et des vassaux des États-Unis. Par conséquent, ils se sont positionnés alors dans l’opposition à De Gaulle et, trois ans et demi plus tard, le MRP a soutenu la candidature à l’élection présidentielle d’un (jeune) centriste européen, Jean Lecanuet. États par États.

Au conseil des ministres du 16 mai 1962, on commentait donc le départ des ministres MRP. Seul Pierre Pflimlin était en colère et Alain Peyrefitte, qui était placé derrière lui à la conférence de presse, l’a vu changer de couleur quand De Gaulle a récité un vers de Racine pour parler de l’Assemblée du Conseil de l’Europe : « On me dit qu’elle se meurt aux bords où elle fut laissée. ». Amoureux de Strasbourg dont il était le maire, Pierre Pflimlin a entraîné la vague de démissions. La réaction le lendemain matin de De Gaulle était la contrariété : « La décision de cinq d’entre nous de démissionner me frappe d’étonnement. (…) En tout cas, il ne faut pas croire qu’un tel événement doive et même puisse interrompre le fonctionnement régulier des pouvoirs publics. Nous continuons. ». Quant à celle de Georges Pompidou, elle était très cynique : « Les cinq ministres MRP ne se sont décidés qu’à contrecœur ; surtout quatre d’entre eux, qui n’ont fait que suivre le mouvement imposé par le premier. Ce qui l’a emporté, c’est l’attitude sentimentale de Pflimlin, son côté chat écorché, et aussi, naturellement, le fait que c’était le trentième jour depuis la formation du gouvernement, Pierre Pflimlin et Maurice Schumann devaient opter avant minuit entre leur mandat de député et leur maroquin de ministre. C’est Pflimlin qui a entraîné la décision des quatre autres, qui n’ont pas estimé pouvoir se désolidariser de lui. Si le hasard du calendrier avait voulu, mon général, que vous fassiez cette conférence de presse aujourd’hui, 16 mai, et non pas hier, vous n’auriez probablement reçu aucune démission. Personne n’y aurait même songé. Mais nous ne sommes plus sous la IVe République. Cet épisode sera vite oublié. » (En l’occurrence, non, puisqu’on en parle encore soixante ans plus tard !).

Cela date de cette conférence de presse l’idée, fausse, selon laquelle la construction européenne serait une construction américaine alors que Donald Trump, au cours de son mandat, a montré très explicitement à quel point l’Union Européenne contredit les intérêts américains qui préfèrent négocier avec chaque pays européen individuellement.

Pour terminer sur cette conférence de presse du 15 mai 1962, il faut évoquer sa savoureuse et très célèbre conclusion. Bien que dédiée à la politique étrangère de la France, un journaliste a quand même posé une question institutionnelle, sur la réforme de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct.

La réponse, très gaullienne, avec beaucoup d’humour, fut la suivante : « Je vous réponds que ce n’est pas le moment. Je dirais, à ce sujet, puisque j’ai le plaisir de vous voir et de vous parler, en pensant à ce qui est une idée assez répandue, c’est-à-dire à ce qui arrivera quand De Gaulle aura disparu, je dis ceci. Peut-être, ça vous expliquera dans quelle direction nous allons marcher à cet égard. Ce qui est à redouter, à mon sens, après l’événement dont je parle, ce n’est pas le vide politique. C’est plutôt le trop-plein. Mesdames, messieurs, je vous remercie de votre aimable attention. ». Rideau !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 mai 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
De Gaulle, l’Europe et le volapük intégré.
De Gaulle chef de parti.
La création du RPF.
Philippe De Gaulle, entre père et mer.
L'autre De Gaulle.
Philippe De Gaulle.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Daniel Cordier.
Le songe de l’histoire.
Vive la Cinquième République !
De Gaulle et son discours de Bayeux.
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.







https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220515-volapuk.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/de-gaulle-l-europe-et-le-volapuk-241510

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/05/11/39473938.html












 

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