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21 décembre 2020 1 21 /12 /décembre /2020 01:17

« Inscrite dans le XXe siècle finissant, l’œuvre de Basquiat ne cesse d’affirmer son caractère précurseur pour le XXIe siècle. Répétition, collage, inscription fonctionnant en réseaux, font de lui une figure annonciatrice de l’ère d’Internet telle que nous la connaissons aujourd’hui. Lorsqu’il disparaît en 1988, la révolution numérique commence à se propager. Elle fait écho à l’accélération des échanges culturels planétaires à travers la globalisation, la mondialisation ou la "mondialité" pour reprendre le terme d’Édouard Glissant [grand écrivain martiniquais (1928-2011)]. » (Suzanne Pagé, 2018, notice de l’exposition).



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J’ai récemment fait état de l’exposition sur Egon Schiele à la Fondation Louis Vitton au Bois de Boulogne à Paris. Je l’avais visitée pour Egon Schiele et elle était couplée avec une autre exposition sur un artiste très important à l’autre extrémité du XXe siècle, Jean-Michel Basquiat, dont je connaissais très peu les œuvres.

Au contraire de celle sur Egon Schiele qui a fini le 14 janvier 2019, l’exposition sur Jean-Michel Basquiat a été prolongée exceptionnellement d’une semaine avec une ouverture exceptionnelle tous les jours de cette semaine, de 8 heures à 22 heures du mardi 15 au jeudi 21 janvier 2019. Si vous arrivez avant 9 heures 30, le musée vous offre même un café ! C’est une grande chance pour les visiteurs retardataires, car plus de cent vingt œuvres du peintre sont exposées, dans huit salles du bâtiment moderniste, ce qui en donne une vue impressionnante de débordement d’énergie.

Pour la clôture de l’exposition, le lundi 21 janvier 2019 à 20 heures 30, le célèbre Ensemble intercontemporain (créé par Boulez) a prévu de faire un concert dans l’Auditorium de la Fondation Louis Vuitton, dirigé par le compositeur et chef d’orchestre Matthias Pintscher (avec Bryce Dessner) avec au programme, notamment une création mondiale de Matthias Pintscher, commandée par le musée de Bernard Arnault pour l’occasion.

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Revenons à Jean-Michel Basquiat et évoquons rapidement sa trajectoire avant ses œuvres. Malheureusement, la trajectoire est rapide. Comme Egon Schiele, ce fut une sorte d’étoile filante de l’art qui a brillé d’une très forte énergie pendant un court moment, à peine dix ans.

Né le 22 décembre 1960 à New York dans une famille de classe moyenne dont la mère est d’origine portoricaine et le père d’origine haïtienne, ce qui explique un nom très francophone (l’artiste parlait d’ailleurs couramment les trois langues, l’anglais, l’espagnol et le français). Enfant, il fut sensibilisé à l’art, visitant notamment (et souvent) le MoMA (le très célèbre Musée d’art moderne de New York). Son univers d’enfant fut la boxe, le jazz et l’art. Les parents divorcés, il a vécu deux ans à Porto Rico pendant son adolescence puis retourna à New York.

Rejeté par sa famille, il a quitté très vite l’école pour se consacrer à l’art, au départ, l’art des rues, des graffitis, qui préfiguraient déjà son style, à l’âge de 16 ans, avec d’autres amis chez qui il vivait, et rapidement, il commença à être connu, à défaut encore d’être reconnu, pour son génie extrêmement créatif dès 1980.

Cette même année, il rencontra Andy Warhol (1928-1987) avec qui il a eu plus tard (1982-1985) une collaboration très fructueuse à laquelle une salle entière de l’exposition de la Fondation Louis Vuitton a été consacrée. Les deux artistes sont devenus rapidement de bons amis, et Jean-Michel Basquiat était allé vers Andy Warhol à l’origine pour booster sa carrière artistique. Andy Warhol fut cependant critiqué pour avoir voulu "exploiter" son ami : « C’est moi qui ai aidé Andy Warhol à peindre ! Cela faisait vingt ans qu’il n’avait pas touché un pinceau. Grâce à notre collaboration, il a pu retrouver sa relation à la peinture. (…) La production de peintures collectives nous a permis d’affirmer notre identité, chacun donnant à, prenant de, affectant l’autre. » (Jean-Michel Basquiat).

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Le peintre américain René Ricard a rendu hommage aux travaux de Jean-Michel Basquiat dans un article "The Radiant Child" (l’enfant radieux) publié en décembre 1981 dans le magazine Artforum, un magazine spécialisé dans l’art contemporain, ce qui l’a fait connaître et surtout reconnaître comme un artiste majeur.

Dès mars 1983, Jean-Michel Basquiat, qui n’a alors que 22 ans et fut ainsi l’un des artistes les plus jeunes à être exposés, exposa ses œuvres à la Biennale du Whitney Museum of American Art, dont l’objectif est de faire connaître les nouveaux artistes majeurs. Il a connu le succès très vite et très jeune. D’une force formidable, il a réalisé en une dizaine d’années près de sept cents œuvres très impressionnantes.

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Comme Egon Schiele, Jean-Michel Basquiat est mort très jeune, à seulement 27 ans, il y a trente ans, le 2 août 1988, à New York, d’une overdose de cocaïne et d’héroïne. Il avait été très ébranlé par la mort d’Andy Warhol le 22 février 1987 et avait plongé dans une sorte de dépression et toxicomanie qui lui enlevèrent son inspiration.

Parlons de son œuvre, maintenant. Quand j’ai fini l’exposition sur Egon Schiele pour laquelle je m’étais rendu à la Fondation Louis Vuitton, je ne pensais pas y voir les œuvres de Basquiat. Happé par la première salle, j’y suis finalement allé avec une certaine réticence qui s’est vite étiolée. Les rares et vagues idées que j’avais de l’artiste ne prêtaient en effet pas à approfondir sa connaissance. Je me disais que Basquiat dessinait et peignait comme un enfant de quatre ou cinq ans…

C’est ce qu’on aurait pu dire aussi de Picasso qui a beaucoup inspiré Basquiat : « Picasso est venu à l’art primitif pour redonner ses lettres de noblesse à l’art occidental, et moi, je suis venu à Picasso pour donner ses lettres de noblesse à l’art dit primitif. » (Jean-Michel Basquiat).

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Au fil des œuvres et des salles que j’ai visitées sur Basquiat, mon a priori fut vite dissipé. J’ai vu en Basquiat un artiste très subtil, très cultivé (littérature, art, histoire, religion, bande dessinée, économie, Antiquité grecque et romaine, culture africaine, musique, sport, médecine, etc.), et surtout, qui avait beaucoup de choses à dire, qui était un bouillonnement permanent d’idées, de mots (il y a de nombreuses œuvres remplies de mots, de phrases, etc.), de messages : « L’obsession compulsive pour le dessin constitue (…) le vecteur immédiat d’un corps jeune, lieu de toutes les énergies, tendu par une véritable rage à dire dans l’urgence. La conscience d’une mission, quasi christique, serait un autre trait commun avec Schiele. Un rapport essentiel aux mots aussi. » (Suzanne Pagé).

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Insistons sur la culture de Basquiat exprimée par Suzanne Pagé, la commissaire générale de l’exposition : « De fait, éminemment actuel, Basquiat n’aurait pu avoir une telle prégnance dans le futur sans s’appuyer sur une vraie connaissance et sur la compréhension sensible de l’art du passé. Ce dernier indice, parmi d’autres, d’une profonde appétence de savoir, contredit d’ailleurs la fable du supposé autodidacte sauvage. Il témoigne de sa formidable et très riche culture, totalement polyphonique. Avec des prédispositions d’ouverture liées à ses doubles racines haïtienne et portoricaine, l’artiste absorbe tout, tel un buvard, mixant l’apprentissage de la rue à un répertoire d’images, de héros et de symboles issus des cultures les plus diverses. ».

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Basquiat voulait promouvoir l’art primitif, se sentait en communauté avec les Américains d’origine africaine. Beaucoup de ses messages concernent d’ailleurs le racisme de l’Amérique des années 1960, celle qu’il a vécue quand il était enfant. Basquiat est d’ailleurs une figure de personnalités "noires" (c’est-à-dire à peau noire) qui est adulée au même titre que Nelson Mandela, Desmond Tutu, Martin Luther King, Bob Marley, etc. : « Je ne suis jamais allé en Afrique. Je suis un artiste qui a subi l’influence de son environnement new-yorkais. Mais je possède une mémoire culturelle. Je n’ai pas besoin de la chercher, elle existe. Elle est là-bas, en Afrique. Ca ne veut pas dire que je dois aller vivre là-bas. Notre mémoire culturelle nous suit partout, où que nous nous trouvons. » (Jean-Michel Basquiat).

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La notice de l’exposition souligne d’ailleurs l’une des sources d’inspiration de Basquiat : « L’absence des artistes noirs apparaît avec une douloureuse évidence ; l’artiste s’impose alors de faire exister, à parité, les cultures et les révoltes africaines et afro-américaines dans son œuvre. ». Dieter Buchhart, commissaire invité de l’exposition, a complété : « Basquiat se reflète, comme en un miroir, dans ses figures de boxeurs noirs et de musiciens de jazz, mais aussi de victimes de la brutalité policière et du racisme au quotidien. Il relie l’Atlantique noire, la diaspora africaine, l’esclavage, le colonialisme, la répression et l’exploitation avec la période dans laquelle il vit, le New York des années 1980, ne perdant jamais de vue ses propres conditions d’existence ni celles de l’humanité en général. ».

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Comme le disait Soulages pour justifier ses toiles géantes, il faut voir les œuvres Basquiat dans leur réalité physique : souvent, ses peintures et dessins sont géants, et donc très impressionnants. C’est vrai des visages à la mâchoire bien visible, les thèmes en général de ses peintures font très rapidement penser à la mort, à l’idée de mort, au temps et à l’existence qui passent. C’en est justement plus impressionnant.

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L’une de ses œuvres les plus impressionnantes est justement cette chevauchée avec la mort ("Riding with Death", pour la première fois visible à Paris avec cette exposition) réalisée quelques semaines avant sa propre mort (reprenant de nombreuses références classiques : Léonard de Vinci, Dürer, Rembrandt, etc.).

L’autre élément très marquant de cette visite, ce sont les couleurs, ce que Bernard Arnault appelle « cette énergie graphique et électrique ». Elles impressionnent autant que la densité des œuvres elle-même. Elles envahissent l’esprit et le cœur, elles séduisent, elles contraignent, elles imposent, elles valorisent. Elles font de l’humanité en général un ciel majestueux, ou destructeur. Les couleurs sont comme celles du coucher du soleil, toujours différentes et pourtant, déjà, on les reconnaît. Le style de Basquiat est reconnaissable parmi mille autres styles. La marque de l’artiste est absolument remarquable.

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Avec cette exposition, on ne peut nier le talent artistique de Basquiat parce que certaines œuvres le montrent réellement. Les motifs qui ont l’air très naïfs sont volontairement primitifs. Basquiat considérait que les dessins d’enfants étaient forcément très forts car ils montraient une réalité perçue par l’enfant, sans les filtres de la vie sociale : « Oui, j’aime les dessins d’enfants. Et ce qui me plaît vraiment et qui m’a influencé, ce sont les travaux des enfants entre trois et quatre ans. Je fuis la logique linéaire de l’adulte pour m’approcher de la logique immédiate de l’enfant. Comme eux, j’aime "pêcher" dans l’histoire de l’art. » (Jean-Michel Basquiat).

L’une des raisons d’avoir voulu coupler les deux expositions sur Schiele et Basquiat, ce fut, comme l’a expliqué Dieter Buchhart, la ligne : « Dans les deux expositions, l’accent est mis sur le rôle jouée par leur ligne inimitable. Tout comme l’art de Schiele présage l’imminence et les horreurs de deux guerres mondiales, les œuvres de Basquiat répercutent les attaques contre l’humanité replacées dans les contextes du colonialisme, de l’esclavage et du racisme, mais aussi dans leur environnement contemporain. Chez les deux artistes, la ligne représente l’expérience limite entre vie et mort, le seuil où, comme le note Schiele en 1910, "tout est mort vivant". De même qu’elle sert à Schiele d’outil pour exprimer une évolution et un inévitable pourrissement, la ligne, chez Basquiat, ouvre les têtes et les corps pour en révéler l’anatomie interne, les nerfs, les veines, les tendons et les os. Du fait de la radicalité stupéfiante de leur dessin, le trait, la ligne comme intentionnalité, autorisent une expérience dissonante et divergente du contour, dans un processus d’ouverture et de libération. ».

Notons d’ailleurs que Basquiat était un grand amateur d’anatomie humaine, discipline qui l’avait marqué, car sa mère lui avait offert un livre d’anatomie ("Henry Gray’s Anatomy of Human Body") lorsqu’il fut immobilisé à l’hôpital à l’âge de 7 ans à la suite d’un grave accident de voiture (une voiture l’avait heurté dans la rue). Cette anecdote peut aider à comprendre nombreuses de ses œuvres.

Si Basquiat a été "accueilli" ainsi à la Fondation Louis Vuitton, c’est parce qu’il est considéré comme « l’une des plus importantes figures de l’histoire de l’art » et « un artiste qui a radicalement renouvelé la pratique du dessin et le concept même d’art ». Ayant conçu lui-même le parcours de la visite, Dieter Buchhart a développé : « Par son approche qui rappelle le copier-coller, il a introduit une convergence entre plusieurs disciplines et conceptions, ouvrant ainsi de nouveaux espaces de pensée, anticipant notre société Internet et post-Internet et les formes contemporaines de communication et de réflexion. Depuis le début des années 1990, la perception et l’analyse de son travail ont évolué. L’accent mis naguère sur le rôle dans l’histoire de la peinture a glissé vers une vision plus conceptuelle, qui jette un éclairage revivifiant sur son procédé d’échantillonnage des sources et des techniques, y compris son utilisation du collage et de la sérigraphie, le replaçant au sein du temps présent où prévalent les réseaux sociaux, la surveillance et la connexion ininterrompue. ».

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Président de la Fondation Louis Vuitton, Bernard Arnault, qui a confié que Basquiat fut « aux origines de [sa] propre collection » (« Je lui dois beaucoup de ma passion pour l’art en général, pour l’art contemporain en particulier. »), a commenté ainsi l’œuvre du peintre : « La complexité de son œuvre n’a pour égale que l’immédiateté et une spontanéité des sentiments qu’elle provoque. En cela, Jean-Michel Basquiat a anticipé notre époque : une période de contradictions, de relations inattendues et d’intensités où la création doit nous servir de clef de lecture, de valeur cardinale. ».

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Mais, devant l’art, ce qui compte avant tout, ce n’est pas la compréhension intellectuelle mais l’émotion qui frappe les cœurs. Elle est encore présente jusqu’à ce lundi 21 janvier 2019. Aujourd’hui, s’il était encore vivant, Jean-Michel Basquiat n’aurait que… 58 ans.

Informations pratiques sur la Fondation Louis Vuitton :
www.fondationlouisvuitton.fr/
8 avenue du Mahatma Gandhi au Bois de Boulogne, 75116 Paris.
Derniers jours pour Jean-Michel Basquiat : tous les jours de 8 heures à 22 heures jusqu’au lundi 21 janvier 2019.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 janvier 2019)
http://www.rakotoarison.eu


(Les photographies des œuvres de Jean-Michel Basquiat, sauf la première et la dernière, sont issues du site www.fondationlouisvuitton.fr).


Pour aller plus loin :
Dossier de presse de l’exposition.
Jean-Michel Basquiat.
Dernières heures parisiennes pour Egon Schiele.
Pierre Soulages, l'artiste mélanthrope, a 99 ans.
Rotraut Uecker.
Egon Schiele.
Banksy.
Marcel Duchamp.
Pablo Picasso.
Le British Museum et le monde des humains.
Yves Klein.
Le Tintoret.
Gustav Klimt.
Georges Méliès.
David Hamilton.
Paula Modersohn-Becker.
Auguste Rodin.
Margaret Keane.
Rouault et Matisse à Paris.
La garde rapprochée du Premier Empereur de Chine.
Un Renoir de la Côte d’Ivoire.
Magritte.
Daniel Cordier.
Boulez à Paris.
La collection Cordier à Rodez.
Soulages à Rodez.
Claude Lévêque à Rodez.
Caillebotte à Yerres.
Goya à Paris.
Brueghel à Paris.
Chagall à Paris.
Dali à Paris.
Van Gogh à Paris.
Hiroshige à Paris.
Manet à Paris.
Rembrandt à Paris.
Boltanski, artiste contemporain.
Boltanski au MacVal.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221222-jean-michel-basquiat.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/12/21/38719345.html



 

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19 décembre 2020 6 19 /12 /décembre /2020 03:09

« Pourquoi aimerais-je des gens qui me détestent ?
– Il faut bien que quelqu’un commence ! »
(Albert Memmi, "La Statue de sel", 1953, éd. Corréa).



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L’essayiste franco-tunisien Albert Memmi est né il y a 100 ans, le 15 décembre 1920, à Tunis. Il s’est éteint il y a un peu plus de six mois, le 22 mai 2020 à Paris, pas loin de son siècle. Universitaire d’origine juive et arabophone très modeste, primé par l’Union rationaliste, récompensé aussi par l’Académie française avec le Grand Prix de la francophonie en 2004, Albert Memmi a été ce qu’on appellerait un "penseur" de l’humain, progressiste, partisan de l’indépendance dans les années 1950 mais craignant l’émergence d’États musulmans. La colonisation (et la décolonisation) ont fait partie de ses (nombreux) sujets de réflexion.

Arrêté en 1943 (il n’avait que 23 ans), il fut déporté dans un camp de travail forcé car les Allemands avaient envahi la Tunisie pour combattre les troupes alliées débarquées en Algérie. Après des études de philosophie à Alger, il a poursuivi son cursus à la Sorbonne et a épousé une Française qui s’est installée avec lui à Tunis où il enseigna la philosophie et créa un laboratoire de psychosociologie (il fut également responsable éditorial dans l’ancêtre du futur hebdomadaire "Jeune Afrique"). Après l’indépendance de la Tunisie, le couple a finalement rejoint Paris. Albert Memmi travailla au CNRS et enseigna la psychiatrie sociale à l’École pratique des hautes études.

Demandant la nationalité française depuis 1957 mais le gouvernement fut réticent car il se proclamait du côté des colonisés en pleine guerre d’Algérie. Il ne l’a obtenue qu’en 1973 grâce à l’ancien ministre Edgard Pisani, lui aussi né à Tunis.

Ses premiers essais sont préfacés au milieu des années 1950 par d’illustres philosophes, comme Albert Camus et Jean-Paul Sartre (plus tard, la Prix Nobel Nadine Gordimer a aussi préfacé un de ses ouvrages dans sa version anglaise). Il a sorti au moins une trentaine d’ouvrages, notamment sur la colonisation (réflexions saluées par Léopold Sedar Senghor lui-même), la judéité, le racisme, l’hétérophobie, également sur le bonheur ("L’Exercice du bonheur" en 1998, éd. Arléa), une "Anthologie des écrivains maghrébins d’expression française" en 1964 (éd. Présence africaine), et son "Dictionnaire critique à l’usage des incrédules" en 2002 (éd. du Félin).

Inlassablement, Albert Memmi, aux confluences de plusieurs cultures, revendiquant dès 1953 (dans "La Statue de sel", éd. Corréa) plusieurs identités, a voulu faire la jointure entre l’Occident et l’Orient, entre les Juifs et les Arabes, tentant de trouver sa voix à la fois identitaire et sociale : « À cheval sur deux civilisations, j’allais me trouver également à cheval sur deux classes et à vouloir m’asseoir sur deux chaises, on n’est assis nulle part. ». Ce problème d’identité a été central dans l’œuvre d’Albert Memmi : « l’impossibilité d’être quoi que ce soit de précis pour un Juif tunisien de culture française ».

Penseur indépendant, Albert Memmi s’est gardé d’exprimer un enthousiasme trop naïf pour les Printemps arabes, et le magazine "The Times of Israël", lors de l’annonce de son décès, a cité ce qu’il en pensait dans une interview télévisée : « Si les arabo-musulmans ne veulent pas la laïcité, et ce problème n’est jamais abordé, ce ne sera pas sérieux (…) et si on ne s’attaque pas à la corruption, ce sera du bavardage. ».

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En son hommage, voici en guise de morceaux parcellaires et méditatifs de son œuvre, quelques extraits et citations qui méritent réflexion, à mon sens…

Action et réaction : « Nous existons en fonction des autres. Sans cesse, nous sollicitons leur alliance, ou leur cherchons querelle, souvent pour obtenir le même résultat : un échange et une reconnaissance. Et comme nécessairement, ils nous déçoivent, nous tâchons d’en corriger l’image, nous les réinventons selon nos besoins. D’où l’extraordinaire mélange d’intuitions exactes et de fantasques rêveries que nous avons les uns des autres. » (1979).

Le point de vue du colonisateur : « S’accepter comme colonisateur, ce serait essentiellement (…) s’accepter comme privilégié non légitime, c’est-à-dire comme usurpateur. (…) L’usurpateur l’admet, il revendique une place usurpée. C’est dire qu’au moment même où il triomphe, il admet que triomphe de lui une image qu’il condamne. Sa victoire de fait ne le comblera jamais (…). Il lui faudrait pour cela en convaincre les autres, sinon lui-même. (…) D’où son acharnement, étonnant chez un vainqueur, sur d’apparentes futilités : il s’efforce de falsifier l’histoire, il faut réécrire les textes, il éteindrait des mémoires. N’importe quoi, pour arriver à transformer son usurpation en légitimité. » (1957).

Mais heureusement : « Il existe, enfin, d’autres possibilités d’influence et d’échanges entre les peuples que la domination. » (1957).

Dérision : « Je venais de découvrir la vertu du scandale et, surtout, une arme redoutable : la dérision. Comme la ruse, la dérision est une arme de faible ; les puissants sont rarement drôles : ils n’en ont pas besoin. Mais, même minuscule, comme la fronde de David, elle est capable, rien qu’en mettant les rieurs de son côté, de contrer les puissances les mieux établies. C’est pourquoi on lui oppose généralement une telle fureur. C’est pour son ironie, plus efficace encore que ses arguments, que Voltaire est tellement haï. L’ironie n’est pas seulement une arme ingénieuse, elle est, à l’opposé du respect, qui est stérile, un exercice intellectuel, un entraînement critique à la lucidité. » (2000).

On ne se débarrasse de son ambiguïté qu’à son détriment : « Je songeai que les silencieux perdent à quitter leur silence et que le
prestige de mon père au sein de la famille tenait peut-être au crédit de son mutisme. »
(1955).

Amitié et jauge des rencontres : « Trop de fréquentations ne valent pas vraies fréquentations. Il m’arrive de recevoir dans mon grenier, mais jamais plus de deux personnes à la fois, parce que ce serait alors un groupe où chacun, jouant un rôle, n’est plus lui-même. Or ce que je recherche, c’est ce contact, même précaire, où chacun se livre, fût-ce par éclairs, et qui est pour moi un vrai bonheur. » (2000).

Humilité : « La reconnaissance n’est pas un sentiment d’une complète pureté : reconnaître ce que l’on doit à autrui, c’est aussi avouer sa propre insuffisance. Il faut beaucoup de force et d’orgueil, ou de placidité, pour supporter ses propres dettes sans inquiétude ni ressentiment. Le commun des mortels vénère ses idoles et guette leurs défaillances. Cela semble contradictoire ; ce ne l’est pas : on agresse qui vous aide, parce qu’on a aussi besoin de se défendre contre lui. J’aime cet homme pour le bien qu’il me fait, mais je dois l’aimer moins pour m’estimer moi-même. » (1979).

Douleur du retour : « Celui qui n’a jamais quitté son pays et les siens ne saura jamais à quel point il leur est attaché. » (1957).

Réflexe identitaire et appartenances : « "Je suis fier d’être français", "Je suis fier d’être juif" sont des affirmations ridicules, même si l’on perçoit le ressort de tels orgueils. J’ai entendu un jour à la radio : "Je suis immensément fier d’être arménien !". L’écrivain qui parlait insistait sur cet "immensément", alors qu’il s’agit de l’une des appartenances les plus malheureuses de l’histoire contemporaine. (Voici qu’émerge une fierté nouvelle ; les homosexuels clament qu’ils sont fiers de l’être). Il s’agit toujours d’un retournement, d’un changement de signe : devant une raison d’être fier, le malheur est plus facile à supporter ; et plus il est tragique, plus il est glorieux. Les Juifs ont porté à l’extrême ce retournement : ils ont fait de leur malheur historique une élection métaphysique. » (2000).

Amour et identité : « Mon mariage n’a pas été un moment de ma vie, il lui a donné son sens. (…) Cette femme que j’aime, qui fut le meilleur de moi-même, qui a voulu tout me donner, est devenue le symbole et la source de ma destruction. Je ne suis plus rien qu’un fantôme, mon propre ennemi et le sien. Je l’ai trahie et elle m’a détruit. Mais, en même temps, je ne peux plus vivre sans elle. Je n’ai plus ni pays, ni parents, ni amis, et la quitterais-je que je resterais ainsi double, en face de moi-même et juge des miens. Je supporte à peine de vivre avec elle, mais je ne supporte plus de vivre avec personne. » (1955).

Amour suprême : « J’entrevoyais bien que chaque pas m’éloignait davantage des valeurs de mon groupe, d’une image de moi-même qu’avec l’âge, l’alourdissement normal de la nature, la lente reprise par le passé, la famille, j’aurais aspiré à retrouver, comme la plupart des hommes se mettent, vers le soir de leur vie, à ressembler à leur père. Mais je me redis aussi, avec orgueil, que Marie, par sa seule présence, m’obligeait à vivre au sommet de moi-même. » (1955). J’adore particulièrement cette dernière phrase, très forte de sens, très chrétienne aussi, il suffit juste d’adapter le prénom pour la personnaliser…

Et je termine par ces citations sur ce qu’est être un intellectuel : « Aujourd’hui encore, je pardonne difficilement, aux intellectuels surtout, la complaisance sinon la complicité devant l’erreur. Ils ont le droit de se tromper, pas de tromper les autres, même par prudence ou tactique, par solidarité ou par discipline. Par discipline ! Un intellectuel discipliné est-il un intellectuel ? L’intellectuel a d’autant moins le droit de ruser avec la vérité qu’il est plus outillé pour la découvrir, et qu’on l’attend de lui. S’efforcer de voir clair et dire clairement est sa fonction, sinon, à quoi sert-il ? ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 décembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
10 ans de révolution tunisienne.
Albert Memmi.
Élie Kakou.
Ben Ali ne sera jamais jugé… mais la démocratie tunisienne passe.
Le premier tour de l’élection présidentielle tunisienne du 15 septembre 2019.
Béji Caïd Essebsi.
Interview de Béji Caïd Essebsi diffusée sur France Inter le 3 décembre 2016 (à télécharger).
Daech.
Les révolutions arabes de 2011.
Ben Ali a 80 ans.
La fuite de Ben Ali.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201215-albert-memmi.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/hommage-a-albert-memmi-1920-2020-229605

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/12/13/38704198.html






 

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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 03:10

« Beethoven renferme en lui-même toute la nature de l’homme. Il n’est pas essentiellement chantant comme Mozart, il n’a pas l’élan architectural de Bach ni le sensualisme dramatique de Wagner. Il unit tout cela en lui, chaque chose étant à sa place : là est l’essence de son originalité (…). Jamais un musicien n‘a mieux ressenti et exprimé l’harmonie des sphères, le chant de la nature divine. Par lui seulement, les vers de Schiller : "Frères, au-dessus de la voûte étoilée / Doit habiter un père bien-aimé" ont trouvé leur réalité vivante, qui va bien au-delà de ce que peuvent exprimer les mots. » (Wilhelm Furtwängler, chef d’orchestre, 1942).



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L’année 2020 aurait dû être l’année Beethoven. En effet, le compositeur allemand Ludwig van Beethoven est né il y a 250 ans, le 15 décembre 1770. C’était l’occasion de nombreux festivals et concerts au cours de cette année, mais j’ai mis au conditionnel passé car la crise sanitaire mondiale a rendu très difficile la tenue de ces événements musicaux. Certes, certains ont pu se dérouler au début de l’année, comme à la 26e édition du festival "La Folle Journée" de Nantes du 29 janvier au 2 février 2020. J’espère que ces événements annulés pourront être repris en 2021 ou 2022 pour fêter dignement cet anniversaire mais surtout, fêter le compositeur qui me paraît le plus important de tous les temps, en tout car, qui me touche le plus.

Les organisateurs des programmes des orchestres dans le monde n’attendront pas le deuxième centenaire de sa mort, le 26 mars 1827, dans six ans, pour mettre dans leurs répertoires de œuvres de Beethoven : il est au programme tous les ans, à chaque saison, dans chaque salle de concert, pour chaque orchestre philharmonique, tant il a marqué la conscience mondiale.

Faudrait-il jouer de la rivalité et reprendre la concurrence à la manière de celle entre les Beatles et les Rolling Stones pour l’installer dans un match entre Beethoven (1770-1827) et Mozart (1756-1791), ce dernier quinze ans plus âgé que le premier ?

Deux génies avec leur universalité et leur talent inégalé. La NASA ne les aurait pas départagés si l’on en croit son double choix en 1977. En effet, des disques vinyles de cuivre recouverts d’or (pour les protéger du voyage interstellaire) ont été envoyés au bord des deux sondes spatiales Voyager I et Voyager II selon une idée optimiste de l’astrophysicien Carl Sagan. Avaient été choisis non seulement des morceaux de Beethoven et de Mozart, mais aussi de Bach, Stravinsky, etc. et même des percussions sénégalaises et d’autres musiques du monde afin de représenter la diversité de l’espèce humaine, ainsi que des bruits présents sur terre (des pleurs de bébé, des chants de baleine, des cris d’oiseaux, le départ d’un train, etc.).

Ces messages destinés aux éventuels extraterrestres avaient un côté très naïf puisqu’il y avait aussi un message de bienvenue en cinquante-cinq langues (dans le cas d’extraterrestres polyglottes !), "bienvenue" amusante alors qu’on allait plutôt chez eux, et aussi des messages et des schémas pour faire comprendre ce qu’est l’homme (le fameux dessin de Léonard de Vinci, une séquence d’ADN, etc.), et le disque envoyé dans l’Espace, dont l’un des originaux a été offert au Président américain Jimmy Carter, est désormais fabriqué en série et est en vente depuis octobre 2016.

Il serait difficile de les départager, Mozart et Beethoven, mais après tout, pourquoi les classer alors que les deux s’ajoutent. Je mettrais personnellement un avantage dans mon panthéon personnel à Beethoven même si les deux me font vibrer. Beethoven a eu sa légende dès son vivant et lorsque, un siècle après sa naissance, le Chancelier de l’unification allemande, Bismarck, a décidé de prendre Beethoven comme un symbole patriotique de l’Allemagne nouvelle, il y avait tout à craindre d’une récupération nationaliste du compositeur pourtant symbole en France des vertus républicaines et universelles.

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Sous la Seconde Guerre mondiale, Beethoven fut heureusement un symbole de la résistance au nazisme et les Alliés utilisaient les premières notes de la fameuse Cinquième Symphonie de Beethoven comme signe de la victoire (qu’on peut retrouver dans la retranscription en morse de la lettre V comme victoire). Enfin, après la guerre, l’Ode à la joie, un des mouvements, le quatrième, de la non moins fameuse Neuvième Symphonie de Beethoven, fut choisie comme l’hymne européen, l’hymne à l’Europe réunifiée et pacifique, lors d’un Conseil Européen en 1985, en demandant au chef d’orchestre Herbert von Karajan d’en réaliser des arrangements pour différents modes instrumentaux.

Cet Hymne à la joie provient d’un poème du poète allemand Friedrich von Schiller (1759-1805) écrit en 1785 et fut mis en musique par Beethoven et créé le 7 mai 1824, dédié au roi de Prusse (Frédéric-Guillaume III). Dans les paroles chantées écrites, on peut citer notamment :

« Joyeux, comme ses soleils volant
À travers le somptueux dessein du ciel,
Hâtez-vous, frères, sur votre route,
Joyeux comme un héros vers la victoire. ».

C’est assez commun de dire que la Neuvième Symphonie et en particulier cet incroyable Hymne à la joie m’apporte beaucoup d’émotion à son écoute. C’est pourquoi, quand j’en ai l’occasion, j’essaie d’assister à son interprétation.

Dans une grande capitale européenne, un orchestre philharmonique très réputé (mondialement) et dont j’avais déjà apprécié de nombreuses prestations, a proposé une semaine Beethoven il y a une dizaine d’années. Chaque soir de la semaine, c’était deux symphonies au programme, souvent, une "plutôt connue" et une "moins jouée" en première partie. Je n’ai pu y aller que le dernier jour avec, en seconde partie, le bouquet final, cette tant attendue Neuvième.

Malheureusement, malgré le professionnalisme de l’orchestre et du chef (je ne citerai aucun nom, donc pas de ville ni de date non plus !), leur prestation était complètement ratée, j’ai même entendu dire que certains musiciens de l’orchestre l’ont reconnu après le concert. C’était très étonnant, car ils avaient dû la jouer des dizaines voire des centaines de fois, et il peut y arriver qu’il y ait un mauvais jour. Au-delà de la déception, c’était surtout de la surprise de ma part et cette réflexion qu’une interprétation réussie (heureusement, elles le sont nombreuses), c’est toujours un petit miracle de la voûte étoilée…

Beethoven a composé bien d’autres œuvres que des symphonies, notamment des quatuors et des sonates, mais je ne résiste pas à proposer ici deux autres symphonies, l’Héroïque et la Pastorale, au-delà des incontournables Cinquième et Neuvième.


1. Symphonie n°3 "Héroïque" (sous la direction de Bernard Haitink)






2. Symphonie n°5






3. Symphonie n°6 "Pastorale" (sous la direction de Leonard Bernstein)






4. Symphonie n°9 (sous la direction de Myung-Whun Chung)






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 décembre 2020)
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Pour aller plus loin :
Ludwig van Beethoven.
Jean-Claude Casadesus.
Ennio Morricone.
Michel Legrand.
Francis Poulenc.
Francis Lai.
Georges Bizet.
George Gershwin.
Maurice Chevalier.
Leonard Bernstein.
Jean-Michel Jarre.
Pierre Henry.
Barbara Hannigan.
György Ligeti.
Claude Debussy.
Binet compositeur.
Pierre Boulez.
Karlheinz Stockhausen.

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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 03:22

« Pour moi, ce ne sont pas des histoires et encore moins des personnages, ce sont des gens. De vraies gens. (…) C’est prétentieux de parler de ses propres personnages en avouant qu’ils vous ont émue mais je vous le répète : pour moi, ce ne sont pas des personnages, et c’est eux que je vous confie aujourd’hui. » (Anna Gavalda, 2018).



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La romancière Anna Gavalda fête son 50e anniversaire ce mercredi 9 décembre 2020. Déjà ? pourrait-on dire. Et pourtant, la femme reste jeune et alerte. Je m’amuse en disant cela et j’admets que je suis tombé sous son charme, celui de sa plume bien sûr, mais peut-être pas seulement (!).

Je l’ai croisée à quelques occasions lors du Salon du Livre de Paris, un rendez-vous (manqué en 2020 pour cause de covid-19) qui est intéressant pour avoir une idée des relations entre auteurs et lecteurs. Et là, pas de faux-semblants, pas d’hypocrisie : à moins de rémunérer des foules de lecteurs à faire la queue, il y a une sorte d’opération vérité sur la réalité populaire : un auteur peut être très connu, très célèbre, bénéficiant de nombreux échos médiatiques …et n’avoir pas beaucoup de lecteurs à son stand. L’ennui ne guette pas seulement les inconnus, dans ce genre de salon où l’humilité devient une vraie valeur !

Anna Gavalda, c’est un peu le contraire. J’ai toujours été impressionné (voire intrigué) par son immense popularité auprès de ses lecteurs. Des foules qui l’attendent pour une dédicace. Elle est peu médiatisée (en tout cas, à ma connaissance), elle fraie peu dans les médias, et sa notoriété est vraiment celle de sa plume, beaucoup de monde se retrouve dans ses livres et lui en est reconnaissant. Elle se prête volontiers au jeu de la signature et de la photographie (selfie on dit aujourd’hui), d’autant plus qu’elle est photogénique, sans pour autant avoir la grosse tête. Au Salon du Livre de Paris, ils sont une dizaine, une quinzaine d’auteurs comme cela, dont la notoriété, la popularité n’est basée que sur leurs livres, sans artifices médiatiques, sans marketing parfois assez agaçant.

Professeure de français dans un collège francilien, Anna Gavalda s’est fait connaître dès son premier livre, au titre très attractif (j’adore les titres de ses bouquins), "Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part", sorti en 1999 (éd. Le Dilettante), un recueil de nouvelles. La nouvelle est son mode privilégié pour exprimer son talent. Elle a obtenu le Grand Prix RTL-Lire. En fait, elle avait déjà été remarquée par France Inter comme lauréate de "La Plus Belle Lettre d’amour" en 1992. Et elle a reçu d’autres prix comme le Prix de la nouvelle de l’Académie française.

Par un certain goût du snobisme intello-bobo, les critiques littéraires Éric Naulleau et Pierre Jourde aiment bien cracher sur ce genre de littérature qu’ils qualifient à mon avis à tort de "littérature guimauve" pour un "monde de Oui-Oui". La réalité, c’est que ces critiqueurs faciles sont dans la perfide jalousie car Anna Gavalda fait partie de ces auteurs, très peu nombreux, qui peuvent vivre de leur littérature, et en vivre très largement. La plupart de la vingtaine de ses livres ont reçu un très large succès populaire. Plusieurs d’entre eux ont été vendus à plus d’un million d’exemplaires voire à plus de deux millions (ce qui est plus qu’un succès). Une étude a même estimé que ses livres avaient fait encaisser plus de 32 millions d’euros entre 2004 et 2008.

Elle est aimée aussi comme auteure de livres destinés à la jeunesse (comme "35 kilos d’espoir" sorti en 2002, éd. Bayard Jeunesse, qui a cartonné), ce qui en fait une écrivaine de la famille, pour les enfants et leurs parents. Ses livres sont souvent des chroniques sociales, des histoires de la vie de tous les jours, de personnages assez ordinaires auxquels peuvent donc pleinement s’identifier les lecteurs. C’est ainsi que je conçois le principe d’un auteur populaire. "Télérama", magazine culturel très exigeant, évoque le 10 mars 2008 une « relation durable de complicité » avec ses lecteurs (n°3035). Elle est visible à la Porte de Versailles tous les ans.

Ce sont des livres effectivement faciles à lire, mais est-ce un handicap ou un atout de permettre à tous de lire, à l’heure où ouvrir un livre n’est plus trop d’actualité quand le smartphone vibre à côté de manière insistante (et arrogante) ? Certains de ses ouvrages ont même fait l’objet d’une adaptation cinématographique comme "Ensemble, c’est tout" sorti en 2004 (éd. Le Dilettante), également un grand succès.

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Pour donner une petite idée de la prose d’Anna Gavalda, je propose de citer quelques courts extraits de l’un de ses derniers livres (son dernier livre ?), "Fendre l’armure", sorti en 2018 (éd. Le Dilettante). C’est un recueil de sept nouvelles assez courtes qui évoquent des situations personnelles plutôt misérables. Le langage crû est selon la personne qui s’exprime, différente pour chaque histoire, et toujours à la première personne du singulier. Pas question donc de raconter ces nouvelles (il faut les lire) mais en voici quelques extraits de vie…

Séduction de femme : « "Wouhaaa… Tu déchires". Comme c’était ma meilleure amie, j’ai pas trop percuté le compliment, mais quand j’ai vu la gueule du mec qui sortait de l’ascenseur, j’ai compris que oui, ça le faisait. Il n’en pouvait plus. ».

Alcoolisme : « Sitôt que mon amoureux envisageait son calvaire, il buvait et je l’ai souvent accompagné, après tout j’étais du voyage et, quand il n’a plus été là, j’ai continué la route sans lui. J’avais un problème avec l’alcool, je ne le nie pas. Ah, si, voyez, je le nie encore. Je n’avais pas un problème avec l’alcool, j’étais alcoolique. (…) Bon. Je buvais trop d’alcool. Je n’ai pas envie de m’étendre sur le sujet, ceux qui savent savent et n’ont pas besoin qu’on leur raconte avec quel génie le cerveau se met au service du coude et ceux qui ne savent pas ne peuvent pas comprendre. Il arrive un moment où l’on prend conscience que l’alcool (et toutes les pensées qui en découlent, se battre, résister, marchander, céder, nier, gagner du terrain, lutter, négocier, pavoiser, capituler, culpabiliser, avancer, reculer, trébucher, tomber, perdre) est l’occupation la plus importante de la journée. Pardon. Est la seule occupation de la journée. Ceux qui ont une fois, ou plusieurs, mais toujours en vain, tenté d’arrêter de fumer auront une vague idée de la misère morale dans laquelle nous plonge l’inanité d’une telle relation entre soi et soi-même à la différence près, et quelle différence, que fumer n’est pas un acte honteux aux yeux du monde. Voilà. Passons. ».

Sororité : « Je pouvais me permettre de pleurer devant toi, je n’avais rien à craindre. Nous n’avions pas vécu sur la même planète, nous n’avions pas été élevées au même lait, nous n’avions pas tété les mêmes saints et nous étions aussi cyniques l’une que l’autre. Et aussi pudiques. Et aussi tendres. Et puis tu ne l’avais pas connu, et puis… Et puis je pleurais. Évacuation du trop-plein. Délestage. Lâcher de barrage. Permission. Que c’était bon. ».

Quand une ado placée en internat perd sa chambre chez elle : « Alors le samedi matin tu prends le train avec ton sac de linge sale et tu arrives dans une maison bruyante et animée, mais assez indifférente en fait. Non pas que tu n’y sois pas aimée… (…) La vie s’est déroulée sans toi. La vie ne t’a pas attendue et elle ne sait plus très bien quoi faire de ta présence dans ses pattes. Non, on ne t’a pas oubliée, mais quelqu’un, une nièce, une cousine, la femme d’un colonel a dormi dans ton lit pendant ton absence et l’on n’a pas jugé nécessaire de changer les draps, ou alors on a entreposé des cartons dans ta chambre et puis il y a une machine à coudre sur ton bureau, on allait l’enlever mais on n’a pas eu le temps, enlève-la donc, toi, et mets-la dans la chambre de ton frère. Bon, tout cela n’est pas très grave en vérité, c’est juste bien pire, c’est juste que tu n’as plus d’intimité nulle part sur cette terre. ».

Tuer, mourir : « Non (…), non. Avant je n’avais pas d’opinion, mais maintenant je suis contre la mort. Je la trouve décevante et sans intérêt, elle aussi. Vraiment sans intérêt. ».

Loyalisme : « Obéir à des ordres qui vous déshonorent, c’est tout le drame du militaire, ça, non ? ».

Stress : « Je serrais tellement les mâchoires qu’un soir je me suis cassé une dent rien qu’en ruminant. ».

Promesse d’amour (paternel) : « Je sais comment sont les filles avec l’avenir : juste prometteuses. Je préfère l’emmener dans cette saloperie de fast-food et la rendre heureuse un jour après l’autre. Les crêpes Suzette peuvent attendre. ».

Voisinage : « Dans une vie, il y a les copains de classe, les compères de fac, les poteaux de régiments, les relations de travail, les bons camarades, les vieux amis, les Montaigne et les La Boétie et puis il y a des rencontres comme la nôtre. Et qui sont d’autant plus inespérées qu’elles ne reposent sur rien, sur aucun passé commun et qui, justement à cause de ce rien de commun en commun, donnent libre cours, sous couvert de tout autre chose (…), aux plus grands abandons. Rien ne se dit, tout s’entend. Ou l’invisible butin des amitiés de contrebande. ».

"Tu es un monstre" : « Je n’ai rien répondu. C’était une vieille lame et j’étais déjà en retard. ».

Apostrophe à la salle d’embarquement : « Je lui ai présenté mes excuses, je me suis rassemblé et je suis parti pour Hambourg. ».

Alphonse Allais : « Ne nous prenons pas au sérieux, il n’y aura aucun survivant. ».

Quand on a toqué à la porte d’entrée (invitation de palier) : « Je me suis bricolé à la va-vite un masque en forme de visage à peu près présentable, mais j’avais dû, dans ma précipitation, l’enfiler à l’envers car je vous ai vu, vous, vous décomposer l’espace d’une demi-seconde avant de reprendre vos esprits c’est-à-dire votre mine impassible et m’annoncer : "Potage maison. Mission Haut-Brion 2009. Humphrey Bogart et Audrey Hepburn. (…) Nous passerons à table dans dix minutes. Je laisse la porte entrebâillée. À tout de suite". Et vous avez tourné les talons. ».

Drague : « J’ai ouvert les yeux et je les ai refermés aussitôt. (…) Il y avait deux filles en face de moi. Une moche qui a aussitôt baissé la tête en se marrant et une canon qui m’a torpillé du regard avant de renquiller ses écouteurs dans un soupir excédé. (…) La moche, je m’en foutais, mais la jolie ça me tuait. J’ai gratté encore un peu de somnolence histoire de me recomposer une gueule de killer à peu près décente et je suis revenu dans la partie, mon carré bien en main. Je me suis redressé, je me suis rajusté (…) et je me suis remis en mode chasse et cueillette. Mains qui rabattent, soupçon de dédain pour marquer l’arrêt, regard qui tient en joue et sourire qui embroche. Je parle de l’avion de chasse évidemment. L’autre, y avait rien à braconner, elle était déjà embusqué dans un livre. Le problème c’est que je mourais de soif et que j’avais très envie de pisser, mais que je n’osais plus me faire remarquer avec mes sécrétions. Donc je matais de tout mon cœur, mais le cœur n’y était pas. Le cœur était dans la vessie. Pas concentré, le garçon. Pas concentré du tout. Ou alors, concentré, mais mauvais : le boulet m’indifférait et le canon m’ignorait. ».

Drague (suite) : « Or là, quelque chose ne passait pas la porte : la jolie (peau superbe, teint hâlé, yeux d’agate, nez parfait, bouche à adorer, cheveux à caresser, seins à se damner, joues à baisers, lèvres à baisers, cou à baisers, poignets à baisers, mains à baisers, bras à baisers, corps à… euh… à béatifier) lisait de la merde (je vous laisse imaginer le pire) (non, non, plus nul que ça encore) (genre pseudo-roman de pseudo-gourou pour le développement personnel de la vraie nunuche qui souffre en vous) et la moche (plate, pâlichonne, émaciée, mal attifée, cheveux verdâtres, lèvres mangées, mains abîmées, ongles en deuil, sourcil percé, nez percé, poignets tatoués, oreilles cloutées, corps à défroquer) lisait le "Journal" de Delacroix. ».

Drague (suite encore) : « La jolie se développait personnellement en consultant l’écran de son téléphone à chaque retour à la ligne et la moche mordillait l’ongle (noir) de son pouce droit en lévitant dans les pages de son bouquin sans rien voir au-dehors. ».

Drague (épilogue) : « Bon. Pipi. J’ai dérangé tout mon petit monde et je suis allé me soulager. En sortant de mes ablutions, le pantalon et les mains également humectés (…), voilà-t’y pas que ma bombinesque bombasse se prend la porte des toilettes dans la hanche. (…) Je me suis excusé, elle m’a ignoré, elle se dirigeait vers la voiture-bar, je l’ai emboîtée. ».

Rideau !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 décembre 2020)
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Pour aller plus loin :
Anna Gavalda.
Alfred Sauvy.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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7 décembre 2020 1 07 /12 /décembre /2020 03:36

« Je ne suis pas spécialiste de la vie intra-utérine, mais il n’est sans doute pas absurde de penser que là, bien au chaud dans le ventre de ma chère maman, mon univers embryonnaire se soit imprégné de la poésie des notes et de la musique des mots. » (Jean-Claude Casadesus, 1997).



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Oui, parler famille pour le grand chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus qui fête son 85e anniversaire ce lundi 7 décembre 2020, cela a évidemment un sens. Très heureuse ascendance (et descendance), très impressionnante. D’origine russe et catalane.

La famille Casadesus est une grande famille d’artistes depuis le XIXe siècle qui a connu un nombre impressionnant de musiciens et de comédiens, et plus généralement d’artistes.

L’arrière-arrière-grand-mère de Jean-Claude Casadesus, Francesca, fut comédienne. Son arrière-grand-père Luis (1850-1919) fut chef d’orchestre de café-concert et auteur d’une méthode d’enseignement de la guitare. Son grand-père Henri (1879-1947) fut compositeur et violoniste, fondateur de l’orchestre baroque dont Camille Saint-Saëns fut le président d’honneur. Sa mère Gisèle (1914-2017) fut une comédienne de théâtre (sociétaire de la Comédie-Française) et de cinéma très connue. Son père Lucien Probs alias Lucien Pascal (1906-2006) fut comédien.

Parmi ses frères et sœurs : Martine (1939), comédienne, Béatrice (1942), peintre et sculptrice, Dominique (1954), compositeur et percussionniste. Dans sa descendance, ses enfants : Caroline (1962), chanteuse d’opéra, Sébastien (1964), photographe, Olivier (1970), comédien. Ses petits-enfants : David (1986) et Thomas (1988), joueurs de jazz, Mathilde (1995), musicienne. Sans compter les grands-oncles, oncles, cousins, neveux et petits-neveux (pris dans le sens générique homme/femme)…

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Y a-t-il un gène de la musique ? de la comédie ? C’est vrai qu’il existe d’autres dynasties de la comédie (Seigner, Vasseur, Depardieu, etc.) mais comme il existe des dynasties de politiques (très nombreuses, Debré, Jeanneney, Joxe, Barrot, Baudis, Cot, etc.), des dynasties d’écrivains (Mauriac, etc.), des dynasties de physiciens (Curie, Langevin, Perrin, Friedel, Rocard, etc.), etc. On peut tenter une explication plus par l’acquis que l’inné, plus par le contexte familial, l’environnement favorable à l’acquisition de la passion des parents qu’à une prédisposition purement génétique qui prédéterminerait, avant la conception, les passions personnelles. C’est sans doute le sens de cette petite phrase de Jean-Claude Casadesus sur son apprentissage intra-utérin !

Ce qui est extraordinaire, c’est que la multiplicité familiale n’a pas empêché l’excellence individuelle. Ainsi, Jean-Claude Casadesus compte parmi les grands chefs d’orchestre en France, formé à "bonne école", celle de Pierre Boulez notamment.

Sa carrière de chef d’orchestre pourrait presque s’apparenter à l’histoire de l’Orchestre national de Lille qu’il a créé en avril 1975 avec les encouragements de Pierre Mauroy (maire de Lille depuis 1973 qui le nomma conseiller à Matignon lorsqu’il fut nommé Premier Ministre). Il l’a dirigé pendant plus de quarante ans, jusqu’en septembre 2016. En fait, il venait de reprendre un orchestre voué à la disparition après l’éclatement de l’ORTF et il l’a sauvé avec des financements publics de l’État et surtout de la région.

De son orchestre symphonique (passant de 30 à 90 musiciens), Jean-Claude Casadesus a beaucoup tenu à rendre la musique classique accessible aux enfants et au grand public. Il a commencé avec un répertoire russe aidé de Rostropovitch. Chefs invités, compositeurs en résidence (dont Thierry Escaich et Bruno Mantovani), cet orchestre a enregistré des dizaines de disques très largement salués par la critique et par des récompenses institutionnelles (grand prix de l’Académie Charles-Cros, prix de l’Académie du disque, prix de la Sacem, etc.). Jean-Claude Casadesus lui-même est lauréat d’une Victoire d’honneur aux Victoires de la Musique classique 2004. Parmi ses enregistrements : Bizet, Berlioz, Prokofiev, Wagner, Darius Milhaud, Mahler, etc.

Avant la longue aventure de l’Orchestre national de Lille, longue et internationale, Jean-Claude Casadesus avait été le directeur musical du Théâtre du Chatelet de 1965 à 1969, puis chef permanent de l’Opéra de Paris et directeur de l’Orchestre national des Pays de la Loire. Il avait commencé avec le piano, l’orgue, le violon, ainsi que les percussions, ce qui lui avait fait côtoyer quelques grands noms de la chanson française (Édith Piaf, Charles Trenet, Georges Brassens, Charles Aznavour, etc.).

Depuis toujours, Jean-Claude Casadesus milite pour la démocratisation de la musique classique. Dans l’hebdomadaire "Le Point" du 10 juillet 2016, il a confié, fier de ses initiatives : « Je revendique avec fierté d’avoir porté la musique dans les lieux les plus improbables, comme l’hôpital, l’entreprise ou la prison, mais aussi d’avoir joué dans une trentaine de pays, en Asie, en Russie, aux États-Unis, au Canada. ».

Autre sujet de "militantisme", la province : en effet, né à Paris d’une famille d’artistes parisiens, Jean-Claude Casadesus, qui aurait pu faire carrière à Paris dans des lieux prestigieux, a préféré se "régionaliser" pour se rapprocher des gens. C’est aussi une facette de ce combat de démocratisation : il veut que l’excellence soit également installée en province, pas seulement à Paris.

Inutile de dire que les habitants du Nord-Pas-de-Calais en général (maintenant des Hauts-de-France) et les Lillois en particulier sont très fiers de compter parmi les leurs un chef d’orchestre d’un si grand talent qui, semble-t-il, est encore bien loin de sa retraite dans ses activités musicales, malgré un âge devenu canonique (il dirige une école, un festival, etc.). Avec un bon anniversaire, on peut donc lui souhaiter de les poursuivre encore pour longtemps. Après tout, ses deux parents ont bien été centenaires…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 décembre 2020)
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Pour aller plus loin :
Gisèle Casadesus.
Jean-Claude Casadesus.
Ennio Morricone.
Michel Legrand.
Francis Poulenc.
Francis Lai.
Georges Bizet.
George Gershwin.
Maurice Chevalier.
Leonard Bernstein.
Jean-Michel Jarre.
Pierre Henry.
Barbara Hannigan.
György Ligeti.
Claude Debussy.
Binet compositeur.
Pierre Boulez.
Karlheinz Stockhausen.

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28 novembre 2020 6 28 /11 /novembre /2020 03:57

« De tous les jeunes gens que j’ai connus, Bazille était le plus doué, le plus aimable. » (Edmond Maître, 1870).


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Je ne sais pas si, avec la crise sanitaire, un musée du monde a pris l’initiative de marquer le 150e anniversaire de la mort du jeune peintre impressionniste français Frédéric Bazille. En France, les musées ne rouvriront en principe que le 15 décembre 2020 (si tout va bien), mais beaucoup de musées donnent la possibilité de faire des visites virtuelles sur leur site Internet. Frédéric Bazille, sergent-major, est mort le 28 novembre 1870 dans le Val de Loire (à la Bataille de Beaune-la-Rolande) en voulant protéger des femmes et des enfants. Il a reçu des balles de l’ennemi, un Allemand, ou, plus exactement, un Prussien. Il n’avait alors que 28 ans, ou plutôt, il était à une semaine de ses 29 ans, né le 6 décembre 1941 à Montpellier.

En ce sens, il fut l’une des nombreuses victimes des guerres imbéciles. Quand ce sont des artistes, cela peut sembler plus révoltant (en fait, pas plus : toute mort d’humain est révoltante), un peu comme Charles Péguy en 1914. Mais je mettrais plutôt la comparaison avec le mathématicien Évariste Galois, à la vie trop brève pour son génie, comme si, pour ce genre de personnes, la densité de vie l’emportait sur la vie tout court.

Probablement que le sort de Frédéric Bazille a été longtemps injuste, oublié parce que parti trop tôt. Comme pour Gustave Caillebotte, on n’a vraiment redécouvert ses œuvres qu’après la Seconde Guerre mondiale. Son talent est désormais reconnu. Le musée Marmottan a proposé une exposition de ses œuvres du 2 octobre 2003 au 18 janvier 2004.

Sa consécration internationale n’a eu lieu qu’en 2016 lorsqu’une large rétrospective, qui lui a été dédiée ("Frédéric Bazille. La jeunesse de l’impressionnisme"), a été organisée d’abord au Musée Fabre de Montpellier (du 25 juin au 16 octobre 2016), puis au Musée d’Orsay à Paris (15 novembre 2016 au 5 mars 2017), enfin à la National Gallery of Art de Washington (du 9 avril au 9 juillet 2017). L’hebdomadaire "L’Express" a même titré le 8 janvier 2017 : "La bande à Bazille au Musée d’Orsay" ! Malgré sa jeunesse, il a laissé environ une soixantaine de peintures réalisées entre 1862 et 1870. Le Musée Fabre de Montpellier a cherché à collecter et conserver les œuvres de Bazille depuis sa mort, mais certaines ont été acquises par des collectionneurs américains.





Frédéric Bazille est bien né, c’est-à-dire dans un milieu aisé, la bourgeoisie protestante de Montpellier, des parents riches propriétaires terriens issus d’une famille de négociants, son père était un avocat, sénateur de Montpellier pendant un mandat de neuf ans, bien inséré, également viticulteur, président de la société d’agriculture de l’Hérault, il fut même l’un des découvreurs du phylloxéra le 15 juillet 1868. Frédéric Bazille a donc pu choisir et suivre sa vocation même si ses parents l’auraient voulu médecin. La peinture fut rapidement sa passion et il a donc suivi des cours de dessin et de peinture (il a abandonné définitivement ses études de médecine en 1864).

On peut voir ses parents assis à droite dans son chef-d’œuvre "Réunion de famille" (1867) où les convives (frère, tante, cousines, belle-sœur, etc.) sont installés à l’ombre des marronniers, dans la propriété familiale, pas loin de Montpellier.

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Ce fut dans un atelier de peinture qu’il a fait la connaissance de futurs grands peintres. Très vite, ils sont devenus amis, la plupart étaient de la même génération, nés autour de 1840 : Claude Monet, Berthe Morisot (dont j’apprécie beaucoup les toiles), Alfred Sisley, Auguste Renoir, Paul Cézanne, certains étaient un peu plus âgés, comme Camille Pissarro, Édouard Manet, Edgar Degas, etc. À ces peintres s’ajoutaient aussi des écrivains de la même génération, Émile Zola et Paul Verlaine. D’esprit très limpide, Bazille était capable d’affronter Degas dans des discussions passionnées, ce qui était rare.

Au printemps 1863, Bazille et Monet ont commencé la peinture en plein air dans la forêt de Fontainebleau. Inspirées de Courbet, Manet et Cézanne, les œuvres de Bazille montrent réalisme et clarté, et surtout, proposent une nouveauté de composition, avec des portraits en plein air, des scènes de famille, etc.

Frédéric Bazille a ensuite partagé un atelier avec certains d’entre eux. Dans l’avant-dernière œuvre que je propose ici (n°7), on peut y retrouver l’ambiance culturelle, artistique et amicale où l’on voit Frédéric Bazille (peint par Manet dans ce tableau) présentant une nouvelle œuvre à Manet et Claude Monet, Edmond Maître au piano ainsi qu’Émile Zola et Auguste Renoir en pleine discussion du côté de l’escalier, à gauche. Edmond Maître, également de la même génération, était un grand ami de Frédéric Bazille et un mécène culturel, marchand d’art, très apprécié par cette petite "bande" de peintres pour son humour (Edmond Maître était aussi l’ami de nombreux écrivains, en particulier de Verlaine et Baudelaire).

Les premières expositions des œuvres de Frédéric Bazille ont eu lieu en 1866 dans des salons, mais aucune ne fut exposée lors du premier salon des impressionnistes, après sa mort. Frédéric Bazille s’est alors partagé entre sa région natale du Languedoc-Roussillon et la région parisienne où se trouvaient tous ses amis impressionnistes pour former une petite communauté de complicité, de mutualisation des moyens et des idées.

Qu’est-ce qui a pris à Frédéric Bazille de venir s’engager à 28 ans dans le 3e régiment de zouaves le 16 août 1870 pour combattre les Prussiens ? Le patriotisme qu’une guerre peut susciter ? On a peu d’information sur le sujet si ce n’est que ses parents, les premiers mécènes du jeune peintre, étaient bien évidemment inquiets et opposés à cet engagement. Aujourd'hui, qui irait sacrifier sa vie pour son pays à 28 ans ? J'ose espérer qu'il en existe encore.

Frédéric Bazille est mort de ses blessures par balles le 28 novembre 1870. Le célèbre tableau de Claude Monet, "Impression, soleil levant" a été peint le 13 novembre 1872 et exposé pour la première fois du 15 avril  au 15 mai 1874 au 35 boulevard des Capucines à Paris (chez Nadar) lors de la première exposition des peintres impressionnistes. Aucune œuvre de Bazille n’a été exposée à cette occasion. Probablement qu’avec son grand talent, Frédéric Bazille aurait suivi le mouvement de ses amis pour créer des œuvres qu’on ne peut que… fantasmer.

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Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 novembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Pierre Soulages.
Auguste Renoir.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201128-frederic-bazille.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/frederic-bazille-aux-avant-postes-229075

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/10/21/38602070.html




 

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18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 03:09

« Mon Dieu, son humilité et sa fragilité en tant que jeune femme qui grandit dans sa carrière formidable est incroyable à regarder, c’est tellement réel ! Quel contraste avec les fougueux certains qu’ils sont aimés, les types arrogants, les jeunes stars de la pop que nous voyons tellement aujourd’hui. » (Commentaire d’un dou d'une internaute à la vidéo d’un documentaire sur Kim Wilde en 2018). Première partie.




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Que faites-vous pour la soirée du vendredi 5 novembre 2021 ? C’est trop loin ? En période covid, certainement ! Néanmoins, Kim Wilde parie sur la fin de la pandémie auparavant, car elle fera un concert ce soir-là à La Cigale, à Paris. Kim Wilde, la chanteuse des années 80, est toujours là et n’a cessé (sauf depuis février) de faire des concerts. Par exemple, elle était déjà à La Cigale le 26 mai 2018. Elle fête son 60e anniversaire ce mercredi 18 novembre 2020. Pour cette native de Londres, née dans une famille de chanteurs, cela peut être déjà beaucoup de bougies, mais cela signifie surtout qu’elle n’avait qu’une vingtaine d’années dans les années 80. Et depuis quarante ans, elle n’a jamais cessé de se produire.

Et une santé de fer : cinquante-deux concerts ont été programmés l’année prochaine, du 6 mars au 26 novembre 2021, en Europe (Suède, Norvège, Royaume-Uni, Finlande, Allemagne, Suisse, France, Pays-Bas, Belgique et Danemark), enfin, si la pandémie est jugulée.

La "dame" a un charme fou ! Il suffit de regarder certaines de ses interviews dans les années 1990 (elle avait la trentaine, voir dans mon article complémentaire). Ce sont pourtant des images que je ne découvre que maintenant. Je n’avais jamais vraiment associé beaucoup d’images à la chanteuse, j’avais certes vu quelques pochettes de disque mais c’était principalement ses prestations sonores qui m’envoûtaient. Probablement une question de génération.

Si l’on en croit les réactions sur Youtube, elle passionne les foules, le nombre de réactions sur ses vidéos qui, elles-mêmes, s’approchent du million de vues voire le dépasse, est souvent à quatre voire cinq chiffres ! Kim Wilde est une chanteuse qui ne laisse pas indifférent ! Et en France notamment car la chanteuse britannique adore la France (elle parle quelques mots en français et est même propriétaire dans le Périgord) et l’Europe (continentale) en général.

Parmi les Français fascinés par la chanteuse, Laurent Voulzy (fascination réciproque apparemment car elle en a été très flattée) a sorti le 1er juin 1985 un single avec la chanson "Les Nuits sans Kim Wilde" (paroles d’Alain Souchon) qui a connu un grand succès (sur l’autre face, "Belle-Île-en-Mer, Marie-Galante"). Un clip enregistré avec Kim Wilde fut aussi diffusé le 1er novembre 1985.





À charge de revanche, Kim Wilde a fait une réponse à Laurent Voulzy trente-trois ans plus tard, en sortant le 1er octobre 2018 sa chanson "Amoureux des rêves".





Depuis une petite quarantaine d’années, Kim Wilde a vendu plus de 32 millions d’albums dans le monde. Elle a commencé fort dès la fin du mois de janvier 1981 avec sa chanson "Kids in America" qui est devenu l’un des grands tubes de l’année 1981. Elle a continué avec "Cambodia", une chanson également très appréciée en France et en Europe.

Alors, inutile de blablater et éteignez les lumières, mettez les sunlights, n’invitez pas vos voisins car confinement, mais ajustez le volume sonore (sans toutefois déranger les voisins). Voici quelques échantillons de ses chansons… (et quelques interviews à la télévision dans la seconde partie).



1. "Kids in America" (sortie le 26 janvier 1981)






2. "Water on Glass" (sortie le 17 juillet 1981)






3. "Cambodia" (sortie le 2 novembre 1981)









4. "View from a Bridge" (sortie le 5 avril 1982)






5. "Love Blonde" (sortie le 18 juillet 1983)






6. "Dancing in the Dark" (sortie le 23 octobre 1983)






7. Say you readly want me" (sortie le 1er juillet 1986)






8. "You keep me hangin’ on" (sortie le 19 septembre 1986)





Dans le prochain article sur Kim Wilde, après avoir proposé les chansons de Kim Wilde les plus connues du début de sa carrière, je proposerai celles plus récentes ainsi que quelques interviews qui permettent de mieux connaître la chanteuse.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 novembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Dates de prochains concerts de Kim Wilde en 2021.
Kim Wilde.
Ennio Morricone.
Juliette Gréco.
Bourvil.
Janis Joplin.
Jimi Hendrix.
Annie Cordy.
Joe Dassin.
Zizi Jeanmaire.
Suzy Delair.
Jean Ferrat.
Jeanne Moreau.
Frédéric Fromet.
Sim.
Brigitte Bardot.
Line Renaud.
Michael Jackson.
Michel Legrand.
Francis Lai.
Leonard Bernstein.
Jean-Michel Jarre.
Barbara Hannigan.
Micheline Presle.
Boris Vian : le Déserteur.
Maurice Druon : le Chant des Partisans.
Jacques Brel.
Charles Aznavour.
Maurice Chevalier.
Johnny Hallyday.
Serge Gainsbourg.
Claude François.
Henri Salvador.
Barbara chantée par Depardieu.
Georges Brassens.
Léo Ferré.
Christina Grimmie.
Abd Al Malik.
Yves Montand.
Daniel Balavoine.
Édith Piaf.
Jean Cocteau.
Charles Trenet.

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https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/kim-wilde-star-pas-seulement-des-228771

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14 novembre 2020 6 14 /11 /novembre /2020 03:39

« La musique que vous faites résonner ici, cher Piem, est celle d’un artiste authentique, d’un humaniste lucide, d’un témoin critique de notre temps. À l’éclat du rire que l’on qualifie parfois d’assassin, vous préférez la lumière du sourire, qui pare à notre cœur, l’ironie des choses et des hommes, l’amour de l’humour, jamais totalement noir, la flamme et le souffle de la vie, les couleurs du bonheur, l’éclat de la rencontre, la vivacité du regard, la netteté du trait. » (Renaud Donnedieu de Vabres, le 14 janvier 2005, lors de la remise des insignes de commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres à Piem).



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Pirouette à la vie, s’éteindre le jour même de son anniversaire ? Le dessinateur de presse Piem est mort ce jeudi 12 novembre 2020 le jour de son 97e anniversaire. Il aurait pu pousser jusqu’au siècle, non ?! Piem, comme un acronyme qui signifierait Prodigieux, Irrésistible, Extraordinaire, Modeste.

Piem était l’un des dessinateurs dont l’image est parmi les plus connues. Le visage célèbre, cheveux en bataille (encore nombreux à la fin de sa vie), avec sa pipe, ses grosses lunettes et son crayon.

D’habitude, les dessinateurs sont plutôt des êtres timides qui aiment bien se réfugier derrière leur table à dessin (ouh, que de généralités fumeuses !!) parce que le dessin est pour "eux" (j’ai l’impression de parler d’une espèce d’extraterrestre) le mode d’expression le plus confortable… Je ne sais pas du tout si ce que je viens d’écrire a un sens car depuis environ Michel Polac et son "Droit de réponse" truffé de dessins incrustés en direct à l’écran de TF1, les dessinateurs sont devenus des êtres médiatiques à part entière, au point même d’être accueillis comme chroniqueurs réguliers dans des émissions de télévision (par exemple, Philippe Geluck chez Ruquier il y a déjà quelque temps, dans les années 2000, "On a tout essayé").

Piem, c’est un peu différent, car il était déjà un chroniqueur connu à la télévision dès les années 1970, dans la célèbre (et mythique) émission animée par Jacques Martin, "Le Petit Rapporteur" sur TF1, avec pour collègues et compères Pierre Desproges, Daniel Prévost, Stéphane Collaro, Pierre Bonte, Robert Lassus, etc. (suivie de "La Lorgnette" sur Antenne 2). Piem (déjà quinquagénaire) était alors le plus "ancien" de la bande et se plaisait, apparemment, à apparaître tous les dimanches midi à faire des dessins devant les téléspectateurs (toutefois, je ne sais plus si l’émission était en direct).

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Et si Piem était si à l’aise à la télévision, c’était parce qu’il était déjà un invité récurrent d’une autre émission, un jeu télévisé, "Tac au tac", où il rivalisait à coup de caricatures et de dessins avec d’autres dessinateurs, notamment Gotlib, Franquin, Claire Bretécher, Hugo Pratt, Cardon, Gébé, etc.

Bien sûr, le métier de Piem n’était pas la télévision mais l’écrit (il a sorti une quarantaine de livres). Avoir 20 ans en 1942 ne devait pas être chose aisée pour celui qui fut l’oncle de l’éditorialiste Dominique de Montvallon ainsi que le parrain de baptême religieux de Philippe Bouvard : engagé à la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), il est sorti de la guerre en janvier 1945, avant de poursuivre ses études artistiques (il se destinait à la gravure et à la fresque). Piem avait traversé la France pour atteindre le front à Nancy afin de remettre un exemplaire d’un numéro de "Témoignage chrétien" à André Malraux (qui, en fait, l’avait déjà reçu grâce à la poste militaire !). Une aventure qui lui a donné envie de la raconter et de faire du journalisme.

Piem fut donc journaliste et dessinateur, et ses dessins parfois naïfs (François Mitterrand disait de ses dessins : « votre trait dépouillé et savamment naïf »), parfois satiriques, ont paru dans plusieurs journaux et magazines, en particulier dans des revues chrétiennes comme "La Croix", "La Vie catholique" et "Témoignage chrétien", mais aussi dans "Le Figaro", "L’Est républicain", "Le Point", "Télé 7 jours", "Impact médecin", "Valeurs actuelles", "L’Unité" (journal du PS), etc. François Mitterrand disait du dessinateur : « C’est un redoutable pédagogue déguisé en témoin satirique. ».

Comme Sempé, Piem est parvenu à faire des dessins sobres, épurés, alors qu’il était doué pour en faire plus : « Un bon dessin doit pouvoir se passer de légende et de bulles. ».

Tous les thèmes ont été abordés par Piem, politique, économie, social, sport, mais il y avait un thème qu’il appréciait particulièrement, c’était le thème religieux. Il fut même invité en 2009 par Mgr Jean-Michel Di Falco à "égayer" certaines rencontres (épiscopales)… mais il était aussi très demandé par des chefs d’entreprise pour participer à des séminaires avec les employés.





Très touché par les attentats de "Charlie Hebdo" du 7 janvier 2015, car il y a perdu un grand ami, Cabu, Piem expliquait deux jours plus tard à France 3 qu’il soutenait le combat du magazine satirique contre les intégrismes religieux.





La famille était aussi un thème de prédilection, ce qui lui a valu de sortir un livre en décembre 1994 : "Petits-enfants grands-parents, mode d’emploi" (éd. du Cherche Midi). Très touché par des drames personnels (le suicide d’une petite-fille par exemple), Piem a vécu les malheurs du monde comme ses contemporains. Invité de France Culture le 2 janvier 1999, entouré notamment de Raymond Devos, Huguette Bouchardeau, François Cavanna, Hubert Reeves, etc., Piem confiait : « Il me semble que la grande maladie de notre époque, c’est un peu pompeux ce que je dis là, c’est la solitude. Alors quand vous vous retrouvez dans une famille, quand vous vous trouvez dans un groupe, vous perdez l’angoisse de la solitude. Les cauchemars, cette impression redoutable que personne ne vous aime, s’estompent. ».

Une idée de ses dessins : dans son livre "Mon stress, mon psy et moi" sorti en novembre 2004 (éd. du Cherche Midi), on peut y voir un dessin représentant un conférencier dans une salle de conférence complètement vide avec le thème de la conférence indiqué sur une affichette : "Comment guérir l’agoraphobie" !

Dès 1947, Piem (à 23 ans) était déjà une star de la caricature, avec un dessin de Paul Ramadier (alors Président du Conseil) qui est passé en une dans "Le Figaro". Ont suivi de nombreux autres responsables politiques croqués par Piem (dont Valéry Giscard d’Estaing), mais son sentiment n’était pas très positif envers les dirigeants politiques en général : « Le pouvoir est capable d’enlever le sens de l’humour même à ceux qui ne l’ont jamais eu. ».

Très étonnamment, Piem s’est aussi produit dans des cabarets parisiens où il a rencontré du beau monde, Fernand Reynaud, Juliette Gréco, Georges Brassens, etc. Il y a rencontré aussi Jacques Martin, ce qui expliquait sa présence au "Petit Rapporteur".





Parmi les blagues que l’animateur de télévision avait faites au dessinateur : « [Jacques Martin] avait dit que j’étais le châtelain de Montvallon [son vrai nom de famille]. Voilà. Et comme tout ce qui se voit, et tout ce qui est exagéré est crédible, les gens ont cru que j’étais propriétaire du château de Chambord. Mais tout cela est faux. » (France Culture le 2 janvier 1999).

Mais Pierre de Barrigue de Montvallon (alias Piem) était pourtant bien propriétaire d’une (belle) maison en Touraine, à Notre-Dame-d’Oé où il s’est retiré et éteint : « On a eu des moutons, des lapins et des chevaux. Ma famille nombreuse pouvait évoluer, grandir dans un bel équilibre entre nature et éducation. Maintenant que les enfants ont grandi, maintenant certains sont partis, même si on les a enterrés à deux pas d’ici. Il y a une certaine nostalgie. La nostalgie est un luxe. Pouvoir avoir à portée de main ses regrets, sa tristesse et ses passions, c’est quand même un luxe. ».

La naïveté de Piem était une arme, comme l’a rappelé le Ministre de la Culture Renaud Donnadieu de Vabres lorsqu’il l’a décoré le 14 janvier 2005 : « Sans être Candide, vous avez compris, avec Voltaire, que la naïveté est parfois la meilleure arme contre l’absurdité et l’ironie un miroir tendu à la prétention et à la vanité humaines. C’est pourquoi votre œuvre explore les plis et les replis de la nature humaine (…). Faussement naïf, sincèrement engagé dans la lutte pour le juste et le vrai, contre la bêtise et la médiocrité, vous avez trouvé dans l’humour la meilleure et la plus tendre des lorgnettes. Vous n’avez jamais versé dans la dérision gratuite, ni méchante. (…) Vous n’hésitez pourtant pas à porter votre plume dans les plaies. ».

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Piem aimait bien partager ses recettes : « Une nourriture métallurgique vaut mieux qu’un repas gastronomique. ». Dans "Bonne santé, mode d’emploi" sorti en août 1994 (éd. du Cherche Midi), il proposait ainsi : « Pour deux personnes. Faites bouillir un mètre cinquante de gouttière en zinc dans une casserole en cuivre, n’oubliez pas que la gouttière réduit beaucoup à la cuisson. Pendant ce temps, découpez en fines rondelles une belle barre de fer, que vous aurez préalablement désoxydée, laminée, tréfilée. Lorsque votre gouttière est cuite, jetez vos rondelles dans la casserole en cuivre et portez à ébullition. Égouttez, saupoudrez de cinquante grammes de magnésium. Servez chaud. Vous aurez ainsi une santé de fer. ». (Attention : c’est de l’humour !).

Toujours dans le même ouvrage, une intéressante question : « Avons-nous le droit d‘utiliser des cobayes humains en laboratoires pour sauver des animaux ? La question mérite d’être posée. ».

Et il la précisait : « Imaginons qu’une personne qui vous est chère souffre depuis longtemps d’un chat dans la gorge ; faudra-t-il sauver le chat, au risque de perdre l’être cher, ou sacrifier le chat ? ». La suite ? Encore d’autres exemples : « Cette situation cornélienne pourra se retrouver dans le cas du ver solitaire, bien que cet animal d’intérieur ne bénéficie pas des mêmes attentions affectives. En cas de fracture du métacarpe, faut-il sacrifier la carpe ? Des fourmis dans les jambes entraînent-elles obligatoirement l’amputation ? Et pour un œil de perdrix, faut-il accepter d’être borgne, pour sauver ce gallinacé ? Soulever ces problèmes, c’est vous mettre la puce à l’oreille. Dans ce cas, il faut à tout prix sauver l’oreille, pour rester attentif au propos. ».

Comme on le voit, on peut se régaler de Piem avec ses mots d’humour à la Raymond Devos autant qu’avec ses dessins, et qu’avec ses sketchs à la télévision. Humoriste polyvalent et humaniste permanent.

Pour terminer, je n’ai pas pu m’empêcher de revisiter quelques dessins de Piem réalisés dans un autre contexte. Les revisiter dans le contexte de cette pandémie de covid-19 qui est loin d’être jugulée dans le monde (actuellement, au 13 novembre 2020, 10 000 décès dus au covid-19 sont hélas à déplorer chaque jour). Tout ce qui est écrit en rouge a été rajouté par moi, trouvant certains dessins hélas très d’actualité…

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Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 novembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


(Tous les dessins ici proviennent des œuvres de Piem).


Pour aller plus loin :
Piem.
Le départ d'Uderzo.
Claire Bretécher.
Le peuple d’Astérix.
Pluralité dissonante.
Peyo.
Jacques Rouxel.
Pétillon.
Jean Moulin, dessinateur de presse.
Les Shadoks.
F’murrr.
Christian Binet et monsieur Bidochon.
Goscinny, le seigneur des bulles.
René Goscinny, symbole de l'esprit français ?
Albert Uderzo.
Les 50 ans d’Astérix (29 octobre 2009).
Cabu.
"Pyongyang" de Guy Delisle (éd. L’Association).
Sempé.
Petite anthologie des gags de Lagaffe.
Jidéhem.
Gaston Lagaffe.
Inconsolable.
Les mondes de Gotlib.
Tabary.
Hergé.
"Quai d’Orsay".
Comment sauver une jeune femme de façon très particulière ?
Pour ou contre la peine de mort ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201112-piem.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/piem-humoriste-polyvalent-et-228663

https://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/11/14/38649467.html







 

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24 octobre 2020 6 24 /10 /octobre /2020 12:54

« L’inspiration que j’ai suivie trouve son unique source dans la nature et son mode d’expression privilégié est le lyrisme. La création procède de la pure spontanéité : elle consiste, selon la maxime taoïste, à "laisser jaillir l’émotion intérieure". Il en résulte sur mes toiles un langage pictural où la couleur et le graphisme, sans jamais coïncider, concourent au même but : éveiller la lumière, les formes et le mouvement. » (Chu Teh-Chun, le 3 février 1999 à Paris).


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L’artiste peintre franco-chinois Chu Teh-Chun, connu pour ses paysages abstraits et son abstraction lyrique, est né il y a 100 ans le 24 octobre 1920 à Baitou Zhen, dans la province de l’Anhui, en Chine, et est mort à 93 ans le 26 mars 2014 à Paris. Sa dépouille repose au Père-Lachaise. Il est le représentant éclatant du mélange étonnant de l’Orient et de l’Occident.

Il y a quelque temps, j’avais évoqué son œuvre qui m’avait particulièrement séduit par son caractère d’origines multiples : d’inspiration à la fois chinoise et européenne, ses toiles foisonnent de couleurs, de couleurs dynamiques, et font, en ce qui me concerne, sens et émotion. Un véritable festival de couleurs qui donnent à son œuvre une mesure d’une philosophie optimiste.

Un film documentaire inédit, consacré à Chu Teh-Chun à l’occasion de son centenaire, réalisé par Christophe Fonseca et produit par Les Films de l’Odyssée, a été projeté en avant-première ce jeudi 22 octobre 2020 à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, à Paris, et il sera également projeté le 5 novembre 2020 au MAMCO à Genève et le 10 novembre 2020 à l’Opéra de Shanghai.





Chu Teh-Chun s’est installé en France, à Paris, en 1955, a pris la nationalité française en 1980 et est même devenu académicien français, élu le 17 décembre 1997 à l’Académie des beaux-arts, comme son collègue et contemporain Zao Wou-Ki (élu le 4 décembre 2002). C’est dire si la France l’a accueilli avec honneurs et intérêts pour enrichir ce qu’on pourrait appeler "l’art français" et le faire rayonner dans le monde.

Ce fut le sculpteur Jean Cardot, qui vient de disparaître le 13 octobre 2020, qui avait reçu solennellement Chu Teh-Chun le 3 février 1999 sous la Coupole, avec ces premiers mots : « Chaque artiste est à lui seul un univers. Celui que fait apparaître votre œuvre offre une richesse inégalée dans l’art contemporain. ».

Et d’expliquer la mécanique de Chu Teh-Chun : « Tout au long de votre parcours, la figuration s’est intériorisée. Elle n’est pas éliminée, elle est devenue un contenu spirituel transmis de façon immédiate, hors des formes connues. Ce processus engendre un espace que Maurice Panier qualifie de "multidimensionnel". Jean-Clarence Lambert y voit "une poétique de l’espace naturel". Hubert Juin note : "Je me persuade que Chu Teh-Chun n’est nullement un peintre ‘abstrait’. Il ne peut du tout s’isoler de la saveur du monde". Et Pierre Cabanne déclare à sa suite : "Chu Teh-Chun a créé un pays où l’on n’arrive jamais sinon dans ses tableaux. Il a d’ailleurs hésité longtemps avant d’y entrer, puis il s’est décidé à le regarder, à l’écouter, avant de s’en imprégner et de le pénétrer de plus en plus profondément". (…) "Quand je travaille dans mon atelier", expliquiez-vous au cours d’une récente conversation, "il n’y a pas de distance entre la Nature et moi, nous ne faisons qu’un". Cette forme vivante à laquelle vous vous identifiez construit l’unité sans faille de votre œuvre. Nous voyons en vous un artiste dont la puissance créatrice a su dominer une expérience d’une rare amplitude. L’envergure de votre personnalité confère à notre Académie un rayonnement nouveau qui s’étend bien au-delà de nos frontières. ».

Parmi les inspirations d’autres peintres, deux furent majeures dans l’œuvre de Chu Teh-Chun. Celle de Nicolas de Staël qu’il a découvert lors de la rétrospective de 1955 au Musée d’art moderne de Paris. Chu Teh-Chun a dit dans une interview à la revue "Artist" de Taipei publiée en 1978 : « De Staël fut pour moi une grande révélation. Auparavant, j’étais un peintre objectif, mais à présent, je ne m’intéresse plus à cette façon de peindre, parce qu’après avoir commencé à étudier la peinture abstraite, j’ai ressenti profondément et avec évidence la liberté d’expression dont elle témoigne. ».

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L’autre grande inspiration fut Rembrandt, découvert lors de l’exposition en 1969 à Amsterdam pour commémorer le tricentenaire de Rembrandt. Voici ce que disait Jean Cardot de cette rencontre : « Là non plus, on ne saurait parler d’influence ni même de parenté. L’affinité est plus profonde : Rembrandt vous a frappé par la qualité, on serait tenté de dire, par la vérité inégalée de son œuvre, au-delà des époques et des styles. Il vous a incité à remonter toujours plus loin vers les sources de l’art. À mesure que vous avancez, le graphisme procède plus librement, selon des tracés plus souples et les courbes qui s’intègrent à la composition pour en accentuer les contrastes. ».

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Les experts Frédérick et Pauline Chanoit ont aussi évoqué cette inspiration : « Pour Chu Teh-Chun, Rembrandt exprime au travers de sa peinture les deux principes fondamentaux d’action et de réaction de la cosmologie chinoise : le yang, lumière et chaleur, et le yin, obscurité et humilité se combinant de manière complémentaire et contradictoire. ».

Depuis la disparition du grand maître, ses toiles ont enflammé le marché de l’art et les salles des enchères. Le dernier record date du 8 juillet 2020 où un polyptique à cinq panneaux de 1983-1984 a été adjugé par Sotheby’s à Hong Kong pour 12,9 millions d’euros (113 688 000 HKD, dollars de Hong Kong) ! Ce tableau intitulé "Les éléments confédérés" a été inspiré de la 9e Symphonie de Beethoven : « La musique, c’est aussi des couleurs, des tons au sens musical comme au sens pictural. ».

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Le 27 octobre 2020 à partir de 14 heures, à Paris, à Drouot Richelieu (salles 5 et 6), à l’occasion du centenaire de Chu Teh-Chun, une toile intitulée "23 septembre 1978" sera mise en vente par Magnin Wedry et est estimée entre 150 000 et 200 000 euros.

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Pour commémorer ce centenaire, une grande rétrospective de Chu Teh-Chun aura lieu à partir de mars 2021. Organisée par la Fondation Chu Teh-Chun, l’exposition intitulée "L’odyssée de Chu Teh-Chu" et constituée de plus de cent quarante œuvres déployées sur un parcours de 1 500 mètres carrés, sera itinérante, et partira du Musée national de Chine à Pékin pour se transporter en Asie, au Moyen-Orient, en Europe en aux États-Unis jusqu’en 2022. Elle était initialement prévue en avril 2020 mais fut déprogrammée à cause de la pandémie de covid-19. Son calendrier définitif sera accessible à partir de décembre 2020 sur le site de la fondation.

Voici encore quelques œuvres choisies, admirables, provenant du catalogue proposé par le site de la fondation.

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Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 octobre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


(Toutes les toiles présentées ici sont de Chu Teh-Chun).


Pour aller plus loin :
Site de la Fondation Chu Teh-Chun.
Laisser jaillir l'émotion intérieure.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Pierre Soulages.
Auguste Renoir.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201024-chu-teh-chun.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-centenaire-flamboyant-de-chu-228045

https://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/10/21/38602039.html




 

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20 octobre 2020 2 20 /10 /octobre /2020 03:02

« Le 20 octobre 2005, Jean-Michel Folon a rompu les amarres avec cette terre des hommes à laquelle il a tant donné : son regard serein et tendre sur les êtres, le geste pur et clair de sa main pour les animer, les couleurs de sa palette pour les habiller de rêve, sa sympathie pour toutes les grandes causes de ce monde… » (Site officiel de Jean-Michel Folon).



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J’adore l’artiste belge Jean-Michel Folon qui est mort à Monaco il y a quinze ans, le 20 octobre 2005, à l’âge de 71 ans (il est né le 1er mars 1934 à Bruxelles). Peintre, dessinateur, sculpteur, Folon a utilisé beaucoup de modes d’expression et chaque fois qu’on observe ses œuvres, le mot qui vient en premier à l’esprit, c’est le rêve, ce rêve qui n’est pas l’ambition d’un monde fantastique, plutôt le rêve de celui qui rêvasse, un peu à l’écart du monde tonitruant, de celui qui se pose, qui se repose, qui contemple, qui médite. Le monde de Marie Madeleine.

Comment ne pas voir l’énorme contraste entre les œuvres de Folon et le monde d’aujourd’hui, fait d’accélération, de superficialité, de multiplicité ? Le monde de Folon est simple, reposant, peut-être même naïf, mais pas dans le sens simplet, dans le sens simplifié, le trait minimum, épuré, juste ce qu’il faut pour esquisser, pour laisser deviner, pour laisser dire, pour laisser penser. Une naïveté d’enfant, celle de la pureté de l’esprit, de la virginité aussi, candide, sans a priori, sans préjugé, à l’état brut.

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Pas étonnant d’apprendre que lorsqu’il avait 20 ans, Folon a croisé l’architecte Mies Van der Rohe dont il a dû adopter la devise : « Less is more » ! Cela se sent dans toute son œuvre. Des personnages, des animaux, des êtres stylisés au plus près de l’imaginaire. Après quelques études artistiques, Folon s’est installé à Bougival, près de Paris, où il a dessiné tous les jours pendant cinq ans (de 1955 à 1960). Il a montré ses dessins un peu partout mais la France y a été indifférente, au contraire des États-Unis, toujours très en avance avec les arts nouveaux.

Séduites, des revues new-yorkaises ont décidé de publier ses dessins sans même l’avoir rencontré. Le très connu magazine d’information "Time" en a même fait quatre couvertures dans les années 1960. Sa réputation a ainsi été faite outre-atlantique. À la fin des années 1960, les contrats ont plu. La France a commencé alors à s’y intéresser et les expositions consacrées à son œuvre furent nombreuses, à partir de 1969 (d’abord New York, bien sûr, puis Tokyo et Osaka, Paris, Chicago, etc.). Sa dernière exposition a eu lieu peu avant sa mort, en 2005, une rétrospective présentant plus de trois cents œuvres à Florence, en Italie.

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Parmi d’autres, le Président de la République française Jacques Chirac l’a décoré en 2003 de la Légion d’honneur. Heureux honneur. Heureux les simples du trait, ils iront au royaume des rêves !

Au-delà des dessins et affiches, Jean-Michel Folon a collaboré aussi avec la toute nouvelle deuxième chaîne de la télévision française à une époque où il n’y avait pas de programme le matin ni la nuit, il y avait donc arrêt des émissions chaque jour, et reprise le lendemain. Cela consistait en un générique de début et de fin où l’on voyait "Antenne 2", entre 1975 et 1983, se coucher comme un soleil et s’éloigner de la terre, tandis que des humanoïdes voletaient comme des papillons très calmes. Gestes simples, traits simples. Les bonshommes volants de Folon lui ont assuré une grande notoriété parmi les téléspectateurs français.





Et une forte dose d’émotion évidemment, car tout cela était accompagné d’une magnifique musique du compositeur de musiques de film Michel Colombier (1939-2004), un morceau extrait de son album "Wings" (1971) et intitulé "Emmanuel" du nom de son enfant mort à 5 ans, issu de l’Adagio du Concerto pour hautbois en ré mineur d’Alessandro Marcello. Et aussi une bonne dose de nostalgie puisque ceux qui reconnaîtront ce générique …avaient quarante à quarante-cinq ans de moins à l’époque !

D’ailleurs, il est très intéressant à lire les commentaires en dessous de la vidéo proposée ici sur Youtube. On lit des nostalgiques évidemment, mais aussi quelques observateurs qui notent que la télévision d’hier était calme, poétique, capable de faire rêver (ce qui tombait bien à la fin des émissions, en début de nuit), au contraire de la télévision d’aujourd’hui (aujourd’hui et hier, car cela fait une bonne trentaine d’années qu’elle est ainsi), qui est dans la violence, le bruit, etc.

Voici par exemple une réaction récente : « Mon enfance et mon adolescence : quelle poésie ! Inutile de dire qu’une telle finesse artistique pour présenter un média n’est plus d’actualité à notre époque : aujourd’hui, il faut du trash, de la vulgarité bien voyante et des décibels. La TV qu’on donne à voir reflète bien son époque. ». On pourrait faire la même réflexion avec le cinéma, bien sûr, les films des années 1970 et 1980 sont plus "reposants", donnent plus de silence, mais peut-être qu’ils sont désormais trop "ennuyeux" pour le "jeune" des années 2020 ?

Adopté par les artistes, Folon a même été en 1985 au centre d’une chanson d’Yves Duteuil, "Comme dans les dessins de Folon", septième titre extrait de son album "La langue de chez nous".





Voici enfin une autre vidéo très intéressante qui date du 2 septembre 1976 pour "raconter Folon".





Folon, c’est un peu Marie (Marie Madeleine) qui est dans la méditation et la contemplation de Dieu, pendant que sa sœur, Marthe, est dans les tâches ménagères. Magnifiquement illustrée par Rembrandt, cette histoire du Christ visitant les deux sœurs laisse deviner quel est le meilleur choix : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée. » (Saint Luc 10, 38-42). Cette part, c’est la part de Folon !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 octobre 2020)
http://www.rakotoarison.eu

(Toutes les illustrations sont de Jean-Michel Folon).


Pour aller plus loin :
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Site officiel de Jean-Michel Folon.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Chu Teh-Chun.
Pierre Soulages.
Auguste Renoir.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201020-jean-michel-folon.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/folon-le-reve-sensible-a-l-etat-227950

https://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/10/14/38589901.html



 

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