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28 janvier 2021 4 28 /01 /janvier /2021 03:03

« Elle quitta la paillasse, enfila sa culotte et son soutien-gorge, fit glisser sa robe par-dessus ses cheveux bruns qui retombaient en boucles sur ses épaules et la lissa du plat de la main en le regardant de ses grands yeux interrogateurs auxquels rien n’échappait, et qui devinaient tant de choses. » ("Dans l’ombre", 2015).


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Le romancier islandais Arnaldur Indridason fête ses 60 ans ce jeudi 28 janvier 2021. Depuis 1997, Arnaldur Indridason est l’un des auteurs de polars les plus populaires d’Islande, et ce n’est pas une mince affaire car les romans policiers sont rarement considérés comme de la haute littérature.

C’est même clair : le peuple islandais est un peuple insulaire très particulier et plutôt pacifique. L’idée d’être le lieu de romans policiers signifierait que l’île serait une terre d’insécurité. Et pourtant, Arnaldur Indridason, comme quelques autres confrères, a carrément initié un style très particulier, le polar islandais, très apprécié non seulement des Islandais mais des Européens et des Américains. Vu la faible population, l’Islande concentre donc une forte densité d’auteurs de polars !

Au-delà des "classiques", j’ai deux sources pour connaître de "nouveaux" auteurs ("nouveaux" pour moi, bien sûr) : la prescription par un ami, se connaître permet des recommandations intéressantes et pertinentes, et le hasard, ou plutôt, le hasard savamment aidé par un libraire. Car c’était par cette seconde méthode que j’ai "connu" Arnaldur" (en Islande, il est traditionnel de s’appelait par son prénom, même lorsqu’on a une relation très distante). Un libraire me l’a presque imposé à ma vue et je me suis laissé tenter il y a quelques années. C’est ce qui est impossible de faire dans une librairie électronique du genre d’Amazon : on ne peut pas tomber par hasard sur un auteur, par une couverture qui flashe, par quelques premières lignes percutantes… Sur Internet, il faut déjà avoir une idée très précise de ce qu’on veut, or, moi, pour lire, découvrir de nouveaux auteurs, je n’ai aucun a priori. D’où l’utilité du libraire "physique".

Si le joyeux Arnaldur Indridason n’est pas du tout son héros de polar, à savoir un vieux policier solitaire qui a de quoi ruminer ses malheurs passés, parfois enfouis, il fait une présentation dynamique de son île, l’Islande, la différence entre la capitale Reykjavik et les petits patelins très paumés au fin fond de la campagne ou du bord d mer. On a parfois un peu froid en lisant ses romans mais c’est simplement parce que le chat est parti et est allé boire.

Qui dit polar dit évidemment crimes, et il y en a plein chez Arnaldur Indridason. Et pas forcément ceux qu’on imagine. Par exemple, il a écrit une petite série assez angoissante sur l’Islande pendant la guerre. Les nazis voyaient les Islandais comme le peuple "pur" de Vikings, ceux qui n’ont pas été dénaturés par des "impurs" comme les Allemands. Ils avaient même quelques idées d’expérimentation pour distinguer "scientifiquement" la pureté aryenne. Mais après quelques premières études, les nazis ont été vite déçu car ils se sont surtout aperçus que les Islandais étaient… comment dire ? un peu comme des ploucs pour les urbains, et ils ont laissé tomber leurs projets islandais.

D’ailleurs, ils ne pouvaient pas faire autrement. Les Britanniques ont rapidement occupé l’île puis, pendant la guerre, ont transféré son administration à l’armée américaine. Inutile de dire que les troupes américaines n’étaient pas considérées comme les bienvenues, et au-delà de l’aspect politique et historique, il y a quelques histoires sordides de soldats américains qui ont pris un peu trop leur aise avec de jeunes filles islandaises… ou pas ? (je laisse courir le suspense).

Il y a d’ailleurs dans ces romans quelques subtilités remarquables entre soldats britanniques et soldats américains, tous les deux en mission en Islande, l’île était considérée comme un lieu stratégique pour la marine, un lieu de logistique pour les sous-marins (mais des deux camps, il était très dangereux de naviguer à l’époque). Il y a aussi l’interconnexion avec le Canada, certains Canadiens ont des origines islandaises et retournent dans l’île comme une sorte de pèlerinage personnel ou généalogique.

Plus généralement, dans les différentes histoires, beaucoup de personnages sont allés faire leurs études au Danemark, parfois en Suède ou en Allemagne. Le lecteur découvre ainsi par ces polars, c’est d’ailleurs le but des romans policiers, du moins de leur lecture, la vie islandaise, la civilisation, le froid du climat mais aussi la chaleur des foyers. Il y a d’ailleurs souvent une carte de l’île avec les principaux lieux de l’histoire pour mieux situer. Parfois, le tracé d’une route rapide qui n’existait pas tout de suite et qui montre des régions complètement enclavées par le froid, la neige, le gel. Une vie parfois très précaire, rude, usante, épuisante. Loin du mode de vie "moderne" de la jeunesse de Reykjavik.

Bien entendu, au-delà du contexte environnemental, il y a l’humain, et comme la plupart des bons romans policiers, la description psychologique des personnages prend une part importante et permet d’avoir une vision un peu plus nette de ce qu’est l’humain, dans sa noirceur mais aussi dans sa candeur.

Je crois n’avoir lu qu’environ la moitié de la production d’Arnaldur Indridason, la plupart de ses romans sont traduits en français par Éric Boury directement de l’islandais (et pas de l’anglais, je pense nécessaire de préciser), avec parfois quelques notes culturelles pour comprendre ce que désigne tel ou tel objet.

À la veille d’un troisième confinement, n’hésitez donc pas à faire une OPA sur les rayons islandais de votre libraire préféré, vous terminerez l’hiver avec un peu moins de froid à l’âme…

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Je propose ici quelques extraits pour donner "envie"…

Dans "Les Fils de la poussière" (1997), le premier roman, un personnage se souvient de son passé dans une école : « Quand j’étais à l’école primaire, on distribuait à tous les élèves des gélules d’huile de foie de morue. Avant ça, ils buvaient à la cuillère ou directement au goulot du flacon, mais beaucoup de mômes en avaient horreur et refusaient de l’avaler. Certains la vomissaient. Et ce n’était pas très hygiénique puisque les cuillères et les bouteilles passaient de bouche en bouche. On avait donc décidé de donner chaque jour à tout le monde une de ces gélules enrobées de sucre qui avaient plutôt bon goût. Chaque enseignant en avait toujours un bocal sur son bureau. Cela faisait partie de la politique sanitaire des écoles, politique qui a depuis longtemps disparu. Ces gélules appartenaient au quotidien de l’établissement au même titre que les carnets d’absences et la baguette de l’enseignant. On les adorait et, par gourmandise, on allait même jusqu’à en voler dans les bocaux sur les bureaux des professeurs. ».

Dans "Le Duel" (2011), l’auteur évoque une étrange maladie qui pourrait faire penser au covid-19 : « Aucune maladie n’avait jamais affligé Marion jusqu’à l’âge de dix ans, à part quelques petits rhumes et de banales poussées de fièvre. Mais lors d’un automne particulièrement pluvieux et humide, une fièvre persistante se manifesta, assortie d’une toux et d’étranges douleurs dans la poitrine. Une quinte lui avait empli la bouche d’un goût de sang. Le paysan avait appelé le médecin qui avait traversé le ruisseau de la ferme sur son cheval noir par un jour de pluie glacé, vêtu d’un épais manteau et d’un chapeau dont les bords s’étaient affaissés sous le poids des gouttes. ».

Un peu plus loin : « Ses paroles n’étaient empreintes d’aucune joie. Elle avait vaincu un ennemi qui avait failli l’abattre, mais au lieu d’afficher la joie ou la fierté du vainqueur, son visage exprimait une tristesse qui s’était installée autour des yeux et de la bouche, une mélancolie appelée à devenir plus profonde au fil des ans. ».

Dans "Les Nuits de Reykjavik" (2012), cette description qui rappelle l’hiver : « Si la joie avait autrefois illuminé son regard, elle avait depuis bien longtemps déserté ses yeux gris et durs comme une falaise battue par les vents. ».

Un peu plus loin, le silence : « Gustaf ne savait plus quoi dire, il avait beau chercher ses mots, il ne les trouvait pas. ».

Dans "Le Lagon noir" (2014), Arnaldur Indridason raconte la découverte du corps ainsi : « Elle avait aimé s’enduire le corps, le visage, les cheveux et les membres avec cette boue d’un blanc grisâtre, persuadée qu’elle sentirait mieux, et avait immédiatement su qu’elle reviendrait là. Elle y était ensuite retournée régulièrement, chaque fois avec impatience. Elle posait ses vêtements sur la mousse. Comme il n’y avait aucune installation permettant de se changer, elle se tenait sur ses gardes, n’ayant pas envie d’être vue. Elle enfilait son maillot de bain sous ses vêtements avant de quitter son domicile et emportait une grande serviette pour se sécher. Le jour où elle découvrit le cadavre, elle s’était allongée dans l’eau laiteuse, enveloppée par une délicieuse sensation de chaleur et de bien-être, et avait commencé à étaler la boue déposée au fond dans l’espoir que les silicates et ces autres choses mentionnées par son médecin, les minéraux et les algues présents dans l’eau, la soulageraient. ».

Dans "Dans l’ombre" (2015), l’auteur parle du métier de commercial qui pourrait s’appliquer aussi à la politique : « Les gens étaient plus ou moins doués pour la vente. Certains avaient beaucoup d’aplomb et d’assurance. Peu importait alors ce qu’ils proposaient, ils auraient pu faire acheter n’importe quoi à n’importe qui. Il arrivait que, bien plus que le produit, ils vendent leur propre personne, leur assurance, leur compagnie et même leur amitié, en tout cas l’espace de quelques instants. Les meilleurs d’entre eux n’abordaient la vente proprement dite qu’au moment de prendre congé de leurs clients. Ils feignaient alors de se rappeler tout à coup la raison de leur visite et avaient presque honte de mentionner, comme ça, en passant, qu’ils avaient en stock des imperméables et des robes importés directement de l’étranger. Ils agissaient plus ou moins comme si tout cela les concernait à peine : ils rendaient service à leurs hôtes en ouvrant leur valise pour en montrer le contenu. ».

Dans "La Femme de l’ombre" (2016), une connexion Islande-Canada : « Thorson savait que les Islandais avaient toujours été une nation de littéraires, mais il avait très peu lu dans cette langue quand il vivait au Canada. ».

Vérifier sa mort : « Il se rappelait aussi avoir vu son père affûter son rasoir peu après le décès de sa femme. Elle lui avait fait promettre que, si elle partait avant lui, il s’assurerait qu’elle était bien morte avant qu’on la mette en terre. Pour une raison que Flovent ignorait, elle avait toujours été claustrophobe et sa plus grande angoisse était de se réveiller dans son cercueil. Allongé sur son lit, il avait tenté de détourner le regard pour s’épargner la scène. Il se souvenait du scintillement de la lame quand, hypnotisé, il avait vu son père prendre le poignet de sa mère pour honorer sa promesse. ».

Moralisateur amoral : « Ces gens n’ont aucune morale, assura-t-il, s’arrogeant le droit de les juger alors qu’il traversait cette lande en voiture avec une autre que sa femme. ».

Mauvais moment : « Elle avait l’impression d’être assise à côté d’eux et d’observer la scène comme une simple spectatrice. Quand il l’entraîna dans la chambre, cette spectatrice attendit à la porte. ».

Plus loin encore : « Ils avaient veillé avec Kristmann à effacer soigneusement toutes les traces, mais jamais ils ne pourraient les effacer de leur esprit. ».

Dans "Ce que savait la nuit" (2017), ce dialogue :
« – Il doit nécessairement y en avoir d’autres, Erna. Je suis presque sûr qu’on peut triompher de cette maladie.
– Non, avait-elle répondu. La seule manière de vaincre la mort est de l’accepter. ».

Plus loin : « Elle était heureuse de pouvoir passer avec lui ce moment qui était en même temps une journée et l’éternité. ».

Encore plus loin : « La nuit et les peurs qu’elle abrite l’envahissaient. Ainsi que les histoires tapies dans les ténèbres. ».

Et je termine avec cette autre description : « Konrad frissonna d’effroi. Les doigts glacés du vent jouaient avec le sac plaqué à la fenêtre, les froissements résonnaient dans l’atelier comme un requiem pour les souillés et les damnés. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 janvier 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Édouard Glissant.
Arnaldur Indridason.
Bienvenue à Wikipédia !
Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
Patrice Duhamel.
André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Claude Weill.
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210128-arnaldur-indridason.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/les-contes-froids-d-arnaldur-230533

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/01/27/38782447.html









 

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26 janvier 2021 2 26 /01 /janvier /2021 03:56

« Eddie vivait comme un milliardaire, mais je crois que, le pauvre, il a terminé sa vie pratiquement sans le sou. » (Caroline, dernière épouse, avril 2020).



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Quel point commun y a-t-il entre Dalida, Dave, Charles Aznavour, Henri Salvador, Jacques Brel, Eddy Mitchell, Alain Bashung et Bernard Lavilliers ? Je pourrais en citer encore (voir plus loin) mais cette liste hors du temps et hors des cases bien rangées a la particularité d’avoir été produite par un seul homme, Eddie Barclay, l’homme aux mille (jeunes et jolies) femmes, l’homme des rave parties d’avant l’heure, l’homme des mille chanteuses et des chanteurs français, l’homme des disques français à succès (et moins à succès)… Eddie Barclay est né il y a un siècle, le 26 janvier 1921 à Paris, et il était sans doute le meilleur symbole du talent français, ou, du moins, francophone de la chanson d’après-guerre. Il est mort il y a un peu plus de quinze ans, le 15 mai 2005 près de Paris, à l’âge de 84 ans.

Était-il un résistant à 20 ans ? Difficile de le dire vraiment mais en quelque sorte, oui. Il n’était pas maquisard, mais il était un fêtard clandestin. Ses parents tenaient un café devant la gare de Lyon, et lui, déjà, servait à boire. Sous l’Occupation, le jeune homme occupait les autres jeunes dans des fêtes interdites, cela fait penser un peu à cette période de couvre-feu. Il y avait de l’alcool, du tabac et surtout, de la musique, du jazz au début, et aussi des musiciens, des chanteurs. Il a rencontré ainsi Édouard Herriot, maire de Lyon, lorsque l’ancien Président du Conseil revenait par le train à Paris et qui s’arrêtait à ce café. Il discutait avec le jeune passionné.

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Au départ, Édouard Ruault, qui devint Eddie Barclay après la guerre, avec une forte connotation américaine comme son look et comme la culture qu’il découvrait (il a importé le microsillon en France qui durait plus longtemps, une demi-heure sur chaque face), était doué au piano. Mémoire auditive sans doute. Pianiste de bar, qu’il fut, il jouait avec un autre pianiste, Louis de Funès, qui s’est reconverti un peu plus tard. Ses amis germanopratins étaient déjà Boris Vian, Quincy Jones (futur découvreur de Michael Jackson), Django Reinhardt, Michel Legrand, Moustache, Ella Fitzgerald, Louis Armstrong, Glenn Miller, Édith Piaf, Charles Trenet, etc.

Ses atouts devaient sans doute être une très bonne oreille qui, au-delà de ses dispositions à faire de la musique, était de savoir l’écouter et de dénicher des jeunes talents, et sa capacité personnelle de liant humain, de réseautage, d’entremises tant pour travailler que pour faire la fête, de toute façon, son travail était de faire la fête.  Son métier était de produire des disques, ce qu’il fit pour Eddie Constantine et a suffi, grâce au succès, à bâtir la fortune d’Eddie Barclay dès le début des années 1950. Dès lors, il avait les moyens de prendre des risques et de miser sur de nouveaux chanteurs qui ont, eux aussi, très bien "marché".

Eddie Barclay s’est assuré aussi de distribuer des disques qui fonctionnaient bien aux États-Unis, notamment de Dizzy Gillespie, Ray Charles, The Platters ("Only You"), etc. Il a recruté pour son label des personnalités très talentueuses, comme Boris Vian (directeur des variétés), Quincy Jones (directeur artistique), Michel Legrand (orchestrateur), et même Philippe Bouvard (comme attaché de presse).

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Le "système" fonctionnait à merveille : Eddie Barclay produisait les vedettes, Lucien Morisse, patron de la station Europe 1, passait en boucle leurs chansons à la radio, on faisait passer les stars à la télévision, et Bruno Coquatrix, directeur de l’Olympia, s’assurait des soirées concerts à la Madeleine. Eddie Barclay a initié la méthode marketing désormais classique du matraquage médiatique. Premier sur le marché français du disque 33 tours, il vendait aussi des grands classiques, les Fugues de Bach, l’Adagio d’Albinoni, etc.

Au-delà de l’intuition artistique, il a eu donc, à l’évidence, une démarche économique particulièrement réussie. Producteur indépendant, il était son propre patron et pouvait signer les contrats bien plus rapidement que des grands labels. Pendant une cinquantaine d’années, il y a eu une influence considérable sur le showbiz tant à Paris qu’à Saint-Tropez où il invitait tout ce beau monde à faire la fête. On pouvait y voir Jack Nicholson, Barbra Streisand, Jean-Luc Lagardère, André Bercoff (qui l’a aidé à écrire sa biographie), etc. Lui expliquait l’intérêt de faire la fête : « Mes bals font parler d’eux. En publicité, ils me remboursent l’argent que j’ai investi. ». Mais il dépensait sans doute plus qu’il n’engrangeait.

Parmi les artistes produits ou les amis d’Eddie Barclay, hors ceux déjà cités, on peut aussi évoquer pêle-mêle : Juliette Gréco, Jean Ferrat, Léo Ferré, Thierry Le Luron, Alain Delon, Stéphane Collaro, Carlos, Darry Cowl, Claude Nougaro, Robert Charlebois, Chantal Goya, Olivier de Kersauson, Brigitte Bardot, Mireille Mathieu, Nicoletta, Hugues Aufray, Françoise Hardy, Nicoletta, Björk, Patrick Juvet, Michel Delpech, Frank Alamo, Maxime Le Forestier, Nino Ferrer, Noir Désir (plus tard)… De très nombreux succès qui continuent encore de faire pleuvoir l’or. Selon Eddie Barclay, celui qui lui a fait gagner le plus d’argent fut Frank Alamo avec "Ma Biche".





Notons qu’Eddie Barclay n’était pas seul à découvrir les nouveaux talents pour son label, heureusement car sans certains collaborateurs qui ont su flairer les succès, il serait probablement passé à côté de Michel Sardou, de Pierre Perret et aussi de Daniel Balavoine. Il n’a pas non plus découvert Jacques Brel, qui était initialement chez Philips mais ce label lui avait refusé "Le Plat Pays". Eddie Barclay l’a échangé à Philips contre son ami Johnny Hallyday. Charles Aznavour aussi a changé de label pour rejoindre Eddie Barclay puis l’a quitté quand ce dernier a revendu en 1978 au futur Universal Music Group (ex-Philips, ex-Polygram). Dalida, en revanche, était un pur produit Barclay : « Elle ne chantait pas très bien, elle était mal coiffée. Mais on avait décidé d’en faire une vedette, elle en avait les qualités et les bases. ».

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Pour la petite histoire, comme Marcel Dassault, Françoise Sagan, Juliette Gréco, Fernand Raynaud et Alain Griotteray, Eddie Barclay a fait partie des premiers actionnaires de l’hebdomadaire "Minute" lors de sa création le 6 avril 1962 par l’ancien résistant et journaliste Jean-François Devay (1925-1971), ami de Boris Vian. À l’origine, "Minute" tirait environ 250 000 exemplaires, proposait des articles satiriques sur le showbiz, et était essentiellement de centre-droit antigaulliste (l’hebdomadaire a soutenu Jean Lecanuet, Alain Poher et Valéry Giscard d’Estaing). Le Professeur Choron (ami de Jean-François Devay) et Jean Montaldo furent parmi les collaborateurs. Ce ne fut qu’à la fin des années 1970 que, repris par François Brigneau puis Patrick Buisson, le périodique a viré vers l’extrême droite en soutenant Jean-Marie Le Pen puis en fustigeant Marine Le Pen et Florian Philippot (le dernier numéro est sorti le 19 janvier 2020).

Noceur impénitent, Eddie Barclay, toujours immaculé de son costume blanc, celui de la fête, aimait les jolies demoiselles. Il a rencontré sa dernière épouse, Caroline, quarante-sept ans plus jeune que lui (il en avait 67 ans, elle 20 ans), lors d’une audition pour l’adaptation au théâtre de "Angélique, Marquise des anges" par Robert Hossein. Piège à belles filles de la province n’ayant jamais connu Paris ? Peut-être. Mais il semblait être dans l’amour courtois, il a mis un certain temps à conquérir le cœur de celle qui resta dix ans sa dernière épouse officielle.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 janvier 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Eddie Barclay.
Daniel Balavoine.
Jean Ferrat.
John Lennon.
Kim Wilde.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210126-eddie-barclay.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/nuits-blanches-et-homme-en-blanc-230485

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/01/24/38778071.html





 

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17 janvier 2021 7 17 /01 /janvier /2021 01:45

« À cinquante-deux ans, il n’y a que le bonheur et la bonne humeur en général qui puissent rendre un homme séduisant. » (Jean Dutourd, 1963, quand il avait …43 ans).



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L’auteur académicien moraliste Jean Dutourd est né il y a 100 ans, le 14 janvier 1920 à Paris. Ancien résistant qui a participé à la libération de Paris (« Si la France est une cause perdue, l’honneur commande de s’y dévouer. »), marié en pleine guerre avec pour témoin, le philosophe Gaston Bachelard, romancier à succès (son livre très connu "Au bon beurre", sorti le 10 septembre 1952 chez Gallimard, a reçu le Prix Interallié), l’homme de lettres aux intonations vaguement aristocratiques et à la férocité courtoise s’est aussi distingué dans la célèbre émission de radio de Philippe Bouvard, à savoir "Les Grosses Têtes", où il a montré des échantillons de la grande étendue de son monumentale érudition.

Gaulliste, voltairien, conservateur, un brin monarchiste (malgré son soutien à la candidature très républicaine de Jean-Pierre Chevènement en 2002, il louait « l’esprit unificateur des Capétiens [qui] a trouvé son triomphe en ce que l’Europe a parlé français pendant trois siècles »), il rassemblait avec talent toutes les raisons de se dire que c’était mieux avant, avec une nette préférence pour les lettres et la philosophie sur la technique et les sciences : « Ayant pendant des dizaines d’années contemplé le monde afin de le décrire ou plutôt e le crayonner dans les journaux, j’ai pu constater l’extinction progressive des feux, ainsi que l’influence obscurantiste de la science et des techniques. ». [Notons que parler d’obscurantisme pour la science et les techniques ne manquait pas d’audace !]

Il poursuivait pour préciser : « Tout au long de son existence, l’humanité s’était principalement occupée de son esprit et de son âme. D’où la place que tenaient les lettres, les arts et la religion, instruments majeurs de la connaissance spirituelle. Soudain, au XXe siècle, l’humanité, pour la première fois de son existence, ne s’était plus intéressée qu’au corps, à sa commodité, à son bien-être, à la puissance ou à la vitesse que les objets ou les savoirs nouveaux pouvaient lui donner. Il s’en est suivi une curieuse retombée en enfance. Le monde, en un demi-siècle, s’est rempli de jouets. L’humanité infantile du IIIe millénaire a les insuffisances et les vices des enfants : crédulité, amoralité, lâcheté, ignorance, goût de la violence, esprit grégaire, etc. » (dans "Le Siècle des Lumières éteintes" sorti en 2001 chez Plon).

Malgré la provocation contre-scientifique (à laquelle je ne souscris pas du tout !), évoquer cette « curieuse retombée en enfance » semblait très pertinent et clairvoyant avec l’essor des réseaux sociaux et du web participatif, au point qu’on se pose beaucoup de questions sur la santé mentale de certains amis lorsque des adultes qui ont l’air intelligent et autonome sont prêts à te supplier de cliquer sur "j’aime" ou demande, réminiscence d’antédiluviennes notations scolaires, d’attribuer un "note" ou un "vote" dont l’aspect dérisoire efface le sérieux pourtant patent du contenu.

Au total, chez Jean Dutourd, plus de soixante-dix ouvrages (une œuvre féconde, donc), « un régal de finesse, d’humour et d’ironie » selon les bons mots de Jean-Joseph Julaud qui ajoute : « On dirait un félin mutin, farceur et féroce, devenu pour rire un lord anglais affable, irréprochable. Ayant ainsi trompé son monde, il pose tranquillement sa griffe sur les pages de ses ouvrages où circulent nos doubles, c’est-à-dire les autres. Il les bouscule, les pousse vers leurs impasses que, ravis et stupides, ils nous font visiter avec l’exaspérante et fausse candeur des collaborateurs de tout poil, que ce soit en temps de guerre (…) ou du temps de paix marxisante (…). ».

Renaud Matignon aussi se régala de ses ouvrages : « Personne ne sait comme Jean Dutourd manier le paradoxe mêlé de bougonnerie, le naturel combiné à l’élégance, le sacrebleu et le saperlipopette ponctués de subjonctifs, avec des crudités, des familiarités savantes, et parfois une tournure rare, ressouvenue des meilleures garde-robes de la langue française, de La Fontaine à Saint-Simon. ».

Au-delà de son existence médiatique, Jean Dutourd fut l’un des académiciens qui personnifia le mieux l’Académie française, élu le 14 juillet 1978 dans le même fauteuil que quelques sommités comme Condillac, Jean-Sylvain Bailly, Sieyès, Edmond Rostand, Jean Cocteau et Jacques Rueff. Il fut reçu sous la Coupole il y a quarante ans, le 10 janvier 1980, par Maurice Schumann, illustre résistant qui l’a décrit ainsi : « Ce dont on fait grief, en vérité, au journaliste Jean Dutourd, c’est au contraire de ne pas être un polémiste, mais un écrivain qui dépeint et critique les mœurs d’une époque puis, à partir de là, développe ses réflexions sur la nature humaine ; c’est, en un mot, de rester moraliste. Plus explicite et plus concis que le romancier, le chroniqueur est coupable du même crime : il répudie les contorsions intellectuelles pour retrouver les idées simples et réhabiliter les sentiments profonds. Grâce à ce secret difficile, vos articles, recueillis en volumes, se laissent relire quand l’événement qui leur a servi de prétexte est depuis longtemps oublié. Mettez hardiment vos détracteurs au défi de se soumettre à la même épreuve ! ». Jean Dutourd a raconté sa rencontre avec Maurice Schumann à la libération de Paris dans "Le Demi-Solde" en 1965 (chez Gallimard).

Officiant une trentaine d’années à l’Académie française, il en était l’un des piliers les plus connus du grand public (grâce à son émission radiophonique qu’écoutaient chaque jours six millions d’auditeurs). Amoureux de la langue française (en principe, comme tous les académiciens, et cela ne se limite pas qu’à eux, évidemment), Jean Dutourd a cofondé en 1958 et a présidé à la fin de sa vie l’association Défense de la langue française (aujourd’hui présidée par l’ancien ministre Xavier Darcos), dont la mission est le rayonnement de la langue française.

Elle recommande notamment le remplacement de certains néologismes issus de la technologie ou de la vie moderne, mais qui ne me paraissent pas pertinents car l’usage anglophone est déjà acquis et cela n’a jamais mis en danger le français (au même titre que "rendez-vous" n’a jamais mis en danger l’anglais), comme par exemple : courriel (email), pourriel (spam), hameçonnage (phishing), coentreprise (joint venture), fin de semaine (week-end), etc.

Ma préférence pour le mot anglais dans ces cas très précis ferait de moi un excellent candidat pour remporter le …Prix de la Carpette anglaise à laquelle cette association prend part ! Prix attribué aux « déserteurs de la langue française qui ajoutent à leur incivisme linguistique une veule soumission aux puissances financières mondialisées, responsables de l’abaissement des identités nationales, de la démocratie et des systèmes sociaux » ! (Ouf, j’échappe finalement à ce risque, c’est réservé à l’élite française !).

Néanmoins, au-delà de certaines absurdités de la défense de la langue française (être réaliste n’est pas une attaque contre le français), j’ai beaucoup apprécié celui qui écrivait : « Le sel de la vie, c’est ce qui contrait à des efforts. » (en 1978), dans sa défense de l’imparfait du subjonctif. Il s’acquitta même d’un beau discours sur le sujet le 30 novembre 1989 en séance publique : « Longtemps, j’ai eu, à l’égard de l’imparfait du subjonctif, des sentiments filiaux, c’est-à-dire que je lui étais très attaché, mais que je n’avais pas envie d’être vu en sa compagnie. (…) Il est dur pour un jeune écrivain français de traîner avec soi, dans tous les omnibus où la vie nous oblige à monter, ce fichu imparfait du subjonctif qui attire l’attention amusée ou moqueuse des voyageurs. L’imparfait du subjonctif est d’un autre âge. Il n’a pas le costume de notre temps. Il a une façon d’être lui-même, sans discrétion, avec un naturel que l’on pouvait trouver charmant jadis, mais qui paraît aujourd’hui le comble de la pose. ».

Dans un autre discours académique le 5 décembre 1996, Jean Dutourd affirma : « La vertu commence avec l’esprit de contradiction. (…) Chez les enfants radicalement réfractaires, donc fondamentalement vertueux, qui opposent un non granitique à tout ce que l’on tente de leur inculquer, il y a comme un esprit politique précoce. Un homme convaincu du bien-fondé de ce qu’il pense doit être sourd à tout argument provenant du parti adverse, même s’il est incontestable et lumineux. Il doit critiquer aveuglément toutes ses actions, fussent-elles louables ou bénéfiques, les rejeter, les contrecarrer autant qu’il est possible. Le seul but d’un politique est de faire triompher sa doctrine, qui est son âme même, en ce qu’elle suppose une philosophie différente des diverses philosophies auxquelles on veut le convertir. Il sera bien temps, après la victoire, d’examiner s’il y avait du bon dans les doctrines antagonistes, et de les reprendre sans danger pour notre intégrité spirituelle. Voler une idée quand on est dans une position de force est tout autre chose que d’y acquiescer de bonne foi avant qu’on ait établi notre supériorité. C’est une prise de guerre et non une soumission à un puissant, c’est un tribut levé sur le vaincu et non un de ces dégoûtants mimétismes dont les vaincus, d’ordinaire, sont coutumiers avec les vainqueurs. ». On pourra appliquer ce concept pour les programmes électoraux.

Et de poursuivre : « Un des enseignements sibyllins qu’apportent les années est qu’une idée juste devient fausse à partir du moment où elle est adoptée par le plus grand nombre. Quand on est jeune, c’est-à-dire ligoté par la logique, il est difficile d’admettre une aussi scandaleuse métamorphose : ce qui a été vrai une fois pour une personne et qui lui valait des persécutions ou au moins des sarcasmes, ne peut pas cesser de l’être parce que des milliers ou des millions de personnes peu à peu.acceptent cette vérité, s’y convertissent, la proclament, l’érigent en dogme. Et pourtant, cela se passe de la sorte. Une idée juste est un trésor. L’homme qui possède ce trésor est riche ; mais si le trésor est partagé par une foule d’héritiers, chacun de ceux-ci n’a que quelques liards. Cela ne suffit pas à changer la vie, à faire d’un pauvre un prince. ».

Il conclut ainsi : « [La vertu] demande le plus grand courage d’être en désaccord qu’un homme puisse montrer : celui d’être en désaccord avec l’esprit de son temps. Et comme elle se présente avec un visage ambigu, qu’elle nous laisse fallacieusement le choix entre l’opinion si commode du plus grand nombre et les exigences austères de notre cœur, il est difficile de la pratiquer. Difficile et dangereux : le monde, contrairement à ce qu’on prétend, n’est pas rempli de loups mais de moutons, qui sont des bêtes bien plus dangereuses. Lorsque les moutons ne se jettent pas à la mer, ils organisent des tribunaux internationaux et pendent les fous qui ont la témérité de ne pas hurler avec eux. Car les moutons hurlent. Du moins au XXe siècle. ».

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La défense de la langue française était un grand dada de maître Dutourd. Dans un livre déjà cité, "Le Siècle des Lumières éteintes", en 2001, il jugeait sans complaisance ses contemporains : « À la fin du Siècle des Lumières, l’Europe parlait le français, sachant ou sentant que cette langue était la plus apte à explorer l’inconnu. À la fin du Siècle des Lumières éteintes, l’Europe jargonne un sabir américanoïde incapable (et d’ailleurs ne l’ambitionnant pas) d’exprimer autre chose que des besoins élémentaires et des idées convenues. ».

Ce n’était pas la première fois qu’il fustigeait le "sabir américanoïde". Je termine ainsi par le discours très original de Jean Dutourd à l’occasion du 350e anniversaire de l’Académie française, prononcé le 19 décembre 1985 sur la défense de la langue française. Montrant sa combativité à occire tous les anglicismes, il n’hésitait pas à brandir réellement son épée d’académicien ! Il rappelait : « La voix et les oreilles des indigènes de la province gauloise sont réfractaires à tout autre idiome que le français, singulièrement l’anglais et à son dérivé du Nouveau Monde. ».

Le constat : « Tout a été dit, toutes les lamentations ont été exhalées sur le français qui meurt, tué par les trouvailles atroces de la publicité, par la télévision qui enseigne le charabia au pauvre peuple, par l’administration qui rivalise dans le barbarisme avec les mercantis, par le franglais, par les intellectuels, ou plutôt les intellos qui jargonnent depuis quarante ans (sinon davantage : lorsque je préparais une licence de philosophie à la Sorbonne en 1939, j’étais déjà abasourdi par l’amphigouri métaphysique de mes maîtres). (…) La langue française râle sur son grabat. On ne voit autour d’elle que de vieilles pleureuses ou des médecins à bonnet pointu qui prescrivent des clystères. Ce n’est point là une aide efficace. (…) Accuser l’anglais est une bêtise. L’anglais n’est pour rien dans la maladie. (…) Il y a toujours eu des anglomanes chez nous. Ce n’est pas trois douzaines de mots anglais, acclimatés au point de figurer dans les dictionnaires, qu’il faut s’échiner à traduire. D’ailleurs, la langue anglaise, qui a aussi sa beauté, n’est pas moins rongée que la française. (…) La langue française n’est pas si bien défendue (…). L’État n’a pas compris qu’il est nécessaire de sanctionner les spéculateurs qui sévissent dans ce domaine-là autant que dans celui du bâtiment. Car c’est de spéculation qu’il s’agit, et non point d’évolution normale, due aux changements des sociétés, comme le prétendent les coquins et, derrière eux, les imbéciles. (…) La langue française (…) est un palais national, et qui a, sur ceux qu’occupent les potentats, la supériorité d’être la maison de tous les Français, jusqu’au plus obscur, jusqu’au plus démuni. ».

Pour Jean Dutourd, l’évolution d’une langue doit venir du peuple, pas de l’élite : « Les changements ne viennent plus d’en bas, mais d’en haut. Ce sont des messieurs orgueilleux ou avides qui les imposent et non d’humbles prolétaires qui les proposent. Les orgueilleux sont les intellectuels jargonneurs, les savants, les techniciens, les énarques, les grands fonctionnaires qui confondent le style noble avec le charabia : les avides sont les marchands qui veulent vendre leurs produits et les agents de publicité qui les y aident en répandant dans leurs réclames le sabir atlantique dont ils ont constaté la magie. ».

Donc, un précieux héritage en péril : « Nous n’avons pas le droit (…) de dilapider par faiblesse ou par sottise le plus solide de leur héritage. Et nous autres, messieurs, n’écrivons-nous que pour les gens d’aujourd’hui ? Ne pensons-nous pas (…) que la littérature est une loterie dont le gros lot est d’être lu trente ans après qu’on est mort ? ».

La solution, typique d’un réflexe étatique : « Si les enseignes des magasins en franglais, en américain, en sabir étaient taxées à cent mille francs par an, elles disparaîtraient en une semaine. Pourquoi, en effet, ne les taxerait-on pas, ces enseignes, pour commencer la grande campagne d’assainissement, le plan Orsec du sauvetage de la langue ? L’usage du franglais et du sabir est une sorte de snobisme, donc de luxe. Il serait normal que le bénéficiaire de ce luxe payât pour le conserver. On a vu d’autres lois somptuaires, et moins opportunes. On paye un tribut à l’État pour tout de nos jours, pour arrêter sa voiture le long d’un trottoir, pour fumer une cigarette, pour entrer dans un cinéma, pour rouler sur les grandes routes, pour boire un verre d’alcool. Pourquoi ne pas payer pour dégrader la langue française, qui est bien à peu près le seul trésor qui nous reste ? ».

Et de continuer dans le même style : « On ne s’est pas gêné pour instituer une inquisition fiscale. Je ne sais quelle vergogne retient les pouvoirs d’instituer une inquisition linguistique, qui serait bien aussi utile, et dont chacun, à l’encontre de l’autre inquisition, approuverait la rigueur. Quelle belle chose ce serait que, parallèlement aux terribles "polyvalents" qui s’abattent comme des sauterelles sur les patrons d’entreprise, le ministère des finances créât un corps d’inspecteurs grammairiens chargés d’éplucher les journaux, les réclames, les livres qui paraissent, d’écouter la radio et la télévision, et de noter chaque infraction ! Si l’on exigeait vingt francs des péroreurs officiels et privés chaque fois qu’ils disent "top-niveau", "nominer", "impensable", "pas évident", "avatar" pour tribulation, "sanctuaire" pour refuge, "sophistiqué" pour compliqué, "générer" pour engendrer, "opportunité" pour occasion, et ainsi de suite, ces menues horreurs ne tarderaient pas à tomber dans le néant, et les bonnes gens, ne les entendant plus, cesseraient de les employer. ».

Oui, mais bonjour la liberté d’expression ! "La Disparition" de Pérec aurait alors carrément disparu ! Et l’on aurait affaire à des ronds-de-cuir paranoïaques du vilain mot.

L’inquisiteur Jean Dutourd s’en moquait et était même prêt à s’allier à un adversaire politique redoutable, Pierre Bérégovoy, qui, à l’époque, comme grand argentier, tenait les caisses de l’État : « Je vois bien qu’il y a, dans ces moyens politiques que je propose, quelque chose de simple, de terre-à-terre, de trop clair, qui fait peur, ou qui rebute les gens d’aujourd’hui habitués à l’obscurité grandiose et à l’euphémisme. (…) Eh bien ! il faut rendre justice à M. Bérégovoy. C’est le seul de tous les ministres des finances adjurés par moi qui ne m’a pas pris pour un plaisantin. Cet excellent homme m’a écrit une lettre et m’a invité à venir à son cabinet où nous causâmes, lui et moi, plus d’une heure. Mieux encore, il me promit de faire une loi et me pria d’en rédiger l’exposé des motifs. (…) Hélas ! (…) J’attends encore que M. Bérégovoy me dise si mon exposé des motifs lui convient. Il est bien tard pour qu’il le fasse. ».

Il a terminé sa « harangue » par l’égoïsme et l’intérêt des écrivains à protéger notre belle langue : « Pour n’être pas les derniers écrivains français. Pour qu’on lise encore quelques-uns d’entre nous trente ans après que nous serons morts. Nous aussi, nous avons un peu affaire avec le troisième millénaire. ».

Eh oui, il nous faudra donc donner rendez-vous en 2041 pour savoir si Jean Dutourd est toujours lu (puisqu’il est mort le 17 janvier 2011 à Paris). Quant à (presque) dix ans plus tard, eh bien, je peux assurer qu’il est encore lu …au moins par un lecteur !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Fauteuil numéro trente et un.
Discours de réception de Jean Dutourd et de Maurice Schumann (10 janvier 1980).
Hommage de Jean Dutourd à Edgar Faure (14 avril 1988).
Jean Dutourd.
Dany Laferrière.
Amin Maalouf.
Michel Houellebecq et Bernard Maris.
Albert Camus et "Le Mythe de Sisyphe".
Philippe Bouvard.
Daniel Pennac.
Alain Peyrefitte.
"Les Misérables" de Victor Hugo.
André Gide, l’Immoraliste ?
Je t’enseignerai la ferveur.
Lucette Destouches, Madame Céline pour les intimes…
René de Obaldia.
Trotski.
Le peuple d’Astérix.
David Foenkinos.
Anne Frank.
Érasme.
Antoine Sfeir.
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiDutourdJeanB01



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16 janvier 2021 6 16 /01 /janvier /2021 03:42

« En dehors de l’enfance et de l’oubli, il n’y a que la grâce qui puisse vous consoler d’exister. » (Ionesco, 1967).



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Il y a cent trente ans, le 16 janvier 1891, rue de Rivoli, à Paris, est mort le compositeur français Léo Delibes, à l’âge de 54 ans (il est né le 21 février 1836). Il était un "petit génie" des opérettes et des opéras, bien de son temps. C’était l’esprit de légèreté de la gaieté lyrique (l’esprit d’Offenbach).

Inspiré par Wagner et Tchaïkovski, mais sans jamais vouloir les imiter, Léo Delibes a commencé à composer des opérettes dès l’âge de 20 ans pour les théâtres de boulevard parisiens, et ce fut rapidement un succès. Organiste, chef de chœur, il a composé aussi des opéras et ballets. Il fut rapidement connu des milieux musicaux, recruté par l’Opéra de Paris.

Son ballet "Coppélia, ou la Fille aux yeux d’émail", d’après un contre d’Hoffmann, fut créé le 25 mai 1870 à Paris (Opéra Le Peletier), et ce fut un triomphe, un succès qui a perduré puisque "Coppélia", qui, en fait, n’était qu’une poupée dans le conte, a eu un peu de postérité : elle est le nom de baptême d’une salle municipale à La Flèche (dans la ville natale de Léo Delibes), et même le Salon des glaces de La Havane a pris ce nom par la volonté de la compagne de Fidel Castro. En outre, l’école de danse de Vierzon porte aussi ce nom.

Après la guerre de 1870 pendant laquelle il fut mobilisé, il continua à composer avec talent sa musique mélodieuse et il fut admis dans les cercles intellectuels, élu même membre de l’Académie des Beaux-arts le 6 décembre 1884, rejoignant sous la Coupole Camille Saint-Saëns et Jules Massenet au fauteuil de Victor Massé (furent parmi ses successeurs Marcel Dupré, Darius Milhaud et Bruno Montovani, l’actuel titulaire).

En un peu plus d’une trentaine d’années, il a laissé près d’une centaine d’œuvres musicales, souvent de fête et de joie, surtout des opéras, opérettes, quelques ballets. Entre autres, il a mis en musique ou repris des textes d’Alfred de Musset ("Les Filles de Cadix", repris bien plus tard par Miles Davis et Gil Evans) et de Victor Hugo ("Le Roi s’amuse").

S’il fallait ne choisir qu’une seule œuvre de Léo Delibes, je n’hésiterais pas un instant à proposer son opéra "Lakmé" inspiré d’un roman de Pierre Loti ("Rarahu ou le Mariage de Loti" sorti quelques années auparavant). L’opéra fut créé le 14 avril 1883 au Théâtre national de l’Opéra-Comique à Paris, avec la cantatrice Marie van Zandt. Son cadre est exotique (indien) était très à la mode à l’époque en France (il y avait eu Georges Bizet avec ses "Pécheurs de perles" créé le 30 septembre 1863, et Jules Massenet avec son "Roi de Lahore" créé le 27 avril 1877).

Ce fut un énorme succès, renouvelé au point d’avoir déjà atteint la millième représentation moins de cinquante ans après sa création (le 13 mai 1931). La soprano Mady Mesplé (qui est morte le 30 mai 2020) a interprété le personnage de Lakmé lors de la mille cinq centième représentation le 29 décembre 1960. Parmi les dernières cantatrices de cette longue lignée, on peut citer la flamboyante Natalie Dessay en 1995.

Trois actes, et un morceau est particulièrement connu, absolument magnifique, issu du premier acte, le "Duo des fleurs", appelé aussi dans l’opéra "Sous le dôme épais", rencontre entre Lakmé et sa domestique Mallika. Cet air a même été régulièrement diffusé par la chaîne culturelle Arte comme extrait du téléfilm d’animation collectif "Opéra imaginaire" sorti en 1993 qui propose des extraits d’opéras célèbres (réalisé par Pascal Roulin et animée par Violaine Janssens pour la partie "Lakmé").

Le film lui-même est fantastique, à la fois la musique chantée et l’animation sont des ingrédients d’un monde onirique et aseptisé qui permet de passer quelques minutes magiques à mille lieues de la vie quotidienne et de ses réalités. C’est cela, le génie français !… Saluons-le en l’écoutant avec succulence.





Comment, avec Delibes, ne pas rejoindre Julie de Lespinasse, égérie de D’Alembert, dans son enthousiasme un peu candide pour la musique ? Dans sa lettre du 14 octobre 1774, elle l’exprimait à son correspondant et amant, le comte de Guibert : « Oh ! Quel art charmant ! Quel art divin ! La musique a été inventée par un homme sensible, qui avait à consoler des malheureux. Quel baume bienfaisant que ces sons enchanteurs ! ». Une émotion qui soulève les cœurs…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 janvier 2021)
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Pour aller plus loin :
Léo Delibes.
Ludwig van Beethoven.
Jean-Claude Casadesus.
Ennio Morricone.
Michel Legrand.
Francis Poulenc.
Francis Lai.
Georges Bizet.
George Gershwin.
Maurice Chevalier.
Leonard Bernstein.
Jean-Michel Jarre.
Pierre Henry.
Barbara Hannigan.
György Ligeti.
Claude Debussy.
Binet compositeur.
Pierre Boulez.
Karlheinz Stockhausen.

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https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/un-petit-moment-de-grace-avec-leo-230237

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14 janvier 2021 4 14 /01 /janvier /2021 03:32

« La première fois qu’on a vu et entendu Daniel [Balavoine], c’était à la télé : Michel [Berger] et moi étions assis par terre dans notre chambre de Beauséjour et regardions par intermittence l’émission de Guy Lux. Quand il est entré pour chanter "Lady Marlène" avec un grand orchestre, nous avons eu un choc. Raide comme un piquet, planté derrière son micro sur pied, il a commencé à chanter d’une voix qu’on n’avait jamais entendue, avec un timbre nouveau et une tessiture tellement large et aiguë qu’on en est restés bouche bée. » (France Gall, 14 janvier 2016).



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Un chanteur qui était avant tout une voix, et quelle voix ! et des paroles, et quelles paroles ! Compositeur, parolier, interprète, Daniel Balavoine est mort il y a trente-cinq ans, le 14 janvier 1986, dans le désert malien, dans un accident d’hélicoptère qui a coûté la vie à cinq personnes, le chanteur, Thierry Sabine, Nathalie Odent, Jean-Paul Le Fur et François-Xavier Bagnoud. On aurait pu dire : P*tain d’hélico ! C’est c*n un accident, c’était évitable. Il allait changer complètement de vie, séjourner à Londres, créer un groupe de rock car son souhait, ce n’était pas d’être un poète mais un rocker. Un rocker francophone.

Toujours la main sur le cœur, c’étaient les années 1980, et Balavoine a fait partie de ces stars qui ont mis la main à la pâte pour aider, et cet accident n’aurait jamais eu lieu s’il n’avait pas aidé à implanter des pompes à eau pour sauver des populations. L’engagement était humanitaire.

Cela fait trente-cinq ans qu’il est mort, il avait 33 ans, il a "vécu" déjà, si j’ose écrire, plus longtemps mort que vivant. Il vit toujours en fait, par l’intermédiaire de ses enregistrements qui restent parmi les plus écoutés de la chanson française avec Claude François et Johnny Hallyday, entre autres. À ma connaissance, il n’y a pas encore de théorie du complot au sujet de sa mort, ce qui est très étrange ; que fabriquent-ils ?

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Lors de sa tragique disparition, les médias ont passé en boucle sa célèbre chanson "L’Aziza" (1985) qui était alors l’un des tubes de l’époque. Même s’il avait encore beaucoup à donner, nul doute qu’il n’aurait pas été mécontent de "finir" sur cette chanson qu’il avait écrite pour se révolter contre la montée du Front national parallèlement à la montée de la xénophobie et de la haine des immigrés. À l’époque, Jean-Marie Le Pen, qui ne dépassait électoralement pas 1%, avait franchi le seuil de 10% aux élections européennes de 1984 et évidemment, Daniel Balavoine n’imaginait pas que trente-trois ans plus tard (son âge !), sa fille Marine Le Pen attendrait 34% des voix, soit un tiers au lieu du dixième des voix.





« Ta couleur et tes mots tout me va
Que tu vives ici ou là-bas
Danse avec moi
Si tu crois que ta vie est là
Ce n’est pas un problème pour moi ».

Oui, Balavoine est toujours vivant, et la preuve, c’est qu’il continue inlassablement à chanter sur Internet, impressionnante mémoire collective qui nous permet de revenir dans un passé plus ou moins proche. Alors, en complémentarité avec mon précédent article sur le chanteur, je propose quelques chansons qui peuvent encore faire vibrer les cœurs sinon le monde d’aujourd’hui.


1. "Les aventures de Simon et Gunther Stein" (avril 1977)

Dans un album très spécial qui a connu l’échec commercial, Balavoine évoque le mur de Berlin par l’histoire de deux frères juifs allemands nés peu sous Hitler. Le style très novateur fait penser à un livre bien ultérieur de David Foenkinos qui raconte la vie d’une artiste, Charlotte Salomon dans "Charlotte" (Gallimard, 2014).





« Dans la même année
Leur père mobilisé
Quitta la maison
Pour aller se cacher
Un mercredi soir
Il était dénoncé
Le jeudi qui suivit
La Gestapo vint le chercher
Pour l’arrêter ».


2. "Le chanteur" (1er juin 1978)

Après quelques tentatives sous la direction d’Eddie Barclay qui ne croyait pas en lui et qui fit cette dernière tentative à laquelle il ne croyait pas, Balavoine fut véritablement "lancé" par cette chanson "Le chanteur" qui reprend "Je m’voyais déjà" qui avait lancé la carrière de Charles Aznavour et qui a obtenu un très grand succès commercial. Il faut noter que l’usage du mot "pédé" l’aurait immédiatement disqualifiée de nos jours.





« Et puis l’année d’après
Je recommencerai
Je me prostituerai pour la postérité
Les nouvelles de l’école
Diront que j’suis pédé
Que mes yeux puent l’alcool
Que j’f’rais bien d’arrêter
Brûleront mon auréole
Saliront mon passé
Alors je serai vieux
Et je pourrai crever
Je me chercherai un dieu
Pour tout me pardonner`
J’veux mourir malheureux
Pour ne rien regretter ».


3. "Oiseau de nuit" (1er juin 1978)

Une des chansons de l’album "Le chanteur", "Oiseau de nuit" parle de "studio endormi" et de "console fleur de voyants rouges et verts". Elle a connu le même succès et fait partie du "lancement de la carrière" de Daniel Balavoine.





« C’est mon ami
Si je parle de lui
Aux femmes de ma vie
Elles l’aiment aussi ».


4. "Me laisse pas m’en aller" (octobre 1979)

Faisant partie du quatrième album de Daniel Balavoine "Face amour / Face amère" où le chanteur soutient le droit au désespoir, la chanson "Me laisse pas m’en aller" n’a pas obtenu le succès escompté.





« Et si je t’aime
Si c’est un problème
Tu restes quand même
Pour tout pardonner
Comme un chien de faïence
Ma pauvre défaillance
Se perd et se balance
Pour finir à tes pieds
Et si tes larmes me gênent
Je viendrai m’y noyer ».


5. "Mon fils ma bataille" (novembre 1980)

Chanson particulièrement militante, "Mon fils ma bataille" prend le point de vue de l’homme dans un divorce malheureux avec la séparation de son fils. Balavoine a pris l’exemple d’un de ses musiciens et du film "Kramer contre Kramer". C’était particulièrement osé de prendre ce regard-là qui plaçait la femme en position très négative. Ce fut un très grand succès commercial.





« Ça fait longtemps que t’es partie
Maintenant
Je t’écoute démonter ma vie
En pleurant
(…)
Oh je vais tout casser
Si vous touchez
Au fruit de mes entrailles
Fallait pas qu’elle s’en aille ».


6. "Dieu que c’est beau" (19 juin 1984)

Au contraire de "Mon fils ma bataille", "Dieu que c’est beau" est une chanson positive, optimiste, saluant la magie de la femme et la naissance de son enfant. Elle contient de nombreuses références bibliques.





« Et la femme
Entre dans l’Histoire
Comme arrive l’œuvre d’un dieu
L’homme naît sans mémoire
Reconnaît l’Ève qu’il veut ».


7. "Tous les cris les S.O.S. " (14 octobre 1985)

Intégrée dans l’album "Sauver l’amour", la chanson "Tous les cris les S.O.S" innove dans la recherche des sons et parle de la solitude et du désespoir. Elle est l’une des meilleures de Balavoine, à mon sens.





« Difficile d’appeler au secours
Quand tant de drames nous oppressent
Et les larmes nouées de stress
Étouffent un peu plus les cris d’amour
De ceux qui sont dans la faiblesse
Et dans un dernier espoir
Disparaissent ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 janvier 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Le révolté sauveur d'amour.
Daniel Balavoine.
Jean Ferrat.
John Lennon.
Kim Wilde.

_yartiBalavoineB03



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210114-balavoine.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/balavoine-le-rocker-des-paroles-et-230185

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5 janvier 2021 2 05 /01 /janvier /2021 03:25

« Mon grand-père a été envoyé en prison pendant dix jours à cause d’un poème qu’il avait écrit. Je n’ai pas encore été ainsi honoré. Peut-être est-ce ma faute, ou peut-être le monde a-t-il tellement périclité qu’il ne se sent plus offensé lorsqu’il est sévèrement critiqué. » (Friedrich Dürrenmatt).



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Il y a un siècle, le 5 janvier 1921, est né, près de Berne, le grand dramaturge suisse de langue allemande Friedrich Dürrenmatt. Il est mort il y a un peu plus de trente ans, le 14 décembre 1990, donc un peu avant ses 70 ans, à Neuchâtel où il a vécu toute sa vie. Il a notamment publié des nouvelles et des romans policiers, mais c’était plutôt de l’alimentaire, son œuvre principale est constituée surtout de ses pièces de théâtre où il a décrit une société dont il a fortement critiqué l’organisation. Écrivain donc rebelle mais devenu classique pour les germanophones, je me souviens même d’avoir étudié certains de ses textes en cours d’allemand (mais je ne sais plus lesquels).

L’œuvre de Dürrenmatt a été distinguée par divers prix et récompenses en Suisse, Allemagne, Autriche, tous de langue allemande, mais aussi aux États-Unis. Elle ne semble pas excessivement connue ou très popularisée en France (même si son théâtre fut joué en France). Lors du vingt-cinquième anniversaire de sa disparition, en 2015, la Suisse avait multiplié les événements de commémoration : conférences, expositions et bien sûr, représentation de ses pièces de théâtre.

La vingtaine en pleine guerre mais en Suisse, pays neutre, Dürrenmatt a fait peu d’études poussées, un peu à Zurich en littérature allemande et en philosophie, aussi un peu d’histoire de l’art (il a aussi une œuvre picturale moins connue). Sa passion a été très rapidement le théâtre et dès 1942 (il n’avait que 20 ans), il a écrit ses premières pièces de théâtre ("Le Bouton" mais sortie plus tard). Sa première pièce publiée fut "Les Anabaptistes" ("Les Fous de Dieu"), créée le 19 avril 1947 qui, par son lyrisme apocalyptique, a provoqué un scandale qui lui a assuré assez vite la célébrité dans les pays germanophones. En 1952, "Le Mariage de Monsieur Mississippi" montre l’univers théâtral de Dürrenmatt, plutôt obscur et inquiétant dans la description de la condition humaine.

Avant de continuer à évoquer quelques-unes de ses pièces, parlons très rapidement de ses romans et récits, souvent courts. Les titres sont ici traduits de l’allemand et la date de sortie correspond à celle dans l’édition originale en allemand, la sortie en français est parfois bien plus tardive. Chaque citation est un extrait du livre précédemment cité.

Ses romans policiers sont assez particuliers et peu "classiques". C’est plus la recherche de la justice que du coupable que souhaite le commissaire Bärlach dont la grave maladie semble débrider aussi ses pudeurs morales. Dans "Le Juge et son bourreau" (sorti en 1952), la mort de son bras droit est pour le commissaire héros un moyen de faire d’une pierre deux coups (tuer son ennemi personnel et confondre l’assassin de son collègue, qui ne sont pas une unique personne).

Verdict personnel : « Tu fais erreur, lui répondit le vieux commissaire, un peu frigorifié en se retrouvant dans l’air matinal sur la place découverte. Tu ne me tueras pas. Tu te trompes ! Je suis le seul à te connaître, et donc le seul aussi à pouvoir te juger. Et voici mon jugement, Gastmann : je t’ai condamné à mort. C’est aujourd’hui ton dernier jour, celui dont tu ne verras pas le lendemain. Car le bourreau que je t’envoie, c’est aujourd’hui qu’il va venir chez toi. ».

Dans "Le Soupçon" (sorti en 1952), dont le thème est très glauque, Dürrenmatt reprend le personnage principal et son ami médecin qui le soigne et qui reconnaît en la personne d’un collègue un médecin de type Mengele (qui faisait des expérimentations sur des déportés juifs) qui se serait suicidé à la fin de la guerre et qui, finalement, aurait réussi à interchanger les identités et à vivre tranquillement en travaillant dans une clinique à l’abri de tout soupçon.

Certains des romans policiers de Dürrenmatt ont été adaptés au cinéma, à la télévision voire en bande dessinée. De même que ses pièces, adaptées même en comédies musicales. Parfois, cela a pu être l’inverse.

Ainsi, "La Promesse : requiem pour le roman policier" (sorti en 1958), une enquête sur le meurtre d’une fillette, reprend l’histoire du film "Ça s’est passé en plein jour" de Ladislas Vajda (sorti le 9 juin 1958) dont Dürrenmatt fut l’un des trois coscénaristes.

Entropie croissante : « Je professe l’opinion que c’est un devoir qui incombe à chacun, dans notre pays d’ordre et de propreté, de se ménager quelque part, de constituer par principe de petits îlots de désordre, quand bien même ce ne serait qu’en cachette. ».

Folie, entre fin et moyen : « Opter pour la folie en guise de méthode, c’est peut-être assez héroïque et c’est certainement très courageux, je l’admets volontiers, puisque tous les excès ont quelque chose d’impressionnant de nos jours ; mais si jamais cette méthode manque son but, si elle ne vous conduit pas au résultat visé, alors, je le crains fort, il ne vous restera que la folie elle-même ! ».

Chansonnette imbécile : « Et la petite voix qui nous chantait inlassablement "À la claire fontaine" ne faisait que l’exaspérer davantage ; pour moi, il y avait longtemps que je ne pouvais plus supporter de l’entendre ; il y avait longtemps que la vue seulement de cette silhouette minuscule, le jupon rouge, la poupée, la bouche mièvre avec sa dentition incomplète, les nattes blondasses et ridicules de cette odieuse fillette, oui, il y avait longtemps que j’enrageais rien qu’à la voir ! À force de m’user les yeux sur elle, je la trouvais si banale, si quelconque, si commune et si vulgaire, cette gamine idiote, que j’aurais pu la tuer, l’étrangler de mes mains, la piétiner rien que pour ne plus l’entendre recommencer à chanter sa chansonnette imbécile ! ».

Errare humanum est : « Je ne dis pas que l’intelligence humaine et la saine raison ne puissent pas se tromper ; je dis seulement que ce risque d’erreur, il nous faut l’assumer, n’étant nous-mêmes que des hommes. ».

Dans d’autres récits, Dürrenmatt évoque surtout un thème particulier. Dans "Grec cherche Grecque" (sorti en 1955), l’auteur évoque l’histoire d’un homme ordinaire qui devient extraordinaire lorsqu’il veut se marier : « Elle avait fini par le convaincre de publier une annonce dans "Le Soir" et lui avait aussitôt apporté du papier, une plume et de l’encre. ».

Dans "La Ballade du Minotaure" (sorti en 1985), il parodie l’histoire mythologique en inversant ingénieusement les rôles de Thésée et du Minotaure.

Le "comprimé de roman" titré "La Chute d’A" (sorti en 1971) donne un aperçu d’une dictature communiste. Dürrenmatt n’appelle ses personnages, hiérarques du régime, que par des lettres et des expressions péjoratives (comme "l’eunuque" pour G, l’idéologue de la révolution ; "gin fizz junior" pour H, maréchal ministre de la défense ; "notre ballerine" pour I, ministre de l’agriculture ; la "muse du parti" pour la seule femme M, ministre de l’éducation ; etc.). L’histoire raconte une réunion du bureau politique (politburo) que le grand chef dictateur A souhaite dissoudre pour "démocratiser la révolution" (ne plus avoir d’intermédiaire entre le tyran et le peuple).

Autodissolution : « N discerna le danger. Il menaçait indirectement chacun et directement personne. La proposition de A était surprenante. Rien n’avait laissé supposer que A ferait une pareille proposition, elle répondait à une tactique fondée sur l’effet de surprise. ».

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Venons-en à quelques pièces de théâtre de Friedrich Dürrenmatt, style où il a exercé le mieux son talent de peintre du monde dans lequel il vivait.

Dans la "comédie historique ahistorique" (beaucoup d’éléments sont volontairement inexacts historiquement ou mélangent plusieurs périodes) intitulée "Romulus le Grand" (créée le 25 avril 1949 à Zurich), la scène se passe le 15 mars 476, à la chute de l’Empire romain d’Occident. L’empereur ne semble pas mesurer le danger des envahisseurs germaniques, ou plutôt, a renoncé à combattre, et continue à élever tranquillement ses poules qui ont pour nom des empereurs romains.  Romulus refuse de donner sa fille en mariage à un commerçant prêt à acheter la paix auprès des envahisseurs : « Il est beaucoup plus noble et plus difficile d’être fidèle à une personne qu’à un État. ». Dürrenmatt tourne en dérision cet événement capital dans l’histoire du monde.

Dans "La Visite de la vieille dame" (créé le 29 janvier 1956 à Zurich), pièce de Dürrenmatt la plus jouée au monde, Dürrenmatt use de son cynisme et de son humour noir habituels pour brosser des portraits peu flatteurs de ses personnages et de la société en général. La très riche Claire retourne dans son village ruiné qui espère profiter de la fortune de la vieille dame, qui, au contraire, bouscule tous les habitants en mettant à prix la vie d’un ancien amant qui l’a fuie après l’avoir mise enceinte dans leur jeunesse. Elle reconnaît qu’elle a elle-même voulu la ruine du village pour se venger. Grand Prix Schiller, "La Visite de la veille dame" a eu les honneurs de nombreux pays étrangers, et fut jouée à New York, Paris, Lyon, Rome, Londres, etc. En France, Line Renaud a joué le rôle de la vieille dame dans une adaptation de Jean-Pierre Porret, mise en scène de Régis Santon, créée le 20 septembre 1995 à Lyon.

L’enfer n’est pas les autres : « L’enfer est en vous-même. Vous êtes plus âgé que moi et  vous croyez connaître les hommes ; mais on ne connaît jamais que son propre cœur. Vous avez trahi une jeune fille par amour de l’argent ; vous en concluez naturellement que les hommes sont prêts à vous trahir aussi pour de l’argent. La raison de nos craintes est en nous, dans notre cœur, dans nos péchés. Si vous admettez cette vérité, vous aurez la seule arme efficace pour vaincre votre tourment. » (acte II).

Charité et puissance de la richesse : « Avec ma puissance financière, on s’offre un ordre nouveau à l’échelle mondiale. Le monde a fait de moi une putain ; je veux faire du monde un bordel. Si on tient à entrer dans la danse et si on n’a pas de quoi casquer, il faut y passer. Et vous avez voulu entrer dans la danse. Les gens convenables sont ceux qui paient. » (acte III).

Pièce écrite en 1956 et adaptée pour la radio en 1957, "La Panne" retrace l’histoire d’un commercial véreux qui tombe en panne automobile dans un village et ne peut être hébergé, faute de place ailleurs, que chez un juge à la retraite. Durant le dîner avec d’autres invités, un procureur à la retraite commence à interroger le curieux visiteur et à lui faire avouer ses fautes.

Culpabilité : « Sans doute le chemin qui conduit de la culpabilité à l’innocence reconnue est-il un chemin ardu, mais aucunement impraticable ; vouloir conserver une innocence intacte, par contre, est vraiment sans espoir et ne peut guère entraîner que des conséquences catastrophiques. Vous ne risquez plus que de perdre, là où vous aviez des chances de l’emporter ; sans compter qu’en négligeant de choisir vous-même votre culpabilité, vous serez contraint de porter celle qu’on vous imposera ! ».

Le juge et le procureur : « Une liesse délirante avait emporté le juge et le procureur en une folle sarabande autour de la pièce ; ils tambourinaient sur les murs, ils cabriolaient sur les chaises, se congratulaient avec effusion, brisaient les bouteilles vides, ne savaient plus que faire pour exprimer l’intensité vertigineuse de leur plaisir. Grimpé sur une chaise au beau milieu de la pièce, le procureur glapissait de toute la force de ses poumons que l’accusé avait avoué, avoué, avoué, et bientôt, assis maintenant sur le haut dossier, il chanta les louanges de ce cher invité qui jouait le jeu à la perfection de la perfection ! ».

Dans "Les Physiciens" (créée le 21 février 1962 à Zurich), grand succès international, Dürrenmatt se penche sur la modernité et sur les progrès scientifiques et leurs conséquences parfois néfastes sur la société. Le personnage principal Möbius est un savant qui a découvert une grande invention mais il a brûlé toutes ses notes de travail pour éviter que certains ne s’emparent de son invention pour mettre à mal le monde. Il se fait passer pour fou et se retrouve dans un asile psychiatrique où il rencontre Newton et Einstein, des faux bien sûr, l’un étant un agent américain et l’autre un agent soviétique (c’était en pleine guerre froide), tous les deux chargés de sympathiser avec Möbius pour essayer de prendre connaissance de cette mystérieuse invention. En fait, le plus malin et le plus fou n’est pas la personne qu’on pourrait imaginer…

L’imprévisibilité fondamentale du réel : « Plus les hommes agissent de façon planifiée, plus le hasard est à même de les frapper efficacement. ».

Durant son existence, Friedrich Dürrenmatt a également été un leader d’opinion, tenant de très nombreuses conférences partout dans le monde et visitant aussi le camp d’extermination d’Auschwitz. Ce centenaire Dürrenmatt a donc un intérêt, celui de découvrir ou redécouvrir un écrivain mondialement connu, certes cynique, crû, désabusé mais assurément très talentueux dans la satire et la caricature sociale.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 janvier 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
Patrice Duhamel.
André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Claude Weill.
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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4 janvier 2021 1 04 /01 /janvier /2021 03:22

« Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action. » (Henri Bergson, 1937).


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Ce message très clair fut du plus grand philosophe français du XXe siècle. Il a été le fil rouge du Général De Gaulle et l’on peut imaginer qu’il a suivi quelques conférences au Collège de France dans sa jeunesse. La pensée et la réflexion ne pouvaient s’autosuffire, il faut aussi prendre pied dans le réel et dans l’action.

D’une congestion pulmonaire, sans souffrance, Henri Bergson est mort à Paris il y a quatre-vingts ans, le 4 janvier 1941, en pleine guerre et sous l’Occupation, à l’âge de 81 ans (il est né le 18 octobre 1859 à Paris). Membre de l’Académie française élu le 12 février 1914 (au fauteuil d’Émile Ollivier et de Lamartine, futur fauteuil de Jacqueline de Romilly et de Jules Hoffmann) et Prix Nobel de Littérature en 1927 (ses écrits étaient clairs, au style net, compréhensible, voir plus loin), il fut enterré très discrètement deux jours plus tard en présence de seulement une trentaine de personnes : son épouse, sa fille Jeanne (une grande artiste), Paul Valéry au nom des académiciens, Édouard Le Roy (son successeur au Collège de France et à l’Académie française) et deux représentants de l’État.

Paul Valéry, le 9 janvier 1941, rappelant que 1940 a été une année très dure (peut-on faire un parallèle avec 2020 ?), précisait : « Le corps de cet homme illustre a été transporté (…) dans les conditions nécessairement les plus simples et les plus nécessairement émouvantes. Point de funérailles ; point de paroles ; mais sans doute, d’autant plus de pensée recueillie et de sentiment d’une perte extraordinaire chez tous ceux qui se trouvaient là. (…) On est venu prendre le cercueil, et sur le seuil de la maison, nous avons salué une dernière fois le plus grand philosophe de notre temps. (…) Très haute, très pure, très supérieure figure de l’homme pensant, et peut-être l’un des derniers hommes qui auront exclusivement, profondément et supérieurement pensé (…), Bergson semble déjà appartenir à un âge révolu, et son nom, le dernier grand nom de l’histoire de l’intelligence européenne. ».

Pour Paul Valéry, il était "l’orgueil" de l’Académie française : « Que sa métaphysique nous eût ou non séduits, que nous l’ayons suivi dans la profonde recherche à laquelle il a consacré toute sa vie, et dans l’évolution véritablement créatrice de sa pensée, toujours plus hardie et plus libre, nous avions en lui l’exemplaire le plus authentique des vertus intellectuelles les plus élevées. Une sorte d’autorité morale dans les choses de l’esprit s’attachait à son nom, qui était universel. La France sut faire appel à ce nom et à cette autorité dans des circonstances dont je m’assure qu’il vous souvient. Il eut quantité de disciples d’une ferveur, et presque d’une dévotion que personne après lui, dans le monde des idées, ne peut à présent se flatter d’exciter. ».

Peu avant sa mort, Bergson, d’origine juive et polonaise par son père, et irlandaise par sa mère, a confié dans son testament, le 8 février 1937, avoir voulu se convertir au catholicisme dont il se sentait moralement proche mais n’a pas voulu, dans le contexte de l’époque, par grande lucidité et par solidarité avec les victimes de l’antisémitisme : « Mes réflexions m’ont amené de plus en plus près du catholicisme, où je vois l’achèvement complet du judaïsme. Je me serais converti, si je n’avais vu se préparer depuis des années (en grande partie, hélas ! par la faute d’un certain nombre de Juifs entièrement dépourvus de sens moral) la formidable vague d’antisémitisme qui va déferler sur le monde. J’ai voulu rester parmi ceux qui seront demain persécutés. Mais j’espère qu’un prêtre catholique voudra bien, si le cardinal-archevêque de Paris l’y autorise, venir dire des prières à mes obsèques. Au cas où cette autorisation ne serait pas accordée, il faudrait s’adresser à un rabbin, mais sans lui cacher et sans cacher à personne mon adhésion morale au catholicisme, ainsi que le désir exprimé par moi d’abord d’avoir les prières d’un prêtre catholique. ».

Le Prix Nobel de Littérature tout comme, auparavant, son élection sous la Coupole, ont récompensé le bel écrivain, celui qui s’exprimait clairement : « La vraie valeur de la philosophie n’est que de ramener la pensée à elle-même. Cet effort exige de celui qui veut le décrire, et communiquer ce qui lui apparaît de sa vie intérieure, une application particulière et même l’invention d’une manière de s’exprimer convenable à ce dessein, car le langage expire à sa propre source. C’est ici que se manifesta toute la ressource du génie de M. Bergson. Il osa emprunter à la poésie ses armes enchantées, dont il combina le pouvoir avec la précision dont un esprit nourri aux sciences exactes ne peut souffrir de s’écarter. Les images, les métaphores les plus heureuses et les plus neuves obéirent à son désir de reconstituer dans la conscience d’autrui les découvertes qu’il faisait dans la sienne, et les résultats de ses expériences interpellent. Il en naquit un style, qui pour être philosophique, négligea d’être pédantesque, ce qui confondit, négligea et même scandalisa quelques-uns, cependant que bien d’autres se réjouissaient de reconnaître dans la souplesse et la richesse gracieuse de ce langage, des libertés et des nuances toutes françaises, dont la génération précédente avait été convaincue qu’une spéculation sérieuse doit soigneusement se garder. » (Paul Valéry).

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La pensée de Bergson est trop importante et trop imposante pour la résumer en quelques phrases, évidemment. Il a influencé beaucoup de monde, pas seulement dans le domaine de la pensée (comme Jacques Maritain, Vladimir Jankélévitch, Maurice Merleau-Ponty, Emmanuel Levinas, Jean-Paul Sartre, Gilles Deleuze, Carl Jung, etc.), ou dans le domaine de la littérature (comme Charles Péguy), mais, comme je l’ai indiqué plus haut, dans le domaine de l’action (comme De Gaulle). Henri Bergson fut d’abord un très brillant élève qui fut reçu aux deux concours de Normale Sup. à l’âge de 19 ans, celui littéraire et celui scientifique. Sa connaissance des sciences fut inestimable dans le développement de sa pensée. Il fut agrégé de philosophie et enseigna au Collège de France, avec de très nombreuses distinctions et reconnaissances universitaires et académiques. Sa notoriété et sa réputation étaient déjà très fortes vers 1905-1910.

Le Dictionnaire d’histoire culturelle de Michel Fragonard chez Bordas résume rapidement le contexte de la pensée de Bergson : « [La pensée de Bergson] participe, comme la phénoménologie de son contemporain Husserl, du courant de réaction au néo-kantisme qui dominait la philosophie universitaire européenne et surtout allemande dans les années 1880. Plus largement, elle s’inscrit dans le vaste mouvement de remise en cause des conceptions intellectuelles de l’époque fortement marquées par l’influence d’Auguste Comte, positivisme, scientisme et matérialisme, que Bergson connaît bien par sa formation à la fois scientifique et littéraire. ».

Bergson a réfléchi en parallèle avec d’autres penseurs de son temps. On peut citer notamment Freud, alors que Bergson a porté une attention soutenue à l’inconscient, et Einstein, alors qu’il a aussi beaucoup étudié l’effet du temps et la durée. Les deux thèmes (inconscient et temps) furent traités dans l’étude de la mémoire, que Bergson distingua : la mémoire volontaire et utilitaire, pour l’apprentissage, différente de la mémoire involontaire, inconsciente, que sont les souvenirs, le passé. À ce titre, Bergson était très intéressé par les rêves, et aussi par l’intuition qui était en quelque sorte la composante insaisissable de la raison. Dans son "Essai sur les données immédiates de la conscience" (1889), Bergson pensait que nous n’oubliions jamais rien de tout ce que nous avions eu conscience : « Notre vie passée est là, conservée jusque dans ses moindres détails. ». Si seulement, pourrais-je soupirer ! L’inconscient, pour Bergson, serait le manque de mémoire, les souvenirs qui ont été écartés de la conscience.

À l’avenir, j’aurai peut-être l’occasion d’évoquer un point précis ou un autre de la pensée bergsonienne qui est très riche et très dense, mais, pour ce jour, je souhaite m’arrêter sur un sujet intéressant en pleine période de pandémie de covid-19. Ce sujet a été traité par la professeure de philosophie Aïda N’diaye, normalienne et agrégée de philosophie, invitée de France Inter le 31 mars 2020. Rappelez-vous la date : nous étions au début du premier confinement, l’avenir n’était pas gai (il l’est un peu plus aujourd’hui grâce à la perspective du vaccin) et ce confinement, annoncé (à mon avis par erreur) initialement seulement pour deux semaines a été prolongé pour encore un mois et demi.

Ce coronavirus est la démonstration d’un des thèmes importants de la pensée de Bergson, "l’imprévisibilité fondamentale du réel". Aïda N’diaye a évoqué « ce que Bergson appelle l’illusion rétrospective : celle qui consiste à identifier après coup dans le passé, ce qui a rendu le présent possible. Et donc cette illusion qui produit une impression de prévisibilité. ».

Elle a ainsi parlé de l’impréparation des stocks de masques, sujet à l’époque très d’actualité : « Nous avons tendance à en conclure que les responsables de l’époque auraient pu ou dû prévoir ce qui allait arriver. Nous le faisons donc depuis notre présent. Or, ce qu’on voit aujourd’hui, c’est que l’incapacité dans laquelle nous sommes individuellement, mais surtout collectivement, à nous projeter, nous révèle bien ce que tout cela a d’illusoire. En fait, déshabillée de nos habitudes face à une situation inédite, la réalité nous apparaît soudain pour ce qu’elle est : imprévisible. ».

Cela crée de l’angoisse, évidemment, et certaines personnes sont durement touchées par la crise sanitaire et les confinements, mais, dit Aïda N’diaye : « Pour Bergson, il faut aussi voir la révélation de ce qu’est notre liberté, justement, face à cette imprévisibilité, c’est-à-dire une capacité à agir de manière parfaitement neuve et originale que Bergson appelle la liberté créative. ». Ce serait le "monde d’après" : « On peut quand même redécouvrir ce que pourrait être notre liberté, c’est-à-dire une capacité à inventer et créer, à faire quelque chose de totalement inédit. ».

En somme, c’est « une occasion de ne pas reprendre nos vieilles habitudes, mais d’agir, d’être authentiquement libre et donc, de recréer, au sortir de cette crise, un monde radicalement neuf, puisque nous savons désormais que le réel peut toujours nous surprendre. ».

C’est probablement cet aspect-là de la crise sanitaire que la classe politique en France, notamment, n’a pas appréhendé, et pas seulement celle qui agit, dans la majorité et au gouvernement, aussi celle qui pérore, dans l’opposition et le dénigrement…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 janvier 2021)
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Pour aller plus loin :
Philosophe de De Gaulle.
Friedrich Dürrenmatt.
Henri Bergson.
Patrice Duhamel.
André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Claude Weill.
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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31 décembre 2020 4 31 /12 /décembre /2020 02:03

« Je ne monte pas de grands spectacles pour faire du tintamarre, mais pour qu’en chacun de nous, résonne l’espérance. » (Robert Hossein, 2001).


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Quoi de plus pittoresque que de naître et de mourir entre Noël et le Nouvel An ? Robert Hossein fait partie de ces êtres-là (qui n’y peuvent rien !) qui découvrent le monde au début d’un autre ; il fête en effet son 93e anniversaire ce mercredi 30 décembre 2020. Robert Hossein est associé souvent au cinéma et au théâtre, et c’est avec raison, il a une carrière magistralement dense sur ces deux secteurs artistiques, d’autant plus dense qu’il a été à la fois metteur en scène ou réalisateur et aussi comédien ou acteur.

À ce titre, il a côtoyé les plus grands dans des dizaines de productions. C’est assez impressionnant.

Au théâtre, il a mis en scène des dizaines de pièces, parfois ses propres pièces : il en a écrit quatre dont une avec son ami Frédéric Dard. Au fait, pourquoi avec Frédéric Dard ? Voici ce qu’en dit Robert Hossein : « De retour à la vie civile, j’ai été accueilli par mon ami Frédéric Dard. Accueilli, recueilli, adopté, choyé, entouré par cet homme exceptionnel et son épouse, qui m’ont installé chez eux, dans une grande chambre peuplée de livres et baignée de lumière (…). Ils m’ont aimé comme leur troisième enfant. ». Frédéric Dard n’avait pourtant que… sept ans de plus que Robert Hossein.

Les dernières pièces qu’il a mises en scène sont "Huis clos" (de Jean-Paul Sartre) en 2002 et deux autres sur des affaires judiciaires en 2010, "L’Affaire Seznec" (d’Éric Rognard et Olga Vincent) et "Dominici : un procès impitoyable" (de Marc Fayet).  Il a aussi joué dans des dizaines de pièces, parfois les mêmes que celles qu’il a mises en scène. Cela lui a valu un Molière d’honneur en 1995.

Au cinéma, par exemple, il a joué le personnage principal (un prêtre amoureux) avec Claude Jade, Claude Piéplu, Louis Seigner et Pierre Mondy, dans "Prêtres interdits" de Denys de La Patellière (sorti le 22 novembre 1973), ou encore le commissaire Rosen aux côtés de Jean-Paul Belmondo, Bernard-Pierre Donnadieu (un acteur que j’apprécie beaucoup, mort il y a dix ans), Jean Desailly, etc. dans "Le Professionnel" de Georges Lautner (sorti le 21 octobre 1981).

On peut citer bien sûr son personnage de Joffrey de Peyrac, tenant la réplique à Michèle Mercier (Angélique), dans quatre des cinq films de la célèbre série "Angélique, Marquise des Anges" de Bernard Borderie (le premier est sorti le 8 décembre 1964, il est absent du deuxième de la série). Ou encore l’un des nombreux personnages dans "Vénus Beauté (Institut)" de Tonie Marshall (sorti le 3 février 1999), ou le premier rôle dans "Les Uns et les Autres" de Claude Lelouch (sorti le 27 mai 1981), enfin, je cite encore, de manière très incomplète, son rôle aux côtés de Jane Birkin et Brigitte Bardot dans "Don Juan 73 ou si Don Juan était une femme" de son ami Roger Vadim (sorti le 22 février 1973), une histoire de l’amour multiple et plus ou moins libre des années 70.

Parmi les films que Robert Hossein a réalisés, on peut citer sa version du livre de Victor Hugo qui a été parmi les plus adaptés au cinéma, "Les Misérables", sorti le 20 octobre 1982 avec pour principaux acteurs Lino Ventura (Jean Valjean), Michel Bouquet (Javert), Jean Carmet  (Thénardier) et Évelyne Bouix (Fantine). Le scénario de ce film a été fait par Robert Hossein lui-même et aussi par Alain Decaux, un de ses compères, auteurs de ses grands spectacles historiques.

Car depuis 1975, Robert Hossein est surtout connu pour ses grandes fresques historiques ou religieuses avec une sorte d’obsession : faire participer le public. Et ces spectacles sont très impressionnants. D’abord, parce qu’il prend souvent des sujets connus qui disent quelque chose, même vaguement, à tout le monde. Ensuite, parce que cela se passe dans d’immenses salles, remplies de public et les comédiens, parfois, s’invitent dans l’assistance.

Les thèmes ? Jésus-Christ (plusieurs spectacles, j’ai eu la chance d’assister à "Un homme nommé Jésus" dans les années 1980, très impressionnant), Marie, Jean-Paul II, mais aussi des thèmes historiques comme Jules César, Danton et Robespierre, Marie-Antoinette, De Gaulle (coécrit par Alain Decaux et Alain Peyrefitte), Napoléon, Ben-Hur, etc. Il a aussi repris des scénarios de films ou des adaptations de livres pour ses spectacles : "Le Cuirassé Potemkine", "Notre-Dame de Paris", "Les Misérables", "L’Affaire du courrier de Lyon", "Angélique, Marquise des Anges", "On achève bien les chevaux", etc.

Ces spectacles, qui mélangent l’art du théâtre, du cinéma, et plus généralement, de la scène, c’est la marque de fabrique de Robert Hossein qui n’a pas eu peur de voir grand. Dans les sujets traités, le principal est évidemment la religion et probablement que cela vient de sa propre identité. Il a publié une petite vingtaine d’ouvrages dont certains expliquent son origine, sa foi en Dieu, etc. En 2007, il a publié ainsi "N’ayez pas peur… de croire" chez Lattès, reprenant la fameuse expression qui a inauguré le pontificat de Jean-Paul II, expression que son spectacle a reprise comme titre de sa fresque sur la vie du saint pape.

Et son origine est assez complexe : le père de Robert Hossein fut un compositeur d’origine à la fois azérie et iranienne, sa mère fut une comédienne russe et juive, née en Moldavie. Lui-même s’est converti au catholicisme, d’ailleurs assez tardivement dans une démarche très personnelle. Il a d’ailleurs été reçu par le pape François au Vatican il y a presque cinq ans. Il s’est marié plusieurs fois et a eu plusieurs enfants, dont un rabbin à Strasbourg, il a aussi été dans les années 1960 le gendre de la journaliste Françoise Giroud, tout cela pour expliquer une vie complexe, très riche, faite de mille références, qui rend la personnalité de Robert Hossein difficilement cernable : « Il est essentiel de savoir d’où l’on vient, faute de savoir où l’on va ! ».

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Pour avoir une petite idée de personnalité de Robert Hossein, je propose ici quelques phrases venues de lui.

Sa foi : « Je suis un marginal mystique, méfiant de naissance. Tout ce que l’on peut dire de moi, c’est que je suis croyant. Et désespéré. ».

Sa foi (suite) : « Nul besoin d’être cultivé pour être inspiré ! Il faut seulement être à l’écoute de l’invisible. ».

Sa foi (suite 2) : « De toute façon, comme je le répète volontiers, je crois tellement en Dieu… qu’il finira bien par exister ! ».

Son humanisme : « Tout homme est une histoire sacrée, je le jure ! ».

Son monde : « J’ai toujours vécu dans une sorte d’univers parallèle, sinon dans un état second, recréant le monde autour de moi, me le réappropriant sans cesse. Je ne m’y suis jamais adapté, c’est plutôt lui qui s’est fait à moi, grâce au prisme de mon imagination. ».

Sa nostalgie : « Le passé, c’est un souvenir. Si vous vivez dans le passé, vous êtes foutu. Il faut espérer dans l’avenir, mais je trimballe une éternelle nostalgie de la vie… ».

Solitude : « Le livre qui m’a le plus bouleversé, c’est "Le Désert des Tartares" de Buzzati, parce qu’il fait état de cet isolement qui nous caractérise. ».

Les derniers seront les premiers : « Au Ciel, c’est la conscription. De grandes figures masquées tirent des numéros. Selon le chiffre, elles descendent un immense escalier qui les conduit sur Terre. Le hasard veut que les uns deviennent banquier, roi, artiste. Les autres, célébrité, commerçant, indicateur. Le dernier, qui a  eu du mal à se présenter, tire le mauvais numéro : "mendiant". On le roue de coups et on le jette au bas des marches. Tandis que tout le monde danse, boit, se gave, le mendiant, lui, mendie. Au-dessus de sa misère, ses congénères s’épuisent en sabbats, bals, égoïsmes, et la vie passe… Le crépuscule tombe : la mort, avec sa faux, appelle les élus. Ils renoncent tous à quitter la Terre. Seul, le mendiant gravit l’escalier, tel un prince. ».

Addiction pécuniaire : « Les biens matériels aveuglent, étouffent, submergent l’essentiel, on devient dépendant du fric comme de la drogue ou de l’alcool. La liberté n’a rien à voir avec cet insidieux phénomène d’addiction. ».

Compassion des dirigeants : « Peut-être faudrait-il faire passer à nos chefs politiques un examen qui évaluerait leur aptitude à la compassion et à la bonté… » (je précise que cette phrase a été écrite en 2002, afin de ne pas en faire une interprétation hasardeuse).

Ne pas être victime : « Pour réussir sa vie et être libre, il est nécessaire de renoncer à être une victime pour prendre soin des autres, tous ceux dont le cri est une alarme… Courage ! ».

Bref, bon anniversaire, Robert Hossein !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 décembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Michel Piccoli.
Robert Hossein.
Claude Brasseur.
Jean-Louis Trintignant.
Jean-Luc Godard.
Michel Robin.
Alain Delon.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sra-20201231-robert-hossein.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/12/31/38734078.html



 

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30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 03:39

« Pierre Dux était aussi heureux que je le suis aujourd’hui représentant la haute couture, métier qui rejoint par bien des aspects les disciplines que vous symbolisez. » (Pierre Cardin, le 2 décembre 1992).


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Il poursuivait : « Vous me permettrez, en tant que premier d’une lignée, de considérer que la reconnaissance que vous m’accordez fait avant tout de la haute couture un art à part entière, et honore cette profession. Ne peut-on pas dire en effet que si les robes étaient en plâtre ou en bois, on désignerait les couturiers comme des sculpteurs ? Chaque modèle est une construction architecturale et plastique, la seule différence est que nos formes sont animées. J’ai éprouvé un grand plaisir à tailler mon habit vert et d’être sans doute le seul à l’avoir fait, depuis David qui, lui, l’avait dessiné. Je pense aujourd’hui à l’honneur qui rejaillit sur le monde de la haute couture française, sur la mode qui devient un art dont on consacre la qualité, à travers d’une activité professionnelle (…). L’amour du métier est un sentiment humain des plus nobles que je partageais avec Pierre Dux, grand comédien et prince de sa profession qui en plaçait l’exigence au plus haut niveau. ».

Comment pouvait-il ne pas être ému d’avoir été élu, le 12 février 1992, membre de l’Académie des Beaux-arts, au fauteuil de son ami Pierre Dux, en tant que premier haut couturier ? Doyen de cette noble assemblée depuis le 16 août 2020, Pierre Cardin s’est éteint ce mardi 29 décembre 2020 à l’âge de 98 ans.

Pourquoi l’alchimiste ? Parce qu’il transformait tout ce qu’il touchait en or. Certes, Marcel Landowski l’a qualifié « d’homme aux doigts d’or » pour son talent de créateur de mode, de haute couture, mais Pierre Cardin était bien plus qu’un haut couturier. Il se plaisait à rappeler qu’il avait d’abord commencé sa vie professionnelle comme comptable, à Paris en 1945, puis coupeur chez un tailleur pour hommes, puis, ce fut une rencontre avec Cocteau, il dessina les costumes et masques de "La Belle et la Bête", et après Cocteau, Ophüls, Escoffier, Delannoy… En décembre 1946, il fut recruté par Dior, qu’il a quitté dès 1950 pour se lancer dans sa propre entreprise de création.

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En cinq ans, il est devenu un créateur réputé, d’abord spécialisé dans les costumes de théâtre puis, en 1953, il a présenté sa première collection de mode, l’année suivante, ce fut la célébrité avec ses robes bulles. 1954, ouverture de la première boutique "Ève" ; 1957, ouverture de la boutique pour les hommes "Adam". Et cette innovation majeure dans la haute couture : il a proposé un prêt-à-porter, c’est-à-dire qu’il a permis à la classe moyenne de s’habiller avec une marque de haut couturier. Scandale dans le milieu de la haute couture.

Impossible d’énumérer sans lasser toutes ses réalisations, créations, des habits souvent futuristes propres aux années 1960 et 1970, mais la haute couture n’était vraiment pas sa seule activité. Très rapidement, il a bifurqué sur toutes sortes de produits dérivés à la célèbre marque "Pierre Cardin" connue du monde entier, parmi les huit premières marques commerciales les plus connues au monde au même titre que Coca Cola ou Mercedes. Pour lui, il n’y avait pas plus de honte à vendre des sardines qu’à vendre du parfum, rien n’était infamant pour l’alchimiste, surtout pas le prêt-à-porter.

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Avec sa fortune colossale (estimée à plusieurs centaines de millions d’euros), il a pu s’acheter des joyaux comme le "Maxim’s" qu’il a développé à l’étranger, le Théâtre des Ambassadeurs devenu le célèbre pôle culturel Espace Pierre-Cardin, etc. Parmi les très nombreuses personnalités invitées à l’Espace Pierre-Cardin, retenons Arthur Miller, Delphine Seyrig, Maurice Béjart, Henri Michaux, Raymond Devos, Maria Casarès, Pier Paolo Pasolini, etc.

Bref compagnon de route de Jeanne Moreau, passionné par les arts (admirateur de Fernand Léger et de Maïa Plissetskaïa), grand mécène, Pierre Cardin était avant tout un chef d’entreprise, un homme d’affaires qui « a su constituer un véritable empire qui s’étend sur le monde entier et qui fait travailler près de 200 000 personnes » comme le narre passionnément sa notice académique. 840 contrats de licence, des millions de mètres carrés, 540 usines dans 110 pays…

En recevant Pierre Cardin à l’Institut, Marcel Landowski le complimentait ainsi : « Vous êtes en effet de ceux qui savent associer l’être et le paraître ; vous appartenez à cette famille d’esprits pour laquelle chaque regard, chaque mot, chaque posture se délivre comme un message. N’est-ce pas une première approche de l’élégance ? ».

Et d’insister sur le leitmotiv du haut couturier : « Vous gardez un goût prononcé, presque une exigence intime, pour la pureté des lignes. Si bien que votre rêve est de créer le vêtement qui pourrait, tout autant, selon vos propres termes, habiller la duchesse de Windsor que votre concierge. Sans doute, l’idée germait en vous d’adoucir les frontières sociales et économiques des sphères que vous traversiez en prince humaniste. Je ne sais si votre concierge a eu l’honneur insigne de porter l’une de vos créations, mais la duchesse de Windsor, quelques années plus tard, viendra s’habiller chez vous, suivie bientôt par les plus grandes dames de ce monde. ».

Pierre Cardin ne cachait pas qu’il a eu beaucoup de chance à ses débuts, notamment d’avoir travaillé pour Cocteau. Mais il oubliait de préciser qu'il avait beaucoup travaillé dans sa vie. Il disait souvent : « Je suis un enfant des faubourgs, je suis devenu Pierre Cardin. ». À ce titre, Pierre Cardin était l’un des meilleurs ambassadeurs au monde de l’excellence française. Ce sont cent, mille, dix mille, cent mille Pierre Cardin dont la France aurait besoin pour réaffirmer sa grandeur dans un monde globalisé. Allez hop, au travail les talentueux !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 décembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les 96 étés de Pierre Cardin.
Pierre Cardin.
Karl Lagerfeld.
Yves Saint Laurent.
Pierre Bergé.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201229-pierre-cardin.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/pierre-cardin-l-alchimiste-229834

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/12/29/38730515.html







 

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24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 03:20

« Je pense à mes amis qui ne sont plus là, que je pleure. J’ai une pensée émue en pensant qu’ils ne sont plus là. Mais je trouve que ça a été bien court tout ça. Il y a encore beaucoup à faire. J’éprouve un plaisir à voir jusqu’où les verrous me conduisent. Ça continue à m’intéresser. » (Pierre Soulages, le 20 décembre 2019 sur France Inter).


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Exceptionnelle longévité d’un artiste majeur. Le peintre Pierre Soulages fête ses 101 ans ce jeudi 24 décembre 2020. Le maître est toujours actif et continue à créer.

Petit à petit, dans son œuvre, Pierre Soulages a éliminé tout ce qui était "inutile" à sa recherche. Et sa recherche, ce n’était pas l’obscur, pas le noir, mais au contraire la lumière. Le noir comme moyen de mettre en valeur la lumière. L’outrenoir dépasse un peu l’entendement, en premier abord. Une toile complètement faite de noir, cela pourrait être une "arnaque", mais non, c’est bien l’évolution de cette recherche scripturale exceptionnelle. Les reflets deviennent un élément fondamental de la lumière.

Une œuvre, ce n’est plus seulement une surface, c’est aussi un état de surface. Les aspérités sont l’œuvre. En quelque sorte, Soulages a inventé les toiles en trois dimensions. Ce n’était pas nouveau mais ses œuvres sont conçues spécialement pour cette troisième dimension.

La question de l’art abstrait est toujours difficile à aborder. Elle l’a été dans de multiples œuvres, pièces de théâtre notamment (comme "Art", une excellente pièce de Yasmina Reza), certains spectacles dédiés à l’art contemporain, comme les divagations artistiques de l’humoriste Alex Vizorek, l’art abstrait est souvent évoqué d’une manière assez ironique, et c’est vrai qu’il peut être difficile de suivre le cheminement de certains artistes. L’art figuratif est effectivement plus simple d’apparence.

Les arguments d’autorité ont d’ailleurs peu de prise sur la considération artistique car ils sont plus une conséquence qu’une cause de ce qu’est l’art associé. Or, Soulages, lui, est un artiste comblé, largement et mondialement reconnu depuis très longtemps, le marché de l’art l’a "coté" très cher (un tableau peut valoir jusqu’à 10 millions d’euros). Il a eu droit à de grandes rétrospectives consacrant son œuvre un peu partout dans le monde, sur les cinq continents, évidemment à Paris aussi : le Centre Pompidou pour ses 90 ans, et le "bâton de maréchal", le Louvre pour ses 100 ans. À cette dernière occasion, il a produit encore des œuvres en octobre 2019, malgré l’âge et sans doute la fatigue et l’épuisement. Car réaliser des œuvres, c’est presque un travail de forçat.

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Il continue à exposer. Normalement, il y avait une exposition qui devait retracer son œuvre de 1946 à 2019 en Allemagne, à Baden-Baden, au Musée Frieder-Burda du 17 octobre 2020 au 28 février 2021. Malheureusement, la pandémie de covid-19 a bouleversé la programmation car le musée est actuellement fermé. Ses œuvres, provenant notamment du Musée Soulages à Rodez (sa ville natale) et du Centre Pompidou, étaient exposées avec la lumière de ce musée appelé la "villa blanche au milieu d’un parc" (« une atmosphère toute particulière dans le cadre inondé de lumière » note la brochure).

Le guide de cette exposition qui, je l’espère, sera accessible aux visiteurs en 2021 lorsque les conditions sanitaires le permettront, explique en particulier : « Cette exposition rétrospective offre un parcours de l’œuvre du peintre et en montre la remarquable cohérence en dépit de sa longévité exceptionnelle. Dès ses débuts, Soulages a opté pour une abstraction totale, mettant en question les données traditionnelles de la peinture. Par les matériaux qu’il emploie (…), par ses outils qui renvoient souvent à ceux des peintres en bâtiment, par son choix d‘identifier ses toiles par la technique, les dimensions et la date de réalisation, plutôt que de choisir un titre orientant la vision, il adopte une position singulière dès 1948 lorsqu’il écrit : "Une peinture est un tout organisé, un ensemble de formes (…) sur lequel viennent se faire et de défaire les sens qu’on lui prête". ». Peindre est donc pour Soulages une activité autant physique qu’intellectuelle.

À l’occasion de son centenaire et de la rétrospective au Louvre, Pierre Soulages a répondu aux questions de Léa Salamé et Nicolas Demorand sur France Inter lors de la matinale du 20 décembre 2019, il y a un an. Le maître était très intimidé par cette rétrospective du Louvre : « C’est toujours très impressionnant d’être invité à mettre son travail à côté des chefs-d’œuvre qu’il y a au Louvre. ».

Il a tenté une nouvelle fois d’expliquer son "outrenoir" : « Ce mot signifie un autre  monde, comme outre-Rhin, outre-Manche, désignent un autre pays. Outrenoir, c’est ça : c’est un autre monde, atteint par une dimension et surtout par un manière de voir le noir. Outre-noir ne signifie pas ultra-noir. On dit que je peins avec du noir. En réalité, je peins avec la lumière réfléchie par des états de surface irréguliers fatalement de la couleur noire. C’est une lumière, et elle touche en nous des couches profondes qui nous habitent et que nous ignorons. Et c’est ce qui m’intéresse. ».

Soulages, prince de la relativité générale dans le domaine des arts : « Le noir est une couleur très active. Si vous prenez une couleur sombre et que vous mettez du noir à côté, elle paraît moins sombre. ». C’était une réflexion qu’il s’était faite quand il était enfant. Il l’a développée jusqu’à l’extrême… Bon anniversaire, grand maître !






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 décembre 2020)
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Pour aller plus loin :
Soulages consacré au Louvre.
Pierre Soulages.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201224-pierre-soulages.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/soulages-101-etoiles-brillant-dans-229695

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/12/19/38714811.html





 

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