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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 07:30

La mort d’un esprit indépendant et forte tête montre que la France sait reconnaître la qualité de ses meilleurs hommes d’État. Même si c’est trop tard, c’est toujours mieux que l’oubli et l’indifférence.


yartiseguin200994La multitude des louanges, non seulement de la classe politique qui oscille entre les propos convenus et une réelle émotion mais aussi des citoyens français, ceux de la "France d’en bas", qui appréciaient Philippe Séguin, me fait revenir sur cet événement.

Car c’est un événement. L’ampleur des réactions et la quasi-unanimité ont de quoi étonner l’observateur qui constate par ailleurs que les messages simplistes et les slogans publicitaires sont les meilleures armes pour réussir en politique. Tout le contraire de Philippe Séguin.

C’est dire la probité, l’intégrité, l’honnêteté d’un tel homme politique. Ses convictions l’ont emporté sur ses ambitions. C’est peut-être dommage.

Philippe Séguin aura ainsi déçu : a-t-il été velléitaire ? sans doute pas, car sa volonté ne manquait pas. Mais pourquoi n’a-t-il finalement gouverné que deux petites années à un poste, important certes avec le problème du chômage, mais pas décisif dans la définition de la politique de la nation ?

J’ai l’impression amère d’un talent gâché, d’un homme désabusé que ne méritait pas la République. Une sorte de désamour entre la France et lui. Il l’a parfois mérité, c’est vrai. Très mauvaise campagne municipales à Paris en 2001 (pourquoi était-il entré dans cette galère ?). Mauvais comportement (colère, fougue, chantage à la démission passée à l’acte, comme Jean-Pierre Chevènement) au sein du RPR, ou pour la campagne européenne de 1999.

La raison doit sans doute se chercher dans ses relations équivoques avec Jacques Chirac. Des relations comme toujours faites d’attraction et de répulsion. Il n’avait pas de père depuis l’âge d’un an (son père est mort pendant la Seconde guerre mondiale) et Chirac aurait pu le remplacer. Le parrainer. Le mettre sous son aile. L’aider. Le favoriser.

Je me souviens de l’importance qu’avait pris le jeune député Séguin dès l’année 1981 et la victoire de la gauche socialo-communiste. Il n’avait que 38 ans mais il avait déjà droit aux grandes émissions politiques comme le "Grand Jury" sur RTL le dimanche soir.

Déjà à l’époque, Jacques Chirac s’inquiétait de sa loyauté.

Après la défaite de Chirac en 1988, il était clair que plus personne à droite et au centre ne voulait d’une nouvelle candidature de Chirac à l’élection présidentielle suivante (prévue en 1995 mais peut-être anticipée à cause de la maladie de François Mitterrand). La popularité d’Édouard Balladur a permis à cette classe politique UDF-RPR de trouver un nouveau présidentiable.

Mais dès le début des années 1990, Philippe Séguin avait compris qu’il pouvait faire cavalier seul. C’était dans sa nature tempétueuse, et surtout, c’était dans ses possibilités politiques.

Selon Jean-Marie Colombani (« bien placé pour savoir »), Philippe Séguin et Charles Pasqua ont fait campagne pour le "non" à Maastricht parce que, convaincu par Édouard Balladur que c’était une condition sine qua non pour réussir l’élection présidentielle, Jacques Chirac avait décidé de soutenir le Traité de Maastricht après bien des hésitations et beaucoup de dissidence au sein de son propre parti. Si Chirac avait soutenu le "non", il aurait été probable que Séguin eût soutenu le "oui". Mais personne ne pourra confirmer.

L’hypothèse est cependant tentante car Philippe Séguin avait besoin de "tuer" le "père", de s’attaquer à Jacques Chirac. Peut-être imaginait-il de reprendre le flambeau du RPR à cette époque ?

Bizarrement, l’éruption dans la course élyséenne d’Édouard Balladur a cassé cette belle mécanique séguiniste. Ce n’était plus Séguin contre Chirac mais Balladur contre Chirac, et là, la détestation d’Édouard Balladur et de ce qu’il représente en RPR néo-libéral l’a finalement rapproché de Jacques Chirac.

Ce soutien à Jacques Chirac n’a pas été vain puisque c’est sur les thèmes de Philippe Séguin qu’il a gagné en 1995. Thèmes de gauche. Sur la fracture sociale, sur les plus démunis, la pauvreté etc. Un observateur aguerri de la vie politique pouvait imaginer la réalité et la sincérité des discours électoraux de Jacques Chirac qui était allègrement passé de l’appel de Cochin en 1978 (critiquant « le parti de l’étranger » de Valéry Giscard d’Estaing) à ce "oui" à Maastricht, du travaillisme à la française au thatchérisme reaganien etc. Mais la sauce a bien pris puisque la jeunesse et même une certaine gauche, celle qui détestait Lionel Jospin, ont finalement cru reconnaître en Jacques Chirac un nouvel homme plus social, plus rassembleur.

La nomination d’Alain Juppé à Matignon était pourtant prévisible. Le pire moment pour Philippe Séguin eut lieu (comme le rappelle "Le Monde" du 8 janvier 2010) lors d’un meeting électoral à Strasbourg où Philippe Séguin l’appela à « montrer et ouvrir la route » et Jacques Chirac, ingrat, de répondre à côté de la plaque en félicitant Alain Juppé « probablement le meilleur d’entre nous ».

Le "père" avait encore une possibilité de se racheter. En 1997, au plus fort de l’impopularité du gouvernement d’Alain Juppé, Jacques Chirac aurait pu le nommer à Matignon pour préparer les législatives de 1998. Il en a décidé autrement. Jacques Chirac fut un Président qui ne voulait pas travailler avec des Premiers Ministres difficiles, indociles : donc, ni Philippe Séguin en 1995 ou 1997, ni Nicolas Sarkozy en 2002 ou 2005.

Le Président François Mitterrand a été, à cet égard, beaucoup plus responsable et aussi beaucoup plus malin : en nommant Michel Rocard en 1988 à Matignon, il répondait à une exigence politique (la conséquence de sa campagne d’ouverture politique) et à un impératif politicien : user Michel Rocard pour le rendre inapte à l’élection présidentielle, bref, le "rocardiser".

La présidence du RPR pour un homme hors appareil, des européennes calamiteuses qu’il délaissa en cours de route (à ne jamais faire !) et des municipales déplorables sur fond de déloyauté et de dissidence ont totalement eu raison d’une candidature potentielle de Philippe Séguin à l’élection présidentielle de 2002.

Pourtant, 2002 (il avait 59 ans) et même 2007 (il avait 64 ans) auraient pu être deux occasions d’un boulevard élyséen pour le gaulliste républicain homme d’État.

Un vrai animal politique n’est jamais hors course et peut toujours revenir : Philippe Séguin faisait partie de ces personnes-là comme Laurent Fabius aussi. Tous les deux ont profité d’un référendum sur un traité européen pour parfaire leur stratégie nationale (respectivement en 1992 et en 2005). Cela a échoué pour les deux mais qu’importe. Fabius se sait impopulaire mais y pense encore. Séguin laissait planer le doute sur un retour comme ministre (comme celui de la Justice).

Tant qu’un homme politique est en vie, il y a toujours des possibles retours.

Les cas de retour sont nombreux : Georges Clemenceau (après l’affaire de Panama), Charles De Gaulle (bien sûr), Lionel Jospin (après sa disgrâce en 1992 et l’échec de 1993), Laurent Fabius (après le scandale du sang contaminé), Martine Aubry (après son échec personnel en 2002), mais cela nécessite une bonne dose de combativité que ne semble pas avoir par exemple un Dominique Strauss-Kahn trop porté au FMI et au dilettantisme politique.

En fait, depuis quelques temps, la mort physique n’est plus nécessaire pour renoncer définitivement à toute ambition nationale.

Effectivement, il est même possible de faire de louanges bien avant la mort physique d’un homme politique. C’était assez rare il y a encore quelques décennies, mais le mouvement tend à s’imposer. Alors qu’hier, on ne pouvait être mort politiquement qu’à sa mort physique (exemple : Valéry Giscard d’Estaing qui n'a jamais digéré sa défaite de 1981, François Mitterrand que la maladie a atteint, Edgar Faure, Charles Hernu, Michel Crépeau, Gaston Defferre morts "les bottes aux pieds", etc.), aujourd’hui, il est désormais possible d’être hors course même de son vivant.

Hors course pour l’Élysée bien sûr.

Les exemples ne manquent plus : François Léotard a abandonné en 2002 (très troublé par la mort de son frère), Alain Juppé en 2004 (à cause des affaires de la ville de Paris), Édouard Balladur en 1995 (avec son échec), Lionel Jospin en 2002 (avec son échec), Michel Rocard en 1994 (après son échec aux européennes), etc. Ces hommes, à cause de l’âge, de l’impopularité ou d’autres considérations plus personnelles, il leur a fallu un travail sur eux fort délicat pour accepter de continuer à vivre en jetant cette ambition présidentielle qui leur pourrissait la vie.

Jeudi dernier, en quelque sorte, Philippe Séguin vient de rappeler son existence en partant soudainement. Sans prévenir. Sans signe avant-coureur. Le premier de sa génération.

La France l’avait un peu oublié. Elle s’en aperçoit trop tard.
Elle avait laissé passer un talent de cette envergure.

Tant pis pour elle.
En attendant, elle va pouvoir sortir les grandes pompes aux Invalides.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (9 janvier 2010)


Pour aller plus loin :

Philippe Séguin, un républicain inachevé.

Retransmission télévisée des obsèques aux Invalides.


yartiSeguin200993

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/seguinitude-67883

http://www.lepost.fr/article/2010/01/09/1877772_seguinitude.html

http://rakotoarison.lesdemocrates.fr/article-110

http://www.centpapiers.com/seguinitude/11176/

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Histoire politique
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