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13 juillet 2017 4 13 /07 /juillet /2017 03:38

« Françoise Giroud me l’avait décrite comme une sorte de déesse grecque, Minerve au port altier et aux yeux vert émeraude. Elle m’intimide beaucoup, mais c’est surtout sa façon de parler, simple, sans esbroufe, parfois sans construction, qui m’intéresse. Cette femme ne parle pas comme les autres leaders politiques. (…) Cette femme est rassurante. On me dit qu’elle a parfois mauvais caractère et que ses collaborateurs sont soumis à dure épreuve. » (Michèle Cotta, le 13 novembre 1974, à propos de Simone Veil dans ses "Cahiers secrets de la Ve République"). Première partie.



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L’ancienne ministre Simone Veil s’est éteinte il y a quelques jours, a même été honorée par la République aux Invalides, bientôt au Panthéon, et elle est née il y a exactement 90 ans ce jeudi 13 juillet 2017. Ceux qui rechignent à lire ou écouter louer cette grande dame le font surtout par esprit anticonformiste, plus que pour ce qu’elle a représenté réellement. Ce 90e anniversaire est donc l’occasion, pour moi, de revenir sur son parcours personnel et politique, fait tant d’une tragédie irréversible que d’une inébranlable foi en l’avenir.


1. Simone Veil et la Shoah

Ce fut l’expérience dramatique qui a influencé toute son existence. Le 30 mars 1944, au lendemain de son baccalauréat (elle n’a appris qu’elle était reçue qu’à la fin de la guerre), elle est sortie en ville le soir, contre toute prudence. Elle s’est fait arrêter par les SS avec le jeune homme qui l’accompagnait et qui a été relâché. Malheureusement, ce dernier fut suivi et le reste de la famille fut également arrêté. Après une étape au camp de Drancy le 13 avril 1944, les femmes se retrouvèrent à Auschwitz-Birkenau le soir du 15 avril 1944. Elle a soutenu qu’elle avait 18 ans pour éviter le four crématoire à l’arrivée. Quand sa sœur et elle furent libérées le 13 avril 1945, sa mère était morte épuisée quelques semaines plus tôt car il leur a fallu partir en janvier 1945 et marcher vers le camp de Bergen-Belsen. Son père et son frère avaient péri en Estonie, mais elle ne l’a su qu’en 1978 grâce aux recherches de Serge Klarsfeld.

La terreur sur Terre : « Seule Simone, protégée peut-être par sa beauté, avait eu le privilège de garder ses cheveux longs. Elle raconte les rires hystériques, les larmes, l’abjection de soi-même. On les avait déshabillées, tatouées. On leur avait donné des haillons et mises en rang. La chef du camp avait demandé si parmi ces femmes avilies, numérotées, se trouvaient des danseuses. Une jeune fille avait levé la main, et dit qu’elle était "petit rat à l’Opéra de Paris". "La chef lui a dit : danse !, se souvient Marceline [Loridan-Ivens]. Et elle a dansé, dans ses haillons, dans un silence de mort. Et nous avons pleuré". » ("Le Monde" du 22 juin 1993).

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Après être retournée à Auschwitz le 22 décembre 2004 avec cinq de ses petits-enfants, présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah (de 2001 à 2007), elle a refait le déplacement pour y célébrer le soixantième anniversaire de la libération du camp le 27 janvier 2005 : « Le cœur serré par l’émotion, c’est à vous tous, ici rassemblés, que je m’adresse. Il y a soixante ans, les barrières électrifiées d’Auschwitz-Birkenau tombaient, et le monde découvrait avec stupeur le plus grand charnier de tous les temps. Plus d’un million et demi d’être humains avaient été assassinés : le plus grand nombre d’entre eux gazés dès leur arrivée, simplement parce qu’ils étaient nés juifs. (…) Venus de tous les continents, croyants et non croyants, nous appartenons tous à la même planète, à la communauté des hommes. Nous devons être vigilants, et la défendre non seulement contre les forces de la nature qui la menacent, mais encore davantage contre la folie des hommes. Nous, les derniers survivants, nous avons le droit, et même le devoir, de vous mettre en garde et de vous demander que le "plus jamais ça" de nos camarades devienne réalité. ».

Ce fut très difficile, pour elle, de témoigner à la libération des camps : « Quand nous sommes revenus, nous nous sommes heurtées à l’incrédulité ou à une curiosité presque sadique. (…) On a peur que les gens ne soient pas assez attentifs, et peur de ne pas le supporter. On a raison, même maintenant, ils ne peuvent pas entendre. » ("Le Monde" du 22 juin 1993). Elle parla publiquement des camps et de la déportation de sa famille dans un documentaire télévisé diffusé sur TF1 le 22 septembre 1976.


2. Simone Veil et sa famille

Elle a perdu ses parents et son frère dans les camps d’extermination. À la fois épouse et mère, Simone Veil était très attachée à sa famille. Son mari Antoine, fils d’un industriel lorrain, qu’elle a rencontré en octobre 1945 comme condisciple à Science Po, puis qu’elle a épousé à 19 ans le 26 octobre 1946, a joué un rôle politique essentiel dans son action publique.

Antoine Veil, qui avait commencé sa carrière de haut fonctionnaire comme collaborateur parlementaire de l’ancien Ministre de la Justice démocrate-chrétien Pierre-Henri Teitgen, aurait rêvé d’être ministre mais il s’effaça derrière son épouse, car, selon une belle-fille : « Il est tellement orgueilleux d’elle… ».

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Malgré ses activités très soutenues, Simone Veil n’a jamais voulu rater un déjeuner familial le samedi : « Elle dit toujours qu’il faut laisser l’enfance aux enfants. Elle a une tendresse immense pour cette période de la vie. Peut-être parce qu’elle-même en a été dépossédée de façon brutale. ».


3. Simone Veil et la justice

Après une licence de droit et l’IEP Paris, Simone Veil a voulu devenir avocate mais Antoine avait beaucoup de réticence (dans le cadre d’un schéma sexiste de la famille). Finalement, elle est devenue magistrate. Elle fut reçue au concours de la magistrature en 1956 après deux ans de stage au parquet, et fut affectée à la direction de l’administration pénitentiaire. Elle profitait de déplacements pour ses vacances pour visiter les prisons qui étaient sur le chemin.

Le Ministre de la Justice Edmond Michelet lui demanda d’inspecter les prisons à Alger pendant la guerre d’Algérie. Elle a sauvé ainsi de nombreuses femmes prisonnières algériennes, qui avaient subi des viols et des tortures, et d’autres prisonniers, dont la condamnation à mort avait été "suspendue" par De Gaulle mais qui risquaient d’être assassinés par l’OAS, en les transférant en France.

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En 1964, le Ministre de la Justice Jean Foyer l’a nommée à la direction des affaires civiles, ce qui lui donnait un peu plus de temps personnel, et Simone Veil s’est occupée avec beaucoup d’enthousiasme et de rigueur d’adoption, d’exclus, etc. Jean Foyer, René Pleven et Georges Pompidou l’ont vite remarquée. Jean Foyer aurait voulu la nommer au Conseil d’État mais elle était trop jeune. En 1969, elle fut membre du cabinet du Ministre de la Justice René Pleven comme conseillère technique. En 1970, sur recommandation de Pierre Juillet que les époux Veil connaissaient depuis 1948, elle fut nommée secrétaire générale du Conseil supérieur de la magistrature, première femme nommée à ce poste très important dans la hiérarchie judiciaire. Parallèlement, elle représenta la chancellerie dans différents organismes dont l’ORTF en 1971.

Elle était si "connue" dans le tout-Paris au début des années 1970 que lorsque le magazine féminin "Marie-Claire", en février 1973, a voulu imaginer un gouvernement composé uniquement de femmes, on avait pensé à Simone Veil pour la mettre comme…Premier Ministre (avec des ministres comme Marie-France Garaud, Ménie Grégoire, Gilberte Beaux, etc.).


4. Simone Veil hors de l’esprit partisan

Après avoir voté pour Jean Lecanuet à l’élection présidentielle du 5 décembre 1965 et pour Jacques Chaban-Delmas du 5 mai 1974 (probablement François Mitterrand au second tour le 19 mai 1974), Simone Veil fut recommandée au nouveau Premier Ministre Jacques Chirac par Marie-France Garaud, pour occuper le Ministère de la Santé. Au départ, Valéry Giscard d’Estaing ne voulait pas d’elle et avait réservé le portefeuille à une élue lorraine proche de JJSS.

La célébrité de Simone Veil est donc venue principalement de sa nomination comme Ministre de la Santé, du 28 mai 1974 au 4 juillet 1979, par le Président Valéry Giscard d’Estaing. Elle aurait préféré le Ministère de la Justice et dès juin 1974, l’Élysée l’a chargée en plus d’une mission très sensible : faire adopter la loi qui autorise l’IVG (loi n°75-17 du 17 janvier 1975).

Lors de sa conférence de presse du 13 novembre 1974, elle résuma la philosophie de cette loi : « L’interruption volontaire de grossesse est un ultime recours. Ce n’est pas une règle morale, mais une solution plus humaine à celles qui vivent ce drame dans l’angoisse et la solitude. ». Quand elle l’a présentée devant les députés, le 26 novembre 1974, elle précisa : « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issues. Mais comment le tolérer sans qu’il perde ce caractère d’exception, sans que la société paraisse l’encourager ? Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme (…) : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. C’est pourquoi le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour le contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme. ».

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Elle a donc été naturellement le symbole d’un certain féminisme mais je pense que c’était avant tout le symbole d’un combat hors des clivages politiques traditionnels. À l’époque d’un raidissement des relations entre Est et Ouest, à l’extérieur, et du programme commun de la gauche à l’intérieur, qui empêchait les socialistes et le centre gauche de soutenir des initiatives de centre droit, ce fut un exploit de dépasser les clivages traditionnels : car la majorité parlementaire dominée par l’UDR était plutôt hostile à ce projet de loi et ce dernier n’a pu être adopté qu’avec le soutien des députés de l’opposition de gauche !

Au Ministère de la Santé, elle ne s’est pas contentée de la loi sur l’IVG : elle a fait progresser la lutte contre le tabagisme, a légiféré sur les dons d’organes, a réformé les études de médecine, a cherché à humaniser les hôpitaux, etc.

Dans le prochain article, j’évoquerai Simone Veil l’Européenne.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 juillet 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"La femme préférée des Français" par Annick Cojean et Agathe Logeart ("Le Monde" du 22 juin 1993).
Simone Veil, un destin français.
L’hommage de la République à Simone Veil.
Discours d’Emmanuel Macron en hommage à Simone Veil le 5 juillet 2017 aux Invalides (texte intégral).
Discours de Jean Veil et Pierre-François en hommage à leur mère Simone Veil le 5 juillet 2017 aux Invalides (texte intégral).
Simone Veil, une Européenne inclassable.
Simone Veil académicienne.
Discours de réception de Simone Veil à l’Académie française (18 mars 2010).
Discrimination : rien à changer.
Rapport du Comité Veil du 19 décembre 2008 (à télécharger).
Antoine Veil.
Bernard Stasi.
Bernard Stasi et Antoine Veil.
Denise Vernay.
Ne pas confondre avec Simone Weil.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170713-simone-veil.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/les-sept-vies-de-simone-veil-1-2-195018

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/07/13/35451561.html


 

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6 juillet 2017 4 06 /07 /juillet /2017 05:35

« C’est la France et l’Europe tout entière qui sont là témoignant de vos combats. Et au moment où vous nous quittez, je vous prie, Madame, de recevoir l’immense remerciement du peuple français à l’un de ses enfants tant aimés, dont l’exemple, lui, ne nous quittera pas. C’est pourquoi j’ai décidé, en accord avec la famille, que Simone Veil reposerait avec son époux au Panthéon. » (Emmanuel Macron, le 5 juillet 2017 aux Invalides, à Paris).


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Pierre-François Veil, le troisième fils de Simone Veil, a raconté avec émotion que le dernier mot de sa mère avant de mourir fut "merci" (« prononcé faiblement mais si distinctement, avant de retrouver papa pour toujours »). C’était bien normal qu’en réponse, les Français, par la voix de son premier représentant, l’ait remerciée à leur tour, pour avoir consacré sa vie à faire progresser la paix après tant de douleurs.

Après un début de polémique sur la panthéonisation, le Président Emmanuel Macron a su trouver le moyen d’apaiser tout le monde : il était hors de question de séparer dans la mort les époux Antoine et Simone Veil, tant ils étaient unis pendant soixante-sept ans. Antoine Veil a rencontré Simone Jacob en octobre 1945, juste après la guerre, ils se sont mariés quelques mois plus tard et jamais l’un ne pouvait "fonctionner" sans l’autre.

Le politique, l’intellectuel même, c’était Antoine Veil. Devant sa femme, ce qu’elle a fait, ce qu’elle est devenue aux yeux des Français, il avait à la fois de l’admiration mais aussi, sans doute, une petite amertume pour ne pas dire un peu de jalousie (le mot est sans doute trop fort), car c’était lui qui s’imaginait faire de la politique, c’était lui qui s’imaginait ministre après avoir côtoyé quelques cabinets. Il s’est effacé dès lors que Simone Veil avait été choisie ministre par Valéry Giscard d’Estaing.

Initiateur du Club Vauban qui est un réseau de centre gauche pour permettre le dialogue politique malgré le clivage gauche/droite (qui faisait "cohabiter" Bernard Stasi, Michel Rocard, etc.), Antoine Veil aurait pu être l’inspirateur d’Emmanuel Macron dans sa volonté de rassembler les Français et de droite et de gauche.

C’est donc sans doute juste qu’il soit, lui aussi, honoré au Panthéon, et pas seulement comme "mari de". D’ailleurs, quand les journalistes lui disaient : vous êtes le mari de Simone Veil, il rectifiait immédiatement : non, elle est la femme d’Antoine Veil. Il sera quand même le premier homme à entrer au Panthéon parce qu’il est le mari de sa femme.

Rappelons-nous qui était la première femme à être entrée au Panthéon : Sophie Berthelot, qui n’a pas laissé un souvenir impérissable pour la simple raison qu’elle était la femme du fameux chimiste Marcellin Berthelot et comme ils sont morts à quelques minutes d’intervalle le 18 mars 1907, et que Sophie Berthelot avait assisté son mari au cours de ses nombreux travaux de recherche, la République l’a donc aussi honorée « en hommage à sa vertu conjugale ».

Aristide Briand l’a ainsi saluée : « Madame Berthelot avait toutes les qualités rares qui permettent à une femme belle, gracieuse, douce, aimable et cultivée d’être associée aux préoccupations, aux rêves et aux travaux d’un homme de génie. Elle vécut avec Berthelot dans une communauté de sentiments et de pensées qui les groupa en un couple parfait où n’auraient tressailli qu’un même cœur et brillé qu’un seul esprit. ». Une parole qui pourrait aussi caractériser les époux Veil, même si la République a su être, bien plus tard, un peu moins "machiste" (la femme est belle, l’homme travaille) en honorant trois autres femmes, Marie Curie, accompagnée elle aussi de son mari Pierre Curie, Geneviève Anthonioz-De Gaulle et Germaine Tillion.

En attendant le Panthéon, la République a rendu un hommage national à Simone Veil ce mercredi 5 juillet 2017 à 10 heures dans la cour d’honneur des Invalides à Paris, en présence de la famille, du Président de la République Emmanuel Macron, du Premier Ministre Édouard Philippe, du Président du Sénat Gérard Larcher, du Président de l’Assemblée Nationale François de Rugy, des membres du gouvernement (dont Gérard Collomb), des anciens Présidents de la République Nicolas Sarkozy et François Hollande, des anciens Premiers Ministres Manuel Valls, Édith Cresson, Dominique de Villepin, Lionel Jospin, Bernard Cazeneuve, François Fillon, Jean-Pierre Raffarin et Alain Juppé, des Premiers Ministres européens Xavier Bettel (Luxembourg), Charles Michel (Belgique), Boïko Borissov (Bulgarie), de la maire de Paris Anne Hidalgo, de la présidente du conseil régional d’Île-de-France Valérie Pécresse, des anciens ministres Dominique Strauss-Kahn, Nathalie Kosciusko-Morizet, Rachida Dati, Ségolène Royal, Marisol Touraine, François Baroin, Robert Badinter, Jean-Louis Borloo, Michèle Alliot-Marie, Renaud Donnadieu de Vavres, Roselyne Bachelot, Arnaud Montebourg, et aussi des académiciens et d'autres personnalités comme Marceline Loridan-Ivens, Alain Delon, etc.

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Deux anciens Présidents de la République pour qui Simone Veil comptait beaucoup, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac, étaient absents en raison de leur santé (ils étaient absents aussi à l’hommage rendu à Helmut Kohl à Strasbourg le 1er juillet 2017). Jacques Chirac fut représenté par sa femme Bernadette et sa fille Claude. Marine Le Pen fut également absente…

Le cercueil recouvert d’un drapeau tricolore et porté par les gardes républicaines est arrivée dans la cour d’honneur à partir du péristyle de la cathédrale Saint-Louis des Invalides au son de la "Marche funèbre" de Chopin. Les deux fils de Simone Veil et le Président de la République ont ensuite prononcé des discours d’hommage, avant l’inhumation aux côtés d’Antoine Veil au cimetière du Montparnasse par le grand-rabbin Haïm Korsia. Bien qu’elle ne fût pas croyante, Simone Veil a voulu que le kaddish fût prononcé à cette occasion.

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Le discours des deux enfants de Simone Veil furent très émouvants et pleins de pudeur.

Jean Veil (69 ans), qui fut l’avocat de Jacques Chirac, de Dominique Strauss-Kahn et de Jérôme Cahuzac, et qui a présidé le club "Le Siècle" de 2014 à 2016, a rappelé ce qui a marqué à vie sa mère, Auschwitz : «  Avant l’âge de 10 ans, je connaissais le nom d’Auschwitz. ». Jean Veil a raconté qu’un jour, enfant, il était rentré de l’école, effondre en pleurs, en demandant à sa mère s’ils étaient des protestants. Il venait d’apprendre le massacre de la Saint-Barthélemy. Elle lui a dit : non, mais… et lui a raconté Auschwitz. Plusieurs fois, le fils lui a demandé pourquoi il n’avait pas de grands-parents et elle lui a répondu toujours avec plus de détails. Elle est d’ailleurs revenue sur les lieux de l’horreur pour montrer l’abominable à ses enfants, leur faire voir.

En reprenant les mots de son père, il a décrit sa mère ainsi : « Maman, ta beauté se doublait d’une extrême réserve de comportement (…). Tes yeux pers dans un visage éclairé reflétaient le vécu d’une tragédie indélébile. ».

Jean Veil a en effet expliqué que cette tragédie faisait qu’elle s’était éloignée de toute familiarité et de toute promiscuité, et son mari Antoine était même agacé quand, se promenant dans la rue, sa femme se faisait aborder par des passants admiratifs qui se permettaient de l’appeler "Simone".

Jean Veil a également rappelé le caractère très orageux de sa mère dont les colères étaient célèbres (comme celles de Philippe Séguin) : « Je te pardonne d’avoir versé sur ma tête l’eau de la carafe alors que nous étions à table, sous prétexte de propos que tu jugeais misogynes. ».

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Pierre-François Veil (63 ans), avocat aussi, a aussi rendu un émouvant hommage à sa mère : « Nous avions fini par te croire vraiment immortelle. Finalement, le temps est venu pour toi aussi de te retirer avec ton calme, ta douceur et ta politesse, presque sur la pointe des pieds. ». Et il a ajouté : « Cet hommage est ton ultime victoire sur les camps. ».

Immortelle, elle l’avait été effectivement par son élection à l’Académie française, qu’elle avait prise avec beaucoup d’humilité le 18 mars 2010 : « N’ayant moi-même aucune prétention littéraire, tout en considérant que la langue française demeure le pilier majeur de notre identité, je demeure surprise et émerveillée que vous m’ayez conviée à partager votre combat. ».

L'académicien Jean d’Ormesson lui avait donné l’explication de cet accueil : « Vous avez des convictions, mais elles ne sont jamais partisanes. Vous les défendez avec force. Mais vous êtes loyale envers vos adversaires, comme vous êtes loyale envers vos amis. Vous êtes un modèle d’indépendance. Plus d’une fois, vous trouvez le courage de vous opposer à ceux qui vous sont proches et de prendre, parce que vous pensez qu’ils n’ont pas toujours tort, le parti de ceux qui sont plus éloignés de vous. C’est aussi pour cette raison que les Français vous aiment. ». Une description très …macronienne de l’engagement politique.

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Revenons à l’hommage aux Invalides. Emmanuel Macron a pris ensuite la parole, lui dont c’était le premier hommage aux Invalides (on se souvient que François Hollande en a fait des dizaines et s’était transformé en une sorte de prêtre ennuyeux officiant pour les enterrements). Emmanuel Macron a eu des mots justes, lui aussi beaucoup de réserve, de subtilité (ne cherchant pas à faire de la récupération politique comme son prédécesseur direct).

Il a rappelé les tragédies qu’a vécues Simone Veil, et pas seulement à Auschwitz : « Jamais nous ne pourrons mesurer les souffrances, si profondes, si violentes, de celles qui brisent une âme, qu’il s’agisse de la noire expérience des camps de la mort où moururent sa mère bien-aimée Yvonne, son père André, son frère Jean : plus tard du décès accidentel de sa sœur Madeleine, compagne de déportation, et de son neveu Luc : de la mort trop précoce de son fils Claude-Nicolas ; enfin, de la disparition d’Antoine, si présent aujourd’hui dans nos pensées, dans notre cœur, Antoine l’indispensable, Antoine toujours bouillonnant d’idées et d’histoires, si gai et au fond si solide. ». Et il faut rajouter aussi sa sœur Denise.

Elle avait la marque de la grandeur : « À ce mystère d’existence, de caractère, à ce mystère qui défie la raison commune et nous inspire tant de respect et de fascination, nous donnons en France un nom, bien ancré dans notre génie national. Ce nom, c’est la grandeur. Cette grandeur est celle des combats qu’elle livra les uns après les autres, parfois les uns en même temps que les autres, car ce ne furent ni plus ni moins que les combats du siècle. ».

Parmi ces combats, l’Europe : « Un de ses proches m’a fait cette confidence : jamais il n’entendit Simone Veil prononcer sur l’Allemagne et les Allemands la moindre parole amère ou blessante. Elle aima l’Europe, elle la défendit toujours. Dans les moments où le pays pouvait douter, ou d’autres la critiquaient, elle était là. Parce qu’elle savait qu’au cœur de ce rêve européen, il y a avant tout ce rêve de paix et de liberté pour lequel elle s’est tant battue. ».

Emmanuel Macron n’a pas oublié la haine qu’elle pouvait (encore) inspirer, notamment des rangs de l’extrême droite : « Le salaire de son courage, ce fut souvent la haine venimeuse des uns, les injures exécrables des autres. De cela, elle fut blessée, mais jamais abattue. Elle tenait tête, car elle savait la solitude des pionniers, le sort cruel qu’on réserve à ceux qui bousculent l’ordre établi et dérangent l’assoupissement général. La victoire était à ce prix, car la victoire, en vérité, n’avait pas de prix. ».

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Et de se poser la question : « Mais d’où lui venait cette force ? (…) Je crois, pour ma part, que le secret s’en trouve dans son expérience si précoce et si radicale de l’arbitraire et du Mal. De cela, elle tira presque aussitôt une morale de vie inaltérable. La souffrance ne donne qu’un droit : celui de défendre le droit de l’autre. Tel était son absolu, né de sa douleur intime ineffaçable : aider, protéger l’autre, en particulier les plus faibles. (…) Elle eut souvent la dent dure avec les plus puissants. Mais elle fut toujours tendre avec les faibles. ».

Emmanuel Macron a aussi insisté sur la permanence de ses combats : « Les combats de Simone Veil ne sont pas des victoires acquises pour toujours, ce qui les a fait naître ressurgit sans cesse, ici ou ailleurs, aujourd’hui malheureusement dans trop d’endroits en Europe et au cœur de nos sociétés. Intolérance, sectarisme, haine fanatique ou doctrinaire, extrémisme avançant sous le masque d’un populisme débonnaire, compromissions de toutes sortes avec ce qui piétine notre humanité restent des braises ardentes prêtes à rallumer les pires embrasements. ».

Et enfin sur son humanité : « La détermination inexorable de Simone Veil à faire prévaloir en tout l’humain, est ici notre cap. Son humanité, du reste, n’était pas réservée à la sphère publique. Elle irriguait son intimité à l’égard de son époux, de ses fils, de ses petits-enfants  et arrière-petits-enfants. ».

La France des territoires n'a pas attendu sa mort pour honorer de son nom des dizaines d'écoles, de collèges, de lycées, d'hôpitaux, de facultés de médecine, de médiathèques, de rues, de boulevards, et même une promotion de l'ENA (2006).

On pourra toujours critiquer la vanité qu’un État a de vouloir absolument gratifier certains de ces citoyens par des honneurs très arbitraires, comme l’est le transfert au Panthéon, surtout décidé si rapidement, cette autre forme de béatification (honneurs aux Invalides) et de canonisation (panthéonisation). Mais s’il devait y avoir une personnalité contemporaine à honorer en France, ce serait bien elle. Merci à elle et à sa vigueur d’avoir su contribuer à maintenir ou à replacer la République français dans sa transcendance historique et philosophique.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juillet 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Simone Veil, un destin français.
L’hommage de la République à Simone Veil.
Discours d’Emmanuel Macron en hommage à Simone Veil le 5 juillet 2017 aux Invalides (texte intégral).
Discours de Jean Veil et Pierre-François en hommage à leur mère Simone Veil le 5 juillet 2017 aux Invalides (texte intégral).
Simone Veil, une Européenne inclassable.
Simone Veil académicienne.
Discours de réception de Simone Veil à l’Académie française (18 mars 2010).
Discrimination : rien à changer.
Rapport du Comité Veil du 19 décembre 2008 (à télécharger).
Antoine Veil.
Bernard Stasi.
Bernard Stasi et Antoine Veil.
Denise Vernay.
Ne pas confondre avec Simone Weil.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170705-simone-veil.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/simone-veil-entre-dans-la-legende-194830

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/07/06/35451538.html


 

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5 juillet 2017 3 05 /07 /juillet /2017 12:19

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Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170705-simone-veil.html


Discours du Président Emmanuel Macron en hommage à Simone Veil le 5 juillet 2017 aux Invalides à Paris

Cher Jean, cher Pierre-François, chers membres de la famille VEIL,

Messieurs les présidents,
Mesdames et messieurs les chefs de gouvernement,
Mesdames et messieurs en vos grades et qualités,

Votre nombre, vos qualités, votre présence, la présence de tant et tant de nos concitoyens qui sont là parmi nous, sont les témoignages vivants de l’importance de cet instant.

Au moment de rendre à Simone VEIL l’hommage de la nation, après les témoignages si puissants et poignants de ses deux fils, suspendons un instant le fil obligé des discours officiels et contemplons cette vie ? car elle ne cesse décidément de nous étonner.

Jamais nous n’en pourrons mesurer les souffrances ? si profondes, si violentes, de celles qui brisent une âme - qu’il s’agisse de la noire expérience des camps de la mort où moururent sa mère bien-aimée Yvonne, son père André, son frère Jean ; plus tard du décès accidentel de sa sœur Madeleine, compagne de déportation, et de son neveu Luc : de la mort trop précoce de son fils Claude-Nicolas ; enfin de la disparition d’Antoine, si présent aujourd'hui dans nos pensées, dans notre cœur, Antoine l’indispensable, Antoine toujours bouillonnant d’idées et d’histoires, si gai et au fond si solide.

Mais jamais non plus de cette vie nous pourrons peser exactement l’invincible ardeur, l’élan profond vers ce qui est juste et bien, et l’énergie inlassable à le faire triompher. Oui, cette vie de femme offre à notre regard des abîmes dont elle aurait dû ne pas revenir et des victoires éclatantes qu’aucune autre qu’elle n’aurait su remporter.

A ce mystère d’existence, de caractère, à ce mystère qui défie la raison commune et nous inspire tant de respect et de fascination, nous donnons en France un nom, bien ancré dans notre génie national. Ce nom c’est la grandeur. Cette grandeur est celle des combats qu’elle livra les uns après les autres, parfois les uns en même temps que les autres car ce ne furent ni plus ni moins que les combats du siècle.

Son engagement pour transférer en France sous statut de réfugiées politiques ces femmes qui subissaient dans les geôles françaises en Algérie le viol, la faim, les coups, fut d’une lucidité implacable, généreuse, qui aujourd'hui encore nous stupéfie. Sa bataille pour que cessent les conditions sordides et meurtrières dans lesquelles se déroulaient les avortements, mais aussi contre l’hypocrisie sociale qui les favorisaient fait partie pleinement de l’histoire de notre modernité.

Son combat pour l’Europe ne datait pas de son élection comme députée au Parlement européen, puis comme première Présidente de celui-ci. Il remontait plus loin, dans l’intimité même de son existence. Il datait de 1945. Les plaies de la déportation n’étaient pas refermées mais cela ne l’empêchait pas de vouloir renouer avec l’Allemagne.

Un de ses proches m’a fait cette confidence : jamais il n’entendit Simone VEIL prononcer sur l’Allemagne et les Allemands la moindre parole amère ou blessante. Elle aima l’Europe, elle la défendit toujours. Dans les moments où le pays pouvait douter, ou d’autres la critiquait, elle était là. Parce qu’elle savait qu’au cœur de ce rêve européen, il y avait avant tout ce rêve de paix et de liberté pour lequel elle s’est tant battue.

Elle ne fit pourtant pas de l’oubli et encore moins du pardon aux bourreaux la condition de cette réconciliation. Bien au contraire. Parce qu’elle tenait que la mémoire est là pour que l’inconcevable ne se reproduise pas, et non pour amoindrir l’horreur. Je vois ici, dans cette cour, tant et tant de compagnons de ses combats menés durant tant d’années alors que trop nombreux étaient ceux qui étaient prêts à ne rien dire. Comme présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, elle observa cette ligne d’une exigence totale. Ne rien céder à l’oubli, redonner corps à toute trace, redonner des visages et des noms et réconcilier.

D’autres combats – ils sont si nombreux – nous reviennent à l’esprit comme celui pour la ratification de la déclaration universelle des droits de l’homme à la tribune des Nations Unies, celui de la protection sociale, ses combats de ministre aux côtés de Valéry GISCARD D'ESTAING, Jacques CHIRAC, François MITTERRAND et Edouard BALLADUR, celui des droits de l’homme en Yougoslavie et partout, toujours, sa lutte pour les femmes, son engagement contre le racisme, contre l’antisémitisme. Les temps, hélas, lui fournirent bien des raisons de s’engager avec force.

Mais il y a plus encore. Ces combats, elle les mena bien souvent avant que la société et les mœurs ne les aient faits leurs, avant que la majorité ne les ait adoptés. Elle eut raison bien souvent avant l’opinion commune et souvent contre elle. Simone VEIL fut cet éclaireur de la République qui monte seul à l’assaut de Bastille réputées imprenables et qui, pourtant, les prend, pour ensuite nous les offrir en partage, à nous qui n’avions pas cru que cela serait possible, ou qui par indifférence parfois avions permis que le scandale prospère.

Aujourd’hui, la République s’enorgueillit d’avoir livré ces combats. Mais avons-nous toujours été justes avec cette Juste ? Le salaire de son courage, ce fut souvent la haine venimeuse des uns, les injures exécrables des autres. De cela elle fut blessée, mais jamais abattue. Elle tenait tête, car elle savait la solitude des pionniers, le sort cruel qu’on réserve à ceux qui bousculent l’ordre établi et dérangent l’assoupissement général. La victoire était à ce prix car la victoire, en vérité, n’avait pas de prix.

La liberté aussi était à ce prix et Simone VEIL l’avait résolument choisie. Elle sut se tenir aux marges, dans cette insoumission intraitable et vigilante qui, lorsqu’elle se met en action, obtient les plus belles conquêtes et change ce qui se croyait établi pour toujours. Mais d’où lui venait cette force, cette volonté toujours de se battre pour des causes justes ? Quelle fut cette boussole intérieure qui toujours lui indiquait le chemin vrai ? Comment se fait-il que jamais elle ne se trompa de combat ?

A cela, chacun apportera sa réponse selon ce qu’il eut à connaître d’elle. Je crois, pour ma part, que le secret s’en trouve dans son expérience si précoce et si radicale de l’arbitraire et du Mal.

De cela, elle tira presque aussitôt une morale de vie inaltérable. La souffrance ne donne qu’un droit : celui de défendre le droit de l’autre. Tel était son absolu, né de sa douleur intime ineffaçable : aider, protéger l’autre, en particulier les plus faibles.

Nous le savons elle eut souvent la dent dure avec les plus puissants. Mais elle fut toujours tendre avec les faibles. Elle ne défendit pas les femmes parce qu’elles étaient femmes, mais parce qu’elles étaient humiliées par la puissance des hommes.

Combien il reste à faire à cet égard comme à tant d’autres ! Comme nous avons encore besoin de cette capacité de colère et d’action qui jusqu’au bout l’animèrent !

Car, ne nous y trompons pas, les combats de Simone VEIL ne sont pas des victoires acquises pour toujours, ce qui les a fait naitre ressurgit sans cesse, ici ou ailleurs, aujourd’hui malheureusement dans trop d’endroits en Europe et au cœur de nos sociétés.

Intolérance, sectarisme, haine fanatique ou doctrinaire, extrémismes avançant sous le masque d’un populisme débonnaire, compromissions de toutes sortes avec ce qui piétine notre humanité restent des braises ardentes prêtes à rallumer les pires embrasements.

La détermination inexorable de Simone VEIL à faire prévaloir en tout l’humain, est ici notre cap.

Son humanité, du reste, n’était pas réservée à la sphère publique. Elle irriguait son intimité à l’égard de son époux, de ses fils, de ses petits-enfants et arrière-petits-enfants.

Aux lettres si nombreuses qu’elle recevait où des correspondants lointains exprimaient leur détresse ou leur solitude, elle répondait avec attention. Parfois, dit-on, cela irritait un peu Antoine. Elle employait pour cela une langue française de grande élégance que nourrissait sa vive passion pour la littérature française, ce goût inculqué dès l’enfance par son père. Il eût été si fier de voir sa fille accueillie à l’Académie Française.

Lorsqu’une vie se consacre à la justice, et singulièrement à la justice pour les plus faibles, les plus exposés, les plus humiliés ; lorsque cette vie est nourrie par une bienveillance sans partage à l’égard de cette humanité dont pourtant elle a vu la face la plus hideuse ; et lorsque cette vie choisit de se construire sous l’égide de la République, c’est la France qui en est grandie.

Vous avez, Madame, prodigué à notre vieille Nation des dons qui l’ont faite meilleure et plus belle. Vous avez jeté dans nos vies cette lumière qui était en vous et que rien ni personne n’a pu jamais vous ôter. Les Français l’ont su, l’ont compris. Votre grandeur fit la nôtre.

Aussi, ce n’est pas seulement l’hommage de la Nation qu’en ce jour endeuillé nous vous présentons. C’est la France et l’Europe tout entière qui sont là témoignant de vos combats.

Et au moment où vous nous quittez, je vous prie, Madame, de recevoir l’immense remerciement du peuple français à l’un de ses enfants tant aimés, dont l’exemple, lui, ne nous quittera jamais.

C’est pourquoi j’ai décidé, en accord avec sa famille, que Simone VEIL reposerait avec son époux au Panthéon.

Emmanuel Macron, à Paris le 5 juillet 2017

Source : elysee.fr

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20170705-discours-macron-veil.html



 

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 02:54

« Votre sourire nous manquera. » (Valéry Giscard d’Estaing, le 4 juillet 1979).


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Comme de nombreux compatriotes, j’ai ressenti beaucoup d’émotion en fin de matinée lorsque la nouvelle a été diffusée. Simone Veil s’est éteinte ce vendredi 30 juin 2017 à Paris. Elle allait atteindre ses 90 ans le 13 juillet prochain. Très affaiblie depuis quelques années, elle avait quitté la "scène publique" en 2013, année doublement terrible de la disparition de son mari Antoine Veil (le 12 avril 2013) et de sa sœur Denise (le 6 mars 2013).

Je suis surpris et ému par le concert de louanges de la classe politique, de toute la classe politique, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, pour cette dame exceptionnelle qui n’a jamais vraiment fait de la politique mais a toujours poussé ses valeurs à leur réalité politique. Je n’exclus pas l’hypocrisie pour une femme toujours très populaire dans le cœur des Français, mais c’est justement réservé aux personnes exceptionnelles, de vouloir s’en approprier une part, quelles qu’en soient les motivations, et chez Simone Veil, il y a eu tellement de facettes qu’elle peut en effet faire converger bien des trajectoires.

Elle était une femme pas très "commode", capable de grosses colères, et très impressionnante. Elle était très populaire, très aimée des Français, mais la classe politique la craignait ou la méprisait. C’était la "bête noire" des militants du FN, au même titre que Bernard Stasi (un de ses grands amis) ou encore (aujourd’hui), Nathalie Kosciusko-Morizet.

Parmi les personnalités politiques qui ont marqué son parcours, Valéry Giscard d’Estaing, bien sûr, qui voulait nommer au gouvernement en 1974 des femmes de la "société civile", plutôt jeunes, pour féminiser la vie politique particulièrement machiste à l’époque (d’autres femmes ont été nommées comme Monique Pelletier et Françoise Giroud), Jacques Chirac qui l’a toujours soutenue pour la loi sur l’IVG alors qu’il était réticent sur le sujet, Raymond Barre qui voyait en elle une femme forte sur les principes et sur les valeurs, comme lui, Michel Rocard, dont elle était une amie très proche, Édouard Balladur, qui a su la faire revenir au pouvoir en 1993 comme numéro deux du gouvernement (Ministre d’État), Nicolas Sarkozy, qui, malgré ses propos parfois extrémistes, a toujours su la faire rire, et enfin Jean d’Ormesson, qui l’a accueillie à l’Académie française, elle qui n’a jamais eu de prétention littéraire, mais c’était le cas aussi du commandant Cousteau et de bien d’autres, l’Académie française a toujours voulu coopter des personnalités riches en talents et en valeurs.

Revenons rapidement sur Nicolas Sarkozy car cela pouvait surprendre. Si Simone Veil a soutenu dès le premier tour de l’élection présidentielle du 22 avril 2007 la candidature de Nicolas Sarkozy, c’était à la fois par adhésion à la personnalité du candidat et par rejet de la candidature de François Bayrou qu’elle détestait depuis son échec électoral du 18 juin 1989. Elle s’en est expliqué le 8 mars 2007 : « Nicolas est gentil. Il peut être brutal dans son expression, mais les gens ont tort de douter de son humanité. C’est un ami fidèle. Pour moi, c’est important. Quand on choisit un Président, on a envie de quelqu’un qui ait ces qualités-là. Ce n’est pas toujours le cas. ». Lors de l’investiture de Nicolas Sarkozy le 16 mai 2007, elle fut invitée au Palais de l’Élysée et reçut les honneurs un peu comme Pierre Mendès France le 21 mai 1981, Pierre Mauroy le 15 mai 2012 ou encore Daniel Cordier le 14 mai 2017.

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J’ai eu la chance de rencontrer Simone Veil de temps en temps lors de rencontres "centristes". Je l’ai vue pour la première fois le 29 août 1988 à Loctudy, au sud de Quimper, dans le Finistère. Éric Azière, président des Jeunes démocrates sociaux, l’a accueillie en lui demandant de mener une liste centriste aux élections européennes du 18 juin 1989, juste après l’échec de Raymond Barre à l’élection présidentielle de 1988 et bien avant la "séquence" des Rénovateurs avec Philippe Séguin, Michel Noir, François Bayrou, Dominique Baudis, Bernard Bosson, François Fillon et six autres jeunes loups de l’opposition de l’époque. Elle mena la liste centriste, mais face à elle, il y a eu une liste menée par Valéry Giscard d’Estaing, Alain Juppé et François Léotard. Ce fut un échec pour elle, même si elle a pu faire élire quelques députés comme Jean-Louis Borloo, Adrien Zeller, Nicole Fontaine, Philippe Douste-Blazy et Jean-Louis Bourlanges. La dernière fois que je l’ai vue, c’était le 21 octobre 2012, à Paris, lors que la fondation de l’UDI. Elle était accompagnée de son mari Antoine et fut ovationnée très longtemps par la salle. C’était l’une de leurs dernières apparitions publiques.

Car Simone Veil, sans esprit partisan (à ma connaissance, elle n’a jamais été adhérente d’aucun parti), était très proche des centristes. Sur LCI le 30 juin 2017, Jean-Marie Cavada expliquait qu’elle était typiquement du centre droit avec une inspiration de centre gauche, en d’autres termes, elle était d’esprit "rhénan", libéral pour favoriser la prospérité économique mais social aussi redistribuer les richesses et assurer la solidarité avec les plus fragiles.

À l’origine, dans le couple, c’était le mari qui était le plus politique. Haut fonctionnaire, Antoine Veil avait créé le club Vauban qui était une émanation du centre gauche (essentiellement proche de Pierre Mendès France). Antoine Veil a finalement renoncé à toute vie politique dès lors que sa femme a été choisie par Valéry Giscard d’Estaing pour entrer au gouvernement.

Par l’entremise d’Antoine Veil, un cercle de très proches amis envisageait l’avenir politique avec les mêmes valeurs. Il y avait Simone Veil mais aussi Bernard Stasi, Robert Badinter, et surtout Michel Rocard qui était au pouvoir (à Matignon) de mai 1988 à mai 1991. Beaucoup de centristes ont été tentés de le rejoindre (certains ont même franchi le pas comme Bruno Durieux et Jean-Marie Rausch) mais c’était la création de l’UDC (l’Union du centre) comme groupe à l’Assemblée Nationale, indépendant de l’UDF et susceptible d’apporter une majorité d’idée aux gouvernements de Michel Rocard, l’un des moments forts de la recomposition voulue par ce think tank politique.

Je pense qu’il ne faut pas réduire Simone Veil à sa fameuse loi sur l’IVG. Ce n’était pas son véritable combat, c’était celui de Valéry Giscard d’Estaing même si elle l’a adopté avec enthousiasme et conviction pour plus de solidarité et d’humanité, entre femmes, entre les personnes. Comme Robert Badinter n’apprécie pas d’être réduit à l’abolition de la peine de mort, même si ce fut, pour lui, l’une de ses plus grandes fiertés. D’ailleurs, il ne faut pas imaginer Simone Veil faisant des surenchères dans le domaine sociétale. Au contraire, le 13 janvier 2013, Simone et Antoine Veil ont participé à la "Manif pour tous" à Paris.

Le combat de Simone Veil, c’était d’abord et avant tout l’Europe. La construction européenne pour la paix. La construction européenne pour la dignité humaine. Elle a fait partie des rescapés des camps d’extermination. Elle n’avait que 16 ans et arrivée à Auschwitz-Birkenau, elle aurait dû aller immédiatement dans un four crématoire si elle n’avait pas réussi à se faire passer pour une dame de plus de 18 ans. Elle en a réchappé, comme deux sœurs (dont une, plus tard, est morte jeune d’un accident de voiture), mais sa mère, son père et son frère ne sont jamais revenus des camps d’extermination. Simone Veil expliquait qu’elle était morte un peu là-bas, dans ces camps, elle y a laissé une partie de son âme, et l’autre partie, bien vivante, voulait vivre et propager cette vie et la paix, la dignité qui doivent l’accompagner.

Jean d’Ormesson raconta sa terrible adolescence le 18 mars 2010 : « Le 15 avril 1944, en pleine nuit, sous les cris des SS, les aboiements des chiens, les projecteurs aveuglants, vous débarquez sur la rampe d’accès du camp d’Auschwitz-Birkenau. Vous entrez en enfer. Vous avez 16 ans, de longs cheveux noirs, des yeux verts et vous êtes belle. (…) Vous vous retrouvez (…) dans ma bonne file (…). La nuit même de votre arrivée au camp, les kapos vous font mettre en rang et un numéro indélébile vous est tatoué sur le bras. Il remplace l’identité que vous avez perdue, chaque femme est enregistrée sous son seul numéro (…). Vous appartenez désormais, avec des millions d’autres, au monde anonyme des déportés. (…) Votre crime est d’être née dans la famille honorable et très digne qu’était la vôtre. Dans l’abîme où vous êtes tombées, dans ce cauchemar devenu réalité, il faut s’obstiner à survire. Survivre (…) est une tâche presque impossible. Le monstrueux prend des formes quotidiennes. À l’intérieur de l’industrie du massacre, les barèmes s’établissent (…). Dans ce monde de la terreur et de l’humiliation, fait pour détruire tout sentiment humain et dont le spectre ne cesse de hanter notre temps, la charité vit encore. ».

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Et de décrire aussi la libération des camps : « Les Anglais sont épouvantés du spectacle qu’ils découvrent dans les camps : des monceaux de cadavres empilés les uns sur les autres et que des squelettes vivants précipitent dans des fosses. Vous êtes accablée par la mort de votre mère et par la santé de votre sœur, qui n’a plus que la peau sur les os, qui est rongée de furoncles et qui, à son tour, a attrapé le typhus. (…) Votre famille est détruite. Vous entendez des gens s’étonner : "Tiens ! elles sont revenues ? C’est bien la preuve que ce n’était pas si terrible…". Le désespoir vous prend. En m’adressant à vous, Madame, en cette circonstance un peu solennelle, je pense avec émotion à tous ceux et à toutes celles qui ont connu l’horreur des camps de concentration et d’extermination. Leur souvenir à tous entre ici avec vous. Beaucoup ont péri comme votre père et votre mère. Ceux qui ont survécu ont éprouvé des souffrances que je me sens à peine le droit d’évoquer. (…) Il paraît, Madame, que vous avez un caractère très difficile. (…) Je pense bien. On ne sort pas de la Shoah avec le sourire aux lèvres. (…) Permettez-moi de vous le dire avec simplicité : pour quelqu’un qui a traversé vivante le feu de l’enfer et qui a été bien obligée de perdre beaucoup de ses illusions, vous me paraissez assez peu cynique, très tendre et même enjouée et très gaie. Ce qui vous a sauvé du désespoir, c’est le courage, l’intelligence, la force de caractère et d’âme. Et c’est l’amour : il succède à la haine.  » (18 mars 2010).

Avec son mari affecté à un consulat, Simone Veil a habité quelques années après la guerre …en Allemagne, à Stuttgart, ce qui montrait déjà la grande capacité de résilience malgré l’épreuve subie. Elle s’est étonnée de l’indifférence de son témoignage sur la Shoah et quelques décennies plus tard, elle avait protesté contre la première diffusion à la télévision du film "Le chagrin et la pitié" en 1971, qui est trop partial, selon elle.

Alors, Simone Veil fut un roc malgré la sensibilité naturelle qu’elle pouvait avoir. Quand, dans les années 1980, elle se faisait chahuter dans des meetings par des militants d’extrême droite, elle les nommait (devant eux) des "SS aux petits pieds" et leur a dit qu’elle a vaincu des bien plus barbares qu’eux ! Même dans la discussion parlementaire très âpre pour faire adopter la loi sur l’IVG, elle a eu à affronter un député (pourtant centriste) qui fut particulièrement odieux en comparant l’IVG à une pratique nazie (ce député, qui était très appréciable par ailleurs, ne connaissait pas l’adolescence de la ministre et quand il l’a apprise, il s’est confondu auprès d’elle en excuses sincères).

Elle aura marqué les femmes, bien sûr, pour cette loi qui lui a apporté la notoriété et surtout, la réputation de femme courageuse et endurante. Elle a quitté le gouvernement pour intégrer le nouveau Parlement Européen, l’une des grandes réformes de Valéry Giscard d’Estaing et du Chancelier allemand Helmut Schmidt, l’élection directement par les peuples européens des députés européens pour les représenter (avant, c’était une délégation de députés nationaux de chaque pays membre qui occupait cette fonction représentative). Et le symbole fut fort d’être élue la première Présidente du Parlement Européen démocratique.

Après son élection à l’Académie française le 20 novembre 2008 au fauteuil de Pierre Messmer, Maurice Schumann, Paul Claudel, Pierre Loti et Jean Racine, ce fut Jacques Chirac (ancien Président de la République) qui lui a remis au Sénat son épée où furent inscrits un numéro (78 651), son matricule à Auschwitz, et deux devises, la française : "liberté, égalité, fraternité" et l’européenne : "unis dans la diversité". Elle fut reçue à l’Académie par Jean d’Ormesson le 18 mars 2010 en présence de trois Présidents de la République (protecteurs de l’Académie), Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing. La République a su honorer l’une de ses enfants les plus honorables.

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Jamais une femme politique ne fut autant populaire aussi durablement pendant des décennies. Au milieu des années 1980, elle aurait pu très naturellement proposer sa candidature à l’élection présidentielle. Elle aurait certes chamboulé toutes les ambitions présidentielles …masculines déjà bien trop nombreuses, mais elle aurait eu des chances non négligeables d’être élue. Elle n’a jamais voulu tenter une telle aventure, parce qu’elle se disait que les Français n’étaient pas prêts à élire une femme Présidente de la République. Je pense que c’était une mauvaise raison, je pense plutôt qu’elle n’a jamais voulu se plier aux obligations d’un futur candidat à l’élection présidentielle, c’est-à-dire conquérir un grand parti de gouvernement et refuser toute nuance, toute subtilité, pour emporter les militants à sa cause et ensuite, avec leur aide, les électeurs.

D’ailleurs, elle n’avait pas d’implantation politique, elle n’est allée devant le suffrage (national) que trois fois, en juin 1979 (soutenue par Valéry Giscard d’Estaing), en juin 1984 (soutenue par Jacques Chirac) et en juin 1989 (seule avec les centristes). Seule, elle ne dépassait pas les 10%, en grande alliance, elle a pu atteindre 43%, un score très enviable aujourd’hui ?

Ce n’est pas peu dire que l’élection du Président Emmanuel Macron était l’un des rêves du couple Veil, celui de réunir le centre gauche et le centre droit dans un désir d’agir selon la raison et les valeurs et pas selon des idéologies et des dogmes, un horizon que n’a pas pu voir Antoine Veil, parti trop vite, et que Simone Veil a vu de très loin, parce que sa santé défaillante l’empêchait de s’intéresser à la vie politique de ces dernières années.

Je reviendrai certainement sur sa trajectoire politique hors du commun et au-delà de la grande émotion à la nouvelle de sa disparition, je suis très ému de m’apercevoir que Simone Veil fait consensus encore après sa mort. Que cette grande unité nationale qui entoure cette forte émotion nationale devant l’une des personnalités politiques les plus marquantes de ce dernier demi-siècle puisse encourager la nécessaire transformation de la classe politique qui s’opère depuis quelques semaines. Certains réclament déjà sa panthéonisation, mais laissons-la reposer en paix. Aux Invalides ce mercredi 5 juillet 2017 dans l’après-midi, ce sera toute la France qui viendra s’incliner devant Simone Veil. Mes sincères condoléances à la famille et aux proches.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 juin 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Simone Veil, une Européenne inclassable.
Simone Veil académicienne.
Discours de réception de Simone Veil à l’Académie française (18 mars 2010).
Discrimination : rien à changer.
Rapport du Comité Veil du 19 décembre 2008 (à télécharger).
Antoine Veil.
Bernard Stasi.
Bernard Stasi et Antoine Veil.
Denise Vernay.
Ne pas confondre avec Simone Weil.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170630-simone-veil.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/simone-veil-une-europeenne-194641

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/07/01/35435476.html


 

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26 juin 2017 1 26 /06 /juin /2017 05:43

« François Bayrou est un berger qui a trop longtemps vécu avec des moutons. » (Jean-Louis Bourlanges, "Le Monde" du 7 décembre 2009).


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Il ne sera resté que trente-cinq jours Ministre d’État, Ministre de la Justice, du Président Emmanuel Macron. François Bayrou n’a pas beaucoup de chance : il a attendu vingt ans pour capitaliser son indépendance politique, il a refusé de grands ministères, peut-être Matignon, entre 2002 et 2012, et au moment où ses idées, ses valeurs, ont conquis les plus hautes sphères de la République, au moment où il est parvenu, enfin, à créer un groupe MoDem avec 42 députés élus sous étiquette MoDem, sans alliance ni à droite ni à gauche (mais en alliance avec LREM), il doit quitter le pouvoir, à 66 ans.

Dans la famille centriste, François Bayrou a une caractéristique. Il agace souvent, il se met à dos beaucoup de monde, par sa démarche personnelle, par son aptitude à se retrouver seul politiquement, mais quand il parle, il y a un sentiment qui se dégage, la familiarité de sa voix, cette idée diffuse qu’il fait partie de la famille quand même, qu’on est dans du connu, dans l’entre-nous quand même. Une sorte d’oncle qui est un peu original, qui va dans des sentiers nouveaux, qui s’aventure dans du hors-piste.

Caliméro était d’abord considéré pour beaucoup comme un "loser". On parlait de la dégringolade de l’UDF qui avait atteint 215 députés en mars 1993, mais on oublie de rappeler que la création de l’UMP avait phagocyté quasiment tous les parlementaires de l’UDF et sans lui, il n’y aurait même plus eu d’UDF en 2002 ! Il avait obtenu près de 19% des voix le 22 avril 2007, mais il n’avait pas su les garder. Il avait tout perdu en quelques semaines, refusant toute alliance aux élections législatives. À l’époque (en juin 2007, il y a dix ans), il avait réussi à se faire réélire, ainsi que Jean Lassalle (qui l’a quitté après les élections régionales de décembre 2015, au point d’être lui-même candidat à l’élection présidentielle de 2017).

Le 13 mai 2008, dans des chroniques polémistes, le journaliste Bruno Roger-Petit, sous une plume anonyme, faisait ainsi parler François Mitterrand à propos du Béarnais : « En six mois, il a tout perdu. L’élection présidentielle, les élections législatives, son parti, ses élus, ses amis, ses fidélités… Il ne lui reste rien, hormis son parti croupion avec ce nom ridicule, le MoDem, Marielle de Sarnez, sa fidèle collaboratrice (autant dire un boulet qu’il s’est attaché au pied et qu’il va traîner longtemps), et sa persévérance. » ("François Mitterrand 2008, il revient" chez Ramsay).

Marielle de Sarnez, à 66 ans, n’a certainement jamais été un "boulet" pour François Bayrou. Au contraire, sans elle, il ne serait plus rien aujourd’hui. C’est grâce à cette indéfectible fidélité qu’il a su trouver les ressources pour durer dans un environnement politique très hostile et très isolé. Elle aussi, on lui a proposé des ponts d’or ministériels pour quitter François Bayrou. Les liens de la loyauté coûtent une fortune.

Sa fidélité est tellement solide que son destin politique s’est associé à celui du président du MoDem au point d’écourter son aventure ministérielle de la même manière : trente-cinq jours de Ministre déléguée (auprès de Jean-Yves Le Drian) chargée des Affaires européennes, l’un de ses projets clefs dans son engagement politique depuis le début des années 1970 et l’épopée giscardienne.

Voici ce que Marielle de Sarnez a déclaré le 24 juin 2017 pour exprimer sa tristesse d’avoir dû quitter le gouvernement : « Le 17 mai, j’ai été nommée au gouvernement et je l’ai accepté avec bonheur. Cette proposition m’avait été faite à deux reprises entre 2002 et 2007. Je l’avais refusée, ne me sentant pas en cohérence avec le projet présidentiel qui était alors incarné. Cette fois-ci, c’était différent. Je me sentais partie prenante de l’action à mener, si proche de l’inspiration qui guidait les pas du nouveau Président, reconnaissante de sa confiance, et heureuse d’agir à ses côtés pour réconcilier les Français avec l’idéal européen. Ces dernières semaines auraient dû être les plus belles de ma vie politique. Elles ont été les plus tristes. Pour (...) tous ceux qui n’avaient jamais imaginé (...) qu’un tel déferlement de malveillance puisse même exister. Je me suis sentie meurtrie, abîmée. (...) Et ces jours ont été bien tristes aussi pour François Bayrou. Toute une vie consacrée à élever toujours le débat, à croire au meilleur des hommes et au meilleur de la démocratie, fracassée d’un seul coup. Mais j’ai confiance. Cet incroyable emballement médiatique finira par laisser place au discernement. » (Facebook).

Finalement, Marielle de Sarnez, élue députée de Paris le 18 juin 2017, a choisi le 25 juin 2017 de ne pas présider le groupe MoDem à l’Assemblée Nationale alors que le 24 juin 2017, Richard Ferrand a été élu président du groupe des 308 députés LREM.

Eh oui, Monsieur Propre de la politique française a été victime d’un rafraîchissement judiciaire. François Bayrou a dû quitter Place Vendôme pour la même raison qu’il y est entré : pour des raisons de moralisation de la vie politique. Le Schtroumpf à lunettes centriste avait pourtant porté très haut cette exigence de la probité et de l’honnêteté en politique. Il avait définitivement renoncé à soutenir la candidature de François Fillon à partir du moment où ce dernier était "enlisé" dans les affaires fin janvier 2017. Quand il a rejoint la candidature d’Emmanuel Macron le 22 février 2017, il avait mis comme condition la mise en œuvre rapide d’une loi sur la moralisation de la vie politique (Emmanuel Macron lui a immédiatement dit "tope-là !").

Deux jours après sa nomination comme Garde des Sceaux, on apprenait qu’il serait convoqué le 10 janvier 2019 dans un procès pour lequel il était déjà mis en examen pour une obscure affaire de diffamation. Rien à voir avec la probité, mais déjà, cela ne faisait plus très sérieux d’imposer la règle de renvoyer les ministres mis en examen et que le Ministre de la Justice lui-même était déjà mis en examen. Pas plus sérieux, en tout cas, que de proclamer sur TF1 le 26 janvier 2017 que si l’on était mis en examen, naturellement on renoncerait à sa candidature à l’élection présidentielle, et que finalement, le 1er mars 2017, on déciderait malgré tout de s’obstiner à rester candidat, en dépit d’une mise en examen programmée.

Politiquement, ce n’est pas cette affaire de diffamation qui l’a handicapé, mais l’affaire dite des assistants parlementaires du MoDem au Parlement Européen, pour laquelle une enquête préliminaire a été ouverte le 22 mars 2017 (et rendue publique par "Le Parisien" du 30 mai 2017). Autant dire que, comme pour Richard Ferrand, comme pour le FN, François Bayrou a pris le même type de défense que François Fillon pendant la campagne présidentielle. Refusant de se dire "coupable" (la justice "tranchera", évidemment) et accusant ses détracteurs et ses accusateurs.

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J’aurais aimé entendre François Bayrou parler ainsi, comme lors de sa conférence de presse le 21 juin 2017, dans les locaux mêmes du MoDem, au 133 bis rue de l’Université, dans le 7e arrondissement de Paris, lorsque François Fillon se sentait injustement accusé par les médias et ses opposants politiques. À cette époque-là (pas si ancienne, quelques mois), François Bayrou faisait partie des accusateurs.

J’aurais toujours une petite fascination pour le responsable politique capable de sortir le très beau et délicieux mot "sycophante" que j’avais adoré apprendre lors de mes cours de grec il y a maintenant longtemps (à une époque où l’on n’interdisait pas aux collégiens de se cultiver et d’apprendre les langues anciennes). Sycophante, cela veut dire exactement "délateur de voleurs de figues", sens qu’on élargit un peu exagérément par délateur ou dénonciateur.

Certes, je l’ai trouvé exagérément maladroit en mettant sur le même plan les dénonciations sous le régime de Pétain et cette dénonciation politico-financière. Mais j’ai trouvé néanmoins que François Bayrou avait mis le doigt sur un élément majeur : comment peut-on chuter par de simples dénonciateurs qui ont un conflit d’intérêt dans l’affaire, puisque ceux qui ont dénoncé l’affaire qui le concerne sont soit en conflit direct avec son parti (judiciaire), soit des opposants politiques ? J’aurais aimé, je le répète, l’entendre dire cela il y a trois mois, avant l’élection présidentielle, à l’époque où François Fillon se sentait injustement accusé de manque de probité alors que, pour se distinguer, il avait axé sa campagne de la primaire LR sur la probité (contre Alain Juppé, ancien condamné, et Nicolas Sarkozy, mis en examen).

On ne peut pourtant pas douter de la bonne foi de François Bayrou, c’est sans doute cela sa tragédie personnelle. Déjà le 25 février 2012 à la Maison de la Chimie à Paris, lors de la précédente campagne présidentielle, François Bayrou avait proposé une loi de moralisation de la vie politique en imaginant de la soumettre au référendum en même temps que le premier tour des élections législatives consécutives. Un projet de loi qu’il a finalement présenté au cours de sa conférence de presse du 1er juin 2017 et qu’il a fait adopter au conseil des ministres du 14 juin 2017.

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Ce fut donc principalement cette motivation qui l’a encouragé à renoncer au gouvernement : « On devinait bien que le débat au parlement allait être détourné de son sens. Or c’est une loi à laquelle je tiens beaucoup, à laquelle j’ai beaucoup donné. Je donne plus de prix au but à atteindre qu’à mon rôle personnel. J’en ai donc tiré les conclusions. Je choisis la liberté de jugement et la liberté de parole. Je choisis de préserver la loi de moralisation. » (21 juin 2017).

Pourquoi a-t-il parlé de "liberté de parole" ? Parce qu’il a été épinglé par le responsable de l’investigation à Radio France qui avait dénoncé sa pression téléphonique (appel du 9 juin 2017), ce qui avait abouti à un "recadrage" du Premier Ministre Édouard Philippe invité de la matinale de France Info le 13 juin 2017, suivi d’une déclaration de François Bayrou à l’occasion d’un déplacement à Lens où il avait persisté et signé en se montrant incontrôlable : je parlerai si j’ai des choses à dire ! Une confusion des genres, entre le citoyen, le président du MoDem, le maire de Pau et le Ministre de la Justice, qu’il avait déjà entretenue lorsqu’il avait apporté son soutien à Marielle de Sarnez quelques jours auparavant, le 30 mai 2017 (son titre sur Twitter ayant changé, passant de Ministre de la Justice à maire de Pau !).

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Le lendemain, le 14 juin 2017, la plupart des journaux titraient donc sur le "couac Bayrou" et le "problème Bayrou", problème pour Emmanuel Macron. François Bayrou était alors décrit comme convaincu qu’il n’était pas un ministre comme les autres et que les règles de confidentialité, d’exemplarité et de solidarité ne devaient pas forcément s’appliquer à lui, comme s’il se considérait un ministre intouchable, en tant que faiseur de roi. La réalité, ce serait plutôt que François Bayrou commencerait à devenir encombrant pour Emmanuel Macron, d’autant plus qu’une large majorité des militants LREM étaient favorables à une "exfiltration" de François Bayrou du gouvernement (dans un sondage Elabe du 22 juin 2017, près de 70% des sondés auraient applaudi le départ de François Bayrou et de Marielle de Sarnez).

Résultat, ce fut la Ministre de la Défense Sylvie Goulard, LREM ex-MoDem (qui fut députée européenne du MoDem et donc également touchée par l’affaire) qui amorça le retrait de ses deux autres collègues du gouvernement, en annonçant le 20 juin 2017 qu’elle quittait le gouvernement pour se défendre de sa bonne foi, sans démentir les faits reprochés.

Le 21 juin 2017, François Bayrou a plaidé néanmoins son innocence : « Nous n’avons jamais eu d’emplois fictifs. Pour le prouver, j’ai une absolue confiance en la justice. Mon nom n’a jamais été cité dans cette enquête, et pour cause. Mais je n’ai aucun doute que j’étais, de ces dénonciations, la véritable cible, dans le but de décrédibiliser la personne qui portait la loi. Il y a un certain nombre de forces pour qui ce serait un obstacle. ». Pour lui, ce serait donc la théorie du complot qui dominerait, alors que la défense par la théorie de complot avait complètement discrédité François Fillon en mars dernier. La leçon n’a pas été comprise.

Enfin, François Bayrou a réaffirmé son soutien à Emmanuel Macron qui est, selon lui « à la hauteur de la fonction », ce qui s’est traduit le 21 juin 2017 par la nomination de deux nouveaux ministres du MoDem, Jacqueline Gourault (auprès de Gérard Collomb) et Geneviève Darrieussecq (auprès de Florence Parly) : « Nous serons porteurs de stabilité, des capteurs des mouvements et des attentes de notre société . (…) Je serai à côté du Président de la République pour l’aider et pour le soutenir, fidèle à une entente politique et personnelle à laquelle j’attache du prix. Au fond, cette décision est une décision pour servir. Servir une certaine idée désintéressée de la politique. » (21 juin 2017).

Face à l’attente de vingt ans entre son départ du Ministère de l’Éducation nationale (avec l’arrivée du gouvernement de Lionel Jospin) et sa nomination dans le premier gouvernement d’Édouard Philippe, François Bayrou a voulu "rassurer" les journalistes en disant qu’il ne mettrait certainement pas encore vingt ans de plus avant de retrouver un nouveau ministère, laissant entendre qu’il pourrait de nouveau se retrouver au sein du gouvernement lorsque la justice l’aura innocenté.

Mais dans ce cas, Emmanuel Macron en aurait-il alors encore vraiment envie, sinon besoin ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 juin 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Bayrou sycophanté.
François Bayrou, ex-futur Premier Ministre…
Édouard Macron II : bientôt la fin de l’indétermination quantique.
Les Langoliers.
La Ve République.
Loi de moralisation de la vie politique (1er juin 2017).
Emmanuel Macron et la fierté nouvelle d’être Français ?
Richard Ferrand, comme les autres ?
Édouard Macron : d’abord l’Europe !
François Bayrou se macronise.
Déclaration à la presse de François Bayrou le 22 février 2017 à Paris (texte intégral).
Réponse d’Emmanuel Macron à François Bayrou le 22 février 2017 (texte intégral).
Un billet plein d’amertume…
Emmanuel Macron est-il de gauche ?
Comptes à débours.
Bayrou et Delors, l’acte manqué (décembre 1994).
Résolution française.
Et si… ?
L’élection en début janvier 2017.
Un rude adversaire.
L'élu du 7 mai 2017 ?
Pataquès chez les centristes.
Chevalier du vivre ensemble.
Fais-moi peur !
Le vrai clivage.
Soutien à Alain Juppé.
Bayrou et Delors, l’acte manqué.
La clairvoyance de François Bayrou.
La proportionnelle aux législatives ?
Changement de paradigme.
Mathématiques militantes.
2017, tout est possible…
Bayrou et l'affaire Merah.
Le soldat Bayrou à sauver.
Pourquoi Bayrou ?
Bayrou a refusé des valises pleines de billets.
Moralisation de la vie politique (25 juin 2012).
Bayrou 2007.
L’homme de Gourette.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170621-bayrou.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/francois-bayrou-sycophante-194481

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/06/26/35418161.html


 

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16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 20:27

« J’aimais Bernard Bosson fraternellement. Un lien forgé dans le feu des combats, et dans les longues soirées de jeunesse. Nous sommes tristes. » (François Bayrou, le 16 mai 2017).



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Tous ceux qui ont connu la fougue, la jeunesse, le dynamisme, la convivialité et le sens du contact de l’ancien ministre centriste Bernard Bosson n’ont pu qu’avoir un pincement au cœur en apprenant sa mort à 69 ans, le samedi 13 mai 2017 dans la soirée, dans un hôpital à Lyon, à la suite d’une douloureuse maladie. Ses obsèques ont eu lieu très discrètement le 15 mai 2017 avant l’annonce publique de sa disparition.

Bernard Bosson était l’un des trois B de la "nouvelle génération" du centre en France à la fin des années 1980, avec Dominique Baudis et François Bayrou qui en est le dernier survivant. Ils avaient remplacé petit à petit une autre "bande des trois", Jacques Barrot, Bernard Stasi et Pierre Méhaignerie. Les deux premiers sont aussi partis récemment, tandis que Pierre Méhaignerie a pris sa retraite parlementaire en 2012 avec quelques regrets d’avoir rejoint l’UMP en 2002.

Bernard Bosson, avocat, n’était pas un énarque, mais il faisait partie de ces jeunes loups conquérants de l’opposition, opposition à François Mitterrand, trentenaires, pleins d’ambition et de conviction des années 1980. Et cette reconquête de l’électorat avait commencé par les grandes villes en mars 1983 : Bernard Bosson à Annecy, Dominique Baudis à Toulouse, Alain Carignon à Grenoble, Michel Noir à Lyon (seulement en 1989), Philippe Séguin à Épinal, etc. Une nouvelle génération qui s’est présentée aux élections européennes de juin 1984 (quand elle n’était pas déjà au Palais-Bourbon) puis aux élections législatives de mars 1986.

Bernard Bosson, comme Dominique Baudis du reste, a été le "fils de son père", à savoir Charles Bosson (1908-2001), ancien parlementaire (1946 à 1948 et 1958 à 1986) et ancien maire d’Annecy (1954 à 1975). Dès 1986, il est entré au gouvernement et fut au sommet de son influence nationale lorsqu’un autre Édouard était Premier Ministre, Édouard Balladur.

La carrière politique de Bernard Bosson était assez brillante mais il lui manquait d’être un véritable leader du centre en France, qu’il a tenté de devenir en décembre 1994. Son échec au sein du CDS, celui d’Édouard Balladur à l’élection présidentielle de 1995, son propre échec aux élections législatives de juin 2007 (battu par l’actuel député LR Lionel Tardy) ont réduit à peu de chose l’investissement d’une douzaine d’années de suractivité dans les instances nationales de la droite et du centre.

Sa ville d’Annecy (où il est né le 25 février 1948) fut l’une de ses joies d’élu dans l’action : conseiller municipal dès le 13 mars 1977, il fut maire d’Annecy du 14 mars 1983 au 5 janvier 2007 (il resta au conseil municipal jusqu’à sa mort), conseiller général d’Annecy centre du 18 mars 1979 au 7 octobre 1988, conseiller régional de Rhône-Alpes du 17 mars 1986 au 6 avril 1992 et député de Haute-Savoie du 16 mars 1986 au 19 juin 2007 (sauf pendant les périodes ministérielles).

Il a eu très rapidement des responsabilités nationales : il fut nommé à 38 ans membre du gouvernement de Jacques Chirac, lors de la première cohabitation, d’abord aux Collectivités locales du 20 mars 1986 au 19 août 1986 (auprès de Charles Pasqua), puis aux Affaires européennes du 19 août 1986 au 10 mai 1988. Il retourna au gouvernement lors de la deuxième cohabitation, avec Édouard Balladur, au poste stratégique de Ministre de l’Équipement, des Transports et du Tourisme du 30 mars 1993 au 11 mai 1995.

Soucieux de la compétitivité des grandes entreprises françaises, il déclara par exemple le 27 octobre 1993, à l’Assemblée Nationale, alors que la compagnie Air France était en grande difficulté financière : « Ne rien faire pour Air France serait, demain comme hier, condamner à terme cette compagnie. N’ayez aucune illusion : il n’y aura pas de place, dans l’Europe du XXIe siècle, pour toutes les compagnies nationales existantes. Or, tout le monde voit aujourd’hui quels sont les pavillons qui gagnent de l’argent : British Airways qui se redresse à une vitesse accélérée ou Lufthansa. Le problème est de savoir si les 50 000 salariés du groupe auront ou non un emploi demain et si notre pavillon continuera de voler ou non. ».

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J’ai eu la chance d’avoir rencontré Bernard Bosson à de nombreuses reprises au début de ces années 1990 par la proximité régionale, à Annecy ou à Lyon, et aussi dans des rencontres nationales. Je m’arrêterai ici à son parcours politique national.

Bernard Bosson fut rapidement apprécié par Charles Pasqua, Ministre de l’Intérieur et son ministre de tutelle en 1986, ce qui a conduit à une promotion rapide au rang de ministre délégué chargé d’un sujet qui ne pouvait que lui tenir à cœur, les Affaires européennes.

Partisan passionné de la construction européenne, Bernard Bosson avait beaucoup réfléchi sur l’avenir de l’Europe juste après la chute du mur de Berlin. Il convenait de la nécessité d’intégrer tous les pays d’Europe centrale et orientale mais avait souhaité une profonde réforme des institutions européennes avant l’élargissement car il voyait le risque de paralysie. Il réfléchissait également à la manière d’engager de nouvelles politiques communes, après l’adoption de l’euro par référendum, en imaginant une Europe par cercles concentriques, où chaque État membre déciderait de son niveau d’implication collective. En ce sens, il avait une vision très forte de l’Europe. Cela associé à la volonté de décentralisation étaient les deux sujets par excellence des centristes français.

C’est pour cette raison qu’il avait vocation à incarner ce centre si difficile à appréhender. Emmanuel Macron est en train peut-être de réaliser une véritable recomposition du paysage politique. Parce qu’il est élu, il a déjà en partie réussi. L’avenir dira ce qu’il en restera. Mais les velléités de recomposition politiques ne datent pas d’Emmanuel Macron. Elles datent déjà de Valéry Giscard d’Estaing en mars 1978, qui aurait souhaité une majorité UDF-PS pour s’affranchir des tirs à l’artillerie lourde des bataillons de RPR à l’Assemblée Nationale, mais le PS ne pouvait succomber aux sirènes giscardiennes en raison de la politique d’union de la gauche PS-PCF voulue par François Mitterrand. Michel Rocard aurait été probablement beaucoup plus favorable à cette réunion des modérés au sein d’un même gouvernement.

Une nouvelle tentative de recomposition fut initiée au printemps 1989, après les élections municipales de mars 1989 et dans l’optique des élections européennes de juin 1989. C’étaient les douze Rénovateurs. Bernard Bosson en faisait partie. Douze jeunes députés, six de l’UDF, six du RPR, à l’initiative de Michel Noir, Philippe Séguin, François Bayrou et Dominique Baudis, voulaient casser le clivage entre Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. Mais les ambitions individuelles et les visions des uns et des autres n’étaient pas homogènes et l’initiative n’a pas été poursuivie au-delà de l’unique grand rassemblement à Lyon le 24 juin 1989. L’enjeu, c’était, après l’échec de Raymond Barre et de Jacques Chirac en 1988, de promouvoir un profond renouvellement de l’opposition (le refrain d’Emmanuel Macron : nouveaux visages et nouveaux usages). Il n’a pas eu lieu, faute de combattant, et parce que ceux qui dirigeaient le RPR, Alain Juppé (secrétaire général) et Nicolas Sarkozy (secrétaire général adjoint) préféraient miser sur le contrôle de l’appareil du RPR.

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Je me souviens qu’en début avril 1989 à Narbonne, chacun des "3 B" (Bayrou, Baudis, Bosson) avait fait part de sa vision de l’organisation future de l’opposition de l’époque. Bernard Bosson, qui chuintait un peu comme un giscardien, était alors favorable à une formation unique de l’opposition favorable à la décentralisation et à la construction européenne. C’était avant le Traité de Maastricht et à un moment où Jacques Chirac hésitait encore sur sa vision de l’Europe.

La révolution de salon des rénovateurs a accouché d’une souris en juin 1989 : une liste autonome soutenue par les seuls centristes et menée par Simone Veil (dans la liste, éligible, un certain Jean-Louis Borloo), qui s’est retrouvée face à une liste menée par Valéry Giscard d’Estaing et Alain Juppé, ce qui n’avait pas beaucoup de sens politique. L’échec de Simone Veil (8,4% alors que cinq ans auparavant, elle avait réuni 43,0%) a été le point de départ d’une détestation de l’ancienne et future ministre contre François Bayrou qui avait dirigé sa campagne.

Dès lors, chaque "rénovateur" a repris sa liberté : Michel Noir et Alain Carignon se sont carbonisés avec les affaires judiciaires, Charles Millon s’est enferré dans une alliance avec l’extrême droite en Rhône-Alpes, François Fillon, le plus jeune et le plus prudent, a savamment progressé jusqu’à devenir l'un des Premiers Ministres les plus longs de la République et même à se retrouver aux portes de l’Élysée cette année. Philippe de Villiers a pris très vite son indépendance pour s’opposer à la construction européenne. Philippe Séguin fut le mal aimé de Jacques Chirac et s’est lui aussi, par manque de composition, brûlé les ailes jusqu’à renoncer à diriger le RPR, ou à prendre la tête des municipales à Paris. Étienne Pinte n’est pas sorti de son anonymat, François d’Aubert a intégré quelques ministères, Michel Barnier a poursuivi une prudente carrière ministérielle et européenne. Dominique Baudis et Bernard Bosson ont cherché à conquérir l’appareil du CDS. François Bayrou, lui, s’est investi auprès de Valéry Giscard d’Estaing en devenant secrétaire général de l’UDF, confédération centriste qu’a présidée l’ancien Président de 1988 à 1995.

Au début des années 1990, il était convenu par les centristes qu’il fallait renouveler la direction et impliquer les "jeunes quadra" (ils n’étaient plus trentenaires). Cela devait avoir lieu au congrès d’Angoulême en octobre 1991. Pierre Méhaignerie, le président du CDS (depuis 1982), qui avait remarquablement négocié les investitures UDF-RPR aux élections législatives (à l’époque, entre 1988 et 1993, l’UDF faisait jeu égal avec le RPR au Parlement), avait finalement obtenu un sursis, et comme on ne "tuait" personne dans la famille démocrate-chrétienne, la direction ne fut renouvelée qu’à moitié : Dominique Baudis, très populaire, au lieu de conquérir la présidence, devenait un "président exécutif" sans beaucoup de force, laissant à Pierre Méhaignerie la présidence (qu’il cumulait avec la présidence du groupe centriste à l’Assemblée Nationale), et Bernard Bosson a pris le secrétariat général à Jacques Barrot. Il n’y a eu aucune bataille interne, comme cela avait été le cas en 1982 dans la lutte entre Bernard Stasi et Pierre Méhaignerie pour la succession de Jean Lecanuet. La bataille interne a été reportée à avril 1994, à Rouen, puis, pour ne pas perturber la campagne des élections européennes de juin 1994 (Dominique Baudis était la tête de liste UDF-RPR), encore reportée à décembre 1994 à Vincennes.

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Pendant ce temps, Bernard Bosson, en manager fébrile, s’était entièrement investi dans les fédérations départementales et était de ceux qui connaissaient le mieux la réalité humaine de ce parti. Cela ne faisait aucun doute qu’il se présenterait à la présidence du CDS et qu’il y serait élu haut la main, avec ou sans concurrent.

C’était sans compter sur l’ambition d’un autre. En été 1994, la situation présidentielle était assez claire : l’UDF n’aurait aucun candidat crédible à l’élection présidentielle de 1995 et s’était déjà jeté à fonds perdus derrière la candidature d’Édouard Balladur, Premier Ministre très populaire, tandis que Jacques Chirac, abandonné même par ses plus proches au RPR, montrait sa détermination à être lui aussi candidat.

Parmi les plus balladuriens des centristes se trouvait Bernard Bosson, ministre clef, qui considérait qu’Édouard Balladur était beaucoup plus européen que Jacques Chirac et qu’il fallait gagner avec lui plutôt que se compter au premier tour. Mais d’autres considéraient qu’il ne fallait absolument pas renouveler cette vacuité de candidature centriste de 1995 : il fallait donc préparer un véritable candidat sur le long terme.

François Bayrou, lui aussi, était balladurien, mais un peu plus prudent. Il décida, lui aussi, de postuler pour la présidence du CDS et grâce à un travail systématique au sein des fédérations, il a finalement réussi à se faire élire président du CDS en décembre 1994, le même jour que la renonciation de Jacques Delors. L’ambition de François Bayrou ne s’est pas arrêtée au CDS : il fut ensuite président de l’UDF avec l’aide de François Léotard (contre Alain Madelin) et son seul but était déjà l’élection présidentielle…. suivante.

Revenons à Jacques Delors, justement, car il avait le profil quasi-identique d’Emmanuel Macron. Très aimé des centristes (de droite) pour sa foi en l’Europe et son réalisme économique, il l’était beaucoup moins de ses amis socialistes de l’aile gauche. Jacques Delors, qui avait 69 ans, jouissait d’une popularité très élevée, au point même de dépasser parfois Édouard Balladur dans les intentions de vote. Le projet politique de Jacques Delors aurait été de réunir le centre gauche et le centre droit, exactement cette politique de La République En Marche. Mais Jacques Delors n’était pas un rigolus comme Emmanuel Macron, il était un tristus, et il ne concevait pas qu’une telle initiative puisse aboutir au succès, ne comprenant pas la logique institutionnelle qui veut qu’une majorité parlementaire se clive selon l’élection présidentielle.

Interrogé par la journaliste Michèle Cotta, qui ne comprenait pas son balladurisme, Bernard Bosson lui a expliqué le 12 octobre 1994 ceci : « Soyons clairs. Je suis un ami de Delors, sans doute le plus proche qu’il ait au CDS. Mais il est candidat de l’autre camp. Je ne suis pas de ceux qui choisiront l’autre camp. Donc, je serai son adversaire, derrière Balladur si Balladur est candidat. ».

Michèle Cotta avait aussi interrogé le même jour Jacques Barrot sur ce sujet, et voici ce qu’elle a retenu de la conversation : « Et si Delors gagne ? "On verra bien. Ce sera une nouvelle cohabitation". Il [Jacques Barrot] songe déjà que, de toute façon, si Delors est élu, il sera possible, pour les centristes, de se rattraper aux branches, avec l’un d’eux, si besoin est, à Matignon. "L’atout véritable de Delors, aux yeux des centristes, me dit-il encore, c’est véritablement l’Europe et sa proximité avec Helmut Kohl. Pour les centristes, la chrétienté et l’Europe, oui, ce sont bien des cartes maîtresses". Si j’ai bien compris, les centristes voteront Balladur au premier tour, et ils espéreront en la victoire de Delors. Je crains fort que, pour Jacques Delors, cet engagement-là ne soit pas suffisant. » (12 octobre 1994).

Bien plus tard, François Bayrou, qui avait la même position, a admis regretter de ne pas avoir saisi l’occasion de cette petite fenêtre de recomposition politique.

Je finis cet hommage par une anecdote décrite encore par Michèle Cotta lors d’un conseil des ministres, le jour anniversaire de François Mitterrand qui le présidait, le 26 octobre 1994. L’automne 1994 était très difficile pour le Président, sa maladie le faisait beaucoup souffrir et René Monory, Président du Sénat, avait même déjà pris ses  dispositions pour assurer l’intérim. François Mitterrand a eu un malaise en pleine séance : « Alain Lamassoure, qui remplaçait Juppé, en déplacement, faisait une interminable communication sur la politique internationale. Tout à son sujet, il est le seul à n’avoir rien vu. Michel Barnier m’a raconté que Mitterrand, comme transpercé par la douleur, s’est replié sur lui-même, le souffle coupé. Puis il a sorti de sa poche un cachet qu’il a mis dans sa bouche sans dire un mot. Mais il a eu alors un second malaise : Bernard Bosson qui présentait à son tour une communication, l’a achevée en deux minutes. Au bout de quelques minutes supplémentaires au cours desquelles l’assistance est restée littéralement pétrifiée, Mitterrand est sorti de sa prostration. (…) Pasqua l’a réconforté de quelques mots. Le conseil a alors repris, les ministres achevant à vive, très vive allure leurs travaux. Tout le monde en est sorti bouleversé. ».

Bernard Bosson avait refusé la voie de François Bayrou du centre autonome mais solitaire en 2002 en appelant à voter Jacques Chirac. En 2007, il a soutenu la candidature de François Bayrou au premier tour mais a regretté l’attitude de ce dernier pour le second tour. Il s’est présenté aux législatives sous l’étiquette du Nouveau centre mais a été battu par un candidat divers droite, Lionel Tardy, devenu UMP puis LR, qui était soutenu par son ancien suppléant en 1993 devenu sénateur, Pierre Hérisson. En été 2011, voyant la tournure très droitière du quinquennat de Nicolas Sarkozy, il s’est engagé, pour la campagne présidentielle de 2012, derrière François Bayrou (comme Philippe Douste-Blazy). Comme une sorte de retour au bercail centriste.

Bernard Bosson s’est éclipsé en plein milieu d’une recomposition centriste très incertaine mais en cours de réalisation. Son engagement manquait déjà, l’homme manquera encore plus. Pensée émue à ses proches.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 mai 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Bernard Bosson.
Les Rénovateurs de 1989.
Le CDS.
François Bayrou.
Bernard Stasi.
Jacques Barrot.
Dominique Baudis.
Jean Lecanuet.
René Monory.
Simone Veil.
Valéry Giscard d’Estaing.
François Mitterrand.
Jacques Chirac.
Édouard Balladur.
Charles Pasqua.
Emmanuel Macron.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170513-bernard-bosson.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/bernard-bosson-figure-exaltee-du-193237

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/05/16/35294385.html



 

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16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 13:00

Je viens d'apprendre avec beaucoup d'émotion et de tristesse la mort de Bernard Bosson, qui fut longtemps député-maire d'Annecy, centriste (secrétaire général du CDS entre 1991 et 1994) et ministre de 1986 à 1988 et de 1993 à 1995. J'avais eu l'honneur de l'avoir côtoyé souvent dans les années 1990 pour des raisons de proximité régionales (et nationales). Il est mort d'une longue maladie à Lyon le 13 mai 2017 et a été inhumé le 15 mai 2017 à Annecy dans la plus grande discrétion. Qu'il repose en paix.

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170513-bernard-bosson.html

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20170516-bernard-bosson.html
 

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24 janvier 2017 2 24 /01 /janvier /2017 06:13

« À la fois diplomate et baroudeur, ministre et marin, militaire et romancier, émissaire secret et négociateur habile, homme public flamboyant et ardent Européen, mémorialiste et grand officier de la Légion d’honneur, Jean-François Deniau a tout fait, il a vécu plus que les sept vies qu’il se donnait. » (Pierre-Jean Rémy, le 25 janvier 2007 à Paris). Sur Jean-François Deniau, première partie.


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En 1994, Jean-François Deniau avait publié chez Plon le premier tome de son autobiographie "Mémoire de sept vies". Il venait d’être élu à l’Académie française et a écrit près d’une trentaine de livres. Sept vies, et peut-être même plus, d’après son collègue diplomate écrivain Pierre-Jean Rémy, car son existence, à l’évidence, fut d’une richesse exceptionnelle, un peu touche-à-tout. J’en évoquerai sept angles, pas forcément ceux qu’il avait proposés. Il est mort à Paris il y a exactement dix ans, le 24 janvier 2007, à l’âge de 78 ans, d’une vilaine maladie. Une existence tellement diversifiée pour ce haut fonctionnaire, diplomate, homme politique, écrivain, conteur, académicien, passionné de voile, qu’en 2015, la douane française a donné son nom à l’un de ses patrouilleurs.

Fils d’un polytechnicien, petit frère d’un polytechnicien, député, ministre, Jean-François Deniau est né le 31 octobre 1928 à Paris. Il fut très tôt orphelin de père et avec sa mère, il avait appris la liberté et la responsabilité : sa mère ne lui a jamais donné aucun ordre mais il devait assumer tous ses choix. Après de brillantes études de sociologie, d’ethnologie et d’économie politique, il fut diplômé de Science Po Paris et docteur en droit. Il fut trop jeune pour la Résistance mais s’engagea en Indochine en 1949 où il a rejoint son frère Xavier Deniau.

Ce fut dans ces conditions difficiles qu’il prépara le concours de l’ENA (il passa seul l’écrit du concours d’entrée à l’ENA à Saigon en pleine nuit, en même temps que les candidats de la Métropole) et y fut admis en 1950. Il passa son stage d’étudiant dans la prestigieuse ambassade de France en Allemagne, à Bonn et fut accueilli par des personnalités éminentes qui sont devenues ses amis : le très réputé ambassadeur André François-Poncet, Alain Peyrefitte et Claude Cheysson. Il y rencontra aussi Louis de Guiringaud, Jean Sauvagnargues, Jean François-Poncet (le fils d’André) et Jean d’Ormesson (les trois premiers furent nommés par la suite Ministre des Affaires étrangères). Au lieu des trois à six mois habituels, Jean-François Deniau a demandé à rester un an pour son stage, afin de parfaire sa langue allemande.

Un jour, Jean-François Deniau est entré dans le bureau de son patron à Bonn, André François-Poncet, qui était en train d’essayer son costume d’académicien. Il venait d’être élu à l’Académie française le 15 mai 1952 et il a confié à son stagiaire qu’il devait préparer le discours le plus difficile de sa carrière, pour sa réception prévue le 22 janvier 1953 : la coutume voulait que le nouveau reçu fasse l’éloge de son prédécesseur, or celui-ci, élu le 20 juin 1929 mais radié de la noble assemblée en 1945, était …le maréchal Philippe Pétain ! André François-Poncet expliqua : « Je viens de faire le plus facile, je viens de gagner Verdun ! ». L’historien Robert Aron, lui aussi, élu le 7 mars 1974 académicien, a écrit dans son "Histoire de l’épuration" (éd. Fayard) : « Ce discours fut un modèle de méthode historique. Pour la première fois sans doute depuis la Libération, il était tracé publiquement un portrait impartial du maréchal Pétain. En 1953, c’était encore une entreprise difficile et un acte courageux. » (1975).


1. Le diplomate européen

Bien que devenu inspecteur des finances, Jean-François Deniau fit sa carrière de haut fonctionnaire dans la diplomatie. En fait, il ne voulait pas être dans le corps du Quai d’Orsay car il trouvait que l’avancement y était beaucoup trop lent. Comme l’avait fait Maurice Couve de Murville, il avait opté pour l’inspection des finances pour devenir plus rapidement ambassadeur (étant très bien placé à la sortie de l’ENA, Jean-François Deniau pouvait se permettre de choisir). Il a donc eu trois ans de mission d’inspection et la méthode qu’il a acquise lui a donné pour règle de ne jamais juger de quelque chose sans avoir l’explication de la partie adverse.

Personne ne voulait s’expatrier en Belgique. En 1956, Jean-François Deniau fut nommé chargé de mission au secrétariat général du comité interministériel auprès du Président du Conseil à Bruxelles, travaillant avec Maurice Faure et Alain Peyrefitte, et devenant l’interlocuteur quotidien de Jean Monnet et Paul-Henri Spaak. Ainsi, il fut le rédacteur du préambule du Traité de Rome, le texte fondateur de l’Union Européenne signé le 25 mars 1957. Il continua sa carrière au sein de la Commission Européenne comme directeur, puis directeur général chargé de négocier avec la Royaume-Uni son entrée au Marché commun. Mais De Gaulle a rompu les négociations et sa mission s’achevait donc.

Après une disgrâce de six mois sans poste ni traitement (c’était mal vu pour sa carrière de partir déserter à Bruxelles), à 35 ans, Jean-François Deniau fut nommé ambassadeur de la France en Afrique de 1963 à 1966. Maurice Couve de Murville, le Ministre des Affaires étrangères, lui avait proposé la Mauritanie ou le Tchad ; ce fut la Mauritanie : « Vous êtes chef civil et militaire, mais aussi pilote d’avion et d’hélicoptère. Vous faites vous-même des évacuations sanitaires. Vous transportez des ministres sur le terrain, où ils sont censés venir arbitrer un conflit tribal. D’ailleurs, il arrive que vos passagers s’en remettent à vous pour l’arbitrage, préférant rester dans la carlingue. » (Alain Peyrefitte, le 10 décembre 1992). Son choix de l’inspection des finances a donc été pertinent puisqu’il a atteint le poste d’ambassadeur dix ans avant ses camarades qui avaient choisi le Quai d’Orsay.

De retour de Mauritanie, craignant de ne plus avoir de poste une nouvelle fois, malgré les services rendus (il a rempli beaucoup de missions secrètes pour le gouvernement à cette époque), Alain Peyrefitte, Ministre de la Recherche scientifique, le nomma pour quelques mois délégué interministériel chargé du procédé Secam de la télévision en couleurs, considéré par De Gaulle comme un « symbole de libération par rapport à la domination [américaine] ».

Il fut ensuite commissaire européen puis ministre sauf pendant dix-huit mois. Le "trou" entre janvier 1976 et septembre 1977, c’était parce qu’il fut nommé ambassadeur de France en Espagne, le premier depuis la mort de Franco et l’accession au trône du roi Juan Carlos Ier qui avait demandé cette faveur à Valéry Giscard d’Estaing, celle de nommer Jean-François Deniau à ce poste, car ils s’étaient connus précédemment et étaient de bons amis qui aimaient la voile.

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Dans ses mémoires, Jean-François Deniau a ainsi raconté : « Pour présenter mes lettres de créance au roi en janvier 1976, je suis en grand uniforme, parements brodés d’or, bicorne à plumes blanches, épée, et la ceinture symbole du pouvoir. Je suis devant le roi, je tends mes lettres de créance de la main droite, mon bicorne à plume sous le bras gauche, comme le veut la règle. Et le roi dit à mi-voix : "Tu aurais cru qu’un jour, on se retrouverait tous les deux costumés comme ça ?" » (1997).

Son ami Jean d’Ormesson s’est souvenu, le 7 décembre 1992 à Paris, de ce qu’il lui avait dit à l’ambassade de France à Madrid : « Mon pauvre Jeannot, regarde, j’ai tout raté, j’ai perdu ma vie ! ». Jean-François Deniau a bien dû l’admettre : « Mes défauts de caractère (…) sont entre autres de ne jamais être vraiment satisfait de ce que je fais, et d’essayer d’en faire un tout petit peu plus. » (7 décembre 1992).

L’Europe a été l’une des affaires de sa vie. Jean-François Deniau voyait dans la construction européenne le projet positif pour promouvoir les libertés et les droits de l’Homme. Comme député européen, il avait d’ailleurs été à l’origine de la création du prix Andrei Sakharov pour la liberté de l’esprit" au cours d’un débat au Parlement Européen de Strasbourg le 26 juillet 1984 : « Reprenant une idée qu’avaient d’ailleurs déjà exprimée deux de mes collègues italiens, messieurs Gawronski et Bettiza, je souhaite personnellement que nous saisissions cette occasion pour créer un prix du Parlement Européen qui s’appellerait le Prix européen du Parlement Européen Andrei Sakharov. Ce prix, nous le décernerons chaque année sur des thèmes qui correspondent précisément au combat d’Andrei Sakharov. ».

Jean-François Deniau fut alors désigné le 19 décembre 1984 rapporteur d’une mission pour préciser cette proposition, dont le rapport fut présenté le 12 décembre 1985. Le prix fut adopté en séance plénière le 13 décembre 1985 par 94 voix contre 31 et 15 abstentions. Parmi les lauréats de ce prix, on peut citer Nelson Mandela (1988), premier lauréat, Alexander Dubcek (1989), Aung San Suu Kyi (1990), Ibrahim Rugova (1998), Kofi Annan (2003), etc.

Le 12 décembre 1978, ce fut Jean-François Deniau qui présenta le programme de l’UDF pour les premières élections européennes de juin 1979 (il était le quatrième de la liste UDF qui fut menée par Simone Veil, Jean Lecanuet et Edgar Faure). Voulant se différencier de Jacques Chirac, il a déclaré : « Le génie de l’Europe, c’est sa diversité et son pluralisme. ». Et surtout, que l’Europe n’était « ni satellite du monde soviétique, ni annexe du monde américain ».

Sur l’Europe, Jean-François Deniau était cependant parfois désabusé et était même favorable à repousser le référendum sur le Traité de Maastricht qu’il voyait mal engagé. Déjà en 1977, il avait publié un essai sur l’Europe, "L’Europe interdite", éd. Le Seuil) et la journaliste Michèle Cotta avait noté le 13 mai 1994 : « Un jour, il y a près de vingt ans, Jean-François Deniau, qui venait de publier un essai sur l’Europe, plaisantait de lui-même en se flattant de n’en avoir vendu aucun exemplaire. Il exagérait, certes, mais à peine. "L’Europe, m’avait-il dit, ça emm@rde tout le monde !" ».


2. Le ministre

Jean-François Deniau a pris sa première fonction politique comme commissaire européen du 7 juillet 1967 au 5 janvier 1973, chargé d’abord du Commerce extérieur puis le 1er juillet 1970 des Relations extérieures et enfin le 22 mars 1972, de l’Élargissement et de l’aide au développement. Raymond Barre était à l’époque très influent à Bruxelles comme Vice-Président de la Commission Européenne.

À ce titre, Jean-François Deniau fut chargé des négociations pour l’adhésion du Royaume-Uni, de l’Irlande et du Danemark à la future Union Européenne (le Brexit a dû le faire retourner dans la tombe) ainsi que des négociations pour aboutir aux Accords de Lomé (coopération commerciale entre l’Europe et l’Afrique).signés le 28 février 1975. Il connaissait très bien tous les dirigeants africains ainsi que la mécanique européenne.

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Alors que son frère Xavier venait de quitter le gouvernement dirigé par Pierre Messmer, Jean-François Deniau, lui, y entra comme Secrétaire d’État chargé de la Coopération (auprès de Michel Jobert) du 2 avril 1973 au 27 février 1974, puis comme Secrétaire d’État chargé de l’Agriculture du 27 février 1974 au 27 mai 1974, dans le dernier gouvernement de Pierre Messmer (auprès de Raymond Marcellin) pour aller « courir le marathon agricole » à Bruxelles.

Il n’a pas été "gardé" lors de l’élection de Valéry Giscard d’Estaing et après quelques mois, a quand même réintégré son poste ministériel de l’Agriculture dans le premier gouvernement de Jacques Chirac seulement du 31 janvier 1975 au 12 janvier 1976 (auprès de Christian Bonnet), toujours comme négociateur à Bruxelles.

Après l’ambassade à Madrid, il retrouva un poste ministériel dans le deuxième gouvernement de Raymond Barre après la démission de Pierre-Christian Taittinger, en retrouvant son Secrétariat d’État chargé des Affaires étrangères du 26 septembre 1977 au 31 mars 1978 (auprès de Louis de Guiringaud). Enfin, dans le troisième gouvernement de Raymond Barre, il fut nommé Ministre du Commerce extérieur du 3 avril 1978 au 2 octobre 1980, puis Ministre délégué auprès du Premier Ministre chargé des Réformes administratives, du 2 octobre 1980 jusqu’à sa démission le 4 mars 1981 pour se consacrer pleinement à la campagne présidentielle.

Dans ses cahiers, Michèle Cotta s’est souvenue d’une conversation avec Jean-François Deniau le 8 juillet 1975 : « Il est tout à fait décontracté, car, paraît-il, Giscard lui a dit récemment qu’il ne serait pas Ministre des Affaires étrangères à l’occasion du prochaine remaniement. Il parle du renouveau des classes sociales en URSS et raconte cette anecdote survenue après un spectacle du Bolchoï, à Moscou, auquel il avait assisté. Les spectateurs arrivent avec leur chapka et leurs chaussures de neige au théâtre. À l’entrée, ils laissent l’un après l’autre chapeau et chaussures au vestiaire. Après le spectacle, catastrophe, parce qu’ils quittent tous la salle en même temps : ils doivent se mettre en rang et attendre trois quarts d’heure pour qu’on leur restitue leurs précieux accessoires… sauf quelques-uns d’entre eux qui ont loué des jumelles de spectacle. Ceux-là, traités à part, brandissent leurs jumelles de location comme des sauf-conduits, passent devant tout le monde, rechaussés et recoiffés les premiers. Le problème, ce n’est pas que les jumelles coûtent cher : leur location ne coûte que quelques kopecks. Mais seules les huiles de l’intelligentsia en louent, seuls ceux qui peuvent prétendre au symbole de la paire de jumelles ! ».

Devant ses amis académiciens, Jean-François Deniau a confié le 21 octobre 2003 : « Il m’est arrivé de faire applaudir par des gouvernements résolument marxistes et révolutionnaires une citation du vicomte de Bonald, qui n’avait pas une réputation particulièrement progressiste : "Pour bien gouverner en ce monde, il faut voir les hommes comme ils sont et les choses comme elles devraient être". ». Et pas l’inverse ! Le philosophe Louis de Bonald (1754-1840) fut l’un des porte-parole des légitimistes et est considéré aujourd’hui comme l’un des fondateurs de la sociologie.


Après avoir évoqué le diplomate et le ministre, j’aborderai dans le prochain article l’élu local et national pendant une vingtaine d’années.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 janvier 2017)
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Pour aller plus loin :
Jean-François Deniau.
Jean d’Ormesson.
Alain Peyrefitte.
Pierre-Jean Rémy.
Jean François-Poncet.
Claude Cheysson.
Valéry Giscard d’Estaing.
Pierre Messmer.
Jacques Chirac.
Raymond Barre.
Maurice Faure.
L’URSS.
L’Afghanistan.
Andrei Sakharov.
Xavier Deniau.
Edgar Faure.
Jean Lecanuet.
Michèle Cotta.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Françoise Giroud.
Simone Veil.
Monique Pelletier.
Quai d’Orsay.

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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 04:34

« Robert Fabre apparaît véritablement sur le devant de la scène politique [à la] suite [d’une] scission (celle du Parti radical en 1971) et qu’il en sort à l’occasion d’une rupture (celle de l’union de la gauche en 1978). (…) Après avoir refusé en 1971 la "dérive droitière" du Parti radical nouvellement conquis par Jean-Jacques Servan-Schreiber, il refuse en 1978 la "dérive collectiviste" que tente d’imposer à la gauche unie le Parti communiste de Georges Marchais, entre temps il est celui qui aura inscrit le radicalisme dans la gauche française. » (Samuel Deguara, 11 juin 2016).


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Il n’y a qu’une seule femme parmi les sept candidats à la primaire socialiste dont la liste a été officialisée le 17 décembre 2016. Il s’agit de Sylvia Pinel (39 ans), députée et ancienne ministre sous François Hollande (2012-2016), qui est depuis le 17 février 2016 la présidente du Parti radical de gauche, succédant à Jean-Michel Baylet nommé ministre, une succession confirmée par un vote interne le 3 septembre 2016.

Ce petit parti fut le résultat d’une scission de l’ancien grand Parti radical de la IIIe République, celui de Georges Clemenceau, de Joseph Caillaux, d’Édouard Herriot, de Pierre Mendès France, etc. Ce parti se divisa profondément lors de la politique d’union de la gauche. La tendance minoritaire, menée par Maurice Faure, quitta les instances officielles de ce parti radical pour créer un nouveau parti radical qui prit de nombreuses appellations (comme le MRG, Mouvement des radicaux de gauche) et qui se stabilisa en PRG, Parti radical de gauche, appellation que je conserverai pour plus de facilité malgré son "anachronisme".

Car je propose ici de présenter très succinctement la figure historique de Robert Fabre, le fondateur en quelque sorte de ce nouveau mouvement politique, qui est mort il y a exactement dix ans, le 23 décembre 2006 et il venait d’avoir 91 ans deux jours auparavant.

Coïncidence d’ailleurs, Robert Fabre est mort quelques semaines seulement après un autre "radical historique", Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui fut le versant "de droite" des radicaux de l’époque.


Un notable de province

Né le 21 décembre 1915 à Villefranche-de-Rouergue, dans l’Aveyron, Robert Fabre fut avant tout un notable de province, pharmacien après des études à Toulouse, fils et petit-fils de pharmaciens : la pharmacie Fabre était très connue dans la région.

Petit-fils de Marcellin Fabre qui fut aussi maire de Villefranche-de-Rouergue de 1886 à 1889 et de 1892 à 1904, Robert Fabre fut maire de Villefranche-de-Rouergue pendant trente ans, de 1953 à 1983 (ce fut le député et pharmacien Jean Rigal qui lui succéda à la mairie, mis en avant par lui), conseiller général de 1955 à 1979, également vice-président du conseil régional de Midi-Pyrénées.

Ce fut à presque 47 ans que sa vie politique prit une tournure nationale en se faisant élire député en novembre 1962 et il fut réélu sans discontinuité jusqu’en septembre 1980. Il avait refusé de se porter candidat aux élections législatives de novembre 1958 contre Paul Ramadier, député SFIO sortant et maire de Decazeville, ancien Président du Conseil du 22 janvier 1947 au 19 novembre 1947, qu’il respectait beaucoup (Paul Ramadier fut battu). Et Robert Fabre a été battu le 26 avril 1959 aux élections sénatoriales (ce fut son seul échec électoral).


La gauche de l'union

Élu local qui ne fut jamais ministre, très bien implanté dans son Aveyron, Robert Fabre fut un personnage clef pour François Mitterrand dans la stratégie de ce dernier pour prendre le pouvoir par l’union de la gauche. Après avoir conquis le Parti socialiste au congrès d’Épinay-sur-Seine le 13 juin 1971, il voulait conquérir la "gauche" (donc essentiellement le PCF) avant de conquérir l’Élysée. Mais un face-à-face avec Georges Marchais, redoutable secrétaire général du Parti communiste français, fort de la belle performance présidentielle de Jacques Duclos, aurait rendu François Mitterrand trop transparent avec ses arrière-pensées. En soutenant une alliance à trois, avec un troisième parti, il pouvait tenter de démontrer sa sincérité par cette démarche collective.

Si le Parti radical fut historiquement toujours un allié des socialistes, à l’époque de la SFIO, déjà sous Édouard Herriot lors du Cartel des gauches, et bien sûr aussi sous le Front populaire de Léon Blum, il fut en revanche profondément anticommuniste.

Or, l’idée de François Mitterrand de rassembler toutes les gauches, y compris les communistes, était très difficile à mettre en œuvre en raison de cette ligne de fracture au sein de cette gauche. Cette idée de François Mitterrand était la conséquence directe d’une analyse qui s’est avérée pertinente sur la bipolarisation de la vie politique clivée par le second tour de l’élection présidentielle au suffrage universel direct. Dans son esprit, sans cette union de la gauche, il serait impossible d’être élu Président de la République "par la gauche".


Divisions radicales

La ligne de fracture s’est esquissée également au sein des radicaux. Maurice Faure, qui présidait le Parti radical, était un proche ami de François Mitterrand à l’époque de la IVe République et avait accepté l’organisation, au sein du Parti radical, du Groupe d’études et d’action radical-socialiste (GEARS) fondé le 17 novembre 1971, peu après le congrès d’Épinay, qui rassemblait les radicaux opposés à la stratégie de Jean-Jacques Servan-Schreiber préférant une alliance centriste à une union de la gauche.

L’idée de JJSS, c’était de créer un mouvement des réformateurs composé de deux pôles, les radicaux et les démocrates-chrétiens du Centre démocrate de Jean Lecanuet (dont l’origine était le MRP) pour faire pression sur le mouvement gaulliste d’une part, et sur les républicains indépendants de Valéry Giscard d’Estaing d’autre part (ce fut finalement l’idée d’origine de l’UDF en mars 1978).

Dans les faits, JJSS s’est avant tout montré très hostile aux socialistes, au point que lorsqu’il s’est fait élire député de Nancy, il a dû être non-inscrit, alors secrétaire général du Parti radical, tandis que Maurice Faure, président du Parti radical, fut apparenté au groupe socialiste à l’Assemblée Nationale (de nombreux socialistes étaient prêts à démissionner en cas d’intégration de JJSS dans leur groupe socialiste). Cela donnait une idée de la division des radicaux où les deux premiers dirigeants avaient des inscriptions politiques différentes dans leur travail parlementaire !

Les radicaux du GEARS, au contraire de JJSS, craignaient de perdre leur autonomie dans une stratégie centriste. On peut aussi ajouter qu’il y avait une rivalité traditionnelle entre les "centristes" du Centre démocrate, considérés comme des "démocrates-chrétiens" et les radicaux qui, historiquement, furent les promoteurs de la laïcité et pour beaucoup, étaient des "anticléricaux".

Parmi les membres du GEARS, il y avait Maurice Faure, Robert Fabre, qui en prit la présidence, François Loncle, le secrétaire (il fut ensuite ministre sous François Mitterrand), Michel Crépeau (maire de La Rochelle qui fut candidat du MRG à l’élection présidentielle du 26 avril 1981, également futur ministre), Henri Caillavet, François Luchaire (constitutionnaliste) et Michel Durafour (qui fut ministre sous Valéry Giscard d’Estaing et sous François Mitterrand).


Programme commun de la gauche

Le 12 juillet 1972, au salon de l’Aiglon de l’hôtel Continental, ce fut la présentation officielle à la presse du "programme commun de la gauche" (signé le 27 juin 1972). Trois personnes représentèrent pendant plusieurs années cette stratégie : François Mitterrand (PS), Georges Marchais (PCF) et Robert Fabre (MRG). Dès le 19 juillet 1972, les "radicaux de gauche" furent exclus du Parti radical. Ils créèrent ainsi le Mouvement de la Gauche radicale-socialiste le 4 octobre 1972 qui est devenu Mouvement des radicaux de gauche le 2 décembre 1973. Son président fut Robert Fabre.

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S’amusant à composer un gouvernement qui serait dirigé par François Mitterrand dans le cas d’une victoire de l’union de la gauche aux élections législatives de mars 1973, Maurice Faure (jouant avec la journaliste Michèle Cotta le 18 janvier 1973) voyait Robert Fabre à l’Intérieur, Guy Mollet à la Justice, Gaston Defferre aux Finances, Roland Leroy à l’Éducation nationale, Pierre Mauroy à la Défense et imaginait en secrétaires d’État Jean-Pierre Chevènement, Pierre Joxe et Claude Estier. À part Robert Fabre, Roland Leroy et Claude Estier, tous les autres cités ici furent ministres sous François Mitterrand.

L’intérêt d’être à trois, François Mitterrand l’a saisi très vite en faisant semblant de "présider" les conférences de presse à trois (Mitterrand, Marchais, Fabre), en animant le groupe, donnant la parole à ses deux compères, leur demandant leur avis, etc., ce qui lui donnait rapidement un ascendant et un style présidentiel sur Georges Marchais. Le 22 janvier 1973, Michèle Cotta a remarqué dans son journal : « Contrairement au duo Lecanuet-Servan-Schreiber, ils n’ont pas le moins du monde l’air de souffrir du voisinage l’un de l’autre. ». Aux élections législatives de mars 1973, Robert Fabre a réussi à faire élire 13 députés radicaux de gauche.

Lors d’une autre de ces conférences de presse, le 21 janvier 1974, Michèle Cotta a noté : « Robert Fabre, qui porte toujours beau, quoique, dans ces réunions, il n’apparaisse jamais que comme une sorte de figurant. ». L’échec de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1974 fut en fait un succès politique pour ce dernier : candidat unique de la gauche qui a failli gagner face à Valéry Giscard d’Estaing à quelques centaines de milliers de voix près, il a pu prouver que sa stratégie d’union était la bonne dans le cadre de ces institutions.

Malgré l’union de la gauche, Robert Fabre a vu d’un œil bienveillant l’élection de Valéry Giscard d’Estaing à la Présidence de la République qui allait (vainement) chercher une troisième voie de gouvernement, entre socialisme et libéralisme. La démission du MRG du sénateur Henri Caillavet pour rejoindre les giscardiens a convaincu Robert Fabre de la nécessité de dialoguer. Ce fut donc un véritable scandale lorsque, le 30 septembre 1975, Robert Fabre se rendit à l’Élysée, à sa demande, pour s’entretenir avec Valéry Giscard d’Estaing.


La rupture

Six mois avant les élections législatives de mars 1978, nouvelle échéance pour faire gagner l’union de la gauche, ce fut la rupture sur la réactualisation du programme commun qui avait été rédigé il y a cinq ans déjà.

Dans la nuit du 22 au 23 septembre 1977, après plusieurs jours de négociations éreintantes, le constat d’échec fut formalisé. François Mitterrand : « Votre conception des nationalisations s’intègre dans une conception de la société future qui n’est pas la nôtre. Constatons que nous ne parlons pas de la même chose. ». Georges Marchais : « On ne pourra continuer d’avancer que si nous ne reculons pas. Vous reculez sans arrêt ! ».

Étrangement, l’image de cette rupture fut donnée par le "figurant" Robert Fabre qui, dès le début des négociations, le 14 septembre 1977, poussa un véritable "coup de gueule". Faisant la une des journaux, on l’a vu ainsi bousculer Georges Marchais et prendre son micro en direct du journal de 20 heures, en lui disant : « Laisse-moi passer, c’est moi qui parle le premier ! ». L’idée était d’annoncer lui-même l’échec des négociations sur la réactualisation du programme commun.

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À la fin de l’après-midi, Robert Fabre avait claqué la porte des négociations. Michèle Cotta a décrit la scène : « D’emblée, l’impasse semble totale : entre les communistes qui proposent la nationalisation d’un nombre impressionnant de filiales, les socialistes qui répètent : "Tout le programme commun, mais rien que le programme commun", et les radicaux qui ne cessent de penser aux PME, il n’y a pas de voie de conciliation. Du coup, Robert Fabre demande une interruption de séance : les radicaux veulent interrompre ce sommet. Ils décident de le quitter avec fracas dans le but, spectaculaire, non de rompre définitivement, mais d’appeler tous les partenaires à la réflexion. ».


L’après-rupture

L’après-rupture du programme commun de la gauche fut difficile à assumer pour les radicaux de gauche en vue des investitures aux élections législatives de mars 1978 car cela nécessitait de se remettre totalement à la bonne volonté de François Mitterrand.

Michèle Cotta, qui a rencontré le 9 novembre 1977 Robert Fabre (« cheveux grisonnants et accent chantant de l’Aveyron ») en a fait état : « Robert Fabre (…) me parle de sa position, plus inconfortable qu’il n’en paraît : il est à la droite de la gauche, et à la gauche du centre. Il croyait qu’il lui serait facile de conclure des accords électoraux avec le PS. Il a dû au contraire batailler ferme pour tenter d’obtenir les coudées franches dans 34 circonscriptions, avec 34 candidats radicaux soutenus dès le premier tour par les socialistes, donc en position d’être élus. ».

Pendant cette période, les giscardiens n’ont pas cessé de faire des appels du pied aux radicaux de gauche pour rejoindre Valéry Giscard d’Estaing. Jean François-Poncet, alors Secrétaire Général de l’Élysée, est venu ainsi proposer ses services le 15 septembre 1977 à Maurice Faure : « Si les radicaux ont des problèmes électoraux, nous pouvons les résoudre ! ».

Le 9 novembre 1977, Robert Fabre aussi imagina la possibilité de se rallier aux giscardiens, pour la rejeter aussitôt : « Les ouvertures ont été multiples. Si j’avais voulu négocier avec la majorité, je l’aurais fait. Je n’ai pas voulu jouer les Brousse. ». [Pierre Brousse fut un sénateur radical rallié nommé ensuite Ministre du Commerce et de l’Artisanat du 29 août 1976 au 29 mars 1977].

Michèle Cotta de conclure ainsi dans ses carnets : « À 61 ans, voilà donc ce petit pharmacien de Villefranche-de-Rouergue devenu une sorte de sage de la gauche. Avec une espérance : celle de faire du parti radical de gauche la formation d’appoint d’une éventuelle nouvelle majorité de gauche l’année prochaine. ».

Aux élections législatives de mars 1978, 10 députés radicaux de gauche furent finalement élus (dont Maurice Faure, Michel Crépeau, Robert Fabre, Jean-Michel Baylet et François Abadie).

Au soir du second tour, le 19 mars 1978, qui fut un échec pour la gauche, depuis sa mairie de Villefranche-de-Rouergue, Robert Fabre formalisa la mort de l’union de la gauche, comme un huissier désireux de retrouver sa liberté. Le 14 mai 1978, il quitta la présidence du MRG au congrès de Paris (Michel Crépeau lui succéda).

Robert Fabre voulait également fédérer autour de lui des "gaullistes de gauche" comme Jean Charbonnel, ce qui n’était pas du goût des socialistes. La rupture entre lui et les socialistes a eu lieu finalement en septembre 1978 quand Valéry Giscard d’Estaing lui a proposé une mission parlementaire sur l’emploi qu’il l’a acceptée. Exclu du Mouvement des radicaux de gauche, Robert Fabre fut alors député non-inscrit jusqu’à sa démission en septembre 1980 et créa la Fédération de la démocratie radicale.


Des responsabilités institutionnelles

Démissionner du Palais-Bourbon ? En effet, Robert Fabre fut nommé le 19 septembre 1980 par le Président Valéry Giscard d’Estaing dans la fonction très arbitrale de Médiateur de la République, une responsabilité inaugurée par Antoine Pinay le 30 janvier 1973 et, plus tard, après Robert Fabre, par Jacques Pelletier, Bernard Stasi, Jean-Paul Delevoye et intégrée dans une nouvelle fonction, "Défenseur des droits" inaugurée par Dominique Baudis et assumée aujourd’hui par Jacques Toubon.

Normalement, Robert Fabre aurait dû achever son mandat de six ans en septembre 1986. Mais très soucieux de récompenser ses amis, François Mitterrand, par l’intermédiaire de Louis Mermaz, Président de l’Assemblée Nationale, l’a fait nommer membre du Conseil Constitutionnel, où il siégea du 4 mars 1986 au 4 mars 1995 : « Cette dernière nomination doit s’interpréter comme un signal politique adressé par le Président Mitterrand pour dire qu’il lui était reconnaissant pour les années passées ensemble dans le combat de l’union de la gauche (…). Cette nomination aura valeur de réhabilitation. » (Samuel Deguara).

D’ailleurs, dans ce cadre de ses fidélités, François Mitterrand avait également nommé Médiateur de la République pour lui succéder Paul Legatte, son ancien compère de la Convention des institutions républicaines, que Robert Fabre a justement remplacé au Conseil Constitutionnel (Paul Legatte avait été nommé par Louis Mermaz le 11 mai 1983 à la mort d’Achille Peretti).

Comme on le voit, Robert Fabre a renoncé à toute action politique le jour où il a préféré les placards dorés de la République. Les radicaux de gauche lui en ont voulu d’avoir accepté la "décrispation" giscardienne à la poursuite de l’union de la gauche. François Mitterrand, non, car la présence de Robert Fabre l’avait beaucoup aidé entre 1971 et 1978.

Samuel Deguara a analysé le positionnement impossible de Robert Fabre à la fin des années 1970 et au début des années 1980 ainsi : « Il a souvent été reproché (…) à Robert Fabre de ne pas avoir su attendre : si son radicalisme ne l’avait pas poussé dès 1975 à ouvrir le dialogue avec Giscard d’Estaing et s’il n’avait pas annoncé son retrait de l’union de la gauche, n’aurait-il pas alors figuré en bonne place parmi les ministres du premier gouvernement de la gauche sous la Ve République ? ».


Hommage des radicaux de gauche

Même si les radicaux de gauche ont su le "réhabiliter" de son vivant, en le faisant président d’honneur de leur mouvement, il est quand même assez amusant de voir aujourd’hui les dirigeants des radicaux de gauche "récupérer" la figure de Robert Fabre à leur avantage. Ainsi, Jean-Michel Baylet a souvent déclaré qu’il avait eu deux pères en politique, Maurice Faure et Robert Fabre, en oubliant qu’il a eu une (vraie) mère, Évelyne Baylet, patronne de "La Dépêche du Midi" !

Quant à l’actuelle présidente du PRG, candidate à la primaire socialiste, Sylvia Pinel, "pouline" de Jean-Michel Baylet mais aussi nièce d’un sénateur du Tarn-et-Garonne (Pierre Tajan), elle n’a pas hésité, pour célébrer le centenaire de Robert Fabre, à venir à Villefranche-de-Rouergue le 11 juin 2016 et à rappeler que sa grand-mère lui avait offert le livre de Robert Fabre "Quelques baies de genièvre" (éd. Jean-Claude Lattès, 1976) dédicacé par l’auteur, lorsqu’elle a été élue, elle-même, députée en juin 2007 (à l’âge de 29 ans).

Sylvia Pinel a interprété ainsi la décision de Robert Fabre de s’engager dans l’union de la gauche : « Ce choix était audacieux dans le contexte de l’époque et au vu de la position centriste des radicaux, de s’unir aux socialistes et encore plus, bien sûr, aux communistes. Mais il l’a fait. Il l’a fait dans l’intérêt du radicalisme. Il l’a fait dans l’intérêt de la gauche. Il l‘a fait dans l’intérêt de la France. Il savait que la gauche devait s’unir pour avoir une chance d’exercer le pouvoir dans cette Ve République qu’il n’aimait guère. Mais c’est aussi un vrai radical, indépendant qui veut que son parti soit respecté, entendu et considéré pour les valeurs qu’il porte et pour les propositions qu’il formule. » (11 juin 2016).

Et de résumer ainsi la trajectoire politique : « Robert Fabre a su moderniser de manière audacieuse et pragmatique le radicalisme pour en faire le parti de la raison et de la liberté. » (11 juin 2016).


Sans héritage politique…

Aujourd’hui, que reste-t-il de l’action nationale de Robert Fabre ? Comme celle de Jean-Jacques Servan-Schreiber dans l’autre versant, c’est-à-dire, pas grand chose.

Car l’union de la gauche ne signifie aujourd’hui plus grand chose non plus. Ses anciens alliés socialistes sont très divisés (et le resteront), tant de manière externe (Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon) que de manière interne (primaire socialiste).

Samuel Deguara, secrétaire général du groupe RDSE au Sénat, est l’auteur d’une biographie sur Robert Fabre (éd. L’Harmattan) en 2003. Il a décrit la difficulté d’être radical dans un système bipolaire : « Sa profonde culture radicale et humaniste du dialogue, de l’indépendance et du pragmatisme l’amènera à rencontrer et à s’associer à des hommes politiques "classés" aussi bien à droite qu’à gauche. Or, dans une configuration politique où le manichéisme du clivage gauche/droite domine bien plus fortement encore qu’aujourd’hui, il n’échappera pas aux accusations de "trahison" et de "ralliement". ».

Il a synthétisé la vraie préoccupation de Robert Fabre : « Le "malaise radical" va alors s’exprimer avec force : comment exister dans un système dualiste où le radicalisme se situe des deux côtés de la fracture ? (…) L’originalité de Robert Fabre résidera dans une attitude politique de plus en plus en décalage avec les usages politiques du moment, dans la mesure où il tentera, fidèle en cela à ses convictions, de s’extraire de la bipolarisation pour exprimer au maximum son radicalisme : pourquoi s’opposer systématiquement sous prétexte qu’on appartient dans l’opposition ? ».

Nul doute qu’aujourd’hui, la traduction du radicalisme selon Robert Fabre se situerait dans les traces d’un ancien ministre… Emmanuel Macron, comme l’ont déjà rejoint les parlementaires PRG Philippe Esnol, Jacques Mézard et Alain Tourret, même si la plupart des élus du PRG ont décidé de soutenir Sylvia Pinel dans le cadre de la primaire socialiste.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 décembre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Robert Fabre.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Maurice Faure.
Georges Marchais.
François Mitterrand.
Valéry Giscard d’Estaing.
Jean-Michel Baylet.
Jean Lecanuet.
Françoise Giroud.
Jean Charbonnel.
Jean François-Poncet.



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20161223-robert-fabre.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/robert-fabre-le-troisieme-homme-187672

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/12/23/34705607.html


 

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24 septembre 2016 6 24 /09 /septembre /2016 06:33

« La plupart du temps, les politiques réagissent au détriment de la réflexion, ce qui est amplifié par le caractère immédiat et instantané de l’information. Or, une société ne peut pas être ballottée entre l’émotion du lundi et celle du mercredi. » (Jean-Christophe Lagarde, le 14 août 2016).


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La rentrée politique de l’UDI, le parti centriste, a lieu ce samedi 24 septembre 2016 à Issy-les-Moulineaux. C’est l’occasion de reprendre quelques prises de position de son président, Jean-Christophe Lagarde, durant l’été. Après la vision très intégrée de l’Europe, voici quelques autres sujets d’actualité.


La réponse aux attentats terroristes

Dans son intervention à l’Assemblée Nationale du 20 juillet 2016, au cours de la discussion de la prolongation de l’état d’urgence, Jean-Christophe Lagarde a toujours voulu soutenir l’action régalienne de l’État : « Les échecs économiques et sociaux de votre gouvernement sont nombreux, mais il n’est pas nécessaire de nous déchirer lorsque l’essentiel de ce qui fait notre pays, de ce qui fait notre fierté d’être français, est en jeu. En temps de guerre, la France et les Français ont besoin (…) de cohésion nationale afin que nous poursuivions tous le même objectif, même quand débat il y a, même quand celui-ci est nécessaire, notamment lorsque des failles peuvent être révélées et doivent être corrigées. ».

Annonçant que le groupe UDI voterait la prolongation de l’état d’urgence, il a posé une réserve de taille : « La prolongation ad vitam aeternam d’un état d’urgence ne peut pas nous satisfaire. L’état de droit doit combattre le terrorisme et la barbarie. Certes, je comprends que cet acte de prolongation de l’état d’urgence puisse être un symbole à défaut d’être efficace. Et je sais que les symboles sont importants en démocratie. Mais ils restent symboliques. Or nous avons besoin de bien plus pour gagner cette guerre d’un genre nouveau. ».

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Il a reproché au Président François Hollande de ne pas dire quelle est la stratégie de la France pour combattre le terrorisme islamiste. Jean-Christophe Lagarde, en revanche, a donné ses réponses aux trois questions qui angoissent les Français. Qui est l’ennemi ? Daech, qui s’est organisé sur les ruines de l’Irak après la guerre voulue par les Américains mais refusée par le Président Jacques Chirac. Pourquoi la France est-elle en guerre contre Daech ? Parce qu’il vaut mieux « les combattre maintenant pour ne pas avoir à le faire plus tard alors qu’ils seraient plus fort » d’autant plus que ces terroristes ont un but de domination du monde. Enfin, la troisième question, pourquoi la France est-elle plus visée que d’autres pays ? Pour Jean-Christophe Lagarde, c’est parce que la France représente tout ce qui insupporte ces fanatiques : « La vision universaliste, laïque et humaniste de la nation française est insupportable parce qu’elle est l’antithèse de leur idéologie nihiliste. ».

Ce sont ces trois réponses que le chef de l’État aurait dû dire clairement aux Français : « C’est à lui, et à lui seul, qu’appartient cette responsabilité. Il est temps qu’il s’en saisisse avant que nos ennemis n’atteignent leurs objectifs en créant chez nous cette guerre civile dont ils rêvent. ».

Il a insisté aussi sur la condition du succès de la lutte contre le terrorisme : « La contrainte que cela nous impose, c’est de ne pas vivre comme si nous étions dans un pays en paix alors que nous disons tous que nous sommes en guerre. Et cela doit être compris par les Français pour pouvoir être supporté. La France mène une guerre. Elle ne peut pas continuer à subir des attaques et à les banaliser (…). Les Français (…) savent qu’il n’y a pas de baguette magique. Notre pays se sent dépassé alors que les Français, j’en suis sûr, sont prêts à se surpasser et capables de le faire pour peu que leurs chefs les y invitent. ».

Même idée développée le 14 août 2016 dans une interview à "Atlantico" : « On ne peut pas gagner une guerre quand la population n’est pas mobilisée, ce que permettrait cette garde nationale en vue de la sécurisation du territoire et de la population, et surtout, quand celle-ci n’est même pas consciente de cet état de guerre dans lequel nous nous trouvons actuellement. On a voulu faire croire qu’après un attentat (…), les choses allaient revenir à la normale ; or, ce n’est pas le cas : la guerre que nous devons livrer sera longue, et personne, gouvernement et opposition, ne doit avoir peur de dire qu’il y aura d’autres attentats que nous ne parviendrons pas à éviter. La faculté de résilience que nous devons développer dans l’esprit des Français réside en cela. Dans la mesure où Daech ne peut pas nous envahir militairement, ni nous soumettre, son objectif est de provoquer une guerre civile en France. ».

Voulant éviter toute récupération, Jean-Christophe Lagarde a mis en garde ses collègues : « Je ne suis pas sûr que ce contexte [d’attentats] bénéficie à qui que ce soit. Il y a davantage d’intelligence dans l’esprit des Français que ses "élites" politiques ne le croient (…). Je pense que les Français ont reçu avec méfiance les  déclarations d’autosatisfaction du gouvernement et un certain nombre de critiques incongrues formulées par l’opposition. ».


Profiter des attentats pour remettre les frontières ?

De même, les fausses solutions proposées sont légions : « Le rétablissement des frontières n’aurait pas permis l’évitement des derniers attentats. Je tiens à rappeler que la France a connu des attentats en 1982, 1986 et 1995 à l’époque où les frontières étaient en place. À cela s’ajoute le fait que les terroristes d’alors venaient de l’étranger. Ils ont quand même traversé des frontières. Aujourd’hui, on nous dit que le problème va être résolu grâce à la remise en place des douaniers aux frontières françaises alors que les auteurs des derniers attentats ont grandi et vivaient en France. De qui se moque-t-on ? ».

La réponse au contraire serait dans une intégration européenne plus affirmée de la coopération policière et judiciaire : « Pour être efficace contre le terrorisme et le grand banditisme, nous avons besoin d’une police fédérale et d’un parquet fédéral, ce qu’on n’ose pas dire aux Français. Aux États-Unis, quand vous passez d’un État à l’autre, le FBI continue à vous poursuivre, alors que lorsque vous passez de la France à la Belgique, on peut ne pas savoir que vous êtes recherché dans l’État voisin, comme cela a été le cas de Salah Abdesslam. ».


Nos vrais problèmes ne sont pas européens mais franco-français…

La perspective de l’élection présidentielle de 2017 avec la même configuration qu’en 2012 a de quoi déprimer le président de l’UDI : « Le système économique, politique et social de la France est périmé. Il a été créé pour un pays qui n’existe plus : une France repliée sur elle-même, faisant peu d’échanges avec l’extérieur, où l’État était le principal détenteur du capital de grandes industries, le principal investisseur, etc. ».

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Il s’en est pris aux discours populistes et europhobes de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon : « Ce qui ne va pas en France n’a rien à voir avec l’Europe. Prenons l’exemple de l’emploi : cela n’a aucun rapport. On le voit bien puisque la plupart des autres États européens sont parvenus à recréer des emplois contrairement à la France. De même pour le logement ou l’Éducation nationale qui sont des problèmes franco-français. Il faut répondre à cette question : comment se fait-il que nos voisins, qui ont le même cadre européen et qui évoluent comme nous dans un monde globalisé, y arrivent alors que nous n’y arrivons pas ? ».

Et il s’en est pris aussi à ceux qui cherchent à courent derrière les idées du Front national : « Ceux qui voudront imiter le FN en seront pour leurs frais parce que ce parti n’apporte pas de solutions. (…) Les Français ont besoin de solutions et ce n’est pas en imitant l’absence de solutions du FN qu’on peut y parvenir. ».


Emmanuel Macron, centro-compatible

Beaucoup de leaders centristes, dont Jean-Christophe Lagarde, Laurent Hénart, Jean Arthuis et Jean-Marie Bockel, ainsi qu’un ancien ministre UMP, Renaud Dutreil, voient des convergences politiques avec l’ancien Ministre de l’Économie Emmanuel Macron. Critiqué dans cette position par Hervé Morin, Jean-Christophe Lagarde a rappelé que le 18 mars 2016, son rival normand était à l'époque sur la même ligne : « Au soir du premier tour de la présidentielle, celui qui sera face à Marine Le Pen, ce qui est la probabilité la plus forte, aura la responsabilité historique de faire émerger cette force politique centrale regroupant tous les "modernes" dans un même parti politique, afin de mener les réformes indispensables à la modernisation du pays. Ce rassemblement, qui irait de Valls à Sarkozy ou de Macron à Juppé, rassemble en fait près de 60% des Français. C’est d’ailleurs le rêve originel des centristes ! L’émergence du FN permet paradoxalement cette recomposition politique que n’ont pas su faire François Mitterrand en 1988, ni Jacques Chirac en 2002, ni Nicolas Sarkozy en 2007. » ("Le Monde").

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Sur Europe 1 le 3 septembre 2016, Jean-Christophe Lagarde a expliqué : « Et du jour où [Emmanuel Macron] tire les conclusions de son désaccord avec le Président de la République, tous ces gens-là se mettent à lui vomir dessus, à expliquer qu’il est pis-que-pendre. (…) Nous sommes le centre droit, nous pouvons nous parler. Comment peut-on appeler, comme François Bayrou, comme Hervé Morin et quelques autres, à la recomposition de la vie politique française, et quand quelqu’un marque sa rupture avec François Hollande, après son échec économique et social, dire : "vous, on ne veut pas vous parler" ? Cette vision de la vie politique où des gens qui peuvent avoir des idées communes auraient l’interdiction de se parler, je la refuse. Nous refusons cette façon de faire, de façon très collective. Que marginalement cela en froisse un ou deux, cela n’a pas grande importance. ».


Adapter la France à la situation réelle

Pour Jean-Christophe Lagarde, le problème n’est pas européen mais français : « Je veux rappeler que nous sommes le seul pays qui est en panne alors que toute l’Europe a redémarré. Si nous voulons transformer la France et la préparer au monde d’aujourd’hui, on a besoin d’une majorité politique large, et sans doute aussi d’un changement d’acteurs. (…) Tout le monde est obsédé par le fait de savoir qui sera le prochain Président de la République. Je suis obsédé par une chose : (…) comment gouverner la France ? (…) Nous avons besoin d’un projet parce que le modèle économique et social français est périmé. Il ne correspond plus au monde d’aujourd’hui. Ce ne sont pas les objectifs de mérite républicain et de cohésion sociale qui sont périmés, ce sont les moyens d’y parvenir qui ne fonctionnent plus. ».

Ces déclarations d’avant précampagne illustrent assez étonnamment qu’il pourrait y avoir une véritable convergence de vues entre l’UDI et Emmanuel Macron : l’un pourrait apporter la structure, les élus, l’implantation qui font défaut à l’autre, et l’autre… le candidat connu et reconnu qui manque tant à la confédération centriste.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 septembre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
L’été 2016 de Jean-Christophe Lagarde.
Emmanuel Macron.
Le discours sur l’état de l’Union de Jean-Claude Juncker du 14 septembre 2016.
L’Europe, c’est la paix.
Patriotisme.
Intervention de Bruno Le Maire sur le Brexit le 28 juin 2016.
Le Brexit en débat chez les députés français.
Verbatim intégral du débat parlementaire sur le Brexit (le 28 juin 2016).
Tribune de Jean-Christophe Lagarde (24 juin 2016).
L’Europe n’est pas un marché.
Nouveaux leaders.
Remaniement ministériel du 29 juin 2011.
Peuple et populismes.
Le Brexit.
Jean-Claude Juncker, premier Président de la Commission Européenne issu des urnes.
La France des Bisounours à l’assaut de l’Europe.
L’Europe, c’est la paix.
Le Traité de Maastricht.
Le Traité constitutionnel européen (TCE).
Le Traité de Lisbonne et la démocratie.
Le référendum alsacien.
Nuit Debout.
Démocratie participative.
Vote électronique.
Monde multipolaire.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160922-jean-christophe-lagarde.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/l-ete-de-jean-christophe-lagarde-184897

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/09/26/34354955.html

 

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