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18 novembre 2022 5 18 /11 /novembre /2022 04:59

« Avec Jean Teulé s’éteint l’un de nos auteurs les plus populaires. De bandes dessinées en romans, il nous entraînait sur les chemins de la poésie et de l’histoire qu’il aplanissait par sa verve de conteur et pavait de son humour. » (Emmanuel Macron, le 20 octobre 2022).




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L'écrivain Jean Teulé est mort à Paris il y a un mois, le mardi 18 octobre 2022 (un mois avant le centenaire de la mort de Marcel Proust) à l'âge de 69 ans (il est né 26 février 1953 à Saint-Lô). Il se croyait en bonne santé mais il a été victime d'un arrêt cardiaque à la suite d'une intoxication alimentaire lors d'un repas dans un restaurant le week-end précédent. Les circonstances ont été suffisamment troubles pour motiver l'ouverture d'une enquête judiciaire. Il laisse dans un deuil infini l'actrice Miou-Miou, sa compagne depuis vingt-quatre ans.

J'avais raté le Jean Teulé auteur de bandes dessinées, et pas seulement auteur des textes mais aussi des images, un procédé artistique à base de photographies qui a fait son succès à ses débuts, publiés et récompensés par certains prix, notamment au Festival d'Angoulême.

En revanche, je n'avais pas raté le Jean Teulé homme de télévision, chroniqueur de la fin des années 1980 à une époque où il avait la chevelure plus touffue que par la suite, dans "L'Assiette anglaise" de Bernard Rapp, et surtout dans "Nul part ailleurs" sur Canal Plus, l'émission phare de la chaîne cryptée.

Et puis, il a de nouveau disparu de mes écrans radars personnels... Jusqu'au début des années 2010 où je l'ai découvert comme écrivain très populaire au Salon du Livre de Paris (à la Porte de Versailles) dont j'étais un visiteur régulier avant la pandémie de covid-19. Le Salon du Livre de Paris, probablement d'autres salons aussi, mais celui-ci est le plus important pour les auteurs français même si les littératures étrangères y ont aussi une place privilégiée (chaque année sont mis en avant un pays et une ville étrangère), c'est un peu le jeu de la vérité pour un auteur.

En effet, au Salon du Livre, tu auras beau gesticuler dans les médias à longueur d'émissions, si tu n'es pas lu, si tu n'es pas adulé, cela se voit tout de suite : ton stand est vide ! Et réciproquement, des auteurs très discrets dans le paysage audiovisuel (français) cultivent une lectorat nombreux, fidèle, adorateur parfois, et cela se voit tout suite aussi au Salon du Livre. C'est ainsi que j'ai redécouvert Jean Teulé, homme sympathique, assez modeste, qui se prêtait plaisamment au jeu des dédicaces et des selfies devant une foule monstrueuse : pas besoin de consulter les statistiques d'Amazon, les Jean-Teulé se vendent bien et se lisent beaucoup.

Cela faisait en effet une trentaine d'années que Jean Teulé était devenu à plein temps romancier. Un romancier assez étonnant, qui surprend, d'abord par son sujet, et ensuite, par la manière dont il l'aborde. Il a écrit beaucoup de "romans historiques", même si l'expression ici est probablement inexacte, où il faisait revivre François Villon, Madame de Montespan, Rimbaud, Baudelaire, Verlaine... il faisait aussi revivre la bataille d'Azincourt (son dernier ouvrage, sorti le 2 février 2022), la guerre de 1870, etc.

Je voudrais juste m'arrêter à un tout-petit livre qui ne paie pas de mine, "Gare à Lou !", sorti le 6 juillet 2019 chez Julliard, un livre mince de moins de 180 pages, et encore, beaucoup de pages sont blanches pour atteindre le chapitre suivant, mais qui est d'une saveur exquise, d'un croustillant bienvenu et surtout, d'une originalité fantasque. Jean Teulé livre au lecteur incrédule un nouveau monde, son nouveau monde ? Je ne l'espère pas ! Mais un monde de fantaisie, d'imagination et de créativité exceptionnelles.

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La personnage principale est une petite fille de 12 ans (l'âge de Lola). Elle vit seule avec sa mère dans une tour infernale (les appartements sont tous intégrés dans des tours de deux cents ou trois cents étages). Sur la photo de couverture, elle est souriante, mais en fait, elle est souvent de mauvais poil et elle est un peu sorcière sur les bords : toutes les vilaines choses qu'elle souhaite à ceux qui la contrarient ...se réalisent ! Détectée par la défense nationale, elle devient alors une arme ultrasecrète du pays.

Mais quel pays ? Un pays où il fait doux la nuit car la température descend à soixante degrés !... Une sorte de fusion d'Europe et du Japon (la monnaie est le euro-yen) dont le Président hypocondriaque et un peu obsédé sexuel sur les bords, comme tous les Présidents de la République jusque maintenant, a un nom à consonance franchement nippone (ni mauvaise), voire sino-nippone : Hannibal Zhan Shu. Son Élysée à lui, c'est une sorte de gigantesque boule à neige qui fait remuer des flocons à chaque arrivée de cortège officiel dans la cour.

Plus que le pays, c'est le monde décrit par intermittence par Jean Teulé qui fait peur. Une sorte de même monde que dans le film "Le Soleil vert" prévu justement pour 2022, où il n'y a plus de verdure, plus d'air frais (il faut trouver de nouveaux "gisements d'air pur" à exploiter), plus d'eau, pas de légumes, plus de plantes ni d'animaux, sauf des trucs vraiment bizarres, comme cette sympathique periophthalmus barbarus, une sorte de grenouille-poisson observée en Gambie, que la mère de Lou (car la fillette s'appelle Lou Moaï-Seigneur comme le veut bien dire le titre du roman loufoque) avait récupérée dans ses escapades urbaines (pour pas cher) et qui tente très laborieusement d'interagir avec le scénario sans vraiment réussir à le faire.

L'histoire, c'est l'utilisation de l'arme majeure contre les ennemis du pays. L'arme, c'est donc la fillette, et elle est encadrée par trois chefs de guerre (un pour chaque armée : Attila Nicolle pour l'air, Armand Mongebœuf de Bois-Joli pour la terre et Paul Écaille pour la mer), plus ou moins bien manipulée par eux car ils ne la connaissaient pas au début et il leur faut donc trouver le mode d'emploi de manière empirique. Souvenir du chef de terre : « Ça me rappellera quand je nettoyais au napalm enrichi les champs de pavots d'Asie centrale. Après c'était si propre qu'on aurait pu manger par terre. ». Humour aussi décapant que le produit utilisé.

Leur objectif militaire est donc très clair : « De cette gamine, il faudrait qu'on apprenne à diriger son pouvoir néfaste contre ceux qui nous importunent. En ce contexte de menaces planétaires particulièrement élevées, elle surmonterait les difficultés qui nous minent. La plénitude de son engagement au service de notre nation sèmerait partout l'effroi chez nos adversaires, où qu'ils se trouvent. ».

Ce qui a pour effet d'avoir quelques drôleries comme cette remarque d'un des trois chefs de guerre : « "C'est la première fois que j'attends la livraison d'une arme qui doit d'abord aller se faire installer un appareil dentaire", n'en revient pas le troisième en jaune et nuages roses qui s'assoit sur l'une des chaises. ».

Jean Teulé y décrit de nombreuses situations très originales, avec des idées succulentes comme le Bar des Sanglots dont la serveuse sexy en rollers ne sert que les clients tristes, leur proposant un "chagrin noir avec un voile de vague à l'âme", une "secousse nerveuse", une "peine infinie" ou encore un "inconsolable". « Ceux qui n'ont plus d'amour fréquentent ce bar. Ils y enchaînent des tasses de solitude allongée où le soleil manque. » explique le narrateur, pendant que la serveuse précise : « C'est pour quand on n'est plus que l'ombre de soi-même et non pour faire la noce. ». En effet : « À ceux qui semblent avoir perdu leur chemin, elle propose deux vers d'Aragon : "J'ai des sanglots/ En voulez-vous". Par ces douces paroles, elle ne leur promet en cet établissement ni plaisir ni joie. ». Un client habituel pas très drôle mais crucial dans l'histoire : « En guise de pourboire, le gardien de la paix à la peau sombre ne laisse que son ombre sur la table. ».

L'héroïne, à l'école, est quasiment transparente : « Elle est là mais un peu fantôme, espérant que personne ne la voie. Se sentant toujours étrangère à l'intérieur de ce collège, elle y a la solitude gigantesque d'un bouchon de liège dans les marées. (…) Contrairement au niveau dont elle s'évalue, elle est toute grâce et nuances dans l'éclat doux de ses douze ans et possède encore la candeur des manèges innocents. ».

Enlevée par la raison d'État, cela ne se passe pas toujours bien pour la môme : « Elle se lève et va se coucher. C'est ce qu'elle appelle voyager. Elle roupille trop. Elle passe ses journées en siestes. C'est sa façon de laisser le temps rouler. Elle s'ennuie alors elle dort. Assise aussi à son bureau, sous ses paupières nuageuses, elle repose, une joue au creux d'une paume. Sa vie a-t-elle un sens ? En a-t-elle pour un lézard ? Parfois elle a très faim, elle se dit qu'elle pourrait manger trois tonnes d'un plat dont elle raffole. Elle n'est pas la personne la plus triste du monde mais pas la plus joyeuse non plus. Il y en a qui doivent être plus malheureux qu'elle mais, tout à l'heure, elle est quand même allée faire couler à fond une eau très chaude de la douche pour que la vapeur efface son visage du miroir de la salle de bains. Elle se préfère invisible pour elle et pour les autres. ».

Fragments de dialogues en guise d'échantillon du style savoureux.

Entre un des trois chefs militaires et la mère (Roberte), au début de l'histoire :

Vous rendez-vous compte, monsieur ? C'est monstrueux !
Je sais, madame, mais face à votre peine la raison d'État...
Plusieurs jours plus tard, la mère : « Ah non, je ne pleure plus, moi ! Cette séparation a été tellement forte que je n'ai plus de larmes ! Je ne veux pas. ».

Entre un des trois chefs militaires et la fille (Lou), à son réveil :

Pourquoi chuchotez-vous, mademoiselle ?
Je parle doucement pour ne pas me réveiller...

Sans dévoiler l'évolution de l'intrigue narrative, je peux m'amuser à proposer que les complotistes vont être heureux : dans le monde de Jean Teulé où les pyramides peuvent tenir debout à l'envers, le sommet planté au sol (pratique pour faire de l'ombre en Égypte, elle en avait bien besoin), la Terre va bientôt tourner dans l'autre sens, ce qui nécessitera au Président, qui reluque chaque matin sa secrétaire Cornélia habillée d'une robe laissant passer suavement la lumière du soleil levant, de lui demander de se tenir désormais de l'autre côté du bureau présidentiel. Les affaires de l'État sont décidément épuisantes !


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (18 novembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean Teulé.
José Saramago.
Annick de Souzenelle.
Philippe Alexandre.
Yves Coppens.
Charlotte Valandrey.
Sempé.
Fred Vargas.
Jacques Prévert.
Ivan Levaï.
Jacqueline Baudrier.
Philippe Alexandre.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221018-jean-teule.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/gare-a-jean-teule-et-a-son-244459

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/10/20/39676336.html










 

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