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4 juillet 2020 6 04 /07 /juillet /2020 03:00

« Pour nous, il n’y a pas de politique sans morale. Quand on fait de la politique, bien entendu, c’est pour gagner, mais pas à n’importe quel prix. C’est-à-dire qu’il y a des moyens, des compromissions, des alliances qui permettent peut-être de remporter un succès électoral, mais on y perd sa dignité. » (Bernard Stasi, le 6 septembre 1983).



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Ami à la fois de Jacques Chirac, Simone Veil et Michel Rocard, Bernard Stasi est né il y a 90 ans, le 4 juillet 1930 à Reims, et a marqué le paysage politique français malgré sa quasi-absence au pouvoir.

Cette phrase terriblement importante de Bernard Stasi a été prononcée lors des élections municipales partielles à Dreux, qui a vu la victoire du candidat RPR face à la maire sortante socialiste, après avoir noué une alliance, entre les deux tours, entre le RPR et le FN (Jean-Pierre Stirbois adjoint). Peu de responsables de la droite parlementaire avaient contesté le principe de cette alliance à une époque où tout était bon pour s’opposer à la majorité socialo-communiste : seuls Simone Veil et Bernard Stasi étaient intervenus pour mettre en garde l’opposition sur ses valeurs. Jacques Chirac a finalement suivi leurs recommandations en refusant obstinément, jusqu’à sa mort, toute compromission avec l’extrême droite.

Cette phrase résume assez bien le fragile équilibre entre morale et politique : faire de la politique n’est pas faire de la morale, cela n’empêche pas que sans morale, il n’y a plus de dignité. Au moins, Bernard Stasi, qui a été ministre pendant à peine un an, n’a jamais perdu sa dignité durant sa longue vie politique (entre 1968 et 2004).

Il a été viré par Georges Pompidou peu avant la mort de ce dernier, simplement parce qu’il avait souhaité aider les réfugiés chiliens lors du putsch de Pinochet le 11 septembre 1973. Cela n’avait pas plu au pouvoir. Il n’est jamais retourné au pouvoir, ni sous Valéry Giscard d’Estaing (par chabanisme électoral), ni dans d’autres occasions, même si le Président Jacques Chirac lui avait proposé le Ministère des Affaires sociales, il me semble, en 1995, mais Bernard Stasi avait poliment décliné, il ne souhaitait que le Quai d’Orsay… ou rien.

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Bernard Stasi, député depuis 1968 sur une terre de Champagne, a été battu aux élections législatives de mars 1993 (malgré le soutien actif de Jacques Chirac) encore à cause du courage de ses convictions. En effet, il avait soutenu la loi n°91-23 du 10 janvier 1991 relative à la lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme, dite loi Évin qui visait notamment à réduire la consommation d’alcool, ce qui n’a pas plu à ses électeurs viticulteurs.

Qu’importe, comme Pierre Mendès France, ne pas gouverner (longtemps), c’est aussi rester une conscience. Nul doute que tout responsable politique, lorsqu’il gouverne longtemps, serait la cible de critiques d’une manière ou d’une autre, pour un sujet ou un autre. La conscience, c’est une sorte d’exemple moral, une sorte d’asymptote vers laquelle on tend.

Parmi les valeurs morales, Bernard Stasi défendait évidemment la vie. C’était donc naturel qu’il fût un patient partisan de l’abolition de la peine de mort. Malgré des gouvernements qui, systématiquement, refusèrent cette réforme dans les années 1970 en raison de faits-divers criminels qui ont ému les Français, Bernard Stasi faisait partie de la petite cohorte de députés de la majorité de l’époque à défendre sans relâche l’abolition. Chaque année, aux côtés des gaullistes Pierre Bas et Philippe Séguin, et du centriste Eugène Claudius-Petit, entre autres, ils proposaient de supprimer la rémunération du bourreau dans le projet de loi de finances de l’année suivante. Petite modification, grand symbole, faute de mieux, faute d’un vrai grand débat. 

Ce grand débat est arrivé avec la gauche au pouvoir. On retrouva donc Bernard Stasi, malgré son opposition à gouvernement de gauche, prêt à soutenir (comme Jacques Chirac et Philippe Séguin, et une quarantaine d’autres députés de l’opposition) le projet de Robert Badinter sur l’abolition de la peine de mort. Il est remarquable que Jean Lecanuet a voté au Sénat en faveur de l’abolition alors qu’il fut lui-même le premier Ministre de la Justice de VGE sans avoir rien fait à ce sujet.

La contribution à la discussion parlementaire Bernard Stasi lors de cette journée historique du 17 septembre 1981 fut triple. D’une part, en tant que vice-président de l’assemblée, il a présidé en partie la deuxième séance publique.

D’autre part, il a applaudi les orateurs de la majorité qui insistaient sur le caractère universel et non politique de ce projet de loi.

En particulier quand Raymond Forni (PS), le président de la commission des lois et rapporteur du projet, expliqua à ses collègues : « Laissons à chacun l’occasion d’ouvrir son cœur, de laisser parler sa conscience. (…) Chacun le pourra, et ce sera l’honneur de notre assemblée, du Parlement, de l’ensemble de ceux qui (…) écriront un nouveau chapitre dans le grand livre des mémoires de notre temps. Parce que ce débat, ce projet transcendent les clivages politiques traditionnels, abolissent les frontières de la doctrine, gomment les rivages sur lesquels d’habitude campent opposition et majorité, parce qu’aujourd’hui, dans le pays, des hommes et des femmes, l’espace d’un instant, tracent de nouveaux contours aux visages politiques qu’ils rencontrent généralement, scrutent le choix de chacun et de chacune d’entre nous, la dignité est plus que jamais nécessaire. Jamais, depuis soixante-douze ans, nous n’avions tant senti cette communion dans laquelle se retrouvent abolitionnistes convaincus, hommes de générosité et de responsabilité. ».

Bernard Stasi a aussi applaudi le député (PS) Philippe Marchand (futur Ministre de l’Intérieur de François Mitterrand) lorsqu’il a rappelé que François Mitterrand avait annoncé dans l’émission "Cartes sur table" du 16 mars 1981 sur Antenne 2 qu’il abolirait la peine de mort malgré une majorité, dans les sondages, hostile à cette mesure et qu’il a fait le parallèle avec les députés de l’opposition : « Nous sommes lucides et nous savons que nous n’avons pas été élus parce que nous sommes abolitionnistes. Mais nous pouvons logiquement affirmer que notre hostilité connue, maintes fois répétée à la peine capitale n’a pas été un obstacle à la détermination de nos concitoyens. En comment qualifier votre position, mesdames et messieurs de l’opposition, qui, abolitionnistes, avez été réélus dans une situation politique souvent plus difficile que la nôtre ? Bien sûr, vous n’avez pas, vous non plus, été réélus parce que vous étiez abolitionnistes. Mais vos mandants connaissaient vos positions courageuses, publiques, rigoureuses et si souvent répétées. ».

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Enfin, le plus important, Bernard Stasi est intervenu comme orateur dans ce débat parlementaire, prenant la parole au début de la deuxième séance consacrée à ce sujet (toujours le 17 septembre 1981). Il a d’abord exprimé sa joie d’être enfin écouté et son regret qu’il fût écouté par la majorité adverse et pas par la sienne : « Le regret (…) que la majorité à laquelle nous avons appartenu ne soit pas allée, dans ce domaine, jusqu’au bout de ses intentions et de sa logique. De ses intentions, car la plupart des dirigeants de l’ancienne majorité avaient manifesté à différentes reprises leur hostilité à l’égard de la peine de mort et leur volonté de la faire disparaître. Ils ont estimé (…) que le moment n’était pas opportun pour procéder à cette réforme. (…) [L’ancienne majorité] aurait pu, elle aurait dû trouver là une occasion de plus, une occasion privilégiée d’illustrer les principes humanistes sur lesquels elle fondait son action. ».

Mais cette critique des siens (de la majorité ancienne) était aussi contrebalancée par la critique non moins virulente contre les militants socialistes qui ont voulu politiser le débat sur la peine de mort : « Comment peut-on réaliser autour de ce grave problème le plus large consensus possible si certains affirment (…) qu’en dehors de quelques individus isolés, ceux qui n’adhèrent pas à une vision socialiste de la société sont nécessairement et irrémédiablement des partisans de la peine capitale ? Est-ce vraiment à la lumière de nos habituels clivages politiques, pour ne pas dire en fonction de considérations partisanes, que nous devons poser le problème et éclairer le débat ? (…) Ceux d’entre nous qui appartiennent résolument au camp des abolitionnistes n’ont nullement le sentiment de trahir leurs engagements et leurs fidélités politiques. ». Ce qui l’a conduit à rappeler une petite règle de bonne conduite : « Face à la peine de mort (…), nous devons nous abstenir les uns et les autres (…) de faire des procès d’intention, nous garder des simplifications abusives et des jugements manichéens. ».

Puis, il en est venu aux arguments de fond.

Ainsi sur la critique de préférer l’assassin à sa victime : « Il n’est pas vrai que nous soyons indifférents au sort des victimes (…). Nous savons, hélas ! que la mort de l’assassin ne rend pas la vie à la victime, et que cette mort pourrait, au contraire, apparaître aux yeux de certains, comme une compensation suffisante, qui dispenserait de témoigner à la victime et à sa famille les égards, la considération auxquels elles ont droit, et de leur apporter la réparation nécessaire. ».

Sur les sondages et le rôle du politique : « Face à un problème de cette nature, le rôle de l’homme politique responsable est d’exprimer très haut sa conviction et d’éclaire l’opinion. Mais nous ne pouvons pas ignorer ce que pensent nos concitoyens, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils craignent. ». D’où cette phrase : « Il était (…) inadmissible, à nos yeux, de maintenir la peine de mort sous prétexte qu’il fallait rassurer les Français. Mais l’abolition ne doit pas nous dispenser de les rassurer, bien au contraire. ».

La lutte contre la violence : « Abolir la peine de mort, contrairement à ce que pensent certains des adversaires de cette suppression, c’est un premier pas, mais un pas très important, dans la lutte contre la violence. Faut-il rappeler, une fois de plus, la position des évêques de France qui déclaraient solennellement il y a quelques années que la peine de mort étant "une des formes du mépris de la vie humaine, elle contribue à dégrader le respect dû à la vie" et donc à favoriser la violence ? Faut-il rappeler que le rapport sur la violence établi par le comité qui fut présidé, monsieur le garde des sceaux, par votre prédécesseur [Alain Peyrefitte] préconisait la suppression de la peine de mort comme un des moyens de faire reculer la violence ? (…) Certes, nous n’arracherons pas totalement la violence du cœur de l’homme. Mais tout doit être fait pour que la société, pour que l’organisation de la vie en commun ne soit pas propice à l’épanouissement de la violence. ».

Et en conclusion, Bernard Stasi a insisté sur l’attente très forte des pays étrangers à ce que la France, pays des droits de l’homme, fût en cohérence avec son humanisme : « En réalité, c’est un acte de foi dans l’homme que nous allons accomplir. À une époque où, de plus en plus, sous tous les cieux et sous les régimes les plus divers, on torture et on égorge, on mutile et on déporte, le monde a, plus que jamais, besoin de l’exemple et du témoignage de la France. ».

Ce qui était frappant, dans cette intervention de Bernard Stasi, et qui a été rapporté dans le compte-rendu des débats publié à la page 1154 du Journal officiel de la République française n°27, du 18 septembre 1981, c’était son esprit consensuel, cette volonté d’être respecté au-delà des cercles partisans auxquels il appartenait : « Applaudissements sur divers bancs de l’union pour la démocratie française et du rassemblement pour la République, sur les bancs des socialistes et sur quelques bancs des communistes ». Autrement dit, dans tout l’hémicycle puisqu’à l’époque, il existait quatre grands partis : le RPR, l’UDF, le PS et le PCF. Peu des responsables politiques du centre droit ont pu ainsi rassembler aussi largement, au point que le jour de sa mort, le 4 mai 2011 à Paris, le journal communiste "L’Humanité" a titré : « Décès de Bernard Stasi, un "homme debout" »…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (01er juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Bernard Stasi et la peine de mort.
Discours du Président Jacques Chirac le 17 décembre 2003 à l’Élysée sur la laïcité (texte intégral).
La Commission Stasi : la République, le voile islamique et le "vivre ensemble".
Rapport Stasi du 11 décembre 2003 sur la laïcité (à télécharger).
L’immigration, une chance pour la France : Bernard Stasi toujours d’actualité !
Bernard Stasi a 80 ans.
Pas de politique sans morale.
Merci Bernard !
Hommage de François Bayrou à Bernard Stasi (11 mai 2011).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200704-bernard-stasi.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/bernard-stasi-et-la-peine-de-mort-225513

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/06/27/38397589.html







 

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20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 03:58

« Je n’ai jamais été, dans ma vie, homme à se laisser décourager par les difficultés. » (Cédric Villani, le 19 mai 2020 sur France Inter).



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Bon signe pour la démocratie et l’évolution sanitaire du pays : on se remet à parler de politique politicienne. La date du second tour des élections municipales commence à préoccuper les esprits de la classe politique, et aussi, la division de la majorité.

Ceux qui pensaient que Cédric Villani n’avait aucun sens politique se sont trompés. J'ai toujours été fasciné par Cédric Villani. Rappelons d’abord qui est Cédric Villani. Il est devenu la coqueluche des médias en 2010, année où il a reçu la prestigieuse Médaille Fields, l’équivalent du Prix Nobel des Mathématiques, à la différence près que cette reconnaissance mondiale n’est attribuée que tous les quatre ans…. à quatre lauréats qui ne doivent pas dépasser l’âge de 40 ans.

Beaucoup de mathématiciens français ont été récompensés par la Médaille Fields, douze, soit la deuxième position juste derrière les Américains au nombre de treize (on peut citer les plus connus : Laurent Schwartz, Jean-Pierre Serre, René Thom, Alexandre Grothendieck, Alain Connes, Pierre-Louis Lions, Laurent Lafforgue).

Inutile de dire que les années 2010 furent pour Cédric Villani des années "fastes". Après des études brillantes (Louis-le-Grand, Normale Sup. en 1992, agrégation de mathématiques en 1994 ; déjà politique, il était le président des élèves à cette époque), il a soutenu en 1998 sa thèse de doctorat à l’Université Paris-Dauphine sous la direction de Pierre-Louis Lions intitulée : "Contribution à l’étude mathématique des équations de Boltzmann et de Landau en théorie cinétique des gaz et des plasmas". On voit, comme avec Alain Connes, qu’aujourd’hui, la physique ne peut se développer qu’avec des mathématiciens de grande envergure.

Après sa thèse, parallèlement à la poursuite de ses travaux, il a été invité à enseigner dans de prestigieuses universités américaines, à Berkeley (en Californie) et à Princeton (dans le New Jersey). En 2007, il fut nommé à l’Institut université de France, instance qui est en quelques sortes la succursale du Collège de France, puis, en 2009, il fut nommé directeur de l’Institut Henri-Poincaré (prestigieux centre de recherches en mathématiques à la Sorbonne, à Paris, créé e 17 novembre 1928 par Émile Borel), jusqu’en 2017 (démissionnaire en raison de son élection de député). Par ailleurs, en 2010, il fut nommé en 2010 professeur des universités à l’Université Claude-Bernard à Lyon (promu dès 2011 à la classe exceptionnelle, ce qui est normal malgré son jeune âge car il avait déjà reçu la Médaille Fields).

En 2010, à 36 ans, Cédric Villani était donc déjà un brillant scientifique avec une carrière exceptionnelle. Sa personnalité a beaucoup étonné et intrigué, un look un peu vieux jeu avec des vêtements d’une autre époque, très coquets, une araignée bien mise en évidence (propre à en faire une sorte de logo personnel, au risque de choquer ceux, nombreux, qui ont peur de ces bestioles pourtant alliées des humains), et une élocution très lente et très distincte, très efficace à la radio. Résultat, cette personnalité atypique fut rapidement invitée et invitée par les médias et il a lui-même fait quelques émissions de vulgarisation et des chroniques, a participé à de nombreux projets culturels et éducatifs (avec le cinéma par exemple).

J’étais présent à la Sorbonne lors d’une de ses nombreuses conférences, dans un colloque international où il n’était pas la vedette (il y avait quelques grandes sommités politiques et scientifiques et tout le quartier était bouclé), à une époque où son engagement politique n’était pas encore explicitement mûr, et c’était amusant de voir cet homme (qui n’avait déjà plus rien à prouver) parler devant un amphithéâtre plein comme s’il était dans un studio de radio, se cachant presque derrière l’écran de son ordinateur portable Apple pour vaincre sa timidité.

Certains ont dit qu’il était "autiste". La nature extrêmement abstraite de sa discipline scientifique dans laquelle il excelle en serait presque une illustration. Lui-même a confié qu’il n’en savait rien et qu’il s’en moquait, car il n’a jamais eu l’intention de se faire éventuellement "dépister". Ce qui est sûr, c’est que s’il était vraiment ce que l’on dit, alors il n’en aurait que plus de mérite, car à l’inverse des professeurs Tournesol un peu dans les nuages, Cédric Villani s’est bien ancré dans le présent, dans le concert de la société, prêt à tous les engagements.

Son premier engagement a été de présider le comité de soutien de la candidate Anne Hidalgo lors de la campagne municipale à Paris de mars 2014. On s’en souvient peut-être trop peu pour comprendre la situation parisienne de 2020 : beaucoup craignent que Cédric Villani ne soit qu’une simple torpille socialiste pour réduire les chances du parti présidentiel dans la capitale, alors qu’aux élections européennes, la liste de la majorité avait fait un excellent score.

Néanmoins, c’était dans sa logique de soutenir Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle de 2017 : un OVNI soutient forcément un autre OVNI. Même génération, même modernité et même "inculture politique", quand j’écris "inculture", cela n’a rien de péjoratif, c’est plus pour exprimer l’idée que les idées politiques (différentes) des deux hommes ne s’inscrivent pas dans une longue tradition politique et philosophique, comme le socialisme, ou la démocratie chrétienne ou encore le libéralisme, et même le gaullisme.

Son engagement en Macronie a eu une traduction électorale le 18 juin 2017 : il fut élu député de la 5e circonscription de l’Essonne, celle du très scientifique Plateau de Saclay, face à Laure Darcos (LR), qui a été élue sénatrice de l’Essonne quelques mois plus tard. La circonscription n’était pas forcément acquise d‘avance, bien que globalement "modérée", oscillant régulièrement entre la droite et la gauche (très majoritaire aux Ulis). La structure du second tour (duel LREM vs LR) et l’étiquette politique de la députée sortante (socialiste) pouvaient laisser présager que Cédric Villani, ancien soutien d’Anne Hidalgo, était un macronien …du centre gauche (son suppléant, conseiller municipal de Verrières-le-Buisson, Baptiste Fournier, était un socialiste), au contraire de ses collègues députées voisines Aurore Bergé (à Rambouillet) et Amélie de Montchalin (en Essonne aussi). Ses performances électorales sont intéressantes : 47,5% au premier tour et 69,4% au second tour, montrant à l’évidence que, malgré ce positionnement au centre gauche, beaucoup d’électeurs de LR ont voté pour lui.

Cette entrée fracassante dans le monde politique et parlementaire a fait de Cédric Villani l’un des héritiers de Paul Painlevé, grand mathématicien qui a fait, lui aussi, beaucoup de politique, au point d’avoir été chef du gouvernement et de faillir se faire élire Président de la République. C’est lui qui a doté l’armée française d’une force aérienne innovante, l’aéronautique ayant été sa discipline de prédilection.

Parmi ses responsabilités parlementaires, il dirige naturellement l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (président en juillet 2017, puis premier vice-président en novembre 2017 pour laisser un sénateur le présider). C’est à ce titre qu’il fut informé très rapidement de l’évolution alarmante de la pandémie du covid-19 en France. Ses compétences scientifiques ont été mises à profit dans son travail parlementaire : il a présenté le12 février 2018 un rapport sur l’enseignement des mathématiques (remis au Ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer), puis le 29 mars 2018 un rapport sur l’intelligence artificielle (remis au Premier Ministre Édouard Philippe).

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On aurait pu s’étonner qu’il n’ait pas été nommé au gouvernement, même si sa nature indépendante et donc incontrôlable n’était pas un atout pour faire partie de l’équipe gouvernementale. Peu présent dans sa circonscription (quoi qu’il en dise !), il l’a en fait plutôt désertée dans la perspective des élections municipales, puisqu’il avait très tôt des vues sur la mairie de Paris où il habite.

Personne ne l’avait vraiment vu venir. Cédric Villani a compris très vite qu’il collait parfaitement à la sociologie parisienne. Néanmoins, naviguer dans la vie politique parisienne nécessite une grande expérience et habileté politiques, même des mastodontes de la politique, comme Michel d’Ornano, Philippe Séguin, Édouard Balladur, voire NKM s’y sont cassé sérieusement les dents.

Rejetant la procédure très peu démocratique de désignation de Benjamin Griveaux le 10 juillet 2019 comme candidat LREM à la mairie de Paris, Cédric Villani a donc fait cavalier seul et les sondages lui promettaient même un score à deux chiffres. Il a le crédit de la sincérité, de la cohérence et de la solidité intellectuelle. Le résultat du premier tour a été plutôt décevant pour lui et il milite actuellement pour reporter les élections municipales à mars 2021, histoire de recommencer ce premier tour très peu flatteur.

Malgré ce faible score (en cinquième position, avec seulement 7,9%), qui annonce qu’il ne sera pas le prochain maire de Paris, Cédric Villani a quand même bluffé tout son monde : sa capacité à faire campagne, son allure plus décontractée (il a dû transiger avec son look antérieur pour ne pas choquer ses électeurs, cheveux plus courts, veste plus ordinaire, etc.), sa capacité à rassembler (Mounir Mahjoubi, Anne Lebreton, Élie Cohen, parti radical de gauche, etc.) et surtout, car c’est je crois le point crucial, sa détermination à aller jusqu’au bout, et même, à jusqu’à humilier le Président de la République qui a tenté une ultime démarche de conciliation le 26 janvier 2020 à l’Élysée. De fait, Cédric Villani a été exclu de LREM en maintenant sa candidature à Paris.

Ce n’est donc pas une surprise que Cédric Villani fasse partie des membres fondateurs de ce neuvième groupe politique à l’Assemblée Nationale, créé ce mardi 19 mai 2020 sous l’appellation : "Écologie Démocratie Solidarité" qui regroupe à ce jour 17 députés, pour la plupart d’anciens députés LREM. Ce sont les "marcheurs de gauche" (ou "macroniens de gauche", comme il y a eu à l’époque gaullienne des "gaullistes de gauche").

Quelques heures avant cette création, Cédric Villani a confirmé qu’il en ferait partie lors de l’interview du matin de Léa Salamé le 19 mai 2020 à l’antenne de France Inter (on peut l’écouter dans son intégralité ici).

Tandis que la majorité a sévèrement critiqué cette initiative, Bruno Le Maire allant jusqu'à la qualifier de "grenouillage d’assemblée", Cédric Villani a réfuté l’image des frondeurs : « On a parlé de trahison, on a parlé de frondeurs, mais ce neuvième groupe, ce n’est rien de tout cela. Nous sommes des hommes et des femmes libres qui veulent s’engager, en leur âme et conscience, pour défendre écologie, démocratie, solidarité, et mettre des propositions fortes sur la table au moment où tout va redémarrer. (…) Il ne s’agit pas d’une démarche de dissidence, il s’agit d’une démarche libre, ouverte, qui restera en construction avec la majorité chaque fois que cela sera du progrès. ».

Il a réfuté cette image des frondeurs parce qu’il a réfuté aussi l’image des godillots : « Quand nous avons été élus, nous avons été élus pour porter une grande ambition de transformation. Nous avons été élus comme des représentants libres, pas comme des députés godillots aux ordres de qui sait quel appareil. Nous avons été élus pour apporter le progrès. ». Cela dit pour rejeter aussi une certaine forme d’ingratitude qu’on veut coller à leur peau (qui t’a fait roi ?).

Pour Cédric Villani, la situation est grave et il faut faire preuve d’imagination et de proposition : « Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière. (…) Nous sommes en ce moment dans cette phase très critique du déconfinement que nous observons avec la plus grande attention (…). La grande ambition pour la relance. On va mettre la santé au cœur de la politique, mais aussi la démocratie. Il va falloir lutter contre les inégalités comme jamais (…). Il va falloir aussi être à la hauteur des enjeux face à l’urgence écologique extraordinaire, avec une dimension européenne bien sûr. (…) C’est le bon moment pour arriver et porter nos convictions (…), pour porter une écologie rationnelle qui s’appuiera sur les sciences avec une très ambition de transformation. ».

Cédric Villani a ainsi proposé comme sujet de réflexion du très technique : « Le sujet de la souveraineté européenne en matière de numérique a été très cruellement mis sur la table par cette crise. On a vu que tous les outils de télétravail que nous utilisons sont des outils qui sont forgés aux États-Unis. Elle a révélé notre dépendance face aux solutions étrangères. Nous avons le devoir de travailler sur cette souveraineté numérique. ».

Concrètement, la constitution de ce neuvième groupe est assez exceptionnelle car jamais il n’y a eu autant de groupes, déjà avec la constitution du groupe "Libertés et Territoire". Il faut savoir l’intérêt interne de constituer un groupe : cela permet d’avoir des moyens supplémentaires pour agir, un secrétariat, une présidence de groupe qui participe aux décisions du bureau (notamment dans la détermination de l’ordre du jour), du temps de parole, etc.

Ce groupe est composé de 17 députés, pour la plupart peu connus au niveau national, et présidé par l’écologiste Matthieu Orphelin (centralien et docteur en sciences), qui fut le premier député LREM à avoir démissionné du parti présidentiel (le 6 février 2019), et qui refusa de voter la confiance au gouvernement le 12 juin 2019. Normalement, c’est une coprésidence en parallèle avec Paula Forteza, mais ce n’est pas officialisé administrativement par l’Assemblée Nationale qui, en principe, ne prend pas en considération le concept de coprésidence de groupe. Dans ce groupe, on y trouve notamment Cédric Villani, Delphine Bagarry, Annie Chapelier, et aussi Aurélien Taché (on parlait de lui pour présider ce groupe).

On y trouve aussi Sébastien Nadot (agrégé et docteur en histoire), élu sous l’étiquette LREM mais qui avait tenté d’être candidat à l’élection présidentielle de 2017 (il y a renoncé le 27 février 2017). Ce dernier n’avait pas voté pour le projet de loi de finances 2019 et avait été exclu du groupe LREM le 20 décembre 2018. Et il y a également Delphine Batho, ancienne "dauphine" (je ne vais pas écrire "pouliche"!) de Ségolène Royal dans le Poitou, ancienne Ministre de l’Écologie qui avait quitté avec fracas le gouvernement de Jean-Marc Ayrault le 2 juillet 2013, et qui s’est éloignée après 2017 du PS (après avoir échoué d’en prendre les rênes) pour devenir présidente de Génération écologie (le parti fondé par Brice Lalonde) à partir du 9 septembre 2018. Delphine Batho et Sébastien Nadot étaient candidats aux élections européennes du 26 mai 2019 à la fin d’une liste écologiste confidentielle menée par Dominique Bourg, soutenue par Antoine Waechter et ayant recueilli 1,8% des voix. Ce groupe ressemble plus à un rassemblement de "bras cassés" ou d’élus anonymes qu’à un mouvement plein d’espoir qui porterait l’avenir de la France.

Dans sa déclaration administrative, le nouveau groupe Écologie Démocratie Solidarité insiste sur les conséquences de la pandémie du covid-19 : « Répondre à l’urgence écologique, moderniser la démocratie, réduire les inégalités sociales et territoriales : nous pouvons faire plus et mieux à l’Assemblée Nationale. Face à la pandémie de covid-19 et à toutes ses conséquences, notre besoin a besoin d’un engagement politique décuplé, à la hauteur de ces circonstances inédites, pour mener ces combats impérieux et ainsi espérer offrir aux générations actuelles et futures un avenir juste, durable et désirable. » (le style fait très "Ségo" !).

Et de poursuivre : « Après le covid-19, plus rien ne doit être comme avant. Il le faut. Cette épreuve, véritable ouragan sanitaire, sociétal et économique, a violemment révélé toutes les failles et les limites de notre modèle de développement, entretenu depuis des dizaines d’années. Elle nous invite à retrouver d’urgence le sens de l’essentiel : notre souveraineté alimentaire et industrielle, notre sécurité sanitaire, une économie et des emplois de proximité, le renforcement des liens humains et du vivre-ensemble, le respect du vivant, une ambition éducative et culturelle. ». Rien que cela ! Mais les a-t-on attendus avant de s’occuper de ces sujets ? Il y a une part de prétention dans cette ambition.

C’est vrai que la constitution de ce groupe a réduit quasiment d’autant l’effectif de l’immense groupe LREM, passant à 288 sièges, soit un de moins que la majorité absolue (289). De là à en faire un sujet politique de première importance, c’est assez dérisoire. En effet, la majorité n’a pas changé et elle a deux groupes soudés, LREM et le MoDem, qui compte 46 sièges, ce qui donne quand même 45 sièges d’avance encore de majorité.

Il ne faut pas non plus imaginer que le MoDem va profiter de cette position, désormais cruciale dans la majorité, pour faire du chantage avec le gouvernement. La solidarité a toujours été solide et le MoDem est probablement le seul parti centriste qu’Emmanuel Macron a sérieusement respecté jusqu’à maintenant. Secrétaire général du MoDem depuis longtemps et ancien président du groupe MoDem, l’excellent Ministre des Relations avec le Parlement Marc Fesneau l’a d’ailleurs confirmé le lundi 18 mai 2020 dans l’émission "Audition publique" sur LCP, que les relations entre LREM et le MoDem ne seraient pas bouleversées par la création de ce nouveau groupe. Pas question pour le MoDem de vouloir monnayer sa loyauté. Esprit sage et surtout lucide : on ne connaît jamais l’avenir.

Certains des éditorialistes s’inquiètent-ils que le parti majoritaire hégémonique n’ait plus de majorité absolue ? En fait, dans l’histoire institutionnelle, c’est très rare qu’un seul parti monopolise l’Assemblée. C’était certes le cas avec le PS en 1981, en 1997 et en 2012 ; c’était aussi le cas avec l’UMP en 2002 et en 2007 parce que l’UMP était la réunion de deux grands partis, l’UDF (en partie) et le RPR, mais auparavant, le RPR (et ses ancêtres UDR, UNR) a rarement eu la majorité absolue, il a gouverné toujours avec une alliance avec soit les indépendants, soit l’UDF à partir de 1986. Du reste, l’expérience a montré que le gouvernement gouvernait plus facilement avec une majorité courte (comme en 1986) qu’avec une majorité pléthorique (comme en 1993), car la situation politique d’une majorité serrée permet d’obtenir plus efficacement la discipline (solidarité, loyauté) des députés de la majorité.

Quand Cédric Villani a affirmé sur France Inter : « Ce neuvième groupe n’est ni dans la majorité, ni dans l’opposition. C’est un groupe indépendant, libre, un groupe de propositions, un groupe constructif, un groupe qui se chargera d’accompagner la nation, au service de la nation, au service de l’Europe à l’heure où il faudra faire de grands choix pour le redémarrage. », il a fait preuve encore d’une certaine naïveté car l’acte principal et crucial d’un député, c’est le vote du budget, de la loi de finances. Le vote du projet de loi de finances 2021 sera donc le marqueur de ce groupe cet automne : s’il le vote, il sera dans la majorité, s’il vote contre, il sera dans l’opposition, et si jamais il y avait liberté de vote au sein du groupe pour ce sujet, cela signifierait qu’il n’y aurait aucun ciment unifiant ces 17 députés, c’est-à-dire que ce groupe ne serait qu’une coquille vide, apolitique, juste administrative pour avoir quelques moyens supplémentaires et une indépendance vis-à-vis du parti qui les a fait élire.

Dans ce groupe, à part Delphine Batho qui a perdu l’écho national que lui avaient apporté ses relations au sein du parti socialiste, Cédric Villani est le seul à avoir une existence médiatique (depuis 2010) et aussi politique (depuis 2019) qui lui est propre et indépendante du lien avec Emmanuel Macron. Même s’il ne le préside pas aujourd’hui, nul doute qu’il est la personnalité la plus forte de ce groupe. Cela confirme qu’on va encore entendre parler de Cédric Villani en politique dans les années à venir. Peut-être est-ce une perte pour les mathématiques ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Interview de Cédric Villani par Léa Salamé le 19 mai 2020 sur France Inter (à télécharger).
Cédric Villani.
LREM.
Bravo l’artiste !
Forza Francia.
Emmanuel Macron.
Édouard Philippe.
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
François Bayrou.
Bruno Le Maire.
Jean-Michel Blanquer.
Amélie de Montchalin.
Brigitte Macron.
Jean-Louis Borloo.
Richard Ferrand.
Daniel Cohn-Bendit.
Jean-Paul Delevoye.
François de Rugy.
Christophe Castaner.
Gérard Collomb.
Nicolas Hulot.
Benjamin Griveaux.
Thierry Breton.
Agnès Buzyn.
Jean-Yves Le Drian.
Manuel Valls.
Franck Riester.
Didier Guillaume.
Nicole bricq.
Sylvie Goulard.
Nathalie Loiseau.
Delphine Batho.
Patrick Strzoda.
Alexandre Benalla.
Gilets jaunes.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200519-cedric-villani.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/cedric-villani-futur-leader-des-224561

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/05/19/38306327.html




 

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4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 03:25

« Pendant trois décennies, Jean Lecanuet a incarné, en France, le courant de la démocratie sociale d’inspiration chrétienne et du centrisme, avec un talent oratoire exceptionnel, une combativité qui n’excluait ni la tolérance ni l’humour, une fidélité inébranlable à ses convictions. Rénovateur, ce centriste démocrate chrétien a mis beaucoup d’obstination et de patience dans la mission qu’il s’était donnée de rassembler les partisans d’une démocratie libérale et sociale, respectueuse des valeurs éthiques et satisfaisant, selon sa propre définition, à une double exigence, "moraliser l’économie qui ne saurait être livrée aux seules lois du marché, moraliser la politique qui ne saurait être réduite au seul rapport de forces". » (Henri Bourbon, "France Forum" n°285-286, avril 2013).



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L’ancien maire de Rouen Jean Lecanuet est né à Rouen il y a 100 ans, le 4 mars 1920. La Normandie fête ce centenaire comme cela aurait été mérité, mais il faut bien reconnaître que la mémoire de Jean Lecanuet n’est plus trop vive dans la vie politique actuelle. Le seul moment où Jean Lecanuet a été ressuscité, ce fut pendant la campagne présidentielle de 2017, celle du premier tour, probablement en provenance de militants de LR, pour fustiger la candidature du candidat Emmanuel Macron taxé de candidat du "centrisme mou".

Ce type d’assertion était une double erreur : d’une part, Jean Lecanuet et Emmanuel Macron sont très différents (j’y reviendrai plus loin) et d’autre part, Jean Lecanuet était loin d’être un "mou" ; du reste, Emmanuel Macron a prouvé, lui aussi, qu’il n’est pas un "mou", puisqu’on lui reprocherait aujourd’hui plutôt le contraire. Un exemple de "mou" en politique, c’est François Hollande.

Tout a commencé avec un article de l’hebdomadaire "Le Point" d’Olivier Pérou publié le 7 avril 2016 à l’occasion de la fondation du mouvement En Marche : « Les points communs entre Lecanuet et Macron sont parfois frappants et ne s’arrêtent pas au sourire séducteur des deux hommes. À l’époque, Jean Lecanuet avait 45 ans. Un jeune candidat en somme, comme Emmanuel Macron qui, s’il se porte candidat en 2017, aura 38 ans [en fait 39]… Et en 2022 ? 43 ans [en fait 44]. Jean Lecanuet s’autoproclame le "Kennedy français". Pro-européen, atlantiste, centriste et réformateur, il dénonce la France gaulliste fossilisée. 50 ans après, Macron souhaite dépasser le clivage droite-gauche. Télégénique, calme et doté d’un physique de jeune premier, il tranche avec les positions autoritaires de Manuel Valls, de Marine Le Pen ou encore de certains membres des Républicains. Ne lui reste plus qu’à annoncé sa candidature… ». Évidemment, la dernière grande différence, c’est que Jan Lecanuet n’a pas été élu…

Revenons à Jean Lecanuet. Il était un homme très brillant, il a eu une carrière politique exceptionnelle, mais finalement, sa trajectoire politique est allée très en deçà de son grand potentiel. Il a peut-être démarré trop rapidement. François Bayrou, l’un de ses proches collaborateurs quand il avait une vingtaine d’années (Jean Lecanuet aurait même voulu que François Bayrou fût son successeur à la mairie de Rouen, mais l’homme du Béarn a décliné l’offre en se disant trop Béarnais pour faire le Normand), a expliqué le 26 février 2013, vingt ans après sa disparition (il est mort le 22 février 1993) : « [Jean Lecanuet] a traversé de véritables déserts et tempêtes politiques. Il a été détesté par toute une partie de la France de droite et mal vu par celle de gauche. C’était une blessure pour lui. Je pense qu’il avait au fond de lui le sentiment de ne pas avoir pu donner à plein ce qu’il était. Mais bon, il avait choisi son chemin, ou la vie avait choisi pour lui… ».

Non ! Jean Lecanuet n’était pas un "mou" dans ses convictions. Henri Bourbon a rappelé, en lui rendant hommage à sa disparition : « On a pu dire de Jean Lecanuet qu’il était l’homme des intuitions justes et des analyses sans complaisance. Il s’est voué à faire en sorte que le "centre" ne soit pas synonyme d’opportunisme ou d’ambiguïté. Il a donné la mesure de son esprit d’ouverture et de son intelligence aiguë dans sa manière d’appréhender les problèmes de notre époque, et de sa lucidité dans la place qu’il attribuait au centrisme pour réaliser une recomposition politique raisonnable. Il a voulu convaincre les Français de la nécessité d’organiser démocratiquement l’Europe en une communauté de nations pacifiques, qui constituerait une chance historique de mieux affronter les défis du futur. (…) Son souci du progrès social était inséparable de l’écoute qu’il portait aux plus défavorisés et aux plus démunis. ».

François Bayrou a pu compléter le tableau des convictions en résumant ainsi : « Jean Lecanuet était une pensée, une conviction et des idées, dont deux évidemment fortes. Premièrement, qu’il faut un centre dans un pays si nous voulons qu’il avance, et pas seulement l’affrontement de la droite et de la gauche. Deuxièmement, qu’il faut que l’Europe existe si nous voulons que la France s’en sorte. ».

C’est sûr qu’il n’était pas un homme politique "technocrate". Certes, Jean Lecanuet était un haut fonctionnaire (il fut même maître des requêtes au Conseil d’État), mais il n’était pas passé par l’ENA, il fut un très brillant major de l’agrégation de philosophie (ex-æquo avec Maurice Clavel). Il était avant tout un littéraire philosophe et pas un technocrate. Et c’était donc sans hésitation qu’en 1942, il s’était engagé dans la Résistance.

Henri Bourbon a défini l’homme de la pensée ainsi : « Chef de parti, il le fut avec passion ; sectaire, il ne le fut jamais. Il s’efforçait de ne pas dissocier enthousiasme et perspicacité. Chaleureux, il avait le goût du dialogue et du débat. Son humanisme était essentiellement démocratique et nourri de valeurs spirituelles ; il se référait au personnalisme communautaire. (…) Il craignait un peu que les courbes, les graphiques, les statistiques, les sondages ne tendent dans l’avenir à se substituer à la pensée authentique. Il était préoccupé par tout ce qui relève de la détérioration de la conscience civique et de la subversion de la culture. ».

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Si Emmanuel Macron a effectivement voulu rompre le bipartisme droite/gauche en 2017, du reste comme François Bayrou en 2007, ce qui l’a rapproché de Jean Lecanuet, et si l’enthousiasme pro-européen leur est également commun, l’actuel Président de la République s’éloigne, par la philosophie politique, du candidat à l’élection présidentielle de 1965 qui a imposé un ballottage à De Gaulle.

Car le courant politique de Jean Lecanuet était très clairement identifiable dans les traditions historiques de la politique française, le courant catholique social et démocrate chrétien, celui des républicains sociaux de l’Encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII et de sa doctrine sociale de l’Église, qui s’est traduit dans le paysage politique par le PDP sous la Troisième République (parti très minoritaire), puis le MRP sous la Quatrième République (l’un des premiers partis du régime, issu principalement de la Résistance).

Jean Lecanuet a été ensuite à l’initiative des mouvements qui ont succédé au MRP sous la Cinquième République, à savoir le Centre démocrate (CD), puis le Centre des démocrates sociaux (CDS) et parallèlement, l’Union pour la démocratie française (UDF), mouvement giscardien visant à rassembler toutes les formations non gaullistes de la majorité en 1978. En clair, Jean Lecanuet a été pendant plus de vingt ans le patron des centristes français : président du groupe MRP au Sénat de 1960 à 1963, président du MRP de 1963 à 1965, président du CD de 1966 à 1976, président du CDS de 1976 à 1982 (Pierre Méhaignerie lui a succédé) et parallèlement, président de l’UDF de 1978 à 1988 (Valéry Giscard d’Estaing lui a succédé).

Au contraire, Emmanuel Macron a créé son mouvement (LREM) en avril 2016 ex nihilo, sans tradition politique dans l’histoire, grâce au rassemblement de personnes qui ne faisaient pas de politique et de personnes issues d’autres partis politiques existants dont la grande diversité ne permet pas d’identifier un courant politique particulier (PS, PRG, MoDem, LR, etc.). Le risque est que LREM ne soit qu’une écurie présidentielle qui cherche à s’implanter artificiellement dans les territoires. Néanmoins, un précédent a montré qu’un parti nouvellement créé pouvait survivre à son créateur, puisque le mouvement gaulliste est né, lui aussi, ex nihilo (RPF, UNR, UDR, RPR, UMP, LR).

L’autre grande différence entre Jean Lecanuet et Emmanuel Macron, c’est que ce dernier n’a jamais été élu dans un mandat local ou national avant d’être élu Président de la République. Dans la vie politique, Jean Lecanuet était au contraire un boulimique des mandats électifs. Il est sans doute l’un des exemples aujourd’hui exaspérant du cumulard. Après la Libération, il a renoncé à une carrière universitaire pour s’investir en politique. Il a travaillé avec des ministres MRP comme André Colin, Pierre-Henri Teitgen et Pierre Abelin, puis s’est lancé dans le combat électoral.

Il a été élu député à l’âge de 31 ans, début d’une très longue carrière d’élu : député de 1951 à 1955 et de 1973 à 1974 et quelques mois en 1986 (où il présida la commission des affaires étrangères), sénateur de 1959 à 1973, de 1977 à 1986 et de 1986 à 1993 dont président de la très influente commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat de 1971 à 1973 et de 1977 à 1993. Il fut aussi élu député européen de 1979 à 1988 (à l’époque, on pouvait cumuler un mandat parlementaire national avec un mandat de député européen et avec plusieurs fonctions exécutives dans les territoires, jusqu’en 1988).





Localement, il fut élu assez tardivement maire de Rouen, de 1968 à 1993, président de l’intercommunalité de Rouen, conseiller général de 1958 à 1993 dont président du conseil général de Seine-Maritime de 1974 à 1993, président du conseil régional de Haute-Normandie de 1973 à 1974… François Bayrou a compris cette grande boulimie par un grand besoin de reconnaissance : « Il aimait exercer tous les mandats à la fois. (…) Il aimait ça, mais nous voyons bien à quoi ça correspondait : un désir de revanche, un sentiment que les milieux d’où nous venions n’étaient pas des milieux respectés comme ils auraient dû l’être. C’était très sensible chez lui. ».

Au niveau gouvernemental, Jean Lecanuet a été très rapidement un jeune espoir plein de potentiel : il fut nommé Secrétaire d’État auprès du Présidence du Conseil Edgar Faure chargé des Relations avec les États associés du 20 octobre 1955 au 24 janvier 1956, et il fut battu lorsqu’il a sollicité sa réélection de député en janvier 1956 (et battu encore en novembre 1958). Il fut néanmoins aux premières loges de l’effondrement de la Quatrième République, nommé directeur de cabinet de l’avant-dernier Président du Conseil Pierre Pflimlin, ainsi que lorsque ce dernier fut nommé Ministre d’État par De Gaulle.

C’était donc un homme neuf et jeune (45 ans) qui s’est présenté en décembre 1965 à la première élection présidentielle au suffrage universel direct, profitant de la confusion et du retrait de la candidature de Gaston Defferre voulant rassembler toute la classe politique non gaulliste et non communiste. Très brillant mais la télévision l’intimidait.

François Bayrou en a témoigné : « C’était quelqu’un de très intelligent, de très brillant, major de l’agrégation de philosophie, ayant fait de la Résistance comme jeune homme. Il avait une très belle culture et un fantastique don oratoire, les salles étaient enthousiasmées quand il parlait. Il appartenait à cette génération, comme Mitterrand, qui a eu beaucoup de mal avec la télévision. Ils étaient habitués à de grandes salles, à des micros. En arriver au ton d’intimité de la télévision était très difficile pur eux. ».





Pour autant, ses interventions télévisées, pendant la campagne, interrogé par Léon Zitrone, furent jugées les plus percutantes. Seulement crédité de 3% d’intentions de vote au début de la campagne, Jean Lecanuet, soutenu notamment par Paul Reynaud, a fini avec 15,6% des voix, soit près de 3,8 millions de suffrages. À cette occasion, Jean Lecanuet fut surnommé, selon ses opposants ou adversaires, le "Kennedy français" ou "Monsieur dents blanches" à cause du sourire ostentatoire sur ses affiches électorales. Il refusa de donner une consigne de vote pour le second tour.

Jean Lecanuet demeura anti-gaulliste et dans l’opposition jusqu’à l’élection de Valéry Giscard d’Estaing en 1974. Son parti (le CD) s’est même disloqué lors de l’élection de Georges Pompidou à cause du soutien de certains centristes (qui ont formé le CDP, Centre Démocratie et Progrès) au candidat Pompidou contre son adversaire centriste du second tour Alain Poher. Sous le mandat de Georges Pompidou, Jean Lecanuet tenta de fédérer un centre droit avec JJSS au sein d’un Mouvement des réformateurs qui n’a jamais réussi à décoller et s’est rapproché du Premier Ministre gaulliste Pierre Messmer pour nouer des accords de second tour lors des élections législatives de mars 1973, indispensables pour faire face au programme commun de la gauche et aux alliances entre socialistes et communistes qui excluaient tout soutien à des candidats centristes.

L’élection présidentielle de 1974, autant que le programme commun de la gauche, ont déplacé les contours de la majorité : dans l’opposition depuis le 16 mai 1962, le voici de nouveau dans la majorité douze ans plus tard. Jean Lecanuet fut nommé par Valéry Giscard d’Estaing Ministre de la Justice du 28 mai 1974 au 25 août 1976, dans le gouvernement de Jacques Chirac, avec le titre de Ministre d’État à partir du 12 janvier 1976. À ce titre de garde des sceaux, cela aurait dû être Jean Lecanuet le défenseur de la loi sur l’IVG. Pour des raisons religieuses, bien que souhaitant cette loi pour des raisons de santé publique, il préféra laisser Simone Veil, Ministre de la Santé, défendre ce texte. Il fut ensuite Ministre d’État, Ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire du 27 août 1976 au 29 mars 1977, dans le gouvernement de Raymond Barre.

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Lors de la première cohabitation en mars 1986, Jean Lecanuet avait vivement souhaité faire partie du nouveau gouvernement comme Ministre des Affaires étrangères, mais François Mitterrand aurait mis son veto (selon Jacques Chirac). Autre occasion manquée, il était prévu qu’il prît la succession d’Alain Poher à la Présidence du Sénat en octobre 1992 (le Plateau), mais profondément rongé par la maladie, il se désista au profit de René Monory.

Je termine par cette définition de l’humanisme social que Jean Lecanuet défendait lors d’une de ses interventions dans la campagne officielle, à une semaine du premier tour de l’élection présidentielle de 1965 : « Encore faut-il que nous ayons le courage de nous rassembler, de briser les vieux clivages du passé, de surmonter des querelles périmées et de forger ensemble la grande force démocrate, sociale et européenne sur laquelle reposeront la majorité et la stabilité politique de demain. Voilà les possibilités qui nous sont offertes. Ah ! Il faut effacer toutes les frontières, non seulement celles qui séparent les nations, mais les frontières intérieures au-dedans de nos consciences. (…) Pour donner à la France l’élan moderne, un élan nouveau, l’élan d’une France fraternelle, pacifique, généreuse. La voilà la vraie grandeur, celle du mieux-être, dans l’épanouissement des libertés ! ».

En bref, une France humaniste, et ce défi reste encore d’actualité à l’heure d’un nouvel afflux de réfugiés venus de Turquie pour s’installer dans une Europe qui ne désespère pas d’être généreuse et charitable.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 mars 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean Lecanuet n’était pas Emmanuel Macron.
Jean Lecanuet : la fin de l'illusion centriste ?
Georges Chavanes.
Étienne Borne.
André Diligent.
Pierre Méhaignerie.
Bernard Stasi.
André Damien.
Les Rénovateurs.
Le CDS.
Jean Seitlinger.
Simone Veil.
Nicole Fontaine.
Henry Jean-Baptiste.
Loïc Bouvard.
Bernard Bosson.
Dominique Baudis.
Jacques Barrot.
Adrien Zeller.
Alain Poher.
René Monory.
Raymond Barre.
Charles Choné.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200304-lecanuet.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jean-lecanuet-n-etait-pas-emmanuel-222001

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18 octobre 2019 5 18 /10 /octobre /2019 03:56

« Croyez-moi, mieux vaut des Japonais que des Européens chez Leroy-Somer. » (Georges Chavanes, "Sud Ouest" le 3 août 2016).


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Cet avis qui semblait définitif, de la part d’un ancien responsable économique et politique très largement favorable à la construction européenne, pourrait sembler étonnant. Vieillesse ? Non, malgré ses 91 ans, mais analyse lucide de la situation industrielle.

L’ancien ministre Georges Chavanes est mort à Angoulême le mardi 8 octobre 2019 à l’âge de 94 ans et demi (né le 6 janvier 1925 à Alger). Symbole de la réussite industrielle, il fut également le symbole du redressement financier de sa ville, Angoulême.

Quand, après la victoire de François Mitterrand en 1981, Jacques Chirac, prenant le leadership de l’opposition, a cherché des personnalités compétentes et diversifiées, le choix de Georges Chavanes pour constituer son équipe gouvernementale en 1986 était évident. À l’époque, Georges Chavanes avait 59 ans, et dans le monde réel, celui des entreprises, c’était déjà un âge plus qu’avancé.

De sa carrière professionnelle, il a bâti un quasi-empire, celui des moteurs électriques, des alternateurs industriels. Son père ingénieur est mort quand il avait 7 ans. Lui-même a fait des études d’ingénieur à Lyon puis Grenoble (Grenoble est réputé pour son pôle scientifique et ses écoles d’ingénieurs avec l’INPG). Après une expérience de six ans aux Houillères de Blanzy, il fut recruté en 1956 par Marcellin Leroy (1884-1958) à Angoulême dans son usine de moteurs électriques et d’alternateurs.

Dans sa jeunesse, Marcellin Leroy était un artisan bobineur (il fabriquait des bobines électriques) et a créé son entreprise en 1919 avec cette intuition selon laquelle le moteur électrique allait révolutionner l’industrie et les usages. Avant la fin de la guerre, il fabriquait les alternateurs des groupes électrogènes pour l’industrie, qui étaient indispensables en raison du réseau électrique très médiocre. Marcellin Leroy est mort le 17 octobre 1958.

Georges Chavanes lui succéda à la tête de l’entreprise qu’il dirigea jusqu’en 1986. Près de trente années où il a fait de l’entreprise, devenue Leroy-Somer (par la fusion avec une entreprise lyonnaise), l’un des fleurons industriels de la filière électrique de la France.

L’entreprise emploie aujourd’hui près de 10 000 salariés (dont 4 000 en France) pour un chiffre d’affaires de 1,3 milliard d’euros : un électron sur trois dans le monde est mis en mouvement par Leroy-Somer ! En 1990, Emerson Electric (groupe américain) a racheté l’entreprise, puis, le 31 janvier 2017, l’a revendue à Nidec Corporation (groupe japonais). Emerson avait besoin de se restructurer pour "rapporter du cash" (aux fonds de pension qui sont ses actionnaires) et n’avait pas beaucoup apprécié un incident lors d’un mouvement de grève en décembre 2014 chez Leroy-Somer, quand un syndicaliste a brûlé un drapeau américain…

Interrogé par "Sud Ouest" le 3 août 2016, Georges Chavanes a donné son avis sur cette vente à ce groupe japonais (annoncée la veille par Emerson) : « Je passe l’été en Ardèche, loin de tout, dans un village de 380 habitants, mais j’ai suivi cette actualité avec beaucoup d’attention et d’intérêt. J’ai eu beaucoup d’interlocuteurs au téléphone, dont mon fils qui dirige une usine Leroy-Somer à Budapest en Hongrie. Selon moi, cette vente à un groupe industriel japonais que l’on dit sérieux est une bonne nouvelle pour la France et la Charente (…). Je crois que les Japonais cherchent vraiment à s’implanter. Ils garderont sans doute les usines ici. Croyez-moi, mieux vaut des Japonais que des Européens chez Leroy-Somer. Un investisseur européen trouverait les charges et les salaires trop élevés en France et aurait la tentation de tout délocaliser en Europe de l’Est. » (propos recueillis par Olivier Sarazin).

Le développement de Leroy-Somer s’est fait dès la fin des années 1950 avec cette idée essentielle de miser sur l’exportation. En ce sens, Georges Chavanes a fait partie de ces grands patrons qui ont compris tout de suite l’intérêt du Marché unique puis de la régulation commerciale internationale (c’était aussi par l’exportation que Serge Dassault a permis à son groupe industriel de se développer alors que son père Marcel Dassault n’y croyait pas du tout). À la fin de sa vie, Georges Chavanes a sorti un livre sur son entreprise : "Leroy-Somer. Aventure industrielle et humaine du XXe siècle". Il a publié aussi "Si on délocalisait en France ? Pour sauver l’emploi".

Fort de cette brillante réussite industrielle, Georges Chavanes était l’un des personnages les plus intéressants pour mettre en pratique le programme de Jacques Chirac. Ce programme, publié en 1985 et dont le titre résumait en fait assez bien l’inspiration libérale : "Libre et responsable". Pour autant, Georges Chavanes n’était pas au RPR. Il était démocrate-chrétien, dans cette tradition du courant de patrons chrétiens pour qui l’efficacité économique ne pouvait se comprendre sans justice sociale. Il fut membre du Centre des démocrates sociaux (CDS), composante de l’UDF dont furent membres, parmi les leaders politiques d’aujourd’hui (et d’hier), des personnalités comme François Bayrou, Jean-Christophe Lagarde, Pierre Méhaignerie, Dominique Baudis, René Monory, Jean Lecanuet, etc.

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Georges Chavanes a même organisé dans sa ville d'Angoulême un congrès du CDS en octobre 1991, où il était question de la succession de Pierre Méhaignerie, alors président du CDS, et finalement, ce dernier a réussi à conserver sa responsabilité, mais encadré par deux de la nouvelle génération, Dominique Baudis, comme président exécutif, et Bernard Bosson, comme secétaire général succédant à Jacques Barrot.

Georges Chavanes fut ainsi élu député de la Charente le 16 mars 1986, à l’époque à la proportionnelle. Il fut réélu député de la première circonscription de la Charente en juin 1988 puis en mars 1993, et resta député jusqu’à la dissolution du 21 avril 1997.

Mais il laissa vite tomber son premier mandat de député car il fut appelé parmi les sept ministres centristes qui sont entrés dans le premier gouvernement de la cohabitation dirigé par Jacques Chirac. Le CDS et la plupart des leaders du CDS étaient très proches de Raymond Barre (et l’ont soutenu à l’élection présidentielle), ce dernier s’était opposé au principe de la cohabitation. Néanmoins, parce que la majorité parlementaire était très serrée (à cause du scrutin proportionnel), les députés centristes ont accepté le principe de la cohabitation, expliquant que leurs électeurs ne les auraient pas compris ni suivis s’ils avaient refusé de gouverner.

En fait, Georges Chavanes ne fut pas nommé lors de la formation du (second) gouvernement de Jacques Chirac le 20 mars 1986, mais… seulement le 25 mars 1986 où trois ministères avaient été "oubliés" (dont la Santé) ! Georges Chavanes fut ainsi nommé Ministre délégué auprès du Ministre d’État Édouard Balladur, chargé du Commerce, de l’Artisanat et des Services du 25 mars 1986 au 10 mai 1988. Son action était principalement focalisée sur la défense du commerce de proximité face aux hypermarchés et à la grande distribution en général (préservant la loi Royer), et il s’est opposé à l’ouverture des grandes surfaces le dimanche (le thème du travail le dimanche n’est donc pas nouveau).

L’échec à l’élection présidentielle de 1988, d’abord de Raymond Barre, le candidat que soutenait Georges Chavanes, au premier tour, puis de Jacques Chirac au second tour, a mis fin à son expérience ministérielle mais pas du tout à son aventure politique. Car son ambition était de conquérir la mairie de sa ville, Angoulême, ville parmi les plus endettées de France à cause des frasques de son maire socialiste.

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Une petite parenthèse pour présenter ce maire socialiste d’Angoulême qui s’appelait Jean-Michel Boucheron. Né le 15 décembre 1945, Jean-Michel Boucheron, instituteur socialiste, a conquis la mairie d’Angoulême en mars 1977 face au maire sortant, Roland Chiron (1920-2010), maire CNI depuis mai 1970 qui avait créé le fameux Festival d’Angoulême célébrant chaque année la bande dessinée (et les auteurs de BD, comme Gotlib en 1992). Ce dernier fut battu en raison d’une part, d’une vague favorable à la gauche, et d’autre part, probablement parce qu’il avait hérissé les commerçants en ayant mis piétonnes deux rues du centre-ville en 1976. Le nouveau jeune maire (il avait 31 ans), Jean-Michel Boucheron, fut ensuite élu député de la Charente en mars 1978, réélu en juin 1981 lors de la vague rose consécutive à la victoire de François Mitterrand, réélu en mars 1986 et en mai 1988 jusqu’en mars 1993 où il n’osa plus se présenter à nouveau.

Maire d’Angoulême, Jean-Michel Boucheron fut réélu également en mars 1983 à une époque où la gauche était en pleine défaite. Il fut même nommé par François Mitterrand membre du premier gouvernement de Michel Rocard, comme Secrétaire d’État chargé des Collectivités territoriales du 13 mai 1988 au 23 juin 1988. Il fut exclu du second gouvernement de Michel Rocard pour la simple raison que François Mitterrand se serait trompé de personne et l’avait confondu avec un autre Jean-Michel Boucheron, né le 6 mars 1948, également député socialiste mais d’Ille-et-Vilaine de juin1981 à juin 2012, qui n’a donc jamais fait partie d’aucun gouvernement.

Dans le texte qui suit, je n’évoquerai donc que le Jean-Michel Boucheron de la Charente et pas celui de l’Ille-et-Vilaine (soit dit en passant, quel désastre pour sa réputation d’être le malheureux homonyme d’un condamné de droit commun lorsqu’on a une fonction publique).

Fort de sa grande réputation d’industriel de la région, Georges Chavanes a réussi à conquérir la mairie d’Angoulême face au sortant Jean-Michel Boucheron en mars 1989. Pour ce dernier, ce fut le début de l’effondrement. En effet, Georges Chavanes a découvert une gestion calamiteuse de la ville, avec un endettement de 184 millions d’euros avec des taux d’intérêts de 20%, un trou de plus de 25 millions d’euros, du financement illégal etc., au point que Jean-Michel Boucheron, inculpé le 22 février 1991, a fui la justice française en février 1992 pour s’installer en Argentine et y ouvrir un restaurant !

Un véritable roman qu’on pouvait aussi imaginer dans la ville de Nice à la même époque avec Jacques Médecin. Les députés ont levé l’immunité parlementaire de Jean-Michel Boucheron le 3 décembre 1992 et ce dernier fut extradé le 25 mars 1997, jugé et condamné en juin 1997 à quatre ans de prison dont deux ans ferme par le tribunal correctionnel de Paris pour "complicité de faux en écriture de commerce, et complicité d’usage de ces faux, recel d’abus de biens sociaux et d’usage de faux, trafic d’influence et délit d’ingérence" (confirmation du verdict de son premier procès du 8 juillet 1994). Le 27 mars 2018, il fut également condamné pour l’organisation de son insolvabilité.

En raison de la situation financière d’Angoulême, Georges Chavanes a retardé certains travaux déjà engagés par la ville. Il a mis également la ville en cessation de paiement et a renégocié la dette avec les banques créancières qu’il a assignées pour soutien abusif (les banques n’auraient jamais dû prêter à une ville aussi mal gérée). Il fut réélu maire d’Angoulême en juin 1995. Il a accueilli de nombreuses personnalités, comme Simone Veil, alors numéro deux du deuxième gouvernement de la cohabitation, le 22 décembre 1994 pour l'inauguration d'un boulevard.

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Dans sa sagesse, Georges Chavanes a pris sa retraite en 1997, à l’âge de 72 ans, quand d’autres élus se sentent obligés de mourir les bottes aux pieds. Il laissa son jeune premier adjoint Philippe Mottet (également membre de l’UDF-FD) lui succéder (FD, Force démocrate, fut la continuation du CDS à partir du congrès de Lyon le 25 novembre 1995). Philippe Mottet fut ainsi élu maire d’Angoulême le 16 janvier 1997, puis réélu aux élections municipales de mars 2001, mais battu en mars 2008 par le candidat socialiste. Quant au siège de député de Georges Chavanes, après la dissolution du 21 avril 1997, Philippe Mottet n’a pas réussi à conserver la circonscription le 1er juin 1997 et fut battu par le candidat socialiste par 46,8% contre 53,2%.

Depuis sa défaite municipale, Philippe Mottet (qui fut aussi conseiller régional du Poitou-Charentes de mars 1992 à mars 2010) est devenu avocat à Saintes en 2009, tout en continuant à vivre avec sa famille à Angoulême, et en octobre 2014, il a pris la présidence de l’association Angoulême Solidarité, qui fut fondée en 1989 par Georges Chavanes dont il était alors encore le président d’honneur et qui a pour objectif de nourrir et d’héberger des sans-abri. Cette association caritative, dont Philippe Mottet était bénévole à ses débuts, emploie une vingtaine de personnes : « Servir les autres me manquait, même si mon métier me permet de défendre des causes. Mais j’entends mettre une barrière étanche entre cet engagement et mon passé politique. Pendant six ans, je n’ai pas répondu aux sollicitations pour ne pas être soupçonné de vouloir revenir en politique par le biais associatif. Aujourd’hui, tout est clair. » (Philippe Mottet dans "La Charente libre", le 7 octobre 2014).

Dans sa retraite, Georges Chavanes n’était pas resté inerte et au début des années 2010, il s’était engagé pour soutenir la candidature de certaines personnes à la mairie et à la députation, mais ce ne fut pas couronné de succès (électoral).

Georges Chavanes est mort la semaine dernière dans un silence médiatique étonnant et regrettable. Il a fait partie de ces héros de l’industrie française, ceux qui n’étaient pas des financiers mais des investisseurs économiques pour développer le génie français dans le pays et hors de ses frontières. On lui doit la grande réussite industrielle de Leroy-Somer et les milliers d’emplois qui lui sont encore associés aujourd’hui, en France et dans le monde. À l’heure de la voiture électrique, l’importance de Leroy-Somer n’est d’ailleurs pas sans conséquence.

À quelques mois des prochaines élections municipales, Georges Chavanes fut également un maire modèle, qui a cherché à gérer une ville monstrueusement endettée comme un chef d’entreprise en train de reprendre une entreprise en faillite. Il a su mêler efficacité économique, raison financière et solidarité sociale, ce qui, pour le responsable politique d’un  exécutif, local ou national, devrait être le cahier des charges ordinaire d’un mandat électif.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Georges Chavanes.
Étienne Borne.
André Diligent.
Pierre Méhaignerie.
Bernard Stasi.
André Damien.
Les Rénovateurs.
Le CDS.
Jean Seitlinger.
Simone Veil.
Nicole Fontaine.
Henry Jean-Baptiste.
Loïc Bouvard.
Bernard Bosson.
Dominique Baudis.
Jacques Barrot.
Adrien Zeller.
Alain Poher.
Jean Lecanuet.
René Monory.
Raymond Barre.
Charles Choné.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191008-georges-chavanes.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/georges-chavanes-un-industriel-a-218668

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/10/14/37710960.html




 

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19 juin 2019 3 19 /06 /juin /2019 02:26

Né le 23 avril 1933 à Paris, François Doubin a été jeune chargé de mission auprès de Félix Houphouët-Boigny lorsque ce dernier était Ministre d'État de la France entre 1957 et 1959. Il fut candidat aux élections européennes de juin 1984, faisant partie des trois pôles de cette liste (qui a atteint 3,3% avec un certain succès médiatique, mais n'a pas franchi le seuil des 5%) appelée ERE (Entente Radicale et Écologiste pour les États-Unis d'Europe) qu'il a conduite aux côtés de Brice Lalonde et Olivier Stirn. François Doubin fut ensuite président du MRG (Mouvement des radicaux de gauche) de 1985 à 1988, et à ce titre, il est entré au gouvernement de Michel Rocard puis Édith Cresson come Ministre délégué au Commerce et à l'Artisanat de juin 1988 à mars 1992. Il fut ensuite e PDG d'UniFrance (ex-CFCE) de 1992 à 1996. Maire d'Argentan de mars 1989 à mars 2001, il fut également élu conseiller général de l'Orne de 1992 à 1998 et conseiller régional de Basse-Normandie de 1998 à 2004.

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20190618-francois-doubin.html

 

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16 juin 2019 7 16 /06 /juin /2019 01:34

Né le 30 septembre 1933 à Paris, Daniel Colin fut chirurgien-dentiste et professeur à la faculté d'ontologie de Marseille. Engagé au sein du Parti républicain (UDF-PR), le parti dominant le département du Var, élu conseiller municipal de Toulon de 1977 à 1997, adjoint au maire de Toulon de 1977 à 1986, élu conseiller régional de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 1981 à 1998, président du groupe UDF au conseil régional de 1986 à 1998, il fut élu député du Var trois fois, de mars 1986 à juin 1997, et il fut battu par Jean-Marie Le Chevallier, maire FN de Toulon, en juin 1997. Membre du Conseil de l'Europe, section Communes et régions d'Europe, de 1979 à 1994, Daniel Colin s'était spécialisé dans les dossiers concernant la défense nationale.

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20190615-daniel-colin.html

 

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23 mai 2019 4 23 /05 /mai /2019 03:56

« Je n’ai jamais fait de politique-fiction. J’ai toute confiance en Édouard Philippe qui s’engage sans compter auprès des proeuropéens. » (Emmanuel Macron, déclarations à la presse régionale, le 20 mai 2019).



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L’hypothèse d’une "défaite" du Président Emmanuel Macron aux élections européennes n’a pas beaucoup de sens. Que signifie "défaite", dans quel cas devra-t-on considérer que c’est une défaite ? Si la liste RN dépasse de quelques électeurs la liste Renaissance ? En comptabilité électorale, est une défaite pour un parti lorsque le parti perd des sièges par rapport aux élections précédentes. La liste Renaissance ayant très peu de sortants (il y en a quelques-uns), elle a toutes les chances de faire élire plus de députés européens qu’il y a cinq ans (où LREM n’existait pas). Parallèlement, il sera peut-être difficile de retrouver les presque 25% d’électeurs que le FN avait recueillis en 2014.

Toujours est-il que s’il y en a un qui est à fond dans le sprint final de la campagne européenne, c’est bien le Premier Ministre Édouard Philippe qui multiplie les meetings cette semaine, de Vesoul à Valenciennes, etc. Fort d’une confiance présidentielle renouvelée encore cette semaine, Édouard Philippe peut compter sur son maintien à Matignon après le scrutin européen. D’ailleurs, dans la matinale de France Info le 16 mai 2019, Édouard Philippe s’était automaintenu à Matignon par anticipation en disant que quels que soient les résultats des élections européennes, le gouvernement resterait en place.

On comprend d’ailleurs pourquoi la majorité insiste pour dire que rien ne changera sur le plan national, ce qui, institutionnellement, paraît tout à fait normal puisqu’il s’agit d’élire des députés européens et pas des députés nationaux. L’idée est de dire à ceux qui sont favorables à la construction européenne mais opposés à Emmanuel Macron qu’en ne votant pas pour la liste la plus européenne, ils ne voteraient de toute façon pas pour un changement de cap au niveau national.

Dans le passé, les élections européennes ont effectivement peu conduit à un changement de gouvernement. Il faut déjà éliminer les élections européennes qui ont été gagnées par la majorité en place, ou, du moins, qui ont été perdues par les opposants, ce qui revient politiquement un peu au même (1979, 1989, 1994, 1999, 2009). Dans les autres rares cas, il y a eu quelques changements. Ainsi, 2004 et 2014 s’apparentent au même principe : l’impopularité du gouvernement a été telle lors d’élections locales au mois de mars, qu’un nouveau gouvernement a été formé à cette occasion et l’échec aux européennes deux mois plus tard n’a fait que confirmer la nécessité de ce nouveau gouvernement.

À cet égard, l’échec socialiste aux élections européennes de mai 2014 n’a conduit à aucun changement parce que les élections municipales de mars 2014 avaient déjà conduit à la démission de Jean-Marc Ayrault et à la nomination de Manuel Valls à Matignon. En 2004, c’était un petit peu différent car Jean-Pierre Raffarin a formé son troisième (et dernier) gouvernement à l’issue de l’échec de l’UMP aux élections régionales de mars 2004 et Jacques Chirac voulait le faire durer le plus longtemps, malgré l’impatience de Dominique de Villepin et l’échec des élections européennes de juin 2004.

S’il faut faire une comparaison avec la situation actuelle, il vaut donc mieux prendre le dernier cas non évoqué, les élections européennes de juin 1984, qui ont été un désastre pour les socialistes (même si "désastre" en 1984 ne signifie pas la même chose qu’en 2019, ne serait-ce que parce que peut-être aucune liste ne parviendra à rassembler autant d’électeurs que le PS en 1984 malgré son échec), notamment parce que la situation sociale était très tendue (deux millions de personnes dans les rues de Paris contre le projet Savary) et forte impopularité de François Mitterrand qui, finalement, a dû nommer quelques semaines plus tard, un nouveau Premier Ministre, Laurent Fabius.

Personne ne peut, c’est vrai, prévoir le climat politique à l’issue d’élections importantes, et les élections européennes sont importantes pour l’avenir de la France, surtout que celle-ci préside l’Union Européenne à partir du 24 mai 2019. Il est vrai que le gouvernement d’Édouard Philippe s’est attelé à travailler sur les multiples chantiers ouverts par Emmanuel Macron lors de sa conférence de presse du 25 avril 2019 et que son calendrier a pour horizon une ou deux années (on pourrait même dire six années, puisque l’horizon 2025 est indiqué dans quelques objectifs présidentiels).

Si la situation était telle qu’un changement de Premier Ministre devenait nécessaire, lequel serait-il ? Si le mystère demeure, il y a une personnalité éminente qui, elle, pourrait se retrouver (enfin) en situation.

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Il n’a échappé à personne qu’au lendemain de la conférence de presse d’Emmanuel Macron du 25 avril 2019, alors que peu de ministres s’étaient prêtés avec enthousiasme au service après-vente dans les médias, François Bayrou avait soutenu les mesures présidentielles avec beaucoup de conviction jusqu’à parler de "révolution".

Ce soutien pour cette nouvelle phase du quinquennat d’Emmanuel Macron n’est pas passé inaperçu, soutien confirmé encore maintenant puisque ce fut François Bayrou qui a représenté la liste Renaissance dans l’important débat politique sur France 2 de ce mercredi 22 mai 2019.

Pourtant, dès le début de la crise des gilets jaunes, François Bayrou avait prévenu qu’il n’était pas question de redevenir ministre et qu’il se plaisait bien à la mairie de Pau. Des indiscrétions évoquaient le fait que François Bayrou avait critiqué la gestion de la crise par le gouvernement, qui n’aurait pas, selon lui, pris conscience assez tôt de son importance (le mouvement des gilets jaunes est « révélateur d’une crise profonde de la société française »).

Paradoxalement, dans le "Journal du dimanche" du 16 décembre 2018, "une source proche du chef de l’État" affirmait que le président du MoDem, en contact permanent avec Emmanuel Macron, « se lève tous les matins en se disant qu’il peut être Premier Ministre ».

François Bayrou à Matignon, on en parle depuis 2007. Depuis son très bon score à l’élection présidentielle de 2007. Ségolène Royal aurait voulu négocier un soutien au second tour en échange de Matignon, mais François Bayrou a refusé au même titre qu’il aurait refusé d’être le Premier Ministre de Nicolas Sarkozy (mais je doute qu’il aurait pu le lui proposer, de même que Nicolas Sarkozy a reconnu bien plus tard qu’il n’avait jamais été question de nommer Jean-Louis Borloo à Matignon en automne 2010, malgré les rumeurs). François Bayrou, en revanche, avait pensé que François Hollande aurait pu faire un geste pour lui alors qu’il l’avait soutenu au second tour de l’élection présidentielle de 2012.

Loin d’être un opportuniste comme on le lui reproche depuis 2002, François Bayrou n’a jamais été dans une course effrénée aux ministères. Il aurait pu espérer de grands ministères en 2002, 2004, 2005, 2007 et 2010, s’il avait choisi de collaborer avec l’UMP. Nicolas Sarkozy lui avait même proposé, avant 2004, un deal pour s’unir contre Jacques Chirac, ce qu’il avait évidemment refusé.

La situation depuis 2017 est très différente. François Bayrou fait partie prenante de la majorité, tant à l’Assemblée qu’au gouvernement, tout en n’ayant pas été lui-même candidat à l’élection présidentielle. En fait, l’élection présidentielle de 2017 a consacré le triomphe de sa démarche depuis 2002, à savoir le ni droite ni gauche, la position centrale, le respect des équilibres budgétaires, le volontarisme dans la construction européenne. C’était la raison de son soutien à Emmanuel Macron dès le premier tour, annoncé le 22 février 2017.

Si Édouard Philippe était considéré comme trop "usé" le dimanche soir des élections, ce qui est le sort de tout Premier Ministre soumis à l’impopularité du Président de la République, la nomination de François Bayrou deviendrait comme politiquement logique. Il ne serait alors pas considéré comme représentant du renouvellement (c’est le moins qu’on puisse dire), mais cela pourrait être interprété comme l’accession d’une personnalité prudente et respectueuse du corps social. Cela ne traduirait probablement pas par une grande inflexion sur le fond, mais sûrement par un changement de gouvernance, avec une prise en compte plus attentive des corps intermédiaires.

Cette hypothèse de François Bayrou à Matignon, dans le cadre d’une Présidence ni droite ni gauche, n’est pas nouvelle et a même été imaginée le 7 janvier 2015 dans l’un des romans les plus polémiques de Michel Houellebecq, "Soumission", qui a montré d’ailleurs, par sa plume acide, qu’il n’appréciait pas beaucoup l’ancien candidat à l’élection présidentielle : « Le vieux politicien béarnais (…) s’employait à cultiver une image de hauteur, avec la complicité de différents magazines ; c’est-à-dire qu’il se faisait régulièrement photographier, appuyé sur un bâton de berger, vêtu d’une pèlerine à la Justin Bridou, dans un paysage mixte de prairies et de champs cultivés, en général dans le Labourd. L’image qu’il cherchait à promouvoir était celle, gaullienne, de l’homme qui a dit non. "C’est une idée géniale, Bayrou, absolument géniale !…" s’exclama Alain Tanneur dès qu’il me vit, trépidant d’enthousiasme. "J’avoue que je n’y aurais jamais pensé (…)". » ("Soumission", éd. Flammarion). Hors de ce roman, en tout cas aujourd’hui, tout le monde y pense !…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 mai 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Bayrou bientôt à Matignon ?
François Bayrou sycophanté.
François Bayrou, ex-futur Premier Ministre…
Loi de moralisation de la vie politique (1er juin 2017).
François Bayrou se macronise.
Déclaration à la presse de François Bayrou le 22 février 2017 à Paris (texte intégral).
Réponse d’Emmanuel Macron à François Bayrou le 22 février 2017 (texte intégral).
Un billet plein d’amertume…
Emmanuel Macron est-il de gauche ?
Comptes à débours.
Résolution française.
Et si… ?
L’élection en début janvier 2017.
Un rude adversaire.
L'élu du 7 mai 2017 ?
Pataquès chez les centristes.
Chevalier du vivre ensemble.
Fais-moi peur !
Le vrai clivage.
Soutien à Alain Juppé.
Bayrou et Delors, l’acte manqué.
La clairvoyance de François Bayrou.
La proportionnelle aux législatives ?
Changement de paradigme.
Mathématiques militantes.
2017, tout est possible…
Bayrou et l'affaire Merah.
Le soldat Bayrou à sauver.
Pourquoi Bayrou ?
Bayrou a refusé des valises pleines de billets.
Moralisation de la vie politique (25 juin 2012).
Bayrou 2007.
L’homme de Gourette.

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22 mai 2019 3 22 /05 /mai /2019 01:53

« La laïcité est d’abord un idéal avant d’être une norme juridique créatrice de droits et d’obligations. Le caractère laïque de la République ne sera définitivement acquis que si toutes les composantes de la société, et notamment les populations issues de l’immigration, voient dans ce principe une chance, une garantie de pouvoir exercer librement leur culte et, plus généralement, une valeur indissociable des notions de liberté et d’égalité. C’est donc essentiellement vers un effort d’explication, d‘information et d’éducation à la laïcité que doit s’orienter l’action publique. » (André Rossinot, le 20 septembre 2006).


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Mercredi 22 mai 2019, André Rossinot fête son 80e anniversaire. Né à Briey, dans le nord de la Meurthe-et-Moselle, André Rossinot reste sans doute la personnalité politique la plus forte de ce département des quarante dernières années. Mon titre est un peu "exagéré" pour ce républicain enthousiaste, nourri au radicalisme lorrain. Nancy, la ville catholique par excellence, s’est associée pendant de longues années avec un maire radical. Il n’y a donc rien d’étrange à ce que ce fût André Rossinot qui présida une mission sur la laïcité en 2006 (voir plus loin). Je reprends ici seulement le titre, en le parodiant, de son livre sur le roi Stanislas, devenu duc de Lorraine, coécrit avec Emmanuel Haymann (éd. Michel Lafon, 1999).

Aujourd’hui quasiment à la retraite (pas tout à fait encore !), André Rossinot montre des allures de père Noël, mais sous cette apparence débonnaire, il y a un homme politique rigoureux, exigeant, qui a montré une vision pour la ville de Nancy et son agglomération. Grâce à lui, Nancy a rompu avec la morosité des années 1970 et avec l’instabilité des maires qui étaient évincés à la fin de leur premier ou au milieu de leur second mandat à cause de la réalisation des projets de leur prédécesseur (c’est en fait un peu plus compliqué que cela).

L’une des plus dramatiques "défaites" de Nancy a eu lieu à la fin des années 1960 lorsqu’il a été décidé de faire passer l’autoroute Paris-Strasbourg (A4) par Reims et Metz et pas par Nancy comme la logique géométrique aurait voulu : le maire de Reims et le maire de Metz étaient alors membres du gouvernement, tandis que le maire de Nancy manquait à son rayonnement national, même si à cette époque, Jean-Jacques Servan-Schreiber a eu quelques velléités (ce dernier a quand même été élu député de Nancy contre un gaulliste sortant, ancien résistant, considéré comme indéboulonnable, et fut également président du conseil régional de Lorraine à l’époque d’avant la décentralisation). L’autre "défaite" de Nancy, ce fut le choix en 1969 de Metz comme chef-lieu de la région Lorraine (au lieu de Nancy), ce qui provoqua une grave crise au sein du conseil municipal de Nancy (avec dissolution par décret du 20 décembre 1969).

André Rossinot fut à l’origine un médecin ORL (oto-rhino-laryngologiste), élu conseiller municipal de Nancy depuis juillet 1969 (réélu au conseil municipal à toutes les élections jusqu’à maintenant). Dans la municipalité dirigée entre mars 1977 et mars 1983 par Claude Coulais, qui fut membre du gouvernement sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, André Rossinot fut élu deuxième adjoint au maire chargé des affaires sociales. L’année suivante, André Rossinot fut élu député de Nancy en mars 1978, parmi de nombreux nouveaux députés UDF. Il avait alors 38 ans et a battu le député sortant RI Pierre Weber, médecin lui aussi et ancien maire très contesté de Nancy. Il fut réélu député sans discontinuer jusqu’en juin 1997.

Ce fut par une petite révolution de palais qu’André Rossinot a conquis la mairie de Nancy le 12 mars 1983. Il a entamé alors une longue série de mandats de maire, puisqu’il est resté maire de Nancy pendant trente et un ans, jusqu’au 6 avril 2014. Nancy est sa passion et il s’y consacre pleinement. Son premier mandat fut très efficace en incitant les propriétaires à rénover les façades dans le centre historique de la ville, ce qui a complètement changé l’aspect de la ville.

André Rossinot s’est aussi beaucoup investi dans l’agglomération de Nancy, d’abord en alternant vice-présidence et présidence du district urbain de Nancy (il présida le district de mars 1989 à mars 1992), en alternance avec un autre élu de l’agglomération. Notamment Charles Choné qui présida ensuite la communauté urbaine du Grand Nancy. André Rossinot a repris la présidence de la communauté urbaine du Grand Nancy en mars 2001 et a été constamment réélu, jusqu’en mars 2020 en principe (la communauté urbaine du Grand Nancy, créée le 1er janvier 1996, est devenue la Métropole du Grand Nancy le 1er juillet 2016 par décret du 20 avril 2016, représentant un bassin de vie de 266 000 habitants). Dans l’agglomération, il a vécu deux générations de transports en commun. D’abord les trolleybus au début des années 1980 (dont il n’était pas le réalisateur), puis, plus tard, le (fameux) tramway avec et sans rail.

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1983 fut une année capitale pour André Rossinot dans sa vie politique car, devenu l’influent député-maire de Nancy, il a pris la présidence nationale du Parti radical valoisien. À cause des statuts du plus vieux parti de France, il ne pouvait pas faire plus de deux mandats successifs, il a alterné avec d’autres responsables de ce parti. Ainsi, il a présidé le Parti radical du 26 novembre 1983 au 15 octobre 1988, puis du 20 novembre 1993 au 12 octobre 1997, enfin du 26 octobre 2003 au 12 novembre 2007, avec une coprésidence partagée avec Jean-Louis Borloo à partir de 2005, qu’il laissa seul président à partir de 2007 (jusqu’en 2014), en prenant le titre de président d’honneur du Parti radical (le Parti radical fut une composante de l’UDF de 1978 à 2002, puis de l’UMP de 2002 à 2011, puis de l’UDI de 2012 à 2017).

Par ailleurs, il fut élu vice-président du conseil régional de Lorraine en 1983 et réélu en 1986 jusqu’en 1988. Le 16 mars 1986, il y a eu deux élections, toutes les deux à la proportionnelle intégrale dans le cadre départemental. Des élections législatives où André Rossinot fut le deuxième de la liste UDF menée en Meurthe-et-Moselle par l’ancien ministre, le général Marcel Bigeard (député sortant de Toul), suivi en troisième position de l’ancien Ministre de l’Éducation nationale René Haby (qui était le député sortant de Lunéville), et des élections régionales où André Rossinot fut la tête de la liste UDF.

Devenu chef de l’un des partis de l’alliance UDF-RPR, André Rossinot fut incontournable lors de la formation des deux premiers gouvernements de cohabitation. Ainsi il fut nommé Ministre des Relations avec le Parlement du 20 mars 1986 au 10 mai 1988 dans le second gouvernement de Jacques Chirac, puis Ministre de la Fonction publique du 30 mars 1993 au 11 mai 1995 dans le gouvernement d’Édouard Balladur où il fut proche d'une collègue, Simone Veil, dont le nom fut donné à la grande place devant la gare de Nancy.

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Lors de la dissolution de l’Assemblée Nationale, aux élections législatives de juin 1997, à la surprise générale, André Rossinot fut battu de justesse dans sa circonscription de Nancy par un candidat socialiste inconnu. Il n’est pas un coureur de mandats. Il aurait pu en effet chercher un moyen d’avoir un autre mandat parlementaire, par exemple, en se présentant aux élections européennes de juin 1999 ou aux élections sénatoriales de septembre 2001, ou encore tenter de conquérir le conseil régional de Lorraine en mars 1998, mais il a préféré se replier exclusivement sur Nancy et son agglomération, à tel point qu’il a préféré ne pas se représenter aux élections législatives de juin 2002 (alors qu’il aurait été probablement réélu), préparant ainsi sa succession avec son adjoint Laurent Hénart qui fut élu député de juin 2002 à juin 2012 (battu en 2012), membre du troisième gouvernement de Jean-Pierre Raffarin (mars 2004 à mai 2005), et élu (sur son nom) maire de Nancy en mars 2014 (également élu président du Parti radical à partir de 2014).

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Parmi les très nombreuses autres responsabilités qu’il a eues dans sa carrière politique, on peut citer également président de la Fédération nationale des agences d’urbanisme de 1995 à 2010 (président d’honneur à partir de 2014), président du Centre national de la fonction publique territoriale, secrétaire général de l’Association des maires de grandes villes de France de 2001à 2014 et président du Pôle métropolitain européen du Sillon lorrain en 2012 (regroupement des agglomérations de Thionville, Metz, Nancy et Épinal). Membre d’honneur de la prestigieuse Académie Stanislas, André Rossinot a été également élevé au grade de commandeur de la Légion d’honneur par François Hollande (décret du 14 juillet 2015).

Dans ses prises de position aux élections présidentielles, André Rossinot a soutenu Valéry Giscard d’Estaing en 1981, Raymond Barre en 1988, Édouard Balladur en 1995, Jacques Chirac en 2002, Nicolas Sarkozy en 2007 et 2012 et Emmanuel Macron en 2017 (officiellement le 4 avril 2018, il a annoncé son soutien au Président de la République).

Lorsqu’il était Ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy a demandé à André Rossinot de présider un groupe de travail sur la laïcité dans les services publics après la loi du 15 mars 2004 consécutive aux conclusion de la Commission présidée par Bernard Stasi. Ce groupe de travail était composé notamment de Jean-Paul Alduy (sénateur-maire de Perpignan), Pierre Carlo (député-maire de Chanteloup-les-Vignes, "tombeur" de Michel Rocard en mars 1993), Didier Maus (constitutionnaliste) et de Laurent Wauquiez (député de Haute-Loire, ancien rapporteur de la Commission Stasi). Les auditions et réflexions de ce groupe de travail a fait l’objet d’un rapport qui a été rendu au ministre le 20 septembre 2006.

Le rapport expliquait entre autres que l’école devait enseigner le fait religieux : « La relégation de la connaissance de la laïcité et du fait religieux hors des enceintes scolaires et universitaires avalise le refus de tout esprit critique à l’égard du discours religieux, et par là, les extrémismes. Face à ce risque, l’école républicaine ne peut rester inactive. Il lui appartient, sans s’immiscer dans l’interprétation du sacré, de développer une approche raisonnée et objective de la laïcité et des religions comme faits de civilisation. ».

Revenons à Nancy. Mars 2020 devrait sonner l’heure du retrait complet des responsabilités politiques pour André Rossinot. Le 23 mars 2014, lorsque Laurent Hénart s’est présenté aux élections municipales de Nancy, il expliquait pourquoi André Rossinot était présent sur sa liste : « André Rossinot a redressé Nancy. La ville gagne des habitants et a retrouvé sa fierté. Ce bon bilan est incontesté. Son expérience apportera de la sérénité face aux crises et aux mutations actuelles. ». André Rossinot aura réussi à faire revivre une ville rayonnante de sa culture, de ses universités, de son art, de son industrie, qui s’était un peu "assoupie" dans les années 1970 après la crise sidérurgique et son isolement des infrastructures de l’Est de la France (absence d’autoroute, absence de ligne TGV, absence d’aéroport régional, etc.).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 mai 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
André Rossinot.
Les Radicaux en marche vers l’Europe.
Discours de Laurent Hénart le 9 mars 2019 à Paris (texte intégral).
Laurent Hénart en 2019.
Le Manifeste européen du Mouvement radical adopté le 6 février 2019 (à télécharger).
L’unité des radicaux.
La famille centriste.
La défense de la laïcité.
Laurent Hénart en 2014.
Jean-Louis Borloo.
Programme de Sylvia Pinel.
Jean-Michel Baylet.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Françoise Giroud.
Robert Fabre.
Jean Moulin.
Maurice Faure.
Edgar Faure.
Édouard Herriot.
Pierre Mendès France.
Georges Clemenceau.
Jean Zay.
Jules Jeanneney.
René Cassin.
Joseph Caillaux.
Jean-François Hory.
Évelyne Baylet.
Yves Jégo.
Rama Yade.
Christiane Taubira.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190522-andre-rossinot.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/andre-rossinot-le-roi-philosophe-215308

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/05/16/37340579.html


 

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18 mai 2019 6 18 /05 /mai /2019 01:37

« Nous devons tenir debout. Fiers et lucides. Dire d’abord ce qu’est l’Europe. C’est un succès historique : la réconciliation d’un continent dévasté, dans un projet inédit de paix, de prospérité et de liberté. Ne l’oublions jamais. Et ce projet continue à nous protéger aujourd’hui : quel pays peut agir seul face aux stratégies agressives de grandes puissances ? Qui peut prétendre être souverain, seul, face aux géants du numérique ? » (Emmanuel Macron, Lettre aux citoyens européens, le 4 mars 2019).



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J’ai entendu encore récemment un opposant au gouvernement actuel protester contre la tribune du Président Emmanuel Macron aux citoyens de tous les pays européens. Et il ajoutait : et c’est encore les contribuables qui l’ont payée. C’est faux, puisque cette tribune a été publiée dans les journaux nationaux de chaque pays, ce sont donc les lecteurs de ces journaux qui l’ont payée, pas les contribuables français. Ce qui ennuient les eurosceptiques farouches, et il y en a beaucoup pendant cette courte campagne européenne, c’est que, pour la première fois depuis près d’un quart de siècle, le Président de la République française a réaffirmé positivement sa foi dans la construction européenne, son attachement enthousiaste à cet édifice de coopération internationale complètement inédit dans l’histoire du monde. Positivement et pas par défaut comme ses trois derniers prédécesseurs.

Entendre enfin un responsable politique de premier plan, et Emmanuel Macron l’est plus particulièrement, de premier plan, qui ose dire haut et fort que l’Europe nous a sauvés, nous sauve et nous sauvera ! Sur ce point, d’ailleurs, les Français le suivent très majoritairement, et plus encore en 2019 qu’en 2017, selon certains sondages. Face aux nationalismes de tous poils qui ne savent que critiquer, sans rien proposer de constructif, il faut préserver précieusement cette Europe qui, certes, est loin d’être parfaite (bien au contraire), mais dont il faut consolider l’esprit, conserver l’essence, le germe, l’idée fondatrice.

C’est le sens de la liste Renaissance, reprenant le nom de la tribune présidentielle, soutenue par les partis de la majorité, LREM, le MoDem, le Mouvement radical et Agir. Sa tête de liste, Nathalie Loiseau, ancienne Ministre des Affaires européennes de 2017 à 2019, ancienne directrice de l’ENA (mais elle n’a pas fait l’ENA, elle est une diplomate qui a fait toute sa carrière au Quai d’Orsay, proche de son ancien ministre de tutelle Alain Juppé), elle peut avoir toutes les tares que ses opposants lui collent, son amateurisme politique, sa naïveté en campagne, ses gaffes qui, avouons-le, pimentent gaiement les dîners en ville, elle est sur le fond très solide, elle connaît ses dossiers, elle sait de quoi elle parle. Cela change un peu des raccourcis, des caricatures, des simplifications infantilisantes, que certains candidats tentent de propager.

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Les élections ne sont jamais acquises, mais la probabilité pour que cette liste ait des élus est tout de même très forte. Je propose ici une petite présentation du programme de cette liste pour les élections européennes. C’est important politiquement puisque le projet européen d’Emmanuel Macron, qui est à la tête de la France pour au moins trois ans encore, est sans aucun doute l’inspirateur de ce programme électoral. Il a fallu attendre le 8 mai 2019 pour qu’il fût publié (on peut le télécharger ici).

Une mise en garde s’impose : les mesures proposées dans un programme pour les élections européennes ne sont pas comme un programme proposé dans un autre cadre, qu’il soit présidentiel, législatif, régional, départemental voire municipal. En effet, dans les cadres cités, l’élu peut espérer atteindre une majorité et conquérir l’exécutif en question, que ce soit le gouvernement ou un exécutif territorial, si bien que les mesures qui l’ont fait élire, qu’on appelle "promesses électorales", devront, ou pas, être tenues (sachant que lorsqu’on est élu au second tour, cela signifie qu’il n’y avait pas une majorité absolue d’électeurs qui, spontanément, dès le premier tour, avait adhéré à ces promesses.

Lorsqu’il s’agit des élections européennes, la situation se complique car au-delà du partage des sièges entre listes politiques, il y a aussi le jeu des nations, chaque pays européen ayant un nombre de sièges au Parlement Européen déterminé par son importance démographique. Et même si l’élu arrive à constituer une coalition qui corresponde à une majorité à Strasbourg, le Parlement Européen n’a pas tous les pouvoirs d’une chambre parlementaire, même si le Traité de Lisbonne a été une grande avancée à cet égard, notamment en lui permettant de valider la désignation du Président de la Commission Européenne et les autres commissaires européens (comme cela se fait aux États-Unis lors de la formation d’un nouveau gouvernement où le Congrès garde un droit de regard).

L’instance décisionnelle par excellence en Europe, c’est le Conseil Européen, en d’autres termes, ce sont les chefs d’État et de gouvernement des États membres. Donc, les meilleurs changements de l’Europe s’espèrent plus dans le cadre des élections nationales dans chaque pays (victoire d’un courant politique plutôt qu’un autre, en rappelant qu’il y a des histoires parfois divergentes, par exemple, l’Espagne qui renoue avec le socialisme alors que la France et même l’Allemagne sont prêtes l’enterrer définitivement).

Par ailleurs, parmi les mesures proposées dans chaque programme, ce sont celles qui sont susceptibles de recueillir la majorité qualifiée voire l’unanimité des États membres qui auront des chances d’aboutir et d’être applicables. Les autres, ce sont des mesures que je qualifierais d’utopiques. Elles ne sont pas inutiles si elles permettent de montrer un cap, elle sont inutiles si elles restent lettres mortes.

Si on veut vraiment avancer et progresser dans la construction européenne, il faut évidemment proposer des mesures réalistes qui seraient capables de recueillir l’accord de toute l’Europe, pas seulement des Français. C’est là la difficulté majeure d’une campagne européenne, difficulté pourtant à peine consciente, vu que la campagne électorale se focalise de toute façon sur des thèmes de politique intérieure.

Néanmoins, le programme électoral reste une base essentielle pour comprendre la vision de l’Europe du parti ou de la coalition qui se présente aux électeurs, d’où la raison d’une présentation du programme de la liste considérée comme la plus influente des partisans de la construction européenne, appelé "Projet Renaissance". Le mot lui-même, reprenant la tribune présidentielle du 4 mars 2019, peut faire penser à la …Renaissance italienne (Léonard de Vinci préféré alors à Matteo Salvini).

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Soixante-dix-neuf propositions sont énumérées dans ce programme Renaissance. Il n’est pas question ici de les évoquer toutes, bien au contraire. Plus il y en a, et moins le programme est lisible. C’était le problème aussi de la conférence de presse présidentielle du 25 avril 2019 : trop de mesures tuent l’information et le message envoyé.

La première page donne clairement le ton et le cadre : « Reprendre le contrôle de notre destin », avec deux affirmations. La première, positive : « Nous sommes fiers d’être Européens ». Et la seconde, négative : « Mais l’Europe d’hier peine dans le XXIe siècle. ». La reprise du contrôle de notre destin consiste donc à façonner l’Europe de demain, celle qui peut surmonter des défis majeurs : « écologiques, économiques ou migratoires ».

Neuf thèmes sont présentés, que j’ai rassemblés en six parties.


1. L’écologie : « faire de l’Europe, une puissance verte »

Un tableau apocalyptique, reprenant quelques études, est donné. Par exemple : « Toutes les dix minutes, un Français meurt prématurément du fait de la pollution. ». On ne peut donc pas ne rien faire.

La proposition phare, c’est d’investir 1 000 milliards d’euros dans la transition écologique et solidaire en cinq ans (jusqu’en 2024) : nouvelles énergies, transports, logement, formation pour la reconversion de secteurs économiques, etc. Cette enveloppe gigantesque devra représenter 40% des dépenses européennes. L’objectif financier est très ambitieux. Rien n’est indiqué pour comprendre comment l’atteindre. Le budget actuel de l’Union Européenne n’a rien à voir avec ce montant colossal (les dépenses totales dans le budget de l’année 2017 ne sont que de 137 milliards d’euros).

Une autre mesure qui pourrait être très porteuse, également proposée par d’autres listes, est protectionniste : « Taxer le carbone des produits importés en Europe ». Là encore, comme pour la TVA sociale, la mesure punirait les consommateurs français plutôt que les importateurs étrangers, car ce sont les acheteurs qui payeraient les taxes. Également : taxation du transport aérien.

Autres mesures ambitieuses : fermer toutes les centrales aux énergies fossiles d’ici à 2050, arrêter la vente de véhicules essence et diesel d’ici à 2040, interdire le plastique non-recyclable d’ici à 2025. Les autres mesures sont plus consensuelles, comme la sortie du glyphosate (d’ici à 2021), etc.


2. Le social : « bâtir l’Europe de la justice sociale et fiscale »

Le programme reprend la "formule" de Jacques Delors (qui restera, dans le programme, l'une des deux seules références historiques, l’autre étant Simone Veil) : « la concurrence qui stimule, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit ». En présentation, une phrase choc : « L’évasion fiscale prive l’Europe de milliards d’euros chaque année alors que 100 millions d’Européens vivent dans la précarité. ».

Mesure consensuelle en France : taxer les géants du numérique en Europe comme cela se fait désormais en France avec une « taxe française sur les services numériques », taxe que la liste souhaite généraliser à l’échelle européenne. Cela ne concernerait que les entreprises qui font un chiffre d’affaires mondial supérieur à 750 millions d’euros.

Autre mesure visant à réduire la concurrence fiscale : harmoniser l’impôt sur les sociétés, sans préciser dans quel sens converger (vers le plus bas ou plus haut taux ?). Et à réduire la concurrence sociale : institution d’un salaire minium dans chaque pays (mesure qui sera refusée par certains pays et donc qui peut être considérée comme utopique), aussi réforme du travail détaché.

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Mesures intéressantes pour accompagner les salariés dans une reconversion économique : la garantie Zéro chômage (15 000 euros prêtés au demandeur d’emploi pour se reconvertir et remboursables uniquement s’il le peut à l’issue de la formation), aide à la reconversion numérique et écologique jusqu’à 20 000 euros par salarié, nouveau statut pour les travailleurs de plateforme numérique (comme Uber, 3 millions de personnes sont concernées).


3. L’Europe, puissance économique mondiale

Le programme prévoit de mettre une barrière commerciale avec une directive Éthique des entreprises, l’accès au marché européen étant conditionné à certaines règles sociales et environnementales. Le problème actuel, c’est que les entreprises européennes doivent proposer des produits avec des normes sociales et environnementales plus contraignantes que dans le cas des produits d’importation.

Il est aussi proposé de faire en sorte que la création de champions europées ne soit pas entravée par le principe de concurrence (comme ce fut le cas avec la fusion Alstom-Siemens), ainsi que de déployer un « plan de soutien massif à l’industrie Made in Europe 2024 » (sans préciser l’enveloppe).

Je cite deux autres mesures intéressantes également : « Construire un Pacte avec l’Afrique en développant les investissements et les programmes scolaires et universitaires, en particulier à destination des jeunes filles », et : « Faire de l’euro la monnaie internationale de référence pour sortir du tout-dollar et décider seuls avec qui nous commerçons ». Idée louable pour contourner l’interdiction imposée par Donald Trump d'échanger avec l’Iran, mais sans donner aucune indication sur le comment.


4. L’Europe de la Défense

La partie sur la création d’une armée européenne est assez peu réaliste, surtout si l’on sait que le premier échec de la construction européenne concerne ce domaine très sensible car régalien. Cependant, « construire une capacité d’action européenne » se justifie pleinement aujourd’hui : désengagement américain de l’OTAN, multiplication des interventions dans des régions instables comme au Sahel et au Moyen-Orient, terrorisme international, cybercriminalité, etc.

Cette « armée européenne » ne sera pas exclusive, elle sera commune, avec l’armée de chaque nation. Le programme évoque donc la négociation d’un « Traité de défense et de sécurité ».

Une autre mesure de protection pourrait faire sursauter, tant la définition pourrait susciter des problèmes d’interprétation remettant en cause une certaine idée de la liberté d’expression : « Obliger les plateformes numériques et les réseaux sociaux à retirer tout contenu terroriste, pédopornographique, et de haine raciste et antisémite ». Jusqu’où définir la "haine raciste et antisémite" ? à la simple allusion ? à un second degré mal compris ? à de l’humour déplacé ?


5. Asile et immigration : « Faire respecter nos valeurs et nos frontières »

On ressent la politique du "en même temps" (de gauche et de droite). Gauche : « Notre priorité sera de construire une politique européenne de l’asile et de sauvegarder Schengen ». Entre autres, est proposé d’atteindre « l’objectif de 10 000 garde-frontières et garde-côtes au sein de Frontex » (mais il en faudrait trois ou quatre fois plus pour faire réellement respecter les frontières européennes). Droite : « Rendre effectifs les retours contraints, en chargeant Frontex du rapatriement des migrants illégaux ».


6. Culture, université, démocratie

Beaucoup de mesures sont proposées dans ces trois domaines, comme le triplement du programme Erasmus étendu aux apprentis, lycéens et jeunes demandeurs d’emploi, la création d’une vingtaine d’universités européennes d’ici à 2024, la création de résidences culturelles européennes pour les jeunes artistes, l’augmentation du pouvoir du Parlement Européen (pouvoir d’initiative des lois européennes) et du pouvoir des citoyens européens (un million de citoyens pourraient imposer l’examen d’une proposition), enfin, la diminution du nombre de commissaires européens.

Également : « Interdire le financement des partis politiques européens par des puissances étrangères et des entreprises ».

La dernière proposition est en fait la première d’un point de vue chronologique : instituer une « Conférence pour l’Europe » avec les dirigeants européens, des personnes qualifiées, mais aussi des citoyens tirés au sort pour améliorer le fonctionnement des institutions européennes et renforcer la démocratie européenne. Cette mesure avait déjà été proposée par Emmanuel Macron le 26 septembre 2017 lors de son discours de la Sorbonne, qui n’avait reçu qu’un accueil mitigé, poliment glacial, dans la plupart des autres pays européens.


Utopie ?

Comme on le voit, le programme de la liste menée par Nathalie Loiseau n’est pas creux mais pourrait risquer d’être vain, dans la mesure où c’est au Conseil Européen de décider de la plupart des mesures proposées ici. Il montre néanmoins un solide travail d’analyse sur les difficultés et les points de progression de l’Union Européenne. Il a le mérite d’être à la fois ambitieux et rassembleur. Rassembleur car il n’est pas épris d’idéologie qui réduirait la lucidité sur les carences actuelles de l’Europe. Ce programme a une volonté à la fois de protection (écologique, sociale, économique) et de conquête (affirmer sa puissance mondiale, notamment sur le plan monétaire mais aussi militaire). Il s’appuie sur des valeurs (ce qui lui permet de renforcer le droit d’asile) mais aussi sur la fermeté des lois et des règles. Il assume sa position clairement europhile ainsi que sa fierté europeénne.

S’il fallait ne retenir qu’une seule mesure (des soixante-dix-neuf au total, autant que de candidats de la liste), ce serait bien sûr ces investissements européens de 1 000 milliards d’euros dans la transition écologique et solidaire. Mais pour que cette mesure n’ait pas le goût amer et trompeur de la démagogie, il faut impérativement expliquer aux électeurs comment on compte atteindre une telle somme en cinq ans : en incitant le secteur privé à investir, comme c’était le cas avec les "grands emprunts" ? ou en créant de nouveaux impôts, spécifiquement européens ?

Il est grand temps de débattre concrètement de la vision de l’Europe de demain, celle de 2025, celle de 2050, et pourquoi pas, celle de 2100. Après tout, l’année 2100 n’est pas plus éloignée d’aujourd’hui que ne l’est l’année 1938, c’est-à-dire, par exemple, que les Accords de Munich


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 mail 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
À quoi pense Nathalie Loiseau ?
Nathalie Loiseau.
Emmanuel Macron.
Édouard Philippe.
Richard Ferrand.
François de Rugy.
Christophe Castaner.
Gérard Collomb.
Daniel Cohn-Bendit.
Nicolas Hulot.
Jean-Yves Le Drian.
Bruno Le Maire.
Amélie de Montchalin.
LREM.
Le sparadrap Benalla.
Européennes 2019 (4) : les enjeux du scrutin du 26 mai 2019.
Européennes 2019 (3) : l’Union Européenne est-elle démocratique ?
Européennes 2019 (2) : enfin, la campagne commence !
Programme de la liste Renaissance (LREM) pour les élections européennes de 2019 (à télécharger).
Programme de la liste Les Républicains pour les élections européennes de 2019 (à télécharger).
Programme de la liste UDI pour les élections européennes de 2019.
Michel Barnier, pas très loin de la Présidence de la Commission Européenne.
Le testament européen de Jean-Claude Juncker.
Européennes 2019 (1) : la France des Douze ?
Le retour aux listes nationales aux élections européennes (2 décembre 2017).
Jean Monnet.
Emmanuel Macron à la conquête des peuples européens.
Le programme du CNR.
Discours de Robert Schuman le 9 mai 1950 au Salon de l’Horloge à Paris (texte intégral).

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10 mai 2019 5 10 /05 /mai /2019 04:33

« Carré, épais, avec cette élocution lente qu’ont les gens du Nord même lorsque, c’est son cas, ils sont avocats, il a une rondeur, une onction toute "catho". Il paraît que, dans la vie publique locale, il est beaucoup plus agressif qu’il n’en a l’air contre les "socialo-communistes" ! » (Michèle Cotta, 18 octobre 1977, "Cahiers secrets").



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Figure historique du centrisme dans le Nord, André Diligent est né il y a exactement un siècle, le 10 mai 1919 à Roubaix, près de Lille. Baigné, par sa famille, dans le catholicisme social, son père Victor était l’un des responsables du PDP (ancêtre du MRP) sous la Troisième République, et membre du Sillon, André Diligent avait d’ailleurs pour parrain Marc Sangnier, le fondateur du Sillon (1873-1950) en 1894, député entre 1919 et 1924 puis à la Libération (jusqu’à sa mort).

Cette proximité avec les idées de la démocratie chrétienne très ancrées dans le Nord faisait que pendant toute sa carrière politique, il privilégia l’homme de conviction sur l’homme d’ambition, au point qu’on l’appela au Palais du Luxembourg le "candide du Sénat", en raison de la "défense de ses idéaux". Il n’hésitait pas à encourager les jeunes générations à faire vivre ce courant politique dont la traduction aujourd’hui est difficile à déterminer en raison de l’éclatement du paysage politique depuis une quinzaine d’années. Homme de proximité et de simplicité, il a toujours rejeté l’idée de recevoir la Légion d’honneur, malgré diverses sollicitations.

Paradoxalement, la France a été principale partie prenante pour proposer en politique la doctrine sociale de l’Église catholique, grâce au pape Léon XIII qui, dans son encyclique historique Rerum Novarum, a ouvert la voie de la compatibilité entre être républicain et rester catholique (alors qu’auparavant, la foi devait forcément faire choisir la monarchie). Mais en même temps, la France a toujours refusé une appellation politique qui rappelle la religion (catholique social, démocrate-chrétien) au nom de la laïcité que les chrétiens ont finalement acceptée à partir des années 1920 (grâce à Clemenceau qui avait décidé d’en finir avec les guerres de religion). Ainsi, cela a donné des expressions nouvelles pour décrire l’engagement politique comme "républicains populaires" (MRP), pour les résistants catholiques, puis "démocrates sociaux" (CDS) pour ne pas coller l’épithète chrétien. Difficile de retrouver ce courant politique maintenant, historiquement, ce serait impossible de l’imaginer au Mouvement radical, politiquement, ce serait impossible de l’imaginer à LREM, sa localisation dans la géographie politique contemporaine serait probablement quelque part entre le MoDem et l’UDI.

Toute sa vie, André Diligent a été un défenseur scrupuleux de cette doctrine sociale de l’Église qui a inspiré son action politique, tant au niveau local que national. André Diligent a suivi des études de droit à Lille puis à Marrakech (où il fut mobilisé pendant la guerre) pour devenir un brillant avocat après la guerre au barreau de Lille. En 1942, il s’engagea dans la Résistance et fut nommé à la Libération, en septembre 1944, commissaire adjoint à l’information pour la région du Nord. Il se consacra pleinement à la politique.

Sur le plan électoral, André Diligent fut d’abord élu conseiller municipal de Roubaix aux élections municipales de 1947, ville dont il fut élu jusqu’en 1995. Roubaix était une ville traditionnellement de gauche mais la majorité municipale fut la coalition de la troisième voie qui n’a pas réussi au niveau national au même moment à Paris, à savoir un rassemblement de la SFIO (socialiste), du MRP (démocrates-chrétiens) et des indépendants. Pendant toute son existence, André Diligent a montré son opposition tant au communisme qu’aux gaullistes, je parle ici des personnalités politiques et pas du courant politique, les gaullistes ayant toujours attaqué les centristes dans leurs stratégies, même lorsqu’ils en avaient besoin.

Le maire socialiste de Roubaix Victor Provo (1903-1983), ancien résistant, en fonction d’août 1942 à mars 1977 (et qui a donné son nom à un hôpital de sa ville), a nommé André Diligent adjoint au maire de 1949 à 1954 et de 1965 à 1977. La citadelle socialiste paraissait inébranlable, si bien qu’André Diligent a d’abord cherché à conquérir le département du Nord (Victor Provo fut également président du conseil général du Nord de 1967 à 1973, et parlementaire, député de 1952 à 1958 et sénateur de 1974 à 1977). En 1955, cependant, André Diligent n’est pas parvenu à conquérir le canton de Roubaix-Est "détenu" par Victor Provo de 1949 à 1973, ce fut d’ailleurs la raison pour laquelle il ne fut pas son adjoint pendant cette période. André Diligent a fait une seconde tentative cantonale en 1958 à Roubaix-Ouest, sans plus de succès.

Malgré ces deux échecs, André Diligent a réussi son implantation locale lors des élections législatives de novembre 1958 en se faisant élire député MRP du Nord à l’âge de 39 ans, mais il fut battu en novembre 1962 (il avait voté la motion de censure du 4 octobre 1962, la seule qui a été adoptée sous la Cinquième République, pour protester contre l’élection du Président de la République au suffrage universel direct).

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Durant son mandat de député, il siégea à la commission des affaires sociales où il a déposé une proposition de loi pour prolonger le paiement des allocations familiales aux familles des apprentis jusqu’à la fin de la période d’apprentissage. Il fut élu, délégué par les députés, membre du très éphémère Sénat de la Communauté du 8 juillet 1959 au 16 mars 1961 (il en fut l’un des secrétaires).

Très intéressé également par les questions de presse et audiovisuel (il fut président du conseil d’administration du groupe Nord-Éclair Éditions de 1979 à 1989 et membre du conseil d’administration de France 3 de 1995 à 2001), André Diligent fut membre, en 1960, de la commission chargée de la surveillance et du contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence, et protesta régulièrement contre la trop grande influence du gouvernement sur l’ORTF (il déposa plusieurs propositions de loi pour demander plus d’indépendance : « Un service public ne doit pas être confondu avec un service de gouvernement. »).

André Diligent retrouva un mandat parlementaire en septembre 1965 en se faisant élire sénateur MRP du Nord, inscrit au groupe de l’union centriste. Il assura en tout trois mandats sénatoriaux : de septembre 1965 à septembre 1974 (le 21 septembre 1974, il fut battu aux élections sénatoriales), puis de septembre 1983 à septembre 2001 (il fut réélu en septembre 1992, mais battu le 30 septembre 2001).

Durant ses trois mandats de sénateur, André Diligent a été très actif au Palais du Luxembourg. Entre 1983 et 2001, il a posé 222 questions au gouvernement. Il fut désigné juge à la Haute Cour de Justice entre 1989 et 2001 et plutôt en raison de son mandat de maire de Roubaix (ville qui compte beaucoup de populations immigrées), il a été nommé par le Premier Ministre Michel Rocard membre du Haut Conseil à l’intégration de 1990 à 1994.

Rapporteur du budget de l’ORTF de 1967 à 1974, il évoqua beaucoup de sujets régionaux, en particulier le projet du Tunnel sous la Manche dès 1968, la désindustrialisation de sa région (et de sa ville), notamment dans le domaine du textile. Ses prises de position furent généralement en rapport avec ses convictions centristes, à savoir européennes (il approuva bien sûr le Traité de Maastricht en 1992) et aussi décentralisatrices (mais il s’est abstenu lors du vote de la loi instituant les régions françaises en 1972). Il vota la loi Neuwirth du 29 décembre 1967 (légalisant la contraception), ainsi que la loi Royer en 1973, protégeant les commerces de proximité en limitant l’expansion des grandes surfaces commerciales. André Diligent a été favorable à la loi du 1er décembre 1988 sur le RMI mais opposé aux 35 heures en 1998 (loi Aubry).

En juin 1979, alors qu’il n’était plus sénateur, partisan enthousiaste de la construction européenne, André Diligent participa également à la première aventure électorale européenne en se faisant élire député européen de juin 1989 à juin 1984 sur la liste menée par Simone Veil.

Les mandats de parlementaire dans les années 1960, alors quadragénaire, ont placé André Diligent comme un homme incontournable du centrisme, représentant le Nord et son enracinement chrétien social. Il s’est beaucoup investi dans les instances politiques dirigeantes de la démocratie chrétienne, d’abord au sein du MRP (il fut membre du bureau national à partir de 1963), puis au sein du Centre démocrate de Jean Lecanuet (à partir de 1967, il fut vice-président du Centre démocrate en 1973, à une époque où les centristes étaient divisés entre partisans et opposants au soutien à Georges Pompidou), enfin, au sein du Centre des démocrates sociaux (CDS), dont il fut vice-président de 1976 à 1977, puis le très influent secrétaire général de 1977 à 1983. Il resta à l’UDF jusqu’à la fin de sa vie, toujours dans une position d’indépendance avec les gaullistes, si bien qu’il a trouvé en François Bayrou un ami politique de grand avenir pour reprendre ce combat de l’indépendance des centristes (notamment lors de la création de l’UMP).

Après les années 1950 de son implantation locale, les années 1960 de sa consolidation politique nationale, les années 1970 et 1980 furent pour André Diligent la période de sa plus grande influence, tant locale que nationale, qu’il a fait perdurer dans sa ville jusque dans les années 1990.

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En effet, si en mars 1977, André Diligent, candidat contre un élu socialiste (à la fin du mandat de Victor Provo), n’a pas réussi à le battre pour conquérir la mairie de Roubaix, alors que les socialistes étaient prisonniers de l’union de la gauche, donc, exclusivement avec les communistes et contre les centristes, il a réussi cependant à sa deuxième tentative, si bien qu’il fut élu maire de Roubaix le 6 mars 1983, fut réélu en mars 1989, et démissionna le 18 mai 1994 pour raison de santé. Il fit alors élire le 28 mai 1994 son premier adjoint (ancien directeur de cabinet entre 1983 et 1989), René Vandierendonck, à l’époque membre du CDS mais devenu ensuite socialiste pour sa réélection en mars 2001, et qui resta maire de Roubaix jusqu’au 22 mars 2012 (il fut en outre sénateur de septembre 2011 à septembre 2017). Roubaix (110 000 habitants en 1975, quatrième ville de la région), bénéficia de la passion d’agir d’André Diligent, très attentionné au bien-être de ses habitants.

Devenu dans les années 1980 l’influent sénateur-maire de Roubaix, il s’était déjà replié dans sa ville dès l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Localement, André Diligent fut également désigné (comme parlementaire) conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais de novembre 1973 à septembre 1974 (il fut battu aux sénatoriales), puis il mena la liste UDF aux élections régionales de mars 1986 qui a obtenu 14,2%, si bien qu’il retrouva un siège au conseil régional du Nord-Pas-de-Calais de mars 1986 à mars 1992.

Ses fonctions de secrétaire général du CDS avaient eu une grande importance durant le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, que les centristes soutenaient sans pour autant vouloir être "fondus" dans un parti giscardien (d’où la solution d’une confédération laissant une grande autonomie à ses composantes, ce qui donna l’UDF en 1978 à la veille des élections législatives).

Dans ses "Cahiers secrets de la Ve République", la journaliste Michèle Cotta a raconté sa rencontre avec André Diligent le 18 octobre 1977 à l’issue de la convention du PR (Parti républicain). Il n’était pas membre de ce parti qui fut créé par Valéry Giscard d’Estaing. Au contraire, il était membre du CDS, l’autre principale composante de la future UDF (en février 1978), et même son numéro deux (secrétaire général) derrière Jean Lecanuet (son président), et à l’époque, ce parti pesait peu : « De Gaulle m’a appris une chose : c’est au moment où les autres vous croient faibles qu’il faut crier le plus fort et faire preuve d’intransigeance ! ».

C’était pour dire à Michèle Cotta qu’il était favorable à Valéry Giscard d’Estaing mais tenait à son autonomie, en particulier parce que le CDS défendait des valeurs : « Il y a certes une très grande concordance entre les finalités du Président de la République et notre mouvement. Nous sommes en réalité très différents. Je vous donne un exemple : lorsque j’écoute Jean-Pierre Soisson [ministre et chef du PR] parler, j’entends un homme préoccupé uniquement du concret. Nous, nous mettons au contraire l’accent sur l’idéal. Nous croyons à certaines valeurs, même si on doit les appeler spirituelles. C’est pourquoi, dans cette majorité, nous sommes à part, parce que vigoureusement régionalistes, profondément européens, profondément sociaux. J’ajoute que nous avons une sensibilité écologique que n’ont pas nos partenaires giscardiens. (…) Nous sommes dans la majorité, c’est un mariage de raison. Dans ce mariage, nous apportons un supplément d’âme. ».

C’est intéressant d’entendre qu’un responsable politique de grande influence se sentait "écologique" il y a déjà quarante-deux ans ! Cela a étonné son interlocutrice Michèle Cotta à qui André Diligent donna quelques éléments : « Il me cite saint François d’Assise et ses petits oiseaux, et, plus près de nous, le mouvement du Sillon de Marc Sangnier, avant-guerre. » (Michèle Cotta). André Diligent lui rappela effectivement : « Il y a une véritable tradition écologique chez les chrétiens : la nature a été voulue par le Créateur. Elle doit donc être conservée et non dégradée. (…) Nous sommes les seuls à faire dans notre plate-forme [diffusée lors de la fondation du CDS en 1976] des propositions précises sur la défense de l’environnement, sur la culture biologique. Cherchez dans tous les autres textes de la majorité, vous verrez bien que nous sommes les seuls à aborder ce sujet qui laisse tout le monde politique de marbre. ».

André Diligent avait aussi confié à Michèle Cotta le même jour que le CDS portait toute sa confiance et ses espoirs en la personne du Premier Ministre Raymond Barre : « Il bénéficie chez nous d’un préjugé incontestablement favorable. Il nous apparaît comme étant un homme qui veut dire la vérité. Nous sommes actuellement très proches de lui. » (18 octobre 1977, propos rapportés par Michèle Cotta).

Toujours dans ses "Cahiers", Michèle Cotta évoqua aussi la présence d’André Diligent, en tant que représentant du CDS, aux nombreuses réunions du comité de liaison de la majorité, notamment celle qui avait eu lieu vers le 13 janvier 1978, en plein préparation des élections législatives, au siège du RPR, rue de Lille, en présence des autres dirigeants des partis de la majorité, Yves Guéna pour le RPR (Charles Pasqua était présent aussi), Roger Chinaud pour le PR et Bertrand Motte pour le CNI. Quelques jours avant la fondation de l’UDF (dont le sigle pouvait habilement rappeler la récemment défunte UDR gaulliste), les dirigeants du RPR étaient très contrariés par la décision des autres partis de la majorité de s’unifier pour présenter une candidature commune au premier tour des élections législatives de mars 1978 en compétition avec un candidat RPR, les deux candidats se rassemblant ensuite au second tour, le candidat ayant eu le plus de voix étant soutenu par celui qui aurait reçu le moins de voix. Le RPR aurait préféré que chaque parti de la future UDF présentât au premier tour chacun son candidat, ce qui aurait évidemment avantagé le candidat RPR. La stratégie giscardienne était alors claire : prendre le dessus sur le RPR au sein de la future majorité parlementaire.

André Diligent, parce qu’il ne transigeait pas sur les valeurs, n’a donc pas eu que des amis durant ses cinquante-quatre ans de vie politique, ce qui expliqua qu’entre plusieurs victoires électorales, il a eu aussi plusieurs échecs électoraux (un aux municipales, deux aux cantonales, deux aux sénatoriales, un aux législatives, entre autres), mais cela ne l’avait pas découragé à poursuivre son action militante.

Il est mort à Villeneuve-d’Ascq quelques mois après son échec aux élections sénatoriales, le 3 février 2002 à l’âge 82 ans. À quelques semaines près, il n’a connu ni la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002, ni la création de l’UMP qui allait faire fondre ce qui restait de l’ancien CDS (devenu Force démocrate en 1995 puis fondu dans l’UDF en 1998) dans un grand parti présidentiel qui resterait contrôlé en permanence par les gaullistes. Il aurait sans aucun doute apporté son soutien (à l’époque) à la candidature de François Bayrou car André Diligent voulait se battre sur ses propres valeurs et seule, l’autonomie du centre pouvait le permettre.

Quinze ans plus tard, il serait tentant d’imaginer la position d’André Diligent face à la candidature de l’extraterrestre Emmanuel Macron. Il l’aurait certainement soutenue comme l’ont fait François Bayrou mais aussi Jean Arthuis (notamment), s’éloignant ainsi des centristes restés encore alliés plus ou moins fermement avec LR (qui est un parti qui n’a plus grand-chose à voir avec le gaullisme). Mais il ne s’agit pas ici de faire parler les morts, qu’ils restent dans le repos mérité et qu’ils soient honorés. André Diligent était avant tout ce supplément d’âme qui manque peut-être de nos jours dans la classe politique. Merci à son action et à son exemple, que son souvenir demeure toujours vivant malgré les générations qui passent. Il n’y a pas de combat politique pertinent et utile sans idéal philosophique.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 mai 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Étienne Borne.
André Diligent.
Pierre Méhaignerie.
Bernard Stasi.
André Damien.
Les Rénovateurs.
Le CDS.
Jean Seitlinger.
Simone Veil.
Nicole Fontaine.
Henry Jean-Baptiste.
Loïc Bouvard.
Bernard Bosson.
Dominique Baudis.
Jacques Barrot.
Adrien Zeller.
Alain Poher.
Jean Lecanuet.
René Monory.
Raymond Barre.
Charles Choné.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.

_yartiDiligentAndre04



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190510-andre-diligent.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/andre-diligent-un-supplement-d-ame-214961

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/05/07/37317074.html




 

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