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17 janvier 2020 5 17 /01 /janvier /2020 03:22

« Deux routes s’offraient à moi, et là, j’ai suivi celle où on n’allait pas, et j’ai compris toute la différence. » (Robert Frost, "The Road Not Taken", 1916).



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Carpe diem, quam minimum credula postero ! Exaltation de l’individualisme (choisir sa voie), promotion de l’épicurisme par ce vers d’Horace (jouir du temps présent), en clair, faire de sa vie une vie riche et intense, unique et trépidante. Bref, comme disait le philosophe Henry David Thoreau, « sucer toute la moelle secrète de la vie » ("Walden ou la vie dans les bois", 1854). C’est un peu ce genre de message que cherche à faire passer le film américain de Peter Weir, "Le Cercle des Poètes disparus" ("Dead Poets Society" aux États-Unis), sorti dans les salles en France il y a trente ans, le 17 janvier 1990 (sorti aux États-Unis le 9 juin 1989). Avec une musique de Maurice Jarre.

Inutile de dire que ce film est devenu un "film culte", une expression qu’on met généralement à toutes les sauces et souvent galvaudée, mais ici, elle garde son sens. Ce fut un véritable phénomène de société. Sortir des sentiers battus, s’épanouir, vivre libre, rejeter le conformisme ambiant. Opération rentable pour les producteurs puisque, à partir d’un budget de près de 16 millions et demi de dollars, les recettes ont été de 236 millions de dollars dans le monde (dont 96 millions de dollars rien qu’aux États-Unis), ces informations pour donner la mesure du grand succès commercial du film.

Ce film pourrait être considéré comme un peu léger, tant l’exaltation ressortie aujourd’hui pourrait être un peu périmée, un peu surannée. Il y a même des scènes que j’appellerais "culturellement violentes" et intellectuellement scandaleuse, comme lorsque le professeur de littérature arrache les pages d’un manuel scolaire. Certes, au nom de la liberté de création, il n’apprécie pas le formalisme d’écriture de la poésie qui y est traité (moins non plus) mais faut-il pour cela détruire l’œuvre d’un autre auteur ? Comme si les autodafés ne faisaient pas référence à d’autres faits nauséeux dans l’histoire récente ?

On peut donc évidemment maugréer et mépriser ce succès comme la plupart des succès cinématographiques, le sentiment d’être embarqué dans une sorte de manipulation géante avec dose de moraline et stock de mouchoirs en papier.

Mais imaginez-vous à l’âge de ces personnages, étudiant d’une vingtaine d’années, quand vous avez regardé pour la première fois ce film. Vous étiez plutôt heureux de regarder un film sur le sujet, sur les étudiants, sur les études en général, ils sont plutôt rares et il y a un phénomène naturel d’identification. Chaque étudiant du film a son caractère, vous pouvez choisir celui qui vous est le plus proche.

L’institution est très rigide, c’est une école à la discipline très stricte et à la réputation excellente (l’une étant la conséquence de l’autre, ou la cause). Il y a l’étudiant timide (Todd Anderson joué par Ethan Hawke), il y a au contraire celui qui est leader, sûr de lui, qui découvre l’amour et le théâtre (Neil Perry joué par Robert Sean Leonard). Et puis évidemment, il y a le professeur de littérature, John Keating, admirablement interprété par Robin Williams.

Peut-être d’ailleurs ne le connaissiez-vous pas auparavant, cet acteur ? Vous aviez peut-être "raté" sa prestation mémorable dans "Good Morning, Vietnam" (sorti en France le 7 septembre 1988) et c’était encore trop tôt pour regarder "Madame Doubtfire" (sorti en France le 9 février 1994) ou encore "Jumanji" (sorti en France le 14 février 1996).

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Robin Williams a été l’étincelle de ce film, éblouissante, irradiant les autres (jeunes) acteurs et le public, mais malgré sa nomination, il n’a pas été récompensé par un Oscar (le film a eu l’Oscar 1990 du meilleur scénario écrit par Tom Schulman et le César 1991 du meilleur film étranger en France). Il a eu un Oscar (du meilleur oscar dans un second rôle) en 1998 pour "Will Hunting". L’acteur pourtant synonyme de vie dans son rôle de Keating s’est suicidé il y a cinq ans, le 11 août 2014 à son domicile californien, plongé dans une grande dépression.

Ce n’était pas ce suicide qui vous a ému en regardant "Le Cercle des Poètes disparus", mais celui de Neil Perry qui voulait faire du théâtre et qui était trop impressionné par son père pour le lui avouer ou plutôt, pour le justifier, car son père tient absolument à ce qu’il fasse des études de médecine à Harvard. John Keating, ancien membre influent d’une ancienne organisation secrète, va conduire ses élèves ébahis à faire renaître cet ancien Cercle des Poètes disparus avec tous les rites d’une société secrète, réunions la nuit (contre le règlement de l’école), lectures de poèmes, etc.

Les méthodes pédagogiques de John Keating ont évidemment été peu comprises de ses collègues et surtout, de son directeur, M. Nolan, joué par l’acteur Norman Lloyd qui est sans doute l’acteur américain le plus âgé du monde puisqu’il est toujours vivant alors qu’il est né le 8 novembre 1914 (il vient d’avoir 105 ans), deux ans plus âgé que Kirk Douglas (Norman Lloyd a réalisé quelques épisodes de la série de son ami Alfred Hitchcock).

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Ce directeur renvoie l’enseignant original considéré comme le responsable indirect de la mort de Neil Perry, qui, en lui insufflant le vent de la liberté, s’est trouvé partagé entre l’obéissance et le respect dus à son père et l’envie et le besoin de suivre sa voie personnelle. Ce renvoi est possible à cause de lettre de dénonciation de ses élèves. À ce moment de l’histoire, on a un nœud de trahison ou fidélité, qui est quasiment le clivage entre collaboration et résistance.

Vous comprenez vite que, étudiant comme Neil Perry et Todd Anderson, si, quelques mois avant d’avoir regardé ce film pour la première fois, vous aviez vécu un deuil particulièrement traumatisant d’un camarade de promo, forcément, vous seriez alors peut-être très ému par ces quelques minutes de sentimentalisme à la fin du film. Vous revivriez alors votre cauchemar collectif en direct devant un écran géant, les gouttes de larmes glissant sur les joues. Tout serait remonté. Tristesse, sentiment d’injustice, d’impuissance et de colère.

C’est ce choc géant, cet écart entre cette vie à cent à l’heure, dans l’exaltation intellectuelle et collective, et même physique, et ce point de non-retour, cette irréversibilité, ce "aut cesar, aut nihil" si suicidaire dans les jeunes esprits. C’est ce fossé du retour au réel, entre grande illusion et brutal mur des réalités qui se confond au mur des lamentations, qui tétanise le cœur. Vous en viendriez peut-être jusqu’à vous dire que finalement, rentrer dans le rang, faire ce qu’on vous demande, gentiment, sagement, sans se poser de question, rester dans le conformisme confortable d’une vie déjà toute tracée par d’autres, vos parents, vos professeurs, vos amis, serait le moindre mal, moindre mal que le nihilisme total, angoissant et surtout, inutile. En clair, la tombe.

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Et si vous vous étiez identifié à Todd Anderson, vous en ressortiriez renforcé, de cette séance de cinéma si prégnante, avec plus d’audace et de courage à affronter la vie, et prêt à vous hisser les pieds sur la table pour crier "Ô Capitaine ! Mon Capitaine !", les jambes certes un peu tremblotantes.

Cette devise du Cercle, à l’origine, est le titre d’un poème de Walt Whitman pour rendre hommage à Lincoln après son assassinat en 1865 :

« Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! Notre effroyable voyage est terminé.
Le vaisseau a franchi tous les caps, la récompense recherchée est gagnée.
Le port est proche, j’entends les cloches, la foule qui exulte,
Pendant que les yeux suivent la quille franche, le vaisseau lugubre et audacieux.
Mais ô cœur ! cœur ! cœur !
Ô les gouttes rouges qui saignent
Sur le pont où gît mon Capitaine,
Étendu, froid et sans vie. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"Le Cercle des Poètes disparus".
Robin Williams.
Suzy Delair.
Michel Piccoli.
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200117-cercle-poetes-disparus.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-cercle-des-poetes-disparus-220740

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/14/37940032.html





 

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15 janvier 2020 3 15 /01 /janvier /2020 03:45

« Le monde du réel est une tragédie pour ceux qui ont de l'esprit et du cœur ; il n'est comique que pour ceux qui ont de la chance. » (John Irving, 1998).



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Une nouvelle polémique se développe depuis quelques jours à propos d’un passage sur les ondes de France Inter. Il s’agit d’une chansonnette.

Avant d’en venir à la chansonnette, rappelons le contexte. Publiées ce mardi 14 janvier 2020, les nouvelles statistiques de Médiamétrie donnent une audience historique pour la radio France Inter avec 12,8% de part de marché, soit 6,94 millions d’auditeurs chaque jour en novembre et décembre 2019. Malgré des statistiques déjà élogieuses précédemment, France Inter n’avait jusqu’à maintenant jamais franchi le seuil de 12%. Quant à RTL, la grande concurrente, elle a progressé mais insuffisamment pour être la première, seulement 12,1% de part de marché, soit 6,57 millions d’auditeurs.

Et cela dans un climat social très particulier : depuis le 25 novembre 2019, le groupe Radio France en effet (c’est-à-dire, le groupe dont fait partie France Inter) subit l’une des grèves les plus longues de l’époque, prête à battre le record de mars-avril 2015, à cause de l’existence d’un plan de départs volontaires.

C’est pour cette raison d’ailleurs que sa présidente Sibylle Veil s’est retrouvée dans l’impossibilité d’adresser ses vœux aux salariés du groupe le 9 janvier 2020, d’abord à cause de la Maîtrise de Radio France qui a chanté le Chœur des esclaves du "Nabucco" de Verdi, puis de syndicalistes qui se sont vaguement amusés à jouer au frisbee sur l’estrade (lire la chronique de Daniel Schneidermann du 9 janvier 2020).

Petites parenthèses sur le sujet : dans certaines entreprises, on fait carrément un plan social lorsqu’il y a une réduction drastique des recettes. Ce qui n’est pas le cas de Radio France malgré les réductions budgetaires décidées par le gouvernement (rappelons que Radio France est financée par la redevance de l’audiovisuel public comme France Télévisions). Au lieu d’un plan social, ou pire, car il en était question il y a quelques années, de la suppression pure et simple d’une des entités du groupe Radio France (radio, orchestre, maîtrise etc.), la présidente a préféré préserver toute la diversité de production du groupe public et faire des réductions d’effectifs en douceur, quand j’écris en douceur, c’est-à-dire sur la base du volontariat (ce qui permet à des personnes proches de la retraite de prenre leur retraite avec des conditions particulièrement avantageuses). Le jour où tout le monde aura marre de ce cirque, le risque est qu’il n’y aura peut-être plus d’audiovisuel public financé par l’argent du contribuable, ou comment scier la branche sur laquelle on est assis…

Donc, non seulement France Inter est en grève depuis le 25 novembre 2019, mais son audience de novembre et décembre 2019 est un record. Inutile de dire que le succès de quelques émissions phares (en particulier sa matinale) a de quoi faire quelques jaloux…

Et justement, venons-en au fait. Je ne connaissais pas l’histoire et c’est assez stupidement que, en zappant, je suis tombé le lundi 13 janvier 2020 autour de 21 heures sur C8 avec l’émission "Touche pas à mon poste !" animée par un certain Cyril Hanouna. Je n’ai rien contre ce garçon, je suis toujours fasciné par les flamboyants, mais le rare de ce que je connais de cette émission ne m’incite pas à rester. "Touche pas à mon poste !", à l’origine, a commencé le 1er avril 2010 à la télévision publique, sur France 4.

Je suis pourtant resté accroché quelques minutes sur cette émission malgré mes appréhensions. Un truc très démagogique qui reprenait une émission de Julien Courbet, "Capital" diffusée sur M6 la veille, sur les supposés "avantages" des parlementaires (rien de mystérieux et déjà connus) qui mélangeait allègrement salaires, notes de frais et salaires des collaborateurs que connaissent bien des cadres salariés dans le privé (et même dans l’administration). Et puis cette polémique.

Il s’agit d’un chroniqueur humoriste, Frédéric Fromet, ancien ingénieur en informatique de 48 ans qui a délaissé son travail il y a une quinzaine ou vingtaine d’années pour faire chansonnier. Son truc, c’est de chanter, à la guitare, sur des mélodies déjà connues, des textes de sa création, en rapport avec l’actualité, et évidemment, avec un besoin irrépressible de transgression, de provocation. Tout le monde n’est pas Pierre Desproges pour les textes, et tout le monde n’est pas Coluche pour le second degré.

Cyril Hanouna, du haut de sa chaire médiatisante, a de toute façon déjà jugé : France Inter, ce n’est pas bien, c’est des vilains. Évidemment, parce que son émission un peu trash a déjà été pas mal critiquée sur cette antenne de radio. Normal donc qu’il n’apprécie pas la radio.

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Ajoutons (car on comprend mieux ensuite les animosités) que contrairement à ce qu’a affirmé le présentateur de C8, ce qu’on reproche aujourd’hui à Frédéric Fromet n’a pas été diffusé à la matinale mais en fin d’après-midi, lors de l’émission quotidienne "Par Jupiter !" animée par Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek, deux humoristes belges à l’humour de potache qui sévissent depuis le 25 août 2014 sur l’antenne de France Inter (au début, l’émission s’est appelée "Si tu écoutes j’annule tout", reprenant un sms sarkozien).

Or, cette émission de fin d’après-midi avait pour but de redresser l’audience de France Inter qui était assez basse face à ses concurrentes (notamment "Les Grosses Têtes" sur RTL). Avant cette émission, cette tranche horaire (17h-18h) avait en moyenne 270 000 auditeurs en 2013-2014, et grâce à cette émission, elle n’a fait que progresser jusqu’en avril 2017, le plus haut, avec plus de 1,2 million d’auditeurs chaque jour, et encore en novembre 2019, une moyenne de près de 800 000 auditeurs mais avec un podcast téléchargé par 1,7 million d’internautes (au mois d’octobre 2019) et certaines chroniques pouvant frôler 3 millions d’écoutes par podcast. Or, dès la première saison, en avril 2015, l’émission de Charline Vanhoenacker a dépassé en audience …celle de Cyril Hanouna "Les Pieds dans le plat" sur Europe 1. On comprend donc pourquoi il ne porte pas France Inter dans le cœur.

Revenons à Frédéric Fromet. Cet humoriste intervient depuis quelques années tous les vendredis soirs dans l’émission "Par Jupiter !" et aussi, exceptionnellement, dans certaines matinales de France Inter. Au look de bon élève rangé, il débite quelques énormités avec sa guitare, en fonction de l’actualité. C’est son métier. On le paie pour cela. Contrairement aux ministres, il n’a pas cinq gardes du corps.

Il a déjà provoqué quelques polémiques. Sans doute la plus grave fut à la suite de la diffusion, le 21 janvier 2015, la chanson "Coulibaly Coulibalo", quelques semaines après le massacre de "Charlie Hebdo". Frédéric Fromet a reçu des menaces et interrogée dans "Envoyé Spécial" diffusé sur France 2 le 9 janvier 2016, Charline Vanhoenacker a déclaré avoir entendu, ce jour-là un « supplément d’âme » aux rires du public. Il a récidivé après les attentats du 13 novembre 2015 au Bataclan quand le chanteur a proposé son titre : "Allo maman, j'suis bobo".

Il a aussi beaucoup choqué lorsqu’il s’est moqué de la corrida après la mort du matador Ivan Fandino le 17 juin 2018 à Mont-de-Marsan. Exprimant la compassion pour la famille du matador et comprenant que la chanson a pu choquer, la directrice de France Inter Laurence Bloch a défendu l’humoriste en rappelant que son principe était de « pratiquer l’humour noir, s’emparer de sujets d’actualité, les moquer, les dénoncer ». Et cette dernière a insisté dans le "Télémara" du 12 juillet 2017 que sur France Inter, « la liberté d’expression (…) est absolue ».

Dans le passé encore, d’autres sujets ont valu polémiques voire menaces, comme sa chanson après l’incendie de Notre-Dame de Paris ("Elle a cramé, la cathédrale") ou l'attentat très meurtrier dans la boîte de nuit "La Reina" à Istanbul, en Turquie, la nuit de la Saint-Sylvestre le 31 décembre 2016 qui avait fait très peu de gros titres dans les actualités françaises. Frédéric Fromet avait alors chanté, sur l'air de la "Macarena" le 6 janvier 2017 : « 39 morts, et alors ? C'est loin d'ici et, on a beau dire, c'est quand même assez joli de finir sa vie dans les confettis. ». Ce furent des Turcs qui furent les plus choqués, n’ayant pas compris le cynisme et le second degré qui protestait justement contre la faible importance médiatique donnée à cette catastrophe humaine. Le chansonnier avait alors exprimé sa désolation que certains n'eussent pas compris qu'il dénonçait « l'indifférence kilométrque, qui ferait qu'on devrait trouver normal d'être moins touché quand c'est loin ».

La polémique actuelle vient de sa dernière chanson diffusée le vendredi 10 janvier 2020 à 17 heures 50 sur France Inter, pour rebondir sur un sujet d’actualité, le film de Netflix, "La première tentation du Christ", qui narre la vie d’un Jésus-Christ homosexuel, et l’interdiction de sa diffusion par un juge brésilien. Elle a choqué par son antichristianisme, au point que certains considèrent qu’elle est blasphématoire (l’adjectif n’a aucun sens dans une société laïque), d’autres ont été choqués par sa supposée homophobie ou par cette attaque unilatérale d’une religion.

L’argument de l’attaque unilatérale n’a pas beaucoup de sens puisqu’il s’agissait de commenter une fiction sur Jésus-Christ, l’islam (puisque c’est à cela qu’on pense avec cet argument) n’y a donc pas sa place. L’homophobie non plus car si, effectivement, Frédéric Fromet a sorti beaucoup de clichés éculés, sans originalité (le Marais, Mylène Farmer, etc.), ce n’est pas lui qui parle d’homosexualité mais la fiction dont il s’amuse.

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J’ai écouté la chanson et je ne sens pas la raison du traumatisme (on peut l’écouter ici). Je n’apprécie pas beaucoup le texte, car il ne me fait pas rire (ce qui était le but principal), il est parfois inutilement grossier (on parle d’enc…, de péd…), mais c’est plus puéril que blasphématoire. C'est plutôt pipi caca.

En tant que catholique (sans représenter personne à ce titre), je ne me sens pas du tout touché dans ma foi et j’aurais même tendance à dire que si ma foi avait été touchée, cela aurait signifié que cette foi était bien faiblarde. Je suis pour la liberté d’expression, et je me moque complètement des critiques, caricatures et autres parodies sur le christianisme, sinon que j’apprécie le bon goût et les jeux de mots créatifs, ce qui n’est pas le cas ici, mais pourquoi vouloir interdire ce qu’on n’apprécie pas ?

D’ailleurs, je m’étonne que cinq ans après le massacre de "Charlie Hebdo" et ces millions de personnes qui ont revendiqué "Je suis Charlie", on veuille encore interdire à un comique de dire n’importe quoi sur une religion. J’ajoute que mon étonnement va même au-delà, car vu la désertification des églises le dimanche matin, quel est le sens d’être choqué alors qu’on n’est pas vraiment croyant ou du moins pas vraiment pratiquant ? Juste une vague nostalgie identitaire de ce qu’était la France d’hier, celle de la foi du charbonnier d'avant l'exil rural ? La foi est quelque chose de vivant et de fort, et supporte bien quelques petites attaques de potaches. Et puis, il faut être cohérent : quand on est chrétien, on ne menace jamais de mort quelqu'un.

On peut certes rouspéter sur le mode : c’est plus facile de tirer sur le christianisme que sur l’islam. Effectivement, c’est moins dangereux, ce qui ne signifie pas que ce n’est pas dangereux. Les menaces contre l’humoriste repleuvent ces derniers jours, et c’est assez désolant. Une religion qui accepte l’autodérision est une religion mature. C’est le cas du christianisme, qui doit bien l’accepter puisqu’elle n’est plus puissante. Car c’est la vraie critique qu’on peut faire à Frédéric Fromet : s’il croit combattre les puissants en rigolant de la religion catholique, il se trompe simplement d’époque.

Dernier point : certains (les mêmes) s’offusquent que cela se passe dans une station de radio publique (c’est avec nos impôts qu’on paie ça !). Certes ! Mais justement. Il faut savoir : veut-on ou pas la liberté d’expression et de création ? Soit France Inter serait une "radio aux ordres"… soit elle serait "libre", mais on ne peut pas argumenter avec ces deux idées en même temps sans être en contradiction. La directrice de France Inter a rappelé en 2017 (voir ci-dessus) qu’elle voulait la liberté d’expression. Et celle-ci n’est évidemment pas consensuelle.

C’est d’ailleurs un dur métier, celui d’humoriste, de nos jours, car sans les plaindre, j’imagine que c’est difficile de trouver le moyen de faire rire de manière originale, de transgresser, de provoquer, sans être scatologique, sans être discriminant, sans être stigmatisant, sans être allégeant, sans être bisounours, etc. Mais ce n’est pas un hasard si certains qui travaillent dans ces émissions de France Inter trouvent le climat très créatif : ils pourraient même dire, retrouvent "l’esprit de Canal".

Celui du début évidemment. Histoire de dire que le Canal d’aujourd’hui, celui de C8, celui de Cyril Hanouna, est loin du vent de liberté et de création qui fait les sujets de conversation dans les dîners en ville. Une manière finalement de reconnaître que France Inter a rempli cet objectif que la radio publique a toujours voulu avoir : celui d’essaimer de nouveaux talents. Frédéric Fromet en profite, d’autres en ont profité, parfois avec quelques ingratitudes, comme Stéphane Guillon, on aime ou l’on n’aime pas (quoi qu'en dise l'ancien chroniqueur Frédéric Beigbeder), mais ils ne laissent jamais indifférents. Dénicher de nouveaux talents, c’est l’une des missions, noble, du service public. En parler, c’est déjà les faire stars…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La radio France Inter doit-elle être agréée par un ministère du bon goût ?
La chansonnette de Frédéric Fromet du 10 janvier 2020.
Frédéric Fromet.
Radio France, horizon 2022 : avis de tempête ?
Franck Riester : France Médias ne sera absolument pas l’ORTF.
Sibyle Macron ?
Sibyle Veil nommée présidente de Radio France.
Le projet 2018-2023 de Sibyle Veil pour Radio France (à télécharger).
Le Tribunal des flagrants délires.
Michèle Cotta.
Myung-Whun Chung.
François Mitterrand et l’audiovisuel public.
L’horreur musicale en Corée du Nord.
Mikko Franck.
Le Philharmonique fait l’événement politique.
Concert du 14 juillet 2014.
Le feu d’artifice du 14 juillet 2014.
Mathieu Gallet.
Lorin Maazel (1930-2014).
Pierre Boulez.
Pierre Henry.
Humour présidentiel à la Maison de la Radio.
Les 50 ans de la Maison de la Radio (17 décembre 2013).
Jean-Luc Hees.
Philippe Val.
Jean-Paul Cluzel.
Jacqueline Baudrier.
Stéphane Guillon.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200114-france-inter.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/la-radio-france-inter-doit-elle-220704

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/14/37939785.html


 

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10 janvier 2020 5 10 /01 /janvier /2020 16:56

Le chansonnier Frédéric Fromet a déclenché un scandale le vendredi 10 janvier 2020 dans l'émission "Jupiter !" sur France Inter en chantant une chanson particulièrement anticléricale et grossière. Pour avoir une idée de ce passage, on peut télécharger le fichier son ou se rendre sur les sites vidéo (pour youtube, il faut se connecter).

Cliquer sur le lien pour télécharger la chanson (en fichier .mp3) :
https://media.radiofrance-podcast.net/podcast09/14806-10.01.2020-ITEMA_22251204-0.mp3

En images :
https://www.youtube.com/watch?v=gCTo3dKe-DQ
https://dai.ly/x7qcw4r

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200114-france-inter.html

SR
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20200110-chanson-fromet.html


 

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30 décembre 2019 1 30 /12 /décembre /2019 03:08

« On me fait trop rarement travailler. Sans doute me fait-on payer à la fois de ne pas appartenir à des chapelles, les aventures masculines auxquelles j’ai parfois sacrifié ma carrière, et surtout, mon refus de flirter quand il aurait fallu le faire. » (Suzy Delair, 1982).


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L’actrice et la chanteuse Suzy Delair fête son 102e anniversaire ce mardi 31 décembre 2019. Centenaire comme le furent Denise Grey (presque), Gisèle Casadesus et Danielle Darrieux, Suzy Delair est une immense muse du cinéma français. Dans l’hebdomadaire "Le Point" le 31 mars 2012, le journaliste Jean-Noël Mirande a raconté la légèreté d’un animateur d’une émission de télévision qui, quelques semaines auparavant, évoquait Suzy Delair comme une actrice qu’il croyait, sans beaucoup de conviction, déjà décédée (c’était il y a presque huit ans !), mais elle-même regardait l’émission : « Cette annonce n’avait visiblement choqué personne sur le plateau, sauf l’intéressée qui, justement, n’était pas couchée, ni dans son lit ni sous son linceul. Les cinéphiles furent assommés par la légèreté de l’animateur de télévision, pas très à jour dans ses fiches. » (par charité chrétienne, je ne cite pas le nom de l’animateur ni celui de l’émission !).

Mon titre est volontairement provocateur et la réponse est évidemment non. Non parce que la question n’était pas de savoir si elle avait couché ou pas avec des Allemands sous l’Occupation (c’était le sort réservé à ces femmes, en dehors de toute justice), mais plutôt, si elle avait été elle-même collaboratrice.

Il y a eu des acteurs français résistants ou qui ont préféré combattre du "bon côté", c’est-à-dire, du côté des forces qui ont libéré la France du joug nazi (deux exemples éminents, Jean Gabin et Jean-Pierre Aumont), mais il y en a eu beaucoup qui, en fait, n’ont pas vraiment pris en compte l’aspect "politique" de l’Occupation : l’idée était de poursuivre leur carrière…

C’est toujours très difficile d’évoquer cette sombre période avec le recul de soixante-dix ans, voire quatre-vingts ans : bien sûr, aujourd’hui, a posteriori, bien des erreurs auraient été évitées, jusqu’à la publication de la première édition des pamphlets antisémites que Céline a regrettée tout le reste de sa vie d’après-guerre (leur édition, peut-être pas leurs textes). Personne ne peut se permettre de juger le comportement de ces personnalités si on n’a pas été soi-même confronté à cette situation, mais on peut quand même comparer la différence de réaction.

De grands noms du cinéma français furent ainsi "entachés" par, au minimum, une certaine naïveté ou insouciance, pour ne pas parler d’inconscience, celle du pragmatisme dans un ordre institutionnel nouveau. Entre autres, ce qui n’a jamais enlevé leur valeur artistique (mais probablement une certaine intelligence du discernement, au minimum toujours), Charles Vanel (qui a reçu la francisque, comme d’autres personnalités qui se sont révélées par la suite résistantes, entre autres François Mitterrand et Maurice Couve de Murville), Henri-Georges Clouzot (notamment accusé par Joseph Kessel), Marcel Aymé, Danielle Darrieux, Pierre Fresnay, Albert Préjean, etc. ont montré sinon de la sympathie du moins une forte convivialité à l’égard de l’occupant.

Sans complaisance, le professionnel du cinéma (ancien agent de Jean-Paul Belmondo et distributeur des films de Bruce Lee et James Dean, entre autres), également grand cinéphile et collectionneur de documents sur le cinéma, René Chateau a publié un grand livre de 530 pages en 1995 (grand succès réédité en 2011), au titre très clair : "Le Cinéma français sous l’Occupation, 1940-1944", où sont présentés de nombreux documents (incontestables donc), notamment des affiches, coupures de journaux etc. montrant des acteurs et des réalisateurs très complaisants avec les Allemands. Ce livre a rappelé l’arrestation de Tino Rossi, Arletty, Sacha Guitry, Ginette Leclerc, Robert Le Vigan, etc. à la Libération.

Parmi ces documents, une photographie très symptomatique ("emblématique") d’un petit groupe d’acteurs qui partait de la gare de l’Est, à Paris, le 19 mars 1942, pour aller à Berlin, accueilli dans le train par des soldats allemands avec de grands sourires : « Vous avez vu, elle traîne partout, la photo de leur départ gare de l’Est. Celle que je donne avait été publiée avec des retouches : on avait maquillé les uniformes et remplacé les casquettes militaires par des chapeaux tyroliens. Le document est bien emblématique. L’épuration n’a pas épargné tous les visiteurs de Berlin, mais elle a frappé durement des acteurs moins habiles (…). » (René Chateau, dans "L’Express" du 4 janvier 1996).

Dans le groupe, il y avait Danielle Darrieux, Albert Préjean, Junie Astor et Suzy Delair. Ils allaient visiter à Berlin les studios de la Continental-Films. C’était une société de production cinématographique française créée en 1940 par Joseph Goebbels (le redoutable Ministre de la Propagande de Hitler) et dirigée par Alfred Greven, ami de Goebbels et grand francophile. Elle a produit une trentaine de films dont certains chefs-d’œuvre ("La main du diable", "Au bonheur des dames", "Le Corbeau"), vivier de jeunes réalisateurs (outre Henri-Georges Clouzot, on peut citer Jacques Becker, Robert Bresson, Claude Autant-Lara, Jean Dréville et André Cayatte) et de jeunes acteurs comme François Périer et Gérard Philippe, ou d’acteurs déjà connus comme Raimu, Michel Simon, Fernandel, Danielle Darrieux, Denise Grey et Suzy Delair.





En tout, environ deux cents films ont été produits en France sous l’Occupation. Suzy Delair a choqué parce qu’elle a dit publiquement, à l’époque, regretter de ne pas avoir pu saluer Goebbels lors de son voyage en Allemagne. Interrogée bien plus tard par René Chateau lorsqu’il a préparé son livre documentaire de 1995, Suzy Delair n’avait qu’un vague souvenir. En 1942, elle avait 24 ans. Elle a été citée en 1987 dans le livre de Marc Ferro, "Pétain" : « Désormais, les chanteurs et les comédiens partent en Allemagne se faire applaudir (…). On voit encore sur les photographies de l’époque leurs visages radieux. ».

Ce n’était d’ailleurs pas très étonnant de la voir aux côtés d’Henri-Georges Clouzot puisqu’elle était sa compagne à cette époque. À la Libération, le comité d’épuration condamna Suzy Delair à trois mois de suspension (à titre d’exemple, Charles Trenet a eu dix mois de suspension).

Suzy Delair était une star "radieuse" dès les années 1930. Après quelques rôles de figuration (elle a commencé dans le cinéma à l’âge de 11 ans), elle est devenue une chanteuse du music-hall dans les salles parisiennes (elle fut à l’affiche aux côtés de Mistinguett). Elle a reçu le Grand Prix du disque pour "Suzy chante Offenbach" et l’intégrale des "Trois Valses". Chanteuse d’opérette (elle a reçu l’Orphée d’or le 24 avril 2004, remis par l’Académie du disque lyrique, présidée par Pierre Bergé), elle fut une actrice accomplie dès le 7 août 1942 avec la sortie de "L’assassin habite au 21" (de Clouzot) avec l’un des principaux rôles, Mila Malou, la compagne du commissaire interprété par Pierre Fresnay (et "reine des gaffeuses").

Elle a eu aussi beaucoup de succès juste après la guerre avec le fameux "Quai des Orfèvres" sorti le 3 octobre 1947 (toujours de Clouzot et toujours adapté d’un roman policier de Stanislas-André Steeman) comme femme du personnage interprété par Bernard Blier et aux côtés de Louis Jouvet et Simone Renant.

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La carrière cinématographique de Suzy Delair a cependant oscillé un peu en dents de scie, avec quelques périodes sans tournage et des retours à succès. En tout, elle a tourné 18 films après la guerre, dont : "Lady Paname" de Henri Jeanson en 1950 (l’un des rôles principaux aux côtés de Louis Jouvet et Henri Guisol), "Atoll K" de Léo Joannon en 1951 (le dernier film de Laurel et Hardy), "Le couturier de ces dames" de Jean Boyer en 1956 (elle joue l’épouse jalouse de Fernandel), "Rocco et ses frères" de Visconti en 1960 (pour un petit rôle qui n’est pas passé inaperçu), "Paris brûle-t-il ?" de René Clément en 1966 (une simple apparition) et "Les aventures de Rabbi Jacob" de Gérard Oury en 1973, elle campe alors la femme de Victor Pivert, joué par Louis de Funès (Claude Gensac ayant été malade).

Son grand talent de chanteuse a fait aussi jouer Suzy Delair notamment dans "La Vie parisienne" d’Offenbach avec la troupe Madeleine Renaud-Jean-Louis Barrault au Théâtre du Palais-Royal en 1958-1959.

Si Suzy Delair a été peu présente dans les films français, c’est (plus probablement qu’indiqué par elle en début d’article) qu’elle est perfectionniste et a aussi un trop fort caractère. Jean-Noël Mirande l’a décrite ainsi : « C’est une artiste curieuse, exigeante, intransigeante parfois, qui n’opte pas pour le compromis. Ce qui fit dire à certains qu’elle avait mauvais caractère. Peut-être a-t-elle tout simplement du caractère. » ("Le Point" le 31 mars 2012).

Si elle a été décorée par les principaux "ordres" de la République (commandeur des Arts et des Lettres le 20 avril 1995, officier de l’Ordre national du Mérite le 15 novembre 1999, officier de la Légion d’honneur le 14 juillet 2006), Suzy Delair n’a jamais été récompensée pour ses prestations cinématographiques. Alors, pour son anniversaire, je souhaite à Suzy Delair de passer encore quelques belles années, et pas seulement de souvenirs, et aussi, pourquoi pas, un César d’honneur pour sa contribution au cinéma français pendant une trentaine d’années.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 décembre 2019)
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Pour aller plus loin :
Suzy Delair.
Michel Piccoli.
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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24 décembre 2019 2 24 /12 /décembre /2019 03:08

« Si l’on n’épouse pas les questions, les doutes et les délires de la société, pas la peine d’être acteur. » (Michel Piccoli, octobre 2000).


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L’acteur Michel Piccoli fête son 94e anniversaire ce vendredi 27 décembre 2019. Quand j’étais petit, sans jamais vraiment le confondre, je ne pouvais pas ne pas l’associer à Piccolo Saxo, dans la proximité des lettres, un conte musical que j’adorais. Mais je ne l’ai jamais confondu car je l’ai vu souvent jouer dans des films. Il fait partie de ces acteurs injustement "vieux" même lorsqu’ils étaient jeunes, un peu à l’instar de Bernard Blier, peut-être la calvitie, ou leurs rôles ? Pourtant, il a eu beaucoup de rôles de séducteur. Mais il n’a jamais eu l’esprit d’une star.

Si l’on regarde la carrière de Michel Piccoli, on ne peut qu’être impressionné par le nombre de films, et rarement des navets, dans lesquels il a joué. Environ 230 films, près de 50 téléfilms, plus de 50 pièces de théâtre, sans compter les films qu’il a réalisés (peu nombreux). Il a beau avoir commencé sa carrière en 1945, à l’âge de 20 ans, cela représente une somme de travail énorme (même si, pour beaucoup de films, il n’était pas le personnage central).

Les plus grands réalisateurs, certains même mythiques, comme Jean Renoir, Luis Bunuel et Alfred Hitchcock, et un visage rassurant, pas forcément le séducteur, mais le frère du séducteur, celui qui montre structure et solidité. L’ami plus que l’amoureux. Je dis en général, évidemment, car au début de sa carrière, il avait des rôles de séducteur. Un visage surtout familier, rarement du "méchant" (même si cela lui arrivait). Une voix grave bien posée qui va avec ses sourcils un tantinet impressionnants. Au Festival d'Avignon en juillet 1995, Michel Piccoli a lu ainsi un texte de Pierre Boulez avec une interprétation d'une œuvre d'Arnold Schoenberg. Ni héros ni anti-héros, une sorte de compagnon de divertissement qui a traversé les âges.

Il a tourné dans de nombreux grands films, j’en cite quelques-uns, "Paris brûle-t-il" de René Clément en 1965 (il joue Edgard Pisani), "Les Demoiselles de Rochefort" de Jacquees Demy en 196, "Belle de jour" de Luis Bunuel en 1966, "L’Étau" d’Alfred Hitchcock en 1969 (dans le rôle du traître dans les services secrets français), "Max et les Ferrailleurs" de Claude Sautet en 1971, "La Grande Bouffe" de Marco Ferreri en 1973, "Le Sucre" de Jacques Rouffio en 1978 (dans le rôle du patron du sucre, mégalo), avec Gérard Depardieu et Jean Carmet, "Péril en la demeure" de Michel Deville en 1984 avec Nicole Garcia, Anémone, Christophe Malavoy et Richard Bohringer, "Milou en mai" de Louis Malle en 1989, "La Belle Noiseuse" de Jacques Rivette en 1991, entouré des deux "belles Noiseuses, Jane Birkin et Emmanuelle Béart, "Le Bal des casse-pieds" d’Yves Robert en 1991, "Le Souper" d’Édouard Molinaro en 1992 (juste la voix de Chateaubriand, dans le dialogue savoureux entre Claude Rich et Claude Brasseur), "Rien sur Robert" de Pascal Bonitzer en 1998, et pour la télévision, une version du roman de Maurice Druon, "Les Grandes Familles", l’adaptation d’Édouard Molinaro (où il joue le rôle principal, Noël Schoudler), avec Pierre Arditi et Roger Hanin, la version "rivale" de celle au cinéma de Denys de La Patellière en 1958 (avec Jean Gabin, Bernard Blier et Pierre Brasseur).

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Malgré ses brillants rôles, Michel Piccoli n’a jamais reçu un César (il fut nommé quatre fois) ni un Molière (nommé deux fois), mais il a obtenu le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes de 1980 pour "Le Saut dans le vide" de Marco Bellocchio en 1980 (rôle principal).

S’il incarne parfaitement une certaine nostalgie des années 1970 et 1980, Michel Piccoli peut aussi naviguer entre les époques et être très en rapport avec les époques les plus récentes. Je voudrais évoquer deux autres films, pas encore cités ci-dessus, que j’adore et dont j’adore l’interprétation de Michel Piccoli et qui donne une idée de l’excellent acteur qu’il est.

Le premier est un film très difficile (je ne le recommande pas aux personnes sensibles, même adultes) : "Sept morts sur ordonnance" de Jacques Rouffio sorti le 3 décembre 1975 : dans une ville de province, un vieux médecin très vénal (Charles Vanel) traumatise le monde médical en employant les meilleurs chirurgiens mais aussi en les rejetant lorsqu’ils ne sont plus au sommet de leurs performances. Deux histoires parallèles sont racontées avec une dizaine d’années de distance, Gérard Depardieu, chirurgien complètement fantasque, marié à Jane Birkin, et, dix ans plus tard, Michel Piccoli, beaucoup plus raisonnable, marié à Marina Vlady, plus raisonnable mais qui, irrésistiblement, semble être attiré par le fond comme Gérard Depardieu, avec toujours Charles Vanel en toile de fond. À ces excellents acteurs, il faut ajouter aussi Michel Auclair, médecin également, dans le rôle du confident plus lâche qu’amical. Michel Piccoli dépeint un personnage qui croit se remettre d’un traumatisme de santé et qui, en fait, est en lente descente vers les enfers, poussé par des âmes peu charitables.

L’autre film est beaucoup plus récent, "Habemus papam" de Nanni Moretti, sorti le 7 septembre 2011, qui, probablement par hasard, a eu la "chance" d’être sorti deux ans avant la "démission" du pape Benoît XVI et l’élection du pape François. L’idée est très originale puisque Michel Piccoli, cardinal, est élu pape, à sa grande stupéfaction. Plongé dans une grande dépression, Michel Piccoli refuse de venir saluer la foule sur le balcon et le conclave n’est donc pas encore clos, les cardinaux ne peuvent donc toujours pas avoir contact avec l’extérieur. Il parvient toutefois à s’échapper dans la ville pour tenter de vivre comme un fidèle ordinaire, et finalement, il retourne parmi les cardinaux pour renoncer à la charge qu’on a voulu lui donner. On y trouve finalement plus d’évocations sur la psychanalyse que sur la religion, et Michel Piccoli est terriblement crédible dans son trouble persistant. Une vision de l’intérieur qui a été très peu partagée au cours des siècles. Même si c’est très réducteur, j’aurais tendance à recommande que, s’il n’y avait qu’un seul film avec Michel Piccoli à regarder, ce serait celui-là.

Je termine ici par une interview intéressante de Michel Piccoli qui date de 1964 (interrogé par Rodolphe-Maurice Arlaud). Il avait alors 38 ans, et il venait de tourner dans le film "De l’amour" de Jean Aurel avec Anna Karina (qui vient de s’éteindre le 14 décembre 2019). Il a parlé aussi du film de Jean-Luc Godard "Le Mépris", avec un rôle qui laisserait rêveur tout comédien, le mari de Brigitte Bardot. Attention, seulement au cinéma ! En fait, quelques années plus tard, Michel Piccoli fut (dans le civil) le mari plutôt de Juliette Gréco, pendant une dizaine d’années…






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Sylvain Rakotoarison (22 décembre 2019)
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Pour aller plus loin :
Suzy Delair.
Michel Piccoli.
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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7 décembre 2019 6 07 /12 /décembre /2019 03:45

« J’aime les situations exceptionnelles et la manière dont réagissent à ces situations des personnages ordinaires. » (Gérard Oury, "Le Monde", le 26 novembre 1984).



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Le réalisateur français Gérard Oury est né à Paris il y a 100 ans, le 29 avril 1919. Il est mort à Saint-Tropez le 19 juillet 2006 à l’âge de 87 ans. Faut-il encore présenter Gérard Oury ?

Très célèbre pour avoir tourné de nombreux films comiques, parmi ceux qui ont reçu le plus d’entrées en salle de cinéma du cinéma français, Gérard Oury a toujours su manier la bonne humeur et l’esprit humoristique au cinéma. On pourra toujours lui contester d’être un auteur de cinéma d’auteur, et l’on aura bien raison, car lui ne s’ennuyait pas avec ces considérations. Son objectif était relativement simple mais efficace : divertir et aussi faire rire les gens, "les gens", c’est-à-dire tout le monde, des plus intellos aux moins torturés, des aristos aux populos (ou aux prolos).

Gérard Oury a bénéficié d’une période très permissive. On pourrait penser que la "permissivité" des œuvres (littéraires, cinématographiques, picturales, etc.) est croissante au cours du temps, surtout à notre époque, mais nul doute qu’il y a un retour du balancier. Il n’est pas dû à un retour d’une sorte de censure de vieux réactionnaires rétrogrades partisans d’un nouvel ordre moral. Non, au contraire, il est plutôt le résultat d’une sorte d’autocensure qui se veut moderne, postmoderniste, au nom de l’ultratolérance, pour respecter tout le monde, les diversités, les éclopés, les différentes strates d’une population qui ne s’identifierait plus au simple peuple français mais à des sous-couches d’ordre quasi-communautaires (faisant appel à la religion, à la sexualité, à la santé, etc.).

C’est vrai. Aujourd’hui, Pierre Desproges, Coluche et Thierry Le Luron seraient voués aux gémonies s’ils démarraient maintenant leur carrière. On les traiterait de tous les noms, on les traînerait devant les tribunaux, et le second degré (ou quinzième degré) ne jouirait plus du bénéfice du doute. Peut-être que notre époque actuelle nous ramènerait-elle brutalement au simple premier degré ? (Les polémiques au sujet d’artistes comme Dieudonné n’ont pas grand-chose à voir avec ce sujet car le supposé humour de ce dernier a une finalité militante évidente et même assumée, alors que l’humour de Desproges, Coluche, et Le Luron, pour ne prendre qu’eux, était gratuit, ou, au pire, à finalité seulement commerciale, mais certainement pas à but de prosélytisme, qu’il fût politique ou religieux).

Alors, évidemment, il faudrait mettre Oury dans le même lot que les Desproges et compagnie, pour la simple raison qu’aujourd’hui, il serait impossible d’imaginer un cinéaste tourner "La Grande Vadrouille" (1966) ou "Les Aventures de Rabbi Jacob" (1973), même s’il faut rappeler que Gérard Oury était d’origine juive et avait dû fuir la zone occupée pendant la guerre. Journaliste spécialisé en cinéma, Robert Sender a affirmé, interrogé par Hélène Combis le 12 juillet 2016 sur France Culture : « Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de cinéastes qui nous ont dit, tous sujets confondus, et je ne pense pas qu’à la Shoah, je pense à l’homosexualité, je pense aux relations dans le travail… : "Aujourd’hui, on ne pourrait plus faire ce type de comédies". Il semble qu’il y ait un renfermement et qu’on ne puisse plus traiter certains sujets avec la même liberté. ».

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Durant ses études, au lycée ou au conservatoire, Gérard Oury rencontra Jean Dutourd, Bernard Blier, François Périer, etc. Il fut le protégé de Raimu et commença même une carrière de comédien (il joua le roi Charles V et deux fois Napoléon !). Il rencontra à ses débuts son grand ami Louis de Funès, en 1948. À la fin des années 1950, il se tourna vers la réalisation de films. Il tourna dix-sept longs-métrages dont il imagina, pour la plupart, le scénario, et l’ensemble de son œuvre fut honoré par un César d’honneur le 8 mars 1993.

Sa famille : une fille, Danièle Thompson, née pendant la guerre, qu’il a eue avec sa première femme, l’actrice Jacqueline Roman, et une compagne, Michèle Morgan, qui l’a rejoint dix ans plus tard au cimetière du Montparnasse. Gérard Oury repose ainsi auprès des femmes de sa vie : sa mère Marcelle (1894-1980), sa femme Jacqueline (1920-1981) et sa compagne Michèle (1920-2016)…

L’humour populaire permet d’atteindre de hautes places très sérieuses (et ennuyeuses ?), comme un siège à l’Académie des beaux-arts où il a été élu le 11 mars 1998 et reçu par le réalisateur Pierre Schoendoerffer le 1er mars 2000, pour la succession d’un autre réalisateur, René Clément, à la section des créations artistiques dans le cinéma et l’audiovisuel (son successeur est Jean-Jacques Annaud ; Gérard Oury y côtoyait Claude Autant-Lara, Henri Verneuil, Jeanne Moreau et …Roman Polanski).

Le Festival de Cannes l’a aussi honoré le 14 mai 2001 par une rétrospective. Mais peut-être que le meilleur compliment fut délivré par le Président de la République lui-même, Jacques Chirac, qui, en lui remettant les insignes de grand officier de l’ordre national du Mérite ; à l’Élysée le 20 septembre 2002, il le qualifia de « comique dont la vérité est universelle comme celle de Molière » après avoir gratifié ses films d’un « comique sympathique, sans prétentions intellectuelles, fraternel et efficace ».

Efficaces, ses films ? Assurément : leur succès est très impressionnant. Avec ses dix-sept films sortis entre 1960 et 1999, Gérard Oury a fait près de 69 millions d’entrées dans les salles françaises ! Avec trois énormes succès hypercélèbres : "La Grande Vadrouille" (17,3 millions d’entrées), "Le Corniaud" (11,7 millions d’entrées) et "Les Aventures de Rabbi Jacob" (7,3 millions d’entrées). Un autre grand succès, "Le Cerveau" (5,5 millions d’entrées), sera d’ailleurs rediffusé par la chaîne W9 le mardi 10 décembre 2019 dans la soirée.

En attendant, l’Internet regorge de quelques extraits des plus grands succès de Gérard Oury dont je propose ici une petite sélection…


1. "Le Corniaud" (sorti le 24 mars 1965).

Avec Bourvil, Louis de Funès, Vanantino Venantini, Henri Virlogeux, Michèle Morgan (mais la scène où elle apparaît a été coupée au montage), etc. Au cours du tournage, en Italie, Louis de Funès a fait une véritable crise de jalousie à cause des nombreux plans où ne figurait que Bourvil. Alors recruté pour faire du De Funès, c’est-à-dire broder à partir du scénario pour faire son comique, Louis de Funès, pendant une journée, n’a fait que jouer ce qui était écrit sans rien ajouter pour exprimer sa colère.

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Pour le calmer, Gérard Oury a écrit des scènes supplémentaires spécifiquement funésiennes, dont la célèbre scène de la douche où il se comparait avec des hommes très musclés. Robert Sender a constaté : « De Funès expliquait que s’il était si fort pour faire rire, c’est qu’il avait en lui cette qualité requise : le rythme. Un peu comme un danseur qui dirait ça pour le jazz. Cela a été évidemment un élément moteur. Le rythme, dans une comédie, c’est essentiel. C’est dur de faire rire ! » (France Culture, 12 juillet 2016).

À l’époque, Bourvil était une énorme star et Louis de Funès encore un second rôle (qui allait devenir une star avec "Le Gendarme de Saint-Tropez"), mais Bourvil insista pour que le nom de Louis de Funès fût mis au même niveau que le sien sur l’affiche. Un peu plus tard, Louis de Funès fit le même geste avec Coluche pour l’affiche de "L’Aile ou la Cuisse" réalisé par Claude Zidi.















2. "La Grande Vadrouille" (sorti le 8 décembre 1966).

Avec Bourvil, Louis de Funès, Terry-Thomas, Marie Dubois, etc. Le 17 décembre 1966, par la voix de son présentateur René Régent, France Culture annonçait la grande réussite du film : « Depuis une semaine, un orage comme il en a peu connu secoue le cinéma français. Un film mobilise la grande foule, et dans les salles où on le projette, déchaîne des tempêtes joyeuses (…). Il y a un cas Louis de Funès (…). Dès qu’il apparaît sur l’écran, quoi qu’il fasse, le public rit aux larmes. ».

Peu avant la sortie du film, le 6 décembre 1966, Gérard Oury avait expliqué sur France Inter : « Dans toutes les choses dramatiques, il y a des choses comiques, et dans toutes les choses drôles, il y a de quoi pleurer. (…) En filigrane de l’histoire, il y a tout de même un côté sérieux dans ce film comique, si j’ose dire : ça m’a amusé et intéressé de raconter une histoire d’amitié entre hommes. ».









3. "Le Cerveau" (sorti le 7 mars 1969).

Avec Jean-Paul Belmondo, Bourvil, Jacques Balutin, Robert Dalban, Pierre Tornade, etc.






4. "La Folie des grandeurs" (sorti le 8 décembre 1971).

Avec Louis de Funès, Yves Montand, Alice Sapritch, etc.






5. "Les Aventures d Rabbi Jaccob" (sorti le 18 octobre 1973).

Avec Louis de Funès, Henri Guybet, Suzy Delair, Claude Piéplu, Miou-Miou, Jacques François, Alix Mahieuex, Michel Robin, etc. Danièle Thompson, qui a participé au scénario du film : « Un jour, mon père m’a dit qu’il avait envie de faire un film sur cette communauté de Juifs hassidiques, avec ses règles extrêmement strictes par rapport à la vie en société, et y insérer, au milieu, un personnage construit autour de Louis de Funès, capable de jouer quelqu’un de profondément antisémite, raciste, donc très antipathique, tout en ne délivrant que des vibrations comiques. » (1er janvier 2017).






6. "L’As des as" (sorti le 27 octobre 1982).

Avec Jean-Paul Belmondo, Marie-France Pisier, Rachid Ferrache, etc.






7. "Fantôme avec chauffeur" (sorti le 20 mars 1996).

Avec Gérard Jugnot, Philippe Noiret, Jean-Luc Bideau, Charlotte Kady, Sophie Desmarets, Daniel Gélin, etc. Seul film que Gérard Oury n’a pas scénarisé (ce fut Francis Veber le scénariste), il est assez insolite et moins comique qu’il n’y paraît, construit à partir d’une idée intéressante qui rappelle que la mort rend égaux les humains. Une variante du célèbre livre de Bernard Werber, "Les Thanatonautes" (les voyageurs de la mort).





À l’occasion du centenaire de son père, Danièle Thompson, en collaboration avec Jean-Pierre Lavoignat, a fait paraître une biographie : "Gérard Oury, mon père, l’as des as" (éd. de La Martinière).

Je termine sur le mode d’emploi des films de Gérard Oury révélé par lui-même : « Je crois qu’il y a deux façons de travailler : la première, c’est l’élaboration absolue du comique en chambre, à l’échelon de l’élaboration du sujet. On travaille, on trouve des idées drôles… (…) Si je trouve un gag, si moi, il me fait rire, je le fais. Cela ne prouve pas que ça fera rire les autres, c’est pour ça que je suis très angoissé. (…) Et puis après, il y a une seconde période : le tournage, où Bourvil et De Funès sont des personnages fantastiques dans ce domaine, et où tous les trois, nous trouvons d’autres éléments comiques au fur et à mesure. » (sur France Inter, le 6 décembre 1966). En somme, le secret de fabrication, c’est l’improvisation des gags lors du tournage !…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 avril 2019)
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Pour aller plus loin :
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
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4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 03:24

« Je me regarde vieillir attentivement, avec curiosité, comme si c’était un autre… Je suis persuadé qu’il faut déployer le maximum d’activités, continuer à voir des gens. La vie vaut d’être vécue jusqu’au bout, pour peu que l’on ait encore la santé, ce qui est mon cas. Ce n’est pas toujours facile, j’entends et je vois moins bien. Mais je m’en accommode, parce que je suis beaucoup aidé et entouré. À part ça, je ne souffre de rien. Je conserve le moral. » ("Paris Match", le 5 janvier 2019).


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C’est ce vendredi 6 décembre 2019 que l’ancien célèbre animateur Philippe Bouvard fête ses 90 ans. Pour cet homme qui jouit encore d’une belle santé, un homme qui n’avait pas d’autres perspectives que de mourir jeune, la vieillesse représente à la fois un défi et un étonnement sans cesse renouvelé.

La popularité de Philippe Bouvard dépasse largement les murs de sa station de radio RTL. Petit homme au sourire presque timide, yeux malicieux et langue bien pendue, le journaliste est connu pour ses petits mots plein de cœur et de cynisme sur ses contemporains. Il pensait mourir jeune mais en laissant un chef-d’œuvre de la littérature française, il vit vieux (« Aujourd’hui, un homme commence à se sentir vieux quand ses enfants ont pris leur retraite. »), mais il ne laissera que soixante-cinq ouvrages vaguement lus et rapidement oubliés « qui encombrent davantage les bibliothèques que les mémoires ». Une autodérision pas sans un certain orgueil.

On ne peut pas dire qu’il a la retraite reposante. Il travaille tous les jours à éplucher l’actualité. Il a encore une émission hebdomadaire sur RTL et une chronique, hebdomadaire également, dans "Le Figaro Magazine". Sa famille le comble également de vie et de joie : il y a sa femme (depuis le 31 octobre 1953), ses deux enfants, ses quatre petits-enfants et ses deux arrière-petits-enfants.

Avec un père de remplacement, Philippe Bouvard a connu, enfant, la clandestinité à Paris sous l’Occupation à cause de ses origines juives. Croisant Jean Cocteau en limousine en 1938 sur La Croisette, il a eu la vocation d’écrire, pensant qu’un écrivain gagnait très bien sa vie. Il habite encore à Paris et à Cannes. À partir de 1944, il a commencé à écrire des éditoriaux, des nouvelles, et malgré ses échecs scolaires, si on lui disait qu’il n’avait aucun avenir dans le journalisme, on lui en promettait un dans le commercial, car il se faisait rémunérer par ses camarades en leur rédigeant les devoirs à leur place.

Car contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, Philippe Bouvard n’a acquis sa haute culture qu’en faisant son émission phare. Il n’a que le certificat de fin d’études élémentaires et s’il n’a pas le baccalauréat (il a vaguement envisagé de le passer il y a une vingtaine d’années), il est loin de s’en vanter. En ce sens, il fut comme le cancre si bien décrit par Daniel Pennac dans "Chagrin d’école". Celui dont l’évocation passée le retransporte vers la honte originelle.

Son arrivée dans le monde du journalisme, il la doit d’abord au fait qu’on n’avait pas besoin de diplôme si l’on savait faire ses preuves, et ensuite, à la recommandation d’un ami. Il l’a raconté à Mireille Dumas (une ancienne sociétaire des "Grosses Têtes") dans un entretien à "Paris Match" le 5 janvier 2019 : « J’avais 20 ans, je revenais du service militaire (…). J’avais été viré de tous les lycées (…). J’envisageais (…) de m’engager pour l’Indochine. Je l’avais annoncé à l’un de mes meilleurs amis dont le père était administrateur général du "Figaro". Celui-ci m’a reçu et m’a dit : "Je vais vous prendre comme coursier. Mais si vous n’avez pas fait vos preuves dans quinze jours, vous prendrez la porte". J’y suis resté vingt-deux ans et j’en suis parti avec la fonction de directeur général adjoint ! ».

Effectivement, entré au service photographique du "Figaro" en 1952 (comme coursier), il est parvenu à se faire délivrer une carte de presse le 5 janvier 1953 et à écrire une chronique parisienne mondaine. Sa réputation est née : langue de vipère pour décrire les "people", récompensée dès le 22 mai 1957 (par le Prix de la chronique parisienne).

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Philippe Bouvard a été viré du "Figaro" comme le fut Bernard Pivot, lui par Jean d’Ormesson, directeur du "Figaro", et Philippe Bouvard a raconté que les indemnités de licenciement du "Figaro" étaient assez élevées : « Vingt ans d’ancienneté, cela ne se refuse pas. Surtout quand on a de menus travaux à faire dans sa maison de campagne. » ("Je crois me souvenir…", 30 janvier 2013, éd. Flammarion). Cela a aussi permis à Bernard Pivot de se payer sa piscine, appelée pour l’occasion "Bassin Jean d’Ormesson".

Après "Le Figaro", Philippe Bouvard multiplia les collaborations avec la presse écrite : éditorialiste à "France-Soir" de 1973 à 1998 (à la direction du journal de 1987 à 2003), conseiller à "L’Express" en 1977, chroniqueur à "Paris Match" de 1977 à 1992, chroniqueur à l’hebdomadaire "Le Point" en 1983, chroniqueur quotidien à "Nice-Matin" de 2003 à 2017.

Philippe Bouvard est connu surtout comme animateur à la radio et à la télévision. Il a en effet développé et animé des dizaines d’émissions dont je ne retiendrai que les deux principales. Il était déjà très célèbre avant "Les Grosses Têtes" : pour preuve, sa participation pour jouer son propre rôle au grand film humoristique "L’Aile ou la Cuisse" de Claude Zidi (sorti le 27 octobre 1976).

À la télévision, sur Antenne 2, il a animé le fameux "Théâtre de Bouvard" du 13 septembre 1982 au 28 août 1987, enregistré au Studio Gabriel ou à l’hôtel George V. Le but était d’utiliser la forte notoriété de l’animateur pour faire de l’audience tous les jours de la semaine, pendant un quart d’heure, avant le journal de 20 heures. La forte concurrence de Stéphane Collaro sur TF1 emporta l’émission, non sans avoir fait démarrer quelques belles carrières de comiques : « J’ai aidé à ce qu’ils se fassent connaître, mais je pense qu’ils auraient réussi sans moi. Cela aurait pris un peu plus de temps, voilà tout. » ("Paris Match", le 5 janvier 2019).

Une modestie qui est peut-être réaliste. Toujours est-il que de nombreux artistes lui doivent beaucoup : Les Inconnus (Didier Bourdon, Pascal Légitimus et Bernard Campan), Mimie Mathy, Michèle Bernier, Muriel Robin, Philippe Chevallier et Régis Laspalès, Bruno Gaccio, Jean-François Dérec, Gustave Parking, Jean-Marie Bigard, Laurent Gamelon, Dominique de Lacoste (une des Vamps), Tex, etc. L’émission s’est poursuivie sur La Cinq de 1987 à 1989. L’animateur a également dirigé une salle de spectacle parisienne, Bobino, au 20 rue de la Gaîté à Montparnasse, de 1990 à 2006. Si Stéphane Collaro était son concurrent à la télévision, ce dernier était aussi son compère complice aux "Grosses Têtes" au même moment.

J’ai gardé pour la fin (faim ?) l’émission chêne (phare) de RTL animée par Philippe Bouvard : "Les Grosses Têtes", émission diffusée tous les jours de 16 heures 30 à 18 heures. Pendant les années 1980, j’écoutais chaque jour les vingt dernières minutes, en attendant le journal de 18 heures présenté par Jacques Chapus. Pas seulement celle de Bouvard, mais les voix de ses invités résonnent encore dans la mémoire comme autant de pépites de dérision et de détente (culturelles) avant l’écoute des graves et larmoyantes actualités.

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L’émission a été animée par Philippe Bouvard du 1er avril 1977 au 30 juin 2000, remplacé alors par Christophe Dechavanne, puis rappelé du 26 février 2001 au 27 juin 2014, remplacé finalement par son concurrent direct sur Europe 1, Laurent Ruquier qui, s’il est beaucoup moins fin et cultivé que Philippe Bouvard, semble faire plus d’audience par un savant transvasement d’auditeurs. Je n’ai jamais connu que la période 1977-2000.

Dans "Les Fous rires des Grosses Têtes" ("9 novembre 1983, éd. Jean-Claude Lattès), il rappela le secret de l’émission : « Chacun a son emploi et utilise son voisin dès qu’il ne peut plus utiliser ses connaissances. D’où une répartition très précise des rôles, mais aussi une personnalisation souvent excessive des débats. Le maître (apparent) du jeu le sait bien, qui éprouve les plus grandes difficultés à demeurer neutre et à se tenir en dehors du spectacle tout en y participant chaque fois qu’il menace de dégénérer ou de s’étioler. Au départ, nous disposions de deux types de comportements distincts : le comique et le culturel. Ce distinguo n’a pas résisté au phénomène de l’osmose. En quelques semaines, les comiques ont décidé de montrer leur culture, tandis que les culturels exhibaient reconventionnellement leur humour. D’où des intermèdes inattendus, savoureux, que nous n’avions pas envisagés, mais qui sont devenus les véritables chevaux de bataille de l’émission. ». La fonction crée l’organe.

Toute la richesse provenait effectivement de ses invités et de leur excellent et incomparable esprit de répartie. Certains étaient connus par ailleurs, dont certains prestigieux (parfois académiciens, politiques, etc.) : Jean Dutourd, Jean Yanne, Jacques Martin, Roger Pierre, Jean Lefebvre, Michel Galabru, Thierry Le Luron, Edgar Faure, Sim, Carlos, Alice Sapritch, Claude Sarraute, Jean d’Ormesson, Macha Méril, Thierry Roland, Pierre Bellemare, Jean-Pierre Coffe, Jacques Mailhot, Jean Amadou, Jean-Claude Brialy, Robert Sabatier, Amanda Lear, Léon Zitrone, etc.

Et d’autres, je l’avoue volontiers, je les ai connus d’abord grâce à cette émission : Isabelle Mergault, Daniel Ceccaldi, Olivier de Kersauson, Jacques Balutin, Philippe Castelli, Isabelle Alonso, Darie Boutboul, Rika Zaraï, etc.

Au-delà de ces invités très fortiches dans le duel radiophonique, "Les Grosses Têtes" ont aussi marqué par les noms de certains pseudo-auditeurs qui envoyaient leurs questions, notamment madame Bellepaire de Loches, madame Mauri de Sète, l’abbé Pierlot de Méaulte, etc.

Y a-t-il une vie après "Les Grosses Têtes" ? Philippe Bouvard n’y croyait et garde encore une certaine rancœur envers Laurent Ruquier qu’il feint d’ignorer. C’est le problème d’un animateur tutélaire de l’audiovisuel, d’autant plus quand son émission a dépassé les records de longévité et de stabilité : c’est de se croire immortel.

Et la mort, la vraie mort, celle du corps ? Il y pense sans arrêt : « J’ai résolu de dédramatiser la mort. Je ne la vois plus de la même façon. (…) Depuis [mes] 80 ans, je ne réfléchis qu’à ça. C’est devenu une probabilité qui se précise de plus en plus. C’est la seule certitude de la vie. Ca ne me réjouit pas mais je me dis que, depuis la création du monde, il y a tellement de milliards d’hommes qui sont morts que celle-ci ne doit pas être inhumaine ! » ("Paris Match" le 5 janvier 2019).

Mais peut-être que Dieu n’est pas pressé de le présenter à lui et de devoir subir ses petites phrases assassines. Après tout, dès 1979, juste avant de mourir tué par la police, l’ennemi public numéro un, Jacques Mesrine, avait projeté de s’en prendre à Philippe Bouvard…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 décembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Philippe Bouvard.
Menie Grégoire.
Évelyne Pagès.
Jean Garretto.
Jacques Chapus.
Henri Marque.
Arthur.
François de Closets.
Pierre Desgraupes.
Philippe Gildas.
Pierre Bellemare.
Jacques Antoine.
Bernard Pivot.
Michel Polac.
Alain Decaux.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191206-philippe-bouvard.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/philippe-bouvard-petite-taille-et-219691

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/12/03/37837223.html



 

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30 novembre 2019 6 30 /11 /novembre /2019 03:57

« Le cinéma, c’est faire l’amour par correspondance, tandis que le théâtre, on fait l’amour dans son lit. » (Pierre Arditi).


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Né le même jour que Daniel Pennac, l’acteur Pierre Arditi a 75 ans ce dimanche 1er décembre 2019. Mon titre a une modeste "prétention" saganienne, à savoir, il a été construit sur "Aimez-vous Brahms ?".

Pierre Arditi, il est partout. Films, téléfilms, théâtre, doublages de films, de dessins animés, etc. Il a débuté avec sa sœur Catherine à Lyon en 1965 dans une pièce mise en scène par Marcel Maréchal. À son actif, plus de soixante-dix pièces de théâtre depuis 1965, plus de soixante-quinze films depuis 1968, plus de cent quinze téléfilms depuis 1967, quatre séries télévisées (récurrentes), des dizaines de doublages depuis 1971, et près d’une vingtaine de voix narratives dans des documentaires depuis 1990. Il est aussi présent qu’un acteur comme François Berléand. Il a aussi enregistré des spots publicitaires ou politiques. Sa voix comme son visage sont connus, familiers, reconnaissables.

Pierre Arditi est en effet reconnaissable, et aussi très largement reconnu, également partout : deux Césars (1987 et 1994), un Molière (1987, et quatre autres nominations pour le Molière), un Sept d’or (1987), décidément, l’année 1987 fut pour lui fastueuse. Décoré aussi, commandeur des Arts et des Lettres, officier de la Légion d’honneur, officier de l’ordre national du Mérite, ce qui signifie au moins sept cérémonies officielles de remise de médaille…

De ses nombreux films au cinéma, on peut citer certains réalisés par Alain Resnais, notamment "Mon oncle d’Amérique" (1980), "La vie est un roman" (1982), "L’amour à mort" (1984), "Smoking/No Smoking" (1993), "On connaît la chanson" (1997), etc. Il a été souvent dans des rôles importants, lorsqu’il y avait "beaucoup" de premiers rôles (comme les deux derniers films cités). Il n’a donc jamais été cantonné à des seconds rôles.

Dans son sang français, Pierre Arditi a des gouttes de Grèce, d’Espagne et de Belgique. C’est en lui-même une petite Europe concentrée. Politiquement, il serait plutôt proche de la gauche (« Je suis un homme de sensibilité de gauche depuis toujours, je mourrai comme ça. »), et en 2017, il a soutenu Emmanuel Macron (tendance Nicolas Hulot), il était même parmi les invités de la Rotonde dans la soirée du 23 avril 2017 (l’équivalent du Fouquet’s en 2007).

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Au fait, quelle est ma réponse à la question du titre ? Est-ce que je l’apprécie comme acteur, ce familier Pierre Arditi ? J’aurais tendance à dire que je l’appréciais beaucoup dans les années 1980 et 1990… et puis, ensuite, surtout dans ses prestations dans des téléfilms dont la qualité prête à discussion, j’ai moins bien apprécié son jeu de comédien, peut-être parce qu’il faisait un peu dans la facilité, qu’il faisait un peu trop le "cabotin" à mon goût.

Mais je pense que ses meilleures prestations restent le théâtre. Il a joué une dizaine de pièces retransmises à la télévision. Pierre Arditi a d’ailleurs donné plusieurs définitions du théâtre et du cinéma. La première est en début d’article, la seconde est la suivante : « Au théâtre, il faut courir 5 000 mètres chaque soir. Au cinéma, c’est 50 000 fois un mètre (et pas forcément dans l’ordre). ».

Revenons à Pierre Arditi. Je crois que j’aurais un rôle pour lui !

Il m’a paru toujours intéressant d’imaginer les acteurs pour jouer les personnalités politiques. Si on laissait les chronologies de côté, on pourrait ainsi imaginer Nicolas Sarkozy joué par Louis de Funès (qui pourrait aussi jouer Alain Peyrefitte), René Monory joué par Michel Galabru, Jean-Pierre Chevènement interprété par Roger Pierre, Charles Pasqua évidemment par Fernandel, Gaston Defferre joué par Charles Vanel, vieillesse oblige… on pourrait aussi envisager Marine Le Pen jouée par Mathilde Seigner, Emmanuel Macron… peut-être joué par le lisse Raphaël Personnaz. Pour Édouard Philippe, je pencherais pour Jean-Pierre Bacri… à moins que Denis Podalydès soit plus souriant… J'oublie des personnages...

Et il manque un personnage dans toute cette galerie. C’est vrai qu’il a quitté la vie politique depuis quelque temps, mais justement, cela pourrait bien refaire vivre cette période si croustillante, si cristallisante de la vie politique préprésidentielle, entre août 2016 et mai 2017. Pierre Arditi pourrait alors être le héros de cette épopée, de cette saga. En effet, je le verrais très bien jouer le rôle de …François Fillon ! Rideau !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191201-pierre-arditi.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/aimez-vous-pierre-arditi-219592

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/11/22/37807925.html



 

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28 novembre 2019 4 28 /11 /novembre /2019 03:47

« C’est un film absolument remarquable sur une affaire qui est importante, l’affaire Dreyfus. Un homme a été condamné par le simple fait qu’il était juif. Mais surtout, c’st le combat d’un homme seul qui risque tout pour que la vérité advienne. » (Laurence Bloch, sur France Inter le 11 novembre 2019).


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Le film commence par cette fameuse scène du 5 janvier 1895, connue par sa représentation graphique : dans la cour d’honneur de l’École militaire, à l’ombre du dôme des Invalides (et de la Tour Eiffel, pas oubliée dans le film), l’armée dégrade le capitaine Dreyfus.

Le dernier film de Roman Polanski, "J’accuse", est sorti dans les salles françaises le 13 novembre 2019 et c’est pour l’instant un grand succès. Très largement justifié, à mon avis. Dès la première semaine, il a allègrement dépassé les 500 000 entrées, ce qui en fait le meilleur démarrage pour un film de Polanski.

Je suis allé le voir, pas sans m’être interrogé sur la pertinence d’aller le voir (en particulier ici), et je veux juste revenir sur celle-ci à propos de certaines critiques contre la station de radio France Inter qui recommande ce film, comme de nombreux autres. Sa directrice Laurence Bloch a affirmé ainsi le 11 novembre 2019 : « C’est un partenariat de recommandation, c’est-à-dire que le service des partenariats de France Inter et la direction considèrent que le film, de par son propos, de par la qualité de sa mise en scène, de par l’exemplarité et la qualité de ses acteurs, doit être non seulement porté à la connaissance de ses auditeurs, mais aussi recommandé. Il n’y a aucun échange d’argent. Il n’y a évidemment aucune demande aux critiques de cinéma de France Inter de dire du bien du film. ». Et d’ajouter : « Les auditeurs sont adultes et ils feront, en conscience, ce qu’ils croient devoir faire. ».

Faut-il opposer ceux qui veulent lutter contre l’antisémitisme (encore très vivace de nos jours) et ceux qui veulent lutter contre les violences sexuelles, agressions, etc. ? Évidemment non ! Je reprends la phrase de la directrice d’une salle de cinéma : « J’estime qu’en programmant le film, je ne cautionne pas tous les violeurs de France. » (Annie Thomas, directrice du Trianon à Romainville). En le regardant, non plus.

Ce film que je trouve excellent (même s’il n’est pas parfait) trouvera sa place dans les fresques historiques majeures de la France contemporaine. Peut-être qu’on oubliera le cinéaste mais pas ce film, dans plusieurs décennies. Le film est d’ailleurs très ambitieux, sans tomber dans la prétention, puisque dès le début, le spectateur est prévenu : ce film relate des faits historiques réels. Le travail de la critique devra donc en être encore plus exigeant : ce n’est pas un roman historique, c’est, tout simplement.

En effet, il est parfois des œuvres qui l’emportent sur les faits historiques. C’est le cas de beaucoup de tableaux qui décrivent certaines réalités historiques dont on n’a que quelques fragments. Même les Évangiles sont des fragments de vérité historiques, des témoignages de l’existence et de la vie de Jésus-Christ. Depuis plus d’un siècle, nous sommes à l’ère de la photographie, du film, de l’enregistrement sonore, il n’y a plus besoin d’être un écrivain, un artiste peintre, pour témoigner de son époque, avec une facilité confondante. Et avec l’Internet, les réseaux sociaux, la capacité de s’exprimer à tous et de lire et voir de tout le monde, cette réalité est bien plus riche et dense, et si toutes ces données sont conservées, archivées (ce n’est pas du tout sûr, la durée de vie du plastique est de trente à cinquante ans, et donc, celle des supports d’enregistrements), elles constitueront une base de témoignages multiples, corrélés, confirmés, validés, très intéressants pour les générations futures.

Mais à l’époque du capitaine Dreyfus, ce n’était pas encore le cas, et le meilleur moyen de transmettre l’histoire, c’est de l’apprendre. J’ai eu la chance au lycée d’apprendre longuement sur cette affaire Dreyfus où se sont mêlés de nombreux sujets et enjeux : l’antisémitisme, la volonté d’une certaine partie de la droite monarchiste et catholique de reprendre le pouvoir, la défense de l’armée voire de la justice au prix de la vérité historique et de l’injustice individuelle. La Troisième République n’avait encore qu’une génération, vingt-cinq à trente ans. Elle était presque consolidée malgré la crise du boulangisme (qui s’est terminée en queue de poisson), et la France était surtout divisée par une guerre de religion que Clemenceau, étrangement, car il était un grand anticlérical, a su, par sa sagesse de futur gouvernant, éteindre dans la douceur des évolutions sociologiques…

À l’époque de Dreyfus, nous sommes encore vingt ans trop tôt. Indiscutablement, l’affaire a cristallisé les peurs et rancœurs de toute la société française, les familles furent divisées (un célèbre double dessin de Caran d’Ache, publié dans "Le Figaro" du 14 février 1898, montrait à quel point ce sujet hystérisait jusqu’à l’intimité des chaumières). Cela a renforcé le clivage droite/gauche qui existait depuis la Révolution française. J’écris plus haut que j’ai eu la chance de l’avoir apprise en détail au lycée, je ne sais pas si les lycéens actuels ont la même chance. Si bien que ce film pourra remplacer l’éventuelle absence d’une transmission par l’Éducation nationale. C’est le danger des œuvres cinématographiques, imprimer une vision inexacte de la réalité historique, la responsabilité du réalisateur est donc très élevée.

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Précisons que ce film était un projet déjà ancien et attendu de Polanski. Il lui manquait des investisseurs, des producteurs, et comptait même réaliser ce film en langue anglaise pour qu’il soit plus facilement "bankable". C’est peut-être le dernier film de Polanski. C’est peut-être "l’œuvre de sa vie". C’est en tout cas l’une de ses œuvres majeures.

Le scénario (adapté d’un roman du journaliste britannique Robert Harris publié en 2013) est la principale audace du réalisateur : cette audace, ce n’est pas de partir du capitaine Alfred Dreyfus. Comme le montre le film, c’était un homme largement dépassé par l’ampleur des événements. Il a été injustement déshonoré et condamné, mais il serait difficile d’en faire le symbole de la lutte contre l’antisémitisme ou contre l’injustice. Il fut une victime plutôt passive et impuissante de cette injustice. On le voit balbutier à son procès en révision (second conseil de guerre), parce qu’il a été considérablement affecté par son exil forcé.

Pourtant polytechnicien, Dreyfus était dans un registre plutôt "petit joueur", le film le montre bien à la fin, quand son seul sujet de préoccupation, lors de son rendez-vous en tête-à-tête avec le ministre de la guerre, c’est de se demander pourquoi il n’est pas monté en grade d’un cran supplémentaire. Dreyfus a préféré demander la grâce présidentielle à réclamer sa réhabilitation et l’annulation des précédents procès.

Il était donc difficile de faire de Dreyfus lui-même le héros de sa propre affaire. On aurait pu se placer du côté d’Émile Zola qui est probablement mort de son courageux "J’Accuse" dans "L’Aurore" du 13 janvier 1898, ce qui a donné le titre du film. Justement, je trouve erroné le titre français du film. Le titre anglais ou italien me paraît beaucoup plus parlant : "Un officier et un espion" (anglais, titre du roman de Robert Harris) ou "L’officier et l’espion" (italien). Car le héros, c’est justement un ancien formateur vaguement antisémite de Dreyfus, le lieutenant-colonel Georges Picquart, qui, bombardé à la direction du service de renseignement, a découvert avec des preuves accablantes que Dreyfus n’était pas le bon coupable d’espionnage.

Donc, c’est là l’audace : se mettre du côté de Picquart, personnage central du film, personnage partagé, contrasté, faisant partie de "l’etablishment" de l’armée, carriériste, ambitieux (nommé le plus jeune colonel), et puis, sa conscience, un innocent injustement frappé d’indignité nationale, le fait douter, puis se rebeller contre sa hiérarchie au prix de son avenir.

C’est donc sur ce personnage que le film essaie d’émouvoir. On le voit avec sa maîtresse cachée (femme d’un personnage important), jouée par Emmanuelle Seigner (Madame Polanski dans le civil), qui est très convaincante dans ce rôle.  Louis Garrel joue Dreyfus.

Au fait, qui joue Picquart ? Jean Dujardin. Avec sa moustache, il est quasiment méconnaissable. Loin le temps de "Brice de Nice" ! Avec "J’accuse", Jean Dujardin confirme (car il l’a déjà montré) qu’il est un grand acteur. À l’évidence, pour cette prestation, il mériterait un César du meilleur acteur. Mais je ne suis pas membre du jury !

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La distribution est d’ailleurs très riche, plusieurs comédiens sont de la Comédie-Française. Il y a de très nombreux acteurs, parfois pour des petits rôles. Ainsi, Philippe Magnan, figure d’autorité s’il en est, comme président du premier conseil de guerre (le procureur Brisset), Laurent Stocker, un peu moins convaincant comme général de Pellieux qui tentait d’instruire à charge l’enquête sur Picquart. Avec leurs moustaches et éventuellement barbe, c’est parfois difficile de reconnaître l’acteur qui est derrière !

De façon générale, les "méchants" (je simplifie : ceux qui croient à la culpabilité de Dreyfus ou la veulent pour diverses raisons : antisémitisme, soutien à l’armée, etc.), jouent excellemment bien, ils sont terriblement convaincants. Le commandant Hubert Henry (joué par Grégory Gadebois) est très ressemblant comme militaire pas très futé et finalement, auteur (mauvais) de fausses preuves (son destin finit tragiquement). Bertillon, le pionnier de la criminologie, joué par Mathieu Amalric, est affreusement odieux.

En revanche, j’ai été beaucoup moins convaincu par les figures de la défense, et principalement des deux imposants hommes de la Troisième République : Émile Zola et Clemenceau. Le film d’ailleurs, fait une erreur factuelle ; il laisse entendre que Picquart rencontre Clemenceau pour la première fois juste avant la rédaction de "J’Accuse", en présence aussi de Zola, de Reinach, etc., or, les deux hommes s’étaient déjà rencontrés.

Clemenceau, joué par Gérard Chaillou (qui s’est fait connaître comme Jean-Guy Lecointre, le DRH dans la mini-série télévisée "Caméra Café"), est manifestement trop vieux, d’une vingtaine d’années trop vieux (c’est le Clemenceau de la Victoire 1918 qu’on nous a proposé ici, pas le quinquagénaire de l’affaire Dreyfus). De plus, il est trop souriant et bienveillant. Zola aussi paraît un peu falot et éteint dans ce film (joué par André Marcon qui est plus âgé que dans l’histoire, mais cela ne frappe pas, au contraire de Clemenceau).

Puisque j’en suis à quelques reproches, il y a aussi un petit détail qui peut choquer même des personnes éloignées de la chose militaire : lorsqu’on est un gradé supérieur, on ne s’adresse pas à un inférieur en disant du "mon colonel", on dit "colonel" quand on est général. Je connais quelques femmes, qui n’ont pourtant jamais fait de service militaire, qui l’ont remarqué. Pourquoi donc, lorsqu’on fait un film qui se déroule dans les milieux militaires, n’a-t-on pas eu cette connaissance ? Il m’avait semblé que le général Lecointre, l’actuel chef d’état-major, avait été conseiller ou consultant pour ce film (je peux me tromper, c’est ce que j’ai cru lire sur le générique de fin). Je referme cette parenthèse car c’est un détail insignifiant mais très dommageable car il est facilement détectable et peut donc facilement amener à discréditer (injustement) l’ensemble du film.

La musique est aussi un élément important du film. Le choix du grand Alexandre Desplat (deux Oscars, trois Césars), très connu des fans de Harry Potter, a été excellent car sa composition entraîne le spectateur tout à fait là où la narration le demande.

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Deux remarques à ce stade. La première, c’est qu’il est un moment évoqué l’existence d’un fichier de personnes suspectes. Lorsqu’il hérite de son service de renseignement, Picquart se voit donc remettre ce fichier avec cette recommandation : en cas de guerre, il faut tous les arrêter au nom de la sûreté publique. Il faut noter que ces 1 500 à 2 500 personnes n’ont commis aucun crime ni délit, ils sont juste des suspects. On peut donc dire que le "fichier S" de maintenant n’est pas nouveau du tout !…

La seconde remarque sur les décors et costumes. On voit ici toute la splendeur du fameux uniforme que devront porter les malheureux Poilus au début de la Première Guerre mondiale, avec les fameux pantalons rouges bien voyants pour en faire de belles cibles. Quant à la lumière, les bureaux sont sombres, presque poussiéreux, y compris celui du ministre de la guerre, on a l’impression de vieux bâtiments, tandis que le bureau ministériel de Picquart, plus tard, est très clair. L’électricité semble avoir été plus tardif dans le film que dans la réalité.

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Pour terminer, je ferai encore deux reproches sur cet excellent film. Le premier, c’est un reproche générique valable pour toutes les reconstitutions historiques. Quelques scènes sont parfois téléphonées, car le spectateur (du moins, celui instruit, qui connaît la chronologie de cette affaire) imagine assez bien où veut en venir le réalisateur. Par exemple, quand Picquart prend son taxi et s’arrête devant une porte, hésite à l’ouvrir, et l’on imagine assez bien qu’il va alors rencontrer Clemenceau et Zola. C’est un reproche de genre et pas de réalisation. Le second reproche, c’est que la fin m’a paru beaucoup trop rapide. Je ne sais pas s’il fallait un format de durée, mais d’une part, il manque le procès du vrai espion, Esterhazy, qui n’a pas été condamné et qui a fui à Londres (sa protection est un vrai scandale), et surtout, il manque le procès en réhabilitation, ainsi qu’une scène à l’Assemblée Nationale pour voter la réintégration de Dreyfus et Picquart dans l’armée.

Le film s’est arrêté à la grâce présidentielle puis, se rouvre sur une dernière scène, dans le bureau de Picquart, devenu général et le ministre de la guerre de Clemenceau pendant tout le temps de son premier gouvernement, entre 1906 et 1909 (d’où la rencontre avec Dreyfus, déjà évoquée plus haut, venu lui parler).

Je dois d’ailleurs humblement, et surtout honteusement, avouer que je n’avais pas fait le lien entre le général Picquart, ministre de Clemenceau, et le lieutenant-colonel Picquart de l’affaire Dreyfus. Cela confirme d’ailleurs à quel point Clemenceau, qui était initialement antidreyfusard, tout comme Jaurès, parce qu’il était patriote et donnait foi aux affirmations de son gouvernement et de son armée, a fait de cette affaire une véritable affaire personnelle et politique qu’il a fait peser sur la vie politique pendant une dizaine d’années. Clemenceau aura alors la rancœur tenace contre toutes les personnalités politiques qui ont fait obstacle à la découverte de la vérité.

J’espère ne pas en avoir trop dit, mais l’avantage d’une reconstitution historique, c’est que la fin est déjà, en principe, connue avant de commencer à voir le film. Je n’ai pas d’action dans les films de Polanski mais je recommande avec insistance d’aller voir ce film qui manquait pour une affaire politique d’une telle importance. Je ne doute pas qu’il sera d’ailleurs diffusé dans les lycées comme vecteur pédagogique pour illustrer cette période très trouble et polémique. Quant à Jean Dujardin, il faut vraiment insister, il a été exceptionnel.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 novembre 2019)
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Pour aller plus loin :
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.









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21 novembre 2019 4 21 /11 /novembre /2019 03:31

« J’estime qu’en programmant le film, je ne cautionne pas tous les violeurs de France. » (Annie Thomas, directrice du cinéma Le Trianon à Romainville, AFP, le 20 novembre 2019).


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Je voulais exprimer mon avis sur le film "J’accuse" réalisé par Roman Polanski, présent le 4 novembre 2019 à Paris lors de la présentation du film qui est sorti en France le 13 novembre 2019, et voici que je me suis aperçu qu’il fallait d’abord justifier d’être allé le voir dans une salle de cinéma. Le contexte médiatique est tel que je me suis moi-même posé la question de la pertinence d’aller le voir. La société est vraiment en train de partir en sucette.

Ma question en titre est ambiguë, car elle signifierait : faut-il empêcher les autres de voir un film de Polanski ? Je reformule donc la question : faut-il s’empêcher soi-même d’aller voir des films de Polanski ? C’est donc plus sur le point de morale personnelle que sur des volontés, des velléités de maîtres censeurs de certains apprentis tyrans que je souhaite aborder cette réflexion. Rappelons d’ailleurs pour ceux qui l’auraient oublié que ce fut le Président Valéry Giscard d’Estaing, à peine arrivé à l’Élysée, qui empêcha toute possibilité à l’administration ou au pouvoir politique de censurer une œuvre culturelle. Il était temps et j’espère qu’on lui fera crédit de cette avancée, comme des autres de son septennat un peu oublié.

Je ne suis pas un proche de Roman Polanski, je n’ai aucune vocation à vouloir le défendre et je pense d’ailleurs qu’il est capable de se défendre tout seul. Néanmoins, nous nous trouvons en présence de "ligues", je dis "ligues" à dessein, qui veulent régenter ma propre vie culturelle. Au moins, grâce à elles, ceux qui n’étaient pas au courant de la sortie de ce film (j’en parlerai donc une prochaine fois), au moins, ils le sont aujourd’hui. Publicité, du reste gratuite, et ce n’est assurément pas de la manipulation (je pense que Roman Polanski s’en passerait volontiers), c’est simplement de la bêtise de ceux qui contestent à Roman Polanski le droit de tourner un film puis de le diffuser.

Dire que l’œuvre cinématographique de Roman Polanski est très particulière, est enfoncer une porte ouverte. N’ayant pas vu tous ses films, je serai bien incapable d’analyser son œuvre dans son ensemble. Si on me dit que c’est un écorché, je réponds qu’avec la vie qu’il a eue, pas la vie d’adulte, mais la vie d’enfant et d’adolescent, il aurait été difficile de ne pas être écorché. Camille Nevers expliquait d’ailleurs dans "Libération" le 12 novembre 2019 : « C’est bien de Roman Polanski que l’on parle, c’est-à-dire d’un cinéaste dont l’un des motifs essentiels et sujets cinématographiques est précisément la persécution. L’autre étant l’imposture. ».

Il est d’origine juive polonaise, mais il est né le 18 août 1933 à Paris (dans le douzième arrondissement). Il a donc 86 ans, et nul doute que "J’accuse" est probablement l’un de ses derniers films sinon le dernier. Il semblait y tenir depuis longtemps. Pourquoi ? Pour lutter contre l’antisémitisme. L’Affaire Dreyfus est le symbole même de ce qui nuit à la société actuelle : par son traitement surmédiatisé, la polémique avec ses fakes news, ses raccourcis de la pensée, ses rebondissements, allait donner un bon aperçu de ce que les chaînes d’information continue, les réseaux sociaux, l’expression de la pensée avec un nombre de lettres ridicule, etc. donnent aujourd’hui comme noyau du débat public. On pourra même se rassurer en comprenant qu’avant, c’est-à-dire, en 1898, ce n’était pas mieux que maintenant, cent vingt ans plus tard. C’était même pire car le niveau d’instruction et d’information était beaucoup plus faible et donc la manipulation plus aisée.

Écorché, par au moins deux épisodes terribles de sa vie. Si je les évoque, ce n’est ni pour l’excuser, ni pour m’y apitoyer, mais pour porter à la connaissance une vie dès le départ d’écorché vif.

Août 1933, c’était déjà l’Allemagne de Hitler. Trois ans plus tard, est survenu un événement complètement unique (à ma connaissance) : un exil à l’envers. La famille Polanski s’est déplacée dans le mauvaise sens : de Paris à Cracovie ! Résultat, à 6 ans, Roman Polanski a vécu le ghetto de Cracovie. S’il a échappé à la déportation, ce n’était pas le cas de ses parents et de sa demi-sœur. Sa mère enceinte est morte au camp d’Auschwitz (qui n’est pas très éloigné de Cracovie). Son père a survécu du camp de Mauthausen. De 8 à 12 ans, Roman Polanski a vécu dans la clandestinité, ce qui l’a sauvé des camps. Une anecdote placée dans sa page Wikipédia est que dans le ghetto, Polanski a découvert le cinéma (les films des frères Lumière), ce qui lui a donné sa vocation de cinéaste. Sur les murs du cinéma : "Seuls les porcs vont au cinéma". Graffitis prémonitoires ?

Un deuxième fait terrible : alors qu’il était déjà en pleine reconnaissance professionnelle, en son absence (car il était à Londres pour le tournage d’un film), sa femme et égérie Sharon Tate, enceinte de huit mois, fut sauvagement assassinée ainsi que des amis, dans la maison familiale de Los Angeles, le 9 août 1969, par le gourou assassin Charles Manson (mort récemment, il y a deux ans, le 19 novembre 2017). Dépression.

Ces tragédies personnelles ne justifient aucun acte répréhensible qui serait commis de sa part, mais l’homme est forcément torturé par ces tragédies, qui ne le serait pas ? Rencontrée en 1985, Emmanuelle Seigner a épousé Roman Polanski en 1989 et reste à ce jour sa femme, sa troisième femme pour l’état-civil, et elle est également une actrice importante de son dernier film.

Maintenant, venons-en aux scandales. Roman Polanski serait-il un prédateur sexuel ? Je n’en sais rien mais c’est courant dans ce milieu. Cela n’en réduit pas plus sa responsabilité le cas échéant. Le film "J’accuse" est en fait son premier film d’après la campagne MeToo. C’est là la nouveauté : les langues se délient, les bouches s’ouvrent. Les agressions sexuelles, le harcèlement, le viol, la violence physique, sont scandaleux, d’autant plus scandaleux que son auteur est en position dominatrice. Nous sommes dans une transition. Il est temps d’en finir avec l’omerta. Et avec les abus sexuels. Oui. Triple oui.

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Le scandale actuel arrive le 8 novembre 2019 dans "Le Parisien". À cinq jours de la sortie du film. Une femme actuellement sexagénaire, photographe et ancienne mannequin, a alors accusé publiquement Roman Polanski de l’avoir violée lorsqu’elle avait 18 ans, il y a quarante-quatre ans. Elle n’a pas déposé de plainte car les faits sont prescrits depuis longtemps. Le journal aurait fait une enquête qui fait état de témoignages de proches concordants. Roman Polanski a réfuté catégoriquement les faits. C’est parole contre parole. Je ne remets évidemment pas en doute la sincérité et forcément la souffrance de son accusatrice. Mais l’un des principes essentiels de la justice et de la démocratie, c’est la présomption d’innocence. Seul, un tiers, un tiers professionnel, instruit, impartial, à savoir le juge, peut condamner. Moi, simple lecteur des journaux, sur cette affaire, je m’en garderais bien.

Auparavant, mais pas en France (à ma connaissance), d’autres femmes ont accusé Roman Polanski, parfois sous anonymat, de faits d’agression ou de viol. Tous ces faits sont graves, et s’il était coupable de ces faits, Roman Polanski serait le prédateur sexuel qu’elles ont décrit. Je les crois sincères, mais le problème, c’est qu’aucun juge ne l’a condamné… à une exception. Une exception importante.

"L’affaire" date du 10 mars 1977, mais elle est revenue comme un mauvais remake en automne 2009, et à l’époque, les médias, réseaux sociaux, etc. en ont déjà abondamment parlé. On a parlé de viol, de drogue, de violence, et même de pédophilie puisque la victime était une adolescente de 13 ans. Roman Polanski a été condamné par la justice américaine et a fait de la prison pour cette affaire. Il a reconnu officiellement les relations sexuelles illégales sur mineure (il considérait qu’elle était consentante, mais, c’est un autre sujet, comment peut-on concevoir le consentement quand on est encore une gosse, a fortiori avec un adulte qui a une position dominante ?), afin de réfuter le viol, la drogue, la sodomie et d’autres chefs d’inculpation (en tout, il y en avait six, la justice américaine ne fait jamais dans la dentelle).

Il a été condamné à 90 jours de prison, il a été libéré au 43e jour pour conduite exemplaire. Ce fut parce que la justice américaine a rompu son engagement initial que Roman Polanski a préféré fuir les États-Unis le 31 janvier 1978, le juge laissant entendre qu’il pourrait l’enfermer pour une cinquantaine d’années pour les mêmes faits (déjà jugés). Le 27 septembre 2009, Roman Polanski a été arrêté à Zurich par les autorités helvétiques et les États-Unis ont demandé son extradition, finalement refusée par la Suisse le 12 juillet 2010 parce que la justice des États-Unis a refusé d’argumenter sur le sujet.

Entre-temps, Roman Polanski a dédommagé en civil la victime en question qui n’a plus du tout envie d’en parler encore et qui lui a même pardonné : « Ma mésaventure avec Polanski ne m’a pas traumatisée, ni mentalement, ni physiquement. (…) Si je devais choisir entre le viol et revivre ce qui s’est passé après, je choisirais le viol. (…) Je ne souffre pas du syndrome de Stockholm. Je lui ai pardonné pour moi, pas pour lui. Tout le monde veut me voir traumatisée, brisée, mais c’était il y a trente-six ans, maintenant, ça va, merci. Et tant pis si je ne suis pas la victime idéale, celle que veulent voir les médias ou le procureur. » (dans un livre autobiographique sorti en 2013). Lire à ce sujet l’article de la journaliste Emma Brockes du 18 septembre 2013 dans "The Guardian" : "Samantha Geimer on Roman Polanski : We email a little bit".

Précisons de manière générale que même si la victime ménage son bourreau, son agresseur, son violeur, cela n’exonère pas l’agresseur de sa responsabilité pénale et d’en assumer les conséquences (les lois sont édictées au nom de la société, pas au nom des victimes). Pour cette affaire précise, Roman Polanski a donc payé devant la justice américaine au printemps 1977.

Tout ce développement, encore, très simplifié, pour dire que Roman Polanski n’a reconnu que des relations sexuelles illégales (car sur mineure) et qu’il a été condamné et a purgé sa peine pour cela, et ce fut reconnu par la justice américaine. Pour tous les autres faits dont on l’accuse, aussi sincères soient ses accusatrices, et aussi traumatisées soient-elles, aucune justice ne l’a jamais condamné à ce jour, et il a toujours lui-même nié les faits reprochés. On ne peut condamner que si la culpabilité est prouvée. Principe ancien du droit, aussi important que la présomption d’innocence.

Mais soyons clairs, toutes les réflexions sur Roman Polanski sont développées dans les médias comme si toutes les accusations reposaient sur des faits exacts. Ce n’est pas établi, mais considérons cependant, en oubliant la présomption d’innocence, que ce soit quand même le cas. Faut-il pour autant ne pas aller voir un film de Polanski ?

Les médias et belles âmes proposent alors ce débat : faut-il ou pas séparer l’artiste de son art ? L’auteur de son œuvre ? Belle question à inscrire à l’épreuve de philosophie du baccalauréat.

Pour y répondre, on peut d’abord regarder à côté, chez les autres. Du côté "perversions sexuelles" (à la définition libre), on peut se poser ainsi d’autres questions : peut-on encore voir des films de Woody Allen ? Peut-on encore écouter des chansons de Michael Jackson ? Peut-on encore lire des romans (excellents) d’André Gide ? Je pense qu’on peut multiplier les questions. Si l’on élargit le champ de l’abominable, peut-on encore lire Céline ?

Ce qu’il y a de "terrible" pour un auteur, un artiste, surtout s’il est considéré comme abominable, c’est que son œuvre, surtout si elle est considérée comme géniale, peut le dépasser largement dans le temps. Ainsi, c’est sûr que les films de Polanski seront encore vus dans dix, vingt, cinquante ans. Comme ceux de Hitchcock. Certains diront alors, de ce futur lointain, que son auteur était un abominable, d’autres diront qu’on n’en sait rien, mais tout le monde continuera à voir ses films. Dans sa tombe, ou ailleurs, le réalisateur s’en moquera, il ne sera plus.

La seule raison de ne pas voir "J’accuse", ce serait qu’il fasse l’apologie des faits qu’on reproche à son réalisateur. Mais le sujet du film n’a rien à voir, c’est tout à fait différent. Il n’y a (presque) aucune ambiguïté à ce sujet. Et "J’accuse" pourrait même être considéré, dans l’avenir, comme le meilleur film de Polanski, ou le "deuxième meilleur" après "Le Pianiste". Ou le "troisième meilleur" après…

Ah, j’ai inséré "presque" aucune ambiguïté, parce que Roman Polanski voulait faire la promotion de son film en laissant apparaître (de manière assez audacieuse et même particulièrement odieuse) qu’il y aurait un parallèle entre le capitaine Dreyfus, injustement accusé, et le réalisateur Polanski, lui aussi accusé (donc injustement). Et tous les deux Juifs. Donc, heureusement, il a vite abandonné cette argumentation douteuse qui pourrait l’amener loin dans la puanteur. Il y a renoncé sagement. C’était mal venu, même en dehors des accusations actuelles, ne serait que parce que cela aurait été beaucoup trop nombriliste. L’intérêt de ce film, c’est que Polanski a traité d’un sujet qui le dépasse de très loin, qui dépasse sa propre personne. L’affaire a déjà plus de cent vingt ans, quarante de plus que lui.

Tragédie exterminatrice dans ses jeunes années, peine purgée pour la seule condamnation et présomption d’innocence pour les autres accusations, séparation de l’œuvre et de son auteur, film qui ne fait pas l’apologie du sexisme ou de la prédation sexuelle de quelque forme que ce soit, et voici mon cinquième point, qui constitue ma seule argumentation valable pour ne pas m’être empêché d’aller voir le dernier film de Polanski. Je regrette qu’il soit rarement évoqué alors que pour moi, au-delà de toutes les autres polémiques (et je conçois que les accusations contre Roman Polanski soient porteuses de scandales et de polémiques car dans tous les cas, il y a des accusatrices qui souffrent, les sincères et même les éventuelles non sincères), c’est le seul argument valable.

Ces "ligues" qui "valent" à peine mieux que les commandos intégristes qui s’en prenaient aux diffusions du film "La Dernière Tentation du Christ" de Martin Scorsese (sorti en France le 28 septembre 1988), j’écris "à peine" car à ma connaissance, il n’y a pas de violence au contraire du film de Scorsese dont la projection a été la cause de trois attentats en France, ces "ligues" pensent ou raisonnent comme si Roman Polanski était un écrivain, seul face à sa page blanche qu’il a remplie, ou même un peintre face à sa toile à peindre, ou encore un compositeur face à sa partition vierge à mettre en musique.

Mais s’il y a un art qui est un travail d’équipe, c’est bien le cinéma. Si le budget a été important pour "J’accuse" (22 millions d’euros, semble-t-il ), c’est parce que le projet a employé des centaines de personnes, des acteurs, mais aussi plein de techniciens, costumiers, décoristes, etc. On peut avoir la liste des collaborateurs dans la fameuse base Imdb (Internal Movie Database). J’ai eu la flemme de compter le nombre de personnes impliquée, mais c’est déjà une PME assez importante. Vouloir réduire le film "J’accuse" à un seul auteur, Roman Polanski, et le boycotter, alors que des centaines de personnes ont travaillé et même ont bien travaillé, pour ce film, ce serait comme refuser de payer les salaires d’une PME de plusieurs centaines de personnes qui ont fait un boulot excellent, parce que leur patron serait accusé de viol. Serait-ce juste ?

À ce jour, trois projections de "J’accuse" ont dû être annulées ou ont été fortement perturbées à Paris le 12 novembre 2019 (l’avant-première), à Rennes le 16 novembre 2019 et à Bordeaux le 19 novembre 2019, à la suite de manifestations organisées par des groupes féministes. Le 19 novembre 2019, le président de l’intercommunalité qui rassemble neuf communes de Seine-Saint-Denis autour de Montreuil (le socialiste Gérard Cosme) a voulu (a conseillé aux directeurs des six salles de cinéma concernées de) déprogrammer "J’accuse", avant, le lendemain, de revenir en arrière après la réaction des directeurs de salles.

Ceux-ci ont en effet réagi vivement, avec du réel bon sens, qui sera aussi le mot de la fin. Ainsi, Stéphane Goudet, le directeur du Méliès, à Montreuil, a inscrit sur sa page Facebook le 19 novembre 2019 : « Nous demandons dès à présent à nos élus la liste des cinéastes dont nous n’aurons plus le droit de programmer les films et la définition de leurs critères (…). Un comité de vérification de la moralité des artistes programmés est-il prévu, puisque la liberté individuelle des spectateurs n’est pas suffisante ? ». Comme je l’ai écrit au début, il faut remonter à 1974 (qurante-cinq ans !) pour retrouver la possibilité par le pouvoir politique de censurer une œuvre.

Par les temps qui courent, le bon sens est rarement partagé par les excités des réseaux sociaux. Alors, chapeau pour votre sagesse, les directeurs des salles de ce territoire ! Quant aux "gens", la question ne se pose pas : les salles ne désemplissent depuis une semaine (avec 501 228 entrées pour la première semaine d'exploitation, le meilleur démarrage de la carrière de Roman Polanski, selon CBO Box Office)…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 novembre 2019)
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Pour aller plus loin :
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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