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9 juin 2022 4 09 /06 /juin /2022 03:05

« Le déficit est d’environ 3% et il ne faut pas qu’il dépasse ce pourcentage appliqué au produit intérieur brut. (…) Il faut donc être strict et j’attends du gouvernement qu’il respecte, je n’ai pas lieu d’en douter sachant les dispositions prises et, d’autre part, l’engagement du gouvernement tout entier, ce plafond de 3% et pas davantage. » (François Mitterrand, le 9 juin 1982 au Palais de l’Élysée).




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On a l’habitude de dater le tournant de la rigueur du premier septennat de François Mitterrand à mars 1983, après l’échec des élections municipales, voire juillet 1984, après la démission de Pierre Mauroy et son remplacement à Matignon par Laurent Fabius, jeune et moderne technocrate, le Giscard du PS. Cette dernière version est privilégiée par les communistes qui ont participé au gouvernement jusqu’en juillet 1984 et qui aimeraient ne pas avoir été cogérants de cette rigueur.

Et pourtant, ce tournant de la rigueur est arrivé bien plus tôt. Pendant une année, dans un élan de joie et d’insouciance de la victoire de la gauche au printemps 1981 après vingt-trois ans d’opposition, le gouvernement socialo-communiste a augmenté de manière gigantesque la dépense publique. Cette année de dépenses fut catastrophique pour les finances publiques, mais peut-être était-elle nécessaire pour dépressuriser la colère sociale.

Il faut de temps en temps que les soupapes laissent échapper la pression. Cela nous coûta cher. La tradition du budget déficitaire vient de cette époque excessivement dépensière. Rappelons aussi que nos débats sur les retraites proviennent de cette période : le gouvernement avait alors avancé de 65 à 60 ans l’âge légal de la retraite, ce qui a plombé les comptes sociaux pendant quatre décennies. La réforme préconisée par le Président Emmanuel Macron n’est rien d’autre que revenir à la situation d’avant cette bourrasque budgétaire.

Mais déjà à l’époque, les tenants du réalisme réformateur veillaient. Ce n’est pas un hasard si François Mitterrand et Pierre Mauroy avaient nommé au Ministère de l’Économie et des Finances Jacques Delors, dont le sérieux rassurait les marchés et les acteurs institutionnels. Dès le dimanche 29 novembre 1981, interrogé dans l’émission politique de RTL, le "Grand Jury", Jacques Delors proposait à ses amis socialistes de faire une "pause", une pause de réforme pour que les finances publiques puissent les digérer sans ruiner le pays. Six jours auparavant, comme Michel Rocard, il s’était opposé à la nationalisation à 100% des entreprises prévues dans le programme, alors il suffisait d’être majoritaire à 51%, cela aurait coûté beaucoup moins cher à l’État (les tenants du 100% ont gagné).

Le véritable tournant de la rigueur a commencé à se négocier dès le début du mois juin 1982, bien avant les coupures artificielles de la légende. Précisément, juste après le Sommet du G7 qui a eu lieu au château de Versailles du 4 au 7 juin 1982 avec un luxe très monarchique (pour son premier sommet international en France, François Mitterrand réunissait Helmut Schmidt, Ronald Reagan, Margaret Thatcher, Giovanni Spadolini, Pierre-Elliott Trudeau, Zenko Suzuki et pour la CEE, Wilfried Martens et Gaston Thorn). Ce fut grandiose mais sans résultat concret !

Le tournant avait déjà été décidé quelques jours auparavant, une dévaluation accompagnée d’un blocage des prix et des salaires et d’un contrôle des changes. En clair, une méthode autoritaire de réguler l’économie car il y avait urgence. Cette dévaluation fut annoncée le 12 juin 1982 et les mesures qui ont accompagné cette dévaluation ont été interprétées dès ce jour comme le début de la rigueur, pour les plus médisants, de l’austérité, deux mots interdits dans les éléments de langage du pouvoir.

Ce Sommet de Versailles qui a tant honoré ses invités avait cet objectif, faire comprendre aux États-Unis que la France n’était pas le Chili de Salvador Allende et qu’elle ne s’écarterait pas de l’économie de marché, malgré la présence de ministres communistes au gouvernement, malgré même les propres discours de son Président quand il avait capté l’héritage socialiste à Épinay-sur-Seine le 13 juin 1971 : « Celui qui n’accepte pas la rupture, la méthode, cela passe ensuite, celui qui ne consent pas à la rupture de l’ordre établi, politique, cela va de soi, c’est secondaire…, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du parti socialiste. ». Il avait besoin de vérifier le soutien des autres pays industrialisés pour que la "rigueur" eût une chance de réussir.

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Pour faire passer la pilule, il a organisé sa deuxième conférence de presse solennelle le mercredi 9 juin 1982 à l’Élysée, il y a quarante ans. Comme du temps de De Gaulle et de Georges Pompidou, tout le gouvernement était présent et des centaines de journalistes aussi, flattés d’être parmi eux. Le premier anniversaire de la gauche au pouvoir valait bien un tel cérémonial.

Sans annoncer la dévaluation qui était déjà dans les tuyaux, François Mitterrand a fait un travail de préparation, comme officialiser la définition du seuil limite des dépenses publiques (voir la citation en tête d’article), arbitrairement fixé à 3% du PIB (lire ici son histoire). Plus généralement, il a voulu replacer sa politique économique dans un cadre général, celui de relancer la consommation, mais ce fut un échec : « Résultat : un an plus tard, une croissance qui n’est pas extraordinaire, qui est tout de même la plus forte du tout le monde occidental : plus de 2%. ». Il a expliqué aussi sa politique sociale : « Nous avons entrepris une vaste redistribution, une nouvelle répartition. ».

Pour justifier les difficultés économiques que la France rencontrait, le Président français a énuméré un certain nombre d’obstacles : « J’ai toujours pensé (…) que si nous avions, en effet, à desserrer les contraintes extérieures, il fallait aussi, et peut-être d’abord, dénouer les contraintes intérieures, c’est-à-dire disposer d’une solidarité nationale, d’un élan pour l’effort qui entraîne tous les Français, et pas simplement une sorte de partage : d’un côté, les privilèges, de l’autre côté, les sacrifices. ».

Et le premier obstacle, c’était la crise mondiale : « Eh bien, la crise mondiale s’est aggravée au lieu de s’apaiser : taux d’intérêt excessifs, taux de change exagérément variable, (…) absence d’une vision de l‘histoire commune aux pays cependant garants de la paix du monde et de son progrès. ». Le deuxième obstacle : « Le délabrement, plus grave que nous ne l’imaginions, de l’économie que j’ai reçue en charge à partir du 21 mai 1981 » puis suivait une litanie (délabrement des prix, de l’emploi, de l’épargne, de l’investissement, etc.).  Enfin, le troisième obstacle (qu’il appelait « la troisième cause », "cause" parce qu’il communiquait sur l’échec de sa politique, en fait), c’est « le temps (…) qu’il a fallu pour coordonner, pour saisir les objectifs, pour les harmoniser, pour aller au plus pressé sans perdre de vue l’essentiel, c’est-à-dire pour planifier dans notre propre esprit et dans notre action ».

Je résume donc les trois raisons qui ont supposément fait que cette première année de gouvernement socialo-communiste a été un échec sans dire explicitement que c’était un échec (son expression : « une croissance qui n’est pas extraordinaire ») : d’abord, les étrangers (la conjoncture internationale, c’est pas notre faute), ensuite, l’héritage (déplorable : c’est le marronnier de tout nouvel arrivant au pouvoir), enfin, la méthode brouillonne et inconsistante. Bref, pas fameux, comme diagnostic. On était loin de Versailles.

Et sans le dire explicitement, mais en étant pourtant très clair, François Mitterrand annonçait le tournant de la rigueur ainsi : « Alors, ayant rappelé les trois objectifs qui ont inspiré la politique de cette année, ayant fait le compte des obstacles rencontrés, je déclare très simplement que nous entrons dans la deuxième phase de notre action. ». Tout en précisant, comme s’il n’en était pas vraiment convaincu : « Nous suivons la même politique, nous gardons les mêmes objectifs (…). Ils vont dans la même direction, ensemble, même si cette direction suppose, d’une étape à l’autre, un changement de profil des étapes. Là, c’est la plaine… là, c’est la montagne, mais cela n’empêche pas qu’ils soient tendus vers le même but. ». Une anticipation de la fameuse formule de Jean-Pierre Raffarin dans son discours de politique générale devant les députés le 3 juillet 2002 : « Notre route est droite, mais la pente est forte. ».

En somme, les deux grands défis de François Mitterrand se réduisaient à deux mots : inflation et chômage, et alors, la formule magique était là : « Eh bien, il faut une nouvelle dimension. À inflation et chômage, je réponds : non pas l’un contre l’autre, l’un avec l’autre, je dis : on ne répondra à l’un et à l’autre que par notre capacité créatrice. Nous devrons être capables de créer des richesses nouvelles et donc, de produire. ».

Dans ses réponses aux nombreuses questions des journalistes, François Mitterrand laissait planer quelques doutes : « L’action radicale ne peut être entreprise que si les autres méthodes ont échoué. (…) Nous ne sommes pas pleins de repentir, mais nous pensons que l’intérêt général commande (…). ».

Finissant sa conférence, François Mitterrand s’adressait de nouveau aux journalistes : « Je ne veux pas vous déranger tout le temps. J’ai donc l’intention, dans les semaines qui viennent, de m’adresser aux Français, en pensant à vous, mais sans que vous soyez là, c’est-à-dire par les moyens dont je disposerai sur le plan audiovisuel, pour les entretenir de notre action. ».

Cette conférence de presse donnait ainsi un cadre de rigueur budgétaire à la dévaluation du franc et au projet de budget de 1983. Pour freiner l’inflation, le gouvernement a effectivement bloqué les prix et les salaires, a augmenté de 0,5 point la cotisation salariale de l’assurance chômage, de 1 point les cotisations retraite, a créé une contribution de solidarité de 1% pour les fonctionnaires et a imposé un contrôle des changes.

Un an plus tard, la situation financière s’est encore détériorée, le blocage des prix et des salaires n’a pas su juguler l’inflation. En mars 1983, l’enjeu était soit de poursuivre la politique de relance et quitter le serpent monétaire européen (SME), soit adopter une politique de rigueur pour maintenir la France dans les institutions européennes. Pour la relance : Jean-Pierre Chevènement, Laurent Fabius, Pierre Bérégovoy, Antoine Riboud. Pour la rigueur : Jacques Delors, Pierre Mauroy, Jean Peyrelevade. La décision en faveur de l’Europe a été prise le 21 mars 1983.

Pour la préparation du budget de 1984, le Président Mitterrand allait venir enfin devant les Français expliquer le tournant de la rigueur à la télévision le 15 septembre 1983, dans l’émission de François de Closets, "L’Enjeu" : « Le choix le plus difficile, c’est celui que j’ai fait au point de départ, et qui a contraint le gouvernement à ce budget. J’ai dit : il ne pourra pas y avoir de déficit budgétaire de plus de 3% de la production nationale brut. ». De cette période est née cette idée de l’échec de la politique de relance en 1981, échec qu’on pourrait aisément associer à celui du Front populaire en 1936.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juin 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Mitterrand et le tournant de la rigueur.
François Mitterrand et l’épineux congrès d’Épinay.
François Mitterrand, le ballet budgétaire élyséen et la règle des 3% du PIB.
François Mitterrand et De Gaulle.
Au cœur de la Mitterrandie.
François Mitterrand et Matteo Salvini.
François Mitterrand et son testament politique.
François Mitterrand et le nationalisme.
François Mitterrand et la science.
François Mitterrand et la cohabitation.
François Mitterrand et l'Algérie.
François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
François Mitterrand et la peine de mort.
François Mitterrand et le Traité de Maastricht.

_yartiMitterrand2022A03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220609-mitterrand.html





http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/06/03/39504419.html





 

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