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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 03:46

« Celui qui dit qu’il est arrivé, c’est qu’il n’est pas allé bien loin. » (Jean Carmet).



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L’acteur français Jean Carmet est né il y a 100 ans, le 25 avril 1920. Comme d’autres, il avait 20 ans en 1940. C’est toujours impressionnant de se retrouver dans cette génération à une époque si troublée. Il a quitté ses études et est monté à Paris, il a travaillé dans des théâtres. Grande carrière au théâtre, au cinéma et à la télévision. Il aurait dû jouer le personnage de Michel Serrault dans "Le bonheur est dans le pré" réalisé par Étienne Chatilliez, mais il est mort le 20 avril 1994, à quelques jours de ses 74 ans.

Pour les plus de 35 ans, impossible de ne pas connaître Jean Carmet, présent dans plus de deux cents films au cinéma sans compter les nombreux téléfilms. Pour les plus jeunes, la rediffusion de films anciens devrait suffire à le faire connaître.

À l’écran, il incarnait typiquement le "beauf au grand cœur". Il n’était pas vraiment beauf dans la vraie vie mais il avait un grand cœur assurément. Il y avait d’abord sa physionomie, qui, avec l’âge, est devenu une véritable caricature, un peu maladroit, un peu gauche, l’œil pas très à l’aise. Un esprit comique révélé très naturellement. Il avait le look du "beauf" comme d’autres pouvaient avoir le look du "Français moyen" (exemple, Jacques Marin).

Certes, de tous ces films, certains n’ont pas brillé pour leur finesse et disons-le même, certains étaient même des navets, même si certains navets se mangent en soupe, comme "La soupe aux choux", réalisé par Jean Girault (sorti le 2 décembre 1981), dont l’adaptation est particulièrement pourrie mais qui permet de revoir le duo Louis de Funès (son avant-dernier film) et Jean Carmet, voire trio en rajoutant Jacques Villeret. Picorons alors ici le cinéma de Jean Carmet.

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Il a commencé par le théâtre à 20 ans, a rapidement fait des petits rôles pour le cinéma, mais sa notoriété a fait un bond lors de la sortie, le 6 décembre 1972 (il a déjà 52 ans !), de l’excellent film comique "Le Grand Blond avec une chaussure noire". Jean Carmet est l’ami de Pierre Richard (qui a une liaison avec sa femme), aux côtés de Mireille Darc, Bernard Blier et Jean Rochefort. Jean Carmet campe un personnage assez naïf, petit, aveugle, incapable de s’adapter à des situations exceptionnelles. Il fait parfois plus rire que l’acteur principal en titre, Pierre Richard (le réalisateur Yves Robert a dû insister pour avoir Pierre Richard et Jean Carmet, que certains producteurs voulaient remplacer par Claude Rich et Jean Lefebvre).

À partir de ce film devenu "culte", Jean Carmet a multiplié les seconds rôles à vocation comique. Le film qui l’a hissé au rôle principal ne lui a pas fait jouer un personnage très sympathique : "Dupont Lajoie", réalisé par Yves Boisset (sorti le 25 février 1975), film qui, lui aussi, a fait date, plus sociologiquement voire politiquement que culturellement. Aux côtés notamment de Pierre Tornade, Jean Bouise, Isabelle Huppert, Jean-Pierre Marielle, Jacques Villeret, Victor Lanoux, etc., Jean Carmet est un vacancier habitué, avec sa petite famille, à un camping du Sud, au bord de la mer. Le scénario raconte un viol suivi d’un meurtre sur fond de racisme, le crime est commis par un prétendu "bon Français" qui fait accuser des travailleurs immigrés algériens. Des campeurs voulant faire justice eux-mêmes tuent l’un des Algériens. Les pouvoirs publics noient l’affaire pour éviter des émeutes racistes.

Autre film majeur pour Jean Carmet, "Le Sucre", réalisé par Jacques Rouffio (sorti le 15 novembre 1978), où il est le personnage principal, le petit boursicoteur qui se fait escroquer par le grand spéculateur Gérard Depardieu, aux côtés d’autres personnages tout aussi cyniques joués par Michel Piccoli, Roger Hanin, Claude Piéplu, etc. Ce film très intéressant pour comprendre et populariser le mécanisme boursier lui a valu sa première nomination au César.

Dans ces années 1970, Jean Carmet s’est donc installé en contre-héros reconnu. Il joue aussi dans un film insolite, aux répliques absurdes, "Buffet froid", réalisé par Bertrand Blier (sorti le 19 décembre 1979), aux côtés de Bernard Blier et Gérard Depardieu (et aussi Michel Serrault). Là encore, il n’a pas le beau rôle mais il montre sa grande capacité à faire de l’humour très british, somme toute.

Dans "Les Misérables" réalisé par Robert Hossein (sorti le 20 octobre 1982), comment éviter Jean Carmet en Thénardier ? Dupont Lajoie était cafetier quelques années plus tôt. Le rôle de Jean Valjean est alors pour Lino Ventura et celui de Javert pour Michel Bouquet. César du meilleur acteur de second rôle.

Jean Carmet intervient peu dans le célèbre film "Les Fugitifs" réalisé par Francis Veber (sorti le 17 décembre 1986), qui met en avant le duo Pierre Richard et Gérard Depardieu (un duo qui a bien déjà fonctionné dans "La Chèvre"), mais il est difficile de ne pas éclater de rire quand on le voit en vétérinaire retraité et solitaire, à la limite de la dépression (il a été même nommé pour le César du meilleur second rôle). À noter que le personnage du commissaire fut joué par l’acteur Maurice Barrier qui est mort du covid-19 le 12 avril 2020 en Bourgogne à l’âge de 87 ans.

Je termine ma sélection personnelle et totalement arbitraire par le fameux "Roulez jeunesse !", réalisé par Jacques Fansten (sorti le 28 avril 1993), l’un des derniers films auxquels il participa (avec "Germinal" de Claude Berri), où il tient le rôle principal aux côtés de Daniel Gélin (avec la participation notamment de l’adorable Gisèle Casadesus). Ce film donne une autre vision (que celle d’aujourd’hui) des …EHPAD !

Mine de rien, bien qu’antistar, Jean Carmet a été largement reconnu de son vivant par la profession, puisqu’il a reçu trois Césars, dont un d’honneur pour l’ensemble de sa carrière, remis en 1994 par son grand ami Gérard Depardieu (et il fut nommé à quatre autres occasions pour les Césars). Dans ses rôles, on a tendance à l’identifier non pas à un membre de la famille (ni oncle, ni cousin), mais plutôt à un voisin, un peu distant mais "en même temps" très chaleureux, qu’on n’envie pas mais qui peut aider et secourir, parler pour éviter la déprime.

Pierre Tchernia lui a rendu un grand hommage dans un documentaire diffusé le 17 avril 1997 sur Canal Plus, et la ville de Moulins l’honore régulièrement avec son Festival Jean Carmet qui récompense la deuxième semaine d’octobre les seconds rôles et les jeunes espoirs. Parmi les lauréats de ce festival, on peut citer Catherine Frot (1996), Jean-Pierre Darroussin (1996), Patrick Chesnais (1997), Sylvie Testud (2000), Stéphane Guillon (2001), Rufus (2003), Gilbert Melki (2006), Bernard Menez (2014), Diane Rouxel (2015), Laetitia Dosch (2016), Lucie Debay (2018), Anaïs Demoustier (2019), etc. En raison de la crise sanitaire, je ne sais pas si l’édition d’octobre 2020 sera organisée.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alfred Hitchcock.
Jean Carmet.
Éric Rohmer.
Suzy Delair.
Kirk Douglas.
Jean Ferrat.
Roman Polanski.
Michèle Morgan.
Miou-Miaou.
Juliette Gréco.
Marina Foïs.
"Le Cercle des Poètes disparus".
Robin Williams.
Suzy Delair.
Michel Piccoli.
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Faut-il boycotter Roman Polanski ?
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200425-jean-carmet.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/jean-carmet-lajoie-223563

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/04/22/38224048.html






 

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 01:54

« Coucher avec un vieux, quelle horreur ! Mais avec un jeune, quel travail ! »



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Ce vendredi 29 juillet 2016, la comédienne Alice Sapritch aurait franchi le centenaire. Elle n'aurait pas été la première. En fait, connue pour son âge "avancé", en en faisant même sa marque de fabrique (aux "Grosses Têtes" de Philippe Bouvard, sur RTL, elle répondait systématiquement « T’occupe ! » quand on lui parlait de son âge), cela surprend que ce centenaire n’ait pas été atteint depuis longtemps !

Avec ses airs un peu revêches, Alice Sapritch, morte d’un cancer à 73 ans le 24 mars 1990 à Paris, manque au cinéma et au théâtre. D’une allure qui pourrait être un mélange de Margaret Thatcher et de Marie-France Garaud, tenant haut le verbe, elle pratiquait l’autodérision à un très haut degré de fantaisie. Son principal imitateur, Thierry Le Luron, ne la ratait d’ailleurs jamais dans chacun de ses spectacles.


Trois prestations mémorables

Je l’ai "connue" (façon de parler !!) dans la fameuse adaptation à la télévision du roman autobiographique d’Hervé Bazin "Vipère au poing". Le roman fut publié en juin 1948 et le téléfilm réalisé par Pierre Cardinal a été diffusé la première fois le 14 septembre 1971. J’avais lu le roman avant de voir le film (j’ai vu le film plutôt aux débuts des années 1980), qui raconte la lutte entre une mère sans amour, appelée Folcoche par ses enfants (folle et cochonne), et Brasse-Bouillon, le fils qui lui résistait. Alice Sapritch, loin de tout humour, campait cette dame hautaine à la perfection, et c’est rare de voir une adaptation qui corresponde aussi parfaitement à l’imagination que suscite la lecture du livre.

L’année 1971 fut d’ailleurs l’année de la révélation au grand public pour Alice Sapritch (elle avait alors déjà 55 ans !) avec son rôle de Folcoche dans ce téléfilm, et aussi avec son rôle, là aussi secondaire (les héros sont Yves Montand, le valet, et Louis de Funès, le ministre déchu), de gouvernante nymphomane dans le film qui a connu un grand succès (5,6 millions d’entrées en France) "La folie des grandeurs" réalisé par Gérard Oury et sorti le 7 décembre 1971, une adaptation très libre et humoristique de la pièce "Ruy Blas" de Victor Hugo transformée en grosse farce.

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La scène, à la fin, du striptease d’Alice Sapritch devant Yves Montand (initialement, le scénario avait été écrit pour Bourvil qui est mort entre temps) est une pépite du cinéma français, d’autant plus qu’il a fallu convaincre la grande actrice de se déshabiller (certaines plans furent néanmoins doublés par Sophia Palladium, une vraie stripteaseuse qui était légèrement plus mince).

Alice Sapritch a marqué un autre téléfilm, "L’affaire Marie Besnard", réalisé par Frédéric Pottecher et Yves-André Hubert, et diffusé pour la première fois sur TF1 les 12 et 19 avril 1986, en prenant, aux côtés de Bernard Fresson, le rôle principal, celui de la supposée "empoisonneuse de Loudun" qui est morte quelques années avant ce film, à 83 ans le 14 février 1980.

Marie Besnard avait été arrêtée le 21 juillet 1949 pour douze meurtres par empoisonnement à l’arsenic qui auraient été commis entre le 1er juillet 1927 et le 16 janvier 1949, dont son mari, mort le 25 octobre 1947, ses parents et ses beaux-parents. Dans les prélèvements des douze corps, on avait retrouvé de l’arsenic en quantités non négligeables. Elle risquait la peine de mort (elle fut soutenue par Charles Trenet), et elle fut acquittée le 12 décembre 1961 par la cour d’assises de la Gironde au bénéfice du doute, l’un des experts, spécialiste de l’étude des sols, avait ébranlé la certitude des jurés : « Vous avez enterré vos morts dans une réserve d’arsenic ! ».

Durant les années 1950, l’affaire judiciaire fut aussi passionnelle et médiatisée que l’affaire Grégory et la diffusion de ce téléfilm en avril 1986 fut également un événement médiatique important. Alice Sapritch fut, là aussi, comme avec Folcoche, très crédible en Marie Besnard. Elle a obtenu pour ce rôle la seule récompense de sa carrière (ce qui est un peu injuste), un 7 d’or de la meilleure comédienne en 1986 (l’attribution des 7 d’or avait commencé seulement en 1985).


Seconds rôles

Née le 29 juillet 1916 dans ce qui était encore l’empire ottoman, et d’origine arménienne (on sait ce que cela signifie à cette époque), Alice Sapritch a passé toute son enfance à Istanbul avant d’émigrer à Bruxelles puis à Paris où elle a suivi des cours de théâtre au Cours Simon et au Conservatoire.

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À la Libération, elle était amoureuse de l’écrivain Robert Brasillach qui fut exécuté pour collaboration, et finalement, elle épousa le 27 septembre 1950 Guillaume Hanoteau, ancien avocat recyclé dans l’écriture, le journalisme ("Paris Match", RTL) et la chronique mondaine (il fut aussi acteur et joua dans le film "Le bon plaisir" de Francis Girod), mari qu’elle quitta vingt années plus tard (en 1971).

Alice Sapritch a multiplié les rôles secondaires, tant au cinéma (de 1950 à 1985) qu’à la télévision (de 1961 à 1989), et avait commencé par le théâtre (de 1949 à 1984). Sa première représentation était dans une pièce de son futur époux Guillaume Hanoteau et elle a joué aussi dans des pièces de Gabriel Marcel, Eschyle, Jean Tardieu, Fiodor Dostoïevski, Eugène Ionesco, et même Gotlib.


Pour la revoir

Pour rendre hommage à Alice Sapritch, je propose ici quelques courts extraits de ses deux prestations éclatantes de 1971, ainsi que des interviews et imitations.


1. Téléfilm "Vipère au point" (1971)

La scène de l’arrivée de la mère sans émotion pour ses enfants qu’elle n’a pas vus depuis longtemps est assez représentative de la psychologie de Folcoche.



Lors d’un repas familial, la guerre d’usure se poursuit dans la confrontation du regard de Brasse-Bouillon que Folcoche finit par interrompre.




2. Film "La folie des grandeurs" (1971)

La scène mémorable de l’effeuillage d’Alice Sapritch devant Yves Montand est un véritable exploit : malgré son physique particulier, aux traits sévères, la comédienne est parvenue à se rendre attirante et sexy.




3. Émission télévisée "Le jeu de la vérité"

Le 30 mai 1986, Alice Sapritch répondait aux questions des téléspectateurs lors de l’émission "Le jeu de la vérité" animée par Patrick Sabatier. Parmi les questions, celle, peu délicate, d’un téléspectateur qui s’étonnait de sa fréquentation des homosexuels.

Ne manquant pas d’humour, elle a alors répondu avec un grand esprit de répartie et expliqua que les homosexuels étaient des êtres drôles, célibataires et ont une voiture, et elle a confessé qu’elle n’avait pas de chauffeur et que ses amis homosexuels étaient donc bien indiqués pour ses trajets personnels : « Pendant que l’un gare la voiture, l’autre ouvre la portière ! ».




4. Avec Thierry Le Luron

Alice Sapritch fut la victime récurrente de l’imitateur Thierry Le Luron qui était souvent féroce avec elle.

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Dans une émission diffusée le 10 mai 1977, Thierry Le Luron, avec la voix de Philippe Bouvard, a interviewé la vraie Alice Sapritch et s’inquiétait de sa sexualité. L’actrice confiait qu’elle ne se promenait pas en métro à Paris mais en bus, en faisant remarquer : « Il y a d’autres personnes mieux qualifiées que moi pour être agressées. ». Et son dernier conseil à l’adresse des jeunes : « Baisez et n’en parlez plus ! ».



Enfin, Thierry Le Luron, prenant le rôle d’Alice Sapritch, a répondu le 8 janvier 1983 aux questions de l’animateur Michel Drucker. Il était allongé sur une banquette, avec un turban sur la tête et maniait le très long fume-cigarette (cigarette allumée il me semble).




Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 juillet 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alice Sapritch.
Coluche.
Eugène Ionesco.
Gotlib.
Une comédienne centenaire...
Charles Trenet.
Yves Montand.
Gérard Depardieu.
Michel Galabru.
Bernard Blier.
Pierre Dac.
Thierry Le Luron.

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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 08:26

« Pour moi, il y a plus de mise en scène cinématographique lorsque je fais parler des gens que si je montre quelqu’un qui tire un coup de pistolet ou qui joue à James Bond. » (Éric Rohmer, "Libération", 17 mars 2004).




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Le réalisateur Éric Rohmer est né il y a un siècle, le 21 mars 1920, en Corrèze (à Tulle). D’un naturel plutôt réservé et consciencieux, Éric Rohmer (qui est mort il y a dix ans, à Paris le 11 janvier 2010, un peu avant ses 90 ans) a rarement voulu se fondre au star-system. Par exemple, il ne participait jamais aux cérémonies (festivals, etc.) et ne voulait pas être connu ni placé dans la lumière qui lui briderait sa liberté individuelle. Paradoxalement, encouragé par Claude Lévi-Strauss, il a failli être candidat à l’Académie française puis s’est ravisé.

Élève en prépa au lycée Henri-IV à Paris (il a eu Alain comme professeur de philosophie) et séduit par Balzac et Proust, Éric Rohmer a échoué au concours de Normale Sup. le 29 novembre 1940 puis à l'agrégation de lettres classiques. Il commença sa vie active comme professeur certifié avec l'ambition de devenir romancier, avant de proposer des critiques de cinéma.

Il faisait partie du cinéma de la Nouvelle Vague, à l’instar des François Truffaut, Jean-Luc Godard, Jacques Rivette, Claude Chabrol… Un peu en avance sur ce centenaire, la Cinémathèque française a proposé la diffusion de l’intégrale de ses films du 9 janvier 2019 au 11 février 2019. En 2006, Marc Godin avait rencontré Éric Rohmer : « Nos dieux étaient Hitchcock, sur qui j’ai écrit un livre avec Chabrol, et Howard Hawks. À ce moment, nous avions un principe, énoncé par Truffaut, qui était la politique des auteurs : on n’admirait pas un film, mais l’ensemble de l’œuvre d’un auteur. (…) J’ai également beaucoup aimé Renoir, Griffith (…) mais surtout Murnau. » ("See-Mag").

Ses films concernent avant tout l’amour, la séduction, la rencontre amoureuse. Ils sont souvent pleins de fraîcheur, de spontanéité. Pour "Le Rayon vert", il a même laissé les acteurs improviser, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Éric Rohmer tenait en effet à ce que l’écriture soit très réfléchie et plus généralement, il cherchait à ce que son œuvre cinématographique soit très construite. J’ai par exemple adoré "Pauline à la plage" (sorti le 23 mars 1983), avec Amanda Langlet et Simon de La Brosse, film qui faisait partie de sa série "Comédies et proverbes" avec cette devise : "Qui trop parole, il se mesfait", de Chrétien de Troyes.

Jacques Siclier a décrit la méthode dans "Télérama" le 16 août 2003 pour "Pauline à la plage" : « Rohmer a filmé ici en romancier. Ses personnages se déplacent dans un univers limité (…). Les images de Nestor Almendros [le photographe] obéissent au style de Rohmer : strictement narratives, mais inséparables d’une stratégie de la parole organisée par le cinéaste (…). Le film, remarquablement interprété, enthousiasme par la subtilité et la rapidité des enchaînements de situations. Rohmer mène les personnages jusqu'au bout de la partie, avec une jubilation évidente dans l’expression verbale. ».











En même temps, Éric Rohmer continuait à utiliser des moyens souvent modestes pour donner une sorte d’ambiance documentaire ou d’amateur (au début, par manque d’investisseurs, ensuite par liberté). C’est ce qu’a rappelé Antoine Guillot sur France Culture le 5 janvier 2019 dans "Plan large" : « Par une économie de moyens, qui était à la fois affaire de morale et d’éthique de travail, Éric Rohmer a su créer les conditions de son indépendance et de sa liberté absolue, pour dresser, en moraliste puritain qu’il était, un portrait des mœurs de la société française et de la sa comédie humaine qui, loin de l’image intello-parisianiste qu’on a voulu lui coller, a su rencontrer un large et fervent public. ».

Sa notoriété internationale a commencé avec "Ma nuit chez Maud" (sorti le 4 juin 1969 et nommé pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère) avec la participation de Françoise Fabian, Jean-Louis Trintignant, Antoine Vitez et Marie-Christine Barrault, film excellent selon le critique Guy Teisseire : « Le meilleur compliment qu’on puisse faire à Éric Rohmer est d’avoir réalisé (…) un film parlant. J’entends par là le contraire d’un film bavard où le texte servirait à combler les vides : c’est-à-dire une œuvre éloquente où les silences sont ressentis comme des manques tant l’intelligence du propos est constante. » ("L’Aurore", le 16 mai 1969).








"Ma nuit chez Maud" faisait partie de la série des "Contes moraux". Il fut le film d’Éric Rohmer qui a eu le plus de succès en salles (plus d’un million d’entrées), tandis que les autres dépassaient très rarement les 500 000 entrées, et certains avaient même moins de 100 000 entrées, mais cela ne l’a pas empêché d’avoir su gagner un public fidèle : ses 25 films au cinéma ont totalisé 8 millions d’entrées. Éric Rohmer a aussi réalisé durant les années 1990 une excellente série de quatre films "Contes des quatre saisons", un conte par saison.

Par exemple, l’excellent "Conte d’été" (sorti le 5 juin 1996), avec Melvil Poupaud, Amanda Langlet, Gwenaëlle Simon et Aurélia Nolin. Un garçon dans un "jeu" avec trois filles, dans des relations compliquées et impossibles, à propos duquel Dominique Marchais a commenté, dans "Les Inrockuptibles" le 30 novembre 1995 : « Filmer le plus simplement du monde des gens qui disent des choses compliquées, voilà bien le génie de Rohmer. Si son cinéma est bavard, c’est parce qu’il fait de la parole, et de sa nécessaire inadéquation avec ce qu’elle cherche à exprimer, son unique objet. S’il apparaît banal, c’est qu’il a pour unique héros l’homme ordinaire. Et ce que l’on a souvent appelé "hasard" chez lui n’est rien d’autre qu’une extraordinaire confiance dans la diversité, la multiplicité, la profondeur de la vie. L’éthique qui en résulte est la valorisation d’un pragmatisme qui saurait composer avec des éléments sans cesse changeants. » (1996).








Si le réalisateur appréciait beaucoup Jean-Louis Trintignant et Jean-Claude Brialy, il a souvent préféré des acteurs moins connus et plus tournés vers le théâtre. On peut citer Fabriche Luchini et Arielle Dombasle, également Pascale Ogier (qui est morte très jeune, peu après la sortie de "La Nuit de la pleine lune"). En août 1993, l’une des actrices, Emmanuelle Chaulet, expliquait : « On répète énormément avant, et quand on arrive sur le tournage, il donne uniquement des indications de déplacement et ne parle plus du tout du jeu ni de psychologie. » (Cicim n°38).

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Toute l’importance d’Éric Rohmer résidait dans les dialogues des acteurs qu’il voulait quasiment parfaits. Il voulait, en fait, faire croire que ces dialogues étaient spontanés alors que c’était rarement le cas. Le critique Michel Mourlet a écrit dans un livre aux éditions Ramsay sorti en 2008 : « Les films de Rohmer sont les seuls à envisager le dialogue comme le sujet même de leur mise en scène et non pas comme le complément de l’action. ». J'aurais bien imaginé Éric Rohmer adaper les romans de Françoise Sagan. Même si ce n'était pas son monde, il y aurait eu la même ambiance où les dialogues sont les faits, où les sentiments sont les dénouements.

Dans un entretien avec Claude-Marie Trémois publié dans "Télérama" le 9 février 1994 à l’occasion d’une exposition au Centre-Pompidou sur l’art de la ville, Éric Rohmer montrait son peu de sympathie pour les architectes : « Le cinéaste prend le monde tel qu’il est ; l’architecte le modifie. Sa responsabilité est effrayante, car il ne peut pas construire sans détruire. Ou bien il construit à la campagne, et il commet une agression contre la nature. Ou bien il construit dans un tissu déjà existant, et doit donc en détruire un fragment pour le remplacer par un autre. (…) Ils ont le pouvoir qui peut être dirigé vers le bien ou vers le mal. Ce sont les seuls artistes à le posséder. Un peintre n’a pas besoin de détruire les œuvres de ses prédécesseurs pour faire son tableau. Un réalisateur ne met pas le feu à la Cinémathèque pour réaliser son film. Le cinéaste travaille dans l’imaginaire ; l’architecte, dans la réalité. ».

Dans "L’Arbre, le Maire et la Médiathèque", thriller politique sorti le 18 février 1993, Éric Rohmer était loin du thème amoureux pour parler politique politicienne, à la suite des bons résultats des écologistes aux élections régionales de mars 1992. Le film raconte l’histoire d’un maire socialiste d’un petit village de Vendée qui a quelques ambitions pour sa commune …et lui-même (avec Pascal Greggory, Arielle Dombasle, Fabrice Luchini et François-Marie Banier).








Commentant "Le Paradis français d’Éric Rohmer", ouvrage sous la direction d’Hugues Moreau sur le réalisateur (éd. Pierre-Guillaume Roux), Michel Mourlet a ainsi décrit, le 18 août 2017 dans "La Revue des deux mondes" : « Rohmer, lui, seul dans son coin, a construit un édifice, "manifestation d’un ordre profond", dit Hugues Moreau, sans équivalent dans l’histoire du cinéma, un peu à la façon de Balzac dans l’histoire de la création romanesque, en visant à conférer une cohérence unificatrice à des sujets diversifiés. (…) Lorsque [la fameuse légèreté française] atteint pareille altitude de montgolfière, on devrait savoir qu’elle n’est rien de moins que l’intelligence de la pudeur. ».






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 mars 2020)
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Pour aller plus loin :
Éric Rohmer.
Suzy Delair.
Kirk Douglas.
Jean Ferrat.
Roman Polanski.
Michèle Morgan.
Miou-Miaou.
Juliette Gréco.
Marina Foïs.
"Le Cercle des Poètes disparus".
Robin Williams.
Suzy Delair.
Michel Piccoli.
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Faut-il boycotter Roman Polanski ?
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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18 mars 2020 3 18 /03 /mars /2020 03:23

« C’est une artiste curieuse, exigeante, intransigeante parfois, qui n’opte pas pour le compromis. Ce qui fit dire à certains qu’elle avait mauvais caractère. Peut-être a-t-elle tout simplement du caractère. » (Jean-Noël Mirande, "Le Point" le 31 mars 2012).


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À quelques semaines d’intervalle, deux monstres sacrés du cinéma mondial sont partis rejoindre la plupart de leurs contemporains. Pourquoi leurs contemporains ? Parce qu’ils étaient tous les deux centenaires. Kirk Douglas est mort à 103 ans le 5 février 2020 et Suzy Delair est morte à 102 ans ce dimanche 15 mars 2020.

J’avais évoqué il y a quelques semaines Suzy Delair, chanteuse exceptionnelle, star du cinéma et pourtant, elle est restée surtout "ancienne star" pendant très longtemps. Elle ne s’en affectait d’ailleurs pas, elle se savait d’une autre époque, celle d’avant-guerre, celle des années 1930. Elle a fait quelques retours mesurés au cinéma, souvent par effraction, comme ce rôle d’épouse de Louis de Funès dans "Les Aventures de Rabbi Jacob" de Gérard Oury.

Avec sa voix terrible, son parler populaire, Suzy Delair représentait une certaine France, peut-être bien oubliée aujourd’hui. Après des rôles moins importants, elle a acquis la célébrité avec le premier rôle dans "L’assassin habite au 21" dont le réalisateur n’était autre que son compagnon, Henri-Georges Clouzot, pour son premier film. Elle fit ensuite des dizaines d’autres films dont deux autres marquants, "Quai des orfèvres" et "Lady Paname".

Je propose quelques extraits de ces trois films montrant tant sa gouaille que sa capacité à chanter (dans "Quai des orfèvres").

Suzy Delair est partie sans avoir été honorée par les professionnels du cinéma français, qui avaient eu pourtant l’occasion, il y a quelques jours, de le faire lors de la cérémonie des Césars (sans doute trop occupés par la polémique ?). Qu’importe, au fil des dernières décennies, elle avait déjà acquis cette petite odeur d’éternité qui aujourd’hui vient de se figer comme une carte postale un peu jaunie. Avec l’Internet, la voici cependant encore formidablement vivante…


1. "L’assassin habite au 21" de Henri-Georges Clouzot (sorti le 7 août 1942)















2. "Quai des Orfèvres" de Henri-Georges Clouzot (sorti le 3 octobre 1947)






3. "Lady Paname" de Henri Jeanson (sorti le 26 mai 1950)









4. "Antenne 2 Midi" du 15 février 1981, interrogée par Gérard Holtz et Raymond Totor

Dans cet entretien télévisé assez décontracté (elle avait 63 ans), Suzy Delair montrait un caractère en acier trempé, prête à interrompre le journaliste quand elle en avait envie.

À l’époque du deuxième choc pétrolier (et en pleine campagne présidentielle qui, curieusement, n’a pas été abordée), Suzy Delair était une écologiste avant l’heure, prônant les trajets à vélo : « Je suis pour. Cela fera un peu de muscle aux Parisiens et aux gens du monde entier d’aller un peu à bicyclette. On n’aurait pas de problème pétrole, vous comprenez. Je trouve que ce serait formidable. Tout le monde se porterait mieux. Voilà exactement, moi, ce que je dis ! ».

Et un peu plus tard, elle a insisté : « Nous n’aurons bientôt plus rien et je trouve qu’il faut prendre les devants. S’il n’y a plus d’eau chaude, il faut se laver à l’eau froide. Avant que ça n’arrive. Et s’il n’y a plus de pétrole, il faut prendre une bicyclette. Voilà. Il faut devancer les événements. ».






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 mars 2020)
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Pour aller plus loin :
Suzy Delair.
Kirk Douglas.
Jean Ferrat.
Juliette Gréco.

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28 février 2020 5 28 /02 /février /2020 03:04

« On est étonné de voir comment ses yeux peuvent devenir durs, sa bouche méprisante et sa voix cruelle. » (Rober Chazal, "Paris-Presse", le 19 septembre 1957, commentant le film "Retour de manivelle" de Denys de La Patellière, sorti la veille).


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C’est très commun de dire le titre, écrit par Jacques Prévert très inspiré par l’actrice (adapté d’un roman de Paul Mac Orlan), la plus grande histoire d’amour du cinéma français, et malgré l’âge, ses yeux, ils restaient beaux jusqu’à la fin de sa nuit. Michèle Morgan est née il y a 25 ans… enfin, non, il y a juste 100 ans, le 29 février 1920. Être né un 29 février ralentit les années, un anniversaire tous les quatre ans. Et lorsqu’elle est morte à l’âge de presque 97 ans, le 20 décembre 2016, elle avait toujours ses si beaux yeux brillants qui avaient séduit Jean Gabin dans le mythique "Le Quai des brumes" de Marcel Carné, sorti le 17 mai 1938.

Elle avait 18 ans, sans assurance, et Jean Gabin, à 33 ans, était déjà une grande star. Et après des mémoires "Avec ces yeux-là" (éd. Robert Laffont, 1977), Michèle Morgan a témoigné vingt années plus tard : « On ne peut pas imaginer que cette phrase serait une légende. ». Jean Gabin, qui l’avait vu jouer dans "Gribouille" l’année précédente, l’avait alors recommandée à Marcel Carné. Une histoire d’amour qui a fini sur un quai de gare à cause de la guerre, les deux allaient se quitter, elle quittait la France pour les États-Unis : « Il est là, tête levée, moi à la fenêtre penchée vers lui, je le regarde, je souris. Une scène de cinéma, mais le dialogue est de nous et nous la jouons gorge serrée. ».







Michèle Morgan était un pseudonyme, elle s’appelait à l’état-civil Simone Roussel, mais elle avait voulu Michèle car un jeune homme qui l’avait séduite n’attendait qu’une Michèle, et Morgan était le nom de la banque américaine qu’elle a vue lorsqu’elle se trouvait aux États-Unis et qu’elle se voyait star d’Hollywood (elle a obtenu finalement son étoile sur le Walk of Fame le 8 février 1960).

Hollywood. C’était dans la maison qu’elle a fait construire en 1944 à Hollywood que l’actrice Sharon Tate, enceinte et femme de Roman Polanski, s’est fait massacrée avec ses invités le 9 août 1969 par la secte de Charles Manson (qui, lui, est mort le 19 novembre 2017).

Michèle Morgan avait toujours voulu faire du cinéma et elle a eu la chance de s’être fait confier le rôle de sa vie si tôt. Un ascenseur pour devenir la star du cinéma français pendant cinquante ans : tous les grands réalisateurs l’ont recrutée pour leurs films (citons notamment Marc Allégret, Julien Duvivier, André Cayatte, René Clément, Claude Autant-Lara, René Clair, Henri Verneuil, Claude Lelouch, Jean Delannoy, Michel Deville, Claude Chabrol, etc.).

Elle a reçu le Prix d’interprétation féminine du Festival de Cannes en 1946 (le premier festival, voulu par le Front populaire mais mis en place seulement après la guerre) pour "La Symphonie pastorale", adaptation d’un roman d’André Gide réalisée par Jean Delannoy et sortie le 26 septembre 1946 (elle présida plus tard le jury du Festival de Cannes en 1971), un César d’honneur en 1992, ainsi que le Lion d’or à la Mostra de Venise en 1996. "Les Grandes Manœuvres" de René Clair, sorti le 26 octobre 1955, où elle joue la compagne de Gérard Philippe, est un autre film symbole de sa carrière d’actrice.

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Après une vingtaine d’années de vie affective riche mais parfois chaotique, elle est devenue la compagne de Gérard Oury pendant plus de quarante-six ans. Dans les années 1960, Michèle Morgan, tout en continuant de jouer au cinéma, à la télévision ou au théâtre, a développé aussi son talent artistique pour la peinture (sa première grande exposition a eu lieu en 1968) et aussi pour la haute couture (elle a même sorti une gamme de cravates en soie). Sa peinture ? Elle l’a justifiée en février 2009 : « J’aime les couleurs, les choses gaies. Ma peinture qui est optimiste est le reflet de ma personnalité. ».

Sur France Culture, Michèle Morgan expliqué à Claire Jordan en octobre 1978 à quel point elle avait rêvé d’être une star du cinéma : « Mon idéal, ma passion, tout ce que je voulais au monde, c’était la réalisation de ce rêve d’enfant : le cinéma. Ce n’est qu’après, bien plus tard, que j’ai réalisé ce qu’était le métier de comédien, de comédien de théâtre. Mais mon rêve, c’était de devenir actrice de cinéma. (…) Finalement, j’ai réalisé que jouer la comédie, c’est la même chose au cinéma et au théâtre. ».

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Mais pour le travail, elle préférait le théâtre au cinéma : « Sauf qu’au cinéma, on est interrompu toutes les deux minutes par la caméra, le son, la lumière, il faut se reconcentrer cinquante fois par jour, ce qui est une difficulté sans nom. Quand on a un grand rôle dramatique au cinéma, c’est quand même effrayant de commencer à pleurer, parce qu’on s’est concentré, on a donné son âme, toutes ses tripes… Et bon, ça y est, il faut s’arrêter parce que la caméra cale, parce que la lumière n’est pas dans le bon sens, parce que le son… Il y a toujours quelque chose qui vous arrête dans votre élan ! [Au théâtre], j’ai une liberté, c’est merveilleux, parce qu’on joue une scène et on la joue jusqu’au bout, sans être interrompu. ».

Avant de s’endormir pour toujours, Michèle Morgan ne cachait pas son plaisir de se reposer, à un journaliste de l’hebdomadaire "Le Point" le 22 février 2013 : « Je suis heureuse d’être vieille, je suis au chaud, allongée sur mon lit devant ma télé. Je regarde tout, les feuilletons, les nouvelles, et toutes les conneries. ». Un peu comme Michel Houellebecq dans un de ses romans… Ah non, lui, il regardait les dessins animés…


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Sylvain Rakotoarison (27 février 2020)
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Pour aller plus loin :
Michèle Morgan.
Disparition de Zsa Zsa Gabor, Michèle Morgan, Claude Gensac, Carrie Fisher et Debbie Reynolds (dessin).
Miou-Miaou.
Juliette Gréco.
Marina Foïs.
"Le Cercle des Poètes disparus".
Robin Williams.
Suzy Delair.
Michel Piccoli.
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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22 février 2020 6 22 /02 /février /2020 03:48

« C’est bien que les femmes prennent la parole. Avant, on ne savait pas qu’on pouvait dire que ça n’allait pas. Cela faisait partie des choses comme un accident de la route, une maladie. On tâchait que ça n’arrive pas. Les femmes chuchotaient. » (Miou-Miou en 2018).



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Ce samedi 22 février 2020, l’actrice Miou-Miou fête ses 70 ans. Heureusement, c’est maintenant un âge pas trop avancé au contraire des années de ses débuts au cinéma. Sa voix, son regard, ses yeux d’étonnée, tout en elle appelle la douceur et la fraîcheur, et malgré le temps qui passe, elle ne semble pas avoir vieilli. Comme si, par sa légèreté, elle surfait sur les airs de la renommée. Dans le jeu des sept familles, elle serait plutôt l’amie de ma mère.

Miou-Miou, c’était un pseudo qui a été trouvé par Coluche, son compagnon d’alors, lorsqu’elle a débuté au Café de la Gare. Dès le début des années 1970, elle a joué dans des films, plutôt des comédies, qui ont bien "marché". Elle fut repérée comme la fille de Louis de Funès dans "Les Aventures de Rabbi Jacob" de Gérard Oury et elle a gagné sa notoriété dans son premier premier rôle avec "Les Valseuses" de Bertrand Blier.

"Les Valseuses", sorti le 20 mars 1974, quelques jours avant la mort du Président Georges Pompidou, c’était un film qui a fait date pour son audace sociologique. Jusque dans le générique qui reprenait le schéma des Shadoks qui avaient coupé la France en deux quelques années auparavant. Là aussi, la France a été coupée en deux, les installés, les bourgeois, les vieux, qui étaient scandalisés par ce film (qui fut du coup "interdit aux moins de 18 ans"), et les jeunes, les soixante-huitards, les minorités sexuelles, etc. qui, au contraire, ont adoré un film auquel ils pouvaient s’identifier. La liberté, maître mot des années 1970.

Des scènes de nudité, de sexe, de la sexualité si débridée qu’elle pourrait encore choquer aujourd’hui (triolisme par exemple), au point que, comme du reste "Les Aventures de Rabbi Jacob" pour une autre raison, on se demande vraiment si un tel film pourrait encore être tourné et sortir en salle en 2020. Indépendamment des aspects sexuels (avec Internet, il est difficile de découvrir des choses de nos jours), le simple fait de faire, de deux truands oisifs prêts à harceler n’importe quelle jolie fille, des héros est moralement limite (mais ce n’était pas le premier film ni le dernier à avoir adopté ce genre de schéma).

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Dans ce film, jouaient les principaux rôles Miou-Miou, Gérard Depardieu et Patrick Dewaere qui était alors son compagnon hors de la caméra. Miou-Miou a expliqué bien plus tard : « On nous demandait parfois des choses pas dures, mais un peu compliquées à faire. À force de baisser ma culotte et de remonter mon tablier, j’en avais un peu marre. On s’aimait très fort tous les trois. On était comme une portée de chiots. ».

Jeanne Moreau, Brigitte Fossey et Isabelle Huppert complétaient le tableau et Sylvie Joly, Gérard Jugnot et Thierry Lhermitte y ont fait une apparition. Avec près de six millions d’entrées en salle, le film, certes dépassé par "Emmanuelle" autrement plus sensuel et audacieux (avec Sylvia Kristel), a fait un carton et a installé les trois premiers acteurs dans le cinéma français, celui des Georges Lautner, Gérard Oury, Claude Zidi, Bertrand Blier, Yves Robert, Louis Malle, Patrice Leconte, Yves Boisset, etc.

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Miou-Miou a joué dans de nombreux films à succès, elle a reçu un César de la meilleure actrice en 1980 (pour "La Dérobade" de Daniel Duval, où elle joue une prostituée qui cherche à sortir de l’emprise de son proxénète), mais elle fut nommée pour la même récompense neuf autres fois (de 1977 à 1998) pour "F comme Faibanks", "Dites-lui que je l’aime", "Josépha", "Coup de foudre", "Tenue de soirée", "La Lectrice", "Milou en mai", "Germinal" et "Nettoyage à sec". Elle n’était jamais présente aux soirées des César, même lorsqu’elle l’a obtenu : « Je ne suis pas allé prendre ce César parce que je m’en foutais. J’étais sûre de l’avoir. Je crois que j’ai dit à mon agent d‘aller le prendre. Il l’a pris, mais comme il est mort, je ne sais pas où il est. J’ai été beaucoup nommée après, mais ils se sont lassés. Et à raison : je n’irai jamais, je n’aime pas les César. » (BFM-TV, 2018).

Même si elle se fait rare, elle continue toujours à tourner, et en 2018, trois films sont sortis, "La Monnaie de leur pièce" d’Anne Le Ny, "Pupille" de Jeanne Herry (sa propre fille et celle de Julien Clerc, Miou-Miou dans le civil s’appelle Sylvette Herry), et "Larguées" d’Éloïse Lang (avec Camille Cottin et Camille Chamoux), où Miou-Miou joue la femme dépressive car abandonnée par son mari pour une femme plus jeune et dont les deux filles cherchent à lui remonter le moral lors d’un séjour à La Réunion.

Pour "vendre" ce dernier film ("Larguées"), la discrète Miou-Miou racontait : « On est trois à être larguées dans le film, la mère et les deux filles. Ce qui m’intéressait aussi, c’est de ne pas montrer qu’une femme va être soudain heureuse parce qu’elle rencontre un homme. Avant, quand une femme avait l’air triste, on disait qu’elle était mal baisée, enfin les gros machos disaient ça. On se rend compte aujourd’hui que tout ne passe pas par les hommes. ».

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Miou-Miou ? Peut-être que c’est l’ancienne Ministre de la Justice, Christiane Taubira, qui en a parlé le mieux, lorsqu’elle lui a fait cette déclaration d’amour, à distance, probablement partagée par beaucoup de monde, le 8 avril 2018 sur France 2 : « Rien ne peut dissoudre ni diluer la joie que j’éprouve à vous dire combien l’actrice singulière que vous êtes, votre talent, votre esprit vif, drôle, parfois caustique, me réjouissent. Je vous ai vue jouer avant et après "La Lectrice". Ce rôle reste pour moi la toise. Il n’est pas sûr que j’aurais réussi à vous le dire si j’étais sur le plateau, tant j’aurais été occupée à vous boire des yeux. ». Moi aussi, je vous bois des yeux, bonne anniversaire !


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Sylvain Rakotoarison (22 février 2020)
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Pour aller plus loin :
Miou-Miaou.
Juliette Gréco.
Marina Foïs.
"Le Cercle des Poètes disparus".
Robin Williams.
Suzy Delair.
Michel Piccoli.
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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20 février 2020 4 20 /02 /février /2020 09:50

« D’abord, nous sommes en guerre avec les djihadistes, qui se révèlent plus dangereux qu’une armée structurée. Ensuite, nous sommes menacés par le déferlement des migrants, dont l’extrême détresse pose autant de problèmes qu’elle inspire de compassion. Enfin, dans nos banlieues, domine un antisémitisme sans complexe et qui relève désormais du réflexe. » (Jean Daniel, "L’Obs" du 21 mai 2015).



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Hasard du destin, le journaliste et éditorialiste politique Jean Daniel, fondateur de l’hebdomadaire "Le Nouvel Observateur" en 1964 (nommé maintenant "L’Obs"), est parti quelques jours après sa grande amie Claire Bretécher à qui il avait offert ses colonnes pour ses bandes dessinées. Jean Daniel est mort dans la soirée du mercredi 19 février 2020 à quelques mois de ses 100 ans qu’il aurait fêtés le 21 juillet 2020 (il est né à Bilda, en Algérie).

On a dit souvent que Jean Daniel était une "conscience de gauche", mais je ne sais pas ce qu’est "la gauche", et ne me sentant pas du tout "de gauche", j’ai malgré cela beaucoup d’estime pour Jean Daniel que je considère comme surtout une "conscience" du journalisme politique. Alors Président de la République, François Hollande lui a remis les insignes de grand-croix de l’ordre national du Mérite en 2016 avec ces mots : « Vous êtes ce qu’on appelle une conscience. Vous observez notre pays avec les yeux de celui qui a traversé le siècle. Et qui a le sens de l’Histoire et du temps. Vous écrivez vos éditoriaux et vos livres avec une langue claire, vivante, profonde. Votre voix est lente. Elle assène des vérités fortes sous forme de confidences chuchotées. Il faut prêter l’oreille. ». Des yeux d’aigle.

Il n’était pas journaliste pour faire de l’audience, mais pour proposer des réflexions, pour faire avancer, à sa mesure, le monde, son monde en tout cas. Il n’était pas si loin de l’activité d’autres "penseurs" plus "théoriciens", car à l’époque, c’est-à-dire, dans les années 1950 à 1980, le journalisme était une activité intellectuelle et philosophique, pas encore une activité commerciale et médiatique que les années 1980 et les suivantes ont amplifiée (avant de devenir une activité qui se mordait la queue avec les réseaux sociaux et les chaînes d’information continue à partir de la fin des années 2000).

Ses amours intellectuelles d’adolescent furent pour Marx et André Gide. Observateur du Front populaire, Jean Daniel a cru pendant quelques courts moments que l’URSS était le paradis socialiste mais grâce à Gide, il a vite déchanté sur le communisme (un paradis qui se transforme si vite en enfer) et s’est retrouvé dans cette gauche socialiste réformiste non communiste proche de Léon Blum. Étudiant en philosophie à Alger, séduit par De Gaulle, il fut résistant, participa à la libération d’Alger le 8 novembre 1942 et s’engagea dans la Division Leclerc jusqu’en 1945. Il continua ses études à la Sorbonne.

Membre du cabinet du furtif Président du Gouvernement provisoire Félix Gouin (le socialiste proche de Léon Blum avait succédé à De Gaulle après la démission de celui-ci), Jean Daniel rédigeait des discours et en même temps, sous un pseudonyme (qu’il garda), collabora au journal résistant "Combat". À cette époque, les carrières pouvaient facilement se construire juste après la Libération. Avec ses relations, il aurait pu s’installer dans l’action politique avec des postes d’abord administratifs puis politiques (on a cité sous-préfet à ses débuts, plus tard ambassadeur proposé par François Mitterrand, etc.). Mais ce n’était pas son truc : électron libre, il concevait mal de réduire sa réflexion à l’allégeance d’un parti ou d’un chef. Pas étonnant que le journal qu’il allait créer s’appellerait "Le Nouvel Observateur" (dont le nom provient d’un ancien journal "France Observateur" lui-même issu de "L’Observateur politique, économique et littéraire" créé en 1950). Il n’était pas un acteur mais un observateur, certes engagé, mais observateur avant tout.

Pour l’heure, le journalisme fut la voie qu’il concevait. Une très longue carrière de journaliste. Une voie, et aussi, pour des chroniques à la radio (sur Europe 1 dans les années 1980), une voix qui portait, apaisante, profonde, ressortant tout le caractère très réfléchi de l’homme et ses pensées. Et aussi, surtout, une plume rudement efficace.

À ses débuts, il fut épaulé par l’un des journalistes les plus honorables de France, Albert Camus, et Jean Daniel travailla avec quelques plumes marquantes comme Jules Roy, Étiemble, Emmanuel Roblès, etc. qui collaborèrent dans la revue indépendante (de gauche) "Caliban" dont il fut le rédacteur en chef entre 1947 et 1952 (financée grâce à ses liens avec René Pleven et Louis Joxe). Il fréquentait Jean-Paul Sartre, Claude Lévi-Strauss, Maurice Merleau-Ponty, Emmanuel Mounier, Jean-Marie Domenach, Pierre Viansson-Ponté, etc. Plus tard, fasciné par les arts, il fréquenta également des personnalités comme Pierre Soulages, Michel Bouquet, etc.

Auteur d’un roman en attendant de retrouver un travail dans un autre journal (il fut l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, romans ou essais, pendant toute sa carrière), Jean Daniel fut recruté par "L’Express" en 1954 pour lequel il travailla une dizaine d’années. Là encore, après le parrainage d’Albert Camus, il a eu le parrainage d’autres illustres journalistes : Françoise Giroud et JJSS. Chargé de couvrir la guerre d’Algérie, Jean Daniel a failli être tué en 1961… et bien plus tard, à l’Université de New York, un homme est venu le voir : « Il me demande si j’ai un moment pour parler tranquillement, dehors. Je sors avec lui et il m’annonce : "C’est moi qui ai tiré sur vous à Bizerte en juillet 1961. J’étais un jeune parachutiste. Depuis, j’ai lu tous vos livres. Et je me dis que j’ai failli tuer l’auteur que j’admirais". Voilà ce qu’il me dit. » ("Le Point" du 27 avril 2012).

Une période de la vie de grand reporter qui lui a fait rencontrer les plus grandes personnalités politiques du monde pour des entretiens : évidemment Pierre Mendès France dont il était un disciple, mais aussi John F. Kennedy, Fidel Castro, Léopold Segard Senghor, David Ben Gourion, etc. Il a même appris l’assassinat de Kennedy au cours d’un déjeuner avec Castro ! Bien plus tard, Jean Daniel a eu la visite d’un agent de la CIA lors d’un voyage aux États-Unis : « Il m’apprend une histoire invraisemblable : Castro, que j’ai rencontré à La Havane la veille de l’assassinat de Kennedy à Dallas, pensait que j’étais envoyé par Kennedy pour le tuer, lui, Castro ! » ("Le Point" du 27 avril 2012).

Quant à David Ben Gourion qu’il qualifiait de "réaliste illuminé", il l’a rencontré la première fois en 1948 avant la création de l’État d’Israël et il l’a raconté dans "Le Nouvel Observateur" du 18 avril 2018. Ben Gourion lui avait déclaré : « Chaque fois qu’il y aura un choix à faire entre la paix et les territoires, je choisirai la paix. ».

La réputation internationale de Jean Daniel était alors très forte. Ne laissant pas sa plume dans la poche, ses articles prônant une négociation avec le FLN en Algérie avaient d’ailleurs provoqué à "L’Express" quelques désagréments politiques avec le pouvoir.

Opposé à l’évolution de "L’Express" qui se voulait plus consensuel et moins politisé, et après avoir hésité à travailler pour "Le Monde" sur proposition de son directeur Hubert Beuve-Méry, Jean Daniel a commencé l’aventure en 1964, avec son ami industriel, Claude Perdriel, d’un nouveau journal, "Le Nouvel Observateur" (qu’il dirigea jusqu’en 2008). Ce fut le journal de la gauche réaliste (avec l’aide de Gilles Martinet, l’un des socialistes très influents les moins connus des années 1960 à 1980).

Sachant prendre le train de la nouveauté sociologique dans les années 1970, Jean Daniel, comme je l’ai abordé au début, a ouvert en octobre 1973 ses colonnes à Claire Bretécher qui venait de "Pilote" et de "L’Écho des savanes". Il ne savait pas si ce serait "rentable" ni "apprécié" de ses lecteurs, mais il imaginait que les bandes dessinées de Claire Bretécher seraient essentielles dans l’évolution sociologique du journal (avec "Les Frustrés") : « On n’était pas sérieux ! Ou plutôt, nous avions le sérieux ironique et particulier de Claire. Quand elle est arrivée, nous sommes devenus nous-mêmes. Je me souviens très bien de son premier dessin : elle se moquait du patron, de l’actionnaire du journal ! Et moi, je pensais la même chose qu’elle ! Elle n’a pas profité du journal, c’est nous qui avons profité d’elle ! (…) C’était une époque où curieusement (…) on ne s’occupait pas d’argent. Les premiers numéros, on avait envie de les faire, c’est tout. » (actuabd.com, le 14 décembre 2015).

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Malgré son grand âge, Jean Daniel a toujours continué à faire profiter les autres de ses réflexions : « Maintenant, je ne sais plus ne rien faire. L’idée de ne rien faire ressemble un peu à la retraite. Tout ce qui est repos me paraît menacé de déclin, de disparition. Je ne sais plus ne rien faire. J’ai besoin que les instants soient plein. Je vis au présent mais dans la plénitude et je vis chaque chose comme si ça devait être la dernière. Ma curiosité a décuplé de cette manière. » (24 août 2008).

Ainsi, ces dernières années, il a accordé de nombreux entretiens notamment sur France Culture, en particulier une série de dix interviews hebdomadaires du 22 juin 2008 au 24 août 2008 ("Un été avec Jean Daniel"). Le 23 juin 2012, il était désabusé : « Mon désenchantement actuel, c’est de voir ce que devient la France. À cette étape de ma vie, j’avoue ma tristesse de ne plus reconnaître mon pays, de ne plus me retrouver dans ses valeurs. » (émission "Répliques " produite par Alain Finkielkraut).

Le 24 août 2008 sur France Culture, Jean Daniel parlait de Pierre Soulages ainsi : « Mon instinct ne me dirigeait pas vers Soulages, mais il m’a appris à connaître les secrets de l’abstraction. (…) C’est le côté monocolore de Soulages et le mystère du noir de Soulages qui m’ont initié à la signification de l’abstraction. ». De Michel Bouquet : « Pour moi, il représente le théâtre dans la façon de mêler l’incroyable force de la personnalité et la capacité stupéfiante à la transformer. Il a les deux : c’est un acteur de composition mais il est toujours lui-même quand il compose. ».

Lors d’un débat avec Bernard-Henri Lévy publié le 6 février 2016 dans "Le Nouvel Observateur", Jean Daniel parlait ainsi des Juifs et de Mgr Lustiger : « En créant le Dieu unique et en allant jusqu’à se considérer comme "le trésor des rois", les Juifs se sont imposé un destin dont ils ont proposé l’impossible grandeur à l’humanité. Mais c’est un destin carcéral. (…) J’ai mené un long dialogue avec Jean-Marie Lustiger sur le crucifié de l’Évangile dont la figure, à l’époque, me hantait. Mais aux funérailles du cardinal, selon ses dernières volontés rédigées de sa main à Jérusalem, le kaddish, la prière pour les défunts de la synagogue, a été récité sur le parvis de la cathédrale. Oui, je dis bien une sorte de prison volontaire, car si l’on peut sortir du judaïsme, de la religion juive, on ne saurait sortir de la judéité, du peuple juif. ».

L’unicité de la Shoah : « Pas au point de la séparer totalement de la question d’Ivan Karamazov chez Dostoïevski : "Si Dieu existe, pourquoi tolère-t-il une seule larme d’un seul enfant ?". La réponse de la Bible et de la philosophie sur le mal est qu’il y a contradiction entre l’innocence et la liberté. (…) Il y a bien, historiquement, un avant et un après-Auschwitz. Les explications juives ou chrétiennes habituelles ne suffisent plus : ni celle d’une juste punition divine soutenue par le rabbin Eleazar Shach, ni celle d’une assimilation des victimes du nazisme à Jésus en Croix proposée par Paul Claudel. (…) Pour moi, à la nouveauté de l’événement répond la nouveauté du discours. Dieu lui-même en sort modifié pour Hans Jonas, la synagogue doit se faire mutique pour Emil Fackenheim, il est trop tard pour le Messie selon George Steiner… L’abîme d’inhumanité appelle un motif transcendant pour rendre compte d’un fait de l’histoire, quitte à l’y dissoudre : l’unicité. (…) La contextualisation serait ici indispensable. Mais en regard des génocides arménien, tsigane, khmer ou rwandais, l’exception de la Shoah tient, selon moi, à cette prodigieuse théologie négative que les Juifs se sont senti sommés de produire afin de conserver leur destin. » (6 février 2016).

Les 19 et 27 avril 2012, l’hebdomadaire "Le Point" a publié un très long entretien de Jean Daniel interrogé par Franz-Olivier Giesbert et Christophe Ono-dit-Biot. En voici quelques brides intéressantes.

Ce que la vie a appris à Jean Daniel : « C’est d’abord qu’en marge des transformations profondes et des convulsions gigantesques, il peut y avoir encore des pans de l’histoire immobiles. (…) Je n’avais pas prévu que je ne changerais pas de maîtres à penser. Je n’imaginais pas qu’après une étourdissante valse des valeurs et la confusion des idéologies, on choisirait, quelle victoire !, Camus pour penser l’éthique de la modernité. » (19 avril 2012).

Sa vieillesse : « Je sais bien désormais que je dois légitimer ma longévité. Il faut que j’en fasse plus pour prouver que je peux en faire assez. (…) J’ai naguère accompagné jusqu’au bout la vieillesse d’un ami médecin (…). Chaque fois que les médecins venaient le voir, ils parlaient devant lui de son cas comme s’il n’était pas là, alors qu’il avait été l’un des plus grands spécialistes des pathologies qu’ils évoquaient. Ils étaient déférents, affables et même respectueux, mais ils l’avaient effacé. (…) Quand je connais bien un sujet et que les gens indélicats ou oublieux en parlent comme si je n’étais pas dans la même pièce qu’eux, je ne vis pas ça très bien. (…) Il peut y avoir des naufragés volontaires qui se regardent glisser vers d’autres planètes. J’ai vu vieillir Claude Lévi-Strauss, un homme qui impressionnait pour toutes sortes de raisons dont la moindre n’était pas sa pratique du silence. La plupart du temps, il se taisait et quand il parlait, c’était avec un mélange de désenchantement résigné et de distance ironique. Il murmurait des choses qu’il ne se donnait pas la peine d’articuler, de peur que vous ne les compreniez pas et qu’il ne se fatigue alors pour rien. Un jour qu’il était l’objet de polémiques déplacées à propos de ses théories sur le racisme dans "Race et Histoire", il m’avait dit avec un regard éloigné : "C’est très facile à supporter, vous savez. Je ne suis plus de ce monde, je vis ailleurs, mais j’y vis plutôt bien". Telle était sa sagesse. D’une certaine manière, il s‘était installé dans un autre univers. » (19 avril 2012).

Les relations affectives : « La sexualité est à mes yeux l’aboutissement charnel d’un désir fusionnel qui ne triomphe que lorsqu’il s’éteint. Elle est la gloire éphémère du plaisir. La sensualité est une complicité par la peau et le toucher : c’est une complémentarité de sensations. Rien ne vaudra jamais pour moi le sourire de bonheur de l’aimée dans la contemplation commune d’une œuvre d’art ou lors d’une promenade à la campagne avec elle, cheveux au vent, et dont je tiens le bras nu. (…) Un jour que j’étais au Musée Rodin, un de mes lieux préférés à Paris, j’ai vu une main caresser le pied d’une sculpture de femme et cette main, c’était celle d’une religieuse. Elle faisait ça avec le plus grand naturel et une innocence totale. J’ai ressenti un moment de complicité intense avec elle. » (19 avril 2012).

Pessimisme : « Le pessimisme est un trop mol oreiller pour qui est contraint à s’engager. Et je préfère être "réveillé" par Simon Leys, George Steiner ou Umberto Eco. » (19 avril 2012).

Son amitié pour Camus : « Après son Prix Nobel, comme je lui manifestais mon inaltérable fidélité en dépit de nos désaccords sur l’Algérie, il m’a écrit : "L’important est que nous soyons vous et moi déchirés". » (27 avril 2012).

Camus et les femmes : « Parfois Casanova, jamais Don Juan. La fidélité à une maîtresse comptait presque autant que l’amour qu’il portait à une nouvelle femme, il n’y a que des gens très fins qui peuvent comprendre. Il couchait, par exemple, avec Maria Casarès, il maintenait avec sa femme les ferveurs intermittentes de la conjugalité, mais en même temps, il était fidèle, ressentant pour chacune, à jamais, une reconnaissance inépuisable : "Je garde pour la vie, un à un, les souvenirs des moments qu’elles m’ont donnés", me disait-il. » (19 avril 2012).

Jean Daniel y a cité Orwell : « L’intellectuel est celui qui est le plus tenté par la dictature et, parmi ces intellectuels, l’intellectuel français est le plus doué pour ça. » (27 avril 2012).

Jean Daniel sur la politique aujourd’hui : « S’il y a bien quelque chose qui m’effraie, en ce moment, c’est que tout cela revient. Une nouvelle pensée unique s’annonce dans la gauche. Quand j’entends Mélenchon, par exemple, ça me rappelle des souvenirs… C’est ça, l’inconvénient des longues vies. (…) Mélenchon a un talent fou, l’art de l’éloquence et les recettes de la conviction, mais pas seulement : il rappelle le temps des grands "rhétoriqueurs" et les tribuns sur les tréteaux populaires. Pour eux, le peuple a toujours raison et le grand homme est celui qui sait lui parler. (…) Jean-Luc Mélenchon exprime notre indignation, mais aucunement notre perspective. Je préfère réfléchir avec Pierre Rosanvallon et agir avec Michel Rocard. » ("Le Point" du 27 avril 2012).

Et je termine sur ce qui aurait pu apparaître comme une réflexion sur l’affaire Griveaux : « Je déteste Don Juan. Tout ce que Don Juan représente m’est contraire. (…) L’idée de l’homme qui séduit pour consommer, qui ment, qui trompe, qui n’a aucun respect, qui a une allégresse pour montrer comment le cynisme peut être joyeux, cette façon qu’il a de prendre du plaisir qu’il va ensuite trahir et oublier, cette obsession de collectionner sans jamais s’attarder (…). Tout ça, c’est le contraire. » (France Culture, le 24 août 2008).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 février 2020)
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Pour aller plus loin :
Jean Daniel.
Alain Finkielkraut.
Bernard-Henri Lévy.
Jean-Christophe Victor.
Joseph Kessel.
Albert Camus.
Alfred Grosser.
Raymond Aron.
René Rémond.
Jean d’Ormesson.
Pierre Milza.
Jean-Baptiste Duroselle.
Georges Duby.
Hannah Arendt et la doxa.
Max Gallo.
François de Closets.
Michèle Cotta.
Philippe Alexandre.
Elie Wiesel.
Henri Amouroux.
Jean Lacouture.
Édouard Bonnefous.
Alain Decaux.
Gonzague Saint Bris.
Claude Estier.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Jean-François Deniau.
Jean Boissonnat.
Étienne Borne.
Pierre-Luc Séguillon.
Françoise Giroud.
André Glucksmann.
Noël Copin.
Maurice Duverger.
Bernard Pivot.
Michel Polac.
Georges Suffert.
Pierre Desgraupes.
Sibyle Veil.
Philippe Gildas.
Pierre Bellemare.
Jacques Antoine.
Jacqueline Baudrier.
Jean-Luc Hees.
Philippe Val.
Philippe Bouvard.
Menie Grégoire.
Évelyne Pagès.
Jean Garretto.
Jacques Chapus.
Henri Marque.
Arthur.

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6 février 2020 4 06 /02 /février /2020 03:19

« Chacun est quelqu'un. Chacun est un univers. Chacun est un monde. C'est pour ça que je n'ai jamais compris ce sentiment de rivalité. Oui mais elle, oui mais lui ; ça veut dire quoi ? Il y a nous. Et chacun d'entre nous est quelqu'un, avec ses couleurs, avec ses sentiments, extrêmement différents. » (Juliette Gréco, le 17 avril 2015 sur France Inter).



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Comment éviter cette expression si commune et passablement galvaudée de "grande dame" pour évoquer Juliette Gréco ? La chanteuse légendaire fête son 93e anniversaire ce vendredi 7 février 2020. L’âge des artères ne fait pas celui de l’esprit, mais elle arrive à l’extrémité avec cette grande lucidité lorsqu’elle parle de sa mort : « Je peux l’être dans cinq minutes. Ce n’est pas moi qui tiens les rênes ! ». Si l’on interrogeait Kirk Douglas, parti le 5 à ses 103 ans, elle pourrait encore avoir une décennie devant elle…

La mère et la sœur de Juliette Gréco furent des résistantes et furent arrêtées en 1943 et déportées au camp de Ravensbrück (d’où elles sont sorties en 1945). Bien qu’arrêtée elle aussi, Juliette Gréco a échappé à la déportation et est restée emprisonnée à Fresnes jusqu’à la fin de la guerre. Elle est donc très sensible à la Shoah parce que sa famille a vécu cette tragédie et cela lui a donné des raisons de faire beaucoup de concerts en Israël (dont le dernier en mai 2015).

Elle a notamment expliqué : « L’histoire de ma famille est cruelle. (…) Quand je vais en Israël, j’y vais en hommage à ces martyrs, à ces morts, à ces gens qui étaient avec ma mère et ma sœur qui étaient en camp de concentration. Nous ne sommes pas Juifs. Il y a une chose que je n’ai jamais comprise, et qui me pose question et qui me posera question jusqu’à la fin de mes jours : pourquoi une jeune fille juive est partie en camp de concentration et pourquoi pas moi ? ça, c’est une chose qui m’interpelle. » (17 avril 2015).

Elle n’a jamais su pourquoi elle est devenue ce qu’elle est depuis soixante-dix ans de carrière. En 1945, elle a découvert Saint-Germain-des-Prés, celui de tous les artistes. Elle a croisé sur ses chemins de nombreuses personnalités qui lui ont fait confiance. Elle a chanté Jean-Paul Sartre, Boris Vian, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Robert Desnos, Jacques Brel, Georges Brassens, Léo Ferré, Serge Gainsbourg, François Billetdoux, Pierre Delanoë, Henri Gougaud, Maurice Fanon, Pierre Seghers, Guy Béart, Étienne Roda-Gil, Abd Al Malik, Olivia Ruiz, Amélie Nothomb, Philippe Sollers, etc. Elle a aussi chanté avec de nombreux musiciens, dont Joseph Kosma, Michel Legrand, Ibrahim Maalouf, etc. Par sa voix, elle a fait chavirer par les textes des autres.

Pourquoi elle ? « Je ne sais pas pourquoi ces gens sont venus vers moi, pourquoi j’ai été choisie par la jeunesse de mon époque comme emblème. (…) Alors que j’étais absolument bizarre. Je m’habillais avec les vieux vêtements des garçons de ma pension de famille. Alice Sapritch m’a offert une paire de chaussures parce que je n’en avais pas. (…) J’ai lancé une mode à base de misère. Et le noir est une couleur élégante et qui m’arrange bien parce que ça cache mon corps. » (17 avril 2015 sur France Inter).

Et d’ajouter : « À l'époque où j'ai commencé à chanter, Piaf était là. Beaucoup de gens essayaient de chanter comme Piaf. Pourquoi faire ? Personne ne chantera jamais comme elle. Jamais. Chacun est quelqu'un. Chacun est un univers. Chacun est un monde. C'est pour ça que je n'ai jamais compris ce sentiment de rivalité. Oui mais elle, oui mais lui ; ça veut dire quoi ? Il y a nous. Et chacun d'entre nous est quelqu'un, avec ses couleurs, avec ses sentiments, extrêmement différents. ».

Elle a croisé aussi Albert Camus, Miles Davis (avec qui elle a failli se marier en 1949 !), et beaucoup d’autres du monde du cinéma (elle a été mariée avec Michel Piccoli dans les années 1960 et 1970, elle a tourné dans un film de Jean Renoir, etc.), de la chanson (pendant trente ans, elle a aussi été l’épouse de Gérard Jouannest qui fut le musicien de Jacques Brel et le sien aussi), etc.

Juliette Gréco a fait de très nombreux récitals en France et à l’étranger où elle est très connue. Alors maire de Paris, Bertrand Delanoë lui a remis la grande médaille de vermeil de la ville de Paris le 12 avril 2012 où il déclara qu’elle symbolisait « la Parisienne d’aujourd’hui et la Parisienne qui incarne le temps de Paris qui ne passe jamais ». Elle lui répondit : « Je ne suis pas née à Paris, j’ai vu le jour à Montpellier, mais j’ai été mise au monde ici ! ». Elle a aussi été récompensée par de très nombreux prix dont une Victoire de la Musique d’honneur pour l’ensemble de sa carrière remise le 10 mars 2007.

Elle a choisi de faire sa dernière tournée il y a maintenant cinq ans, à partir du 24 avril 2015 pour le Printemps de Bourges puis dans de très nombreuses villes françaises et étrangères pendant près d’une année, jusqu’au 12 mars 2016. Son titre, ce fut "Merci !", merci à ses nombreux publics (au début, elle ne faisait pas l’unanimité, certains l’aimaient beaucoup, d’autres la détestaient, mais au fil des décennies, tout le monde a fini par l’aimer), et aussi merci à ceux qui lui ont fait confiance en écrivant les chansons qu’elle interprétait. Elle a fait sa tournée d’adieu pour ne pas venir avec une canne sur la scène, pour laisser une image encore en bonne forme physique (elle avait quand même déjà 88 ans !) : « Je veux partir debout, je ne veux pas faire pitié. » (17 avril 2015).

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Au cours d’une interview sur la matinale de France Inter le 17 avril 2015, quelques jours avant le début de sa dernière tournée, interrogée longuement par Bruno Duvic, Juliette Gréco a montré qu’elle était à la fois progressiste (elle a adhéré aux jeunesses communistes dans sa jeunesse et elle se sent toujours "de gauche" ainsi qu’une irrécupérable optimiste) et dépassée par son époque (au point que son optimisme ne l’empêche pas d’avoir peur de l’avenir).

La peur de l’avenir. Une peur de la technique : « Nous sommes en train de basculer dans quelque d’absolument technique. C’est une guerre technique. C’est effrayant. Moi, j’ai peur (…). J’ai peur de ce qui va nous arriver. ».

Mais aussi une peur politique. Elle a évoqué la dispute chez les Le Pen entre le père et la fille (nous étions en avril 2015, Marine Le Pen allait exclure son père du parti qu’il avait créé !), et Juliette Gréco croyait à un jeu de rôle : « Je pense qu’il y a un grand jeu entre eux. Je pense que la brouille n’est pas vraie. (…) Je pense que c’est l’ultime sacrifice du père. ». L’histoire qui a suivi montre qu’elle a eu plutôt tort de le penser, même si le père et la fille se sont réconciliés il y a près de deux ans.

Plus généralement (et elle n’avait pas encore connu le référendum sur le Brexit et l’élection de Donald Trump), Juliette Gréco a constaté que le monde était en repli identitaire, et regretté l’époque de sa jeunesse qui était ouverte et tolérante : « Nous, nous étions d’une génération de fous. On était heureux. On n’avait pas d’argent mais on était riche. On pouvait poser des questions aux philosophes au "Flore" et aux "Deux Magots" et ils vous répondaient. Il y avait une possibilité de contact humain. On nous regardait avec des yeux étonnés (…), avec un regard et un sourire pour ce que nous étions, c’est-à-dire déchaînés. (…) Est entrée une chose que j’ignorais qui s’appelle la méfiance. Les gens se méfient des uns des autres. On se méfie d’un enfant. On lui donne un pistolet et on lui dit : tu vas tuer cet otage. Il a douze ans. C’est effarant. On décapite les gens. On retourne à toute allure en arrière. C’est retour à la barbarie ordinaire. C’est très curieux. Je suis assez contente d’être vieille, et j’aimerais bien ne pas mourir trop tard. ».

Et de remarquer (avant d’observer la crise des gilets jaunes et les grèves contre la réforme des retraites) : « Nous sommes un peuple tout à fait remarquable dans le sens contradictoire, et surprenant. Tout d’un coup, on fait la révolution. Tout d’un coup, on ne s’intéresse plus à rien mais on est dans la rue. ».

Contradictoire, elle l’est aussi elle-même. Car Juliette Gréco, dépassée par l’évolution technologique et politique, est aussi une progressiste et est prête à comprendre les femmes qui demandent la PMA et même la GPA : « Une vie sans enfant, cela doit être difficile. À qui donner de l’amour ? (…). Qui peut vous donner l’amour qu’un enfant vous donne ? Cette chose si particulière. Un enfant, c’est un but aussi. Tout à coup, on fait des efforts qu’on n’aurait pas faits. On va plus loin. Et puis, cet amour maternel, et paternel j’imagine, est une chose précieuse et si belle. Un enfant est un cadeau de la vie. Cela devrait l’être. ».

Sans pour autant oublier que l’adoption est aussi une solution pour "avoir" un enfant : « Et puis, on peut adopter un enfant, au lieu de faire des essais infructueux et humiliants. Il y a plein d’enfants qui ont besoin d’amour. Plein. ».

On peut écouter toute l’interview de Juliette Gréco du 17 avril 2015 sur France Inter ci-dessous, mais auparavant, je propose quelques-unes de ses plus belles chansons. Bonne anniversaire, Madame Juliette !


1. "Déshabillez-moi" le 2 mars 1969 à "Télé Dimanche" (ORTF).






2. "Live" en 1970.






3. Autres chansons.









4. Interviewée le 17 avril 2015 sur France Inter par Bruno Duvic.






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 février 2020)
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Pour aller plus loin :
Juliette Gréco.
Jeanne Moreau.
Suzy Delair.
Frédéric Fromet.
Sim.
Brigitte Bardot.
Line Renaud.
Michael Jackson.
Zizi Jeanmaire.
Michel Legrand.
Ennio Morricone.
Francis Lai.
Leonard Bernstein.
Jean-Michel Jarre.
Barbara Hannigan.
Micheline Presle.
Boris Vian : le Déserteur.
Maurice Druon : le Chant des Partisans.
Jacques Brel.
Charles Aznavour.
Maurice Chevalier.
Annie Cordy.
Johnny Hallyday.
Serge Gainsbourg.
Claude François.
Henri Salvador.
Barbara chantée par Depardieu.
Georges Brassens.
Léo Ferré.
Christina Grimmie.
Abd Al Malik.
Yves Montand.
Daniel Balavoine.
Édith Piaf.
Jean Cocteau.
Charles Trenet.

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5 février 2020 3 05 /02 /février /2020 17:08

« J’avais 16 ans quand cet homme a pris le pouvoir en 1933. Pendant la décennie qui a précédé, on se moquait de lui, il n’était pas pris au sérieux. Il était considéré comme un bouffon qui ne pourrait jamais tromper une population civilisée et éduquée avec sa rhétorique haineuse et nationaliste. Les "experts" le considéraient comme une blague. Ils avaient tort. » ("Huffington Post", le 19 septembre 2016).


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L’acteur américain Kirk Douglas est mort ce mercredi 5 février 2020 à l'âge de 103 ans. Un centenaire si rare chez les acteurs, même s’il en existe encore quelques-uns, ou quelques-unes, comme Gisèle Casadesus en France (qui a 102 ans et demi), Olivia de Havilland à Paris (qui a 100 ans et demi) et Zsa Zsa Gabor à Los Angeles (qui va avoir 100 ans dans deux mois). Il est né quand Woodrow Wilson était le Président des États-Unis ! Je lui souhaite de poursuivre sa longue existence dans les meilleures conditions de cœur et d'esprit.

En évoquant Kirk Douglas, on remonte le temps d’une manière vertigineuse. Car sa carrière a commencé juste au début des années 1940, puis à l’âge d’or du cinéma d’Hollywood. Il est de la même génération que Burt Lancaster et aussi Ronald Reagan, mais était Démocrate, pas Républicain. D’ailleurs, son engagement est allé assez loin dans la production de films particulièrement "engagés" au plein maccarthysme.

Toujours engagé, même centenaire, il prit fortement position, dernièrement, le 19 septembre 2016, dans la campagne présidentielle, pour s’opposer à la candidature de Donald Trump, en le comparant (un peu exagérément) à Adolf Hitler : « Il y a quelques semaines, nous avons entendu des mots en Arizona. Ils ont glacé le sang de ma femme Anne, qui a grandi en Allemagne. Ils auraient pu être prononcés en 1933. (…) Je pensais avoir tout vu, jusqu’à maintenant. Mais je n’ai jamais vu une telle campagne de peur, menée par l’un des principaux candidats à la Présidence des États-Unis. ».

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Et d’ajouter : « J’ai vécu longtemps, j’ai bien vécu. Je ne serai pas là pour voir les conséquences si ce mal prend racine dans notre pays. Mais vos enfants, et les miens, seront là. Et leurs enfants. Et les enfants de leurs enfants. ».

D’origine juive et (biélo)russe, Kirk Douglas (qui s’appelait en fait Issur Daniélovitch puis Izzy Demsky) a voulu très tôt devenir acteur et rencontra notamment Lauren Bacall (devenue une très grande amie) pendant leurs études d’art dramatique juste avant l’entrée en guerre des États-Unis (il s’engagea puis fut réformé après une maladie). Il joua aussi avec Robert Mitchum et Burt Lancaster avant un premier succès dans "Le champion" en 1949 (il a 32 ans).

A commencé alors une carrière cinématographique de légende avec des grands réalisateurs (Howard Haws, Vincente Minnelli, Stanley Kubrick, Robert Aldrich, Otto Preminger, Brian De Palma, etc.), des grands acteurs (Burt Lancaster, Tony Curtis, John Wayne, etc.) et des grandes actrices (Lauren Bacall, Rita Hayworth, etc.).

Sa période d’or du cinéma fut les années 1950 et 1960, où il tourna dans de nombreux films (dont certains qu’il produisait en même temps), notamment : "La femme aux chimères" (1950), "La captive aux yeux clairs" (1952), "Vingt mille lieues sous les mers" (1954), "Ulysse" (1954), "La vie passionnée de Vincent Van Gogh" (1956), "Règlements de comptes à OK Corral" (1957), "Les sentiers de la gloire" (1957), "Les Vikings" (1958), "Spartacus" (1960), "Les héros de Télémark" (1965), "L’ombre d’un géant" (1966), "La caravane de feu" (1967), etc.

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Malgré son âge très avancé et son état de santé défaillant, Kirk Douglas a tourné avec son fils Michael, la mère de ce dernier Diana, et leur petit-fils Cameron dans "Une si belle famille" (2003). Par ailleurs, il a participé au grand film de René Clément "Paris brûle-t-il ?" (1966) dans un rôle mineur.

Kirk Douglas va souffler ses cent bougies la peine au ventre, un mois et un jour après les élections américaines qui lui font craindre que le pire est devant lui, alors qu’il voulait siffler : « Les jours heureux sont encore ici ! » [Happy days are here again], et il ajoutait : « Comme mon adorable amie Lauren Bacall m’a dit une fois : "Tu sais siffler, n’est-ce pas ? Tu mets tes lèvres ensemble, et tu souffles !" ».

Pour lui rendre hommage, voici quelques extraits de films très connus dans lesquels il a joué.


1. "La vie passionnée de Vincent Van Gogh" (17 septembre 1956, Vincent Minnelli)

Kirk Douglas joue extraordinairement le rôle du peintre, aux côtés d’Anthony Queen (Gauguin), de Pamela Brown et de James Donald (Theo).






2. "Règlements de comptes à OK Corral" (29 mai 1957, John Sturges)

Kirk Douglas joue le joueur de poker et Burt Lancaster le shériff.






3. "Les sentiers de la gloire" (18 septembre 1957, Stanley Kubrick)

Film extraordinaire, initialement interdit en France (sa sortie a eu lieu le 26 mars 1975, soit dix-sept ans plus tard !), qui reprend un épisode terrible de l’Histoire de France qui s'est déroulé dans l’armée française au cours de la Premier Guerre mondiale. Kirk Douglas joue un colonel qui tente de sauver la vie de soldats français qui sont jugés et condamnés à mort par une justice militaire expéditive en période de guerre.



Les Sentiers de la Gloire - Path of Glory (De... par laurentnice



4. "Spartacus" (6 octobre 1960, Stanley Kubrick)

Spartacus est joué par Kirk Douglas aux côtés notamment de Crassus (Laurence Olivier), Lentulus Batiatus (Peter Ustinov) et Antoninus (Tony Curtis).






5. "L’ombre d’un géant" (30 mars 1966, Melville Shavelson)

Le film raconte le début de l’armée israélienne juste avant l’indépendance d’Israël en 1948. Jouent aux côtés de Kirk Douglas notamment Franck Sinatra, John Wayne et James Donald.










Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 décembre 2016)
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Pour aller plus loin :
Kirk Douglas.
Gisèle Casadesus.
Jean Gabin.
Michel Aumont.
Grace Kelly.
Alice Sapritch.
Thierry Le Luron
Pierre Dac.
Coluche.
Eugène Ionesco.
Gotlib.
Charles Trenet.
Georges Brassens.
Léo Ferré.
Christina Grimmie.
Abd Al Malik.
Daniel Balavoine.
Édith Piaf.
Jean Cocteau.
Yves Montand.
Gérard Depardieu.
Michel Galabru.
Bernard Blier.

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20 janvier 2020 1 20 /01 /janvier /2020 03:43

« Tout en Marina Foïs respire l’intelligence. La profondeur du regard, encore plus beau qu’à l’écran. La mobilité du visage, où chaque élément, nez, bouche, pommettes, s’anime, participe, envoie des signaux de réflexion ou de perplexité. Le soin, enfin, que l’actrice a apporté à sa tenue. (…) Comme Isabelle Huppert, elle est cérébrale, pétrie de curiosité intellectuelle, boulimique du grand écran, capable de passer sans effort d’une tragédie à une comédie, du cinéma au théâtre, d’un block-buster à un film d’auteur. Et elle n’a jamais peur d’être ni glamour ni sympathique à l’écran. » (Justine Foscari, "Madame Figaro", le 8 février 2019).



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Quand je l’ai découverte, jeune fille modeste faisant des sketchs chez Canal Plus, je l’ai tout de suite remarquée et adorée. Parler de coup de foudre ? Pourquoi pas. Seulement théoriquement, je rassure (je profite qu’elle ne lit jamais rien sur elle et elle a raison). Marina Foïs fête son 50e anniversaire ce mardi 21 janvier 2020. C’est un tournant important pour les actrices. Heureusement, elle est toujours aussi belle que jeune. Mais elle a évolué du comique au dramatique, un grand virage dramatique il y a une dizaine d’années, cela aurait pu être une catastrophe, c’est au contraire un succès. Elle s’est un peu tchaopantinisée !

50 ans, ce n’est pas déjà trop vieux, si ? Réponse : « En fait, je voudrais mentir sur mon âge. Pour que les metteurs en scène n’aient pas peur de me confier le rôle d’une femme de 36 ans… (…) Et puis, mes rides, mes cernes, je m’en fous. Enfin, je parviens à m’en foutre au deuxième visionnage du film. » ("Madame Figaro", le 8 février 2019). Comme tout le monde, elle aurait préféré rester jeune…

C’est sûrement son côté décalé qui l’emporte dans mon enthousiasme. Elle assure qu’elle ne fait jamais rire volontairement mais elle fait rire. Peut-être à ses dépens. Elle serait ainsi incapable de faire un one-woman-show. En revanche, comme elle a toujours l’humour créatif dans la tête, comme elle vit toujours au second degré, si elle est bien guidée, elle peut faire rire franchement. Elle explique que c’est probablement familial, son père, un chercheur en physique nucléaire, lui a donné le goût de trouver dans chaque événement de la vie des motifs d’humour, comme ses grands-oncles, si bien qu’elle peut s’enorgueillir d’être maintenant payée pour faire ce que sa famille faisait gratuitement. Plus futée, la fille !

J’adore aussi la voix de Marina Foïs (elle a d’ailleurs été sollicitée pour la série de films d’animation "Madagascar"). C’est une voix très particulière où l’on entend une émotion au fond du cœur. Un petit trémolo, très légèrement perceptible mais permanent. Une sorte de voix de petite fille (je l’imagine avec deux les nattes, quel fantasme !) et faisant ses caprices. Cette voix, c’est plutôt un ton, une diction qui accentue sur les finales.

Je m’aperçois que je ne l’ai pas vue très longtemps dans les Robins du bois (la troupe) car leurs sketchs quotidiens ne sont passés que deux saisons, entre 1999 et 2001. Marina Foïs a connu ses compagnons de route théâtrale au Cours Florent, dans le cours d’Isabelle Nanty. Ils ont commencé en 1996, d’abord pour jouer dans une pièce de théâtre mise en scène par l’un d’eux ("Robin des Bois, d’à peu près Alexandre Dumas"), d’abord à Fontainebleau puis à la Gaîté-Montparnasse et au Splendid. Dominique Farrugia les a repérés et ce fut l’aventure de la télévision, sur la chaîne "Comédie !" (1997 à 1999) puis Canal Plus en clair (1999 à 2001).

Ils étaient six : Marina Foïs et Élise Larnicol, Pierre-François Martin-Laval, Jean-Paul Rouve, Maurice Barthélemy et Pascal Vincent. Dans leurs sketchs qu’ils ont écrits eux-mêmes, Marina Foïs a joué plusieurs personnages récurrents comme Sophie Pétoncule, la naïve stupide ; Sylvie, l’assistante harcelée d’un avocat sans talent ; la prof de Gym Kilos ; une candidate du jeu néerlandais Frih Deh Bi De Uh, etc.

Cette exposition télévisuelle a permis à chacun des membres du groupe de démarrer sa carrière respective, au cinéma, au théâtre, dans l’écriture ou la réalisation, etc.

Revenons au début. Marine Foïs est d’origine multiple : elle n’a pas un seul grand-parent à avoir la même nationalité. Italienne, russe, allemande, égyptienne, et évidemment, elle est française. Elle a une sœur journaliste (à la radio), une autre sœur médecin, et elles ont eu un grand frère polytechnicien qui est mort accidentellement à 30 ans, une tragédie ineffaçable… Le côté italien : « Vous savez, les Italiens sont beaux, élégants, intelligents, ils ont de l’humour. Mais ça meurt tout le temps, il y a des accidents tout le temps. C’est un mélange de grande chance et de grands combats. » ("Madame Figaro", le 8 février 2019).

Adolescente, Marina Foïs voulait faire du théâtre (actrice, elle voulait l’être dès l’âge de 5 ans). Elle se voyait plutôt dans des rôles de tragédie au théâtre. Ses premières prestations furent pour "L’École des femmes" (de Molière) en 1986 (elle avait 16 ans). Elle joue régulièrement au théâtre jusqu’à obtenir le Molière 2019 de la meilleure comédienne pour "Les Idoles" (de Christophe Honoré) où Marina Foïs est …Hervé Guibert, écrivain trentenaire mort du sida, attendant au purgatoire (joué au Théâtre de l’Odéon à Paris).

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Au cinéma, elle a tourné une cinquantaine de longs-métrages, avec un rythme assez fou de deux à trois films par an.

Certains films ont été joués avec d’autres Robins des Bois, et c’est vrai que certains sont de vrais navets, un peu rehaussés par le talent des acteurs, mais insuffisamment, comme "RRRrrr!!!" en, 2004 (très ennuyeux même s’ils ont dû se marrer avec Alain Chabat en réalisateur). Marina Foïs a véritablement démarré avec le rôle féminin principal dans "La Tour Montparnasse infernale" de Charles Némès (2001) avec les deux comiques de service qu’elle a adorés, Éric et Ramzy. Parodie de "La Tour Infernale", film catastrophe américain grandiloquent et un peu prétentieux, ce film comique à l’esprit potache, plutôt bien réussi à mon avis, était l’intermédiaire entre la Marina Foïs des Robins des Bois et la Marine Foïs du (vrai) cinéma.

Elle a ainsi fait partie de plusieurs films, eux aussi plutôt réussis à mon avis, même s’ils sont parfois un peu légers voire poussifs, comme "Le Raid" de Djamel Bensalah (2002), "Bienvenue au gîte" de Claude Duty (2003), "Un petit jeu sans conséquence" de Bernard Rapp (2004), "Un ticket pour l’espace" d’Éric Lartigau (2006), "Essaye-moi" de Pierre-François Martin-Laval (2006), j’ai beaucoup apprécié ces deux derniers films (qui, certes, ne sont pas de "grands" films), "Le code a changé" de Danièle Thompson (2009), etc. qui sont généralement des comédies sentimentales, chroniques sociales de l’époque contemporaine.

Marina Foïs a fait partie de belles productions, comme "Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre" d’Alain Chabat (2002), "Le Bal des actrices" de son amie Maïwenn (2009), "Polisse" de Maïwenn (2011), etc. Elle fut l’actrice principale de "Boule et Bill" d’Alexandre Charlot et Franck Magnier (2013), comme mère de Boule, le film n’a pas été terrible au point qu’elle a refusé de jouer dans un second opus. "Le Grand Bain" de Gilles Lellouche (201) fut au contraire une grande réussite du cinéma, un scénario original, des personnages décrits en profondeur.

Et puis, ce fut le "virage dramatique" : "Darling" de Christine Carrière (2007), en préparation dès 2001, "Un cœur simple" de Marion Laine (2008), avec Sandrine Bonnaire, "Maman" d’Alexandra Leclère (2012), avec Mathilde Seigner et Josiane Balasko, "L’Immortel" de Richard Berry (2010), "Orage" de Fabrice Camoin (2015), "Irréprochable" de Sébastien Marnier (2016), "L’Atelier" de Laurent Cantet (2017), etc.

…Et le dernier en date, sorti le 6 février 2019, "Une intime conviction" d’Antoine Raimbault, qui a fait écrire Olivier de Bruyn, le 11 février 2019 dans "Marie France" : « L’actrice accomplit un grand retour dans "Une intime conviction", un film judiciaire où elle confirme qu’aucun registre ne résiste à son talent. (…) L’art de surprendre et de toujours savoir se renouveler… (…) Marina Foïs n’a jamais cessé d’arborer des panoplies différentes, pour notre plus grand plaisir. Aussi à l’aise dans les comédies acides (…) que dans les drames. ».

Marina Foïs a raconté pour ce magazine son grand intérêt pour la justice : « Ayant participé de près à un procès et ayant été témoin de certaines dérives, je me garde d’avoir un avis sur des dossiers que je ne connais pas. C’est une question de décence par rapport aux personnes concernées. (…) Je ne pense pas que je me serais engagée si le fait-divers avait constitué le cœur de ce film. Comme tout le monde, je suis pourtant un peu voyeuse et les faits-divers m’intéressent. Ils renseignent sur l’état de la société et montrent combien la frontière est parfois ténue entre ceux qui dérapent et ceux qui restent dans les clous. ».

D’ailleurs, en second choix, si actrice n’était pas possible, elle aurait voulu être juge : « J’ai une capacité certaine à me débarrasser de mes présupposés, une des conditions nécessaires à cette fonction, et je pense modestement que j’aurais été en mesure de bien mener un procès. Bien sûr, ce désir était enfantin et irréaliste. (…) Je ne supporte pas quand on envisage les protagonistes comme des animaux de foire. » ("Marie France", le 11 février 2019).

Pour terminer sa filmographie, citons son rôle central dans deux comédies noires "Papa ou Maman" (2015) et "Papa ou Maman 2" (2016), toutes les deux de Martin Bourboulon : elle est la maman face au papa Laurent Lafitte. L’idée originelle était intéressante et originale (les deux parents qui se séparent se battent pour ne pas prendre la garde des enfants !), l’humour n’est pas absent, les acteurs plutôt bons (et grâce à Marina Foïs, ils évitent même les clichés et blagues sexistes), mais malheureusement, dans le premier comme dans le second numéro, il n’y a pas d’histoire, on s’ennuie, la série de sketchs ne suffit pas à faire une histoire longue, ce qui est dommage.

Bref, pour résumer, Marina Foïs est depuis une dizaine d’années une actrice de haut niveau, c’est-à-dire, interprétant les premiers rôles dans le cinéma français. Mine de rien, elle a maintenant une expérience très importante, ses personnages sentent la sincérité, l’authenticité, dégagent la sensibilité aussi. Elle a été nommée déjà cinq fois aux Césars (2003, 2008, 2012, 2017 et 2018), nul doute qu’elle en obtiendra un vrai un jour (en 2013, elle a même fait un sketch, en présentant une partie de la cérémonie, pour remercier d’en avoir reçu un), mais sans doute lui manque-t-il encore un "grand" film avec elle dans le premier rôle, celui qui la décrira le mieux dans sa complexité et ses nuances.





Car justement, elle déteste être mise dans une case, d’où des films au style très différent dans lesquels elle accepte de jouer : « J’ai des goûts très éclectiques et ma carrière rassemble à la femme que je suis. J’aime l’alternance et m’éloigner des zones de confort. En fait, je déteste ronronner. Je me félicite que l’on m’ait toujours proposé des projets divers. Je bénéficie d’une chance inouïe. » ("Marie France" le 11 février 2019).

Elle est en position de pouvoir en refuser beaucoup, surtout ceux, nombreux, qui continuent à faire des personnages féminins des personnes soit incapables d’aimer soit nymphomanes, alors que les femmes sont comme les hommes, avec des enjeux qui n’ont rien à voir avec leur sexe : « Je déteste l’entre-soi, je voudrais de la mixité partout » (25 septembre 2017).

Cette idée de la différence entre l’homme et la femme est même pour elle contre-nature. Dans "Madame Figaro" du 8 février 2019, Marina Foïs a expliqué : « Je ne sais pas ce que c’est, être une fille ou un garçon. J’ai été élevée par des soixante-huitards. Chez moi, il n’y avait pas de Barbie et, à 4 ans, j’ai reçu un garage à Noël. ». Mais dans cette interview, plongeant dans les révélations du MeToo, elle a surtout révélé qu’elle a été « victime d’abus sexuels perpétrés par l’un de mes baby-sitters » à l’âge de 8 ans : « Cela a perturbé mon sentiment intérieur de féminité. Du jour au lendemain, j’ai cessé de porter des jupes et je me suis coupé les cheveux. ».

Probablement à cause de cela, pendant son adolescence, elle s’est sentie très mal à l’aise avec son corps, un véritable "calvaire" (le mot est d’elle). Cet aspect tragique de son enfance pourrait ainsi faire comprendre pourquoi elle a souvent du tragique dans son comique. Une sorte de faille intérieure qui l’a rendue plus grande et plus belle. Surtout, très authentique.

Son courage, c’est aussi de dire les choses qu’elle pense, c’est de savoir se mettre en colère, répondre par exemple à Yann Moix quand il dit qu’il ne peut pas aimer une femme de 50 ans, ce qui a fait tweeter Marina Foïs : « Plus que 1 an et 14 jours pour coucher Yann Moix, inchallah ça se fait ». Trop tard ! Elle les a, maintenant.

Pour des relations de couple, elle croit à la création continue : « Je pense que c’est une manière d’aimer quelqu’un que de lui dire "Stop, ça ne vaut plus le coup", "Je ne m’y retrouve plus, je suis obligée de te le dire". Quitter quelqu’un quand on s’aime mal, c’est presque une forme de respect. Moi, c’est la pire insulte qu’on pourrait me faire que de rester par habitude. » ("Version Femina", le 1er novembre 2010).

Dire ce qu’on pense, ce n’est pas toujours du mal, et Marine Foïs n’hésite pas à dire son admiration et sa fascination pour de grands acteurs, comme Gérard Depardieu, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert et Romain Duris. Sans s’empêcher une petite "vacherie" : « Ce qui me gonfle (…), c’est que les gens ne parlent que des morts. Je l’ai déjà dit, mais j’en ai marre qu’on me cite Jean Gabin et Lino Ventura comme acteurs. Ils sont évidemment incontournables et indispensables au cinéma (…), mais il faut aussi que les gens regardent autour d’eux. » ("Version Femina", le 1er novembre 2010).

Ce qui est appréciable chez elle aussi, c’est qu’elle n’est pas vraiment dans le star-system. Certes, elle va de temps en temps à Cannes avec une belle robe, quelques paillettes et des talons aussi haut que son humour décalé, mais c’est un peu comme le conseiller bancaire qui doit garder sa cravate pour approcher un client, c’est l’uniforme du métier, un passage obligé. Marina Foïs est dans une posture plutôt humble, elle se moque totalement du qu’en-dira-t-on, elle n’est pas obsédée par l’image qu’elle peut donner à des personnes qu’elle ne connaîtra de toute façon jamais personnellement et c’est là toute sa fraîcheur et sa jeunesse.

À l’image de ce titre d’une interview réalisée par Laurent Rigoulet pour "Télérama" et publiée le 25 septembre 2017 : « Marina Foïs : "On devrait se foutre de son image quand on est comédien" ». Et elle dit ce qu’elle pense : « La rage me va mieux que la tristesse, je ne suis pas cool. Quand je n’aime pas quelqu’un ou un film, je le dis. » (8 février 2019).

Dans certaines interviews, Marina Foïs explique encore qu’elle est beaucoup plus réservée, mesurée qu’elle n’est audacieuse devant une caméra. Elle peut se débrider au cinéma parce qu’elle campe un personnage et ce n’est pas elle, c’est le réalisateur qui décide, ce n’est pas sa personnalité, tandis que lorsque c’est elle, dans la vie de tous les jours, elle retrouve plus la conscience d’être elle-même. Comme vouloir être "regardable" quand elle fait ses courses (bon, le problème, c’est que maintenant, dans tous les cas, elle est connue, alors oui, elle a maintenant intérêt de se faire belle en faisant ses courses, même avec des lunettes de soleil).

Je termine par une série de portraits vidéos qui complètent ce que je viens de présenter.












Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Marina Foïs.
"Le Cercle des Poètes disparus".
Robin Williams.
Suzy Delair.
Michel Piccoli.
Gérard Oury.
Pierre Arditi.
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

_yartiFoisMarina03



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-2020121-marina-fois.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/marina-fois-decalee-et-en-pleine-220820

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/16/37946934.html



 

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