Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
29 août 2020 6 29 /08 /août /2020 03:27

« En un mot, les États-Unis d’Europe. C’est là le but, c’est là le port. » (Victor Hugo, le 29 août 1876).



_yartiSeitlingerJeanB03

Il y a deux ans, le samedi 1er septembre 2018 s’est éteint l’ancien député centriste Jean Seitlinger, à Rohrbach-lès-Bitche, dont il fut le maire pendant vingt-quatre ans. Il avait 93 ans (né le 16 novembre 1924 à Saint-Louis-lès-Bitche). Pour un Mosellan dont la langue maternelle était l’allemand (et donc bilingue dès l’enfance), né à dix-sept kilomètres de la frontière allemande à vol d’oiseau et onze mois exactement avant les Accords de Locarno qui scellaient l’amitié franco-allemande, Jean Seitlinger a consacré naturellement sa vie publique à promouvoir l’idée européenne après avoir lui-même combattu à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

C’est dans ce cadre européen que j’ai eu la grande chance de le rencontrer plusieurs fois au début des années 1990, alors qu’il était encore député et adhérent du CDS. J’étais venu en voisin centriste (de Meurthe-et-Moselle). J’avais notamment visité avec lui le Centre d’études européennes de Scy-Chazelles, ville mosellane où a habité le père de l’Europe Robert Schuman(1886-1963) et là où il est enterré.

Issu d’une famille modeste dans une commune ouvrière, il fit ses études à Sarreguemines puis à Paris en lettres (licence) et en droit jusqu’au doctorat. À 18 ans (en 1943), il a rejoint le maquis des Glières en Haute-Savoie et s’est engagé volontaire en 1944-1945. Entre 1945 et 1949, il assura de l’enseignement, notamment en Autriche, et fut à cette occasion un délégué syndical de la CFTC : comme beaucoup de Mosellans de son époque, il était avant tout démocrate-chrétien.

Devenu avocat de Moselle en 1950, Jean Seitlinger sympathisa rapidement avec Robert Schuman dans les années 1950, figure forte de la vie politique locale. Lors de la dissolution soudaine de la Chambre des députés par Edgar Faure, Robert Schuman lui proposa d’être candidat sur sa liste (c’était un scrutin proportionnel avec apparentements), si bien que le 2 février 1956, Jean Seitlinger fut élu député centriste à l’âge de 31 ans, avec 91 637 voix (leur liste a obtenu quatre sièges). Ce fut le début d’une longue carrière politique, tant locale, nationale qu’européenne.

Jean Seitlinger fut élu et réélu député de Moselle (à partir de 1958 et sauf en 1986, dans la circonscription de Sarreguemines) de février 1956 à octobre 1962 (battu par le candidat gaulliste en 1962, 1967 et 1968), puis de mars 1973 à avril 1997 (d’abord MRP, puis CDP, enfin UDF-CDS). Il fut souvent membre de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale. Également conseiller général de Rohrbach-lès-Bitche de 1958 à 1964 et de 1976 à 1994, maire de Rohrbach-lès-Bitche de mars 1977 à mars 2001 (son petit-fils Vincent est l’actuel maire de la commune, réélu en mars 2020 avec 72,1% des voix), enfin, député européen de juin 1979 à juin 1984 sur la liste centriste et proeuropéenne de Simone Veil, cumulant avec sa fonction de parlementaire national. Il fut également conseiller régional de Lorraine.

Ce type de carrière, cumulant de multiples mandats sur une longue période (quarante-cinq ans) était très ordinaire en France parmi ses contemporains. En tant que parlementaire, il fut aussi membre de l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe (qui n’est pas la même institution que l’Union Européenne), dont il fut le vice-président de la délégation française (1993 à 1997). En tant que parlementaire, il fut membre de la direction nationale du MRP, puis du CDS, ainsi que secrétaire général fondateur du Parti populaire européen (PPE), le parti des démocrates-chrétiens européens, de 1979 à 1982.

_yartiSeitlingerJeanB04

Fondateur et, pendant longtemps, membre dirigeant de la Fondation Robert-Schuman (un think tank proeuropéen), Jean Seitlinger a rencontré de nombreuses personnalités européennes, même lorsqu’il était en retraite. Comme ce 30 septembre 2003 où il a reçu dans les locaux de l’Université Robert-Schuman de Strasbourg le Premier Ministre roumain Adrian Nastase ainsi que le Ministre roumain des Affaires étrangères Mircea Geoana à l’occasion de la parution de la traduction roumaine du livre "Pour l’Europe" de Robert Schuman (préfacée par Adrian Nastase).

Parmi ses premières contributions parlementaires, Jean Seitlinger fut l’auteur d’une loi proposant une rente pour les enfants conçus et nés après l’accident de leur père (proposition de loi déposée le 19 juillet 1957). Comme il était un spécialiste des affaires européennes, Jacques Chirac avait prévu de le nommer Ministre délégué aux Affaires européennes dans son gouvernement le 20 mars 1986 lors de la première cohabitation.

Mais des parlementaires RPR l’en dissuadèrent (car Jean Seitlinger avait été un très proche de Robert Schuman) si bien qu’avec plusieurs mois de retard, le 19 août 1986, Jacques Chirac a finalement nommé à ce poste Bernard Bosson (1948-2017), jeune maire d’Annecy et Secrétaire d’État aux Collectivités locales. Onze ans plus tard, Jean Seitlinger a eu cependant "affaire" avec Jacques Chirac lorsque celui-ci fut Président de la République et organisa le deuxième Sommet des chefs d’État et de gouvernement du Conseil de l’Europe les 10 et 11 septembre 1997 à Strasbourg.

Je termine par des mots de Jean Seitlinger qui montraient que, s’il étudiait beaucoup les dossiers internationaux et réfléchissait dans une dimension européenne, il n’en était pas moins un élu local bien implanté et qui savait promouvoir le terroir. La citation qui suit date d’avril 1987 lorsque Jean Seitlinger était encore le député-maire de Rohrbach-lès-Bitche et qu’il était présent lors du congrès des arboriculteurs. Elle a été publiée par Serge Haehnel, qui fut président du syndicat des arboriculteurs de Rohrbach-lès-Bitche entre avril 2007 et avril 2010, dans son blog sur le verger.

_yartiSeitlingerJeanB01

En voici la teneur : « Chaque fois que nous nous rencontrons, lors de vos congrès, nous en arrivons, bien sûr, à discuter du problème des bouilleurs de cru. La presse en fait largement état dans ses comptes-rendus, si bien que d’aucuns s’imaginent que distiller est votre seul but ! Croire cela n’est que méconnaissance totale de votre art. ».

Et de remercier les arboriculteurs de sa commune pour tous les bienfaits qu’ils accomplissaient : « Pour tous ces arbres que vous plantez et élevez avec amour dans nos campagnes et nos cités, merci ! Pour cet écrin de fleurs qu’à la saison nouvelle vous mettez autour de nos villages, merci ! Pour les cerises que, gamins, nous allions chaparder pour en faire des boucles d’oreilles aux filles, merci ! Pour l’ombre bienfaisante dispensée par vos vertes frondaisons, à la saison chaude, merci ! Pour les beaux fruits qu’à l’automne vous mettez sur nos tables, merci ! Pour les bonnes tartes aux mirabelles et aux quetsches que nous dévorions de préférence encore chaudes, merci ! Pour les noix que nous grignotons au long des soirées d’hiver, merci ! Pour toute cette écologie que vous pratiquez depuis toujours, sans faire grand tintamarre, merci ! Et alors, pourquoi pas… Pour le petit schnaps, à la fin des bons repas de fêtes de famille, merci ! ». Un élu qui remercie autant ses électeurs producteurs, c’était au moins une marque de reconnaissance qui fait peut-être un peu défaut maintenant…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 août 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean Seitlinger.
Le CDS.
Simone Veil.
Nicole Fontaine.
Henry Jean-Baptiste.
Loïc Bouvard.
Bernard Bosson.
Bernard Stasi.
Dominique Baudis.
Jacques Barrot.
Adrien Zeller.
Alain Poher.
Jean Lecanuet.
René Monory.
Raymond Barre.
Charles Choné.
Bernard Bosson.
La construction européenne.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.
Olivier Lejeune.
Roger Mari.

_yartiSeitlingerJean01




http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200901-jean-seitlinger.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jean-seitlinger-le-fils-spirituel-207356

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/01/01/36674894.html



 

Partager cet article

Repost0
13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 02:34

« L’équipe est au complet. Avec eux, et pour vous, chacun des 600 prochains jours devra être utile au pays et à la hauteur de ses défis. C’est au plus près des Français que nous leur trouverons des solutions : nous irons à votre rencontre, partout sur le territoire. » (Jean Castex, Twitter le 26 juillet 2020).



_yartiGvtCastexSE03

On aurait voulu la faire plus discrète, on n’aurait pas pu : le dimanche soir, en fin juillet, en plein été, dans la torpeur du soleil qui se couche. La nomination des onze secrétaire d’État a eu lieu ce dimanche 26 juillet 2020. Elle était attendue depuis la nomination du gouvernement de Jean Castex le 6 juillet 2020. Pourquoi autant de temps entre les deux ? On a dit que Jean Castex voulait attendre son vote de confiance pour être sûr que tous les députés de la majorité la votent et leur laisser l’improbable espoir d’une nomination au gouvernement.

La nouvelle équipe se réunira au complet à l’Élysée au prochain conseil des ministres du 29 juillet 2020 à 10 heures, avec les distances de sécurité. Seuls, ensuite, les ministres pleins assisteront à tous les conseils des ministres, et les "sous-ministres" n’y participeront que lorsqu’ils auront une communication à y faire. Gouvernement pléthorique plus que resserré : avec seize ministres, quatorze ministres délégués et douze secrétaires d’État, il y a donc quarante-trois membres du gouvernement, ce qui est beaucoup, frôlant le record du gouvernement de Michel Rocard. Point positif (à mon sens), pour la première fois de l’histoire politique, il y a un peu plus de femmes que d’hommes dans le gouvernement français.

On peut lire le décret présidentiel ici pour avoir le détail de la totalité des nouveaux membres du gouvernement. Six nouveaux membres du gouvernement ont été nommés le 26 juillet 2020, cinq députés et un membre du cabinet présidentiel. Quant à ceux qui sortent, ils sont seulement quatre secrétaires d’État (dont Sibeth Ndiaye, chargée maintenant à LREM de dénicher de nouveaux talents pour l’avenir…).

Je propose ici de saluer l’arrivée de deux nouvelles secrétaires d’État, Sarah El Haïry et Olivia Grégoire, deux jeunes députées énergiques et combattives, et je regrette le départ de deux secrétaires d’État sortantes du gouvernement précédent dirigé par Édouard Philippe, qui n’avaient pas démérité, à savoir Brune Poirson et Christelle Dubos.


Brune Poirson (37 ans)

À 37 ans, Brune Poirson a déjà un long parcours tant dans la vie professionnelle que dans la vie politique. Née à Washington et franco-américaine, diplômée notamment de l’IEP d’Aix-en-Provence et de Harvard, elle a eu l’occasion de travailler à l’étranger à de nombreuses reprises, et s’est intéressée au développement durable. Elle a participé notamment à des projets en Inde et à Boston. Soutenant la campagne présidentielle du futur Président Emmanuel Macron, elle fut recommandée par Hubert Védrine auprès de Jean-Paul Delevoye pour obtenir l’investiture LREM aux élections législatives.

_yartiGvtCastexSE04

Élue députée du Vaucluse d’où sa famille est originaire le 18 juin 2017 (dans la circonscription de Marion Maréchal, elle a battu un candidat du FN avec 50,7% des voix), elle fut nommée dans la foulée, le 21 juin 2017, Secrétaire d’État à la Transition écologique et solidaire jusqu’au 3 juillet 2020, auprès des ministres Nicolas Hulot, François de Rugy puis Élisabeth Borne, plus particulièrement chargée de la biodiversité, de la mer et des océans, ainsi que de la plupart des projets européens.

Dans ses fonctions ministérielles, Brune Poirson s’est particulièrement préoccupée du projet de loi contre le gaspillage, qui est devenue la loi n°2020-105 du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire. Cette loi a pour objectif de réduire l’obsolescence des biens de consommation, prolonger la vie des produits, réduire les emballages, pour protéger le consommateur et responsabiliser le producteur, améliorer le tri des déchets et leur recyclage. Un titre est consacré à la lutte contre les dépôts sauvages.

Elle a fait partie des membres du gouvernement qui ont souvent bataillé au Parlement, faisant preuve de combativité et de sens politique. Pour exemple, elle n’a pas hésité à polémiquer en répondant à deux questions d’opposants pour tourner en ridicule ses contradicteurs qui l’empêchaient de répondre. C’était une belle révélation du gouvernement, avec Julien Denormandie (aujourd’hui Ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation), elle fait de la politique, arrive à suivre son fil malgré le brouhaha, etc.

Lors de la séance à l’Assemblée Nationale du 12 juin 2018, présidée par François de Rugy, elle déclarait effectivement, pantalon rose et veste noire : « Nous entendons donc trouver des solutions compatibles avec les règles du commerce mondial ! »

Puis elle s’est interrompue, sous les applaudissements des députés de la majorité et sous les huées des députés LR. Pas intimidée, elle ajouta : « Vous savez, mesdames et messieurs les députés de droite, je suis mère d’une petite fille de trois ans : sincèrement, vos réactions sont du même niveau que les siennes. C’est la réalité, vraiment ! Je doute, d’ailleurs, que vos électeurs soient très contents de vous voir vous comporter ainsi, désolée de le dire. Bref ! ». Remarque qui n’a fait qu’exacerber l’agitation des députés. Le champ parlementaire est un jeu de rôle et Bruce Poirson a su s’intégrer dans ce théâtre si particulier.

Un moment pressentie pour mener la liste LREM aux élections municipales à Avignon, Bruce Poirson fut élue vice-présidente de l’Assemblée des Nations Unies pour l’environnement (ANUE) le 20 mars 2019 pour un mandat de deux ans. Exclue du nouveau gouvernement, elle retrouvera son siège de députée au mois d’août 2020.


Christelle Dubos (44 ans)

Spécialiste des affaires sociales à l’échelon communal et intercommunal, Christelle Dubos, à 44 ans, quitte le gouvernement après avoir été nommée Secrétaire d’État aux Solidarités et à la Santé du 16 octobre 2018 au 3 juillet 2020, auprès des ministres Agnès Buzyn puis Olivier Véran, chargée plus particulièrement des politiques sociales et familiales. De centre gauche, Christelle Dubos fut élue adjointe au maire de Sadirac, une commune de 4 000 habitants en Gironde, chargée des affaires sociales, du logement et des solidarités, de mars 2014 à juillet 2017.

_yartiGvtCastexSE05

Rejoignant la campagne d’Emmanuel Macron, elle fut investie par LREM et élue députée de Gironde le 18 juin 2017 avec 56,7% face à un candidat FI. À l’Assemblée Nationale, elle consacra son action au logement, à la cohésion des territoires et à l’insertion professionnelle. Elle a corapporté la loi n°2018-1021 du 23 novembre 2018 portant évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (dite loi ELAN), sur les parties logement et mixité sociale.

Au gouvernement, Christelle Dubos a été chargée d’organiser la stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté proposée par Emmanuel Macron le 13 septembre 2018. Elle a aussi travaillé sur le service public de versement des pensions alimentaires en incluant les CAF comme intermédiaires entre conjoints, et a étudié la mise en place d’une refonte de toutes les aides sociales et d’un revenu universel d’activité. Elle a également mis en place de deux plans d’urgence d’aide alimentaire, un de 39 millions d’euros puis un autre de 55 millions d’euros pour soutenir les associations en pleine crise sanitaire.

Certains ont reproché sa trop grande rareté médiatique pendant la pandémie de covid-19, en particulier son absence de décision concernant les EHPAD qui relevaient de ses attributions, probable explication de son éviction du nouveau gouvernement.


Sarah El Haïry (31 ans)

Au contraire de Christelle Dubos, elle est très présente dans les médias. Beaucoup de gens ont pu voir Sarah El Haïry et sa combativité dans de nombreux débats télévisés, n’hésitant pas, sur les plateaux, non seulement à défendre la politique du gouvernement mais aussi, en même temps, à donner franchement ses points de vue, montrant ainsi une femme de caractère et une femme qui a une vision politique.

_yartiGvtCastexSE02

C’est probablement l’une des meilleures nominations dans ce nouveau gouvernement. Nommée à 31 ans, le 26 juillet 2020, Secrétaire d’État auprès de Jean-Michel Blanquer, chargée de la Jeunesse et de l’Engagement, Sarah El Haïry est montée très vite en responsabilité au sein du MoDem à Nantes où elle a été élue conseillère municipale le 28 juin 2020 (elle avait été numéro deux de la liste MoDem en mars 2014, mais ne fut pas élue à l’époque ; elle fut opposée à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes).

D’origine franco-marocaine, née à Romorantin-Lanthenay, ayant passé une partie de son enfance à Metz et à Casablanca, elle a fait ses études à Nantes puis a eu une expérience internationale, notamment au Canada. Représentante du MoDem, elle participa à la liste de Bruno Retailleau (sénateur LR) aux élections régionales de décembre 2015 pour les Pays de la Loire, et fut désignée présidente du MoDem de Loire-Atlantique à partir février 2016 (porte-parole nationale à partir de février 2018).

Investie par le MoDem et soutenue par LREM, Sarah El Haïry fut élue députée de Nantes le 18 juin 2017 avec 61,0% des voix contre le député socialiste sortant. Membre de la commission des finances, elle a rendu un rapport le 9 juin 220 au Premier Ministre Édouard Philippe sur la philanthropie à encourager en France.


Olivia Grégoire (41 ans)

Licence d’histoire à Nanterre, IEP Paris (communication) et master en marketing à l’ESSEC pour Olivia Grégoire qui a commencé sa carrière professionnelle dans une agence de publicité puis dans un grand groupe privé avant de créer son propre cabinet de consultante.

Proche des idées libérales d’Alain Madelin, Olivia Grégoire a travaillé dans les cabinets du Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin entre 2002 et 2005 puis du Ministre de la Santé Xavier Bertrand e 2005 à 2007. Responsable des questions de santé pendant la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, elle fut investie par LREM et fut élue députée dans la douzième circonscription de Paris, battant le 18 juin 2017 le député LR sortant Philippe Goujon avec 56,4% des voix.

Une fois élue députée, Olivia Grégoire a été très active, tant dans son travail de parlementaire (vice-présidente de la commission des finances, présidente de la commission spéciale chargée d’examiner le projet de loi Pacte), que dans son influence politique au sein du groupe LREM dont elle fut la porte-parole. Elle a soutenu en septembre 2018 la candidature de Gilles Le Gendre à la présidence du groupe LREM, pour remplacer Richard Ferrand élu au perchoir, et elle aurait pu lui succéder en septembre 2020 si elle n’avait pas été nommée au gouvernement.

Elle a été aussi engagée pleinement dans la bataille des municipales à Paris, comme responsable de communication de Benjamin Griveaux qui a cependant été amené à démissionner quelques semaines avant les élections.

N’hésitant pas à nourrir la polémique, Olivia Grégoire était l’une des rares membres du groupe LREM à savoir ce qu’être député de la majorité, à savoir batailler contre l’opposition, répondre aux arguments, les combattre au besoin, multiplier les interventions dans les médias pour porter la parole gouvernementale. Bref, être un "second couteau" capable de soutenir le gouvernement lorsqu’il y a la tempête.

Nommée à 41 ans, le 26 juillet 2020, Secrétaire d’État auprès de Bruno Le Maire, chargée de l’Économie sociale, solidaire et responsable, Olivia Grégoire a obtenu de façon méritée un strapontin ministériel sur un sujet qui lui tenait à cœur. Elle fait partie, avec Amélie de Montchalin, des "révélations" des députés LREM.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Secrétaires d’État du gouvernement Castex : des nouveaux et des partants.
Nomination des secrétaires d’État du gouvernement Castex I.
Gérald Darmanin, cible des hypocrisies ambiantes.
Relance européenne : le 21 juillet 2020, une étape historique !
Discours du Premier Ministre Jean Castex le 16 juillet 2020 au Sénat (texte intégral).
Discours du Premier Ministre Jean Castex le 15 juillet 2020 à l’Assemblée Nationale (texte intégral).
La déclaration de politique générale de Jean Castex le 15 juillet 2020.
Interview du Président Emmanuel Macron le 14 juillet 2020 par Léa Salamé et Gilles Bouleau (retranscription intégrale).
Emmanuel Macron face aux passions tristes.
Gérald Darmanin, l'enfant terrible de la Macronie.
Composition du gouvernement Castex I.
Le gouvernement Castex I nommé le 6 juillet 2020.
Jean Castex, le Premier Ministre du déconfinement d’Emmanuel Macron.
Discours du Président Emmanuel Macron devant la Convention citoyenne pour le climat le 29 juin 2020 à l’Élysée (texte intégral).
Après-covid-19 : écologie citoyenne, retraites, PMA, assurance-chômage ?
Édouard Philippe, le grand atout d’Emmanuel Macron.
Municipales 2020 (5) : la prime aux… écolos ?
Convention citoyenne pour le climat : le danger du tirage au sort.
Les vrais patriotes français sont fiers de leur pays, la France !
Le Sénat vote le principe de la PMA pour toutes.
Retraites : Discours de la non-méthode.
La réforme de l’assurance-chômage.
Emmanuel Macron explique sa transition écologique.

_yartiGvtCastexSE06



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200726-olivia-gregoire.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/07/28/38453061.html




 

Partager cet article

Repost0
12 juillet 2020 7 12 /07 /juillet /2020 02:31

« L’équipe est au complet. Avec eux, et pour vous, chacun des 600 prochains jours devra être utile au pays et à la hauteur de ses défis. C’est au plus près des Français que nous leur trouverons des solutions : nous irons à votre rencontre, partout sur le territoire. » (Jean Castex, Twitter le 26 juillet 2020).



_yartiGvtCastexSE02

On aurait voulu la faire plus discrète, on n’aurait pas pu : le dimanche soir, en fin juillet, en plein été, dans la torpeur du soleil qui se couche. La nomination des onze secrétaire d’État a eu lieu ce dimanche 26 juillet 2020. Elle était attendue depuis la nomination du gouvernement de Jean Castex le 6 juillet 2020. Pourquoi autant de temps entre les deux ? On a dit que Jean Castex voulait attendre son vote de confiance pour être sûr que tous les députés de la majorité la votent et leur laisser l’improbable espoir d’une nomination au gouvernement.

La nouvelle équipe se réunira au complet à l’Élysée au prochain conseil des ministres du 29 juillet 2020 à 10 heures, avec les distances de sécurité. Seuls, ensuite, les ministres pleins assisteront à tous les conseils des ministres, et les "sous-ministres" n’y participeront que lorsqu’ils auront une communication à y faire. Gouvernement pléthorique plus que resserré : avec seize ministres, quatorze ministres délégués et douze secrétaires d’État, il y a donc quarante-trois membres du gouvernement, ce qui est beaucoup, frôlant le record du gouvernement de Michel Rocard. Point positif (à mon sens), pour la première fois de l’histoire politique, il y a un peu plus de femmes que d’hommes dans le gouvernement français.

On peut lire le décret présidentiel ici pour avoir le détail de la totalité des nouveaux membres du gouvernement. Six nouveaux membres du gouvernement ont été nommés le 26 juillet 2020, cinq députés et un membre du cabinet présidentiel. Quant à ceux qui sortent, ils sont seulement quatre secrétaires d’État (dont Sibeth Ndiaye, chargée maintenant à LREM de dénicher de nouveaux talents pour l’avenir…).

Je propose ici de saluer l’arrivée de deux nouvelles secrétaires d’État, Sarah El Haïry et Olivia Grégoire, deux jeunes députées énergiques et combattives, et je regrette le départ de deux secrétaires d’État sortantes du gouvernement précédent dirigé par Édouard Philippe, qui n’avaient pas démérité, à savoir Brune Poirson et Christelle Dubos.


Brune Poirson (37 ans)

À 37 ans, Brune Poirson a déjà un long parcours tant dans la vie professionnelle que dans la vie politique. Née à Washington et franco-américaine, diplômée notamment de l’IEP d’Aix-en-Provence et de Harvard, elle a eu l’occasion de travailler à l’étranger à de nombreuses reprises, et s’est intéressée au développement durable. Elle a participé notamment à des projets en Inde et à Boston. Soutenant la campagne présidentielle du futur Président Emmanuel Macron, elle fut recommandée par Hubert Védrine auprès de Jean-Paul Delevoye pour obtenir l’investiture LREM aux élections législatives.

_yartiGvtCastexSE04

Élue députée du Vaucluse d’où sa famille est originaire le 18 juin 2017 (dans la circonscription de Marion Maréchal, elle a battu un candidat du FN avec 50,7% des voix), elle fut nommée dans la foulée, le 21 juin 2017, Secrétaire d’État à la Transition écologique et solidaire jusqu’au 3 juillet 2020, auprès des ministres Nicolas Hulot, François de Rugy puis Élisabeth Borne, plus particulièrement chargée de la biodiversité, de la mer et des océans, ainsi que de la plupart des projets européens.

Dans ses fonctions ministérielles, Brune Poirson s’est particulièrement préoccupée du projet de loi contre le gaspillage, qui est devenue la loi n°2020-105 du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire. Cette loi a pour objectif de réduire l’obsolescence des biens de consommation, prolonger la vie des produits, réduire les emballages, pour protéger le consommateur et responsabiliser le producteur, améliorer le tri des déchets et leur recyclage. Un titre est consacré à la lutte contre les dépôts sauvages.

Elle a fait partie des membres du gouvernement qui ont souvent bataillé au Parlement, faisant preuve de combativité et de sens politique. Pour exemple, elle n’a pas hésité à polémiquer en répondant à deux questions d’opposants pour tourner en ridicule ses contradicteurs qui l’empêchaient de répondre. C’était une belle révélation du gouvernement, avec Julien Denormandie (aujourd’hui Ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation), elle fait de la politique, arrive à suivre son fil malgré le brouhaha, etc.

Lors de la séance à l’Assemblée Nationale du 12 juin 2018, présidée par François de Rugy, elle déclarait effectivement, pantalon rose et veste noire : « Nous entendons donc trouver des solutions compatibles avec les règles du commerce mondial ! »

Puis elle s’est interrompue, sous les applaudissements des députés de la majorité et sous les huées des députés LR. Pas intimidée, elle ajouta : « Vous savez, mesdames et messieurs les députés de droite, je suis mère d’une petite fille de trois ans : sincèrement, vos réactions sont du même niveau que les siennes. C’est la réalité, vraiment ! Je doute, d’ailleurs, que vos électeurs soient très contents de vous voir vous comporter ainsi, désolée de le dire. Bref ! ». Remarque qui n’a fait qu’exacerber l’agitation des députés. Le champ parlementaire est un jeu de rôle et Bruce Poirson a su s’intégrer dans ce théâtre si particulier.

Un moment pressentie pour mener la liste LREM aux élections municipales à Avignon, Bruce Poirson fut élue vice-présidente de l’Assemblée des Nations Unies pour l’environnement (ANUE) le 20 mars 2019 pour un mandat de deux ans. Exclue du nouveau gouvernement, elle retrouvera son siège de députée au mois d’août 2020.


Christelle Dubos (44 ans)

Spécialiste des affaires sociales à l’échelon communal et intercommunal, Christelle Dubos, à 44 ans, quitte le gouvernement après avoir été nommée Secrétaire d’État aux Solidarités et à la Santé du 16 octobre 2018 au 3 juillet 2020, auprès des ministres Agnès Buzyn puis Olivier Véran, chargée plus particulièrement des politiques sociales et familiales. De centre gauche, Christelle Dubos fut élue adjointe au maire de Sadirac, une commune de 4 000 habitants en Gironde, chargée des affaires sociales, du logement et des solidarités, de mars 2014 à juillet 2017.

_yartiGvtCastexSE05

Rejoignant la campagne d’Emmanuel Macron, elle fut investie par LREM et élue députée de Gironde le 18 juin 2017 avec 56,7% face à un candidat FI. À l’Assemblée Nationale, elle consacra son action au logement, à la cohésion des territoires et à l’insertion professionnelle. Elle a corapporté la loi n°2018-1021 du 23 novembre 2018 portant évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (dite loi ELAN), sur les parties logement et mixité sociale.

Au gouvernement, Christelle Dubos a été chargée d’organiser la stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté proposée par Emmanuel Macron le 13 septembre 2018. Elle a aussi travaillé sur le service public de versement des pensions alimentaires en incluant les CAF comme intermédiaires entre conjoints, et a étudié la mise en place d’une refonte de toutes les aides sociales et d’un revenu universel d’activité. Elle a également mis en place de deux plans d’urgence d’aide alimentaire, un de 39 millions d’euros puis un autre de 55 millions d’euros pour soutenir les associations en pleine crise sanitaire.

Certains ont reproché sa trop grande rareté médiatique pendant la pandémie de covid-19, en particulier son absence de décision concernant les EHPAD qui relevaient de ses attributions, probable explication de son éviction du nouveau gouvernement.


Sarah El Haïry (31 ans)

Au contraire de Christelle Dubos, elle est très présente dans les médias. Beaucoup de gens ont pu voir Sarah El Haïry et sa combativité dans de nombreux débats télévisés, n’hésitant pas, sur les plateaux, non seulement à défendre la politique du gouvernement mais aussi, en même temps, à donner franchement ses points de vue, montrant ainsi une femme de caractère et une femme qui a une vision politique.

C’est probablement l’une des meilleures nominations dans ce nouveau gouvernement. Nommée à 31 ans, le 26 juillet 2020, Secrétaire d’État auprès de Jean-Michel Blanquer, chargée de la Jeunesse et de l’Engagement, Sarah El Haïry est montée très vite en responsabilité au sein du MoDem à Nantes où elle a été élue conseillère municipale le 28 juin 2020 (elle avait été numéro deux de la liste MoDem en mars 2014, mais ne fut pas élue à l’époque ; elle fut opposée à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes).

D’origine franco-marocaine, née à Romorantin-Lanthenay, ayant passé une partie de son enfance à Metz et à Casablanca, elle a fait ses études à Nantes puis a eu une expérience internationale, notamment au Canada. Représentante du MoDem, elle participa à la liste de Bruno Retailleau (sénateur LR) aux élections régionales de décembre 2015 pour les Pays de la Loire, et fut désignée présidente du MoDem de Loire-Atlantique à partir février 2016 (porte-parole nationale à partir de février 2018).

Investie par le MoDem et soutenue par LREM, Sarah El Haïry fut élue députée de Nantes le 18 juin 2017 avec 61,0% des voix contre le député socialiste sortant. Membre de la commission des finances, elle a rendu un rapport le 9 juin 220 au Premier Ministre Édouard Philippe sur la philanthropie à encourager en France.


Olivia Grégoire (41 ans)

Licence d’histoire à Nanterre, IEP Paris (communication) et master en marketing à l’ESSEC pour Olivia Grégoire qui a commencé sa carrière professionnelle dans une agence de publicité puis dans un grand groupe privé avant de créer son propre cabinet de consultante.

_yartiGvtCastexSE03

Proche des idées libérales d’Alain Madelin, Olivia Grégoire a travaillé dans les cabinets du Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin entre 2002 et 2005 puis du Ministre de la Santé Xavier Bertrand e 2005 à 2007. Responsable des questions de santé pendant la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, elle fut investie par LREM et fut élue députée dans la douzième circonscription de Paris, battant le 18 juin 2017 le député LR sortant Philippe Goujon avec 56,4% des voix.

Une fois élue députée, Olivia Grégoire a été très active, tant dans son travail de parlementaire (vice-présidente de la commission des finances, présidente de la commission spéciale chargée d’examiner le projet de loi Pacte), que dans son influence politique au sein du groupe LREM dont elle fut la porte-parole. Elle a soutenu en septembre 2018 la candidature de Gilles Le Gendre à la présidence du groupe LREM, pour remplacer Richard Ferrand élu au perchoir, et elle aurait pu lui succéder en septembre 2020 si elle n’avait pas été nommée au gouvernement.

Elle a été aussi engagée pleinement dans la bataille des municipales à Paris, comme responsable de communication de Benjamin Griveaux qui a cependant été amené à démissionner quelques semaines avant les élections.

N’hésitant pas à nourrir la polémique, Olivia Grégoire était l’une des rares membres du groupe LREM à savoir ce qu’être député de la majorité, à savoir batailler contre l’opposition, répondre aux arguments, les combattre au besoin, multiplier les interventions dans les médias pour porter la parole gouvernementale. Bref, être un "second couteau" capable de soutenir le gouvernement lorsqu’il y a la tempête.

Nommée à 41 ans, le 26 juillet 2020, Secrétaire d’État auprès de Bruno Le Maire, chargée de l’Économie sociale, solidaire et responsable, Olivia Grégoire a obtenu de façon méritée un strapontin ministériel sur un sujet qui lui tenait à cœur. Elle fait partie, avec Amélie de Montchalin, des "révélations" des députés LREM.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Secrétaires d’État du gouvernement Castex : des nouveaux et des partants.
Nomination des secrétaires d’État du gouvernement Castex I.
Gérald Darmanin, cible des hypocrisies ambiantes.
Relance européenne : le 21 juillet 2020, une étape historique !
Discours du Premier Ministre Jean Castex le 16 juillet 2020 au Sénat (texte intégral).
Discours du Premier Ministre Jean Castex le 15 juillet 2020 à l’Assemblée Nationale (texte intégral).
La déclaration de politique générale de Jean Castex le 15 juillet 2020.
Interview du Président Emmanuel Macron le 14 juillet 2020 par Léa Salamé et Gilles Bouleau (retranscription intégrale).
Emmanuel Macron face aux passions tristes.
Gérald Darmanin, l'enfant terrible de la Macronie.
Composition du gouvernement Castex I.
Le gouvernement Castex I nommé le 6 juillet 2020.
Jean Castex, le Premier Ministre du déconfinement d’Emmanuel Macron.
Discours du Président Emmanuel Macron devant la Convention citoyenne pour le climat le 29 juin 2020 à l’Élysée (texte intégral).
Après-covid-19 : écologie citoyenne, retraites, PMA, assurance-chômage ?
Édouard Philippe, le grand atout d’Emmanuel Macron.
Municipales 2020 (5) : la prime aux… écolos ?
Convention citoyenne pour le climat : le danger du tirage au sort.
Les vrais patriotes français sont fiers de leur pays, la France !
Le Sénat vote le principe de la PMA pour toutes.
Retraites : Discours de la non-méthode.
La réforme de l’assurance-chômage.
Emmanuel Macron explique sa transition écologique.

_yartiGvtCastexSE06



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200726-sarah-el-hairy.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/07/28/38453064.html




 

Partager cet article

Repost0
11 juillet 2020 6 11 /07 /juillet /2020 03:44

« Le Président de la République et le Premier Ministre m’ont fait confiance (…) pour continuer à rétablir la sécurité des Français, accompagner bien entendu le travail des services publics par l’intermédiaire du corps préfectoral, rendre respect et écoute à nos forces de l’ordre, mais également lutter contre ce que le Président de la République a qualifié de "séparatiste" dans un récent discours. Oui, l’islam politique est un ennemi mortel pour la République. Oui, il faut combattre toute forme de communautarisme. » (Gérald Darmanin, le 8 juillet 2020 au Sénat).



_yartiDarmaninGerald01

Darmanin n’est pas sarkozyste ; il est darmaniste. Voici une cristallisation qui s’opère. C’est toujours un moment difficile à évaluer, on ne s’en rend compte qu’a posteriori, avec un peu de recul, mais pourquoi suis-je tenté dès maintenant de dire que ce moment un peu magique dans l’imaginaire français où une "simple" personnalité politique se transforme en homme d’État (ou femme d’État, bien sûr) est arrivé pour Gérald Darmanin, nommé Ministre de l’Intérieur le 6 juillet 2020.

On n’imaginait d’ailleurs pas que cette nomination fût autre chose que l’un des points cruciaux de ce changement de gouvernement. Nommé à ce poste stratégique à seulement l’âge de 37 ans (Nicolas Sarkozy avait 47 ans au même moment), Gérald Darmanin ne pouvait pas ne pas prévoir qu’il allait devenir la cible de jaloux, d’aigris, de misérables, et de groupes de pression. Plus on est en lumière, plus on est exposé. Il devait s’y attendre, mais n’oublions jamais qu’un de ses illustres prédécesseurs est mort de campagne de diffamation, Roger Salengro. Le cuir n’a jamais qu’une épaisseur, et celle-ci peut ne pas être suffisante face aux attaques.

À l’évidence, Gérald Darmanin est le plus efficace et le plus redoutable animal politique du gouvernement de Jean Castex. À l’Intérieur, il a remplacé Christophe Castaner, un politique également, mais incapable de faire le job, même s’il n’avait pas démérité dans la gestion de la crise sanitaire. Christophe Castaner n’a jamais eu le sens politique pour ce ministère, on l’imagine plus facilement en ministre des loisirs, voire du temps libre, comme cela avait été créé en 1981 ! Son concept de "soupçon avéré" a dû achever son crédit auprès du Président Emmanuel Macron qui ne pouvait plus garder comme unique critère la fidélité au Président de la République.

D’ailleurs, notons que tous les grognards du premier cercle ont dû quitter le gouvernement d’une manière ou d’une autre : Richard Ferrand, Gérard Collomb, Benjamin Griveaux, Christophe Castaner, et l’on pourrait même y citer François Bayrou même si son "statut" auprès d’Emmanuel Macron est très spécifique.

_yartiDarmaninGerald03

Gérald Darmanin, à l’évidence, est un homme pressé et il l’a toujours été. Militant au RPR dès 1988, puis à l’UMP, diplômé de l’IEP de Lille en 2007, il a gravi tous les échelons, à la fois comme apprenti apparatchik et futur élu sur le terrain. Proche de Jacques Toubon, puis de Christian Vanneste dont il a récupéré la circonscription après l’exclusion de ce dernier, Gérald Darmanin a également travaillé pour David Douillet dont il fut le directeur de cabinet au ministère des sports, et aussi pour Xavier Bertrand au siège national de l’UMP lors que ce dernier était secrétaire général de l’UMP. On ne s’étonnera donc pas de le retrouver quelques années plus tard, en janvier 2016, comme vice-président du conseil régional des Hauts-de-France chargé des transports, sous la présidence …de Xavier Bertrand.

Gérald Darmanin a bénéficié, dans son parcours électoral, de l’éviction du député Christian Vanneste qui avait prononcé des propos qui avaient choqué. Élu conseiller municipal d’opposition à Tourcoing en mars 2008, il est devenu rapidement le chef de l’opposition. En mars 2010, grâce à la proportionnelle, il est élu conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais avant le regroupement avec la région Picardie. Il avait alors 27 ans. Deux ans plus tard, il est élu député du Nord, à 30 ans, donc, mandat qu’il ne garda que six ans, préférant ses mandats locaux.

Car le principal mandat qu’il a décroché, ce fut celui de maire de Tourcoing, l’une des grandes villes de l’agglomération lilloise (et il a été élu aussi vice-président de la Métropole de Lille). Sa victoire de mars 2014 l’a hissé parmi les grands élus de l’UMP qui comptent. Gérald Darmanin a soutenu François Fillon dans la bataille interne de la présidence de l’UMP en novembre 2012, puis Nicolas Sarkozy en décembre 2014, ainsi que Nicolas Sarkozy lors de la primaire LR de novembre 2016. Ce dernier le nomma secrétaire général adjoint de l’UMP/LR chargé des élections en 2015. Il n’y resta pas très longtemps, car Gérald Darmanin préférait se consacrer à ses mandats territoriaux.

Lorsqu’Emmanuel Macron a formé le nouveau gouvernement avec son premier Premier Ministre Édouard Philippe, Gérald Darmanin fut sans aucun doute sa plus belle "prise de guerre" : au contraire d’Édouard Philippe, proche d’Alain Juppé, lui-même suffisamment modéré pour être macron-compatible depuis longtemps, au contraire de Bruno Le Maire dont l’ambition démesurée primant sur les conviction laissait prévoir de divins retournements, Gérald Darmanin était considéré comme un représentant de la droite "dure" (proche de Christian Vanneste).

Mais le 17 mai 2017, à seulement 34 ans, pouvait-il vraiment résister à cet appétissant Ministère de l’Action et des Comptes publics, qui a notamment pour responsabilité la fonction publique et le stratégique budget, alors que LR était KO et surtout, sans leader incontestable pour longtemps ?

Quand il a pris cette responsabilité très importante dans l’appareil de l’État, Gérald Darmanin avait confié qu’il n’y connaissait rien mais les bulldozers politiques sont comme cela, ils foncent et ne s’occupent pas des détails, ils apprennent sur le tas.

Or, à son poste, Gérald Darmanin a peut-être réalisé la plus grande réforme du quinquennat, celle dont on parlera encore dans vingt voire cinquante ans, une réforme initiée par la gauche, pour de mauvaises raisons (des comptes d’apothicaires dans un obscur congrès socialiste), j’ai parlé évidemment de la retenue de l’impôt sur le revenu à la source. Alors que la France est l’un des pays au taux de perception parmi les plus élevés, il a réussi encore à améliorer la performance.

Réélu maire de Tourcoing dès le premier tour, en mars 2020, il était donné plutôt à la tête d’un grand ministère des affaires sociales, en d’autres termes, il aurait été chargé de refaire la réforme des retraites. Mais son nom pour place Beauvau circulait déjà dès l’automne 2018 lors du remplacement (très long) de Gérard Collomb (Jean Castex était alors le candidat d’Édouard Philippe).

Gérald Darmanin à l’Intérieur, c’est évidemment une responsabilité régalienne à laquelle il rêvait depuis longtemps. Il est désormais dans la cour des grands, c’est donc normal qu’il se retrouve attaqué et contesté. La vie politique est toujours comme cela, même si ici, cela me paraît plus qu’injustifié (j’y reviens plus loin).

Pourquoi Gérald Darmanin voulait-il autant le Ministère de l’Intérieur ? Parce qu’il a développé des convictions dans le domaine de l’esprit républicain, de l’immigration et de l’intégration. De mauvaises langues, dans leur perfidie probablement d’extrême droite, ont rappelé "opportunément" que le second prénom du nouveau ministre était d’origine algérienne. Et alors ? Il n’en a jamais eu honte, puisque c’était le prénom de son grand-père harki.

Au Sénat, le 8 juillet 2020, il l’a d’ailleurs rappelé : « Mon grand-père priait Allah et portait l’uniforme de la République. Bien des tirailleurs algériens et des supplétifs ont défendu les valeurs de la République tout en priant conformément à leur religion. (…) Mon premier prénom est Gérald, mon deuxième prénom est Moussa. Je suis très fier de l’assimilation française, fier aussi, grâce au Président de la République et à ceux qui m’ont accompagné, d’être ministre de la République ! ».

C’était une véritable déclaration d’amour à la République française. À l’évidence, cet esprit républicain, Gérald Darmanin est en mesure de l’incarner, au contraire de Christophe Castaner et même de Gérard Collomb. En ce sens, il est proche de Nicolas Sarkozy, mais aussi de Manuel Valls, puisque ces deux prédécesseurs ont aussi des origines étrangères.

_yartiDarmaninGerald02

Depuis sa nomination à l’Intérieur, Gérald Darmanin se voit contester particulièrement par des groupes féministes extrémistes qui ne représentent personne et qui le traitent de "violeur", ce qui est de la diffamation simple et nette. Encore ce vendredi 10 juillet 2020, lors de son déplacement à Dijon aux côtés de Jean Castex, Gérald Darmanin a eu droit à un comité d’accueil peu agréable.

On reproche à Gérald Darmanin d’avoir violé une femme en 2009, à l’époque où il travaillait à la direction nationale de l’UMP. Cette femme voulait profiter que l’UMP fût au pouvoir pour avoir une aide voire du favoritisme pour sa propre histoire (elle a été condamnée car elle a escroqué son compagnon). Pour cette affaire (accusation de viol, harcèlement sexuel et abus de confiance), le ministre a bénéficié d’un non-lieu le 30 août 2018, non suivi d’un appel, même si le 9 juin 2020, la cour d’appel de Paris a fait repartir la procédure. Une autre affaire (accusation d’abus de faiblesse) a été classée sans suite le 16 mai 2018.

Dans cette histoire, il y a le fond et la forme.

Passons d’abord au fond : le ministre a-t-il violé une femme ? Si c’était le cas, ce serait scandaleux, évidemment et il devrait démissionner. Mais est-ce vraiment le cas ? Je ne suis pas juge mais je constate deux choses. D’une part, c’est parole contre parole. Le ministre dit que la relation était consentie, la femme qu’elle était forcée. J’ignore qui a raison, qui a tort, en revanche, à l’évidence, il y a des personnes plus crédibles que d’autres, surtout lorsqu’on a déjà été condamné pour extorsion de fond, chantage sur un ancien compagnon. D’autre part, le non-lieu d’il y a deux ans donne un signe non définitif mais cependant sensible de la reconnaissance de l’innocence du ministre. Je n’ai pas connaissance de beaucoup de "vrais" violeurs qui bénéficient, dans une procédure, d’un non-lieu. En général, la justice cherche à les arrêter quand c’est patent.

La forme rend les manifestations des lobbies extrêmes féministes encore plus odieuses. En effet, le ministre, comme tout justiciable, est présumé innocent. Mais dans son cas, il est encore plus en position d’innocent, puisqu’il n’est même pas mis en examen. Je rappelle que la charge de la preuve est à l’accusation : il faut démontrer que le prévenu soit coupable, pas qu’il soit innocent.

L’ancien ministre socialiste Jean-Marie Le Guen, qui n’est pas soupçonnable d’être politiquement proche de Gérald Darmanin, était le 10 juillet 2020 révolté par l’activisme contestataire contre le nouveau Ministre de l’Intérieur, en allant loin puisqu’il a comparé cette situation à l’affaire Calas dans laquelle Voltaire avait milité (malheureusement, il n’a obtenu qu’une réhabilitation posthume).

Ces manifestations spontanées seulement aujourd’hui sont des manipulations d’autant plus stupides que si Gérald Darmanin était vraiment un violeur, ce serait tout autant scandaleux s’il était resté Ministre des Comptes publics. Rappelons aussi que la police judiciaire est supervisée par le Ministre de la Justice et pas par le Ministre de l’Intérieur, c’est le juge qui décide, pas la police, des suites d’une enquête. C’est la base de notre État de droit. Souvenons-nous aussi un cas intéressant, à l’époque de la deuxième cohabitation (gouvernement d’Édouard Balladur), où le Ministre de la Justice Pierre Méhaignerie avait initié une instruction judiciaire contre le CDS, qui était son propre parti qu’il présidait alors ! Personne n’avait alors jugé cette situation comme un conflit d’intérêt !

L’argumentation de ces groupuscules activistes a de quoi faire frémir : toute parole accusatrice est suffisante pour faire condamner, du moins au tribunal médiatique, une personne, avant même un procès, avant même une mise en examen. Cela en dit long sur l’état de débilité profonde dans certaines couches de la société actuelle.

Le pire est même celui-ci : à force d’actions incohérentes et manipulatoires mettant en péril les principes élémentaires de notre État de droit (la justice se fait dans un tribunal, pas dans la rue), ces ligues féministes qui prétendent protéger les femmes de prédateurs sexuels sont très contreproductives dans la défense de leur cause et polluent et freinent les initiatives nécessaires pour éviter à l’avenir le renouvellement de violences et de viols qu’il faut évidemment combattre et réprimer avec la plus grande fermeté.

Tant que sa culpabilité n’est pas définitivement prouvée, je soutiendrai entièrement le ministre Gérald Darmanin, personnalité exceptionnelle et d’envergure, car je le crois capable d’être un excellent Ministre de l’Intérieur, celui qui réussira, au-delà d’un constat lucide et sans concession de la situation, à retrouver la concorde entre les Français autour des valeurs fortes de la République. Je lui souhaite pour l’instant bonne chance, car il va en avoir besoin…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Gérald Darmanin.
Composition du gouvernement Castex I.
Le gouvernement Castex I nommé le 6 juillet 2020.
Jean Castex, le Premier Ministre du déconfinement d’Emmanuel Macron.
Discours du Président Emmanuel Macron devant la Convention citoyenne pour le climat le 29 juin 2020 à l’Élysée (texte intégral).
Après-covid-19 : écologie citoyenne, retraites, PMA, assurance-chômage ?
Édouard Philippe, le grand atout d’Emmanuel Macron.
Municipales 2020 (5) : la prime aux… écolos ?
Convention citoyenne pour le climat : le danger du tirage au sort.
Les vrais patriotes français sont fiers de leur pays, la France !
Le Sénat vote le principe de la PMA pour toutes.
Retraites : Discours de la non-méthode.
La réforme de l’assurance-chômage.
Emmanuel Macron explique sa transition écologique.

_yartiDarmaninGerald04



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200710-darmanin.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/gerald-darmanin-l-enfant-terrible-225679

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/07/10/38422753.html





 

Partager cet article

Repost0
9 juillet 2020 4 09 /07 /juillet /2020 03:20

« Son intelligence et sa faculté d’assimilation exceptionnelle l’engageaient dans des raccourcis brillants et rapides. Il devait bientôt prendre celui de la politique, seul débouché pour son ambition impatiente et élevée. » (Jean Monnet à propos de Félix Gaillard, cité par Benoît Yvert, "Premiers Ministres et Présidents du Conseil depuis 1815", éd. Perrin, 2002). Première partie.


_yartiGaillardFelix03

L’ancien chef du gouvernement français Félix Gaillard est mort accidentellement il y a 50 ans, le 9 juillet 1970 à l'âge de 50 ans (il est né le 5 novembre 1919 à Paris). Comme beaucoup de personnalités de la Quatrième République, Félix Gaillard n’a plus eu beaucoup d’influence sur la vie politique française à partir du retour du Général De Gaulle. Pourtant, ce n’était pas à cause de son âge (il n’avait que 38 ans au début de la Cinquième République). Ce n’était pas non plus à cause d’un échec électoral (il fut réélu député sans interruption après 1958). Et tout portait à croire qu’il aurait pu reprendre un rôle essentiel dans le paysage politique, à la tête d’un parti "central"… s’il n’était pas mort prématurément, le 9 juillet 1970 à l’âge de 50 ans, au large de Jersey, avec trois coéquipiers, au cours d’un naufrage consécutif à l’incendie de leur voilier (probablement dû à un court-circuit électrique).

Il était plus jeune que François Mitterrand qui a imposé sa marque dans la vie politique jusqu’au milieu des années 1990. On pouvait donc imaginer que, comme Edgar Faure (encore plus âgé) ou d’autres (Jacques Chaban-Delmas), il aurait été pleinement présent dans la politique des années 1970 et 1980, face aux bouleversements du pays et du monde sans ce malheureux accident en pleine mer.

Félix Gaillard est connu surtout pour sa précocité dans la vie politique. En effet, le 6 novembre 1957, il est devenu Président du Conseil des ministres, c’est-à-dire Premier Ministre, et cela quasiment à son 38e anniversaire. Ce qui montrait que la Quatrième République était capable de mettre en avant un personnel politique jeune, renouvelé, et évidemment brillant, dont le point commun généralement était la participation dans la Résistance.

En ce sens, à cette époque, Félix Gaillard fut le plus jeune chef du gouvernement français de toutes les Républiques, et seul, Laurent Fabius, né le 20 août 1946, l’a "battu" de quelques jours, nommé Premier Ministre le 17 juillet 1984 (donc trente-quatre jours plus jeune que Félix Gaillard). Laurent Fabius a eu une carrière politique très longue puisque, ministre dès le 22 mai 1981 (député en mars 1978), et encore ministre le 11 février 2016, il est le Président du Conseil Constitutionnel depuis le 8 mars 2016 pour un mandat de neuf ans, donc, jusqu’en mars 2025 !

Une carrière longue, ce ne fut pas, hélas, le cas de Félix Gaillard. D’ailleurs la fonction n’équivalait pas entre les deux républiques. Le pouvoir exécutif, sous la Quatrième République, était aux mains du chef du gouvernement et pas du Président de la République, si bien qu’on peut quand même se risquer à dire que Félix Gaillard fut le plus jeune chef de l’exécutif de toutes les républiques françaises, plus jeune même que le Président actuel Emmanuel Macron qui, né le 21 décembre 1977, a été investi Président de la République le 14 mai 2017 (à l’âge de 39 ans et 4 mois).

Contrairement à ce que disait le député Guillaume Larrivé en pleine campagne présidentielle dans une tribune pour "L’Opinion" du 3 janvier 2017, Emmanuel Macron n’avait rien de comparable avec Félix Gaillard dans la mesure où Félix Gaillard avait, en 1957, déjà plus de treize ans d’expérience politique, ce qui n’était pas le cas d’Emmanuel Macron en 2017 (seulement cinq ans d’expérience politique). Félix Gaillard était un parlementaire avant d’être ministre, tandis qu’Emmanuel Macron n’a jamais été élu autrement qu’à l’Élysée. L’un était un membre plein et entier de la classe politique alors que l’autre se considérait comme un extraterrestre et c’était sur cette extériorité qu’il avait basé sa campagne.

Dans ce record de précocité, je ne parle évidemment que de l’histoire républicaine hors de la période révolutionnaire, car il y a eu aussi Napoléon Ier, né le 15 août 1769, qui fut hissé à la tête de la France le 10 novembre 1799 comme "Premier Consul de la République" (à l’âge de 30 ans), puis Empereur des Français le 18 mai 1804 (à l’âge de 33 ans).

_yartiGaillardFelix02

Né il y a un siècle, Félix Gaillard fut issu d’une famille bourgeoise des actuelles Côtes-d’Armor ayant fait fortune dans le cognac, et déjà implantée localement dans la vie politique : son arrière-grand-père Pierre Gaillard fut maire de Lachaise et conseiller général des Côtes-du-Nord et son grand-père Félix Gaillard Sr fut également conseiller général jusqu’en 1886.

Après son baccalauréat en 1937, Félix Gaillard fut étudiant à Science Po Paris (futur IEP Paris). Avoir 19 ans au début de la Seconde Guerre Mondiale n’était pas forcément un hasard heureux : il fut donc mobilisé jusqu’à la Débâcle en mai-juin 1940 qui a traumatisé ce jeune étudiant, comme beaucoup de sa génération. Au contraire de certains qui sont allés directement rejoindre De Gaulle à Londres, Félix Gaillard était plutôt perméable aux thèses de la Révolution nationale sans pour autant s’engager très fermement du côté de Vichy dont il s’éloigna progressivement au fil des lois antisémites. Il prépara surtout des concours et fut nommé inspecteur des finances en 1942, se retrouvant ainsi avec pour collègue Jacques Chaban-Delmas. Par ce dernier, Félix Gaillard s’engagea alors dans la Résistance et fut chargé de chercher des financements, grâce à son statut de haut fonctionnaire. Il fut nommé au Comité financier de la Résistance en février 1944 aux côtés de Jacques Chaban-Delmas et de Michel Debré.

Pour la petite histoire, il était très engagé dans la Résistance puisque ce fut lui, le jeune homme de 23 ans, qui a accueilli Joseph Laniel à Paris le 27 mai 1943 pour le conduire à la réunion fondatrice du Conseil National de la Résistance (Joseph Laniel avait été contacté par les gaullistes pour faire partie du CNR en tant que représentant de l’Alliance démocratique, un parti d’avant-guerre de centre droit).

En avril 1944, Félix Gaillard fut le bras droit d’Alexandre Parodi, le Délégué général du Gouvernement provisoire de la République française dirigé par De Gaulle. À ce titre, le "Dictionnaire des parlementaires français" de La Documentation française explique qu’il fut « associé à toutes les mesures qui visent à rétablir la République dans ses droits, et l’État dans ses murs ». Le serviteur de l’État pointait déjà. Félix Gaillard participa à la Libération de Paris en août 1944 et ce fut même lui qui a accueilli à la préfecture de police le premier officier de la 2e division blindée a être entré dans Paris (le capitaine Raymond Dronne, et il lui coula un bain dans la baignoire du préfet de police !).

Après la Libération de Paris, Félix Gaillard continua à collaborer avec Alexandre Parodi nommé le 9 décembre 1944 Ministre du Travail, comme directeur de cabinet, puis de décembre 1944 à novembre 1946, il fut le directeur de cabinet de Jean Monnet, au contact duquel Félix Gaillard fut renforcé dans son sentiment proeuropéen (à cette place, il participa à la mise en place du Commissariat au Plan et a mieux compris les grands enjeux internationaux). Jean Monnet était en effet d’abord Commissaire du gouvernement français aux États-Unis, puis Commissaire général au Plan. Comme de nombreux résistants, Félix Gaillard ne voulait plus être seulement un technicien mais un politique. L’onction du suffrage universel était donc une nécessité.

Or, dans une volonté de reprendre le pouvoir, le parti radical, quasi-hégémonique sous la Troisième République mais lourdement sanctionné lors des élections pour les deux Constituantes le 21 octobre 1945 et le 2 juin 1946 (au profit du MRP, de la SFIO et du PCF), voulut attirer de jeunes talents, comme Félix Gaillard qui fut élu député de la Charente le 10 novembre 1946 (il venait d’avoir 27 ans), tête de la liste radicale dans le département, avec 17,2% des voix. Félix Gaillard fut réélu député à tous les scrutins jusqu’à sa mort en 1970 : les 17 juin 1951, 2 janvier 1956, 30 novembre 1958, 25 novembre 1962, 12 mars 1967 et 30 juin 1968.

Spécialiste des finances publiques et également juré de la Haute Cour de justice, Félix Gaillard travailla beaucoup comme député, proposa de nombreux textes, rapports, etc. Dans ses options politiques, comme radical, il prônait une réduction du budget de l’État, moins d’intervention de l’État dans l’économie, une réduction du dirigisme étatique dans les entreprises publiques, etc. C’était notamment le sens de son intervention à la tribune le 1er juillet 1947.

Malgré son très jeune âge, Félix Gaillard s’est rapidement construit une réputation d’homme compétent, brillant, très travailleur, connaissant bien les dossiers. Dès le 26 novembre 1947 (à l’âge de 28 ans !), il fut nommé Sous-Secrétaire d’État aux Affaires économiques auprès du Ministre des Finances René Mayer, devenu son mentor, dans le gouvernement de Robert Schuman. A commencé alors une carrière ministérielle très rapide. Il a participé au Plan Mayer qui avait pour but le retour à l’équilibre budgétaire et le libéralisme économique.

Le gouvernement Schuman renversé le 26 juillet 1946, Félix Gaillard retourna à l’Assemblée Nationale jusqu’aux élections législatives suivantes. Il continua son travail parlementaire avec ardeur et efficacité, considéré parmi les députés les plus actifs. Ce qui ne l’empêcha pas d’être battu par une candidate du RPF aux élections cantonales du 27 mars 1949, dans le canton même dont son grand-père et son arrière-grand-père avaient été les élus au XIXe siècle (il ne fut élu conseiller général de Charente qu’en octobre 1967).

Félix Gaillard fut également membre de l’Assemblée Parlementaire (à l’époque "Assemblée Consultative") du Conseil de l’Europe du 13 août 1949 au 11 décembre 1951, et il ne resta pas inerte dans cette fonction puisqu’il a déposé plusieurs textes, comme cette proposition de résolution du 23 août 1949 (dix jours après sa prise de fonction !), cosignée par Édouard Bonnefous, qui demandait l’audition des ministres de l’économie des différents pays membres du Conseil de l’Europe pour connaître « les mesures que ceux-ci comptent prendre pour assurer une coopération économique efficace de leur nation avec les autres nations européennes tendant rapidement à une union économique complète de l’Europe et des territoires d’outre-mer qui lui sont rattachés ».

Il est intéressant de lire aussi les deux autres propositions de résolution déposées au bureau de l’Assemblée Consultative du Conseil de l’Europe qui montraient l’engagement très européen de Félix Gaillard. Ainsi, toujours en cosignature avec son collègue Édouard Bonnefous, il demanda le 26 août 1949, donc bien avant la fameuse déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950, « une véritable coopération économique européenne ». Il proposa ainsi : « Il convient d’entreprendre sans retard l’étude de la mise en commun des ressources de base de l’Europe avec administration commune par les différents pays d’Europe. » et souhaita « un plan de groupement européen du charbon qui pourrait revendiquer comme bien commun les ressources charbonnières de la Ruhr, auxquelles tous les États d’Europe, y compris l’Allemagne, mais pas l’Allemagne seule, auraient accès » ainsi que « des projets de groupement européen des transports, de l’acier et de l’électricité ». Félix Gaullard et Édouard Bonnefous avaient devancé la future CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier) de quelques mois.

De même, Félix Gaillard a cosigné une proposition de résolution signée le 9 août 1950 par cinquante-sept autres membres de cette instance européenne, dont Édouard Bonnefous, Léopold Sédar Senghor, Maurice Schumann, André Philip, qui rappela : « Un des buts essentiels du Conseil de l’Europe est l’institution d’un autorité politique européenne dotée de fonctions limitées mais de pouvoir réels. ». Et de préciser : « Pour atteindre un tel but, l’Assemblée Consultative demande à tous les États membres du Conseil de l’Europe de conclure sans délai un accord solennel instituant une autorité politique, au moyen de laquelle les États membres décideraient ensemble et à la majorité d’une politique commune en matière de protection des droits de l’homme, de relation extérieures, d’affaires économiques et de sécurité européenne. » Et enfin : « En outre, et dès maintenant, l’Assemblée Consultative encourage les États, qui désirent établir entre eux des liens organiques plus étroits, à signer un Pacte Fédéral, instituant un Parlement démocratiquement élu et un gouvernement responsable devant ce dernier. L’organisation fédérale ainsi créée, inscrite dans le cadre du Conseil de l’Europe, resterait ouverte à tous les États membres qui souhaiteraient plus tard y adhérer. ».

En quelques lignes, on peut ainsi appréhender la clairvoyance et la modernité d’une personnalité comme Félix Gaillard, certes il n’était pas seul (heureusement), mais déjà très engagée, jetant les bases de l’Union Européenne avec plusieurs décennies d’avance (le Parlement Européen fut élu au suffrage universel direct pour la première fois le 7 juin 1979, soit presque trente ans après ce texte de résolution).

Au-delà de ses convictions européennes, Félix Gaillard a toujours soutenu le scrutin majoritaire uninominal à deux tours pour les élections législatives, à l’instar de la plupart de ses amis radicaux, tandis que le scrutin proportionnel plombait la Quatrième République par l’instabilité gouvernementale qu’il provoquait. Ainsi, il a défendu le scrutin majoritaire lors de la réforme électorale en 1951, mais aussi le 2 février 1956, lorsqu’il a déposé une proposition de loi tendant au retour du scrutin majoritaire (deux mois après des élections législatives par scrutin de listes avec apparentements).

Lors des élections législatives du 17 juin 1951, Félix Gaillard fut réélu comme tête de liste des radicaux, sa liste arrivant, avec 18,3% des voix, en troisième position après celle du RPF et des communistes, avant celle de la SFIO. Rapidement, la tendance au centre droit de l’Assemblée Nationale l’a fait rappeler au gouvernement. Il fut nommé Secrétaire d’État auprès de la Présidence du Conseil du 11 août 1951 au 28 juin 1953, dans quatre gouvernements : ceux de René Pleven, Edgar Faure, Antoine Pinay et René Mayer. Au-delà d’être l’intermédiaire entre le chef du gouvernement et les députés, il fut également chargé de la Fonction publique, du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), et fut chargé aussi des Finances du 20 janvier 1952 au 8 janvier 1953 sous Edgar Faure et Antoine Pinay.

_yartiGaillardFelix01

Pendant ces deux années aux responsabilités, Félix Gaillard a beaucoup influencé sur la grandeur de la France. En effet, il a pesé de tout son poids pour faire acquérir la compétence nucléaire par la France, en développant le centre de recherches du CEA sur le Plateau de Saclay. Pour lui, le nucléaire tant civil que militaire était le moyen d’oublier le traumatisme, qu’il avait vécu personnellement, de la Débâcle en 1940, et de se maintenir comme une grande puissance mondiale. Il avait déjà défendu cette idée avant même de retourner au gouvernement.

En juillet 1952, il a donc fait adopter par les députés un plan de programmation de cinq années pour le développement de la filière nucléaire. Il faut bien insister sur l’importance de cette loi en pleine période d’instabilité gouvernementale : pour faire de la recherche sur le nucléaire, il fallait des programmes de financement sur du long terme et cette loi de programmation a permis une stabilité de ces recherches, étonnante stabilité sous la Quatrième République (un des sujets consensuels dans ce Parlement si divisé) et poursuivie par De Gaulle et ses successeurs sous la Cinquième République. Après ses responsabilités ministérielles, Félix Gaillard fut d’ailleurs nommé président de la Commission de coordination de l’énergie atomique. Il a soutenu également le 10 juillet 1956 le projet Euratom, mais mettait en garde pour préserver l’indépendance nationale dans la fabrication des armes nucléaires.

Selon le chimiste Bertrand Goldschmidt (1912-2002), cofondateur du CEA, ancien thésard de Marie Curie et collaborateur d’Enrico Fermi au Projet Manhattan, Félix Gaillard fut en 1951 l’un des deux sauveurs de la filière nucléaire française, le second étant Pierre Guillaumat (1909-1991), administrateur général du CEA de 1951 à 1958 et futur Ministre des Armées : « C’est alors que deux hommes providentiels apparurent dans notre ciel obscurci. ». Jean-Pierre Poirier, médecin et historien des sciences, a raconté dans sa biographie de Marie Curie, "Marie Curie et les conquérants de l’atome : 1898-2006" (éd. Pygmalion, 2011) : « Gaillard est l’ardent avocat de l’énergie nucléaire. Il a rencontré Bertrand Goldschmidt deux ans plus tôt [1949] et l’a accompagné dans une longue visite au fort de Châtillon puis chez Joliot, au Collège de France. Au Parlement, il a déclaré qu’elle était à la fois une nécessité en raison des faibles ressources énergétiques de la France, un facteur de dynamisme pour l’industrie, un élément de prestige et d’influence à l’échelle internationale. ».

Entre 1953 et 1956, Félix Gaillard termina la législature comme député. Il fut un soutien très mitigé au gouvernement de Pierre Mendès France (comme son mentor René Mayer), et le 29 décembre 1954 à la tribune du Palais-Bourbon, il a redit son regret de l’échec de la Communauté européenne de défense (CED), dont il a rendu responsable Pierre Mendès France lui-même. Félix Gaillard voyait dans la CED la garantie de l’arrimage à l’Ouest d’une Allemagne tentée par le neutralisme pour se réunifier. Il a voté pour cette raison contre les Accords de Paris qui autorisaient l’entrée de l’Allemagne fédérale dans l’OTAN. Il a par ailleurs voté contre la confiance à Pierre Mendès France le 4 février 1955 à cause de sa politique en Afrique du Nord, entraînant la chute de l’unique gouvernement du seul homme politique de la Quatrième République qui est resté encore aujourd’hui dans la mémoire collective.

Le 23 février 1955, il a soutenu l’investiture d’Edgar Faure à la tête d’un nouveau gouvernement et a soutenu aussi la loi électorale du 29 novembre 1955 qui proposait un mode de scrutin de liste par apparentements ainsi que la dissolution de l’Assemblée Nationale. Aux élections législatives du 2 janvier 1956, deux camps se faisaient face, et la césure se trouvait à l’intérieur même du camp radical, entre Pierre Mendès France et son Front républicain qui réunissait certains radicaux (dits de gauche) et les socialistes (SFIO), et Edgar Faure, lui aussi radical, qui proposait une coalition de centre droit avec des radicaux qu’on appela après l’Union de la gauche en 1972 "radicaux valoisiens" (expression anachronique en 1956) et les formations de centre droit (CNIP d’Antoine Pinay et Joseph Laniel, MRP, gaullistes dits républicains-sociaux, etc.).

Parmi les adversaires de Félix Gaillard dans la Charente, il y a eu donc la liste du Front républicain, mais aussi, à l’extrême droite, les listes populistes de Pierre Poujade, représentant les petits commerçants (sur lesquelles fut élu Jean-Marie Le Pen). Dans son département, Félix Gaillard a dû faire face à un éparpillement des voix, avec de nombreuses listes dont une de l’UDSR (petit parti d’anciens résistants de René Pleven et François Mitterrand) dans laquelle le propre frère de François Mitterrand était candidat en deuxième position. Il fut néanmoins réélu le 2 janvier 1956 avec 20,4% des voix, mieux qu’en 1951.

En 1956, Félix Gaillard était donc un responsable politique confirmé : ancien résistant, député depuis dix ans, avec de l’expérience ministérielle pendant un peu moins de trois ans, il avait tout pour que cette législature (1956-1961 en principe) fût celle de celui qui allait être un homme d’État, malgré ses seulement 36 ans. Mais pour l’heure, il était dans l’opposition, puisque le Front républicain a gagné les élections, et, dans une ingratitude de l’histoire, René Coty a préféré appeler pour diriger le gouvernement, pas Pierre Mendès France, mais Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO, chef du parti le plus important de la majorité. Guy Mollet fut Président du Conseil du 2 février 1956 au 27 mai 1957. Son renversement entraîna le retour au pouvoir de Félix Gaillard que je propose d’évoquer dans un prochain article.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Dictionnaire des parlementaires français (La Documentation française).
Félix Gaillard.
Les radicaux.
Discours de Robert Schuman le 9 mai 1950 au Salon de l’Horloge à Paris (texte intégral).
François Mitterrand.
Joseph Laniel.
Georges Bidault.
Débarquement en Normandie.
Libération de Paris.
Général De Gaulle.
Général Leclerc.
Jean Moulin.
Daniel Cordier.
Le programme du Conseil National de la Résistance (CNR).
Jean Monnet.
Joseph Kessel.
Maurice Druon.
André Malraux.
Maurice Schumann.
Jacques Chaban-Delmas.
Daniel Mayer.
Edmond Michelet.
Alain Savary.
Léon Blum.
Pierre Mendès France.
Édouard Herriot.
Vincent Auriol.
René Coty.
Maurice Faure.
Gaston Defferre.
Edgar Faure.
René Cassin.
Édouard Bonnefous.

_yartiGaillardFelix04



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200709-felix-gaillard.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/07/08/38419895.html


 

Partager cet article

Repost0
8 juillet 2020 3 08 /07 /juillet /2020 19:10

« Je voudrais dire à tous les parlementaires que je mesure l’ampleur de la tâche à venir et que je l’embrasse avec beaucoup d’humilité. Je voudrais également vous dire ma fierté d’être ici, devant la représentation nationale. » (Éric Dupond-Moretti, le 8 juillet 2020 à l’Assemblée Nationale).



_yartiDupontMoretti01

Si la nomination du gouvernement Castex, le 6 juillet 2020, devait se résumer à une seule surprise, ce serait la venue du célèbre avocat médiatique Éric Dupond-Moretti place Vendôme, comme Garde des Sceaux et Ministre de la Justice. Il a remplacé Nicole Belloubet dont le départ était attendu depuis plusieurs mois voire années (elle a "duré" quand même trois ans), ce qui a valu, le 7 juillet 2020 une passation des pouvoirs beaucoup trop chaleureuse pour la crise sanitaire qui sévit actuellement en France et dans le monde (les gestes barrières étaient loin d’être respectés).

Ce n’est pas nouveau qu’un avocat soit nommé ministre de la justice, c’est assez fréquent : Robert Badinter, Georges Kiejman, Pascal Clément, et plus généralement, lorsqu’un avocat est nommé ministre : Nicolas Sarkozy, Roland Dumas, etc. et c’était même très fréquent sous la Troisième République. En revanche, nommer une personnalité aussi forte, un caractère aussi clivant, une intelligence aussi vive, un électron aussi libre, c’est admettre une part de risques médiatiques pour le gouvernement.

Le baptême du feu d’Éric Dupond-Moretti a eu lieu le lendemain, le 8 juillet 2020, lâché dans ce qu’on pourrait croire être une cage aux lions, les lions étant les députés puisque je veux parler de l’hémicycle de l’Assemblée Nationale. En effet, la première séance de questions au gouvernement après la nomination d’un nouveau gouvernement est souvent un bizutage pour les nouveaux ministres, surtout pour ceux qui, comme le Premier Ministre Jean Castex et ce nouveau Garde des Sceaux, n’ont jamais eu encore l’occasion de s’y exprimer, comme députés ou comme ministres. Pour les députés, il y a une part de curiosité, de bienveillance (pour les députés de la majorité) et évidemment de provocation (pour les députés de l’opposition), pour "tester" le nouveau ministre. Après tout, puisque nous sommes bientôt à la rentrée scolaire, c’est ce que font généralement les élèves pour "tester" leurs nouveaux professeurs, et gare aux premières impressions !

L’entrée au gouvernement de maître Dupond-Moretti m’avait plutôt interloqué, en ce sens que je ne savais qu’en penser : serait-ce un bien ou pas pour la nation ? C’est sûr qu’il vaut mieux répondre à la question plutôt lorsqu’un ministre quitte son ministère, mais je ne savais pas si je devais m’inquiéter, comme beaucoup de juges qui ne semblent pas apprécier beaucoup le ténor des prétoires, ou au contraire me réjouir d’un homme volontaire prêt à bousculer les freins ambiants pour aller dans le "bon sens", à condition de savoir où est le "bon sens".

Ce qui m’a amusé et finalement "séduit" dans cette personnalité très forte, mais aussi attachante, c’est que voici un homme qui, sur le plan de l’expression orale et de la formulation de concepts intellectuels, n’a aucun mal à improviser et à briller. Son métier d’avocat, sa verve, son charisme, son ton particulièrement audible, l’ont largement entraîné aux joutes parlementaires. Et pourtant, à cette séance de bizutage, j’ai eu l’impression de voir un petit enfant un peu inquiet, très intimidé, et plongeant dans une piscine sans savoir nager.

Car depuis sa nomination, Éric Dupond-Moretti semble avoir transmuté. Il n’est plus le ténor, il est l’intimidé. Il n’est plus le fort-en-gueule, il est le faible-et-humble. Alors qu’il était au sommet de sa carrière d’avocat, à 59 ans, capable de lâcher n’importe quelle bombe médiatique en sachant qu’elle portera, défendant le "diable" dans de très nombreuses affaires politiques, sensibles et très médiatisées (par exemple, au procès de Patrick Balkany), le choix de s’engager dans la vie politique (qu’il ne connaissait visiblement pas sinon par sa culture livresque) était un grand risque pour lui.

Celui d’abord de changer son image publique déjà très clivante (et on sait qu’on aime rarement ceux qui sont aux commandes, désignés comme responsables de tous les dysfonctionnements du pays), celui aussi de prendre le risque de changer totalement de vie : il sait qu’il ne sera ministre que 600 jours (jusqu’à la prochaine élection présidentielle), cela pourra être plus le cas échéant, mais il sait de toute façon que la fonction de ministre est très temporaire, et la question est : pourra-t-il retrouver sa "position" d’avocat d’avant son ministère comme avant ?

Pour faire une analogie, lorsque la journaliste politique Michèle Cotta avait accepté des fonctions de gestion voire de régulation avec ses nominations, par le Président François Mitterrand, d’abord comme présidente directrice générale de Radio France, puis comme Présidente de la Haute Autorité de l’audiovisuel (l’ancêtre du CSA), elle n’imaginait pas ses difficultés au bout de ces fonctions : elle n’analysait plus, elle ne commentait plus, au contraire, elle réglementait ses propres anciens collègues, et cela a été assez difficile de retrouver son ancienne casquette, celle qu’elle a toujours préférée et qu’elle continue de porter même à 83 ans, à savoir de chroniqueuse politique.

Évidemment, si Éric Dupond-Moretti a pris beaucoup de risques à accepter sa mission, c’est parce qu’il y a aussi trouvé un intérêt, et probablement à partir d’une certaine naïveté : la possibilité, réelle, concrète, de pouvoir changer les choses, d’avoir accès à des manettes.

En se rendant à l’Assemblée Nationale, Éric Dupond-Moretti a donc quitté sa zone de confort et est entré dans l’inconnu. Les tribunaux, il connaît assez bien, il connaît les jeux de rôles, les emphases des avocats, du procureur, les effets de manche, les retournements des jurés, les procédures du juge. Tout cela, il connaît, mais devant les plus de cinq cents députés, le revoici jeune adolescent, inquiet et perplexe, ne sachant pas comment réagir.

D’ailleurs, dès sa première intervention, répondant à une première question, Éric Dupond-Moretti fut victime de chahuts de la part de députés de l’opposition. Eh oui, la Chambre des députés, c’est aussi un théâtre, avec ses règles et ses jeux de rôle, ce n’est pas particulièrement intelligent, mais ce sont les mœurs parlementaires. Et encore, dans le passé, c’était beaucoup plus "physique" qu’aujourd’hui. Dès que le président de séance, Richard Ferrand, lui a donné la parole, il s’est retrouvé dans un brouhaha permanent.

Éric Dupond-Moretti a dû alors dire, au lieu même de saluer le président de séance et les députés, en répondant à des interpellations : « Vous avez raison, nous ne sommes pas au spectacle et je vais répondre à la question que m’a posée M. le député. ». La question qu’Antoine Savignat avait posée au nouveau ministre était aussi simple que polémique : « Monsieur le ministre, vos actions futures seront-elles en adéquation avec vos déclarations passées, ou pas ? ».

La réponse : « Vous savez tous que, lorsqu’on est un avocat pénaliste libre, on n’a pas la même parole que lorsqu’on représente l’État. Cela n’échappe à personne. Avez-vous toujours dit la même chose ? Il est vrai que j’ai dit, un jour, que je n’accepterai pas cette tâche, il doit y avoir une dizaine ou une quinzaine d’années. »… puis sont survenus des rires de députés LR, à quoi le ministre a répliqué : « Je vous en prie. Cette première est déjà compliquée pour moi. J’ai un sens aigu du contradictoire et du respect de la parole de l’autre. J’aimerais que vous me laissiez au moins m’exprimer. Monsieur le député, on ne juge pas des hommes sur des a priori, vous me jugerez sur ce que j’ai fait, quand je l’aurait fait. Quand on est au café du commerce, on ne s’exprime pas comme un avocat. Quand on est avocat, on ne s’exprime pas comme un ministre. Moi, au café du commerce, je ne porte pas la cravate, mais j’en mets une pour venir à l’Assemblée. ».

La cravate (qui n’est plus obligatoire désormais dans l’hémicycle, depuis juin 2017), comme signe de la transmutation de maître Dupond-Moretti ! Nul doute qu’il a toujours sacralisé les fonctions politiques (ce qui est rare de nos jours) et qu’il se sent très petit dans son nouveau costume de ministre.

Il faisait presque office de fayot qui se victimisait, lorsque, devant tant d’exclamations des députés, il a pleurniché : « Je vais vous répondre… Les interruptions sont-elle décomptées, monsieur le président ? ». Et Richard Ferrand, impitoyable (et le sourire dans le coin de la bouche) : « Elles ne sont pas décomptées, monsieur le ministre. On souffre en silence. Il serait bon, toutefois, que je ne sois pas obligé de faire un nouveau rappel à l’ordre. Cela fait déjà le troisième ! ».

Et Éric Dupond-Moretti de reprendre le fil de sa réponse : « Ma parole a été celle d’un homme libre. Ma parole sera celle d’un ministre de ce gouvernement. Je remercie le Président de la République et le Premier Ministre de la confiance qu’ils m’accordent. Je veux travailler avec vous tous, députés de la majorité comme députés de l’opposition. Encore un mot : je sais que c’est possible, parce que l’idée qu’on se fait de la justice, l’idée, monsieur le député, qu’on se fait de la justice, vous me l’accorderez, transcende les clivages. ».

Bien que certains députés aient souligné que son temps de parole était déjà achevé, il a pu quand même évoquer le fond : « J’ai vécu la commission d’enquête parlementaire chargée de rechercher les causes des dysfonctionnements de la justice dans l’affaire dite d’Outreau : à ma gauche, il y avait, si vous me permettez ce mauvais jeu de mots, les députés Alain Marsaud, Philippe Houillon, André Vallini, dont les sensibilités politiques étaient différentes. Cette commission a débouché sur quatre-vingt-deux propositions : nous pouvons tous travailler ensemble. Voilà ma réponse ! ».

_yartiDupontMoretti03

Lors d’une seconde question, plus bienveillante (posée par un député de la majorité), Éric Dupond-Moretti a gardé un peu plus ses moyens : « Mes priorités sont celles que j’ai évoquées hier. Nous voulons une justice de proximité. Cela a un sens et j’ai déjà évoqué plusieurs pistes : l’enquête préliminaire, sa durée, la présomption d’innocence, les violations du secret de l’enquête. Ma méthode, monsieur le député, est très simple (…). Nous sommes des amoureux du contradictoire. J’ai besoin de vous dans cette fonction pour me guider et aussi pour la contradiction que vous m’apporterez. Rien n’est plus important que le contradictoire, qu’il s’agisse d’une décision de justice ou d’une décision politique. Voilà quelle sera ma méthode auprès des magistrats, de l’ensemble du personnel de mon administration et de tous ceux qui voudront me rencontrer. Ma porte est ouverte, vous n’aurez pas à la forcer. Elle l’est aux parlementaires de la majorité comme à ceux de l’opposition. Je l’ai dit tout à l’heure : après l’affaire d’Outreau, les responsables politiques de toutes sensibilités sont parvenus à adopter, si ma mémoire est exacte, quatre-vingt-deux propositions. C’est donc que cela est possible, et c’est ce que je ferai. ».

L’ouverture d'esprit du ministre est comme dans une chronologie d’il y a trois ans avec le Président Emmanuel Macron, le "en même temps", à droite et à gauche, le refus des clivages politiques artificiels, pour faire progresser l’intérêt général (Éric Dupond-Moretti est plutôt considéré comme de gauche, il avait apporté il y a quelques années son soutien à la candidature de Martine Aubry tant à la mairie de Lille en 2008 qu’à la primaire du PS en 2011).

Toutefois, Éric Dupond-Moretti pourrait aussi décevoir. C’est le cas avec la loi de bioéthique pour laquelle il ne s’est pas du tout impliqué (et semble, comme Jean Castex, sans opinion sur la PMA), alors que le ministre de la justice fait partie des trois ministres concernés par ce projet de loi, avec celui des solidarités et de la santé et avec celle de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation.

En revanche, sur les propositions de la Convention citoyenne pour le climat, au risque d’empiéter sur les compétences de sa collègue Barbara Pompili, Éric Dupond-Moretti a déjà donné son avis sur le crime d’écocide : pas question de l’instituer, mais il serait plutôt question d’introduire un délit réprimant les atteintes majeures à l’environnement.

Il l’a envisagé le 22 août 2020 à Pantin, lors des Journées d’été des écologistes, où il était l’invité d’une table ronde organisée par EELV et animée par Sandra Regol et Julien Bayou, respectivement secrétaire nationale adjointe et secrétaire national de EELV : « Je mettrai en place une infraction qui reprend tout ce qui est pollution de l’eau, de l’air… Pas un crime. Le crime, c’est une définition particulière en droit » mais un « délit qui réprimera les atteintes majeures à l’air, l’eau et le sol ».

En participant à cette rencontre avec les écologistes (« J’ai répondu à une invitation républicaine. Je suis heureux d’être ici. »), Éric Dupond-Moretti était courageux et a voulu solder les comptes de ses petites phrases anciennes contre les écologistes et contre les femmes (il a pu apparaître comme sexiste ou machiste dans le passé).

Dans la préface d’un livre sur la chasse, il avait évoqué les "ayatollahs", mais dans son esprit, ce n’était pas seulement des extrémistes écologistes, c’était « chez les chasseurs aussi ». Et il a expliqué : « Noël Mamère a dit qu’il n’était pas un ayatollah vert qui pratiquait la chasse et la corrida avec modération. (…) Le chasseur, ce n’est pas qu’un beauf, assassin, alcoolique et macho. Les ayatollahs de l’écologie ont pu le dire. ». À cette occasion, il a affirmé : « Je suis contre la chasse à la glu parce que ce n’est pas une chasse sélective. (…) Mais on ne peut pas jeter l’anathème sur tous ceux qui la pratiquent. Ce sont souvent des anciens. On peut avoir une appréhension différente [sur la façon de chasser] suivant ses racines. ».

Sur les femmes aussi, Éric Dupond-Moretti a montré un grand sens de l’ouverture et a pu rassurer : « J’ai dit que le mouvement MeeToo allait libérer la parole des femmes et que c’était positif. J’ai demandé que les femmes soient mieux accueillies par la police quand elles viennent porter plainte pour violences conjugales, j’ai même dit que les salauds devaient être condamnés (…). En revanche, j’ai dit que la toile ne pouvait pas être le réceptacle de ces plaintes. ». Il a aussi annoncé qu’il mettrait en place le bracelet électronique anti-rapprochement (« On attend un avis du Conseil d’État début septembre. Dès qu’on l’a, je le mets en route. ») ainsi que la généralisation d’une expérience à Amiens : « L’institut médico-légal (IML) va voir la victime. Ainsi, elle sent qu’on est derrière elle. C’est mieux que d’avoir, elle, à aller à l’IML. ».

Avocat depuis le 11 décembre 1984, souvent craint par les juges et appelé "Acquittator" (initialement "Acquittador") pour avoir obtenu près de 150 acquittements dans sa carrière d’avocat (un record en France), appelé aussi "Ogre du Nord" (il a officié jusqu’en 2016 à Lille) pour son franc-parler qui n’est pas sans rapport avec son origine familiale modeste (pourfendeur de "l’entre-soi" et de l’irresponsabilité de certains magistrats), Éric Dupond-Moretti a multiplié polémiques et déclarations tonitruantes au cours de sa carrière.

Entre son soutien à la corrida, son refus d’avoir la Légion d’honneur ou d’entrer dans la franc-maçonnerie (alors qu’il en avait la possibilité), sa volonté d’interdire le FN (en mai 2015), sa défense des policiers injuriés par Jean-Luc Mélenchon lors de la perquisition chez lui (en septembre 2019) et sa participation à la défense internationale de Julian Assange (en février 2020), il a aussi dernièrement (le 20 février 2020) proposé la fin des pseudonymes sur l’Internet : « Il faut interdire toute communication sur les réseaux sociaux qui ne serait pas signée. L’anonymat libère un tas de lâches qui peuvent dire toutes les conneries du monde. ».

Nul doute que le passage d’Éric Dupond-Moretti au Ministère de la Justice ne laissera personne indifférent, ni les juges, ni les justiciables…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 août 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Éric Dupond-Moretti, le ténor intimidé.
Barbara Pompili, "l’écolo" de service.
François Bayrou sera-t-il le Jean Monnet du XXIsiècle ?
Secrétaires d’État du gouvernement Castex : des nouveaux et des partants.
Nomination des secrétaires d’État du gouvernement Castex I.
Gérald Darmanin, cible des hypocrisies ambiantes.
Relance européenne : le 21 juillet 2020, une étape historique !
Discours du Premier Ministre Jean Castex le 16 juillet 2020 au Sénat (texte intégral).
Discours du Premier Ministre Jean Castex le 15 juillet 2020 à l’Assemblée Nationale (texte intégral).
La déclaration de politique générale de Jean Castex le 15 juillet 2020.
Interview du Président Emmanuel Macron le 14 juillet 2020 par Léa Salamé et Gilles Bouleau (retranscription intégrale).
Emmanuel Macron face aux passions tristes.
L'enfant terrible de la Macronie.
Composition du gouvernement Castex I.
Le gouvernement Castex I nommé le 6 juillet 2020.
Jean Castex, le Premier Ministre du déconfinement d’Emmanuel Macron.
Discours du Président Emmanuel Macron devant la Convention citoyenne pour le climat le 29 juin 2020 à l’Élysée (texte intégral).
Après-covid-19 : écologie citoyenne, retraites, PMA, assurance-chômage ?
Édouard Philippe, le grand atout d’Emmanuel Macron.
Municipales 2020 (5) : la prime aux… écolos ?
Convention citoyenne pour le climat : le danger du tirage au sort.
Les vrais patriotes français sont fiers de leur pays, la France !
Le Sénat vote le principe de la PMA pour toutes.
Retraites : Discours de la non-méthode.
La réforme de l’assurance-chômage.
Emmanuel Macron explique sa transition écologique.

_yartiDupontMoretti04




http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200708-dupont-moretti.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/08/27/38500995.html


 

Partager cet article

Repost0
4 juillet 2020 6 04 /07 /juillet /2020 03:00

« Pour nous, il n’y a pas de politique sans morale. Quand on fait de la politique, bien entendu, c’est pour gagner, mais pas à n’importe quel prix. C’est-à-dire qu’il y a des moyens, des compromissions, des alliances qui permettent peut-être de remporter un succès électoral, mais on y perd sa dignité. » (Bernard Stasi, le 6 septembre 1983).



_yartiStasiBernardF01

Ami à la fois de Jacques Chirac, Simone Veil et Michel Rocard, Bernard Stasi est né il y a 90 ans, le 4 juillet 1930 à Reims, et a marqué le paysage politique français malgré sa quasi-absence au pouvoir.

Cette phrase terriblement importante de Bernard Stasi a été prononcée lors des élections municipales partielles à Dreux, qui a vu la victoire du candidat RPR face à la maire sortante socialiste, après avoir noué une alliance, entre les deux tours, entre le RPR et le FN (Jean-Pierre Stirbois adjoint). Peu de responsables de la droite parlementaire avaient contesté le principe de cette alliance à une époque où tout était bon pour s’opposer à la majorité socialo-communiste : seuls Simone Veil et Bernard Stasi étaient intervenus pour mettre en garde l’opposition sur ses valeurs. Jacques Chirac a finalement suivi leurs recommandations en refusant obstinément, jusqu’à sa mort, toute compromission avec l’extrême droite.

Cette phrase résume assez bien le fragile équilibre entre morale et politique : faire de la politique n’est pas faire de la morale, cela n’empêche pas que sans morale, il n’y a plus de dignité. Au moins, Bernard Stasi, qui a été ministre pendant à peine un an, n’a jamais perdu sa dignité durant sa longue vie politique (entre 1968 et 2004).

Il a été viré par Georges Pompidou peu avant la mort de ce dernier, simplement parce qu’il avait souhaité aider les réfugiés chiliens lors du putsch de Pinochet le 11 septembre 1973. Cela n’avait pas plu au pouvoir. Il n’est jamais retourné au pouvoir, ni sous Valéry Giscard d’Estaing (par chabanisme électoral), ni dans d’autres occasions, même si le Président Jacques Chirac lui avait proposé le Ministère des Affaires sociales, il me semble, en 1995, mais Bernard Stasi avait poliment décliné, il ne souhaitait que le Quai d’Orsay… ou rien.

_yartiStasiBernardF02

Bernard Stasi, député depuis 1968 sur une terre de Champagne, a été battu aux élections législatives de mars 1993 (malgré le soutien actif de Jacques Chirac) encore à cause du courage de ses convictions. En effet, il avait soutenu la loi n°91-23 du 10 janvier 1991 relative à la lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme, dite loi Évin qui visait notamment à réduire la consommation d’alcool, ce qui n’a pas plu à ses électeurs viticulteurs.

Qu’importe, comme Pierre Mendès France, ne pas gouverner (longtemps), c’est aussi rester une conscience. Nul doute que tout responsable politique, lorsqu’il gouverne longtemps, serait la cible de critiques d’une manière ou d’une autre, pour un sujet ou un autre. La conscience, c’est une sorte d’exemple moral, une sorte d’asymptote vers laquelle on tend.

Parmi les valeurs morales, Bernard Stasi défendait évidemment la vie. C’était donc naturel qu’il fût un patient partisan de l’abolition de la peine de mort. Malgré des gouvernements qui, systématiquement, refusèrent cette réforme dans les années 1970 en raison de faits-divers criminels qui ont ému les Français, Bernard Stasi faisait partie de la petite cohorte de députés de la majorité de l’époque à défendre sans relâche l’abolition. Chaque année, aux côtés des gaullistes Pierre Bas et Philippe Séguin, et du centriste Eugène Claudius-Petit, entre autres, ils proposaient de supprimer la rémunération du bourreau dans le projet de loi de finances de l’année suivante. Petite modification, grand symbole, faute de mieux, faute d’un vrai grand débat. 

Ce grand débat est arrivé avec la gauche au pouvoir. On retrouva donc Bernard Stasi, malgré son opposition à gouvernement de gauche, prêt à soutenir (comme Jacques Chirac et Philippe Séguin, et une quarantaine d’autres députés de l’opposition) le projet de Robert Badinter sur l’abolition de la peine de mort. Il est remarquable que Jean Lecanuet a voté au Sénat en faveur de l’abolition alors qu’il fut lui-même le premier Ministre de la Justice de VGE sans avoir rien fait à ce sujet.

La contribution à la discussion parlementaire Bernard Stasi lors de cette journée historique du 17 septembre 1981 fut triple. D’une part, en tant que vice-président de l’assemblée, il a présidé en partie la deuxième séance publique.

D’autre part, il a applaudi les orateurs de la majorité qui insistaient sur le caractère universel et non politique de ce projet de loi.

En particulier quand Raymond Forni (PS), le président de la commission des lois et rapporteur du projet, expliqua à ses collègues : « Laissons à chacun l’occasion d’ouvrir son cœur, de laisser parler sa conscience. (…) Chacun le pourra, et ce sera l’honneur de notre assemblée, du Parlement, de l’ensemble de ceux qui (…) écriront un nouveau chapitre dans le grand livre des mémoires de notre temps. Parce que ce débat, ce projet transcendent les clivages politiques traditionnels, abolissent les frontières de la doctrine, gomment les rivages sur lesquels d’habitude campent opposition et majorité, parce qu’aujourd’hui, dans le pays, des hommes et des femmes, l’espace d’un instant, tracent de nouveaux contours aux visages politiques qu’ils rencontrent généralement, scrutent le choix de chacun et de chacune d’entre nous, la dignité est plus que jamais nécessaire. Jamais, depuis soixante-douze ans, nous n’avions tant senti cette communion dans laquelle se retrouvent abolitionnistes convaincus, hommes de générosité et de responsabilité. ».

Bernard Stasi a aussi applaudi le député (PS) Philippe Marchand (futur Ministre de l’Intérieur de François Mitterrand) lorsqu’il a rappelé que François Mitterrand avait annoncé dans l’émission "Cartes sur table" du 16 mars 1981 sur Antenne 2 qu’il abolirait la peine de mort malgré une majorité, dans les sondages, hostile à cette mesure et qu’il a fait le parallèle avec les députés de l’opposition : « Nous sommes lucides et nous savons que nous n’avons pas été élus parce que nous sommes abolitionnistes. Mais nous pouvons logiquement affirmer que notre hostilité connue, maintes fois répétée à la peine capitale n’a pas été un obstacle à la détermination de nos concitoyens. En comment qualifier votre position, mesdames et messieurs de l’opposition, qui, abolitionnistes, avez été réélus dans une situation politique souvent plus difficile que la nôtre ? Bien sûr, vous n’avez pas, vous non plus, été réélus parce que vous étiez abolitionnistes. Mais vos mandants connaissaient vos positions courageuses, publiques, rigoureuses et si souvent répétées. ».

_yartiStasiBernardF03

Enfin, le plus important, Bernard Stasi est intervenu comme orateur dans ce débat parlementaire, prenant la parole au début de la deuxième séance consacrée à ce sujet (toujours le 17 septembre 1981). Il a d’abord exprimé sa joie d’être enfin écouté et son regret qu’il fût écouté par la majorité adverse et pas par la sienne : « Le regret (…) que la majorité à laquelle nous avons appartenu ne soit pas allée, dans ce domaine, jusqu’au bout de ses intentions et de sa logique. De ses intentions, car la plupart des dirigeants de l’ancienne majorité avaient manifesté à différentes reprises leur hostilité à l’égard de la peine de mort et leur volonté de la faire disparaître. Ils ont estimé (…) que le moment n’était pas opportun pour procéder à cette réforme. (…) [L’ancienne majorité] aurait pu, elle aurait dû trouver là une occasion de plus, une occasion privilégiée d’illustrer les principes humanistes sur lesquels elle fondait son action. ».

Mais cette critique des siens (de la majorité ancienne) était aussi contrebalancée par la critique non moins virulente contre les militants socialistes qui ont voulu politiser le débat sur la peine de mort : « Comment peut-on réaliser autour de ce grave problème le plus large consensus possible si certains affirment (…) qu’en dehors de quelques individus isolés, ceux qui n’adhèrent pas à une vision socialiste de la société sont nécessairement et irrémédiablement des partisans de la peine capitale ? Est-ce vraiment à la lumière de nos habituels clivages politiques, pour ne pas dire en fonction de considérations partisanes, que nous devons poser le problème et éclairer le débat ? (…) Ceux d’entre nous qui appartiennent résolument au camp des abolitionnistes n’ont nullement le sentiment de trahir leurs engagements et leurs fidélités politiques. ». Ce qui l’a conduit à rappeler une petite règle de bonne conduite : « Face à la peine de mort (…), nous devons nous abstenir les uns et les autres (…) de faire des procès d’intention, nous garder des simplifications abusives et des jugements manichéens. ».

Puis, il en est venu aux arguments de fond.

Ainsi sur la critique de préférer l’assassin à sa victime : « Il n’est pas vrai que nous soyons indifférents au sort des victimes (…). Nous savons, hélas ! que la mort de l’assassin ne rend pas la vie à la victime, et que cette mort pourrait, au contraire, apparaître aux yeux de certains, comme une compensation suffisante, qui dispenserait de témoigner à la victime et à sa famille les égards, la considération auxquels elles ont droit, et de leur apporter la réparation nécessaire. ».

Sur les sondages et le rôle du politique : « Face à un problème de cette nature, le rôle de l’homme politique responsable est d’exprimer très haut sa conviction et d’éclaire l’opinion. Mais nous ne pouvons pas ignorer ce que pensent nos concitoyens, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils craignent. ». D’où cette phrase : « Il était (…) inadmissible, à nos yeux, de maintenir la peine de mort sous prétexte qu’il fallait rassurer les Français. Mais l’abolition ne doit pas nous dispenser de les rassurer, bien au contraire. ».

La lutte contre la violence : « Abolir la peine de mort, contrairement à ce que pensent certains des adversaires de cette suppression, c’est un premier pas, mais un pas très important, dans la lutte contre la violence. Faut-il rappeler, une fois de plus, la position des évêques de France qui déclaraient solennellement il y a quelques années que la peine de mort étant "une des formes du mépris de la vie humaine, elle contribue à dégrader le respect dû à la vie" et donc à favoriser la violence ? Faut-il rappeler que le rapport sur la violence établi par le comité qui fut présidé, monsieur le garde des sceaux, par votre prédécesseur [Alain Peyrefitte] préconisait la suppression de la peine de mort comme un des moyens de faire reculer la violence ? (…) Certes, nous n’arracherons pas totalement la violence du cœur de l’homme. Mais tout doit être fait pour que la société, pour que l’organisation de la vie en commun ne soit pas propice à l’épanouissement de la violence. ».

Et en conclusion, Bernard Stasi a insisté sur l’attente très forte des pays étrangers à ce que la France, pays des droits de l’homme, fût en cohérence avec son humanisme : « En réalité, c’est un acte de foi dans l’homme que nous allons accomplir. À une époque où, de plus en plus, sous tous les cieux et sous les régimes les plus divers, on torture et on égorge, on mutile et on déporte, le monde a, plus que jamais, besoin de l’exemple et du témoignage de la France. ».

Ce qui était frappant, dans cette intervention de Bernard Stasi, et qui a été rapporté dans le compte-rendu des débats publié à la page 1154 du Journal officiel de la République française n°27, du 18 septembre 1981, c’était son esprit consensuel, cette volonté d’être respecté au-delà des cercles partisans auxquels il appartenait : « Applaudissements sur divers bancs de l’union pour la démocratie française et du rassemblement pour la République, sur les bancs des socialistes et sur quelques bancs des communistes ». Autrement dit, dans tout l’hémicycle puisqu’à l’époque, il existait quatre grands partis : le RPR, l’UDF, le PS et le PCF. Peu des responsables politiques du centre droit ont pu ainsi rassembler aussi largement, au point que le jour de sa mort, le 4 mai 2011 à Paris, le journal communiste "L’Humanité" a titré : « Décès de Bernard Stasi, un "homme debout" »…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (01er juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Bernard Stasi et la peine de mort.
Discours du Président Jacques Chirac le 17 décembre 2003 à l’Élysée sur la laïcité (texte intégral).
La Commission Stasi : la République, le voile islamique et le "vivre ensemble".
Rapport Stasi du 11 décembre 2003 sur la laïcité (à télécharger).
L’immigration, une chance pour la France : Bernard Stasi toujours d’actualité !
Bernard Stasi a 80 ans.
Pas de politique sans morale.
Merci Bernard !
Hommage de François Bayrou à Bernard Stasi (11 mai 2011).

_yartiStasiBernardF04



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200704-bernard-stasi.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/bernard-stasi-et-la-peine-de-mort-225513

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/06/27/38397589.html







 

Partager cet article

Repost0
20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 03:58

« Je n’ai jamais été, dans ma vie, homme à se laisser décourager par les difficultés. » (Cédric Villani, le 19 mai 2020 sur France Inter).



_yartiVillaniCedricA01

Bon signe pour la démocratie et l’évolution sanitaire du pays : on se remet à parler de politique politicienne. La date du second tour des élections municipales commence à préoccuper les esprits de la classe politique, et aussi, la division de la majorité.

Ceux qui pensaient que Cédric Villani n’avait aucun sens politique se sont trompés. J'ai toujours été fasciné par Cédric Villani. Rappelons d’abord qui est Cédric Villani. Il est devenu la coqueluche des médias en 2010, année où il a reçu la prestigieuse Médaille Fields, l’équivalent du Prix Nobel des Mathématiques, à la différence près que cette reconnaissance mondiale n’est attribuée que tous les quatre ans…. à quatre lauréats qui ne doivent pas dépasser l’âge de 40 ans.

Beaucoup de mathématiciens français ont été récompensés par la Médaille Fields, douze, soit la deuxième position juste derrière les Américains au nombre de treize (on peut citer les plus connus : Laurent Schwartz, Jean-Pierre Serre, René Thom, Alexandre Grothendieck, Alain Connes, Pierre-Louis Lions, Laurent Lafforgue).

Inutile de dire que les années 2010 furent pour Cédric Villani des années "fastes". Après des études brillantes (Louis-le-Grand, Normale Sup. en 1992, agrégation de mathématiques en 1994 ; déjà politique, il était le président des élèves à cette époque), il a soutenu en 1998 sa thèse de doctorat à l’Université Paris-Dauphine sous la direction de Pierre-Louis Lions intitulée : "Contribution à l’étude mathématique des équations de Boltzmann et de Landau en théorie cinétique des gaz et des plasmas". On voit, comme avec Alain Connes, qu’aujourd’hui, la physique ne peut se développer qu’avec des mathématiciens de grande envergure.

Après sa thèse, parallèlement à la poursuite de ses travaux, il a été invité à enseigner dans de prestigieuses universités américaines, à Berkeley (en Californie) et à Princeton (dans le New Jersey). En 2007, il fut nommé à l’Institut université de France, instance qui est en quelques sortes la succursale du Collège de France, puis, en 2009, il fut nommé directeur de l’Institut Henri-Poincaré (prestigieux centre de recherches en mathématiques à la Sorbonne, à Paris, créé e 17 novembre 1928 par Émile Borel), jusqu’en 2017 (démissionnaire en raison de son élection de député). Par ailleurs, en 2010, il fut nommé en 2010 professeur des universités à l’Université Claude-Bernard à Lyon (promu dès 2011 à la classe exceptionnelle, ce qui est normal malgré son jeune âge car il avait déjà reçu la Médaille Fields).

En 2010, à 36 ans, Cédric Villani était donc déjà un brillant scientifique avec une carrière exceptionnelle. Sa personnalité a beaucoup étonné et intrigué, un look un peu vieux jeu avec des vêtements d’une autre époque, très coquets, une araignée bien mise en évidence (propre à en faire une sorte de logo personnel, au risque de choquer ceux, nombreux, qui ont peur de ces bestioles pourtant alliées des humains), et une élocution très lente et très distincte, très efficace à la radio. Résultat, cette personnalité atypique fut rapidement invitée et invitée par les médias et il a lui-même fait quelques émissions de vulgarisation et des chroniques, a participé à de nombreux projets culturels et éducatifs (avec le cinéma par exemple).

J’étais présent à la Sorbonne lors d’une de ses nombreuses conférences, dans un colloque international où il n’était pas la vedette (il y avait quelques grandes sommités politiques et scientifiques et tout le quartier était bouclé), à une époque où son engagement politique n’était pas encore explicitement mûr, et c’était amusant de voir cet homme (qui n’avait déjà plus rien à prouver) parler devant un amphithéâtre plein comme s’il était dans un studio de radio, se cachant presque derrière l’écran de son ordinateur portable Apple pour vaincre sa timidité.

Certains ont dit qu’il était "autiste". La nature extrêmement abstraite de sa discipline scientifique dans laquelle il excelle en serait presque une illustration. Lui-même a confié qu’il n’en savait rien et qu’il s’en moquait, car il n’a jamais eu l’intention de se faire éventuellement "dépister". Ce qui est sûr, c’est que s’il était vraiment ce que l’on dit, alors il n’en aurait que plus de mérite, car à l’inverse des professeurs Tournesol un peu dans les nuages, Cédric Villani s’est bien ancré dans le présent, dans le concert de la société, prêt à tous les engagements.

Son premier engagement a été de présider le comité de soutien de la candidate Anne Hidalgo lors de la campagne municipale à Paris de mars 2014. On s’en souvient peut-être trop peu pour comprendre la situation parisienne de 2020 : beaucoup craignent que Cédric Villani ne soit qu’une simple torpille socialiste pour réduire les chances du parti présidentiel dans la capitale, alors qu’aux élections européennes, la liste de la majorité avait fait un excellent score.

Néanmoins, c’était dans sa logique de soutenir Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle de 2017 : un OVNI soutient forcément un autre OVNI. Même génération, même modernité et même "inculture politique", quand j’écris "inculture", cela n’a rien de péjoratif, c’est plus pour exprimer l’idée que les idées politiques (différentes) des deux hommes ne s’inscrivent pas dans une longue tradition politique et philosophique, comme le socialisme, ou la démocratie chrétienne ou encore le libéralisme, et même le gaullisme.

Son engagement en Macronie a eu une traduction électorale le 18 juin 2017 : il fut élu député de la 5e circonscription de l’Essonne, celle du très scientifique Plateau de Saclay, face à Laure Darcos (LR), qui a été élue sénatrice de l’Essonne quelques mois plus tard. La circonscription n’était pas forcément acquise d‘avance, bien que globalement "modérée", oscillant régulièrement entre la droite et la gauche (très majoritaire aux Ulis). La structure du second tour (duel LREM vs LR) et l’étiquette politique de la députée sortante (socialiste) pouvaient laisser présager que Cédric Villani, ancien soutien d’Anne Hidalgo, était un macronien …du centre gauche (son suppléant, conseiller municipal de Verrières-le-Buisson, Baptiste Fournier, était un socialiste), au contraire de ses collègues députées voisines Aurore Bergé (à Rambouillet) et Amélie de Montchalin (en Essonne aussi). Ses performances électorales sont intéressantes : 47,5% au premier tour et 69,4% au second tour, montrant à l’évidence que, malgré ce positionnement au centre gauche, beaucoup d’électeurs de LR ont voté pour lui.

Cette entrée fracassante dans le monde politique et parlementaire a fait de Cédric Villani l’un des héritiers de Paul Painlevé, grand mathématicien qui a fait, lui aussi, beaucoup de politique, au point d’avoir été chef du gouvernement et de faillir se faire élire Président de la République. C’est lui qui a doté l’armée française d’une force aérienne innovante, l’aéronautique ayant été sa discipline de prédilection.

Parmi ses responsabilités parlementaires, il dirige naturellement l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (président en juillet 2017, puis premier vice-président en novembre 2017 pour laisser un sénateur le présider). C’est à ce titre qu’il fut informé très rapidement de l’évolution alarmante de la pandémie du covid-19 en France. Ses compétences scientifiques ont été mises à profit dans son travail parlementaire : il a présenté le12 février 2018 un rapport sur l’enseignement des mathématiques (remis au Ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer), puis le 29 mars 2018 un rapport sur l’intelligence artificielle (remis au Premier Ministre Édouard Philippe).

_yartiVillaniCedricA02

On aurait pu s’étonner qu’il n’ait pas été nommé au gouvernement, même si sa nature indépendante et donc incontrôlable n’était pas un atout pour faire partie de l’équipe gouvernementale. Peu présent dans sa circonscription (quoi qu’il en dise !), il l’a en fait plutôt désertée dans la perspective des élections municipales, puisqu’il avait très tôt des vues sur la mairie de Paris où il habite.

Personne ne l’avait vraiment vu venir. Cédric Villani a compris très vite qu’il collait parfaitement à la sociologie parisienne. Néanmoins, naviguer dans la vie politique parisienne nécessite une grande expérience et habileté politiques, même des mastodontes de la politique, comme Michel d’Ornano, Philippe Séguin, Édouard Balladur, voire NKM s’y sont cassé sérieusement les dents.

Rejetant la procédure très peu démocratique de désignation de Benjamin Griveaux le 10 juillet 2019 comme candidat LREM à la mairie de Paris, Cédric Villani a donc fait cavalier seul et les sondages lui promettaient même un score à deux chiffres. Il a le crédit de la sincérité, de la cohérence et de la solidité intellectuelle. Le résultat du premier tour a été plutôt décevant pour lui et il milite actuellement pour reporter les élections municipales à mars 2021, histoire de recommencer ce premier tour très peu flatteur.

Malgré ce faible score (en cinquième position, avec seulement 7,9%), qui annonce qu’il ne sera pas le prochain maire de Paris, Cédric Villani a quand même bluffé tout son monde : sa capacité à faire campagne, son allure plus décontractée (il a dû transiger avec son look antérieur pour ne pas choquer ses électeurs, cheveux plus courts, veste plus ordinaire, etc.), sa capacité à rassembler (Mounir Mahjoubi, Anne Lebreton, Élie Cohen, parti radical de gauche, etc.) et surtout, car c’est je crois le point crucial, sa détermination à aller jusqu’au bout, et même, à jusqu’à humilier le Président de la République qui a tenté une ultime démarche de conciliation le 26 janvier 2020 à l’Élysée. De fait, Cédric Villani a été exclu de LREM en maintenant sa candidature à Paris.

Ce n’est donc pas une surprise que Cédric Villani fasse partie des membres fondateurs de ce neuvième groupe politique à l’Assemblée Nationale, créé ce mardi 19 mai 2020 sous l’appellation : "Écologie Démocratie Solidarité" qui regroupe à ce jour 17 députés, pour la plupart d’anciens députés LREM. Ce sont les "marcheurs de gauche" (ou "macroniens de gauche", comme il y a eu à l’époque gaullienne des "gaullistes de gauche").

Quelques heures avant cette création, Cédric Villani a confirmé qu’il en ferait partie lors de l’interview du matin de Léa Salamé le 19 mai 2020 à l’antenne de France Inter (on peut l’écouter dans son intégralité ici).

Tandis que la majorité a sévèrement critiqué cette initiative, Bruno Le Maire allant jusqu'à la qualifier de "grenouillage d’assemblée", Cédric Villani a réfuté l’image des frondeurs : « On a parlé de trahison, on a parlé de frondeurs, mais ce neuvième groupe, ce n’est rien de tout cela. Nous sommes des hommes et des femmes libres qui veulent s’engager, en leur âme et conscience, pour défendre écologie, démocratie, solidarité, et mettre des propositions fortes sur la table au moment où tout va redémarrer. (…) Il ne s’agit pas d’une démarche de dissidence, il s’agit d’une démarche libre, ouverte, qui restera en construction avec la majorité chaque fois que cela sera du progrès. ».

Il a réfuté cette image des frondeurs parce qu’il a réfuté aussi l’image des godillots : « Quand nous avons été élus, nous avons été élus pour porter une grande ambition de transformation. Nous avons été élus comme des représentants libres, pas comme des députés godillots aux ordres de qui sait quel appareil. Nous avons été élus pour apporter le progrès. ». Cela dit pour rejeter aussi une certaine forme d’ingratitude qu’on veut coller à leur peau (qui t’a fait roi ?).

Pour Cédric Villani, la situation est grave et il faut faire preuve d’imagination et de proposition : « Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière. (…) Nous sommes en ce moment dans cette phase très critique du déconfinement que nous observons avec la plus grande attention (…). La grande ambition pour la relance. On va mettre la santé au cœur de la politique, mais aussi la démocratie. Il va falloir lutter contre les inégalités comme jamais (…). Il va falloir aussi être à la hauteur des enjeux face à l’urgence écologique extraordinaire, avec une dimension européenne bien sûr. (…) C’est le bon moment pour arriver et porter nos convictions (…), pour porter une écologie rationnelle qui s’appuiera sur les sciences avec une très ambition de transformation. ».

Cédric Villani a ainsi proposé comme sujet de réflexion du très technique : « Le sujet de la souveraineté européenne en matière de numérique a été très cruellement mis sur la table par cette crise. On a vu que tous les outils de télétravail que nous utilisons sont des outils qui sont forgés aux États-Unis. Elle a révélé notre dépendance face aux solutions étrangères. Nous avons le devoir de travailler sur cette souveraineté numérique. ».

Concrètement, la constitution de ce neuvième groupe est assez exceptionnelle car jamais il n’y a eu autant de groupes, déjà avec la constitution du groupe "Libertés et Territoire". Il faut savoir l’intérêt interne de constituer un groupe : cela permet d’avoir des moyens supplémentaires pour agir, un secrétariat, une présidence de groupe qui participe aux décisions du bureau (notamment dans la détermination de l’ordre du jour), du temps de parole, etc.

Ce groupe est composé de 17 députés, pour la plupart peu connus au niveau national, et présidé par l’écologiste Matthieu Orphelin (centralien et docteur en sciences), qui fut le premier député LREM à avoir démissionné du parti présidentiel (le 6 février 2019), et qui refusa de voter la confiance au gouvernement le 12 juin 2019. Normalement, c’est une coprésidence en parallèle avec Paula Forteza, mais ce n’est pas officialisé administrativement par l’Assemblée Nationale qui, en principe, ne prend pas en considération le concept de coprésidence de groupe. Dans ce groupe, on y trouve notamment Cédric Villani, Delphine Bagarry, Annie Chapelier, et aussi Aurélien Taché (on parlait de lui pour présider ce groupe).

On y trouve aussi Sébastien Nadot (agrégé et docteur en histoire), élu sous l’étiquette LREM mais qui avait tenté d’être candidat à l’élection présidentielle de 2017 (il y a renoncé le 27 février 2017). Ce dernier n’avait pas voté pour le projet de loi de finances 2019 et avait été exclu du groupe LREM le 20 décembre 2018. Et il y a également Delphine Batho, ancienne "dauphine" (je ne vais pas écrire "pouliche"!) de Ségolène Royal dans le Poitou, ancienne Ministre de l’Écologie qui avait quitté avec fracas le gouvernement de Jean-Marc Ayrault le 2 juillet 2013, et qui s’est éloignée après 2017 du PS (après avoir échoué d’en prendre les rênes) pour devenir présidente de Génération écologie (le parti fondé par Brice Lalonde) à partir du 9 septembre 2018. Delphine Batho et Sébastien Nadot étaient candidats aux élections européennes du 26 mai 2019 à la fin d’une liste écologiste confidentielle menée par Dominique Bourg, soutenue par Antoine Waechter et ayant recueilli 1,8% des voix. Ce groupe ressemble plus à un rassemblement de "bras cassés" ou d’élus anonymes qu’à un mouvement plein d’espoir qui porterait l’avenir de la France.

Dans sa déclaration administrative, le nouveau groupe Écologie Démocratie Solidarité insiste sur les conséquences de la pandémie du covid-19 : « Répondre à l’urgence écologique, moderniser la démocratie, réduire les inégalités sociales et territoriales : nous pouvons faire plus et mieux à l’Assemblée Nationale. Face à la pandémie de covid-19 et à toutes ses conséquences, notre besoin a besoin d’un engagement politique décuplé, à la hauteur de ces circonstances inédites, pour mener ces combats impérieux et ainsi espérer offrir aux générations actuelles et futures un avenir juste, durable et désirable. » (le style fait très "Ségo" !).

Et de poursuivre : « Après le covid-19, plus rien ne doit être comme avant. Il le faut. Cette épreuve, véritable ouragan sanitaire, sociétal et économique, a violemment révélé toutes les failles et les limites de notre modèle de développement, entretenu depuis des dizaines d’années. Elle nous invite à retrouver d’urgence le sens de l’essentiel : notre souveraineté alimentaire et industrielle, notre sécurité sanitaire, une économie et des emplois de proximité, le renforcement des liens humains et du vivre-ensemble, le respect du vivant, une ambition éducative et culturelle. ». Rien que cela ! Mais les a-t-on attendus avant de s’occuper de ces sujets ? Il y a une part de prétention dans cette ambition.

C’est vrai que la constitution de ce groupe a réduit quasiment d’autant l’effectif de l’immense groupe LREM, passant à 288 sièges, soit un de moins que la majorité absolue (289). De là à en faire un sujet politique de première importance, c’est assez dérisoire. En effet, la majorité n’a pas changé et elle a deux groupes soudés, LREM et le MoDem, qui compte 46 sièges, ce qui donne quand même 45 sièges d’avance encore de majorité.

Il ne faut pas non plus imaginer que le MoDem va profiter de cette position, désormais cruciale dans la majorité, pour faire du chantage avec le gouvernement. La solidarité a toujours été solide et le MoDem est probablement le seul parti centriste qu’Emmanuel Macron a sérieusement respecté jusqu’à maintenant. Secrétaire général du MoDem depuis longtemps et ancien président du groupe MoDem, l’excellent Ministre des Relations avec le Parlement Marc Fesneau l’a d’ailleurs confirmé le lundi 18 mai 2020 dans l’émission "Audition publique" sur LCP, que les relations entre LREM et le MoDem ne seraient pas bouleversées par la création de ce nouveau groupe. Pas question pour le MoDem de vouloir monnayer sa loyauté. Esprit sage et surtout lucide : on ne connaît jamais l’avenir.

Certains des éditorialistes s’inquiètent-ils que le parti majoritaire hégémonique n’ait plus de majorité absolue ? En fait, dans l’histoire institutionnelle, c’est très rare qu’un seul parti monopolise l’Assemblée. C’était certes le cas avec le PS en 1981, en 1997 et en 2012 ; c’était aussi le cas avec l’UMP en 2002 et en 2007 parce que l’UMP était la réunion de deux grands partis, l’UDF (en partie) et le RPR, mais auparavant, le RPR (et ses ancêtres UDR, UNR) a rarement eu la majorité absolue, il a gouverné toujours avec une alliance avec soit les indépendants, soit l’UDF à partir de 1986. Du reste, l’expérience a montré que le gouvernement gouvernait plus facilement avec une majorité courte (comme en 1986) qu’avec une majorité pléthorique (comme en 1993), car la situation politique d’une majorité serrée permet d’obtenir plus efficacement la discipline (solidarité, loyauté) des députés de la majorité.

Quand Cédric Villani a affirmé sur France Inter : « Ce neuvième groupe n’est ni dans la majorité, ni dans l’opposition. C’est un groupe indépendant, libre, un groupe de propositions, un groupe constructif, un groupe qui se chargera d’accompagner la nation, au service de la nation, au service de l’Europe à l’heure où il faudra faire de grands choix pour le redémarrage. », il a fait preuve encore d’une certaine naïveté car l’acte principal et crucial d’un député, c’est le vote du budget, de la loi de finances. Le vote du projet de loi de finances 2021 sera donc le marqueur de ce groupe cet automne : s’il le vote, il sera dans la majorité, s’il vote contre, il sera dans l’opposition, et si jamais il y avait liberté de vote au sein du groupe pour ce sujet, cela signifierait qu’il n’y aurait aucun ciment unifiant ces 17 députés, c’est-à-dire que ce groupe ne serait qu’une coquille vide, apolitique, juste administrative pour avoir quelques moyens supplémentaires et une indépendance vis-à-vis du parti qui les a fait élire.

Dans ce groupe, à part Delphine Batho qui a perdu l’écho national que lui avaient apporté ses relations au sein du parti socialiste, Cédric Villani est le seul à avoir une existence médiatique (depuis 2010) et aussi politique (depuis 2019) qui lui est propre et indépendante du lien avec Emmanuel Macron. Même s’il ne le préside pas aujourd’hui, nul doute qu’il est la personnalité la plus forte de ce groupe. Cela confirme qu’on va encore entendre parler de Cédric Villani en politique dans les années à venir. Peut-être est-ce une perte pour les mathématiques ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Interview de Cédric Villani par Léa Salamé le 19 mai 2020 sur France Inter (à télécharger).
Cédric Villani.
LREM.
Bravo l’artiste !
Forza Francia.
Emmanuel Macron.
Édouard Philippe.
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
François Bayrou.
Bruno Le Maire.
Jean-Michel Blanquer.
Amélie de Montchalin.
Brigitte Macron.
Jean-Louis Borloo.
Richard Ferrand.
Daniel Cohn-Bendit.
Jean-Paul Delevoye.
François de Rugy.
Christophe Castaner.
Gérard Collomb.
Nicolas Hulot.
Benjamin Griveaux.
Thierry Breton.
Agnès Buzyn.
Jean-Yves Le Drian.
Manuel Valls.
Franck Riester.
Didier Guillaume.
Nicole bricq.
Sylvie Goulard.
Nathalie Loiseau.
Delphine Batho.
Patrick Strzoda.
Alexandre Benalla.
Gilets jaunes.

_yartiVillaniCedricA03



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200519-cedric-villani.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/cedric-villani-futur-leader-des-224561

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/05/19/38306327.html




 

Partager cet article

Repost0
4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 03:25

« Pendant trois décennies, Jean Lecanuet a incarné, en France, le courant de la démocratie sociale d’inspiration chrétienne et du centrisme, avec un talent oratoire exceptionnel, une combativité qui n’excluait ni la tolérance ni l’humour, une fidélité inébranlable à ses convictions. Rénovateur, ce centriste démocrate chrétien a mis beaucoup d’obstination et de patience dans la mission qu’il s’était donnée de rassembler les partisans d’une démocratie libérale et sociale, respectueuse des valeurs éthiques et satisfaisant, selon sa propre définition, à une double exigence, "moraliser l’économie qui ne saurait être livrée aux seules lois du marché, moraliser la politique qui ne saurait être réduite au seul rapport de forces". » (Henri Bourbon, "France Forum" n°285-286, avril 2013).



_yartiLecanuetE01

L’ancien maire de Rouen Jean Lecanuet est né à Rouen il y a 100 ans, le 4 mars 1920. La Normandie fête ce centenaire comme cela aurait été mérité, mais il faut bien reconnaître que la mémoire de Jean Lecanuet n’est plus trop vive dans la vie politique actuelle. Le seul moment où Jean Lecanuet a été ressuscité, ce fut pendant la campagne présidentielle de 2017, celle du premier tour, probablement en provenance de militants de LR, pour fustiger la candidature du candidat Emmanuel Macron taxé de candidat du "centrisme mou".

Ce type d’assertion était une double erreur : d’une part, Jean Lecanuet et Emmanuel Macron sont très différents (j’y reviendrai plus loin) et d’autre part, Jean Lecanuet était loin d’être un "mou" ; du reste, Emmanuel Macron a prouvé, lui aussi, qu’il n’est pas un "mou", puisqu’on lui reprocherait aujourd’hui plutôt le contraire. Un exemple de "mou" en politique, c’est François Hollande.

Tout a commencé avec un article de l’hebdomadaire "Le Point" d’Olivier Pérou publié le 7 avril 2016 à l’occasion de la fondation du mouvement En Marche : « Les points communs entre Lecanuet et Macron sont parfois frappants et ne s’arrêtent pas au sourire séducteur des deux hommes. À l’époque, Jean Lecanuet avait 45 ans. Un jeune candidat en somme, comme Emmanuel Macron qui, s’il se porte candidat en 2017, aura 38 ans [en fait 39]… Et en 2022 ? 43 ans [en fait 44]. Jean Lecanuet s’autoproclame le "Kennedy français". Pro-européen, atlantiste, centriste et réformateur, il dénonce la France gaulliste fossilisée. 50 ans après, Macron souhaite dépasser le clivage droite-gauche. Télégénique, calme et doté d’un physique de jeune premier, il tranche avec les positions autoritaires de Manuel Valls, de Marine Le Pen ou encore de certains membres des Républicains. Ne lui reste plus qu’à annoncé sa candidature… ». Évidemment, la dernière grande différence, c’est que Jan Lecanuet n’a pas été élu…

Revenons à Jean Lecanuet. Il était un homme très brillant, il a eu une carrière politique exceptionnelle, mais finalement, sa trajectoire politique est allée très en deçà de son grand potentiel. Il a peut-être démarré trop rapidement. François Bayrou, l’un de ses proches collaborateurs quand il avait une vingtaine d’années (Jean Lecanuet aurait même voulu que François Bayrou fût son successeur à la mairie de Rouen, mais l’homme du Béarn a décliné l’offre en se disant trop Béarnais pour faire le Normand), a expliqué le 26 février 2013, vingt ans après sa disparition (il est mort le 22 février 1993) : « [Jean Lecanuet] a traversé de véritables déserts et tempêtes politiques. Il a été détesté par toute une partie de la France de droite et mal vu par celle de gauche. C’était une blessure pour lui. Je pense qu’il avait au fond de lui le sentiment de ne pas avoir pu donner à plein ce qu’il était. Mais bon, il avait choisi son chemin, ou la vie avait choisi pour lui… ».

Non ! Jean Lecanuet n’était pas un "mou" dans ses convictions. Henri Bourbon a rappelé, en lui rendant hommage à sa disparition : « On a pu dire de Jean Lecanuet qu’il était l’homme des intuitions justes et des analyses sans complaisance. Il s’est voué à faire en sorte que le "centre" ne soit pas synonyme d’opportunisme ou d’ambiguïté. Il a donné la mesure de son esprit d’ouverture et de son intelligence aiguë dans sa manière d’appréhender les problèmes de notre époque, et de sa lucidité dans la place qu’il attribuait au centrisme pour réaliser une recomposition politique raisonnable. Il a voulu convaincre les Français de la nécessité d’organiser démocratiquement l’Europe en une communauté de nations pacifiques, qui constituerait une chance historique de mieux affronter les défis du futur. (…) Son souci du progrès social était inséparable de l’écoute qu’il portait aux plus défavorisés et aux plus démunis. ».

François Bayrou a pu compléter le tableau des convictions en résumant ainsi : « Jean Lecanuet était une pensée, une conviction et des idées, dont deux évidemment fortes. Premièrement, qu’il faut un centre dans un pays si nous voulons qu’il avance, et pas seulement l’affrontement de la droite et de la gauche. Deuxièmement, qu’il faut que l’Europe existe si nous voulons que la France s’en sorte. ».

C’est sûr qu’il n’était pas un homme politique "technocrate". Certes, Jean Lecanuet était un haut fonctionnaire (il fut même maître des requêtes au Conseil d’État), mais il n’était pas passé par l’ENA, il fut un très brillant major de l’agrégation de philosophie (ex-æquo avec Maurice Clavel). Il était avant tout un littéraire philosophe et pas un technocrate. Et c’était donc sans hésitation qu’en 1942, il s’était engagé dans la Résistance.

Henri Bourbon a défini l’homme de la pensée ainsi : « Chef de parti, il le fut avec passion ; sectaire, il ne le fut jamais. Il s’efforçait de ne pas dissocier enthousiasme et perspicacité. Chaleureux, il avait le goût du dialogue et du débat. Son humanisme était essentiellement démocratique et nourri de valeurs spirituelles ; il se référait au personnalisme communautaire. (…) Il craignait un peu que les courbes, les graphiques, les statistiques, les sondages ne tendent dans l’avenir à se substituer à la pensée authentique. Il était préoccupé par tout ce qui relève de la détérioration de la conscience civique et de la subversion de la culture. ».

_yartiLecanuetE05

Si Emmanuel Macron a effectivement voulu rompre le bipartisme droite/gauche en 2017, du reste comme François Bayrou en 2007, ce qui l’a rapproché de Jean Lecanuet, et si l’enthousiasme pro-européen leur est également commun, l’actuel Président de la République s’éloigne, par la philosophie politique, du candidat à l’élection présidentielle de 1965 qui a imposé un ballottage à De Gaulle.

Car le courant politique de Jean Lecanuet était très clairement identifiable dans les traditions historiques de la politique française, le courant catholique social et démocrate chrétien, celui des républicains sociaux de l’Encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII et de sa doctrine sociale de l’Église, qui s’est traduit dans le paysage politique par le PDP sous la Troisième République (parti très minoritaire), puis le MRP sous la Quatrième République (l’un des premiers partis du régime, issu principalement de la Résistance).

Jean Lecanuet a été ensuite à l’initiative des mouvements qui ont succédé au MRP sous la Cinquième République, à savoir le Centre démocrate (CD), puis le Centre des démocrates sociaux (CDS) et parallèlement, l’Union pour la démocratie française (UDF), mouvement giscardien visant à rassembler toutes les formations non gaullistes de la majorité en 1978. En clair, Jean Lecanuet a été pendant plus de vingt ans le patron des centristes français : président du groupe MRP au Sénat de 1960 à 1963, président du MRP de 1963 à 1965, président du CD de 1966 à 1976, président du CDS de 1976 à 1982 (Pierre Méhaignerie lui a succédé) et parallèlement, président de l’UDF de 1978 à 1988 (Valéry Giscard d’Estaing lui a succédé).

Au contraire, Emmanuel Macron a créé son mouvement (LREM) en avril 2016 ex nihilo, sans tradition politique dans l’histoire, grâce au rassemblement de personnes qui ne faisaient pas de politique et de personnes issues d’autres partis politiques existants dont la grande diversité ne permet pas d’identifier un courant politique particulier (PS, PRG, MoDem, LR, etc.). Le risque est que LREM ne soit qu’une écurie présidentielle qui cherche à s’implanter artificiellement dans les territoires. Néanmoins, un précédent a montré qu’un parti nouvellement créé pouvait survivre à son créateur, puisque le mouvement gaulliste est né, lui aussi, ex nihilo (RPF, UNR, UDR, RPR, UMP, LR).

L’autre grande différence entre Jean Lecanuet et Emmanuel Macron, c’est que ce dernier n’a jamais été élu dans un mandat local ou national avant d’être élu Président de la République. Dans la vie politique, Jean Lecanuet était au contraire un boulimique des mandats électifs. Il est sans doute l’un des exemples aujourd’hui exaspérant du cumulard. Après la Libération, il a renoncé à une carrière universitaire pour s’investir en politique. Il a travaillé avec des ministres MRP comme André Colin, Pierre-Henri Teitgen et Pierre Abelin, puis s’est lancé dans le combat électoral.

Il a été élu député à l’âge de 31 ans, début d’une très longue carrière d’élu : député de 1951 à 1955 et de 1973 à 1974 et quelques mois en 1986 (où il présida la commission des affaires étrangères), sénateur de 1959 à 1973, de 1977 à 1986 et de 1986 à 1993 dont président de la très influente commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat de 1971 à 1973 et de 1977 à 1993. Il fut aussi élu député européen de 1979 à 1988 (à l’époque, on pouvait cumuler un mandat parlementaire national avec un mandat de député européen et avec plusieurs fonctions exécutives dans les territoires, jusqu’en 1988).





Localement, il fut élu assez tardivement maire de Rouen, de 1968 à 1993, président de l’intercommunalité de Rouen, conseiller général de 1958 à 1993 dont président du conseil général de Seine-Maritime de 1974 à 1993, président du conseil régional de Haute-Normandie de 1973 à 1974… François Bayrou a compris cette grande boulimie par un grand besoin de reconnaissance : « Il aimait exercer tous les mandats à la fois. (…) Il aimait ça, mais nous voyons bien à quoi ça correspondait : un désir de revanche, un sentiment que les milieux d’où nous venions n’étaient pas des milieux respectés comme ils auraient dû l’être. C’était très sensible chez lui. ».

Au niveau gouvernemental, Jean Lecanuet a été très rapidement un jeune espoir plein de potentiel : il fut nommé Secrétaire d’État auprès du Présidence du Conseil Edgar Faure chargé des Relations avec les États associés du 20 octobre 1955 au 24 janvier 1956, et il fut battu lorsqu’il a sollicité sa réélection de député en janvier 1956 (et battu encore en novembre 1958). Il fut néanmoins aux premières loges de l’effondrement de la Quatrième République, nommé directeur de cabinet de l’avant-dernier Président du Conseil Pierre Pflimlin, ainsi que lorsque ce dernier fut nommé Ministre d’État par De Gaulle.

C’était donc un homme neuf et jeune (45 ans) qui s’est présenté en décembre 1965 à la première élection présidentielle au suffrage universel direct, profitant de la confusion et du retrait de la candidature de Gaston Defferre voulant rassembler toute la classe politique non gaulliste et non communiste. Très brillant mais la télévision l’intimidait.

François Bayrou en a témoigné : « C’était quelqu’un de très intelligent, de très brillant, major de l’agrégation de philosophie, ayant fait de la Résistance comme jeune homme. Il avait une très belle culture et un fantastique don oratoire, les salles étaient enthousiasmées quand il parlait. Il appartenait à cette génération, comme Mitterrand, qui a eu beaucoup de mal avec la télévision. Ils étaient habitués à de grandes salles, à des micros. En arriver au ton d’intimité de la télévision était très difficile pur eux. ».





Pour autant, ses interventions télévisées, pendant la campagne, interrogé par Léon Zitrone, furent jugées les plus percutantes. Seulement crédité de 3% d’intentions de vote au début de la campagne, Jean Lecanuet, soutenu notamment par Paul Reynaud, a fini avec 15,6% des voix, soit près de 3,8 millions de suffrages. À cette occasion, Jean Lecanuet fut surnommé, selon ses opposants ou adversaires, le "Kennedy français" ou "Monsieur dents blanches" à cause du sourire ostentatoire sur ses affiches électorales. Il refusa de donner une consigne de vote pour le second tour.

Jean Lecanuet demeura anti-gaulliste et dans l’opposition jusqu’à l’élection de Valéry Giscard d’Estaing en 1974. Son parti (le CD) s’est même disloqué lors de l’élection de Georges Pompidou à cause du soutien de certains centristes (qui ont formé le CDP, Centre Démocratie et Progrès) au candidat Pompidou contre son adversaire centriste du second tour Alain Poher. Sous le mandat de Georges Pompidou, Jean Lecanuet tenta de fédérer un centre droit avec JJSS au sein d’un Mouvement des réformateurs qui n’a jamais réussi à décoller et s’est rapproché du Premier Ministre gaulliste Pierre Messmer pour nouer des accords de second tour lors des élections législatives de mars 1973, indispensables pour faire face au programme commun de la gauche et aux alliances entre socialistes et communistes qui excluaient tout soutien à des candidats centristes.

L’élection présidentielle de 1974, autant que le programme commun de la gauche, ont déplacé les contours de la majorité : dans l’opposition depuis le 16 mai 1962, le voici de nouveau dans la majorité douze ans plus tard. Jean Lecanuet fut nommé par Valéry Giscard d’Estaing Ministre de la Justice du 28 mai 1974 au 25 août 1976, dans le gouvernement de Jacques Chirac, avec le titre de Ministre d’État à partir du 12 janvier 1976. À ce titre de garde des sceaux, cela aurait dû être Jean Lecanuet le défenseur de la loi sur l’IVG. Pour des raisons religieuses, bien que souhaitant cette loi pour des raisons de santé publique, il préféra laisser Simone Veil, Ministre de la Santé, défendre ce texte. Il fut ensuite Ministre d’État, Ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire du 27 août 1976 au 29 mars 1977, dans le gouvernement de Raymond Barre.

_yartiLecanuetE03

Lors de la première cohabitation en mars 1986, Jean Lecanuet avait vivement souhaité faire partie du nouveau gouvernement comme Ministre des Affaires étrangères, mais François Mitterrand aurait mis son veto (selon Jacques Chirac). Autre occasion manquée, il était prévu qu’il prît la succession d’Alain Poher à la Présidence du Sénat en octobre 1992 (le Plateau), mais profondément rongé par la maladie, il se désista au profit de René Monory.

Je termine par cette définition de l’humanisme social que Jean Lecanuet défendait lors d’une de ses interventions dans la campagne officielle, à une semaine du premier tour de l’élection présidentielle de 1965 : « Encore faut-il que nous ayons le courage de nous rassembler, de briser les vieux clivages du passé, de surmonter des querelles périmées et de forger ensemble la grande force démocrate, sociale et européenne sur laquelle reposeront la majorité et la stabilité politique de demain. Voilà les possibilités qui nous sont offertes. Ah ! Il faut effacer toutes les frontières, non seulement celles qui séparent les nations, mais les frontières intérieures au-dedans de nos consciences. (…) Pour donner à la France l’élan moderne, un élan nouveau, l’élan d’une France fraternelle, pacifique, généreuse. La voilà la vraie grandeur, celle du mieux-être, dans l’épanouissement des libertés ! ».

En bref, une France humaniste, et ce défi reste encore d’actualité à l’heure d’un nouvel afflux de réfugiés venus de Turquie pour s’installer dans une Europe qui ne désespère pas d’être généreuse et charitable.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 mars 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean Lecanuet n’était pas Emmanuel Macron.
Jean Lecanuet : la fin de l'illusion centriste ?
Georges Chavanes.
Étienne Borne.
André Diligent.
Pierre Méhaignerie.
Bernard Stasi.
André Damien.
Les Rénovateurs.
Le CDS.
Jean Seitlinger.
Simone Veil.
Nicole Fontaine.
Henry Jean-Baptiste.
Loïc Bouvard.
Bernard Bosson.
Dominique Baudis.
Jacques Barrot.
Adrien Zeller.
Alain Poher.
René Monory.
Raymond Barre.
Charles Choné.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.

_yartiLecanuetE04



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200304-lecanuet.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jean-lecanuet-n-etait-pas-emmanuel-222001

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/02/27/38059999.html




 

Partager cet article

Repost0
18 octobre 2019 5 18 /10 /octobre /2019 03:56

« Croyez-moi, mieux vaut des Japonais que des Européens chez Leroy-Somer. » (Georges Chavanes, "Sud Ouest" le 3 août 2016).


_yartiChavanesGeorges01

Cet avis qui semblait définitif, de la part d’un ancien responsable économique et politique très largement favorable à la construction européenne, pourrait sembler étonnant. Vieillesse ? Non, malgré ses 91 ans, mais analyse lucide de la situation industrielle.

L’ancien ministre Georges Chavanes est mort à Angoulême le mardi 8 octobre 2019 à l’âge de 94 ans et demi (né le 6 janvier 1925 à Alger). Symbole de la réussite industrielle, il fut également le symbole du redressement financier de sa ville, Angoulême.

Quand, après la victoire de François Mitterrand en 1981, Jacques Chirac, prenant le leadership de l’opposition, a cherché des personnalités compétentes et diversifiées, le choix de Georges Chavanes pour constituer son équipe gouvernementale en 1986 était évident. À l’époque, Georges Chavanes avait 59 ans, et dans le monde réel, celui des entreprises, c’était déjà un âge plus qu’avancé.

De sa carrière professionnelle, il a bâti un quasi-empire, celui des moteurs électriques, des alternateurs industriels. Son père ingénieur est mort quand il avait 7 ans. Lui-même a fait des études d’ingénieur à Lyon puis Grenoble (Grenoble est réputé pour son pôle scientifique et ses écoles d’ingénieurs avec l’INPG). Après une expérience de six ans aux Houillères de Blanzy, il fut recruté en 1956 par Marcellin Leroy (1884-1958) à Angoulême dans son usine de moteurs électriques et d’alternateurs.

Dans sa jeunesse, Marcellin Leroy était un artisan bobineur (il fabriquait des bobines électriques) et a créé son entreprise en 1919 avec cette intuition selon laquelle le moteur électrique allait révolutionner l’industrie et les usages. Avant la fin de la guerre, il fabriquait les alternateurs des groupes électrogènes pour l’industrie, qui étaient indispensables en raison du réseau électrique très médiocre. Marcellin Leroy est mort le 17 octobre 1958.

Georges Chavanes lui succéda à la tête de l’entreprise qu’il dirigea jusqu’en 1986. Près de trente années où il a fait de l’entreprise, devenue Leroy-Somer (par la fusion avec une entreprise lyonnaise), l’un des fleurons industriels de la filière électrique de la France.

L’entreprise emploie aujourd’hui près de 10 000 salariés (dont 4 000 en France) pour un chiffre d’affaires de 1,3 milliard d’euros : un électron sur trois dans le monde est mis en mouvement par Leroy-Somer ! En 1990, Emerson Electric (groupe américain) a racheté l’entreprise, puis, le 31 janvier 2017, l’a revendue à Nidec Corporation (groupe japonais). Emerson avait besoin de se restructurer pour "rapporter du cash" (aux fonds de pension qui sont ses actionnaires) et n’avait pas beaucoup apprécié un incident lors d’un mouvement de grève en décembre 2014 chez Leroy-Somer, quand un syndicaliste a brûlé un drapeau américain…

Interrogé par "Sud Ouest" le 3 août 2016, Georges Chavanes a donné son avis sur cette vente à ce groupe japonais (annoncée la veille par Emerson) : « Je passe l’été en Ardèche, loin de tout, dans un village de 380 habitants, mais j’ai suivi cette actualité avec beaucoup d’attention et d’intérêt. J’ai eu beaucoup d’interlocuteurs au téléphone, dont mon fils qui dirige une usine Leroy-Somer à Budapest en Hongrie. Selon moi, cette vente à un groupe industriel japonais que l’on dit sérieux est une bonne nouvelle pour la France et la Charente (…). Je crois que les Japonais cherchent vraiment à s’implanter. Ils garderont sans doute les usines ici. Croyez-moi, mieux vaut des Japonais que des Européens chez Leroy-Somer. Un investisseur européen trouverait les charges et les salaires trop élevés en France et aurait la tentation de tout délocaliser en Europe de l’Est. » (propos recueillis par Olivier Sarazin).

Le développement de Leroy-Somer s’est fait dès la fin des années 1950 avec cette idée essentielle de miser sur l’exportation. En ce sens, Georges Chavanes a fait partie de ces grands patrons qui ont compris tout de suite l’intérêt du Marché unique puis de la régulation commerciale internationale (c’était aussi par l’exportation que Serge Dassault a permis à son groupe industriel de se développer alors que son père Marcel Dassault n’y croyait pas du tout). À la fin de sa vie, Georges Chavanes a sorti un livre sur son entreprise : "Leroy-Somer. Aventure industrielle et humaine du XXe siècle". Il a publié aussi "Si on délocalisait en France ? Pour sauver l’emploi".

Fort de cette brillante réussite industrielle, Georges Chavanes était l’un des personnages les plus intéressants pour mettre en pratique le programme de Jacques Chirac. Ce programme, publié en 1985 et dont le titre résumait en fait assez bien l’inspiration libérale : "Libre et responsable". Pour autant, Georges Chavanes n’était pas au RPR. Il était démocrate-chrétien, dans cette tradition du courant de patrons chrétiens pour qui l’efficacité économique ne pouvait se comprendre sans justice sociale. Il fut membre du Centre des démocrates sociaux (CDS), composante de l’UDF dont furent membres, parmi les leaders politiques d’aujourd’hui (et d’hier), des personnalités comme François Bayrou, Jean-Christophe Lagarde, Pierre Méhaignerie, Dominique Baudis, René Monory, Jean Lecanuet, etc.

_yartiChavanesGeorges02

Georges Chavanes a même organisé dans sa ville d'Angoulême un congrès du CDS en octobre 1991, où il était question de la succession de Pierre Méhaignerie, alors président du CDS, et finalement, ce dernier a réussi à conserver sa responsabilité, mais encadré par deux de la nouvelle génération, Dominique Baudis, comme président exécutif, et Bernard Bosson, comme secétaire général succédant à Jacques Barrot.

Georges Chavanes fut ainsi élu député de la Charente le 16 mars 1986, à l’époque à la proportionnelle. Il fut réélu député de la première circonscription de la Charente en juin 1988 puis en mars 1993, et resta député jusqu’à la dissolution du 21 avril 1997.

Mais il laissa vite tomber son premier mandat de député car il fut appelé parmi les sept ministres centristes qui sont entrés dans le premier gouvernement de la cohabitation dirigé par Jacques Chirac. Le CDS et la plupart des leaders du CDS étaient très proches de Raymond Barre (et l’ont soutenu à l’élection présidentielle), ce dernier s’était opposé au principe de la cohabitation. Néanmoins, parce que la majorité parlementaire était très serrée (à cause du scrutin proportionnel), les députés centristes ont accepté le principe de la cohabitation, expliquant que leurs électeurs ne les auraient pas compris ni suivis s’ils avaient refusé de gouverner.

En fait, Georges Chavanes ne fut pas nommé lors de la formation du (second) gouvernement de Jacques Chirac le 20 mars 1986, mais… seulement le 25 mars 1986 où trois ministères avaient été "oubliés" (dont la Santé) ! Georges Chavanes fut ainsi nommé Ministre délégué auprès du Ministre d’État Édouard Balladur, chargé du Commerce, de l’Artisanat et des Services du 25 mars 1986 au 10 mai 1988. Son action était principalement focalisée sur la défense du commerce de proximité face aux hypermarchés et à la grande distribution en général (préservant la loi Royer), et il s’est opposé à l’ouverture des grandes surfaces le dimanche (le thème du travail le dimanche n’est donc pas nouveau).

L’échec à l’élection présidentielle de 1988, d’abord de Raymond Barre, le candidat que soutenait Georges Chavanes, au premier tour, puis de Jacques Chirac au second tour, a mis fin à son expérience ministérielle mais pas du tout à son aventure politique. Car son ambition était de conquérir la mairie de sa ville, Angoulême, ville parmi les plus endettées de France à cause des frasques de son maire socialiste.

_yartiChavanesGeorges03

Une petite parenthèse pour présenter ce maire socialiste d’Angoulême qui s’appelait Jean-Michel Boucheron. Né le 15 décembre 1945, Jean-Michel Boucheron, instituteur socialiste, a conquis la mairie d’Angoulême en mars 1977 face au maire sortant, Roland Chiron (1920-2010), maire CNI depuis mai 1970 qui avait créé le fameux Festival d’Angoulême célébrant chaque année la bande dessinée (et les auteurs de BD, comme Gotlib en 1992). Ce dernier fut battu en raison d’une part, d’une vague favorable à la gauche, et d’autre part, probablement parce qu’il avait hérissé les commerçants en ayant mis piétonnes deux rues du centre-ville en 1976. Le nouveau jeune maire (il avait 31 ans), Jean-Michel Boucheron, fut ensuite élu député de la Charente en mars 1978, réélu en juin 1981 lors de la vague rose consécutive à la victoire de François Mitterrand, réélu en mars 1986 et en mai 1988 jusqu’en mars 1993 où il n’osa plus se présenter à nouveau.

Maire d’Angoulême, Jean-Michel Boucheron fut réélu également en mars 1983 à une époque où la gauche était en pleine défaite. Il fut même nommé par François Mitterrand membre du premier gouvernement de Michel Rocard, comme Secrétaire d’État chargé des Collectivités territoriales du 13 mai 1988 au 23 juin 1988. Il fut exclu du second gouvernement de Michel Rocard pour la simple raison que François Mitterrand se serait trompé de personne et l’avait confondu avec un autre Jean-Michel Boucheron, né le 6 mars 1948, également député socialiste mais d’Ille-et-Vilaine de juin1981 à juin 2012, qui n’a donc jamais fait partie d’aucun gouvernement.

Dans le texte qui suit, je n’évoquerai donc que le Jean-Michel Boucheron de la Charente et pas celui de l’Ille-et-Vilaine (soit dit en passant, quel désastre pour sa réputation d’être le malheureux homonyme d’un condamné de droit commun lorsqu’on a une fonction publique).

Fort de sa grande réputation d’industriel de la région, Georges Chavanes a réussi à conquérir la mairie d’Angoulême face au sortant Jean-Michel Boucheron en mars 1989. Pour ce dernier, ce fut le début de l’effondrement. En effet, Georges Chavanes a découvert une gestion calamiteuse de la ville, avec un endettement de 184 millions d’euros avec des taux d’intérêts de 20%, un trou de plus de 25 millions d’euros, du financement illégal etc., au point que Jean-Michel Boucheron, inculpé le 22 février 1991, a fui la justice française en février 1992 pour s’installer en Argentine et y ouvrir un restaurant !

Un véritable roman qu’on pouvait aussi imaginer dans la ville de Nice à la même époque avec Jacques Médecin. Les députés ont levé l’immunité parlementaire de Jean-Michel Boucheron le 3 décembre 1992 et ce dernier fut extradé le 25 mars 1997, jugé et condamné en juin 1997 à quatre ans de prison dont deux ans ferme par le tribunal correctionnel de Paris pour "complicité de faux en écriture de commerce, et complicité d’usage de ces faux, recel d’abus de biens sociaux et d’usage de faux, trafic d’influence et délit d’ingérence" (confirmation du verdict de son premier procès du 8 juillet 1994). Le 27 mars 2018, il fut également condamné pour l’organisation de son insolvabilité.

En raison de la situation financière d’Angoulême, Georges Chavanes a retardé certains travaux déjà engagés par la ville. Il a mis également la ville en cessation de paiement et a renégocié la dette avec les banques créancières qu’il a assignées pour soutien abusif (les banques n’auraient jamais dû prêter à une ville aussi mal gérée). Il fut réélu maire d’Angoulême en juin 1995. Il a accueilli de nombreuses personnalités, comme Simone Veil, alors numéro deux du deuxième gouvernement de la cohabitation, le 22 décembre 1994 pour l'inauguration d'un boulevard.

_yartiChavanesGeorges04

Dans sa sagesse, Georges Chavanes a pris sa retraite en 1997, à l’âge de 72 ans, quand d’autres élus se sentent obligés de mourir les bottes aux pieds. Il laissa son jeune premier adjoint Philippe Mottet (également membre de l’UDF-FD) lui succéder (FD, Force démocrate, fut la continuation du CDS à partir du congrès de Lyon le 25 novembre 1995). Philippe Mottet fut ainsi élu maire d’Angoulême le 16 janvier 1997, puis réélu aux élections municipales de mars 2001, mais battu en mars 2008 par le candidat socialiste. Quant au siège de député de Georges Chavanes, après la dissolution du 21 avril 1997, Philippe Mottet n’a pas réussi à conserver la circonscription le 1er juin 1997 et fut battu par le candidat socialiste par 46,8% contre 53,2%.

Depuis sa défaite municipale, Philippe Mottet (qui fut aussi conseiller régional du Poitou-Charentes de mars 1992 à mars 2010) est devenu avocat à Saintes en 2009, tout en continuant à vivre avec sa famille à Angoulême, et en octobre 2014, il a pris la présidence de l’association Angoulême Solidarité, qui fut fondée en 1989 par Georges Chavanes dont il était alors encore le président d’honneur et qui a pour objectif de nourrir et d’héberger des sans-abri. Cette association caritative, dont Philippe Mottet était bénévole à ses débuts, emploie une vingtaine de personnes : « Servir les autres me manquait, même si mon métier me permet de défendre des causes. Mais j’entends mettre une barrière étanche entre cet engagement et mon passé politique. Pendant six ans, je n’ai pas répondu aux sollicitations pour ne pas être soupçonné de vouloir revenir en politique par le biais associatif. Aujourd’hui, tout est clair. » (Philippe Mottet dans "La Charente libre", le 7 octobre 2014).

Dans sa retraite, Georges Chavanes n’était pas resté inerte et au début des années 2010, il s’était engagé pour soutenir la candidature de certaines personnes à la mairie et à la députation, mais ce ne fut pas couronné de succès (électoral).

Georges Chavanes est mort la semaine dernière dans un silence médiatique étonnant et regrettable. Il a fait partie de ces héros de l’industrie française, ceux qui n’étaient pas des financiers mais des investisseurs économiques pour développer le génie français dans le pays et hors de ses frontières. On lui doit la grande réussite industrielle de Leroy-Somer et les milliers d’emplois qui lui sont encore associés aujourd’hui, en France et dans le monde. À l’heure de la voiture électrique, l’importance de Leroy-Somer n’est d’ailleurs pas sans conséquence.

À quelques mois des prochaines élections municipales, Georges Chavanes fut également un maire modèle, qui a cherché à gérer une ville monstrueusement endettée comme un chef d’entreprise en train de reprendre une entreprise en faillite. Il a su mêler efficacité économique, raison financière et solidarité sociale, ce qui, pour le responsable politique d’un  exécutif, local ou national, devrait être le cahier des charges ordinaire d’un mandat électif.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Georges Chavanes.
Étienne Borne.
André Diligent.
Pierre Méhaignerie.
Bernard Stasi.
André Damien.
Les Rénovateurs.
Le CDS.
Jean Seitlinger.
Simone Veil.
Nicole Fontaine.
Henry Jean-Baptiste.
Loïc Bouvard.
Bernard Bosson.
Dominique Baudis.
Jacques Barrot.
Adrien Zeller.
Alain Poher.
Jean Lecanuet.
René Monory.
Raymond Barre.
Charles Choné.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.

_yartiChavanesGeorges05



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191008-georges-chavanes.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/georges-chavanes-un-industriel-a-218668

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/10/14/37710960.html




 

Partager cet article

Repost0

Résultats officiels
de l'élection présidentielle 2012
 


Pour mettre la page en PDF :
Print


 




Petites statistiques
à titre informatif uniquement.

Du 07 février 2007
au 07 février 2012.


3 476 articles publiés.

Pages vues : 836 623 (total).
Visiteurs uniques : 452 415 (total).

Journée record : 17 mai 2011
(15 372 pages vues).

Mois record : juin 2007
(89 964 pages vues).