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9 mars 2020 1 09 /03 /mars /2020 03:43

« Il s’écroula par terre, en proie à une crise de gondolance extrême. » (Boris Vian, "L’Écume des jours", 1947).



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Visage de jeune homme éternel, pris à l’âge de 18 ans à Angoulême par un ami peu avant son entrée à Centrale, Boris Vian, qui est né il y a 100 ans, le 10 mars 1920, n’aura eu qu’une vingtaine d’années pour briller de mille lumières de la modernité et de l’audace. Génie déconcertant, d’origine ingénieur, ce qui est rare dans le monde des arts et de la littérature, et à ce titre, Satrape du Collège de Pataphysique, Vian a laissé des merveilles que l’on peut déguster en prenant désormais tout le temps qu’on veut.

Le centenaire de Boris Vian peut passer inaperçu et pourtant, on pourrait l’imaginer encore contemporain. Après tout, Pierre Soulages est né plus de deux mois avant lui et est toujours là, à continuer son œuvre, à s’occuper du monde ambiant.

Peut-on se régaler autant qu’avec "L’Écume des jours" ? Probablement pas. Dans son chapitre XXV, il y avait déjà le programme de Lionel Jospin en 1997 (la réduction du temps de travail) et même la conclusion qui a fait le programme de Benoît Hamon en 2017 (le remplacement des travailleurs par des robots). Et Boris Vian, qui a quelques idées sur l’organisation d’une entreprise, en venait à poser les bonnes questions.

Dialogue :
« En tout cas, c’est idiot de faire un travail que des machines pourraient faire.
– Il faut construire les machines, dit Colin. Qui le fera ?
– Oh, évidemment, dit Chloé, pour faire un œuf, il faut une poule, mais une fois qu’on a la poule, on peut avoir des tas d’œufs. Il vaut donc mieux commencer par la poule.
– Il faudrait savoir, dit Colin, qui empêche de faire des machines. C’est le temps qui doit manquer. Les gens perdent leur temps à vivre, alors il ne leur en reste plus pour travailler.
– Ce n’est pas plutôt le contraire ? demanda Chloé.
– Non, dit Colin. Si ils avaient le temps de construire les machines, après ils auraient plus besoin de rien faire. Ce que je veux dire, c’est qu’ils travaillent pour vivre au lieu de travailler à construire des machines qui les feraient vivre sans travailler.
– C’est compliqué, estima Chloé.
– Non, dit Colin. C’est très simple. Ca devrait, bien entendu, venir progressivement. Mais on perd tellement de temps à faire des choses qui s’usent.
– Mais tu crois qu’ils n’aimeraient pas mieux rester chez eux et embrasser leur femme et aller à la piscine et aux divertissements ?
– Non, dit Colin, parce qu’ils n’y pensent pas.
(…)
– Parlons d’autre chose, dit Chloé. C’est épuisant, ces sujets-là. Dis-moi si tu aimes mes cheveux. ».

Autre scène dans le monde du travail, un entretien de recrutement :
« Mais qu’est-ce qu’une chaise a à faire avec un emploi de bureau ? demanda Colin.
– Vous vous asseyez par terre, peut-être, pour travailler, ricana le directeur ?
– Mais vous ne devez pas travailler souvent, alors, renchérit le sous-directeur.
– Je vais vous dire, dit le directeur, vous êtes un fainéant.
– Voilà !… un fainéant !… approuva le sous-directeur.
– Nous, conclut le directeur, ne pouvons en aucun cas engager un fainéant.
– Surtout quand nous n’avons pas de travail à lui donner, dit le sous-directeur.
– C’est absolument illogique… dit Colin, abasourdi par leurs voix de bureau.
– Pourquoi, illogique, hein ? demanda le directeur.
– Parce qu’il faut donner à un fainéant, dit colin, c’est justement pas de travail.
– C’est ça, dit le sous-directeur, alors vous voulez remplacer le directeur.
(…)
– Va-t’en ! criait le directeur. Suppôt de Satin…
– Vous êtes un vieux con, dit Colin, et il tourna la poignée de la porte.
Il lança son dossier vers le bureau et se précipita dans le couloir. Quand il arriva dans l’entrée, l’huissier lui tira un coup de pistolet et la balle de papier fut un trou en forme de tête de mort dans le battant qui venait de se refermer. ».

Le style très savoureux de Boris Vian rend animées toutes les choses inertes, comme ceci : « Nicolas apportait une soupe onctueuse où nageaient des croûtons. ». Ou encore, toujours sur le mode culinaire : « Nicolas revint avec une poêle graisseuse dans laquelle se débattaient trois saucisses noires. (…) Colin réussit à piquer une des saucisses avec sa fourchette et elle se tordit dans un dernier spasme. ».

Et la description d’une méchante maladie : « En bas de la plate-forme, dans la chambre, il y avait des soucis qui s’amassaient, acharnés à s’étouffer les uns les autres. Chloé sentait une force opaque dans son corps, dans son thorax, une présence opposée, elle ne savait comment lutter, elle toussait de temps en temps pour déplacer l’adversaire accroché à sa chair profonde. Il lui paraissait qu’en respirant à fond elle se fût livrée vive à la rage terne de l’ennemi, à sa malignité insidieuse. Sa poitrine se soulevait à peine et le contact des draps lisses sur ses jambes longues et nues mettait le calme dans ses mouvements. ».

Un style qui sonne comme des déclarations d’amour en permanence : « Ils pouvaient rester dans la salle à manger, avec les cheveux d’Alise il y faisait plus clair. ».

Cette Alise qui est assurément éblouissante et sensuelle (attention, le passage est chaud) : « Elle se leva, tira le petit anneau de la fermeture et sa robe tomba par terre. C’était une robe de laine claire ; en dessous, elle n’avait rien. (…) Il faisait très clair dans la pièce et Colin voyait Alise tout entière. Ses seins paraissaient prêts à s’envoler et les longs muscles de ses jambes déliées, à toucher, étaient fermes et chauds. (…) Elle s’approcha de lui. Elle s’assit sur ses genoux et ses yeux se mirent à pleurer sans bruit. ».

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Dans un numéro hors-série du journal "Le Monde" consacré au centenaire Vian et publié en février 2020, le journaliste et biographe Philippe Boggio a essayé de comprendre pourquoi Boris Vian est encore tant d’actualité : « Quel mystère réside dans son œuvre ou dans le souvenir de son personnage pour franchir si allègrement les années ? Une explication avait été avancée, quand s’était enclenchée cette résurrection de librairie, au début de années 1970 : Boris Vian perdure car il est le romancier des adolescents, ses œuvres étant inscrites au programme des classes de français. Façon de le minimiser encore, de prétendre sa lecture obligatoire, comme une potion qu’il faut bien avaler, sous la surveillance des profs. Quatre décennies plus tard, l’explication fait sourire, elle vient même renforcer l’esprit de loufoquerie et de soufre entourant l’écrivain. Pour conserver ce succès, Boris Vian se range sûrement parmi les rites d’initiation, non à l’âge adulte, mais plutôt à un droit à la fantaisie. ».

Philippe Boggio y a esquissé un portrait très touchant du jeune homme qui rencontrait le Saint-Germain-des-Prés de Jean-Paul Sartre, Jean Cau, Jean-Bertrand Pontalis, etc. : « Ses engouements étaient nombreux. Ami "disparate", précisait Pontalis, qui s’intéressait déjà à la psychanalyse. D’une voix courte, à l’oxygène rare, Boris Vian parlait de tout, ratiocinait même, à plaisir ; sa pensée d’ingénieur semblait suivre un plan en trois parties, puis soudain, se lestait de gags et de pétards allumés, d’un nonsense très britannique, déniché dans les romans anglais. Le progrès scientifique le passionnait, moins cependant que la littérature US (…). ».

Physiquement : « Son seul physique aurait attiré la sympathie, à force d’intriguer. Long corps mince, surmonté "d’une sorte de tête de cheval mélancolique" (Jean Cau). Front de martien, visage en lame de couteau, œil bleu volontiers halluciné. Et blanc, blême, aucune couleur sur le visage. On le savait cardiaque, son médecin lui avait même interdit les solos de trompette, et cela attendrissait un peu plus les filles. » (Philippe Boggio).

Dans "En avant la zizique… et par ici les gros sous", sorti en 1958 après avoir eu du mal à trouver un éditeur (repris ensuite par Fayard), Boris Vian était très sévère : « Naturellement, quand tous les gens qui créent seront obligés de garder pour eux ce qu’ils créent, ce n’est sûrement pas avec les impôts qu’ils verseront que s’enrichira l’État-censeur. Et tout ce petit monde de la combine fonctionne avec un trouillomètre dont l’aiguille est en permanence bloquée au maximum (c’est zéro, assure la formule populaire). ».

Puis, il a continué en nommant André Gide : « Rions gaiement de la censure, des culs gelés, des pisse-froid, en un temps où règne quotidiennement la poursuite pour outrage aux mœurs, c’est à ce bon vieux pédéraste d’André Gide qu’on a donné le prix Nobel, ce qui donne à tous ces phénomènes un estimable relent de pataphysique. » (1958).

Et la note finale, avec sa logique très rationnelle, pour achever la cible : « Emplissez-vous les poches, éditeurs véreux, producteurs pistonnés, combinards patentés. Châtrez et tailladez, esclaves de service, et continuez à dire, comme le bourreau : "Si je ne le fais pas, c’est un autre qui le fera". Votre raisonnement est très juste, parce que vous êtes des médiocres ; on en trouvera mille comme vous. Mais si Brassens ou Trenet s’arrêtent d’écrire, ce n’est pas un autre qui fera ce qu’ils faisaient… (…) Je me permets, très respectueusement, de vous cracher à la gueule en toute amitié. » (1958).

Sa mort d’une crise cardiaque à l’âge de 39 ans a laissé ses amis sans voix et avec ce sentiment de vide et d’inachevé qui les a incité à lui rendre hommage. En voici quelques échantillons…

L’écrivain Jean Cau (1925-1993), le 25 juin 1959 dans "L’Express" : « Toujours réfugié derrière ses masques, il glissait, il fuyait, il jouait. Essayez d’attraper un homme en sautant à pieds joints sur son ombre… (…) Il y avait là Gréco. Et Astruc. Et Gélin. Et Sartre. Et Camus. Et Annabel. Et tous ceux qu’on appelait "les existentialistes" et qui, paraît-il, ne se lavaient pas et lisaient "L’Étre et le Néant" à 4 heures du matin, entre deux entrechats et deux miaulements de clarinette. (…) On a dit qu’il avait une maladie de cœur, il a commenté sa maladie en disant : "Chaque soufflée dans la trompette, ça me fait un jour de moins". (…) Elle aussi, il s’était arrangé pour qu’elle ne fût pas sérieuse et qu’on en parlât avec le détachement qu’un homme bien né met à parler des cataclysmes et de sa ruine en beau joueur. ».

Le réalisateur Pierre Kast (1920-1984), le 9 juillet 1959 dans "France Observateur" : « "Les Fourmis", "L’Écume des jours", "L’Automne à Pékin", "L’Herbe rouge", "L’Arrache-cœur" ne font pas oublier les centaines de chansons qu’il écrivit, le millier d’articles, la démence frénétique qu’il aimait, par exemple, chez son ami Henri Salvador, la roue élastique pour laquelle il a pris un brevet, ses anthologies du jazz ou ses apparitions dans les films de ses copains. Il avait horreur qu’on le réduise, à la Jivago, à ces quelques livres. Mais enfin, c’est un fait. Ils existent. Ils rendent un son inouï, qui les met bien à part. (…) En fait, les textes de Boris Vian sont une obscure et diverse parabole lyrique, où la retenue et la force poétique se dissimulent sous l’insolence, le goût de la farce baroque et la verve démentielle. (…) Il a fabriqué un univers imaginaire lyrique qui existe en tant que tel. Ces romans sont exactement des poèmes, à la forme irremplaçable. (…) "L’Écume des jours" est peut-être la plus déchirante histoire d’amour que je connaisse. Ce n’est pas par hasard que Boris Vian connaissait si bien et aimait tant la littérature de l’amour courtois. Chloé, pour moi, à jamais, c’est le visage moderne d’Yseult. (…) Boris Vian a pulvérisé [les barrières de nos catégories] dans sa vie de chaque jour, réconciliant la connaissance scientifique et l’expression littéraire, l’acte et la pensée, le risque et l’idée. (…) Il n’avait pas le temps, il le savait. (…) La frénésie de Boris Vian est capitale. ».

La philosophe Simone de Beauvoir (1908-1986), en 1963 dans "Les Force des choses" (éd. Gallimard) : « Son roman est extrêmement amusant, surtout la conférence de Jean-Sol Partre, et le meurtre avec l’arrache-cœur. J’aime aussi la recette de Gouffé : "Prenez un andouillon ; écorchez-le malgré ses cris". (…) Deux heures d’attente à la légation suisse. Mais elles passent vite parce que je lis "L’Écume des jours" de Vian, que j’aime beaucoup, surtout la triste histoire de Chloé qui meurt avec un nénuphar dans le poumon ; il a créé un monde à lui ; c’est rare, et ça m’émeut toujours. Les deux dernières pages sont saisissantes ; le dialogue avec le crucifix, c’est l’équivalent du "Non", dans "Le Malentendu" de Camus, mais c’est plus discret et plus convaincant. Ce qui me frappe, c’est la vérité de ce roman et aussi sa grande tendresse. ».

Le chanteur Serge Gainsbourg (1928-1991), en 1984, propos recueillis par Noël Simsolo dans "L’Arc" n°90 : « Avant, je l’avais vu… (…) Une fois, il est passé là-bas, comme chanteur et alors… Là, j’en ai pris plein la gueule… Il avait une présence hallucinante, vachement "stressé", pernicieux, caustique… Les gens étaient sidérés.. Ah mais, il chantait des trucs terribles, des choses qui m’ont marqué à vie… Moi, j’ai pris la relève… Enfin, je crois… De toute façon, c’est parce que je l’ai entendu que je me suis décidé à tenter de faire quelque chose d’intéressant dans cet art mineur… Et je me suis mis à écrie… Et à chanter… (…) D’ailleurs, on devait bosser ensemble… Mais il a cassé sa pipe… Tant pis, on aurait pu faire des trucs marrants… (…) Vian, c’est un tout : le personnage, ce qu’il chantait, comment il le chantait, ce qu’il écrivait et ce qu’il était… On dissocie pas. Physiquement, il était exceptionnel… Un charme et une beauté rares… (…) Il s’est figé en un arrêt-image : glabre, exsangue, fiévreux, nerveux, superbe… (…) Notre point commun, c’est la science du collage des mots… La provocation aussi, mais on a pas la même… D’accord, on a été tous les deux interdits… Lui, c’était à Dinard, avec "Le Déserteur"… Et moi, à Strasbourg, avec "La Marseillaise". ».

Boulimique et touche-à-tout, Boris Vian était surtout en avance sur son temps, anticipant les libertés de mai 68, les provocations des années 1970 et les loufoqueries surréalistes du monde médiatique des années 1980. En 2020, le voici à nouveau si nécessaire dans un monde qui se renferme progressivement dans une complainte brutalement identitaire…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 mars 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
L'humour décalé devant un pianocktail.
Boris Vian.
Jean Daniel.
Claire Bretécher.
George Steiner.
"Erectus" de Xavier Müller.
Jean Dutourd.
Dany Laferrière.
Amin Maalouf.
Michel Houellebecq et Bernard Maris.
Albert Camus et "Le Mythe de Sisyphe".
Philippe Bouvard.
Daniel Pennac.
Alain Peyrefitte.
"Les Misérables" de Victor Hugo.
André Gide, l’Immoraliste ?
Je t’enseignerai la ferveur.
Lucette Destouches, Madame Céline pour les intimes…
René de Obaldia.
Trotski.
Le peuple d’Astérix.
David Foenkinos.
Anne Frank.
Érasme.
Antoine Sfeir.
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.



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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200310-boris-vian.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/boris-vian-je-n-irai-pas-cracher-222140

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/03/08/38085870.html


 


 

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11 février 2020 2 11 /02 /février /2020 11:35

« Elle a avalé son extrait de naissance, elle a plié son parapluie, elle a pris perpète. (…) Elle s’est évaporée dans la musique des sphères, elle est devenue feue, elle est entrée dans le sein d’Allah. »…



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Agrippine déconfite ! Le huitième tome. Triste comme l’actualité de ce mardi 11 février 2020. L’auteure de bande dessinée Claire Bretécher "est partie" ("yaka dire comme tout le monde") la veille, à quelques semaines de ses 80 ans (qu’elle aurait eus le 17 avril 2020), "fidèle" à Nantes où elle a passé son enfance et des études des beaux-arts qu’elle a vite quittés : « J’ai fait des progrès en ratant mes dessins. ». Selon un portrait de Laurence Le Saux publié dans "Télérama" le 2 décembre 2015, Claire Bretécher était « une femme libre, qui ne rentrer[ait] jamais dans les cases », également « drôle, vive et terriblement intelligente ».

Son style de dessin épuré (un peu comme Sempé) montrait à la perfection les expressions du visage, les mouvements. Son style d’écriture, l’esprit de dialogue, les répliques vachardes, la méchanceté des personnages, tout a concouru à placer Claire Bretécher parmi les plus grands auteurs humoristiques. Peut-être la Françoise Sagan de la BD ?

Rare femme dans la bande dessinée, reconnue dès ses jeunes années (quand elle avait la trentaine), collaboratrice dans de nombreux journaux (notamment "Pilote" et "Le Nouvel Observateur"), elle n’était pas seulement un coup de crayon, elle était une belle plume, au style inimitable avec de l’argot de jeunes (comme : « Une feuth aussi oinche, j’aurais mieux fait de brouter une pizza light avec mon peurh ! »). Peut-être l’un des plus beaux symboles des "soixante-huitards" dont elle ne faisait pourtant pas vraiment partie car un peu trop âgée (ce sont ses personnages qui sont des soixante-huitards). Elle était entrée au "Nouvel Observateur" en octobre 1973, avec la création des "Frustrés", sollicitée par son fondateur et directeur Jean Daniel (qui va être centenaire cet été) : « Tout son humour, tout son esprit, sa cruauté, son érotisme, tout cela était dans l’ADN du journal. » (actuabd.com le 14 décembre 2015).

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En effet, d’une « pulposité nordique », selon Pierre Desproges, elle symbolisait la liberté de la femme, son émancipation des années 1970, parfois de manière absurde ou dérisoire. Elle n’était pas une féministe, elle était une sociologue : Roland Barthes l’a même proclamée « le meilleur sociologue de l’année » en 1976. Son ami et dessinateur René Pétillon, qui est parti seize mois avant elle, précisait toutefois : « Elle ne s’inscrit pas dans une démarche documentaire, mais se fie à son intuition. ».

Son mari universitaire, Guy Carcassonne, bien plus jeune qu’elle mais parti bien plus tôt qu’elle, était un politologue, constitutionnaliste réputé, très proche conseiller de Michel Rocard à Matignon, il observait les acteurs politiques quand Claire Bretécher observait simplement les femmes. Peut-être plus biologiste que sociologue, elle les disséquait !

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Dans l’émission "Question sans Visage", diffusée le 2 juillet 1977, Claire Bretécher a expliqué pourquoi elle n’avait pas travaillé pour "Charlie-Hebdo".





Quelques personnages légendaires sont nés de son talent, comme Cellulite, les Frustrés, Agrippine (aussi une version très personnelle de Thérèse d’Avila, Baratine et Molgaga, les Gnangnan, etc.). Acuité de la description sans complaisance souvent de bourgeoises parisiennes, déjà sensibilisées par l’écologie des années 1970, ses œuvres traitent de l’amour, du sexe, des problèmes des femmes, de l’esprit rebelle, de la société de consommation, etc.

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Agrippine est, à mon sens, l’exemple géniale de la rigueur artistique de Claire Bretécher, inventée en 1988, personnage d’adolescente insolente et adorable, attachante et détachée : « Je pensais qu’il fallait jouer, graphiquement, sur la fatigue humaine. ». Cette série de bandes dessinées a donné lieu également à une série télévisée très bien réussie diffusée sur Canal Plus à partir du 12 novembre 2001 (26 épisodes), très bien servie par les voix. Pourquoi Agrippine à la réputation historique si sulfureuse ? Sa génitrice s’en est expliqué dans "L’Obs" du 13 novembre 2015 : « C’est la mère de Néron. Je voulais quelqu’un qu’on ait envie de détester tout de suite. ».

Par exemple, les bavardages d’ados portent sur leur corps : « En 94, je me fais poser des seins. En 97, je me fais liposucer les cuisses. En 98, je me fais rajouter du menton. Là, je peux commencer à vivre, donc je m’occupe de ma carrière. Entre 2 et 6, j’ai trois enfants. En 7, je me fais retendre le ventre. Entre 8 et 18, je gère mes réussites professionnelles, émotionnelles et familiales. En 19, lifting complet de la tête aux pieds. C’est après que je ne sais pas quoi faire. ». Presque prémonitoire, chez cette jeune ado au premier tome d’Agrippine (1988).

Véritable star de la bande dessinée francophone, Claire Bretécher est traduite dans plus d’une dizaine de pays (même en finnois et en catalan) et elle a eu trois prix au Festival d’Angoulême, un comme scénariste (son style est savoureux) en 1975, le Grand Prix spécial en 1982 et l’Alph-Art humour en 1999. J’évoque ses bandes dessinées mais elle est aussi l’auteure de pièces de théâtre et de peintures (des portraits notamment). Ses œuvres ont été l’objet d’une grande exposition rétrospective au Centre-Pompidou à Paris du 18 novembre 2015 au 8 février 2016.

D’un esprit très indépendant, agacée par la mainmise des éditeurs et forte de son succès acquis rapidement, Claire Bretécher s’est finalement autoéditée : « J’étais un peu parano vis-à-vis des éditeurs et cela m’amusait de faire cela, après "L’Écho des savanes". J’allais voir le photograveur, mon imprimeur allemand, en Espagne. J’ai toujours été aidée par des copines. Et j’ai gagné beaucoup d’argent. ». "L’Écho des savanes", c’était le journal de Gotlib, Mandryka et Bretécher, créé en 1972 après avoir quitté René Goscinny et son "Pilote". En 1963, Goscinny avait fait confiance à Claire Bretécher malgré des débuts assez laborieux. D’autres auteurs de BD ont suivi cette envie d’autoédition, en particulier Albert Uderzo.

Le 16 novembre 2015 (à l’occasion de la rétrospective à Beaubourg), Gotlib s’était amusé à commenter quelques dessins de Claire Bretécher qu’il n’hésitait à comparer à Reiser, et il trouvait la dessinatrice aussi belle que ses personnages étaient laids.

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Claire Bretécher a créé la "femme dessinée" mais aussi la "femme libérée" reprise dans un tube de l’été 1984. Le parler cru de ses personnages est peut-être libéré mais n’est jamais ni grossier ni vulgaire : « La prochaine fois que tu veux m’insulter de façon vulgaire, il vaut mieux que tu me faxes. » ("Agrippine" n°4).

Premiers échantillons de ce style : « Je vais poser ma fine tête blonde sur tes genoux et écouter les battements de ton cœur dans tes rotules de marbre. » ("Les angoisses de Cellulite"). Ou encore : « Je suis absolument contre cette vague d’érotisme systématique qui d’ailleurs est dépassée ! Ce qui m’intéresse, c’est de découvrir l’être dans toute sa vérité. » ("Salade de saison"). Aussi : « Je suis la fille du roi ! Tu n’es pas tombée sur un bas morceau ! » ("Les angoisses de Cellulite").

Ce style, sorte blabla de pseudo-intello, est évidemment bien plus important que les dessins qui le structurent. Il nourrit les succulentes chroniques sociales de ses œuvres.

Un dialogue dans le sixième tome d’Agrippine :
« J’ai réinsertion de dealers à Bagnolet à 6 heures.
– Dealers de quoi ? Je suis peut-être dans le besoin ?
– Pâté de campagne, salade de museau, gras-double à l’ancienne.
– Arrête de mythonner, la charcuterie est encore en vente libre dans ce pays.
– Pas dans les restaus diététiques des centres de thalasso. Faut que j’y aille, je te laisse. ».

Quatrième tome :
« Votre livre est giga, c’est exactement ma vie.
– Ah bon.
– C’est trop ouaf parce que je suis pas hyper conforama comme fmeuh.
– …
– ça me troue… c’est total moi.
– J’ai été jeune aussi au Jurassique antérieur. ».

Destin : « Il y a des jours où il n’y a qu’à bouffer du Temesta en maudissant son karma. » ("Agrippine" n°1).

Intellectualisme féminin : « De toute façon, la théorisation de la féminitude s’articule à la lutte des classes au niveau du terrorisme du texte qui s’exerce quand on refuse de réintégrer nos déviations à la norme. » ("Les Frustrés" n°3).

Littérature française : « Le cerveau de Voltaire aurait tenu dans un bigorneau, c’est pour ça qu’il haïssait les épingles. » ("Petits travers").

Discours de la méthode : « Dimanche, Bergère a déménagé chez la mère de Mirtil… elle a pris six culottes, sa trousse de toilette et le Discours de la Méthode de Pascal. » ("Agrippine" n°2).

Culture musicale : « Mozart, c’est nul. Sauf la musique du film. » ("Agrippine" n°1).

Massage : « Je ne pense pas que les play-boys soient venus de 5 à 7 pour me faire le repassage. » ("Les Frustrés" n°4).

Sport : « Eh bien, France-Constance… ce week-end en Écosse ?
– Merveilleux, des gens exquis… seulement à cause de mon tennis-elbow, j’ai dû porter les clubs de Damien-Jean du bras gauche… de sorte qu’aujourd’hui, je souffre d’un golf-shoulder… Que me conseillez-vous ?
– La pétanque.
– Je me doutais que vous seriez constructif. » ("Docteur Ventouse, bobologue").

Coquetterie d’adolescente :
« Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Un bouton.
– Je vais te le percer.
– Non. Il est pas mûr.
– Pas mûr ? Il y a une tête blanche grosse comme mon ongle. Si tu préfères, perce-le toi-même.

– Non. Je trouve qu’il va bien avec ma robe.
– Tu ne peux pas aller avec cette purulence à l’anniversaire de ta grand-mère.
– Si… ça lui rappellera sa jeunesse.
– Soit tu perces ce bouton soit tu restes à la maison et je te signale que nous partons.
– Je reste. » ("Agrippine" n°4).

Coquetterie (suite) : « Je me suis fait glonflos les lèvres au collagène pour mon anniv. Déjà que les gnolguis tombaient raides collapses, là ça va être cyberdélire. » ("Agrippine" n°4).

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Formes féminines : « Moi, j’ai des nibards de pouffe, c’est pas le don non plus. Et mes cropoplités, c’est le tocsin. (…) Moi, j’ai le cropoplité qui craint. (…), bourré de cellulite avec des varices. » ("Agrippine" n°1).

Formes féminines (bis) : « Tu dis ça parce que t’es pas sexy, parce que t’as pas de seins, mais c’est pas grave… Y a des barjes qui aiment. » ("Agrippine" n°2).

Égalité des sexes : « Il me dit : j’ai un vieux fantasme, me faire inviter à déjeuner par une femme libérée… Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? J’ai raqué. » ("Les Frustrés" n°4).

GPA : « Alors, sérieusement Candida, vous accepteriez ?
– Oh moi, il m’est égal d’être enceinte, il ne me dérantche pas de bomir…
– Oh et à propos, combien voulez-vous ?
– Oh tché comme bous boulez…
– 30 000 ?
– Ma sor l’a eu 50 000 ma tché bous qui disez…
– 50 000 ? Bon, je vais me débrouillez. 25 000 à la transplantation et 25 000 à l’accouchement, ça va ?
– Au noir mame Lemertchier ?
– Bien entendu. » ("Le destin de Monique").

Maternité : « Ca va être un garçon. (…) Je ne peux pas supporter d’avoir des couilles dans le ventre. » ("Les mères").

Bavardage : « Dame, t’es ben comme ton père, y a t’y des fois où t’aurais du bénéfice à fermer ta gueule ! » ("Le destin de Monique").

Addiction : « Damned… plus de clopes ! Quelqu’un peut m’assurer une NUIGRAV… vement à la santé ? » ("Agrippine" n°4).

Hygiène pas seulement féminine : « Te rends-tu compte que ton lit à lui seul héberge deux millions d’acariens qui se régalent de tes squames cutanées ? (…) Tes pellicules, tes poils, tes fluides corporels, tes sécrétions nasales, tes croûtes… (…) tes rognures d’ongles (…), bref, sache que tu dois laver ta couette, tes oreillers et ton boutis deux fois par mois à 60°C et passer l’aspi sur le sol, ton sommier et les rideaux minimum une heure par jour, les pieds du lit, tu les tamponnes matin et soir à l’hexomédine, le reste, tu le portes à la déchetterie. » ("Agrippine" n°7).

Passage à vide : « Mon mari est parti avec sa jeune grue, mon amant avec sa vieille peau légale, mon fils est à Moorea en classe de Tropiques, mes parents trekkent dans l’Hindu Küich et mes copines mettent la période à profit pour faire leurs liftings… Je suis comme un croûton derrière une malle. » ("Mouler démouler").

Gérontologie : « Je rirais bien mais mes dents sont dans ma valise. » ("Agrippine" n°3).

Vieille avare : « Aujourd’hui, j’ai fait une blague désopilante à des arrière-petits-enfants que j’ai. J’ai fait mine de me tromper dans les anciens et les nouveaux francs… ça m’a fait économiser mille francs… neuf cent quatre-vingts exactement. MGMHHUUU je suis trop espiègle. » (Agrippine" n°5).

Longévité et espérance de vie : « On ne peut pas s’en sortir, les jeunes… On a le tamis complètement bouché.
– Moi, de toute façon, je me suicide à 30 ans. Maxi.
– On n’aura même pas d’héritage, nos biomanes vont vivre jusqu’à 120 ans avec des Alzheimer d’acier.
– Peut-être qu’en mettant tous nos RMI ensemble, on peut se louer une partouze-terrasse. » ("Agrippine" n°4).

Pour moi, l’une des phrases les plus talentueuse de Claire Bretécher est celle-ci : « Pâle est le soleil d’hiver mais la sève n’en bout pas moins dans les canalisations intimes des vraies jeunes filles… » ("Les angoisses de Cellulite"). Un style qui peut faire penser à un autre humoriste…

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Je termine alors par un des événements médiatiques de Claire Bretécher à la radio France Inter. Elle avait été jugée par le fameux Tribunal des flagrants délire le 19 décembre 1982, et l’avocat général n’était autre que le féroce Pierre Desproges : « Je hais cette femme (…). Elle m’a trop fait mal. Du pimpant séducteur que j’étais, cette femme (…), écrasant de sa croupe arrogante le banc de l’infamie qui ne lui a rien fait, cette sémillante gorgone qui essaie tant bien que mal d’abriter son âme noire sous le masque trompeur de sa pulposité nordique, cette maudite gargouille graffiteuse, qui avilit Avila en traînant dans la fange le souvenir de Thérèse, la grande, l’humble Thérèse, celle qui pleure quand on la hausse… et qui rit quand on l’abaisse, cette hétaïre feutrée de la gauche caviar… (…) Vous avez prostitué votre feutre et trahi notre noble cause bourgeoise en allant dessiner dans "Le Nouvel Observateur", le journal de machin… comment s’appelle-t-il déjà, le faire-part pensant ? Jean Daniel ! (…) Ôôôôôô ! Créature diabolique, tu as brisé mes illusions ! Oui, Claire, tu me les as brisées. Oui, Claire, tu me les brises encore, perverse beauté scandinave. (…) Dès son plus jeune âge, Claire manifesta des dons certains pour le dessin et la peinture. C’est elle qui m’apprit à manier les couleurs et à tenir mon pinceau bien droit. »…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 février 2020)
http://www.rakotoarison.eu


(Tous les dessins ici proviennent des œuvres de Claire Bretécher).


Pour aller plus loin :
Guy Carcassonne.
Claire Bretécher.
Le peuple d’Astérix.
Pluralité dissonante.
Peyo.
Jacques Rouxel.
Pétillon.
Jean Moulin, dessinateur de presse.
Les Shadoks.
F’murrr.
Christian Binet et monsieur Bidochon.
Goscinny, le seigneur des bulles.
René Goscinny, symbole de l'esprit français ?
Albert Uderzo.
Les 50 ans d’Astérix (29 octobre 2009).
Cabu.
"Pyongyang" de Guy Delisle (éd. L’Association).
Sempé.
Petite anthologie des gags de Lagaffe.
Jidéhem.
Gaston Lagaffe.
Inconsolable.
Les mondes de Gotlib.
Tabary.
Hergé.
"Quai d’Orsay".
Comment sauver une jeune femme de façon très particulière ?
Pour ou contre la peine de mort ?

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https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/et-claire-bretecher-dessina-la-221431

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4 février 2020 2 04 /02 /février /2020 03:24

« J’ai passé ma vie à comprendre pourquoi la haute culture n’a pas pu enrayer la barbarie. » (George Steiner, 1998).




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Le philosophe George Steiner est mort à Cambridge ce lundi 3 février 2020 à l’âge de 90 ans et demi. J’avais récemment esquissé sa trajectoire intellectuelle hors du commun, probablement, avec quelques autres (dont Edgar Morin), l’un des derniers Sages qui ont survécu aux temps barbares du XXe siècle. Pour ce genre de personne à la pensée si complexe, si universelle, si dense (Maurice Bellet en est une aussi), il est toujours difficile et même impossible, en quelques phrases, d’évoquer une existence si pleine et si riche.

À propos de la mort des proches, George Steiner voyait plutôt le bon sens comme thérapie : « Être près des gens qu’on aime infiniment, se dire que cela a été merveilleux d‘être ensemble. ».

Sa vie fut, comme hélas pour d’autres de ses contemporains, marquée de manière indélébile par le pire acte de barbarie que l’humanité a connu dans sa déjà longue histoire, la Shoah. On pourra toujours prendre le sujet par tous les bouts, l’extermination industrielle d’êtres humains, après éventuellement une phase de déshumanisation forcée (si les victimes en avaient le temps), par d’autres êtres humains qui ont appliqué les meilleures procédés de productivité et de rentabilité économique fut un fait historique unique dans l’histoire du monde.

Lui, George Steiner, est devenu le représentant de tous les peuples, parce qu’il était originaire d’une famille ayant vécu à Vienne, au carrefour de toutes les cultures européennes, de toutes les langues. Si vous voyagez en Europe, si vous prenez la route de Salzbourg après Munich et que vous vous rendez vers Vienne, vous passez par un étonnant carrefour où les panneaux indiquent au même point les directions de Vienne, Venise, Zagreb, Budapest, Prague… Au cœur de l’Europe, toutes les cultures européennes, pas seulement une culture. George Steiner n’a pas eu de langue maternelle, ou plutôt, chez lui, on parlait indistinctement l’italien, l’allemand, le français et l’anglais et il réprouvait ceux qui promouvaient des idées identitaires (pour ne pas dire nationalistes) car il rejetait l’idée de racines à la sauce Barrès : « Les arbres ont des racines ; moi, j’ai des jambes, et c’est un progrès immense, croyez-moi ! ».

La diversité est une richesse : « Dans la plupart des cultures, dans le témoignage porté à la poésie et à l’art, jusqu’à la modernité la plus récente, la source de "l’altérité" a été actualisée ou métaphorisée comme transcendante. Elle a été invoquée comme divine, magique, ou démoniaque. La présence en est à la fois opaque et lumineuse. » ("Réelles présences").

Cette diversité culturelle est-il plus importante qu’une vie humaine ? George Steiner y répond par une provocation : « La grande majorité des biographies humaines n’est qu’une terne transition entre le spasme banal de l’enfantement et l’oubli complet. Le nier, sous prétexte d’attachement au libéralisme, équivaut, pour un esprit vraiment averti, non seulement au mensonge, mais à l’ingratitude la plus noire. (…) Pour être absolument honnête, une telle doctrine de la haute culture doit soutenir fermement ce paradoxe que l’incendie d’une grande bibliothèque, la mort d’Évariste Galois à vingt et un ans, la disparition d’une partition de valeur sont des catastrophes sans commune mesure avec la mort d’êtres humains, même innombrables. » ("Dans le Château de Barbe-Bleue").

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George Steiner n’est pas né à Vienne mais à côté de Paris, parce que sa famille a su imaginer qu’il fallait quitter les pays de zones allemandes (et cela, bien avant l’arrivée de Hitler au pouvoir). Juste après le début de la Seconde Guerre mondiale, la famille a finalement émigré à New York qui fut la terre d’adolescence puis de grande carrière universitaire de George Steiner : Autriche, France, États-Unis, déjà trois patries à l’âge de 11 ans ! Écrivain, il rédigeait ses essais généralement en anglais, qui est la langue des sciences d’aujourd’hui.

Il n’a pas retrouvé ses camarades juifs lorsqu’il habitait à Paris, ils ont été quasiment tous exterminés. On raconte cette petite remarque : dans les années 1930-1940, les plus pessimistes, ils sont allés à New York, …et les plus optimistes ne sont plus là, leurs cendres sont dans les camps. Il est des pessimismes salutaires.

L’existence de l’holocauste a été une des obsessions centrales de la réflexion de George Steiner : « La grande culture a failli devant la barbarie. (…) Les humanités ne nous ont pas protégés ; au contraire, elles ont souvent été les alliées de l’inhumain. ». Autrement dit : « Nous savons désormais qu’un homme peut lire Goethe ou Rilke, jouer des passages de Bach ou de Schubert, et le lendemain matin, vaquer à son travail quotidien, à Auschwitz. ».

Au-delà de ses réflexions et de ses recherches (notamment linguistiques), George Steiner aimait commenter l’actualité car il s’intéressait à la marche du monde, mais il admettait qu’il n’en était pas l’acteur et qu’il ne se donnait pas le droit de critiquer ceux qui agissaient car il n’agissait pas lui-même : « Aristote a dit : "Si on refuse de venir en lieu public, sur l’agora, pour exercer la politique, on n’a pas le droit de se plaindre si les bandits se saisissent du pouvoir". ». L’engagement et la sécurité. Il n’hésitait pas à parler de ses privilèges : « N’ai-je pas vécu jusqu’à nos jours dans ce luxe extraordinaire qu’est la sécurité. ».

Dans une interview, George Steiner a relevé ceci, en pensant à Marx : « L’enfer peut surgir de bonnes volontés, d’un beau projet ou du désir d’améliorer la condition humaine. (…) J’essaie de comprendre l’Histoire. (…) L’Histoire est un tissu de contradictions, de crimes commis en toute lucidité. On tue les yeux grand ouverts et on continue à agir de la sorte parce que le mal est là et qu’il réjouit. ».

Je propose ci-dessous quelques citations choisies.

Sur le langage dont il fut un spécialiste reconnu : « Chacun de nous puise, délibérément ou par habitude, à deux sources linguistiques : la langue courante, qui correspond au niveau de culture personnelle, et un fond privé. Ce dernier se rattache de façon inextricable au subconscient, aux souvenirs dans la mesure où ils sont susceptibles de verbalisation, et à l’ensemble singulier et irréductible que compose la personnalité psychologique et somatique. La composante privée du langage rend possible une fonction linguistique majeure et cependant mal comprise. Il est évident qu’on parle dans le but de communiquer. Mais aussi pour dissimuler, omettre. Le don qu’ont les êtres humains de fausser l’information emprunte toutes les formes possibles, du mensonge éhonté au silence. » ("Après Babel").

Sur la lecture et les livres : « Quand je pense aux livres, je ne vois pas un bûcher, je vois un jeune garçon assis au fond du jardin, un livre sur les genoux. Il est là, il n’est pas là ; on l’appelle, c’est la famille, l’oncle qui vient d’arriver, la tante qui va s’en aller : "Viens dire au revoir !" ; "Viens dire bonjour !". Y aller ou pas. Le livre ou la famille ? Les mots ou la tribu ? Le choix du vice (impuni) ou bien celui de la vertu (récompensée) ? (…) Impuni, vraiment ? Il y aurait donc une sorte d’impunité de la lecture ? Eh bien oui. Un privilège de clandestinité qui permettrait en somme de poursuivre les opérations en toute tranquillité. L’oncle est là, la famille est rassemblée autour de la table, on parle de la situation, et le jeune garçon qui était au fond du jardin fait semblant d’écouter. Mais il a son silence, ses affaires personnelles, sa course invisible de Michel Strogoff à travers la steppe, tout cela dans le brouhaha des carafes, des serviettes, des voix, des rires. Il a obéi à l’injonction, simple question d’espace, mais il continue de trahir en pensant à autre chose. » ("Le Silence des livres").

Sur les langues : « La mort d’une langue, fût-elle chuchotée par une infime poignée sur quelque parcelle de territoire condamné, est la mort d’un monde. Chacun qui passe s’amenuise le nombre de manières de dire espoir. ».

Les risques de l’éducation : « En nivelant, en faisant une fausse démocratie de la médiocrité, on tue chez l’enfant la possibilité d’outrepasser ses limites sociales, domestiques, personnelles et même physiques. » ("Éloge de la transmission : le maître et l’élève").

Les risques des nouvelles technologies : « Aux États-Unis, les huit dix-huit ans passent près de onze heures par jour auprès des médias électroniques. La conversation tient du face-à-face. La réalité virtuelle opère au sein de cyber-sphères. Ordinateur portable, iPod, téléphone mobile, email, Web et Internet planétaires modifient la confiance. L’esprit est "câblé". La mémoire est faite de données récupérables. Le silence et l’intimité, les coordonnées classiques des rencontres avec le poème et l’énoncé philosophique deviennent des luxes idéologiquement, socialement suspects. Suivant le mot d H. Crowther, "le brouhaha qui règne dans la tête ou à l’extérieur a tué le silence et la réflexion". Cela pourrait se révéler fatal, car la qualité du silence est organiquement liée à celle du langage. L’un ne saurait atteindre la plénitude de sa force sans l’autre. » ("Poésie de la pensée").

Toujours la technologie : « Il tombe sous le sens que la science et la technologie ont provoqué d’irréparables dégradations de l’environnement, un déséquilibre économique et un relâchement moral. (…) Le vrai problème est de savoir s’il faut résister à faire certaines recherches, si l’esprit humain, à leur stade actuel de développement, pourra supporter les vérités à venir (…). Il est possible que la prochaine porte donne sur des réalités par essence contraire à notre équilibre mental et à nos maigres réserves morales. » ("Dans le Château de Barbe-Bleue").

Et terminons sur un monde meilleur : « Je me suis surpris à me poser la question, à divaguer puérilement : et si l’histoire humaine était le cauchemar passager d’un Dieu qui dort ? Peut-être finira-t-il par se réveiller pour rendre inutiles, une fois pour toutes, le hurlement d’un enfant, le bâillonnement de l’animal que l’on bat. » ("Errata").

À défaut de réveiller ce Dieu, peut-être est-ce l’esprit de George Steiner qui vient de subitement se réveiller d’entre les vivants…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 février 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
L’universel humaniste de la culture classique.
George Steiner.
"Erectus" de Xavier Müller.
Jean Dutourd.
Dany Laferrière.
Amin Maalouf.
Michel Houellebecq et Bernard Maris.
Albert Camus et "Le Mythe de Sisyphe".
Philippe Bouvard.
Daniel Pennac.
Alain Peyrefitte.
"Les Misérables" de Victor Hugo.
André Gide, l’Immoraliste ?
Je t’enseignerai la ferveur.
Lucette Destouches, Madame Céline pour les intimes…
René de Obaldia.
Trotski.
Le peuple d’Astérix.
David Foenkinos.
Anne Frank.
Érasme.
Antoine Sfeir.
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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2 février 2020 7 02 /02 /février /2020 03:57

« Nous, les peintres, sommes tous unis, non par la similitude des styles ou de la pensée, mais peut-être par un unique trait de pinceau, qui relie les hommes et leur permet de croire en un rapport harmonieux avec le monde. (…) Nous cherchons, parfois nous détruisons pour mieux créer. Je voudrais, pour clore ce propos, citer mon ami Jean-Paul Riopelle : "Ce qui compte, ce n’est pas de faire un beau tableau, mais de faire progresser quelque chose. Progresser, c’est détruire ce qu’on croyait acquis. Le vrai tableau, c’est celui qui est un commencement". » (Zao Wou-Ki, le 26 novembre 2003 à Paris).


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Le grand peintre franco-chinois Zao Wou-Ki est né il y a un siècle, le 1er février 1920 à Pékin. Mort le 9 avril 2013 à 93 ans à Nyon, il s’était installé en France le 26 février 1948 et avait la nationalité française à partir de 1964 grâce au Ministre des Affaires culturelles de l’époque, André Malraux dont il illustra le roman "La Tentation de l’Occident" en 1962. Zao Wou-Ki, malade, s’installa en Suisse, au bord du lac Léman en 2012 et fut enterré au cimetière de Montparnasse, à Paris, le 16 avril 2013 avec un hommage prononcé par l’ancien Premier Ministre Dominique de Villepin.

Pour moi, Zao Wou-Ki fut comme son contemporain également franco-chinois Chu Teh-Chun (1920-2014), une sorte de découverte fantastique imprévue, un coup de cœur, ou même un coup de foudre coloré. Je propose ci-dessous quelques œuvres que j’ai appréciées, peintures à huile ou aquarelles, parmi des centaines d’autres.

Dans sa notice bibliographique de l’Académie des beaux-arts à laquelle il fut élu le 4 décembre 2002, Zao Wou-Ki est présenté comme « l’un des plus illustres représentants de l’abstraction lyrique. À travers son œuvre, il réussit la synthèse entre les moyens techniques de son héritage extrême-oriental et l’ambition plastique et poétique de l’abstraction lyrique occidentale. ».

Issu d’une famille aisée et privilégiée installée à Nantung (son père fut banquier et se suicida lors de la Révolution culturelle), Zao Wou-Ki s’est orienté dès 1935 vers les beaux-arts à Hangzhou puis à Chongqing. Ses premières inspirations furent Matisse et Picasso, aussi Auguste Renoir, Cézanne, Modigliani, Claude Monet, etc. Il réalisa ses premières œuvres, les exposa même à Shanghai (sa première exposition a été faite en 1941 à Chang-King, il avait 21 ans) mais voulait quitter la peinture traditionnelle chinoise pour se rapprocher de la peinture française. Il quitta donc la Chine en 1948 et s’installa à Montparnasse, dans la capitale française, pas loin de l’atelier de Giacometti.

Dès qu’il arriva à Paris, Zao Wou-Ki se précipita au Louvre et au Musée de l’Orangeraie. Il fut très attiré par les œuvres de Claude Monet (Zao réalisa un triptyque en son hommage en 1991, inspiré des Nymphéas et des falaises d’Étretat) : « Ce que je cherchais à voir, c’était l’espace, ses étirements et ses contorsions et l’infinie complexité d’un bleu dans le minuscule reflet d’une feuille sur l’eau. ».

Yann Hendgen, historien d’art et ancien assistant de Zao, a expliqué en 2010 : « Zao Wou-Ki aime le jeu de l’eau et des reflets. Déjà à l’époque de Hangzhou, il était fasciné par la multiplicité de l’espace à la surface de l’eau, la légèreté de la lumière ou son épaisseur entre le lace et le ciel. Peut-être dans la peinture de Monet a-t-il retrouvé des ponts qui lui ont plu et qui lui ont permis d’avancer. (…) Au fond, ce qui le fascine chez Monet, c’est le traitement de la couleur, de la lumière, sa décomposition par la touche ou le jeu de l’eau et des éléments aquatiques, quelque chose de très poétique qui le touche énormément. » (interview mise en ligne le 14 novembre 2010 sur Canal Académie).

Paris fut la révélation de son art. Zao Wou-Ki sympathisa avec de nombreux artistes européens ou américains, en particulier Pierre Soulages, Nicolas de Staël, Hans Hartung, Oscar Kokoschka, Miro, Maria Helena Vieira da Silva, mais aussi Giacometti, Edgar Varèse, Pierre Boulez, Henri Michaux (qui fut un grand ami), André Malraux, Roland Petit, Roger Caillois, Ieoh Ming Pei, etc. Malgré son départ pour la France avant l’arrivée au pouvoir de Mao Tsé-Toung et sa peinture considérée comme "déviante" par certains communistes, la Chine populaire l’a reconnu comme un grand artiste en 1983 lors d’une grande exposition de ses œuvres au Musée national de Chine à Pékin.

Sa grande référence fut les œuvres de Paul Klee. Zao Wou-Ki a eu cette particularité de peindre selon l’art traditionnel chinois et en même temps, selon le modernisme pictural qui se développait en Europe. Il a ainsi réalisé des œuvres très particulières qui mélangeaient ces deux cultures. Au début de sa vie artistique, Zao Wou-Ki a produit beaucoup d’œuvres figuratives mais il s’en était lassé et cherchait à innover, à peindre autrement, ce qui l’a amené à des peintures plus abstraites souvent inspirées par Klee.

Dès le début des années 1950, il fut internationalement connu et reconnu, avec ses œuvres exposées dans de nombreuses villes du monde, à Anvers, Bâle, Lausanne, Chicago, Washington, New York, Tokyo, Taipei, Xi’an, Shanghai, Singapour, Québec, Barcelone, Saragosse, Madrid, Lisbonne, Bruxelles, Valence (Espagne), Helsinki, Amsterdam, Luxembourg, Genève, Nice, Montpellier, Rouen, Angers, Chenonceau, Nemours, etc. Le Président Georges Pompidou a même accroché une œuvre de Zao Wou-Ki à son bureau. Le Président Jacques Chirac a également beaucoup apprécié le peintre.

Ce fut au fil d’un périple autour du monde, qu’il a fait aux côtés des époux Soulages, qu’il rencontra sa deuxième femme à Hongkong (il avait eu un premier mariage mais les deux époux étaient encore adolescents et il n’a duré qu’une dizaine d’années), la sculptrice May Zao (Chan May-Kan) qui est morte à 41 ans le 10 mars 1972 à Paris (il s’est remarié en 1975 avec Françoise Marquet qui a beaucoup écrit sur l’œuvre et la vie Zao Wou-Ki et qui fut conservatrice au Musée d’art moderne de la ville de Paris et au Petit-Palais).

Zao Wou-Ki, adorateur des arts en général, a illustré certaines œuvres d’écrivains, j’ai évoqué André Malraux mais il faut aussi citer Saint-John Perse, Yves Bonnefoy, Rimbaud, René Char, Senghor, François Cheng, Pierre Seghers, Philippe Jaccottet, Claude Roy, Khalil Gibran, etc.. Il a aussi réalisé les décors pour un ballet de Roland Petit en 1953, il a également réalisé des motifs pour des couverts de la Manufacture de Sèvres, des mosaïques pour un lycée, des vitraux pour un prieuré, une œuvre monumentale pour un grand bâtiment chinois (dont le projet n’a pas abouti), un mur en céramique pour le métro de Lisbonne, etc.

Le Japon a récompensé le travail de Zao Wou-Ki en lui attribuant en octobre 1994 à Tokyo le prestigieux Praemium Imperiale Award of Painting du Japon, aux côtés d’autres lauréats comme Henri Dutilleux pour la musique. Le jury était composé de Jacques Chirac, Helmut Schmidt, Yasuhiro Nakasone, David Rockfeller Jr., Edward Heath et Amintore Fanfani. Parmi les lauréats des autres années pour la peinture, on peut citer Balthus (1991), Soulages (1992), Gerhard Richter (1997), Georg Baselitz (2004), Daniel Buren (2007), etc. Zao Wou-Ki a reçu ce prix des mains de l’empereur du Japon.

La France aussi a beaucoup honoré le peintre qui l’a choisie pour son art, notamment avec l’organisation d’une grande rétrospective de ses œuvres au Grand Palais en 1981. Il a été également promu grand-officier de la Légion d’honneur, commandeur de l’Ordre national du Mérite, officier des Arts et des Lettres et aussi élu membre de l’Académie des beaux-arts où il fut reçu le 26 novembre 2003 par l’architecte Roger Taillibert (mort il y a quelques mois, le 3 octobre 2019) qui construisit un lycée avec une mosaïque de Zao Wou-Ki.

À cette occasion, Roger Taillibert (qui était le vice-président de cette académie) lui déclara : « Vous nous montrez ainsi l’immortalité de la beauté dans votre abstraction lyrique. Vous avez aussi soustrait au temps quelque chose. Mais dans ce monde où prédomine la division des peuples, vous démontrez que l’art est le plus court chemin d’un homme à un autre, et un pont entre les nations. En fait, puisque la beauté est une finalité sans fin, vous considérez, comme tous les grands artistes, que la première fonction de l’art est de produire la beauté. Mais à mon avis, elle est pure gratuité et infinie liberté. Rien n’échappe à ce lyrisme qui vous est propre. Alors, à ce moment précis, vous pouvez jouer un jeu désintéressé qui se justifie par sa beauté. ».

Et Roger Taillibert a conclu ainsi : « Comme vous le dites vous-même : "Je n’ai jamais su parler de ma peinture. Je n’y tiens pas non plus, je ne cherche pas à l’expliquer. Ce qui compte, c’est uniquement le tableau…". Dans votre insolente palette de vibrations, vous nous entraînez, vous nous faites jaillir à l’extérieur de nous-mêmes. Vous nous distrayez, dans toute la force originale du mot. Vos couleurs nous aspirent, elles nous séparent de nous. Elles nous font entrer dans un monde où la joie et l’illusion du mieux VIVRE sont toujours présentes. ».

Pour son discours de réception, Zao Wou-Ki n’avait pas osé le prononcer lui-même, craignant ses imperfections de la langue française et aussi son émotion : « Ce lieu est si prestigieux et si impressionnant que mon émotion risque de l’emporter sur la maîtrise de la langue française, d’autant qu’il m’arrive parfois, comme vous le savez, d’en oublier la complexité des genres. Vous devinez aussi combien je suis ému à l’écoute de mon vieil ami Roger Taillibert que je remercie également de tout cœur. ».

Beaucoup de ses œuvres sont gigantesques. Pour se donner une petite idée des œuvres de Zao Wou-Ki, en voici vingt-sept que j’ai particulièrement aimées, que je présente par ordre chronologique.


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Au-delà des collections permanentes de très nombreux musées en France et dans le monde, il y a plusieurs expositions temporaires actuellement pour admirer quelques peintures de Zao Wou-Ki, en particulier au Musée d'art moderne de la ville de Paris du 11 octobre 2019 au 30 septembre 2020, au Centre Pompidou à Paris du 1er octobre 2019 au 30 mars 2020, à l'Art Institut de Chicago du 25 septembre 2019 au 30 mars 2020, au Centre Pompidou x Wes Bund Museum à Shanghai (exposition inaugurale) du 8 novebre 2019 au 31 mai 2020 (à déconseiller actuellement) et au Musée André-Malraux du Havre du 7 décembre 2019 au 16 février 2020, etc.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (01er février 2020)
http://www.rakotoarison.eu


(Les 27 reproductions d’œuvres illustrant cet article proviennent du site officiel de la Fondation Zao Wou-Ki).


Pour aller plus loin :
Site officiel de la Fondation Zao Wou-Ki.
Zao Wou-Ki.
Chu Teh-Chun.
Pierre Soulages.
Auguste Renoir.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200201-zao-wou-ki.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-double-lyrisme-de-zao-wou-ki-221241

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/30/37984857.html



 

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14 janvier 2020 2 14 /01 /janvier /2020 01:33

« Dans toutes les crises sanitaires, le public comme les politiques étaient prompts à pointer les errements des scientifiques et leur incapacité à fournir des scénarios indiscutables qui apporteraient des réponses fiables et permettraient d’anticiper l’avenir. Comme si une épidémie était une science exacte, prévisible et maîtrisable ! » (Xavier Müller, "Erectus", éd. XO éditions, 2018).


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L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) va se réunir d'urgence ce mercredi 22 janvier 2020 à Genève pour peut-être décréter une "urgence de santé publique de portée internationale". Il y a de quoi s’inquiéter, effectivement. Un nouveau virus vient d’être détecté en Chine qui peut se transmettre entre humains. L’épidémie deviendrait-elle une pandémie, c’est-à-dire qui connaît un développement à l’échelle mondiale ?

À l’origine, plusieurs personnes furent atteintes d’une pneumonie de cause non explicable. Le foyer de l’épidémie est situé dans la ville de Wuhan, une grande métropole chinoise de plus de 11 millions d’habitants. Il proviendrait d’un marché (Huanan Seafood Market) qui fait de la vente en gros de poissons et de fruits de mer et qui a été fermé le 1er janvier 2020. Le premier cas suspect a été signalé le 31 décembre 2019 mais les premiers symptômes datent du 8 décembre 2019. Le virus s’est rapidement propagé.

Selon le maire de Wuhan, le bilan est passé ce mardi 21 janvier 2020 à 6 personnes mortes (le premier décès a eu lieu le 9 janvier 2020, le deuxième le 15 janvier 2020). Au 21 janvier 2020, il y a eu 77 nouveaux cas recensés en Chine, soit un total de 291 cas et 922 patients sont en observation. Trois patients étrangers ont été contaminés, deux Thaïlandaises (dont une hospitalisée le 8 janvier 2020) et un Japonais (hospitalisé le 10 janvier 2020), qui s’étaient rendus à Wuhan. Le 22 janvier 2020, ont été diagnostiqués un premier cas à Taiwan et un premier cas hors d’Asie, aux États-Unis, près de Seattle. Des cas ont été diagnostiqués également en Corée du Sud.

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Avec la globalisation des échanges, la transmission peut se faire rapidement d’un continent sur l’autre. Selon la Ministre de la Santé et des Solidarités Agnès Buzyn, le risque est peu probable mais pas impossible que le coronavirus puisse atteindre la France et des mesures ont été prises aux aéroports pour éviter toute contamination.

Des biologistes chinois ont réussi à isoler le virus impliqué. Il s’agit d’un coronavirus, appelé 2019-nCoV, jusqu’à maintenant inconnu, qui serait une septième souche de cette famille de virus (coronavirus),

Ce genre de virus SRAS circule parmi les animaux et peut être transmis aux humains, se diffuse dans l’air, lors de contacts rapprochés ou au contact avec des objets contaminés. Les autorités chinoises l’ont placé dans les maladies infectieuses de classe B (c’est-à-dire les moins graves), mais avec des mesures de prévention et de surveillance utilisées pour les maladies de classe A (les plus graves, comme la peste et le choléra). Le Président chinois Xi Jinping est même intervenu le 20 janvier 2020 en affirmant que la vie et la santé du peuple étaient sa priorité absolue.





Les signes observés sont : fièvre, toux, souffle court, difficultés respiratoires, symptômes gastriques et diarrhée. Dans les cas graves : pneumonie, syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), insuffisance rénale et mort pour les personnes les plus fragiles (personnes âgées, nourrissons, etc.). Il n’existe pas de vaccin mais on peut soigner les symptômes.

L’inquiétude des autorités chinoises est grande car les Chinois vont fêter le nouvel an chinois le 25 janvier 2020, c’est une période généralement de nombreux déplacements dans le pays pour rejoindre la famille ou des amis.

Cette épidémie est une tragédie en raison des premiers décès, elle est aussi un fait historique : détection d’un nouveau virus et risque de panique générale sur toute la planète. La rapidité des informations mondiales a un effet anxiogène mais il faut aussi comprendre que plus l’information se transmet rapidement, moins le virus se transmettra. Depuis quelques jours, de nombreux pays sont prêts à accueillir et isoler les éventuelles personnes qui seraient atteintes de ce nouveau virus. En France, on sait faire puisqu’on a déjà accueilli il y a quelques années (en 2014-2015) des patients contaminés par le virus Ebola.

Ce nouveau drame sanitaire mondial (il n’est pas le premier et ne sera hélas pas le dernier) me fait penser à un très bon roman de Xavier Müller, intitulé "Erectus" sorti chez XO éditions en 2018. Ce "thriller" (comme on appelle ce genre), qualifié d’apocalyptique effrayant par le critique de VSD, a été écrit par un docteur en science qui semble bien connaître les rouages de l’OMS et le fonctionnement des virus, et qui s’est reconverti dans l’écriture pour le grand plaisir de ses lecteurs.

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Je présente rapidement ce roman en cherchant à éviter d’en dire trop. L’idée principale est très originale puisqu’il est question d’un virus très nouveau dont le foyer est près d’une réserve en Afrique du Sud, plus précisément dans un laboratoire secret d’un grand groupe pharmaceutique. Le virus se transmet tant par les animaux que par les humains et il n’y a pas de vaccin. En quelques semaines, la planète entière est contaminée, et en quelques mois, plusieurs millions de personnes meurent de ce mal étrange dont on a réussi à isoler le virus.

Le livre est bien écrit, les personnages crédibles et décrits avec une certaine profondeur des sentiments (ce qui est assez rare pour ce genre de thème), il se déroule dans de très nombreux points du monde (Afrique du Sud, France, Suisse, États-Unis, Nouvelle-Guinée Papouasie, au fond des océans, etc.), il y a des scènes qui se déroulent à l’ONU, etc. Le suspens est intéressant même s’il y a une (petite) incohérence scientifique que je ne précise pas ici pour ne pas trop en dire.

Si je parle de ce livre, c’est parce qu’il y a beaucoup de pages qui analysent avec vraisemblance les relations entre les scientifiques (biologistes, virologues, paléontologues), les responsables politiques (ceux qui décident), et le grand public (en particulier, la presse). Le problème d’une pandémie, c’est l’urgence : l’urgence à détecter la cause du mal, à savoir le virus, savoir éventuellement en faire des vaccins (ce qui est très rare), mais aussi l’urgence à mettre en place toutes les procédures de prévention et de contrôle pour éviter toute propagation du virus (isolement, mise en quarantaine, etc.). Or, ces deux urgences sont contradictoires en termes de communication publique. L’urgence pour éviter la propagation nécessite une information publique immédiate et totale, tandis que l’urgence pour faire de la recherche sur le sujet nécessite réflexion, doute, discrétion, silence et efficacité.

Notons d’ailleurs que l’information concernant ce nouveau coronavirus de Wuhan provient du gouvernement chinois et que celle-ci a été émise rapidement et en toute transparence. Il semble qu’aucune rétention d’information n’a été faite pour le drame actuel, ce qui n’est pas une évidence dans un pays dont l’idéologie communiste préfère ne parler que des choses qui vont bien (on se rappelle les problèmes de transparence pour la catastrophe nucléaire de Tchernobyl).

Le livre reste assez subtil puisque, au-delà des enjeux scientifiques, économiques, sanitaires et politiques, l’auteur y glisse aussi, malicieusement, des enjeux d’ego et de susceptibilité personnelle qui épicent, humanisent et rendent plus difficile toute résolution du problème.

J’aurais néanmoins deux critiques à formuler sur "Erectus". D’une part, la fin est peu intéressante et peu originale, une sorte de guérilla urbaine au cœur de Paris que Bernard Werber a déjà proposée dans son livre "Demain les chats", et d’autre part, une sorte d’anachronisme géopolitique en donnant à l’ambassadeur de Russie le "mauvais rôle", c’est-à-dire le rôle du "méchant" qui n’a pas de cœur et qui milite pour la sauvegarde de l’espèce (humaine) au mépris froid et inhumain de toutes les autres espèces. C’est donc inutilement caricatural carr le rôle de la Russie aurait pu échoir sur n’importe quel autre pays assez influent pour emporter l’adhésion internationale).

Je termine avec cet autre extrait du livre "Erectus" en espérant qu’on arrivera à contenir l’épidémie du coronavirus de Wuhan avant une catastrophe mondiale :

« De son passé de traqueur de virus, le médecin avait tiré une certitude : la guerre invisible que l’humanité menait contre les microbes exigeait qu’on suive toutes les pistes, même les plus improbables. L’expérience lui avait appris qu’éradiquer des micro-organismes en perpétuelle évolution nécessitait une vigilance extrême. Le danger pouvait éclore partout, en n’importe quel point de la planète. Or, pour qu’une épidémie démarre, il suffisait qu’un seul microbe infectant un organisme unique. Au début du siècle, quelque part en Afrique de l’Ouest, le chasseur de viande de brousse infecté par le sang d’un chimpanzé ignorait qu’il serait à l’origine, quelque quatre-vingts ans plus tard, de vingt millions de morts du sida. » (Xavier Müller).

NB du 22 janvier 2020 le matin. Selon un nouveau bilan rendu public ce 22 janvier 2020 par le vice-ministre chinois de la commission nationale de la Santé, le bilan s'est aggravé à 9 personnes décédées et 440 patients atteints par le coronavirus. Ce virus qui se transmet par les voies respiratoires « pourrait muter et se propager plus facilement ».

NB du 22 janvier 2020 le soir. Selon un nouveau bilan, 17 personnes sont mortes du coronavirus de Wuhan, 548 en sont atteintes et la ville de Wuhan a été coupée du monde (gares et aéroports sont fermés).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le coronavirus de Wuhan va-t-il contaminer tous les continents ?
L’apocalypse par l’invasion de paléovirus géants ?
Le virus de la grippe A(H1N1) beaucoup plus mortel que prévu.
"Estimated global mortality associated with the first 12 months of 2009 pandemic influenza A H1N1 virus circulation : a modelling study" ("The Lancet", 26 juin 2012).
Publication d’origine sur le Mollivirus sivericum du 08 septembre 2015 (à télécharger).
L’arbre de la vie.
Découverte du virus du sida.
Vaccin contre le sida ?
La grippe A.
Un nouveau pape de la médecine.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200114-erectus-xavier-muller.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/22/37962663.html

 

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13 janvier 2020 1 13 /01 /janvier /2020 03:45

« À cinquante-deux ans, il n’y a que le bonheur et la bonne humeur en général qui puissent rendre un homme séduisant. » (Jean Dutourd, 1963, quand il avait …43 ans).



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L’auteur académicien moraliste Jean Dutourd est né il y a 100 ans, le 14 janvier 1920 à Paris. Ancien résistant qui a participé à la libération de Paris (« Si la France est une cause perdue, l’honneur commande de s’y dévouer. »), marié en pleine guerre avec pour témoin, le philosophe Gaston Bachelard, romancier à succès (son livre très connu "Au bon beurre", sorti le 10 septembre 1952 chez Gallimard, a reçu le Prix Interallié), l’homme de lettres aux intonations vaguement aristocratiques et à la férocité courtoise s’est aussi distingué dans la célèbre émission de radio de Philippe Bouvard, à savoir "Les Grosses Têtes", où il a montré des échantillons de la grande étendue de son monumentale érudition.

Gaulliste, voltairien, conservateur, un brin monarchiste (malgré son soutien à la candidature très républicaine de Jean-Pierre Chevènement en 2002, il louait « l’esprit unificateur des Capétiens [qui] a trouvé son triomphe en ce que l’Europe a parlé français pendant trois siècles »), il rassemblait avec talent toutes les raisons de se dire que c’était mieux avant, avec une nette préférence pour les lettres et la philosophie sur la technique et les sciences : « Ayant pendant des dizaines d’années contemplé le monde afin de le décrire ou plutôt e le crayonner dans les journaux, j’ai pu constater l’extinction progressive des feux, ainsi que l’influence obscurantiste de la science et des techniques. ». [Notons que parler d’obscurantisme pour la science et les techniques ne manquait pas d’audace !]

Il poursuivait pour préciser : « Tout au long de son existence, l’humanité s’était principalement occupée de son esprit et de son âme. D’où la place que tenaient les lettres, les arts et la religion, instruments majeurs de la connaissance spirituelle. Soudain, au XXe siècle, l’humanité, pour la première fois de son existence, ne s’était plus intéressée qu’au corps, à sa commodité, à son bien-être, à la puissance ou à la vitesse que les objets ou les savoirs nouveaux pouvaient lui donner. Il s’en est suivi une curieuse retombée en enfance. Le monde, en un demi-siècle, s’est rempli de jouets. L’humanité infantile du IIIe millénaire a les insuffisances et les vices des enfants : crédulité, amoralité, lâcheté, ignorance, goût de la violence, esprit grégaire, etc. » (dans "Le Siècle des Lumières éteintes" sorti en 2001 chez Plon).

Malgré la provocation contre-scientifique (à laquelle je ne souscris pas du tout !), évoquer cette « curieuse retombée en enfance » semblait très pertinent et clairvoyant avec l’essor des réseaux sociaux et du web participatif, au point qu’on se pose beaucoup de questions sur la santé mentale de certains amis lorsque des adultes qui ont l’air intelligent et autonome sont prêts à te supplier de cliquer sur "j’aime" ou demande, réminiscence d’antédiluviennes notations scolaires, d’attribuer un "note" ou un "vote" dont l’aspect dérisoire efface le sérieux pourtant patent du contenu.

Au total, chez Jean Dutourd, plus de soixante-dix ouvrages (une œuvre féconde, donc), « un régal de finesse, d’humour et d’ironie » selon les bons mots de Jean-Joseph Julaud qui ajoute : « On dirait un félin mutin, farceur et féroce, devenu pour rire un lord anglais affable, irréprochable. Ayant ainsi trompé son monde, il pose tranquillement sa griffe sur les pages de ses ouvrages où circulent nos doubles, c’est-à-dire les autres. Il les bouscule, les pousse vers leurs impasses que, ravis et stupides, ils nous font visiter avec l’exaspérante et fausse candeur des collaborateurs de tout poil, que ce soit en temps de guerre (…) ou du temps de paix marxisante (…). ».

Renaud Matignon aussi se régala de ses ouvrages : « Personne ne sait comme Jean Dutourd manier le paradoxe mêlé de bougonnerie, le naturel combiné à l’élégance, le sacrebleu et le saperlipopette ponctués de subjonctifs, avec des crudités, des familiarités savantes, et parfois une tournure rare, ressouvenue des meilleures garde-robes de la langue française, de La Fontaine à Saint-Simon. ».

Au-delà de son existence médiatique, Jean Dutourd fut l’un des académiciens qui personnifia le mieux l’Académie française, élu le 14 juillet 1978 dans le même fauteuil que quelques sommités comme Condillac, Jean-Sylvain Bailly, Sieyès, Edmond Rostand, Jean Cocteau et Jacques Rueff. Il fut reçu sous la Coupole il y a quarante ans, le 10 janvier 1980, par Maurice Schumann, illustre résistant qui l’a décrit ainsi : « Ce dont on fait grief, en vérité, au journaliste Jean Dutourd, c’est au contraire de ne pas être un polémiste, mais un écrivain qui dépeint et critique les mœurs d’une époque puis, à partir de là, développe ses réflexions sur la nature humaine ; c’est, en un mot, de rester moraliste. Plus explicite et plus concis que le romancier, le chroniqueur est coupable du même crime : il répudie les contorsions intellectuelles pour retrouver les idées simples et réhabiliter les sentiments profonds. Grâce à ce secret difficile, vos articles, recueillis en volumes, se laissent relire quand l’événement qui leur a servi de prétexte est depuis longtemps oublié. Mettez hardiment vos détracteurs au défi de se soumettre à la même épreuve ! ». Jean Dutourd a raconté sa rencontre avec Maurice Schumann à la libération de Paris dans "Le Demi-Solde" en 1965 (chez Gallimard).

Officiant une trentaine d’années à l’Académie française, il en était l’un des piliers les plus connus du grand public (grâce à son émission radiophonique qu’écoutaient chaque jours six millions d’auditeurs). Amoureux de la langue française (en principe, comme tous les académiciens, et cela ne se limite pas qu’à eux, évidemment), Jean Dutourd a cofondé en 1958 et a présidé à la fin de sa vie l’association Défense de la langue française (aujourd’hui présidée par l’ancien ministre Xavier Darcos), dont la mission est le rayonnement de la langue française.

Elle recommande notamment le remplacement de certains néologismes issus de la technologie ou de la vie moderne, mais qui ne me paraissent pas pertinents car l’usage anglophone est déjà acquis et cela n’a jamais mis en danger le français (au même titre que "rendez-vous" n’a jamais mis en danger l’anglais), comme par exemple : courriel (email), pourriel (spam), hameçonnage (phishing), coentreprise (joint venture), fin de semaine (week-end), etc.

Ma préférence pour le mot anglais dans ces cas très précis ferait de moi un excellent candidat pour remporter le …Prix de la Carpette anglaise à laquelle cette association prend part ! Prix attribué aux « déserteurs de la langue française qui ajoutent à leur incivisme linguistique une veule soumission aux puissances financières mondialisées, responsables de l’abaissement des identités nationales, de la démocratie et des systèmes sociaux » ! (Ouf, j’échappe finalement à ce risque, c’est réservé à l’élite française !).

Néanmoins, au-delà de certaines absurdités de la défense de la langue française (être réaliste n’est pas une attaque contre le français), j’ai beaucoup apprécié celui qui écrivait : « Le sel de la vie, c’est ce qui contrait à des efforts. » (en 1978), dans sa défense de l’imparfait du subjonctif. Il s’acquitta même d’un beau discours sur le sujet le 30 novembre 1989 en séance publique : « Longtemps, j’ai eu, à l’égard de l’imparfait du subjonctif, des sentiments filiaux, c’est-à-dire que je lui étais très attaché, mais que je n’avais pas envie d’être vu en sa compagnie. (…) Il est dur pour un jeune écrivain français de traîner avec soi, dans tous les omnibus où la vie nous oblige à monter, ce fichu imparfait du subjonctif qui attire l’attention amusée ou moqueuse des voyageurs. L’imparfait du subjonctif est d’un autre âge. Il n’a pas le costume de notre temps. Il a une façon d’être lui-même, sans discrétion, avec un naturel que l’on pouvait trouver charmant jadis, mais qui paraît aujourd’hui le comble de la pose. ».

Dans un autre discours académique le 5 décembre 1996, Jean Dutourd affirma : « La vertu commence avec l’esprit de contradiction. (…) Chez les enfants radicalement réfractaires, donc fondamentalement vertueux, qui opposent un non granitique à tout ce que l’on tente de leur inculquer, il y a comme un esprit politique précoce. Un homme convaincu du bien-fondé de ce qu’il pense doit être sourd à tout argument provenant du parti adverse, même s’il est incontestable et lumineux. Il doit critiquer aveuglément toutes ses actions, fussent-elles louables ou bénéfiques, les rejeter, les contrecarrer autant qu’il est possible. Le seul but d’un politique est de faire triompher sa doctrine, qui est son âme même, en ce qu’elle suppose une philosophie différente des diverses philosophies auxquelles on veut le convertir. Il sera bien temps, après la victoire, d’examiner s’il y avait du bon dans les doctrines antagonistes, et de les reprendre sans danger pour notre intégrité spirituelle. Voler une idée quand on est dans une position de force est tout autre chose que d’y acquiescer de bonne foi avant qu’on ait établi notre supériorité. C’est une prise de guerre et non une soumission à un puissant, c’est un tribut levé sur le vaincu et non un de ces dégoûtants mimétismes dont les vaincus, d’ordinaire, sont coutumiers avec les vainqueurs. ». On pourra appliquer ce concept pour les programmes électoraux.

Et de poursuivre : « Un des enseignements sibyllins qu’apportent les années est qu’une idée juste devient fausse à partir du moment où elle est adoptée par le plus grand nombre. Quand on est jeune, c’est-à-dire ligoté par la logique, il est difficile d’admettre une aussi scandaleuse métamorphose : ce qui a été vrai une fois pour une personne et qui lui valait des persécutions ou au moins des sarcasmes, ne peut pas cesser de l’être parce que des milliers ou des millions de personnes peu à peu.acceptent cette vérité, s’y convertissent, la proclament, l’érigent en dogme. Et pourtant, cela se passe de la sorte. Une idée juste est un trésor. L’homme qui possède ce trésor est riche ; mais si le trésor est partagé par une foule d’héritiers, chacun de ceux-ci n’a que quelques liards. Cela ne suffit pas à changer la vie, à faire d’un pauvre un prince. ».

Il conclut ainsi : « [La vertu] demande le plus grand courage d’être en désaccord qu’un homme puisse montrer : celui d’être en désaccord avec l’esprit de son temps. Et comme elle se présente avec un visage ambigu, qu’elle nous laisse fallacieusement le choix entre l’opinion si commode du plus grand nombre et les exigences austères de notre cœur, il est difficile de la pratiquer. Difficile et dangereux : le monde, contrairement à ce qu’on prétend, n’est pas rempli de loups mais de moutons, qui sont des bêtes bien plus dangereuses. Lorsque les moutons ne se jettent pas à la mer, ils organisent des tribunaux internationaux et pendent les fous qui ont la témérité de ne pas hurler avec eux. Car les moutons hurlent. Du moins au XXe siècle. ».

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La défense de la langue française était un grand dada de maître Dutourd. Dans un livre déjà cité, "Le Siècle des Lumières éteintes", en 2001, il jugeait sans complaisance ses contemporains : « À la fin du Siècle des Lumières, l’Europe parlait le français, sachant ou sentant que cette langue était la plus apte à explorer l’inconnu. À la fin du Siècle des Lumières éteintes, l’Europe jargonne un sabir américanoïde incapable (et d’ailleurs ne l’ambitionnant pas) d’exprimer autre chose que des besoins élémentaires et des idées convenues. ».

Ce n’était pas la première fois qu’il fustigeait le "sabir américanoïde". Je termine ainsi par le discours très original de Jean Dutourd à l’occasion du 350e anniversaire de l’Académie française, prononcé le 19 décembre 1985 sur la défense de la langue française. Montrant sa combativité à occire tous les anglicismes, il n’hésitait pas à brandir réellement son épée d’académicien ! Il rappelait : « La voix et les oreilles des indigènes de la province gauloise sont réfractaires à tout autre idiome que le français, singulièrement l’anglais et à son dérivé du Nouveau Monde. ».

Le constat : « Tout a été dit, toutes les lamentations ont été exhalées sur le français qui meurt, tué par les trouvailles atroces de la publicité, par la télévision qui enseigne le charabia au pauvre peuple, par l’administration qui rivalise dans le barbarisme avec les mercantis, par le franglais, par les intellectuels, ou plutôt les intellos qui jargonnent depuis quarante ans (sinon davantage : lorsque je préparais une licence de philosophie à la Sorbonne en 1939, j’étais déjà abasourdi par l’amphigouri métaphysique de mes maîtres). (…) La langue française râle sur son grabat. On ne voit autour d’elle que de vieilles pleureuses ou des médecins à bonnet pointu qui prescrivent des clystères. Ce n’est point là une aide efficace. (…) Accuser l’anglais est une bêtise. L’anglais n’est pour rien dans la maladie. (…) Il y a toujours eu des anglomanes chez nous. Ce n’est pas trois douzaines de mots anglais, acclimatés au point de figurer dans les dictionnaires, qu’il faut s’échiner à traduire. D’ailleurs, la langue anglaise, qui a aussi sa beauté, n’est pas moins rongée que la française. (…) La langue française n’est pas si bien défendue (…). L’État n’a pas compris qu’il est nécessaire de sanctionner les spéculateurs qui sévissent dans ce domaine-là autant que dans celui du bâtiment. Car c’est de spéculation qu’il s’agit, et non point d’évolution normale, due aux changements des sociétés, comme le prétendent les coquins et, derrière eux, les imbéciles. (…) La langue française (…) est un palais national, et qui a, sur ceux qu’occupent les potentats, la supériorité d’être la maison de tous les Français, jusqu’au plus obscur, jusqu’au plus démuni. ».

Pour Jean Dutourd, l’évolution d’une langue doit venir du peuple, pas de l’élite : « Les changements ne viennent plus d’en bas, mais d’en haut. Ce sont des messieurs orgueilleux ou avides qui les imposent et non d’humbles prolétaires qui les proposent. Les orgueilleux sont les intellectuels jargonneurs, les savants, les techniciens, les énarques, les grands fonctionnaires qui confondent le style noble avec le charabia : les avides sont les marchands qui veulent vendre leurs produits et les agents de publicité qui les y aident en répandant dans leurs réclames le sabir atlantique dont ils ont constaté la magie. ».

Donc, un précieux héritage en péril : « Nous n’avons pas le droit (…) de dilapider par faiblesse ou par sottise le plus solide de leur héritage. Et nous autres, messieurs, n’écrivons-nous que pour les gens d’aujourd’hui ? Ne pensons-nous pas (…) que la littérature est une loterie dont le gros lot est d’être lu trente ans après qu’on est mort ? ».

La solution, typique d’un réflexe étatique : « Si les enseignes des magasins en franglais, en américain, en sabir étaient taxées à cent mille francs par an, elles disparaîtraient en une semaine. Pourquoi, en effet, ne les taxerait-on pas, ces enseignes, pour commencer la grande campagne d’assainissement, le plan Orsec du sauvetage de la langue ? L’usage du franglais et du sabir est une sorte de snobisme, donc de luxe. Il serait normal que le bénéficiaire de ce luxe payât pour le conserver. On a vu d’autres lois somptuaires, et moins opportunes. On paye un tribut à l’État pour tout de nos jours, pour arrêter sa voiture le long d’un trottoir, pour fumer une cigarette, pour entrer dans un cinéma, pour rouler sur les grandes routes, pour boire un verre d’alcool. Pourquoi ne pas payer pour dégrader la langue française, qui est bien à peu près le seul trésor qui nous reste ? ».

Et de continuer dans le même style : « On ne s’est pas gêné pour instituer une inquisition fiscale. Je ne sais quelle vergogne retient les pouvoirs d’instituer une inquisition linguistique, qui serait bien aussi utile, et dont chacun, à l’encontre de l’autre inquisition, approuverait la rigueur. Quelle belle chose ce serait que, parallèlement aux terribles "polyvalents" qui s’abattent comme des sauterelles sur les patrons d’entreprise, le ministère des finances créât un corps d’inspecteurs grammairiens chargés d’éplucher les journaux, les réclames, les livres qui paraissent, d’écouter la radio et la télévision, et de noter chaque infraction ! Si l’on exigeait vingt francs des péroreurs officiels et privés chaque fois qu’ils disent "top-niveau", "nominer", "impensable", "pas évident", "avatar" pour tribulation, "sanctuaire" pour refuge, "sophistiqué" pour compliqué, "générer" pour engendrer, "opportunité" pour occasion, et ainsi de suite, ces menues horreurs ne tarderaient pas à tomber dans le néant, et les bonnes gens, ne les entendant plus, cesseraient de les employer. ».

Oui, mais bonjour la liberté d’expression ! "La Disparition" de Pérec aurait alors carrément disparu ! Et l’on aurait affaire à des ronds-de-cuir paranoïaques du vilain mot.

L’inquisiteur Jean Dutourd s’en moquait et était même prêt à s’allier à un adversaire politique redoutable, Pierre Bérégovoy, qui, à l’époque, comme grand argentier, tenait les caisses de l’État : « Je vois bien qu’il y a, dans ces moyens politiques que je propose, quelque chose de simple, de terre-à-terre, de trop clair, qui fait peur, ou qui rebute les gens d’aujourd’hui habitués à l’obscurité grandiose et à l’euphémisme. (…) Eh bien ! il faut rendre justice à M. Bérégovoy. C’est le seul de tous les ministres des finances adjurés par moi qui ne m’a pas pris pour un plaisantin. Cet excellent homme m’a écrit une lettre et m’a invité à venir à son cabinet où nous causâmes, lui et moi, plus d’une heure. Mieux encore, il me promit de faire une loi et me pria d’en rédiger l’exposé des motifs. (…) Hélas ! (…) J’attends encore que M. Bérégovoy me dise si mon exposé des motifs lui convient. Il est bien tard pour qu’il le fasse. ».

Il a terminé sa « harangue » par l’égoïsme et l’intérêt des écrivains à protéger notre belle langue : « Pour n’être pas les derniers écrivains français. Pour qu’on lise encore quelques-uns d’entre nous trente ans après que nous serons morts. Nous aussi, nous avons un peu affaire avec le troisième millénaire. ».

Eh oui, il nous faudra donc donner rendez-vous en 2041 pour savoir si Jean Dutourd est toujours lu (puisqu’il est mort le 17 janvier 2011 à Paris). Quant à (presque) dix ans plus tard, eh bien, je peux assurer qu’il est encore lu …au moins par un lecteur !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Fauteuil numéro trente et un.
Discours de réception de Jean Dutourd et de Maurice Schumann (10 janvier 1980).
Hommage de Jean Dutourd à Edgar Faure (14 avril 1988).
Jean Dutourd.
Dany Laferrière.
Amin Maalouf.
Michel Houellebecq et Bernard Maris.
Albert Camus et "Le Mythe de Sisyphe".
Philippe Bouvard.
Daniel Pennac.
Alain Peyrefitte.
"Les Misérables" de Victor Hugo.
André Gide, l’Immoraliste ?
Je t’enseignerai la ferveur.
Lucette Destouches, Madame Céline pour les intimes…
René de Obaldia.
Trotski.
Le peuple d’Astérix.
David Foenkinos.
Anne Frank.
Érasme.
Antoine Sfeir.
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200114-jean-dutourd.html

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6 janvier 2020 1 06 /01 /janvier /2020 03:19

« La terre n’est que la cendre des morts pétrie des larmes des vivants. » (Chateaubriand, 1848).


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Terre de désolation. Déjà dix ans. L’une des plus graves catastrophes du XXIe siècle (avec le tsunami de décembre 2004). Double peine. L’un des pays les plus pauvres du monde, dont la sécurité est le moins assurée : sécurité urbaine, sécurité alimentaire, sécurité sanitaire… C’était le 12 janvier 2010 à 22 heures 53 (heure de Paris). Tremblement de terre en Haïti de magnitude 7,0 à 7,3, dont l’épicentre était à 25 kilomètres de Port-au-Prince, suivi d’une dizaine de séismes de magnitude entre 5 et 6. Puis un second tremblement de terre de magnitude 6,1 le 20 janvier 2010 à 12 heures 03 (heure de Paris). Encore suivi d’une cinquantaine de répliques de magnitude supérieure à 4,5.

Le désastre fut intégral. Total. Entre 235 000 et 300 000 victimes tuées, plus de 300 000 personnes blessées. Plus de 1,5 million de sans-abri. Certaines personnes ont été sauvées après quinze jours enfouies dans les gravats. Plus de 200 rescapés ont été retrouvés ainsi. Course contre la montre pour sauver ceux qui pouvaient encore l’être.

Des images abominables de fin du monde dans cette capitale construite sans les normes sismiques qu’on peut connaître au Japon voire en Turquie. Le palais présidentiel détruit. La cathédrale aussi, et l’archevêque de Port-au-Prince, Mgr Joseph Miot, a été retrouvé parmi les victimes le lendemain du séisme. Une victime parmi les centaines de milliers. La catastrophe touche égalitairement, ministres comme sans-abri, nationaux comme étrangers, militaires comme civils, etc.

Deux éléments opposés à propos des conséquences de cette catastrophe.

Un élément négatif et inquiétant. La pauvreté et la faiblesse du gouvernement ont renforcé les conséquences désastreuses de cette catastrophe : la réglementation anti-sismique a rarement été appliquée, renforçant la gravité des dégâts. Le 13 janvier 2017, le directeur général du Bureau des mines et de l’énergie Claude Prépetit (géologue) mettait en garde contre le risque d’autres séismes. Une faille traverse la presqu’île du Sud sur 250 kilomètres de long, une autre faille traverse la mer du Nord. En clair, 8 millions de Haïtiens sur les 10 millions seraient impactés en cas d séisme sur ces deux failles : « Il faut donner les moyens, les compétences et l’autorité nécessaire, dans l’idée de permettre aux mairies de donner des permis de construction, en connaissance de cause. ». Il est donc probable qu’un prochain séisme serait encore plus grave. Claude Prépetit rappelait la veille qu’un séisme de magnitude 8 dégage autant d’énergie que …900 bombes atomiques. D’où l’importance d’une action préventive (interdire les constructions qui ne sont pas aux normes) et d’une formation sur les choses à faire dès les premiers moments d’un tremblement de terre.






Parmi les actions de secours, il est impératif de créer une coordination des secours internationaux (sinon, ceux-ci risquent d’être inefficaces), de se focaliser aussi sur le court terme (besoins en eau, en nourriture, en installations sanitaires, en hébergements, et assistance médicale d’urgence, etc.), de ne pas envoyer des dons en nature (mais surtout de l’argent aux organisations déjà implantées sur place), de ne pas créer des camps provisoires qui deviendront des bidonvilles et d’arrêter les expulsions de citoyens haïtiens partout dans le monde.

Mais il y a aussi, toutefois, un élément humainement rassurant : la grande solidarité humaine parmi les habitants. Dans "Le Monde diplomatique" du 2 février 2010, trois médecins qui étaient venus en aide en Haïti, Louise Ivers, Claire Pierre et Paul Farmer, venu avec la mission de Bill Clinton, pouvaient témoigner de cette incroyable entraide (nationale et internationale) : « La catastrophe a fédéré les bonnes volontés et l’intérêt que suscite le pays, de telle sorte que, pour la première fois de son histoire, Haïti aura peut-être bientôt un nombre suffisant de chirurgiens et de traumatologues. ». Et surtout : « Où que l’on regarde, on voit des Haïtiens se secourant les uns les autres. Même si l’on a rapporté des violences, c’est bien une impression globale de calme qui frappe la plupart d’entre nous. Après avoir apporté du matériel chirurgical à l’hôpital général, Bill Clinton estimait ainsi qu’aucun autre peuple au monde aurait fait preuve d’autant de patience et de retenue face à des souffrances si grandes. (…) Les habitants ont ouvert leurs maisons et leurs cours, entièrement occupées par des abris e fortune. ».

Cela n’empêche pas que la catastrophe humaine fut extrême, car la plupart des habitants survivants, même ceux qui n’ont pas été blessés, sont dans le traumatisme psychologique de la perte d’un être proche, effondrés.

Autre conséquence désastreuse, une catastrophe dans la catastrophe, l’épidémie de choléra en Haïti. Il n’y avait pas eu de choléra depuis un siècle et il a fait sa réapparition en Haïti le 21 octobre 2010. La cause, des soldats casques bleus népalais (arrivés le 17 octobre 2010) qui ont exporté du Népal la maladie. En cinq ans, le bilan fut très lourd : 800 000 personnes ont été touchées (pas seulement en Haïti mais aussi en République dominicaine, sa voisine, à Cuba, au Mexique), dont 10 000 en sont mortes. Quelques jours plus tard, des habitants s’en sont pris à ces casques bleus népalais, mais cela ne faisait que renforcer l’inquiétude d’une occupation militaire d’Haïti par des forces étrangères (notamment américaines). Au-delà des conditions de vie désastreuses des rescapés (eau, sanitaire), certains avaient expliqué que le réchauffement climatique aurait été l’un des facteurs qui a déclenché l’épidémie (une thèse qui semblait avoir été proposée pour éviter d’assumer les responsabilités de l’ONU).

Aussi, sans oublier toutes les victimes de cette catastrophe, directes ou collatérales, je veux ici, comme des petites photos, évoquer deux conséquences, l’une presque heureuse et l’autre malheureuse.

Commençons par la dernière, malheureuse. Internet et réseaux sociaux aidant, la désinformation s’est amplifiée en Haïti sur le thème : il existerait une arme sismique. Une télévision publique vénézuélienne, noyée dans un antiaméricanisme primaire, a prétendu sans preuve, le 18 janvier 2010, que le tremblement de terre en Haïti proviendrait d’une arme sismique américaine. L’affirmation est d’autant plus stupide que pour déclencher un séisme de magnitude 7, il faudrait une énergie équivalente à l’explosion de 30 bombes atomiques (magnitude 8, 900 bombes atomiques, voir plus haut).

Cette rumeur, remise à jour avec l’actualité, avait déjà été évoquée pour le tremblement de terre en Arménie en 1988, par Jean-Pierre Petit, même si je ne sais pas s’il faut vraiment le citer ici, avec un papier à la rigueur scientifique proche de l’émission "Alien Theory" (et si… ?), publié le 21 septembre 2002 et modifié le 1er mars 2006, qui part d’une citation (non sourcée) du Ministre américain de la Défense William Cohen qui aurait dit le 2 avril 1997 : « D’autres terroristes sont engagés dans un type d’action écologique où ils peuvent altérer le climat, déclencher des tremblements de terre, des éruptions volcaniques en utilisant des ondes électromagnétiques. ». Je ne sais pas si le ministre américain a vraiment déclaré cela, mais même s’il l’avait déclaré, pourquoi serait-il une référence en matière de physique et de géologie ? Cela n’aurait pas été la première fois qu’un politique dit n’importe quoi.

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Je termine enfin par une note plus heureuse, culturelle et pleine d’espoir. Ce n’est pas un espoir mais une confirmation, plutôt. Un écrivain québécois d’origine haïtienne se trouvait en Haïti lorsque le séisme s’est produit. Il en a fait un livre émouvant ("Tout bouge autour de moi", éd. Grasset, 2011, première édition à Mémoire d’encrier à Montréal en 2010).

Son nom était à l’époque assez peu connu (précisons plus modestement : je ne le connaissais pas), Dany Laferrière, et j’ai eu la chance, un peu par hasard, de le croiser à l’inauguration du Salon du Livre en 2011, présenté par une connaissance commune (une auteure franco-malgache). Ce n’était alors pas l’écrivain qui parlait mais simplement un témoin impressionné par ce qu’il avait vu.
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En fait, rétrospectivement, je me suis dit qu’il devait être très connu vu son succès éditorial au Canada (en plus, il présentait un moment la météo à la télévision !), puisqu’il avait déjà reçu le Prix Médicis le 4 novembre 2009 pour son roman "L’Énigme du retour" sorti le 2 septembre 2009 chez Grasset. En tout cas, il parlait humblement, et mettait son témoignage bien avant sa personne. Je ne savais pas qu’il allait devenir un éminent académicien deux années plus tard, même si, finalement, quand je l’ai appris, j’étais à peine étonné. Le seul académicien après Julien Green à n’être même pas de nationalité française ! Et le premier de nationalité canadienne et aussi le premier de nationalité haïtienne.

Dany Laferrière a été élu dès le premier tour à l’Académie française le 12 décembre 2013 et reçu par Amin Maalouf le 28 mai 2015. Dans le fauteuil de Montesquieu et d’Alexandre Dumas fils : « Pour moi, ce fut d’abord ce trio qui a inscrit la dignité nègre au fronton de Paris : le Martiniquais Aimé Césaire, le Guyanais Léon-Gontran Damas, et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor. Ce dernier a occupé pendant dix-huit ans le fauteuil numéro 16. C’est lui qui nous permit de passer, sans heurt, de la négritude à la francophonie. Chaque fois qu’un écrivain, né ailleurs, entre sous cette Coupole, un simple effort d’imagination pourra nous faire voir le cortège d’ombres protectrices qui l’accompagnent. ».

Un cortège d’ombres protectrices… L’histoire de Dany Laferrière n’était pas de tout repos : son père a été maire de Port-au-Prince et membre du gouvernement et il a dû s’exiler au Québec lors du régime des Tontons macoutes de François Duvalier. Un de ses copains (journaliste) a été assassiné en 1976 par le régime de Jean-Claude Duvalier, si bien que, se savant le suivant de liste, il a immédiatement pris l’exil en se rendant à Montréal (et à partir de 1990, également à Miami). Avant le Prix Médicis, il s’était déjà fait connaître avec plusieurs romans et chroniques au titre prometteur : "Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer ?" (1985), "Éroshima" (1987), "L’Odeur du café" (1991), "Le Goût des jeunes filles" (1992), "Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ?" (1993), "Chronique de la dérive douce" (1994), "Pays sans chapeau" (1996), "Le Charme des après-midi sans fin" (1997), "Le Cri des oiseaux fous" (2000), "L’Art presque perdu de ne rien faire" (2011), "Journal d’un écrivain en pyjama" (2013), etc. En tout, en 2019, il avait déjà publié 31 livres dont "Autoportrait de Paris avec chat" (2018). Il a la particularité de retravailler ses précédents livres, longtemps après leur publication, plaçant des ponts dans ses œuvres.

Dans "Tout bouge autour de moi", Dany Laferrière a raconté les premiers instants du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Il avait retrouvé son ami et éditeur de Montréal dans un restaurant de Port-au-Prince: « J’attendais cette langouste (sur la carte, c’était écrit homard) et Saint-Éloi [son convive], un poisson gros sel. J’avais déjà entamé le pain quand j’ai entendu une terrible explosion. Au début, j’ai cru percevoir le bruit d’une mitrailleuse (certains diront un train), juste dans mon dos. En voyant passer les cuisiniers en trombe, j’ai pensé qu’une chaudière venait d’exploser. Tout cela a duré moins d’une minute. On a eu huit à dix secondes pour prendre une décision. Quitter l’endroit ou rester. Très rares sont ceux qui ont fait un bon départ. Même les plus vifs ont perdu trois ou quatre précieuses secondes avant de comprendre ce qui se passait. Moi, j’étais dans le restaurant de l’hôtel avec des amis, l’éditeur Rodney Saint-Éloi et le critique Thomas Spear. Spear a perdu trois précieuses secondes parce qu’il voulait terminer sa bière. On ne réagit pas tous de la même manière. De toute façon, personne ne peut prévoir où la mort l’attend. On s’est tous les trois retrouvés à plat ventre, au centre de la cour. Sous les arbres. La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n’explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre. Soudain, on voit s’élever dans le ciel d’après-midi un nuage de poussière. Comme si un dynamiteur professionnel avait reçu la commande expresse de détruire une ville entière sans encombrer les rues afin que les grues puissent circuler. ».

Le contexte haïtien : « La vie semblait reprendre son cours après des décennies de turbulence. Des jeunes filles rieuses se promenaient dans les rues, tard le soir. (…) Le crime n’était plus toléré par une population exténuée qui a tout connu durant ce dernier demi-siècle : les dictatures héréditaires, les coups d’État militaires, les cyclones à répétition, les inondations dévastatrices et les kidnappings à l’aveuglette. J’arrivais pour ce festival littéraire (…). Cela s’annonçait excitant car, pour la première fois, la littérature semblait supplanter le discours politique dans la faveur populaire. ».

Les dégâts, on le sent dans leur description, c’est du vécu : « Une secousse de magnitude 7,3 n’est pas si terrible. On peut encore courir. C’est le béton qui a tué. Les gens ont fait une orgie de béton ces cinquante dernières années. De petites forteresses. Les maisons en bois et en tôle, plus souples, ont résisté. Dans les chambres d’hôtel, souvent exiguës, l’ennemi, c’est le téléviseur. On se met toujours en face de lui. Il a foncé droit sur nous. Beaucoup de gens l’ont reçu sur la tête. (…) Les sauveteurs travaillent en silence et en sueur. Il faut agir vite. (…) Ses parents sont arrivés en trombe. J’ose à peine imaginer leur angoisse durant le trajet. Ils ont laissé la voiture, portières ouvertes, au milieu de la rue. La nourrice leur a rendu le bébé et ils ont dansé, avec cette joie sauvage, en le tenant serré contre eux. Une nouvelle secousse a rompu la petite fête. (…) On voit passer, dans le jardin, le propriétaire de l’hôtel qui fait sa tournée d’inspection. D’un pas lent, le visage soucieux, il semble perdu dans ses pensées. Je donnerais cher pour savoir ce qui se passe dans sa tête en ce moment. Les dégâts ne sont pas uniquement matériels. Certains voient s’envoler, en une minute, le rêve d’une vie. Ce nuage dans le ciel tout à l’heure, c’était la poussière de leurs rêves. (…) J’imagine l’effarement de ceux qui étaient dans la salle de bains au moment des premières secousses du séisme. On a tous été pris de court, mais ceux qui se trouvaient sous la douche ont dû vivre un moment de pure panique. On se sent toujours plus vulnérable quand on est nu, surtout couvert d’eau savonneuse. Un grand nombre de ces gens, dans leur précipitation, sont partis en oubliant de fermer le robinet. ».

Toujours l’horreur indicible : « L’ennemi n’est pas le temps mais toutes ces choses qu’on a accumulées au fil des jours. Dès qu’on ramasse une chose, on ne peut plus s’arrêter. Car chaque chose appelle une autre. C’est la cohérence d’une vie. On retrouvera des gens près de la porte. Une valise à côté d’eux. (…) À une pareille heure : 16h53. On a quitté le lieu de travail, mais on n’est pas encore arrivé à la maison. C’est un moment où l’on ne peut pas savoir avec certitude où se trouve l’autre. (…) Autour de moi, les gens n’arrêtent pas de crier dans leur portable : "Où est ton frère ?", "Où est ta sœur ?", "Maman, réponds-moi s’il te plaît", "Où es-tu chérie ?", "As-tu parlé aux enfants ?", "On se retrouve où ?". Pour finir par hurler à l’autre comme s’il pouvait entendre : "La ligne ne marche plus". On essaie alors d’emprunter l’appareil du voisin. Le problème est général. Ils déambulent en manipulant fébrilement ce mince objet qui les a mis en contact avec un être cher. Il faut imaginer une ville où chacun cherche simplement à localiser un parent ou un ami. (…) On s’impatiente. Chacun reste muré dans son drame personnel. Le langage se résume alors à l’essentiel. Puis ce silence. (…) Je me promène un moment dans le jardin, tout étonné de constater que les fleurs les plus fragiles se balancent encore au bout de leur tige. Le séisme s’est donc attaqué au dur, au solide, à tout ce qui pouvait lui résister. Le béton est tombé. La fleur a survécu. ».

Comme académicien, Dany Laferrière a évoqué très récemment encore le séisme du 12 janvier 2010.

Lors de la séance de rentrée de l’Institut, le 21 octobre 2019, Dany Laferrière a prononcé un discours intitulé "Un art de vivre par temps de catastrophe" où il a commencé par parler de Voltaire en termes cinématographiques (extraordinaire présentation d’un écrit de Voltaire qui parlait du tremblement de terre de Lisbonne, de même intensité) : « Je constate, avec une légère tristesse, qu’une expérience, si douloureuse soit-elle, n’a aucune incidence sur notre talent. (…) Bien que conscient du concentré d’ironie et de sarcasme qui irrigue cette injonction de Voltaire "Et vous composerez dans ce chaos fatal ?", je peux vous dire que c’est exactement ce que j’ai fait. J’avais mon carnet, et j’ai pu noter tout ce qui traversait mon esprit ou mon champ de vision. J’étais logé dans l’œil de la catastrophe. On comprend bien que je n’aie pas les moyens intellectuels pour une aussi vaste entreprise : décrire un tremblement de terre. Voir s’envoler dans un épais nuage de poussières, en trente-cinq secondes, une ville, sa ville natale, peut vous laisser sans voix. ».

L’instant clef : « J’ai entendu un bruit de train accompagné de trépidations sous la table, comme si des milliers de marteaux piqueurs entreprenaient de saccager les fondations de la ville. De quoi s’agit-il puisque Port-au-Prince n’a pas de métro ? J’ai compris plus tard que durant un pareil événement, tout va aussi vite que le style de Voltaire. (…) Je m’attendais à tout moment à voir la terre s’ouvrir pour nous engloutir. Une panique verte qui remonte à une adolescence fiévreuse alors que je passais mes journées au cinéma à me gaver de films d’épouvante. Puis, rien. Pas un craquement d’arbre sec, ni même un cri dans cette ville si bavarde et émotive. On se relève doucement, sans imaginer que des milliers de personnes étaient restées au sol. (…) J’écrivais en me disant pour me calmer que le narrateur ne meurt jamais. Je serai vivant tant que je pourrai écrire, même au cœur de la tempête. ».

La faillite de l’État : « On nous annonce la chute du Palais national, du palais de justice, du ministère des finances (…). Le corps de l’État par terre. Le chaos total. Quelqu’un a lancé que c’était la révolution, mais étonnamment, personne n’a pensé à prendre le pouvoir. (…) Plus aucune responsabilité. La faillite étant si évidente. On avait perdu en trente-cinq secondes une incroyable somme d’expériences humaines. Un homme bien mis s’est assis au pied d’un arbre avant de défaire sa cravate. ».

Et dans son bloc-notes de l’Académie, Dany Laferrière a écrit, ce jeudi 9 janvier 2020, en particulier sur la mort : « J’avais déjà posé la question, de façon brutale, à ma grand-mère [un de ses êtres les plus chers], un après-midi d’été. "Da, qu’est-ce que la mort ?". Elle m’avait répondu, sans détours : "Tu verras". Peut-être la plus succincte réponse jamais donnée à la plus angoissante question qui travaille tout être humain, de l’enfance à la vieillesse. Le livre que j’écrivais avait un titre énigmatique : "Pays sans chapeau". C’est ainsi que les Haïtiens nomment l’au-delà parce qu’on n’a jamais enterré personne avec son chapeau sur la tête. L’absence d’un élément vestimentaire définit la mort tout en effaçant l’angoisse qui l’accompagne généralement. La plus concrète et la plus sereine définition de la mort, à mon avis. ».

Et aussi, évidemment, sur le tremblement de terre. Une journaliste canadienne sur place voulait un commentaire de sa part : « J’ai choisi plutôt de parler de ce qui a étonné le monde entier, non pas du tremblement de terre lui-même, mais de la manière dont les Haïtiens ont fait face à cette catastrophe. J’ai résumé cela par cette déclaration, assez risquée dans un pareil moment, qui a fait, à mon grand étonnement, le tour du monde. Je ne sais toujours pas ce qui m’a pris ce jour-là de parler de culture et non de douleur : "Quand tout tombe, il reste la culture". La réponse se trouve peut-être dans ce texte qui dit la richesse de l’expression populaire haïtienne et le caractère fondamentalement heureux du peuple haïtien. ». Heureux dans la douleur…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Haïti, cauchemars et espoirs.
Dany Laferrière, dans la poussière de leurs rêves.
Erika (12 décembre 1999).
Le tsunami des Célèbes (28 septembre 2018).
Le tremblement de terre à Haïti (12 janvier 2010).
Amoco Cadiz (16 mars 1978).
Tchernobyl (26 avril 1986).
AZF (21 septembre 2001).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200110-dany-laferriere.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/11/37932105.html


 

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3 janvier 2020 5 03 /01 /janvier /2020 03:23

« Ce qui vient après la mort est futile et quelle longue suite de jours pour qui sait être vivant ! » (Albert Camus, le 16 octobre 1942).



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L’écrivain et philosophe Albert Camus est mort il y a soixante ans, le 4 janvier 1960, à l’âge de 46 ans (il est né le 7 novembre 1913 en Algérie). Amoureux de la vie, il est mort stupidement, comme des milliers d’autres chaque année, d’un accident de la route. À l’époque, on était encore loin des préoccupations de la sécurité routière (il a fallu attendre le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas et les 17 000 morts par an, à une période où le parc automobile et le réseau routier étaient beaucoup moins développés que maintenant).

J’ai écrit "stupidement" mais on pourrait plutôt écrire "absurdement", tant l’Absurde a été la première partie de son "œuvre" tant littéraire que philosophique. De retour des fêtes du nouvel an, Albert Camus, qui était assis à la place avant droit (la place du mort !), parce qu’il avait des grandes jambes, avait dans sa poche le billet de train pour revenir de la Provence à Paris, mais il avait finalement accepté un retour avec son ami éditeur Michel Gallimard (qui est mort à 43 ans quelques jours après l’accident) au volant d’une belle voiture (une Facel Vega type FV3B) accompagné de la femme de l’éditeur et leur fille (qui, elles, installées à l’arrière, ont survécu à l’accident dont on peut connaître les détails ici).

Très tristement, la mort d’Albert Camus révèle elle-même sa vie : amoureux de la vie, penseur de la mort. Il avait acheté une belle maison dans le Sud (à Lourmarin) grâce à l’argent du Prix Nobel (qu’il considérait ne pas mériter tant que son mentor, celui qui l’a fait éditer chez Gallimard, ne l’avait pas : André Malraux).

Aujourd’hui, et depuis plusieurs décennies, la lecture d’Albert Camus semble "ringarde". Pourtant, il est toujours lu et étudié à l’école et son nom est celui de très nombreux établissements scolaires en France. Mais on ne parle plus beaucoup de lui dans les médias, sinon pour des effets de bords, comme un éventuel transfert au Panthéon (refusé le 20 novembre 2009 par la famille lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy).

Il était malade (tuberculose) quand il a fait ses études, ce qui l’a empêché de préparer le concours de Normale Sup. Qu’importe, il n’avait pas besoin de cela pour se faire connaître et reconnaître. Albert Camus a publié ses deux premiers livres chez Gallimard en 1942 (il avait déjà publié quelques ouvrages entre 1936 et 1939, chez un petit éditeur à très faibles tirages). Camus était résistant (en 1943), journaliste et écrivain (depuis 1934). Il avait alors 28 ans. Deux livres majeurs, qui ont "ouvert" son "cycle" sur l’Absurde. Dans les deux, il commence promptement sur le seul sujet qui compte, la mort.

"L’Étranger", roman sorti le 15 juin 1942 : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués". Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. ». Michel Houellebecq a d’ailleurs commencé un peu de cette manière son œuvre littéraire…

"Le Mythe de Sisyphe", essai philosophique sorti 16 octobre 1942 : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. (…) Si je me demande à quoi juger que telle question est plus pressante que telle autre, je réponds que c’est aux actions qu’elle engage. Je n’ai jamais vu personne mourir pour l’argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d’importance, l’abjura le plus aisément du monde dès qu’elle mit sa vie en péril. Dans un certain sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la Terre ou du Soleil tourne autour de l’autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c’est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. J’en vois d’autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions. ».

Ces deux débuts d’œuvre son très connus et sont souvent cités. Ils montrent à quel point la mort est dans la pensée de Camus, mais pas la mort dans le sens lamentation, plutôt dans le sens interrogation pour mieux envisager …la vie.

C’est pourquoi Albert Camus me paraît être le philosophe majeur du XXe siècle, d’autant plus majeur que son siècle, qu’il a à peine parcouru, était le siècle des deux plus cruelles et meurtrières guerres de l’humanité. Il se sentait d’ailleurs de la génération qui ne pouvait pas refaire le monde, juste tenter de le maintenir en paix instable, tellement elle était traumatisée par les deux conflits mondiaux.

Il était opposé à toutes les idéologies. Le nazisme mais aussi le communisme. Qui se sont soldées par des dizaines de millions de morts (faut-il désigner une gagnante ?). Son humanisme le guidait sans aveuglément, à l’opposé de tous les diktats intellectuels.

Il y a six ans, dans un autre article, j’expliquais (je n’aime pas trop me citer mais c’est plus honnête que de le recopier sans le dire) : « Albert Camus a (…) été mon prêtre répondant. Mon médecin de famille. Mon psychologue de service. Mon précepteur personnel. Mon conseiller ultime. Mon confident discret et toujours présent. Quand la vie s’endeuille. Quand la vie doute. Quand la vie inquiète. ». Et j’ajoutais déjà : « Depuis Camus, j’aurais tendance à dire que la société de consommation l’a emporté sur la société de réflexion et de méditation. (…) Ce n’est pas l’émotion ni la réaction qui empêchent la réflexion, mais la rapidité et surtout, le nombre. » sans imaginer que la transformation de la société de l’information, avec l’Internet, les réseaux sociaux mais aussi les chaînes d’information continue, allait encore plus s’accélérer dans la non-pensée, dans l’immédiateté, dans la multiplicité, et finalement, dans son côté absurde (le like débordant de nombrilisme de facebook, le tweet inutilement polémique et chronophage, etc.).

Alors, je refais une petite piqûre de rappel avec "Le Mythe de Sisyphe". C’est le premier livre qui m’a "introduit" dans la pensée de Camus. Je ne l’ai pas étudié au lycée, fort heureusement, car la maturité aurait pu ne pas être au rendez-vous (hypothèse hautement probable). Quand je l’ai lu, j’étais obsédé par la mort, malgré mes vingt ans, pour des raisons personnelles que je qualifierais d’accidentelles. Camus m’a simplement aidé à penser. Se rappeler que tout le monde est mortel (c’est la traumatisante égalité de tous les êtres vivants), mais que, puisque l’échéance arrivera, il vaut mieux en profiter pour vivre un peu auparavant.

Albert Camus écrit dans son essai : « Il est décent de se garder du pathétique. On ne s’étonnera cependant jamais assez de ce que tout le monde vive comme si personne "ne savait". C’est qu’en réalité, il n’y a pas d’expérience de la mort. Au sens propre, n’est expérimenté que ce qui a été vécu et rendu conscient. Ici, c’est tout juste s’il est possible de parler de l’expérience de la mort des autres. C’est un succédané, une vue de l’esprit et nous n’en sommes jamais très convaincus. ».

Et cet effroyable constat : « De ce corps inerte où une gifle ne marque plus, l’âme a disparu. Ce côté élémentaire et définitif de l’aventure fait le contenu du sentiment absurde. Sous l’éclairage mortel de cette destinée, l’inutilité apparaît. Aucune morale, ni aucun effort ne sont a priori justifiables devant les sanglantes mathématiques qui ordonnent notre condition. ». Et de s’interroger crûment : « Faudra-t-il mourir volontairement, ou espérer malgré tout ? ».

Avant cette réflexion, il analyse la question du suicide ainsi : « Se tuer, dans un sens (…), c’est avouer. C’est avouer qu’on est dépassé par la vie ou qu’on ne la comprend pas. (…) Mourir volontairement suppose qu’on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’inutilité de la souffrance. (…) Faut-il (…) croire qu’il n’y a aucun rapport entre l’opinion qu’on peut avoir sur la vie et le geste qu’on fait pour la quitter ? (…) Le jugement du corps vaut bien celui de l’esprit et le corps recule devant l’anéantissement. Nous prenons l’habitude de vivre avant d’acquérir celle de penser. Dans cette course qui nous précipite tous les jours un peu plus vers la mort, le corps garde cette avance irréparable. ».

Camus explique le but de son raisonnement sur le "suicide philosophique" (autrement dit : "l’attitude existentielle") : « Son but (…), c’est d’éclairer la démarche de l’esprit lorsque, parti d’une philosophie de la non-signification du monde, il finit par lui trouver un sens et une profondeur. La plus pathétique de ces démarches est d’essence religieuse ; elle s’illustre dans le thème de l’irrationnel. Mais la plus paradoxale et la plus significative est bien celle qui donne ses raisons raisonnantes à un monde qu’elle imaginait tout d’abord sans principe directeur. On ne saurait en tout cas venir aux conséquences qui nous intéressent sans avoir donné une idée de cette nouvelle acquisition de l’esprit de nostalgie. ».

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Je propose ici quelques autres extraits qui me paraissent destinés à enrichir les réflexions personnelles.

Ambivalence entre fortes rationalité et irrationalité : « La nostalgie est plus forte ici que la science. Il est significatif que la pensée de l’époque soit à la fois l’une des plus pénétrées d’une philosophie de la non-signification du monde et l’une des plus déchirées dans ses conclusions. Elle ne cesse d’osciller entre l’extrême rationalisation du réel qui pousse à la fragmenter en raisons-types et son extrême irrationalisation qui pousse à le diviniser. Mais ce divorce n’est qu’apparent. Il s’agit de se réconcilier et, dans les deux cas, le saut y suffit. On croit toujours à tort que la notion de raison est à sens unique. (…) La raison porte un visage tout humain, mais elle sait aussi se tourner vers le divin. (…) Elle est un instrument de pensée et non la pensée elle-même. La pensée d’un homme est avant tout sa nostalgie. ».

Sens du monde et cohésion personnelle : « Je peux tout nier de cette partie de moi qui vit de nostalgies incertaines, sauf ce désir d’unité, cet appétit de résoudre, cette exigence de clarté et de cohésion. Je peux tout réfuter dans ce monde qui m’entoure, me heurte ou me transporte, sauf ce chaos, ce hasard roi et cette divine équivalence qui naît de l’anarchie. Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu’il m’est impossible pour le moment de le connaître. ».

Innocence de "l’homme absurde" : « Insistons encore sur la méthode : il s’agit de s’obstiner. À un certain point de son chemin, l’homme est sollicité. L’histoire ne manque ni de religions, ni de prophètes, même sans dieux. On lui demande de sauter. Tout ce qu’il peut répondre, c’est qu’il ne comprend pas bien, que cela n’est pas évident. Il ne veut faire justement que ce qu’il comprend bien. On lui assure que c’est péché d’orgueil, mais il n’entend pas la notion de péché ; que peut-être l’enfer est au bout, mais il n’a pas assez d’imagination pour se représenter cet étrange avenir ; qu’il perd la vie immortelle, mais cela lui paraît futile. On voudrait lui faire reconnaître sa culpabilité. Lui se sent innocent. À vrai dire, il ne sent que cela, son innocence irréparable. C’est elle qui lui permet tout. ».

Dans son œuvre, Camus répond finalement à l’homme absurde par "L’Homme révolté" (sorti le 3 novembre 1951 chez Gallimard), mais on pouvait déjà le comprendre à la lecture du "Mythe de Sisyphe". En effet, Camus y écrit : « L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité. (…) Elle n’est pas aspiration, elle est sans espoir. Cette révolte n’est que l’assurance d’un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l’accompagner. ».

Ce qui rend injustifié le suicide : « C’est ici qu’on voit à quel point l’expérience absurde s’éloigne du suicide. On peut croire que le suicide suit la révolte. Mais à tort. Car il ne figure pas son aboutissement logique. Il est exactement son contraire, par le consentement qu’il suppose. Le suicide, comme le saut, est l’acceptation à sa limite. (…) Le contraire du suicidé, précisément, c’est le condamné à mort. Cette révolte donne son prix à la vie. Étendue sur toute la longueur d’une existence, elle lui restitue sa grandeur. ».

Et il poursuit : « Pour un homme sans œillères, il n’est pas de plus beau spectacle que celui de l’intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse. Le spectacle de l’orgueil humain est inégalable. Toutes les dépréciations n’y feront rien. Cette discipline que l’esprit se dicte à lui-même, cette volonté forgée de toutes pièces, ce face-à-face, ont quelque chose de puissant et de singulier. Appauvrir cette réalité dont l’inhumanité fait la grandeur de l’homme, c’est du même coup l’appauvrir lui-même. Je comprends alors pourquoi les doctrines qui m’expliquent tout m’affaiblissent en même temps. Elles me déchargent du poids de ma propre vie et il faut bien pourtant que je le porte seul. À ce tournant, je ne puis concevoir qu’une métaphysique sceptique aille s’allier à une morale du renoncement. Conscience et révolte, ces refus sont le contraire du renoncement. (…) Le suicide est une méconnaissance. L’homme absurde ne peut que tout épuiser, et s’épuiser. L’absurde est sa tension la plus extrême (…). ».

L’esprit du conquérant : « J’installe ma lucidité au milieu de ce qui la nie. J’exalte l’homme devant ce qui l’écrase et ma liberté, ma révolte et ma passion se rejoignent alors dans cette tension, cette clairvoyance et cette répétition démesurée. Oui, l’homme est sa propre fin. Et il est sa seule fin. S’il veut être quelque chose, c’est dans cette vie. ».

À la fin du livre, Camus raconte l’histoire mythologique de Sisyphe sur son île, puni par les dieux à remonter une pierre qui retombe sans cesse : « Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine. C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. À chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher. Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas, l’espoir de réussir le soutenait ? (…) Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris. ».

Et la conclusion qui tombe comme un couperet : « Dans l’univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la Terre s’élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l’envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n’y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. (…) Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. ». Ce sont les derniers mots de la première édition, eux aussi très marquants et très forts.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Albert Camus et "Le Mythe de Sisyphe".
La dépêche annonçant la mort d’Albert Camus.
Un homme libre.
L’humilité de la distinction.
Alors naît la joie étrange qui aide à vivre et mourir.
Philippe Bouvard.
Daniel Pennac.
Alain Peyrefitte.
"Les Misérables" de Victor Hugo.
André Gide, l’Immoraliste ?
Je t’enseignerai la ferveur.
Lucette Destouches, Madame Céline pour les intimes…
René de Obaldia.
Trotski.
Le peuple d’Astérix.
David Foenkinos.
Anne Frank.
Érasme.
Antoine Sfeir.
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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18 décembre 2019 3 18 /12 /décembre /2019 03:21

« Une peinture est un tout organisé, un ensemble de formes (lignes, surfaces colorées…) sur lequel viennent se faire et se défaire les sens qu’on lui prête. » (Soulages, 1948).



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Le peintre Pierre Soulages fête son 100e anniversaire le mardi 24 décembre 2019. Figure majeure de l’art abstrait, connu pour ses fameux polyptyques outrenoir, Pierre Soulages est aussi l’un des doyens du monde de l’art contemporain.

Il continue toujours à peindre, avec une grande vitalité, malgré son âge désormais à trois chiffres. Signe d’une extraordinaire reconnaissance artistique, au-delà des cotations sur le marché de l’art (dernier record en date pour un peintre français vivant, le 27 novembre 2019 a été vendue à Paris son œuvre "Peinture 200x162 cm, 14 mars 1960" pour la somme de 9,6 millions d’euros !), une rétrospective au Louvre. Oui, au Louvre ! Et pourtant, le Louvre est rarement fait pour les œuvres contemporaines. D’habitude, c’est le Centre Pompidou qui l’expose, en particulier lors de ses 90 ans en 2009-2010 pour une très riche rétrospective sur 2 000 mètres carré.

Certes, Soulages n’est pas le seul à avoir bénéficié, au Louvre, de l’honneur d’une rétrospective de son vivant, deux autres avant lui, chacun à l’occasion de son 90e anniversaire, en avaient eu aussi, Chagall et Picasso. Et le Louvre est déjà bien familier de l’œuvre de Soulages car ce musée a déjà exposé à deux reprises quelques-unes de ses œuvres, en 1990 au hall Napoléon pour l’exposition "Polyptyques. Le tableau multiple du Moyen-Âge au XXe siècle", et en 2009 au Salon Carré pour l’exposition d’un tableau de Soulages en particulier, "Peinture, 200x236 cm, 9 juillet 2000", en lien avec la grande rétrospective au Centre Pompidou pour ses 90 ans.

Cette exposition au Louvre est toutefois la première consacrée intégralement à Pierre Soulages. Son objectif est de présenter l’ensemble de son œuvre de 1946 à maintenant. Elle présente notamment des œuvres récentes (de quelques mois seulement !) et une spécialement commandée par le Louvre pour cette exposition. Un parcours chronologique fascinant des travaux et recherches de l’artiste. Certains tableaux ont été prêtés par les plus grands musées : la National Gallery of Art de Washington, le MoMA de New York, la Tate Modern de Londres, etc.

La reconnaissance internationale de Soulages est déjà ancienne. Il fut le premier peintre vivant invité à l’Ermitage à Saint-Pétersbourg ainsi qu’à la Galerie Tretiakov à Moscou. Selon le magazine culturel toulousain Ramdam, Soulages est aujourd’hui exposé « dans plus de 110 musées sur tous les continents avec plus de 230 peintures ».

On a trop souvent envie de parler de Pierre Soulages comme le peintre du noir, voire de l’outrenoir. Qu’est-ce que l’outrenoir ? C’est en gros du noir avec du relief. Or, ce qui compte pour Soulages, ce n’est pas ce que le noir répand, c’est son absence, ses reflets. Très tôt, il avait compris qu’en peignant en noir, il laissait, autour du noir, des éblouissements de lumière. C’est pour cette raison qu’on parle aussi du "peintre du noir et de la lumière". Et la lumière, il en est friand au point de réaliser, en 1994, les vitraux de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, pépite de l’art roman et passage des pèlerins sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, devenue célèbre également pour ses vitraux, ceux de Soulages.

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Le commissaire de l’exposition était le linguiste Pierre Encrevé, également historien de l’art et spécialiste de l’œuvre de Soulages. Phrase à l’imparfait car il est mort en pleine préparation de la rétrospective, le 13 février 2019 à l’âge de 79 ans et a été remplacé par le conservateur Alfred Pacquement, ancien directeur du Musée national d’Art moderne au Centre Pompidou entre 2000 et 2013.

Pierre Encrevé a été conseiller de Michel Rocard à Matignon pour les affaires culturelles et la francophonie, c’est lui qui a proposé les principes de la réforme de l’orthographe et il a aussi promu les langues régionales ou minoritaires en France et en Europe. Il a également conseillé Catherine Trautmann un peu plus tard au Ministère de la Culture et de la Communication. Pierre Encrevé a découvert par hasard une œuvre de Soulages et a eu immédiatement le coup de foudre. Il était déjà le commissaire de la rétrospective de 2009 au Centre Pompidou et avait travaillé aussi sur la création du Musée Soulages à Rodez, qui a été inauguré le 30 mai 2014.

Soulages a ainsi évoqué ce premier commissaire dans "Le Monde 2" du 3 février 2007 dans un entretien avec Christophe Donner : « Pierre Encrevé avait vu une affiche de moi quand il était étudiant, dans les années 1960, il a acheté la carte postale et s’est mis à chercher partout pour voir ce que je faisais, les expos, les galeries, jusqu’au jour où Claude Simon nous a présentés, dans un escalier… En 1979, à l’occasion de l’exposition à Beaubourg, on s’est revus, on a sympathisé. ».

L’œuvre de Soulages pourrait prêter à certaines incompréhensions. On pourrait par exemple dire que sa période d’avant-outrenoir, celle où ses toiles sont balayées par de larges traits noirs sur fond blanc, serait celle de "gribouillis". Ce qui irait très mal avec beaucoup d’arguments d’autorité, avec une unanimité d’arguments d’autorité : reconnaissance internationale auprès des plus grands musées d’art du monde (je l’ai évoqué plus haut) et cotation record de ses œuvres sur le marché de l’art : si vous considérez que c’est de l’imposture, si vous considérez que vous pouvez les faire vous-mêmes, ses toiles, allez-y et égalez-le vous-mêmes dans ces arguments d’autorité !…

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Tous ces arguments d’autorité ne sont pas vraiment des arguments artistiques pour moi, j’ai déjà aimé des œuvres qui ont été descendues par les critiques ou inversement. En matière d’art, je me fie plutôt à l’émotion que je peux ressentir (ou pas) devant les œuvres. Les arguments d’autorité ne peuvent que conforter l’émotion initiale, ou au contraire, intriguer ou demander un approfondissement si l’on ne "comprend" pas une œuvre.

Or, c’est cette sensation de lumière qui est tout, chez Soulages. Je serais bien incapable de disserter sur son œuvre (il y a déjà de nombreux bouquins très érudits sur le sujet), mais c’est cette optique nouvelle qui est intéressante. Ce n’est pas de "l’art bobo", Soulages habite à Paris, mais aussi à Sète et est bien ancré dans son terroir. Il est certes un "intellectuel" mais il se moque probablement du quand-dira-t-on, il est entièrement dévoué à son œuvre, à sa recherche personnelle, dans le dénuement de la sincérité et de l'authenticité, dans une sorte d’isolement de la création et son succès rapide, comme avec Picasso, lui a permis de choisir des chemins très personnels, très originaux, très novateurs et probablement pas ou peu suivis par la suite.

C’est tout le problème d’ailleurs de l’art non figuratif en général. Non que c’est plus facile de voir représenter des sujets ou objets, mais cela nécessite peut-être moins d’imagination. De la même manière, l’exposition "Picasso et les maîtres" aux galeries nationales du Grand Palais à Paris, du 8 octobre 2008 au 2 février 2009, m’avait fait comprendre à quel point Picasso était un génie (Henri-Georges Clouzot m’avait déjà convaincu), un génie capable d’égaler les "grands maîtres" dès l’âge de 18 ans, mais vite lassé de continuer à faire de l’existant et soucieux d’innover, de retourner l’art d’une autre manière, de le tordre, d’en faire ce qu’on en veut (tant qu’on a la technique). Non, mon petit frère ne serait pas capable de faire pareil, et d’ailleurs je n’ai pas de petit frère !

L’une des caractéristiques des grands peintres abstraits, c’est de travailler beaucoup sur la matière, sur le matériau. Soulages l’a beaucoup fait et en est arrivé à son outrenoir. C’est pourquoi cette rétrospective au Louvre est l’exposition idéale pour approcher l’œuvre de Soulages, car elle présente son cheminement, ses repères chronologiques et artistiques.

Informations pratiques. L’exposition a lieu au Salon Carré (au premier étage, à l’aile Denon), du 11 décembre 2019 au 9 mars 2020, de 9 heures à 18 heures, fermée les mardis, les 24, 25, 31 décembre 2019 et 1er janvier 2020, et nocturne les mercredis et vendredis jusqu’à 22 heures (certains jours peuvent être affectés par les grèves). Treize "événements" (conférences, concerts, projections de films) accompagnent cette exposition pendant la durée de celle-ci (tout est indiqué sur le site Internet du Louvre, www.louvre.fr).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 décembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre Soulages consacré au Louvre pour ses 100 ans.
Auguste Renoir.
Toutankhamon.
L’année Pierre Soulages au Louvre.
Pierre Soulages a 99 ans.
Soulages à Rodez.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191224-pierre-soulages.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/pierre-soulages-consacre-au-louvre-220104

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2 décembre 2019 1 02 /12 /décembre /2019 03:56

« Pour moi, un tableau doit être une chose aimable, joyeuse et jolie, oui, jolie ! » (Auguste Renoir).


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Le peintre Auguste Renoir est mort à Cagnes-sur-mer il y a un siècle, le 3 décembre 1919, à l’âge de 78 ans (né à Limoges le 25 février 1841, la même année que Clemenceau). En plus d’une cinquantaine d’années, il a peint environ quatre mille œuvres. Il est mort peut-être pas les bottes aux pieds mais pratiquement le pinceau dans la main car il n’a jamais arrêté de peindre. Ses œuvres sont de vrais hymnes à la beauté.

Peintre majeur de la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu’à la Première Guerre mondiale, Auguste Renoir fut à la fois un peintre impressionniste pour ses paysages puis, par son évolution, il fut un peintre figuratif très célèbre pour ses portraits, ses nus, ses natures mortes et ses scènes de vie. Il fut principalement un témoin exceptionnel de son temps, rendant ses personnages ou ses scènes très vivants.

Son évolution vers le classicisme l’a fait passer de révolutionnaire à classique (autour de 1890), au point d’être parfois considéré comme une sorte de "traître" par les impressionnistes : « Vers 1883, il s'est fait une cassure dans mon œuvre. J'étais allé jusqu'au bout de l'impressionnisme et j'arrivais à cette constatation que je ne savais ni peindre ni dessier. En un mot, j'étais dans une impasse. » (cité par le galeriste Ambroise Vollard en 1920). Ce changement de style se voit très bien avec le célèvre tableau controversé "Les Grandes Baigneuses" (1887) [n°33] qui a puisé son inspiration chez Ingres et Raphaël et aussi chez Cézanne (il a mis trois ans à le peindre avant de l'exposer). Dans son art, il fut soutenu en particulier par le mécène (et peintre) Gustave Caillebotte.

Les nus de Renoir sont très connus, en particulier ses baigneuses, au point qu’il a montré un canon de la beauté "bien en chair" qui était assez différent de ceux de notre époque, et de ses nus émane une étonnante sensualité. Ses œuvres impressionnistes l’ont surtout fait travailler sur la lumière, comme ses autres confrères impressionnistes. Ses portraits, plus réalistes, sont souvent dans des décors aux couleurs joyeuses et …impressionnistes.

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Pendant ses études aux Beaux-arts de Paris, il a fait la connaissance notamment de ses grands amis Alfred Sisley et Claude Monet. Épris également de musique et de sculpture, Auguste Renoir a eu trois fils dont le deuxième fut le très célèbre réalisateur Jean Renoir (1874-1979), qui fut très gravement blessé pendant la Première Guerre mondiale, comme son frère aîné Pierre. Plusieurs autres membres de la famille ont travaillé pour le cinéma, et certains descendants aujourd’hui encore.

Les toiles d’Auguste Renoir sont aujourd’hui parmi les plus cotées du monde, une dizaine de toiles furent achetées au-dessus du million de dollars ces vingt dernières années, jusqu’à 23 millions de dollars en mai 2003 pour "Dans les roses" à Sotheby’s.

La chaîne franco-allemande Arte rediffuse ce mercredi 4 décembre 2019 à 20 heures 55 le film biographique "Renoir" réalisé par Gilles Bourdos (musique d’Alexandre Desplat) et sorti le 2 janvier 2013, avec Michel Bouquet dans le rôle du peintre et Romane Bohringer dans le rôle de Gabrielle Renard, la nourrice de Jean Renoir et également modèle très appréciée du peintre.

Auguste Renoir disait : « Un tableau, c’est la chose qui entend le plus de bêtises ! » (cité par Pascal Bonafoux, historien de l’art français). Alors, taisons-nous ! Plutôt voir Renoir que le lire ou l’écouter. Je propose donc ici un petit tour de musée virtuel des toiles que j’ai particulièrement appréciées pour leur lumière, leur composition, leur beauté ou leur gaieté. Ce petit tour permet de se rendre compte de la grande diversité des œuvres de Renoir, ainsi que de sa grande technicité. Ses portraits ont su capter une expression du visage, un regard, un sourire, qui font de ses personnages des êtres de chair et de vie.


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01. "Lise cousant" d’Auguste Renoir (1866).
Huile sur toile (55,9 x 45,7 cm).
Dallas Museum of Art (Texas, États-Unis).


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02. "Garçon au chat" d’Auguste Renoir (1868).
Huile sur toile (123 x 66 cm).
Musée d’Orsay (Paris, France).


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03. "La Grenouillière" d’Auguste Renoir (1869).
Huile sur toile (65,1 x 92,0 cm).
Oskar Reinhart Collection (Winterthour, Suisse).


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04. "Nymphe au ruisseau" d’Auguste Renoir (1870).
Huile sur toile (66,5 x 124,0 cm).
National Gallery (Londres, Royaume-Uni).


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05. "Lise au bord de la Seine" d’Auguste Renoir (1870).
Huile sur toile (184 x 115 cm).
Musée d’art de Sao Paulo (Brésil).


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06. "Jeune femme à la voilette" (1880).
Huile sur toile (61 x 51 cm).
Musée d’Orsay (Paris, France).


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07. "Claude Monet lisant" d’Auguste Renoir (1872).
Huile sur toile (61 x 50 cm).
Musée Marmottan (Paris, France).


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08. "Parisiennes en costume algérien ou harem" d’Auguste Renoir (1872).
Huile sur toile (156,0 x 128,8 cm).
Musée national de l’art occidental de Tokyo (Japon).


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09. "Le Pont-Neuf" d’Auguste Renoir (1872).
Huile sur toile (74 x 93 cm).
National Gallery of Art (Washington, États-Unis).


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10. "Autoportrait" d’Auguste Renoir (1875).
Huile sur toile (39,1 x 31,7 cm).
Clark Art Institute à Wiliamstown (Massachusetts, États-Unis).


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11. "Torse, effet de soleil" d’Auguste Renoir (1876).
Huile sur toile (81 x 65 cm).
Musée d’Orsay (Paris, France).


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12. "Alfred Sisley" d’Auguste Renoir (1874).
Huile sur toile (65 x 54 cm).
Art Institute of Chicago (États-Unis).


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13. "Bal du moulin de la Galette" d’Auguste Renoir (1876).
Huile sur toile (131 x 175 cm).
Musée d’Orsay (Paris, France).


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14. "Ingénue" d’Auguste Renoir (1876).
Huile sur toile (55 x 46 cm).
Clark Art Institute à Williamstown (Massachusetts, États-Unis).


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15. "Portrait de Madame Henriot" d’Auguste Renoir (1876).
Huile sur toile (66 x 50 cm).
National Gallery of Art (Washington, États-Unis).


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16. "Jeune Femme assise (La Pensée)" d’Auguste Renoir (1877).
Huile sur toile (66,0 x 55,5 cm).
Barber Institute of Fine Arts à Birmingham (Royaume-Uni).


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17. "Femme relevant sa jupe" d’Auguste Renoir (1877).
Huile sur toile (69 x 23 cm).
Collection particulière.


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18. "Jeunes gens dans la rue" d’Auguste Renoir (1877).
Huile sur toile (63,5 x 49,5 cm).
Ordrupgaard Museum de Copenhague (Danemark).


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19. "Confidences" d’Auguste Renoir (1878).
Huile sur toile (61,5 x 50,5 cm).
Oskar Reinhart Collection (Winterthour, Suisse).


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20. "Madame Charpentier et ses enfants" d’Auguste Renoir (1878).
Huile sur toile (153 x 190 cm).
Metropolitan Museum of Art (New York, États-Unis).


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21. "La fin du déjeuner" d’Auguste Renoir (1879).
Huile sur toile (101 x 81 cm).
Musée Städel de Francfort (Allemagne).


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22. "Portrait de jeune fille brune, assise les mains croisées" d’Auguste Renoir (1879).
Huile sur toile (60,5 x 47,0 cm).
Musée d’Orsay (Paris, France).


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23. "Fille dormant avec un chat" d’Auguste Renoir (1880).
Huile sur toile (120 x 94 cm).
Clark Art Institute à Wiliamstown (Massachusetts, États-Unis).


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24. "Mademoiselle Irène Cahen d’Anvers (La petite Irène)" d’Auguste Renoir (1880).
Huile sur toile (65 x 54 cm).
Fondation et Collection Emil G. Bührie (Zurich, Suisse).


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25. "Deux sœurs sur la terrasse" d’Auguste Renoir (1881).
Huile sur toile (100 x 80 cm).
Art Institute of Chicago (États-Unis).


_yartizzRenoirAuguste026h

26. "Le déjeuner des canotiers" d’Auguste Renoir (1881).
Huile sur toile (130,2 x 175,6 cm).
The Philips Collection (Washington, États-Unis).


_yartizzRenoirAuguste027h

27. "Vue de Venise (Le Palais des Doges)" d’Auguste Renoir (1881).
Huile sur toile (54 x 65 cm).
Clark Art Institute à Williamstown (Massachusetts, États-Unis).


_yartizzRenoirAuguste028h

28. "La Place Saint-Marc à Venise" d’Auguste Renoir (1881).
Huile sur toile (65,4 x 81,3 cm).
Minneapolis Institute of Art (États-Unis).


_yartizzRenoirAuguste029v

29. "Marie-Thésère Durand-Ruel cousant" d’Auguste Renoir (1882).
Huile sur toile (64,8 x 53,8 cm).
Clark Art Institute à Williamstown (Massachusetts, États-Unis).


_yartizzRenoirAuguste030v

30. "Femme assise au bord de la mer" d’Auguste Renoir (1883).
Huile sur toile (92,1 x 72,4 cm).
Metropolitant Museum of Art (New York, États-Unis).


_yartizzRenoirAuguste031h

31. "Falaises de Guernesey" d’Auguste Renoir (1883).
Huile sur toile (29,0 x 54,5 cm).
Tate Britain (Londres, Royaume-Unis).


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32. "Le Pont d’Argenteuil en automne" d’Auguste Renoir (1883).
Huile sur toile (54,3 x 65,8 cm).
Collection particulière.


_yartizzRenoirAuguste033h

33. "Les Grandes Baigneuses" d’Auguste Renoir (1887).
Huile sur toile (115 x 170 cm).
Museum of Art de Philadelphie (États-Unis).


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34. "La Montagne Sainte-Victoire" d’Auguste Renoir (1889).
Huile sur toile (53,0 x 64,1 cm).
Yale University Art Gallery à New Haven (États-Unis).


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35.
"Jeune femme assise" d’Auguste Renoir (1890).
Huile sur toile (91 x 72 cm).
Collection particulière.


_yartizzRenoirAuguste036v

36. "Nu barbotant" d’Auguste Renoir (1890).
Huile sur toile (41,3 x 33,7 cm).
Fondation Barnes (Philadelphie, États-Unis).


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37. "Jeune Fille au bain" d’Auguste Renoir (1892).
Huile sur toile (81,5 x 65,0 cm).
Metropolitan Museum of Art (New York, États-Unis).


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38. "Jeunes Filles au piano" d’Auguste Renoir (1892).
Huile sur toile (116 x 81 cm).
Musée de l’Orangerie (Paris, France).


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39. "Portrait de Stéphane Mallarmé" d’Auguste Renoir (1892).
Huile sur toile (50 x 40 cm).
Musée d’Orsay (Paris, France).


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40. "Jeune Fille se peignant les cheveux" d’Auguste Renoir (1894).
Huile sur toile (53 x 44 cm).
Metropolitan Museum of Art (New York, États-Unis).


_yartizzRenoirAuguste041v

41. "Gabrielle et Jean [Renoir]" d’Auguste Renoir (1896).
Huile sur toile (65 x 54 cm).
Misée de l’Orangerie (Paris, France).


_yartizzRenoirAuguste042v

42. "Baigneuse debout" d’Auguste Renoir (1896).
Huile sur toile (81 x 60 cm).
Collection particulière.


_yartizzRenoirAuguste043h

43. "Portrait de Jeanne Baudot de trois quarts et de face" d’Auguste Renoir (1896).
Huile sur toile (25,0 x 40,5 cm).
Collection particulière.


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44. "Baigneuses dans la forêt" d’Auguste Renoir (1897).
Huile sur toile (73,7 x 99,7 cm).
Fondation Barnes (Philadelphie, États-Unis).


_yartizzRenoirAuguste045h

45. "Trois Baigneuses au crabe" d’Auguste Renoir (1897).
Huile sur toile (54,6 x 65,7 cm).
Cleveland Museum of Art (États-Unis).


_yartizzRenoirAuguste046h

46. "Jean Renoir dessinant" d’Auguste Renoir (1901).
Huile sur toile (45,1 x 54,6 cm).
Misée des Beaux-arts de Virginie (Richmond, États-Unis).


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47. "Les Grandes Baigneuses" d’Auguste Renoir (1903).
Huile sur toile (112 x 166 cm).
Musée Masséna à Nice (France).


_yartizzRenoirAuguste048v

48. "Gabrielle à la chemise ouverte" d’Auguste Renoir (1907).
Huile sur toile (65 x 53 cm).
Musée d’art contemporain de Téhéran (Iran).


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49. "La Ferme des Collettes" d’Auguste Renoir (1914).
Huile sur toile (54,6 x 65,4 cm).
Metropolitan Museum of Art (New York, États-Unis).


_yartizzRenoirAuguste050v

50. "Nu couché, vu de dos" d’Auguste Renoir (1909).
Huile sur toile (41 x 52 cm).
Musée d’Orsay (Paris, France).


_yartizzRenoirAuguste051v

51. "Autoportrait au chapeau blanc" d’Auguste Renoir (1910).
Huile sur toile (42 x 33 cm).
Collection particulière.


_yartizzRenoirAuguste052v

52. "Jean Renoir en chasseur" d’Auguste Renoir (1910).
Huile sur toile (172,7 x 88,9 cm).
Musée d’art du comté de Los Angeles (États-Unis).


_yartizzRenoirAuguste053v

53.
"Portrait de la poétesse Alice Vallières-Merzbach" d’Auguste Renoir (1913).
Huile sur toile (92 x 73 cm).
Association des amis du Petit-Palais (Genève, Suisse).


_yartizzRenoirAuguste054v

54. "Trois figures dans un paysage" d’Auguste Renoir (1916).
Huile sur toile (65,3 x 54,3 cm).
Musée national de l’art occidental de Tokyo (Japon).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Auguste Renoir.
Toutankhamon.
Le buste de la reine Néfertiti.
Léonard de Vinci.
L’ostension de la tunique d’Argenteuil.
Eugène Viollet-le-Duc.
Ieoh Ming Pei.
Chu Teh-Chun.
L’année Pierre Soulages au Louvre.
Alfred Sisley.
Salvador Dali.
Jean-Michel Basquiat.
Dernières heures parisiennes pour Egon Schiele.
Pierre Soulages, l'artiste mélanthrope, a 99 ans.
Rotraut Uecker.
Egon Schiele.
Banksy.
Marcel Duchamp.
Pablo Picasso.
Le British Museum et le monde des humains.
Yves Klein.
Le Tintoret.
Gustav Klimt.
Georges Méliès.
David Hamilton.
Paula Modersohn-Becker.
Auguste Rodin.
Margaret Keane.
Rouault et Matisse à Paris.
La garde rapprochée du Premier Empereur de Chine.
Un Renoir de la Côte d’Ivoire.
Magritte.
Boulez à Paris.
La collection Cordier à Rodez.
Soulages à Rodez.
Claude Lévêque à Rodez.
Caillebotte à Yerres.
Goya à Paris.
Brueghel à Paris.
Chagall à Paris.
Dali à Paris.
Van Gogh à Paris.
Hiroshige à Paris.
Manet à Paris.
Rembrandt à Paris.
Boltanski, artiste contemporain.
Boltanski au MacVal.

_yartizzRenoirAuguste055v



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191203-auguste-renoir.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/auguste-renoir-petit-musee-virtuel-219651

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/12/01/37832057.html






 

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