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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 08:11

Serait-ce une nouvelle étape dans l’art contemporain ? Le surréalisme envahit le discours politique. Retour sur la démonstration magistrale de l'inconsistance d'un candidat par… Martine Aubry.


yartiHollProf01Depuis qu’il est en campagne, François Hollande a présenté deux idées directrices qui se voudraient originales. Je voudrais me pencher sur l’une d’elles, le recrutement supplémentaire de 60 000 fonctionnaires de l’Éducation nationale (essentiellement des enseignants) sur cinq ans (à raison de 12 000 par an). Pour emballer l’affaire, François Hollande a insisté sur le sens de son ambition : tout miser sur la jeunesse, force de l’avenir.

Vu de loin, cela a l’air cohérent et plaisant. Il est à la fois logique avec les habitudes de gauche (recruter toujours plus de fonctionnaires) et avec son statut d’opposant : ces 60 000 postes sont le rattrapage dans l’Éducation nationale du non-remplacement d’un poste sur deux des fonctionnaires partant à la retraite.

Il y a pourtant beaucoup de flou autour de cette mesure et c’est finalement Martine Aubry qui a réussi à la mieux décoder. Elle a fait une première tentative dans le troisième débat à six du premier tour de la primaire le 5 octobre 2011 mais est revenue à la charge avec plus de solidité dans son face-à-face avec François Hollande du 12 octobre 2011.

Il m’a paru très étonnant que les journalistes aient considéré cet échange comme un échange entre spécialistes alors qu’il était très facile à comprendre. Trop facile à comprendre, sans doute ?


Pas de revalorisation chez les enseignants

En premier lieu, rappelons que les enseignants font partie de ces catégories professionnelles à qui l’on demande beaucoup et à qui l’on accorde peu. Une revalorisation devrait donc être l’une des propositions de la gauche pour cette campagne.

Or, on ne peut pas revaloriser la fonction d’enseignant et augmenter le nombre de postes. Il faut choisir. C’était même l’un des arguments du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite : la moitié des économies réalisées est censée aller dans la revalorisation de la fonction publique.

Sur ce point, François Hollande a été très clair dans sa campagne de la primaire : il n’y aura pas de revalorisation. Point barre.


2,5 milliards d’euros

En second lieu, il paraît quand même nécessaire de savoir combien coûterait une telle mesure et comment trouver l’argent pour la financer.

Selon François Hollande, cette mesure coûterait 2,5 milliards d’euros sur cinq ans. Il faut en fait rappeler que ce coût est évidemment inexact. La création de nouveaux postes engendrerait un engagement de l’État bien plus important que sur cinq ans : il s’agirait d’assurer toute la carrière de ces nouveaux fonctionnaires ainsi que leur retraite. En clair, il faudrait plutôt tabler sur une centaine de milliards d’euros.

Mais admettons que nous en restions sur la période de cinq ans. Partisane de la gauche raisonnable, c’est-à-dire, de la gauche chiffrable, Martine Aubry a montré durant les différents débats bien plus d’esprit de responsabilité que François Hollande qui n’a jamais sortir de son flou. Elle lui a donc demandé posément comment il allait financer ces 2,5 milliards d’euros.


À la place des redoublements !

La réponse de François Hollande est, là aussi, assez intéressante à analyser : il compterait réduire le nombre de redoublements, qui seraient trop nombreux en France et qui ne serviraient pas à grand chose.

Le débat risquerait de partir sur le principe du redoublement : est-il bon ? mauvais ? entre les deux ? Probablement qu’il n’y a pas de réponse définitive et que cela dépend de chaque enfant.

yartiHollProf02

Mais ici, il ne s’agit pas de faire un débat de science de l’éducation. Il s’agit simplement d’étudier le moyen de financer une mesure coûteuse mais qui pourrait être utile. Il est plus facile à faire admettre auprès de la population l’embauche d’enseignants que de militaires, par exemple, même si les deux sont nécessaires.

François Hollande a justement évalué à 2,5 milliards d’euros le coût de ces redoublements. Cette estimation pourrait toujours être discutable mais gardons-la.

Ainsi, il serait assez simple : je retire les redoublements (je gagne même la sympathie des parents des élèves en difficulté) et je recrute 60 000 profs et assimilés (et je gagne également la sympathie du corps enseignant, ce qui a tant manqué au candidat Jospin flanqué de son ami Claude Allègre).


Oui, mais…

C’est là où la rigueur de Martine Aubry est sans équivalent. Elle a poursuivi alors le raisonnement. Pourquoi le redoublement coûte cher ? Parce qu’il y a plus d’effectifs chez les élèves. En réduisant les effectifs, on réduit le coût si et seulement si on réduit d’autant le nombre d’encadrants, c’est-à-dire, d’enseignants !

Et c’est là le creux de la mesure, clairement révélé par Martine Aubry mais peu repris par les observateurs : François Hollande recruterait les enseignants qu’il aurait supprimés pour les redoublements !

Comme seule réponse, François Hollande, faussement candide, a lâché plusieurs fois : « Je ne comprends pas très bien le raisonnement… ». Pourtant, c’est très simple : sa mesure n’est que du vent. Il supprimerait des postes en raison des effectifs dus aux redoublements et en …recréerait. Solde : zéro !


Un dialogue instructif

Le mieux, c’est encore de retranscrire sur ce sujet le dialogue entre Martine Aubry et François Hollande lors du débat du 12 octobre 2011 intégralement retranscrit ici.


Martine Aubry : Oui, non, oui, mais je voudrais juste vérifier, parce que, bon, pour qu’on aille au bout des choses, parce que les Français attendent qu’on soit précis, effectivement, 60 000 fonctionnaires, c’est donc deux milliards cinq, donc tu mets deux milliards cinq sur le budget Éducation…

François Hollande :
À la fin, à la fin de l’année.


MA :
À la fin, oui, oui, la dernière année, la dernière année…


FH :
Donc c’est 500 millions. Je rappelle que le budget de l’enseignement scolaire, c’est cinquante milliards d’euros, donc c’est 1% du budget. 1%. Voilà ta réponse.


MA :
Et c’est donc deux milliards cinq, voilà.


FH :
À la fin du quinquennat.


MA :
Et quand tu disais : le redoublement, je supprimerai le redoublement, ça coûte deux milliards cinq…

FH :
Oui, le redoublement, c’est deux milliards cinq à la fin du quinquennat.

MA :
Alors ça veut dire que tu souhaites créer 60 000 emplois, qui coûtent deux milliards cinq, mais tu en supprimes à nouveau 60 000 puisque le redoublement, c’est des profs en moins…

FH :
Mais non, le redoublement, c’est des effectifs…

MA :
Eh bien oui…

FH :
C’est des effectifs en plus, et donc, mieux vaut…

MA :
Donc ça veut dire que…

FH :
Je ne dis pas qu’il faut supprimer d’ailleurs tous les redoublements, il y a des fois où c’est nécessaire, mais on voit bien qu’il y a une marge, c’est en France qu’il y a le plus de redoublements, c’est en France…

MA :
Non, mais ça, on est d’accord…

FH :
C’est en France qu’on a le rythme scolaire le plus absurde…

MA :
Mais ça veut dire que : on crée 60 000 emplois, ça coûte deux milliards cinq…

FH :
Donc il y a des économies que l’on peut faire dans le système…

MA :
On en retire 60 000 parce que, on supprime les redoublements, ça veut dire que, finalement, on n’embauche pas d’enseignants complémentaires.

FH :
Mais si, pourquoi, je ne comprends pas le raisonnement ?


MA :
Mais si, puisque…

FH :
On peut avoir moins de redoublements et avoir plus d’enseignants, pour suivre les élèves, c’est l’objectif, je préfère qu’il y ait plus d’enseignants pour suivre des élèves qui seront amenés à ne pas redoubler…

MA :
Eh bien oui, mais si le redoublement coûte deux milliards cinq, c’est parce qu’il coûte des enseignants…

FH :
Plutôt que d’avoir des redoublements avec des effectifs constants. Pour moi, c’est plus clair.
David Pujadas : Si le redoublement coûte deux milliards et demi, vous dites ?

MA :
Eh bien, ça veut dire que ça coûte deux milliards et demi en professeurs, donc si on veut les retirer, là, je ne parle pas de… parce que, je ne parle pas de l’idée même du redoublement, on redouble beaucoup plus en France qu’ailleurs, ça, c’est vrai, et il faut… c’est la facilité. Mais je pense qu’il y a certains redoublements qui sont nécessaires, donc on ne peut pas tous les retirer, loin de là, c’est à peu près 10% de redoublements dans le secondaire. Mais ça veut dire que si on dit : je finance les deux milliards cinq par le non redoublement, ça veut dire qu’on retire des professeurs, que par ailleurs, on dit qu’on va ajouter.

FH :
Mais on les mettra dans le suivi des élèves, enfin, je ne comprends pas très bien le raisonnement, mais…

MA :
Mais si, mais alors, tu n’as pas une économie de deux milliards cinq…

FH :
Mieux vaut les mettre dans le service aux élèves plutôt que d’avoir ce système-là qui est absurde ; on a des effectifs beaucoup plus importants avec aussi les redoublements, bien sûr.

(J’ai souligné en rouge certains passages.)




Échappatoire surréaliste

À un moment donné, François Hollande a tenté une diversion en parlant du rythme scolaire, mais son interlocutrice, tenace, l’a ramené au sujet.

Cherchant un échappatoire à la fin, François Hollande a même pris une porte de sortie en disant que les effectifs qui servaient aux redoublements iraient « dans le suivi des élèves »… donc, réduire les redoublements n’apporterait pas l’économie de 2,5 milliards d’euros initialement présentée pour recruter les 60 000 postes !

Cela me fait un peu penser à cette publicité cyclique ("Les antibiotiques, c’est pas automatique") pour réduire la consommation d’antibiotiques : Tu as la grippe ? Oui. Donc tu prends un antibiotique ? Non. Donc tu n’as pas la grippe ? Si. etc.


Mesure vide de réalité

Comme je le relevais au début de l’article, je reste étonné par l’absence totale de reprise de ce qui est là une démonstration magistrale du vide d’une des mesures présentées comme l’essentiel du programme du candidat François Hollande.

Il n’y a pas besoin d’être expert en finances publiques ni expert en science de l’éducation pour comprendre que François Hollande veut financer le recrutement de 60 000 postes de l’Éducation nationale par… la suppression de 60 000 autres postes consécutive à la fin des redoublements et à la réduction des effectifs qui en découlerait dans les établissements.

Dans "Charlie Hebdo" du mercredi 19 octobre 2011, François Hollande a parlé de la politique éducative actuelle : « Pour moi, c’est de l’obscurantisme. ». Je ne sais pas de quel côté penche le plus obscur...

Il ne s’agit pas de remarquer cela dans un esprit partisan : c’est Martine Aubry, qui soutient maintenant François Hollande et patronne de son parti, qui a elle-même levé ce lièvre.

Si c’est cela réenchanter le rêve français, ça promet !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 octobre 2011)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le débat Hollande-Aubry (12 octobre 2011).
François Hollande consacré.
Texte du débat Hollande-Aubry sur l’éducation.
Vidéos des débats Hollande-Aubry sur l’éducation (5 et 12 octobre 2011).

yartiHollProf03


http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/education-le-vide-des-60-000-102694

 

 

  

 

 

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