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21 juillet 2020 2 21 /07 /juillet /2020 03:31

« Mais j’observe que les rideaux sont tirés. Il semble flotter, soudain, dans le trop-plein de sa mémoire si vive. Cet immortel est-il en train de comprendre qu’il va, contre toute évidence, devoir finir par s’en aller ? » (Bernard-Henri Lévy, le 20 février 2020 dans "L’Obs").




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L’éditorialiste politique Jean Daniel, fondateur et long patron du "Nouvel Observateur" aurait eu 100 ans ce mardi 21 juillet 2020. Il aurait pu les avoir, il les a presque eus, car il s’est éteint il y a cinq mois, le 19 février 2020. Il n’a pas vécu l’un des événements mondiaux et nationaux les plus marquants du siècle, voire de plusieurs siècles, assurément, la pandémie de coronavirus, le confinement, l’extrême crise économique, celle d’une récession historique qui dépasse tous les records vers le bas : décroissance, chômage, déficit, endettement… et surmortalité due au covid-19 (612 000 décès à ce jour, loin encore d’être à sa fin). Une tragédie collective qui fait réfléchir, qui fait changer… ou pas. Personne n’aura le loisir de savoir ce que Jean Daniel en aurait pensé.

Une disparition est le moment où ceux qui ont admiré une personne en profitent pour mieux formuler leur admiration. C’est souvent dommage car la personne aurait sans doute mérité de les écouter. Mais le grand âge suffit parfois à ces formulations d’admiration, et alors, la personne admirée en profite, voire rectifie s’il y a lieu.

Ainsi, Jean Daniel a été "célébré" par ses amis pour ses 90 ans, cela s’est passé le 28 septembre 2010 (ils avaient un peu de retard) et étaient présents notamment Michel Rocard et Stéphane Hessel, qui ont quitté ce monde bien plus vite que le célébré.

Je prends l’occasion du centenaire de la naissance de Jean Daniel pour proposer quelques extraits de ces "formulations d’admiration", des admirateurs au nombre de cinq, très différents, Pierre Desproges, Bernard-Henri Lévy, Serge Raffy, Hubert Védrine et Emmanuel Macron. D’ailleurs, petite devinette : cherchez, parmi ces cinq noms, l’intrus.

Je donne immédiatement la réponse, il s’agit bien sûr de Pierre Desproges. Cet homme qui manque tant à l’humour français d’aujourd’hui était un homme tendre, ce qui peut étonner ses nouveaux lecteurs tant il a pu dire des vacheries au kilomètre, mais selon le vieil adage "qui aime bien châtie bien", l’homme tendre châtiait excellemment et avec virtuosité. Je commence donc par lui.


Pierre Desproges (19 décembre 1982 sur France Inter)

Les saltimbanques aiment bien reprendre quelques arrêts sur image sans approfondir, reformuler des premières impressions, juste pour que leurs lecteurs ou auditeurs puissent s’identifier à elles. C’était le cas de Pierre Desproges pour Jean Daniel. Cela s’est passé au fameux "Tribunal des flagrants délires" qui étaient diffusés en direct, sans filet, tous les jours de la semaine, le matin, sur France Inter.

Lors du "procès" du 19 décembre 1982, le prévenu était une prévenue, l’auteure de bandes dessinées Claire Bretécher. Le réquisitoire de Pierre Desproges servait à mitrailler à vue sur tout ce qui pouvait ressembler au PAF (paysage audiovisuel français), et s’adressant à Claire Bretécher, il ne pouvait qu’évoquer l’un de ses plus grands amis, Jean Daniel. Pourquoi l’aurait-il épargné ?

Il l’a décrit comme un homme à la gravité dans le regard : « Vous avez prostitué votre feutre et trahi notre noble cause bourgeoise en allant dessiner dans "Le Nouvel Observateur", le journal de machin… comment s’appelle-t-il déjà, le faire-part pensant ? Jean Daniel ! Mon Dieu, comme cet homme est peu primesautier ! ».

Puis Desproges a évoqué la victoire de la gauche, en se trompant faussement sur l’année : « Le soir du 10 mai 80 et quelques, quand la populace a cru que c’était la Révolution, il a essayé de chanter "on a gagné" avec les autres : on aurait dit un moine anémié psalmodiant un chant grégorien aux obsèques de Léon Blum. ». Gravité et exigence qui ne semblent pas synonymes, aux yeux de l’humoriste, de légèreté et franche rigolade.

Et, sombrant dans la loufoquerie totale, il a terminé sur Jean Daniel ainsi : « La dernière fois que je l’ai vu (il me semble, si ma mémoire est bonne, que c’était dans une partouze à Neuilly), il s’est approché de moi, et bien qu’il fût alors tout nu avec un caleçon sur la tête et un confetti sur le nez, j’ai vraiment cru lire sur son visage qu’il allait m’annoncer que l’ensemble de ma famille venait d’être décimée dans un accident d’automobile. ».

Puisqu’on est dans "la dernière fois que je l’ai vu", reprenons du sérieux et allons voir…


Bernard-Henri Lévy (20 février 2020 dans "L’Obs")

Le "nouveau" philosophe a vu pour la première fois le "vieux" journaliste (pas si vieux à l’époque) en 1969. Une relation très particulière s’est tissée au fil des décennies entre les deux hommes : BHL considérait Jean Daniel comme le jumeau …de son père, né au même moment quasiment au même lieu, même exigence, même démarche intellectuelle. Et, en juillet 1961, hospitalisé au même moment dans des chambres mitoyennes : « À force de l’épier et d’observer le défilé incessant de ses visiteurs, j’arrivai à la conclusion qu’un journaliste est un monsieur au chevet de qui se pressent des ministres, des aventuriers, un futur Président de la République, des Prix Nobel de Littérature, des actrices, et des acteurs, ainsi que, last but not least, un ballet de jolies femmes soucieuses. ».

La dernière fois que BHL a vu Jean Daniel faire une apparition publique : « Je me souviens de lui aux obsèques de notre amie Florence Malraux. C’est l’une de ses dernières apparitions. Il est très pâle. Très fragile. Il a un plaid sur les épaules. Son pas est incertain. Mais il est là. Extraordinairement concentré. Il n’aurait manqué pour rien au monde ce rendez-vous de la mort et de la vie. ».

La dernière fois que BLH a vu Jean Daniel (tout court) : « Je me souviens de notre dernier rendez-vous, cet après-midi d’hiver, il y a quelques semaines, chez lui : il se tient droit dans son fauteuil et a retrouvé sa carrure de lutteur ; la pensée est claire ; il a des projets d’édito ; (…) il est moqueur ; fait des reproches ; revient sur des malentendus anciens qu’il feint de dénouer ; (…) murmure que le pire, dans la mort, serait de ne plus être là pour veiller sur Michèle [la femme de Jean Daniel]. ».

Bernard-Henri Lévy a décrit « cet homme si souverain et qui allait devenir l’un de mes professeurs d’énergie et de vie » à coups de témoignages personnels.

L’homme en 1969 : « Je me souviens qu’il était très glorieux. Très prestigieux. Le seul de son espèce à inspirer pareil désir à la promotion la plus intransigeante, la plus sectaire, jamais entrée rue d’Ulm. Et déjà, malgré sa jeunesse, la même voix de gorge, sourde, un peu cendrée, qui semblait s’arracher à l’on ne sait quelle douleur secrète. ».

Son journal, l’histoire de sa vie : « Je me souviens d’un Jean Daniel qui (…) nourrissait le beau projet de faire aussi l’Histoire qu’il commentait. Et je me souviens d’une Histoire qui, bonne fille, lui renvoyait parfois la balle. (…) Je me souviens que tous ses éditos ont toujours été écrits comme s’il avait vu passer, chaque semaine, l’esprit du monde. Mais on avait tort d’ironiser. Car l’esprit de sérieux qui l’animait, la mise en scène de ses doutes et de ses déchirements, sa façon de dire "Nous, l’Observateur", comme s’il parlait d’un parti ou d’un pays, n’ont-ils pas prémuni l’exception française qu’était, en effet, son journal contre ce mal du siècle qu’est l’esprit de dérision ricaneur ? ».

Deux vies, journaliste et écrivain : « Je me souviens de l’art avec lequel lui qui fut, dans sa première vie, ce modèle de journaliste, ce professionnel exemplaire, ce patron, s’inventa une deuxième vie d’intellectuel à part entière, auteur de livres exigeants sur la laïcité et la nation, et puis, en parallèle, une œuvre autobiographique où l’intime le dispute à l’extime, la confidence à l’Histoire. ».


Serge Raffy (20 février 2020 dans "L’Obs")

Probablement la biographie la plus complète parue par "L’Obs" lors de la mort du fondateur de l’hebdo, Serge Raffy aussi voyait l’ambivalence hésitante de Jean Daniel : « D’où vient cette lueur mélancolique dans le regard ? Est-ce parce qu’il fut toute sa vie un écrivain égaré en journalisme et qu’il porte ce regret comme une blessure ? Enseveli sous les honneurs, les prix, les médailles, Jean Daniel (…) a traversé le XXe siècle en côtoyant les plus grands, Kennedy, Castro, De Gaulle, Ben Bella, Mendès France, Mitterrand, Rocard, et tant d’autres. Il murmurait à l’oreille des Présidents, dans la cavalcade effrénée de l’Histoire, mais il n’est jamais vraiment sorti de cette ambiguïté originelle. Celle de l’impossible choix. Écrivain ou journaliste ? Combien de fois a-t-il répété autour de lui qu’il n’avait jamais tranché la question ? Et si ce doute était sa principale force ? Et aussi l’explication du succès d’un titre déjà quinquagénaire. Si le fameux ADN, la singularité, du journal qu’il a fondé, en 1964, "Le Nouvel Observateur du monde", prenait sa source dans l’histoire même de son inventeur et inspirateur ? ».

Dans son article, Serge Raffy a cité Pierre Bénichou, qui fut directeur adjoint puis directeur délégué du "Nouvel Observateur" de 1985 à 2005, qui a survécu à Jean Daniel seulement de quelques semaines (il est mort le 31 mars 2020), pour confirmer cette hésitation existentielle : « C’est sans doute une des clefs de la vie de Jean Daniel. Il aurait pu devenir une jolie plume, auteur de romans bien ficelés, pour ne pas dire plus, mais la politique lui est tombée dessus sans crier gare. Le tourbillon de l’Histoire l’a, si je puis dire, pris par surprise. Il l’a déniaisé, et pas n’importe quand : le 7 octobre 1940. ».

Cette date, c’est celle de l’abrogation du décret Crémieux par le régime de Pétain (statut des Juifs en France depuis 1870) : sous prétexte d’être supposé Juif, Jean Daniel n’était alors plus Français et n’était pas non plus Algérien (il faisait alors ses études à Alger et l’université l’expulsa). Le début d’un engagement politique qui l’a amené dans la Résistance.

Serge Raffy a reproduit le manifeste que le futur journaliste avait rédigé et signé : « Nous, jeunes étudiants juifs, nous nous sommes donnés tout entiers à la vie française, notre langue est la langue française, nos maîtres, les maîtres de l’université française. Que l’on songe au désarroi qui serait le nôtre, le jour où l’on voudrait nous interdire la seule culture qui nous soit accessible. Nous ne pourrions même pas nous replier sur un passé juif, sur des traditions juives que nous avons perdues de notre propre mouvement et parce que le gouvernement de la France nous y invitait. Nous serions comme dépouillés de biens et richesses, qu’on nous avait implicitement promis. ». Le débat sur l’identité nationale de 2010, il l’avait initié dès 1940 !

Après la guerre et une expérience peu heureuse au sommet du pouvoir, comme conseiller du Président du Gouvernement provisoire Félix Gouin rapidement emporté par un scandale financier, à la tête d’un petit journal ("Caliban"), Jean Daniel a voulu réunir de prestigieuses signatures, ce qui en a fait un grand ami du grand Albert Camus : « [Le nouveau patron de presse] cherche à s’entourer de tous les intellectuels de la place de Paris. Son argumentaire pour les attirer dans ses filets : esprit critique, attention, réflexion, lucidité. Et ils viennent tous, conquis par le charme provincial et la délicatesse de ce débutant en journalisme : Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Emmanuel Mounier, Jean-Marie Domenach, Claude Bourdet, et bien d’autres. Cet aréopage d’intellectuels, sous l’impulsion de Camus, cherche à sortir des griffes idéologiques du PCF, tout-puissant dans le monde de l’université et des belles lettres. ». Malgré l’aide financière de Louis Joxe et René Pleven, "Caliban" a finalement fait faillite.

Serge Raffy a raconté ensuite le passage à vide dans la carrière de Jean Daniel, le chômage, et son emploi dans une agence de presse : « Il en profite pour tenter d’écrire des romans, mais l’isolement l’épouvante. Il n’a pas l’âme d’un moine cistercien. Il a besoin d’être au cœur de l’Histoire en mouvement. Au cœur de l’Histoire ou en lisière ? ». Après son premier roman ("L’Erreur", sorti en 1953 chez Gallimard) : « La critique annonce la naissance d’un écrivain. À tort, car la politique, ce diable souriant, va encore le rattraper. ».

Après Albert Camus, une autre personnalité déterminante que Jean Daniel a beaucoup admirée, Pierre Mendès France, rencontré à "L’Express" où il travailla avant "Le Nouvel Observateur". Une communauté de vue sur la guerre d’Algérie : Pierre Mendès France voulait négocier, Guy Mollet, alors Président du Conseil, était pour la répression. Un autre aussi était pour la répression, François Mitterrand : « Partisan d’une ligne dure, très répressive, le futur patron du PS d’Épinay refuse de nombreuses demandes de grâce d’insurgés condamnés à mort. Quarante-cinq Algériens seront guillotinés sous son mandat [de Ministre de la Justice]. Cette tache sur le parcours de celui qui accédera au pouvoir vingt-cinq ans plus tard ne s’est jamais effacée dans la mémoire du journaliste de "L’Express". ».

Serge Raffy a évoqué un autre aspect de la vie très riche de Jean Daniel, en novembre 1963 : « Surprise : à la Maison-Blanche, John Kennedy lui propose de jouer les messagers de paix auprès du leader cubain. JFK, après la crise des missiles, ne veut plus revivre un conflit qui a failli tourner au cauchemar nucléaire. JFK cherche un émissaire qui n’implique pas directement son administration. Le journaliste français est tout indiqué pour cette mission. Jean Daniel part donc à Cuba rencontrer le Lider Maximo. Le 22 novembre 1963, il déjeune sur la plage de Varadero en compagnie du Commandante. Alors que les deux hommes dégustent une langouste grillée, ils apprennent l’attentat de Dallas. Jean Daniel se retrouve brutalement acteur de l’Histoire. La presse américaine lui consacre de longs articles. ». Son propre journal est resté indifférent.

Après la réorientation plus centriste et moins mendésiste de "L’Express" par son directeur JJSS, Jean Daniel le quitta et s’engagea dans l’aventure du "Nouvel Observateur" avec des parrains financier (l’industriel Claude Perdriel), littéraire (Jean-Paul Sartre), et politiques (Pierre Mendès France et François de Grossouvre, homme à tout faire de François Mitterrand). Le premier numéro est sorti le 19 novembre 1964 (« Il nous faut réapprendre le monde ! »), un an avant l’élection présidentielle de 1965, la première au suffrage universel direct.

Serge Raffy a cité l’auteure d’une "remarquable" biographie, Corinne Renou-Nativel (éditions du Rocher) pour expliquer le cocktail gagnant du journal naissant : « En fait, on retrouve ses intuitions dans les grands principes de l’hebdomadaire. Mêler littérature et journalisme. Introduire la subjectivité de l’individu au service de la compréhension du monde. Les faits, oui, mais avec l’élégance et l’analyse. Pour réussir ce tour de force, Perdriel et Daniel savaient qu’il leur fallait recruter les meilleurs journalistes, des stylistes qui aiment l’info, des oiseaux rares. En fait, ce duo a traqué les talents pendant cinquante ans, au seul profit de cet objet de presse curieux qu’est "Le Nouvel Observateur". ».

Les soutiens aux élections présidentielles étaient souvent assez flous : mendésiste, Jean Daniel a soutenu de mauvaise grâce François Mitterrand en 1965 : « Il le fait du bout des lèvres. Mitterrand n’oubliera jamais cette réticence à son égard. ». Après 1974 (Claude Perdriel s’était beaucoup engagé aux côtés de François Mitterrand) : « De son côté, Jean Daniel se rapproche de l’étoile montante de la "deuxième gauche", le fils spirituel de Mendès France, Michel Rocard. ». Après la victoire socialiste de 1981 : « Jean Daniel fait partie des visiteurs du soir de l’Élysée, mais il n’aura jamais la confiance de son hôte. Le contentieux est trop ancien et trop à vif. ».

Loin des honneurs : « Le Président [Mitterrand], après son élection, lui aurait proposé un poste d’ambassadeur en Tunisie, puis au Burkina Faso, puis la direction du Centre Georges-Pompidou. Il aurait pu intriguer pour obtenir le Ministère de la Culture ou entrer à l’Académie française, sans doute la plus belle des consécrations pour l’amoureux de la langue française qu’il est. Mais aucune sirène n’a pu l’éloigner de sa famille, de son enfant de papier, ce "Nouvel Observateur". ».

Trop proche du pouvoir dans les années 1980, les ventes de l’hebdomadaire ont chuté, ce qui a fait réagir le propriétaire, Claude Perdriel : « Un conflit larvé s’engage, à fleurets mouchetés. Entre Claude, l’homme des chiffres, et Jean, celui des lettres, la partie, au fil des années, va se durcir. Elle va épuiser de nombreux directeurs de rédaction , Franz-Olivier Giesbert, Laurent Joffrin, Bernard Guetta, Guillaume Malaurie, tous tombés au champ d’honneur, tous tiraillés entre deux loyautés irréconciliables. ».


Hubert Védrine (2011)

Ancien Secrétaire Général de l’Élysée et ancien (long) Ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine fait figure d’exception dans la classe politique : aux confins des ambitions éditoriales et des occasions politiques, l’homme avait même envisagé sa propre candidature à l’élection présidentielle il y a quelque temps (il avait même réservé des noms de domaine au cas où). Son dernier livre porte sur l’écologie et il faisait ainsi partie des hommes cités pour occuper le Ministère de la Transition écologique lors de la nomination du gouvernement de Jean Castex.

En 2011, on avait demandé à Hubert Védrine d’écrire sur Jean Daniel. Pressé notamment par Jean Lacouture, il s’est exécuté : « Je pense que les idées de Jean Daniel, sa philosophie de vie et de son métier, son sens de l’amitié choisie, sa façon d’être à la fois un intellectuel, un grand journaliste et un véritable écrivain, me paraissent d’autant plus précieux que la société dans laquelle nous vivons leur tourne le dos, cesse de les comprendre et de s’en inspirer, s’en détache. Il est arrivé à Jean Daniel d’écrire qu’il se sentait "lentement expulsé du siècle, et donc de l’Histoire en train de se faire". (…) En cet automne 2010, Jean Daniel me dit : "(…) Le rêve intellectuel selon Foucault était de marier le prophète juif, le législateur romain, le sage grec". Il ajoute : "Ce rêve n’est plus possible". ».

Toujours l’ambivalence entre l’écrivain et le journaliste : « [Jean Lacouture] rappelle la définition de Jean Daniel par Régis Debray : "un Benjamin Constant revu par Albert Londres". Réaction de l’intéressé : "On ne peut pas faire un compliment plus élevé". Et d’ailleurs, la seule épitaphe qu’il accepte : "journaliste et écrivain français". La formule définit parfaitement cet homme à la curiosité intacte, toujours en éveil, comme son amour des mots. ».

Hubert Védrine a cité encore Jean Daniel sur Mendès France, en mars 2011 : « Quant à l’art de communiquer, Mendès France se comporte comme un homme acharné à convaincre, là où De Gaulle entend exalter, et là où Mitterrand ne pense qu’à séduire (…). Cet homme [Mendès France] me fascinait, je désirais le servir, écrire et même militer pour lui. ».

L’ancien ministre a rappelé la position toujours constante de Jean Daniel sur le conflit israélo-palestinien : « [En 2008], Jean Daniel rappelle que sa ligne est celle que Pierre Mendès France avait énoncée dès 1970, et dont "il a fait en sorte de ne jamais s’écarter" : "ce que je demande est très simple ; je souhaite de toutes mes forces convaincre les Israéliens que les Palestiniens ont le droit de réclamer pour eux ce qu’Israël a obtenu pour lui". (…) Jean Daniel ne sera pas en paix tant que ce scandale, l’absence d’un État palestinien viable, qui est aussi un abcès de fixation dans la relation Islam-Occident, et, pour les Occidentaux, une absurdité stratégique. Le problème du Proche-Orient est en ce moment insoluble. Il ne faut pas pour autant abandonner le camp de la paix en Israël. ».

La notion de nation, au même titre que la laïcité, travaillait beaucoup Jean Daniel : « Nation, identité et même identité nationale, ce sont pour lui de vrais problèmes qu’il ne faut pas éluder même s’ils sont posés, à l’été 2010, par "des gens antipathiques" avec "de mauvaises arrière-pensées", et que le débat officiel à ce sujet est un "gâchis" alors même qu’il avait jugé "sain" depuis longtemps le principe d’un tel débat. Il faut être "compréhensif" avec les vraies questions, estime-t-il, même mal posées. Irait-il jusqu’à dire avec Jean-Pierre Chevènement que l’identité est ce qui reste quand on a abandonné la souveraineté ? ».

Hubert Védrine a rappelé que Jean Daniel a regretté le "non" au référendum du 29 mai 2005 : « Il va encore plus loin en renversant l’explication communément donnée à la désaffection des peuples pour l’Europe : "C’est cette utopie brandie des États-Unis d’Europe qui maintient les souverainetés dans leurs réflexes les plus tribaux, les plus chauvins et les moins responsables". Et puis, il y a le facteur temps. Jean Daniel rappelle que, selon Péguy, les peuples ne peuvent pas digérer trop vite les changements. "Plus en trente ans qu’en trois cents ans !", se plaignait l’écrivain. C’était en 1910… ».


Emmanuel Macron (discours le 28 février 2020 aux Invalides)

Jean Daniel a reçu les honneurs militaires de la République française par un hommage national du Président de la République Emmanuel Macron dans la cour d‘honneur des Invalides le 28 février 2020.

L’hommage militaire se justifiait pleinement : « Lui à qui le régime de Vichy venait d’enlever la nationalité française, il intégra comme sergent-chef la deuxième division blindée du général Leclerc, participe aux combats de la Libération de Paris. La Croix de guerre qu’il portait parfois à la poitrine tout près du cœur accompagne aujourd’hui son cercueil drapé de bleu, de blanc, de rouge. ».

Le doute et le style : « "Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent". Ces mots d’André Gide, que Jean Daniel considérait comme son professeur de doute, fait la boussole intellectuelle et morale de son existence et de ses engagements. (…) L’éthique et le travail. La foi dans la vérité, la religion du juste, mais par la plume. (…) Avec son style resserré et au fond si stendhalien, sa plume fut un passeport pour entrer dans ce cercle de penseurs, de poètes. Surtout la haute idée qu’il se faisait de la littérature en fit d’emblée l’un des leurs. (…) Lui qui disait de Julien Sorel, le héros du "Rouge et le Noir", qu’il lui avait appris l’orgueil, la vérité et la volonté, n’a jamais cessé de placer la littérature au-dessus de tout. Considérant l’art du récit comme la voie la plus sûre vers la compréhension du monde, le plus court chemin vers l’universel. (…) Le style, une manière d’être au monde, une hygiène de vie même. ».

Journaliste exemplaire : « Ce qui faisait de Jean Daniel un monument, un exemple pour toute une profession, c’était avant tout sa pratique quotidienne du métier, cette façon unique de croiser le métier de journaliste, l’amour des lettres et celui des idées. Jean Daniel journaliste, c’était un engagement total de l’information, un bourreau de travail capable d’assimiler des heures durant une documentation exhaustive sur les sujets qu’il traitait et devenir ainsi plus expert que les spécialistes (…). Il cherchait toujours à faire dialoguer les contraires, à donner droit d’encre et de papier aux points de vue qui n’étaient pas les siens. (…) Jean Daniel journaliste, c’était une exigence. Ne jamais céder aux premiers élans, restituer le contexte autant que le complexe, rendre compte toujours des multiples facettes des faits et des temps. Cette exigence de chaque instant, tout à la fois morale et professionnelle, fit que Jean Daniel se trompa rarement. Et passer en revue ses milliers d’éditoriaux et ses dizaines d’ouvrages est un redoutable exercice d’humilité tant perce la justesse visionnaire des analyses. L’indépendance algérienne, le totalitarisme, la crise écologique, la nation que, contre beaucoup de ses amis, il reconnaissait comme une aspiration légitime des peuples. Jean Daniel sut voir clair dans le brouillard des faits, distinguer l’essentiel dans le flot du superficiel. ».

Enfin, son centenaire : « Jean Daniel, ces dernières semaines, vous évoquiez souvent l’éditorial que vous rêviez d’écrire pour vos 100 ans. Le destin, hélas, ne vous en a pas laissé le temps (…). C’est à nous qu’il revient d’écrire l’éditorial ému de votre adieu. "Vous vivrez", tel pourrait être son titre. (…) Ce pouvoir de porter la plume dans la plaie, les talents que vous avez décelés lui feront franchir ce centenaire que la vie terrestre ne vous a pas offert. Vous vivrez parce que tous ces intellectuels qui, passant fébrilement la porte de votre bureau, ont été un jour bénis par votre murmure tout épiscopal, porteront votre souvenir avec passion et respect. ».


La vie exceptionnelle de Jean Daniel

Ces extraits étaient cinq témoignages de la vie exaltante de Jean Daniel, qui permettent ainsi, par petites touches, de comprendre sa vie intellectuelle et d’engagement. Féru d’André Gide, ami d’Albert Camus, Jean Daniel a côtoyé de très nombreux intellectuels de son siècle, et il serait vain de les citer, certains l’ont déjà été ci-dessous, faut-il en rajouter d’autres, comme Edgar Morin, Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes, Maurice Clavel, Gilles Deleuze, Louis Aragon, Edmond Maire, Mario Soares, François Furet, Mona Ozouf, Françoise Giroud, Michel Tournier, François Nourissier, George Steiner, Milan Kundera, Paul Ricœur, Pierre Nora, Pierre Soulages, Michel Bouquet, etc. ? Sans doute, au risque d’être excessivement réducteur et d’être archi non exhaustif, d’en oublier beaucoup trop.

Pour terminer ce portrait par témoignages, une touche provisoirement finale, je reprendrai trois citations intéressantes proposées Eva Salevid, (ancienne) étudiante de l’Université de Linköping (Suède), dans son mémoire de maîtrise de langue et culture françaises, daté de novembre 2006 et consacré à Jean Daniel et à ses idées européennes.

Première citation de Jean Daniel, lui-même fils d’ouvrier et devenu bourgeois, en 1984 (interviewé par Louis Pinto pour son livre "L’Intelligence en action : Le Nouvel Observateur") : « Pourquoi refuser d’être ce que nous étions : des bourgeois ? Pourquoi ne pas regarder en face le rôle qui nous était imparti : celui de faire évoluer la bourgeoisie et les élites ? ».

Deuxième citation de l’historien Théodore Zeldin en 1983 ("Les Français" chez Fayard) : « Chez lui, l’autorité de l’écriture dissimule le doute. Et c’est parce que les profanes ne discernent pas les incertitudes qui se dissimulent derrière les convictions, sous une prose vigoureuse et brillante, qu’il leur arrive d’être intimidés par les intellectuels français, clé de voûte de l’opiniâtreté. Mais il serait faux de croire qu’ils constituent une classe à part. ».

Troisième citation de Jean Daniel le 23 septembre 2004 dans "Le Nouvel Observateur" : « Dominique de Villepin, dans "Le Requiem et la Mouette" [chez Plon] ne recule devant rien (…). Notre poète diplomate est passé de l’exaltation de la grandeur par la France à une célébration de l’universalité grâce à la Révolution française. "Je crois à l’éternité de l’homme né un soir de 1789". Ni Michelet ni Jaurès ne sont allés jusque-là. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le Siècle de Jean Daniel selon Desproges, BHL, Raffy, Védrine et Macron.
Claire Bretécher.
Laurent Joffrin.
Pessimiste émerveillé.
Michel Droit.
Olivier Mazerolle.
Alain Duhamel.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200721-jean-daniel.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-siecle-de-jean-daniel-selon-225866

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/07/20/38439252.html




 

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17 juillet 2020 5 17 /07 /juillet /2020 10:16

« Le flot qui l’apporta recule ensorcelé, dérouté par un type de monstre antitraditionnel, né d’un mariage entre ce qui s’explique : le savoir, et ce qui ne s’explique pas : l’auréole. » (Jean Cocteau, à propos de Zizi Jeanmaire, cité par www.roland-petit.fr).


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Malgré l’âge très avancé, elle est restée la belle et jeune femme élancée qu’elle a toujours été. Actrice, chanteuse, meneuse de revue de cabaret, elle a surtout été une danseuse étoile de ballet. Zizi Jeanmaire fête ce lundi 29 avril 2019 son 95e anniversaire (elle est née à Paris). Le 10 juillet 2011, elle fut effondrée par la mort du chorégraphe Roland Petit, né trois mois avant elle et victime d’une leucémie foudroyante, qui fut son mari et son complice professionnel et artistique de toujours.

Elle a connu Roland Petit dès novembre 1933, à l’âge de 9 ans, quand ils étaient ensemble à l’École de danse de l’Opéra de Paris. Après sept années d’études et d’entraînement, elle fut recrutée en novembre 1940 par le Ballet de l’Opéra de Paris (comme Roland Petit) et suivit en même temps des cours à la Salle Pleyel. Mais Zizi Jeanmaire et Roland Petit démissionnèrent de l’Opéra de Paris dès 1944.

Roland Petit a quitté la danse très tôt pour se consacrer à la chorégraphie. Il a créé les "Ballets des Champs-Élysées" en 1945 (grâce à l’aide financière de son père), puis les "Ballets de Paris Roland Petit" en 1948 au Théâtre Marigny et Zizi Jeanmaire fut sa danseuse étoile. Le couple s’est marié en 1954 et a eu une fille (Valentine qui devient écrivaine). Roland Petit a été un chorégraphe majeur, auteur de près de 200 chorégraphies entre 1942 à 2008, collaborant avec de nombreux artistes de mondes différents, tant Niki de Saint Phalle, Bernard Buffet, Max Ernst, Vasarely, César, que Serge Gainsbourg, Yves Saint-Laurent, Jean Vilar, etc., reprenant de très nombreuses œuvres, de Raymond Queneau, de Georges Bizet, etc. et faisant jouer de nombreux grands danseurs, comme Leslie Caron, Fred Astaire, etc.

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Zizi Jeanmaire fut sa muse mais parfois, son Arlésienne, car elle a eu une carrière qui s’est parfois écartée de la danse. Roland Petit lui a donné le rôle de Carmen dans son ballet créé en février 1949 au Princess Theater de Londres, qui s’est joué partout dans le monde (notamment pendant douze semaines au Théâtre de Marigny de Paris à partir de juin 1949, puis pendant sept mois au Winter Garden de New York, ce qui, à l’époque, fut un record de durée). Le couple est revenu en France en septembre 1950 après s’être produit dans les grandes villes nord-américaines. Zizi Jeanmaire fut alors "La Croqueuse de diamants" de Roland Petit (et de Raymond Queneau), d’abord au Théâtre de Marigny, puis à Broadway à New York et en tournée américaine.

Les États-Unis furent pour celle qui n’était encore que Renée Marcelle Jeanmaire une découverte, et un producteur l’a recrutée pour en faire une actrice dans un film musical qui est sorti le 25 novembre 1952 ("Hans Christian Andersen et la Danseuse") auquel Roland Petit participa pour la chorégraphie. Zizi Jeanmaire toucha ainsi au cinéma pendant les années 1950, jouant dans six films, et aussi au théâtre dans quatre pièces (dont une de Feydeau, avec le rôle de la môme crevette dans "La Dame de chez Maxim"). En particulier, elle a joué en 1959 dans l’opérette de Marcel Aymé "Patron", mise en scène par Roland Petit avec de la musique de Guy Béart et des décors et costumes de Bernard Buffet.

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En 1953, alors qu’elle devenait actrice, ce fut une courte période de distanciation avec Roland Petit (elle quitta les Ballets de Paris). Elle retourna à Broadway pour créer la comédie musicale "The Girl in Pink Tights", puis travailla à Hollywood où elle recroisa Roland Petit avec qui elle renoua après deux ans de séparation.

De retour en France après cette "expérience américaine", le couple se maria et eut une fille. Ils repartirent à Hollywood en 1955 pour participer à une reprise très novatrice de la comédie musicale "Anything Goes", qui est sortie le 13 avril 1956. Zizi Jeanmaire joua aussi dans le film musical "Folies Bergères" (sorti le 9 janvier 1957), réalisé par Henri Decoin, où elle avait le premier rôle avec pour partenaire Eddie Constantine (le réalisateur Yves Robert joua aussi dans ce film, ainsi que Pierre Mondy et Jacques Morel).

Roland Petit créa des revues avec Zizi Jeanmaire dans le premier rôle, "La Revue des Ballets de Paris" au Théâtre de Paris en 1956, puis "La Revue de l’Alhambra" en 1961 (l’Alhambra était une salle de spectacle du 11e arrondissement de Paris qui a été détruite quelques années plus tard). Ce fut à l’Alhambra que Zizi Jeanmaire est devenue la star célèbre du music-hall avec le spectacle "Mon truc en plumes" auquel participa le couturier Yves Saint Laurent pour la confection des costumes. En décembre 1971, elle fut la star de la revue "Zizi je t’aime" au Casino de Paris en collaboration avec Guy Béart, Jean Ferrat, Serge Gainsbourg, Michel Legrand, Yves Saint Laurent, Vasarely, César, etc. Elle tourna pour la télévision "Le Jeune Homme et la mort" aux côtés de Rudolf Noureev en décembre 1966.

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En 1975, Roland Petit et Zizi Jeanmaire ont dû fermer "Les Ballets de Paris Roland Petit" en raison d’une mauvaise gestion (grand succès mais dettes fiscales), si bien qu’ils collaborèrent avec l’Opéra de Paris pour "La Symphonie fantastique" en mars 1975. Parallèlement, dès 1972, Gaston Defferre, l’indéboulonnable maire de Marseille, leur offrit de créer "Le Ballet National de Marseille Roland Petit" qui leur a fait jouer de nombreuses chorégraphies dans le monde entier jusqu’en 1998.

Pendant une quarantaine d’années, Zizi Jeanmaire fut la meneuse de revue tout en étant également la chanteuse à succès, se produisant dans des salles mythiques : au Casino de Paris, à Bobino, et elle fit même une tournée à partir d’octobre 1994, commençant par le Zénith de Marseille et se terminant par le Zénith de Paris en octobre 1995 (elle avait déjà plus de 70 ans). En novembre 2000, elle chanta selon un spectacle de Roland Petit à l’Opéra de la Bastille, à Paris. Les textes de ses chansons sont notamment de Raymond Queneau, Jacques Prévert, Marcel Aymé, Serge Gainsbourg (dont la fameuse "Élisa" reprise par Jane Birkin, puis par Vanessa Paradis au cinéma, et aussi "À poils ou à plumes"), Jean-Jacques Debout, Roger Dumas, etc. ainsi que Valentine Petit, leur fille. Pour son livre-disque "La Liberté est une fleur" (sorti en 2003), elle collabora aussi avec Michel Legrand pour la musique. Par ailleurs, elle donna des cours de danse à l’École nationale supérieure de danse de Marseille créée par Roland Petit.

La dernière apparition de Zizi Jeanmaire sur scène fut en novembre 2000 (à l’Opéra de la Bastille), elle avait alors plus de 76 ans. Par la suite, elle ne resta pas inactive puisque pendant les années 2000, elle a sorti plusieurs CD et en novembre 2008, un livre (ses mémoires), "Et le souvenir que je garde au cœur" (éd. Ariane).

Officière de la Légion d’honneur le 20 mars 1993, elle a été faite, en même temps que Roland Petit, commandeure de l’ordre national du Mérite le 14 mai 1997. Comme petit signe insolite de la grande complicité entre Zizi Jeanmaire et Roland Petit, le site Internet officiel de Zizi Jeanmaire est à l’adresse de celui de Roland Petit.

Zizi Jeanmaire fut l’amie des artistes et des écrivains (Boris Vian l’appelait "ma chérie" et se considérait comme "son pote"). Parmi les citations proposées par le site Internet que je viens d’évoquer, j’en garde sept, dont celle de Jean Cocteau donnée en début d’article.

Yves Saint Laurent (couturier) : « Mademoiselle Jeanmaire brille. C’est le privilège des reines du Music-Hall : le seul dessin de leur silhouette réussit à provoquer l’incendie de la salle, le mirage, le rêve. ».

André Velter (écrivain) : « Un trésor de petit nom, des merveilles de jambes sans fin et du feu de déesse qui danse sa vie. ».

Michel Tournier (écrivain) : « Zizi est comme l’acier : inoxydable. ».

Louis Aragon (écrivain) : « Sans elle, Paris ne serait pas Paris. ».

Edmonde Charles-Roux (écrivaine et femme de Gaston Defferre) : « Si l’on me demandait ce que je connais de plus parisien en matière de séduction, je dirais Zizi, ses jambes, sa voix, ses bras, ses mains, son corps, ses chevilles, sa façon de bouger. Elle est ce qui dure, elle est le style. ».

Louise de Vilmorin (écrivaine) : « Surtout, ne la croyez pas capable de faire la pluie et le beau temps ! Oh non ! Elle ne fait que le beau temps : c’est sa spécialité ! ».

Qu’elle puisse vivre avec grand beau temps les années qui lui restent avec la meilleure santé possible. Tous mes hommages et bon anniversaire, Madame la Commandeure !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Site officiel de Zizi Jeanmaire.
Zizi Jeanmaire.
Jacques Brel.
Charles Aznavour.
Maurice Chevalier.
Karl Lagerfeld.
Pierre Cardin.
Yves Saint Laurent.
Pierre Bergé.

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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 03:57

« Aussitôt, joignant le geste à la parole, saisissant son rejeton par le bras et le faisant pivoter devant lui, il lui imprima sur le bas du dos, avec ses sabots noirs de purin, quelques cachets de garantie qui, pensait-il, le guériraient pendant quelque temps du désir et de la manie de chiper des boutons dans le "catrignot" de sa mère. » (Louis Pergaud, "La Guerre des boutons", 1912).


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Ce vendredi 19 juin 2020, c’est le centenaire du réalisateur français Yves Robert. Mort subitement le 10 mai 2002 à Paris, mari de Danièle Delorme pendant presque un demi-siècle, il a été plus souvent acteur au cinéma et comédien au théâtre que réalisateur, avec son physique assez caractéristique. Il englobait beaucoup de "fonctions" cinématographiques puisqu’il a aussi souvent été son scénariste et son producteur. Mais c’est bien au réalisateur Yves Robert que je veux m’intéresser ici car il me semble que, comme quelques autres de son époque, il est très représentatif du cinéma français des années 1960, 1970 et 1980, surtout des comédies françaises avec des dialogues très marquants et des acteurs particulièrement vivants.

C’est donc ce petit tour que je propose ici, un choix pas forcément arbitraire mais assurément subjectif de ses films qui m’ont marqué.

Et le premier, bien sûr, c’est son adaptation du fameux livre de Louis Pergaud, "La Guerre des boutons", sortie le 18 avril 1962 avec notamment Jacques Dufilho, Michel Galabru, Jean Richard, etc., mais ce sont les enfants qui ont fait toute la richesse du film. La prestation de Martin Lartigue (en Petit Gibus), petit-fils du célèbre photographe Jacques-Henri Lartigue, a été assez exceptionnelle avec son mémorable : « Si j’aurais su, j’aurais pô v’nu ! » (le frère aussi a joué dans le film, ainsi que le fils d’Yves Robert, Jean-Denis). L’idée de représenter les mômes nus, pour éviter de se faire "chiper" les boutons a été assez osée (cela explique pourquoi le film n’a pas été diffusé aux États-Unis) et on peut assurément affirmer que les scènes en question ne pourraient plus passer la convenance sociétale de nos jours.

Au-delà de l’œuvre d’origine, le film est en partie autobiographique avec du vécu du réalisateur lorsqu’il était lui-même gamin. C’était le meilleur moyen de rendre vivante cette époque (dans le même style que "Le Petit Nicolas" de Goscinny et Sempé). On ne parle jamais mieux que de ce qu’on a vécu soi-même.

Comme dans d’autres films (la série Pagnol par exemple), Yves Robert plonge le spectateur dans une époque révolue qu’on pourrait peut-être regretter pour se dire, pour les plus anciens, que "c’était le bon vieux temps", mais est-ce si sûr ? Ce n’est pas le sujet, le sujet, c’est finalement une chronique sociale et un témoignage précieux du temps qui passe, mieux qu’une photographie figée, et parfois, plus parlant qu’une description littéraire.

L’œuvre originale (le livre de Louis Pergaud) est tellement passionnante à lire qu’il faut vraiment éviter de regarder le film avant la lecture, car l’intérêt de celle-ci est justement de développer l’imaginaire et, pourquoi pas, de revoir des scènes de sa propre enfance, même si pour certains, elle est beaucoup plus récente, les batailles de Clochemerle version enfants sont finalement courantes dans la vie d’un enfant, même en milieu urbain.

C’est d’ailleurs ce qu’Yves Robert disait lui-même pour présenter son film : « J’ai fait mes "humanités" à la communale. Les bandes et les bagarres, je connais. La lutte des classes, la lutte pour la différence, la lutte pour une vieille et sombre histoire du passé. Il y a toujours eu ça, et il y a encore ça, pas seulement de village en village, mais de trottoir à trottoir… J’ai bien peur qu’aujourd’hui, dans certaines banlieues, "la guerre des boutons" soit plus violente. (…) Je suis un des enfants de cette "guerre" et je crois bien que tout le monde s’y retrouve en voyant le film. ». Et ce n’était pas anodin s’il parlait de la "République des enfants" puisqu’ils ont même voté un impôt révolutionnaire (ou pas). Et un gamin qui dit à Lebrac, au détour d’une conversation : « Tu fais honte aux pauvres, Lebrac ! C’est pas républicain, ça ! ».

Ce fut un éclatant succès en salle, le plus grand d’Yves Robert, avec plus de 10 millions d’entrées, ce qui a pu financer la société de production de Danièle Delorme et Yves Robert. C’est un succès qu’on peut justement expliquer par cette identification. Il serait intéressant d’ailleurs de savoir si les "djeunes des banlieues" peuvent aussi s’identifier dans ce film, je crois connaître la réponse mais ce n’est pas le sujet ici. Une explication complémentaire à ce succès, c’est justement de s’être écarté du livre d’origine.

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Je continue mon petit tour, je laisse de côté Petit Gibus devenu Bébert Martin dans "Bébert et l’omnibus" (1963) et quelques autres et je m’arrête à "Alexandre le bienheureux" sorti le 9 février 1968, chronique sociale qui fait en quelque sorte l’apologie de la paresse, ou, du moins, qui fustige les cadences infernales (et il est d’avant mai 68 !). Le personnage principal est Philippe Noiret, agriculteur fatigué qui décide (après la mort de sa femme) de se reposer, ce qui met en émoi tout le village. Au-delà de ce premier premier rôle pour Philippe Noiret, on peut remarquer notamment la très sensuelle Marlène Jobert. La musique a été confiée à Vladimir Cosma qui a souvent collaboré avec Yves Robert (treize fois).

Vient ensuite la série de deux comédies françaises bombardant Pierre Richard dans le rôle de star (Claude Rich et Jean Lefebvre avaient aussi été envisagés) : "Le Grand Blond avec une chaussure noire" sorti le 6 décembre 1972 et "Le retour du Grand Blond" sorti le 18 décembre 1974. Autour du personnage principal, Pierre Richard, musicien pris pour un agent secret, son copain Jean Carmet, la très belle Mireille Darc (cela aurait pu être Anny Duperey), mi-amoureuse mi-allumeuse, et toute la hiérarchie militaire, Jean Rochefort, Michel Duchaussoy, Jean Bouise, Paul Le Person et Bernard Blier (ce dernier seulement dans le premier film, à son grand regret).

Un savant dosage entre parodie de film d’espionnage et comédie absurde. Servant l’excellent jeu des acteurs, un scénario de Francis Veber et une musique essentielle de Victor Cosma. On voit l’importance du duo comique entre Bernard Blier et Pierre Richard. L’absence de Bernard Blier dans "Le retour" est sensible et regrettable car Pierre Richard devient la seule figure comique majeure alors que leur duo tenait bien la route (Bernard Blier aurait voulu prendre part à ce second film mais le scénario le rendait mort). Le premier film se repose sur l’article 9 du code civil qui explique que "chacun a droit au respect de sa vie privée". Il y a une scène cocasse où Jean Carmet se croit fou en voyant chez son ami Pierre Richard des cadavres partout, dans tous les recoins de l’appartement…

Arrive maintenant une nouvelle série très comique, chronique sociale légère, "Un éléphant, ça trompe énormément" sorti le 22 septembre 1976 et "Nous irons tous au paradis" sorti le 9 novembre 1977. Les deux films, scénarisés par Jean-Loup Dabadie (mort récemment, le 24 mai 2020) et mis en musique par Victor Cosma, tiennent sur une bande de quatre potes dont trois sont déjà …hélas au paradis (Guy Bedos récemment, le 28 mai 2020) : Jean Rochefort, Victor Lanoux, Guy Bedos et Claude Brasseur. Chacun vit une situation affective difficile. La "scène culte" de Guy Bedos en train de se disputer avec sa mère possessive Marthe Villalonga est succulente, d’autant plus qu’elle était crédible malgré la très faible différence d’âge (deux ans pour une génération !). Danièle Delorme joue la femme de Jean Rochefort, Anny Duperey sa maîtresse. À la suite d’un enchaînement hasardeux, Jean Rochefort se retrouve près du vide comme un candidat au suicide en haut d’un immeuble, et se fait cueillir par les pompiers (celui qui les alerte est Jean-François Derec).

Gardant le principe d’une narration en off du héros : « N’écoutant que son courage, qui ne lui disait rien, il se garda bien d’intervenir. » (citation de Jules Renard), Yves Robert a gardé son équipe qui fonctionnait bien (Jean-Loup Dabadie au scénario, Victor Cosma à la musique, Jean Rocherfort dans le premier rôle), pour son "Courage fuyons" sorti le 17 octobre 1979. Le film fait vivre le duo Jean Rochefort et Catherine Deneuve. Parmi les personnages secondaires, on peut noter Dominique Lavanant (la femme de Jean Rochefort dans le film), Michel Aumont et Gérard Darmon. C’est encore une chronique sociale qui traverse la crise de mai 68.

Toujours avec Victor Cosma à la musique, Yves Robert a fait deux autres films séries pour l’adaptation d’œuvres autobiographiques de Marcel Pagnol : "La gloire de mon père" sorti le 29 août 1990 et "Le château de ma mère" sorti le 31 octobre 1990 (la même année, donc). J’ai beaucoup aimé ces deux films lors de sa première vision, car on s’installe rapidement dans le contexte de l’auteur (mais je conseille de lire Pagnol avant de regarder ces films). Étrangement, regarder de nouveau ces films ne m’apporte plus de plaisir, peut-être parce que je ne suis pas du coin ?!

J’ai gardé pour la fin (tout en respectant l’ordre chronologique) le film que je considère comme le meilleur d’Yves Robert avec toujours le trio gagnant : Jean-Loup Dabadie au scénario, Victor Cosma à la musique et Jean Rochefort dans le rôle principal, toujours avec la voix narrative : "Le bal des casse-pieds" sorti le 12 février 1992, qui est un petit bijou d’humour et de tendresse. Inutile de dire que le spectateur s’identifie assez facilement au héros dans la détection des emm@rdeurs dans la vie.

Jean Rochefort est un vétérinaire et il se fait la liste de tous les casse-pieds, sa sœur Hélène Vincent toujours après lui, son client, Jean Carmet, possesseur d’un chien puis de deux, de cinq, de toute une flopée de chiens, qui veut absolument l’inviter chez lui (excusez-moi, pas ce jour-là, j’ai un enterrement), et puis enfin, le grand amour arrive avec Miou-Miou. On retrouve aussi la bande qui a fait la réussite de "Un éléphant…", avec Guy Bedos, Claude Brasseur et Victor Lanoux, il faut rajouter aussi Michel Piccoli (un homosexuel), mort récemment (le 12 mai 2020), et Jacques Villeret (ami du héros et présentateur de météo), également Valérie Lemercier, Sandrine Caron, Odette Laure, Véronique Sanson, etc.

Une scène précieuse, quand Miou-Miou et Jean Rochefort se retrouvent dans un bar. Manque de bol, une bande de potes arrive et envahit leur espace, ils ne peuvent plus avoir d’intimité, et petit à petit, ils se mettent à parler comme eux (qui ont la caractéristique de ne pas terminer leurs mots). Mais j’ai oublié de citer aussi Jean Yanne, qui ne fait qu’une furtive apparition mais essentielle, à la fin du film. Les deux amoureux prennent l’avion mais Jean Yann est placé au siège central, les séparant. Dommage pour un voyage d’amoureux. Jean Yann campe son refus de changer les places parce qu’il est dans son bon droit, et il est emm@rdeur jusqu’à la fin, jusqu’aux frites qu’il se permet de chiper à son voisin, vu qu’il ne les finit pas.

Découvreur de talents, Yves Robert l’a été avec Anny Duperey, Pierre Richard, et il a même donné son premier rôle principal à Louis de Funès dans "Ni vu, ni connu" sorti le 23 avril 1958 (aux côtés de Claude Rich et Moustache). Comme le montre "Un éléphant…" et sa suite, Yves Robert n’a jamais mieux réussi que lorsqu’il s’éclatait avec une bande de copains. Ce n’est pas pour rien qu’il a cette inscription sur sa tombe au cimetière du Montparnasse : "Un homme de joie". Ils se sont d’ailleurs presque tous retrouvés là-haut, mais heureusement, ici-bas, il reste les enregistrements vidéos et la possibilité de revoir ses films jusqu’à la fin …des temps.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 juin 2020)
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Pour aller plus loin :
Yves Robert.
Suzanne Flon.
Michel Piccoli.
Jacques François.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/petit-tour-du-cinema-francais-d-225262

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13 juin 2020 6 13 /06 /juin /2020 03:05

« Il faut demander à quelqu’un d’autre. Il faut demander mes qualités et mes défauts à mon entourage. Il n’y a pas de comédienne modeste. Quand on monte sur scène, c’est qu’on pense qu’on mérite d’être regardée. » (25 août 1999, sur France 2).



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La comédienne Suzanne Flon, qui s’est éteinte il y a quinze ans, le 15 juin 2005, dans un hôpital parisien, à l’âge de 87 ans (elle est née le 28 janvier 1918 d’une famille modeste), répondait de sa voix assurée que la comédie était l’histoire de toute sa vie. Encore à 81 ans, elle allait sur les planches, à partir du 31 août 1999, pour une pièce de Marguerite Duras ("L’Amante anglaise"). Elle aurait dû jouer à nouveau à partir du 22 septembre 2005, avec Isabelle Carré, au Théâtre de l’Atelier ("Savannah Bay" de Marguerite Duras). Elle avait aussi rêvé de jouer Racine, rêve non réalisé, un regret, parce qu’elle avait eu la vocation de comédienne en assistant, à l’âge de 14 ans, à une représentation d’une pièce de Racine, "Andromaque", à la Comédie-Française. Autre regret, ne pas avoir joué non plus dans une pièce de Marivaux.

À sa mort, "Libération" a écrit : « Elle s’en est allée avec son infinie délicatesse ourlée de discrétion (…), comme s’excusant pour le dérangement. Car cette grande dame sans tapage avait poussé l’art de la présence jusqu’à l’effacement. Elle entrait sur une scène ou dans un film avec une sorte d’évidence douce. » (Jean-Pierre Thibaudat). "Le Monde" a évoqué, quant à lui, « cette actrice d’une finesse naturelle » : « Il faudrait avoir le doigté d’une brodeuse de perles (…) pour parler e la délicatesse de la comédienne (…). Suzanne Flon a disparu, comme elle aimait à le faire au cours de longues marches solitaires dans la forêt de Fontainebleau, où elle avait une maison. » (Brigitte Salino).

Pour moi, c’était une grand-tante, une grand-tante formidable, telle que je l’ai toujours conçue, à la fois gentille et déterminée, modeste et volontaire. Classique et moderne. Femme d’une finesse mémorable, la voix très reconnaissable, à la fois grave et douce, comme si le spectateur la connaissait depuis toujours. Comme si on pouvait se l’approprier sans pour autant la voler aux autres. Et comme tout membre de sa famille, elle n’avait pas d’âge. Jeune, entre-deux-âges, âgée, elle était pareille à elle-même, jeune de cœur, une spontanéité bridée par une réserve d’une autre époque.

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La "profession" lui a largement donné les honneurs. Elle savait que ce n’était pas l’essentiel, mais cela faisait toujours plaisir d’être honorée de son vivant et de ne pas attendre le cimetière pour ce genre d’émerveillement. Notamment deux Césars et deux Molière (plus trois nominations), qui ne lui sont évidemment pas montés à la tête. Le conseil municipal du Kremlin-Bicêtre, sa ville natale, lui a également fait l’honneur, lors de sa séance du 8 février 2018, de baptiser à son nom l’une de ses nouvelles rues, à l’occasion du centenaire de sa naissance.

Probablement la meilleure appréciation qu’elle a pu entendre, c’était celle de Jean Anouilh, né il y a cent dix ans, dont elle a joué plusieurs pièces (notamment à ses débuts, "Antigone", mise en scène par André Barsacq, en 1944, et aussi "L’Alouette", créée le 14 octobre 1953 avec Michel Bouquet) : « La Flon, comme la Piaf, comme Raimu, c’est n’importe qui sublimé par le talent, c’est pour cela qu’elle est grande. ». L’évocation de la chanteuse Édith Piaf n’était pas anodine, parce que Suzanne Flon a bossé pour elle lorsqu’elle avait une vingtaine d’années pour l’aider administrativement et c’était par son agent que la future comédienne a trouvé ses premiers rôles. Françoise Giroud a fait aussi partie de ces nombreux "prescripteurs culturels" à l’avoir adorée.

Incontestablement, c’était le théâtre qui l’enchantait et l’épanouissait. Et même octogénaire, elle parvenait encore à apprendre ses textes, ce qui, déjà en situation de jeune adulte en pleine santé, n’est pas forcément facile. Mais c’est par le cinéma qu’elle s’est fait connaître, évidemment, car on touche beaucoup plus de personnes, le public des théâtres est peu nombreux par rapport aux salles de cinéma.

Sa "carrière" tant au cinéma qu’au théâtre, est très impressionnante où qualité se déclinait avec quantité. Avec un nombre impressionnant de grands réalisateurs (John Huston, Orson Welles, Claude Autant-Lara, Henri Verneuil, Roger Vadim, Bertrand Blier, Jean Delannoy, Frédéric Rossif, Robert Enrico, Gilles Grangier, Jean-Claude Brialy, Claude Pinoteau, Jean Becker, Pierre Granier-Deferre, Claude Chabrol, etc.). et de grands metteurs en scène (André Barsacq, Jean Anouilh, André Roussin, René Clair, Jean Le Poulain, Pierre Mondy, Roger Planchon, Georges Wilson, François Périer, etc.). Elle a aussi "essayé" la télévision (notamment avec Claude Santelli), une dizaine de productions, dont "Le dialogue des Carmélites" d’après l’œuvre de Georges Bernanos, réalisé par Pierre Cardinal.

De ses nombreuses prestations cinématographiques, on peut citer "Tu ne tueras point" (1961) de Claude Autant-Lara, "Monsieur Klein" (1976) de Joseph Losey (la concierge d’Alain Delon), "L’Été meurtrier" (1983) de Jean Becker (la tante d’Isabelle Adjani), "Effroyables jardins" (2003) de Jean Becker, "La Fleur du mal" (2003) de Claude Chabrol et "Fauteuils d’orchestre" (2006) de Danièle Thompson (la grand-mère de Cécile de France), son dernier film, qu’elle avait fini de tourner une vingtaine de jours avant sa mort.

Je propose ici deux autres films qui l’ont amenée (entre autres) à donner la réplique à Jean Gabin, en tant que son épouse (dans les deux films). Ce n’était peut-être pas facile pour cette discrète de se coltiner un cabotin en chef, parfois un peu usé dans ses vieux airs d’avoir déjà vécu. Suzanne Flon redonnait justement de la vie et de la fraîcheur à ce jeu prévisible de l’ancien héros du "Quai des brumes" (1938) de Marcel Carné et de "La Bête humaine" (1938) de Jean Renoir. Ainsi que deux autres prestations de Suzanne-la-sublime, celle qui rendrait lesbiens les plus misogynes des machistes !


1. Film "Un singe en hiver" d’Henri Verneuil (sorti le 11 mai 1962)






2. Film "Sous le signe du taureau" de Gilles Grangier (sorti le 28 mars 1969)






3. Lecture de Marguerite Yourcenar ("La Veuve Aphrosia") le 4 septembre 1985 sur France Culture






4. Interview du 25 août 1999 sur France 2 (par Claude Sérillon)






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 juin 2020)
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Pour aller plus loin :
Suzanne Flon.
Michel Piccoli.
Jacques François.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200615-suzanne-flon.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/suzanne-flon-la-modestie-et-la-225114

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 12:37

« Si l’on n’épouse pas les questions, les doutes et les délires de la société, pas la peine d’être acteur. » (Michel Piccoli, octobre 2000).


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L’acteur Michel Piccoli est mort le mardi 12 mai 2020, a-t-on appris ce lundi 18 mai 2020. Il avait fêté son 94e anniversaire le vendredi 27 décembre 2019. Quand j’étais petit, sans jamais vraiment le confondre, je ne pouvais pas ne pas l’associer à Piccolo Saxo, dans la proximité des lettres, un conte musical que j’adorais. Mais je ne l’ai jamais confondu car je l’ai vu souvent jouer dans des films. Il fait partie de ces acteurs injustement "vieux" même lorsqu’ils étaient jeunes, un peu à l’instar de Bernard Blier, peut-être la calvitie, ou leurs rôles ? Pourtant, il a eu beaucoup de rôles de séducteur. Mais il n’a jamais eu l’esprit d’une star.

Si l’on regarde la carrière de Michel Piccoli, on ne peut qu’être impressionné par le nombre de films, et rarement des navets, dans lesquels il a joué. Environ 230 films, près de 50 téléfilms, plus de 50 pièces de théâtre, sans compter les films qu’il a réalisés (peu nombreux). Il a beau avoir commencé sa carrière en 1945, à l’âge de 20 ans, cela représente une somme de travail énorme (même si, pour beaucoup de films, il n’était pas le personnage central).

Les plus grands réalisateurs, certains même mythiques, comme Jean Renoir, Luis Bunuel et Alfred Hitchcock, et un visage rassurant, pas forcément le séducteur, mais le frère du séducteur, celui qui montre structure et solidité. L’ami plus que l’amoureux. Je dis en général, évidemment, car au début de sa carrière, il avait des rôles de séducteur. Un visage surtout familier, rarement du "méchant" (même si cela lui arrivait). Une voix grave bien posée qui va avec ses sourcils un tantinet impressionnants. Au Festival d'Avignon en juillet 1995, Michel Piccoli a lu ainsi un texte de Pierre Boulez avec une interprétation d'une œuvre d'Arnold Schoenberg. Ni héros ni anti-héros, une sorte de compagnon de divertissement qui a traversé les âges.

Il a tourné dans de nombreux grands films, j’en cite quelques-uns, "Paris brûle-t-il" de René Clément en 1965 (il joue Edgard Pisani), "Les Demoiselles de Rochefort" de Jacquees Demy en 196, "Belle de jour" de Luis Bunuel en 1966, "L’Étau" d’Alfred Hitchcock en 1969 (dans le rôle du traître dans les services secrets français), "Max et les Ferrailleurs" de Claude Sautet en 1971, "La Grande Bouffe" de Marco Ferreri en 1973, "Le Sucre" de Jacques Rouffio en 1978 (dans le rôle du patron du sucre, mégalo), avec Gérard Depardieu et Jean Carmet, "Péril en la demeure" de Michel Deville en 1984 avec Nicole Garcia, Anémone, Christophe Malavoy et Richard Bohringer, "Milou en mai" de Louis Malle en 1989, "La Belle Noiseuse" de Jacques Rivette en 1991, entouré des deux "belles Noiseuses, Jane Birkin et Emmanuelle Béart, "Le Bal des casse-pieds" d’Yves Robert en 1991, "Le Souper" d’Édouard Molinaro en 1992 (juste la voix de Chateaubriand, dans le dialogue savoureux entre Claude Rich et Claude Brasseur), "Rien sur Robert" de Pascal Bonitzer en 1998, et pour la télévision, une version du roman de Maurice Druon, "Les Grandes Familles", l’adaptation d’Édouard Molinaro (où il joue le rôle principal, Noël Schoudler), avec Pierre Arditi et Roger Hanin, la version "rivale" de celle au cinéma de Denys de La Patellière en 1958 (avec Jean Gabin, Bernard Blier et Pierre Brasseur).

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Malgré ses brillants rôles, Michel Piccoli n’a jamais reçu un César (il fut nommé quatre fois) ni un Molière (nommé deux fois), mais il a obtenu le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes de 1980 pour "Le Saut dans le vide" de Marco Bellocchio en 1980 (rôle principal).

S’il incarne parfaitement une certaine nostalgie des années 1970 et 1980, Michel Piccoli peut aussi naviguer entre les époques et être très en rapport avec les époques les plus récentes. Je voudrais évoquer deux autres films, pas encore cités ci-dessus, que j’adore et dont j’adore l’interprétation de Michel Piccoli et qui donne une idée de l’excellent acteur qu’il est.

Le premier est un film très difficile (je ne le recommande pas aux personnes sensibles, même adultes) : "Sept morts sur ordonnance" de Jacques Rouffio sorti le 3 décembre 1975 : dans une ville de province, un vieux médecin très vénal (Charles Vanel) traumatise le monde médical en employant les meilleurs chirurgiens mais aussi en les rejetant lorsqu’ils ne sont plus au sommet de leurs performances. Deux histoires parallèles sont racontées avec une dizaine d’années de distance, Gérard Depardieu, chirurgien complètement fantasque, marié à Jane Birkin, et, dix ans plus tard, Michel Piccoli, beaucoup plus raisonnable, marié à Marina Vlady, plus raisonnable mais qui, irrésistiblement, semble être attiré par le fond comme Gérard Depardieu, avec toujours Charles Vanel en toile de fond. À ces excellents acteurs, il faut ajouter aussi Michel Auclair, médecin également, dans le rôle du confident plus lâche qu’amical. Michel Piccoli dépeint un personnage qui croit se remettre d’un traumatisme de santé et qui, en fait, est en lente descente vers les enfers, poussé par des âmes peu charitables.

L’autre film est beaucoup plus récent, "Habemus papam" de Nanni Moretti, sorti le 7 septembre 2011, qui, probablement par hasard, a eu la "chance" d’être sorti deux ans avant la "démission" du pape Benoît XVI et l’élection du pape François. L’idée est très originale puisque Michel Piccoli, cardinal, est élu pape, à sa grande stupéfaction. Plongé dans une grande dépression, Michel Piccoli refuse de venir saluer la foule sur le balcon et le conclave n’est donc pas encore clos, les cardinaux ne peuvent donc toujours pas avoir contact avec l’extérieur. Il parvient toutefois à s’échapper dans la ville pour tenter de vivre comme un fidèle ordinaire, et finalement, il retourne parmi les cardinaux pour renoncer à la charge qu’on a voulu lui donner. On y trouve finalement plus d’évocations sur la psychanalyse que sur la religion, et Michel Piccoli est terriblement crédible dans son trouble persistant. Une vision de l’intérieur qui a été très peu partagée au cours des siècles. Même si c’est très réducteur, j’aurais tendance à recommande que, s’il n’y avait qu’un seul film avec Michel Piccoli à regarder, ce serait celui-là.

Je termine ici par une interview intéressante de Michel Piccoli qui date de 1964 (interrogé par Rodolphe-Maurice Arlaud). Il avait alors 38 ans, et il venait de tourner dans le film "De l’amour" de Jean Aurel avec Anna Karina (qui vient de s’éteindre le 14 décembre 2019). Il a parlé aussi du film de Jean-Luc Godard "Le Mépris", avec un rôle qui laisserait rêveur tout comédien, le mari de Brigitte Bardot. Attention, seulement au cinéma ! En fait, quelques années plus tard, Michel Piccoli fut (dans le civil) le mari plutôt de Juliette Gréco, pendant une dizaine d’années…






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 décembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Suzy Delair.
Michel Piccoli.
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 03:42

« Et les Nippons sont cause du soulèvement de la Chine. » (Jacques François alias Jacques de Frémontel, dans "Papy fait de la Résistance" de Jean-Marie Poiré, sorti le 26 octobre 1983).



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Et une contrepèterie de résistant ! C’est dans un film de Jean-Marie Poiré, réalisateur fétiche (depuis "Le Père Noël est une ordure") du comédien Jacques François qui est né à Paris, il y a un siècle, le 16 mai 1920 (journée un peu spéciale pour Jeanne d’Arc). Il est mort aussi à Paris, à l’âge de 83 ans, le 25 novembre 2003, de problèmes respiratoires, mauvaises suites de la canicule de l’été 2003.

Encore un personnage qui avait 20 ans en 1940 ! C’est vrai qu’il n’a pas été résistant dans la vraie vie, le jeune homme était surtout préoccupé par le théâtre et la vie culturelle parisienne (Jean Cocteau, Picasso, Serge Lifar, etc.), mais tout le monde ne peut pas être un héros, je l’avais déjà évoqué ici. Il a quitté son milieu familial (très aisé) en 1941 pour devenir comédien, il a tourné dans son premier film aux côtés de Charles Vanel la même année ("Les affaires sont les affaires"), et ses premières pièces de théâtre, il les a jouées aux côtés de Pierre Fresnay.

Jacques François la regrettait d’ailleurs, sa passivité face à l’histoire (il s’était juste fait hospitaliser par complaisance pour éviter de partir en STO) : « Les vacances d’été à Saint-Tropez ou ailleurs étant devenues impensables [à cause de l’Occupation], j’étais naturellement membre du Racing Club de France où je bronzais en juillet et août. Tout ceci, hélas pour ma sensibilité et mon tact, me paraissait tout à fait normal ! La charmante Olga (…) tâtait discrètement de la Résistance, portant, je crois, ou recevant des lettres ou des manuscrits de pièces ou de romans venant de la zone libre. » (dans ses mémoires). Je reparlerai plus loin d’Olga. Parmi l’un des expéditeurs de ces courriers, René Tavernier (1915-1989), le père du réalisateur Bertrand Tavernier (avec qui il n’a jamais tourné).

Ses parents (un avocat et une jeune Américaine) s’étaient rapidement séparés (en 1925) et son beau-père (un chirurgien de familles princières européennes) a remplacé très avantageusement son père avec qui il a été longtemps en froid (ses mémoires commencent très vachement : « J’ai très tôt espéré être un bâtard de l’Assistance publique, voire de la SPA, et voilà que je n’étais qu’un petit garçon de l’avenue Président-Wilson… » !). Il a été élevé seul, dans des pensionnats (notamment à Fribourg), et passait la plupart de ses vacances en solitaire. Pour l’anecdote, il a été dans la même prépa de philo, au lycée Jeanson-de-Sailly, que l’écrivain Jean Dutourd (de quelques mois son aîné).

Jacques François s’était engagé dans la marine nationale à 19 ans (malgré son allure britannique, il a ruminé bien de la rancœur contre les Britanniques car il a participé aux combats de Mers El-Kébir). Après la Libération, par sentiment de culpabilité, il s’est engagé dans l’armée américaine. Capitaine, il a ainsi croisé quelques personnages improbables, comme Göring. Ainsi qu’Édouard Daladier, Paul Reynaud, Michel Clemenceau (le fils de Georges Clemenceau), André François-Poncet, le colonel François de La Rocque, Marie-Agnès De Gaulle (la sœur aînée du général De Gaulle), le général Maurice Gamelin, le général Maxime Weygand qu’il a rencontrés au château d’Itter en Autriche (dans le Tyrol). Ils y étaient enfermés par les nazis pendant la guerre et furent libérés le 5 mai 1945. Sous l’autorité du général Jean de Lattre de Tassigny, Jacques François a eu pour mission de raccompagner en France le général Weygand qui était en état d’arrestation. Quelques jours auparavant, il avait découvert l’horreur des camps d’extermination en faisant partie du régiment qui a libéré le 29 avril 1945 le camp de Dachau (près de Munich, en Bavière).

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Après la guerre, à la fin des années 1940, Jacques François a tenté l’aventure américaine cinématographique, à Hollywood, mais n’en a pas eu une bonne expérience. Il a joué dans un film aux côtés de Ginger Rogers et Fred Astaire, et il a même été pris pour Gérard Philippe (1922-1959) par Marlene Dietrich ! Gérard Philippe faisait partie de ses compagnons de théâtre (lui classé 2e et Gérard Philippe 1er à l'entrée au conservatoire), avec Michel Auclair, Serge Reggiani, Jacques Dufilho, etc.

Jacques François, je l’ai toujours adoré, comme acteur. Son air très sévère (un peu différent de celui de Michel Bouquet), son ton excessivement pompeux, la voix hautaine, l’accent légèrement aristocratique, une distinction très british, il représentait le répulsif, le rasant, le barbant. Ses rôles, certes caricaturaux, étaient multiples, de plus d’une centaine de films au cinéma et à la télévision, et pourtant, il a toujours insisté, le cinéma n’était pas son métier, son métier, c’était le théâtre, des dizaines de pièces.

Au travers de cette austérité des personnages, il ne manquait pas d’humour et parfois, les deux se confrontaient dans son jeu. Il suffit de revoir "Twist again Moscou" (qui était en fait plutôt Belgrade, et encore !…), réalisé par le même Jean-Marie Poiré et sorti le 27 octobre 1986, et sa figure du vieux maréchal Leonid Bassounov, singeant en fait le vrai maréchal Kliment Vorochilov (1881-1969), Président du Praesidium du Soviet Suprême de l’URSS juste après la mort de Staline, du 15 mars 1953 au 7 mai 1960, à qui succéda Leonid Brejnev. Dans ses mémoires, Jacques François a raconté qu’il lui fallait deux heures chaque matin du tournage pour parfaire le maquillage, et qu’il s’était retrouvé avec Bernard Blier à trois heures du matin dans le fossé d’une petite route complètement enneigée dans la campagne profonde de Serbie (pour atteindre leur hôtel).

Toujours dans ses mémoires ("Rappels" sorti en mai 1992 chez Ramsay), Jacques François a raconté qu’à l’âge de 16 ans, il a passé des vacances en Slovénie (sa mère et son beau-père avaient été invités en 1936 dans une villa au bord d’un lac par l’ambassadeur de Yougoslavie en France), et il a nagé et joué avec un autre adolescent, quelques années plus jeune (13 ans), qui n’était autre que Pierre II de Yougoslavie (1923-1970), le roi de Yougoslavie du 9 octobre 1934 au 29 novembre 1945, orphelin car son père, le roi Alexandre, avait été assassiné le 9 octobre 1934 avec le ministre Louis Barthou lors de son arrivée à Marseille. Jacques François a vite sympathisé avec le jeune roi qu’il trouvait très proche de lui, ressemblance autant physique que psychologique : « Le roi Pierre était longiligne, timide et mélancolique. Nous étions faits pour nous entendre. ».

Toute sa vie était basée sur le théâtre. Alceste, il a épousé le 10 mars 1966 celle qui jouait Célimène, dans "Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux" (la comédienne Madeleine Delavaivre, rencontrée en 1949), qui le resta jusqu’à sa mort, et était très éloigné des comportements de mœurs légères habituellement observés dans le milieu du cinéma. Ce fut aussi par le théâtre, par l’intermédiaire d’une de ses camarades de cours, qui partageait son appartement, Olga Kechelievitch (1913-2015), que Jacques François a transmis le poème "Le Condamné à mort" de Jean Genet, alors en prison car arrêté pour un vol, à son éditeur Marc Barbezat (1913-1999). Ce dernier, Marc Barbezat, était le mari d’Olga. Ils s’étaient mariés le 20 décembre 1943 avec pour témoin Jacques François qui avait fortement encouragé la future épouse à accepter la demande en mariage malgré sa réticence, car elle voulait être libre et faire carrière (ce qu’elle ne fit pas).

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Lorsqu’on regarde les photos de Jacques François jeune, on se demande pourquoi il n’est pas devenu un jeune premier. Il n’était pas Bernard Blier, très vite "vieux" avant l’âge (la calvitie aidant), mais il était formaté pour le rôle de l’autorité, cette autorité "chiante", rabat-joie, vieux jeu, bougonne, grognonne, triste, etc. Et il excellait. Félicien Marceau l’appréciait beaucoup : « C’est le prince. Dans le grave comme dans le comique, dans ce qu’il joue comme dans ce qu’il écrit, son talent, en apparence, est de droit divin. ».

Le théâtre et le cinéma de Jacques François se conjuguent avec Jean Anouilh, Jean Giraudoux, Maurice Clavel, Julien Green, Marcel Achard, Ivan Tourgueniev, Georges Feydeau, Sacha Guitry, Graham Greene, Françoise Sagan, Félicien Marceau, Greta Garbo, Pierre Brasseur, Jean Weber, Jean Yanne, Philippe Noiret, etc.

Jacques François a eu un grand passage à vide pendant une quinzaine d’années dans le cinéma (mais pas au théâtre qui le demandait) et c’est grâce à Jean-Claude Brialy ("Églantine" sorti le 25 février 1972) et Jean Yanne ("Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil" sorti le 5 mai 1972) qu’il a commencé une "seconde" carrière au cinéma français.

Sa notoriété par le grand public date d’ailleurs des années 1970 et des années 1980 avec ses nombreuses participations dans toute une série de films comédies, très nombreux, avec des réalisateurs comme Jean-Claude Brialy, Jean Yanne, Gérard Oury, Jean-Marie Poiré, Francis Veber, Claude Zidi, Pierre Richard, Jean Girault, Édouard Molinaro, Georges Lautner, Gérard Lauzier, Francis Perrin, Michel Lang, etc. Aussi Claude Lelouch, Yves Boisset, Costa-Gavras, Philippe de Broca, Henri Verneuil, Claude Chabrol, etc.

Parmi les rôles à la télévision, Jacques François a été le proviseur ringard et un peu "constipé" dans la série "Pause café" diffusée sur TF1 à partir du 12 février 1981, créée par Georges Coulonges et réalisée par Serge Leroy. L’idée était de mettre en lumière le rôle d’une jeune assistance sociale, jouée par la charmante Véronique Jannot, qui a pu aussi utiliser ses talents de chanteuse à cette occasion, dans un lycée avec des élèves "à problèmes". Cette série était très suivie en audience, car elle était très innovante à l’époque, on parlait encore peu d’histoires de scolarité (hors comédies), et encore moins des problèmes chez les lycéens : drogue, alcoolisme, harcèlement sexuel, avortement, délinquance, problèmes familiaux, etc. furent des sujets abordés souvent simplement, sans tabou. Rappelons-nous l’époque, il y a quarante ans, c’était très audacieux, même si aujourd’hui, j’imagine que la série serait un peu "nunuche". Marc Lavoine y joue le principal élève "à problèmes" de cette série. Jacques François fut toutefois plutôt mécontent de sa prestation dans cette série (il ne resta que dans la première "saison" de la série qui en a compté trois).

Comment Jacques François a-t-il pu jouer autant les pincés sans pouffer de rire ? Il lui fallait de l’abnégation pour accepter d’être mis ainsi de cette case récurrente du second rôle au cinéma, accessoire indispensable et désopilant, mais il s’en moquait un peu, car ce n’était pas son métier, comme il le répétait (et moi avec), son métier, c’était le théâtre, qui ne l’a jamais déçu et grâce auquel il a pu s’épanouir.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 mai 2020)
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Pour aller plus loin :
Jacques François.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/l-austere-jacques-francois-224386

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 03:52

« Je ne crois pas une demi-seconde aux déclarations du genre "rien ne sera plus jamais comme avant". Au contraire, tout restera exactement pareil. (…) Le coronavirus, au contraire, devrait avoir pour principal résultat d’accélérer certaines mutations en cours. (…) Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire. » (Michel Houellebecq, le 3 mai 2020).


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Autant que l'épidémie, le confinement a bouleversé nos vies. C’est le cas notamment des programmes à la radio et à la télévision. Certains producteurs ou animateurs sont encore actifs, d’autres sont malades, d’autres encore sont confinés. Le contexte de la crise sanitaire impose nécessairement des changements de programmation et crée des nouvelles situations de création. Combien de "journaux d’un confiné" allons-nous voir fleurir dans les librairies dans les prochaines semaines ? Ce qui pouvait paraître original les premiers jours du confinement pourrait vite se transformer en exercice ennuyeux, laborieux et très commun.

Le journaliste Augustin Trapenard (41 ans), normalien et agrégé d’anglais, est l’un de ces producteurs un peu "bouleversés". Certes, il continue à interviewer, chaque matin après le journal de 9 heures, une personnalité dans son émission "Boomerang". Mais il a conçu aussi une nouvelle émission, très courte. Il a demandé à des personnalités, surtout des auteurs, mais pas seulement, de lui écrire une lettre qu’il lirait au micro de France Inter chaque matin de la semaine. Les lettres ne sont pas très longues, chaque lecture ne dure que quelques minutes. J’imagine qu’un simple email suffit à trouver matière à lire, puisque ses interlocuteurs sont confinés, eux aussi, et ne peuvent donc se déplacer dans un studio (le cas échéant).

Parmi ses "correspondants", on peut citer Ariane Ascaride (26 mars 2020), Annie Ernaux (30 mars 2020), Sorj Chalandon (3 avril 2020), Christiane Taubira (6 avril 2020), Daniel Pennac (7 avril 2020), Tahar Ben Jelloun (10 avril 2020), Anne Sinclair (20 avril 2020), Brigitte Fontaine (21 avril 2020), Philippe Djian (22 avril 2020), Mona Ozouf (27 avril 2020), Tatiana de Rosnay (29 avril 2020), Geneviève Brisac (1er mai 2020), etc.

Ce lundi 4 mai 2020, Augustin Trapenard a lu sur France Inter une lettre du romancier Michel Houellebecq, datée de la veille. C’était la première fois que Michel Houellebecq s’exprimait publiquement depuis le début de la crise sanitaire et le confinement (on peut écouter la lecture de sa lettre ici). On aurait pu imaginer de la provocation gratuite (il y a de quoi faire avec ce sujet), mais non, il a exprimé des idées plutôt sages et raisonnables, sinon convenues, et c’est tant mieux, car la polémique lui sied mal.

Il a adopté le style de parler à ses amis écrivains pour leur répondre sur différents sujets qui ont un rapport avec la pandémie de covid-19. Il les taquine d’ailleurs un peu puisqu’il les cite tout en les associant à leur lieu de confinement, parfois loin de Paris, ainsi pour Catherine Millet : « normalement plutôt parisienne, mais se trouvant par chance à Estagel, Pyrénées-Orientales, au moment où l’ordre d’immobilisation est tombé ». Catherine Millet lui a d’ailleurs fait prendre conscience que la vie actuelle de confinement pouvait se référer au sujet de son livre "La possibilité d’une île" : « Quelque chose d’assez morne. Des individus vivants isolés dans leurs cellules, sans contact physique avec leurs semblables, juste quelques échanges par ordinateur, allant décroissant. ».

Comme à son habitude, désabusé et un tantinet cynique, Michel Houellebecq fait d’abord part de son ennui : « Cette épidémie avait beau faire quelques milliers de morts tous les jours dans le monde, elle n’en produisait pas moins la curieuse impression d’être un non-événement. », allant jusqu’à presque reprocher au coronavirus SARS-CoV-2 d’être « aux conditions de survie mal connues, aux caractéristiques floues, tantôt bénin, tantôt mortel, même pas sexuellement transmissible : en somme, un virus sans qualités ». "Un virus sans qualités", voilà un titre de nouveau roman formidable et très houellebecquien…

Le cynisme du romancier se conjugue effectivement avec son ennui : « Il faut bien l’avouer : la plupart des emails échangés ces dernières semaines avaient pour premier objectif de vérifier que l’interlocuteur n’était pas mort, ni en passe de l’être. Mais, cette vérification faite, on essayait quand même de dire des choses intéressantes, ce qui n’était pas facile. ».

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Parmi les idées exprimées dans sa lettre, Michel Houellebecq rappelle que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’écrivain ne fait pas bon ménage avec le confinement pour une raison simple : il a besoin de marcher pour mettre en place ses idées. Ainsi, tout en arbitrant une "querelle" entre Flaubert et Nietzsche,il confirme : « Essayer d’écrire si l’on n’a pas la possibilité, dans la journée, de se livrer à plusieurs heures de marche à un rythme soutenu, est fortement à déconseiller : la tension nerveuse accumulée ne parvient pas à se dissoudre, les pensées et els images continuent de tourner douloureusement dans la pauvre tête de l’auteur, qui devient rapidement irritable, voire fou. ».

Pour Michel Houellebecq, il est faux de dire que tout va changer après la pandémie, il croit même le contraire, à savoir, que tout va s’accélérer dans la même direction qu’auparavant, dévoilant ainsi l’observateur lucide qu’il a toujours été : « Depuis pas mal d’années, l’ensemble des évolutions technologiques, qu’elles soient mineures (la vidéo à la demande, le paiement sans contact) ou majeures (le télétravail, les achats par Internet, les réseaux sociaux) ont eu pour principale conséquence (pour principal objectif ?) de diminuer les contacts matériels, et surtout humains. L’épidémie de coronavirus offre une magnifique raison d’être à cette tendance lourde : une certaine obsolescence qui semble frapper les relations humaines. ».

Citant Philippe Ariès, Michel Houellebecq détruit également le mythe selon lequel on aurait « redécouvert le tragique, la mort, la finitude, etc. ». Au contraire : « Jamais la mort n’aura été aussi discrète qu’en ces dernières semaines. Les gens meurent seuls dans leurs chambres d’hôpital ou d’EHPAD, on les enterre aussitôt (ou on les incinère ? L’incinération est davantage dans l’esprit du temps), sans convier personne, en secret. Morts sans qu’on en ait le moindre témoignage, les victimes se résument à une unité dans la statistique des morts quotidiennes, et l’angoisse qui se répand dans la population à mesure que le total augmente a quelque chose d’étrangement abstrait. ».

Et il la ramène aussi avec son humanisme réel (que j’avais pu déjà constater lors de la mort de Vincent Lambert et qui participe à ce que je l’apprécie et l’admire beaucoup), à propos des places en réanimation : « Jamais (…) on n’avait exprimé avec une aussi tranquille impudeur le fait que la vie de tous n’a pas la même valeur ; qu’à partir d’un certain âge (70, 75, 80 ans ?), c’est un peu comme si l’on était déjà mort. ».

C’est certain que la pandémie, la crise sanitaire et plus encore, le confinement (que peut faire un écrivain s’il est assigné à résidence et qu’il le vit mal, sinon écrire ?) vont apporter son lot de créations, livres, musiques, chansons, peut-être peintures, sculptures. Les bouquins seront nombreux, certains faciles, d’autres plus précieux, plus singuliers, avec un angle plus original que d’autres.

Comme il a toujours surfé avec la "contemporanité" de la société, observateur très fin de l’évolution sociologique de ses contemporains, comme l’avait si bien remarqué son ami Bernard Maris assassiné par les terroristes, Michel Houellebecq serait probablement parmi les premiers à servir à ses lecteurs avides et impatients (dont je suis) un nouveau roman à la sauce au coronavirus. Mais son cynisme pourra-t-il toutefois éviter de trop choquer ceux qui, soignants ou patients, ou leurs proches, auront été terriblement éprouvés par l’hécatombe ?

Même si lui-même ne croit pas à cette floraison littéraire ou artistique : « Je me suis posé vraiment la question, mais au fond je ne crois pas. Sur la peste, on a eu beaucoup de choses, au fil des siècles, la peste a beaucoup intéressé les écrivains. Là, j’ai des doutes. ». J’espère que ses doutes auront été vaincus…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Lecture de la lettre de Michel Houellebecq sur France Inter (fichier audio).
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
5 ans de Soumission.
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200504-houellebecq.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/michel-houellebecq-ecrit-a-france-223958

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/05/03/38258028.html




 

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3 mai 2020 7 03 /05 /mai /2020 14:31

Le romancier Michel Houellebecq a envoyé le 3 mai 2020 à France Inter une lettre qui a été lue par Augustin Trapenard à l'antenne le lendemain. Il s'exprime sur la pandémie du coronavirus SARS-CoV-2, sur le confinement et sur quelques belles paroles qu'il remet en place...

Cliquer sur le lien pour télécharger la lecture de la lettre (fichier audio .mp3) :
http://rf.proxycast.org/e120d3ed-c000-4cb1-870f-54cadbbc612f/20919-04.05.2020-ITEMA_22333659-0-1779455909.mp3

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200504-houellebecq.html

SR
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20200503-lettre-houellebecq.html


 

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1 mai 2020 5 01 /05 /mai /2020 08:49

« Ayez l’imagination de la couleur ! » (Gustave Moreau).


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Oui, les couleurs font entrer dans l'imaginaire. En ces temps de crise sanitaire, chaque déclaration gouvernementale est importante et scrutée, car il s’agit de savoir où l’on va. Le discours du Premier Ministre Édouard Philippe prononcé le 28 avril 2020 à l’Assemblée Nationale pour présenter son plan de déconfinement, particulièrement clair et lucide, précis et concret, a pourtant suscité des incompréhensions tant des médias que de la population.

Ce n’est pas nouveau. Après l’allocution télévisée du Président Emmanuel Macron le 13 avril 2020, tous les médias ont prétendu que le déconfinement se ferait sans les personnes âgées, qu’Emmanuel Macron allait obliger les personnes âgées à rester dans un confinement qui, psychologiquement, pourrait être pourtant très difficile à prolonger. Pourtant, il n’avait rien dit de cela, il avait seulement conseillé aux personnes dites à risques d’être prudentes : « Pour leur protection, nous demanderons aux personnes les plus vulnérables, aux personnes âgées, en situation de handicap sévère, aux personnes atteintes de maladies chroniques, de rester même après le 11 mai confinées, tout au moins dans un premier temps. ».

Après une mousse médiatique de deux jours, l’Élysée a été obligé d’éteindre cet incendie inutile en précisant qu’il n’était pas question de faire de discrimination par l’âge ou l’état de santé et qu’il ne s’agissait que d’une recommandation, pas d’une obligation. Insistons que, de toute façon, toute mesure discriminatoire serait immédiatement considérée comme anticonstitutionnelle. Et il n’y a pas le temps de réviser la Constitution juste pour prévoir le cas d’urgence sanitaire.

Cette même incompréhension des médias semble être en train de grossir comme un feu de paille qui prendrait, pour des discussions, là encore, bien inutiles : la carte des départements. Le Ministère des Solidarités et de la Santé a publié le 30 avril 2020 une carte des départements avec, oh surprise, non pas deux couleurs mais trois : rouge, orange et vert. Ces couleurs correspondent au niveau de circulation du coronavirus SARS-CoV-2 sur le territoire français selon un certain nombre d’indicateurs dont certains sont d’ailleurs contestables, comme le taux de malades du covid-19 en réanimation (or, si les autres malades ne viennent plus se faire soigner, ce taux peut donc être très élevé sans pour autant saturer le service de réanimation en question).

Comme prévu, le quart nord-est de la France est très touché par le virus, mais très vite, les polémiques se sont enflammées, la Haute-Corse ne comprend pas pourquoi elle est rouge, le Lot non plus… On dit qu’il y a eu des erreurs (c’est étonnant quand même qu’un document ministériel si attendu ne soit pas vérifié et revérifié pour éviter de pareilles erreurs) mais surtout, que c’est une carte dynamique et renouvelable, le virus pouvant évoluer dans sa capacité à circuler.

Cette carte, les journalistes la réclamaient intensément depuis le discours d’Édouard Philippe, et les couleurs vert et rouge sont évidemment très parlantes, avec, en arrière-fond, même si ce n’est pas dit, les départements "bons élèves" et les départements "mauvais élèves" (aucune idée de culpabilisation et de jugement de valeur ne peut évidemment être projeté sur un état de fait concernant l’épidémie).

Le 30 avril 2020, je voyais des "reportages" où les habitants d’un bout de département, à la frontière, s’inquiétaient parce que leurs parents étaient dans un autre département (de couleur différence), ou un enfant dans un lycée de l’autre côté de la frontière, ou leur lieu de travail, etc. Les couleurs, c’est parlant et c’est simple.

Pourtant, mettre des couleurs, c’est bien joli, mais cela ne sert à rien. Certes, cela, les médias ne semblent pas trop s’en apercevoir. Eux, ce qui compte, c’est l’audience et le sensationnel, et pour mettre du sensationnel, il vaut mieux diviser la population, les verts et les rouges (je suis rouge). D’ailleurs, manque de chance, il y a aussi des oranges (comme les feux tricolores), sortes de centristes de l’épidémie ?

Surtout, c’est inutile. Cela ne sert à rien de discuter sur les couleurs, parce qu’il n’y a pas beaucoup d’effets sur les mesures de déconfinement. Si les journalistes avaient bien écouté Édouard Philippe, voici ce qu’ils auraient compris : « Les parcs et jardins, si essentiels à l’équilibre de vie en ville, ne pourront ouvrir que dans les départements où le virus ne circule pas de façon active, les fameux "départements verts". ».

Ensuite, il a indiqué : « À partir de jeudi, le directeur général de la santé présentera tous les soirs la carte des résultats, département par département. Les départements s’en serviront pour préparer le 11 mai, en gardant à l’esprit que le confinement strict permet de ralentir la circulation du virus et de remettre sur pied le système hospitalier et qu’il est nécessaire d’instaurer un système de tests et de détection des cas contacts efficace. ».

Autre impact de la "couleur" des départements : « À partir du 18 mai, seulement dans les départements où la circulation est très faible, nous pourrons envisager d’ouvrir les collèges, en commençant par les classes de 6e et de 5e. ».

Relisez bien le discours d’Édouard Philippe (ici), ce sont les deux seuls impacts sur le déconfinement, l’ouverture des parcs et jardins publics et l’ouverture des collèges une semaine plus tard. Tout le reste, ce sont les mêmes règles qui prévalent sur tout le territoire, l’obligation de masque dans les transports en commun, la recommandation du télétravail, et l’interdiction de déplacement au-delà de 100 kilomètres du domicile, seule véritable contrainte qui nécessitera encore une attestation, pour réserver ces déplacements éloignés aux seuls impératifs professionnels et familiaux.

Comme on le voit, quelle que soit la couleur du département, tout le monde pourra se déplacer sans contrainte (c’est-à-dire sans attestation) lorsque les déplacements sont locaux, en gardant simplement à l’esprit les consignes des gestes barrières et de distanciation physique. Du coup, il n’y a pas de quoi en faire un "fromage", mais comme les médias en ont fait un élément majeur de compréhension du déconfinement, et comme les "gens" en général procèdent plus par logique qu’en étudiant à fond les discours ministériels, dès lors qu’on parle de départements "rouges" et de départements "verts" (ce qu’a fait, à mon avis avec erreur, Édouard Philippe), les "gens" se disent : vert, on peut se déconfiner ; rouge, on reste confinés. De quoi donc s’inquiéter d’habiter dans un département "rouge. Ce qui est faux, bien entendu.

Risible d’ailleurs, cette explication d’un supposé "expert" et journaliste (car il faut être "expert" pour décrypter un discours ministériel), il disait (encore jeudi soir, soit deux jours après le discours d’Édouard Philippe) que dans les départements verts, les parcs publics seraient rouverts, que les commerces seraient rouverts, mais il ne faudrait pas se déplacer à plus de 100 kilomètres. Quant aux départements rouges, les parcs resteront fermés, mais les commerces seront rouverts, etc. Bref, on avait l’impression de revoir le sketch des Inconnus donnant les différences entre un "chasseur" et un "chasseur"…

Probablement qu’il faudra un rectificatif dans la communication gouvernementale pour rappeler que le déconfinement est valable pour tous les départements français et que seulement deux éléments seront différents (parcs publics et collèges) selon les départements où le virus est encore très actif et les autres. Pourtant, le rôle des médias est de faire l’intermédiaire, de donner une bonne compréhension des décisions prises, et ici, il semble que c’est le contraire, que par leur seul objectif d’hystériser la population, car cela fait de l’audience, ils ont apporté de la confusion dans un processus qui paraissait pourtant assez clair. De la confusion et de l’anxiété.

Néanmoins, malgré ces réactions discutables des médias, si le message a du mal à être compris, à être reçu, c’est qu’il y a forcément une part de responsabilité dans l’émission du message. L’erreur d’Édouard Philippe a été sans doute d’avoir eu un discours trop "technocrate", c’est-à-dire, en donnant trop de détails techniques (pourtant très attendus) et pas de perspectives heureuses (exercice semble-t-il préempté par Emmanuel Macron).

Même s’il a insisté sur le fait que le gouvernement voulait faire confiance aux Français et à leur sens des responsabilités, Édouard Philippe aurait dû insister sur les efforts déjà accomplis par eux, sur le fait que les règles du confinement ont été très largement suivies, et que grâce à ces efforts, à nos efforts, le bout du tunnel était visible, qu’il y avait l’espérance d’observer une fin d’épidémie et de pouvoir retrouver une vie "normale" (même si ce n’est pas avant plusieurs mois). Cette lueur est ce qui aide à tenir. Dans l’obscurité totale, on flanche rapidement.

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Dans ce plan de déconfinement, l’un des indicateurs clefs reste la capacité hospitalière à prendre en charge tous les patients, malades du covid-19 ou pas, mais il aurait fallu ajouter un chapitre sur l’augmentation de l’offre de places hospitalières. La Chine a construit une dizaine d’hôpitaux temporaires pour prendre en charge les nombreux malades du covid-19. Certes, la France n’est pas capable de construire en dix jours un nouvel hôpital, mais en deux mois de confinement, elle aurait pu aussi mettre de nouveaux moyens pour accroître le nombre de places disponibles dans les départements à tension (les "rouges").

Mais restons dans la sémantique et terminons sur le fait que le Premier Ministre a employé un mot qui paraît à mon sens assez malheureux pour tenter de circonscrire toute nouvelle contamination : « Nous ne pourrons réussir que grâce à la mobilisation des professionnels de santé libéraux, notamment des médecins généralistes et des infirmiers libéraux. Ils constitueront d’une certaine manière la première ligne dans cette recherche de contacts pour tout ce qui concerne la cellule familiale. (…) En appui, les équipes de l’assurance-maladie s’occuperont de la démultiplication de cette démarche d’identification des cas contacts au-delà de la cellule familiale. Dans chaque département, nous constituerons des brigades chargées de remonter la liste des cas contacts, de les appeler, de les inviter à se faire tester en leur indiquant à quel endroit ils doivent se rendre, puis à vérifier que ces tests ont bien eu lieu et que leurs résultats donnent lieu à l‘application correcte de la doctrine nationale. ».

"Brigade", le mot est lâché ! Alors que le sujet est ultrasensible sur la capacité de l’État à avoir connaissance de la vie privée des personnes, notamment à partir d’une application smartphone qui n’est pas encore au point (StopCovid), le choix du mot "brigade" est évidemment malheureux car il renforce l’opinion de ceux qui craignent d’être "fliqués". Pourtant, il y avait d’autres possibilités, comme parler d’équipes mobiles pour désigner ceux qui, pour rompre la chaîne de contamination, sont bien obligés de rentrer dans la vie privée des personnes concernées. Qui, d’ailleurs, précisons-le, ont le droit en principe de refuser le dépistage. L’expérience du début de l’épidémie (la France avait fait ce type de démarche jusqu’à la troisième semaine de février 2020, ensuite, il y avait trop de cas pour pouvoir poursuivre par manque de tests) a montré que les personnes contacts ne refusent généralement pas d’être dépistées et, le cas échéant, d’être prises en charge, notamment pour éviter de contaminer elles-mêmes leur propre cercle familial.

C’est bien sûr facile de faire des recommandations de vocabulaire quand on observe et qu’on n’agit pas. Précisons qu’en France, le chef du gouvernement est l’une des personnalités politiques françaises qui est certainement celle qui met le plus d’effort à choisir ses mots, même lorsqu’il répond à l’improviste à une interpellation musclée d’un parlementaire. Édouard Philippe a toujours été très attentif aux choix des mots, car un mot malheureux peut créer une polémique totalement inutile (par incompréhension provenant soit d’une ambiguïté dans la formulation, soit d’une discrimination ressentie d’une certaine catégorie de personnes).

On ne peut pas dire que tous les dirigeants du monde aient cette même attention intelligente du choix des mots, et l’exemple le plus éloquent est celui du Président des États-Unis Donald Trump qui pourrait être responsable de nouvelles hécatombes sanitaires, comme l’absorption d’eau de Javel dans les poumons (idée stupide à ne suivre en aucun cas !)…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (01er mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Déconfinement : les départements verts et les départements rouges, la confusion des médias…
Didier Raoult, médecin ou gourou ?
Le déconfinement selon Édouard Philippe.
Covid-19 : le confinement a sauvé plus de 60 000 vies en France.
Du coronavirus dans les eaux usées ?
Le covid-19 n’est pas une "simple grippe"…

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200501-deconfinement.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/deconfinement-les-departements-223855

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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 03:58

« Hitchcock est (…) l’un des plus grands inventeurs de formes de toute l’histoire du cinéma. (…) À partir de cette forme, en fonction de sa rigueur même, tout un univers moral s’est élaboré. La forme, ici, n’enjolive pas le contenu, elle le crée. Tout Hitchcock tient en cette formule. » (Éric Rohmer et Claude Chabrol, 1957).


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Adulé par les réalisateurs de la "Nouvelle Vague", le maître du suspense au cinéma Alfred Hitchcock est mort il y a quarante ans, le 29 avril 1980 à Los Angeles, aux États-Unis. Réalisateur (et producteur) britannique (et américain à partir de 1955, après s’être installé à Los Angeles en mars 1939), il avait 80 ans, né quelques mois avant son siècle (le 13 août 1899) à Londres. Conteur exceptionnel, il était connu pour sa corpulence, son visage assez bouffi au flegme british et à l’autodérision mordante, un humour qu’il chérissait, et il savait s’insérer très discrètement dans ses films, dans des rôles dérisoires. Ses apparitions furtives (caméos) mettaient du sel dans ses ouvrages : « C’était strictement utilitaire, il fallait meubler l’écran. Plus tard, c’est devenu une superstition, et ensuite, c’est devenu un gag. Mais à présent, c’est un gag assez encombrant, et pour permettre aux gens de regarder le film tranquillement, je prends soin de me montrer ostensiblement dans les cinq premières minutes du film. » (1962 à François Truffaut, voir ce qui suit).

En août 1962, dans des entretiens avec François Truffaut, retranscrits dans un livre publié en 1966 (chez Robert Laffont), Alfred Hitchcock apportait quelques éléments de son secret : « La différence entre le suspense et la surprise est très simple. Nous sommes en train de parler, il y a peut-être une bombe sous cette table et notre conversation est très ordinaire, il ne se passe rien de spécial, et tout d’un coup, boum, explosion. Le public est surpris, mais avant qu’il ne l’ait été, on lui a montré une scène absolument ordinaire, dénuée d’intérêt. Maintenant, examinons le suspense. La bombe est sous la table et le public le sait, probablement parce qu’il a vu l’anarchiste la déposer. Le public sait que la bombe explosera à une heure et il sait qu’il est une heure moins le quart, il y a une horloge dans le décor ; la même conversation anodine devient tout à coup très intéressante parce que le public participe à la scène (…). Dans le premier cas, on a offert au public quinze secondes de surprise au moment de l’explosion. Dans le deuxième cas, nous lui offrons quinze minutes de suspense. ».

Inutile donc de dire que le faiseur de films qu’il était devenu était très friand de ce suspense, et son public aussi. Ses films ont beaucoup vieilli, déjà parce qu’ils sont souvent en noir et blanc (c’était souvent volontaire, parfois à cause d’un petit budget), ensuite parce qu’ils décrivent une société qui n’est plus la nôtre, avec deux voire trois générations en arrière. Le rythme est aussi beaucoup plus lent que maintenant. Mais justement, c’est cette lenteur qui alimente le suspense. Néanmoins, beaucoup de films à suspense récents reprennent les bonnes ficelles (pour ne pas dire cordes) de Hitchcock.

Pendant la guerre, Hitchcock était forcément du côté de la Résistance puisque britannique. Ainsi, sur demande du gouvernement britannique, Hitchcock a réalisé un court-métrage improbable de 32 minutes intitulé "Aventure malgache" et sorti en juin 1944 pour soutenir la Résistance française. L’histoire parle de Madagascar qui a oscillé entre la fidélité à Pétain et le refus d’être soumis aux nazis. La Grande-Bretagne libéra la Grande Île le 7 mai 1942.

Auteur de plus d’une soixantaine de longs-métrages, Alfred Hitchcock a réalisé son premier film en 1922, il avait une vingtaine d’années. Faisons un petit tour dans le musée Hitchcock avec quelques-uns de ses chefs-d’œuvre. J’indiquerai entre crochets le titre en version originale, souvent très différent de la version française.

Toutefois, je ne passe pas en revue tous les films connus, trop nombreux, je laisse ainsi de côté notamment "Rebecca" (27 mars 1940, avec Joan Fontaine), "Soupçons" (14 novembre 1941, avec Cary Grant et Joan Fontaine), "Cinquième colonne" (22 avril 1942, avec Robert Cummings), "L’ombre d’un doute" (12 janvier 1943), "La maison du docteur Edwardes" (31 octobre 1945, avec Ingrid Bergman et Gregory Peck), "Les Enchaînés" (15 août 1946, avec Cary Grant et Ingrid Bergman), etc.

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1. Dans "L’homme qui en savait trop" ["The Man who knew too much"] (9 décembre 1934), l’histoire se passe dans une station de sports d’hiver, à Saint-Moritz, en Suisse. Les victimes sont une petite famille tranquille de vacanciers, un couple et une fille. Cette famille est jetée sans ménagement dans une histoire d’attentat politique à Londres. Histoire de prise d’otage et de chantage. L’ambiance est très "vacances de ski". Une autre version (remake) a été réalisée par Hitchcock lui-même dans un autre cadre, à Marrakech, avec James Stewart et Doris Day, sorti le 20 avril 1956.

2. "La Corde" ["Rope"] (23 août 1948), avec James Stewart, est probablement le premier film totalement hitchcockien en ce sens où il n’y a quasiment qu’une seule unité de temps et une seule unité de lieu. Comme à son habitude, cela pourrait être du théâtre (d’ailleurs, ce film est l’adaptation d’une pièce de Patrick Hamilton). L’idée de l’histoire est très originale : deux étudiants, l’un cynique et l’autre stressé, tuent un de leur camarade selon une thèse philosophique foireuse d’un de leurs professeurs. Par provocation, ils invitent ensuite à dîner la famille de la victime ainsi que leur professeur en présence même du corps de l’infortuné. Un scénario qui a toutes les vertus pour mettre le suspense en crescendo : le corps va-t-il être découvert ?

3. "Le crime était presque parfait" ["Dial M fort Murder"] (29 mai 1954), un des tout premiers films sortis en 3D !, avec Grace Kelly, Ray Milland et Robert Cummings, serait presque un film policier ordinaire si Hitchcock n’y avait pas mis tout son talent tant dans le suspense que dans les rebondissements. Le principe des petits détails qui conduisent aux preuves a beaucoup influencé les films policiers et séries policières qui ont suivi.

4. Film atypique, "Fenêtre sur cour" ["Rear Window"] (1er août 1954), avec Grace Kelly et James Stewart, met le spectateur dans une situation rêvée, celle du mateur voyeur. Mais très vite, il va se sentir de plus en plus gêné. James Stewart est bloqué avec une jambe dans le plâtre et observe les fenêtres de l’immeuble en face au point de s’en faire un film, celui d’un meurtre. En fait, c’est Hitchcock qui en a fait un film ! L’idée principale du film a inspiré beaucoup de réalisateurs par la suite.

5. Dans "La main au collet" ["To catch the Thief"] (5 août 1955), avec Cary Grant, Grace Kelly et Charles Vanel, Hitchcock montre (une nouvelle fois) sa connaissance et son intérêt pour la France avec une histoire d’ancien cambrioleur qui fut résistant et qui se fait imiter par un autre cambrioleur. Pourchassé par la police, l’ancien résistant s’enfuit pour trouver le vrai coupable des cambriolages.

6. "Mais qui a tué Harry ?" ["The trouble with Harry"] (13 avril 1955), avec Shirley MacLaine et John Forsythe, est un film particulier pour Hitchcock qui privilégie ici plus le côté surréaliste et humoristique d’une situation absurde (découverte d’un cadavre encombrant) que le suspense habituellement présent dans ses films.

7. "Sueurs froides" ["Vertigo"] (9 mai 1958), avec James Stewart et Kim Novak, est un savant mélange de suspense psychologique et criminel, une machination très sophistiquée et surtout, une fameuse scène, celle de la montée du clocher en plein soleil caniculaire et du vertige du héros. Encore une histoire qui raconte une tentative de crime parfait, ici camouflée en suicide pour cause de dépression nerveuse.

8. "La mort aux trousses" ["North by Northwest"] (17 juillet 1959), avec Cary Grant et Eva Marie Saint, est un film très connu et emblématique de Hitchcock. Pris pour un autre (George Kaplan, un agent secret), le héros subit un grand nombre de mésaventures, dont cette fameuse scène où il court dans les champs, poursuivi par un biplan qui le mitraille. Initialement, Cary Grant avait refusé le rôle à Hitchcock car il voulait prendre sa retraite, mais, même s’il n’a pas compris tout au moment du tournage, il n’a pas regretté de lui avoir cédé, puisque le film a connu un très grand succès (au point qu’il a même été au programme du baccalauréat littéraire en France en 2008).

9. Autre film très célèbre, "Psychose" ["Psycho"] (16 juin 1960), avec Anthony Perkins (à l’époque peu connu, 27 ans) et Janet Leigh (déjà star), et avec la musique composée du musicien habituel de Hitchcock, Bernard Herrmann, donne au spectateur un véritable malaise, un malaise qui va croissant. L’héroïne s’arrête dans un motel au milieu de nulle part dans la nuit, en plein orage. Dans la drôle de maison du gérant du motel, d’étranges mouvements ont lieu à l’intérieur avec des cris. La scène de la douche dans la chambre du motel est sans doute la scène la plus exemplaire du suspense au cinéma. Une histoire très éloquente de dédoublement de la personnalité (avec deux cadavres) qui apporte un dénouement inattendu pour ceux qui ne l’ont encore jamais vu.

10. Encore plus emblématique, "Les Oiseaux" ["The Birds"] (28 mars 1963), avec Rod Taylor, Tippi Hedren et Jessica Tandy, est pour moi le sommet de l’art hitchcockien. Le film s’inspire d’une nouvelle de Daphne du Maurier. Hitchcock a voulu faire d’éléments totalement inoffensifs, ici des oiseaux, nombreux et ordinaires en ville comme à la campagne, a voulu en faire de nouveaux ennemis. Et rien ne dit alors, c’est aussi l’un des sujets du film, que l’espèce humaine gagne face aux oiseaux (qui sont les descendants des dinosaures). La clef du succès, voulue par Hitchcock, c’est de ne donner aucune clef, aucune explication sur la motivation des oiseaux à attaquer les humains. Ce mystère nourrit l’angoisse jusqu’à la fin du film. Une fois le film terminé, le spectateur reste alors frustré, avec un goût d’amertume dans ses émotions et pourrait voir les oiseaux d’une nouvelle manière. Au-delà de l’histoire, au contraire de "La Corde" et de nombreux autres de ses films, même "Psychose", Hitchcock propose de nombreux plans différents, de très beaux paysages, des photographies devenues "clichés" aujourd’hui, qui donnent au film un aspect esthétique très achevé. La musique est également essentielle, le trautonium d’Oskar Sala a été mis à contribution avec les compositeurs Remi Gassmann et Bernard Herrmann. L’avant-première française a eu lieu au Festival de Cannes avec cette présentation : « Ce n’est pas le lâcher de quelques pigeons débonnaires, ni le charme de son interprète Tippi Hedren qui pourront atténuer l’impression d’horreur ressentie à la présentation de son film "Les Oiseaux". ». Quant à Hitchcock, il disait dès le 6 janvier 1963 : « On pourrait dire que le thème des "Oiseaux" est l’excès d’autosatisfaction qu’on observe dans le monde : les gens sont inconscients des catastrophes qui nous menacent. ».

11. "Pas de printemps pour Marnie" ["Marnie"] (9 juillet 1964), avec Tippi Hedren, Sean Connery et Diane Baker, a eu beaucoup moins de succès que le précédent lors de sa sortie à l’époque. Pourtant, le scénario est également très sophistiqué avec une lente progression du mystère et du suspense. Une histoire avec une femme psychotique et kleptomane et un employeur devenu mari, amoureux et intrigué et soupçonneux. Hitchcock : « Si j’avais (…) utilisé le procédé du monologue intérieur, on aurait entendu Sean Connery se dire à lui-même : "Je souhaite qu’elle se dépêche de commettre un nouveau vol afin que je puisse la prendre sur le fait et la posséder enfin". De cette manière, j’aurais obtenu un double suspense. Nous aurions filmé Marnie du point de vue de Mark et nous aurions montré sa satisfaction lorsqu’il voit la fille commettre son vol. (…) J’ai bien pensé construire l’histoire de cette façon ; j’aurais montré cet homme regardant et même contemplant secrètement un véritable vol. Ensuite, il aurait suivi Marnie la voleuse, l’aurait attrapée en feignant d’avoir retrouvé sa trace et il se serait emparé d’elle en jouant l’homme outragé. ».

12. "Le Rideau déchiré" ["Torn Curtain"] (14 juillet 1966), avec Paul Newman et Julie Andrews, est un film d’espionnage initialement assez "classique" pour la période de la guerre froide. Le héros est un physicien américain qui rompt avec sa fiancée pour se réfugier à Berlin pour s’entretenir avec des scientifiques est-allemands spécialisés en énergie nucléaire. Tout cela dans une ambiance berlinoise avec des gros clichés antisoviétiques visant à s’en moquer.

13. Le film "L’Étau" ["Topaz"] (19 décembre 1969), avec Frederick Stafford, Dany Robin, Karin Dor, John Forsythe, aussi Claude Jade, Michel Piccoli, Philippe Noiret, Michel Subor, etc. reprend aussi le thème de l’espionnage dans une période de guerre froide entre Est et Ouest sur fond de crise des missiles à Cuba. Les Français ici n’ont pas les meilleurs rôles puisqu’il s’agit de traîtres à la solde de l’URSS qui trahissent aussi les agents de renseignement américains. Hitchcock tenait à tourner avec Philippe Noiret qui a alors dû jouer avec une béquille car il avait eu un accident.

14. "Frenzy" ["Frenzy"] (19 mai 1972), avec Jon Finch, Barbara Leigh-Hunt, Anna Massey et Barry Foster, est une histoire d’assassinat dans un bureau. Une femme, patronne, est étranglée avec une cravate et son ex-mari chômeur et alcoolique (le héros) est soupçonné. Une amie l’aide à fuir. Le héros cherche de l’aide auprès d’un ami qui est en fait le véritable assassin (le suspense est là puisque le spectateur connaît l’assassin). Avant-dernier film de Hitchcock, c’est aussi le premier et l’unique à montrer des scènes de nudité. Roman Polanski a réalisé "Frantic" (sorti le 26 février 1988), avec Harrison Ford et Emmanuel Seigner, en hommage à ce film.

S’il fallait sélectionner seulement trois films à hisser sur le podium hitchcockien, je placerais sans originalité (je pense) en numéro un "Les Oiseaux", en numéro deux "Psychose" et enfin, en numéro trois "Sueurs froides". C’est un choix personnel arbitraire, mais je ne pense pas être le seul à pour faire un tel choix, tant ces trois films sont de véritables chefs-d’œuvre… même si "La mort aux trousses" ne devrait pas se placer très loin.

Régulièrement, la chaîne franco-allemande Arte rediffuse des films d’Alfred Hitchcock à différentes heures de la journée ou de la nuit. Il faut en profiter car décidément, ces films sont devenus hors du temps, et par conséquent, très peu à la mode. La période de confinement pourrait même être l’occasion de se faire une petite cure hitchcockienne, à défaut de sortir du cauchemar du coronavirus.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alfred Hitchcock.
Jean Carmet.
Éric Rohmer.
Suzy Delair.
Kirk Douglas.
Jean Ferrat.
Roman Polanski.
Michèle Morgan.
Miou-Miaou.
Juliette Gréco.
Marina Foïs.
"Le Cercle des Poètes disparus".
Robin Williams.
Suzy Delair.
Michel Piccoli.
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Faut-il boycotter Roman Polanski ?
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200429-hitchcock.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/sir-alfred-hitchcock-pere-du-223653

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/04/22/38224044.html





 

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