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14 janvier 2020 2 14 /01 /janvier /2020 03:47

« Moi, général de division Philip Effiong, officier chargé de diriger le gouvernement de la République du Biafra, souhaite maintenant faire les déclarations suivantes. Nous affirmons que nous sommes des citoyens nigérians loyaux et reconnaissons l’autorité du gouvernement militaire fédéral du Nigeria. Nous acceptons la structure administrative et politique actuelle de la Fédération du Nigeria. Toute future modification constitutionnelle sera élaborée par les représentants du peuple du Nigeria. La République du Biafra cesse d’exister dès maintenant. » (Philip Effiong, 2e Président du Biafra, à Lagos le 15 janvier 1970).



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La période infernale a eu une fin. La guerre du Biafra s’est achevée il y a cinquante ans, le 15 janvier 1970. Commencée le 6 juillet 1967 par la sécession d’une partie du territoire, cette guerre a fini par l’échec de cette tentative d’indépendance, probablement manipulée par des puissances étrangères, en particulier la France, celle de De Gaulle.

Il faut imaginer cette guerre hors normes. On aurait presque pu dire que c’était une guerre entre le Royaume-Uni et la France. Ou presque. Les coalitions étaient on ne peut plus étonnantes à une époque de guerre froide pour le monde et de légende gaullienne pour la France.

Voyez en effet. Dans un camp, il y a les États-Unis avec le Royaume-Uni et l’Arabie Saoudite (là, c’était très classique), mais aussi …la Russie (enfin, la Russie soviétique, l’URSS), l’Égypte, la Syrie, l’Algérie. Dans l’autre camp, il y a la France, Israël, certains pays africains amis de la France comme la Côte d’Ivoire et le Gabon, l’Espagne de Franco, le Portugal de Salazar, l’Afrique du Sud, la Rhodésie, et même la Chine.

Il ne s’agissait pas d’une guerre mondiale mais d’une guerre civile au Nigeria. L’enjeu, l’indépendance du Biafra, notamment dans le delta du fleuve Niger. Le Nigeria était une colonie britannique (qui a pris son indépendance en 1960), ce qui explique le soutien massif du Royaume-Uni à l’intégrité de ce pays, et peut-être aussi la rivalité de la France dans ces zones africaines. Le Nigeria d’aujourd’hui est l’un des pays les plus peuplés d’Afrique et aussi parmi les plus musulmans, certaines sectes musulmanes, sous couvert de Daech, ont massacré récemment de nombreux habitants (Boko Haram), dans le nord du pays.

En fait, officiellement, la France était neutre et refusait d’aider l’un ou l’autre des deux camps, mais la diplomatie secrète africaine de Jacques Foccart privilégiait l’option d’un Biafra indépendant, afin de morceler l’ex-empire britannique en Afrique et réduire son influence. Et afin aussi de s’opposer au Nigeria qui cherchait à liguer tous les pays africains contre les essais nucléaires français au Sahara. La Côte d’Ivoire fut l’intermédiaire pour l’aide discrète mais réelle de la France au Biafra. Par ailleurs, les États-Unis, bien que soutien du Nigeria, ont refusé de lui fournir des armes, au contraire du Royaume-Uni qui l’a aidé en leur fournissant massivement des armes. De nombreux mercenaires se sont engagés pour défendre le Biafra.

À la fin des années 1960, le Nigeria comptait autour de 40 millions d’habitants, dont majoritairement des musulmans, mais probablement ceux qui avaient le moins d’influence dans la conduite du pays. Plusieurs coups d’État militaires et la fin du fédéralisme ont conduit Odumegwu Emeka Ojukwu, le gouverneur de la région de l’Est, où habitait une minorité chrétienne qui faisait plutôt partie de l’élite (et était privilégiée par les Britanniques à l’époque de la colonisation pour mieux diviser la population), à proclamer le 30 mai 1967 l’indépendance de la région devenue République du Biafra avec une armée de 100 000 hommes. L’enjeu n’était pas seulement ethnique car dans sa tentative de recentralisation, l’État nigérian voulait reprendre le contrôle des ressources pétrolières du Biafra.

Au début, les sécessionnistes ont eu des succès militaires et ont reconquis les deux tiers des réserves de pétrole, voire la totalité. Mais l’armée nigériane a fini, au fil des mois et des années, à reconquérir le contrôle des principales villes du Biafra jusqu’à la totalité du territoire au début de l’année 1970. Au prix de très lourds sacrifies… des populations des zones impactées.

La dernière offensive de l’armée nigériane a commencé le 23 décembre 1969. L’acte de capitulation fut signé le 12 janvier 1970 et les derniers combats ont eu lieu le 15 janvier 1970. Entre-temps, le Président du Biafra, Odumegwu Emeka Ojukwu a fui en Côte d’Ivoire (le 8 janvier 1970), mais fut rapidement gracié (en 1982), ce qui lui a permis de retourner au Nigeria et de s’installer près d’Enugu, qui fut la capitale du furtif État du Biafra. Il participa même à la vie politique du pays entre 1983 et 2011, notamment en se présentant à l’élection présidentielle en 2003, et s’est éteint à Londres le 27 novembre 2011 (à l’âge de 78 ans). Son Vice-Président Philip Effiong lui succéda pour quelques jours et annonça lui-même, à Lagos, au général nigérian Yakubu Gowon, Président du Nigeria depuis le 1er août 1966 (par le coup d’État militaire du 29 juillet 1966), la fin de la République du Biafra, une déclaration courageuse qui a sauvé de nombreux habitants du massacre annoncé par la dernière offensive des 120 000 hommes de l’armée nigériane.

Cette guerre du Biafra fut quand même particulièrement meurtrière : 150 000 personnes furent tuées directement (dont 100 000 civils), et indirectement, on compte 2 millions de civils qui ont été tués dans le Biafra par la famine engendrée par l’embargo des troupes nigérianes. Plusieurs millions de personnes furent déportées à cause de cette guerre. Le pire a été à partir du 24 mai 1968 et la chute de Port Harcourt qui a coupé l’accès du Biafra à l’océan Atlantique, ce qui a étouffé complètement la région séparatiste.

L’historien Steve Page, de l’Université de Fribourg, a expliqué le 30 juin 2017 que le blocus maritime et terrestre était l’arme principale de l’armée régulière mais il n’a jamais été affiché une finalité de génocide : « Dès le printemps 1968, la situation devient catastrophique pour la population biafraise, qui dépend du commerce extérieur pour l’apport en protéines, viande, lait, œufs… La famine devient toujours plus meurtrière. (…) On parle alors de "génocide par la famine", une notion clef de la propagande biafraise. En fait, si le blocus était un moyen de pression violent, rien ne laisse percevoir une volonté d’extermination de la population de cette région. » (laliberte.ch, propos recueillis par Pascal Fleury).

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Entre 1968 et 1970, au fur et à mesure des (lentes) avancées de l’armée nigériane (grâce à la supériorité des armes fournies par le Royaume-Uni et l’URSS), la population biafraise, soutenant la sécession car elle n’avait pas d’autre choix (craignant pour sa sécurité), se déplaça de camps en camps de réfugiés, entassée dans des lieux sans hygiène et souvent sans nourriture.

Comme on voit, le Biafra a été un mélange de nombreux enjeux : enjeu ethnique (une ethnie, plutôt privilégiée, qui craignait de perdre son pouvoir et qui s’est retranchée dans une région favorisée), enjeu économique (celui du contrôle des réserves de pétrole), et enjeu géopolitique (rivalité d’influence entre l’ancien colon français et l’ancien colon britannique en Afrique subsaharienne). Le gouvernement français trouvait de toute façon l’existence du Nigeria comme un danger pour l’influence française (et plus accessoirement catholique) en Afrique face à un géant où les élites étaient probritanniques (et protestantes).

Ceux qui ont payé, c’étaient les habitants de cette région et plus particulièrement les enfants. Les images ont choqué notamment en France "grâce aux" (ou "à cause des" ?) premières campagnes sollicitant l’aide humanitaire. Sur des affiches, en gros plan, des enfants, généralement nus, affamés, souvent présentant des ventres énormes de malnutrition. Fallait-il les montrer pour octroyer pitié et charité, au risque de retirer toute dignité humaine à ces enfants devenus des phénomènes de foire ?

Je n’ai pas de réponse, car si on ne choque pas, on n’émeut pas, et alors, on ne reçoit pas d’aide du grand public. Mais j’imagine un de ces enfants mis ainsi en vitrine médiatique, qui, rescapé, aurait pu vivre jusqu’à maintenant, quel pourrait être son sentiment s’il se voyait ainsi enfant, maintenant qu’il serait âgé d’au moins 55 voire 60 ans ?

C’était encore "trop tôt" pour qu’il y ait eu une mobilisation ordonnée des artistes, comme ce fut le cas avec la chanson "We Are The World" une quinzaine d’années plus tard, pour aider les populations victimes de la famine en Éthiopie (en 1984 et 1985), dont près d’un million de morts.

Ce qui fut observé pour le Biafra, ce fut la naissance d’une "opinion mondiale", sensible, sensibilisée par les médias des horreurs de la guerre. Cette campagne médiatique a été en effet un grand succès et l’aide des particuliers mais aussi et surtout des organisations humanitaires est arrivée massivement pour sauver de nombreux habitants du Biafra.

Au point que l’armée nigériane a même abattu des avions de la Croix-Rouge en les soupçonnant de fournir des armes aux séparatistes. L’une des conséquences a été notamment que les médecins engagés dans l’aide aux réfugiés biafrais ont créé le 21 décembre 1971 l’association humanitaire Médecins sans frontières (MSF) dont l’influence politique a été très grande tant en France que dans le monde. Il faut rappeler certains de ses médecins qui ont eu une grande part d’influence dans les débats politiques sur l’humanitaire en France, notamment Bernard Kouchner (présent au Biafra en 1968), Claude Malhuret, Xavier Emmanuelli, Rony Brauman, etc. Contesté dans sa volonté trop dépensière de médiatiser les horreurs du monde, Bernard Kouchner quitta d’ailleurs rapidement MSF pour créer Médecins du monde.

Que ce fût pour le Biafra, l’Éthiopie, les deux pays cités ici, ou même l’Ukraine entre les deux guerres, la Chine sous la Révolution culturelle, et dans hélas bien trop d’autres pays, la famine généralement est la conséquence mécanique de décisions de gouvernements sans considération pour les vies humaines, ou de guerres qui furent issues de décisions de même froideur.

À ceux qui pensent que "avant, c’était mieux", constatons qu’il n’existe plus, aujourd’hui, de famine d’une telle intensité de tragédie, soit parce que le monde a des organisations humanitaires efficaces et présentes sur tous les continents, soit qu’il y a un peu plus de sagesse (mais on peut en douter) chez les gouvernants, soit encore que les OGM et l’agriculture intensive ont permis de produire assez de nourriture même en cas de mauvaises saisons ou de circonstances géopolitiques effroyables.

De même, l’idéalisation de la période gaullienne, même si De Gaulle reste, pour moi comme pour de nombreux autres citoyens, une figure tutélaire de la République française, s’arrête à la vérité historique, et en particulier celle de la Françafrique. Le rôle de la France dans cette guerre du Biafra laisse à cette période pourtant historique un arrière-goût particulièrement amer et trouble, il ne faut pas l’oublier…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Biafra, synonyme d’enfants, de famine et de massacres.
Des images faites pour choquer (en 1968).
La guerre du Biafra.
Le génocide au Rwanda.
Les charniers de Timisoara.
Haïti, cauchemars et espoirs.
Erika (12 décembre 1999).
Le tsunami des Célèbes (28 septembre 2018).
Le tremblement de terre à Haïti (12 janvier 2010).
Amoco Cadiz (16 mars 1978).
Tchernobyl (26 avril 1986).
AZF (21 septembre 2001).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200115-biafra.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/biafra-synonyme-d-enfants-de-220680

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/12/37936117.html



 

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1 décembre 2019 7 01 /12 /décembre /2019 01:34

Le général François Lecointre, chef d'état-major des armées, a été l'invité de Léa Salamé et Nicolas Demorand sur France Inter le 27 novembre 2019 à 08h20. Il a évoqué les treize militaires français morts au Mali.

Cliquer sur le lien pour télécharger le fichier audio .mp3 :
https://media.radiofrance-podcast.net/podcast09/10239-27.11.2019-ITEMA_22214370-0.mp3





Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191202-mali.html

SR
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20191127-francois-lecointre-france-inter.html




 

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6 septembre 2019 5 06 /09 /septembre /2019 12:37

« C’est toujours sur une démission collective que les tyrans fondent leur puissance. » (Maurice Druon, 1965).


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C’est dans un hôpital de Singapour où il était entré il y a quatre mois que l’ancien dictateur du Zimbabwe Robert Mugabe est mort, ce vendredi 6 septembre 2019, à l’âge de 95 ans (il est né le 21 février 1924). Aucun hôpital de son pays ne l’aurait accepté, tant le système de santé est désastreux, conséquence de ses très longues années au pouvoir.

En effet, Robert Mugabe aurait pu être, dans les années 1990, le Nelson Mandela du Zimbabwe, de l’ancienne Rhodésie du Sud. Il n’a finalement été qu’un simple tyran africain, comme il y en a eu de très nombreux, hélas, au moment de l’indépendance du continent. Robert Mugabe a monopolisé le pouvoir quasiment pendant quatre décennies : Premier Ministre du 18 avril 1980 au 31 décembre 1987 et Président de la République du 31 décembre 1987 au 21 novembre 2017, il poussa le pays dans une catastrophe humaine, sociale, politique et économique.

Communiste, Mugabe avait voulu fonder une république communiste avec parti unique, le sien, le ZANU-PF (le Front patriotique), mais son projet allait à contresens de l’histoire mondiale alors qu’il a pris le pouvoir suprême peu avant la chute du mur de Berlin.

Il avait pourtant eu la possibilité d’une réconciliation nationale, malgré déjà un passif très lourd. Sa énième "réélection" du 27 juin 2008 (quatrième "élection"), comme les précédentes, fut très contestée, avec des manifestations très nombreuses. Soutenu par l’armée, Mugabe continua dans la répression politique.

Malgré tout, le candidat de l’opposition Morvan Tsvangirai considérait qu’il avait gagné dès le premier tour du 29 mars 2008 avec 50,5% des voix. Mais les résultats officiels, proclamés le 2 mai 2008, ne lui ont donné que 47,9% et 43,3% à Robert Mugabe. Une vague de violences ensanglanta le pays (plusieurs centaines de personnes ont été assassinées à cette occasion).

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Considérant que l’élection n’était pas sincère, Morvan Tsvangirai a renoncé à aller au second tour qui donna officiellement 90,2% à Robert Mugabe le 27 juin 2008. Le 22 juin 2008, en effet, Morvan Tsvangirai déclara : « Nous ne pouvons pas leur demander de voter le 27 juin en sachant que voter pourrait leur coûter leur vie. Nous avons décidé que nous ne participerons plus à cette simulation de processus électoral, violente et illégitime. Nous ne jouerons pas le jeu de Mugabe. ». Le vote n’était pas libre, les électeurs devaient montrer leur bulletin de vote à un sbire de Mugabe avant de le glisser dans l’urne…

Parallèlement, le 29 mars 2008 ont eu lieu également des élections législatives qui ont conforté l’opposition à Mugabe : en effet, dans les résultats officiels proclamés le 29 avril 2008, l’opposition, dominée par le MDC, le parti de Morvan Tsvangirai, a obtenu 110 sièges sur 210 et le parti de Mugabe, le ZANU-PF, seulement 99 sièges.

L’Union Africaine n’a pas reconnu le résultat du second tour de l’élection présidentielle du 27 juin 2008 et a appelé à un partage de pouvoir, ce que Robert Mugabe a été contraint d’accepter en confirmant son élection comme Président de la République, mais en acceptant le rétablissement du poste de Premier Ministre offert à son opposant, Morvan Tsvangirai. Cette solution a été trouvée après des discussions au plus haut niveau sous l’égide du Président sud-africain Thabo Mbeki (l’accord a été signé le 15 septembre 2008). La répartition des pouvoirs se faisait ainsi : l’armée sous contrôle du ZANU-PF et la police sous contrôle du MDC. Car les seuls arguments qui comptaient, c’étaient l’armée et la police.

Cette cohabitation politique peu conciliante a eu lieu du 11 février 2009 au 11 septembre 2013. Avec une nouvelle Constitution instituant un régime présidentiel (suppression du poste de Premier Ministre), approuvée par référendum le 16 mars 2013, Robert Mugabe a réussi à reprendre la totalité des pouvoirs lors des élections générales du 31 juillet 2013 : Robert Mugabe fut officiellement réélu (à l’âge de 89 ans) avec 62,8% des voix et son parti, le ZANU-PF, a retrouvé une large majorité des sièges de la Chambre d’Assemblée, 197 sièges sur 270. Ces résultats furent contestés par Morvan Tsvangirai qui se retrouva dans l’opposition. L’Union Africaine a cependant reconnu les résultats.

Au lieu de chercher à maintenir systématiquement le pouvoir, Robert Mugabe aurait eu l’occasion, entre 2008 et 2013, de faire la réconciliation nationale. Non seulement il a cherché à conserver son pouvoir, mais à un âge avancé totalement surréaliste.

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Se sachant cependant mortel, à l’âge de 93 ans, Robert Mugabe envisagea de ne pas se représenter à l’élection présidentielle de 2018 (même si constitutionnellement, il en avait encore la possibilité, malgré la limitation à deux mandats). Les préparatifs de la succession ont été largement influencés par son ex-secrétaire et épouse (depuis 1996), Grace Mugabe, née en 1965 (elle pourrait être sa petite-fille !).

Dans un premier temps, Mugabe a limogé sa première Vice-Présidente Joice Mujuru le 8 décembre 2014, alors qu’elle était considérée comme la possible dauphine. Elle fut remplacée quatre jours plus tard par son ministre Emmerson Mnangagwa, considéré comme le fils de Mugabe, homme de grande proximité et des basses œuvres.

Dans un second temps, presque trois ans plus tard, Mugabe a plongé carrément dans le népotisme, sous influence de son épouse. Le 4 novembre 2017, il a fait part clairement de la volonté de voir Grace lui succéder. Deux jours plus tard, il a limogé Emmerson Mnangagwa, qui pourtant contrôlait l’armée. Là était son erreur.

Robert Mugabe pouvait imaginer que le risque de perdre le pouvoir provenait de son opposition traditionnelle, et surtout, de son opposant permanent, Morvan Tsvangirai. Mais ce dernier était très malade (il est mort le 14 février 2018). En fait, il a eu tort. Le risque provient généralement de ses amis.

Inquiète de l’influence grandissante de Grace Mugabe, l’armée a fait un coup d’État le 15 novembre 2017. Pendant cinq jours, la situation fut très tendue. Des dizaines de milliers de personnes ont défilé le 18 novembre 2017 dans les rues de la capitale, Harare, pour demander le départ de Mugabe. Il était temps ! Le 19 novembre 2017, Emmerson Mnangagwa fut élu président du ZANU-PF à la place de Mugabe. L’armée a finalement obtenu que Robert Mugabe annonçât lui-même sa démission le 21 novembre 2017, avant d’être destitué par le parlement. Par la suite, il protesta énergiquement contre ce putsch, considérant Emmerson Mnangagwa comme illégitime.

Le 24 novembre 2017, l’ancien premier Vice-Président déchu Emmerson Mnangagwa fut effectivement désigné Président de la République. Juridiquement, son limogeage du 6 novembre 2017 avait été annulé et donc, il devenait celui qui normalement devait assurer l’intérim. Il ne fallait pas y voir du vent neuf : il avait à l’époque déjà 75 ans ! et était le responsable de toute la violence politique commise pendant les années Mugabe. Emmerson Mnangagwa fut confirmé à la tête du Zimbabwe par l’élection présidentielle du 30 juillet 2018 (élu avec 50,8% des voix pour cinq ans), élection qui, comme les précédentes élections présidentielles, fut contestée dans son déroulement et ses résultats.

Petite anecdote : Robert Mugabe, qui a toujours contesté son éviction du pouvoir, s’est rangé résolument dans l’opposition à son ancien numéro deux, et a soutenu à l’élection du 30 juillet 2018 …la candidature de Nelson Chamisa (41 ans aujourd’hui), candidat du MDC, successeur de Morvan Tsvangirai à la présidence du MDC (après la mort de ce dernier) et ancien ministre entre 2009 et 2013. Nelson Chamisa a obtenu 44,3% des voix.

Tout indique aujourd’hui que l’actuel Président Emmerson Mnangagwa (77 ans dans neuf jours) n’est qu’un Mugabe sans Mugabe. Robert Mugabe, en quittant le pouvoir après trente-sept ans à la tête du Zimbabwe, a laissé un pays exsangue, sans libertés politiques, avec des atteintes répétées aux droits de l’homme, dans une économie effondrée, avec une inflation montreuse et un taux de chômage proche de 90%, bref, une nation profondément divisée et à plat. Emmerson Mnangagwa vient pourtant, ce 6 septembre 2019, de déclarer Robert Mugabe comme un "héros national", après en avoir fait, dès le 27 novembre 2017, le "père de la nation"…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Robert Mugabe, l’anti-Mandela du Zimbabwe.
Nelson Mandela.
Morgan Tsvangirai.
Zimbabwe : fin de régime chez Pépé Mugabe.
L’inévitable réélection du dictateur Robert Mugabe (28 mars 2008).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190906-mugabe.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/robert-mugabe-l-anti-mandela-du-217745

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/06/37616881.html



 

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5 avril 2019 5 05 /04 /avril /2019 02:44

« Quant à celui qui n’a pas faim de la Voie, pour qui elle n’est rien, ou toute méprisable, celui-là est prêt pour la cruauté majeure. Il ne le sait pas encore, peut-être, il est encore dans l’illusion de ses bons sentiments, de sa culture, de sa moralité. Il suffira d’un choc, peut-être léger, d’un glissement, d’un écart imprévu. Car il est prêt : fruit bon à cueillir par le premier démon qui imposera, à cet homme vide, sa loi de fer. » (Maurice Bellet, "La Voie", 1982). Première partie.



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C’est un petit peu étrange de citer le titre du (célèbre) pamphlet antisémite de Céline à côté de ce petit texte du prêtre Maurice Bellet qui a évoqué "La Voie" sans la définir vraiment, Dieu, mais peut-être autre chose, un besoin de transcendance, une conscience morale... Mettre côte à côte ces deux auteurs très différents est encore plus étrange pour aborder le terrifiant génocide au Rwanda qui a commencé il y a vingt-cinq ans, à la suite d’un attentat le 6 avril 1994. Un génocide, c’est une tragédie qui concerne toute l’humanité. Nul n’est extérieur à ce qu’il s’est passé au Rwanda.

Les comparaisons morbides n’ont pas lieu d’être, évidemment, mais il faut imaginer l’ampleur de l’horreur : un million de Rwandais (selon les autorités rwandaises ; 800 000 selon l’ONU) ont été massacrés en trois mois, du 7 avril 1994 au 17 juillet 1994. Environ 14% de la population rwandaise furent décimés. Les nazis ont exterminé environ six millions de personnes en deux à trois ans.

Il ne s’agit évidemment pas de minimiser la Shoah, l’une des pires horreurs parce que froidement industrialisée, mais le massacre a été encore plus "rapide" au Rwanda, alors qu’il n’était commis que de manière "artisanale" (le mot que j’apprécie peu dans ce contexte et qui ne sert qu’à l’opposer à l’aspect industriel de l’extermination nazie). La raison ? C’est que c’était tout un peuple qui a "génocidé", pas seulement les kapos du pouvoir, tout un peuple, par un fort conditionnement qui a été rendu efficace par un contexte historique, par la préparation réfléchie de responsables politiques et par la diffusion d’émissions haineuses d’une station de radio hutue (la Radio Mille Collines, très populaire, qui incitait à tuer en lançant "Tuez tous les cafards !" ou encore "Finissez le travail !"). Ce conditionnement arrivait à convaincre les Hutus que s’ils ne tuaient pas les Tutsis, les Tutsis les tueraient, de façon cruelle. Ou alors, qu’il y avait une surpopulation par rapport aux ressources agricoles du pays et qu’il fallait faire baisser la population (comme sous l’Occupation et à la Libération, certains ont profité aussi du contexte génocidaire pour commettre des assassinats qui n’avaient rien à voir dans la supposée impunité). Il faut imaginer l’horreur : les "massacreurs" allaient massacrer de 8 heures à 17 heures, prenaient des pauses (des boissons les attendaient), et rentraient le soir chez eux fatigués du "travail" accompli, puis revenaient le lendemain, etc.

L’événement déclencheur fut un attentat. Deux Présidents périrent dans l’avion qui les ramenait à Kigali, juste au moment de l’atterrissage. L’hypothèse de l’attentat ne fait aucun doute : un missile a fait exploser l’avion, piloté par un équipage français. Les deux chefs d’État revenaient d’un sommet à Dar es-Salam, capitale de la Tanzanie, sur la côte est de l’Afrique, auquel participait aussi le Président ougandais Yoweri Museveni et pour lequel avait été invité le Président zaïrois Mobutu (qui refusa de venir alors qu’il devait se voaygeait dans l’avion qui a été détruit).

Parmi les dix victimes, Cyprien Ntaryamira (39 ans), Hutu modéré, Président du Burundi depuis le 5 février 1994, qui participait au sommet et avait un problème technique avec son avion présidentiel. Son homologue rwandais lui a proposé de le conduire jusqu’à Kigali puis de lui prêter l’avion présidentiel jusqu’à Bujumbura. Sa présence dans l’avion ayant été imprévisible, il est peu vraisemblable qu’il fût la cible de l’attentat. Deux ministres burundais et le chef d’état-major des FAR (armée rwandaise) furent également tués.

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Mais la principale cible, ce fut certainement le Président du Rwanda, le général Juvénal Habyarimana (57 ans), Hutu, au pouvoir depuis le 5 juillet 1973, par un coup d’État, maintenant un régime très autocratique de parti unique (jusqu’au début des années 1990) et "soutenu" par la France, considérant que son maintien au pouvoir concourrait à la stabilité de la région. Le mot "soutenu" est peut-être trop fort (voir plus loin), mais la France était présente et avait un contrat de coopération avec le Rwanda depuis 1975, notamment pour préserver sa sécurité, mise à mal par des offensives extérieures.

On ne sait toujours pas qui a été l’auteur de cet attentat qui fut le début d’un coup d’État et le démarrage du génocide. Cela aurait pu être des Tutsis mais la trajectoire du missile tendrait à prouver qu’il serait venu plutôt d’un camp hutu. Le plus probable est en effet que les commanditaires fussent des Hutus extrémistes, ceux qui se sont emparés du pouvoir quelques heures après la mort de Juvénal Habyarimana. Certains ont émis l’hypothèse d’une provenance française, pas de l’armée française (il y avait à bord un équipage français, on imagine mal un pouvoir politique à Paris demander de tuer sciemment ses propres ressortissants), mais peut-être des mercenaires français, extrémistes. J’évoque cette hypothèse pour faire le tour des interrogations et suppositions, elle paraît peu plausible.

La région était très instable, en raison des guerres civiles. Au Burundi, le pays voisin, il y a eu un coup d’État peu auparavant, le 21 octobre 1993, où le Président burundais Melchior Ndadaye fut assassiné (attentat attribué à l’armée burundaise dirigée par l’élite tutsie) ; Hutu, ce dernier avait été démocratiquement élu le 1er juin 1993 et était du même parti (victorieux) que Cyprien Ntaryamira. Que ce fût au Burundi ou au Rwanda, la guerre civile était nourrie par l’opposition ethnique entre Hutus et Tutsis.

Mais revenons surtout au Rwanda et restons-y. La guerre civile y faisait rage également, entre Hutus et Tutsis, depuis le 1er octobre 1990. Pour se donner une idée, les Hutus sont largement majoritaires dans la population rwandaise, représentant 84%, et les Tutsis seulement 15% (1% de Twas pour compléter). Les Tutsis font plutôt partie de l’élite tandis que les Hutus sont souvent pauvres (c’est pour grossir le trait, juste pour dire que les Tutsis pourraient être considérés comme les "Juifs" des Hutus). Mais ces considérations socio-ethniques ne sont pas forcément très justes car elles ont aussi servi de prétextes à des guerres entre clans pour s’emparer du pouvoir politique (et économique).

Toujours pour essayer de faire simple, les rebelles qui contestaient le pouvoir à Kigali étaient rassemblés dans le FPR (Front patriotique rwandais), une armée dirigée par Paul Kagamé et repliée en Ouganda dont le pouvoir la soutenait. Principalement composé de Tutsis, le FPR était presque une partie de l’armée ougandaise. 200 000 Tutsis avaient dû quitter le Rwanda et se réfugier en Ouganda lors de la révolution de 1959 qui a permis la conquête des administrations par les Hutus et ces exilés voulaient revenir dans leur pays (auparavant, les Tutsis avaient le pouvoir, bien que minoritaires). En face, le pouvoir légal au Rwanda était protégé par les FAR (Forces armées rwandaises), principalement composées de Hutus, complétées par des milices hutues ultra-extrémistes.

La France était présente dans cette ancienne colonie belge seulement depuis 1975. Elle avait quelques troupes stationnées et surtout, conseillait et soutenait financièrement les autorités rwandaises. L’objectif de la France était de maintenir l’autocratie actuelle pour éviter qu’éclatassent des débordements qui auraient conduit à un massacre. L’intérêt de la France pour le Rwanda était autant culturel (francophone face à des pays anglophones comme l’Ouganda) que géopolitique (partie de l’Afrique où la France était peu présente). Ce fut sous François Mitterrand que les coopérants militaires français n’avaient plus interdiction de participer eux-mêmes à des conflits armés pour soutenir le pouvoir en place.

Dès le début de la guerre civile avec l’offensive du FPR le 1er octobre 1990 (visant à protéger les Tutsis, minoritaires, au Rwanda), la France est intervenue aux côtés des FAR pour protéger plus massivement Juvénal Habyarimana. L’Opération Noroît a débuté le 4 octobre 1990 et visait officiellement à évacuer dans la sécurité tous les ressortissants occidentaux du Rwanda. Après l’arrestation et le massacre de plusieurs milliers (peut-être une dizaine de milliers) de Tutsis, l’armée belge présente également s’est désengagée et a quitté le pays au milieu d’octobre 1990 en raison d’un forte émotion de "l’opinion publique" belge. Le FRP serait, lui aussi, l’auteur de plusieurs massacres contre des Hutus lors de ses offensives (certains ont évoqué la mort de 250 000 à 400 000 personnes entre 1990 et 1994, chiffres invérifiables), ce qui a pu justifier la position française (de soutien aux FAR).

Les Accords d’Arusha (en Tanzanie), dont le dernier volet fut signé le 4 août 1993, ont permis l’arrivée d’une force de l’ONU (la MINUAR) dès le 5 octobre 1993 (sans aucun contingent français) et le retrait de l’armée française le 15 décembre 1993 (seuls, 24 assistants militaires techniques sont restés auprès du gouvernement rwadais). Faustin Twagiramungu, Hutu modéré, devait former un gouvernement dès le 15 décembre 1993 avec l’objectif de donner les mêmes droits aux Tutsis qu’aux Hutus et de réintégrer dans la communauté nationale les Tutsis partis s’exiler pour se protéger (notamment en Ouganda et en Tanzanie). Mais Juvénal Habyarimana a tout fait pour retarder l’application de ces accords. La France, depuis l’arrivée d’une nouvelle majorité dirigée par Édouard Balladur, avait fait pression sur le Président rwandais pour qu’il acceptât ces accords (signé quelques mois après l’arrivée au pouvoir de ce nouveau gouvernement français).

Je m’arrête ici un instant sur la politique française. Les institutions sont telles qu’il a paru normale que toute la politique de la France au Rwanda était décidée principalement à l’Élysée et peu par le gouvernement, encore moins par le parlement. Je reviendrai plus tard sur l’organisation décisionnelle de la France sur les interventions militaires au Rwanda.

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Juvénal Habyarimana était également sous la pression d’un parti hutu extrémiste qui refusait l’application des Accords d’Arusha qu’il a donc tenté de retarder au maximum. Ainsi, la Premier Ministre Agathe Uwilingiyimana (40 ans), Hutue modérée, à la tête du gouvernement rwandais depuis le 18 juillet 1993, n’a pas laissé place à Faustin Twagiramungu, comme prévu dans les Accords d’Arusha. En 1992, elle faisait partie de l’opposition hutue modérée et fut nommée à ce poste pour finaliser la négociation des accords de paix. Celle-ci était politiquement courageuse car auparavant, elle fut Ministre de l’Éducation et arrêta la corruption aux examens scolaires, ce qui a entraîné une nette baisse de la réussite scolaire dans les zones du clan présidentiel.

Agathe Uwilingiyimana était encore Premier Ministre lors de l’attentat du 6 avril 1994. Elle aurait donc dû succéder à Juvénal Habyarimana pour assurer l’intérim et organiser des élections. Mais cela ne s’est pas passé comme cela. Dans la nuit du 6 au 7 avril 1994, les chefs des FAR s’opposèrent aux responsables des Nations Unies présents à Kigali qui voulaient la prise du pouvoir par Agathe Uwilingiyimana. Le général canadien Roméo Dallaire, commandant de la MINUAR, dépêcha quinze Casques bleus pour protéger la Premier Ministre et sa famille.

Le matin du 7 avril 1994, la garde présidentielle occupa la radio, ce qui a empêché Agathe Uwilingiyimana de prononcer un appel au calme, mais la garde présidentielle est allée la chercher, l’a assassinée ainsi que son mari, tous les eux cachés par des voisins (leurs enfants ont pu être sauvés et exfiltrés). Onze Casques bleus belges chargés de la protection de la Premier Ministre furent également assassinés quelques heures plus tard (il semblerait que le but était de faire partir les troupes belges, car les Casques bleus ghanéens ont été rapidement libérés).

Pendant toute la journée, de nombreux Hutus modérés furent assassinés, notamment Joseph Kavaruganda, le Président de la Cour constitutionnelle, et deux candidats hutus modérés, Félicien Ngango et Landoald Ndasingwa (Ministre du Travail). La force des Nations Unies  a perdu toute sa crédibilité avec ces assassinats et son incapacité à occuper le lieu de l’attentat à l’aéroport de Kigali pour inspecter l’épave de l’avion et commencer leur enquête sur l’attentat. Dès le 13 avril 1994, les Casques bleus belges ont quitté le Rwanda, diminuant de beaucoup la MINUAR, car le gouvernement belge considérait que ses troupes n’étaient plus en situation de sécurité.

Celui qui a pris réellement le pouvoir fut le colonel Théoneste Bagosora, l’un des dirigeants des FAR, et l’un des principaux acteurs du génocide (arrêté le 9 mars 1996 au Cameroun, il fut condamné en 2011 à 35 ans de prison par le Tribunal pénal international pour le Rwanda). Nommé colonel et mis à la retraite de l’armée le 23 septembre 1993, il était encore le directeur du cabinet du Ministre de la Défense (nommé en juin 1992). Il organisa la mise en place des différentes institutions après l’attentat, notamment la nomination le 9 avril 1994 de Théodore Sindikubwabo comme Président de la République par intérim (après le génocide, il a pu fuir et serait mort en 1998 dans la République démocratique du Congo, ex-Zaïre, dans des conditions obscures sans jamais avoir été inculpé), et aussi de Jean Kambanda comme Premier Ministre, à la tête du gouvernement intérimaire (arrêté le 18 juillet 1997 au Togo, il a plaidé coupable et a été condamné le 4 septembre 1998 à la réclusion à perpétuité pour sa participation au génocide ; il purge actuellement sa peine dans une prison de Bamako, au Mali). Théodore Sindikubwabo a prononcé plusieurs discours de haine, à la radio le 19 avril 1994 pour demander à tous de tuer les Tutsis, et il a fait des déplacements pour remercier du "travail" accompli, le 29 avril 1994 à Butare, le 18 mai 1994 à Kibuye, etc.

Le génocide s’est déroulé ainsi par une prise du pouvoir des Hutus extrémistes, le massacre des Hutus modérés qui voulaient faire des appels au calme et le massacre généralisé dans tout le pays des Tutsis. Le phénomène de tueries et d’appel aux tueries s’est fait de manière quasi-virale par la Radio Mille Collines. Tout le monde était invité à massacrer des Tutsis qui ont dû fuir leur village et leur pays. La plupart ont été assassinés, à la machette (fabriquée en Chine selon Hubert Védrine) ou au fusil, dans des conditions épouvantables, les femmes enceintes éventrés, plus généralement les femmes abusées sexuellement (viols collectifs et publics) avant d’être assassinées. Victimes collatérales, les Twas (paysans les plus pauvres) furent décimés par le génocide qui ne les visait pourtant pas, puisque 10 000 ont péri sur 30 000 (soit un tiers de la population).

Dès le 8 avril 1994 (ou le 10 avril 1994, selon les sources), le FPR, depuis l’Ouganda, profita de la confusion pour lancer une offensive militaire contre le pouvoir rwandais. En cela, il a rompu les Accords d’Arusha qui avaient établi un cessez-le-feu dès juin 1992. Non seulement le FPR est parti d’Ouganda, mais aussi de Kigali, où il avait des milliers d’hommes dont le délploiement avait été autorisé par les Accords d’Arusha. Du 9 au 17 avril 1994, les ressortissants occidentaux et certains Rwandais qui pouvaient craindre pour leur vie furent évacués par l’armée française (Opération Amaryllis). Selon Alain Juppé, aucun "tri ethnique" n’a été fait pour exfiltrer les Rwandais (les archives ont confirmé cette affirmation), mais sur le terrain, des employés rwandais du centre culturel français, par exemple, furent abandonnés par l’armée française alors qu’ils voulaient quitter aussi le Rwanda pour se mettre en sécurité. Sur 72 employés rwandais de l’État français, 19 furent assassinés (l’ambassadeur de France au Rwanda exprima en 2011 ses regrets et excuses « pour cet abandon tragique »). En tout, 456 ressortissants français ont été évacués et 1 277 étrangers, essentiellement des Belges (et environ 400 Rwandais).

Le 21 avril 1994, en raison notamment de l’assassinat de onze Casques bleus le 7 avril 1994, l’ONU a réduit le nombre de Casques bleus au Rwanda de 2 548 à 270 (résolution 912 du Conseil de Sécurité de l’ONU). Cette mesure, assez "lâche", reste encore aujourd’hui incompréhensible alors qu’il aurait fallu renforcer les forces d’interposition. J’évoquerai à nouveau ce sujet plus loin. Le 10 mai 1994 à la télévision, le Président François Mitterrand a déclaré : « Nos soldats ne sont pas destinés à faire la guerre partout. Nous n’avons pas les moyens de la faire et nos soldats ne peuvent pas être les arbitres internationaux des passions qui aujourd’hui bouleversent et déchirent tant et tant de pays. ».

Il a fallu attendre le 12 mai 1994, soit 35 jours après le début du massacre pour que le mot de "génocide" fût lâché (par un responsable de l’ONU). Alain Juppé, Ministre des Affaires étrangères, a utilisé le mot "génocide" le 15 mai 1994 dans la déclaration qu’il a communiquée à la presse à l’issue de la réunion à Bruxelles du conseil des ministres de l’Union Européenne, et à la réponse faite à une question d’un député dans l’hémicycle le 18 mai 1994. Mais à cette période, déjà 80% du génocide avait été commis. Et officiellement, le Conseil de Sécurité a dénoncé des "actes génocidaires" (selon la formulation voulue par la Chine) le 8 juin 1994.

Le 31 mai 1994, le rapport du Secrétaire Général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, au Conseil de Sécurité, fut très clair dans l’impuissance et la passivité de l’ONU : « Nous devons tous reconnaître, à cet égard, que nous n’avons pas su agir pour que cesse l’agonie du Rwanda et que, sans mot dire, nous avons ainsi accepté que des êtres humains continuent de mourir. ».

Il a fallu encore près d’un mois, le 23 juin 1994, pour que la France lançât l’Opération Turquoise, chargée officiellement de créer des zones humanitaires sûres mais qui aurait surtout servi à protéger les assassins hutus de ripostes tutsies. Car au fur et à mesure que le génocide se commettait, les troupes du FPR gagnaient du terrain : le 4 juillet 1994, la capitale Kigali fut prise (ainsi que Butare au sud du pays) et le 17 juillet 1994, la guerre civile fut définitivement gagnée par le FPR qui a conquis les derniers territoires rwandais (Gisenyi et Ruhengeri, au nord-ouest du pays). On a reproché à la France d’être intervenue trop tardivement, à un moment où la victoire militaire du FPR ne faisait plus aucun doute et qu’il fallait protéger plutôt les Hutus (génocidaires). Toutefois, la France ne voulait pas intervenir sans mandat de l’ONU, et il a fallu six semaines pour convaincre le Conseil de Sécurité de voter cette résolution.

Dès le 13 juillet 1994, les Hutus ont fui massivement le Rwanda (2 millions de personnes), craignant pour leur sécurité après la victoire du FPR. Ce fut la déroute des FAR et du gouvernement intérimaire, ce qui mit fin au génocide des Tutsis. 17 des 21 membres du gouvernement intérimaire furent traduits devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda, créé par la résolution 955 du 8 novembre 1994 du Conseil de Sécurité de l’ONU et siégeant à Arusha. Les forces françaises ont quitté le Rwanda le 22 août 1994 (fin de l’Opération Turquoise) avec l’arrivée d’un nouveau contingent de l’ONU (la MINUAR II) qui resta jusqu’en mars 1996.

Le 19 juillet 1994, une nouvelle administration fut mise en place tandis que les dirigeants du génocide ont réussi à fuir, parfois exfiltrés par l’armée française. Ainsi, le Hutu modéré Faustin Twagiramungu a été nommé Premier Ministre à la tête d’un gouvernement d’union nationale, comme le prévoyaient les Accords d’Arusha, qui ont continué à être applicables sauf pour les partis qui ont soutenu voire encouragé le génocide (CDR et MRND). Pasteur Bizimungu, Hutu modéré, fut désigné comme Président de la République le même jour.

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Mais l’homme fort était le Tutsi Paul Kagamé. De retour du Kansas, aux États-Unis, où il se formait au commandement militaire depuis juin 1990, Paul Kagamé fut nommé le 14 octobre 1990 à la tête du FPR, après la mort, le 2 octobre 1990, de son leader historique tutsi Fred Rwingema (qui fut Ministre des Armées dans le gouvernement ougandais), tué le lendemain de la première offensive du FPR (dans des circonstances encore obscures), Paul Kagamé (chef des services secrets ougandais) fut imposé par Yoweri Museveni, l’inamovible Président ougandais (depuis le 26 janvier 1986), parce qu’il était un proche de Fred Rwigema.

Nommé Vice-Président de la République et Ministre et la Défense du 19 juillet 1994 au 24 mars 2000, il fut hissé, à partir du 24 mars 2000, à la Présidence de la République, élu et réélu le 17 avril 2000, le 25 août 2003, le 9 août 2010 et le 4 août 2017. Paul Kagamé est toujours l’homme fort du Rwanda et les relations diplomatiques avec la France restent toujours très sensibles à cause du rôle de la France pendant le printemps 1994.

Ainsi, le rapport d’une "Commission nationale indépendante chargée par la République du Rwanda de rassembler les preuves de l’implication de l’État français dans le génocide perpétré au Rwanda en 1994", uniquement à charge contre la France, présenté à Kigali le 5 août 2008, a mis en cause les plus hauts responsables de l’État de l’époque, sans aucune preuve. Cela paraissait être une manière de s’opposer à la volonté d’un juge français d’enquêter sur les possibles implications de Paul Kagamé dans l’attentat du 6 avril 1994. Le Président Nicolas Sarkozy avait cependant pacifié les relations diplomatiques en rencontrant Paul Kagamé le 8 décembre 2007 à Lisbonne et en prônant la réconciliation entre les deux pays (le rapport en question a été achevé le 16 novembre 2007).

Après la première condamnation de Pascal Simbikangwa le 14 mars 2014 par la cour d’assises de Paris à 25 ans de prison pour génocide et complicité de crimes contre l’humanité (condamnation confirmée en appel le 3 décembre 2016 à Bobigny), Paul Kagamé a déclaré le 7 avril 2014 : « La France comme la Belgique ont joué un rôle néfaste dans l’histoire de mon pays, ont contribué à l’émergence d’une idéologie génocidaire. (…) Dans nos relations avec ces deux pays, notre grille de lecture est forcément liée aux compromissions du passé. » ("Libération", propos recueillis par Maria Malagardis).

Certains pays furent plus responsables que d’autres dans l’impuissance de l’ONU pendant deux mois à réagir face au génocide. Les États-Unis ont tout fait pour éviter l’emploi du mot "génocide" qui aurait donné une obligation d’intervention militaire (les États-Unis ne voulaient pas investir hommes et argent pour le Rwanda).

L’ONU elle-même, trop impliquée dans le monde dans des opérations de maintien de la paix (Somalie, ex-Yougoslavie, etc.) et en pleines difficultés financières, voulait limiter ses interventions. Secrétaire Général adjoint de l’ONU et chef du département du maintien de la paix, Kofi Annan a profondément regretté la passivité de l’ONU : « La communauté internationale n’a pas été à la hauteur au Rwanda et cela devra toujours être pour nous une source de regrets amers et de chagrin. » (Avril 2004).

Dans le rapport de la CEC ("commission d’enquête citoyenne") du 24 mars 2004, le controversé François-Xavier Verschave, président de l’association Survie, a écrit à partir du témoignage de l’historienne américaine Alison Des Forges, auteure d’un rapport référence sur le génocide rwandais sous l’égide de Human Rights Watch (publié en 1999) : « Si on résume, on a la bande des cyniques, les meilleurs politiciens, c’est-à-dire les membres permanents du Conseil de Sécurité, qui tous n’en ont rien à faire. Ca, c’est clair. Que ce soient les Américains, les Britanniques, les Français… Ils ont tous rivalisé de cynisme et d’indifférence, pour des raisons d’ailleurs différentes. À côté, l’équivalent des citoyens, ce sont les petits pays, les membres non permanents, qui eux pouvaient soutenir ou relayer l’opinion internationale. ».

La France gardait des relations diplomatiques avec le gouvernement intérimaire rwandais qui incitait au génocide (et qui était même représenté au Conseil de Sécurité de l’ONU). La Belgique, le Burundi, l’Ouganda étaient également directement concernés par le Rwanda. Je n’évoquerai pas (mais le signale) l’implication d’une partie du clergé rwandais (l’Église catholique était très implantée au Rwanda et son pouvoir d’influence important).

On pourrait analyser que dans cette terrible catastrophe humaine, il y a eu des enjeux qui dépassaient largement le seul peuple rwandais. Ainsi, on aurait pu comprendre qu’il y avait un clivage entre le FPR, dominé par les Tutsis et vaguement soutenu par les États-Unis, et les FAR, dominées par les Hutus (extrémistes), qui avaient bénéficié du soutien français. En clair, il pourrait s’agir de maintien ou de perte d’une zone d’influence en Afrique. L’obscur conseiller présidentiel François de Grossouvre, à l’Élysée, aurait même été traité d’Américain parce qu’il ne comprenait pas pourquoi la France continuait à soutenir les FAR (avant le génocide, il est mort le 7 avril 1994 et ne pouvait avoir conscience de la tragédie qui allait venir), alors que la cause du FPR (redonner aux Tutsis leurs droits après avoir été chassés ou opprimés pendant une trentaine d’années) lui paraissait juste (surtout face à une dictature représentée par Juvénal Habyarimana).

Cependant, le rapport Quilès (j’y reviendrai) dénonce l’idée d’un intérêt américain dans ce conflit. Aucune entreprise américaine n’était implantée en 1994 au Rwanda, pays dépourvu de ressources naturelles rares, et les Américains craignaient une répétition du fiasco somalien : « Il n’a donc pas existé de "complot" américain qui aurait eu pour objet de supplanter l’influence française au Rwanda. ». Bill Clinton a d’ailleurs fait connaître la doctrine des États-Unis le 5 mai 1994 en expliquant que les Américains ne soutiendraient militairement et financièrement une opération que si elle faisait « progresser les intérêts nationaux américains », ce qui n’était pas le cas du Rwanda.

À la Mission Quilès, ancien Secrétaire Général de l’Élysée, Hubert Védrine a déclaré le 5 mai 1998 : « Les États-Unis portaient leur attention sur le Soudan qu’ils considéraient comme un foyer de terrorisme important, et aidaient en conséquence les pays riverains, ce qui explique leur soutien au Président Yoweri Museveni et le développement de leurs relations de coopération avec l’Ouganda. (…) Les États-Unis ont sans doute éprouvé une sympathie à l’égard du FPR en raison du soutien que lui accordait l’Ouganda. Aucune animosité ou critique du Département d’État à l’égard de la France n’a toutefois été notée, ce qui supposait une concertation minimale entre la France et les États-Unis. ».

Point de vue que n’a pas partagé Bernard Debré, ancien Ministre de la Coopération, le 6 juin 1998 devant la même Mission, qui « a fait valoir que M. François Mitterrand considérait que les Américains , qui aidaient de façon évidente aussi bien les Ougandais que le FPR, avaient une volonté hégémonique sur la région et peut-être sur l’Afrique. M. Debré a jugé que le Président n’avait pas tort une fois de plus car le rôle des Américains est devenu de plus en plus évident par la suite. Ce sont eux qui ont formé les cadres de l’armée ougandaise et de l’armée FPR. M. Debré a estimé également vraisemblable qu’ils leur ont fourni des armes. C’est sur la base de ces arguments (…) que le Président de la République a décidé d’aider le Président Habyarimana et les Hutus. ».

J’en viens ainsi au rôle de la France. La France n’a évidemment pas la responsabilité directe du génocide des Tutsis, mais elle aurait commis, au mieux, une faute, qui serait celle de l’indifférence, et au pire, celle de protéger les génocidaires au moment de la débandade. Cependant, cette réflexion doit être pondérée : tous les autres pays du monde ont été encore plus indifférents et ont préféré laisser faire.

L’Opération Turquoise, à cet égard, a pu être fortement controversée. Sa mission, définie par la résolution 929 adopté le 22 juin 1994 par le Conseil de Sécurité de l’ONU, fut la suivante : « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force ». Elle a fait déployer rapidement 2 500 hommes de l’armée française sur le terrain. Elle a été décidée quelques jours auparavant. Au cours d’un conseil restreint le 15 juin 1994, Alain Juppé, Ministre des Affaires étrangères, a exprimé son souhait que la France intervînt. Au contraire, François Léotard, Ministre de la Défense, y a exprimé ses réticences. François Mitterrand a finalement donné son accord pour une intervention le 16 juin 1994.

Hubert Védrine, dans un entretien au journal "Le Figaro" du 31 mars 2019, a confirmé ce qui a été entendu à la Mission Quilès : « Il y a eu une interrogation : revenir ou pas ? Juppé voulait revenir. Balladur, l’armée (donc Léotard) étaient contre. Mitterrand voulait, mais avec un mandat de l’ONU. Ce qui a pris six semaines à New York ! Si la France avait voulu sauver ce régime, en fait elle lui tordait le bras, elle n’aurait pas sollicité le Conseil de Sécurité de l’ONU et aurait envoyé des parachutistes tout de suite ! La genèse de "Turquoise" démontre l’absurdité des accusations [de complicité de la France]. » (Propos recueillis par Isabelle Lasserre).

Devant les députés français, le Premier Ministre Édouard Balladur a expliqué le 22 juin 1994 la politique de la France au Rwanda : « Le Conseil de Sécurité des Nations Unies va examiner, dans quelques heures, le projet de résolution autorisant la France à intervenir au Rwanda dans le cadre d’une opération humanitaire pour sauver les populations menacées. Pourquoi cette intervention ? Depuis deux mois, le drame qui se déroule dans le pays a atteint un degré d’horreur qu’il était difficile d’imaginer. Des centaines de milliers de morts, plus de deux millions de personnes déplacées. Les efforts diplomatiques ont échoué. La force des Nations Unies qui doit se déployer au Rwanda ne pourra le faire que d’ici plusieurs semaines. Fallait-il laisser les massacres se poursuivre d’ici là ? Nous avons pensé que cela n’était pas possible et qu’il était de notre devoir de réagir (…). La France n’agira qu’avec un mandat du Conseil de Sécurité. ».

Il faut bien noter que pendant ce sinistre printemps 1994, il n’y avait pas un seul événement (la guerre civile qui a entraîné des massacres) mais bien deux événements parallèles : le génocide (réalisé par la population civile parfois) parallèlement à la guerre civile. En ne considérant que l’aspect de la guerre civile et en considérant que les massacres en étaient une conséquence, la France, comme beaucoup d’États, n’aurait pas pris la mesure de l’horreur (comme disait Édouard Balladur : « qu’il était difficile d’imaginer »).

C’est sûr que le sujet du rôle de la France et des autres pays reste encore très polémique. Il est incompréhensible que la "communauté internationale" se soit désengagée au moment où il fallait au contraire qu’elle s’engageât, c’est-à-dire dès la mi-avril 1994, pour interrompre le plus rapidement possible le génocide (face à des machettes, les génocidaires auraient été vite rendus à la "raison"). Il faut citer le représentant spécial du Secrétaire Général de l’ONU au Burundi, Ahmed Ould-Abdallah, qui, dans un livre d’entretiens avec Stephen Smith, a déclaré : « Même les fous ont peur s’ils rencontrent une détermination très claire en face d’eux. ». Et la Mission Quilès d’en déduire : « Cette détermination a manqué à la communauté internationale. Elle a donc laissé des fous, mais des fous organisés et résolus, écrire l’histoire. ».

Il faut aussi comprendre le rôle diplomatique très actif des membres du gouvernement intérimaire rwandais : pendant toute la durée du génocide, la France l’a toujours considéré comme le gouvernement légal, et d’ailleurs, le 9 avril 1994, il a été constitué au sein même de l’ambassade de France à Kigali, l’un des endroits probablement les plus sûrs à l’époque. Ainsi, le Ministre des Affaires étrangères Jérôme Bicamumpaka et l’un des fondateurs extrémistes de la Radio Mille Collines Jean-Bosco Barayagwiza furent reçus à Paris le 27 avril 1994 à l’Élysée et à Matignon, selon certaines sources, par François Mitterrand, Édouard Balladur et Alain Juppé, d’autres par des membres de leur cabinet. Et la coïncidence terrible a voulu que le Rwanda fût membre du Conseil de Sécurité de l’ONU où il siégeait depuis le 1er janvier 1994 pour deux ans. Jérôme Bicamumpaka est venu pour la dernière fois au Conseil de Sécurité lors d’une séance de fin juin 1994, ce qui a engendré de très vives protestations à l’intérieur même de l’instance.

Dans le rapport d’Alison Des Forges (déjà cité), on peut lire  : « Quatorze membres du Conseil de Sécurité tolèrent la présence d’un représentant du Rwanda pendant leurs réunions quotidiennes, faisant ainsi passer le respect des règles de procédure avant la nécessité de dénoncer un gouvernement génocidaire et les crimes qui lui étaient imputables. » (1999). Dans le même rapport, est décrite une intervention de Jérôme Bicamumpaka le 16 mai 1994 au Conseil de Sécurité : « Bicamumpaka tenta de justifier le génocide (…). Il ajouta que les soldats du FPR dévoraient le cœur de leurs victimes. Il déclara que la radio rwandaise diffusait des messages de paix (…). Enfin, il prétendit que les massacres avaient pris fin, hormis dans les régions où les affrontements avec le FPR se poursuivaient. ».

Par ailleurs, l’embargo d’armes n’aurait pas non plus été respecté par la France. Des armes auraient été livrées à Goma, dans l’ex-Zaïre, pas loin de la frontière rwandaise, et auraient "disparu" dans la nature, probablement récupérées par des membres des FAR. Dans tous les cas, la France n’était pas seule dans l’aide apportée aux FAR au début des années 1990 : la Russie, l’Égypte, Israël et l’Afrique du Sud ont aussi contribué au soutien du régime rwandais de l’époque (la déclassification des archives israéliennes a été refusée en Israël, Hubert Védrine était favorable à la déclassification des archives françaises pour en finir avec les rumeurs et la désinformation).

La Mission Quilès a expliqué : « La presse a (…) fait état d’une violation par la France de l’embargo posé par elle le 8 avril [1994] et par l’ONU le 17 mai [1994]. Il est ainsi reproché à la Sofremas, société française d’exploitation de matériels et systèmes d’armement contrôlé par l’État d’avoir rompu l’embargo en procédant à des livraisons via Goma au Zaïre. De même, la société Luchaire, dépendant à 100% de Giat Industries, aurait également procédé par ce biais à des livraisons. Dans son rapport de mai 1995, Human Rights Watch indique avoir appris du personnel de l’aéroport et d’un homme d’affaires local que cinq convois étaient arrivés à Goma en mai et juin 1994 contenant de l’armement et des munitions venant de France et destinés aux FAR. ». Cependant, la Mission n’a vu aucune preuve (bordereau de livraison, relevé bancaire, etc.) confirmant ces témoignages. Bien plus tard, Hubert Védrine a confirmé devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale le 16 avril 2014 que des armes auraient été livrées aux FAR après le 8 avril 1994 pour faire face aux avancées du FPR (contredisant le témoignage d’Édouard Balladur du 21 avril 1998).

J’ai évoqué la Mission Quilès et son rapport qui a été publié le 15 décembre 1998. Je reviendrai dans le second article sur les déclarations des acteurs français de cette politique rwandaise de la France pendant le génocide.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Rapport Quilès sur le rôle de la France dans le génocide rwandais déposé le 15 décembre 1998 (à télécharger).
Rwanda 1994 : Bagatelles pour un massacre (1).
Rwanda 1994 : Bagatelles pour un massacre (2).
Génocide rwandais : la France est-elle toute blanche ?
Idi Amin Dada.
Jean-Bedel Bokassa.
Robert Mugabe.
Laurent Gbagbo.
La Shoah.
Industrialisation de la mort.
Le génocide arménien.
Le génocide cambodgien.
Le communisme.
Pamphlébite.
La cruauté selon Maurice Bellet.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190406-genocide-rwanda.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/rwanda-1994-bagatelles-pour-un-214053

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/03/31/37221637.html




 

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2 avril 2019 2 02 /04 /avril /2019 01:17

Une mission parlementaire présidée par l'ancien ministre Paul Quilès a été formée pour enquêter sur le rôle éventuel de la France dans le génocide au Rwanda en 1994. Son rapport (n°1271) a été déposé le 15 décembre 1998 au bureau de l'Assemblée Nationale

Cliquer sur les liens pour télécharger l'ensemble du rapport et ses annexes (fichiers .pdf et .zip) :

http://www.assemblee-nationale.fr/11/dossiers/rwanda/telechar/r1271.pdf

http://www.assemblee-nationale.fr/11/dossiers/rwanda/telechar/auditi01.pdf

http://www.assemblee-nationale.fr/11/dossiers/rwanda/telechar/auditi02.pdf

http://www.assemblee-nationale.fr/11/dossiers/rwanda/telechar/auditi03.pdf

http://www.assemblee-nationale.fr/11/dossiers/rwanda/telechar/auditi04.pdf

http://www.assemblee-nationale.fr/11/dossiers/rwanda/telechar/annexes.zip

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190406-genocide-rwanda.html

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-19981215-rapport-quiles-rwanda.html





 

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30 mars 2019 6 30 /03 /mars /2019 02:16

« Monsieur le Président, mesdames, messieurs les députés, j’ai l’honneur, au nom du gouvernement de la République, de demander à l’Assemblée Nationale l’abolition de la peine de mort en France. » (1981).


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Ces quelques mots introductifs, pleins d’émotion, furent prononcés par Robert Badinter le jeudi 17 septembre 1981 dans l’hémicycle silencieux de l’Assemblée Nationale. Il venait d’être nommé, le 23 juin 1981, Ministre de la Justice, Garde des Sceaux, et fut chargé par le Président de la République François Mitterrand, élu le 10 mai 1981, de faire adopter l’abolition de la peine de mort.

Robert Badinter fête ce samedi 30 mars 2019 son 91e anniversaire. Il est né le 30 mars 1928 dans le 16e arrondissement de Paris. Il est d’abord un avocat, et c’est parce qu’il était avocat qu’il est devenu l’un des défenseurs les plus emblématiques de l’abolition de la peine de mort en France. Ce n’est qu’au début des années 1970 qu’il en a fait un combat personnel et professionnel. Avocat, il a sauvé, aux assises de Troyes, la tête de l’assassin Patrick Henry, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité le 20 janvier 1977 (en évoquant devant les jurés « le bruit que fait la lame qui coupe un homme vivant en deux »), mais auparavant, il n’avait pas réussi à sauver la tête de Roger Bontems, condamné à mort le 29 juin 1972 et exécuté le 28 novembre 1972. C’était la conception même de la peine de mort qu’il rejetait, que les condamnés soient coupables ou innocents.

Robert Badinter n’a pas l’approche très facile. Il fait partie de ces personnes à la gravité permanente au cœur, comme Simone Veil et d’autres. Il n’est pas dans la légèreté de l’être et de la vie. La cause ? Probablement la tragédie qui a traumatisé définitivement l’adolescent qu’il était : la Shoah. Son père fut arrêté à Lyon le 9 février 1943 et quitta le camp de Drancy le 25 mars 1943. Il n’est jamais revenu d’un camp d’extermination situé en Pologne. L’ado de 15 ans, son frère et leur mère se sont réfugiés à Chambéry jusqu’à la fin de la guerre pour fuir les persécutions antisémites.

Diplômé de lettres et de droit, une thèse sur le droit civil américain après un séjour à l’Université américaine de Columbia en 1949, également agrégé de droit, il fut à la fois avocat et professeur de droit. Grand bourgeois, marié d’abord avec une star du cinéma des années 1950, Anne Vernon (95 ans), puis avec la philosophe Élisabeth Bleustein-Blanchet (75 ans), fille du fondateur de Publicis dont il était le défenseur (le couple fait partie des plus grosses fortunes de France), Robert Badinter s’est senti politiquement proche de la social-démocratie (progrès social et respect du droit), admirateur de Pierre Mendès France et fidèle de François Mitterrand (dès les années 1960) qu’il a suivi par fidélité à la Convention des institutions républicaines (le club mitterrandien) puis au Parti socialiste.

Dans les années 1970, Robert Badinter embaucha Laurent Fabius pour l’aider à rédiger un ouvrage, et l’a recommandé chaudement à François Mitterrand. Après la victoire de la gauche, c’était donc normal que lui, l’un des deux avocats du nouveau Président, allât devenir un acteur majeur. Insistons cependant sur le fait qu’il n’avait aucune prédestination à devenir Ministre de la Justice.

Au contraire, le radical Maurice Faure, ancien compagnon de route de François Mitterrand sous la Quatrième République, avait été nommé Ministre d’État, Ministre de la Justice le 21 mai 1981, dans le premier gouvernement de Pierre Mauroy, et cela aurait donc dû être ce dernier qui devait faire adopter l’abolition de la peine de mort. Dilettante et préférant rester tranquillement dans sa province, Maurice Faure a préféré démissionner au bout d’un mois, si bien que Robert Badinter fut le second choix de François Mitterrand pour ce poste hautement symbolique. D’ailleurs, François Mitterrand a mis longtemps avant d’être convaincu qu’il fallait abolir la peine de mort, lui qui refusa des grâces à l’époque de la guerre d’Algérie : « Il n’a pas été un militant de l’abolition, c’est sûr. Je ne me souviens pas d’avoir eu la moindre discussion philosophique ou morale avec lui à ce sujet. » ("L’Abolition", éd. Fayard, 2001).

J’ai évoqué deux avocats de François Mitterrand. L’autre avocat, c’était bien sûr Roland Dumas, qui a eu, lui aussi, une belle carrière ministérielle sous François Mitterrand. Selon un ami de l’ancien Président : « François Mitterrand avait deux avocats : Badinter pour le droit, Dumas pour le tordu. ».

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Ministre de la Justice du 23 juin 1981 au 19 février 1986, Robert Badinter fut nommé Président du Conseil Constitutionnel par François Mitterrand du 4 mars 1986 au 4 mars 1995. Lorsqu’il a été nommé à ce poste suprême dans l’échelle judiciaire française, son prédécesseur direct, Daniel Mayer, un ancien responsable socialiste et ancien résistant, nommé trois ans auparavant à la Présidence pour neuf ans, avait démissionné de son mandat de Président tout en restant simple membre, pour laisser la place à Robert Badinter, un arrangement voulu par François Mitterrand qui, après sa réélection et la nomination de Roland Dumas en 1995, lui aurait permis (sans les affaires judiciaires de ce dernier) de contrôler la Présidence du Conseil Constitutionnel pendant vingt et un ans, de 1983 à 2004, soit huit ans après sa disparition (en fait, Roland Dumas a dû démissionner en 2000).

Donc, une nomination entachée de suspicion de népotisme mitterrandien que Bertrand Le Gendre, dans un article du journal "Le Monde" le 21 février 1986, exprimait ainsi : « Partial, lui ? Le soupçon sera son fardeau, longtemps, quoi qu’il fasse. On ne dissipe pas une telle interrogation à coups d’affirmations, mais on peut questionner le passé, soupeser une action, évaluer un homme. Et se convaincre que le Président de la République a promu le moins politicien de ses ministres, le meilleur de ses amis et le plus scrupuleux de ses compagnons de routes. Une telle brassée d’éloges peut évidemment se lire autrement : ministre, ami du Président et fidèle de toujours. ».

Eh oui, Robert Badinter n’est pas un "politicien". Pour tout dire, il n’a jamais rien compris à la politique, aux compromissions entre la forme et le fond. Lui, le juriste rigoriste, l’incorruptible intellectuel, n’était pas du genre à faire des promesses d’après-banquet. Résultat, sa seule élection sur son nom, il l’a perdue aux élections législatives de mars 1967. Il a renoncé alors à faire de la politique, mais par François Mitterrand, ce fut la politique qui a fait du Badinter, au point qu’après les renonciations économiques de la gauche socialiste, il devenait une valeur morale permettant de redorer un PS en perte de vitesse électorale et en effondrement idéologique.

Ainsi, son seul siège électif, il l’a dû uniquement au PS et au scrutin proportionnel puisqu’il fut sénateur des Hauts-de-Seine pendant deux mandats, de septembre 1995 à septembre 2011 (candidat tête de liste élu le 24 septembre 1995 et réélu le 26 septembre 2004). Sénateur, Robert Badinter s’est illustré comme le seul socialiste à avoir défendu la loi qui interdisait le port de la burqa dans l’espace public, initiée conjointement par Nicolas Sarkozy (Président de la République) et Jean-François Copé (président du groupe UMP à l’Assemblée Nationale).

Son action nationale la plus importante, Robert Badinter la fit pendant quatre ans et sept mois quand il était Place Vendôme, à la Justice. Là encore, il refusait de sombrer dans la démagogie qui voudrait qu’après chaque fait-divers émouvant, une nouvelle loi plus répressive soit proposée au parlement : « Les textes inutilement répressifs mais politiquement exploitables, je les refuserai toujours parce que ces textes impliquent le refus de rédemption, du salut toujours possible, parce qu’ils méconnaissent l’inspiration même du message judéo-chrétien sans lequel notre civilisation serait spirituellement morte. Et puis, socialement, ces textes expriment une certaine conception des "couches dangereuses" de la population, c’est-à-dire des marginaux, les jeunes sans travail, les déviants, et aussi certains immigrés, bref, tous ceux qu’il faudrait, au regard de leur dangerosité supposée, surveiller et inévitablement punir plus que les autres. Ce pessimisme humain et cette ségrégation sociale, je les refuse également. » (Interview au journal "Le Monde" au printemps 1983, cité par Bertrand Le Gendre).

Près d’un quart de siècle plus tard, il récidivait contre cette multiplication des textes. Dans "Le Monde" du 8 septembre 2007, Robert Badinter insistait sur le rôle de la justice : « La justice pénale doit impérativement prendre en compte les intérêts de la victime, assurer le respect de ses droits et de la réparation des préjudices subis. (…) Mais il faut rappeler que la justice pénale n’a pas pour mission d’être une thérapie de la souffrance des victimes. Elle a une fonction répressive, dissuasive et expressive, car elle exprime les valeurs de la société. Mais elle ne saurait avoir une finalité thérapeutique. Il existe des systèmes judiciaires, notamment anglo-saxons, qui n’admettent pas la victime comme partie dans le procès pénal, la réparation de son préjudice étant assurée par les juridictions civiles. (…) La multiplication des lois, sans chercher à s’assurer de leur efficacité, engendre un désordre législatif préjudiciable. Trop de lois nuisent à la loi. Quel bilan a-t-on fait de l’ensemble de ces textes ? Quelle a été l’efficacité de leurs dispositions ? On est entré dans un système où la loi devient un mode de communication politique. Mieux vaudrait s’assurer de sa mise en œuvre. ».

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On a souvent dit que Robert Badinter était la "conscience de la gauche". C’est par exemple à ce "titre" (très informel) qu’il a participé un colloque à la Sorbonne pour retracer la vie de Jean Jaurès lors du centenaire de son assassinat. Je trouve cette formulation un peu trop exclusive, car tout le monde s’en moque que la gauche ait une conscience ou pas. En revanche, une conscience nationale, une conscience de la France, assurément oui, il l’est, car juriste, il fut aussi, en même temps, historien et acteur de la République, et l’une des meilleures illustrations de la manifestation de cette conscience, c’est lorsqu’il a déclaré, lors du soixante-quinzième anniversaire de la réhabilitation du capitaine Alfred Dreyfus célébré en grandes pompes à la Cour de cassation en octobre 1981 : « Chaque fois que renaît en France la vieille propension à subordonner le droit au pouvoir (…), l’affaire Dreyfus est rouverte. » (cité par Bertrand Le Gendre).

Robert Badinter l’a montré aussi lorsqu’il s’est fermement opposé à la rétention de sûreté. Au Sénat, il l’a exprimé ainsi lors de la séance du 30 septembre 2008 : « La rétention de sûreté, parce qu’elle quitte le terrain assuré des faits pour le diagnostic aléatoire de la dangerosité criminologique, ne peut que méconnaître les principes dans lesquels s’enracine la justice de liberté. En réalité, au nom d’un principe de précaution élargi à la justice criminelle, une décision de justice maintiendra en détention, dût-on qualifier celle-ci de "thérapeutique", des êtres humains auxquels aucune infraction n’est imputée, simplement de crainte qu’ils n’en commettent une nouvelle. Depuis le temps de la Révolution, on enseigne dans nos universités, je l’ai enseigné moi-même à des générations d’étudiants, et j’en tire fierté, que mieux vaut un coupable en liberté qu’un innocent en prison. ».

Cette logique d’élimination de la rétention de sûreté existait évidemment avec la peine de mort. Dans son discours du 17 septembre 1981 devant les députés, Robert Badinter rappelait cette idée : « La vérité est que, au plus profond des motivations de l’attachement à la peine de mort, on trouve, inavouée le plus souvent, la tentation de l’élimination (…). Ainsi, dans cette conception, la justice tuerait moins par vengeance que par prudence. Au-delà de la justice d’expiation, apparaît donc la justice d’élimination, derrière la balance, la guillotine. L’assassin doit mourir tout simplement parce que, ainsi, il ne récidivera pas. Et tout paraît si simple, et tout paraît si juste ! ».

Il a montré aussi sa défense des droits lorsqu’il a donné sa position sur la castration chimique des prédateurs sexuels (faisant référence à la loi n°2007-1198 du 10 août 2007 renforçant la lutte contre la récidive) : « La castration est une mutilation irréversible de l’homme contraire à nos valeurs et aux principes de notre droit. Ce dont on parle, c’est d’un traitement hormonal destiné à réduire la libido. Il ne peut être administré qu’avec le consentement du sujet et doit être réversible. » ("Le Parisien" du 22 novembre 2009).

Certes, Philippe Bilger, dans son blog, a un peu ironisé, le 7 janvier 2008, sur "saint Badinter" en écrivant sans ménagement : « Homme politique, il a fait des choix, les uns bons, les autres mauvais. De sa bouche ne sont pas sorties que des paroles d’Évangile. Mais il demeure paré d’une sorte d’impartialité absolue, comme un Sage qu’on ne devrait écouter que pétrifié de respect. Militant, il bénéficie du crédit qu’on attache à qui ne l’est pas. Intellectuel, il jouit de la considération qu’on offre à l’engagement. Jouant sur les deux registres, il campe une position inexpugnable. Confortable. Je regrette, mais, pour moi, il n’est pas saint Badinter. ».

Au-delà de la morale et du droit, Robert Badinter reste aujourd’hui encore une personnalité qui compte dans le paysage politique, toujours présente et pas seulement dans le domaine juridique, mais aussi dans le domaine économique et social. Ainsi, le Premier Ministre Manuel Valls l’avait chargé le 24 novembre 2015 d’une mission sur la réforme du code du travail. Le rapport Badinter du "comité chargé de définir les principes essentiels du droit du travail" a été remis à Matignon le 25 janvier 2016 (on peut le télécharger ici).

De même, il participe au débat public dans le domaine sociétal, puisque Robert Badinter, tout comme son épouse Élisabeth Badinter, s’oppose au principe de l’euthanasie autant qu’au principe de la peine de mort, pour la même raison : « Le droit à la vie est le premier des droits de l’homme (…) constituant l’un des fondements contemporains de l’abolition de la peine de mort. » (audition du 16 septembre 2008 devant la mission Leonetti).

Robert Badinter n’est pas un saint, évidemment, il peut faire des erreurs comme tout le monde, il peut se tromper comme tout le monde, mais au moins, ce qu’il dit est rigoureux, suit une ligne cohérente, celle du droit, n’est influencé ni par la politique, ni par la posture ni encore moins par la communication. En ce sens, sa parole garde sa valeur intellectuelle et morale dans ces temps accélérés et troublés où la pensée est désormais réduite à quelques mots sur Twitter, si ce n’est à un unique smiley…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

"La conscience de la gauche", article de Bertrand Le Gendre paru dans "Le Monde" le 21 février 1986.

Rapport Badinter sur les principes essentiels du droit du travail, le 25 janvier 2016 (à télécharger).
Débat parlementaire du 17 septembre 1981 sur l’abolition de la peine de mort (compte-rendu à télécharger).
Robert Badinter.
L’affaire Patrick Henry.
Robert Badinter et la burqa.
L’abolition de la peine de mort.
La peine de mort.
François Mitterrand.
François Mitterrand et l’Algérie.
Roland Dumas.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190330-robert-badinter.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/robert-badinter-une-conscience-213842

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/03/18/37188856.html




 

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12 octobre 2018 5 12 /10 /octobre /2018 11:33

Il ne faut pas le confondre avec l'ancien Président sud-africain Pieter Botha (1916-2006) dont il n'avait aucun lien de famille, ni avec l'un de ses fils musicien de rock Piet Botha (né en 1955). Né Roelof Frederik Botha le 27 avril 1932 dans le Transvaal, il reçut ce surnom Pik en diminutif du mot "pikkewyn", pingouin en afrikaner (il ressemblait à un pingouin lorsqu'il était en smoking). Pik Botha fut un diplomate et un homme politique sud-africain. Juriste de formation, il commença sa carrière de diplomate en 1953, fut envoyé à Stockholm en 1956, Cologne en 1960, à La Haye en 1963, et à l'ONU en 1966 jusqu'en 1970. Pik Botha s'engagea au sein du Parti national (au pouvoir) et s'est fait élire député le 22 avril 1970 dans le Transvaal en battant le député sortant d'extrême droite qui avait quitté en octobre 1969 le Parti national pour protester contre l'autorisation du Premier Ministre John Vorster de la venue de joueurs et spectateurs maoris dans des matchs de rugby de l'équipe néo-zélandaise en Afrique du Sud. Pik Botha a pris alors des positions modérés et souhaita l'adhésion de l'Afrique du Sud à la chartre des droits de l'homme des Nations Unies. Pik Botha resta député de 1970 à 1974 et de 1977 à 1994.

Pik Botha fut nommé ambassadeur d'Afrique du Sud aux Nations Unies en 1974 mais l'Afrique du Sud fut suspendue de l'Assemblée Générale de l'ONU. Pik Botha fut ensuite nommé ambassadeur d'Afrique du Sud aux États-Unis du 30 juillet 1975 au 11 mai 1977, tout en restant représentant permanent à l'ONU. Le 27 avril 1977, John Vorster nomma Pik Botha Ministre des Affaires étrangères. Il resta le plus long Ministre des Affaires étrangères du monde pendant 17 ans, derrière Andrei Gromyko qui, lui, est resté 28 ans chef de la diplomatie russe. Pik Botha dirigea la diplomatie sud-africaine sous John Vorster, Pieter Botha, Frederik De Klerk et Nelson Mandela. En 1978, lors de la succession de John Vorster dont il était le dauphin pour être Premier Ministre, Pik Botha était le représentant de l'aile réformiste et était très populaire, mais, considéré trop jeune et trop inexpérimenté politiquement, il échoua dès le premier tour face à Pieter Botha qu'il a soutenu au second tour et face au conservateur Connie Mulder pour diriger le Parti national et le gouvernement sud-africain. En 1982, il est parvenu, avec une alliance avec Frederik De Klerk, à faire gagner les réformateurs au sein de son parti dans le Transvaal et à faire adopter la réforme constitutionnelle avec un Parlement à trois chambres. En 1985, il voulait déjà la libération de Nelson Mandela dont il imaginait pouvoir être le ministre, mais elle fut refusée par Pieter Botha. Il échappa à un attentat le 21 décembre 1988 en annulant sa réservation dans le vol de Pan Am 103 Londres-New York (l'avion a explosé au-dessus de Lockerbie). Le 22 décembre 1988 au siège de l'ONU à New York, Pik Botha signa au nom de l'Afrique du Sud un accord avec l'ANgola et Cuba pour l'indépendance de la Namibie. En 1989, Pik Botha échoua une nouvelle fois dès le premier tour pour être le chef de son parti face à Fredrek De Klerk.

En mai 1990, Pik Botha fit sa première rencontre avec Nelson Mandela qui venait de sortir de prison le 11 février 1990 : « Nelson Mandela a résumé brillamment notre histoire et raconté en détails comment 27 000 femmes et enfants afrikaners ont été exterminés dans les camps de concentration des Anglais. Et puis, il m'a demandé comment, après avoir vécu tout cela, notre peuple pouvait infliger la même chose aux communautés de couleur. Je 'ai pas pu lui répondre. À ce jour, je n'ai pas de réponse à lui donner. Il n'y a aucune excuse. Ce que nous faisions n'était pas bien ». Pik Botha fut un inlassable partisan de la fin de l'apartheid et chercha à obtenir l'accord des Afrikaners dans les réformes constitutionnelles engagées par Frederik De Klerk.

Pik Botha resta Ministre sud-africain des Affaires étrangères du 27 avril 1977 au 10 mai 1994. Lorsque Nelson Mandela arriva au pouvoir, il fut nommé Ministre de l'Énergie du 10 mai 1994 à mai 1996 et quitta le gouvernement quand le Parti national quitta la coalition gouvernementale. Néanmoins, Pik Botha a soutenu Thabo Mbeki (le successeur de Nelson Mandela) en 1999 et a adhéré à l'ANC en 200 tout en regrettant que l'ANC pratiquât une politique de discrimination positive trop poussée. Le 1er mai 1998, Nelson Mandela était venu le réconforter à son réveil alors que Pik Botha avait été opéré du cancer de la prostate : « Quand je me suis réveillé, c'est Nelson Mandela qui me tenais la main. (...) Nous ne le connaissions pas. Nous ne savions pas quel genre d'homme il était. Alors on l'a oublié pendant vingt-sept ans en prison. Espérons que ela nous serve de leçon. ».

Un de ses petits-fils est Roelof F. Botha (né en 1973) qui fut le directeur financier et vice-président de l'entreprise Paypal de septembre 2001 à janvier 2003. Roelof Botha fut ensuite investisseur de fonds de placement et a investi notamment dans Youtube, Instagram, etc.

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20181012-pik-botha.html

 

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16 août 2018 4 16 /08 /août /2018 04:41

« Sous des faux airs de géant débonnaire, Amin est un tyran psychopathe, avide et manipulateur. Tour à tour jovial et sanguinaire, il alterne crises de rage et phases de dépression. Les massacres commencent, la terreur s’installe. (…) Amin s’enfonce dans le crime. (…) Il fanfaronne, affabule, conseille ou chapitre le monde entier. » (Jean-Pierre Langellier, "Le Monde" du 11 avril 1999).


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C’était un géant. Cent vingt kilogrammes, un mètre quatre-vingt-onze, neuf fois champion de boxe dans son pays entre 1951 et 1960. Idi Amin Dada est mort il y a quinze ans, le 16 août 2003, à l’hôpital de Jeddah, en Arabie Saoudite, après plusieurs semaines de coma (depuis au moins le 19 juillet 2003). Enterré le même jour à Jeddah. Son âge aurait été de 78 ans, ou plus jeune, ou plus vieux, car sa date de naissance a toujours été tenue pour mystérieuse. À ceux de moins de 40 ans, son nom ne leur dit peut-être pas grand-chose. Dictateur africain sanguinaire des années 1970, il était de la même farine rouge de sang que les Bokassa, les Pol Pot, etc.

Né vers 1925 à Koboko, sur les bords du Nil, au sein de deux minorités en Ouganda, minorité musulmane (5% du pays) et minorité ethnique (Kakwa), analphabète, pauvre, Idi Amin Dada s’est engagé en 1946 comme aide-cuisinier dans l’armée britannique (le Royaume-Uni occupait alors l’Ouganda). Selon "Le Monde", un de ses chefs à l’époque a noté : « C’était un bon bougre, mais plutôt faible en matière grise. ». Il participa aux combats contre les rebelles kenyans en 1953, avec déjà beaucoup de cruauté : « Il apprend à tuer sans bruit, au couteau. (…) D’un coup de machette, il tranche le pénis des récalcitrants. » (Jean-Pierre Langellier).

Il a massacré plusieurs villages et torturé, parfois brûlé vif des rebelles Turkana. Malgré ses exactions, Amin Dada a échappé à tout jugement grâce à la protection de Milton Obote (1925-2005) qui fut ensuite le premier Premier Ministre de l’Ouganda indépendant du 9 octobre 1962 au 15 avril 1966 (les mouvements indépendantistes étaient assez faibles car peu de colons britanniques s’y étaient installés).

En 1961, Amin Dada n’était que lieutenant et Milton Obote l’a promu jusqu’à le nommer chef d’état-major des armées en 1965 avec le grade de général en 1968. Entre temps, il était allé se former en Israël et au Kenya et entraîna les rebelles congolais contre Mobutu. Les Britanniques eux-mêmes voyaient d’un bon œil la promotion d’officiers peu cultivés et donc, plus manipulables après l’indépendance.

Faisant le 2 mars 1966 un putsch pour renverser le roi du Buganda, Muteesa II (1924-1969), installé par les Britanniques le 9 octobre 1962 comme premier Président de la République d’Ouganda, Milton Obote a pris le 15 avril 1966 la Présidence de la République d’Ouganda, suspendit la Constitution, supprima la structure fédérale (composée de plusieurs royaumes), installa un régime autoritaire et centralisé à parti unique et décida de nationaliser la moitié de l’économie ougandaise, un socialisme qui avait de quoi inquiéter le Royaume-Uni et ses alliés économiques.

Le roi et Président déchu Muteesa II, dans son exil londonien, fut retrouvé mort le 21 novembre 1969 par overdose de vodka, probablement assassiné par des hommes de Milton Obote (il fut enterré par Amin Dada avec faste en Ouganda en avril 1971).

La rivalité avec Amin Dada fut de plus en plus grande entre décembre 1969 et janvier 1971. Milton Obote (victime d’une tentative d’assassinat en 1969) chercha à promouvoir de jeunes officiers plus fidèles et plus fiables. Les services secrets israéliens ont aidé Amin Dada en recrutant à son service des milliers d’hommes (des rebelles du Sud-Soudan), ce qui lui a permis de réussir son coup d’État le 25 janvier 1971, alors que Milton Obote était en déplacement au sommet du Commonwealth à Singapour.

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Amin Dada est alors devenu le maître tout-puissant de l’Ouganda, s’attribuant toutes les distinctions, y compris celle de maréchal (en 1975). Il faut reconnaître que cette situation avait la préférence du Royaume-Uni et des États-Unis qui croyaient le nouvel homme fort plus manipulable que le précédent. L’Ouganda a une position géostratégique importante puisqu’il contrôle les sources du Nil. Cette préférence fut de courte durée. Amin Dada commença à massacrer son peuple, parfois de ses propres mains. Ses opposants furent tués à la mitrailleuse, mangés par des crocodiles du Nil, brûlés vif, noyés, torturés, etc.

En mars 1972, Amin Dada changea ses alliances. Rompant désormais avec les Israéliens qui l’avaient pourtant soutenu financièrement et militairement, il se tourna vers un autre dictateur, Mouammar Kadhafi, qui lui apporta beaucoup d’argent. Il expulsa tous les diplomates israéliens d’Ouganda. Le 4 août 1972, il expulsa également les dizaines de milliers de ressortissants indiens et pakistanais (qui faisaient majoritairement tourner l’économie ougandaise). Cette dernière mesure fut populaire mais fit effondrer l’économie ougandaise.

La répression intérieure s’est alors amplifiée, jusqu’à la paranoïa, purgeant jusqu’à son entourage (y compris sa famille), pour conforter sa position. Un exemple parmi d’autres : l’avocat démocrate Benedicto Kiwanuka (1922-1972) fut le Premier Ministre d’Ouganda pendant la transition vers l’indépendance du 2 juillet 1961 au 30 avril 1962, renversé par Milton Obote aux élections d’avril 1962. Il fut pourchassé par son successeur, Milton Obote, qui l’emprisonna entre 1969 et 1971. Libéré par Amin Dada, Benedicto Kiwanuka fut nommé par ce dernier président de la Cour suprême le 27 juin 1971 et il refusa de constater les violations d’État de droit, mais cela ne l’a pas empêché de se faire arrêter, torturer et assassiner le 22 septembre 1972 par Amin Dada après un coup d’État raté organisé par Milton Obote avec l’aide de l’armée tanzanienne.

Dans ces renversements d’alliance, Amin Dada a favorisé la cause palestinienne, au point d’offrir, à l’aéroport international d’Entebbe (à une trentaine de kilomètres au sud de Kampala), un point de chute pour l’Airbus du vol 139 de la compagnie Air France de Tel Aviv à Paris, détourné le 27 juin 1976 par un commando palestinien qui a exigé la libération de prisonniers palestiniens. Finalement un commando israélien a réussi le 4 juillet 1976 à s’emparer de l’avion et à libérer 252 des 256 passagers et membres d’équipage (les quatre autres ont été tués). Le raid israélien a également détruit l’aviation ougandaise. Le seul soldat israélien tué dans cette opération fut le colonel Jonathan Netanyahou, le frère de l’actuel Premier Ministre israélien Benyamin Netanyahou. En réaction à cette victoire israélienne, Amin Dada a fait exécuter des centaines d’officiers et de fonctionnaires pour incompétence. Il a fait aussi assassiner Janani Luwum (1922-1977), l’archevêque de l’Église anglicane d’Ouganda, ainsi que deux ministres, Enrinayo Wilson Oryema et Charles Oboth Ofumbi, le 17 février 1977.

Amin Dada tenta aussi d’islamiser son pays, sans succès, en compensation de l’argent fourni par les monarchies pétrolières qui ont financé la construction de plusieurs mosquées en Ouganda. Sur le plan international, il est pourtant parvenu à se faire respecter, en organisant, en juillet 1975 à Kampala, la conférence de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), où il proposa beaucoup de festivités annexes comme un rallye automobile ou l’élection de Miss OUA, et en prononçant un discours à l’Assemblée Général des Nations Unies en octobre 1975 à New York. Il se permettait même de donner des leçons à Léonid Brejnev, à Mao Tsé-Toung, à Richard Nixon, à Kurt Waldheim, à la reine Élisabeth II, etc.

Sa guerre contre la Tanzanie, déclarée le 30 octobre 1978, fut une de trop (Milton Obote a tenté de reconquérir son pouvoir par la Tanzanie). Après avoir rapidement envahi la Tanzanie, Amin Dada fut débordé par la riposte tanzanienne, et a dû fuir l’Ouganda le 11 avril 1979, pour se réfugier pendant un an en Libye (atteinte via le Zaïre), puis, passer par l’Irak et s’exiler finalement en Arabie Saoudite où, grassement rémunéré par les Saoudiens au nom de la "solidarité islamique", il passa vingt-quatre années de retraite dorée sans jamais avoir été inquiété et sans avoir jamais été jugé ni condamné pour ses nombreux assassinats (Ben Ali semble suivre cette même destinée).

Amin Dada n’a jamais éprouvé de remords. Il l’a déclaré à un journaliste italien déterminé, Riccardo Orizio, qui a réussi le tour de force de le rencontrer en 1997 malgré les nombreux obstacles : « Je me consacre à la religion, et à rien d’autre. Je récite le Coran, joue de l’orgue, j’aime nager et pêcher dans une station balnéaire à côté de la frontière yéménite. Les poissons y sont délicieux, croyez-moi. Une vie paisible. (…) Je n’ai pas de remords, seulement de la nostalgie. » (dans son livre "Talk of the Devil. Encounter with Seven Dictators", de Riccardo Orizio, sorti en avril 2003, peu avant la mort d’Amin Dada).

En revanche, Jeffery Amin (51 ans), l’un des quarante à soixante enfants d’Amin Dada, a fait des excuses publiques devant de nombreux responsables religieux, à la fin mai 2015 à Arua (au nord de l’Ouganda), pour les atrocités commises par son père.

Après sa fuite, Milton Obote a repris le pouvoir à la tête de l’Ouganda du 17 décembre 1980 au 27 juillet 1985, continuant à imposer un régime de terreur. Ce qui a fait dire à Amin Dada en février 1981 : « Depuis que je suis parti, les droits de l’homme ne sont plus respectés en Ouganda. ». La guérilla contre les milices proches d’Amin Dada au nord du pays et contre les milices de Yoweri Museveni au sud du pays, ont fait entre 200 000 et 300 000 morts entre 1980 et 1985. Milton Obote fut renversé par son chef d’état-major Tito Okello mais lui-même fut renversé par Yoweri Museveni le 26 janvier 1986.

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Sous sa dictature, Amin Dada s’était autoproclamé Président à vie en 1976, "dernier roi d’Écosse", "conquérant de l’Empire britannique", "Big Daddy", docteur, chancelier de l’Université Makerere, etc. et même "l’envoyé de Dieu sur Terre" !

Amin Dada était-il fou ? Probablement. Et certainement provocateur aussi. En 1981, de manière totalement fantasque, il proposa d’affronter en combat de boxe le champion Muhammad Ali à Tripoli avec Kadhafi pour arbitre, Khomeiny pour annonceur et Yasser Arafat pour entraîneur ! (Yasser Arafat fut le témoin du cinquième mariage d’Amin Dada, en juillet 1975, avec une jeune femme dont le mari avait mystérieusement disparu peu de temps après que le dictateur l’avait découverte).

Le journaliste Jean-Pierre Langellier a décrit le pays lors de sa "libération" en avril 1979, en particulier à Kampala : « À deux pas de la résidence de l’ambassadeur de France, l’odeur de la mort se mêle aux parfums entêtants des bougainvillées. (…) Une poignée de détenus racontent comment ils ont survécu plus d’un mois en mangeant les cadavres qui gisaient autour d’eux. Dans les cachots et dans le jardin, une trentaine de corps se décomposent. Un caniveau est plein de sang séché. C’est là que les prisonniers étaient exécutés en file indienne, chacun devant d’abord transporter le corps de celui qui l’avait précédé dans la mort. ».

Le bilan est effroyable, entre 150 000 et 500 000 personnes (probablement 300 000 personnes) ont péri à cause d’Amin Dada. Les rumeurs les plus folles sembleraient réalité. Ainsi, le professeur John Kibukamusoke, l’ancien médecin personnel d’Amin Dada entre 1971 et 1973, réfugié en Zambie (devenu spécialiste en médecine tropicale et en néphrologie à l’Université Makerere à Kampala), affirma en avril 1977 que le dictateur avait mangé une partie du foie de son ancien Ministre des Affaires étrangères Michaël Ondaga, retrouvé sans vie dans le Nil avec une large incision dans le ventre au niveau du foie. Des têtes d’opposants ont été retrouvées dans son congélateur, car il aimait converser avec elles.

L’ancien Ministre britannique des Affaires étrangères (entre le 22 février 1977 et le 4 mai 1979), Lord David Owen, qui a rompu les relations diplomatiques avec l’Ouganda, a confié qu’il avait proposé l’assassinat ciblé d’Amin Dada (proposition rejetée pour son gouvernement dirigé par James Callaghan) en se justifiant : « Je n’ai pas honte de l’avoir envisagé, car son régime est descendu, dans l’échelle de Pol Pot, comme l’un des pires régimes africains. (…) C’est un dossier effroyable et c’est une honte qu’on lui ait permis de se maintenir aussi longtemps au pouvoir. » (Entretien à la BBC le 16 août 2003).

Quant à la situation économique, Amin Dada a laissé un pays contaminé par la corruption généralisée, une dette abyssale, une inflation de plus de 200% et une activité de production quasiment inexistante, tant agricole qu’industrielle.

Notons pour terminer que l’actuel Président de la République d’Ouganda est Yoweri Museveni (74 ans le 15 août 2018), en fonction depuis le 26 janvier 1986, officiellement élu et réélu cinq fois (le 9 mai 1996, le 12 mars 2001, le 23 février 2006, le 16 février 2011 et le 18 février 2016) et que son mandat se terminera en principe en 2021. Venu au pouvoir en renversant Milton Obote, il avait toujours refusé le retour d’Amin Dada en Ouganda, sauf à y être jugé et condamné. Dans sa politique africaine, Yoweri Museveni a soutenu l’arrivée au pouvoir de Paul Kagamé au Rwanda et de Joseph-Désiré Kalié au Zaïre (contre Mobutu).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 août 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"L’Ubu noir", article de Jean-Pierre Langellier dans "Le Monde" du 11 avril 1999.
Karl Marx.
Mao Tsé Toung.
Aldolf Hitler.
Joseph Staline.
Pol Pot.
Kim Jong-un.
Saddam Hussein.
Mouammar Kadhafi.
Bachar El-Assad.
Ferdinand Marcos.
Francisco Franco.
Augusto Pinochet.
Fidel Castro.
Hugo Chavez.
Mahmoud Ahmadinejad.
Rouhollah Khomeiny.
Pieter Botha.
Philippe Pétain.
Pierre Laval.
Idi Amin Dada.
Jean-Bedel Bokassa.
Robert Mugabe.
François Duvalier.
Léonid Brejnev.
Saparmyrat Atayewic Nyyazow.
Laurent Gbagbo.
Zine el-Abidine Ben Ali.
Hosni Moubarak.
Alexandre Loukachenko.
Louis-Antoine de Saint-Just.
Dictature de la pensée unique.
Nicolas Sarkozy était-il un dictateur ?
François Hollande était-il un dictateur ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180816-amin-dada.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/amin-dada-l-ogre-roi-d-ouganda-206610

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17 juillet 2018 2 17 /07 /juillet /2018 05:05

« La meilleure réparation de la souffrance des victimes, et la plus haute reconnaissance de leur engagement, est la transformation de notre société en une image vivante des droits de l’homme pour lesquels elles ont lutté. » (Nelson Mandela, "Le Monde" du 7 août 1999).


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Ce mercredi 18 juillet 2018, comme tous les ans depuis 2005, c’est le "Mandela Day", jour visant à commémorer la très riche personnalité de Nelson Mandela. Cette journée en Afrique du Sud avait été instaurée avant la mort du Prix Nobel de la Paix, il y a presque cinq ans, le 5 décembre 2013 à Johannesburg. Ce "Mandela Day" est cette année un peu particulier car il célèbre aussi le centenaire de l’homme d’État et de l’homme de paix.

Pour lui rendre hommage à ma manière, je propose une très modeste sélection de quelques témoignages qui ont été inclus dans une biographie particulière de l’ancien Président sud-africain, "Mandela, le portrait autorisé", de Mike Nicol (éd. Acropole), publiée après sa disparition. Ces témoignages recueillis ont été écrits ou prononcés avant ou après la mort de Nelson Mandela, selon les cas.

Bill Clinton, ancien Président des États-Unis : « Mandela a ceci d’extraordinaire qu’il est profondément humain… ce qui donne une autre dimension à son envergure, au courage, au sacrifice et à la sagesse dont il a su faire preuve dans l’adversité. ». Et aussi : « Lorsque Nelson Mandela entre, nous nous sentons grandis, nous avons tous envie de nous lever, de l’acclamer, parce que nous aimerions lui ressembler. ».

Kofi Annan, ancien Secrétaire Général des Nations Unies : « On me demande souvent ce qu’un individu isolé peut faire contre l’injustice, la guerre, la violation des droits civiques, la pauvreté et la maladie. Je réponds en prenant pour exemple le courage, la ténacité, la dignité et la magnanimité de Nelson Mandela. (…) J’ai admiré ses efforts, au cours de son mandat de Président de la République sud-africaine, pour réunir les conditions sociales, politiques et économiques permettant à l’Afrique de prétendre à la paix et à la prospérité nécessaires et méritées. Avant tout, je dois citer en exemple sa volonté de se réconcilier avec ses pires tortionnaires, et la grâce avec laquelle il a respecté sa parole en se retirant au terme d’un unique mandat présidentiel. (…) Il demeure sans nul doute la figure internationale la plus respectée, inspirant chaque jour des millions de personnes et plusieurs générations à travers le monde, par son combat sans relâche pour que la réconciliation prime sur la récrimination, que l’amertume cède devant l’apaisement, que la paix l’emporte sur le conflit. Il souligne le droit et le devoir de son pays, comme de l’Afrique entière, de prendre en main son destin et de gérer l’avenir. (…) La seule façon de le remercier (…) : il suffirait que se réalise une infime fraction de ses vœux pour l’humanité et que nous approchions, même de loin, le degré d’exigence qu’il s’est imposé pour que le monde s’améliore. ».

Mgr Desmond Tutu, ancien archevêque du Cap et Prix Nobel de la Paix, sur sa période de détention : « Mandela était déjà une figure internationale hors du commun, au point que certains craignaient qu’il ne soit pas à la hauteur des espoirs que le monde avait nourris à son sujet, qu’il déçoive, tel le colosse aux pieds d’argile, qu’il soit trop humain avec ses faiblesses. On murmurait même qu’il serait préférable de le voir mourir avant sa libération car, s’il était précieux, en prison, en tant que mythe, il ne le serait plus s’il redevenait un être humain comme les autres. Mais nos craintes étaient infondées. Lors de sa libération, les gens ont découvert qu’il représentait tout ce qu’ils avaient espéré, si ce n’est davantage. ». Une fois Président : « Nous avons eu une chance inouïe qu’il ait mené cette transition difficile et semée d’embûches ; sa magnanimité nous a stupéfaits. N’a-t-il pas invité son ancien geôlier à son investiture ? N’a-t-il pas convié à déjeuner à la Présidence le procureur Yutar, celui-là même qui, lors du procès de Rivonia, avait requis la peine de mort contre lui et ses codétenus ? Et, comme si cela ne suffisait pas, il a ensuite organisé un thé pour les anciens leaders du pays, réunissant ainsi les épouses de plusieurs hommes politiques afrikaners. À peine avions-nous repris notre souffle qu’il est allé à Orania rendre visite à madame Verwoerd, veuve du père de l’apartheid, qui n’avait pu honorer son invitation. Quel geste remarquable ! Ceux qui l’avaient écarté, ou qualifié de communiste et de terroriste, ont alors commencé à le voir sous un autre jour. (…) Mandela a ce don exceptionnel de nous grandir. (…) Il y a eu des scènes bouleversantes dans lesquelles les victimes d’atrocités, au lieu de réclamer une revanche, ont montré une immense générosité, allant jusqu’à embrasser leurs anciens tortionnaires. (…) Nelson Mandela [est], de très loin, l’homme d’État le plus estimé et le plus respecté qui soit, mais aussi l’un des êtres humains les plus extraordinaires sur cette Terre. ».

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Muhammad Ali, triple champion du monde de boxe : « On l’admire pour son courage et son énergie. Il n’admet pas les compromis dans le combat contre l’injustice (…). Il faut absolument que tous sachent ce qu’il a fait, qu’ils comprennent que son courage et sa persévérance ont infléchi le destin d’une nation tout entière et qu’il a changé le cours de l’histoire. C’est la preuve tangible qu’un individu peut améliorer le monde. Mandela m’a toujours poussé à me projeter au-delà de moi-même, à penser aux autres dans un monde plus vaste, englobant l’humanité tout entière. ».

Ruth Mompati, ancienne membre de la direction de l’ANC de 1966 à 1973, ensuite, ancienne ambassadrice de la République sud-africaine en Suisse de 1996 à 2000 : « Pour moi, Nelson Mandela est unique. Il est courageux et humble à la fois, et je suis frappée par la manière dont il a sacrifié sa vie et son avenir au profit d’un combat pour la liberté, la sienne et celle des autres. (…) II fait partie de ces gens qui ne craignent pas la mort ; il prend les choses comme elles viennent. Si vie a été dense parce qu’il l’a entièrement vouée à sa cause : changer l’Afrique du Sud. ».

Bill Clinton a assisté à la libération de Nelson Mandela en direct devant la télévision le 11 février 1990 : « Je voulais que [ma fille] Chelsea, qui avait alors une dizaine d’années (…), assiste à sa libération. Je savais que ce serait l’un des événements politiques qui marqueraient le plus sa vie, de la même manière que le discours de Martin Luther King au Lincoln Memorial, en 1963, avait marqué la mienne. Je l’ai installée sur le comptoir de la cuisine, devant la télévision. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je revois Mandela se diriger vers les grilles. Je me rappelle la voiture qui l’attend, et je vois encore Chelsea sur le comptoir de la cuisine. L’événement avait d’autant plus d’importance que j’avais pu le vivre en direct avec elle. Mandela a quitté sa prison avec élégance, dignité et grandeur. C’était un spectacle poignant pour le monde entier. (…) Plusieurs années après, j’ai eu la chance de lui poser la question : "Voyons, vous avez été magnanime (…). Mais dites-moi la vérité : n’avez-vous jamais ruminé votre colère ?". Il m’a répondu : "Oui, j’ai été en colère. Et j’ai eu un peu peur. Je n’avais plus de liberté depuis longtemps. Cependant, lorsque j’ai senti la haine m’envahir, j’ai compris que je resterais prisonnier si je ne me défaisais pas de ce sentiment". Il m’a souri avant d’ajouter : "Je voulais être libre, j’ai donc choisi d’oublier". Cet entretien extraordinaire a changé ma vie. ».

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Antjie Krog, journaliste, poétesse et romancière : « J’ai vu Mandela en chair et en os pour la première fois après sa libération, lors d’une manifestation à Bloemfontein. Son apparence physique est extraordinaire, car elle sied parfaitement à son personnage et aux rêves des gens. Nous avons attendu des heures sous le soleil, puis il est enfin arrivé, vêtu d’un costume couleur biscuit et d’une fine cravate rouge. C’était sublime. Il était grand, il avait l’air jeune et paraissait si fier. Il émanait de lui une sorte de bravoure. Nous sommes devenus comme fous ; nous avions l’impression de voir apparaître un ange.  (…) La première fois que j’ai rencontré Mandela (…), il est [venu] vers moi et m’a dit : "Je ne vous savais pas si jeune. Je veux vous épouser !". Il m’a ensuite invitée à dîner au Cap, avec toute ma famille. Il s’est assis et a demandé à chacun de mes enfants son nom et ce qu’il faisait. (…) Ensuite, il a levé son verre en disant aux enfants : "Je vous ai invités ce soir. Je veux que vous sachiez que vous pouvez être fiers de votre mère". (…) Je pense qu’il est parfois exaspéré qu’on le prenne pour une idole et non pour ce qu’il est réellement. ».

Sir Robin Renwick, ancien ambassadeur de Grande-Bretagne en Afrique du Sud de 1987 à 1991 puis aux États-Unis de 1991 à 1995 : « Lorsque j’ai vu Mandela, après sa libération, il s’est dirigé vers moi, m’a serré la main et m’a demandé de transmettre ses vœux à madame Thatcher. Il savait les efforts que nous avions déployés pour faire avancer les choses. Certes, on peut dire, rétrospectivement, que l’Angleterre aurait dû prendre des sanctions plus sévères contre l’Afrique du Sud, mais notre influence sur De Klerk aurait alors été moindre. (…) Le jour de l’investiture de De Klerk, le Ministre de la Justice s’est approché de moi et m’a dit : "Il faut m’aider à le convaincre de libérer Mandela". C’était sa force : en tant que détenu, il avait su s’attirer la bienveillance des surveillants, puis du commandant de la prison, et ainsi jusqu’au Ministre de la Justice. Son pouvoir de séduction était un véritable atout (…). Devant se rendre en Angleterre pour assister à un concert à Wembley, il a souhaité rencontrer madame Thatcher. (…) Avant l’entretien, j’avais prévenu madame Thatcher : "N’oubliez pas qu’il attend depuis vingt-sept ans de vous donner sa version des faits". Elle m’a lancé : "Vous voulez dire que je ne dois pas l’interrompre ?". J’ai répondu : "Oui, s’il vous plaît". Juste avant que Mandela n’entre dans la pièce, elle m’a attrapé par le coude : "Ressemble-t-il à Robert Mugabe ?". Je l’ai rassurée : "Il n’y a pas sur terre deux personnes plus différentes que Mandela et Mugabe". Mandela est arrivé et, après une heure de circonlocutions, la conversation s’est détendue. Comme toujours, son charme, auquel les femmes sont très sensibles, a fait des miracles. (…) Leur entrevue a duré près de trois heures. (…) Mandela (…) souhaitait assister à une représentation au Royal Albert Hall. La famille royale a honoré de sa présence le spectacle, dont les vedettes étaient Phil Collins et Ladysmith Black Mambaso. L’ambiance était chaude et, pendant l’entracte, j’ai dit à Mandela : "Lorsque Ladysmith entrera en scène, il faut vous lever et vous trémousser. C’est pour cela que les gens sont venus". Il s’est exclamé : "Mais je suis à côté de Sa Majesté !". Quoi qu’il en soit, au milieu de la seconde partie du show, il s’est levé et s’est mis à danser, on échangeait, dans la loge royale, des regards offusqués. Estimant qu’il devait faire quelque chose, le duc d’Édimbourg s’est levé lui aussi, pour se trémousser, et, après un quart d’heure, la souveraine elle-même se joignait au mouvement. Nous étions ébahis. Quel autre leader aurait pu faire de même ? ».

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George Soros, milliardaire et philanthrope, Américain d’origine hongroise : « C’est un homme d’une grande moralité, qui croit, dans la mouvance une peu désuète de Gandhi, que la bonne volonté peut tout changer et que la conduite de chacun révèle, ou non, ce qu’il y a de bon dans le monde. On peut faire un parallèle avec ce qu’ont vécu certains de mes amis dans les prisons hongroises, après 1956. Ceux qui ont accompli leur peine sans se compromettre en sont sortis plus forts. Lorsque, condamnés pour des questions de principe, ils conservent leurs idéaux, ils deviennent des modèles. (…) Mandela a une qualité : il est sorti de prison avec une grande probité. Il avait l’autorité morale lui permettant de se poser comme égal ou supérieur aux Afrikaners, qui l’ont reconnu en tant que tel. C’est un peu comme Lech Walesa, en Pologne. Les deux hommes incarnent une intégrité morale exceptionnelle. ».

Tony Blair, ancien Premier Ministre britannique : « Une rencontre avec Mandela a quelque chose d’unique parce que c’est un être unique, tant l’homme que l’homme politique. Son comportement est extraordinaire : il est toujours très humble mais, parfois aussi, légèrement agaçant, car il plaisante tout le temps. Il a un humour ravageur (…). Il se fait un devoir de serrer la main à tout le monde, à ceux qui servent le thé, à ceux qui ouvrent les portes, aux policiers, et il a toujours le mot pour rire. Je pense qu’il se moque un peu de son statut ; en fait, c’est quelqu’un de très rationnel, qui aime pimenter les choses de la vie. (…) Tout en respectant les convenances, il reste profondément authentique. (…) Je pense que Mandela se serait hissé au sommet dans n’importe quel système politique. C’est un homme avisé et d’une belle grandeur d’âme. (…) Ce sont l’absence d’amertume et son profond désir de réconciliation qui le distinguent et lui valent, en retour, l’admiration et l’affection de tous. ».

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Thabo Mbeki, ancien Président de la République sud-africaine : « Une division naturelle s’est créée entre Madiba [diminutif de Nelson Mandela] et moi. Devant fédérer une nation tout en gardant le contact avec l’extérieur, il ne pouvait s’occuper des affaires courantes, qui me sont par conséquent échues en qualité de Vice-Président. Madiba avait été clair, dès le début de sa Présidence, sur le fait qu’il ne ferait qu’un mandat, en raison de son âge. Il était cependant déterminé à mettre à profit les cinq premières années d’une Présidence démocratique pour transmettre à son successeur des conditions favorables à la bonne marche de notre pays. ».

Zelda Le Grange, secrétaire personnelle de Mandela de 1994 à 1999, et même au-delà de la Présidence : « Madiba n’est pas un homme difficile. Un très beau mot afrikaans, gematigt, le décrit parfaitement. On pourrait le traduire par "modéré" (…). De fait, il n’est pas impulsif. Quiconque a travaillé avec lui pendant un certain temps sait deviner ses réactions. Ainsi, étant lui-même extrêmement ponctuel, il déteste que les gens soient en retard. Mais c’est un être vraiment humain et, au fond de lui-même, il a l’âme d’un grand-père. Il nous surprenait souvent par son désir de rencontrer des gens simples, auxquels d’autres n’auraient jamais prêté attention. ».

Nadine Gordimer, romancière et Prix Nobel de Littérature : « Il est difficile de mesurer l’impact de Mandela sur la littérature sud-africaine. (…) Le fait d’être le contemporain d’un homme aussi exceptionnel ne laisse pas indifférent. (…) Lorsque nous avons changé de millénaire, j’ai réfléchi aux hommes qui avaient contribué à éclairer ce siècle terrible que nous laissons derrière nous et qui fut l’un des plus violents de toute l’histoire de l’humanité. Deux d’entre eux se sont nettement détachés du paysage, comme l’Everest au-dessus des autres monts. L’un était le Mahatma Gandhi, l’autre est Nelson Mandela qui, lui, estime avoir encore du chemin à parcourir. (…) Gandhi et Mandela, les deux plus grandes figures du siècle dernier, sont inégalables en termes de moralité et d’humanisme. ». À ces deux personnalités exceptionnelles, j’en aurais rajouté personnellement une troisième, Jean-Paul II.

Barack Obama, ancien Président des États-Unis : « Nous avons perdu l’un des êtres humains les plus influents, courageux et profondément bons qu’il nous sera jamais donné de croiser sur cette Terre. Il ne nous appartient plus, il appartient à l’éternité. ».

Saths Cooper, militant anti-apartheid qui a été détenu dans la prison de Robben Island, au même moment que Nelson Mandela : « Il avait conservé une sorte de maintien royal qui inspirait le respect. Soucieux des conventions, il commençait toujours un entretien par une écoute attentive de son interlocuteur, généralement sans l’interrompre, puis il présentait ensuite sa façon de voir les choses. Les rancœurs ou les colères se dissipaient d’elles-mêmes (…). Quand nous nous rencontrions, c’était toujours un moment chaleureux. Il avait le chic pour trouver le mot juste en toutes circonstances (…). Son aisance à dialoguer avec toutes les classes sociales, son sens de l’humour et sa dignité tranquille ont séduit tous ceux qui ont eu la chance de le rencontrer. Son rôle dans l’organisation de notre pays restera gravé dans l’histoire. (…) Il est temps de veiller à ce que le combat, le sien, le nôtre, n’ait pas été vain. ».

Cyril Ramaphosa, nouveau Président de la République sud-africaine : « C’est ainsi que Nelson aurait voulu partir. Ce sont des bénédictions et, dans la tradition africaine, quand il pleut le jour de votre enterrement, cela signifie que les dieux vous accueillent et que les portes du paradis vous sont ouvertes. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 juillet 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le centenaire de Nelson Mandela.
Cyril Ramaphosa.
Desmond Tutu.
L’Afrique du Sud.
L'Afrique du Sud de Pieter Botha.
L'Afrique du Sud de Frederik De Klerk.
L’Afrique du Sud de Nelson Mandela.
L’Afrique du Sud de Thabo Mbeki.
L’Afrique du Sud de Jacob Zuma.
Robert Mugabe.
Morgan Tsvangirai.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180718-mandela.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/nelson-mandela-le-centenaire-d-un-206156

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/07/17/36566340.html


 

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 02:25

« I must accept that if my party and my compatriots wish that I be removed from office, they must exercice that right and do so in the manner prescribed by the Constitution. I fear no motion of no confidence or impeachment. (…) I have, therefore, come to the decision to resign as the President of the Republic with immediate effect, even through I desagree with the decision of the leadership of my organization, I have always been a disciplined member of the ANC. As I leave, I will continue to serve the people of South Africa as well as the ANC, the organization I have served all of my life, in it. (…) I do not fear exiting political office. However, I have only asked my party to articulate my transgressions and the reason for its immediate instruction that I vacate office. This was important in view of the discussions I had with the président of ANC and the secretary-general of the party that were aimed at uniting our organization, the ANC. » (Allocution télévisée de Jacob Zuma, le 14 février 2018).


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La revue d’actualités du mercredi 14 février 2018, journée vaguement commerciale de la Saint-Valentin qui tombait cette année le même jour que le mercredi des Cendres qui correspond, pour les chrétiens (je le rappelle à tout hasard), au début du Carême, a montré un flux très dense d’informations importantes.

Il y a eu la disparition de deux anciens Premiers Ministres qui ont joué un rôle majeur dans leur pays, Morgan Tsvangirai au Zimbabwe et Ruud Lubbers aux Pays-Bas. Pour le gouvernement d’Édouard Philippe, cette journée devait être consacrée à la réforme du baccalauréat adoptée au conseil des ministres de la matinée, mais l’espace médiatique des chaînes d’information continue fut monopolisé par la découverte macabre du corps de la petite Maëlys dans la montagne, sur les indications spontanées de son meurtrier qui bénéficie toujours, selon le rappel très formel du procureur de la République de Grenoble, de la présomption d’innocence. Ce terrible fait-divers a éclipsé la seconde plainte pour abus de faiblesse contre le ministre Gérard Darmanin (plainte qui a été classée sans suite le surlendemain). Le ministre continue à conserver le soutien de sa "hiérarchie" et a encore clamé son innocence sur BFM-TV le 19 février 2018, mais contrairement à la première plainte, le mot "confiance" n’a plus été prononcé, ni n’a eu lieu de nouvelles ovations dans l’hémicycle. Sans compter les victimes du jour au Proche- et Moyen-Orient, on peut aussi évoquer la fusillade dans un lycée de Floride qui a traumatisé tout le peuple américain, un ancien lycéen renvoyé de son établissement a en effet tué dix-sept personnes. Déjà une trentaine de fusillades meurtrières de ce type aux États-Unis …rien que depuis le début de l’année ! La législation sur les armes à feu (y compris automatiques) ne semble pas être remise en cause par le Président Donald Trump.

L’information la plus importante du 14 février 2018 me paraît néanmoins la fin de la crise politique en Afrique du Sud. C’est un pays très important du monde, et l’un des principaux de l’Afrique, et son économie est rongée par la corruption et une gouvernance de quasi-parti unique que n’aurait probablement jamais accepté Nelson Mandela, même s’il venait lui-même de ce même parti, l’ANC.

Après deux mois de pressions politiques provenant de ce parti, son parti, largement majoritaire au parlement sud-africain, Jacob Zuma a annoncé (enfin) sa démission de Président de l’Afrique du Sud le 14 février 2018, au grand soulagement de toute la classe politique : « J’en suis venu à prendre la décision de démissionner de mes fonctions de Président de la République avec effet immédiat. ». Et d’ajouter qu’il voulait préserver l’unité du pays et l’unité de son parti : « No life should be lost in my name. And also, the ANC should not be divided in my name. » ["Aucune vie ne doit être détruite en mon nom. Et aussi, l’ANC ne doit pas être divisé en mon nom"].

L’un de ses opposants politiques, Julius Malema, a accueilli la nouvelle avec satisfaction : « Toute la nation a été victime, depuis plus de dix ans, d’un délinquant et d’un imposteur (…). Il va rejoindre les poubelles de l’histoire. ». Même réaction de la Fondation Nelson-Mandela : « C’est la fin d’une période où la plus haute fonction du pays a été détournée en vue d’un pillage généralisé des coffres du pays. » (Cités par "Le Point" et l’AFP le 15 février 2018).

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Ce fut presque un scénario à la zimbabwéenne, tant le Président sortant, légitime lui car issu des urnes (au contraire de Robert Mugabe), assommé par de multiples affaires et scandales politiques, financiers, sexuels, etc., s’accrochait avec ténacité au pouvoir alors qu’il n’en avait plus ni crédit ni autorité sur ses propres troupes. Le lendemain, le 15 février 2018, les parlementaires ont élu, par acclamations, Cyril Ramaphosa Président de la République d’Afrique du Sud en attendant les élections générales prévues en 2019. La Fondation Frederik-De-Klerk a exprimé le défi qui l’attend : « Il a la tâche énorme de faire oublier le bilan de son prédécesseur et de remettre l’Afrique du Sud sur la voie de l’unité et du renouveau. » (Cité par "Le Point" et l’AFP le 15 février 2018).

Actuellement, l’ANC détient 249 sièges de députés sur 400, devant les 89 sièges de l’Alliance démocratique (DA, soit Democratic Alliance, fondée le 24 juin 2000, libéraux de centre droit) dirigée par Mmusi Maimane (37 ans), chef de l’opposition parlementaire depuis quatre ans, et les 25 sièges des Economic Freedom Fighters (EFF, extrême gauche d’inspiration marxiste), fondés le 26 juillet 2013 et dirigés par Julius Malema (36 ans).

Reprenons rapidement le contexte politique en Afrique du Sud.

Jacob Zuma (75 ans) a été élu Président de la République le 6 mai 2009 et réélu le 21 mai 2014. Il a exercé le pouvoir entre le 9 mai 2009 et 14 février 2018. Il était auparavant le Vice-Président de la République du 17 juin 1999 au 14 juin 2005 à l’époque de son prédécesseur, Thabo Mbeki (75 ans).

Thabo Mbeki fut le premier Président "opérationnel" de l’Afrique du Sud d’après-apartheid. Il fut Premier Vice-président du 10 mai 1994 au 14 juin 1999 puis Président du 14 juin 1999 au 24 septembre 2008. Nelson Mandela, qui était le premier Président en titre, ne s’occupait pas beaucoup de la gestion économique du pays (il était trop âgé et cela ne l’intéressait pas) et tenait surtout un magistère régalien et moral. Il a donc laissé Thabo Mbeki gérer le pays (avec les pouvoirs d’un chef du gouvernement).

L’histoire de l’Afrique du Sud moderne se confond avec celle du parti majoritaire hégémonique, le Congrès national africain, à savoir l’ANC (African National Congress). Fondé le 8 janvier 1912, il fut interdit par l’apartheid à partir du 21 mars 1960, et redevenu légal le 2 février 1990. Comme dans des démocraties comme l’Allemagne et le Royaume-Uni (pas comme aux États-Unis et encore moins comme en France), le chef de l’exécutif est aussi le président du parti majoritaire, l’est parce qu’il est le chef du parti majoritaire.

Thabo Mbeki fut président de l’ANC de 1999 à 2007. À partir de 2005, il y a eu une grande rivalité politique entre le Président Thabo Mbeki, accusé d’avoir perdu le lien avec le peuple et de privilégier l’élite du pays, et son Vice-Président Jacob Zuma qui, en plus, a dû démissionner le 14 juin 2005 à cause d’un scandale financier. Jacob Zuma, très apprécié de la base de l’ANC (lui la base, Mbeki l’élite) et accusé de corruption, n’a pas hésité à se dire victime d’un complot politique (hélas, François Fillon a réagi de la sorte en mars 2017).

Le point d’orgue de la rivalité Mbeki/Zuma a eu lieu lors du congrès de l’ANC à Polokwane entre le 15 et le 20 décembre 2007. Thabo Mbeki ne pouvait pas postuler pour un troisième mandat, mais il s’est représenté à la tête de l’ANC pour pousser sa Ministre des Affaires étrangères, Nkosazana Dlamini-Zuma (69 ans).

Face au Président en exercice, Jacob Zuma s’est présenté avec l’ambition de devenir le futur Président, malgré les scandales qui n’ont jamais cessé d’être associés à sa personne. Les discussions étaient tellement au ras des pâquerettes que ces comportements furent condamnés publiquement par Nelson Mandela qui n’a jamais apprécié le "populisme" de Jacob Zuma. Finalement, lors du vote du 18 décembre 2007, Jacob Zuma fut élu président de l’ANC par 2 329 délégués contre 1 505 à Thabo Mbeki, sur un total de 4 075 délégués. Ce fut un complet désaveu contre Thabo Mbeki.

Actuellement créditée d’environ 20% d’intentions de vote dans les sondages, Nkosazana Dlamini-Zuma, ancienne épouse de Jacob Zuma (jusqu’en 1997), a été ministre sans discontinuer entre le 10 mai 1994 et le 3 octobre 2012 (d’abord à la Santé, puis aux Affaires étrangères du 14 juin 1999 au 10 mai 2009, enfin à l’Intérieur), puis Présidente de la Commission de l’Union Africaine du 15 octobre 2012 au 30 janvier 2017 (la fonction qui a pris la suite de Secrétaire Générale de l’Organisation de l’Unité Africaine). Elle fait partie des présidentiables potentiels.

La fin de la Présidence de Thabo Mbeki fut très mouvementée avec une contestation interne de son parti. Ce fut le cas notamment lors de la crise politique au Zimbabwe en 2008. L’ANC, en effet, dirigé par Jacob Zuma, a apporté son soutien au MDC de Morgan Tsvangirai, leader de l’opposition, contre Robert Mugabe, ménagé par Thabo Mbeki qui fut médiateur dans ce conflit. Cela n’a pas empêché Jacob Zuma, lors de la dernière élection présidentielle zimbabwéenne, le 31 juillet 2013, complètement discréditée par les irrégularités, de féliciter chaleureusement Robert Mugabe et d’appeler tous les partis politiques à reconnaître cette réélection.

Thabo Mbeki fut finalement conduit à la démission le 24 septembre 2008, désavoué par l’ANC la veille, à la suite d’une vague affaire sur une intervention auprès du juge qui a prononcé un non-lieu dans les affaires de corruption contre Jacob Zuma.

Secrétaire général de l’ANC du 18 décembre 1997 au 18 décembre 2007 puis vice-président de l’ANC du 18 décembre 2007 au 18 décembre 2012, Kgalema Motlanthe (68 ans) fut désigné Président de la République du 25 septembre 2008 au 9 mai 2009 (puis fut nommé Vice-Président par Jacob Zuma pour son premier mandat du 9 mai 2009 au 26 mai 2014). Jacob Zuma fut ensuite élu Président de la République.

Comme on le voit, avec ce rapide rappel, Jacob Zuma a été écarté du pouvoir par le manque de confiance de l’ANC un peu comme Thabo Mbeki en 2007-2008. La crise politique qui vient de finir a failli aboutir à un vote de défiance contre Jacob Zuma prévu le lendemain de l’annonce de sa démission. Les deux mandats de Jacob Zuma n’ont pas amélioré le sort des Sud-africains, la situation économique est dégradée, la violence en hausse, et la corruption reine.

De nombreuses affaires se sont accumulées contre Jacob Zuma et ses proches (agressions sexuelles, corruption, etc.). En décembre 2017, l’affrontement entre Jacob Zuma et ses rivaux a de nouveau eu lieu. Face à Nkosazana Dlamini-Zuma, soutenu par Jacob Zuma, s’est présenté le Vice-Président en exercice Cyril Ramaphosa. Ce dernier, vice-président de l’ANC du 18 décembre 2012 au 18 décembre 2017, fut élu président de l’ANC le 18 décembre 2017 par 2 440 délégués contre 2 261 à sa rivale (sur 5 000 délégués).

Pendant près de deux mois (décembre 2017 à février 2018), l’ANC appela Jacob Zuma à démissionner, le menaçant de le destituer s’il le refusait. Finalement, très impopulaire, Jacob Zuma a annoncé sa démission le 14 février 2018, le lendemain de l’ultimatum de l’ANC. Selon certains, Jacob Zuma voulait négocier la prise en charge de ses frais d’avocat pour sa défense dans de très nombreuses affaires…

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Son successeur, Cyril Ramaphosa (65 ans) arrive donc au pouvoir en Afrique du Sud dans une situation très difficile, tant économique que sociale. Il était jusque-là Vice-Président de la République depuis le début du second mandat de Jacob Zuma.

Né le 17 novembre 1952 à Soweto, il fut mis en prison plusieurs mois en 1974 et en 1976 lorsqu’il était étudiant en raison de son engagement contre l’apartheid. Il est devenu avocat en 1981 et fut conseiller juridique des syndicats sud-africains. Il est devenu syndicaliste et désigné en 1982 secrétaire général du Syndicat national des mineurs.

Bon négociateur lors des grandes grèves de 1987, Cyril Ramaphosa a fait partie de ceux qui ont œuvré, aux côtés de Nelson Mandela, pour une sortie de crise et une fin d’apartheid pacifiques entre 1990 et 1994. Élu le 24 mai 1994 Président de l’Assemblée constituante à l’issue des premières élections nationales du 26 au 29 avril 1994, Cyril Ramaphosa fut considéré comme le dauphin de Nelson Mandela, mais finalement, Thabo Mbeki fut désigné Premier Vice-Président (au début, il y a eu deux Vice-Présidents, le second étant le prédécesseur de Nelson Mandela, à savoir Frederick De Klerk).

Cyril Ramaphosa quitta la vie politique et s’est reconverti en homme d’affaires avisé au point de devenir, dix ans plus tard, parmi les cinquante personnes les plus riches du continent africain (Le magazine "Forbes" l’a placé 42e fortune d’Afrique en 2005 avec une fortune de 450 millions de dollars).

Le métier d’administrateur d’entreprises n’est pas forcément sans catastrophe humaine. En 2017, Cyril Ramaphosa, jugé hors de cause dans cette affaire, a cependant présenté ses excuses pour avoir été favorable, en tant qu’administrateur au sein du conseil d’administration de Lonmin, qui exploite la mine de platine de Marikana, à l’envoi des troupes armées pour arrêter la grève des mineurs (qui dura du 10 août 2012 au 20 septembre 2012). La police avait tiré sans sommation sur les grévistes. Le bilan de l’intervention armée du 16 août 2012, qui fut un massacre, avait été de 34 mineurs tués. Jacob Zuma avait décrété un deuil national.

Peut-être à cause de ce contexte très dur, Cyril Ramaphosa a quitté les affaires pour revenir dans la vie politique à la fin de l’année 2012. Il s’est fait élire vice-président de l’ANC le 18 décembre 2012, puis fut désigné Vice-Président de la République le 3 juin 2014 après la réélection de Jacob Zuma. Le 18 décembre 2017, il fut élu président de l’ANC et accéda à la Présidence de la République ce jeudi 15 février 2018. Il est aujourd’hui crédité d’environ 40% d’intentions de vote dans les sondages dans la perspective de la prochaine élection présidentielle.prévue au printemps 2019.

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La proclamation a été prononcée par Mogoeng Mogoeng (57 ans), Président de la Cour Constitutionnelle depuis octobre 2009 : « Je déclare l’honorable Cyril Ramaphosa officiellement élu Président de la République d’Afrique du Sud. ». Les premiers mots de Cyril Ramaphosa furent : « Je vais essayer avec beaucoup d’effort de ne pas décevoir le peuple sud-africain. ». Son premier test a eu lieu le vendredi 16 février 2018 à 18 heures (heure de Paris) où il a présenté devant les députés ses propositions contre la corruption dans son premier discours sur l’état de la nation.

L’élection du Cyril Ramaphosa à la Présidence de la République d’Afrique du Sud par le parlement sud-africain ne lui ouvre toutefois pas un boulevard à cette échéance électorale essentielle. En effet, le pays est dans une mauvaise situation sociale, avec 30% de chômage (plus de 50% chez les jeunes) et beaucoup d’inégalités. Le "modéré" Cyril Ramaphosa va n’avoir qu’une quinzaine de mois pour convaincre le peuple de son efficacité à la tête de l’État et il est déjà contesté à la fois sur sa droite (par l’Alliance démocratique qui fustige la corruption généralisée) et sur sa gauche (qui critique sa fortune et son passé d’homme d’affaires).

Par ailleurs, l’ANC, qui avait quasiment le monopole électoral en Afrique du Sud depuis près d’un quart de siècle, a subi de très grands échecs lors des dernières élections, les élections municipales du 3 août 2016, en perdant notamment les municipalités de Johannesburg (4,4 millions d’habitants), d’Ekurhuleni (3,2 millions d’habitants), de Tshwane (2,9 millions d’habitants, dont Pretoria), de la Métropole Nelson Mandela Bay (970 000 habitants, dont Port Elizabeth) et de Mogale City (360 000 habitants, dont Krugersdorp). Pendant la campagne, il y a même eu des règlements de compte internes qui ont abouti à l’assassinat de plusieurs cadres de l’ANC. Le score de l’ANC au niveau natioanal a chuté à 53,9%, très loin des 62,2% des dernières élections générales du 7 mai 2014. La réputation de l’ANC a donc été très affaiblie par les années Zuma.

Malgré cette incertitude, il reste néanmoins le grand espoir d’un redémarrage de l’économie sud-africaine et surtout, d’une politique plus sociale avec, par exemple, l’accès gratuit aux universités qui permettrait de proposer un véritable ascenseur social. Et cela se fera avec une lutte sans merci contre la corruption à toutes les échelons de la société sud-africaine. Il est évidemment trop tôt pour le dire, mais avec l’arrivée au pouvoir de Cyril Ramaphosa, on pourrait envisager d’affirmer que c’est, pour la première fois, l’arrivée réelle au pouvoir de …feu Nelson Mandela, son mentor.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 février 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Cyril Ramaphosa.
Desmond Tutu.
L’Afrique du Sud.
L'Afrique du Sud de Pieter Botha.
L'Afrique du Sud de Frederik De Klerk.
L’Afrique du Sud de Nelson Mandela.
L’Afrique du Sud de Thabo Mbeki.
L’Afrique du Sud de Jacob Zuma.
Robert Mugabe.
Morgan Tsvangirai.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180215-cyril-ramaphosa.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/transition-en-afrique-du-sud-avec-201725

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/02/21/36160712.html


 

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