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29 novembre 2019 5 29 /11 /novembre /2019 03:25

« N’en déplaise à notre réputation, entre un bon bouquin et un mauvais téléfilm, le second l’emporte plus souvent que nous aimerions l’avouer sur le premier. » (Daniel Pennac, "Comme un roman", 1992).



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Ce dimanche 1er décembre 2019, l’ami Daniel Pennac fête son 75e anniversaire. Trois quarts de siècle, et pourtant, toujours cette jeunesse dans l’esprit et les mots. J’ai écrit "l’ami" parce que je n’oserais pas écrire "mon ami", ne le connaissant pas vraiment, sinon par ses livres, mais sa vivacité alerte dans la littérature française depuis quelques décennies m’a toujours enchanté.

Bien sûr, on pourra toujours voir Daniel Pennac comme l’inventeur savoureux de la saga Malaussène, cette famille si originale et farfelue qui hante le quartier de Belleville, son (vrai) quartier de Paris. Tout ce petit monde d’humains (et de chien) est extraordinaire et confondant. Très riche en imagination, en chaleur humaine, en questionnement intellectuel. Pennac fait vivre cette famille nombreuse dans six épisodes (de 1985 à 1999), dont le premier, qui se passe dans un grand magasin, donne un aspect intéressant du commerce. Benjamin Malaussène est en effet embauché comme bouc émissaire. C’est lui qui est au bureau des réclamations et ses jérémiades ont pour but d’amener les clients mécontents à renoncer à leurs réclamations.

Rien que les titres de ses livres sont des pépites de créativité, comme le tome 3 : "La Petite Marchande de prose" qui n’est autre qu’une vampe éditrice, dont Benjamin Malaussène est le bouc émissaire professionnel, chargé de compatir avec les auteurs refusés par l’éditrice.

Le style est tellement personnel que j’ai eu peur que le premier opus "Au bonheur des ogres" fût saboté par son adaptation cinématographique réalisée par Nicolas Bary et sortie le 16 octobre 2013. À mon grand soulagement, je l’ai trouvée tout à fait dans l’esprit du livre, avec un acteur, Raphaël Personnaz, qui a joué parfaitement Benjamin Malaussène (il a également joué le héros de "Quai d’Orsay" la même année), film dans lequel jouent également Guillaume de Tonquédec (le directeur du magasin), Bérénice Bejo (la journaliste), Mélanie Bernier  (une des sœurs), Thierry Neuvic (le policier) et Emir Kusturica (le veilleur de nuit).

Cette saga Malaussène est devenue un classique de la littérature française au point qu’elle est même étudiée en classe (probablement une consécration pour un auteur contemporain ; rappelons que Bernard Werber est également étudié à l’école depuis le premier tome de sa saga sur "Les Fourmis").

On peut avoir d’autres clefs pour entrer dans le petit monde de Pennac. Par exemple, "Le Dictateur et le Hamac", sorti en 2003, qui pourrait être vu comme une autre version du film "La gueule de l’autre" (où le ministre Michel Serrault recrute son sosie pour faire ses meetings à sa place et lui éviter d’être lui-même victime d’un attentat). Mais laissons en l’état cette narration sud-américaine (dont je conseille la lecture, évidemment).

Par le conseil d’une personne chère, ma clef de l’univers Pennac, le premier livre que j’ai lu, fut un livre "sérieux", le livre "Comme un roman", sorti en 1992, et j’ai tout de suite été séduit par cet auteur si créatif et si atypique. Ce livre est une sorte de vibrant hommage à la lecture. Certes, je n’ai pas souffert d’un manque d’envie de lire, et je dois bien constater que mon entourage non plus, mais dans une société qui lit de moins en moins (parallèlement à une augmentation continue du nombre de publications, on n’est pas à un paradoxe près), savoir redonner goût à la lecture est une sage préoccupation. Utile aux générations montantes.

Daniel Pennac est un homme modeste. Il a été prof de français pendant un quart de siècle, de 1969 à 1995. Il a commencé à écrire dès 1973 (il avait moins de 30 ans), et il s’est ensuite totalement consacré à l’écriture de ses livres (et aussi à la lecture pour faire de l’audio), sans pour autant se désintéresser de la pédagogie. Il a aussi touché au théâtre et à la bande dessinée. Pourquoi ai-je écrit "modeste" ? Parce qu’il sait d’où il vient, et il vient d’un continent qui est celui du cancre. C’était un cancre à l’école. Il était un enfant sans avenir, qui ne comprenait rien, qui échouait tout. Comme échec, être édité chez Gallimard, il y a mieux.

Aussi, un autre livre explique ce cheminement, et le met en première ligne pour comprendre les cancres, car il a été lui-même cancre et sait bien comment raisonne un cancre. Il ne s’en vante pas, contrairement à certains personnages aujourd’hui célèbres : « Le fait est que le bonnet d’âne se porte volontiers a posteriori. C’est même une décoration qu’on s’octroie couramment en société. Elle vous distingue de ceux dont le seul mérite fut de suivre les chemins du savoir balisé. Le gotha pullule d’anciens cancres héroïques. On les entend, ces malins, dans les salons, sur les ondes, présenter leurs déboires scolaires comme des hauts faits de résistance. »… Mais être cancre a toujours été honteux et en parler lui a encore fait trembler la main quand il écrivait. Ce livre, c’est l’excellent "Chagrin d’école", sorti en 2007.

Ces deux livres, "Comme un roman" (considéré comme un essai) et "Chagrin d’amour" (considéré comme un roman) sont essentiels pour comprendre à la fois la vie de Daniel Pennac (mais ce n’est peut-être pas le plus important) et surtout, comprendre la pédagogie en général, si bien qu’ils devraient être lus systématiquement par tous les nouveaux ministres de l’Éducation nationale lorsqu’ils entrent en fonction.

"Comme un roman" commence par une supplication auprès des professeurs de français : « On est prié de ne pas utiliser ces pages comme instrument de torture pédagogique. ». Au moins, lui ne sera pas complice, et le décor est planté. Et les premières phrases : « Le verbe lire ne supporte pas l’impératif. Aversion qu’il partage avec quelques autres : le verbe "aimer"… le verbe "rêver"… On peut toujours essayer, bien sûr. Allez-y : "Aime-moi !", "Rêve !", "Lis !", "Lis ! Mais lis donc, bon sang, je t’ordonne de lire !". – Monte dans ta chambre et lis ! Résultat ? Néant. ». En quelques mots, Daniel Pennac donne une vision déjà très originale et personnelle de la lecture et un constat très réaliste : l’inefficacité de l’impératif.

Beaucoup plus loin, Pennac fait des comptes d’apothicaire pour savoir en combien de temps on peut lire un gros bouquin. Au lieu de s’effrayer, il suffit de compter. À raison de vingt pages par heure (lecture lente), on peut facilement lire un livre de 360 pages en une semaine. Et une fois commencé, le livre se dévore : « Comptez vos pages… On commence par s’émerveiller du nombre de pages lues, puis vient le moment où l’on s’effraie du peu qui reste à lire. Plus que 50 pages ! Vous verrez… Rien de plus délicieux que cette tristesse-là : "La Guerre et la Paix", deux gros volumes… et plus que 50 pages à lire. On ralentit, on ralentit, rien à faire… Natacha finit par épouser Pierre Bézoukhov, et c’est la fin. ». Il rappelle d’ailleurs qu’il n’y a pas que le lecteur qui peut être obsédé par le décompte des pages. L’auteur aussi est heureux lorsqu’il franchit sa 100e page d’écriture, par exemple : « Un cheval de labour plongeant dans un encrier, puissante image ! ».

Mais dans ce livre, Pennac proclame comme premier droit du lecteur, « le droit de ne pas lire » : « faute de quoi, il ne s’agirait pas d’une liste de droits mais d’un vicieux traquenard ». Il remet aussi à l’endroit le droit des auteurs : « la liberté d’écrire ne saurait s’accommoder du devoir de lire ». Bref, en clair, il explique : « Le devoir d’éduquer, lui, consiste au fond, en apprenant à lire aux enfants (…), à leur donner les moyens de juger librement s’ils éprouvent ou non le "besoin des livres". Parce que, si l’on peut parfaitement admettre qu’un particulier rejette la lecture, il est intolérable qu’il soit, ou qu’il se croie, rejeté par elle. ».

Il y a une quinzaine d’années qui sont passées entre ce livre génial sur la lecture (le temps de la lecture est toujours volé, rarement planifié), et "Chagrin d’école" qui est une véritable autobiographie des échecs scolaires de l’auteur (qui a mis quatre ans à le documenter et l’écrire). Il a d’ailleurs reçu le Prix Renaudot 2007 et je m’en félicite. Je me moque un peu des récompenses (ce ne sont pas mes guides de lecture) mais il se trouve que les grands prix littéraires sont de véritables prescripteurs de lecture pour le grand public (c’est un fait qui a évidemment un effet commercial indéniable) et que cela encourage la lecture de "Chagrin d’école" me paraît une excellente chose !

J’ai adoré la conception pédagogique très originale et relativement efficace du professeur Daniel Pennac. C’est un praticien pragmatique, loin d’un théoricien. J’avais évoqué il y a quelque temps la figure de celui qui est devenu ministre de l’Éducation nationale en 1974 et qui était un enseignant aux méthodes très novatrices, à savoir René Haby. Daniel Pennac me fait cet effet, si ce n’est qu’en choisissant définitivement l’écriture, il a peut-être préféré (par défaut ?) le rôle d’observateur au rôle d’acteur de l’éducation nationale, acteur pour transformer par le haut les méthodes pédagogiques, car il a été acteur à la base, comme professeur de français.

Un conseil de bon sens parmi d’autres (peut-être désormais appliqué ?) : « Un audiogramme et un examen très précis de la vue devraient être obligatoires avant l’entrée de chaque enfant à l’école. Ils éviteraient les jugements erronés des professeurs, pallieraient l’aveuglement de la famille, et libéreraient les élèves de douleurs mentales inexplicables. ».

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Je propose ici quelques petits exemples pour comprendre son point de vue original. Par exemple, l’école doit être faite pour tous les élèves, pas seulement les plus brillants. Les élèves moyens voire médiocres, s’ils se sentent rejetés, ne tenteront pas de donner le meilleur d’eux-mêmes et resteront "mauvais" élèves comme une étiquette collée à la peau définitivement.

Le verbe "devenir" devient « l’inquiétude ou la réprobation des adultes » : « Pour le petit, chacune de ces années-là vaut un millénaire ; à ses yeux, son futur tient tout entier dans les quelques jours qui viennent. Lui parler de l’avenir, c’est lui demander de mesurer l’infini avec un décimètre. ». Au-delà des idées fortes, il y a un style extraordinaire, ce qui n’enlève rien au "charme" narratif de Pennac, à sa délicieuse saveur. Il raconte l’importance du présent pour l’élève : « Pour que la connaissance ait une chance de s’incarner dans le présent d’un cours, il faut cesser d’y brandir le passé comme une honte et l’avenir comme un châtiment. ».

Pourquoi tant de cancres désespèrent : « L’école leur paraît un club très fermé dont ils s’interdisent l’entrée. Avec l’aide de quelques professeurs, parfois. ».

La conception de Pennac, c’est au contraire celle-ci : « Le délicat, c’est de bien connaître nos musiciens et de trouver l’harmonie. Une bonne classe, ce n’est pas un régiment qui marche au pas, c’est un orchestre qui travaille la même symphonie. ». Même les plus faibles ont leur place : « Comme le goût de l’harmonie les fait progresser, le petit triangle finira lui aussi par connaître la musique, peut-être pas aussi brillamment que le premier violon, mais il connaîtra la même musique. ».

Puis, cela étant dit, il y voit quelques obstacles. Premier obstacle : « Le problème, c’est qu’on veut leur faire croire à un monde où seuls comptent les premiers violons. ». Oserais-je parler d’un monde de "premiers de cordée" ? Peut-être… Deuxième obstacle, qui vient des profs : « Certains collègues se prennent pour des Karajan qui supportent mal de diriger l’orphéon municipal. Ils rêvent tous du Philharmonique de Berlin, ça peut se comprendre… ».

Autre obstacle provenant des profs : « Le lieu clos de nos brusques fatigues où nous prenons la mesure de nos renoncements. Une sale prison. Nous y tournons en rond, généralement plus soucieux de chercher des coupables que de trouver des solutions. ».

Dans l’analyse lucide, bienveillante mais sans complaisance du monde éducatif, Pennac joue aussi le fin psychologue. Il explique ainsi qu’on ne peut partager des histoires bêtes qu’avec les personnes les plus proches : « Nous savions que si l’intelligence du texte est une rude et solitaire conquête de l’esprit, la blague stupide établit, elle, une connivence reposante qui ne se partage qu’entre amis de confiance. C’est avec nos intimes que nous échangeons les histoires les plus bêtes, façon de rendre un hommage implicite à la finesse de leur esprit. Avec les autres, on fait les malins, on déballe son savoir, on en installe, on séduit. ».

La différence entre les deux livres ("Comme un roman" et "Chagrin d’école"), c’est que le second est beaucoup intimiste et précis, beaucoup plus expérimental, et surtout, a lieu dans un autre contexte sociologique.

Soyons clairs, quand on parle d’éducation aujourd’hui, on parle beaucoup des problèmes de discipline, des jeunes "issus de l’immigration", des "djeunes des banlieues" : « À tous ceux qui aujourd’hui imputent la constitution de bandes au seul phénomène des banlieues, je dis : vous avez raison, oui, le chômage, oui, la concentration des exclus, oui, les regroupements ethniques, oui, la tyrannie des marques, la famille monoparentale, oui, le développement d‘une économie parallèle et les trafics en tout genre, oui, oui, oui… Mais gardons-nous de sous-estimer la seule chose sur laquelle nous pouvons personnellement agir et qui, elle, date de la nuit des temps pédagogiques : la solitude et la honte de l’élève qui ne comprend pas, perdu dans un monde où tous les autres comprennent. ».

Or, pour Pennac, il n’y a pas vraiment plus de problèmes qu’il y a une cinquantaine d’années, mais aujourd’hui, on fait croire qu’une très petite minorité d’élèves est représentative de l’ensemble des élèves : « Douze millions quatre cent mille jeunes Français sont scolarisés chaque année, dont environ un million d’adolescents issus des immigrations. Mettons que deux cent mille soient en échec scolaire rédhibitoire. Combien sur ces deux cent mille ont-ils basculé dans la violence verbale ou physique (insulte aux professeurs, dont la vie devient un enfer, menaces, coups, déprédation de locaux…) ? Le quart ? Cinquante mille ? Admettons. Il s’ensuit que sur une population de douze millions quatre cent mille élèves, 0,4% suffisent à alimenter (…) le fantasme horrifiant du cancre dévoreur de civilisation, qui monopolise tous nos moyens d’information dès qu’on parle de l’école, et enfièvre toutes les imaginations, y compris les plus réfléchies. Supposons que je me trompe dans les calculs, qu’il faille multiplier par deux ou par trois mes 0,4%, le chiffre demeure dérisoire et la peur entretenue contre cette jeunesse parfaitement honteuse pour les adultes que nous sommes. ».

Et de décrire ces "djeunes" : « Adolescent issu d’une cité ou d’une quelconque barre des quartiers périphériques, Black, Beur ou Gaulois relégué, grand amateur de marques et de téléphones portables, électron libre mais qui se déplace en groupe, encapuchonné jusqu’au menton, taggueur de murs et de RER, amateur d’une musique hachée aux paroles vengeresses, parlant fort et réputé taper dru, présumé casseur, dealer, incendiaire ou graine d’extrémiste religieux, Maximilien est la figure contemporaine des faubourgs d’antan. ».

Un des problèmes, selon Pennac, c’est que ces djeunes alimentent eux-mêmes cette image et cette peur : « Si tu veux devenir empereur, Maximilien, ne serait-ce que de toi-même, ne joue plus à effrayer le bouffon, n’ajoute pas un gramme de vérité à la statue du cancre terrifiant que les faux trouillards qui tiennent le micro bâtissent tranquillement sur ton dos. ».

Pennac cite une expérience très intéressante faite par un ami, un de ces "djeunes" qui a pu s’en sortir. Il a pris deux caïds en les isolant du groupe et leur a proposé de réaliser un film, l’un interviewant l’autre : « Ca ne rate jamais : l’interviewé joue la comédie habituelle devant l’objectif, et celui qui filme entre dans son jeu. Ils font les mariolles, ils en rajoutent sur leur accent, ils roulent les mécaniques dans leur vocabulaire de quatre sous en gueulant le plus possible (…), ils en font des caisses, comme s’ils s’adressaient au groupe, comme si le seul spectateur possible, c’était le groupe. ».

Ensuite, l’ami a fait projeter le film devant le groupe qui s’est marré de ce jeu de rôles. Alors, l’ami l’a fait projeter plusieurs fois, jusqu’à cinq, six, sept, huit, voire neuf fois. : « Les rires s’espacent, deviennent moins assurés. L’intervieweur et l’interviewé sentent monter quelque chose de bizarre, qu’ils n’arrivent pas à identifier. ». Ils ont alors compris par eux-mêmes : « Ce qui remonte à la surface de ce film, c’est la frime, le ridicule, le faux, leur comédie ordinaire, leurs mimiques de groupe, toutes leurs échappatoires habituelles. Quand ils ont atteint ce stade de lucidité, j’arrête les projections et je les renvoie avec la caméra refaire l’interview, sans explication supplémentaire. ».

Et alors, le "miracle" a pu surgir : « Cette fois, on obtient quelque chose de plus sérieux, qui a un rapport avec leur vie réelle : ils se présentent, ils disent leur nom, leur prénom, parlent de leur famille, de leur situation scolaire, il y a des silences, ils cherchent leurs mots, on les voit réfléchir, celui qui répond autant que celui qui questionne (…). Ils cessent d’être des jeunes qui s’amusent à faire peur, ils redeviennent des garçons et des filles de leur âge, quinze ans, seize ans, leur adolescence traverse leur apparence, elle s’impose (…), leur gestuelle s’atténue, instinctivement, celui qui filme resserre le cadre, il zoome, c’est leur visage qui compte maintenant, on dirait que l’interviewer écoute le visage de l’autre, et sur ce visage, ce qui apparaît, c’est l’effort de comprendre, comme s’ils s’envisageaient pour la première fois tels qu’ils sont : ils font connaissance avec la complexité. ».

Ce message général de Daniel Pennac est très important : ces "djeunes de banlieue" qui font si peur, parfois avec raison (leur violence est parfois réelle), sont toujours sur une ligne de crête. Plus on projette sur eux leur caricature, plus ils sont caricaturaux. Et pourtant, ils sont souvent réfléchis, intelligents, intéressants. Si on les écoute, si on les considère sans ces étiquettes, sans ces caricatures, ils sont souvent capables d’être réellement eux-mêmes, capables de redevenir sérieux, respectueux, de raisonner intelligemment. Ils leur ont surtout manqué un éducateur, un interlocuteur qui les écoute, qui croit en eux, qui les encourage, qui les coache.

Bien sûr, ce n’est pas toujours aussi simple. J’ai moi-même eu connaissance d’histoires particulièrement tragiques qui sont allées jusqu’à l’ultime irréversible et sordide. Mais la plupart sont des capables, des honnêtes, prêts à tomber dans la face obscure si le monde officiel refuse de leur donner leur place. En cela, Pennac est un véritable petit orfèvre de la compréhension sociologique de notre modernité. C’est un romancier qui écrit avec ses tripes, et ses tripes sont terriblement émouvantes. Émouvantes et courageuses. Lisez "Chagrin d’école" !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Daniel Pennac.
Alain Peyrefitte.
"Les Misérables" de Victor Hugo.
André Gide, l’Immoraliste ?
Je t’enseignerai la ferveur.
Lucette Destouches, Madame Céline pour les intimes…
René de Obaldia.
Trotski.
Le peuple d’Astérix.
David Foenkinos.
Anne Frank.
Érasme.
Antoine Sfeir.
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191201-daniel-pennac.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/daniel-pennac-ministre-de-l-219575

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/11/22/37807887.html




 

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26 novembre 2019 2 26 /11 /novembre /2019 01:51

« Certains critiques m’accusent de défendre un humanisme abstrait, l’homme de nulle part. En réalité, je suis pour l’homme de partout ; pour mon ennemi comme pour mon ami. L’homme de partout est l’homme concret. L’homme abstrait, c’est l’homme des idéologies : l’homme des idéologies n’existe pas. La condition essentielle de l’homme n’est pas sa condition de citoyen, mais sa condition de mortel. Lorsque je parle de la mort, tout le monde me comprend. La mort n’est ni bourgeoise ni socialiste. Ce qui vient du plus profond de moi-même, mon angoisse la plus profonde est la chose la plus "populaire". » ("Notes et contre-notes", 1962).


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Le célèbre dramaturge de l’absurde Eugène Ionesco est mort à Paris il y a vingt-cinq ans, le 28 mars 1994, à l’âge de 84 ans (né le 26 novembre 1909 à Slatina, en Roumanie). C’est l’occasion de revenir sur cet écrivain savoureux qui a connu très tôt la notoriété internationale. On a parlé de lui comme d’un des pères du théâtre de l’absurde (avec Samuel Beckett, et il n’appréciait pas les élans démonstratifs de Brecht qu’il trouvait trop engagé). Par commodité, j’emploierai encore le mot "absurde", mais Ionesco rejetait ce terme : « Je préfère à l’expression absurde celle d’insolite. ».

Un écrivain non engagé, c’était ainsi que le décrivait Marc Fumaroli le 25 janvier 1996 au moment où il prenait place à son fauteuil sous la Coupole : « Eugène Ionesco n’était tenté ni par le cheval d’orgueil philosophique, ni par la bravacherie politique. Dès ses jeunes années, il est meilleur lecteur de Pascal et de Proust que de Karl Marx ou de Martin Heidegger. S’il a lu un philosophe allemand, c’est Schopenhauer, le plus littéraire de tous, et dont le bouddhisme est quasiment naturalisé français depuis Huysmans. Son premier recueil de poèmes prend ses distances, dès 1930, avec l’exaltation ambiante : il s’intitule ironiquement "Élégie pour [des] êtres minuscules". Son premier recueil en prose, "Non", est une satire de la foire roumaine aux vanités littéraires, et des alibis qu’elle trouve dans le chauvinisme. Il mêle à cette satire, dont il ne s’exclut pas, des fragments de journal intime où, par contraste, il met son "cœur à nu". ».

Et Marc Fumaroli de citer le jeune Ionesco : « J’ai peur. Un jour j’ai eu la sensation imminente de la mort. Il y a eu en moi une débandade, une panique, le cri de toutes mes fibres, un refus terrifié de mon être. Rien en moi ne veut accepter la mort. » ("Non"). Cette terreur, Eugène Ionesco l’exprima dans toute son œuvre.

La lucidité a caractérisé Ionesco dès son jeune âge. Il avait 30 ans lors de la Débâcle. Voici ce qu’il analysait dans une lettre datée du 23 juin 1940 : « Même si, par malheur pour ce monde égoïste, cruel et stupide, la France devait mourir (…), elle s’est sauvée spirituellement. Péguy souhaitait à la France le salut spirituel même si cela entraînait la mort temporelle. Le désastre dont nous souffrons atrocement est dû à la faute de la France. Fatiguée, elle n’était plus présente dans le monde, elle ne croyait plus à la nécessité de sa présence et de sa mission. La Bête s’est ruée sur l’Esprit malade. Ce qui se passe depuis vingt ans dans le monde n’est que le symbole et le commencement de ce qui pourrait se passer si la France ne peut plus marquer sa présence. » (Cité par Marc Fumaroli).

Dans "Non", publié le 22 avril 1986 chez Gallimard, issu de textes rédigés entre 1930 et 1933 en roumain, Ionesco évoquait déjà la vanité de l’écrivain mais aussi du critique : « C’est parfaitement lucide sur le ridicule métaphysique de ma situation d’homme, que je fais de la littérature. Si j’essayais de me retirer dans mes déserts intérieurs, je n’en continuerais pas moins de souffrir des succès et de la gloire montante de mes confrères d’ici et d’ailleurs. (…) Je vivrai donc déchiré entre le désir de satisfaire mes petites vanités et la pleine conscience que le dérisoire, trop évident à mes yeux, d’une telle satisfaction ne me laisserait ni me réjouir ni désespérer. » (Traduction de Marie-France Ionesco).

Depuis le 16 février 1957, sa première grande pièce "La Cantatrice chauve" est jouée tous les jours au Théâtre de la Huchette, dans le 5e arrondissement à Paris, soit plus de 18 500 fois, un record mondial ! Pourtant, le début des représentations de cette pièce était très incertain, voire glacial dans le public clairsemé. Lors de sa création, le 11 mai 1950 au Théâtre des Noctambules, la pièce avait été peu appréciée par les spectateurs. Mais elle fut publiée le 4 septembre 1950 par le Collègue de Pataphysique et a même reçu un Molière d’honneur en 1989, du vivant de son illustre auteur.

L’origine de cette pièce, écrite en 1947, est intéressante. Ionesco, qui voulait apprendre l’anglais, a été étonné par les phrases absurdes (pour ne pas dire stupides !) que la méthode Assimil faisait répéter : « Vous aviez commencé à apprendre l’anglais dans un manuel de conversation, quand la suite des locutions françaises vous donna l’impression si cocasse que vous vous mîtes à écrire des dialogues inspirés par cette muse bizarre. L’ensemble vous parut pouvoir faire la parodie d’une pièce, une "anti-pièce", provisoirement appelée "L’anglais sans peine". » (Jean Delay, le 25 février 1971).

Résultat, effectivement, cela a donné envie au futur dramaturge de mettre tout cela dans une pièce, sans queue ni tête, avec des affirmations sans rapport les unes après les autres. Le titre originel ("L’anglais sans peine") était trop proche d’une pièce de Tristan Bernard, si bien qu’il fallait trouver un autre titre pendant que des comédiens faisaient déjà des répétitions. Et un comédien malheureux, connaissant mal le texte, s’est trompé dans ses phrases ; au lieu de dire "institutrice très blonde", il a lâché "cantatrice très chauve". Ionesco, qui assistait à la répétition, ne l’a pas raté et a choisi l’expression comme titre.

Le théâtre de l’absurde ionescien est né, faisant de nombreux petits : "La Leçon" (1951), jouée tous les jours à la Huchette en même temps que "La Cantatrice chauve", "Les Chaises" (1952), "L’Impromptu de l’Alma" (1956), "Tueur sans gages" (1959), Rhinocéros (1959), "Le Roi se meurt" (1962), "La Soif et la faim" (1964), "Jeux de massacre" (1970), "Macbett" (1972), etc., au total, jusqu’à la fin des années 1970, une quarantaine de pièces de théâtre. "Rhinocéros", joué et mis en scène par Jean-Louis Barrault lors de sa création française le 22 janvier 1960 à l’Odéon-Théâtre de France, apporta à Ionesco une consécration.

"La Leçon" fut résumée ainsi par le professeur Jean Delay : « "La philologie mène au crime", déclare-t-on dans "La Leçon" et le professeur le sait qui, au comble de l’exaspération, achève d’un coup de couteau l’innocente jeune fille qu’il préparait au doctorat total. Et pourtant, elle était sage, appliquée, polie, cette jeune fille, évanescente image d’une Sorbonne d’avant le déluge, éphémère de l’époque antéfaurienne. Quand la leçon magistrale l’ennuyait, elle se plaignait d’une rage de dents sans devenir autrement enragée ni même murmurer : "professeur, vous me faites vieillir". » (25 février 1971).

"Rhinocéros" évoque la rhinocérite, la maladie contagieuse incurable du totalitarisme (tant nazisme que communisme), avec ses résistances et ses conformismes (haine, jalousie, égoïsme, hypocrisie, arrivisme, etc.). Ionesco en parlait ainsi, dans son essai sur le théâtre : « "Rhinocéros" est sans doute une pièce antinazie, mais elle est aussi surtout une pièce contre les hystéries collectives et les épidémies qui se cachent sous le couvert de la raison et des idées, mais qui n’en sont pas moins de graves maladies collectives dont les idéologies ne sont que des alibis : si l’on s’aperçoit que l’histoire déraisonne, que les mensonges des propagandes ne sont là que pour masquer les contradictions entre les faits et les idéologies qui les appuient, si l’on jette sur l’actualité un regard lucide, cela suffit pour nous empêcher de succomber aux "raisons" irrationnelles, et pour échapper à tous les vertiges. » ("Notes et contre-notes", 1962).

Forcer dans l’humanisme, c’est s’attendre à être seul. Eugène Ionesco a également écrit un excellent roman, assez court et très incisif (qu’il faut absolument lire, à mon avis), "Le Solitaire" (sorti en 1973 chez Gallimard), qui pourrait préfigurer le héros de quelques romans de Michel Houellebecq (oisif rentier qui s’est arrêté de travailler), à la (grande) différence près que chez Ionesco, on ne déprime pas et on ne rumine pas, au contraire, on observe et on s’étonne.

Eugène Ionesco s’amusait de voir ses pièces être aimées ou être éreintées : « Je connais moi-même, par expérience, les jugements divergents des critiques. J’ai subi, et cela me semble encore plus curieux, les contradictions d’un même critique à quelques semaines ou quelques mois d’intervalle. Ainsi, un critique dramatique, membre de l’Académie, qui n’aimait jamais ma pièce présente, il n’aimait guère que les pièces anciennes que, pourtant, à la générale, il avait éreintées. Ce critique voit une pièce ultérieure, "Elle mérite tout au plus un haussement d’épaules". Il critique par la suite une autre pièce qu’il déteste en disant : "Où est le brillant auteur des pièces précédentes ?". Puis, après il y a eu une autre pièce et la critiquant, il regrette l’avant-dernière qu’il avait tant aimée, dit-il, et ainsi de suite. » (25 février 1971).

C’était peu dire qu’Eugène Ionesco ait été reconnu très tôt comme un écrivain majeur. Le 14 avril 1994, Henri Troyat énumérait ainsi : « Il a été l’auteur le plus joué de notre temps, et cela sur toute l’étendue de la planète. Des Français aux Japonais, des Américains aux Allemands, toutes les nations ont été subjuguées par son théâtre anti-théâtral. (…) Au fond, cet inadapté, ce citoyen de nulle part, était un ami de la paix, de la tolérance, de la logique et du bon sens. Il fustigeait la médiocrité sur scène et il rêvait d’une société libre, responsable, baignée par l’amour du prochain, et où chacun pourrait s’exprimer selon ses convictions. ».

Eugène Ionesco fut élu à l’Académie française le 22 janvier 1970 dans le fauteuil du critique suprême de la littérature française, Jean Paulhan, et il fut reçu sous la Coupole le 25 février 1971 par le professeur Jean Delay.

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Ionesco a d’ailleurs confié qu’un de ses textes avait été refusé par Jean Paulhan, directeur influent de la Nouvelle Revue Française, à une époque où il était encore un anonyme, mais il ne lui en a pas gardé rancune, d’autant plus que par la suite, Paulhan l’a toujours amicalement soutenu : « Un beau jour, peut-être s’était-il un peu pris d’amitié pour moi, il devint mon défenseur. En effet, seule l’amitié peut être compréhensive ; les critiques doivent être les amis des auteurs et de leurs œuvres, afin de les comprendre, de les connaître, de les déchiffrer, plutôt que des ennemis ou des indifférents ; l’objectivité est incertaine. Les théories de la littérature sont insuffisamment ou pas du tout scientifiques, malgré les efforts de quelques critiques d’aujourd’hui qui répètent, dans un autre langage, les erreurs de Taine ou de Brunetière. Tout n’est, en fait, que subjectivité. ».

De Jean Paulhan, dont il a fait l’éloge à sa réception à l’Académie, Ionesco a commencé par cette réflexion qui paraît être essentielle chez l’écrivain : « Ce qui est curieux, paradoxal (…), c’est que, à la fois, [Jean Paulhan] ne croyait pas à la littérature tout en y croyant. "Tous les mots sont en danger de devenir synonymes", disait-il, ou "bien malin qui distingue encore le vrai du bien, le beau du juste". Mais en même temps, disait-il encore, "on n’écrit pas pour être élégant et spirituel, on n’écrit pas pour avoir des raisons, ni même pour avoir raison, ni pour donner un aspect plausible à des thèses évidemment fausses", on écrit "pour comprendre, on écrit pour être sauvé". Il a toujours eu tendance à aller à l’encontre de la vérité admise ou de la routine qui nous empêche de voir le monde. ».

Henri Troyat rendit hommage à Ionesco ainsi : « Ce n’est plus à la représentation d’une réalité comique que Ionesco nous convie, mais au cauchemar burlesque d’un dormeur qui est nous sans être nous. Et le plus surprenant, c’est que ce festival de platitude, cette caricature de la mesquinerie humaine, a fini par conquérir un public innombrable. Des milliers de spectateurs, au cœur bien accroché et au cerveau lucide, se sont engoués pour ces aventures délirantes où les hommes se transforment en rhinocéros, où les cadavres ne cessent de grandir, où des dizaines de chaises attendent des derrières qui ne viennent pas. Sans doute trouverait-on, chez les plus sensés d’entre nous, un enfant qui sommeille et qui, réveillé en sursaut, se réjouit des loufoqueries de ce cruel montreur de marionnettes. Mais cette vision bouffonne de la condition humaine a aussi un côté noir, qui nous oblige à réfléchir sur notre destin terrestre. C’est ce mélange de cocasserie et de désespoir métaphysique qui donne à l’œuvre de notre ami sa saveur amère. (…) Après s’être longtemps moqué de ses semblables, il était arrivé à une espérance spiritualiste, à une croyance mystique qui n’osait pas dire son nom. Ce sont ces contradictions d’un esprit clownesque et d’un cœur généreux qui feront que l’œuvre d’Eugène Ionesco, comme son souvenir, ne périront jamais. » (14 avril 1994).

Le professeur Jean Bernard aussi a rendu un hommage au dramaturge le même jour : « Alliant la dérision et le tragique, le sourire et l’inquiétude des fins dernières, le refus du conformisme, la critique du langage, traduit dans toutes les langues, représenté sur tous les théâtres du monde, Eugène Ionesco est assurément un des très grands écrivains de notre temps, un très grand écrivain qui, par le théâtre de l’absurde, la littérature baroque, a tenté d’apaiser le démon de l’angoisse qui n’a cessé de l’habiter. » (14 avril 1994).

Et la première des angoisses fut celle de mourir. Eugène Ionesco a peut-être pensé très fort, peu avant de rendre lui-même l’âme, à cette tirade qu’il a écrite dans son excellente pièce "Le Roi se meurt", mais il fut peu compatissant vis-à-vis de ses contemporains restés sur la rive de la vie, auprès de qui il n’est pas revenu pour les secourir : « Vous tous, innombrables, qui êtes morts avant moi, aidez-moi ! Dites-moi comment vous avez fait pour mourir, pour accepter ! Apprenez-le-moi ! Que votre exemple me console, que je m’appuie sur vous comme sur des béquilles, comme sur des bras fraternels ! Aidez-moi à franchir la porte que vous avez franchie ! Revenez de ce côté-ci un instant pour me secourir ! Aidez-moi, vous, qui avez eu peur et n’avez pas voulu ! Comment cela s’est-il passé ? Qui vous a soutenus ? Qui vous a entraînés, qui vous a poussés ? Avez-vous eu peur jusqu’à la fin ? Et vous, qui étiez forts et courageux, qui avez consenti à mourir avec indifférence et sérénité, apprenez-moi l’indifférence, apprenez-moi la sérénité, apprenez-moi la résignation ! ».

Cette tirade d’écorché, j’aurais aussi la tentation de la faire mienne, tellement elle fait sens et tellement elle est d’actualité et reste intemporelle. Ionesco est parti il y a un quart de siècle, mais il est toujours vivant. Son théâtre, ses messages, aussi incompréhensibles ou dérisoires parfois soient-ils, font partie désormais du quotidien de l’humble condition humaine.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Maurice Bellet.
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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22 novembre 2019 5 22 /11 /novembre /2019 03:40

« J’estime que mieux vaut encore être haï pour ce que l’on est, qu’aimé pour ce que l’on n’est pas. Ce dont j’ai le plus souffert durant ma vie, je crois bien que c’est le mensonge. Libre à certains de me blâmer si je n’ai pas su m’y complaire et en profiter. Certainement, j’y eusse trouvé de confortables avantages. Je n’en veux point. » (Projet de préface à "Si le Grain ne meurt", 1924).



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L’écrivain André Gide est né il y a juste 150 ans, le 22 novembre 1869 à Paris. À ma connaissance, pour ces cent cinquante ans, il n’y a pas eu d’hommage officiel, du moins médiatique et visible par le grand-public, et il est vrai que cet auteur, mort le 19 février 1951 à Paris aussi, a une réputation "sulfureuse". Il n’en demeure pas moins l’un des écrivains majeurs du XXe siècle.

Il y a quelques années, j’avais fait un petit tour de l’œuvre littéraire d’André Gide, une œuvre très fournie, très enthousiaste, très joyeuse, très personnelle, et même fondatrice pour beaucoup de ses livres, comme "Les Nourritures terrestres", ou encore "La Porte étroite" (le meilleur livre, à mon sens), "L’Immoraliste", etc.

Fondateur de la NRF chez Gallimard et découvreur de nouveaux talents, en particulier Jean-Paul Sartre et André Malraux, il s’en est toujours voulu d’avoir refusé le manuscrit de Marcel Proust en 1912 qui allait faire date dans la littérature française. On ne peut pas être toujours "performant".

Si ses œuvres sont régulièrement au programme du baccalauréat, en particulier ses deux romans phares qui ont révolutionné l’art de conter, "Les Faux-monnayeurs" et "Les Caves du Vatican", André Gide est passé un peu de mode depuis quelques décennies. Écrivain protestant combattant tous les moralismes, il est parfois décrit comme pervers, sujet à la débauche. C’était en fait l’opinion de certains de ses détracteurs au début du siècle dernier.

Plutôt que pervers, le mot "sulfureux" a été souvent accolé à son nom. Pourquoi ? Parce que non seulement il était homosexuel, mais il l’a assumé. Or, on sait que l’homosexualité n’a commencé à devenir vraiment acceptée et tolérée dans la société française qu’à partir du début des années 1980. Quand j’écris "on sait", c’est plutôt, la législation qui a évolué en ce sens (la dépénalisation de l’homosexualité a été votée par les députés socialo-communistes le 27 juin 1982).

À l’époque de l’écrivain (quand il avait une quarantaine d’années), l’homosexualité était aussi associée à la pédérastie, et lui-même les confondait. André Gide a même raconté ses ébats avec des jeunes hommes (prostitués) sur des plages nord-africaines où ils se baignaient nus (en particulier dans "Si le Grain ne meurt").

Soyons évidemment ici très clairs : les relations sexuelles avec des mineurs, même supposés "consentants", sont fermement condamnables et détestables, mais comme lors d’une polémique sur un roman (sorti en 2005) de Frédéric Mitterrand, ce qui est jugeable, et donc ce qui est condamnable pénalement, ce sont des faits bien précis, des noms, des dates, des lieux, des actes, des victimes.

C’est une véritable avancée dans la protection des enfants et des jeunes gens que de renforcer cette lutte contre ce qu’on appelle la "pédophilie" (au contour juridique peut-être encore assez imprécis). Si l’homosexualité est mieux acceptée, les violences faites aux enfants sont devenues, dans la société, de plus en plus inadmissibles. Il y a des évolutions salutaires.

D’ailleurs, le Président Emmanuel Macron, qui assistait à l’UNESCO, à Paris, le 20 novembre 2019 au trentième anniversaire de la Convention internationale des droits de l’enfant, a répété sa fermeté sur le sujet : « Je suis pour ma part heureux et fier de notre pays qui a participé, contribué il y a trente ans à la rédaction de ce texte, qu’il a ensuite aussitôt signé, rapidement ratifié pour le mettre en œuvre. Et tout cela vient de loin, au fond de la culture philosophique, politique qui a toujours irrigué la France depuis Rabelais, en passant par Rousseau jusqu’à Françoise Dolto, pourrais-je dire. Il y a en France cette histoire justement de la reconnaissance de ce que sont les droits de l’enfant (…). Parce qu’il était déjà cet être en devenir, parce qu’il fallait le protéger, parce qu’il fallait l’aider à construire sa propre conscience. (…) Il y a un deuxième grand chantier. (…) C’est le combat contre les violences faites aux enfants. (…) Ce sont des violences qui peuvent être verbales, physiologiques, physiques, sexuelles. (…) C’est vrai que c’est très dur quand on est un enfant et qu’on subit des choses. On subit. Mais il faut apprendre à parler, apprendre aux enfants à dire : ceci, c’est mon corps, c’est ma personne, elle doit être respectée, même quand ça se passe dans la famille. ». Et d’annoncer un durcissement de la lutte contre la pédopornographie et l’obligation, pour tous les recrutements de postes au contact avec les enfants, de consulter le fichier des personnes qui ont été condamnées pour violence à un enfant.

On ne peut donc pas reprocher à Emmanuel Macron un laxisme contre les prédateurs d’enfants, puisqu’il fait évoluer la réglementation et la législation dans un sens plus protecteur que jamais pour les enfants. Je parle de lui pour ce qui suit.

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Faut-il pour autant brûler les livres d’André Gide ? Évidemment non, car il a été un apport majeur dans la littérature française. On revient d’ailleurs à la même question que sur les films de Roman Polanski ou les écrits de Louis-Ferdinand Céline (dans un autre registre, et je suis bien incapable d'établir des hiérarchie dans l'horreur et l'abection, la pédophilie ou l’antisémitisme à l’époque des camps d’extermination).

Alors, évidemment, André Gide, certains peuvent l’utiliser, même pas contre lui mais par simple instrumentation politicienne, un siècle plus tard. Ainsi, sur un site extrémiste identitaire que je ne veux pas citer ici, une femme que je ne citerai pas non plus, s’est permise de publier le portrait officiel du Président de la République, avec cependant un peu de retard, dix mois après sa publication officielle. Jusque-là, pas de problème.

On y voit Emmanuel Macron assis sur son bureau, dans une allure faussement détendue, comme le portrait officiel de Barack Obama dans le bureau ovale en 2009, et sur son bureau sont posés divers objets dont quelques livres, en particulier "Les Nourritures terrestres" dans son édition ancienne. Et de là à titrer un truc du genre : "un livre du pédophile Gide sur le portrait de Macron" (et encore, il a fallu Michel Onfray pour que la rédactrice s’en soit aperçue).

Rappelons qu’à la fin de sa vie, André Gide a été récompensé, bien malgré lui, il a toujours refusé les honneurs académiques, par le Prix Nobel de Littérature. Il l’a accepté car il considérait que le refuser (comme l’a fait ensuite Sartre) aurait été de sa part l’expression d’un orgueil démesuré. A priori, le comité Nobel ne récompense pas des débauchés et André Gide a toujours été très clair à ce sujet, dans ses journaux, ouvrages, et en particulier dans son livre, sans doute le moins intéressant à mon sens, "Corydon" qui justifiait l’homosexualité par la culture classique gréco-latine (à la manière d’un dialogue socratique) et par le fait qu’elle est naturelle parmi les animaux.

À mon avis, ces justifications bancales l’enfonçaient plus que le dédouanaient, c’était plutôt maladroit de sa part, le livre ne m’a pas du tout convaincu, ou plutôt, ne pouvait convaincre  « que ceux qu’une secrète connivence a déjà persuadés » (selon l’expression de Daniel Moutote en 1988), mais au moins, il avait la franchise d’assumer ce qu’il était, et cela malgré son épouse (car il était marié).

Alors, effectivement, "Corydon" sur le bureau présidentiel, affiché dans toutes les mairies de France (le 102e congrès des maires de France s’est terminé ce 21 novembre 2019), cela aurait été scandaleux, un symbole plutôt douteux. Mais "Les Nourritures terrestres", qui ont fait vivre ou revivre de nombreuses personnes, qui ont redonné de l’optimisme, de l’ardeur, de l’espérance, à de nombreux lecteurs, qui sont une des œuvres littéraires majeures de notre temps, cela n’a aucune raison de choquer.

Je me félicite au contraire qu’Emmanuel Macron s’inspire des Nourritures terrestres. C’est réjouissant, encourageant pour un Président de la République, et c’est toujours mieux qu’une détracteuse, fût-elle franco-chauvinarde, qui ne connaît pas grand-chose à la culture française et qui évoque "un élément scandaleusement majeur". Je ne sais pas si "Le Rouge et le Noir" de Stendhal et les "Mémoires de guerre" de De Gaulle sont également des "éléments scandaleusement majeurs" ou pas. J’en parle car le papier a eu environ 5 000 lectures, c’est du même ordre que le meilleur quart sur d’autres sites dits "citoyens". L’antimacronisme primaire servi par André Gide, il aura tout vu, l’écrivain !

Bien sûr, c’est anecdotique, mais c’est aussi un signe que les attaques un peu primaires n’ont pas beaucoup évolué en un siècle. Revenons à "Corydon" qui fut publié en mai 1924, plus d’une dizaine d’années après son écriture (en 19111), et après avoir été soumis à la lecture à des amis qui s’inquiétaient du scandale qu’allait provoquer sa publication (son grand ami catholique Paul Claudel, qui lui a demandé de ne pas le publier, a même rompu avec lui à cause de cela).

Dans sa thèse de doctorat ès lettres soutenue le 19 mars 2011 à l’Université de Paris-Créteil, Chahira Abdallah Elsokati explique : « À travers "Corydon", Gide veut combattre les préjugés, le mensonge et faire reconnaître en chacun la particularité authentique de sa nature. ». Daniel Moutote, de son côté, analyse ce livre en 1988 de cette manière : « Ce petit livre "importantissime" se présente alors comme la manifestation première de la maturité engagée de Gide. Il proclame non seulement le droit des sensibilités brimées par la rigueur des lois et la réprobation des mœurs à "vivre en harmonie avec la nature", selon l’antique code moral de la Grèce, mais encore les droits les plus inaliénables de l’humanité que chacun porte inscrits dans son code génétique. ».

Ce qui était scandaleux du vivant d’André Gide, c’était surtout qu’il remettait en cause la notion de famille. Et il ne faut donc pas s’étonner qu’il a aussi écrit en réaction à son père, Paul Gide, professeur réputé de droit romain à la faculté de droit de Paris-Panthéon, qui était particulièrement opposé à l’homosexualité, ce qu’on peut lire dans son ouvrage sur "La Condition de la Femme dans l’Antiquité" publié en 1867 : « Un amour sans nom, ou plutôt, un vice infâme, était honoré dans toute la Grèce comme une vertu. On en peut voir la preuve dans tous les philosophes depuis Solon jusqu’à Plutarque. Il me répugne de citer les textes et de m’arrêter sur un sujet si odieux. Il faut le dire à la honte de la Grèce, la corruption était telle que les Romains, tout dégénérés qu’ils étaient eux-mêmes, en eurent horreur. Jamais même au plus bas degré de leur décadence, ils n’arrivèrent à méconnaître à ce point les sentiments de la nature. S’ils s’abandonnèrent eux-mêmes au plus honteux des vices, ce ne fut pas avec l’assentiment et les louanges de leurs philosophes et de leurs législateurs. » (au chapitre III).

En voulant démontrer (mal) que l’homosexualité était aussi compatible avec la nature, Gide réfutait l’interdit paternel de façon intellectuelle plus que morale. On peut d’ailleurs s’étonner du choix de privilégier le naturel au culturel, dans l’argumentation. Mais l’un des combats de Gide fut surtout le combat contre l’hypocrisie sociale. Dans son "Journal", il nota le 31 octobre 1931 : « Pour la question sexuelle, j’admire qu’ils crient comme Souday "la mesure est comble", alors qu’elle commence seulement à se remplir craintivement. Ceux-ci font indirectement l’apologie de l’hypocrisie et du rassurant camouflage pratiqué par un si grand nombre de littérateurs, et des plus illustres, à commencer par Proust. ».

Dans "Si le Grain ne meurt", André Gide a écrit : « Il est un degré dans la confidence que l’on ne peut dépasser sans artifice, sans se forcer ; et je cherche surtout le naturel. Sans doute un besoin de mon esprit m’amène, pour tracer plus purement chaque trait, à simplifier tout à l’excès ; on ne dessine pas sans choisir ; mais le plus gênant, c’est de devoir présenter comme successifs des états de simultanéité confuse. Je suis un être de dialogue ; tout en moi combat et se contredit. Les Mémoires ne sont jamais qu’à demi sincères, si grand que soit le souci de vérité : tout est toujours plus compliqué que l’on le dit. Peut-être même approche-t-on de plus près la vérité dans le roman. ».

Et ce mot de la fin pour ici (dans le même livre) : « Je sais qu’il me faudra quitter la vie sans avoir rien compris, ou que bien peu, au fonctionnement de mon corps. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 novembre 2019)
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Pour aller plus loin :
André Gide, l’Immoraliste ?
Je t’enseignerai la ferveur.
Lucette Destouches, Madame Céline pour les intimes…
René de Obaldia.
Trotski.
Le peuple d’Astérix.
David Foenkinos.
Anne Frank.
Érasme.
Antoine Sfeir.
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/andre-gide-l-immoraliste-219430

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10 novembre 2019 7 10 /11 /novembre /2019 03:02

« Le temps c’est pas une faux qu’il a, c’est une sorte de louche et une marmite monstre, il fout tout dedans, il bascule, il s’amuse à tritouiller ça marmelade obscène, que tout se mélange confond s’embarbouille englue. » (Céline, "Maudits soupirs pour une autre fois", version primitive de "Féerie pour une autre fois", publié chez Gallimard le 23 octobre 1985).



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Discrète survivante d’une époque complètement révolue, Lucette Destouches est morte tôt le matin de ce vendredi 8 novembre 2019 dans sa maison de Meudon, sur la côte des Gardes, à l’âge de 107 ans (elle est née le 20 juillet 1912 à Paris). Comme son nom l’indique, elle était la veuve du célèbre écrivain Céline mort le 1er juillet 1961 à l’âge de 67 ans, également dans sa maison de Meudon. Quand elle avait organisé l’enterrement de son mari, elle avait pensé à elle-même en faisant graver par avance sur la pierre tombale également son nom : "Lucie Destouches née Almansor, 1912-19.." sans penser un instant pouvoir franchir le siècle (et largement, de presque deux décennies).

L’information a été révélée par "Le Point" le 1er août 2018, la maison de Meudon, qui est actuellement dans un état de grande vétusté (sans entretien depuis plusieurs décennies), a été rachetée en viager l’année dernière, ce qui a permis à Lucette Destouches de rester habiter dans cette maison tout en percevant des revenus pour payer les trois personnes qui l’accompagnaient dans sa vie en raison de sa faible autonomie (ainsi que pour rembourser de nombreuses dettes à l’État).

Malgré le très grand nombre d’exemplaires vendus dans le monde de "Voyage au bout de la nuit" et de "Mort à crédit", l’ayant droit était ruinée ce qui a rendu obligatoire la vente de cette maison qui sera probablement détruite maintenant qu’elle est décédée (je m’avance peut-être, mais à quelques kilomètres de Paris, cela m’étonnerait autrement), ce qui ferait qu’elle subirait le même sort que la maison du grand musicien Pierre Henry qui n’avait été que louée du vivant de l’artiste.

Cette absence de fortune pouvait d’ailleurs expliquer le revirement assez incompréhensible de Lucette Destouches à la fin de l’année 2017, celui d’accepter la réédition des pamphlets odieusement antisémites de son mari d’avant-guerre. Céline avait toujours refusé leur réédition après la guerre, et sa veuve avait toujours tenu à respecter cette dernière volonté. Si le 1er janvier 2032, en principe, toute l’œuvre de Céline tombe dans le domaine public en France, et donc n’importe qui pourra éditer et diffuser ses textes, et donc ses pamphlets, le droit moral de son œuvre reste imprescriptible.

Peut-être y aura-t-il alors une bataille judiciaire entre ses ayant droit et ceux qui ne manqueront pas d’éditer ces pamphlets (déjà disponibles au Canada puisque la loi canadienne donne un délai de cinquante ans et pas de soixante-dix ans après le décès de l’auteur pour tomber dans le domaine public), car violer la volonté de l’auteur pourrait paraître une violation de son droit moral à maîtriser son œuvre. Il y a déjà eu des batailles judiciaires sur des adaptations cinématographiques contestées d’œuvres d’auteurs du XIXe siècle (en particulier de Victor Hugo il me semble). Ce n’est pas parce que l’œuvre est tombée dans le domaine public qu’on a le droit de la ridiculiser, de faire dire à l’auteur le contraire de ce qu’il disait, etc.

Pourquoi Céline a-t-il refusé cette réédition (qui a été finalement suspendue le 11 janvier 2018 par son éditeur Antoine Gallimard en raison des polémiques que son projet suscitait) ? Parce qu’il savait que ses pamphlets étaient odieux, antisémites, haineux, et qu’ils pouvaient d’ailleurs être interdits, censurés par l’État comme des appels à la haine (il faut bien préciser qu’à ce jour, l’œuvre de Céline n’a jamais été censurée depuis la fin de la guerre).

Lucette Destouches a voulu perpétuer ce refus de réédition parce qu’elle l’aimait et que ses pamphlets ne lui correspondraient pas. Elle expliquait d’ailleurs : « C’est par sa bonté, immense, qu’il m’a le plus touchée. ». Rappeler les écrits nauséeux, même si, pour certains, au-delà du fond absolument puant (que peu soutiennent aujourd’hui, enfin, j’ose l’espérer !), ils ont été assez originaux sur la forme, dans le style (très célinien), c’est forcément ramener l’homme à son antisémitisme viscéral.

Bonté et haine, quel paradoxe ! Sa bonté était réelle, ne serait-ce que par ses choix professionnels. Médecin dans un dispensaire : « Il était médecin et non commerçant. » (mais certains ont évoqué un coup bas contre son prédécesseur pour prendre la place).

François Nourissier se contentait de dire : « Admirez Céline, ne le défendez pas ! ». Je dois reconnaître que sur Céline, j’ai beaucoup évolué. Mon problème a été qu’à la première lecture, je n’accrochais pas du tout au style de Céline. Il a un style, ce qui est rare et en fait forcément un grand écrivain (reconnaître un écrivain par son style est une chose pas forcément très répandue), mais c’est un style que j’avais du mal à lire, comme si, jusqu’à l’orthotypographie, ses pointillés par exemple, il m’empêchait de le lire en langage courant, sans faire un effort de traduction dans le cerveau. Bref, je nageais mal dans Céline et parfois, je m’y noyais.

Mais cette première rencontre avec l’œuvre, pas avec l’homme, m’avait laissé plutôt indifférent jusqu’à ce que j’aie découvert les fameux pamphlets dont j’ai pu me procurer le texte (soit parce qu’il en existe encore des exemplaires de l’époque à Paris, soit autrement) et qui m’ont réellement horrifié. Céline n’a probablement tué aucun homme, en tout cas, après la Première Guerre mondiale (ce n’est pas sûr, car il est maintenant attesté qu’il a dénoncé certaines personnes, voir plus bas), mais il a insufflé dans l’esprit de nombreux de ses contemporains cette haine du Juif qui a rendu possible tout ce que la suite de l’histoire a hélas montré.

Je ne sais pas quels étaient les sentiments réels de Céline sur ses pamphlets après la guerre, mais comme c’était un homme de caractère, je pense qu’il se fichait pas mal des critiques (même celles quasi-unanimes). Je pense en revanche qu’il pouvait être traumatisé de ce que l’antisémitisme voulait dire à la sauce hitlérienne, avec le recul de l’histoire, et de ce à quoi ses pamphlets auraient pu contribuer.

J’invente peut-être, c’est très difficile de se mettre à la place de, et le témoignage de son épouse est trop partial pour être fiable pour établir la vérité historique : « À un moment donné, il a déclaré : "Il ne faut pas faire la guerre". Il a eu peur. Vous comprenez, quand on a subi comme lui le choc de 14, on n’a qu’une obsession : en finir avec les guerres. (…) Puisqu’il faut vous parler de cette malheureuse histoire juive, il n’a pas voulu les accuser car il ne souhaitait pas qu’on les inquiète. Lorsqu’il a écrit sur eux, il n’a jamais pensé à ce qui est ensuite advenu. » ("Pariscope", 1966).

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L’antisémitisme de Céline pourrait ainsi se comprendre comme un pacifisme : les Juifs allaient être les responsables d’une prochaine guerre, il leur en voulait donc. Malheureusement l’argument de Lucette Destouches manquait de crédibilité par ce qu’elle a ajouté juste à la suite : « D’ailleurs, il s’est rapidement aperçu que le problème juif était dépassé par la menace chinoise. »… Terrible phrase qui confirmerait ainsi Céline dans une sorte de racisme contre des boucs émissaires, quels qu’ils soient (Juifs, Chinois), et pourquoi pas …musulmans aujourd’hui ? En tout cas, c’est la fin délirante de "Rigodon", une France envahie par les Chinois.

La recherche des faits est cependant moins glorieuse pour Céline. Dans le livre "Céline. La race, le Juif. Légende littéraire et vérité historique" publié le 1er février 2017 (chez Fayard), Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour ont déconstruit, sur 1 174 pages, le mythe célinien de l’apolitisme pendant la guerre qui pourrait se résumer à cette phrase écrite le 13 août 1946 dans une lettre de Céline (alors en prison) à Lucette Destouches, avec une inversion des rôles : « Le persécuté c’est moi. ». Ce livre affirme qu’il est prouvé que Céline a dénoncé au moins six voire sept Juifs et deux communistes aux autorités nazies (souvent dans des articles publics ; furent concernés, entre autres, Robert Desnos, Charles Cros, et probablement Serge Lifar).

Ce livre a aussi proposé notamment quatre citations très éloquentes de Céline ou sur Céline, sur ce qu’il pensait réellement, hors de tout affichage public.

Une lettre privée à Marie Canavaggia, sa secrétaire littéraire, écrite le 26 octobre 1937 : « Je veux les égorger [les Juifs] (…). Lorsque Hitler a décidé de "purifier" Moabit, à Berlin (leur quartier de la Villette), il fit surgir à l’improviste dans les réunions habituelles, dans les bistrots, des équipes de mitrailleuses et par salves, indistinctement, tuer tous les occupants ! (…) Voilà la bonne méthode. ».

Et aussi ce témoignage du capitaine de l’état-major de l’armée allemande à Paris, Ernst Jünger, qui a retranscrit les propos tenus par Céline le 7 décembre 1941 à l’Institut allemand : « Il dit combien il est surpris, stupéfait que nous, soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n’exterminions pas les Juifs. Il est stupéfait que quelqu’un disposant d’une baïonnette n’en fasse pas un usage illimité. (…) "Si les bolcheviks étaient à Paris, ils vous feraient voir comment on s’y prend ; ils vous montreraient comment on épure la population quartier par quartier, maison par maison. Si je portais la baïonnette, je saurais ce que j’ai à faire". ».

Témoignage corroboré par Gerhard Heller, chargé de la censure : « Après m’être rendu chez lui, sur la butte Montmartre, nous allâmes ensemble dans un petit bistrot (…). Céline avait déjà un visage ravagé et un regard halluciné, celui d’un homme qui voit des choses que les autres ne voient pas, une sorte d’envers démoniaque du monde. Nous avons parlé de littérature, mais je ne pus l’empêcher de se répandre en folles déclarations sur les Juifs que nous devrions exterminer un par un, quartier par quartier, dans ce Paris qu’il jugeait envahi et gangrené par la juiverie internationale. ».

Un projet d’article de George Montandon, prévu dans "La France au travail" mais pas publié, a rapporté aussi un témoignage sur les propos (privés) de Céline en août 1940 : « Je viens de rencontrer Céline (…). Céline est déchaîné. (…) L’armée allemande a bien travaillé, soit ; mais les dirigeants allemands l’ font comme si savaient pas ce qu’ils veulent ! Les Juifs et les francs-maçons l’ comprennent que si on leur fait chier du sang ! (…) Est-ce qu’on vient pas de nommer Copeau au théâtre, un Juif ? Pourquoi est-ce qu’on l’a pas fusillé ? La Comédie-française et l’Opéra-Comique, c’est deux boîtes pleines de Juifs : pourquoi est-ce qu’on les fusille pas ? ».

C’est pourquoi il est difficile de rester sur cette seule réflexion d’un autre immense romancier André Gide, publiée le 1er avril 1938 dans la NRF n°295 : « Quant à la question même du sémitisme, elle n’est pas effleurée. S’il fallait voir dans "Bagatelles pour un massacre" autre chose qu’un jeu, Céline, en dépit de tout son génie, serait sans excuse de remuer les passions banales avec ce cynisme et cette désinvolte légèreté. » ("Les Juifs, Céline et Maritain").

La connaissance de ces pamphlets antisémitisme m’a laissé l’idée quasiment définitive que je ne pouvais que rejeter cet auteur pourtant grand de la littérature française, et cela malgré certains proches qui adorent Céline et ne sont pas haineux pour un sou. C’est en essayant de mieux comprendre l’homme qu’il était que j’ai tenté de comprendre l’humanité qui l’habitait. Ce qui rendait d’ailleurs ses pamphlets encore plus surprenants.

Car ce genre d’homme, un peu anarchiste sur les bords, doté d’un grand savoir que j’ajouterais discret, très structuré dans la pensée mais volontiers négligent dans le comportement, la tenue, etc. (« Il ne pensait jamais à lui, ni pour son habillement, ni pour sa nourriture, ni pour son confort. Il ne voulait pas être aidé. Je ne lui ai jamais vu un moment de faiblesse. », a affirmé sa femme en 1966), car peu sensible aux paillettes de l’ambition et de la vénalité, plutôt humbles et ne cherchant pas la lumière, ni l’argent, ni le pouvoir, ni que sais-je encore, j’en ai connu aussi d’autres, et sans les connaître, on peut passer à côté d’une certaine grandeur d’âme.

Bon, je ne connaissais pas Céline, et je suis sûr qu’il n’était pas un saint (contrairement à ce qu’affirmait la fée Lucette qui comparait Céline à saint François d’Assise, saint Vincent de Paul et saint Jean la Croix, rien que cela !), mais en lisant certains témoignages, on peut arriver à faire un portrait humain très attachant, très touchant qui contraste terriblement avec la haine antisémite qu’il a exprimée avec véhémence pendant la guerre ou quelques années auparavant.

Entre autres, évidemment, le témoignage de Lucette Destouches : « Il était attaché à son travail, comme s’il avait vécu au Moyen-Âge. Il adorait les bâtisseurs de cathédrales qui faisaient un énorme travail et qui ne parlaient pas ! (…) Il souhaitait être anonyme, il ne voulait pas entendre autour de lui : "C’est Céline, c’est le grand". Il s’en fichait. La preuve ? C’est qu’il a pris le nom de Céline pour que l’on ne parle pas de Destouches. (…) Quand on le reconnaissait, il était malheureux. (…) Il n’avait aucune vanité, il n’aimait pas la gloire ; il aurait simplement aimé que les Français reconnaissent qu’il avait fait un effort en faveur de leur langue. » ("Pariscope", 1966).

Par exemple, il avait un jardin et il lui arrivait de s’occuper d’animaux qui passaient par là, parfois de les soigner le cas échéant. Ce que j’ai à peu près compris, c’est que Céline était un homme d’une très grande sensibilité, et c’est cette sensibilité qui a fait le moteur de son œuvre, dont se nourrissaient son écriture, et parfois sa haine. J’étais peu sensible à son style mais je suis sensible à sa sensibilité.

Cette sensibilité, sa femme en parlait beaucoup : « Il allait vers ceux qui étaient malheureux. Aussi, dans ce combat, il était tout seul. Il a hurlé, tant qu’il a pu, pour défendre les misérables. C’est vraiment ça, la vérité. Ici, on avait remarqué un pauvre type tout vieux, ce qu’on appelle un économiquement faible. On le voyait, tous les soirs, remonter la côte, de plus en plus courbé… avec un morceau de pain qu’il allait chercher sans doute assez loin. Eh bien, Louis pleurait sur cet homme-là. (…) C’était son obsession, ce pauvre homme. (…) Les nécessiteux, eux-mêmes, étaient toujours très étonnés qu’il puisse leur consacrer quatre heures pour les soigner. Sa vie entière tourne autour de ces petites choses. Ce qui, dès lors, paraît extraordinaire, c’est qu’il ait pu bâtir une œuvre aussi importante, alors qu’il était obsédé par un enfant qui toussait, par un vieillard qui souffrait… » ("Pariscope", 1966).

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Revenons justement à cette femme dédiée à son amour. La dépêche de l’AFP du 8 novembre 2019 évoque cette femme volontaire avec ces mots : « Lucette Destouches était lumineuse et drôle, discrète et originale. Ses cheveux blancs encadraient un visage aux traits longtemps épargnés par le temps, comme sa silhouette forgée par la danse, arrêtée à plus de 85 ans. ».

Lucette Destouches a suivi Céline dans sa traversée de l’Europe à la fin de la guerre, de 1944 à 1951, après l’Allemagne, ils sont arrivés au Danemark, Céline fut arrêté et mis en prison, puis libéré, et dans son "exil" de Meudon, Céline continuait à écrire. La dépêche de l’AFP précise notamment : « La vie auprès d’un génie n’est pas toujours drôle mais la danse aide Lucette à tenir. Anxieux perpétuel, ermite-clochard entouré d’animaux, Céline râle, ne sort pas, mange mal, se bourre de barbituriques. Silencieux, il est soudain capable de longues imprécations. ».

Dans un entretien avec Philippe Djian paru dans le "Magazine Littéraire" n°26 de février 1969, Lucette Destouches a raconté leur séjour au Danemark : « Céline fut incarcéré à Copenhague, il est resté deux ans dans le quartier des condamnés à mort. Le ministre de la justice le relâcha après avoir lu "Les Beaux Draps", n’y trouvant pas les raisons nécessaires pour retenir un homme en prison. Ensuite, nous avons passé cinq ans, sous caution de notre avocat, en pleine forêt, à Klarskovgard, près de Korsör, dans la neige… une misère totale… sans eau, sans électricité, sur un sol de terre battue… un paysage triste et sauvage, seuls tous les deux. Là, il a terminé "Féerie" qu’il avait commencé en prison. Durant ces cinq années, il se comportait comme un animal, se refermant sur lui-même ; et puis il écrivait, quand il en avait la force. Il était très malade ; il a eu la pellagre [maladie due à la malnutrition], perdu près de trente kilos… mais c’est surtout moralement qu’il fut le plus atteint… Vous savez, Céline agrandissait tout, mais bien des fois, la réalité fut pire qu’il ne l’a dit… il avait deux paires de gants, des houppelandes à l’infini… et ça a duré cinq ans. » [En principe, l’ensemble du séjour au Danemark a duré cinq ans, de 1945 à 1951]. Précisons que le troisième pamphlet "Les Beaux Draps", rédigé de décembre 1940 à janvier 1941, fut mis à l’index par Pétain car il critiquait sa politique d’ordre moral.

Lorsque, de retour du Danemark, le couple s’installa à Meudon, en 1951, Lucette Destouches proposa des cours de danse classique à leur domicile (parmi ses élèves, Ludmila Tcherina). Ses élèves étaient étonnés de sa sveltesse et de la forme physique qu’elle avait même octogénaire.

Lucette Destouches aurait pu avoir une grande carrière de danseuse internationale mais compagne de Céline à partir de 1935 (elle a 23 ans, il a 41 ans et déjà tout auréolé du "Voyage au bout de la nuit" publié en 1932 chez Denoël & Steele), épouse à partir du 15 février 1943 (ils se sont mariés au 18e arrondissement de Paris), elle a préféré arrêter les tournées et rester auprès de Céline qui adorait les danseuses car elles sont les symboles de la légèreté (il avait aimé la danseuse américaine Elizabeth Haig à partir de 1926 mais elle l’a quitté en 1933 et s’est évaporée dans l’anonymat pendant plus d’une cinquantaine d’années ; elle expliqua peu avant sa mort qu’elle s’était éclipsée de sa vie alors qu’elle était encore jeune pour lui laisser cette image intacte de l’amour idéalisé).

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La danse et sa légèreté. Peut-être justement que ce que détestait le plus Céline était la lourdeur, ce qu’il disait à Pierre Dumayet à la télévision le 17 juillet 1957 : « Je vois dans ces flots d’invectives, je vois surtout des gens qui boivent, qui mangent, qui dorment, qui font toutes les fonctions humaines qui sont toutes assez vulgaires. Je dirais qu’ils sont lourds, leur esprit est lourd, c’est ça qui me semble surtout. Il n’a jamais cessé d’être lourd. (…) Il y a très peu de légèreté chez l’homme, il est lourd, n’est-ce pas ? Et alors maintenant, il est extraordinaire de lourdeur, depuis, l’auto, l’alcool, l’ambition, la politique, le rendent lourd, encore plus lourd. Ce qui fait qu’il est extrêmement lourd. Nous verrons peut-être un jour une révolte de l’esprit contre… le poids, n’est-ce ? mais c’est pas pour demain. ».

À part à de très rares exceptions, comme lorsqu’elle a eu 100 ans (ou alors quand elle a contribué à l’édition de "Rigodon" dans les années 1960), Lucette Destouches a toujours refusé la lumière, les médias, les caméras. Elle savait que si elle attirait, ce n’était pas pour elle mais pour Céline : « C’est Céline qui importe, moi, je ne suis rien. ». Elle souhaitait que l’image qui resterait de Céline fût indulgente, qu’elle effaçât les rancœurs des pamphlets.

Dans un entretien avec Philippe Caloni et Gérard Guégan pour "Pariscope" publié le 26 janvier 1966 (et déjà cité plusieurs fois plus haut), Lucette Destouches a expliqué que Céline était très fatigué, épuisé, et qu’il ne se consacrait qu’à l’écriture : « Il ne recevait jamais personne. Comment l’aurait-il pu avec le travail qu’il poursuivait et son état de santé ? Et puis, ce n’était pas un homme de lettres, c’était un médecin qui aimait le français, qui souhaitait le perfectionner. Il avait trouvé sa manière à lui de l’écrire, et il la perfectionnait sans répit. ». Selon elle, après "Rigodon" (dont il a achevé le brouillon juste quelques avant sa mort, et qui fut publié en 1969), il ne voulait plus écrire de roman mais avait en projet un ouvrage sur la danse : « C’était un livre pour moi. Sur la danse… Comme tous les jours, je lui parlais de la danse, il m’avait dit : "Je vais en faire un livre, mon dernier". Il ne voulait plus écrire de roman, c’était terminé. Sur la danse, c’était autre chose, des anecdotes, des petits trucs, c’était amusant… ».

Elle a aussi donné quelques indications sur la manière de travailler de Céline : « Volontairement, il n’a fait que travailler car, physiquement, il n’était pas très solide. Il travaillait une heure ou deux par jour ; le reste du temps, il était hébété de fatigue. Il avait vraiment de très graves maladies. Les fièvres qu’il avait contractées lors de son séjour en Afrique, ce bras qui lui faisait horriblement mal puisque, à la fin, il ne pouvait plus du tout écrire… Ce bras mort lui a causé mille douleurs. Mais c’est sa tête surtout ! Soldat, il avait subi un traumatisme crânien. Sans doute, quelque chose a dû éclater à l’intérieur de sa tête. Conséquence : un bourdonnement intermittent, comme un train qui passerait jour et nuit sur votre tête. Et, chaque fois, les crises devenaient un peu plus insupportables. Sa tête éclatait, se soulevait… Il restait souvent pendant une demi-heure comme cela. On lui reprochait sa brutalité à l’égard des visiteurs, des journalistes surtout. Supposons que vous l’ayez vu, lui et non moi, que vous l’ayez intéressé, il vous aurait longuement intéressé, il vous aurait longuement parlé. Il se serait sans doute énervé. Avant de pouvoir retravailler, il en aurait eu pour trois jours. Aussi était-il avare de son temps. Quand il voyait les gens, il les repoussait, parce qu’il savait qu’il n’avait plus beaucoup de temps. On prétendait que c’était un sauvage… Simplement, il économisait son temps. (…) Jamais on n’a participé à une fête, jamais on n’est allé au cinéma. (…) Il ne pensait qu’à son travail… Il ne dormait pas, la nuit. Dans notre chambre, j’avais toujours à ma portée un crayon, du papier. Il me disait : "Écris, écris, écris ça, écris ça !". Et le lendemain, il reprenait tout son ouvrage. » (1966).

Dans son entretien avec Philippe Djian, Lucette Destouches, qui ne pensait pas mourir si âgée, a évoqué aussi le vol de plusieurs manuscrits de son mari, dont un quasiment achevé, "Casse-pipe" (dont le début fut publié en 1949) : « Un grand nombre de ces documents réapparaîtront à ma mort. Personnellement, il me reste une assez grande quantité de lettres de Céline ; peut-être les ferai-je publier, mais pas dans l’immédiat. D’ailleurs, la vie pour moi, maintenant, n’a plus beaucoup d’intérêt… » (1969). Avec cette déclaration, en mai 1968, la maison de Meudon a brûlé, détruisant beaucoup des lettres et manuscrits.

Alors, un homme plein d’humilité ou un homme plein d’infamie passée ? Dans un entretien avec Marc Knobel publié le 20 février 2017, Pierre-André Taguieff a constaté ceci : « Ce qu’on appelle "l’actualité célinienne" tient aussi à la présence continuée de la référence à l’écrivain propagandiste dans les milieux xénophobes, antijuifs et racistes. Céline est expressément cité comme une autorité, voire comme un initiateur, un éclaireur ou un prophète par les nouveaux antijuifs, en particulier les négationnistes. En 1991-1992, dans le cadre d’une campagne menée par les milieux négationnistes à Paris (autocollants du type : "Durafour, ça chauffe les chambres à gaz ?", tracts, graffitis, etc.), était apparue cette inscription sur certains murs : "Lisez Céline vite !". Le couplage du négationnisme et de la référence à Céline s’était banalisé. On ne s’étonne pas de voir aujourd’hui l’idéologue conspirationniste Alain Soral célébrer Rassinier et Céline comme deux maîtres de vérité ayant dénoncé la "vision du vainqueur" légitimée par le procès de Nuremberg. La génération Soral-Dieudonné a repris le flambeau. Rares sont les nouveaux antijuifs qui ne sont pas des célinophiles enthousiastes. ».

Avec Lucette Destouches qui s’en va, c’est tout le monde de Céline qui définitivement tombe dans ce qu’il aurait voulu la fosse commune. Dans "Voyage au bout de la nuit" (1932), Céline a écrit : « La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi. ». C’est peut-être là la clef de l’énigme Céline : la vérité tue peut-être, mais il reste l’œuvre. À moins que, comme Voltaire dans une lettre à son ami Mathurin de Grenonville en 1719, on pense que : « On doit des égards aux vivants ; on ne doit aux morts que la vérité. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Lucette Destouches, Madame Céline pour les intimes…
Interview avec Louis Pauwels en 1959 (vidéo à télécharger).
Céline et sa veuve ruinée, la raison des pamphlets ?
Les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline.
Louis-Ferdinand Céline et les banksters.
René de Obaldia.
Trotski.
Le peuple d’Astérix.
David Foenkinos.
Anne Frank.
Érasme.
Antoine Sfeir.
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.








http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191108-lucette-destouches.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/lucette-destouches-madame-celine-219156

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/11/09/37774898.html



 

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30 octobre 2019 3 30 /10 /octobre /2019 01:10

« Après le sujet, une des qualités les plus intéressantes du paysage est le mouvement, la vie. C’est aussi une des plus difficiles à réaliser. Donner la vie à une œuvre d’art est certes une condition indispensable pour l’artiste digne de ce nom. C’est l’émotion de l’exécutant qui donne la vie et c’est cette émotion qui éveille celle du spectateur. » (Alfred Sisley, janvier 1892).


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Il y a cent vingt ans, le 29 janvier 1899, à Moret-sur-Loing, en Seine-et-Marne, le peintre impressionniste britannique Alfred Sisley est mort d’un cancer à l’âge de 59 ans (il est né le 30 octobre 1839 à Paris). Il n’a pas eu le temps d’avoir le succès qu’il aurait mérité de son vivant, ni même la nationalité française qu’il avait pourtant demandée depuis longtemps aux autorités françaises alors qu’il n’a jamais que vécu en France (sauf quelques années). Il est mort très peu aisé et endeuillé (sa femme est morte de maladie quelques mois avant lui, le 8 octobre 1898), mais rapidement honoré : « Au jour où fut annoncée la mort de Sisley après tant de souffrances volontairement et fièrement dissimulées, il y eut un tressaillement dans tout le public renseigné. Les toiles possédées par ceux qui attendaient par le monde le caprice des amateurs furent immédiatement recherchées. », selon le critique d’art Gustave Geffroy (1855-1926).

En effet, les fins connaisseurs connaissaient l’importance artistique de celui qui venait de mourir. Ainsi, dans une lettre du 22 janvier 1899 à son fils Lucien, quelques jours avant la mort d’Alfred Sisley, le peintre Camille Pissaro en avait bien conscience : « Sisley, dit-on, est fort gravement malade. Celui-là est un bel et grand artiste, je suis d’avis que c’est un maître égal aux plus grands. J’ai revu des œuvres de lui d’une ampleur et d’une beauté rares, entre autres, une "Inondation" qui est un chef-d’œuvre. ».

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Déshérité par son père à cause de ses choix affectifs, Alfred Sisley a commencé la peinture à Paris en octobre 1862 (il a alors 23 ans) dans un atelier où il a lié amitié avec notamment Auguste Renoir (1841-1919) et Claude Monet (1840-1926). Sisley a fait partie des peintres du mouvement impressionniste qui sont sortis de leur atelier pour peindre directement sur le terrain les paysages et transmettre surtout leurs émotions, leurs "impressions". Le terme "impressionnisme" provient d’un critique et peintre, Louis Leroy (1812-1885), qui a ironisé sur ce mouvement le 25 avril 1874 dans "Charivari", néologisme construit à partir du fameux tableau de Claude Monet "Impressions, soleil levant".

Ce qui importe, dans l’impressionnisme, c’est d’abord la lumière. Pas de trait mais juste des formes, des ombres, des reflets. C’était révolutionnaire à l’époque. Le photographe Nadar (1829-1910) encouragea ce mouvement en louant une grande salle, boulevard des Capucines à Paris, pour faire la première exposition des peintres impressionnistes du 15 avril au 15 mai 1874.

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Sisley en fit évidemment partie, exposant quelques tableaux dont "La Machine de Marly" (1873) à propos duquel le critique d’art Ernest Chesneau (1833-1890) a écrit le 7 mai 1874 : « Tout n’est pas également bon dans les envois de M. Sisley ; mais il en est un, "La Seine à Port-Marly", qui est l’absolue réalisation des ambitions de l’école dans le paysage. Je ne sais pas de tableau dans le passé ni dans le présent qui donne d’une façon si complète, si parfaite, la sensation physique de l’atmosphère, du "plein-air". Voilà donc une acquisition toute nouvelle en peinture, et dont il importe de prendre note. ». Le tableau évoqué semble être celui montré ci-dessus, "La Machine de Marly", mais il reste encore une incertitude à ce sujet.

Un autre critique d’art, Léon Roger-Milès (1859-1928), a écrit dans la préface du catalogue d’une autre exposition, une rétrospective des œuvres de Sisley, qui a eu lieu à Paris du 5 au 28 février 1897 : « L’arbre est pour lui l’un des facteurs prépondérants pour exprimer la vie. L’eau aide à exprimer la vie dans l’étendue, l’arbre l’exprime dans le temps. Dans ses toiles, Sisley, pas plus que Corot, ne fait le portrait d’un arbre ; pourtant il les connaît tous ; il les a tous étudiés ; il en fait l’anatomie ; mais ce qu’il nous donne, ce sont des harmonies d’arbres dans la nature ; ce sont des éléments essentiellement variés où s’inscrivent les saisons et les heures, avec le chromatisme spécial de frondaisons. ».

Le collectionneur et critique d’art Arsène Alexandre (1859-1937), quant à lui, a souligné le 1er mai 1899 dans la préface du Catalogue des œuvres d’Alfred Sisley établi juste après sa mort, « l’intrépide bonne humeur de Sisley, à cette époque exempte d’argent et de mélancolie », et a affirmé que ce peintre représentait « la gaieté, l’entrain, la fantaisie ». Il répéta cette confidence que lui avait faite Sisley à propos du "trio" du scherzo dans le Septuor de Beethoven qui lui avait « procuré un ravissement ineffaçable » : « Cette phrase si gaie, si chantante, si entraînante, il me semble que, depuis la première fois que je l’ai écoutée, elle fait partie de moi-même, tant elle répond à tout ce que j’ai toujours été au fond. Je la chante sans cesse. Je me la fredonne en travaillant. Elle ne m’a jamais abandonné. ».

Il y a toujours une certaine émotion à voir peints des paysages qui nous sont familiers. Ainsi, les œuvres de Sisley dans la région parisienne sont toujours très intéressantes, même plus d’un siècle plus tard. Je propose donc ici un petit tour de la région parisienne avec pour guide… Mister Sisley lui-même, of course !

Le voici à Argenteuil, à l’époque un lieu classique des peintres où les habitants et visiteurs avaient un certain niveau de vie et appréciaient les activités nautiques sur la Seine.

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Le "Boulevard Héloïse" est vivant et apporte une note sociologique sur la vie quotidienne de l’époque.

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La "Passerelle d’Argenteuil", peinte en 1872, peut étonner : où était-elle ? En fait, cette passerelle en bois n’a pas duré très longtemps. Elle fut construite en urgence après la destruction du grand pont pendant la guerre de 1870 et quelques mois après la réalisation de l’œuvre artistique, la passerelle fut détruite et remplacée par un nouveau grand pont.

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À Louveciennes, Sisley a peint le même paysage à différentes saisons.

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La même vue en hiver, recouverte de neige.

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La Seine, fleuve fascinant par sa lumière, ses reflets, a été peinte aussi à Bougival.

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À Marly-le-Roi, une autre scène dans un paysage enneigé aurait été inspirée par Hiroshige.

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Dans la région de Fontainebleau,où il a séjourné à la fin de sa vie, Sisley a réalisé d’autres beaux paysages où les couleurs, le ciel, les reflets, les ombres frappent l’œil du visiteur dans un spectacle naturaliste.

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Le vieux village à Moret-sur-Loing a ainsi été peint par son habitant illustre.

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Ainsi que son église avec ses ombres, en "plein soleil".

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Après ce petit tour très modeste des œuvres de Sisley (qui a peint environ 1 500 toiles), je termine par cette petite réflexion du critique d’art et collectionneur, Adolphe Tavernier (1853-1945), en préface d’un catalogue consacré à des œuvres de Sisley (vente du 2 au 4 décembre 1907) : « Pourquoi ne pas écrire que Sisley nous apparaît, avec un apport nouveau bien entendu, comme le digne héritier de ce beau maître [Corot], en ces toiles exquises où la force le dispute à la grâce, la poésie à la distinction de la facture, surtout dans cette période de 1872 à 1876, où il produisit des chefs-d’œuvre ? ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 janvier 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alfred Sisley.
Salvador Dali.
Jean-Michel Basquiat.
Dernières heures parisiennes pour Egon Schiele.
Pierre Soulages, l'artiste mélanthrope, a 99 ans.
Rotraut Uecker.
Egon Schiele.
Banksy.
Marcel Duchamp.
Pablo Picasso.
Le British Museum et le monde des humains.
Yves Klein.
Le Tintoret.
Gustav Klimt.
Georges Méliès.
David Hamilton.
Paula Modersohn-Becker.
Auguste Rodin.
Margaret Keane.
Rouault et Matisse à Paris.
La garde rapprochée du Premier Empereur de Chine.
Un Renoir de la Côte d’Ivoire.
Magritte.
Daniel Cordier.
Boulez à Paris.
La collection Cordier à Rodez.
Soulages à Rodez.
Claude Lévêque à Rodez.
Caillebotte à Yerres.
Goya à Paris.
Brueghel à Paris.
Chagall à Paris.
Dali à Paris.
Van Gogh à Paris.
Hiroshige à Paris.
Manet à Paris.
Rembrandt à Paris.
Boltanski, artiste contemporain.
Boltanski au MacVal.

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28 octobre 2019 1 28 /10 /octobre /2019 03:05

« Cacher ma vie ne nécessitait nul effort violent. En général, ce que je vivais n’était pas soumis à une attention débordante de mon entourage. Au fond, je me mentais sûrement un peu : j’aimais le secret pour me conformer au manque d’attention des autres. (…) J’enviais parfois l’impudeur de ceux qui parlent d’eux pendant des heures, perfusés à l’égocentrisme douillet. » ("Je vais mieux", 2013, éd. Gallimard).


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Le romancier français David Foenkinos fête ce lundi 28 octobre 2019 son 45e anniversaire (il est né à Paris). C’est son nom d’état-civil, et à ceux qui lui demandent régulièrement pourquoi il n’a pas pris un pseudonyme, il répond simplement, en guise de pirouette : parce que Foenkinos est un nom d’écrivain.

Et c’est vrai ! Je l’ai découvert récemment (l’écrivain, pas l’homme), et j’ai eu tout de suite le coup de cœur. Sa lecture est tellement délicieuse qu’on serait capable d’en abuser. Ses livres s’avalent, que dis-je ? se dévorent rarement en plus d’une ou deux journées, quitte à laisser son emploi du temps végéter dans la procrastination des tâches à faire. Gourmandise de lecture, gourmandise d’écriture.

Son écriture est lisse et structurée, et il y a une chose qui ne trompe pas. Dans "Quai d’Orsay", le personnage représentant Dominique de Villepin (joué par Thierry Lhermitte dans le film éponyme) insiste sur ses lectures : pas de lecture sans Stabilo jaune. Un livre peu ou pas stabiloté, c’est de la crotte. En revanche, un livre où presque tout est stabiloté, c’est une pépite. Eh bien, tous les livres que j’ai lus de lui sont pas mal annotés, parce que ses phrases me font sens (j'en propose quelques-unes ci-dessous).

Un peu à la manière de Michel Houellebecq, David Foenkinos profite de ses histoires pour lâcher quelques phrases qui peuvent s’appliquer de manière générale. D’ailleurs, pour moi, David Foenkinos est, entre autres, un savant mélange de Bernard Werber et de Michel Houellebecq (ce dernier qu’il admire énormément, malgré sa concurrence en 2005 pour le Prix Interallié !). Avec un soupçon du grand Albert Camus (dans "La Chute", par exemple).

J’aurais certes du mal à savoir s’il a écrit un ou des chefs-d’œuvre car il est difficile de mettre des superlatifs dans le monde de la littérature où de véritables génies se côtoient. Néanmoins, je trouve que David Foenkinos est un auteur essentiel de notre époque, dans notre contexte géographique et temporel : la France contemporaine du premier quart du XXIe siècle. Peut-être ses romans vieilliront-ils mal ? Rendez-vous dans cinquante ans !

D’ailleurs, je ne dois pas être le seul à le penser que c’est un romancier majeur puisque depuis une dizaine d’années, il fait partie des cinq à dix auteurs français qui vendent le plus de livres. Quantité et qualité ne vont pas forcément de paire, car la publicité et le marketing peuvent inciter à faire acheter, mais il ne me semble pas avoir été matraqué par la "marque" Foenkinos, au point même que je me suis désolé d’avoir tant tardé de lire ses livres.

L’auteur s’est beaucoup cherché dans sa jeunesse (et a eu un gros pépin de santé à son adolescence). Il se destinait plutôt à la musique, cherchant à monter un groupe de jazz. Et l’écriture l’a finalement happé vers un chemin de traverse.

David Foenkinos est encore jeune mais il a commencé à se faire éditer dès 2002 par Gallimard. À l’époque, c’était le seul éditeur qui a misé sur lui, et c’est désormais le "pactole". Il est des investissements qui sont rentables. Sa notoriété a démarré avec "Le Potentiel érotique de ma femme" en 2004 (livre que je n’ai pas encore lu), puis elle est devenue écrasante avec "La délicatesse", sorti en 2009, enfin, ce fut la consécration professionnelle avec "Charlotte" en 2014, avec le Prix Renaudot et le Goncourt des lycéens.

Je pense que, très majoritairement, David Foenkinos est connu pour avoir écrit "La délicatesse", un succès immense (plus d’un million d’exemplaires vendus, traduit dans le monde entier) que l’a entraîné à réaliser le film au même titre en collaboration avec son frère Stéphane. Je n’ai pas lu tout de suite "La délicatesse", j’ai dû lire trois ou quatre livres auparavant, plus récents, et c’était mieux, car j’aurais pu penser que "La délicatesse" était son meilleur roman, mais sans ne pas l’apprécier, je trouve qu’il y en a de meilleurs.

Le meilleur ouvrage de David Foenkinos, de tous ceux que j’ai lus, à mon sens, c’est "Le mystère Henri Pick" sorti en 2016. Comme toujours, j’évite de regarder le film associé avant de lire le livre originel (le livre ouvre plus le champ à l’imaginaire et le risque du film est de s’enfermer dans une vision plus étriquée du roman). Je n’ai d’ailleurs pas vu ni eu envie de voir le film associé, réalisé par Rémi Bezançon et sorti le 6 mars 2019 (avec Fabrice Luchini). Je le verrai sans doute à l’occasion. Ce livre est à la fois le plus achevé et le plus foenkinosien.

Il y a cette constante chez David Foenkinos : chronique de vie, chronique sentimentale, sociale, avec des phrases courtes, simples, bien envoyées, saisissantes, tranchées, et parfois au vif, et de l’imaginaire parfois rêveur. Et toujours une très belle épaisseur psychologique qui donne du mouvement et des émotions aux personnages. Le style est très appréciable, savoureux, et il est facile, ce n’est pas un traité sur Kant. Mais il n’est peut-être pas moins philosophique !

"Le mystère Henri Pick" me paraît l’illustration de l’art bien rodé de David Foenkinos. Car au-delà de la chronique sociale, au-delà de certaines récurrences personnelles (comme ce petite village breton), et même, au-delà d’une petite maladresse de style répétitive (je n’ose pas vraiment dire "maladresse" car qui suis-je pour le dire ? mais sa répétition a agacé le lecteur que j’étais alors que j’adore son style, ou agacé justement parce que j’adore son style), il emploie le mot "quiconque" dans sa forme correcte seulement trois fois sur dix-sept, en trois cent vingt-trois pages…

Ouh ! ma phrase commence à être beaucoup trop confuse… donc, je reprends. Au-delà du Foenkinos dont on est habitué, ce livre propose une véritable enquête à la manière d’un polar à la fois drôle et étonnant. Avec un thème qui est cher à l’auteur, autant qu’à pas mal de lecteurs (selon un sondage du "Figaro", 6% des sondés auraient déjà écrit un manuscrit !), qui est celui de l’édition, et plus particulièrement de tous ces auteurs jamais édités, dont le manuscrit reste en jachère (à une époque sans Internet).

Au travers de tous ses romans, j’ai ressenti chez David Foenkinos une extrême sensibilité, très visible dans "Charlotte", et une grande érudition artistique et culturelle, tant sur la littérature que la musique et aussi la peinture. L’esthétique est pour lui un domaine qui est très important, vital même, autant que la raison, la logique. C’est très visible dans "Vers la beauté", son avant-dernier roman, où la contemplation est sans doute préférable à l’action (ce livre traite par ailleurs d’un grave problème hélas souvent évoqué dans l’actualité). Dans "Le mystère Henri Pick", il est aussi question de la littérature russe et en particulier du "Eugène Onéguine" de Pouchkine, d’une manière très détournée, mais sans doute faisant partie d’un "dada" de l’auteur.

Autre point de fixation de David Foenkinos, la peintre Charlotte Salomon. Je ne suis pas sûr d’apprécier les œuvres de cette artiste car je n’ai pas encore eu l’occasion d’en voir beaucoup (je n’ai pas trouvé la version "colorée" et "illustrée" du livre "Charlotte"), mais j’ai été très touché par l’histoire tragique de cette jeune Allemande exilée dans le pays niçois. David Foenkinos, lui, a été longtemps hanté par elle.

Elle a eu un lourd passé familial à porter psychologiquement (de très nombreux suicides, sa sœur, sa mère, sa grand-mère, sa tante, etc., une véritable hécatombe qui lui a donné le vertige et l’envie d’être aspirée par le vide), et sa tragique fin, terrible, dans un camp d’extermination (à Auschwitz à cause d’une délation), comme Anne Frank, avec le même type de témoignage autobiographique. À cette occasion, il a cité cette très juste phrase, cruellement lucide, de Billy Wilder à propos des Juifs allemands dans les années 1930 : « Les pessimistes ont fini à Hollywood, et les optimistes à Auschwitz. ».

David Foenkinos, très étonné du manque de publicité sur elle et ses œuvres, a passé de nombreux mois à enquêter, à faire un travail d’investigation, à aller sur tous les lieux de Charlotte jusqu’à Berlin, à interroger ceux qui pouvaient encore témoigner, soixante-dix ans plus tard… et son livre a permis un véritable travail de retour de la mémoire, des musées ont pris conscience de certaines richesses, des villes ont mis en valeur certaines parties de sa vie…

Plus d’un demi-million d’exemplaires du livre ont été vendus et ce n’est que justice. Le livre est écrit avec un style très différent des autres romans de David Foenkinos. Pour tout dire, il ne savait pas comment mettre en forme toutes les informations que son enquête avait réussi à recueillir. Il n’est pas arrivé à écrire comme ses autres livres, il a dû froisser de nombreuses premières pages, si "froisser" signifie encore quelque chose avec un traitement de texte.

Il a alors adopté un style très intéressant, un peu surprenant mais pas autant que cela, celui des phrases courtes, des paragraphes qui se résument à une phrase, et des phrases si courtes qu’elles ne contiennent que quelques mots, parfois sans verbe. Cela donne une structure de la page avec un alignement à gauche et du vide à droite de la page, vu que le retour à la ligne se fait avant la fin de la première ligne du paragraphe. Il y a un côté poétique de cette prose.

Exemple en quelques lignes :

« Quelle fut la logique de son mutisme ?
Alors qu’il semble émerveillé à l’idée de la revoir.
Il passe de longues minutes à la contempler.
On pourrait le penser à l’origine du moment.
Croire qu’il a tout fait pour la retrouver.
C’est incompréhensible.
Charlotte se perd dans un labyrinthe d’analyses stériles.
Cela ne sert à rien.
Elle veut s’offrir, et c’est tout. »

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Et puisque j’en suis à une citation, je propose ici quelques échantillons de cette savoureuse écriture de David Foenkinos, introduits par deux mots de moi (plus ou moins stupides) et piochés dans quelques-uns de ses romans épatants, histoire de donner envie de les lire, le cas échéant…


I. "Le mystère Henri Pick" (2016), éd. Gallimard

1. La cruelle indifférence des lecteurs : « Tant de personnes écrivent avec ce rêve d’y parvenir un jour, mais il y a pire violence que la douleur de ne pas être publié : l’être dans l’anonymat le plus complet. Au bout de quelques jours, on ne trouve plus votre livre nulle part, et on se retrouve d’une manière un peu pathétique à errer d’une librairie à l’autre, à la recherche d’une preuve que tout cela a existé. Publier un roman qui ne rencontre pas son public, c’est permettre à l’indifférence de se matérialiser. ».

2. L’amour durable : « Il lui disait l’aimer malgré les changements de son corps, et elle aurait pu en conclure que son amour était profond ; mais elle y vit surtout une preuve d’indifférence. ».

3. Le silence des agneaux : « C’était la meilleure chose à faire pour ne pas trop marquer leurs différences, et éviter des disputes. Le silence demeure le meilleur antidote aux désaccords. ».

4. Le risque de la grosse tête : « Elle prenait goût à cette drogue que peut être la notoriété, voulait chaque jour davantage se baigner dans cette nouvelle lumière ; quitte à s’y noyer. ».

5. Le partage des mots : « Comment croire ceux qui disent écrire pour eux ? Les mots ont toujours une destination, aspirent à un autre regard. Écrire pour soi serait comme faire sa valise pour ne pas partir. ».

6. Insomniaques : « Les gens qui ne dorment pas profondément sont soit épuisés, soit épuisants pour les autres. ».

7. Concurrence déloyale : « Il y a un moment où la joie des autres accentue votre désarroi. ».

8. La nostalgie sans retour (il ne reste plus que la douleur) : « La brutalité des jours récents mettait fin à des années de chagrin ; c’était aussi ce deuil-là qu’elle vivait ici, la fin de l’espoir de retrouver son passé. ».


II. "Vers la beauté" (2018), éd. Gallimard

9. Face à l’indifférence : « La curiosité délimite le monde des vivants et celui des ombres. ».

10. Relativité (non restreinte) : « Les heures avaient défilé à une allure folle, à l’opposé des derniers jours où chaque minute s’était habillée d’un vêtement d’éternité. ».

11. Lard ou cochon : « Antoine était sérieux ou ironique. Il était toujours difficile avec lui de discerner la couleur de ses mots. ».

12. Le gouvernement du cœur : « En reine de la logistique et de la diplomatie, Mathilde régnait sur un royaume affectif qui pouvait à tout moment basculer dans une crise internationale. ».

13. Caprice de star : « L’absurde est toujours voisin du désir. ».

14. Fausse collégialité : « Quand c’est une décision commune, c’est que l’un a convaincu l’autre. ».

15. Connectée avec le monde : « Elle était le genre de personne qui n’éteint jamais son téléphone de peur d’interrompre le réel. ».

16. Intuitions : « Il n’y avait pas toujours d’explications aux évidences du cœur. ».

17. Le médecin généraliste : « Il prenait toujours un air très sérieux, comme s’il désirait qu’on lise ses diplômes sur son visage. Il s’adressait à Camille comme à un enfant. ».

18. À demi-mot : « Quand deux personnes se comprennent, on dit qu’elles parlent la même langue. Non pas une langue que l’on pourrait apprendre mais une langue qui repose sur une connivence intellectuelle ou une affinité émotionnelle. Cette langue est d’ailleurs souvent composée de silences. ».

19. Tout est bon : « Il aimait son odeur, sa peau, son rire, sa voix, ses cheveux, sa nuque, sa main, et le défilé de l’émerveillement aurait pu continuer dans une orgie de détails. ».


III. "Je vais mieux" (2013), éd. Gallimard

20. La vie professionnelle trépidante : « Après les années d’insouciance, la vie en entreprise ressemblait à un pays sous occupation, et je ne savais pas si je devais résister ou collaborer. ».

21. Apprendre qu’on a un cancer : « C’était sûrement ça le pire, devoir annoncer aux autres son drame, et pousser parfois cette situation jusqu’au comble de son ironie en devant les rassurer. ».

22. Aller voir ailleurs (version homme) : « Profondément amoureux de sa femme, il n’en était pas moins soumis à l’envie d’aller voir ailleurs. Je crois surtout qu’il avait besoin de formuler ce désir, pour qu’il ne se transforme pas en frustration. Parler est un palliatif au passage à l’acte. Je le savais incapable de vivre une autre histoire et il n’en évoquait librement la possibilité que parce qu’il s’en sentait justement incapable. ».

23. Storytelling : « C’était peut-être le propre d’une amitié de longue date ; elle reposait sur les mythes de nos premières années. ».

24. Vagues souvenirs émotionnels : « Le temps n’abîme pas nos premiers enthousiasme, même s’ils prennent la poussière dans notre mémoire. ».

25. Né vieux : « J’avais toujours eu la certitude de vivre vieux. Je m’étais si souvent senti âgé que j’attendais la vieillesse comme un état où mon esprit serait enfin en adéquation avec mon corps. J’étais fait pour être vieux, et rien ne m’empêcherait d’accomplir ce destin-là. ».

26. Quand les enfants grandissent : « Les enfants étaient nos romans, mais nous ne les écrivions plus. ».

27. Discrétion : « J’ai marché sur ma vie avec des patins, sans laisser de traces. ».

28. Face à un bavard : « Mes oreilles étaient prises en otage par ses paroles. ».

29. Rage contenue : « Cette rage qui continuait à progresser, comme une vague qui n’en finirait plus de prendre de l’ampleur. Je demeurai silencieux, sur ma chaise, avec un petit sourire masquant la naissance de la violence. ».

30. La ligne de crête : « Quand on croisait un SDF dans la rue, on ne se demandait même plus comment ils avaient fait pour en arriver là. La chute faisait partie de nous. On marche toujours au bord du précipice, et il suffit d’un rien pour tomber. ».


IV. "Les souvenirs" (2011), éd. Gallimard

31. Le deuil d’un être cher : « J’ai pensé à lui de moins en moins souvent, et maintenant, il navigue paisiblement dans ma mémoire, mais je n’éprouve plus le poids au cœur des premiers temps. ».

32. Le deuil d’un être cher (bis) : « La vie est une machine à explorer notre insensibilité. On survit si bien aux morts. ».

33. Nostalgie à l’envers : « Et personne n’a eu l’idée d’inventer les souvenirs du futur. ».

34. Persobanalité : « Ce que j’appelais "ma personnalité" était le fruit baroque de toutes mes influences. ».

35. Regard vers les pieds : « Disons que le soulagement est la version douce de la lâcheté. ».

36. Dans un EHPAD : « Ils tirent jusqu’au bout la pelote de leur autonomie, et ils arrivent dans ces maisons d’assistance au moment où ils peuvent à peine tenir debout. J’ai découvert un monde de visages désincarnés, un monde en forme de transition avec la mort. ».

37. Solitude dans les cimetières : « Nous avons rejoint le petit groupe. Très petit, vraiment. À peine plus de dix personnes. Et voilà, cela ajoutait de l’horreur à l’horreur de cette journée. Je trouvais ça atroce d’assister à un enterrement si déserté. Ça donnait envie d’être plus sociable, de me faire plein de nouveaux amis (si possible plus jeunes que moi). (…) C’est ainsi ; plus on meurt tard, plus on est seul le jour de ses funérailles. ».

38. Beauté russe : « À l’hôtel, il y avait une cliente russe, elle avait la beauté magique des femmes russes, avec ce regard à la densité d’un roman tragique de huit cents pages. ».

39. Un sans-peigne : « J’étais parti sans prendre la peine de me coiffer ; de toute façon, mes cheveux étaient un peuple insoumis. ».

40. Le menu est pour l’après-repas : « Les plus beaux moments d’une vie sont ceux où l’on se fout complètement de ce qu’on mange. ».

41. Discrétion (bis) : « Je ne savais plus où me mettre. J’ai dû souffler un "Bonjour madame" que personne n’a entendu. Mes mots sont morts dans leur intention. ».


V. "La délicatesse" (2009), éd. Gallimard

42. Avoir un "bon emploi" : « Il y a peut-être une dictature du concret qui contrarie en permanence les vocations. ».

43. Coup de chance : « Il était le genre d’homme à aborder une seule fois une femme dans la rue, et tomber sur la bonne. ».

44. Candeur amoureuse : « Il agissait, de préférence le soir. Quand tout le monde était parti. Mais ce n’était pas grossier. Il éprouvait beaucoup de tendresse pour elle, et appréciait ces moments où ils se retrouvaient seuls. Bien sûr, il tentait de créer un terrain propice à l’ambiguïté. Nulle autre femme n’aurait été dupe d’un tel manège, mais Nathalie vivait dans l’étrange vapeur de la monogamie. De l’amour, pardon. De cet amour qui anéantit tous les autres hommes, mais également toute vision objective des tentatives de séduction. ».

45. Vie partagée : « En sept ans de vie commune, il avait eu le temps de s’éparpiller partout, de laisser une trace sur toutes les respirations. Elle comprit qu’elle ne pourrait rien vivre qui puisse lui faire oublier sa mort. ».

46. Dieu et la souffrance : « Elle avait du mal à comprendre ceux qui se réfugient dans la religion, du mal à comprendre qu’on puisse avoir la foi après avoir vécu un drame. ».

47. Question de timing : « La plupart des histoires se résument d’ailleurs souvent à cette simple question du bon moment. ».

48. Du rivage au ravage : « La beauté du moment, la beauté de Nathalie, tout cela, il l’avait perçu comme un ultime rivage : celui du ravage. La beauté était là, devant lui, le regardant droit dans les yeux, comme un avant-goût du tragique. ».


VI. "Charlotte" (2014), éd. Gallimard

[Pour une question pratique, je ne suis pas revenu à la ligne à chaque point, comme c’est le cas dans le livre.]

49. Charisme : « Certains physiques ressemblent à une question sans réponse. On sait juste qu’on ne peut pas détourner le regard. Quand il est là, on ne voit que lui. ».

50. Dépression : « On peut tout quitter sauf ses obsessions. ».

51. Femmes, je vous aime : « Toutes ont eu de l’importance. Cela ne peut pas être anodin. Une femme nue devant moi. Une femme qui ouvre la bouche. J’ai respecté chacune d’entre elles. Y compris les plus éphémères. ».

52. Questionnement : « Certaines incertitudes aboutissent à des évidences. ».

53. Le vice doux : « Il peut parler, rêver, chanter, écrire, créer, mourir. Mais c’est le seul instant qui vaut la souffrance. Le vice sous l’apparence de l’innocence. ».

54. Choix multiple : « Elle est contrainte à l’élection de ses souvenirs. ».

55. Sans sentimentalité apparente : « Son père est si pudique. Il n’est pas à l’aise avec la tendresse. ».

56. Déconcerté : « Alfred cache difficilement son trouble. Habituellement si bavard, il se tait. Ce qu’il ressent est trop inédit pour être défini. ».

57. Le front de la vie : « Le suicide est une mort qu’on ne donne pas à l’ennemi. ».

58. Nostalgie (ter) : « Elle s’assoit dans un coin, cache son visage entre ses genoux. Pour trouver le sommeil, elle parcourt ses souvenirs. C’est le seul endroit où demeure la tendresse. ».


VII. "En cas de bonheur" (2005), éd. Flammarion

59. Huit ans en moyenne : « Le couple est le pays qui a la plus faible espérance de vie. ».

60. Amour pépère : « Et l’on pouvait facilement se sentir touriste dans ses habitudes. ».

61. Aller voir ailleurs (version femme) : « Il lui est arrivé d’imaginer ce qui se passerait si elle acceptait de se laisser séduire. Elle n’était pas insensible à tous ces hommes. Le lieu les écrasait dans la mesquinerie et le manque brutal d’originalité, mais certains étaient séduisants. Qu’aurait-elle perdu à se laisser emporter un instant, et s’oublier pour plus longtemps sûrement ? ».

62. Amour exclusif (face nord) : « Les assauts de séduction se fracassèrent tout comme des vagues sur un rocher marié. ».

63. Amour exclusif (face sud) : « Sonia comprit une chose : en apprenant qu’elle était déjà fiancée, ils voyaient légitimée leur incompétence à la séduire. Aucun ne se sentait humilié de ne pas être choisi. Ainsi, tous étaient soulagés. ».

64. Fièvre amoureuse : « Face au corps nu de Sonia (elle s’était déshabillée très vite), il fut pris d’un bonheur aussi naïf que pendant ses premiers émois. Dans son cerveau, ce fut un ramassis syntaxique. Sujet, verbe et complément. Sonia était blonde. Sonia était belle. Sonia avait des oreilles. Tout paraissait simple. ».

65. Assoupissement : « Son esprit se vidait enfin. Il la trouvait belle, et c’était tout. Elle était d’une beauté épuisante, alors il s’endormit. ».

66. Désert affectif : « La revoir était aussi une nécessité pour envisager son futur. Comment aller mieux, quand on ne sait rien de demain, quand demain est une femme dans la foule. ».

67. Il y a toujours plus éclopé que soi : « Bien mieux que s’il avait été consolé, il avait presque envie de rire, frôlant une certaine euphorie. Il avait été utile. En cas de déprime, rien ne valait la visite à un déprimé. ».

68. Digues de la convenance : « Ils entamèrent une liaison qui se situait bien au-delà de la possibilité de toute culpabilité. Le plaisir, en atteignant ce niveau, effaçait toutes les porosités de la conscience morale. ».

69. Vie partagée (bis) : « Ce n’était pas qu’une attirance physique. Ils riaient pour les mêmes choses, ce qui est l’essentiel des amours. ».

70. Discrétion (ter) : « Il préférait rester évasif sur sa vie, toujours persuadé que les mots figent les situations. ».

71. The end : « On passe notre temps à aimer des souvenirs qui, eux, nous oublient. Chaque grain de nostalgie est un rétrécissement du chemin nous menant à la mort. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
David Foenkinos.
Anne Frank.
Érasme.
Antoine Sfeir.
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiFoenkinosDavid03



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191028-david-foenkinos.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-monde-humaginaire-de-david-218871

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/10/23/37734895.html


 

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4 octobre 2019 5 04 /10 /octobre /2019 01:25

Reprendre à zéro la représentation du Christ, lui donner une forme de réalité, avec des sentiments et une présence qui le rendent très proche de la condition humaine. C’est un peu ce que cherche à transmettre l’exposition qui finit le 18 juillet 2011.

 

yartiRembrandt05Le maître Rembrandt est mort il y a trois cent cinquante ans, le 4 octobre 1669 à l'âge de 63 ans, à Amsterdam. Je reprends ici la description d'une exposition d'il y a huit ans.

Cinquante minutes pour une petite exposition au Louvre. Le dimanche 19 juin 2011, un peu avant midi, je m’étonne de n’être que le deux cent septième visiteur. Aucune attente. Rembrandt ne ferait-il plus recette ? Le ciel est ensoleillé, la chaleur déjà intense et les gens préfèrent sans doute en profiter aux Tuileries ou au jardin du Palais Royal. C’est la fête des pères.


C’est un peu cela que le Louvre a voulu saluer chez Rembrandt, le père, ou plutôt, le fils : "Rembrandt et la figure du Christ". Le commissaire de l’exposition est Blaise Ducos du département des Peintures du Musée du Louvre ; il a voulu montrer un Christ vivant et d’après nature.

Protestant, Rembrandt Harmenszoon van Rijn (1606-1669) est l’un des peintres hollandais les plus connus et a conquis le XVIIe siècle de ses centaines d’œuvres.

Le début de la visite s’ouvre sur l’un des chefs d’œuvre qui vient d’être minutieusement restauré, "Les Pèlerins d’Emmaüs" (1629) appartenant au Musée Jacquemart-André. Rembrandt a environ 23 ans quand il compose ce tableau avec un Christ ressuscité en ombre chinoise rayonnante. Le spectateur peut tout imaginer sur la physionomie mystérieuse du Christ.

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L’exposition continue ensuite dans le contexte historique de l’art à l’époque de Rembrandt, avec les figures du Christ proposées par ses "prédécesseurs", notamment Dürer (1471-1528) et Schongauer (1450-1491). Rembrandt innove dans sa vision du Christ et peint un homme qui incarne les émotions qu’il peut susciter.

Concrètement, Rembrandt a probablement pris pour modèle un jeune Juif d’Amsterdam pour avoir le visage le plus rapprochant, et s’en est inspiré pour peindre le buste du Christ.

Les thèmes sont souvent récurrents et apportent des lumières différentes sur des scènes bibliques similaires : le Christ chez Marthe et Marie, le Christ apparu à Marie Madeleine sous l’aspect d’un jardinier, les pèlerins d’Emmaüs, le Christ au mont des Oliviers, la femme adultère, la présentation de Jésus, portrait en tête du Christ… avec des formes diverses, peintures à huile ou dessins par gravure.

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"Le Christ apparaissant à Marie Madeleine sous l’aspect d’un jardinier" réalisé en huile sur bois en 1638 (collection de la reine Élisabeth II) est un tableau intéressant car il suit l’Évangile selon saint Jean qui raconte que Marie Madeleine ne reconnaît le Christ sorti du tombeau ni à la vue ni à la voix. Alors comment ? Rembrandt suggère cette lumière du soleil qui se lève comme une nouvelle espérance pour les humains.


Une salle est consacrée à la série des faces du Christ qui permettent à Rembrandt d’étudier les expressions du visage et la lumière à partir d’un modèle contemporain. Comme ce tableau réalisé vers 1648-1656, "Tête de Christ" donné en 1964 au Harvard Art Museum.

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Je termine sur une esquisse véritablement géniale parmi une série assez exceptionnelle qui décrit la scène connue lorsque le Christ entre dans un village et est reçu par Marthe dans sa maison. Pendant que Marthe fait les tâches ménagères, sa sœur Marie est alors dans la méditation et la contemplation de sa parole.

"Le Christ chez Marthe et Marie", plume et lavis à l’encre brune sur papier réalisé vers 1648-1650, est une œuvre appartenant au Petit Palais à Paris. Ce qui est intéressant, c’est que la scène a l’air très contemporaine. Marie y consulte la Bible en tournant les pages comme si elle cherchait un mot du dictionnaire ou un nom dans un annuaire tandis que le Christ esquisse un petit sourire en coin à Marthe pour lui dire que l’important, ce n’est peut-être pas les tâches ménagères.

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« [Marthe] intervint et dit : "Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma sœur me laisse seule à faire le service. Dis-lui donc de m’aider." Le Seigneur lui répondit : "Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée." » (Saint Luc 10, 38-42).

Il y a d’autres dessins du même genre avec Marthe revenant de faire des courses etc.

Parce que j'ai savouré ces quelques tableaux, j’ai trouvé l’exposition un peu courte, ce qui est normal car elle est très spécialisée, et n’occupe qu’une aile du Hall Napoléon, l’autre étant réservée à Claude Le Lorrain.

L’exposition "Rembrandt et la figure du Christ" se tient jusqu’au lundi 18 juillet 2011 au Hall Napoléon, sous la pyramide du Louvre, à Paris, ouverte tous les jours sauf le mardi de 9h00 à 17h45 et en nocturne jusqu’à 21h45 les mercredi et vendredi.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (9 juillet 2011)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Site officiel du Louvre.


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3 octobre 2019 4 03 /10 /octobre /2019 01:42

« J’ai tellement de navets dans ma carrière que je pourrais en faire un potager. ».


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Quel dommage qu’il n’a pas eu la rencontre magique avec un réalisateur qui aurait donné la mesure de sa richesse de comédien ! L’acteur Jean Lefebvre est mort il y a quinze ans le 9 juillet 2004 à Marrakech. Il avait 84 ans, il est né il y a presque cent ans, le 3 octobre 1919 à Valenciennes. Jean Lefebvre était un comédien populaire qui fut très apprécié mais au cinéma, il a toujours tourné des rôles de comiques pas très sophistiqués. Coluche a eu son "Tchao Pantin", tournant qui aurait pu être d’une grande carrière dramatique. Jean Lefebvre a été un peu emprisonné par ce qu’il appelait son physique, celui d’un chien battu, avec « un visage en lame de couteau et les yeux qui tombent ».

Qui peut détester Jean Lefebvre ? Son air sympathique le rend tout de suite attachant. Ses yeux complices en font un jeune oncle un peu farceur, ou un cousin plus âgé prêt à vous entraîner, vous enfant bien sûr, dans les aventures les moins autorisées. Son attitude toujours de soumis et de benêt lui donne le contraire de l’arrogance. On l’aime car on sent qu’on ne serait pas infériorisé avec lui. Bourvil aussi faisait un peu le soumis rigolo, mais il avait une note parfois un peu plus dramatique que n’a jamais eue Jean Lefebvre dans les films qu’on lui donnait à jouer.

Jean Lefebvre, acteur populaire, son nom faisait donc vendre. Il s’est retrouvé dans des premiers rôles dans des navets nombreux. Michel Galabru aussi acceptait le principe alimentaire du navet. Même Jean Rochefort l’a admis pour financer sa passion des chevaux. Jean Lefebvre, lui, était fou de jeux. Il devait rembourser ses dettes de jeux. Il n’était pas le seul à se fourvoyer dans les casinos…

Jean Lefebvre, un nom commun destiné à devenir celui d’une voix d’opéra. Mais il fut repéré et recruté pour faire partie des Branquignols dans les années 1950 où il a rejoint Micheline Dax, Jean Carmet, Francis Blanche, Jacques Legras, Jean Richard, Darry Cowl, etc. Cette petite bande des Branquignols avait l’habitude d’aller dans les casinos.

L’excellente biographie du site Nanarland explique : « Jean Lefebvre fut une véritable vedette populaire, d’abord éternel second couteau aux côtés des stars de l’époque (Ventura, Gabin, Delon, De Funès…), puis enfin, tête d’affiche dans des productions diverses et variées, avec nettement moins de succès tant Lefebvre, second rôle très convaincant, n’avait clairement pas les épaules pour faire tenir un film sur ses seules prestations. Surtout quand lesdites prestations étaient essentiellement motivées, non pas par le potentiel ou la qualité du scénario, mais par la nécessité de rembourser ses dettes de jeu. ».

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On ne peut quand même pas dire qu’il a gâché sa carrière cinématographique, car il a joué dans plus de cent trente films, dont les vingt plus populaires ont totalisé plus de cinquante-trois millions d’entrées ! C’est dire que Jean Lefebvre était forcément connu par le grand public qui appréciait sa sympathique bonhomie. Il a joué dans des films qui ont marqué le cinéma français.

Son film le plus emblématique est évidemment "Les Tontons flingueurs" avec la scène si connue de la cuisine (Il n’y a pas que de la pomme), où Jean Lefebvre et Bernard Blier, les tristes frères Volfoni, cherchent à éliminer le nouveau parrain, Lino Ventura. Scène où se mêlent également d’autres acteurs pépites du cinéma français, Claude Rich, Francis Blanche et Robert Dalban. Cette collaboration avec Bernard Blier a donné quelques autres films comiques dans la même veine, sans prétention mais toujours savoureux par le jeu d’acteurs (les scénarios sont généralement assez pauvres).

Autres séries très connues, celle de la Septième Compagnie (de Robert Lamoureux), avec Pierre Mondy, Gérard Jugnot, Henri Guybet, Aldo Maccione, etc., et aussi celle du Gendarme de Saint-Tropez (de Jean Girault), en dents de scie pour Jean Lefebvre qui n’était pas content, et le faisait savoir, dans le rôle de faire-valoir de Louis de Funès.

Heureusement, Jean Lefebvre a montré tout son talent au théâtre. Avec neuf cents représentations, il a consacré la fin de sa carrière exclusivement au théâtre, n’hésitant pas, à 82 ans, de jouer encore devant un public acquis qu’il savait honorer, notamment à la fin des pièces, mais pas seulement : « Quand j’ai un trou de mémoire, je demande au public de m’aider. Il adore ça. Il a l’impression d’être de connivence avec moi. ».

Dans cette interview au journal "Le Parisien" du 31 janvier 2002 (propos recueillis par Bruno Courtois), Jean Lefebvre avouait : « On imagine que les comiques font les andouilles toute la journée. Moi, franchement, je ne suis pas drôle chez moi. Le clown, c’est plutôt ma femme. ».

Je propose ici pour lui rendre très modestement hommage quelques-unes de ses pièces de théâtre, ainsi que la scène si célèbre des Tontons flingueurs et un film au Québec. Le moteur de Jean Lefebvre ? « Ce qui me fait avancer, c’est la paresse. Chez moi, je suis capable de ne rien faire pendant des heures. J’adore dormir, me reposer, me laisser vivre. Je garde toute mon énergie pour la scène. ». La scène, donc…


1. "Les Tontons flingueurs" de Georges Lautner (1963)









2. "Quand c’est parti, c’est parti !" de Denis Héroux (1973)






3. "Pauvre France !" (1981)






4. "Le Bluffeur" (1984)






5. "Les Jumeaux" (1991)






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 juillet 2019)
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Pour aller plus loin :
Jean Lefebvre.
John Wayne.
Kirk Douglas.
Élie Kakou.
Jean Bouise.
Pierre Desproges.
Anémone.
Gérard Oury.
Zizi Jeanmaire.
Jean-Pierre Marielle.
"Les Éternels".
Jacques Rouxel.
François Berléand.
Niels Arestrup.
"Acting".
"Quai d’Orsay".
Michel Legrand.
Gérard Depardieu.
Maria Pacôme.
Ennio Morricone.
Francis Lai.
Bernadette Lafont.
Pauline Lafont.
Marthe Mercadier.
Jean Piat.
Jacques Brel.
Charles Aznavour.
Charlie Chaplin.
Maurice Chevalier.

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25 septembre 2019 3 25 /09 /septembre /2019 03:41

« Il est déjà mort celui pour qui demain est un autre hier. Il est déjà mort celui qui sait le matin ce qui va lui arriver l’après-midi. Il est déjà mort celui qui n’aspire qu’à l’immobilisme et à la sécurité. » ("Demain les chats", 2016).


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Ce mercredi 25 septembre 2019 sort aux éditions Albin Michel le nouveau roman de Bernard Werber, "Sa majesté des chats". Un livre de 464 pages qui promet, comme ses précédents ouvrages, un grand succès commercial. Bernard Werber est un auteur prolifique depuis vingt-huit ans, il sort un roman environ tous les automnes, certains faisant partie de "cycle".

Ce nouveau roman d’anticipation est la "suite" du premier de ce (nouveau) cycle sur les chats, à savoir, "Demain les chats" sorti le 6 octobre 2016 (chez Albin Michel aussi). Je l’ai justement lu au début de cet été, et je livre ici quelques réflexions que m’a inspirées ce précédent livre (ce n’est pas le précédent livre de Bernard Werber, mais le précédent et premier mettant en scène des chats). Je m’étais d’ailleurs dit au cours de la lecture que c’était le terreau béni pour en faire une série de longue haleine.

Mais avant, évoquons rapidement Bernard Werber que j’ai un peu "quitté" au début des années 2000, au point que cette année, je me suis aperçu de sa grande fécondité éditoriale. Avec tous ses (nouveaux) "cycles", je me suis senti un peu perdu.

Bernard Werber est à l’origine un journaliste scientifique, qui a visiblement une grande curiosité intellectuelle, une nécessité vitale d’écrire et une passion dévorante dans la transmission de ce qu’il a appris. Trois paramètres très encourageants, renforcés par sa convivialité très sympathique, résumée par un grand sourire, une apparente modestie (j’écris "apparente" par prudence car je ne le connais pas personnellement), un esprit très structuré, et peut-être, par cet aspect très lisse (trop lisse ?) de sa personnalité. J’insiste sur le côté lisse : avec lui, pas de polémique comme avec Michel Houellebecq (et plus bas, je m’en étonne d’ailleurs, les polémiques littéraires ne seraient-elles jamais provoqué que dans un but publicitaire ?).

Point positif aussi pour moi, je ne l’ai pas découvert avec son premier roman, "Les Fourmis" (sorti en 1991) qui fut un immense succès (20 millions d’exemplaires vendus, traduit à peu près partout dans le monde, dont des extraits figurent dans les manuels scolaires quasiment quelques années après sa sortie). C’est un point positif car lorsqu’on pense lire un succès déjà reconnu, c’est toujours plus difficile d’arriver avec l’esprit vierge pour avoir son propre jugement, sans influence. J’aime avoir ma première impression d’un auteur sans connaître sa popularité extérieure. Un moyen de la confronter aux autres le plus sincèrement possible.

Je suis en fait entré dans le monde de Bernard Werber pas par l’aura de l’auteur mais par un sujet qui m’a toujours intéressé, la mort. Et j’ai découvert par hasard dans une librairie son livre "Les Thanatonautes" (sorti en 1994) dont le sujet et même le titre m’ont tout de suite emballé : les voyageurs de la mort, avec un néologisme d’origine grecque que j’aurais bien voulu inventer à sa place, et surtout, le sujet qui taraude à peu près tous les humains qui ont conscience de leur mortalité. Qu’y a-t-il après la mort ? Le sujet était passionnant, et j’ai apprécié la manière (peu intellectuelle) avec lequel il a été abordé par Bernard Werber.

J’ai donc beaucoup apprécié Bernard Werber, et j’ai vite compris son fonctionnement : un sujet très intéressant, avec une idée très originale à chaque fois, décliné dans un ouvrage avec de nombreux chapitres courts (cela permet une lecture du plus grand nombre, car ce sont des histoires faciles à lire, facile à interrompre), souvent, plusieurs petites histoires imbriquées, dont certaines sentimentales ou à intrigues policières, cela permet de ratisser large, dans le sens où si l’une des histoires imbriquées n’intéresse pas, une autre peut intéresser. Enfin, toujours cette volonté de transmettre, d’une manière ou d’une autre, tout ce qu’a appris l’auteur, érudition, anecdotes, traits d’humour aussi, devinettes, énigmes, etc.

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Ce premier livre très original m’a donc donné envie de connaître l’auteur, c’est-à-dire, de lire tout ce qu’il avait déjà écrit. J’ai donc poursuivi avec "Les Fourmis" qui est effectivement son roman phare même si "Les Thanatonautes" m’a plus intéressé (pour une raison simple : je n’avais pas de questionnement intérieur particulier concernant les fourmis). Au-delà de l’originalité du sujet qui a été traité avec une très grande rigueur (scientifique), et ses histoires annexes, il y avait le coup de génie d’imaginer une machine qui permette de communiquer entre fourmis et humains.

Car si je n’avais pas d’interrogation sur les fourmis en général, je suis passionné par la manière de communiquer entre humains et animaux (avec de la patience, on peut communiquer avec beaucoup d’espèces parfois très différentes de l’homme, c’est assez extraordinaire), mais aussi entre humains (langues différentes, mais aussi, lorsque l’âge, la santé, la situation de handicap empêchent de communiquer "normalement", je pense aux bébés, mais pas seulement, aussi à des personnes de la même situation que feu Vincent Lambert, et d’autres personnes moins atteintes relationnellement).

Bien sûr, il m'était impossible de ne pas poursuivre ce premier "cycle", celui des fourmis. J’ai donc lu dans la foulée, après le premier tome, les deux tomes suivants, "Le Jour des fourmis" (sorti en 1992) et "La Révolution des fourmis" (sorti en 1996). J’ai l’habitude de terminer toujours les livres que je commence (après une expérience d’ennui qui fut contredite juste à la fin d’un livre), si bien que j’ai terminé "La Révolution des fourmis" malgré l’ennui que m’a inspiré une certaine récurrence, une sorte de rituel de la narration que je retrouverai plus tard dans "Demain les chats".

J’ai aussi lu évidemment la suite des Thanatonautes avec "L’Empire des anges" (sorti en 2000) qui m’avait assez déçu et je ne doutais plus que cela ferait encore d’autres suites, un peu comme les rêves imbriqués dans le film "Inception". J’ai senti un peu comme une tromperie sur la marchandise, en gros, on vous dit que l’on dévoile le mystère, et finalement, aucun mystère n’est dévoilé (bon, c’est vrai que je ne crois plus au Père Noël, et que je suis d'un esprit très voltairien, notamment sur la métaphysique).

J’ai lu enfin "Le Père de nos pères" (sorti en 1998), dont le sujet est lui aussi très original, qui porte sur le fameux chaînon manquant de la théorie de l’évolution, avec une conclusion révolutionnaire, surprenante, originale, incroyable et même, scandaleuse !

J’ai dû lire ce dernier livre avant "L’Empire des anges" car je crois que c’est ce dernier livre qui m’a fait renoncer à suivre Bernard Werber dans ses livres ultérieurs. Comme j’adore les chats, écrire un livre sur les chats ne pouvait que me faire revenir vers lui, même si je ne suis pas dupe et que le chat est un sujet très porteur (il y a maintenant plein d’émissions de téléréalité sur le sujet), ce qui n’est pas étonnant puisqu’il y a en France près de 10 millions de chats domestiqués, soit plus que de chiens (les courbes se sont croisées il y a environ une dizaine d’années). Le sujet est donc légèrement "démago" car attractif. D’ailleurs, ceux qui préfèrent les chiens aux chats auraient intérêt à s’abstenir de lire le livre, car les chiens ne sont pas sous leur meilleure face.

Donc, je suis revenu vers Bernard Werber après près d’une vingtaine d’années d’absence, et voici ce que j’ai pensé à la lecture de "Demain les chats".

Je vais tenter d’être positif mais il faut bien avouer que dès les premières pages, je me suis ennuyé. Je crois savoir pourquoi.

D’une part, je connais assez bien le sujet traité (je sais ce que sont les chats, leur diversité, leurs points communs, etc.), et donc, non seulement je n’ai rien appris, mais tout ce qu’il fallait dire sur les chats, les clichés, les plaisanteries, etc. a été dit par l’auteur, ce qui, à mon avis, semblait manquer de subtilité pour ne pas dire que c’était lourd et simpliste.

Déjà pour commenter "L’Ultime secret" (que je n’ai pas encore lu), François Busnel expliquait dans "L’Express" du 15 novembre 2001 : « Si [le livre] ne brille pas par son style, il s’impose par ses visions, dignes de la meilleure science-fiction (…). Son point faible, c’est l’écriture. Une écriture rapide, brutale, qui vise l’efficacité au détriment du style mais qui trop souvent bascule dans le simplisme et les clichés. ». Du reste, Bernard Werber n’a pas la prétention d’avoir du style. Pour lui, l’écriture est juste un moyen pour faire passer ses idées très originales et aussi, une philosophie personnelle (celle de choisir sa propre voie, de préserver sa propre originalité).

D’autre part, il n’y a qu’une seule histoire, pas plusieurs comme dans les précédents livres que j’ai lus de l’auteur, si bien que si l’histoire est ennuyeuse, il n’y a plus de dérivatif.

La trame initiale de l’histoire est toujours très originale (je crois que c’est la grande valeur ajoutée de Bernard Werber, qui pourrait aussi être un excellent scénariste de cinéma, mais le problème, c’est que le sujet souvent rend difficile la réalisation). L’idée, c’est que les chats sont les seuls à pouvoir sauver l’humanité. Je ne veux pas raconter l’histoire (il faut laisser les nouveaux lecteurs découvrir par eux-mêmes), mais résumons seulement qu’il y a un gros désordre (j’y reviens juste après) et que seuls les chats sont capables de trouver un mode de vie qui s’adapte à cette nouvelle situation.

Les provinciaux pourraient s’en attrister mais je trouve que c’est intéressant aussi, toute l’histoire se passe à Paris, et il faut un peu connaître la géographie parisienne pour bien comprendre l’histoire. Là encore, le sujet est très égocentrique, un peu à la mode des grandes productions cinématographiques américaines dans lesquelles, quand le monde est en danger, ce sont en fait les États-Unis qui sont menacés. Là, c’est la France, et plus particulièrement Paris, mais c’est bien l’humanité toute entière qui est menacée.

Ce qui m’a surtout étonné, c’est l’absence de polémique à sa sortie (le 3 octobre 2016), alors que le sujet était aussi explosif que chez Houellebecq avec "Soumission" (sorti le 7 janvier 2015). Car de quel désordre s’agit-il dans "Demain les chats" ? De la victoire des "religieux". Ou de la "religion". Bernard Werber ne la cite jamais mais il n’y a aucun doute sur le fait qu’il parle de l’islam, notamment avec la couleur verte régulièrement évoquée. En clair, la France (et même l’humanité) est mise en péril à cause de l’islam. Et personne ne proteste ?

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Évidemment, ce n’est pas l’objet réel du livre qui est plutôt focalisé sur la réaction à ce désordre. Mais c’est quand même surprenant qu’il n’y ait pas eu de polémique sur le sujet. La succession de nombreux attentats islamistes meurtriers en Europe laisse entendre une sorte de normalité dans ce vers quoi la société convergerait, dans une sorte de violence urbaine généralisée, de guerre civile. Exemple : « C’est un attentat terroriste. Vu l’emplacement, il me semble que c’est la grande bibliothèque qui est touchée. Depuis que la guerre s’amplifie dans le monde, les terroristes tentent de déstabiliser notre ville par des carnages. Il y en a déjà eu plusieurs ces temps-ci. ».

À propos de Houellebecq, dans son explication des ronronnements, Bernard Werber évoque une substance qui a fait le titre du dernier roman de son confrère : « Le ronronnement du chat entraîne par ailleurs la production de sérotonine, un neurotransmetteur impliqué dan la qualité de notre sommeil et de notre humeur, réduisant ainsi le stress et accélérant en outre la cicatrisation osseuse. ».

Continuons de parler de "Demain les chats" avec quelques extraits.
Du négatif, d’abord…

Simplistes, les affirmations concernant la religion justement. Certes, elles sont issues de la bouche d’une chatte savante, cependant, elles ne sont jamais nuancées ni contredites dans le livre.

Par exemple, dire que la religion est contre l’art va à l’encontre de toute l’histoire humaine. Au contraire, l’art a commencé par l’art religieux (voir ici, par exemple). De même, la science fut souvent le fait de religieux, les savants étaient théologiens. Verbatim : « De manière plus globale, les hommes de Dieu n’aiment pas la connaissance. Ils mettent tout sur le dos de la volonté divine. ». Aussi : « Les religieux sont souvent contre l’art, la sexualité, la science. Ils proposent un monde où les gens ne sont plus responsables de leurs actes et n’ont qu’à obéir pour être tranquilles. ». Contresens pour le christianisme et même pour l’islam dans sa version chiite : au contraire, tout est mis sur la responsabilité individuelle.

Simplisme aussi sur l’idée qu’on peut avoir du Moyen Âge. Ce fut au contraire mille ans de fort rayonnement intellectuel et artistique (l’art roman et gothique, entre autres). Dans le texte : « Alors que l’Empire romain s’est effondré en l’an 476 après Jésus-Christ sous les invasions barbares, [les humains] ont dû attendre l’an 1500 pour voir éclore la Renaissance, période bien nommée puisque après cette parenthèse de mille ans, ils ont repris exactement là où la médecine, la technologie, la peinture, la sculpture, l’architecture et la littérature s’étaient arrêtées. ».

Il y a aussi quelques incohérences sur l’alimentation électrique des réseaux de caméras de surveillance municipales en pleines coupures électriques, ou encore la continuité du réseau Internet. Parmi les petites erreurs, celle de croire que la Maison de la Radio abrite encore les locaux de France Télévisions (qui siège depuis longtemps de l’autre côté de la Seine), et les émissions hertziennes sont surtout faites depuis la Tour Eiffel. Le texte : « ça, c’est la Maison de la Radio, c’est de là que les humains envoient des ondes e communication, télévision, radio. ».

Incohérence aussi avec la connaissance des chats, dans cet exemple : « Il tente de m’embrasser comme les humains et met sa langue dans ma bouche. Je surmonte mon dégoût puis finis par trouver cela agréable. ». Impossible qu’un chat puisse avoir du dégoût avec sa langue, vu que pour se laver, il se lèche toutes les parties du corps, même les plus …dégoûtantes !

Prenons maintenant quelques extraits plutôt positifs.

Bernard Werber aime donner quelques formules de vie, comme celle-ci, très juste : « Il y aura toujours ces trois choix : combattre, fuir ou… ne rien faire. ». Ou encore : « Ma seule peur est de ne pas réussir à utiliser pleinement toutes mes capacités. ».

On pourrait presque croire qu’il se l’applique à lui-même : « Je crois que l’Univers a un projet qui me concerne et chaque jour ce projet se révèle plus clairement. Certains êtres sont là pour me le rappeler lorsque je l’oublie. ». C’est le mythe de l’homme providentiel …ou plutôt, de la chatte providentielle.

Car l’une des originalités du récit est que le narrateur est une chatte : « Moi j’ai compris que j’étais sans limites. Oui : je suis infinie et immortelle. Je me sens bien, même si mon corps risque d’être désorganisé dans sa structure générale. Je n’ai pas la moindre inquiétude, je survivrai autrement. ». Autre exemple : « Je ne crois pas qu’il reste ici une seule plante verte intacte. Si elles ont une conscience, elles doivent me détester. ».

Ce qui peut donner ce genre de phrase : « Nous, les chats, sommes les êtres de la hauteur, alors que les hommes sont les êtres de la surface et les rats ceux des sous-sols. Comme pour me contredire, une chauve-souris surgie de nulle part m’attaque. ».

Voici une tirade sur l’égalité des droits : « Je n’ai plus le sentiment qu’elle me vole mon fils. Après tout, est-ce parce qu’on a accouché d’un être qu’il vous appartient ? (…) Je crois que le sentiment qui génère tous les conflits est l’envie de posséder. Posséder son conjoint, posséder le territoire, posséder nos serviteurs humains, posséder la nourriture, posséder nos propres enfants. Personne n’appartient à personne. ». Avec même une clef pour entrer dans le projet d’extension de la PMA à toutes les femmes, examinée à l’Assemblée Nationale à partir de ce mardi 24 septembre 2019 : « Après tout, si Angelo [le chaton] a envie d’avoir deux mères, c’est son choix. ». C’est juste subliminal !

Je termine en reprenant la critique de François Busnel d’il y a dix-huit ans qui est valable pour à peu près tous ses romans d’anticipation : « Les grincheux demanderont-ils encore longtemps : "Mais pourquoi lire Werber ?". La réponse est simple : parce qu’il s’agit de comprendre que la capacité de rêver le futur est vitale pour l’espèce humaine, qu’elle ouvre de nouvelles voies. Cette capacité prospective n’est nullement prédictive ou prophétique, mais elle contribue à donner forme, dans l’imaginaire collectif, à ce futur par définition imprévisible. (…) Bernard Werber, dans ce roman au suspense haletant, montre admirablement que tout ce qui est scientifiquement faisable n’est ni socialement inéluctable, ni humainement souhaitable. Par les temps qui courent, voilà une indispensable leçon des choses. » ("L’Express" du 15 novembre 2001).

Alors, irez-vous vous procurer "Sa majesté des chats" ?
En ce qui me concerne, je m’interroge encore…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 septembre 2019)
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Pour aller plus loin :
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

_yartiChatsBernardWerberA01


http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190925-werber-chats.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/l-empire-des-chats-selon-bernard-218119

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23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 03:17

« La question du sort de l’espèce humaine me semble se poser ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et d’autodestruction ? (…) Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu’avec leur aide, il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier. Ils le savent bien, et c’est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. » ("Malaise dans la civilisation", 1929).



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L’inventeur de la psychanalyse, le médecin neurologue Sigmund Freud est mort d’un cancer, à Londres, il y a quatre-vingts ans, le 23 septembre 1939, peu après l’embrasement général de la Seconde Guerre mondiale. Il avait 83 ans (né en Autriche-Hongrie le 6 mai 1856). De la mort, il écrivait : « Nous insistons toujours sur le caractère occasionnel de la mort : accident, maladie, infection, profonde vieillesse, révélant ainsi nettement notre tendance à dépouiller la mort de tout caractère de nécessité, à en faire un événement purement accidentel. » ("Considérations actuelles sur la guerre et la mort", 1915).

Malgré l’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne et ses ouvrages brûlés dès mai 1933, Freud, qui habitait en Autriche, son pays, refusait d’émigrer. Après l’Anschluss (annexion) de l’Autriche par Hitler le 12 mars 1938, et l’arrestation temporaire de sa fille Anna le 22 mars 1938, il accepta de quitter Vienne pour Paris puis Londres. Ses deux sœurs, âgées et se croyant protégées par l’âge, refusèrent de le suivre et furent déportées et tuées dans un camp d’extermination.

Le Vingtième siècle fut dominé par trois pensées principales. La première provenait de la philosophie de Nietzsche, mal comprise, et qui a apporté le nazisme. La deuxième de Marx qui a apporté le communisme. Les deux idéologies qui se voulaient totalitaires, dans le sens globalisant, ont provoqué des dizaines voire des centaines de millions de morts en un siècle, et heureusement, les deux ont été à peu près "éradiquées", même si, pour l’une comme pour l’autre, il existe à des stades plus ou moins avancés, des nostalgiques de leur cruauté.

La troisième pensée dominante fut, heureusement, loin d’être le "Mal" incarné et avait même pour but de soigner les maux. Freud, avec la psychanalyse, a révolutionné la manière d’appréhender l’existence. Il n’avait pas pour objectif de remplacer Dieu même si, dans les conséquences dans des pays en voie de déchristianisation, cela a contribué à renforcer ce mouvement (le "psy" remplaçant le curé). En prenant en considération l’inconscient, le surmoi, etc., Freud donnait une nouvelle perspective dans la compréhension humaine.

Sur la religion, cet extrait du "Malaise dans la civilisation" (1929) donne d’ailleurs une idée de sa conception particulièrement éloquente : « La religion porte préjudice à ce jeu d’adaptation et de sélection en imposant uniformément à tous, ses propres voies pour parvenir au bonheur et à l’immunité contre la souffrance. Sa technique consiste à rabaisser la valeur de la vie et à déformer de façon délirante l’image du monde réel, démarches qui ont pour postulat l’intimidation de l’intelligence. À ce prix, en fixant de force ses adeptes à un infantilisme psychique et en leur faisant partager un délire collectif, la religion réussit à épargner à quantité d’êtres humains une névrose individuelle, mais c’est à peu près tout. ». Dans sa haine excessive contre la religion, Freud a fait un contresens à ce sujet puisque, au contraire, au moins dans le christianisme, la valeur de la vie est suprême.

Ce n’était pas nouveau chez lui, puisque, au début de son article sur les "Actes obsédants et exercices religieux" (1907), Freud écrivait : « Je ne suis certes pas le premier qu’ait frappé la ressemblance qui existe entre les actes obsédants des névrosés et les exercices par lesquels le croyant témoigne de sa piété. Le nom même de "cérémonial", que l’on a donné à certains de ces actes obsédants, m’en est une garantie. Cependant, cette ressemblance me semble être plus qu’une ressemblance superficielle, de telle sorte que l’on pourrait, d’une intelligence de la genèse du cérémonial névrotique, se risquer à tirer par analogie des conclusions relatives aux processus psychiques de la vie religieuse. ».

Freud, au-delà d’un médecin, d’un psychanalyste et d’un philosophe, fut aussi un écrivain, et à ce titre, à sa grande surprise, il a été récompensé le 28 août 1930 par le Prix Goethe de la ville de Francfort qui récompense les grands acteurs culturels (furent ainsi récompensés notamment Albert Schweitzer en 1928, Max Planck en 1945, Hermann Hesse en 1946, Karl Jaspers en 1947, Thomas Mann en 1949, Ingmar Bergman en 1976, Pina Bausch en 2008, Ariane Mnouchkine en 2017, etc.).

Je propose donc ici quelques citations choisies avec un intérêt dans le monde actuel dont ne se douterait probablement pas Freud. Certaines affirmations ont été très contestées du vivant de Freud, parfois même démenties par la suite (notamment sur la religion d’Aton), mais l’œuvre philosophique de Freud fait partie de ces monuments auxquels on ne peut pas rester indifférent si l’on veut comprendre le monde d’aujourd’hui et l’histoire intellectuelle d’hier.

Il est intéressant, par exemple, de lire certains passages de son œuvre, comme celui-ci, issu de "L’interprétation des rêves" : « Il est absurde de se glorifier de ses ancêtres, j’aime mieux être moi-même un aïeul, un ancêtre. » qui n’est qu’une autre version de cette fameuse réplique de Voltaire à l’arrogant et jaloux chevalier Guy-Auguste de Rohan-Chabot qui plaisantait sur son pseudonyme en janvier 1726 à la Comédie-Française : « Je commence mon nom et vous finissez le vôtre ! ».

Parmi les premiers sujets d’étude de Freud, il y a eu le rêve, digne représentant des désirs refoulés : « Nous savons que les rêves intelligents et raisonnables sont la réalisation non déguisée d’un désir ; en d’autres termes, que le désir dont ils nous montrent la réalisation concrète est un désir reconnu par la conscience, insatisfait dans la vie quotidienne, mais parfaitement digne d’intérêt. L’analyse des rêves confus et inintelligibles nous enseigne quelque chose d’analogue : le fondement de ces rêves est aussi un désir réalisé, désir que les idées latentes nous révèlent d’autre part ; seulement, la représentation en est obscure ; pour l’éclaircir, il faut avoir recours à l’analyse et celle-ci nous montrera tantôt un désir refoulé et inconscient, tantôt un désir intimement uni à des pensées refoulées et pour ainsi dire, porté par celles-ci. Nous pouvons caractériser ces rêves en disant qu’ils sont les réalisations voilées de désirs refoulés. Remarquons en outre, ce qui est assez intéressant, que la sagesse populaire a raison quand elle prétend que les rêves prédisent l’avenir. C’est bien en réalité l’avenir que le rêve nous montre, non pas tel qu’il se réalisera, mais tel que nous souhaitons le voir réalisé ; et l’âme populaire fait en cela ce qu’elle a coutume de faire ailleurs : elle croit ce qu’elle désire. » ("Le rêve et son interprétation", 1899).

La mort est aussi l’une des premières confrontations de la philosophie : « Le deuil a à remplir une mission psychique définie, qui consiste à établir une séparation entre les morts d’un côté, les souvenirs et les espérances des survivants, de l’autre. Le résultat une fois obtenu, la douleur s’atténue, et avec elle s’atténuent le remords, les reproches qu’on s’adressait à soi-même et, par conséquent, la crainte du démon. Et alors les mêmes esprits, qui ont été redoutés comme des démons, deviennent l’objet de sentiments plus amicaux, sont adorés comme des ancêtres dont on invoque le secours dans toutes les occasions. » ("Totem et Tabou", 1913).

L’évolution du deuil : « Si l’on suit l’évolution des rapports entre survivants et morts, on constate que leur ambivalence a considérablement diminué avec le temps. Il est aujourd’hui facile de réprimer, sans grand effort psychique, l’hostilité inconsciente qui subsiste toujours à l’égard des morts. Là où il y avait autrefois lutte entre la haine satisfaite et la tendresse douloureuse, s’élève aujourd’hui, telle une formation cicatricielle, la pitié qui exige, selon l’adage, "de mortuis nil nisi bene" [ne jamais dire du mal des morts]. Seuls les névrosés troublent encore la douleur que leur cause la perte d’un proche par des accès de reproches obsédants dans lesquels la psychanalyse découvre les traces de l’ambivalence affective de jadis. » ("Totem et Tabou", 1913).

Dans un autre ouvrage, Freud est revenu sur la mort : « Le fait est qu’il nous est absolument impossible de nous représenter notre propre mort, et toutes les fois que nous l’essayons, nous nous apercevons que nous y assistons en spectateurs. C’est pourquoi l’école psychanalytique a pu déclarer qu’au fond, personne ne croit à sa propre mort ou, ce qui revient au même, dans son inconscient, chacun est persuadé de sa propre immortalité. » ("Considérations actuelles sur la guerre et la mort", 1915).

La mort des autres, une possibilité à envisager avec beaucoup de délicatesse : « Pour ce qui est de la mort d’autrui, l’homme civilisé évite soigneusement de parler de cette éventualité en présence de la personne dont la mort paraît imminente ou proche. (…) L’homme civilisé adulte (…) ne pensera pas volontiers à la perspective de la mort d’un de ses proches : ce serait faire preuve d’insensibilité ou de méchanceté, sauf lorsque, comme médecin, avocat, etc., on est amené à y penser en vertu de préoccupations professionnelles. » ("Considérations actuelles sur la guerre et la mort", 1915).

Serait-ce une possible introduction à l’autorisation de la PMA pour un enfant avec …deux mères ? « Le langage de ces tribus australiennes présente une particularité (…). Les désignations de parenté notamment dont elles se servent se rapportent aux relations, non entre deux individus, ni entre un individu et un groupe (…). Un homme appelle "père" non seulement celui qui l’a engendré, mais aussi tout homme qui, d’après les coutumes de la tribu, aurait pu épouser sa mère et devenir son père ; il appelle "mère" toute femme qui, sans enfreindre les coutumes de la tribu, aurait pu devenir réellement sa mère ; il appelle "frères" et "sœurs" non seulement les enfants de ses véritables parents, mais aussi les enfants de toutes les autres personnes qui auraient pu être ses parents, etc. » ("Totem et Tabou", 1913).

Retour à la religion qui, pour Freud, serait à l’opposé de l’esprit scientifique : « Si nous acceptons le mode d’évolution des conceptions humaines du monde (…), à savoir, que la phase animiste a précédé la phase religieuse qui, à son tour, a précédé la phase scientifique, il nous sera facile de suivre aussi l’évolution de la "toute-puissance des idées" à travers ces phases. Dans la phase animiste, c’est à lui-même que l’homme attribue la toute-puissance ; dans la phase religieuse, il l’a cédée aux dieux, sans toutefois y renoncer sérieusement, car il s’est réservé le pouvoir d’influencer les dieux de façon à les faire agir conformément à ses désirs. Dans la conception scientifique du monde, il n’y a plus de place pour la toute-puissance de l’homme, qui a reconnu sa petitesse et s’est résigné à la mort, comme il s’est soumis à toutes les autres nécessités naturelles. Mais dans la confiance en la puissance de l’esprit humain qui compte avec les lois de la réalité, on retrouve encore les traces de l’ancienne croyance à la toute-puissance. » ("Totem et Tabou", 1913).

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Une interprétation très audacieuse (et très contestée) du judaïsme et du christianisme comparés aux religions de l’Égypte antique : « Nous avons dit déjà que la cérémonie chrétienne de la Sainte Communion par laquelle le croyant s’incorpore la chair et le sang du Rédempteur ne fait que répéter l’ancien repas totémique, en perdant, il est vrai, tout caractère agressif pour ne reproduire que la tendresse et l’adoration. L’ambivalence qui prédomine dans les relations entre père et fils transparaît toutefois nettement dans le résultat finale de la réforme religieuse qui, destinée soi-disant à amener une réconciliation avec le père, aboutit au détrônement et à la destitution de celui-ci. Le judaïsme avait été la religion du père, le christianisme devient la religion du fils. L’ancien Dieu, Dieu-Père, passa au second plan ; le Christ, son Fils, prit sa place, comme aurait voulu le faire, à une époque révolue, chacun des fils révoltés. Paul, le continuateur du judaïsme, fut aussi son destructeur. S’il réussit, ce fut certainement d’abord parce que, grâce à l’idée de la rédemption, il parvint à conjurer le spectre de la culpabilité humaine et ensuite, parce qu’il abandonna l’idée que le peuple juif était "le peuple élu" et qu’il renonça au signe visible extérieur de cette élection : la circoncision. La nouvelle religion put ainsi devenir universelle et d’adresser à tous les hommes. Même en admettant qu’un sentiment de vengeance personnelle ait pu animer Paul, sa nouvelle doctrine se heurtant à l’opposition des milieux juifs, il n’en reste pas moins vrai qu’un des caractères de l’ancienne religion d’Aton (l’universalité) se trouvait rétabli. La religion redevenait universelle comme elle l’avait été avant de passer à ses nouveaux adeptes, les Juifs. (…) Le triomphe du christianisme fut une nouvelle victoire des prêtres d’Amon sur le dieu d’Akhenaton, et cela après un intervalle de mille cinq cents ans et sur un bien plus vaste théâtre. Et cependant, le christianisme marquait un progrès dans l’histoire des religions, tout au moins en ce qui concerne le retour du refoulé. Dès lors, le judaïsme ne fut plus, pour ainsi dire, qu’un fossile. » ("L’homme Moïse et la religion monothéiste", 1939). Cette interprétation reste très controversée et fut souvent contestée par des spécialistes. Il y a d’une part, une forme d’incohérence intellectuelle dans son raisonnement, et d’autre part, une mauvaise connaissance (peut-être due à son époque) des religions égyptiennes (et aussi un problème de chronologie avec l’histoire du judaïsme), mais il était intéressant à rappeler cette réflexion qui montre un esprit à la fois original et érudit.

À propos de l’Égypte "primitive" : « On peut se demander, la parole ne servant pas seulement à formuler la pensée individuelle, mais essentiellement à la communiquer à autrui, de quelle manière "l’Égyptien primitif" s’y prenait pour faire connaître à son semblable "quelle partie de ce concept mixte il envisageait chaque fois" ? Dans l’écriture, cela était réalisé à l’aide de ce qu’on appelle les images "déterminatives", lesquelles, apposées derrière les caractères écrits, en indiquaient le sens, sans être, elles-mêmes, destinées à être prononcées. » ("Des sens opposés dans les mots primitifs", 1910).

L’expression des fantasmes humains : « Vous allez peut-être demander comment il se fait qu’on soit si bien renseigné sur les fantasmes des hommes, puisqu’ils s’enveloppent de tant de mystère. Or, il est une sorte de personnes auxquelles, non plus un dieu mais une sévère déesse, la nécessité, a donné la mission d’exprimer ce qu’elles souffrent et de quoi elles se réjouissent. Ce sont les névrosés, qui doivent avouer jusqu’à leurs fantasmes au médecin dont ils attendent la guérison par un traitement psychique ; de cette source émane ce que nous savons de plus sûr. Et nous en sommes alors venus à supposer à juste titre que nos malades ne nous révèlent rien que nous ne trouverions aussi bien chez les gens bien portants. » ("La création littéraire et le rêve éveillé", 1908).

Le naturisme serait-il toujours sexuel ? « Un seul point semble certain, c’est que l’émotion esthétique dérive de la sphère des sensations sexuelles ; elle serait un exemple typique de tendance inhibée quant au but. Primitivement, la "beauté" et le "charme" sont des attributs de l’objet sexuel. Il y a lieu de remarquer que les organes génitaux en eux-mêmes, dont la vue est toujours excitante, ne sont pourtant presque jamais considérés comme beaux. En revanche, un caractère de beauté s’attache, semble-t-il, à certains signes sexuels secondaires. » ("Malaise dans la civilisation", 1929).

L’amour : « Normalement, rien n’est plus stable en nous que le sentiment de nous-mêmes, de notre propre Moi. Ce Moi nous apparaît indépendant, un, et bien différencié de tout le reste. Mais que cette apparence soit trompeuse, que le Moi au contraire rompe toute limite précise, et se prolonge dans une autre entité inconsciente que nous appelons le Soi (…), c’est ce que, la première, l’investigation psychanalytique nous a appris (…). Au plus fort de l’état amoureux, la démarcation entre le Moi et l’objet court le risque de s’effacer. À l’encontre de tous les témoignages des sens, l’amoureux soutiendra que Moi et Toi ne font qu’un, et il est tout prêt à se comporter comme s’il en était réellement ainsi. » ("Malaise dans la civilisation", 1929). Sans doute faudrait-il rectifier avec les sociétés modernes d’aujourd’hui en disant que Moi et Toi, cela fait en fait trois.

La formation du psychanalyste : « Il ne s’agit pas de savoir si l’analyste est pourvu d’un diplôme médical, mais s’il a acquis la formation spéciale qui est nécessaire à l’exercice de l’analyse. On peut rattacher à cela la question qui a été discutée avec tant d’ardeur par les confrères : quelle est la formation la plus appropriée pour un analyste ? Je pensais, et je soutiens encore aujourd’hui, que ce n’est pas celle que l’université prescrit au futur médecin. La soi-disant formation médicale me semble être un détour pénible, elle donne, il est vrai, à l’analyste beaucoup de ce qui lui est indispensable, mais elle le charge en plus de nombreuses choses qu’il ne pourra jamais utiliser, et elle apporte avec elle le danger que son intérêt comme sa manière de penser soient détournés de la compréhension des phénomènes psychiques. » (Postface de 1927 de "La Question de l’analyse profane", 1925.

J’ai commencé en tête d’article par une situation très lucide de Freud sur les capacités d’autodestruction de l’humanité, alors qu’il n’imaginait certainement pas la fabrication de la bombe nucléaire et de l’équilibre de la terreur qui en résulterait.

Je termine aussi par la guerre, dans un échange épistolaire suscité par la Société des Nations (plus précisément, par l’Institut international de coopération intellectuelle qui était une commission de la SDN) entre le physicien Albert Einstein et le psychanalyste Sigmund Freud. Ce dernier a répondu au théoricien de la Relativité générale dans une lettre datée de septembre 1932 et les lettres ont été publiées en 1933 sous le titre : "Pourquoi la guerre ?" ("Warum Krieg ?"). Einstein a posé beaucoup de question à Freud sur le pacifisme et la manière de maintenir ou renforcer la paix, voire (plus concrètement) d’éviter la guerre.

Dans un premier temps, Freud a explicité ce qu’il entendait par instinct de mort : « Nous admettons que les instincts de l’homme se ramènent exclusivement à deux catégories : d’une part, ceux qui veulent conserver et unir ; nous les appelons érotiques (…) ou sexuels (…) ; d’autre part, ceux qui veulent détruire et tuer ; nous les englobons sous les termes de pulsion agressive ou pulsion destructrice. Ce n’est, en somme (…), que la transposition théorique de l’antagonisme universellement connu de l’amour et de la haine, qui est peut-être une forme de la polarité d’attraction et de répulsion qui joue dans votre domaine. (…) L’instinct de mort devient pulsion destructrice par le fait qu’il s’extériorise, à l’aide de certains organes, contre les objets. L’être animé protège pour ainsi dire sa propre existence en détruisant l’élément étranger. » (1932).

Mais il a rappelé une évidence qui est très ancrée aujourd’hui dans la conscience des dirigeants du monde, le fait que la culture réduit les risques de guerre et favorise la paix : « On ne s’est pas encore familiarisé avec l’idée que le développement de la culture puisse être un phénomène organique (…). Les transformations psychiques qui accompagnent le phénomène de la culture, sont évidentes et indubitables. Elles consistent en une éviction progressive des fins instinctives, jointe à une limitation des réactions impulsives. Des sensations qui, pour nos ancêtres, étaient chargées de plaisir nous sont devenues indifférentes et même intolérables ; il y a des raisons organiques à la transformation qu’on subie nos aspirations éthiques et esthétiques. Au nombre des caractères psychologiques de la culture, il en est deux qui apparaissent comme les plus importants : l’affermissement de l’intellect, qui tend à maîtriser la vie instinctive, et la réversion intérieure du penchant agressif, avec toutes ses conséquences favorables et dangereuses. » (1932).

D’où le rejet de la guerre : « Nous ne pouvons simplement plus du tout la supporter ; ce n’est pas seulement une répugnance intellectuelle et affective, mais bien, chez nous, pacifistes, une intolérance constitutionnelle, une idiosyncrasie, en quelque sorte, grossie à l’extrême. Et il semble bien que les dégradations esthétiques que comporte la guerre ne comptent pas pour beaucoup moins, dans notre indignation, que les atrocités qu’elle suscite. » (1932).

Enfin, cette conclusion prophétique : « Peut-être n’est-ce pas une utopie que d’espérer dans l’action de ces deux éléments, la conception culturelle et la crainte justifiée des répercussions d’une conflagration future, pour mettre un terme à la guerre, dans un avenir prochain. Par quels chemins ou détours, nous ne pouvons le deviner. En attendant, nous pouvons nous dire : Tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre. » (1932).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Freud par ses mots.
La psychanalyse introduite par Sigmund Freud.
Le livre "Moïse et le monothéisme" (1939) de Freud à télécharger (texte intégral).
Polémique Michel Onfray vs Freud sur la psychanalyse : la réponse d'Onfray à Élisabeth Roudinesco.
Livre "Introduction à la psychanalyse" (à télécharger).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190923-freud.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/freud-par-ses-mots-218064

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/20/37648915.html






 

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