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20 septembre 2019 5 20 /09 /septembre /2019 03:25

« La liberté de penser, et de mal penser et de penser peu, la liberté de choisir moi-même ma vie, de me choisir moi-même. Je ne peux dire "d’être moi-même" puisque je n’étais rien qu’une pâte modelable, mais celle de refuser les moules. » ("Bonjour tristesse", 1954, éd. Julliard).



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La romancière Françoise Sagan est morte ruinée, endettée, malade, à Honfleur, il y a quinze ans, le 24 septembre 2004 à l’âge de 69 ans (elle est née le 21 juin 1935 à Cajarc). Pour fêter cet anniversaire, les éditions Plon ont fait fort : dans le plus grand secret, elles ont sorti ce jeudi 19 septembre 2019 un roman inédit de l’écrivaine, "Les quatre coins du cœur", manuscrit inachevé (non corrigé ni relu) probablement commencé dans les années 1980.

Denis Westhoff, le fils de Françoise Sagan, qui a repris la succession (gestion des droits d’auteur de sa mère, mais aussi gros endettement fiscal), et Sophie Charnavel, directrice des éditions Plon, ont été les invités de Léa Salamé à la matinale de France Inter le 19 septembre 2019 (écouter l’enregistrement audio ici).

Nul doute que ce roman, comme la soixantaine d’œuvres de François Sagan (surtout des romans mais aussi des pièces de théâtre et des essais, des biographies, elle a aussi écrit des paroles de chanson et des scénarios de film), va connaître un grand succès éditorial.

Sagan n’est qu’un pseudonyme, son père ne voulait pas qu’elle publiât sous son vrai nom, Françoise Quoirez, qui aurait été très facile de retrouver dans l’annuaire téléphonique, pour ne pas être harcelé. Il provient d’un personnage de Proust, écrivain qu’elle adorait.

Françoise Sagan, pendant longtemps, elle ne m’évoquait que sa vie et pas son écriture. Sa vie folle, à cent à l’heure, aimant les voitures de course, ses idées audacieuses, sa vie à la fois de mondanité et (un peu) de débauche, ses addictions qui l’ont probablement rongée et emportée bien trop tôt (avant 70 ans, elle aurait aujourd’hui 84 ans), son amitié réciproque pour le Président François Mitterrand (adorateur d’écrivains et de belles femmes), ses coups fumeux dans l’affaire Elf qui lui ont valu, au début des années 2000, une condamnation et un endettement fiscal qui lui ont sapé le moral, et peut-être même l’inspiration, des dernières années de son existence… Rien ne me faisait "envie" de la lire…

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Et puis, les digues lâchent parfois. J’ai "craqué" et quand j’ai lu son premier roman, "Bonjour tristesse", ce fut un coup de foudre. Peut-on tomber amoureux d’une écriture ? d’un style ? d’une auteure ? Alors qu’elle serait plus âgée que ma mère… mais en fait, elle serait plus jeune que ma fille, si j’en avais eu une… Car "Bonjour tristesse", c’est trois exploits. L’exploit de l’âge : Françoise Sagan avait 18 ans quand il est sorti le 15 mars 1954 chez Julliard. L’exploit de la modernité : 1954 (elle l’a écrit en six semaines durant l’été 1953), mais bien plus audacieux que l’effet Mai 1968 ! L’exploit du premier roman : exceptionnel de beauté. Bref : « La gloire, je l’ai rencontrée à 18 ans en 188 pages, c’était comme un coup de grisou. » (1985). Les ventes ont dépassé largement les 2 millions d’exemplaires. Devenir très riche et très connue avant d’avoir 20 ans, et en plus, grâce à sa plume, c’était une double performance.

Petit livre, petit roman, mais tellement délicieux. Les bonnes choses ne se savourent qu’en petite quantité. Elle avouait volontiers qu’elle bâclait souvent ses romans. Peut-être était-ce mieux ainsi, trop peaufinée, trop affinée, l’écriture aurait manqué de netteté.

Parlons de "Bonjour tristesse"… D’abord, le style, qui est exceptionnel, incisif, rapide, créatif, et ensuite, le fond. L’histoire est d’une modernité étonnante. À part le vouvoiement entre certains personnages (notamment entre la fille et les compagnes successives de son père), qui serait aujourd’hui du tutoiement, le roman n’a pas pris une ride. Pourtant, il a …plus de soixante-cinq ans ! On peine à imaginer qu’il fût écrit en 1953. On comprend pourquoi il a été l’objet de nombreuses polémiques (qui a fait aussi son succès commercial, comme plus tard avec Michel Houellebecq).

C’est extraordinaire car c’était quinze ans avant Mai 1968. Il y a incontestablement des esprits d’avant-garde bien plus "avancés" que d’autres à chaque époque. Françoise Sagan l’a montré ici. Ce qui a choqué, c’était l’amour "libre", c’est-à-dire, hors du strict et exclusif cadre conjugal, à savoir du cadre du mariage. Inutile de dire que dans notre société d’aujourd’hui, à la cellule familiale éclatée, au zapping sentimental autant que professionnel, cela ne peut plus choquer, c’est même le contraire qui pourrait aujourd’hui devenir extraordinaire. Même si la pudibonderie a repris des couleurs aujourd’hui.

Avant-gardiste, Françoise Sagan l’a été évidemment pour les femmes : ce premier roman met en situation principalement des femmes (trois face à un voire deux hommes). Le "coup de grisou" lui a permis une totale indépendance matérielle, même si, finalement, ce fut faux à cause de son endettement fiscal (heureusement, une amie millionnaire a racheté tous ses biens immobiliers vendus aux enchères, ce qui lui permettait d’y rester vivre comme auparavant).

Certes, Françoise Sagan a raconté son environnement de vie, qui est loin d’être celui du "commun" et qui pourrait même agacer ceux qui ont des problèmes de fin de mois. Son monde, c’était celui des mondanités. Les personnages sont des gens souvent riches et oisifs (j’allais écrire "inutiles", mais parler de l’utilité d’une personne conduirait à un chemin éthiquement très incertain). Justement, la description de ce monde de casino et de belles voitures serait agaçante si la romancière ne l’avait pas pimentée de son humour vache et parfois de son autodérision, car à chaque paragraphe, on ne peut pas ne pas sentir une petite part autobiographique.

Enfin, j’ai adoré ce premier roman aussi parce qu’il est d’une très profonde maturité. C’était là son troisième exploit. Qu’en n’ayant vécu que 18 ans, Françoise Sagan ait pu avoir un recul psychologique aussi profond, qu’elle ait pu prendre conscience puis avoir le talent de décrire des situations psychologiques multiples, parfois complexes et surtout subtiles, est un véritable exploit de jeunesse. À 30 ans, on aurait pu l’imaginer plus volontiers, mais à 18 ans, avec si peu d’expérience sentimentale finalement, cela donnait une dimension extraordinairement consciente des choses les plus importantes de la vie, dont l’amour.

L’histoire de Françoise Sagan ne m’avait jamais attiré car je n’étais pas de son monde, je ne me reconnaissais pas en elle, mais dès les premières phrases, elle m’a happé, elle m’a emballé, elle m’a enseveli de son charme littéraire, si bien que j’ai été complètement séduit par cette gamine de 18 ans. Par sa légèreté tragique.

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Je propose ici quelques exemples de ce style si scintillant, si rythmé, si clair et si mature. Ils sont sortis de "Bonjour tristesse" (1954, éd. Julliard), sauf indication contraire. Ce sont bien sûr des personnages ou la narratrice qui parlent, mais à travers eux, il y a un peu de Françoise Sagan, incontestablement.

La profonde maturité, c’est par exemple d’analyser pourquoi elle préférait fréquenter des gens beaux mais stupides : « Sans partager avec mon père cette aversion pour la laideur qui nous faisait souvent préférer des gens stupides, j’éprouvais en face des gens dénués de tout charme physique une sorte de gêne, d’absence ; leur résignation à ne pas plaire me semblait une infirmité indécente. Car, que cherchions-nous, sinon plaire ? Je ne sais pas encore aujourd’hui si ce goût de conquête cache une surabondance de vitalité, un goût d’emprise ou le besoin furtif, inavoué, d’être rassuré sur soi-même, soutenu. ».

Ou encore : « Je la sentais trop complètement indifférente, ses jugements n’avaient pas cette précision, ce côté aigu de la méchanceté. Ils n’en étaient que plus accablants. ». Toujours parlant de la même personne : « Elle ne prononçait jamais, après les nombreux bêtises qui illuminaient sa conversation, une de ces phrases brèves dont elle avait le secret et qui aurait couvert la pauvre Elsa de ridicule. ». Encore : « Je ne sais pas si sa bonté était une forme affinée de son intelligence ou plus simplement de son indifférence, mais elle avait toujours le mot, le geste justes, et si j’avais eu à souffrir vraiment, je n’aurais pu avoir de meilleur soutien. ».

L’amour : « Ils souriaient tous les deux, l’air heureux. Cela m’impressionna : le bonheur m’a toujours semblé une ratification, une réussite. ». Aussi : « Un jour, j’aimerais quelqu’un passionnément et je chercherais un chemin vers lui, ainsi, avec précaution, avec douceur, la main tremblante… ». L’acte : « Je pensais confusément : cela devait arriver, cela devait arriver. Puis ce fut la ronde de l’amour : la peur qui donne la main au désir, la tendresse et la rage, et cette souffrance brutale que suivait, triomphait, le plaisir. ». Sensation : « Je craignais que l’on ne pût lire sur mon visage les signatures éclatantes du plaisir, en ombres sous mes yeux, en relief sur ma bouche, en tremblements. ». La joie dans l’amour : « La fraîcheur de l’eau salée ensuite. Nous riions ensemble, éblouis, paresseux, reconnaissants. Nous avions le soleil et la mer, le rire et l’amour, les retrouverions-nous jamais comme cet été-là, avec cet éclat, cette intensité qui leur donnaient la peur et les autres remords ?… ».

Des traits psychologiques très bien décrits : « Je n’étais pas habituée à réfléchir, cela me rendait irritable. ». Aussi : « Quand je parlais avec Anne, j’étais parfaitement absorbée, je ne me voyais plus exister et pourtant elle seule me mettait toujours en question, me forçait à me juger. Elle me faisait vivre des moments intenses et difficiles. ».

La fuite : « Je serrais les paupières de peur qu’elle ne vît mon regard. Je sentais des larmes d’épuisement, de maladresse, de plaisir s’en échapper. ». Et avec d’autres yeux : « Anne avait des paupières longues et lourdes, il lui était facile d’être condescendante. ».

Être adulte : « Il prenait ce que je ne pouvais supporter de prendre : les responsabilités. ». La dignité : « Que sa dignité, l’estime qu’elle avait d’elle-même nous rendaient la vie difficile !… ». La subtilité : « Si elle voulait à tout prix avoir raison, il fallait qu’elle nous laissât avoir tort. ».

La cruauté : « Parfaitement immobile, attentive à l’espèce de calme, de paix qui montait en moi à mesure que mes pensées se précisaient. C’était mon premier contact avec la cruauté : je la sentais se nouer en moi, se resserrer au fur et à mesure de mes idées. ».

Entre l’agitation et l’ordre : « Je ne pouvais envisager l’ordre, le silence, l’harmonie qu’apportait Anne partout comme les plus précieux des biens. J’avais très peur de m’ennuyer à mourir ; sans doute craignais-je moins son influence depuis que j’aimais réellement et physiquement Cyril. Cela m’avait libérée de beaucoup de peurs. Mais je craignais l’ennui, la tranquillité plus que tout. ».

Les défauts des proches : « On s’habitue aux défauts des autres quand on ne croit pas de son devoir de les corriger. Dans six mois, elle n’aurait plus éprouvé à mon égard que de la lassitude, une lassitude affectueuse ; c’est exactement ce qu’il m’aurait fallu. Mais elle ne l’éprouverait pas ; car elle se sentirait responsable de moi et, en un sens, elle le serait, puisque j’étais encore essentiellement malléable. Malléable et entêtée. ».

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Des exemples de son style créatif : « Le ciel était éclaboussé d’étoiles. ». Aussi : « Le soleil se décrochait, éclatait, tombait sur moi. Où était-je ? Au fond de la mer, au fond du temps, au fond du plaisir… ». Toujours l’amour : « L’amour me faisait vivre les yeux ouverts, dans la lune, aimable et tranquille. ». Un homme : « Ce n’était ni un homme vain ni un homme égoïste. Mais il était léger, d’une légèreté sans remède. ». Le même homme : « Une rupture lui coûterait moins qu’une vie rangée, il n’était vraiment atteint et miné que par l’habitude et l’attendu, comme je l’étais moi-même. ».

Des descriptions vivantes : « Comme tous les matins le soleil baignait mon lit ; je repoussai mes draps, ôtai ma veste de pyjama et offris mon dos nu au soleil. La joue sur mon bras replié, je voyais au premier plan le gros grain du drap de toile et, plus loin, sur le carrelage, les hésitations d’une mouche. Le soleil était doux et chaud, il me semblait qu’il faisait affleurer mes os sous la peau, qu’il prenait un soin spécial à ma réchauffer. Je décidai de passer la matinée ainsi, sans bouger. ».

Françoise Sagan brosse le monde de la bourgeoisie en pleine lucidité : « J’étais accoutumée à ce genre de femmes : dans ce milieu et à cet âge, elles étaient souvent odieuses à force d’inactivité et de désir de vivre. ».

On retrouve cette description sans complaisance de la société mondaine, pas sans humour, quelques décennies plus tard, entre autres, dans "Les Faux-Fuyants" sorti en 1991 (éd. Julliard) : « Avec des années de vie parisienne, un bon mot était devenu pour lui le pouvoir suprême, le passeport irrésistible qui transgressait toutes les lois, y compris celles de la bonté… et même celles de la décence. Qui éclipsait aussi celles de l’ambition personnelle. ».

La découverte du peuple avec une certaine condescendance : « Vous nous voyez dans un joli pétrin, Monsieur, en effet, dit Diane avec bonhomie et une certaine bienveillance car quelques films sur les Chouans l’avaient acquise à la paysannerie. Elle appréciait beaucoup les clochards à qui elle vouait une compassion égayée par leur pittoresque, par la curiosité de ce qui avait pu les mener là, et un respect immense pour leur détachement des biens de ce monde. Elle proclamait de surcroît la plus grande estime pour l’ouvrier, l’artisan, les professions libérales, le commerçant, le cultivateur, le fonctionnaire, le capitaine d’industrie et ses assistants, le militaire et les gradés, les portiers, etc. N’ayant enfin rien contre les concierges, souvent affables, Diane, en revanche, n’éprouvait que mépris et répulsion pour le Français moyen, surtout quand celui-ci groupait assez de ses semblables pour former "une foule". Une foule si différente du peuple que Diane vénérait distraitement comme certains instruments simplistes et rustiques du Moyen Âge : un peuple qui s’installait le soir avec dignité devant son âtre, tandis que la foule, elle, toujours excitée, défilait sur les boulevards. » ("Les Faux-Fuyants").

Cette même Diane : « Elle s’arrêta sur le sol en tendant le cou comme un héron, ses yeux roulant comiquement dans son visage. Avec son tailleur fripé, ses traits défaits et ses cheveux décoiffés, elle avait l’air d’une antiquaire qui eût passé l’après-midi à chercher en vain quelques meubles ou d’une dame de charité qui eût passé elle aussi l’après-midi à chercher en vain quelques pauvres. ». Son chauffeur tué : « Quelle horrible sottise, que la mort absurde de cet homme sur une route, avec et à cause de gens pour qui il était un meuble, et un meuble non signé ! » ("Les Faux-Fuyants").

Ces petites citations montrent à quel point le style de Françoise Sagan est dense, alerte et tranchant. La publication d’un nouveau roman, un petit dernier inespéré et posthume, quinze ans plus tard, devrait être l’un des événements majeurs de la rentrée littéraire, celui d’une divine douceur.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Site sur Françoise Sagan.
Denis Westhoff sur France Inter le jeudi 19 septembre 2019.
Françoise Sagan.
Daniel Cordier.
Eugène Viollet-le-Duc.
Roger Etchegaray.
Ménie Grégoire.
Sim.
Michel Déon.
Antoine de Saint-Exupéry.
Joseph Kessel.
Edgar Morin.
Boris Vian.
Anne Frank.
Michel Serres.
Léonard de Vinci.
Jacques Rouxel.
George Steiner.
Maurice Druon.
Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190924-francoise-sagan.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/francoise-sagan-eclaboussee-d-217993

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/19/37648336.html








 

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17 septembre 2019 2 17 /09 /septembre /2019 03:56

« Dans les restaurations, il est une condition dominante qu’il faut toujours avoir à l’esprit. C’est de ne substituer à toute partie enlevée que des matériaux meilleurs et des moyens plus énergiques ou plus parfaits. Il faut que l’édifice restauré ait passé pour l’avenir, par suite de l’opération à laquelle on l’a soumis, un bail plus long que celui déjà écoulé. On ne peut nier que tout travail de restauration est pour une construction une épreuve assez dure. » (Eugène Viollet-Le-Duc, 1866).



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L’inspecteur général des édifices diocésains, "architecte du gouvernement", Eugène Viollet-le-Duc, très connu pour avoir initié la reconnaissance de la mémoire et la restauration des monuments historiques, principalement médiévaux, est mort à Lausanne il y a cent quarante ans, le 17 septembre 1879, à l’âge de 65 ans (il est né le 27 janvier 1814 à Paris). Il était en train de restaurer la cathédrale de Lausanne. Son nom est revenu fréquemment dans l’actualité de ce printemps car il fut celui qui a restauré la cathédrale Notre-Dame de Paris en proposant notamment cette fameuse flèche en plomb qui a été détruite dans l’incendie du 15 avril 2019.

Au-delà de Notre-Dame de Paris (1843), Viollet-le-Duc, érudit, historien, écrivain, mathématicien, dessinateur, est connu pour la restauration du château de Pierrefonds (1857, pour en faire une résidence de l’empereur Napoléon III), de la cité de Carcassonne (1853), des remparts d’Avignon, du Mont-Saint-Michel, de la collégiale de Clamecy, de la basilique de Vézelay (1840), de la cathédrale de Lausanne (1872), de la cathédrale d’Auxerre (1844), de la basilique de Saint-Denis (1846), de la basilique Saint-Sernin de Toulouse (1845)… et a beaucoup inspiré de nombreux très grands architectes tels qu’Antonio Gaudi, Auguste Perret, Le Corbusier, etc.

Ce furent avec Vézelay et le Mont-Saint-Michel qu’il commença à l’âge de 26 ans dans la restauration de monument historique, à la demande de Prosper Mérimée (1803-1870), le fameux inspecteur général des monuments historiques de 1834 à 1860, qui sauva de nombreux monuments, notamment le baptistère Saint-Jean de Poitiers, la crypte Saint-Laurent de Grenoble, etc.

Les travaux de restauration de Viollet-le-Duc ont été souvent controversés à cause d’une audace qui allait bien au-delà de l’esprit de la construction primitive, selon son principe énoncé dès le début de son article sur la restauration dans son très intéressant "Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle" (tome 8) publié en 1866 (et déjà cité ici) : « Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. (…) [Les] archéologues, exhumant patiemment les moindres débris des arts qu’on supposait perdus, ont à vaincre des préjugés entretenus avec soin par la classe nombreuse des gens pour lesquels toute découverte ou tout horizon nouveau est la perte de la tradition, c’est-à-dire d’un état de quiétude de l’esprit assez commode. ».

Par exemple, les travaux de restauration de la basilique Saint-Sernin de Toulouse, commencés en 1860, furent très contestés. Viollet-le-Duc a fait déposer en 1872 la Tour des Corps Saints, où étaient exposés des reliques depuis le XVIIe siècle le long du déambulatoire, et s’est attaqué à la décoration, et n’a pas pu achever les travaux avant de mourir (mais la Tour des Corps Saints a été finalement réinstallée à la fin du XXe siècle).

Viollet-le-Duc fut très célèbre par sa vision de Notre-Dame de Paris. Si c’était bien lui qui a fait construire la flèche qui a été détruite le 15 avril 2019, il n’avait fait que reprendre le principe de la flèche, érigée vers 1220-1230, qui, trop fragile, avait été détruite juste avant la Révolution française (démontée en 1786 pour éviter un accident). Viollet-le-Duc a fait accompagner la (nouvelle) flèche de seize statues, les douze apôtres et les quatre évangélistes, et la statue de saint Thomas, patron des architectes, fut sculptée avec les traits de Viollet-le-Duc, la règle des compagnons à la main, regardant le haut de la flèche ! Par chance, ces statues venaient d’être démontées le 11 avril 2019 juste avant l’incendie qui a détruit la flèche (en plomb) et le toit de Notre-Dame de Paris.

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Dans leur projet de restauration de Notre-Dame de Paris, daté du 31 janvier 1843, Viollet-le-Duc et son collègue Jean-Baptiste Antoine Lassus (1807-1857) avaient conscience des difficultés : « Dans un semblable travail, on ne saurait agir avec trop de prudence et de discrétion ; et nous le disons les premiers, une restauration peut être plus désastreuse pour un monument que les ravages des siècles et les fureurs populaires ! car le temps et les révolutions détruisent, mais n’ajoutent rien. Au contraire, une restauration peut, en ajoutant de nouvelles formes, faire disparaître une foule de vestiges, dont la rareté et l’état de vétusté augmentent même l’intérêt. Dans ce cas, on ne sait vraiment ce qu’il y a de plus à craindre, ou de l’incurie qui laisse tomber à terre ce qui menace de ruine, ou de ce zèle ignorant qui ajoute, retranche, complète, et finit par transformer un monument ancien en un monument neuf, dépouillé de tout intérêt historique. ». Et ils ont insisté sur le besoin de pérennité : « Il faut non seulement que l’artiste s’attache à soutenir, consolider et conserver ; mais encore il doit faire tous ses efforts pour rendre à l’édifice, par des restaurations prudentes, la richesse et l’éclat dont il a été dépouillé. C’est ainsi qu’il pourra conserver à la postérité l’unité d’aspect et l’intérêt des détails du monument qui lui aura été confié. ».

Sans pour autant refuser toute touche de modernité : « Cependant, nous sommes loin de vouloir dire qu’il est nécessaire de faire disparaître toutes les additions postérieures à la construction primitive et de ramener le monument à sa première forme ; nous pensons, au contraire, que chaque partie ajoutée, à quelque époque que ce soit, doit, en principe, être conservée, consolidée et restaurée dans le style qui lui est propre, et cela avec une religieuse discrétion, avec une abnégation complète de toute opinion personnelle. L’artiste doit s’effacer entièrement, oublier ses goûts, ses instincts, pour étudier son sujet, pour retrouver et suivre la pensée qui a présidé à l’exécution de l’œuvre qu’il veut restaurer. » (1843).

Par sa famille (son père fut nommé à la révolution de juillet 1830 gouverneur du palais de l’Élysée puis des Tuileries) et ses relations, Viollet-le-Duc fréquentait régulièrement Ampère, Stendhal, Rémusat et aussi Thiers. Évincé par ses rivaux de la chaire d’histoire de l’architecture, Viollet-le-Duc fut le premier professeur d’histoire de l’art (et d’esthétiques) aux Beaux-arts de Paris, et féru de randonnées en montagne, il étudia le massif du Mont-Blanc où il se ressourçait dans une solitude contemplative. Passionné par les insectes, il voulait les protéger : « Laissez vivre les plus petits des êtres ; laissez pousser les fleurs et même les herbes folles ; il y en a de jolies par la forme et par la couleur. Pourquoi mauvaises herbes ? Pourquoi insectes nuisibles ? Qu’en savez-vous ? ».

Viollet-le-Duc a laissé de très nombreux écrits et croquis, notamment de bâtiments d’époque romane ou gothique juste avant qu’ils fussent détruits pour de nouvelles constructions. Cela en fait un théoricien majeur de l’architecture.

Il a notamment publié en 1856, avec le baron Ferdinand de Guilhermy (1809-1878), président de la Société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France en 1876-1877, une très complète notice historique de Notre-Dame de Paris ("Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris" dédié à Monseigneur l’archevêque de Paris). Parlant des objets anciens composant le trésor de Notre-Dame : « Nous souhaitons que leur rentrée à Notre-Dame soit pour l’insigne cathédrale le commencement d’une ère nouvelle de gloire et de prospérité. Puisse-t-elle voir renaître les anciens jours de foi et de grandeur, en même temps que, par les soins du gouvernement, les artistes de notre époque lui rendent son antique parure, effaçant les outrages du temps et des hommes. ».

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Je propose ici de nous replonger dans certains autres de ses écrits.

Dans l’article sur la restauration du Dictionnaire déjà cité, Viollet-le-Duc a apporté beaucoup de recommandations aux futurs restaurateurs.

Selon lui, il serait peu pertinent de vouloir reproduire dans certaines villes moyennes des répliques plus petites de grands monuments : « C’est d’ailleurs une erreur grossière de croire qu’un membre d’architecture du Moyen-Âge peut être grandi ou diminué impunément. Dans cette architecture, chaque membre est à l’échelle du monument pour lequel il est composé. Changer d’échelle, c’est rendre ce membre difforme. (…) Chaque monument du Moyen-Âge a son échelle relative à l’ensemble, bien que cette échelle soit toujours soumise à la dimension de l’homme. Il faut donc y regarder à deux fois lorsqu’il s’agit de compléter des parties manquantes à un édifice du Moyen-Âge, et s’être bien pénétré de l’échelle admise par le constructeur primitif. » (1866).

Tout avait plusieurs fonctions et toute modification doit être mûrement étudiée. C’est pourquoi la reconstruction de Notre-Dame de Paris doit prendre le temps nécessaire pour ne pas oublier un détail : « N’oublions pas que les monuments du Moyen-Âge ne sont pas construits comme les monuments de l’Antiquité romaine, dont la structure procède par résistances passives, opposées à des forces actives. Dans les constructions du Moyen-Âge, tout membre agit. Si la voûte pousse, l’arc-boutant ou le contrefort contre-butent. Si un sommier s’écrase, il ne suffit pas de l’étayer verticalement, il faut prévenir les poussées diverses qui agissent sur lui en sens inverse. Si un arc se déforme, il ne suffit point de le cintrer, car il sert de butée à d’autres arcs qui ont une action oblique. Si vous enlevez un poids quelconque sur une pile, ce poids a une action de pression à laquelle il faut suppléer. En un mot, vous n’avez pas à maintenir des forces inertes agissant seulement dans le sens vertical, mais des forces qui toutes agissent en sens opposé, pour établir un équilibre ; tout enlèvement d’une partie tend donc à déranger cet équilibre. » (1866).

Autre conseil très intéressant, celui de ne pas hésiter à rendre visible de nouvelles fonctions modernes : « Nous conviendrons que la pente est glissante du moment qu’on ne s’en tient pas à la reproduction littérale, que ces partis ne doivent être adoptés qu’à la dernière extrémité ; mais il faut convenir aussi qu’ils sont parfois commandés par des nécessités impérieuses auxquelles on ne serait pas admis à opposer un non possumus. Qu’un architecte se refuse à faire passer des tuyaux de gaz dans une église, afin d’éviter des mutilations et des accidents, on le comprend, parce qu’on peut éclairer l’édifice par d’autres moyens ; mais qu’il ne se prête pas à l’établissement d’un calorifère, par exemple, sous le prétexte que le Moyen-Âge n’avait pas adopté ce système de chauffage dans les édifices religieux, qu’il oblige ainsi les fidèles à s’enrhumer de par l’archéologie, cela tombe dans le ridicule. Ces moyens de chauffe exigeant des tuyaux de cheminée, il doit procéder, comme l’aurait fait un maître du Moyen-Âge s’il eût été dans l’obligation d’en établir, et surtout ne pas chercher à dissimuler ce nouveau membre, puisque les maîtres anciens, loin de dissimuler un besoin, cherchaient au contraire à le revêtir de la forme qui lui convenait, en faisant même de cette nécessité matérielle un motif de décoration. » (1866). Avec ces mots, on peut penser assez facilement au Centre Pompidou en plein centre de Paris avec ses façades laissant apparaître des machineries gigantesques.

Le conseil de bien étudier toutes les fonctions est ici répété : « Dans la structure du Moyen-Âge, toute portion de l’œuvre remplit une fonction et possède une action. C’est à connaître exactement la valeur de l’une et de l’autre que l’architecte doit s’attacher, avant de rien entreprendre. Il doit agir comme l’opérateur adroit et expérimenté, qui ne touche à un organe qu’après avoir acquis une entière connaissance de sa fonction, et qu’après avoir prévu les conséquences immédiates ou futures de son opération. » (1866).

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En 1849, Viollet-le-Duc et Mérimée ont, dans un rapport, présenté leurs « instructions pour la conservation, l’entretien et la restauration des édifices diocésains, et particulièrement des cathédrales ». C’était dans un cadre réglementaire que ces instructions ont été édictées. Ces instructions furent signées du Ministre de l’Instruction publique et des cultes, Falloux, le 26 février 1849.

On y lit notamment la préservation de la mémoire : « Lorsque, par suite d’une autorisation spéciale, il sera nécessaire de déposer, d’enlever ou de démolir certaines portions d’un édifice ayant une valeur au point de vue de l’art ou de l’archéologie, l’architecte devra faire dresser un état actuel des parties qu’il s’agit de remplacer, avant de commencer l’exécution. ». De même : « Tout fragment à enlever, s’il présente un certain intérêt, soit pour la forme, la matière ou tout autre cause, sera étiqueté, classé et rangé en chantier ou en magasin. » (1849).

Les verrières : « Lorsque les verrières sont précieuses sous le rapport de l’art et de l’histoire, on devra, surtout au rez-de-chaussée, les faire garnir à l’extérieur de fins grillages, non point scellés dans l’architecture ou les meneaux, mais maintenus après les ferrures mêmes des fenêtres. ». La peinture : « Toutes peintures ou fragments de peintures anciennes existant dans les monuments diocésains devront être respectés et préservés de tout dommage. S’il existe des traces de peintures sur des parements de murailles qu’il est absolument nécessaire de démolir, l’architecte devra faire des calques de ces fragments, ainsi que des copies réduites, avec l’indication des couleurs, avant de détruire le parement, et, dans ce cas, il ne devra même rien entreprendre sans avoir préalablement averti l’Administration, et avant d’avoir reçu des instructions spéciales. ». Le bois : « Beaucoup de fragments d’ancienne menuiserie existent encore dans les monuments diocésains, et notamment dans les cathédrales. Ces restes, quels que soient d‘ailleurs leur importance ou leur degré d’utilité, doivent être soigneusement conservés. Ils sont intéressants sous tous les rapports ; car, outre la valeur qu’ils peuvent avoir comme objets d’art, ils offrent toujours des exemples, rares aujourd’hui, d’une industrie très perfectionnée autrefois. » (1849). On notera au passage l’extrême richesse du vocabulaire, avec des termes techniques très pointus.

Des précautions pour les incendies ont été formulées, comme celle-ci : « Les plombiers chargés d’exécuter des réparations aux plombs des toitures, chéneaux, etc. devront être munis de fourneaux couverts, entourés d’une chemise en tôle. L’architecte et ses agents veilleront à ce qu’il y ait toujours, pendant le travail, un seau plein d’eau à côté de chaque fourneau. Pour faire fondre le plomb ou la soudure, l’emploi du bois sera rigoureusement interdit aux plombiers, qui ne devront employer que du charbon ou la flamme du gaz. » (1849).

Je termine en revenant au "Dictionnaire raisonné de l’architecture française" où il expliquait ses propres prédispositions à ce métier si particulier : « La construction est une science, c’est aussi un art, c’est-à-dire qu’il faut au constructeur le savoir, l’expérience et un sentiment naturel. On naît constructeur ; la science qu’on acquiert ne peut que développer les germes déposés dans le cerveau des hommes destinés à donner un emploi utile, une forme durable à la matière brute. Il en est des peuples comme des individus : les uns sont constructeurs dès leur berceau, d’autres ne le deviennent jamais ; les progrès de la civilisation n’ajoutent que peu de chose à cette faculté native. ». C’était aussi l’époque de Darwin


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Eugène Viollet-le-Duc.
Notre-Dame de Paris et son avenir.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190917-viollet-le-duc.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/viollet-le-duc-proteger-et-217927

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/14/37635600.html



 

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2 août 2019 5 02 /08 /août /2019 03:50

« Personne ne vous demande d’oublier cette différence mais, en acceptant celle des autres, vous faites accepter la vôtre. » (5 mars 1987).


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Le romancier Michel Déon est né il y a un siècle, le 4 août 1919 à Paris. Il est mort il y a deux ans et demi, à 97 ans, le 28 décembre 2016 à Galway en Irlande. Avoir 20 ans en 1940 pose son existence dans l’histoire dramatique du monde. Au contraire d’autres écrivains, Michel Déon ne fut pas un résistant. Passant son adolescence dans les beaux quartiers de Paris et à Monaco (où son père travaillait), étudiant le droit à Paris dans les années 1930, Michel Déon, au contraire, fut un monarchiste et, jeune journaliste, il fut, après son engagement volontaire entre 1940 et 1942, secrétaire de rédaction à la revue "L’Action française" auprès de Charles Maurras à Lyon, jusqu’en 1944. Michel Déon s’est enorgueilli d’avoir été probablement le dernier à avoir discuté avec Charles Maurras libre. Mais pas d’avoir eu cet engagement de jeunesse.

Aux côtés de Charles Maurras, il a probablement bénéficié du même effet que Jacques Laurent (1919-2000), bientôt son ami, qui disait : « Maurras m’a protégé de la sensibilité romantique ; il a contribué à m’en détourné (…), ce qui est très utile quand on a dix-huit, vingt ans… Il m’a éloigné de cet état d’esprit romantique partagé par tant de jeunes de l’époque, qui les a poussés aussi bien vers le communisme que vers le fascisme. » (Entretien avec Jean-Luc Delblat, le 11 juin 1991 à Paris).

En effet, il ne faut pas voir Michel Déon comme un vieux réac : c’était d’abord un jeune réac monarchiste qui a abandonné très rapidement toute idéologie politique après la guerre pour se consacrer à ses deux passions, l’écriture (comme journaliste et comme romancier) et les voyages (il a séjourné dans de nombreux pays autres que la France, dont l’Irlande, le Portugal et la Grèce). Or, à cette époque d’après-guerre, un intellectuel s’engageait "forcément" …pour le communisme.

Le décrivant lors de la séance à l’Académie du 5 janvier 2017, l’ancien ministre Xavier Darcos faisait état de son « tempérament complexe » : « Il avait beau rester constamment découvreur et globe-trotteur, il n’était pas pour autant homme à se renier ou à oublier. Il conjuguait liberté et attachement, conservant (je le cite) "un certain anarchisme de droite et un pessimisme qui vise à la lucidité". Il avait une méfiance instinctive face aux raisonneurs vindicatifs ou aux théoriciens abstraits, et il semblait doté d’une capacité innée à repérer, pour les fuir, les ridicules et les fâcheux. Mais sa lucidité ne le rendait pas sectaire, misanthrope ou agressif. Il conservait indulgence, drôlerie, humour. Il avait ce sens du relatif propre aux grands voyageurs, qui en ont vu d’autres. Son ironie cachait beaucoup de tendresse, surtout pour les écrivains, quels qu’ils fussent, car sa curiosité pour les livres fut le moteur de sa vie. Presque centenaire mais toujours vert, Michel Déon résistait au temps par une faculté de vivre intense et discrète. La mort semblait l’avoir oublié. Avec lui s’estompe une certaine France, qu’on donnait en modèle aux écoliers de jadis, celle de l’honnête homme. ».

Au début des années 1950, "on" l’a placé dans la "case" des "Hussards", considérés comme formant un mouvement littéraire "de droite" (plutôt antigaullistes car favorables à l’Algérie française) avec Roger Nimier (1925-1962), Antoine Blondin (1922-1991), Jacques Laurent, etc. En fait, il n’y a jamais eu de mouvement littéraire de ce nom-là. Ces écrivains rassemblés ainsi par simplification étaient de la même génération et ont émergé dans la vie littéraire à peu près en même temps, mais surtout, refusaient de devenir des sartridolâtres.

Celui qui a donné ce nom de "hussards" (à partir d’un roman de Nimier, "Le Hussard bleu" sorti en 1950) fut Bernard Frank (1929-2006) dans la revue "Les Temps modernes", (jeune) secrétaire particulier de Jean-Paul Sartre et il voulait voir dans ces écrivains des opposants à l’existentialisme de Sartre. En ce sens, pour ce dernier, ces écrivains étaient trop "classiques" et pas assez révolutionnaires, dans la lignée d’un François Mauriac (désigné comme un "Grognard" selon la même terminologie de Bernard Frank), et leur critique du "nouveau roman" était trop incisive.

Les "hussards" eux-mêmes ont réfuté l’existence de ce groupe. Jacques Laurent a déclaré à la mort d’Antoine Blondin : « C’était une c@nnerie à l’état pur de nous avoir réunis littérairement… Nous n’avions pas du tout la même écriture, ni la même composition et ni la même inspiration. Cet emploi du mot "droite" m’a agacé, car il n’avait aucun rapport avec la politique : "Nous faisions partie de la droite littéraire parce que nous étions pour le singulier contre le pluriel", comme disait Cocteau. C’est par boutade que Bernard Frank a groupé Nimier, Blondin et moi. Et puis on y a adjoint Déon. On finira peut-être par adjoindre Bernard Frank à la liste… » (Entretien avec Jean-Luc Delblat, le 11 juin 1991 à Paris).

Propos confirmés par Michel Déon dans le cadre d’un entretien du même type : « Nous étions très différents. D’ailleurs les écrits de chacun témoignent de cette profonde divergence, bien que nous ayons été rassemblés un jour, par hasard, à l’occasion des préfaces à un livre d’André Fraigneau. (…) Mais les Hussards n’ont jamais existé. » (Entretien avec Jean-Luc Delblat, le 18 juin 1991 à Paris).

Marqué par les œuvres de Joseph Conrad, Daniel Defoe, Jean Giraudoux, Paul Morand, Jean Anouilh, Léon Daudet, Stendhal et Maurras, auteur de près d’une soixantaine de livres, principalement des romans, dont "Les Poneys sauvages" en 1970 (Prix Interallié), "Un Taxi mauve" en 1973 (Grand Prix du Roman de l’Académie française), "Le Jeune Homme vert" en 1975, "Un Déjeuner de soleil" en 1981 et "Je vous écris d’Italie" en 1984 (Prix des Maisons de la presse), Michel Déon fut élu le 8 juin 1978 à l’Académie française, dans le fauteuil de Jean Rostand et également de Maupertuis, Pierre-Simon de Laplace, Rémusat, Jules Simon, Albert de Mun et Édouard Herriot. Son élection a eu lieu le même jour que celle de l’ancien chef du gouvernement Edgar Faure (qui venait de perdre le perchoir au profit de Jacques Chaban-Delmas).

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Sa réaction à son élection fut la suivante : « Il est des honneurs périlleux. J’aurais aimé affronter d’un cœur moins inquiet ceux que vous m’offrez aujourd’hui. Au pied du mur, l’écrivain mesure son insuffisance, ses mérites qui n’en sont pas puisqu’ils lui ont été donnés. Il se demande pourquoi des signes mystérieux, imprévisibles, l’ont distingué, lui, plutôt qu’un autre. Des écrivains qu’il respectait et admirait n’ont pas connu ces honneurs. Les uns les évitaient, les autres n’y étaient pas admis ou avaient été fauchés trop tôt. Mais les vivants sont là pour le rassurer : ce qui arrive est donc vrai, et l’élu doit assumer sa nouvelle condition d’Immortel au moment même où il s’inquiétait de déambuler dans les allées d’un cimetière qui a déjà accueilli tant de ses amis. S’il lui reste quelque vanité, l’exemple en aura vite raison. Il s’assied dans un fauteuil qui a été occupé par des hommes dont l’œuvre et la vie ont lentement sombré dans l’inévitable oubli. Quelques noms cependant redonnent courage. Tout n’est pas effacé par le temps. » (22 février 1979).

Lors de sa réception sous la Coupole le 22 février 1979, il fut accueilli par Félicien Marceau (1913-2012) qui rappela ce qu’étaient les "hussards" : « Sous cette appellation (…), la manie classificatrice a rangé quelques écrivains qui, bien qu’ils eussent chacun leur tempérament propre et leur originalité, présentaient, il est vrai, quelques traits communs. Et d’abord celui d’avoir à peu près le même âge et d’avoir débouché dans la littérature à peu près dans le même temps. D’autres traits communs venaient s’y ajouter : une turbulence, une désinvolture qui pouvait aller jusqu’à l’espièglerie, une certaine façon d’aborder les sujets par un biais surprenant, un irrespect pour les tabous de l’époque, le dédain des doctrines, le goût d’une écriture vive, rapide, volontiers insolente, une certaine manière de prendre la littérature comme un plaisir plus que comme un devoir. ».

Félicien Marceau, mort le 7 mars 2012, était son ami et Michel Déon lui a rendu un émouvant hommage le 13 mars 2012 : « Soixante années d’une amitié sans une ombre entre nous deux, c’est un beau cadeau. Je n’en remercierai jamais assez nos deux vies. L’amitié est à mettre au tableau des grâces spéciales dont nous mesurons les cruels pouvoirs quand l’un des deux disparaît. (…) Notre amitié à nous ne fut pas seulement une chance mais peut-être, et même bien plus, un art de vivre dans la complexité des jours et leurs déroutants désordres. (…) Je te vois encore nager tout droit dans les eaux de la mer Égée, sous ma fenêtre, la tête bien levée, méprisant ou ignorant les bancs de méduses comme tu ignorais les critiques de théâtre, les soirs de générale. ».

Recevant à son tour Jacques Laurent sous la Coupole le 5 mars 1987, Michel Déon en profita pour confirmer leur opposition commune à Jean-Paul Sartre. Il rappela un important article de Jacques Laurent sur la comparaison entre Jean-Paul Sartre et Paul Bourget : « Jean-Paul Sartre se garda d’y répondre. On avait dû lui dire que vous n’étiez pas un écrivain sérieux et que le mépris, dans ce cas, restait la meilleure des répliques. En imposant le silence autour de votre attaque, ou, au mieux, en feignant de l’ignorer, il barricadait les portes de l’Université à ceux qui oseraient le mettre en question et, à coups de cinglante ironie, troubleraient les exercices d’onanisme de Diafoirus. Votre consolation est de vous dire que les diktats littéraires de l’existentialisme ne sont plus que le souvenir gênant d’une tyrannie qui paralysa les lettres françaises dans l’après-guerre. ». À ce sujet, il est savoureux de relire "L’Écume des jours" de Boris Vian qui fait vivre de manière très cocasse, comme ami du héros, un passionné de Sartre jusqu’au ridicule du fétichisme.

Michel Déon s’est beaucoup amusé de voir Jacques Laurent, qui était son ami, devenir académicien : « La solennité ne nous a jamais beaucoup convenu et c’est bien la première fois, en près d’un demi-siècle, que je vous donne du "Monsieur". (…) Vous n’avez guère de perfidie à craindre, cet après-midi, à peine une malice peut-être, pour vous rappeler qu’il n’y a pas dix ans, après l’élection d’un de vos amis [lui-même, Michel Déon !], vous déclariez fièrement dans une interview : "En tout cas, moi, je ne serai jamais candidat à l’Académie". Je me demande si vous vous êtes souvenu de cette présomptueuse promesse quand vous vous êtes présenté au fauteuil de Fernand Braudel. En somme, vous avez suivi le conseil donné par Flaubert, au mot "Académie", dans son "Dictionnaire des idées reçues" : "La dénigrer, mais tâcher d’en faire partie si on peut…". (…) Le monarchiste de raison et l’anarchiste de cœur que vous restez avec une belle jeunesse de caractère retrouve ici des compagnons de route et aussi des hommes avec lesquels il a autrefois mesuré sa différence. Personne ne vous demande d’oublier cette différence mais, en acceptant celle des autres, vous faites accepter la vôtre. L’Académie sera pour vous ce lieu géométrique où se rencontrent, dans la compréhension et l’amitié, des sentiments parfois très opposés. Je sais que vous avez déjà fait de louables efforts. On vous a vu acheter une cravate et réapprendre à la nouer. Et aussi une montre qui vous obligera à presser le pas le jeudi après-midi pour assister aux commissions et aux séances de notre Compagnie. N’étiez-vous pas déjà à l’heure aujourd’hui ? Vos familiers n’en reviennent pas. J’ai grande confiance : ayant appris l’exactitude sur le tard, il y a des chances pour que vous soyez un des plus assidus. J’attends également avec impatience le beau jour où, selon la tradition pour les nouveaux élus, vous serez convié à prononcer, lors de la séance des prix, l’éloge de la vertu. Le cortège de vos héroïnes libertines n’en croira pas ses oreilles. » (5 mars 1987).

Le premier livre que Michel Déon a publié est sorti en 1944 chez Robert Laffont ("Adieu à Sheila"), mais son œuvre littéraire n’a commencé réellement qu’avec la sortie de "Je ne veux jamais l’oublier" en 1950 chez Plon (Prix de la ville de Nice). Il n’avait cependant pas eu beaucoup d’attente dans ce roman puisqu’il est parti vivre aux États-Unis avant même la parution du roman et a eu très peu d’informations sur son accueil en France.

Michel Déon a écrit beaucoup de romans avec des héros nostalgiques, désabusés. Bertrand Poirot-Delpech les a décrits avec cette caractéristique : « Michel Déon appartient à la tradition de l’auteur naïf, qui laisse au lecteur le plaisir de fournir ses propres interprétations et au roman son prestige de liberté. ».

Dans un entretien avec Jean-Luc Delblat le 18 juin 1991 à Paris, Michel Déon a confié quelques anecdotes sur sa manière d’écrire. Ainsi, il ne se documentait pas pour écrire ses histoires, il se fiait surtout à son érudition et à son imaginaire, capable de décrire une ville italienne inexistante par la compilation de plusieurs lieux dans des villes différentes (au grand dam de ses lecteurs amoureux de l’Italie !). Si ses descriptions restaient trop vagues, alors il retournait cependant dans certains lieux pour mieux s’imprégner des détails, prendre quelques photographies, etc.

Il a aussi évoqué son besoin de liberté, expliquant son besoin d’insularité (il a séjourné sur une île grecque puis, définitivement, en Irlande), par cette phrase déjà ancienne qu’il a exprimée : « Je suis un esthète vagabond, saisissant au vol toutes les occasions de filer. ». Ce besoin d’évasion : « J’ai toujours eu une grande curiosité des choses, des êtres, des événements et surtout des paysages qui m’ont fortement influencé. Je pense en décrire assez souvent dans mes livres, comme un peintre qui peint souvent dans son atelier, qu’ils soient réels ou que je les invente… » (Entretien avec Jean-Luc Delblat, le 18 juin 1991 à Paris).

Perfectionniste (capable de retravailler des œuvres déjà publiées, comme "Les Trompeuses Espérances"), Michel Déon a affirmé qu’il commençait ses romans sans connaître encore l’histoire précisément : « Si [le sujet] était bien défini à l’avance, je n’écrirais pas de livre. Ca m’ennuierait profondément. (…) On a tout intérêt à commencer un livre d’une façon rapide et brutale. Quand vous avez enclenché la mécanique, elle se déroule toute seule ou elle ne se déroule pas, mais j’ai souvent la chance qu’elle se déroule. (…) Je ne termine un livre que pour en connaître la fin… (…) Il m’arrive de [prendre des notes] sur un petit carnet (…). J’y accumule des réflexions, une image… Mais une fois que j’ai écrit quelque chose, c’est entré dans ma tête, donc je peux perdre le carnet ! » (Entretien avec Jean-Luc Delblat, le 18 juin 1991 à Paris).

À l’occasion de la publication d’un recueil de ses principaux romans dans la collection Quarto chez Gallimard en 2006 (sous le titre "Œuvres"), Michel Déon, dans une séance d’autodérision et de vanité, a raconté sa grande précocité d’écrivain : « J’écris des romans depuis l’âge de quatre ou cinq ans. Revenant du Petit Cours La Fontaine, rue du Ranelagh, un genou légèrement écorché pendant la récréation, j’ai prétendu avoir été attaqué par un loup égaré avenue Mozart. Fort heureusement, j’avais pu le tuer avec un bâton. C’est bien mon premier roman. Faute de savoir écrire, je le parlais. (…) Au lieu de se moquer de moi, ce qui, étant donné ma déjà grande susceptibilité, aurait brisé ma carrière en herbe, [mes parents] feignirent de me croire et répandirent même l’histoire dans leur entourage où des cris d’effroi et d’admiration accueillirent mon exploit. Il me semble aujourd’hui que j’aurais dû les trouver pas mal crédules et même leur rire au nez, mais, on le sait, la vanité des auteurs est immense et, de toute façon, il est à peu près certain qu’à force d’entendre répéter cette fable, j’ai fini par y croire moi-même. Mon premier public, le cercle des amis, ne s’étendait guère, mais je débutais et il est compréhensible qu’une audience, si réduite soit-elle, tienne à cœur d’encourager un jeune, très jeune talent à persévérer, et j’ai persévéré. (…) Je n’aurais jamais gardé ce souvenir si on ne me l’avait rappelé à l’âge mûr. Il est donc reconstitué à l’aide de lambeaux d’images comme on reconstitue un humain, mort il y a des siècles, grâce à l’ADN. Les parents sont heureusement les mémorialistes de leurs enfants. ». Je souligne le mot "lambeaux" qu’a repris dans son titre, "Le Lambeau", l’excellent livre de Philippe Lançon, rescapé des assassins de "Charlie-Hebdo", publié en 2018 chez Gallimard (collection NRF).

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En tant qu’académicien (il préférait nettement rester chez lui en Irlande dans sa campagne à revenir dans l’agitation parisienne), Michel Déon prononça trois fois un discours sur la vertu, ce qui rappelait son esprit de provocation et d’audace.

Il a dit son premier discours sur la vertu le 13 décembre 1979 (très peu de temps après son accueil sous la Coupole) : « Ne parlons pas (…) des petites vertus. Elles évoquent certaines dames et nous savons que c’est une périphrase sarcastique pour désigner les enseignantes de l’amour qui ose dire son prix. Avec quelle précaution devons-nous manier les adjectifs pour reconnaître la vertu dans sa nudité candide et son naturel et comme il nous faut aussi apprendre à adapter nos critères aux temps que nous vivons : ce qui était hier ne l’est peut-être plus aujourd’hui et la vertu risque d’être, comme la trahison, une question de date. Au-delà de l’évolution des mœurs, du laxisme d’une époque ou des rigueurs puritaines de l’époque qui la suit, au-delà de l’indifférence, de l’égoïsme auquel la lutte impitoyable pour la vie semble condamner l’individu, la vertu continue de fleurir grâce à d’autres êtres et sous d’autres formes. Plus discrète certes, répugnant à l’ostentation, émouvante dans sa solitude et sa dignité qui cache souvent tant de détresses, dédaignée par la publicité qui se délecte dans le sordide, la vertu traverse les tempêtes qui agitent les mœurs et nous ne pouvons nous empêcher de lui reconnaître une sorte d’immatérialité, un parfum étrange qui nous réconforte et nous rappelle que l’homme n’est rien s’il n’a pas la conscience aiguë, lancinante, de sa solidarité avec ses frères et sœurs, si l’amour du prochain n’est pas la clef qui lui rend tolérable un siècle furieux et incohérent où la tentation la plus séduisante est toujours offerte par le mal triomphant du bien. ».

Vingt ans plus tard, il prononça son deuxième discours sur la vertu le 2 décembre 1999, se cachant des foudres de Voltaire : « Le souci de renouveler (…) un sujet maintes fois traité m’avait poussé à rendre un bref et discret hommage aux dames de petite vertu qui ont joué un rôle ingrat mais capital dans tant de romans d’initiation. Ce n’était pas une provocation, c’était pure justice rendue des héroïnes trop souvent oubliées. Mea culpa, j’aurais dû auparavant méditer la lettre philosophique de Voltaire sur les académies et leur pléthore de discours : "La nécessité de parler, écrivait-il, l’embarras de n’avoir rien à dire et l’envie d’avoir de l’esprit sont trois choses capables de rendre ridicule même le plus grand homme". Eh bien, tant pis, bravons les sarcasmes de Voltaire. Il y a toujours à dire sur la Vertu. ».

Dans son troisième discours sur la vertu, le 4 décembre 2003, il innova encore : « Baisserons-nous les bras et accepterons-nous de partager, fictivement, le monde en deux éthiques, l’une frileuse, l’autre suspicieuse, qui s’ignorent ou se font sournoisement la guerre avec des tonnes d’hypocrisie ? Dès que l’on a prononcé le mot Vertu, on ne sait plus ce que l’on peut encore en dire qui n’ait été répété cent et mille fois, probablement à raison de la confusion qui règne dans la nébuleuse des vertus amphibologiques et souvent même antinomiques. Vient un moment où l’on doute de la pureté des sagesses antiques. La Probité est-elle une vertu innée ou acquise, grâce à la peur du gendarme et de la prison ? La Chasteté sacrifie-t-elle à l’unicité de l’amour ou est-elle une sage précaution contre les mauvaises maladies ? La Charité serait-elle moins désintéressée qu’elle n’y paraît et donne-t-elle, trop facilement, bonne conscience aux possédants ? On n’en finira pas de trouver, à l’exercice de la Vertu, des raisons cyniquement raisonnables ou simplement prudentes qui ne sauront pas nous faire oublier la Vertu spontanée jaillie du cœur, enivrante pour celui qui s’y adonne comme pour celui qui en cueille les bienfaits. ».

J’ai évoqué un Michel Déon imperméable aux idéologies. Ce fut le cas pour le communisme. Il était anticommuniste car il était anti-idéologie. Recevant Hélène Carrère d’Encausse sous la Coupole le 28 novembre 1991, Michel Déon évoquait ainsi deux des "sujets" d’étude de l’historienne, Lénine et Staline. Ce sont les dernières citations pour présenter ici ce romancier à l’expression très percutante.

Lénine : « Tout cela n’a rien à voir avec le doctrinaire glacial et inspiré que surprirent à la fois l’effondrement si rapide du régime tsariste, les divisions du comité central, l’échec du soulèvement espéré du reste de l’Europe, et aussi la révélation de la maladie qui devait, par étapes successives, l’affaiblir et, finalement, le priver de la parole et l’emporter, aphasique et paralysé. Les révolutionnaires de l’envergure de Lénine sont des prophètes de l’absolu, c’est-à-dire paradoxalement, du provisoire. (…) Ce que je connais [de l’œuvre écrite de Lénine] m’a toujours frappé par l’aisance avec laquelle sa logique tourne au sophisme, par un sens tactique qui en eût fait un excellent général d’émeutes, et, enfin, par son irréalisme populaire, comme si Lénine n’avait jamais de sa vie écouté un ouvrier ou un paysan. Cet homme avait compris qu’une révolution est condamnée au mouvement perpétuel. (…) La mort faucha le prophète et le priva d’assister aux fortunes et infortunes de son ambition démesurée. (…) Lénine est mort jeune, à cinquante-quatre ans, et il est permis de se demander (…) quel tour aurait pris sa pensée devant les réalités contraignantes et contrariantes du pouvoir. (…) L’intelligence diabolique de Lénine, sa faculté d’adaptation aux conséquences inattendues d’une idéologie auraient-elles fait de lui, dix ou vingt ans après sa prise de pouvoir, un chef d’État en jaquette, coiffé d’un haut-de-forme, accueilli avec les honneurs de son rang par les gouvernements démocratiques, reçu par le Saint-Père, prenant le thé avec le Premier Ministre britannique et ovationné par la rue américaine ? Quarante ans plus tard, ce rôle a été joué, en costume trois pièces et chapeau mou, avec un immense succès médiatique, par Mikhaïl Gorbatchev qui ne manquait pourtant jamais de rappeler qu’il se posait en héritier du léninisme, au moins jusqu’à ce qu’il ait failli lui-même en être victime. Je ne me permettrai pas de telles digressions qui relèvent de l’uchronie. ».

Staline : « L’œuvre de Staline est un sujet qui se prête difficilement l’humour, à moins que l’on se penche sur les écrits de ses zélateurs à l’étranger qui, je cite malheureusement un poète, Paul Eluard, lui découvraient avec extase un "cerveau d’amour". Après ceux qui l’ont connu dans sa montée au pouvoir, vous rappelez qu’il n’a pas l’envergure intellectuelle d’un Lénine ou d’un Trotski, et que, peut-être, c’est son manque de charisme qui a permis son ascension sans éveiller chez ses compagnons de route la méfiance qu’auraient dû inspirer sa ruse et sa dissimulation. (…) Si le dictateur a conservé le profil bas alors que Lénine dominait la scène, et à un moindre degré Trotski (…), c’est que son intelligence politique était d’un ordre différent, plus attentiste probablement et soutenue par une aveugle orthodoxie marxiste dont il pousserait à leur extrême les conclusions aussi périmées que criminelles. Il savait attendre le moment favorable, quitte à précipiter les catastrophes pour apparaître comme l’homme providentiel qui recollerait les morceaux d’une Russie affamée, prête à se jeter dans les bras du premier venu. Face aux crimes dont Staline s’est rendu coupable en envoyant à la mort quarante, peut-être cinquante millions de paysans et d’ouvriers ( …), en emprisonnant, déportant ou internant dans des hôpitaux psychiatriques tout individu suspect d’opposition au régime, en muselant les intellectuels et la presse, en préparant dès l’école les robots de l’ère nouvelle, en imposant des cadences infernales dans les usines et sur les chantiers, en montant ces procès où les accusés enchérissaient sur le réquisitoire du procureur et se frappaient la poitrine avouant des conspirations dont ils étaient innocents, face à ces révélations, l’historien chancelle. Comment un homme d’État, par essence le Père de la nation, peut-il, pour mater l’Ukraine alors que les silos sont pleins, organiser une famine et vouer froidement à la mort trois millions d’individus ? (…) La Russie soviétique, stalinienne pour être plus exact, a certes rêvé, mais en camisole de force, d’un genre humain glorieux, à cela près que, sous l’impulsion sauvage des politiques, ce rêve a glissé vers le cauchemar policier. » (28 novembre 1991). 

Au cours d’une messe à la mémoire de Michel Déon, vice-doyen d’âge et d’élection de l’Académie, en l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris, le 18 janvier 2017, son ami et confrère, doyen d’élection, Jean d’Ormesson, qui a disparu onze mois après lui, lui a rendu cet hommage : « Mon cher Michel, nous étions très différents : j’étais attaché à la République, à De Gaulle, à l’Europe. Tu étais nationaliste et monarchiste, tu ne portais dans ton cœur ni De Gaulle ni l’Europe. Et nos différences s’accordaient très bien. À une époque dominée par la pensée de gauche, par la toute-puissance de Sartre, par l’engagement, par l’absurde, par le nouveau roman, par des petits rebelles de pacotille, de routine et d’intérêts, tu étais très exactement le contraire d’un conformiste. Tu étais l’indépendance même. Tu étais un rebelle. Parce que tu étais un rebelle, tu as quitté la France comme un homme quitte une femme trop aimée qui l’a fait souffrir. (…) Je pourrais parler de toi pendant des heures, mon cher Michel. Je pourrais écrire un livre sur toi. Mais s’il fallait te résumer en trois mots, je dirais : le charme, l’amitié, les livres. Ce qu’il y avait de plus clair en toi, c’était ton charme. Irrésistible. Tu étais plutôt solitaire, plutôt rugueux, peu porté aux révérences, aux momeries, à la modernité. (…) Ton charme entraînait tous les cœurs derrière toi. Les hommes et les femmes y succombaient également. De Coco Chanel à Françoise Sagan et tant d’autres, de Paul Morand et Jacques Chardonne à Jean-François Deniau, à Nimier, Blondin, Jacques Laurent (…). Plus tard, tu as eu de l’affection pour des écrivains de trente ou quarante ans plus jeunes que toi qui t’étaient attachés, les Carrière, les Rollin, les Neuhoff, les Besson, les Joannon… Tout récemment, Houellebecq. (…) Il était permis de s’interroger sur le sort de cette liaison improbable entre un Robin des Îles un peu abrupt et la vieille dame du quai Conti. À la surprise générale, ce fut un mariage d’amour. (…) Nos morts ne disparaissent pas tout entiers tant que ceux qui les aimaient les gardent vivants dans leur cœur. Beaucoup de nous, ici, ce matin, croient ou espèrent que tout ne finit pas avec la mort. J’oserai peut-être ajouter que les écrivains ont la chance de laisser derrière eux ces petits objets si commodes où dort le souvenir et que nous appelons des livres. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (31 juillet 2019)
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Pour aller plus loin :

Certaines citations proviennent d’entretiens réalisés par Jean-Luc Delblat qui ont été rassemblés dans son livre "Le Métier d’écrire" sorti en 1994 chez Le Cherche Midi et dont on peut retrouver traces sur son site Internet (delblat.free.fr).

Michel Déon.
Antoine de Saint-Exupéry.
Joseph Kessel.
Edgar Morin.
Boris Vian.
Anne Frank.
Michel Serres.
Léonard de Vinci.
Jacques Rouxel.
George Steiner.
Maurice Druon.
Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
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Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
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Philip Roth.
Voltaire.
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Charles Maurras.
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Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
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Les 90 ans de Jean d’O.

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30 juillet 2019 2 30 /07 /juillet /2019 03:04

« Tu auras de la peine. J’aurai l’air d’être mort et ce ne sera pas vrai… (…) Tu comprends. C’est trop loin. Je ne peux pas emporter ce corps-là. C’est trop lourd. (…) Mais c sera comme une vieille écorce abandonnée. Ce n’est pas triste les vieilles écorces… » (Saint-Exupéry, 1943).


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Une vieille écorce. Un bout d’ongle, des cheveux coupés… C’était exactement ainsi que j’ai compris ce qu’était le corps sans vie de mon grand-père, lorsque, triste, je suis allé le voir une dernière fois. En redécouvrant le conteur, j’ai retrouvé l’expression parfaitement juste pour parler d’un simple cadavre : une vieille écorce abandonnée. Le souffle était parti ailleurs…

Encore un aviateur qui n’a pas terminé sa vie dans son lit. Il y a soixante-quinze ans, le 31 juillet 1944, Antoine de Saint-Exupéry (sans tiret à l’état-civil, avec pour son éditeur), entré dans la Résistance après avoir rejoint les États-Unis, a fait un de ces tours de reconnaissance en vue d’un débarquement en Provence (prévu le 15 août 1944). Après avoir décollé d’un aéroport près de Bastia et fait une boucle jusqu’au-dessus d’Annecy, il a disparu ce jour-là et il a fallu attendre le 27 septembre 2003 pour retrouver et officiellement identifier des parties de son avion, probablement abattu par un avion ennemi au large de Marseille. Sa gourmette en argent a été repêchée le 7 septembre 1998 par un marin marseillais. Il avait 44 ans, né le 29 juin 1900 à Lyon. À deux ans près, il avait le même "âge" que Joseph Kessel (1898-1979), autre passionné d’aviation, et à un an près, le même "âge" que Jean Mermoz (1901-1936)…

Dans une lettre retrouvée le jour de sa disparition adressée à son ami résistant, alpiniste et architecte grenoblois, Pierre Dalloz (1900-1992), l’écrivain expliquait son amertume, en guise de testament involontaire : « Ici, on est loin du bain de haine mais, malgré la gentillesse de l’escadrille, c’est tout de même un peu la misère humaine. Je n’ai personne, jamais, avec qui parler. C’est déjà quelque chose d’avoir avec qui vivre. Mais quelle solitude spirituelle ! Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leurs vertus de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier. ». Une gravité et une tristesse qu’on pourrait déceler, avec étonnement, sur le visage de Saint-Exupéry, loin d’être celui d’un candide enfant, comme s’il avait vécu trop rapidement, les traits du visage presque sévères marquant une expérience quasiment désabusée de la vie.

Passionné de Saint-Exupéry, Patrick Poivre d’Arvor (dont la grand-mère fut une grande amie de l’épouse de Saint-Ex’) a confié à "Var-Matin" le 25 février 2018 en déplacement à Saint-Raphaël, ce que représentait pour lui Saint-Exupéry : « Un exemple de ce qu’est le panache à la française, de ce qu’est le génie, l’héroïsme, le courage, enfin des valeurs qui parfois semblent un peu en jachère ou en déshérence alors qu’elles restent magnifiques. Autant de valeurs qui fabriquent un homme et qui fabriquent une nation. Donc pour moi, Saint-Exupéry est l’image de la France. À la fois la France du courage, de l’aventure et aussi de la réflexion. À l’image de tout ce qu’il a écrit avec ses valeurs d’humanisme. (…) On en a vraiment besoin. À savoir, la tolérance, ne pas faire de distinction entre les êtres, d’où ils viennent, leurs conditions sociales, [etc.]. ».

Saint-Exupéry, à sa disparition, était déjà un grand écrivain. Ses premiers livres de témoignages et de reportages ont été des succès éditoriaux : "Courrier Sud" (1929), "Vol de nuit" (1931), Prix Femina, "Terre des hommes" (1939), Grand Prix du roman de l’Académie française, "Pilote de guerre" (1942), "Lettre à un otage" (1943), "Citadelle" (posthume, 1948). Il avait raté l’École navale (l’oral, pas l’écrit, car il était un crac en maths), il avait raté aussi Centrale, alors, il est devenu pilote d’avion chez Latécoère, puis reporter à "Paris-Soir", puis de nouveau pilote à l’Aéropostale. Son métier l’a fait parcourir le monde. Trop jeune pour faire la Première Guerre mondiale (il a commencé son service militaire en avril 1921 à Strasbourg), il fut mobilisé pour la Seconde Guerre mondiale et après l’armistice de 1940, refusant la défaite de la France, il s’exila à New York pour s’engager dans la Résistance et encourager les Américains à entrer en guerre.

Bien sûr, le nom de Saint-Exupéry évoque le titre d’un autre livre que je n’ai pas encore mentionné et sur lequel je voudrais m’appesantir ici : "Le Petit Prince". Comme des centaines de millions d’enfants dans le monde, j’ai découvert petit ce texte magique, une forte intensité, une forte densité mais aussi une grande tristesse. Au fond, voici un conte triste, qui se termine très mal. Le style est clair, court, épuré. Il est compréhensible de tous.

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Le texte, les dessins, je serais bien incapable de me rappeler l’âge quand je les ai connus, lus, entendus. L’édition était plus vieille que moi, elle était chez moi avant moi, et il est probable que je l’ai relu de nombreuses fois quand j’étais enfant (et l’on me l’a lu au début). J’étais fasciné aussi par les dessins de ce Petit Prince. Ce texte d’une effroyable authenticité, sans fard, crû, est une émotion à chaque phrase.

Et puis, l’adolescence m’a fait quitter cet univers magique. Comme beaucoup de textes "étudiés" (disons découverts) enfant, "Le Petit Prince" est venu s’échouer dans ma mémoire dans un casier scolaire à préserver, certes, mais sans y revenir. Disons-le clairement, ce n’est qu’il y a quelques mois que j’ai redécouvert le texte. Quelle honte de ne pas l’avoir relu plus tôt ! La même honte m’avait déjà envahi en relisant Jacques Prévert il y a une vingtaine d’années. Quelle richesse, quelle densité, quelle émotion et évidemment, quelle humanité que ce texte si précieux.

Dans son petit résumé du livre, Jean-Joseph Julaud proposait en 2008 cet effet de la relecture : « La rose, ses épines et ses caprices, les personnages devenus des petites planètes résignées, le renard pédagogue dans le théâtre des humains, c’est mille chemins nouveaux qu’on identifie parce qu’on les a déjà parcourus. Et puis vient le temps des relectures tardives, surprenantes parce qu’on trouve encore dans l’aventure du Petit Prince la trace de ce qu’on a pu être, ou voulu être. On se retrouve sur son chemin, jusqu’au bout, jusqu’à sa fin, bouleversante et simple. ».

Saint-Exupéry n’a jamais su qu’il venait d’écrire l’un des textes les plus lus au monde, qu’il n’y a que la Bible comme livre à avoir été plus traduit : "Le Petit Prince" a déjà été traduit dans plus de trois cent vingt langues, jusqu’au dialecte du village où l’auteur aviateur s’était échoué dans le désert de Libye. Cent quarante-cinq millions d’exemplaires ont été vendus. Et cela continuera encore. En France, ses œuvres ne sont pas entrées dans le domaine public le 1er janvier 2015, soixante-dix ans après sa mort, car il a été reconnu en 1948 "mort pour la France" (comme Apollinaire) et ses "droits" ont été prorogés jusqu’au 1er janvier 2033.

Saint-Exupéry n’a pas su que "Le Petit Prince" allait être un véritable phénomène de société à l’échelle mondiale, car il n’a pas démarré "très fort". Comme il était aux États-Unis, les deux premières éditions (une française et une anglaise) sont sorties le 6 avril 1943 à New York (éd. Reynal & Hitchcock). Sept jours plus tard, Saint-Exupéry a rejoint les Forces françaises libres à Alger. Il a fallu attendre la fin de la guerre, le 30 novembre 1945, pour que sortît l’édition à Paris (chez Gallimard). J’ai eu la chance, d’ailleurs, de faire ma relecture adulte dans une édition nouvelle (proposée par le petit-neveu de l’aviateur, Frédéric d’Agay), qui reprend les aquarelles de l’auteur incluses dans l’édition américaine d’origine, qui avaient été parfois modifiées dans les éditions françaises suivantes en l‘absence des originaux.

Les dessins de Saint-Exupéry sont aussi importants que le texte, dans ce chef-d’œuvre. Et l’œuvre originale se suffit à elle-même. Les tentatives nombreuses d’en faire des adaptations nouvelles (autres illustrations, bandes dessinées, films, pièces de théâtre, etc.) m’ont toujours paru aussi inutiles que prétentieuses. La pureté du Petit Prince se ressent dans la pureté même de l’œuvre.

Saint-Exupéry était un ingénieur, en quelques sortes, à la fois un technicien comptable et un créateur imaginatif. Il a d’ailleurs déposé une quinzaine de brevets dans le domaine de l’aviation, et adorait les mathématiques. Dans "Le Petit Prince", il s’en prenait aux « grandes personnes qui ne s’intéressent plus qu’aux chiffres », il s’y incluait.

L’idée du Petit Prince est assez ancienne, même si son origine est diversement imaginée. Le narrateur est bien l’auteur lui-même, qui, le 30 décembre 1935, échoua dans le désert de Libye et a dû réparer son avion, errant pendant trois jours et il fut sauvé par des nomades. Cet aspect autobiographique ne fait guère de doute. Le Petit Prince serait son frère François mort l’été 1917. La rose si capricieuse, à protéger des vents et du mouton, serait sa femme Consuelo (1901-1979) avec qui il s’était marié le 22 avril 1931. Le personnage du Petit Prince, Saint-Exupéry le dessinait tout le temps quand il s’ennuyait et on l’aurait alors encouragé à écrire un texte autour de ce personnage.

Les prémices du Petit Prince se trouvaient déjà dans "Terre des homes", décrivant ses voisins au cours de son voyage en train vers Moscou : « Entre l’homme et la femme, l’enfant, tant bien que mal, avait fait son creux et il dormait. Mais il se retourna dans le sommeil, et le visage m’apparut sous la veilleuse. Ah ! quel adorable visage ! Il était né de ce couple-là une sorte de fruit doré. Il était né de ces lourdes hardes cette réussite de charme et de grâce. Je me penchai sur ce front lisse, sur cette douce moue des lèvres, et je me dis : voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie. Les petits princes des légendes n’étaient point différents de lui. ».

Dans cette œuvre, Saint-Exupéry a évoqué les plus graves sujets humains : l’amour, la mort, l’amitié, la souffrance, la solitude, le sens à la vie (à quoi cela sert-il de posséder tant d’étoiles si c’est juste pour les compter sans bouger de son fauteuil ?). Saint-Exupéry a tenté de reprendre les perspectives humaines sous l’œil des enfants, un regard où le vrai est pur, authentique, sincère.

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Je propose ici quelques citations très fortes, à lire et à relire, surtout, à méditer.

La définition de l’amour, sentiment singulier : « "Si quelqu’un aime une fleur qui n’existe qu’à un exemplaire dans les millions et les millions d’étoiles, ça suffit pour qu’il soit heureux quand il les regarde. Il se dit : "Ma fleur est là quelque part…". Mais, si le mouton mange la fleur, c’est pour lui comme si, brusquement, toutes les étoiles s’éteignaient ! Et ce n’est pas important ça !". Il ne peut rien dire de plus. Il éclata brusquement en sanglots. (…) Je ne savais pas trop quoi dire. Je me sentais très maladroit. Je ne savais comment l’atteindre, où le rejoindre… C’est tellement mystérieux, le pays des larmes ! ».

Dans "Terre des hommes", Saint-Exupéry en a donné une autre définition, très connue : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. ».

L’équivalent pour l’amitié : « Tu regarderas, la nuit, les étoiles. C’est trop petit chez moi pour que je te montre où se trouve la mienne. C’est mieux comme ça. Mon étoile, ça sera pour toi une des étoiles. Alors, toutes les étoiles, tu aimeras les regarder… Elles seront toutes tes amies. (…) Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire ! ».

L’amitié est l’un des thèmes majeurs de ce petit conte : « Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince : "S’il te plaît… apprivoise-moi !" dit-il. "Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n’ai pas beaucoup de temps. J’ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître". "On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le renard. Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. (…) Il eût mieux valu revenir à la même heure (…). Je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur… Il faut des rites". ».

Avec les roses, c’est pareil. L’amour s’installe comme l’amitié : « Le petit prince s’en fut revoir les roses : "Vous n’êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n’êtes rien encore, leur dit-il. Personne ne vous a apprivoisées et vous n’avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce n’était qu’un renard semblable à cent mille autres. Mais j’en ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde". Et les roses étaient bien gênées. "Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. Mais à elle seul elle est plus importante que vous toutes, puisque c’est elle que j’ai arrosée. (…) Puisque c’est elle que j’ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c’est ma rose". ».

Et le secret du renard s’exprime comme dans un évangile : « Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. (…) C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. (…) Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose… ». Au-delà du style, l’aspect biblique se retrouve aussi avec le serpent qui semble ici l’oméga et pas l’alpha de l’humanité.

Le même secret dit autrement : « J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence… "Ce qui embellit le désert, dit le petit prince, c’est qu’il cache un puits quelque part…". Je fus surpris de comprendre soudain ce mystérieux rayonnement du sable. (…) Ma maison cachait un secret au fond de son cœur… "Oui, dis-je au petit prince, qu’il s’agisse de la maison, des étoiles ou du désert, ce qui fait leur beauté est invisible !". "Je suis content, dit-il, que tu sois d’accord avec mon renard". ».

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L’air de rien, Saint-Exupéry a donné accessoirement quelques leçons de gouvernance politique : « Car le roi tenait essentiellement à ce que son autorité fût respectée. Il ne tolérait pas la désobéissance. C’était un monarque absolu. Mais, comme il était très bon, il donnait des ordres raisonnables. (…) "Si j’ordonnais à un général de voler d’une fleur à l’autre à la façon d’un papillon, ou d’écrire une tragédie, ou de se changer en oiseau de mer, et si le général n’exécutait pas l’ordre reçu, qui, de lui ou de moi, serait dans son tort ? (…) Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner, reprit le roi. L’autorité repose d’abord sur la raison. Si tu ordonnes à ton peuple d’aller se jeter à la mer, il fera la révolution. J’ai le droit d’exiger l’obéissance parce que mes ordres sont raisonnables". ». C’est le principe du despotisme éclairé.

Une leçon économique pour réussir dans les affaires, non sans un certain cynisme plein d’amertume : « Quand tu trouves un diamant qui n’est à personne, il est à toi. Quand tu trouves une île qui n’est à personne, elle est à toi. Quand tu as une idée le premier, tu la fais breveter : elle est à toi. Et moi, je possède les étoiles, puisque jamais personne avant moi n’a songé à les posséder. ».

Ce qui est devenu une véritable critique de la société de consommation qui pousse sa logique jusqu’à l’absurde : « C’était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l’on n’éprouve plus le besoin de boire. "Pourquoi vends-tu ça ?" dit le petit prince. "C’est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine". "Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ?". "On en fait ce que l’on veut…". "Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine…". ».

Serait-il aussi partisan de la décroissance ? En tout cas, cette phrase flirtant avec l’absurde s’en rapprochait : « Droit devant soi on ne peut pas aller bien loin… ».

Et aussi une leçon de démographie, pour en finir avec tous ceux qui disent que la Terre est trop petite aux milliards d’humains qui la peuplent : « Les hommes occupent très peu de place sur la Terre. Si les deux milliards d’habitants qui peuplent la Terre se tenaient debout et un peu serrés, comme pour un meeting, ils logeraient aisément sur une place publique de vingt milles de long sur vingt milles de large. On pourrait entasser l’humanité sur le moindre îlot du Pacifique. Les grandes personnes, bien sûr, ne vous croiront pas. Elles s’imaginent tenir beaucoup de place. Elles se voient importantes comme des baobabs. Vous leur conseillerez de faire le calcul. Elles adorent les chiffres ; ça leur plaira. ».

La beauté qui compense la tristesse : « Sur ta si petite planète, il te suffisait de tirer ta chaise de quelques pas. Et tu regardais le crépuscule chaque fois que tu le désirais… "Un jour, j’ai vu le soleil se coucher quarante-quatre fois !". Et un peu plus tard tu ajoutais : "Tu sais… quand on est tellement triste on aime les couchers du soleil….". "Le jour des quarante-quatre fois, tu étais donc tellement triste ?". Mais le petit prince ne répondit pas. ».

Et si le Petit Prince était revenu en Petite Princesse ? Je termine sur cette évocation de l’enfance qui pourrait être une description de Greta Thunberg : « Si alors un enfant vient à vous, s’il rit, s’il a des cheveux d’or, s’il ne répond pas quand on l’interroge, vous devinerez qui il est. Alors soyez gentils ! Ne me laissez pas tellement triste : écrivez-moi vite qu’il est revenu… ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 juillet 2019)
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Pour aller plus loin :
Michel Déon.
Antoine de Saint-Exupéry.
Joseph Kessel.
Edgar Morin.
Boris Vian.
Anne Frank.
Michel Serres.
Léonard de Vinci.
Jacques Rouxel.
George Steiner.
Maurice Druon.
Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
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Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
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27 juillet 2019 6 27 /07 /juillet /2019 12:54

« Il est déjà mort celui pour qui demain est un autre hier. Il est déjà mort celui qui sait le matin ce qui va lui arriver l’après-midi. Il est déjà mort celui qui n’aspire qu’à l’immobilisme et à la sécurité. » ("Demain les chats", 2016).


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Ce mercredi 25 septembre 2019 sort aux éditions Albin Michel le nouveau roman de Bernard Werber, "Sa majesté des chats". Un livre de 464 pages qui promet, comme ses précédents ouvrages, un grand succès commercial. Bernard Werber est un auteur prolifique depuis vingt-huit ans, il sort un roman environ tous les automnes, certains faisant partie de "cycle".

Ce nouveau roman d’anticipation est la "suite" du premier de ce (nouveau) cycle sur les chats, à savoir, "Demain les chats" sorti le 6 octobre 2016 (chez Albin Michel aussi). Je l’ai justement lu au début de cet été, et je livre ici quelques réflexions que m’a inspirées ce précédent livre (ce n’est pas le précédent livre de Bernard Werber, mais le précédent et premier mettant en scène des chats). Je m’étais d’ailleurs dit au cours de la lecture que c’était le terreau béni pour en faire une série de longue haleine.

Mais avant, évoquons rapidement Bernard Werber que j’ai un peu "quitté" au début des années 2000, au point que cette année, je me suis aperçu de sa grande fécondité éditoriale. Avec tous ses (nouveaux) "cycles", je me suis senti un peu perdu.

Bernard Werber est à l’origine un journaliste scientifique, qui a visiblement une grande curiosité intellectuelle, une nécessité vitale d’écrire et une passion dévorante dans la transmission de ce qu’il a appris. Trois paramètres très encourageants, renforcés par sa convivialité très sympathique, résumée par un grand sourire, une apparente modestie (j’écris "apparente" par prudence car je ne le connais pas personnellement), un esprit très structuré, et peut-être, par cet aspect très lisse (trop lisse ?) de sa personnalité. J’insiste sur le côté lisse : avec lui, pas de polémique comme avec Michel Houellebecq (et plus bas, je m’en étonne d’ailleurs, les polémiques littéraires ne seraient-elles jamais provoqué que dans un but publicitaire ?).

Point positif aussi pour moi, je ne l’ai pas découvert avec son premier roman, "Les Fourmis" (sorti en 1991) qui fut un immense succès (20 millions d’exemplaires vendus, traduit à peu près partout dans le monde, dont des extraits figurent dans les manuels scolaires quasiment quelques années après sa sortie). C’est un point positif car lorsqu’on pense lire un succès déjà reconnu, c’est toujours plus difficile d’arriver avec l’esprit vierge pour avoir son propre jugement, sans influence. J’aime avoir ma première impression d’un auteur sans connaître sa popularité extérieure. Un moyen de la confronter aux autres le plus sincèrement possible.

Je suis en fait entré dans le monde de Bernard Werber pas par l’aura de l’auteur mais par un sujet qui m’a toujours intéressé, la mort. Et j’ai découvert par hasard dans une librairie son livre "Les Thanatonautes" (sorti en 1994) dont le sujet et même le titre m’ont tout de suite emballé : les voyageurs de la mort, avec un néologisme d’origine grecque que j’aurais bien voulu inventer à sa place, et surtout, le sujet qui taraude à peu près tous les humains qui ont conscience de leur mortalité. Qu’y a-t-il après la mort ? Le sujet était passionnant, et j’ai apprécié la manière (peu intellectuelle) avec lequel il a été abordé par Bernard Werber.

J’ai donc beaucoup apprécié Bernard Werber, et j’ai vite compris son fonctionnement : un sujet très intéressant, avec une idée très originale à chaque fois, décliné dans un ouvrage avec de nombreux chapitres courts (cela permet une lecture du plus grand nombre, car ce sont des histoires faciles à lire, facile à interrompre), souvent, plusieurs petites histoires imbriquées, dont certaines sentimentales ou à intrigues policières, cela permet de ratisser large, dans le sens où si l’une des histoires imbriquées n’intéresse pas, une autre peut intéresser. Enfin, toujours cette volonté de transmettre, d’une manière ou d’une autre, tout ce qu’a appris l’auteur, érudition, anecdotes, traits d’humour aussi, devinettes, énigmes, etc.

Ce premier livre très original m’a donc donné envie de connaître l’auteur, c’est-à-dire, de lire tout ce qu’il avait déjà écrit. J’ai donc poursuivi avec "Les Fourmis" qui est effectivement son roman phare même si "Les Thanatonautes" m’a plus intéressé (pour une raison simple : je n’avais pas de questionnement intérieur particulier concernant les fourmis). Au-delà de l’originalité du sujet qui a été traité avec une très grande rigueur (scientifique), et ses histoires annexes, il y avait le coup de génie d’imaginer une machine qui permette de communiquer entre fourmis et humains.

Car si je n’avais pas d’interrogation sur les fourmis en général, je suis passionné par la manière de communiquer entre humains et animaux (avec de la patience, on peut communiquer avec beaucoup d’espèces parfois très différentes de l’homme, c’est assez extraordinaire), mais aussi entre humains (langues différentes, mais aussi, lorsque l’âge, la santé, la situation de handicap empêchent de communiquer "normalement", je pense aux bébés, mais pas seulement, aussi à des personnes de la même situation que feu Vincent Lambert, et d’autres personnes moins atteintes relationnellement).

Bien sûr, il m'était impossible de ne pas poursuivre ce premier "cycle", celui des fourmis. J’ai donc lu dans la foulée, après le premier tome, les deux tomes suivants, "Le Jour des fourmis" (sorti en 1992) et "La Révolution des fourmis" (sorti en 1996). J’ai l’habitude de terminer toujours les livres que je commence (après une expérience d’ennui qui fut contredite juste à la fin d’un livre), si bien que j’ai terminé "La Révolution des fourmis" malgré l’ennui que m’a inspiré une certaine récurrence, une sorte de rituel de la narration que je retrouverai plus tard dans "Demain les chats".

J’ai aussi lu évidemment la suite des Thanatonautes avec "L’Empire des anges" (sorti en 2000) qui m’avait assez déçu et je ne doutais plus que cela ferait encore d’autres suites, un peu comme les rêves imbriqués dans le film "Inception". J’ai senti un peu comme une tromperie sur la marchandise, en gros, on vous dit que l’on dévoile le mystère, et finalement, aucun mystère n’est dévoilé (bon, c’est vrai que je ne crois plus au Père Noël, et que je suis d'un esprit très voltairien, notamment sur la métaphysique).

J’ai lu enfin "Le Père de nos pères" (sorti en 1998), dont le sujet est lui aussi très original, qui porte sur le fameux chaînon manquant de la théorie de l’évolution, avec une conclusion révolutionnaire, surprenante, originale, incroyable et même, scandaleuse !

J’ai dû lire ce dernier livre avant "L’Empire des anges" car je crois que c’est ce dernier livre qui m’a fait renoncer à suivre Bernard Werber dans ses livres ultérieurs. Comme j’adore les chats, écrire un livre sur les chats ne pouvait que me faire revenir vers lui, même si je ne suis pas dupe et que le chat est un sujet très porteur (il y a maintenant plein d’émissions de téléréalité sur le sujet), ce qui n’est pas étonnant puisqu’il y a en France près de 10 millions de chats domestiqués, soit plus que de chiens (les courbes se sont croisées il y a environ une dizaine d’années). Le sujet est donc légèrement "démago" car attractif. D’ailleurs, ceux qui préfèrent les chiens aux chats auraient intérêt à s’abstenir de lire le livre, car les chiens ne sont pas sous leur meilleure face.

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Donc, je suis revenu vers Bernard Werber après près d’une vingtaine d’années d’absence, et voici ce que j’ai pensé à la lecture de "Demain les chats".

Je vais tenter d’être positif mais il faut bien avouer que dès les premières pages, je me suis ennuyé. Je crois savoir pourquoi.

D’une part, je connais assez bien le sujet traité (je sais ce que sont les chats, leur diversité, leurs points communs, etc.), et donc, non seulement je n’ai rien appris, mais tout ce qu’il fallait dire sur les chats, les clichés, les plaisanteries, etc. a été dit par l’auteur, ce qui, à mon avis, semblait manquer de subtilité pour ne pas dire que c’était lourd et simpliste.

Déjà pour commenter "L’Ultime secret" (que je n’ai pas encore lu), François Busnel expliquait dans "L’Express" du 15 novembre 2001 : « Si [le livre] ne brille pas par son style, il s’impose par ses visions, dignes de la meilleure science-fiction (…). Son point faible, c’est l’écriture. Une écriture rapide, brutale, qui vise l’efficacité au détriment du style mais qui trop souvent bascule dans le simplisme et les clichés. ». Du reste, Bernard Werber n’a pas la prétention d’avoir du style. Pour lui, l’écriture est juste un moyen pour faire passer ses idées très originales et aussi, une philosophie personnelle (celle de choisir sa propre voie, de préserver sa propre originalité).

D’autre part, il n’y a qu’une seule histoire, pas plusieurs comme dans les précédents livres que j’ai lus de l’auteur, si bien que si l’histoire est ennuyeuse, il n’y a plus de dérivatif.

La trame initiale de l’histoire est toujours très originale (je crois que c’est la grande valeur ajoutée de Bernard Werber, qui pourrait aussi être un excellent scénariste de cinéma, mais le problème, c’est que le sujet souvent rend difficile la réalisation). L’idée, c’est que les chats sont les seuls à pouvoir sauver l’humanité. Je ne veux pas raconter l’histoire (il faut laisser les nouveaux lecteurs découvrir par eux-mêmes), mais résumons seulement qu’il y a un gros désordre (j’y reviens juste après) et que seuls les chats sont capables de trouver un mode de vie qui s’adapte à cette nouvelle situation.

Les provinciaux pourraient s’en attrister mais je trouve que c’est intéressant aussi, toute l’histoire se passe à Paris, et il faut un peu connaître la géographie parisienne pour bien comprendre l’histoire. Là encore, le sujet est très égocentrique, un peu à la mode des grandes productions cinématographiques américaines dans lesquelles, quand le monde est en danger, ce sont en fait les États-Unis qui sont menacés. Là, c’est la France, et plus particulièrement Paris, mais c’est bien l’humanité toute entière qui est menacée.

Ce qui m’a surtout étonné, c’est l’absence de polémique à sa sortie (le 3 octobre 2016), alors que le sujet était aussi explosif que chez Houellebecq avec "Soumission" (sorti le 7 janvier 2015). Car de quel désordre s’agit-il dans "Demain les chats" ? De la victoire des "religieux". Ou de la "religion". Bernard Werber ne la cite jamais mais il n’y a aucun doute sur le fait qu’il parle de l’islam, notamment avec la couleur verte régulièrement évoquée. En clair, la France (et même l’humanité) est mise en péril à cause de l’islam. Et personne ne proteste ?

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Évidemment, ce n’est pas l’objet réel du livre qui est plutôt focalisé sur la réaction à ce désordre. Mais c’est quand même surprenant qu’il n’y ait pas eu de polémique sur le sujet. La succession de nombreux attentats islamistes meurtriers en Europe laisse entendre une sorte de normalité dans ce vers quoi la société convergerait, dans une sorte de violence urbaine généralisée, de guerre civile. Exemple : « C’est un attentat terroriste. Vu l’emplacement, il me semble que c’est la grande bibliothèque qui est touchée. Depuis que la guerre s’amplifie dans le monde, les terroristes tentent de déstabiliser notre ville par des carnages. Il y en a déjà eu plusieurs ces temps-ci. ».

À propos de Houellebecq, dans son explication des ronronnements, Bernard Werber évoque une substance qui a fait le titre du dernier roman de son confrère : « Le ronronnement du chat entraîne par ailleurs la production de sérotonine, un neurotransmetteur impliqué dan la qualité de notre sommeil et de notre humeur, réduisant ainsi le stress et accélérant en outre la cicatrisation osseuse. ».

Continuons de parler de "Demain les chats" avec quelques extraits.
Du négatif, d’abord…

Simplistes, les affirmations concernant la religion justement. Certes, elles sont issues de la bouche d’une chatte savante, cependant, elles ne sont jamais nuancées ni contredites dans le livre.

Par exemple, dire que la religion est contre l’art va à l’encontre de toute l’histoire humaine. Au contraire, l’art a commencé par l’art religieux (voir ici, par exemple). De même, la science fut souvent le fait de religieux, les savants étaient théologiens. Verbatim : « De manière plus globale, les hommes de Dieu n’aiment pas la connaissance. Ils mettent tout sur le dos de la volonté divine. ». Aussi : « Les religieux sont souvent contre l’art, la sexualité, la science. Ils proposent un monde où les gens ne sont plus responsables de leurs actes et n’ont qu’à obéir pour être tranquilles. ». Contresens pour le christianisme et même pour l’islam dans sa version chiite : au contraire, tout est mis sur la responsabilité individuelle.

Simplisme aussi sur l’idée qu’on peut avoir du Moyen Âge. Ce fut au contraire mille ans de fort rayonnement intellectuel et artistique (l’art roman et gothique, entre autres). Dans le texte : « Alors que l’Empire romain s’est effondré en l’an 476 après Jésus-Christ sous les invasions barbares, [les humains] ont dû attendre l’an 1500 pour voir éclore la Renaissance, période bien nommée puisque après cette parenthèse de mille ans, ils ont repris exactement là où la médecine, la technologie, la peinture, la sculpture, l’architecture et la littérature s’étaient arrêtées. ».

Il y a aussi quelques incohérences sur l’alimentation électrique des réseaux de caméras de surveillance municipales en pleines coupures électriques, ou encore la continuité du réseau Internet. Parmi les petites erreurs, celle de croire que la Maison de la Radio abrite encore les locaux de France Télévisions (qui siège depuis longtemps de l’autre côté de la Seine), et les émissions hertziennes sont surtout faites depuis la Tour Eiffel. Le texte : « ça, c’est la Maison de la Radio, c’est de là que les humains envoient des ondes e communication, télévision, radio. ».

Incohérence aussi avec la connaissance des chats, dans cet exemple : « Il tente de m’embrasser comme les humains et met sa langue dans ma bouche. Je surmonte mon dégoût puis finis par trouver cela agréable. ». Impossible qu’un chat puisse avoir du dégoût avec sa langue, vu que pour se laver, il se lèche toutes les parties du corps, même les plus …dégoûtantes !

Prenons maintenant quelques extraits plutôt positifs.

Bernard Werber aime donner quelques formules de vie, comme celle-ci, très juste : « Il y aura toujours ces trois choix : combattre, fuir ou… ne rien faire. ». Ou encore : « Ma seule peur est de ne pas réussir à utiliser pleinement toutes mes capacités. ».

On pourrait presque croire qu’il se l’applique à lui-même : « Je crois que l’Univers a un projet qui me concerne et chaque jour ce projet se révèle plus clairement. Certains êtres sont là pour me le rappeler lorsque je l’oublie. ». C’est le mythe de l’homme providentiel …ou plutôt, de la chatte providentielle.

Car l’une des originalités du récit est que le narrateur est une chatte : « Moi j’ai compris que j’étais sans limites. Oui : je suis infinie et immortelle. Je me sens bien, même si mon corps risque d’être désorganisé dans sa structure générale. Je n’ai pas la moindre inquiétude, je survivrai autrement. ». Autre exemple : « Je ne crois pas qu’il reste ici une seule plante verte intacte. Si elles ont une conscience, elles doivent me détester. ».

Ce qui peut donner ce genre de phrase : « Nous, les chats, sommes les êtres de la hauteur, alors que les hommes sont les êtres de la surface et les rats ceux des sous-sols. Comme pour me contredire, une chauve-souris surgie de nulle part m’attaque. ».

Voici une tirade sur l’égalité des droits : « Je n’ai plus le sentiment qu’elle me vole mon fils. Après tout, est-ce parce qu’on a accouché d’un être qu’il vous appartient ? (…) Je crois que le sentiment qui génère tous les conflits est l’envie de posséder. Posséder son conjoint, posséder le territoire, posséder nos serviteurs humains, posséder la nourriture, posséder nos propres enfants. Personne n’appartient à personne. ». Avec même une clef pour entrer dans le projet d’extension de la PMA à toutes les femmes, examinée à l’Assemblée Nationale à partir de ce mardi 24 septembre 2019 : « Après tout, si Angelo [le chaton] a envie d’avoir deux mères, c’est son choix. ». C’est juste subliminal !

Je termine en reprenant la critique de François Busnel d’il y a dix-huit ans qui est valable pour à peu près tous ses romans d’anticipation : « Les grincheux demanderont-ils encore longtemps : "Mais pourquoi lire Werber ?". La réponse est simple : parce qu’il s’agit de comprendre que la capacité de rêver le futur est vitale pour l’espèce humaine, qu’elle ouvre de nouvelles voies. Cette capacité prospective n’est nullement prédictive ou prophétique, mais elle contribue à donner forme, dans l’imaginaire collectif, à ce futur par définition imprévisible. (…) Bernard Werber, dans ce roman au suspense haletant, montre admirablement que tout ce qui est scientifiquement faisable n’est ni socialement inéluctable, ni humainement souhaitable. Par les temps qui courent, voilà une indispensable leçon des choses. » ("L’Express" du 15 novembre 2001).

Alors, irez-vous vous procurer "Sa majesté des chats" ?
En ce qui me concerne, je m’interroge encore…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"Demain les chats" de Bernard Werber.
Bernard Werber.
Freud.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190727-bernard-werber.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/24/37660509.html



 

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23 juillet 2019 2 23 /07 /juillet /2019 05:55

« À leurs yeux, la Sibérie n’était qu’un désert glacé, maudit, et le voyage destiné à l’atteindre une interminable et ridicule entreprise. Moi… moi, dans une espèce de transe, je traversais des continents et des océans inconnus. Plus long le chemin, plus riches ses promesses. Et à son terme, au bout du monde, ces steppes de neige infinie, ces fleuves géants, ces forêts sans fin, ces tribus de l’âge de pierre, et ces cosaques du Baïkal, de l’Amour. Et les chants des forçats. » ("Les Temps sauvages", 1975).



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En regardant un reportage diffusé à l’occasion du journal télévisé du soir présenté par Roger Gicquel, il lâcha au journaliste Georges Walter, ses derniers mots : « Regarde ça, Georges, le monde est merveilleux… ». Puis, sa tête s’effondra. "Le lion est mort ce soir", comme le chantait notamment Henri Salvador en 1962. Le grand romancier (et aventurier) Joseph Kessel est mort il y a quarante ans, le 23 juillet 1979, à son domicile, à l’âge de 81 ans. Il est né le 10 février 1898 en Argentine de parents russes, et a été un homme précoce et volontaire, fonceur dans beaucoup de domaines.

Après avoir vécu en Argentine puis en Russie, il passa son adolescence à Nice puis Paris (élève au lycée Louis-le-Grand). Diplômé d’une licence de lettres dès 1915, il s’engagea en 1916 comme volontaire dans l’aviation pendant la Première Guerre mondiale qui l’a conduit à écrire son roman "L’Équipage", publié en 1923, qui fut un succès et qui lança sa carrière de romancier.

Trop impatient pour être pédagogue, il se tourna vers la carrière de journaliste. Il fut recruté au "Journal des Débats" dans le service de politique étrangère (à partir de 1915) et est devenu un spécialiste des nouvelles de Russie car son père continuait à recevoir des journaux russes, ce qui lui permettait de rédiger des articles sur ce pays (qui était le sien).

Sa notice de l’Académie française précise : « Il termina la guerre par une mission en Sibérie. Ainsi, quand le conflit s’acheva et que Kessel, dès qu’il eut atteint sa majorité, demanda la nationalité française, il portait la croix de guerre, la médaille militaire, et il avait déjà fait deux fois le tour du monde. ». Ses collaborations éditoriales ont aussi concerné "La Liberté", "Mercure" et "Le Figaro".

Partagé par son besoin d’écrire (son premier roman fut un recueil de nouvelles sur la Révolution russe, "La Steppe rouge" publié en 1922) et son besoin d’aventure, il fut grand reporter pendant toute sa vie professionnelle, ce qui lui a permis de voyager un peu partout dans le monde au contact avec l’actualité la plus brûlante d’un XXe siècle en pleine transformation. L’Académie française l’a très rapidement repéré en le choisissant dès le 24 juillet 1927 (il n’avait alors pas encore 30 ans !) comme Grand Prix du Roman de l’Académie française pour "Les Captifs" (publié le 1er novembre 1926), sur la tuberculose, dont son épouse était atteinte, son quatorzième roman déjà !

Lors de son hommage prononcé le 27 septembre 1979 sous la Coupole, l’ancien ministre et ancien résistant Maurice Schumann présenta ainsi la vie de Joseph Kessel : « Y eut-il vraiment en Kessel, non deux hommes, mais deux créateurs : le reporter (…) et le romancier digne d’être hanté par Tolstoï ou Dostoïevski ? Son destin littéraire procède-t-il, au contraire, tout entier de l’éveil simultané d’une vocation de combattant et d’une vocation d’auteur qui, jusqu’au terme, demeurèrent indissociables, si multiples et variés que dussent être les combats du journaliste et du soldat ? L’alternative n’est ni factice ni indiscrète, puisque Kessel lui-même l’a posée. ».

Le journaliste Alexandre Boussageon (grand reporter disparu il y a deux ans, le 29 juillet 2017) consacra en 2015 un ouvrage à sa biographie : « Ces yeux-là ont tout vu : la beauté et l’horreur, la misère, la mort (…). Voilà soixante-dix ans qu’ils regardent le monde tel qu’il est, mais on y lit encore l’attente d’un nouveau visage ou d’un nouveau récit. ». Et de citer ces mots de Kessel (en Irlande) : « Je vivais dans cette atmosphère de risque, d’imprévu, de conspiration et de courage avec une intensité qui m’enivrait un peu. ».

Dans son Bloc-notes, François Mauriac le louait ainsi : « Il est de ces êtres à qui tout excès aura été permis, et d’abord dans la témérité du soldat et du résistant, et qui aura gagné l’univers sans avoir perdu son âme. ».

En effet, Joseph Kessel s’illustra aussi lors de la Seconde Guerre mondiale en s’engageant dans la Résistance avec Maurice Druon. Le grand reporter le lui rappela lorsqu’il a remis l’épée d’académicien à son neveu le 24 novembre 1967 à la Maison de l’Amérique latine à Paris : « Il s’agit de cette nuit de janvier, en 1943, quand évadés de France, nous avons dû traverser clandestinement à cheval les montagnes de Galice. (…) Il faisait un froid terrible. Et la ténèbre était si épaisse que nos montures, pour ne pas perdre chacune celle qui la précédait sur le sentier escarpé, inégal, invisible, devaient le toucher presque. Cela n’empêchait pas un sentiment de solitude écrasant. Alors (…) nous avons commencé à réciter en alternance des vers, les plus connus de tous, ceux qu’on apprend à l’école. Chacun son hémistiche. Et cela nous a merveilleusement aidés. Corneille, Racine, Hugo, nous servaient d’échos, de patrons, de complices. ».

Exilés à Londres, les deux hommes furent d’ailleurs, le 30 mai 1943, les auteurs de ce fameux et si émouvant hymne de la Résistance, "Le Chant des partisans", mis en musique par Anna Marly :

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ohé ! partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes. ».

L’un des chefs-d’œuvre de Joseph Kessel a raconté la Résistance avec "L’Armée des ombres", écrit en 1943, qui fut porté à l’écran par Jean-Pierre Melville (film sorti le 12 septembre 1969), avec Lino Ventura, Simone Signoret, Paul Meurisse et Jean-Pierre Cassel  : « Personne n’a l’orgueil ni même le sentiment de la puissance. Nous savons que nos soldats changent cent fois de nom et qu’ils ne possèdent ni abri ni visage. Ils vont en secret dans des chaussures informes sur des chemins sans soleil et sans gloire. Nous savons que notre armée est famélique et pure. Qu’elle est une armée d’ombres. L‘armée miraculeuse de l’amour et du malheur. Et j’ai pris conscience ici que nous étions seulement les ombres de ces ombres et le reflet de cet amour et de ce malheur. ».

Après la guerre, associé à "l’aventure" de Pierre Lazareff (directeur de "France-Soir"), il a couvert le procès de Pétain, puis de Nuremberg, observa les débuts de l’État d’Israël, etc. Avant la guerre, de la même génération, il s’était aussi lié d’amitié avec l’aviateur Jean Mermoz (qu’il avait rencontré en juillet 1930 à Paris) dont il fit une biographie publiée en 1938, après la mort de Mermoz le 7 décembre 1936.

Joseph Kessel n’avait pas forcément confiance en sa plume. Pour "En Syrie" (1927), il a écrit ceci : « Il ne faudrait jamais entreprendre de raconter un voyage : on est d’avance vaincu. Comment restituer à la flèche son mouvement une fois qu’elle est tombée au pied du but ? Comment parler d’une traversée alors que le roulis du bateau ne verse plus aux veines son balancement sensuel, peindre le désert immobile alors que les roues d’une voiture ne crissent pas sur son sable doré ? Comment goûter jusqu’à l’angoisse, jusqu’à la volupté l’expression d’une figure nouvelle, le jeu d’un rayon, d’une guenille quand ce ne sont plus des spectacles passagers, mais des souvenirs fixés et morts, enfouis dans le cimetière de la mémoire ? Mais que faire ? Si l’on aime, il faut parler de l’objet de son amour. ».

De même, dans "L’Homme de plâtre" (1948), quatrième et dernier tome du roman "Le Tour du Malheur", il a trouvé ce projet personnellement assez ambitieux : « Quand le dessein m’est venu d’écrire ce roman, je n’avais pas encore trente ans. L’achevant, j’en ai plus de cinquante. Pour faire traverser à un projet cet intervalle de temps, immense dans la vie d’un homme, et parmi quelle épaisseur de hasard, il faut un esprit de suite et un attachement au même objet entièrement contraires à ma nature. ».

Ses romans sont-ils autobiographiques ? Sûrement selon lui : « Il n’est pas de romancier qui ne distribue ses nerfs et son sang à ses créatures, qui ne les fasse héritiers de ses sentiments, de ses instincts, de ses pensées, de ses vues sur le monde et sur les hommes. C’est là sa véritable autobiographie. ».

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Maurice Schumann a expliqué le 27 septembre 1979 : « La confiance des académiciens français, ceux de 1962 comme ceux de 1927, l’a aidé à ne jamais perdre sa propre, sa vraie trace dans les sentiers du monde. ». En 1927, c’était le Grand Prix du Roman, et le 22 novembre 1962, ce fut le "couronnement" littéraire ; Joseph Kessel, qui aura écrit et publié près de quatre-vingts romans, fut élu dès le premier tour à l’Académie française, dans le fauteuil notamment de l’illustre (presque centenaire) Fontenelle et de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre.

Joseph Kessel y a été reçu solennellement le 6 février 1964 : « Qui avez-vous désigné ? Un Russe de naissance, et Juif de surcroît. Un Juif d’Europe orientale. Vous savez, Messieurs, et bien qu’il ait coûté la vie à des millions de martyrs, vous savez ce que ce titre signifie encore dans certains milieux, et pour trop de gens. Oh ! j’entends bien, pour vous la question ne s’est même pas posée et vous êtes surpris, sans doute, de me l’entendre mentionner ici. Mais, croyez-moi, le fait même de cet étonnement méritait qu’il fût signalé. Croyez-en quelqu’un qui a beaucoup voyagé, beaucoup écouté et prêté une attention profonde aux voix des hommes qui ont souffert et souffrent encore de discrimination, des hommes en mal d’équité, de dignité. Pour eux, j’en suis sûr, vous qui formez la plus ancienne et l’une des plus hautes institutions françaises, vous avez marqué, sans même y penser et d’un geste d’autant plus précieux, vous avez marqué, par le contraste singulier de cette succession, que les origines d’un être humain n’ont rien à faire avec le jugement que l’on doit porter sur lui. De la sorte, Messieurs, vous avez donné un nouvel appui à la loi obstinée et si belle de tous ceux qui, partout, tiennent leurs regards tournés vers les lumières de la France. Soyez-en remerciés. ».

En réponse, l’académicien André Chamson l’accueillit chaleureusement : « Rejoignez notre compagnie sans crainte. On peut y travailler comme si on n’était pas Immortel, avec la même résolution qui nous a tous poussés, au temps de notre jeunesse. On peut y apprendre beaucoup de choses et, d’abord, cette identité dans a différence qui est peut-être la clef de la condition humaine. ». Et de terminer : « Vous êtes l’homme d’un bien long voyage, mais vos étoiles vous ont guidé jusqu’à nous et marquent ici votre place. Je vois briller au-dessus de vous la Croix du Sud de votre naissance et l’Étoile Polaire de vos origines, tandis que, dans le flamboiement de ses millénaires d’années lumière, l’étoile de David scintille sur votre épée. ».

Le successeur de Joseph Kessel à l’Académie française fut Michel Droit qui, lors de sa réception, le 26 mars 1981, rappela « l’homme dont je n’admirais pas seulement le talent et le caractère, mais que j’aimais fraternellement, d’une amitié à laquelle il avait lui-même su donner pour modèle cette puissance d’affection, de générosité, de tendresse virile qui l’habitait sans partage, éclairait son œuvre tout entière, et qu’il n’avait jamais cessé de poursuivre au long des voies de l’aventure et du danger, du rire et de la mélancolie, de la nuit, de la musique et de l’alcool ».

Ce qu’il était pour Michel Droit : « Il y avait une légende Kessel qui courait aussi bien les salles de rédaction et les maisons d’édition que les cabarets russes de Montparnasse et de Montmartre. Ainsi l’affirmait-on capable de passer plusieurs nuits d’affilée à chanter et à boire, sans dormir pour autant une seule heure du jour parce qu’il travaillait alors à un livre. Ainsi le disait-on broyant volontiers entre ses dents et avalant ensuite les débris d’un verre qu’il avait, auparavant, écrasé dans la paume de sa main. Ainsi le décrivait-on, abattant, d’un crochet à la mâchoire, le noctambule, choisi de préférence pour sa forte carrure, et qui avait, étourdiment, refusé de partager avec lui une bouteille d’alcool. Mais rien de cela ne relevait de la légende. C’était Jef. Et si, au petit matin, on le découvrait dans un café de Pigalle, en compagnie d’un guerrier du Caucase coiffé d’astrakan, et que venait les rejoindre un homme au visage insomnieux mais d’élégante silhouette, il ne fallait surtout pas s’étonner d’apprendre qu’il s’agissait, un jour, du propre fils de Léon Tolstoï, le lendemain, du prince Youssoupov, celui qui avait tué Raspoutine. ».

Je termine ici avec quelques citations que j’apprécie beaucoup de Joseph Kessel, qui fut par ailleurs l’auteur de "La Passante du Sans-Souci" (1936).

Publié le 25 avril 1928, "Belle de Jour" fut un roman qui fit scandale par son idée "osée", l’histoire d’une jeune femme qui cherche des sensations fortes en se prostituant : « Ce fut alors que se produisit chez Séverine le phénomène auquel échappent rarement ceux que gouverne un trop décisif instinct. Comme le joueur accablé quelques temps par une perte dangereuse se met, la première meurtrissure passée, à rêver de la table verte, des visages, des cartes, des paroles rituelles d’une partie, comme l’aventurier, un instant fatigué de l’aventure, se sent rongé soudain par des images de solitudes, du combat et de l’espace, comme l’opiomane, en apparence désintoxiqué, croit sentir autour de lui avec une douce terreur a fumée de la drogue, ainsi Séverine fut insensiblement cernée par ses souvenirs de la rue Virène. Pareille à tous ses frères, à toutes ses sœurs en désirs interdits, ce ne fut point la satisfaction de ce désir qui la tenta, mais les prémices dont cette satisfaction s’entoure. ».

Dans "Une Balle perdue" (1935) qui raconte l’insurrection de Barcelone en 1934 : « Comment eût-il su, dans son innocence, que, debout sur un toit, seul avec sa carabine et son pistolet, il avait à sauver envers lui-même les deux sentiments sans lesquels il ne pouvait pas vivre : son amour de la vie et le sens le plus pur de la dignité humaine ? ».

Dans sa biographie "Mermoz" (1938) : « Un saint ne naît jamais armé de sa sainteté comme d’une cuirasse. Un héros ne sort jamais tout cuit d’un moule fabriqué à l’avance. La grandeur de l’homme est dans sa complexité. Le reste n’est qu’image d’Épinal. ». Aussi : « Il sentait que s’ils avaient toujours agi raisonnablement, les hommes depuis le début des âges, n’auraient rien tenté. Et que vient un jour où, pour faire un pas en avant, il faut franchir la limite logique. ».

Dans le très attachant livre "Le Lion" (1958) qui raconte l’histoire d’une fille avec un lion : « De tels signes, pensai-je, n’exprimaient pas seulement la joie de contenter un penchant puéril. Ils montraient une profonde exigence que l’enfant acceptait mal de voir toujours inassouvie. Se pouvait-il que Patricia fût déjà obligée de payer ses rêves et ses pouvoirs au prix, au poids de la solitude ? La petite fille s’était mise à parler. Et, bien que sa voix demeurât étouffée et sans modulation, ou plutôt à cause de cela même, elle était comme un écho naturel de la brousse. ».

Ami, entends-tu ?…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 juillet 2019)
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Pour aller plus loin :
Joseph Kessel.
Edgar Morin.
Boris Vian.
Anne Frank.
Michel Serres.
Léonard de Vinci.
Jacques Rouxel.
George Steiner.
Maurice Druon.
Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/joseph-kessel-plus-long-le-chemin-216783

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5 juillet 2019 5 05 /07 /juillet /2019 06:23

« Notre façon de penser reste binaire, y compris chez les scientifiques. C’est cela qui explique que mon apport soit, non enraciné, mais dispersé. (…) Je suis comme un arbre dont le vent emporte les graines qui retombent parfois dans des déserts ou, quelquefois, germeront très loin d’ici. (…) Je me suis fait ma propre culture en travaillant sur des problèmes complexes donc transdisciplinaires. C’est vrai que pour un monde mandarinal, ou pour le spécialiste classique, je reste une sorte d’ovni, bien que tous les matériaux composant cet ovni viennent de notre culture et non de l’espace ! » (Edgar Morin, "Carnets de science" n°4 de mai 2018).


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Lundi 8 juillet 2019, le sociologue et philosophe Edgar Morin fête son …98e anniversaire. Il est né en effet le 8 juillet 1921 à Paris, et son premier acte politique, son premier engagement personnel a été d’envoyer des colis pour soutenir les républicains espagnols. Ce qui étonne chez cet homme d’une grande rigueur intellectuelle, c’est son dynamisme, celui de continuer encore et encore à débattre et à penser à cet âge si avancé. Il n’est pas le seul et c’est le privilège de la santé. Le théologien, prêtre, psychanalyste et philosophe Maurice Bellet, à presque 95 ans, ne s’est jamais reposé non plus sauf les quelques jours avant sa fin, et encore, il avait gardé toute sa lucidité.

Si j’ose associer ces deux noms qui sont des "penseurs" très différents, c’est parce que ni l’un ni l’autre ne sont des "penseurs" hors sol, hors réalité. Ils sont ou étaient (je ne sais pas quel temps employer, passé ou présent pour parler à la fois d’une personne heureusement vivante et d’une personne hélas disparue) plongés dans leur époque, baignés dans le grand océan de l’humanité mouvante et enrichissante.

Pour Maurice Bellet, cela se traduisait par de nombreuses rencontres, soit individuelles, soit en groupe, où il recevait peut-être plus qu’il ne donnait, où il recevait les témoignages, expériences, commentaires, réactions de ses lecteurs, et souvent, c’était le germe d’une nouvelle réflexion, ou d’une nouvelle perspective et cela pouvait donner naissance à un nouvel essai, du moins, cela pouvait aiguiser sa pensée ou sa vocation pédagogique.

Edgar Morin, lui aussi, se nourrit des échanges avec ses lecteurs et un public souvent fidèle qui n’hésite pas le suivre dans ses nombreuses conférences. Mais au contraire du très discret Maurice Bellet, peut-être par pudeur personnelle pour ce dernier, Edgar Morin, qui n’est probablement pas moins pudique, a une activité médiatique avec un écho très important, ce qui lui permet de toucher beaucoup de monde. Interviews dans la presse écrite, participation à des émissions de radio et télévision, conférences dans des universités, ou tout autre cadre intellectuel ou associatif, Edgar Morin ne se ménage pas, il est partout, a une énergie folle pour parler, écouter, penser.

Pour lui, la retraite à 60 ans est une simple imposture ! Enfin, je dis cela mais il y est peut-être favorable pour ceux qui n’ont pas eu sa chance, celle de travailler intellectuellement dans un environnement épanouissant et valorisant, en toute liberté et sans pénibilité au contraire de nombreux métiers très difficiles et souvent peu valorisés dans une société qui honore exagérément ceux qui "réussissent" (socialement).

J’apprécie Edgar Morin dans sa tentative de vouloir prendre en compte toutes les formes de connaissances, et c’était ambitieux pour un non scientifique (au sens "science dure" évidemment, car la sociologie est aussi une "science" comme une autre) d’essayer d’intégrer dans la réflexion par exemple la physique quantique déjà difficilement compréhensible par les scientifiques eux-mêmes tellement la nature est "étrange" (tout en restant implacablement logique).

Edgar Morin a toujours réfuté l’appellation de philosophe et aussi de sociologue : « On me considère souvent comme un sociologue, mais en réalité, je réfléchis et je travaille sur le caractère trinitaire de l’humain : individu, société, espèce. C’est de l’anthropologie, au sens ancien du terme : la mise en relation de toutes les connaissances sur l’humain, ce qui m’a conduit à la transdisciplinarité. Je l’ai compris en travaillant à mon premier livre important, publié en 1951, "L’Homme et la Mort". (…) Pour comprendre les attitudes des hommes face à la mort, il y a bien sûr l’étude des religions, mais aussi la biologie, l’histoire et même la préhistoire, l’étude des civilisations, la psychologie, la psychanalyse, pratiquement toutes les sciences humaines, sans oublier la littérature et la poésie, qui en parlent beaucoup. Du reste, tout grand ou important problème est invisible depuis une discipline close et nécessite une approche transdisciplinaire. (…) C’est pour moi le premier principe : rompre avec la recherche ou la thèse enfermant son objet. Le moindre sujet, même d’apparence minuscule, ne peut être connu que dans et par son contexte. (…) Ce que j’ai toujours cherché à percevoir et concevoir : la complexité dans son originel de tissu commun. J’ai toujours essayé de reconstituer ce tissu commun, parce que mon constat fondamental, c’est que toutes nos connaissances sont compartimentées, séparées les unes des autres, alors qu’elles devraient être liées. » ("Carnets de science" n°4 de mai 2018, entretien avec Francis Lecompte).

À l’occasion de son anniversaire, je propose modestement quelques réflexions ici éparses mais intéressantes d’Edgar Morin. L’auteur de "La Complexité humaine" (éd. Flammarion, 1994) et de "L’Intelligence de la complexité" (éd. L’Harmattan, 1999) a eu beaucoup d’engagements personnels et collectifs, mais a toujours su garder son indépendance d’esprit et préserver les nuances de la réflexion.


La rumeur d’Orléans

Parce que cela fait cinquante ans, je propose ici une interview de lui diffusée le 5 août 1969 sur l’ORTF, quelques semaines après le début de la diffusion de la rumeur d’Orléans. Il était dit que des jeunes filles disparaissaient dans le fond des boutiques de vêtements, notamment dans les cabines d’essayage.





Edgar Morin (qui avait alors 48 ans) profitait de ce fait-divers (devenu très connu car symptomatique des "bruits qui courent", ce qu’on nommerait aujourd’hui "fake news" avec la rapidité de l’Internet) pour rappeler un fond latent d’antisémitisme (les boutiques de vêtements étant souvent juives…).


En défense des Palestiniens

Révolté par la violence israélienne, l’origine juive d’Edgar Morin ne l’a pas empêché de fustiger le gouvernement israélien en général, dans une tribune publiée le 4 juin 2002 dans le journal "Le Monde" (cosignée par Danièle Sallenave et Sami Naïr), en expliquant : « On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en peuple dominateur et sûr de lui, et à l’exception d’une admirable minorité en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier. (…) Les Juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les Juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les Juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité. ».

Ces propos lui ont valu un procès en première instance (plaignants déboutés le 12 mai 2004 par le tribunal de grande instance de Nanterre) et en appel, où il fut condamné le 26 mai 2005 par la cour d’appel de Versailles pour "diffamation raciale", mais la condamnation a été cassée le 12 juillet 2006 par la Cour de cassation au nom de la liberté d’expression. Lors de la condamnation en appel, de nombreuses personnalités sont venues soutenir Edgar Morin, en particulier Jean-Claude Guillebaud, Emmanuel Le Roy Ladurie, Jean Baudrillard, Régis Debray, Pascal Boniface, Alain Robbe-Grillet, Laure Adler, Edwy Plenel, Alain Touraine, Michel Tubiana, Nathalie Kosciusko-Morizet, etc.

La raison de la condamnation de la cour d’appel de Versailles était celle-ci : « [Edgar Morin] imputait à l’ensemble des Juifs d’Israël le fait précis d’humilier les Palestiniens (…) en stigmatisant leur comportement à l’aune de leur histoire commune. » (26 mai 2005). Mais la Cour de cassation n’était pas de cet avis et a annulé cette condamnation pour la raison suivante : « Les propos poursuivis, isolés au sein d’un article critiquant la politique menée par le gouvernement d’Israël à l’égard des Palestiniens, n’imputent aucun fait précis de nature à porter atteinte à l’honneur ou à la considération de la communauté juive dans son ensemble en raison de son appartenance à une nation ou à une religion, mais sont l’expression d’une opinion qui relève du seul débat d’idées. » (12 juillet 2006).

Edgar Morin a expliqué par la suite, dans un entretien accordé le 17 juin 2005 à Silvia Cattori, journaliste indépendante suisse : « Cet article a été rédigé à l’un des moments les plus intenses et les plus violents. Nous étions en 2002, lors de l’offensive militaire de Sharon. (…) Il est évident que par ce texte, j’ai voulu établir un diagnostic et donner un signal d’alarme. Je l’ai donc pensé, mesuré dans sa complexité. Il y avait une question que je tenais à poser. Comment se faisait-il que deux millénaires de persécutions et d’humiliations n’avaient pas servi d’expérience pour ne pas humilier autrui ? (…) C’est ce paradoxe historique que j’interrogeais et que l’on m’a beaucoup reproché (…). Il est également précisé que ce n’est pas uniquement l’occupant israélien qui en arrive à des exactions pareilles, mais tout occupant sur un territoire où il n’est pas accepté. ».

Rappelant les destructions de ville par l’armée israélienne pour liquider les terroristes ("militants") du Hamas, Edgar Morin a évoqué l’image des Israéliens : « Toutes ces opérations militaires répressives, cela touche l’image de "soi" ; l’image de beaucoup de Juifs qui ne peuvent pas se reconnaître dans cette image. L’image dans laquelle ils se reconnaissent est : je suis le martyr d’Auschwitz, je suis le bel Israélien qui fertilise une terre. Voilà. Donc, quand cette image de "soi" est altérée d’une façon aussi dramatique, ils se mettent également à haïr tous ceux qui, par la critique d’Israël, détruisent l’image de "soi". Pourquoi pendant longtemps "ils" n’ont pas voulu appeler les Palestiniens les Palestiniens ? Parce que c’étaient des Arabes ! Même Golda Meir disait d’eux que c’étaient "des bêtes". Ils n’ont pas même voulu leur donner d’identité. » (17 juin 2005).

Le 16 juillet 2006, Edgar Morin disait à Nicolas Weill : « Quand on cherche à comprendre, on ne peut pas haïr (…). Qu’il existe des petits groupes fascistoïdes qui me menacent, rien de plus banal. Ce qui l’est moins, c’est qu’on se retrouve dans une situation où beaucoup de "braves gens" finissent par tomber dans l’illusion que je suis antijuif. ».


La complexité

Je reprends un autre extrait de l’entretien avec Francis Lecompte publié dans le numéro 4 des "Carnets de science" de mai 2018, déjà cité plus haut. Edgar Morin a considéré fondamentale la conscience de la complexité qui nous entoure.

Il a cité en exemple la culture européenne : « Une unité formée par l’antagonisme complémentaire de deux cultures concurrentes, l’une judéo-chrétienne et l’autre gréco-romaine. Ensemble, elles forment une unité complexe, la culture européenne, mais dans laquelle leur dualité reste intacte. ».

Il a complété plus généralement : « Le système n’est pas seulement la somme des parties, son organisation produit des qualités qui n’existent pas dans ses éléments. C’est le cas de l’organisation du vivant : elle est faite uniquement d’éléments moléculaires physico-chimiques, mais elle a des propriétés que n’ont pas séparément les molécules : l’autoreproduction, l’autoréparation, la cognition, la dépendance à l’égard de l’environnement, ne serait-ce que pour se nourrir afin d’assurer l’autonomie. Vous êtes donc amené à concevoir ensemble autonomie et dépendance. ». Cette dernière phrase est d’autant plus forte en signification qu’elle peut rappeler le drame de Vincent Lambert.

De plus, il a confié que les relectures de ses manuscrits par des scientifiques l’ont fait modifier une partie de ses réflexions, et qu’aujourd’hui, il évoluerait aussi sur ce qu’il a écrit il y a plusieurs décennies : « J’accorderais sans doute plus d’importance à la révolution conceptuelle entraînée par l’astrophysique. (…) Plus on avance dans la connaissance, plus on découvre une nouvelle ignorance. C’est ce qu’illustre magnifiquement l’essor des sciences modernes. ».

La pensée complexe est donc une approximation, mais le penser n’est pas du scepticisme : « Je n’ai pas écrit six volumes et 2 500 pages qui composent "La Méthode" pour aboutir au scepticisme ! (…) [Cette connaissance qui nous a conduits à une telle ignorance] a au contraire le mérite de nous avoir rapprochés du mystère de la réalité. (…) La connaissance complexe ne pourra jamais éliminer l’incertitude. Jamais nous n’aurons une connaissance exhaustive de tout ! ».


Ses appartenances politique et religieuse

Après avoir été proche du parti communiste qu’il a quitté dès 1950, Edgar Morin se définit de gauche, mais sa gauche-à-lui, la gauche que je qualifierais de complexe : « Je revendique l’union de différents héritages : l’héritage libertaire, qui est la reconnaissance de l’individu et de son épanouissement, celui du socialisme, qui veut améliorer la société, et celui du communisme qui prône la vie en communauté. Plus récemment, je me suis aussi approprié vigoureusement l’héritage écologique. » (mai 2018).

D’origine juive, Edgar Morin se qualifie d’incroyant radical : « Ma foi est une foi dans la fraternité, dans l’amour, tout en sachant que l’amour et la fraternité peuvent ne pas gagner. Ce qui a pour conséquences existentielles de vivre à la fois dans la mesure et la démesure, dans l’espoir et le désespoir, dans l’horreur et l’émerveillement. » (mai 2018).


La mondialisation

Edgar Morin considère qu’avec la mondialisation des échanges, la planète Terre devient un vaisseau qui est poussé par le triplet science, technologue et économie, mais sans qu’il n’y ait de pilote, sans direction, ce qui peut aboutir à s’écraser contre un mur (pollution globale et changement climatique, guerre nucléaire, financiarisation à outrance, etc.) ou au contraire, à amener l’humain vers l’humain augmenté (transhumanisme) avec néanmoins d’autres menaces.


L’école

Dans un article dans le journal "La Croix" du 14 mars 2019, il est rappelé qu’Edgar Morin « vit dans "l’urgence de transmettre" ». C’est en particulier le rôle de l’école.

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Dans un débat avec l’actuel Ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer animé par Héloïse Lhérété et Jean-François Dortier, publié en janvier 2018 dans la revue "Sciences Humaines" n°299, Edgar Morin a livré sa vision de l’école : « L’école doit concilier trois missions fondamentales : anthropologique, civique, nationale. Anthropologique, car non seulement la culture doit parachever l’humanisation de l’enfant, mais elle doit aussi aider chacun à développer le meilleur de lui-même, l’être humain étant capable du meilleur comme du pire, de s’abaisser ou de s’élever. Civique, car il s’agit de former des citoyens capables à la fois d’autonomie individuelle et d’intégration dans leur société. Nationale, car l’école doit contribuer à améliorer la qualité de vie et de pensée de la société française. Au fond, l’école doit permettre à chacun de vouloir réaliser ses aspirations, mais toujours au sein d’une communauté. C’est pourquoi je dirais qu’elle remplit pleinement son rôle lorsqu’elle parvient à enseigner conjointement l’idée de responsabilité personnelle et de solidarité à l’égard d’autrui. ».

Et il a ajouté : «  Il n’y a pas à choisir entre un savoir humaniste et un savoir-faire utilitariste, il faut concilier l’un et l’autre à tous les niveaux de la scolarité. (…) L’école ne doit pas seulement s’adapter aux besoins professionnels ou techniques d’une société ; elle doit également adapter les besoins d’une société à ceux de la culture. S’inscrire dans son époque est nécessaire (ne serait-ce que pour la contester), mais doit toujours être contrebalancé par l’accès à une culture multiséculaire et multimillénaire. ».

Faire avec les nouvelles technologies : « L’enseignant devient un directeur des connaissances qui guide les élèves dans l’océan confus et chaotique des connaissances accessibles sur Internet. Il donne de l’épaisseur au sujet grâce à son savoir plus large et compétent. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Beaucoup de citations proviennent de l’entretien d’Edgar Morin avec Francis Lecompte aux "Carnets de science" n°4 de mai 2018 : "Edgar Morin ou l’éloge de la pensée complexe", publié aussi sur le cite du CNRS le 4 septembre 2018.

Edgar Morin.
Boris Vian.
Anne Frank.
Michel Serres.
Léonard de Vinci.
Jacques Rouxel.
George Steiner.
Maurice Druon.
Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
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Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
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Philip Roth.
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Albert Camus.
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Les 90 ans de Jean d’O.

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1 juillet 2019 1 01 /07 /juillet /2019 03:22

« J’ai toujours tendance à voir le verre à moitié plein. Mais rassurez-vous, je n’ai pas de plus grand plaisir que de le vider avec ceux que j’aime, pour mieux le remplir à nouveau ! » (Line Renaud, le 8 mars 2019 à Rueil-Malmaison).



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Ce mardi 2 juillet 2019, Line Renaud fête son 91e anniversaire. Depuis l’an dernier, le 2 juillet est devenu le "Line Renaud Day" décrété par la maire de Las Vegas, ville qui a déjà sa Rue Line Renaud (comme Antibes) et son étoile sur le Las Vegas Walk of Stars, qui honore ceux qui ont rendu Las Vegas célèbre. Las Vegas et Paris, les deux grands centres artistiques de Line Renaud.

Line Renaud a reçu lors de la dernière Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars 2019, le "Prix de la Femme la plus optimiste de France" des mains de Brigitte Macron, qui est son amie depuis plusieurs années, et en présence de l’ancienne ministre Michèle Alliot-Marie, compagne du maire de Rueil-Malmaison. Dans un sondage, avec 29%, elle avait en effet devancé Mimie Mathy et Florence Foresti dans la course aux pensées positives (voilà un sondage qui nous change de la course aux électeurs).

Cette femme a brillé dès l’âge de 14 ans, repérée lors d’une audition. Sans aucun diplôme, en pleine guerre, l’adolescente a amorcé une très longue carrière qui n’est pas, semble-t-il, terminée, malgré l’âge. Elle fut une jeune femme élégante aux yeux de séductrice, chanteuse et danseuse. Puis, elle fut actrice, comédienne, à la télévision, un peu au cinéma et aussi au théâtre.

Line Renaud a commencé à chanter dans un cabaret parisien en 1945. Elle a eu rapidement du succès, avec le grand-prix du disque de l’Académie Charles-Cros en 1949 pour sa chanson "Ma cabane au Canada" (1947). Autre succès, "Étoile des neiges" (1950).

Il faudrait toujours rester à l’âge de 20 ans, surtout quand on est une star. Line Renaud, c’est un pseudonyme, demandé par son futur mari rencontré en 1945, Loulou Gasté, compositeur de chansons, de vingt ans son aîné, qui fut auprès d’elle de 1950 jusqu’à sa mort, en 1995.

Line Renaud a eu plusieurs vies. Chanteuse à succès dans les années 1950, elle a chanté plusieurs centaines de chansons, meneuse de revue, elle a travaillé au Moulin Rouge en 1954, elle a eu une carrière internationale à partir de la fin des années 1950 et du début des années 1960 : Londres, New York, Los Angeles, Las Vegas… Elle chanta avec Dean Martin, aussi avec Michel Legrand, elle fut la marraine de Johnny Hallyday à ses débuts (ce dernier lui a remis quarante-cinq ans plus tard, un Disque de diamant pour l’ensemble de sa carrière), elle a tourné dans une dizaine de films entre 1946 et 1959, avec des premiers rôles comme dans "La Madelon" de Jean Boyer (1955) et "Mademoiselle et son gang" de Jean Boyer (1957).








À la fin des années 1960, elle n’était plus la jeune star éternelle. Elle était devenue une femme presque sans âge (le maquillage de ses grands yeux peut-être lui donnait quelques années en plus). Une sorte de métamorphose physique qui l’a conduite dans les années 1970 à continuer à chanter mais aussi à animer des émissions de télévision.

Une nouvelle vie a démarré au début des années 1980. Line Renaud délaissa la chanson pour des rôles à la télévision et au théâtre : une cinquantaine de téléfilms depuis 1982, souvent des rôles de grand-mère dynamique, et une vingtaine de pièces de théâtre depuis 1981 (elle jouait encore en février 2017). Son activité d’actrice l’a fait aussi reprendre quelques rôles au cinéma, dans une quinzaine de films depuis 1988, notamment "Ripoux contre ripoux" de Claude Zidi (1988), "Belle Maman" de Gabriel Aghion (1999), "La Maison du bonheur" de Dany Boon (2006), "Bienvenue chez Ch’tis" de Dany Boon (2008) et aussi "La Croisière" de Pascale Pouzadoux (2011) où elle joue le rôle de Simone, une dame qui cache dans son sac à main son chien (dont la présence est interdite). Elle est revenue à la chanson en 2010 pour "Rue Washington".





Nommée trois fois pour les Césars, récompensée par plusieurs prix, elle a reçu la reconnaissance, au-delà du public, également de la profession, tant comme chanteuse que comme comédienne. Son expérience, son "autorité" et son talent furent honorés par le choix de Line Renaud comme présidente de la 24e nuit des Molières (2010) et deux fois comme présidente du jury de Miss France (2009 et 2018).

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Le célèbre imitateur Thierry Le Luron ne ratait aucune occasion pour se moquer d’elle. Se moquer gentiment car, pas du tout rancunière, Line Renaud l’adorait d’une amitié très solide (c’était sans doute pour cette raison qu’il pouvait se permettre d’être "peau de vache"). Voix de casserole, habit à plumes, maladresses récurrentes, références fréquentes à Loulou, Line Renaud était brossée de manière très féroce par ce petit génie de la parodie qui est mort à un peu plus d’un tiers de l’âge qu’elle a atteint aujourd’hui.





Thierry Le Luron fut aussi un des meilleurs imitateurs de Jacques Chirac. Line Renaud a toujours été une fidèle en politique de celui qui n’était pas encore maire de Paris et encore moins Président de la République. Pas seulement en politique d’ailleurs, car toujours fidèle, Line Renaud visite régulièrement Jacques Chirac, toujours émue de pouvoir discuter un peu avec lui malgré la maladie qui le frappe. En 2017, elle a soutenu Emmanuel Macron et fut parmi les artistes invités à La Rotonde, une brasserie parisienne bien connue, boulevard de Montparnasse, le soir du premier tour, pour fêter la performance électorale du futur Président de la République en tête des candidats.

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Je ne sais pas si Thierry Le Luron aurait eu plaisir à imiter la voix d’Emmanuel Macron, mais je suis persuadé qu’il n’aurait loupé aucune occasion de dire à Line Renaud : bon anniversaire ! Et il la laisserait alors sans doute chanter elle-même…



1. "Ma cabane au Canada" (1947)






2. "Étoile des neiges" (1950)






3. "Une poussière dans le cœur" (1968), reprise de "Can’t Take My Eyes Off You" (1967)






4. "Dixie Lady" (1976)






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 juin 2019)
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Pour aller plus loin :
Line Renaud.
Michael Jackson.
Zizi Jeanmaire.
Michel Legrand.
Ennio Morricone.
Francis Lai.
Leonard Bernstein.
Jean-Michel Jarre.
Barbara Hannigan.
Micheline Presle.
Boris Vian : le Déserteur.
Maurice Druon : le Chant des Partisans.
Jacques Brel.
Charles Aznavour.
Maurice Chevalier.
Annie Cordy.
Johnny Hallyday.
Serge Gainsbourg.
Claude François.
Henri Salvador.
Barbara chantée par Depardieu.
Georges Brassens.
Léo Ferré.
Christina Grimmie.
Abd Al Malik.
Yves Montand.
Daniel Balavoine.
Édith Piaf.
Jean Cocteau.
Charles Trenet.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190702-line-renaud.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/line-renaud-des-yeux-et-de-l-216277

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30 juin 2019 7 30 /06 /juin /2019 01:30

« C’est un groupe de gens politiquement difficilement situables, me semble-t-il, un mélange de gens des banlieues, de l’extrême gauche et peut-être aussi des soraliens. Cela m’étonnerait que ce soient des gilets jaunes d’origine car je suis un des seuls intellectuels à avoir soutenu le mouvement à ses débuts, en pointant qu’il y avait une grande incompréhension par rapport à cette France des méprisés. (…) J’ai été obligé de fuir de peur qu’ils me cassent la gueule et je pense que ça aurait pu mal tourner, mais je n’ai pas été traumatisé, car un cordon de police s’est vite interposé. » (Alain Finkielkraut, "Le Parisien", le 16 février 2019).


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Lors de la manifestation des gilets jaunes à Paris de ce samedi 16 février 2019, le philosophe et académicien Alain Finkielkraut a été copieusement insulté par certains manifestants avec des expressions à connotations antisémites. Il a renoncé à déposer plainte, pour ne pas donner trop d’importance à cet énième acte d’antisémitisme, mais le parquet a néanmoins décidé d’ouvrir une enquête judiciaire le lendemain.

L’intellectuel revenait chez lui à pied après être sorti d’un taxi. Alain Finkielkraut a été très impressionné d’avoir reçu de nombreux messages de soutien à cette occasion, pour une mésaventure qui a fait le tour des médias, en particulier un message chaleureux du Président Emmanuel Macron : « Je ne le connais pas, j’étais très étonné car il m’est arrivé de le critiquer, mais j’ai été touché. ». Marine Le Pen aussi a condamné ces insultes. Face à elle, Alain Finkielkraut avait soutenu Emmanuel Macron au second tour de l’élection présidentielle.

Rarement, Alain Finkielkraut laisse indifférent quand il parle, et il parle souvent, et surtout, il parle en totale indépendance, il suit sa pensée, il a sa propre logique, sa cohérence, qu’on apprécie ou pas, mais il ne se laisse pas intimider ni par les modes ni par le fait éventuel d’être seul à penser ce qu’il pense. Il n’est pas dans la posture, il est dans la réflexion. En ce sens, Alain Finkielkraut est indispensable au débat public. Il est une perle précieuse, un penseur par lui-même, hors de toute mode, de toute courtisanerie aussi, hors de tout intérêt. Il semble d’ailleurs hors du temps, peut-être d’un autre temps, il a parfois des intonations de voix qui rappellent étrangement celle d’un André Malraux.

Le week-end précédent, dans la nuit du 8 au 9 février 2019, des tags antisémites ont vandalisé la vitrine du restaurant Bagelstein et cela a valu ce Tweet de Christophe Castaner : « Un tag antisémite en plein Paris. Un de trop. "Juden" en lettres jaunes, comme si les plus tragiques leçons de l’Histoire n’éclairaient plus les consciences. Notre réponse : tout faire pour que l’auteur de cette ignominie soit condamné. Notre honneur : ne rien laisser passer. ». Des croix gammées ont également été inscrites sur le visage dessiné de Simone Veil. Un arbre planté en souvenir d’Ilan Halimi, un jeune homme de 23 ans torturé et tué le 13 février 2006 par antisémitisme, a été aussi arraché, alors qu’il symbolisait la résistance à l’antisémitisme.

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Ces faits sont inquiétants. Ces insultes directes à Alain Finkielkraut sont inquiétantes en ce sens qu’elles ont été proférées dans ce contexte très négatif. On n’était pas loin du lynchage. Le 12 février 2019, le Ministre de l’Intérieur a présenté les dernières statistiques sur l’antisémitisme, et elles ne sont pas optimistes : en 2018, il y a eu 74% de plus d’actes antisémites en France par rapport à 2017 (on peut lire ici le rapport de 2018 en attendant celui de 2019).

L’antisémitisme est souvent "pluriel". Il peut provenir d’une extrême droite plus ou moins clairement nostalgique du nazisme, mais aussi, et il est alors d’une tout autre nature, d’une extrême gauche où se rejoignent des mouvances islamistes dures, utilisant le conflit israélo-palestinien pour prôner un antisionnisme qui n’est qu’un autre mot, plus légal, pour exprimer leur antisémitisme. Mais il ne faut pas non plus exclure des actes de pure bêtise, des provocations qui peuvent provenir d’adolescents sans références historiques.

Pour cette dernière possibilité, j’exclus évidemment les actes mûrement réfléchis, à savoir les assassinats, il y en a eu onze en France depuis 2006, dont Ilan Halimi, et aussi Sarah Halimi, torturée et défénestrée le 4 avril 2017, et Mireille Knoll, tuée et laissée dans un appartement en feu le 23 mars 2018, et également les profanations de cimetière juif, comme celui de Carpentras le 9 mai 1990. Quel scandale, mourir aujourd’hui parce que Juif, après la Shoah !

Pour des tags, la bêtise et la provocation peuvent être à l’origine de ce qui reste un acte antisémite. C’est pour cela que face à ce genre d’événement, il faut se garder de réagir trop vivement, même si l’émotion est vive. Même si le résultat est le même, la réalité sociologique est différente entre deux cas, le premier qui est le signe de groupes ouvertement antisémites prêts à tuer, et le second qui n’est qu’un signe de malaise adolescent, du moins psychologique. Ce serait alors difficile de parler d’une société qui deviendrait de plus en plus antisémite. Elle peut aussi être, avant cela, de plus en plus ignorante (ne connaissant rien des atrocités de la Seconde Guerre mondiale, malgré tout ce qu’on a pu en dire), ou tout simplement …de plus en plus bête (où tout est relatif, tout se vaut).

Il est même contreproductif de surréagir, comme certains l’ont fait pour la posture politique, dans la mesure où les provocateurs recherchent avant tout, qu’ils soient politisés, confessionnalisés ou pas, la réaction médiatique : plus celle-ci est forte, plus elle les encourage à recommencer. Mais la frontière est délicate à tenir, car on ne peut pas non plus rester indifférent et il faut également montrer que ces tags sont un acte grave, inadmissible.

Alain Finkielkraut, à mon sens, a réagi de manière très saine. Il explique que ceux qui l’ont insulté ne sont pas vraiment représentatifs des gilets jaunes, ce qui est heureux d’ailleurs. Il explique qu’il a mal entendu les insultes, et pas certaines insultes que d’autres, qui n’étaient pas présents, auraient entendues, et que peut-être d’autres ont eu plus peur que lui-même. En ne voulant pas déposer une plainte, il réagit sainement car il ne veut pas en faire une affaire qui, forcément, si elle devenait judiciaire, durerait longtemps, alors que la société a mieux à faire que cela.

Quant au propriétaire et cofondateur du restaurant taggué il y a dix jours, lui aussi a réagi sainement. Il a envoyé un Tweet le 10 février 2019 pour exprimer son émotion : « Nous sommes choqués, mais nous répondrons demain à ces abrutis sur un ton décalé de sale gosse. Nous voulons garder notre bonne humeur. ».

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Et effectivement, il a tweeté le 12 février 2019 une photo (avec trucage) de sa vitrine tagguée, mais avec un tag différent, complété : "Guten Tag" (Bonjour en allemand), et la photo était accompagnée de ces commentaires, non sans humour : « Salut l'artiste : on a fini le travail pour toi ! » suivi de : « Parce que tu seras toujours le bienvenu chez nous. ».

Face à cette capacité à prendre calmement au bond cet acte odieux, sans pour autant nier l’émotion qu’elle a suscitée, et à le retransformer en brin d’humour capable de voler des sourires et en un brin de pardon capable de passer à autre chose, je dis : bravo ! C’était la meilleure réponse à donner à ces irresponsables.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 février 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alain Finkielkraut, l’antisémitisme et la bêtise.
Rapport sur le racisme de la CNCDH publié le 22 mars 2018 (à télécharger).
L’agression antisémite et le besoin de transcendance.
Maréchal, vous revoilà !
Les 70 ans d’Israël.
La France du colonel Beltrame.
Éradiquer l’antisémitisme.
Marceline Loridan-Ivens.
Simone Veil.
La Shoah.
Élie Wiesel.
Germaine Tillion.
Irena Sendlerowa.
Élisabeth Eidenbenz.
Céline et sa veuve ruinée, la raison des pamphlets ?
Les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline.
Louis-Ferdinand Céline et les banksters.
Charles Maurras.
Roger Garaudy.
Jean-Marie Le Pen et ses jeux de mots vaseux.
Antisémitisme et morale en politique : l’attentat de la rue des Rosiers.
Massacre d’enfants juifs.
Arthur, l’un des symboles stupides du sionisme.
Les aboyeurs citoyens de l’Internet.
La Passion du Christ.
Représenter le Prophète ?
Complot vs chaos : vers une nouvelle religion ?
Le cauchemar hitlérien.
Jeux olympiques : à Berlin il y a 80 ans.
Les valeurs républicaines.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190630-finkielkraut.html

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24 juin 2019 1 24 /06 /juin /2019 03:15

« C’est elle que j’étudiais, sa façon de bouger, sa façon de chanter, sa façon d’être, tout simplement. Et après, je lui disais : "Je veux être exactement comme toi, Diana [Ross]". » (Michael Jackson).


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Il y a dix ans, le 25 juin 2009 à Los Angeles, le "roi de la pop" Michael Jackson est mort à l’âge de 50 ans (né le 29 août 1958), foudroyé à son domicile par une overdose médicamenteuse. Un corps pourtant en bonne santé bien qu’un peu maigre, mais un corps devenu une véritable armoire à pharmacie avec son stock de médicaments, de calmants et d’excitants en pagaille. Son médecin a été condamné à quatre ans de prison pour homicide involontaire le 7 novembre 2011 par la cour supérieure de Los Angeles. Le médecin avait eu l’indécence d’évoquer l’hypothèse du suicide alors que le chanteur préparait son grand retour sur scène le 13 juillet 2009 à Londres, départ d’une nouvelle série de concerts prévue jusqu’au 6 mars 2010.

La chanteuse Diana Ross (75 ans), sa marraine artistique, l’a présenté aux médias en août 1969. Après avoir chanté avec ses frères pendant une dizaine d’années, Michael Jackson est devenu une véritable star avec la sortie de son sixième album "Thriller", le 30 novembre 1982, coproduit par Quincy Jones. Dès la première année, 10 millions d’exemplaires furent vendus, et plus de 66 millions d’exemplaires en tout, faisant de ce disque le plus vendu de tous les temps. Il contient plusieurs tubes très connus (dont "Billie Jean" et "Beat It").

Michael Jackson n’était pas du même calibre que Johnny Hallyday. Les Américains voient toujours tout en grand ! Lui valait plusieurs milliards de dollars à sa mort. Troisième, avec 350 millions d’exemplaires, sur le podium de plus grand nombre de disques vendus de tous les temps, après les Beatles et Elvis Presley, et auteur du disque le plus vendu au monde. Tout est gigantesque avec lui. Même les dettes, paradoxalement. Il avait un train de vie à tenir.

Il faut imaginer ce qu’il se passe dans la tête de quelqu’un qui est devenu une star mondiale, durable, et ultrariche. On ne pourrait plus être normal, même si on en avait la volonté. Il y a un nombre de zéros qui fait qu’on sort des réalités matérielles et psychologiques d’une société. Mégalomanie ? Toutes les stars sont mégalos. Mais Michael Jackson l’était particulièrement : il se faisait même tailler des costumes de véritables chefs d’État, ou de généraux d’opérette.

L’exemple est frappant avec sa rencontre à la Maison-Blanche le 14 mai 1984 : le Président Ronald Reagan, ancien acteur mais avant tout, un Président qui a redonné fierté aux Américains (après l’humiliation du Vietnam et de la prise d’otages à Téhéran), l’a reçu avec son épouse Nancy Reagan en véritable chef d’État. Toujours une main dans son gant blanc à paillettes (l’un de ces gants a été vendu aux enchères pour 325 000 dollars à un oligarque chinois !).

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La folie, ce qu’il a fait de son corps ? Vouloir se décolorer pour être plus "blanc" que "noir" ? Renier son origine ethnique ? Malgré une fratrie aussi artistique que lui. C’est difficile de comprendre, sauf si l’on sait qu’il a eu très tôt une maladie de peau qui l’a dépigmentée de manière peu uniforme. Dès lors, on peut comprendre un médecin qui lui a conseillé de rendre le reste uniforme aussi, surtout dans un contexte professionnel où l’apparence corporelle est essentielle.

On peut aussi comprendre l’horrible perruque des dernières années, cachant une calvitie naissante (et peut-être aussi les cicatrices dues à un incendie le 27 janvier 1984 qui lui brûla les cheveux, il a eu des greffes du cuir chevelu), mais il est plus difficile de comprendre les charcutrisations multiples de son nez. Ainsi, l’évolution du visage de la fin des années 1970 (il avait une vingtaine d’années) à la fin de sa vie a été énorme, comme s’il était une sorte de robot, une sorte de Frankenstein de la chirurgie plastique.

Des polémiques et des scandales, Michael Jackson en a eu beaucoup. Les principaux, ce furent les accusations de pédophilie. Les deux seules affaires qui sont sorties officiellement, rendues publiques respectivement le 17 août 1993 et le 18 novembre 2003, n’ont jamais rien prouvé dans un sens ou dans un autre, et se sont terminées, comme souvent aux États-Unis, par une transaction (transaction du 25 janvier 1994, et classement sans suite par la justice le 22 septembre 1994, et acquittement le 13 juin 2005 pour la deuxième affaire).

Il est vrai que la tentation était forte, pour des proches, de vouloir bénéficier d’une part du gros gâteau financier dont bénéficiait le chanteur (en clair, de devenir maître chanteur pour extorquer des fonds au chanteur). Plus récemment, dans un documentaire diffusé le 25 janvier 2019, donc bien après sa mort, deux hommes ont porté des accusations d’agressions sexuelles lorsqu’ils étaient enfants. Mais que dire d’accusations portées après sa mort, et donc, dans l’incapacité de se défendre ?

Cela ne veut pas dire qu’il n’a pas été l’auteur de ce qu’on lui a reproché et il serait certainement impossible de savoir un jour la réalité. Il est probable que Michael Jackson avait une fascination pour les enfants, car c’était un âge qu’il n’a pas vraiment connu (il a commencé à chanter publiquement à l’âge de 6 ans). Le succès rapide l’a probablement figé dans une psychologie d’adolescent. A-t-il toujours respecté les enfants et les adolescents qu’il fréquentait ? La justice ne l’a en tout cas jamais condamné. Le père de l’enfant qui était à l’origine de la première affaire, étouffée par une transaction, s’est suicidé quelques mois après la mort du chanteur et après la révélation non confirmée que son enfant aurait menti en 1993.

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Marié deux fois (dont la fille d’Elvis Presley), la star a eu trois enfants, dont le dernier fut engendré par GPA. Le 19 novembre 2002, en déplacement à Berlin, Michael Jackson scandalisa beaucoup de monde en montrant aux journalistes son troisième enfant, alors âgé de neuf mois, en le suspendant quelques secondes dans le vide depuis son balcon au quatrième étage. Une imprudence que le chanteur lui-même regretta par la suite. Mentalité d’adolescent ?

Parallèlement à ces scandales (auxquels on pourrait ajouter quelques "plagiats" dans ses chansons), Michael Jackson s’est beaucoup investi dans les œuvres de charité, notamment en coécrivant la célèbre chanson "We are the World" qui fut enregistrée par la réunion de quarante-quatre stars internationale le 28 janvier 1985 pour faire des appels aux dons contre la famine en Éthiopie. Sorti le 7 mars 1985, le disque fut vendu à plus de 20 millions d’exemplaires et a apporté plus de 60 millions de dollars à l’aide humanitaire. Cette chanson fut chantée en son hommage le 7 juillet 2009 lors de ses funérailles retransmises à la télévision et suivies par des centaines de millions de téléspectateurs.

Bien entendu, le génie artistique ne peut excuser, compenser ou encore admettre des infractions à la loi le cas échéant, surtout s’il s’agit d’abus auprès de mineurs, mais les rumeurs jamais prouvées et les brouillages médiatiques existant autour de la personnalité très controversée de Michael Jackson ne doivent pas faire oublier la raison de cette hypermédiatisation. Car s’il a eu, à l’évidence, le génie du marketing commercial, son succès planétaire n’est pas venu de nulle part,mais de son propre mérite.

Des chansons qui sont devenues de "tubes" internationaux, accompagnées de clips vidéos (au début des années 1980, c’était très innovant) et surtout, d’une chorégraphie déconcertante. Je parlais de robot pour son visage, mais on pourrait en dire autant pour sa manière de danser.

Le mieux, c’est de ne pas en écrire plus, mais de l’écouter et de le regarder. Je propose ici six échantillons, parmi les plus célèbres, de son répertoire.


1. "Billie Jean" sortie le 2 janvier 1983.









2. "Beat It" sortie le 2 février 1983.









3. "Wannna Be Startin’ Something" sortie le 8 mai 1983.






4. "Thriller" sortie le 2 novembre 1983.









5. "Bad" sortie le 7 septembre 1987.









6. "Smooth Criminal" sortie le 5 octobre 1988.






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Sylvain Rakotoarison (23 juin 2019)
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Pour aller plus loin :
Michael Jackson.
Zizi Jeanmaire.
Michel Legrand.
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Francis Lai.
Leonard Bernstein.
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Barbara Hannigan.
Micheline Presle.
Boris Vian : le Déserteur.
Maurice Druon : le Chant des Partisans.
Jacques Brel.
Charles Aznavour.
Maurice Chevalier.
Annie Cordy.
Johnny Hallyday.
Serge Gainsbourg.
Claude François.
Henri Salvador.
Barbara chantée par Depardieu.
Georges Brassens.
Léo Ferré.
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https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/mickael-jackson-l-enfant-roi-de-la-216109

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