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16 novembre 2022 3 16 /11 /novembre /2022 04:00

« Un être humain s'habitue à tout, surtout s'il a cessé d'être humain. » (José Saramago, "L'Aveuglement", 1995).




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Je reviens sur le sauvetage de 234 réfugiés par l'Ocean Viking qui a été autorisé par la France à accoster au port militaire de Toulon le 11 novembre 2022. Il faut d'abord savoir que ces 234 migrants n'ont pas été tous accueillis par la France puisqu'une grande partie d'entre eux vont être accueillis par dix autres pays européens. Mais même si cela n'avait pas été le cas, comment l'accueil de 234 personnes pourraient déstabiliser un grand pays de près de 68 millions d'habitants comme la France ?

On parle alors d'un "signal" qui encouragerait les candidats à l'immigration à venir en France sous prétexte que la France, dans son esprit humaniste, a voulu sauver la vie de 234 personnes. Il faut arrêter avec cet argument qui n'est qu'un alibi à la xénophobie, à l'égoïsme et à l'indifférence mortifère, et qui est un point de vue strictement égocentré. Les vrais signaux, si les supposés bien informés candidats migrants devaient les connaître, ceux qui font le plus de bruits, ce devraient être plutôt les sondages, ce devraient être les sentiments nombreux, exprimés jusque dans l'hémicycle de l'Assemblée Nationale, ce devraient être les fortes audiences électorales et médiatiques de l'extrême droite et de ses supplétifs intellectuels ou électoraux qui devraient décourager depuis quarante ans ces personnes de traverser la mer au péril de leur vie. Mais cela ne se passe pas comme ça. Il y en a toujours qui tentent et retentent leur chance.

Prenons un autre exemple. Au Pas-de-Calais, une scène quasi-quotidienne pour la traversée de la Manche (notez bien que dans ce cas-là, ces migrants veulent fuir la France pour rejoindre l'Angleterre) : un pêcheur français
(Olivier Folcke, je crois) a ainsi sauvé le dimanche 13 novembre 2022 trois réfugiés de la noyade et de l'hypothermie qui avaient été jetés dans la mer parce qu'il n'y avait plus de place sur un bateau pour la traversée : « Ils ont pris trois migrants et ils les ont jetés à l'eau. Alors je suis arrivé assez vite sur eux. Ils étaient en train limite de se noyer. ». Les courants marins ainsi que la température auraient eu raison de ces candidats à la traversée, même s'ils étaient très bon nageurs. Rien que du 11 au 13 novembre 2022, 142 migrants ont été sauvés d'une mort certaine des eaux de la Manche. Les côtes britanniques sont à une trentaine de kilomètres. De nombreux candidats veulent traverser dans des embarcations de fortune malgré le grand danger en raison du trafic maritime, plus de 400 navires de commerce y circulent chaque jour.

Du reste, face à ces 40 000 personnes (selon la BBC) qui tentent chaque année de traverser la Manche au péril de leur vie, les Ministres de l'Intérieur français et britannique, Gérald Darmanin et Suella Braverman ont signé un nouvel accord ce lundi 14 novembre 2022 pour empêcher ces traversées illégales, principalement engager plus de moyens du côté de la France avec une plus grande aide budgétaire britannique.

Dans le reportage sur BFMTV, le pêcheur ne se sentait pas un héros. Pas d'exploit pour lui, mais peut-être quand même un sentiment de devoir accompli, presque une joie d'avoir sauvé des êtres humains, et, implicitement, une colère contre les passeurs, contre ceux qui savent très bien que les traversées sont périlleuses, et qui, pour certains, criminels, jettent délibérément des personnes à la mer. Les trois candidats à l'immigration sur les côtes britanniques ont été pris en charge par les secours sur la côte près de Calais, ils ont été réchauffés, soignés. Un journaliste a interrogé l'un d'eux qui revenait donc de loin, il était promis à une mort assurée et il en est revenu grâce au pêcheur. Malgré cela, dans un anglais approximatif, le migrant a réussi à faire comprendre au journaliste qu'il recommencerait à la prochaine occasion, que ce risque de mort, ce danger de mort n'était pas une raison pour ne pas retenter sa chance, pour ne pas retenter une nouvelle vie.

Dans le livre déjà cité la semaine dernière visant à soutenir SOS Méditerranée, Éric Fottorino parle d'une femme venue le voir qui avait rencontré un "ancien" migrant : « La mer représentait pour lui un danger mortel en même temps qu'un sésame d'espérance. (…) Il s'était dit que cette mer avait tous les pouvoirs. Qu'elle était capable d'effacer toute sa vie passée, ou d'effacer toute sa vie future. Il n'a rien ajouté, et tant d'années après ce périple dont il garde en lui les traces douloureuses, elle sait les risques insensés qu'un réfugié a dû affronter pour être là. ». Il parle aussi de la mort de trois Algériens sur la ligne de chemin de fer pour Saint-Jean-de-Luz : « J'avais entendu parler de ces trois victimes endormies près d'une voie ferrée, qu'un TER avait percutées dans leur sommeil. Un phénomène devenu fréquent que ces migrants qui suivent les rails à pied pour déjouer les contrôles de police sans cesse renforcés. Plus les conditions d'entrée sur notre territoire sont durcies, plus ils empruntent des voies dangereuses au péril de leur vie. ».

La romancière Marie Darrieussecq, quant à elle, propose la devise éloquente d'un réfugié irakien : « Notre passé est tragique, notre présent est insupportable, heureusement, nous n'avons pas d'avenir. ». Mer ou désert, les dangers sont bel et bien pris en compte dans la balance. L'écrivaine est allée au Niger en 2014 : « Le désert est un obstacle massif, mais tous ceux qui ont bien voulu m'en parler m'ont dit l'avoir moins craint que la mer. Pourtant, ils me racontaient aussi que quand un camion tombe en panne, les passeurs trouvent souvent moins cher d'abandonner la cargaison humaine que d'aller chercher des secours. Un humain mort occasionne moins de frais qu'un humain vivant. Les cigarettes sont moins pénibles à transporter, et la cocaïne est plus rentable. (…) Niamey était (…) le point de non-retour des "refoulés". En 2014, c'est là que la Libye et l'Algérie déportaient les "illégaux", suite à la politique européenne de blocage des frontières de Frontex. (…) Ceux qui s'appelaient eux-mêmes "les échoués" n'avaient rien. (…) Piégés dans la nasse du Niger, ils n'avaient pas les [50 euros] pour rentrer chez eux par les lignes de bus (…). Certains (…) n'avaient plus aucune existence légale nulle part sur la planète, faute d'état-civil pour se prouver d'un pays. ».

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Il est là, le nœud du problème : les candidats aux traversées maritimes savent très bien qu'ils risquent leur vie, ils l'ont intégré dans leur acte presque fou d'avoir une nouvelle vie. Leur vie actuelle est tellement misérable (pour différentes raisons, les deux principales : économique, pays pauvre, ou politique, pays en guerre ou répression) que leur détermination est quasi-suicidaire, puisque le spectacle désolant, scandaleux, des morts dans les mers ne suffit pas et ne suffiront jamais à les dissuader. Aut Caesar aut nihil, en version revisitée.

De plus, ces candidats à l'asile sont loin d'être au courant des déclarations des gouvernements, des lois, des décrets de chaque pays européen, ils n'ont pas forcément (certains oui, mais pas tous) l'instruction nécessaire pour connaître précisément la situation juridique dans nos différents pays. Ils ont juste l'idée vague, extraordinaire, idéaliste que l'Europe est un eldorado, les États-Unis aussi mais c'est beaucoup trop loin pour eux, le principal eldorado est d'ailleurs la Grande-Bretagne, pas la France, et l'Allemagne aussi passe avant la France. Après tout, combien de générations de militants communistes sincères en France ont cru que l'URSS était un eldorado ? Un paradis sur Terre ? Cette vision fantasmée de nos pays, personne ne leur ôtera, pas même en laissant dans la mer d'autres naufragés promis à la mort certaine. D'ailleurs, la politique anti-immigrationniste de Boris Johnson entre 2019 et 2022 n'a pas dissuadé les candidats à la traversée de la Manche qui sont chaque année de plus en plus nombreux. Où sont les signaux ? Quels signaux ?!

Donc, tous les discours visant à dire : il ne faut pas donner de signal de l'accueil généralisé des migrants, ce sont discours démagogiques qui sont destinés simplement à récupérer un électorat troublé, inquiet, angoissé. Ce sont des discours dégueulasses car ils nient l'humanité de ces migrants naufragés, ils nient leur propre caractère humain, qui ne seraient plus que des choses au service d'une récupération politique.

Or, tous ces patriotes, je le répète encore aujourd'hui, qui assurent la main sur le cœur leur amour de la France, voire de l'Europe (comprendre : la civilisation européenne chrétienne, pas les zorribles zeurocrates de Bruxelles), au prix de laisser mourir tous les autres habitants de la Terre tentant péniblement d'aborder nos rives, ces patriotes de pacotille devraient se rappeler que notre belle France, notre belle patrie, elle n'est pas seulement un territoire, elle est aussi des valeurs, et nos valeurs nous commandent de ne pas réfléchir, quand il y a des êtres humains en danger de mort, il faut venir les sauver si on en est capable. Sinon, on est délibérément des meurtriers, et cela fait partie de nos valeurs de la France éternelle sans lesquelles la France ne serait jamais la France, même fantasmée, cette fois-ci, par ces nationalistes d'opérette.

Au-delà des idéologies et des postures politiciennes, le patriotisme, ce n'est pas seulement la défense de notre territoire, qui, aujourd'hui, n'est envahi par personne, personne ! C'est aussi la défense de nos valeurs, qui, elles, sont envahies matin midi et soir par cette idéologie paranoïaque qui place stupidement chaque personne étrangère au centre de tous nos malheurs.

Mais avant les opinions, il y a d'abord la loi. Dans le livre déjà cité, la romancière Maylis de Kerangal (née justement à Toulon), rappelle opportunément que depuis 2004, le droit maritime impose aux navires qui ont secouru des migrants de les débarquer "en lieu sûr". Et la définition de l'ONU est très précise : « Un lieu sûr est un emplacement où les opérations de sauvetage sont censées prendre fin. C'est aussi un endroit où la vie des survivants n'est plus menacée, et où l'on peut subvenir à leurs besoins fondamentaux (tel que des vivres, un abri et des soins médicaux). De plus, c'est un endroit à partir duquel peut s'organiser le transports des survivants vers leur prochaine destination ou leur destination finale. ».

Et l'écrivaine de commenter : « Une définition qui met à mal les politiques migratoires des États européens : au-delà du repas chaud et de la couverture, au-delà de la visite médicale et de la prise en charges des traumas physiques ou psychologiques, elle rappelle alors que le "lieu sûr" est d'abord un lieu où la vie n'est plus menacée, et localise un point d'où l'on pourra repartir, continuer. Où quelque chose est censé se poursuivre. (…) Le port sûr serait donc la fin de la peur. La peur d'être battu, dépouillé, violé, enfermé, torturé, la peur d'être arrêté, contrôlé, et renvoyé au point de départ. Il signerait la fin de l'affolement, du qui-vive, les muscles qui se rétractent sous la peau et la respiration qui se dérègle, la disparition du sommeil, et de cette sensation d'être pris de vitesse, le cerveau subitement court-circuité par la panique. ».

Enfin, je termine sur un retour aux sources bretonnes du sauvetage en mer. L'humoriste François Morel a retrouvé une excellente chanson du poète et marin breton Yves-Marie Le Guilvinec qui est né à Trigavou entre Dinan et Dinard et qui a péri en mer à l'âge de 30 ans en 1900 (son père, également pêcheur, avait aussi péri en mer). Ce Breton serait d'ailleurs inexistant selon certains, sa page Wikipédia a été supprimée le 28 septembre 2017 car considérée comme un canular. Pourtant, François Morel a découvert par hasard dans un vide-grenier de Saint-Lunaire, en Ille-et-Vilaine, de vieilles revues dont "La Cancalaise" de 1894 où était reproduit le texte de douze chansons, originales et singulières, d'Yves-Marie Le Guilvinec que le chroniqueur de France Inter a ressuscitées et revisitées dans un spectacle.

Parmi les chansons redécouvertes, le fromager des Deschiens a ressorti "Quand un homme" qui commence ainsi :

« Quand un homme tombe à la mer
Si tu es marin
Si tu es humain
Comme à un frangin
Tu lui tends la main
Tu le ramènes sur la terre

Celui qui est tombé dans la mer
Quand un homme va se noyer
Si tu es marin
Simplement humain
Il faut s'employer à le repêcher
Pas le moment de discuter

Quand un homme va se noyer
Faut pas lui demander
S'il a des papiers »
.

Et elle se termine ainsi :

« Et honte sur toi
S'il te vient l'idée
De les laisser crever »
.
(Le pronom "les" reprend "les gars" à sauver "de leur enfer").

Et François Morel de constater brièvement : « Quand on la chantait autour des années 1890-1895, la chanson ne faisait aucunement polémique. Elle rappelait simplement le code de bonne conduite des marins qui avaient à cœur de ne pas laisser mourir des naufragés. Aujourd'hui, les défenseurs du "C'était mieux avant" accuseraient ces sauveteurs d'être des complices de la gauche immigrationniste, de la mafia des bien-pensants... ». Histoire de dire que vouloir sauver des personnes à la mer, c'est juste faire preuve ...d'un peu d'humanité.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (14 novembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
L'Ocean Viking et la défense de la patrie.
Mehran Karimi Nasseri.
Le drame de l'Ocean Viking : bravo à la France et à Emmanuel Macron !
Incident à l'Assemblée : la sanction disciplinaire la plus lourde de la Ve République !
Incident raciste : 89 nuances de haine à la veille du congrès du RN ?

Les turbulences du droit de vote des étrangers.
Robert Ménard, l’immigration et l’émotion humanitaire.
La misère du monde.
Éric Zemmour et l’obsession de l’immigration.
François Bayrou et la préservation du modèle sociale français.
Migration : la faute aux secours ? (blog de Koz du 18 juin 2018).
Documentation sur les sauvetages de migrants dans la mer Méditerranée depuis 2014.
Une collusion tacite des secours humanitaires avec les passeurs criminels ?
Le radeau Aquarius.
Aymen Latrous.
L’affaire Leonarda.
Mamoudou Gassama.
Donner sa vie.
L’esprit républicain.
Ce qu’est le patriotisme.
L'horreur en pleine mer : rien n'a changé.
Une politique d’immigration ratée.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221113-ocean-viking.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/l-ocean-viking-et-la-defense-de-la-244971

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/11/13/39707883.html









 

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