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20 juillet 2019 6 20 /07 /juillet /2019 03:12

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l’admettre. L’humanité souffre. Elle souffre de mal-développement, au nord comme au sud, et nous sommes indifférents. La Terre et l’humanité sont en péril et nous en sommes tous responsables. Il est temps, je crois, d’ouvrir les yeux. Sur tous les continents, les signaux d’alerte s’allument. (…) Nous ne pourrons pas dire que nous ne savons pas ! Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d’un crime de l’humanité contre la vie. Notre responsabilité collective est engagée. » (Jacques Chirac, le 2 septembre 2002, au Sommet mondial du développement durable de Johannesburg).


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Je ne raisonne pas comme elle, je n’ai pas cette peur qu’elle exprime à travers les médias et je me souviens aussi des discours alarmistes des années 1970 qui décrivaient une planète anéantie dans un horizon d’à peine une trentaine d’années. Mais…

Mais j’ai beaucoup d’admiration pour la jeune activiste suédoise Greta Thunberg. Je ne partage pas beaucoup de ses réflexions, mais je la trouve fascinante, passionnante, passionnée, courageuse, talentueuse, intelligente, et surtout, je la trouve sincère, et dans ce monde politique et économique, la sincérité est probablement une denrée très rare. C’est un air frais qui change des propos convenus. Elle fait d’ailleurs réagir, tant mieux. Elle tourmente, le débat mondial a besoin d’agitateur.

L’écologie est depuis le début des années 1980 un nouveau paramètre des politiques publiques, à côté du social et de l’économie. Certains courants politiques en ont pris conscience plus tôt que d’autres mais dans chaque courant, il y a eu des précurseurs. Et si, aujourd’hui, on n’a rien à dire sur l’écologie, si, aujourd’hui, on n’a pas un chapitre Écologie dans son programme électoral, alors on n’a rien compris. Même le RN a fait compagne sur le commerce local lors des dernières élections européennes.

Je n’ai pas peur comme je n’ai même pas peur du risque de destruction de la planète en cas de guerre thermonucléaire. Serais-je trop optimiste ? Non, je suis surtout très humble, je veux remettre mes prétentions humaines à leur juste place face à l’immensité énergétique d’une planète comme la Terre. Il ne faut pas exagérer : l’homme peut casser ou redresser la barre, mais de manière très faible. La nature n’a pas attendu l’humanité pour les glaciations, pour les grandes disparitions d’espèces, etc.

Faut-il pour autant continuer à polluer comme avant ? Bien sûr que non. D’une part, parce que la pollution détruit la qualité de vie d’aujourd’hui, et plus encore de demain. D’autre part, parce que, qu’elle soit d’origine anthropique ou pas (débat qui se glisse entre la science et l’idéologie), la réalité d’aujourd’hui est bel et bien d’une transformation climatique relativement importante (probablement pas la première et pas la dernière dans l’histoire de la Terre), et que l’être humain, par sa puissance technologique, a tout son intérêt à ne pas en rajouter voire à stopper dans le cas où cela viendrait de lui.

À ma connaissance depuis au moins un demi-siècle, il n’y a pas eu en France deux périodes de canicule dans le même été. La température record enregistrée le 28 juin 2019 fut de 46,0°C en France. Ces bouleversements sont réels. Ils sont obligatoirement le résultat de très nombreux facteurs (dont l’activité humaine).

Je n’ai pas peur, parce que je sais que les prévisions alarmistes ne sont jamais réalisées, car elles sont motivées par l’émotion au lieu du calcul. Et parallèlement, des absences de prévisions ont engendré le pire. Tiens, par exemple, un tsunami sur une centrale nucléaire. Il me semble (mais je peux me tromper) qu’il n’y a eu aucune œuvre de fiction, ni film, ni roman, qui a proposé l’idée de Fukushima avant l’heure. En d’autres termes, les malheurs arrivent rarement là où on les a prévus…

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Mais je comprends l’utilisation de l’argument de la peur. Pourquoi ? Parce qu’il est le plus efficace. C’est d’ailleurs les peuples les plus peureux qui ont su le mieux résister aux malheurs du monde. La peur fait agir. La peur fait protéger, sécuriser, réfléchir. La peur fait débattre, ce que ce très modeste article se propose de faire dans l’océan des contributions concernant ce sujet.

D’ailleurs, prenons un autre exemple : la sécurité routière. Tout le monde est capable de raisonner doctement : x milliers de morts sur la route chaque année dans notre pays, c’est trop. Cela touche des dizaines de milliers de familles, des vies décimées, sans compter les blessés à vie, dépendance et handicap sur le dos. Il est très raisonnable de penser que rouler moins vite permet moins de morts (l’expérience est à cet égard sans appel). Pourtant, malgré ces arguments raisonnables, les excès de vitesse étaient presque de tradition nationale jusqu’à deux mesures particulièrement coercitives : le permis à points (même les "riches" ne peuvent plus se payer un excès) et, bien sûr, les radars automatiques (pour en finir avec l’impunité généralisées des contredanses). Résultat : la peur du gendarme a été beaucoup plus efficace qu’un exposé studieux, très documenté et argumenté.

Je ne crois pas que Greta Thunberg a réfléchi à cela lorsqu’elle veut faire peur le monde entier. Je crois surtout qu’elle a sincèrement peur, qu’elle est paniquée à l’idée qu’elle verrait de son vivant les dégradations de l’environnement, qu’elle est sincèrement convaincue que la planète tire sa dernière cigarette, et qu’il faut agir. Ses propos sont donc d’autant plus convaincants qu’ils sont sincères.

Je répète que si la Terre va très mal, c’est une autre forme de prétention humaine de croire que les êtres humains seraient capables de changer le cours de son destin. Ce qui me fait dire cela est simplement les énergies en jeu. Dans toute affaire qui implique les lois de la nature, il faut toujours raisonner en termes d’énergie.

Lorsqu’elle est exprimée dans un cadre politique, la peur est généralement manipulatrice : la peur de l’étranger, la peur de l’insécurité, la peur du chômage, la peur du déclassement, la peur de se retrouver SDF, la peur du changement et de la fin de ses "acquis sociaux". La peur peut se transformer facilement en nostalgie ("avant, c’était mieux"), mais c’est une nostalgie trompeuse : "avant" n’a jamais été mieux, il suffit de prendre tous les paramètres et de les comparer, mais c’est un autre sujet. C’est une idéalisation d’un passé qui n’a jamais existé où tout serait bien allé.

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Pourtant, la peur exprimée par Greta Thunberg n’est pas une peur démagogique, elle n’a pas pour but de se faire élire, elle a pour but de faire agir, de faire réagir. Exactement l’intérêt de la peur. Malheureusement, comme pour le deuil, tout le monde ne réagit pas de la même manière face à la peur : les hérissons, par exemple, restent paralysés et ne bougent plus. Ils sont donc écrasés sur nos routes.

Greta Thunberg a surtout peur, et cette peur l’emporte sur toutes ses appréhensions. Est-elle manipulée ? La belle affaire. N’avez-vous donc jamais été un adolescent un jour ? Je me souviens bien, en ce qui me concerne, mais les âges varient forcément d’un être à un autre, mais je ne crois pas être plus précoce qu’un autre, mes camarades de classe se sont "éveillés" à peu près au même âge que moi.

Oui je me souviens qu’à 13 ans, j’étais déjà très intéressé par la vie politique et sociale (et je n’étais pas le seul, je débattais en cour de récréation avec d’autres interlocuteurs tout aussi passionnés), mais j’admets que j’étais encore sous influence de mes parents et de leurs options politiques, que je connaissais sans pour autant avoir eu l’occasion de beaucoup débattre avec eux (je m’en rends compte maintenant).

Mais dès l’âge de 14 ans, le niveau d’influence parentale est tombé à zéro. Je ne dis évidemment pas que la pensée personnelle était finie et achevée (elle ne l’est jamais, même à 98 ans), mais elle se construisait par moi, avec moi et bien sûr, avec l’apport des autres, mais de tous les points de vue dont je gardais ce qui m’intéressait. Si jamais il y avait tentative d’influence, la réaction aurait été très "chaude", mais ça dépend du caractère de chacun !

D’ailleurs, il semblerait que c’est justement le contraire avec Greta Thunberg. Elle est devenue végane et elle a réussi à convaincre ses parents, sa famille, de réduire la consommation de viande et même de ne plus prendre l’avion (alors que ses parents sont des artistes, sa mère est chanteuse lyrique et son père acteur de cinéma). C’est même parce qu’elle a compris qu’elle a cette capacité à convaincre qu’elle a voulu s’engager publiquement. Croire qu’elle est conditionnée par sa famille me paraît plutôt naïf.

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Moi aussi j’avais une vision planétaire du monde quand j’étais adolescent, et même une vision cosmique. C’est d’ailleurs facile de la dater : c’était quand j’ai étudié mon cher Voltaire, quand j’avais 15 ans. J’ai adoré "Micromégas". J’appréciais l’idée de changer de perspective, de venir de Sirius et de regarder avec un microscope les Terriens.

Pendant toute ma scolarité, je marchais environ une demi-heure aller et autant retour pour aller étudier, et je longeais sur un ou deux kilomètres une voie rapide urbaine (récente à l’époque) qui dénaturait particulièrement le paysage de la ville, bruyante, polluante. Au fil de mes trajets, j’en étais donc à imaginer l’interdiction totale de l’automobile, sans bien sûr m’imaginer adulte avec différentes obligations géographiques. Il y a dans l’adolescence cette notion totalitaire de l’idéal : imposer aux autres ce qui n’était qu’un ressenti. L’anormal, c’est de ne pas évoluer, mais il faut aussi savoir évoluer sans se résigner : on passe sa vie à trouver le très difficile équilibre entre réalisme et idéalisme.

À 13 ans, j’avais appris aussi la Voie lactée, l’immensité des distances astronomiques, l’idée que le monde ne serait pas immuable, que dans quatre milliards d’années, le Soleil disparaîtrait et emporterait la Terre dans un brasier infernal. Je me disais alors : il faudrait préparer dès maintenant à émigrer, à partir de la Terre, à se choisir une planète d’adoption hors de la Voie lactée… mais pour cela, il faudrait unifier toutes les énergies terrestres et en finir avec les guerres intestines (d’ailleurs, la plupart des fictions avec une invasion extraterrestre expriment la nécessité d’une union terrienne, genre gouvernement mondial). Deux années plus tard, la connaissance de la physique quantique m’a fait découvrir l’extrêmement petit et ce fut bien plus tard, avec la série de films "Men in Black", que j’ai retrouvé partagé ce sentiment que plusieurs mondes pouvaient coexister à des échelles différentes (ce que du reste, un enfant peut comprendre lorsqu’il observe une fourmilière).

Avoir peur que le monde s’efface dans quatre milliards d’années, qui est une donnée certaine. J’ai ressenti cette peur. Mais la maturité m’a aidé à réduire ma peur, et plutôt, à la relativiser. Quand on sait ce qu’il reste, aujourd’hui, de la civilisation égyptienne, il y a à peine 3 000 ou 4 000 ans, pourquoi croire que tout restera même sans implosion solaire ? C’était du pur idéalisme. La réalité, c’est que tout s’efface bien plus rapidement. Durer cent ans, c’est déjà beaucoup. En France, il n’y a plus beaucoup de lieux qui ressemblent au même d’il y a un siècle. À part peut-être les villages ravagés par la guerre.

Croire que Greta Thunberg est manipulée et n’est qu’un fruit marketing pour imposer une sorte de totalitarisme écologique, c’est une erreur monumentale. Bien sûr, elle vit dans un milieu familial probablement qui a fait naître sa peur d’origine, mais elle n’est pas la seule à avoir ce conditionnement, tandis qu’elle est à peu près la seule à avoir su dépasser sa timidité, ses réserves, ses peurs sociales pour parler en public, pour parler au public, pour parler aux grands de ce monde, pour devenir une personnalité publique à l’échelle mondiale.

Je la trouve fascinante parce que volontaire. Elle veut crier à la face du monde sa peur. Elle a raison de l’exprimer. Ceux qui la critiquent semblent plus jaloux qu’autre chose.

Elle est née le 3 janvier 2003 à Stockholm. Elle a donc 16 ans, elle n’avait même pas 2 ans lorsqu’il y a eu le séisme de magnitude 9,0 (échelle de Richter) suivi d’un tsunami en Indonésie, le 26 décembre 2004, entraînant la mort de 250 000 personnes. Elle n’était pas encore née quand le Président Jacques Chirac a prononcé son fameux discours de Johannesburg sur la maison qui brûlait (mais elle était déjà conçue).

François Clemenceau, dans "Le Journal du dimanche" du 2 mars 2019 (ainsi que sur Europe 1), décrit ainsi ses "antécédents" : « L’un de ses ancêtres n’est autre que le grand scientifique suédois et Prix Nobel de Chimie, Svante Arrhénius, qui a découvert l’effet de serre et les gaz du même nom. (…) Mais elle a aussi comme deuxième prénom, Tintin, dont elle a le physique et l’angélisme. ». Aude Massiot, dans "Libération" du 14 juillet 2019, précise également : « La maturité de ses discours a laissé beaucoup de sceptiques l’accuser d’être manipulée par ses parents, des ONG, des partis politiques, des lobbys occultes…. Pourtant, il semble bien que ces émouvantes harangues soient le fruit de l’intellect de l’adolescente qui, face à nous, plisse les yeux, pause, argumente en réponse à nos questions, sans ce ton des rengaines apprises par cœur. Rare, la force des convictions de Greta Thunberg semble contagieuse. ».

Elle fait partie des aiguillons de l’opinion publique mais aussi des pouvoirs publics. Son écho médiatique est très important pour diverses raisons. Elle a prononcé des discours dans des enceintes internationales auxquelles bien des personnalités politiques chevronnées rêveraient de pouvoir être invitées.

Ainsi, Greta Thunberg a parlé le 25 janvier 2018 à Davos à l’occasion du Forum économique mondiale, en y exprimant sa colère que les invités soient venus en jet privé (elle avait pris le train depuis Stockholm), le 4 décembre 2018 à Katowice à l’occasion de la COP24 (« Ceci est la crise la plus grave que l’humanité ait jamais subie. Nous devons en prendre conscience tout d’abord et faire aussi vite que possible quelque chose pour arrêter les émissions et essayer de sauver ce que nous pouvons. »), le 16 avril 2019 à Strasbourg devant une commission du Parlement Européen. Elle a aussi rencontré le Président français Emmanuel Macron le 22 février 2019 à l’Élysée, et le pape François le 17 avril 2019 (« Je l’ai remercié car il parle clairement de la crise climatique. Il m’a dit de poursuivre [mon engagement]. »). Après un déplacement à Caen (où elle recevra un prix), elle viendra ce mardi 23 juillet 2019 à l’Assemblée Nationale, non pour parler dans l’hémicycle, mais à l’occasion d’une conférence organisée par un groupe de députés français. Elle s’est déplacée un peu partout en Europe, à Hambourg, à Berlin, etc.

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Le 20 août 2018, ce fut le début de sa notoriété publique : elle a entamé la grève pour le climat tous les vendredis. Elle se justifiait ainsi en mars 2019 à Bruxelles : « Les politiques et les personnes au pouvoir s’en tirent depuis bien trop longtemps sans rien faire pour lutter contre le réchauffement climatique. Nous allons veiller à ce que cela n’arrive plus. Nous faisons l’école buissonnière parce que nous avons fait nos devoirs et eux, non. Nous ne nous battons pas pour notre avenir, mais pour l’avenir de tous, et nous ne nous arrêterons pas. ». Dans ces propos péremptoires, rien n’est prouvé, c’est juste son talent d’amener ses convictions et de les faire partager.

Là encore, je ne comprends pas très bien l’intérêt de l'école buissonnière. J’ai toujours pensé que lorsqu’on était étudiants ou lycéens, être en grève n’avait aucun intérêt puisque la grève ne fait mal qu’à eux-mêmes et à personne d’autre, au contraire de la grève des cheminots, des routiers, des taxis, etc. Donc, une telle grève ne peut faire pression sur aucun gouvernement. Le seul intérêt, ce fut pour elle de se faire connaître des médias, en se postant devant le parlement suédois tous les jours (au début). Son message très idéalisé le 15 mars 2019 : « Il nous faut une nouvelle façon de penser. Le système politique que vous, les adultes, avez créé n’est que compétition. Vous trichez dès que vous pouvez car tout ce qui compte, c’est de gagner. Nous devons coopérer et partager ce qui reste des ressources de la planète d’une façon juste. » (Twitter).

Au contraire, Greta Thunberg et tous les militants écologistes qu’elle cherche à fédérer auraient intérêt à suivre avec assiduité au moins les cours de sciences. C’est par l’argumentation scientifique qu’elle pourra convaincre les décideurs, tant économiques que politiques, tandis que l’émotionnel n’a pour effet qu’effrayer les peuples, les laissant dans une attitude plutôt du hérisson tétanisé, sans aucune efficacité sur le plan de l’action publique. Espérons qu’avec la maturité, elle comprendra cela.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Greta Thunberg.
Rapport du GIEC sur les scénarios des émissions de CO2 publié le 8 octobre 2018 (à télécharger).
Rapport de l’IPBES sur la biodiversité publié le 6 mai 2019 (à télécharger).
Emmanuel Macron explique sa transition écologique.
La taxation du diesel.
L’écotaxe.
Une catastrophe écologique ?
Amoco Cadiz (16 mars 1978).
Tchernobyl (26 avril 1986).
AZF (21 septembre 2001).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.
La COP21.
GIEC : la fin du monde en direct, prochainement sur vos écrans !
Vibrez avec la NASA …ou sans !
Le scandale de Volkswagen.
Le tsunami des Célèbes (28 septembre 2018).
Le tremblement de terre à Haïti (12 janvier 2010).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190419-greta-thunberg.html

https://www.agoravox.fr/actualites/environnement/article/greta-thunberg-future-prix-nobel-216736

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/04/20/37273608.html


 

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27 juin 2019 4 27 /06 /juin /2019 03:21

« Profitons de la canicule pour doucher notre ego, laver notre âme, inonder notre cœur et noyer nos chagrins. » (Bernard Pivot, Twitter le 24 juin 2019).


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La belle affaire, il fait "chaud" l’été. En fait, si c’est normal que la température monte, c’est moins normal qu’elle monte aussi haut et aussi longtemps. Depuis ce lundi 24 juin 2019, la France et avec elle, une grande partie de l’Europe, vivent en état de canicule. Canicule vient de chien, en latin, plus précisément, "petite chienne" (canicula) qui était l’appellation de l’étoile Sirius.

En raison d’une baisse d’actualités (actualités françaises, car il reste bien des sujets préoccupants actuellement), les médias se sont logiquement emparés de ce thème dit marronnier : la canicule. Les gestes pour lutter contre les fortes chaleurs, les conséquences du changement climatique, etc. Est-ce que les médias en font trop ? Est-ce que les pouvoirs publics en font trop ? Peut-être, mais de toute de façon, on leur reprochera, soit d’en faire trop, soit d’en faire pas assez.

Autant alors trop : il y a toujours trop d’inconscients qui n’imaginent pas l’effet des très hautes températures sur le corps humain. Nous autres, êtres vivants, nous ne vivons que dans une très étroite fenêtre thermodynamique : température, pression, acidité, humidité, etc. sont des éléments qui ont un effet essentiel sur le corps, son fonctionnement mécanique, ses réactions chimiques, etc.

Quand je parle d’inconscients, c’est pour dire qu’on peut encore voir quelques sportifs à midi en pleine canicule. Comme l’a rappelé un haut fonctionnaire du Ministère de la Santé, il n’y a pas que les personnes fragiles (enfants, personnes âgées, personnes en situation de handicap, personnes dépendantes) qui sont "à risque". Tout le monde, y compris les jeunes bien portants, peuvent fléchir sous le coup de la chaleur. Comme on peut voir des "promeneurs" en montagne capables de monter jusqu’à plusieurs milliers de mètres d’altitude avec un bébé sans se préoccuper particulièrement de la baisse d’oxygène, des radiations solaires, etc. Dans les personnes à risque, il y a évidemment les travailleurs extérieurs, par exemple, dans le secteur du bâtiment. Boulot infernal en plein soleil.

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Donc, il vaut mieux en parler trop que pas assez pour la santé publique. J’habite à côté d’un réacteur nucléaire (comme tous les habitants, je reçois périodiquement ma dose d’iode), et j’imagine que s’il y avait une "catastrophe" nucléaire, on ne reprocherait pas au gouvernement ni aux médias de trop communiquer pour protéger la population de la radioactivité. On leur reprocherait plutôt de ne pas assez communiquer, dans un tel cas.

J’ajoute que les progrès de la médecine permet de prolonger l’espérance de vie (et également l’espérance de vie en bonne santé), et que, par un effet mécanique, la population "vivante" est composée d’une part croissante de personnes fragiles, fragiles au sens que sans ces progrès de la médecine, que ce soit à la naissance ou tout au long de la vie, maladie, accident, vieillesse, certaines personnes n’auraient jamais survécu. Par conséquent, en termes de santé publique, il y a plus à perdre aujourd’hui qu’hier de ces événements météorologiques, d’où ces communications répétitives.

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En France, on vit encore sous le précédent désastreux de 2003. Entre les 1er et 20 août 2003, la canicule aurait provoqué le décès de 14 802 personnes, selon un rapport de l’INSERM publié le 25 septembre 2003, une surmortalité de 55%. Le pic de canicule a eu lieu entre les 7 et 12 août 2003, où il a fait pendant quatre jours 39°C à Paris, avec des nuits de 25°C. Le record en France fut 44,1°C, température relevée à Conqueyrac, une commune du Gard. Ce mercredi 26 juin 2019, le record au-dessus de 40°C fut à Peyrolles-en-Provence, dans le massif du Lubéron, dans les Bouches-du-Rhône.

Certes, il a déjà fait chaud. On parle régulièrement de la sécheresse de 1976, mais il y a eu aussi dans certaines régions des étés très chauds, en Lorraine, en 1985 et 1986, mais chacun a ses propres souvenirs. Il se trouve cependant que les canicules se rapprochent les unes des autres, se prolongent de plus en plus longtemps. Cette année, en juin, c’est exceptionnel. D’où la décision de reporter les épreuves du brevet pour permettre l’examen dans de meilleures conditions.

Des quatre étés statistiquement les plus chauds de ces dernières décennies, trois sont dans les années récentes : l’été 2003 avec une moyenne de 23,1°C, puis l’été 2018 avec une moyenne de 22,0°C, puis les étés 2017 et 2015, tous les deux avec une moyenne de 21,4°C.

Si l’on rajoute à cela quelques autres "épisodes météorologiques" : fortes chutes de neige, fortes inondations (au-delà des crues prévisibles), glissements de terrain, coulées de boue, fortes tempêtes (celle du 26 décembre 1999 reste dans les mémoires), etc., cela fait beaucoup pour une région au climat dit tempéré.

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La tentation est donc forte de rapprocher ces périodes de canicule avec les changements climatiques qui s’observent à grande échelle, tant géographiquement et temporellement. Ce serait à mon avis une erreur intellectuelle, ne serait-ce que parce que les effets du changement climatique, en clair, du réchauffement planétaire global, devraient être au contraire un refroidissement de notre petit bout d’Europe en raison d’une perturbation du Gulf Stream (pour certains, cependant, la perturbation serait très négligeable par rapport aux courants en jeu).

Effet du réchauffement climatique ? C’est difficile de le dire la tête dans le guidon. Il faudrait attendre plusieurs décennies, peut-être siècles pour en être sûr. Effet de la pollution humaine ? Là encore, il est difficile d’avoir des certitudes, c’est l’objet d’un grand débat depuis plusieurs dizaines d’années sur l’origine anthropique des bouleversements climatiques. Il est clair que notre planète vit et n’a jamais été stable, qu’il y a mille causes naturelles aux changements climatiques, non seulement d’origine terrestre mais aussi extraterrestre, à savoir d’origine solaire (taches solaires, éruptions solaires, etc.).

Mais il y a une certitude : c’est que la pollution que l’homme produit n’est pas bonne pour la sauvegarde de notre environnement. Et cela autant à court qu’à long terme.

Court terme, c’est une évidence : les sommets de chaleur anticyclonique entraînent des pics de pollution dans les grandes agglomérations. Qu’on ne trouve que l’interdiction de véhicules dits polluants (soit 4,7 millions de véhicules en France) comme unique parade paraît bien maigre quand on sait que la pollution automobile du bassin parisien, par exemple, n’est à l’origine que d’environ 10% de la pollution globale de l’atmosphère. Chauffage et climatisation, industrie, agriculture sont également des causes non négligeables de pollution. Cela dit, cela ne me paraît pas inquiétant que les maires prennent ces mesures de circulation différenciée (qui est plus intelligente que la circulation alternée). C’est du temporaire. Après tout, lorsqu’il y a une tempête de neige, on recommande aussi de ne pas prendre sa voiture.

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Long terme : tout le débat est de savoir si la pollution humaine bien réelle a une part déterminante ou négligeable dans l’évolution climatique de ces dernières décennies. Pour Brune Poirson, la Secrétaire d’État à la Transition écologique et solidaire, il n’y a pas de doute : « Des années de recherches l’ont prouvé, jamais le climat ne s’est réchauffé aussi rapidement dans l’histoire. Mais on trouve encore des personnes pour affirmer que ce n’est pas lié aux activités humaines. Avec des réflexions de ce type, nous perdons du temps très précieux. » (Twitter du 24 juin 2019).

Ceux qui ont l’habitude de faire une vingtaine de kilomètres pour aller d’un endroit proche de la campagne vers une grosse agglomération peuvent rapidement s’apercevoir qu’il y a facilement entre 1 et 3 degrés de différence sur le thermomètre du véhicule (qu’importe ce qu’il mesure, c’est la différence qui est notable). Les villes ont une température toujours plus élevée que les campagnes, ce qui n’est ni surprenant, ni anormal. Il y a donc un élément intuitif, confirmé par la communauté scientifique internationale, que l’activité humaine élève la température. On peut même avoir cette sensation très basiquement lorsqu’il fait froid dans une pièce : à partir d’une dizaine ou centaine de personnes, cette pièce se réchauffe naturellement par l’effet de la respiration des présents. C’est une question d’équilibre thermodynamique. Quand on rajoute des activités qui consomment ou transforment de l’énergie, ou qui laissent échapper des gaz à effet de serre, nécessairement, la température globale augmente.

Le gouvernement actuel a bien saisi l’urgence qu’il faut faire quelque chose, mais il veut le faire en accord avec la population pour ne pas recommencer la crise des gilets jaunes (lancée par une écologie punitive, l’augmentation des taxes). C’est tout le doigté du gouvernement actuel comme des suivants, de faire le bon équilibre entre  l’environnemental (le futur, parfois proche) et le social (le présent). D’où l’adjectif "solidaire" collé à l’expression "transition écologique".

C’était d’ailleurs le sujet de l’intervention du Premier Ministre Édouard Philippe lors de la séance des questions au gouvernement à l’Assemblée Nationale le 25 juin 2019. Répondant au président du groupe communiste, André Chassaigne, Édouard Philippe a effectivement rappelé les mesures de court terme, moyen terme et long terme.

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Le très court terme : « La première des choses à faire (…) est d’être attentif et de rappeler les conseils qui (…) relèvent du bon sens : s’hydrater ; donner accès à des salles plus fraîches lorsqu’elles existent ; prendre soin de nos concitoyens (…) en veillant à ce qu’ils aillent bien, en s’informant sur l’état de santé de ses voisins, en étant attentif aux premiers signes de déshydratation chez ceux que nous croisons, soit dans la rue, soit au travail. Être attentif et vigilant. ». Aussi : « Report des épreuves du brevet prévues jeudi et vendredi. (…) Ces épreuves auront donc lieu lundi et mardi prochains, lorsque la température sera retombée. ». Vigilance dans tous les services publics : « dans tous les lieux qui accueillent du public : crèches, établissements pénitentiaires, écoles ou hôpitaux, bref, tous les lieux d’accueil, notamment des publics vulnérables ».

La justification de la transition écologique : « De tels épisodes se succèdent à une fréquence de plus en plus élevée, de sorte que l’anormal, sous l’effet du réchauffement climatique, tend à devenir le normal. (…) Nous devons (…) adapter notre société, notre bâti, notre urbanisme, notre architecture et nos service publics, afin d’être à la hauteur de cette transformation déjà à l’œuvre, et qui continuera à produire ses effets. ». Cela passe, pour Édouard Philippe, notamment par la végétalisation de certains bâtiments pour "rafraîchir" les villes que propose la loi ELAN (Évolution du logement, de l’aménagement et du numérique).

Le long terme enfin : « Nous devrons anticiper (…) leur aggravation dans les années qui viennent. Nous le faisons (…) à travers des mesures ambitieuses que vous connaissez très bien et qui, bien entendu, produiront leurs effets dans le temps. Celles-ci témoignent de la volonté du gouvernement d’être à la hauteur des enjeux que j’évoquais. ».

Pour résumer l’action du gouvernement : « Urgence, vigilance, adaptation, prévention : c’est en nous mobilisant sur tous ces aspects (…) que nous serons à la hauteur des enjeux. Ceux-ci sont considérables et, nous le savons, ils n’iront pas diminuant au cours des années qui viennent. ».

Le gouvernement a beau être critiqué pour son action écologique qui serait considérée comme insuffisante, il marche sur des œufs. L’essentiel, c’est que le discours gouvernemental (le besoin de faire une "transition écologique et solidaire") donne un cadre durable, et bien plus durable que la seule durée de vie de ce gouvernement, pour des actions de long terme des pouvoirs publics.

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Puisque la mode est aux plaisanteries courtes de Twitter, et que tout événement tend à nourrir la créativité des internautes, je propose de terminer par ces quelques perles lues sur Twitter : « "Je vais bien", Valéry Giscard d’Estaing. » (23 juin 2019). Celle du Gorafi : « Combustions spontanées de plusieurs motos de BFM-TV qui suivaient en direct l’arrivée de la vague de chaleur sur la France. » (24 juin 2019). Celle de Bernard Pivot : « Été ? Saison ou participe passé ? La nostalgie de nos participes passés aux êtres brûlants de notre jeunesse. » (21 juin 2019).

Et la dernière, à connotation plus douteuse : « Entendu au bureau : "Est-ce que suer, c’est tremper ?" » (24 juin 2019). Je ne saurai y répondre personnellement, mais si jamais vous suiez, je ne pourrais que vous conseiller de boire beaucoup d’eau pour compenser.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 juin 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Canicule de juin 2019.
Inondation à Paris.
Épisode de neige.
Circulation alternée.
L’écotaxe en question.
La COP21.
Rapport du GIEC sur le changement climatique publié le 8 octobre 2018 (à télécharger).
Rapport de l’IPBES sur la biodiversité publié le 6 mai 2019 (à télécharger).

_yartiCanicule2019A08



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190625-canicule.html

https://www.agoravox.fr/actualites/environnement/article/la-preuve-par-la-canicule-216179

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/06/26/37458977.html


 

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8 mai 2019 3 08 /05 /mai /2019 07:57

IPBES signifie en anglais : Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services, soit en français : Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques.

Souvent décrit comme le "GIEC pour la biodiversité", l’IPBES est un organisme intergouvernemental indépendant comprenant plus de 130 Etats membres. Mis en place par les gouvernements en 2012, il fournit aux décideurs des évaluations scientifiques objectives sur l'état des connaissances sur la biodiversité de la planète, les écosystèmes et les contributions qu’ils apportent aux populations, ainsi que les outils et les méthodes pour protéger et utiliser durablement ces atouts naturels vitaux.

L’IPBES a publié le résumé du rapport du 6 mai 2019 à l’intention des décideurs (RID) du rapport d'évaluation mondiale. Le RID résume les messages clefs et les options politiques votées en session plénière de l'IPBES. Le rapport complet qui comprend six chapitres (et toutes les données) fera plus de 1 500 pages et sera publié dans le courant de l’année.

Le lancement dans les médias par webdiffusion en direct depuis # IPBES7 (Paris, France) : bit.ly/IPBESWebcast commencera le lundi 6 mai 2019 à 13 heures. (Heure de Paris - HAEC / 7 heures (États-Unis, HAE) / midi (Londres - Heure d’été).

Cliquer sur les liens pour télécharger les fichiers (attention, le premier fichier, le principal document, fait 1,6 Go).

Résumé du rapport IPBES du 6 mai 2019 à l'intention des demandeurs (fichier .zip de 1,6 Go) :
https://uc34f30e32127db721f0ea89e900.dl.dropboxusercontent.com/zip_by_token_key?_download_id=6106836186000902416445567801612742487903494840036290880999454534&_notify_domain=www.dropbox.com&dl=1&key=AgdFb1F1w8vwGgi2G5Med9cYl6MqG7CVJqRd4DAbTTw9m6MxLZG-HMTNLGlDMzX_nTE5zTk7FHJcnS8djf3uxV6NB-4vUuNWwuku6wp4u29bvK4pFVgUhR4wMVXfyRhESvTWGBkpusCUvAJ6wWXQLs9n9AM2ulXa4hhc79wuGV3QGB-0iTKrbmbI4txTN_eya68DhkOiuE9LL6yEK4_D7_70phEOOz2EyZCQhKnJakZZTaoXQsJxQoz_wPAMsWG8InaEXTjnWJsfxhxBGPJquX4K0XUOftKpMHDpm0T7lMVtWR4dhkOvscjCT7T0I4s3YrEIKhLjVhNHcy29and0ay8jIUj3PiaDtXJuboQ2h3IrEE_TFJ1Qrnb-UULAu-raRrA

Si le lien précédent ne fonctionne pas, cliquer sur l'un des deux liens suivants (même document) :
http://bit.ly/IPBESReport
https://www.dropbox.com/sh/yd8l2v0u4jqptp3/AAACtf6ctsoUQ9hlPQxLpVsKa?dl=0

Charte sur la biodiversité adoptée à Metz le 6 mai 2019 (fichier .pdf) :
http://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/2019.05.06_FR_Charte_de_Metz_sur_la_Biodiversite.pdf

Autres documents disponibles sur la biodiversité provenant de l'IPBES (fichiers .pdf ou .zip) :
https://www.ipbes.net/sites/default/files/downloads/spm_unedited_advance_for_posting_htn.pdf
https://www.ipbes.net/sites/default/files/downloads/2_assessment_co-chairs_bios_and_photos.zip
https://www.ipbes.net/sites/default/files/downloads/4_ipbes_chair_and_executive_secretary_bios_and_photos.zip

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190506-biodiversite.html

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20190506-rapport-ipbes-biodiversite.html
 

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27 novembre 2018 2 27 /11 /novembre /2018 10:47

(verbatim)


Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181127-macron.html



Discours du Président Emmanuel Macron sur la transition écologique, le 27 novembre 2018 à Paris

Mesdames, Messieurs les Parlementaires, Mesdames, Messieurs les Présidents, les Présidentes, Mesdames, Messieurs, les élus, chers amis.

Ce rendez-vous a été organisé de longue date pour que nous définissions et bâtissions ensemble la stratégie de notre Nation en matière de transition énergétique. Ces mots – j'en conviens – sont un peu abstraits, mais le sujet est dans l'esprit des Français depuis de nombreuses années.

La question climatique sur laquelle se sont engagés beaucoup de citoyens, de scientifiques, d'entreprises, d'acteurs de la vie économique et sociale, crée pour l'humanité tout entière une situation d'urgence. La France a pris des engagements, tout particulièrement lors de la COP21, et nous avons une stratégie en Europe, au niveau du G7 comme des Nations-unies, à poursuivre.

Car c'est un défi pour toutes les sociétés contemporaines, celui, tout à la fois d'atténuer tout ce qui conduit au réchauffement et au bouleversement de notre climat, et de nous adapter aussi. Et c'est la construction d'un modèle économique et social qui doit prendre en compte ces conséquences, chercher à prévenir les effets nouveaux, et à bâtir un nouveau modèle productif, éducatif, social, plus juste.

C'est la raison initiale de notre rencontre, planifier nos décisions, nous accorder sur les grands choix, qui sont ceux de notre génération, et présenter les options entre lesquelles nous devons choisir.

Il me revient de vous dire quelles sont les priorités et les principales étapes de cette stratégie, mais aujourd'hui, cette rencontre évidemment prend un écho particulier. Depuis plusieurs semaines, un mouvement de contestation de plus large ampleur, parti du prix du carburant a grandi dans le pays. Ce mouvement a donné lieu à des manifestations importantes et aussi à des violences inacceptables dans l'hexagone comme Outre-mer.

Je veux, ici, dire que je ne confonds pas ces actes inacceptables avec la manifestation sur laquelle ils se sont greffés, je ne confonds pas les casseurs avec des concitoyens qui veulent faire passer un message, j'éprouve de la compréhension pour ces concitoyens, mais je ne céderai rien à ceux qui veulent la destruction et le désordre, car la République, c'est à la fois l'ordre public et la libre expression des opinions.

Je vous dirai donc aussi tout à l'heure quelle est ma compréhension de cette crise, de ce qu'elle porte, et des réponses que cela doit nous conduire à préparer. Mais naturellement, comme les deux sujets sont concomitants, je n'ignorerai pas les implications que le second aura sur le premier. Lorsqu'on parle des actions de la Nation pour répondre aux défis du changement climatique, force est de constater que nous avons fait trop peu.

Quand je dis trop peu, je ne parle pas des citoyens, car ils sont de plus en plus nombreux à multiplier les petits gestes qui, ajoutés les uns aux autres font les grandes avancées. Par trop peu, je veux en effet parler des dirigeants que nous sommes, des dirigeants politiques, d'entreprises, des responsables de tous bords, c'est-à-dire de tous ceux qui sont en capacité d'engager plus qu'eux-mêmes, de ceux qui, s'ils ne changent pas assez, porteront la responsabilité principale d'avoir rajouté aux dettes économiques et sociales, que devront supporter nos enfants et nos petits-enfants, une dette environnementale d'une toute autre nature.

Car ne dépendra pas seulement d'elle le fait que notre société sera à l'avenir un peu plus ou un peu moins prospère, un peu plus ou un peu moins juste, mais posera la question simplement de l'avenir de notre société tout court. Alors pour un responsable politique, qu'est-ce que changer pourrait vouloir dire, comment être à la hauteur de cette immense responsabilité collective ?

D'abord, je dois le dire, en ne changeant pas d'avis, ce serait, là, je vous l'accorde, un changement d'envergure, c'est-à-dire, en assumant ses convictions et ses actions, ce qui est dit dans une campagne, qu'elle soit présidentielle ou autres devant les Français, engage, quel que soit le résultat de l'élection, on ne peut pas être le lundi pour l'environnement et le mardi contre l'augmentation des prix du carburant.

On ne peut pas avoir décidé la taxe carbone il y a quelques années et dénoncer, aujourd'hui, l'augmentation du prix du carburant. Cette taxe, je le rappelle, elle a été votée en 2009, en 2014, en 2015, engageant beaucoup de responsables politiques de sensibilités diverses. Ensuite, en ne changeant pas la vérité. Que fleurissent sur les réseaux sociaux mille fausses informations et rumeurs, c'est affligeant. Mais que les responsables politiques, c'est-à-dire celles et ceux dont l'ambition ultime est de tenir entre leurs mains la destinée du pays s'en fassent l'écho, refusant par exemple de voir ce que l'augmentation du prix du carburant doit à la situation géopolitique mondiale, qui en explique les trois quarts de la hausse ces derniers mois, ou omettent de rappeler leur position historique, ça n'est pas digne.

C'est aussi pour cela que j'ai voulu, à l'instant, installer ce Haut Conseil pour l'action climatique qui doit permettre de rétablir des faits, de la vérité scientifique, des éléments sur lesquels, ensuite, le débat doit être nourri, et les avis être confrontés. Mais on ne peut pas confronter des avis sur des fausses informations ou des contrevérités.

Enfin et surtout, lorsqu'on est en situation d'exercer une responsabilité, en ne changeant pas de cap, je sais que les habitués de la politique attendent de moi un renoncement, une esquive, bref, de laisser en quelque sorte le présent prévaloir sur le futur. Mais c'est parce que c'est comme cela que nous avons toujours agi, que nous nous trouvons aujourd'hui dans une telle situation. Et plus on attend, plus les effets seront douloureux.

Ne pas changer d'avis, ne pas changer la vérité, ne pas changer de cap, est-ce à dire qu'il ne faut rien changer ? J'ai vu, comme tous les Français, les difficultés que la situation entraîne auprès de ceux qui roulent beaucoup et qui avaient déjà du mal à finir leurs fins de mois.

Ils disent que ce sont au fond toujours les mêmes qui font les efforts, et ils ont raison. On leur dit, on leur a dit, plus exactement, depuis des années : vous n'avez pas les moyens de vous loger dans la grande ville ? Ce n'est pas grave, allez vous installer dans une ville périphérique. Vous ne pouvez pas déménager et habiter à côté de l'endroit où vous travaillez ? Ça n'est pas grave, vous n'avez qu'à vous acheter une voiture.

Parce que les transports en commun, il n'y en a pas entre votre lieu de travail et votre résidence, on leur a dit : vous n'avez pas le budget pour vous acheter une voiture essence, achetez le diesel, c'est mieux, et on les a conduits dans la situation, mécaniquement, collectivement, où nombre de nos concitoyens sont aujourd'hui.

Ils ne sont pas les auteurs de cette situation, ils en sont simplement les premières victimes. Mais on présente aujourd'hui la facture de 40 ans de petites décisions d'ajustement. Nous avons tous notre part de responsabilité sur ce sujet. Nous devons donc entendre les protestations d'alarme sociale, mais nous ne devons pas le faire en renonçant à nos responsabilités pour aujourd'hui et pour demain, parce qu'il y a aussi une alarme environnementale. Je dirais même plus, c'est que les inégalités sociales et territoriales que dénoncent, à juste titre, aujourd'hui, nombre de nos concitoyens, elles sont bien souvent doublées d'inégalités environnementales.

Qui a ses enfants qui respirent mal parce qu'il vit dans un endroit saturé par les transports ? Bien souvent, les Français qui sont dans les situations les plus modestes ou les plus fragiles. Qui vivent dans des passoires thermiques, dans des logements mal isolés et dépensent le plus, en même temps qu'ils polluent ? Nos concitoyens les plus modestes.

Et donc vouloir en quelque sorte traiter l'urgence sociale en renonçant à toute ambition environnementale et énergétique, c'est installer nos concitoyens les plus fragiles, nos travailleurs les plus modestes dans la situation où collectivement, progressivement, insensiblement, nous les avons plongés depuis des décennies, et je m'y refuse.

Dans ce contexte, chacun doit jouer son rôle, tout son rôle, y compris moi. Et ma responsabilité est simple : garantir à nos concitoyens l'accès à une énergie pour se déplacer, se chauffer, s'éclairer, travailler qui soit suffisamment peu coûteuse pour que personne n'en soit privé et suffisamment propre pour que nos enfants n'en payent pas le prix avec leur santé ou leur propre avenir.

Cette responsabilité s'incarne dans un objectif principal, nous devons sortir de ce qu'on appelle les énergies fossiles. En 30 ans, c'est-à-dire en une génération, nous devons passer d'une France où 75 % de l'énergie consommée est d'origine fossile, c'est-à-dire le charbon, le fuel, le gaz naturel, à une France où, en 2050, la production et la consommation d'énergie seront totalement décarbonées.

Parce que l'utilisation massive du pétrole, du fioul, du charbon, du gaz naturel, a des conséquences dramatiques pour notre pays.

D'abord, des conséquences en matière de santé, toutes les dix minutes un Français meurt prématurément du fait de la pollution, notamment des particules qui proviennent de la combustion des énergies fossiles. Cette hécatombe, c'est 48.000 décès par an, c'est plus que tous les accidents de la route, tous les suicides, tous les meurtres, toutes les noyades tous les accidents domestiques réunis.

Ensuite, construire justement cette sortie des énergies fossiles, c'est répondre aux problèmes des émissions de gaz à effet de serre, les énergies fossiles représentent aujourd'hui 70 % des émissions de gaz à effet de serre. C'est bien simple, si nous réussissons à en sortir, alors nous aurons gagné la bataille, la bataille de nos engagements internationaux, et notre part de responsabilité dans ce combat. Si nous échouons, à l'inverse, alors les risques de catastrophes cumulées décrits par le dernier rapport du GIEC deviendront réalité.

Enfin, les énergies fossiles sont le nom d'une forme de soumission française à l'étranger, aux marchés internationaux, à la géopolitique et finalement aux stratégies d'autres pays. Concrètement, le prix du plein d'essence ou le montant de la facture de gaz dépendent essentiellement aujourd'hui des décisions de la Russie, de l'Arabie saoudite ou de l'Iran. C'est cela la réalité. Et donc construire cette sortie progressive pour notre économie, notre société, c'est aussi construire notre indépendance, notre véritable souveraineté, et nous ne l'avons pas pleinement aujourd'hui.

C'est bien le but principal et premier de notre politique énergétique : nous désintoxiquer des énergies fossiles. Ce cap impose une méthode, et nous devons bâtir, sur le sujet de la transition énergétique, une coalition qui dépasse les frontières politiques et qui prenne ses racines directement dans la société, dans tous nos territoires. C’est pourquoi je vous ai réunis aujourd'hui. Je veux donner les grandes lignes et les grandes directions, et vous proposer une méthode.

Nous désintoxiquer des énergies fossiles donc, c'est d'abord et avant tout consommer moins d'énergies.

En France, on utilise ce qu'on appelle les énergies fossiles, et notamment le pétrole, principalement pour se déplacer. Notre stratégie ne peut, ni ne doit, être de nous déplacer moins. Et d'abord, parce que nous en avons besoin pour fonctionner chaque jour. En plus, parce que nombre de nos concitoyens sont obligés de se déplacer. Il ne faut pas faire croire qu'il s'agirait, en quelque sorte, de rester chez soi, ou d’imposer ce changement à celles et ceux qui n'ont pas le choix. Et c'est ce qu'ils nous disent.

Mais c'est aussi pour cela que, ce que nous souhaitons construire, ce sont aussi de nouvelles formes de déplacements : en favorisant les transports en commun, la montée en puissance du covoiturage, des innovations et des solutions concrètes avec les collectivités territoriales sur le terrain.

La concertation s'est faite avec les régions, les départements, les mairies, pour justement bâtir cette solution. La loi d'orientation des mobilités, présentée hier en Conseil des ministres après une intense phase de concertations, propose une partie de ces solutions qui seront à construire sur le terrain.

En même temps, nous pensons que, oui, la voiture a un avenir en France. Nous voulons produire des voitures qui consomment moins, polluent moins : en innovant, en créant de l'emploi industriel. C'est le sens de la prime à la conversion que nous allons donc renforcer dès l'année prochaine, comme le Premier ministre l'a annoncé, mais plus largement de toute notre stratégie industrielle pour l'automobile.

Accompagner ces nouvelles formes de mobilité, c'est aussi développer l'innovation, la création d'emplois sur tous nos territoires et pour tous nos concitoyens. Et de premiers industriels nous ont d'ores et déjà fait confiance, qui ont décidé d'investir sur nos territoires, de recréer de l'emploi industriel, parce qu'ils accompagnent cette stratégie qu'on appelle de mobilité propre, mais qui correspond à cet objectif.

On utilise ensuite des énergies fossiles, le pétrole et le gaz, pour se chauffer. Sur ce sujet, nos artisans et nos entreprises savent construire des bâtiments basse consommation ou même à énergie positive. Ils doivent continuer à le faire et notre stratégie est précisément de les y encourager. Mais le parc de bâtiments ne se renouvelle qu’au rythme de 1 % par an. Nous devons donc aussi et surtout travailler à faire évoluer les modes de chauffage, à mieux isoler les logements, les usines, les immeubles, les commerces existants.

Des mesures et des moyens sont sur la table, 9 milliards d’euros dans le cadre du plan d’investissement, mais les résultats sont aujourd'hui trop timides. Les rénovations financées sont en augmentation, mais nous ne sommes pas au rendez-vous sur ce sujet. Nous devons accélérer, non pas en fixant des interdits ou des limites. Je sais l’inquiétude sur nos territoires que certains ont. Ils ont compris qu’on voulait interdire les chaudières au fioul dans 10 an., Non, ce qu’on veut pouvoir faire par une politique volontariste, c’est s’assurer qu’on les aura toutes renouvelées d’ici 10 ans. Ce n’était pas une logique d’interdit, mais de solution. Il nous faut donc, par le travail collectif, apporter des solutions concrètes avec les professionnels du secteur pour aller beaucoup plus vite sur les solutions d’isolation, y compris à des coûts plus réduits et de renouvellement des équipements pour répondre à ce défi. De l’ambition et des solutions.

L’industrie enfin est consommatrice d’énergie fossile pour produire le ciment, l’acier, le verre et le plastique qui nous permettent de construire nos infrastructures, nos logements, mais aussi de fabriquer les aliments que nous mangeons et les biens de consommation que nous utilisons. L’enjeu est ici d’inventer l’usine du futur qui recycle tout et ne rejette rien.

J’ai vu, là aussi dans nos régions, de nombreux projets qui, associant entreprises, laboratoires de recherche, collectivités locales, sont l’avant-garde de ce qu’on appelle l’industrie bas-carbone. Nous devons, sur ce sujet aussi, nous préparer à changer d’échelle, à faire que les innovations actuellement en germe puissent se généraliser. Là aussi, ce sont des investissements, des formations et la mobilisation de filières industrielles.

Il faut donc réduire nos consommations d’énergie et nos besoins en pétrole, en charbon, en gaz, et le faire de manière concertée. Avec la méthode que je vais vous exposer, en prévoyant les investissements publics, ils sont budgétés avec ces 9 milliards du plan d’investissement. En apportant des solutions concrètes partout sur les terrains, des solutions adaptées et concertées.

Il nous faut aussi, pour réussir cette transformation, cesser de produire ces énergies carbonées sur notre territoire. C’est en ce sens que nous avons décidé de fermer l’ensemble des centrales à charbon d’ici 2022. Il s’agit d’une mesure pionnière car la réalité, c’est que partout dans le monde, hélas, non seulement, on ne ferme pas, mais trop souvent on continue à ouvrir de nouvelles centrales à charbon.

Si nous atteignons ces objectifs, et si nous créons aujourd'hui les conditions pour le faire, nous aurons réalisé une grande partie du chemin en matière de climat. Une grande partie du chemin, mais pas tout le chemin. Car pour continuer à nous déplacer, à nous chauffer, à produire et à consommer dans de bonnes conditions, encore faut-il être capable de produire des énergies de substitution au pétrole, au charbon et au gaz. Et c’est cela l’objectif de cette programmation.

Il y a d’abord, et le Premier ministre et le ministre d’Etat y reviendront, les besoins en chaleur et en gaz. Pour y répondre, notre stratégie prévoit une montée en puissance de la géothermie d’une part, qui a beaucoup de potentiel dans de nombreux territoires, et de la méthanisation d’autre part. La méthanisation permet en effet de produire du biogaz à partir de résidus agricoles et des déchets et c’est grâce à cette diversification que le gaz va continuer à jouer un rôle important dans notre mix énergétique, mais en permettant une production plus proche du terrain, en offrant aussi des perspectives à nos agriculteurs, dont certains souhaitent aller plus vite sur cette transformation, et pour lesquels c’est un complément de revenus utile et sur nos territoires. C’est donc une stratégie agricole, une stratégie aussi en matière de biodiversité qu’il faut prendre en compte sur ce sujet, dans tous nos territoires, qu’il faut décliner.

Mais la question la plus fondamentale, c’est évidemment celle de la transformation de notre production d’électricité. Elle l’est d’autant plus que l’électricité va prendre une place de plus en plus grande à mesure que nous n’allons cesser d’utiliser du pétrole, du charbon ou du gaz naturel. Et c’est un défi encore plus important demain puisque si nous invitons nos concitoyens à aller vers de nouveaux modes de mobilité, des véhicules plus électriques, à changer leur façon de se chauffer chez eux, on aura besoin de plus en plus de production d'électricité. Ce qui marquera en profondeur l'évolution de notre mix électrique, comme on l'appelle, dans les années à venir, ce sera évidemment l'essor des énergies renouvelables.

A l'horizon 2030, la production du parc éolien terrestre sera ainsi triplée. La quantité d'énergie produite à partir du photovoltaïque multipliée par 5. Le Premier ministre et le ministre d'Etat reviendront sur l'ensemble de ces ambitions et le calendrier et en déclineront aussi la méthode. Ces sujets sont d’importance, ils sont portés par nombre d'entre vous, mais chacun de ces sujets lorsqu'il s'agit de projets concrets, doit pouvoir s'insérer dans une stratégie d'un territoire, prendre en compte aussi on le sait les sensibilités, une logique paysagère et des équilibres qu'il faut pouvoir accompagner.

Nous développerons également l'éolien en mer. Durant le quinquennat, nous mettrons en service le premier parc au large de Saint-Nazaire et nous lancerons 4 nouveaux appels d'offre. L'électricité produite en France, demain, sera donc la fille en quelque sorte de l'ère du soleil et je n'oublie pas l'eau, puisque nous maintiendrons notre production d'énergie hydraulique en la renforçant partout où cela est encore possible. Et cette énergie hydraulique est une force de nos territoires et une force de notre production d'électricité à bas coût et à faibles émissions.

Alors est-ce que toute cette stratégie coûte ? Oui bien sûr. L'Etat consacre aujourd'hui 5 milliards d'euros par an au développement des renouvelables, financés intégralement par les recettes de la taxe des carburants. Avec ce plan, ce seront demain 7 à 8 milliards d'euros par an. Mais parce que nous sommes soucieux des dépenses publiques, nous concentrons nos efforts sur le développement des énergies renouvelables les plus compétitives et parce que nous veillons au pouvoir d'achat des Français nous serons exigeants avec les professionnels sur la baisse des coûts. Parce que nous veillons au pouvoir d'achat des Français, nous veillerons aussi à développer les interconnexions avec l'ensemble de nos voisins européens pour bénéficier à tout moment de l'énergie la moins coûteuse.

L'Europe de l'énergie, ce sont des factures allégées pour tous les Français.

Reste le sujet, que je sais attendu, du nucléaire. Je dis reste, car la montée en puissance des énergies renouvelables en France est inéluctable et est au cœur des engagements du gouvernement. Elle n'est en aucun cas liée au rythme de fermeture des centrales nucléaires dans les prochaines années. Et cessons de dire qu'il faut forcer la fermeture rapide de réacteurs nucléaires pour que les énergies renouvelables trouvent leur place, ce n'est pas vrai et ça n'est pas le cas.

Le nucléaire nous permet aujourd'hui de bénéficier d'une énergie décarbonée et à bas coût. C'est une réalité, et c'est d'ailleurs pour cela que nous allons engager un travail sur une nouvelle régulation du parc nucléaire existant Car le dispositif actuel, qui permet aux Français d'avoir les prix de l'électricité parmi les plus bas d'Europe, s'arrête en 2025. Il est pourtant indispensable que les Français puissent en bénéficier au-delà, tant que les réacteurs nucléaires sont toujours en activité.

Je n'ai pas été élu pour ma part sur un programme de sortie du nucléaire, mais sur une réduction à 50 % de la part du nucléaire dans notre mix électrique. Et je tiendrai cet engagement.

J'aurais souhaité pouvoir le faire dès 2025, comme le prévoyait la Loi de transition énergétique, mais il s'est avéré, après expertise pragmatique, que ce chiffre brandi comme un totem politique était dans les faits inatteignable. Nous avons donc décidé de maintenir ce cap des 50 %, mais en repoussant l'échéance à 2035. Nous avons surtout décidé de faire la transparence sur la trajectoire que nous voulons suivre pour atteindre cet objectif.

Concrètement, 14 réacteurs de 900 mégawatts seront arrêtés d'ici à 2035. Ce mouvement commencera avant l'été 2020, avec l'arrêt définitif des 2 réacteurs de Fessenheim. Restera alors à organiser la fermeture de 12 réacteurs entre 2025 et 2035. 4 à 6 réacteurs d'ici 2030, le reste entre 2030 et 2035. Et le rythme variera en fonction de l'évolution du mix énergétique dans notre propre pays et chez nos voisins européens.

Nous ne pouvons pas aujourd'hui dire à quel moment, à coup sûr, nous pourrons fermer telle ou telle centrale. La programmation, et le Premier ministre et le ministre d'Etat y reviendront, va donner des scénarios de référence avec des variations. Mais je veux ici être clair, ce scénario sera d'autant plus ambitieux que nous arrivons à faire des innovations sur le stockage d'énergie renouvelable. Aujourd'hui il est faux de dire qu'on peut remplacer une capacité de production d'énergie nucléaire par une capacité de production de renouvelable ; la seconde est intermittente. Par contre si nous arrivons à innover suffisamment vite, au niveau français européen et avoir des vraies technologies de stockage, nous pourrons à ce moment-là substituer beaucoup plus vite l'une par l'autre.

Si nous avons une intégration européenne plus forte, nous pouvons modifier là aussi cette trajectoire. La cohérence d'une stratégie européenne de transition, ce serait que tous les pays qui ont encore de nombreuses centrales à charbon les ferment. Et puis qu'ensuite on ferme plus rapidement le gaz et que tout le monde converge d'abord vers le nucléaire, puis vers le renouvelable.

Et donc plus nous aurons une stratégie concertée, plus nous pourrons avoir une adaptation intelligente dans le temps. Nous le voyons bien, cette stratégie dépend donc de rendez-vous sur le plan technologique, d'innovations, et de notre capacité à avoir une vraie stratégie européenne intégrée.

C'est pourquoi aujourd'hui c'est un scénario de référence et la crédibilité d'une ambition que nous devons apporter mais avec des clauses de rendez-vous réguliers pour pouvoir ajuster cette trajectoire aux réalités de notre environnement, c'est-à-dire du choix des autres pays et des innovations technologiques.

C'est donc, vous l'avez compris, une approche pragmatique et adaptative que nous avons décidé d'adopter. Une approche qui ne préempte pas les décisions de l'Autorité de sûreté nucléaire parce que peut-être pour des raisons de sûreté nucléaire serons nous amener à fermer tel ou tel réacteur ou telle ou telle centrale. Nous devons aussi prendre en compte les éléments de sécurité de nos approvisionnements. Je ne veux pas que nous nous précipitions à fermer des centrales, si c'est pour réimporter de l'énergie produite d'ailleurs, moins bien que chez nous aujourd'hui, et dépendre d'autres économies. Mais c'est aussi comme ça que nous devons prendre en compte la maîtrise de la facture d'électricité des Français et de la compétitivité de nos entreprises.

Je ne veux pas que nous soyons dans une situation où parce que nous irions plus vite sur le nucléaire, nous soyons amenés à fermer plus lentement les centrales à charbon, ce qui serait ridicule en termes d'émissions ou à devoir augmenter massivement dans les années à venir le coût de l'électricité, ce qui pèserait sur les ménages comme sur nos entreprises.

Pour préparer dans les meilleures conditions ce scénario d'arrêt des 14 réacteurs nucléaires, les sites concernés seront précisés prochainement. La méthode que je viens d'exposer sera elle aussi détaillée.

Je fixe d'emblée à EDF une règle : aucune fermeture complète des sites. Réduire la part du nucléaire, ce n'est pas pour autant renoncer au nucléaire, vous l'avez compris. En l'état actuel des solutions disponibles, le nucléaire reste une piste prometteuse pour continuer à pouvoir compter sur une énergie fiable, décarbonée et à bas coût. Nous devons donc poursuivre nos recherches dans ce champ et, là aussi, prendre des engagements clairs. L’EPR, en particulier, doit faire partie du bouquet d'options technologiques pour demain. Et si nous ne prenons aujourd'hui aucune décision quant à la construction de nouveaux réacteurs, parce que nous n'avons pas de besoin immédiat et parce que nous n'avons pas le recul nécessaire, en particulier sur la centrale de Flamanville, nous devons tirer profit des quelques années devant nous, pour avancer.

Je demande donc à EDF de travailler à l'élaboration d'un programme de nouveau nucléaire, en prenant des engagements fermes sur le prix pour qu'il soit plus compétitif. Tout doit être prêt en 2021, pour que le choix qui sera proposé aux Français puisse être un choix transparent et éclairé.

Nous allons donc poursuivre sur ce sujet les recherches et nous allons, vous l'avez compris, intensifier aussi notre stratégie de recherche en matière d'énergies renouvelables, de stockage, de batterie d'hydrogène, c'est-à-dire de toutes les formes aussi d'innovation qui permettront d'aller plus vite sur notre stratégie du renouvelable et nos avancées en termes de stockage de l'énergie.

Nous ferons sur ce sujet des choix clairs. Nous nous y sommes engagés au niveau français, mais je souhaite aussi que nous puissions porter des choix européens clairs. Si nous voulons aller plus vite, par exemple sur le développement de nos voitures électriques, il nous faut avoir plus d'autonomie au niveau européen dans la production des batteries. Aujourd'hui, nous dépendons totalement des Coréens et des Chinois. Et à mesure que nous développons ces véhicules, ils augmentent le prix des batteries. Nous devons avoir au moins une stratégie franco-allemande et si possible une stratégie européenne de recherche, d'innovation et de production en la matière pour être au rendez-vous de ce défi.

Vous avez compris que sur ce sujet, Mesdames et Messieurs, le cap est donné. Le Premier ministre et le ministre d'Etat, dans un instant, reviendront avec vous sur les détails du calendrier sur chacun de ces leviers. Et croyez-moi, nous le tiendrons parce qu'il est conforme à nos engagements internationaux, parce qu'il est conforme à l'engagement moral que nous avons pris vis-à-vis de nous-mêmes, de nos enfants et de nos petits enfants, parce qu'il est aussi dans l'intérêt de la France et des Français.

Mais cette transition ne doit pas se faire à n'importe quel prix. Je ne veux pas qu'aux inégalités de revenus générés par la mondialisation s'ajoutent pour nos concitoyens qui travaillent ou ont travaillé, l'inégalité devant la transition écologique. Je refuse que s'installe une France à deux vitesses, où les plus riches, parce qu'ils ont fait les bons choix d'un point de vue environnemental, auront des factures allégées, et où les plus modestes, parce qu’ils n'auraient pas eu les moyens d'investir, qui dans un véhicule qui consomme peu, qui dans l'isolation de leur logement, devront payer encore davantage.

Je refuse aussi que la transition écologique accentue les inégalités entre territoires et rende plus difficile encore la situation de nos concitoyens qui habitent en zone rurale ou en zone périurbaine. Et c'est cela au fond la crainte exprimée par nombre de nos concitoyens ces derniers jours, être laissés pour compte, payer la transition énergétique sans en bénéficier. Et cette crainte je ne peux que la comprendre et je ne peux que la partager. Tout sera donc mis en œuvre pour accompagner socialement cette transition, pour que l'écologie à la française que nous sommes en train de faire advenir, puisse être une écologie populaire.

Et au fond, je refuse cette alternative dans laquelle on voudrait nous plonger, qui serait de dire : l'écologie ce serait un sujet d'urbain et de bobos, et la réalité sociale, elle, imposerait faire d'autres choix. Nous sommes dans la même nation, le même pays, ceci est faux. Parce que, comme je le disais tout à l'heure, les premières victimes de nos renoncements, de nos absences de choix ou de clarté, ce sont bien souvent ceux qui vivent dans ces situations les plus dures.

Par contre, nous n'avons pas réussi aujourd'hui en méthode à inclure tous les territoires et toute la population et faire que les solutions, les accompagnements soient au rendez-vous pour tout le monde. C'est vrai et c'est ce que nous dit le mouvement actuel.

C'est aussi cette méthode nouvelle que je veux inaugurer aujourd'hui avec vous. Le cap est clair et les choix sont faits. Je viens de vous les présenter. Un ensemble de solutions concrètes et des propositions pratiques doivent maintenant en découler et c'est ce que je souhaite que vous puissiez construire avec le Gouvernement. Si je vous ai réunis ce matin, c'est que vous êtes des responsables politiques, associatifs, syndicaux, patronaux, des élus, des acteurs de cette transition partout sur le terrain et celle-ci ne se fera pas de la même manière à Paris et dans les Outre-mer, les solutions ne seront pas les mêmes à la campagne et dans les métropoles. C'est pourquoi je souhaite que cette stratégie puisse être non seulement débattue, mais construite avec vous, au niveau national et local, en se donnant le temps et la volonté et en bâtissant justement cela dans les trois mois qui viennent.

Dans les trois mois qui viennent, je souhaite que vous puissiez structurer, non pas simplement ce débat, mais comme plusieurs d'entre vous l'ont proposé, suggéré, une méthode de construction pour apporter des solutions concrètes, des solutions qui peuvent être différenciées sur le terrain ou en fonction des secteurs.

Je souhaite que ce débat soit évidemment un débat national, mais qu'il puisse aussi s'inscrire dans les territoires, et donc que l'ensemble des territoires et des élus ici présents, et je les en remercie, soit pleinement associé. Pas associé pour constater des décisions qui seraient prises jusqu'au dernier bouton de guêtre, mais pour avoir leur mot à dire et les construire avec le Gouvernement.

Et pour faire donc des choix sur des propositions qui sont mises sur la table, des améliorations qu'incontestablement il faut pouvoir faire, et une stratégie d'accompagnement qu'il faut pouvoir mettre en place, je souhaite que partout sur le territoire, cette décision de concertation puisse être déclinée, et que partout sur nos territoires, sur les réseaux sociaux aussi, ce débat puisse se tenir, et que toutes les associations intéressées puissent, y compris localement, y participer. Et qu'ainsi les représentants des gilets jaunes dans chaque région puissent également y prendre part et proposer des solutions parce que nous ne pouvons pas être dans la dénonciation réciproque. Nous sommes au moment des solutions à apporter concrètement.

Le Premier ministre précisera dans un instant la méthodologie et ce que dès aujourd'hui et dans les prochains jours, avec vous, il arrêtera, pour là-aussi construire cette méthode commune de travail. Cette grande concertation de terrain sur la transition écologique et sociale aura donc pour mission au fond de construire ce nouveau modèle économique, social, territorial dont nous avons besoin. De le construire en apportant des solutions, des méthodes d'accompagnement. Au fond, ce que je retiens de ces derniers jours, c'est qu'il ne faut rien renoncer au cap parce qu'il est juste et nécessaire.

Mais c'est qu'il nous faut changer de méthode de travail parce que nombre de nos concitoyens ont considéré que ce cap, on leur imposait d'en haut par des décisions et des changements de règles ou par des taxes sans toujours leur apporter des solutions qui étaient aussi concrètes, si je puis dire, que la taxe elle-même.

J'entends la grogne. Le reproche qui a été fait, il s'est focalisé sur le prix du carburant. Pourquoi ? Parce qu'en même temps que l'augmentation de la taxe, qui était dans la campagne de nombreux candidats, qui faisait partie des engagements, qui a été votée par le Parlement bien avant et qui comme je l'ai dit correspond à de nombreux votes qui ont été faits par de nombreuses majorités, quelles qu'en soient les couleurs, parce que, à cette réalité qui était prévue, s'est ajoutée la hausse des prix mondiaux du carburant. C'est ça, ce qui s'est passé. Et donc il nous faut aussi ensemble, construire une méthode pour nous mettre à l'abri de tels phénomènes. Et donc adapter toute nouvelle hausse de la taxe sur les carburants à l'évolution des marchés internationaux du pétrole, pour que si l'envolée des cours devait se reproduire, nous ne soyons pas mis dans la même situation.

Et donc, sur ce sujet, ce que je souhaite et qu'il puisse être fait dans les trois mois, c'est d'une part, construire une méthode pour rendre plus intelligente cette taxe aujourd'hui un peu aveugle, et permettre d'avoir tous les trimestres un rendez-vous qui permet, en quelque sorte d'atténuer l’effet pour nos concitoyens s'il devait y avoir une envolée des cours mondiaux. Personne ne peut le prévoir aujourd'hui, et on ne peut pas dire que ce sont nos concitoyens qui ont des déplacements obligés qui en seraient les seules victimes. Il faut, là aussi, être pragmatique. Mais nous devons aussi, pour chacun de nos concitoyens, plus rapidement plus fortement, apporter des réponses concrètes. Et c'est ce que j'attends de ces trois mois à venir.

J'entends le dialogue aujourd'hui qu'il ya entre le gouvernement et nos concitoyens. Je ne suis dupe de rien. Il y a des gens qui utilisent cette situation avec beaucoup de mauvaise foi, parce qu'ils voudraient qu'on arrête tout. Parce qu'au fond, ils sont contre le projet porté par le gouvernement et qu’ils voudraient refaire les élections de mai 2017. C'est, si je puis dire, sans doute la vie démocratique. Elle prend plus de violences aujourd'hui. Elle est faite de plus de démagogie et d'une forme de dégradation en quelque sorte du débat démocratique. Nous sommes plongés dans ce monde, à nous de le relever.

Mais j'entends la colère qui a sa part de légitimité de nos concitoyens qui disent, je veux bien comprendre ce que vous nous proposez, mais vous ne m'apportez pas de solution. En tout cas, votre solution n'est pas concrète. Vous me parlez d'un chèque énergie, je ne sais pas le numéro de téléphone pour l'avoir. Je ne comprends pas comment ça marche. Mais qu'est-ce que ça veut dire concrètement pour ma chaudière ? Vous me parlez de changer de voiture mais personne m'explique combien ça va me coûter d’en changer et quand il me reste 10 euros à la fin du mois, ce n'est pas possible de me demander de changer de voiture. Et vous voyez bien que le problème que nous avons aujourd'hui, c'est la déclinaison pragmatique des solutions que nous apportons. Et donc dans les trois mois qui viennent, il nous faut construire. Le Premier ministre a d'ores et déjà fait des propositions. Nous avons pris des engagements budgétaires. Mais les vraies méthodes d'accompagnement pour les rendre concrets, accessibles aux gens ? Ce que je veux c'est que nos concitoyens, au moment justement où cette situation leur est opposée, puissent savoir combien leur coûte un véhicule qui consomme moins, l'économie que ça leur fait chaque mois, et que nous ayons construit avec les banques, les constructeurs, une vraie solution pour que ce qu'ils aient à débourser le premier mois soit atteignable pour eux. Et que le reste à charge soit largement limité, lissé dans le temps.

Je veux qu’on leur apporte la vraie solution pour rénover à un coût qui leur est accessible leur appartement ou leur logement ou changer leur chaudière. Là aussi, parce que nous aurons apporté nos solutions. Ce que cette crise dit un peu, de ce que, depuis des décennies, nous sommes en train de faire, c'est que les réponses que nous apportons sont trop abstraites, trop loin des gens, trop loin du terrain, ou trop en quelque sorte, uniformes.

Les gens disent leurs souffrances, on leur répond chèque énergie. Mais le chèque énergie, ils ne savent pas ce que c'est. Et la vérité, concrètement, moi non plus. Et donc il nous faut sur ce sujet rendre les choses tangibles. Il existe, et en bonne foi, ceux qui le défendent, disent ce n'est pas vrai, il y a de l'argent et il permet de faire des choses.

Mais ça n’est pas assez concret, assez tangible, assez simple. Et quand ça n’est pas assez concret, assez tangible, assez simple, les gens ne l'utilisent pas. Et c'est aussi pour ça que tout ce qui a été pensé aujourd'hui pour que cette transition soit plus sociale n'est pas utilisé par les plus fragiles. Et donc, il nous faut durant ces trois mois de co-construction apporter des solutions pragmatiques au plus près du terrain et les faire avec les acteurs économiques, sociaux, les territoires pour que ça soit une réalité tangible, perceptible pour nos concitoyens. Je sais qu'il y a beaucoup de propositions qui ont été faites, elles feront partie de ce débat et de ces trois mois à l'issue desquelles nous devons garder ce cap qui est indispensable pour le pays et dont j'ai rappelé les grandes équations, mais construire des solutions acceptables pour chacune et chacun.

Le changement de méthode que j'appelle de mes vœux, c'est donc en quelque sorte d'apporter des solutions concrètes accessibles pour chacun de nos concitoyens. Le changement de méthode, c'est aussi mieux accompagner les territoires concernés par la transition, que ce soit parce qu'on ferme une centrale thermique au charbon ou parce qu'on aura à réduire nos capacités nucléaires. C'est pourquoi nous systématiserons les contrats de transition énergétique entre Etat, collectivités et acteurs économiques et sociaux pour accompagner, de Cordemais ou du Havre avec des moyens associés en impliquant dès maintenant tous les acteurs du terrain pour redonner des perspectives. Parce qu'on sait qu'il y a un changement à faire, il ne faut pas en avoir peur, mais il ne faut pas que ce soit celles et ceux qui vivent sur ce territoire qui en soient les victimes.

Ça suppose d'impliquer les entreprises qui sont sur ce territoire très en amont ; ça suppose de prévoir les financements, de prévoir des mécanismes de substitution. Saint-Avold par exemple : nous avons travaillé avec des grands acteurs industriels, ça a commencé à être fait, pour construire des emplois. Ils sont d'ores et déjà dans des perspectives supérieures à ceux qui vont être supprimés par la fermeture de la centrale à charbon. Des emplois dans, justement, les nouveaux métiers de la production d'énergie, avec les grands acteurs industriels qui sont présents sur le territoire. C'est ce que, partout, nous devons faire avec l'ensemble des partenaires sociaux, des partenaires territoriaux et des forces économiques.

Vous l’avez compris, cette méthode c’est, en quelque sorte, bâtir durant les trois mois qui viennent en mobilisant l'ensemble des territoires, en mobilisant l'ensemble des acteurs économiques, industriels, des artisans, des agriculteurs, des acteurs sociaux, patronaux et politiques, une véritable transition qui soit un agenda de solutions et un agenda de protection. C'est cela dont nous avons besoin pour le pays. J'en suis profondément convaincu. Plus largement, on le voit bien et c'est ce qu’à l'œuvre ensemble, nous devons durant ces trois mois bâtir. C'est le début de la transformation de notre modèle économique et social.

En quelque sorte, ce que nous sommes en train aujourd'hui de toucher du doigt, c'est le fait que les conséquences de la transition écologique, environnementale, énergétique ne peuvent pas être traitées comme à part, comme un résultat extérieur au reste du fonctionnement de notre territoire et de notre économie. Il faut les mettre au centre et il faut avoir une vraie stratégie budgétaire concrète pour nos concitoyens qui l'accompagnent.

Au fond, ce que je veux faire comprendre aux Français et notamment à tous ceux qui disent en quelque sorte : « On entend le Président de la République, on entend le Gouvernement. Ils évoquent la fin du monde mais nous on parle de la fin du mois. » C'est que nous allons traiter les deux et que nous devons traiter les deux. Parce qu'en quelque sorte, votre fin du mois difficile aujourd'hui, c'est parce que pendant des années on a considéré que vous n'étiez pas assez importants, en quelque sorte, pour participer à notre réponse collective à la fin du monde. C’est parce que pendant des années, on s’est collectivement dit ou tacitement dit : « Vous n'êtes pas assez importants pour la société, et donc c'est à vous qu'on va faire acheter les voitures les plus polluantes, les logements les moins bien isolés et vous vous ajusterez. » Ce que vous dites c'est stop, je l'entends, et donc on doit changer de méthode.

J'ai profondément confiance dans notre capacité à relever ce défi parce que notre pays sait toujours se rassembler lorsque l'essentiel est en jeu. Et à nouveau, je crois que les solutions viendront de la base, des acteurs économiques, associatifs et citoyens de nos terrains. L'ambition gouvernementale et budgétaire, elle est là, elle doit être là. Et à l'issue de ces trois mois s'il faut la revoir, je suis prêt à la revoir avec le Premier ministre, mais chacun doit être mis face à une solution réelle pour lui-même.

C'est pour cela que je veux vous confier un mandat clair, d'aller à la rencontre de nos concitoyens sur le terrain pour expliquer les mesures décidées, vérifier et être sûr qu'elles soient accessibles à tous et construire cette stratégie d'ensemble, ces mécanismes d'accompagnement et faire que cette transition soit juste, démocratique, claire.

Enfin pour conclure, je veux ajouter un mot de la crise que nous connaissons comme convenu parce que celle-ci ne se limite pas au prix des carburants. Il faut là-dessus être lucide et honnête. Et je suis déterminé, non seulement à reconnaître, mais à prendre en charge tous les sentiments à mes yeux profonds qui se sont exprimés au cours de cette crise et que j'ai identifiés.

En face de ces sentiments, et même je dirais de ces ressentiments, je ne me déroberai pas. Et ce que je vous demande n'est pas la seule réponse à apporter à ce que nous entendons. Je vous le redis et je serai clair : je n'aurai aucune faiblesse à l'égard de ceux qui manipulent, instrumentalisent ou en quelque sorte cherchent la violence. A ceux-là, la réponse sera claire et nette : l'ordre public et rien que l'ordre public. Parce que c'est la protection aussi que nous devons à nos concitoyens qui vivent dans les quartiers aujourd'hui bousculés par ces manifestations, aux commerçants, aux artisans et aux acteurs économiques qui sont profondément bousculés dans leur quotidien et aussi leur chiffre d'affaires par ce qui est en train de se passer.

Mais il y a dans ce qui s'exprime ou dans le soutien tacite ou explicite dans notre pays à ce mouvement, quelque chose qui vient de plus loin et sans doute de plusieurs décennies. L'idée que je me fais de ma mission m'empêche de me cacher derrière les responsabilités des autres, que ce soient celles des prédécesseurs ou d'autres acteurs, et je renonce ici à chercher toute forme d'excuse. Parce que je crois comprendre très profondément les attentes et les frustrations, cette colère sourde, ces rancunes et ces rancœurs qu'éprouvent les citoyens devant les pouvoirs qu'ils sentent loin d’eux, indifférents et, au fond, devant ce qu'ils sentent être comme des vies empêchées, bloquées.

Bloquées par les taxes, les normes, par une perte de sens de ce qu’est l’aventure collective qu’est une nation et ceci vient de loin. Et je considère que notre devoir, et ça fait partie au premier titre du mien, c'est d'y apporter une réponse. Elle ne se fait pas en un coup et ceux qui pensent que c'est une mesure où un discours qui le résout se trompent. Je n'y crois pas et c'est impossible. Mais au-delà de ce que je vous propose aujourd'hui et de cette méthode et ce travail, je crois profondément que ce qui a été dit doit être entendu plus profondément.

Ça nous dit quelque chose d'abord d'une société qui veut qu'on lui apporte des solutions et plus qu'on lui impose les changements par les normes. C’est un changement profond de notre organisation collective, de l'Etat au premier chef mais de toutes nos structures. Et je le dis ici parce que nous avons tous coproduit depuis des décennies ce monde où les meilleures intentions du monde finissaient par des normes. Vous croyez dans ce que je dis, et c'est vrai des élus de terrain, du Gouvernement, des acteurs économiques et sociaux. Vous croyez dans ce que je dis, faites-moi une loi, un règlement pour le montrer et ce sont de nouvelles normes pour les gens. On a tous fait ça, et ces nouvelles normes appliquées de manière homogène sur le territoire bien souvent créent des blocages, des contraintes, des lourdeurs. Et donc, c'est aussi une conversion mentale de tous les décideurs à laquelle nous devons arriver.

Ensuite ce que dit cette crise, je l'entends, c'est le sens profond du consentement à l'impôt. J'entends partout des gens dire : « Nous, on a trop de taxes, trop d'impôts. Nous ne nous y retrouvons plus, le compte n'y est plus. » Là où je dis qu'il y a beaucoup de démagogie, c'est que si les responsables politiques, syndicaux, sociaux, patronaux ne font pas de la pédagogie, plus personne ne la fera, parce que beaucoup de relais d'opinion intellectuelle ont renoncé à le faire. Mais nos impôts et nos taxes sont face à quelque chose et nous ne pouvons pas demander de manière indifférenciée sur la même affiche ou dans le même slogan : « Baissez les taxes et créez-nous plus de crèches, plus d'écoles plus de droits, plus de services publics. »

Elle est très sympathique cette injonction paradoxale quand on n'a aucune responsabilité. Elle est inadmissible quand elle est soutenue par des gens qui ont des responsabilités, mais elle finit très sincèrement mal. Et donc, il faut faire la pédagogie à nouveau de ce qu'est notre système. Je suis profondément convaincu de ça depuis plusieurs mois, ça fait partie de cette mission qui est collectivement la nôtre, qui est aussi celle de notre génération et qui est sans doute le combat jumeau de la transition écologique que je viens d'évoquer, qui est celui de bâtir un nouveau contrat social du XXIème siècle. Et beaucoup des sujets que vous aurez à travailler durant les trois mois, c'est aussi cela.

Mais ça veut dire qu'on doit expliquer aux gens ce qu'il y a en face de leur argent. Mais si personne n'en fait la pédagogie, les gens, nos concitoyens, nous finissons tous par croire que l'école c'est normal que ce soit gratuit ; l'hôpital c'est normal que ce soit pour beaucoup gratuit et pour d'autres à un coût très réduit ; que quand on arrive en fin de vie, c'est normal que ce soit la collectivité qui paye. Tout ça a un coût, c'est ce qui est payé par les impôts. Et donc, il y a sans doute une forme de remise à plat et une pédagogie à faire à nouveau. Mais j'entends aussi ce que beaucoup de nos concitoyens, en particulier celles et ceux qui travaillent et qui travaillent avec des revenus modestes, nous disent : « Ça ne vaut plus la peine de travailler parce qu’on rentre dans une case où on est trop riche pour toucher des aides et pas assez pour vraiment être libre. »

Et ces vies empêchées de celles et ceux qui travaillent chaque jour dur mais qui ne gagnent pas assez pour pouvoir vivre bien, ou de celles et ceux qui ont travaillé dur et qui ont une retraite modeste, on doit pouvoir y apporter une réponse. Ça n'est pas ce que je vous demande dans les trois mois, je vous rassure, mais je considère que c'est au cœur de la réponse qu'il me revient d'apporter dans les prochains mois. Une partie de ce qui a été fait par le Gouvernement y répond et je considère que la stratégie du Gouvernement depuis un an et demi est la bonne et correspond à ce constat.

Quand on baisse les cotisations sociales salariales compensées par une hausse de la CSG, mais que tous les travailleurs gagnent plus, ça va dans ce sens. Mais ce que nous disent nos concitoyens, c'est que ça ne va pas assez vite. Quand on commence à baisser la taxe d'habitation, c'est avant tout pour les classes moyennes et populaires. Mais ce que nos concitoyens nous disent, c’est : « Ça ne va pas assez vite », parce qu'à côté de ça, il y a des taxes qui augmentent et le coût de la vie augmente.

Quand on prend des mesures pour l'éducation en particulier des foyers les plus modestes et les classes moyennes partout sur le territoire, ça va dans le bon sens, mais ça ne va pas assez vite. Et donc, ce qu'il va nous falloir apprécier dans les prochains mois, c'est d'une part comment nous pouvons en profondeur regarder à accélérer, intensifier ce projet pour répondre à l'impatience légitime de celles et ceux qui travaillent dur où ont travaillé dur. Et donc il faut sans doute procéder à des changements profonds. Ça nous impose de renouveler nos méthodes de travail et l'organisation de l'Etat et aussi de la dépense publique, donc de tous les acteurs de la dépense publique, pour faire mieux et plus de services avec moins, et donc ouvrir sans doute un nouveau chapitre de notre réforme collective. Tout ça pour vous dire que la réponse d'aujourd'hui n'est pas la dernière, mais que sur chacun de ces sujets, nous avons à bâtir un nouveau contrat social mais aussi une autre efficacité en quelque sorte de l'action publique collective pour rebâtir la confiance dans la nation.

J'aurai donc à prendre sur ce sujet des initiatives fortes dans les temps à venir et, là aussi, je consulterai chacun et je réexpliquais une méthode. Mais les problèmes qui se posent aujourd'hui à la France ne se posent pas d'aujourd'hui, ils se posent de très longtemps. Et cette France qui a peur des changements, parce que c'est une France à qui on a demandé beaucoup, on ne peut pas considérer que les changements à venir, on les fera malgré elle ou sans elle. Et donc, il y a ce que je vous demande avec le Gouvernement de faire sur la transition environnementale, mais il y a aussi les choix que nous aurons à faire plus largement pour rebâtir ce contrat social du siècle nouveau, mais rebâtir aussi une plus grande efficacité de l'action publique et réussir à avoir un meilleur service public, à avoir une meilleure réponse à leurs aspirations en dépensant moins et donc en pouvant plus rapidement baisser leurs impôts et leurs taxes.

Et vous savez, et je finirai là-dessus, je crois qu'au fond ce que nous sommes en train de vivre peut-être utile et favorable. Parce qu'il y a trop de problèmes de frustration, de non-dits qui traînent depuis plusieurs décennies. Au sens propre, ces questions qui aujourd'hui remontent à la surface, elles n'ont jamais été vraiment traitées et elles empoisonnent la vie de la Nation et il faut évacuer ces poisons. Il faut le faire sans rien abandonner de la vérité du pays, de la vérité du monde qui nous entoure, de nos responsabilités. Parce qu'à un moment, il faut faire des choix et on ne pourra pas promettre ou s'engager sur tout et son contraire, mais il faut pouvoir traiter ce sujet.

Aucun des problèmes que nous avons à traiter n'est un problème d'expert. Ils sont tous sans exception des problèmes de citoyens conscients et responsables et des problèmes de décideurs publics que nous sommes. Et mon sentiment profond va même plus loin : c'est que ces problèmes, toutes les démocraties contemporaines ont à les affronter. Toutes, mais elles les expriment différemment. Le Brexit d'il y a bientôt deux ans en Grande-Bretagne, c'est le même sujet. Ce sont des citoyens britanniques qui disent juste : « Le monde que vous nous proposez, il n’est plus pour nous. On ne s'y retrouve pas. Nous qui travaillons dur, on n’a plus de perspectives, on ne peut plus construire de projets pour nos enfants, on vit moins bien et il est fait pour la City, plus pour nous. » Et ils font un choix clair, démocratique. Toutes les sociétés démocratiques contemporaines ont ce défi que nous avons devant nous.

Je pense que la réaction profonde de notre pays, ce que je ressens avec vous monter de la nation, il dit cette part de vérité française. Et nous, nous avons une chance, c'est que je crois qu’on a la capacité collective d'y faire face si on décide maintenant ensemble de s'affronter à ces sujets, de se retrousser les manches, de dire : « Il n’y a pas de solution miracle mais on peut construire des solutions honnêtes et ambitieuses. » Cette transition écologique qui vous fait peur, on peut la relever parce qu'on a les meilleurs acteurs au monde pour le faire. Quand il faut gérer les villes compliquées, quand il faut gérer l'énergie, les transports dans le reste du monde, on appelle les entreprises françaises donc on peut le faire chez nous parce que nous avons cette exigence démocratique.

Nous avons toujours eu cette innovation démocratique dans notre histoire qui nous a permis de traiter ces sujets. Et donc je suis confiant sur la période qui s'ouvre. Elle sera exigeante pour nous, mais elle impose d'entendre cette colère, cette juste part de colère pour y répondre parce qu'elle vient de loin. Je le ferai de là où je suis avec vous avec beaucoup d'humilité. Je le ferai en ayant deux principes à chaque instant à l'esprit. Le premier, c'est que chaque citoyen est nécessaire. Il n’y a pas de changement qui se fait en méprisant un seul citoyen dans le pays. Il n’y en a pas. Ça suppose en même temps que le respect, la décence commune s’impose partout dans le pays et que ce que je vois aussi monter de perte de la civilité entre nous, on doit y mettre fin. Le condamner, ne jamais le valoriser.

Ma deuxième conviction et mon deuxième principe de base, c'est que notre nation est plus grande que chacun d'entre nous et que beaucoup des choix que nous aurons à décider imposeront l'esprit de responsabilité. Parce que nous sommes liés par une histoire, une aventure et un avenir qui nous dépasse et qui nous fait plus fort : c'est la France et une partie de notre destin commun, et je crois que c'est aussi une bonne partie de notre destin européen, du projet de refondation que nous avons à y porter.

Voilà, Mesdames et Messieurs, les quelques convictions que je voulais partager avec vous aujourd'hui. Je crois très profondément que nous pouvons transformer l'expression des oppositions en un élan pour construire l'avenir, que nous pouvons transformer les colères en solution.

Je vous remercie.

Vive la République et vive la France.

Emmanuel Macron, le 27 novembre 2018 à Paris.

Source : www.elysee.fr/
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20181127-discours-macron.html

 

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19 novembre 2018 1 19 /11 /novembre /2018 03:13

« Presque toujours, la responsabilité confère à l’homme de la grandeur. » (Stefan Zweig, 1930).


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Je reviens sur la journée du samedi 17 novembre 2018 de mobilisation des "gilets jaunes" contre l’augmentation des taxes sur les carburants et visant à bloquer les axes routiers. Selon le Ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, au micro de RTL ce dimanche 18 novembre 2018, le bilan humain est tristement très lourd avec le décès d’une personne et 409 personnes blessées dont 14 grièvement et dont 28 policiers, gendarmes et pompiers. 282 personnes ont été interpellées par les forces de l’ordre, dont 157 ont été placées en garde-à-vue.

Insistons sur le fait que ce bilan très lourd a été souvent sous-estimé dans les médias. Imaginez un tel bilan dans les manifestations contre la loi El-Khomri ou contre la réforme du code du travail, voire contre la réforme de la SNCF. Il y aurait eu une levée de boucliers pour condamner ces mouvements sociaux. On a vu les conséquences politiques de la mort de Malik Oussekine le 5 décembre 1986 lors du mouvement étudiant contre le projet Devaquet

Je pense à cette femme, Chantal, veuve qui venait de prendre sa retraite, personne pleine de dynamisme, mère de quatre enfants et grand-mère de plusieurs petits-enfants, qui est venue participer à la première manifestation de sa vie, arrivée parmi les premiers au rassemblement du Pont-de-Beauvoisin (côté Savoie) et qui, pas protégée par les organisateurs de cette opération, pas plus que par les forces de l’ordre qui n’avaient pas été averties de celle-ci, a perdu la vie. Interrogée par "Le Parisien", une voisine a parlé d'elle ainsi : « Chantal, c’était une femme formidable. Toujours le sourire, toujours gaie, pleine d’entrain. C’était une battante, prête à rendre service. On ne pouvait que l’aimer. Elle adorait la peinture et animait d’ailleurs des ateliers d’apprentissage pour les enfants. Mourir comme ça, c’est injuste. ». Je pense à cette mère de famille paniquée, la conductrice qui a renversé et écrasé Chantal, mise en examen parce que lorsqu’on conduit, dans tous les cas, il faut garder le contrôle de soi et de son véhicule, et dont la vie, également, s’est arrêtée à ce jour de stupeur. Les responsabilités devront être établies, notamment les raisons de la panique de l’automobiliste, même si celle-ci reste responsable de sa conduite, ou plutôt, de son inconduite.

Je suis soulagé qu’il n’y a pas eu d’autres décès alors que ce mouvement, organisé souvent par des "novices", n’assurait pas correctement la sécurité indispensable des personnes. Le nombre d’accidents importants à l’approche des barrages est très élevé. Le nombre de blessés est très important et montre une certaine irresponsabilité d’un mouvement spontané, sans direction, sans hiérarchie, sans consignes claires, sans dialogue, qui n’a pas su garantir la protection de toutes les personnes présentes, manifestants comme automobilistes bloqués.

L’autre bilan, celui de la mobilisation, est plus contrasté. Dans la journée du samedi 17 novembre 2018, 287 710 personnes participant à ce mouvement ont été recensées, ayant entraîné 2 034 "points de tension" selon le vocabulaire ministériel qui se rapporte aux barrages filtrants ou bloquants des manifestants.

D’un point de vue comptable, c’est une forte mobilisation. Une semaine auparavant, à peine 1 000 blocages étaient envisageables, la veille encore, seulement 1 500. Le fait que ce nombre a dépassé 2 000 démontre que ce mouvement a été suivi. Cela dit, moins de 300 000 manifestants sur toute la France, les spécialistes des marches sur le pavé diraient que c’est assez faible comme mobilisation humaine. C’est certainement plus fort que les routiers en colère qui bloquaient les routes, que les cheminots en colère qui empêchaient la circulation des trains, ou que les aiguilleurs du ciel qui annulaient les vols d’Air France, mais cela reste faible au regard des 67 millions d’habitants que compte le pays. Comme toujours, il ne suffit de pas grand monde pour avoir des conséquences économiques et humaines graves.

Il y a une réelle incohérence dans la participation à ce mouvement de responsables qui se disent "de gauche" et supposés défenseurs de la prise en compte de l’environnement dans les politiques publiques. La participation de Jean-Luc Mélenchon en est un exemple éloquent : après avoir passé son temps à faire campagne notamment sur la transition écologique et à vouloir augmenter les impôts et taxes de 100 milliards d’euros ("contre les riches"), le voici qui se fond avec les néo-poujadistes qui râlent contre le "racket fiscal" et prônent une réduction des taxes sur l’essence et le gazole, simplement parce qu’ils réclament également la démission du Président Emmanuel Macron.

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Mais il y a aussi une incohérence fondamentale de la part de ceux qui s’estiment lésés en tant qu’automobilistes, tout en voulant bloquer les automobilistes. Remettre en cause la liberté de circulation, l’une des libertés constitutionnelles, est un manquement très grave aux libertés et au respect des autres. La liberté de manifestation est évidemment aussi un droit fondamental et je n’ai vu nulle part celui-ci bafoué ni remis en doute, mais ce droit doit s’exercer dans le cadre légal qui ne mette pas en péril ni la sécurité des personnes (on a vu que dans certains endroits, ce n’a hélas pas été le cas) ni la liberté des personnes.

Il y a une incompréhension aussi en termes de hiérarchie de mobilisation. Bien sûr que la hausse des taxes sur les carburants impacte beaucoup de personnes (et moi y compris en tant qu’automobiliste récurrent), mais il y a pourtant bien d’autres sujets bien plus importants pour les valeurs de chacun, parfois différentes, du moins dans leur priorité, qui mériteraient une mobilisation au moins aussi soutenue que celle des "gilets jaunes".

Je rappelle par ailleurs le prix du litre d’essence en 1973. Son prix était de 1,69 franc, soit l’équivalent de 1,50 euro d’aujourd’hui, peu éloigné du 1,52 euro le litre de sans-plomb et de 1,51 euro le litre de gazole en 2018. Mais surtout, surtout grâce aux progrès de la technologie automobile, en 1973, le salaire d’une heure de SMIC permettait de rouler 30 kilomètres, tandis qu’aujourd’hui, en 2018, avec une heure de SMIC, on peut rouler …130 kilomètres ! Il faut certes prendre en compte que les distances domicile-travail sont beaucoup plus grandes qu'il y a quarante-cinq ans.

Il y a aussi une part d’imposture de la part des porte-parole ("référents") du mouvement des "gilets jaunes" lorsqu’ils osent dire qu’ils sont la voix du peuple. Le peuple contre le pouvoir. Quelle imposture ! Le peuple, c’est tout le monde, autant moi qu’eux. Seules, les élections peuvent déterminer celui ou ceux qui représentent "le plus" le peuple, et cette évaluation quantitative détermine l’identité des élus aux élections présidentielle et législatives. Ce n’est pas en bloquant les routes qu’on représente le peuple. C’est en se faisant élire.

Car la représentation du peuple, parlons-en ! 287 710 participants, je le redis, ce n’est pas négligeable pour une opération de cette envergure, mais cela ne représente pas grand-chose du peuple. Par rapport à la population française au 1er janvier 2018, à savoir 67 186 640 habitants, cela ne représente que 0,4% ! Bon, c’est vrai, ce taux ne veut rien dire car je prends dans ce cas en compte les bébés etc.

Mais prenons plus justement les données électorales. Ce mouvement ne correspond qu’à 0,9% des suffrages exprimés lors du second tour de l’élection présidentielle du 7 mai 2017 (ou 0,6% des électeurs inscrits, puisque certains aiment bien compter par rapport aux inscrits). Cela ne correspond même pas au nombre d’électeurs (332 547 au premier tour du 23 avril 2017) du candidat confidentiel le plus ennuyeux du pays, à savoir François Asselineau ! Le potentiel de mobilisation était pourtant très grand puisque les sondages évaluaient à 15% le nombre des Français susceptibles de vouloir participer au mouvement. 15%, ça correspondrait à environ 7,1 millions d’électeurs inscrits. On est loin du compte.

Parallèlement à ces statistiques, Emmanuel Macron, lui, a été élu le 7 mai 2017 par 20 743 128 citoyens français à la Présidence de la République française. Où est le peuple ? Plus de 20 millions d’un côté, moins de 300 000 de l’autre. Emmanuel Macron ou les "gilets jaunes" ? C’est lui le peuple, pas ces participants à un mouvement néo-poujadiste qui ont le toupet de s’autoproclamer (seuls) représentants du peuple. Et selon le premier alinéa de l’article 6 de la Constitution du 4 octobre 1958, le Président de la République Emmanuel Macron est élu pour cinq ans.

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Toute personne réclamant sa démission avant le terme de son mandat démocratiquement obtenu remet en cause les fondements même de la démocratie. Cette remise en cause est à la fois anticonstitutionnelle, antirépublicaine et antidémocratique. Au lieu d’être des grogneurs irresponsables pour la sécurité et la liberté des personnes et irrespectueux du processus démocratique, ils feraient donc mieux, d’abord, de respecter les règles communes.

On reproche au gouvernement de ne pas comprendre le peuple. Bien sûr qu’il doit le comprendre, mais faut-il qu’il gouverne selon les sondages ? Si la durée de la législature est de cinq ans, le mandat présidentiel de cinq ans, c’est justement pour avoir du temps et pouvoir prendre ses responsabilités hors de toute pression de l’instant. Au regard de l’histoire, on jugera justement le bon gouvernant dans sa capacité à décider en dehors des pressions du moment (qui seront oubliées) pour préparer et adapter le pays aux enjeux à venir. Ce n’est pas facile puisque, pour se faire élire, il faut faire des promesses qui fassent un peu rêver, ce qui explique les désillusions postélectorales.

Invité dans le journal de 20 heures le dimanche 18 novembre 2018 sur France 2, le Premier Ministre Édouard Philippe a déclaré que son gouvernement tiendrait le cap de sa taxation des carburants. Que pouvait-il dire d’autre ? Reculer devant 0,6% des électeurs inscrits ? Drôle de considération démocratique.

Pour autant, si je m’oppose fermement au principe de ce mouvement des "gilets jaunes", je n’exonère pas le gouvernement de ses propres responsabilités. Je considère que la hausse des taxes sur les carburants a des visées budgétaires et pas du tout écologiques. Cette justification écologique peut en effet mettre en colère les contribuables.

L’ancien ministre Éric Woerth, député LR et actuel président de la commission des finances de l’Assemblée Nationale (en tant que membre de l’opposition, en vigueur depuis 2007), l’a d’ailleurs malicieusement exprimé à son ancien compagnon de parti Gérald Darmanin, le Ministre du Budget, lors de la discussion en première lecture du projet de loi de finance rectificative de 2018, le lundi 12 novembre 2018 : « J’ai une question à poser au gouvernement et à la majorité à ce sujet : l’augmentation de la fiscalité énergétique vise-t-elle à compenser la baisse de la taxe d’habitation ? Nous posons cette question depuis plusieurs semaines, sans obtenir de réponse. Les montants sont les mêmes : avouez que c’est troublant ! J’insiste : compensez-vous la baisse de la taxe d’habitation par l’augmentation des prélèvements sur les carburants ? Je suis persuadé que vous allez me dire que non, mais d’année en année, tout au long des deux trajectoires, celle de la baisse de la taxe d’habitation et celle des taxes sur les carburants, les montants sont étonnamment semblables. Au fond, faites-vous payer aujourd’hui les automobilistes ce que les contribuables locataires ne paieront plus demain ? ».

La hausse des taxes sur les carburants serait beaucoup plus admissible si le gouvernement disait en effet franchement qu’elle a un objectif budgétaire (réduire le déficit) et pas un objectif écologique.

Deux raisons à la faible crédibilité de cette justification écologique.

De part, le produit des recettes supplémentaires par cette hausse. En 2019, par exemple, ce sera 7,5 milliards d’euros, et selon les mesures annoncées par le Premier Ministre Édouard Philippe sur RTL le 14 novembre 2018, il n’y aura que 0,5 milliard d’euros qui seront consacrés à la transition écologique, sous forme d’aides à la conversion (qui ne toucheront qu’au mieux, 1 million de personnes sur les quelque 40 millions propriétaires d’automobile). Cela montre bien l’objectif budgétaire.

D’autre part, si la volonté du gouvernement était bien la transition écologique, il s’y prendrait autrement. En effet, aujourd’hui, malgré les aides annoncées, de nombreux citoyens n’auront pas les moyens d’acheter une nouvelle voiture moins polluante (même d’occasion : la démonstration navrante et laborieuse du ministre François de Rugy sur l’achat d’un véhicule d’occasion était particulièrement contreproductive puisque cela signifiait que l’acheteur devait quand même trouver 5 000 euros). Le résultat de la hausse du prix des carburants, ce ne sera donc pas, pour eux, la dissuasion d’utiliser un véhicule dit polluant, mais un porte-monnaie allégé (c’est moins cher de payer les taxes qu’une nouvelle voiture). L’objectif de transition écologique ne sera donc pas atteint.

Il faudrait donc aller jusqu’au bout de la logique. Si le gouvernement voulait effectivement mener tout le pays dans cette transition écologique, il faudrait donc que les mesures incitatives et les aides à la conversion soient proposées sans condition de revenus, exactement comme la politique familiale sans condition de revenus (ou en mettant des seuils de revenus très élevés) qui a fait ses preuves sur la natalité en France par rapport aux autres pays comparables.

Je ne crois évidemment pas au Père Noël (même à l’approche de Noël), mais c’est une question de choix gouvernemental : si le gouvernement considère qu’il est temps que tout le monde participe à cette lutte contre la pollution (lutte qui devrait être consensuelle), il faut y mettre le paquet. C’est cela, la volonté politique. Elle doit se traduire sur le plan budgétaire. Au lieu de cela, le gouvernement profite de la vitrine écologique pour rééquilibrer ses comptes. La colère peut donc raisonnablement se comprendre, mais pas au point d’entraver la liberté de circulation des personnes, d’autant plus qu’elles n’ont rien défini de la politique énergétique du gouvernement.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 novembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les taxes sur les carburants compenseraient-elles la baisse de la taxe d'habitation ?
Gilets jaunes : démocratie des urnes et grognement des rues.
Gilets jaunes, au moins un mort et plusieurs blessés : arrêtez le massacre !
Emmanuel Macron, futur "gilet jaune" ?
Le Mouvement du 17-novembre.
Emmanuel Macron.
Édouard Philippe.
Jean-Christophe Lagarde.
La taxation du diesel.
L’écotaxe.
Une catastrophe écologique ?
Amoco Cadiz (16 mars 1978).
Tchernobyl (26 avril 1986).
AZF (21 septembre 2001).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.
La COP21.
Le GIEC et son alarmisme climatique.
Vibrez avec la NASA …ou sans !
Le scandale de Volkswagen.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181118-gilets-jaunes.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/11/18/36876362.html


 

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14 novembre 2018 3 14 /11 /novembre /2018 03:59

« Poujadisme, n. m. Péj. Attitude politique revendicative, étroitement catégorielle et corporatiste. » (Dictionnaire "Le Petit Larousse").


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Qu’est-ce que tu fais samedi prochain ? Moi, je vais faire un peu de poésie à l’Institut du Monde Arabe. Et toi ? Je vais à la soupe au pot. Toi ? Moi, je vais bloquer. Ce samedi 17 novembre 2018 démarre un mouvement qui pourrait être grave pour le pays, un mouvement de colère et de protestation contre les taxes excessives sur le carburant.

Le gouvernement a peur d’un blocage généralisé et durable à la fin de cet automne sur les routes de France. Déjà dans son "itinérance mémorielle", le 9 novembre 2018, le Président Emmanuel Macron s’inquiétait de ce mouvement : « Je me méfie toujours de ces mouvements où l’on mélange tout ! ». C’est aussi pourquoi le Ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a mis en garde, le 13 novembre 2018 dans la matinée, les éventuels participants au mouvement : le gouvernement n’acceptera aucun blocage de la circulation.

La loi est avec lui. Définie selon l’article L412-1 du code de la route comme « le fait, en vue d’entraver ou de gêner la circulation, de placer ou de tenter de placer, sur une voie ouverte à la circulation publique, un objet faisant obstacle au passage des véhicules ou d’employer, ou de tenter d’employer, un moyen quelconque pour y mettre obstacle », l’entrave à la circulation est un délit passible de 4 500 euros d’amende et de deux ans de prison, ainsi que du retrait de six points sur le permis de conduire. Par ailleurs, une peine complémentaire de suspension du permis de conduire, pour une durée de trois ans au plus, peut être décidée, cette suspension pouvant être limitée à la conduite en dehors de l’activité professionnelle. Une mise en fourrière du véhicule peut être éventuellement décidée. Qu’on se le dise !

Ce "mouvement du 17 novembre" pourrait être le catalyseur de toutes les colères que les syndicats n’ont pas pu encore incarner depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron. Baisse des APL, hausse de la CSG non compensée pour les retraités et les fonctionnaires, hausse des taxes sur les carburants… sans compter les hausses plus ou moins indépendantes du gouvernement, comme les péages autoroutiers, les PV de stationnement, le gaz, l’électricité, le timbre-poste, etc. ainsi que l’inquiétude du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu. Cela fait beaucoup, à la longue.

Comme ce mouvement est parti de la base, il est difficile, pour la classe politique, de se positionner clairement. À droite, le Rassemblement national est à fond pour l’encourager. Normal, car ce mouvement est particulièrement adapté à ce qu’on pourrait appeler une forme de "poujadisme". C’est alors la version FN de l’époque Jean-Marie Le Pen, celle où il promettait la suppression de l’impôt sur le revenu (à l’époque, le FN était un mouvement anti-impôts et donc, ultralibéral !). Chez LR, la situation est plus confuse. On soutient timidement sans vouloir vraiment s’engager.

À gauche, la confusion est encore pire. Le PS préfère s’abstenir, mais Julien Dray explique qu’il faut que le PS y participe pour éviter une récupération politique à droite. L’argument est assez tordu ! Chez FI, c’est encore pire. Certains "comprennent" la colère mais ne veulent pas y participer (par exemple, Clémentine Autain). D’autres annoncent clairement leur engagement dans ce mouvement (tout est bon dans les mouvements anti-Macron), sans voir la grande contradiction entre vouloir lutter contre le changement climatique et fustiger la fiscalité associée.

De plus, les organisateurs du mouvement de blocage ont été clairs cette semaine, il s’agit d’exiger du gouvernement qu’il réduise les dépenses de l’État au lieu d’augmenter les taxes. Un discours qui semble très contradictoire avec les envolées lyriques d’un Jean-Luc Mélenchon.

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Dans ce mouvement, j’ai l’impression que tout le monde est fautif. Tout le monde, sauf le peuple, évidemment, qui ne fait que subir. Subir les taxes, subir les intérêts politiciens des uns et des autres.

Faut-il faire de l’écologie punitive, c’est-à-dire, n’avoir qu’un seul mot à la bouche pour tenter de répondre aux enjeux écologiques de la planète : taxer, taxer, taxer ? C’est une erreur d’autant plus forte qu’elle est en complète contradiction avec la volonté du gouvernement de libérer les énergies économiques. On libère d’un côté, on cadenasse de l’autre. Peu de chance que les objectifs économiques puissent être atteints avec une telle "schizophrénie".

L’incohérence du gouvernement, c’est de préférer taxer, ce qui est facile, à construire de nouvelles solutions, ce qui est long, difficile et demande de l’imagination.

Ceux qui, chaque jour, prennent leur voiture pour aller travailler, ceux-là, ils ne l’ont pas choisi, parce que rouler, cela coûte déjà cher. Cela veut dire qu’ils n’ont pas d’autres solutions, qu’ils soient dans des banlieues peu desservies par les transports en commun (dans la région parisienne, le gouvernement croit-il que les automobilistes passent deux heures chaque matin dans les bouchons pour leur simple plaisir de l’automobile ?) ou qu’ils soient dans des zones rurales également peu desservies. Le résultat de la taxation supplémentaire, ce ne sera pas un changement de comportement, puisqu’il n’y a pas d’autre choix, donc pas une amélioration dans la réduction des gaz à effet de serre, mais seulement l’allégement du porte-monnaie.

L’autre incohérence, c’est de vouloir taxer les carburants. Deux incohérences même. C’est sûr que les années 1970 ont voulu faire une société du tout-automobile. Les années 1990 ont encouragé le diesel sur l’essence. Taxer encore plus le diesel, c’est d’une part une sorte de "trahison" de la part de l’État qui l’avait longtemps encouragé. D'autre part, c’est peu cohérent pour lutter contre le changement climatique puisque le sans-plomb ferait, a priori, plus de dégâts que le diesel à cet égard. Mais cela se discute et dépend de l’âge de conception des moteurs.

Plus généralement, taxer l’utilisation des moteurs thermiques (car c’est cela en définitive), cela peut paraître pertinent à moyen ou long terme pour lutter contre les gaz à effet de serre, mais il faut aller jusqu’au bout des conséquences : cela signifierait-il que tous les moteurs automobiles doivent être, à terme, électriques ? Si oui, cela reviendrait à dire qu’il faudrait sans doute à peu près doubler notre capacité de production électrique, c’est-à-dire, accroître de façon massive notre parc de centrales nucléaires. Le veut-on réellement ?

L’autre absurdité du système, c’est de se rendre compte tardivement que les personnes les plus modestes vont être impactés massivement par cette taxation et de vouloir faire des corrections. Comment ? En leur allouant une aide, pardi ! Mais cette aide, versée par l’État, voire les collectivités territoriales, voire les employeurs (les entreprises), il faudra bien qu’elle soit financée. Et qui payera à la fin de la chaîne ? Le contribuable ou le consommateur. C’est-à-dire l’automobiliste qui devra alors payer doublement : sa taxe et celle d’une très faible partie de la population. Le pire, c’est que l’État récupèrera une partie de cette aide, qui sera imposée, au même titre que les taxes spéciales sont soumises à la TVA ! Une maison de fou, ce système fiscal français !

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Mais reprenons plus précisément l’argument du gouvernement rappelé par le Premier Ministre Édouard Philippe le mardi 13 novembre 2018 devant les députés en séance de questions au gouvernement : « Nous assumons l’adjonction d’une taxe carbone à la TICPE, puisqu’il avait été annoncé pendant la campagne par le Président de la République (…). Le montant de cette taxe se situe entre 7,5 et 7,8 milliards d’euros. À quoi sert cet argent ? Il sert, pour une large part, à faire basculer la fiscalité pesant jusqu’à présent sur le travail vers la pollution, la transformation et le dérèglement climatiques. C’est un choix politique. Nous considérons, et je pense qu’au fond, chacun de nos concitoyens peut le comprendre, qu’il est certes peu populaire, mais parfaitement justifié, de dire que la fiscalité doit plus peser sur la pollution que sur le travail. Cette transformation est loin d’être simple, mais nous l’assumons. (…) Changer de système engendre toujours des difficultés, mais nous avons la conviction que ne rien faire contre les émissions de dioxyde de carbone et ne pas s’engager fermement pour accompagner les Français et lutter contre l’utilisation des véhicules qui provoquent et accélèrent le changement climatique ne seraient pas à la hauteur des enjeux. ».

Complétant cette réponse au député de Drancy et président du groupe UDI, Jean-Christophe Lagarde, Édouard Philippe a annoncé dans la matinale de ce mercredi 14 novembre 2018 sur RTL toute une série de mesures visant à aider les Français à faire cette transition énergétique. Ainsi, il a annoncé 500 millions d’euros d’aides supplémentaires, l’objectif étant le changement de mode de chauffage (supprimer à terme le chauffage au fioul) et le changement d’automobile. Une prime de 4 000 euros sera ainsi octroyée aux ménages les plus modestes, c’est-à-dire à un million de personnes (je n’ai pas vérifié, mais il me semble qu’il y a en France environ 40 millions d’automobiles, et autant voire plus de foyers, et donc, de logements dont je ne connais pas la proportion chauffés au fioul, mais dans tous les cas, aider un million de Français est dérisoire par rapport à la population impactée).

On pourrait croire que le gouvernement a donc proposé de compenser les augmentations de taxes par les aides… mais le compte n’y est pas ! C’est ce qu’a voulu affirmer Jean-Christophe Lagarde dans sa question du 13 novembre 2018 : « Il y a quelques jours, le Président de la République disait trivialement à l’un de nos compatriotes que "le carburant, ce n’est pas bibi !". Pourtant, les chiffres sont têtus ! 37% de l’augmentation du diesel et 34% de celle de l’essence résultent de décisions prises dans cet hémicycle sur la proposition du gouvernement. "Bibi" est donc aussi responsable des taxes ; voilà pourquoi les Français ont l’impression de l’avoir dans le baba ! ».

Et Jean-Christophe Lagarde de rappeler la faiblesse de la compensation écologique aux taxes : « Entre 2017 et 2019, la hausse de ces taxes que vous avez décidée a rapporté 7,2 milliards d’euros de recettes supplémentaires aux caisses de l’État. Seuls 1,2 milliard d’euros ont été consacrés à la transition énergétique. Il y a donc une différence de 6 milliards ! Rien qu’en 2019, sur les 3,9 milliards d’euros de recettes supplémentaires attendus, seuls 260 millions d’euros seront consacrés à la transition énergétique. Les Français ont l’impression de se faire avoir. Or, pour que ces taxes soient légitimes, elles ne doivent pas les piéger, mais les accompagner, pour leur permettre de rouler et de se chauffer plus propre ; elles doivent financer, dans tout le pays, les infrastructures nécessaires pour atteindre les objectifs de lutte contre le carbone et la pollution. (…) Le produit de ces taxes [doivent] revenir dans les poches des Français. ».

On voit bien qu’avec les mesures annoncées le lendemain sur RTL par le  Premier Ministre, le compte n’y est toujours pas. Pourquoi le gouvernement reste-t-il dans une communication qui ne peut être que perçue comme de l’hypocrisie et de la langue de bois n’écoutant pas la colère des Français ? Si le gouvernement avait dit clairement, en l’assumant pleinement, que ces taxes supplémentaires sont pour remplir les caisses de l’État et réduire le déficit budgétaire qui, finalement, n’est pas si faible que cela car le gouvernement peine à réduire les dépenses publiques, ce serait plus clair et plus franc.

D’autant plus que sur le carburant, la perception et les impressions peuvent être mauvaises conseillères. L’éditorialiste économique Emmanuel Le Chypre a en effet calculé, le 7 novembre 2018, le prix du litre d’essence en 1973. Son prix était de 1,69 franc, soit l’équivalent de 1,50 euro d’aujourd’hui, peu éloigné du 1,52 euro le litre de sans-plomb et de 1,51 euro le litre de gazole en 2018. Mais surtout, surtout grâce aux progrès de la technologie automobile, en 1973, le salaire d’une heure de SMIC permettait de rouler 30 kilomètres, tandis qu’aujourd’hui, en 2018, avec une heure de SMIC, on peut rouler …130 kilomètres !…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 novembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le Mouvement du 17-novembre.
Emmanuel Macron.
Édouard Philippe.
Jean-Christophe Lagarde.
La taxation du diesel.
L’écotaxe.
Une catastrophe écologique ?
Amoco Cadiz (16 mars 1978).
Tchernobyl (26 avril 1986).
AZF (21 septembre 2001).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.
La COP21.
Le GIEC et son alarmisme climatique.
Vibrez avec la NASA …ou sans !
Le scandale de Volkswagen.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181117-blocage.html

https://www.agoravox.fr/actualites/environnement/article/vous-avez-dit-mouvement-du-17-209570

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/11/08/36852319.html



 

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8 octobre 2018 1 08 /10 /octobre /2018 23:56

Le GIEC a publié un rapport spécial sur les émissions de CO2 dans les changements climatiques et les différents scénarios sur un horizon d'un siècle. On peut lire plusieurs documents sur le sujet.

Cliquer sur le lien pour télécharger le document associé (en fichier .pdf).

Rapport spécial du GIEC sur les scénarios d'émissions, résumé à l'intention des décideurs :
http://report.ipcc.ch/sr15/pdf/sr15_spm_final.pdf

Résumés du rapport par certains organismes :

https://www.afd.fr/sites/afd/files/2018-10-01-50-29/note-synthese-rapport-giec.pdf

https://reseauactionclimat.org/wp-content/uploads/2018/09/flyer-15.pdf

https://www.sentinelles-climat.org/wp-content/uploads/2018/10/20181017-Sentinellesduclimat-CP-Giec.pdf

http://peche-monnaie-locale.fr/wp-content/uploads/2018/11/Resume_rapport_GIEC_1.5C_2018.pdf


Documents pour comprendre le GIEC :

https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/ONERC_Livret_Mieux_comprendre_le_GIEC_2018.pdf

http://www.observatoireclimat-hautsdefrance.org/content/download/4219/16327/file/sres-fr.pdf


Communiqué de presse sur le rapport spécial :
http://ipcc.ch/pdf/session48/pr_181008_P48_spm_fr.pdf

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181008-climat-giec.html

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20181008-rapport-giec.html



 

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28 septembre 2018 5 28 /09 /septembre /2018 20:04

« Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve. »
(Baudelaire, 1868).


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Le vendredi 28 septembre 2018 à 12 heures 02 (heure de Paris) a eu lieu un terrible séisme de magnitude 7,4 (magnitude du moment, "moment" à prendre dans le sens physique du terme), suivi d’un tsunami. L’épicentre du tremblement de terre est dans l’île des Célèbes (Sulawesi en anglais), en Indonésie, à 77 kilomètres de Palu. Sa profondeur de 12 kilomètres.

Paysages de désolation. Ce matin du dimanche 30 septembre 2018, le dernier bilan officiel provisoire a atteint 832 personnes mortes (dont 832 à Palu), 540 personnes blessées et des centaines d’habitants sont déclarés disparus (dont au moins une centaine prisonniers d’un centre commercial). Hélas, ce décompte macabre risque de grimper encore tant les conséquences sont désastreuses. Selon certains organismes officiels, 17 000 personnes ont été déplacées à Palu à cause du séisme et 2,4 millions de personnes ont été affectées par lui.

Pour donner une comparaison, le grand séisme à Haïti survenu le 12 janvier 2010 et qui a tué environ 300 000 personnes était de magnitude 7,3, mais frappant des zones à l’urbanisation très dense dans un pays très pauvre aux constructions pas du tout préparées aux catastrophes.

Les secours sont en pleine course de vitesse. Il faut dégager les débris pour tenter de retrouver des personnes et les sauver avant qu’elles ne soient asphyxiées, écrasées, etc. D’autant plus qu’il y aura des répliques. Le Président indonésien Joko Widodo craint plusieurs milliers de victimes…

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C’est pourquoi il faut une mobilisation internationale pour venir en aide à l’Indonésie. Il faut bien sûr que le pays en fasse la demande, mais rien n’empêche les autres de proposer leur aide. Dans ces moments douloureux, c’est indispensable que la solidarité mondiale s’exprime, de manière inconditionnelle, pour pouvoir sauver ceux qui pourraient encore l’être, dans l’urgence.

Cette solidarité mondiale sera de plus en plus indispensable. Si la catastrophe des Célèbes provient d’une faille et de la mécanique implacable des plaques tectoniques, d’autres surviendront pour des raisons climatiques. Or, l’emplacement des pays par rapport aux zones de catastrophes est dû au hasard, pour les peuples. Et les zones qui pouvaient imaginer être à l’abri des catastrophes pourraient ne plus l’être.

Une action internationale de long terme est déjà engagée pour réduire les effets de l’évolution climatique de la planète, avec encore quelques incertitudes sur le diagnostic (l’origine très multiple de ces changements climatiques) et plus encore sur les mesures "correctives" à mettre en œuvre d’une manière planétaire (la COP21 a eu cette ambition, mais certains pays résistent à agir).

Parallèlement au long terme, il faut de nouveaux pompiers du monde. Il y a urgence à sauver des vies humaines. Aujourd’hui, c’est en Indonésie, demain ailleurs. Il faut aider l’Indonésie. Demain, ce sera peut-être l’Indonésie qui viendra "nous" aider (le "nous" étant très général). C’est le principe de la solidarité : le groupe aide celui qui est en difficulté, avec l’idée que chacun peut se retrouver en difficulté, d’une manière ou d’une autre, un moment ou un autre.

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Pourquoi en parler seulement maintenant et pas à l’occasion d’autres séismes tout aussi ravageurs et encore récents ? À Hokkaido, un séisme le 6 septembre 2018 a fait au moins 41 morts, de magnitude de moment de 6,6 (le Japon est équipé pour résister aux tremblements de terre). L’ouragan Florence a fait au moins 48 morts du 31 août 2018 au 19 septembre 2018 au sud-est des États-Unis. Le typhon Jebi a fait au moins 17 morts du 27 août 2018 au 7 septembre 2018 à Taiwan et au Japon. Le typhon Mangkhut a fait au moins 155 morts du 7 au 17 septembre 2018 en Asie du Sud-Est. Ce sont les plus récentes catastrophes. La liste n’est pas exhaustive hélas…

Peut-être parce qu’une image me vient à l’esprit. Sauver des vies humaines, protéger leur population doit être la priorité numéro un des gouvernements de la planète. Mais pourquoi vouloir ainsi protéger les humains ? Parce que l’attachement à la vie humaine, la préservation de l’humain, c’est non négociable, c’est une valeur universelle (et pas seulement chrétienne). C’est une valeur humaine universelle, et la plupart des gouvernements, d’ailleurs, en tiennent compte. Ne serait-ce qu’en limitant sinon en évitant les guerres.

Or, il y a au monde, même parmi certains pays dits démocratiques et dits épris des libertés individuelles, un terrible paradoxe si ce n’est un terrible anachronisme. Vouloir sauver les vies humaines est une préoccupation naturelle et universelle, et réelles de tous les gouvernements. Pourquoi ? Parce que la vie humaine, quoi qu’on en dise, quelle que soit la foi ou la croyance qu’on a ou qu’on n’a pas, la vie humaine est sacrée. Mais pourtant, paradoxalement, certains États admettent le principe de la peine de mort. C’est-à-dire, se permettent de violer cette caractéristique sacrée de la vie humaine.

En venant proposer spontanément son aide pour secourir la population touchée par cette nouvelle tragédie, la France pourrait probablement faire mieux comprendre au gouvernement indonésien que pour elle, une vie humaine est précieuse et sacrée. Et faire comprendre l’urgence de la clémence pour ses prisonniers que la justice indonésienne a condamnés à mort. En particulier Mary Jane Veloso et Serge Atlaoui.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 septembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le tsunami des Célèbes (28 septembre 2018).
Le tremblement de terre à Haïti (12 janvier 2010).
Amoco Cadiz (16 mars 1978).
Tchernobyl (26 avril 1986).
AZF (21 septembre 2001).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180928-sulawesi.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/09/30/36747072.html



 

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29 août 2018 3 29 /08 /août /2018 05:28

« Je ne comprends pas que nous assistions (…) à la gestation d’une tragédie bien avancée dans une forme d’indifférence. La planète est en train de devenir une étuve. Nos ressources naturelles s’épuisent. La biodiversité fond comme la neige au soleil. Et ce n’est pas toujours appréhendé comme un enjeu prioritaire, et surtout pour être très sincère (…), on s’évertue à entretenir voire à réanimer un modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres. » (Nicolas Hulot, France Inter le 28 août 2018).


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Décidément, la fin de l’été est propice aux démissions ministérielles. Emmanuel Macron à la fin août 2016, mais c’était prévu depuis longtemps pour se présenter à l’élection présidentielle (sa stratégie a été gagnante, contre tout pronostic). Jacques Chirac à la fin août 1976 pour amorcer, lui aussi, sa stratégie élyséenne. Et puis aussi Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et Aurélie Filippetti, à la fin août 2014, quoiqu’on puisse rétorquer que c’étaient des démissions forcées (certes pas voulues mais activement suscitées quand même). Maintenant, celle de Nicoles Hulot ce 28 août 2018.

Autant le dire franchement, personne ne pensait que Nicolas Hulot, qui avait l’habitude de mordre son chapeau depuis quinze mois, allait claquer la porte aussi brutalement et avec aussi peu de courtoisie. De quoi gâcher le voyage présidentiel au Danemark dont le message européen fut inaudible. On imagine d’ailleurs que depuis l’été 2017, Nicolas Hulot ne cessait de se dire qu’il ne pouvait pas rester tout en se disant qu’il ne pouvait pas faire du tort à ses amis du gouvernement. Dur dilemme ! (le mot dilemme fut prononcé par ses soins).

Je l’ai déjà dit depuis plus de sept ans, je n’ai jamais cru au Nicolas Hulot politique. Oui, au présentateur, et même admiré sa capacité à faire du business, et même au lanceur d’alerte avec sa fondation pour faire prendre conscience de quelques enjeux planétaires essentiels, pourquoi pas ? Mais comme homme politique, quel médiocre, vraiment ! Au moins, sur ce point-là, il a rejoint mon point de vue, je le dis en toute modestie (il ne m’a probablement jamais lu !) mais avec un petit sourire d’empathie : il a dit ne pas regretter d’avoir accepté le ministère, mais a reconnu qu’il n’avait peut-être pas les épaules pour être ministre.

Pourtant, Dieu sait si des ministres médiocres, incapables, incompétents, inconsistants, inodores, transparents, inutiles, uniquement nommés pour des raisons de savants équilibres politiques, géographiques, socioprofessionnels, sexuels, etc., il y en a eu en près de cent cinquante ans de République française (la "vraie", celle qui nous a donné la tradition républicaine, que je fais commencer en 1870 et pas en 1792), mais en fait, ces ministrillons, personnes ne les connaissaient avant leur nomination et personne ne les connaissaient après leur éjection. Bref, ils passaient, c’était bon pour leur carte de visite, voire la longévité de leur carrière d’élu local, mais ils n’avaient pas vocation à changer le monde.

Pour Nicolas Hulot, c’est très différent. C’était un "ministre venu d’en haut" et pas d’en bas. Il s’était même présenté vaguement pour être Président de la République. Très vaguement, puisqu’en 2011, il n’avait pas montré un très grand enthousiasme à faire campagne, et les écologistes préféraient une candidature moins médiatique, comme celle d’Eva Joly, pour éviter de prendre trop d’électeurs à François Hollande qui leur avait promis de nombreux sièges de députés et de sénateurs (plus nombreux que ce qu’ils représentaient réellement dans le pays) et des portefeuilles ministériels (qui rappellent ceux des ministrillons dont j’évoquais la furtive existence). Pourquoi vouloir se présenter ? Parce que les sondages de popularité étaient là pour dire que le peuple l’aimait. Mais l’aimait-il pour faire de la politique ou justement, parce qu’il ne faisait pas de politique ?

Précédemment, j’ai rappelé qu’il a accepté d’être ministre sous Emmanuel Macron alors que les trois prédécesseurs directs le lui avaient proposé aussi mais il avait refusé (encore en février 2016). Qu’en déduire ? Pas que la vie politique a réellement changé mais qu’Emmanuel Macron a une force de persuasion plus grande, en tout cas, plus efficace ! C’est peut-être à cause de cela qu’il a montré une impolitesse monstrueuse en confiant qu’il n’avait parlé à personne de sa décision de démissionner. Pas même une minute auparavant ! Le fait accompli ! On peut imaginer la colère présidentielle. Semaine foutue. Semaine cruciale pourtant.

Il n’a averti ni Emmanuel Macron et Édouard Philippe avec un argument probablement sincère mais qui montre à l’évidence qu’il n’était pas fait pour le job : « Je sais que ce n’est pas forcément très protocolaire. Je sais que si je les avais prévenus [Édouard Philippe et Emmanuel Macron] avant, peut-être qu’ils m’en auraient une fois encore dissuadé. ». Lui, sans doute au poste gouvernemental le plus en vue face aux lobbies de toutes sortes, avoue qu’il cède facilement aux volontés des personnes, des beaux parleurs… Concrètement, c’est un argument de préadolescence. Je fais le fait accompli sans autorisation parentale pour éviter qu’on m’en empêche. A contrario, on peut aussi imaginer qu’en le nommant ministre, Emmanuel Macron avait pris dans le "package" sa démission future. Un « homme libre » a dit le Président de la République depuis Copenhague.

Il n’avait même pas prévenu non plus sa femme : « C’est une décision que j’ai prise tout seul. Personne n’était au courant, y compris ma propre épouse, y compris mon entourage proche, [y compris mon assistant]. ». Là aussi, les bras m’en tombent ! Car enfin, s’il y a bien une personne dont la vie personnelle change lorsqu’une personne est ministre stratégique et qu’elle démissionne, c’est bien son conjoint qui, encourageant ou regrettant, la suit dans son aventure à l’emploi du temps infernal. L’amour, c’est la confiance (Françoise Dolto disait ainsi que la jalousie est le contraire de l’amour), et ne pas en parler à sa femme, c’était peut-être manquer de confiance en elle, qu’elle risquait de lâcher l’affaire devant son entourage ?

Non, je ne le crois pas. Je crois seulement que cet ancien ministre n’a jamais été motivé que par son émotion. Ce n’est pas un défaut, c’est même une grande qualité, cela a permis l’élection de Nicolas Sarkozy sincèrement ému de l’exécution de Guy Môquet par exemple. Mais cette émotion, qui le rend sympathique, n’est rien, est totalement inefficace face aux calculateurs, aux manipulateurs, aux ambitieux, aux vénaux, etc.

Or, cette émotion, elle fut de décider sur l’instant, après avoir regretté toutes les carences de son action gouvernementale, pour répondre à la sixième minute à une question de Nicolas Demorand et Léa Salamé, qu’il n’y avait pas d’autre réponse que celle-ci : « Je vais prendre pour la première fois la décision la plus difficile de ma vie. Je ne veux plus me mentir. Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur sur ces enjeux-là. Et donc, je prends la décision de quitter le gouvernement. Aujourd’hui. ». Et Léa Salamé, qui n’en croyait pas ses oreilles, de demander : « Vous êtes sérieux, là ? ». Réponse : « Oui, je suis sérieux. ».

Léa Salamé a cru bon d’ajouter prudemment : « Je tiens  à préciser que vous ne nous l’aviez absolument pas dit avant de rentrer dans ce studio. Bien au contraire. ». Histoire de garder de bonnes relations avec l’Élysée. Elle l’a répété ultérieurement : « On va dire la vérité. On a pris un café avec vous juste avant que vous rentriez dans le studio, ça dure cinq minutes et ce n’est pas du tout ce que vous nous avez dit. Pas une seconde vous avez dit ça. ».

Nicolas Hulot a poursuivi : « C’est la décision la plus douloureuse. Que personne n’en tire profit, parce que la responsabilité, elle est collégiale, elle est collective, elle est sociétale. Et j’espère que cette décision qui est lourde, qui me bouleverse, qui mûrit depuis de longs mois, ne profitera pas à des joutes ou à des récupérations politiciennes (…). J’ai une immense amitié pour ce gouvernement auquel je m’excuse de faire une mauvaise manière, mais sur un enjeu aussi important, je me surprends tous les jours à me résigner, tous les jours à m’accommoder des petits pas, alors que la situation universelle, au moment où la planète devient une étuve, mérite qu’on se retrouve et qu’on change d’échelle, qu’on change de scope, qu’on change de paradigme. C’est donc une décision qui était un véritable dilemme entre soit m’accommoder des petits pas, en sachant que si je m’en vais, je crains que ce soit pire, soit rester, mais donner ce sentiment que par ma seule présence, nous nous mettons en France ou en Europe dans la situation d’être à la hauteur sur le pire des films que l’humanité n’a jamais rencontré. Et je décide de prendre cette décision qui est une décision d’honnêteté et de responsabilité. J’insiste bien, je ne souhaite que personne, personne ne récupère et ne fustige le gouvernement (…). Peut-être n’ai-je pas su convaincre, peut-être n’ai-je pas les codes, mais je sais que si je repars pour un an (…), cela ne changera pas l’issue. (…) Je sais que seul, je n’y arriverai pas. J’ai un peu d’influence, je n’ai pas de pouvoir. Je n’ai pas les moyens. (…) Ce n’est pas l’énergie qui me manque, c’est un travail collégial, c’est un travail collectif. ».

En clair, il quitte le gouvernement parce qu’il n’est pas suivi, mais il loue le gouvernement. Et ne veut surtout pas être récupéré. Pas de chance, Jean-Luc Mélenchon a déjà récupéré sa démission en reprenant son discours du 25 août 2018. Tout le monde ne peut pas être aussi naïf et sincère…

Pour se convaincre de la manière très improvisée de l’annonce, il suffit de bien réécouter l’interview (ici pour la télécharger). À la quatrième minute (sur les quarante), Nicolas Hulot a déclaré : « Moi, je demeure dans ce gouvernement à la manœuvre d’une transition sociétale et culturelle, mais je suis tout seul à la manœuvre. ». Même s’il a affirmé que la décision a été prise la veille au soir, après la mauvaise réunion avec les chasseurs, même s’il a dit qu’il ruminait cette décision depuis le début de l’été, il semble assez clair qu’il n’avait pas prévu de lâcher le morceau ce matin-là sur France Inter. C’était plus fort que lui.

D’ailleurs, à la vingt-sixième minute, il a déclaré l’aspect très "récent" de sa décision : « Je vais m’astreindre d’une grande discipline, si je peux enrichir le débat, pourquoi pas ? Sous quelle forme, je n’en sais rien, ma décision est très récente. ».

Nicolas Hulot a reformulé plusieurs fois la qualification de sa décision : « C’est la décision la plus intime, la plus difficile, la plus cruelle mais la plus responsable que je devais prendre. Ou alors, cela voulait dire que tout ce que je dis depuis des années, je n’y crois pas sur la gravité de la situation. ». Également : « C’est un acte de sincérité avec moi-même. ». Ou encore : « C’est un choix d’honnêteté, de cohérence et d’exigence. ».

L’explication de fond, pour résumer, c’est qu’il n’était pas soutenu, pas par un gouvernement qui ne l’a (pourtant) pas suivi, mais par les autres, par la "société civile", pas soutenu par vous ou moi, constatant l’absence de parti politique derrière lui, l’absence de relais dans l’opinion… mais c’est là où il a montré son incompétence de dirigeant politique : c’est justement au dirigeant politique de soulever les armées, de mobiliser pour une cause. Emmanuel Macron l’a fait en 2016. Visiblement, Nicolas Hulot n’est capable que de pleurnicher. Pleurnicher que la société l’a lâché. Pleurnicher que certains députés et sénateurs sont méchants car ils ne veulent pas mettre inutilement l’écologie à l’article premier de la Constitution alors qu’elle y est déjà dans l’énumération des compétences du législateur.

La pression sur le social et l’économique, il en a pris pleinement conscience : « La pression du court terme sur les dirigeants, sur le Premier Ministre, est si forte qu’elle préempte les enjeux de moyen ou de long terme. C’est la vérité. ». Oser encore se regarder dans le miroir : « Puisque je suis dans un moment de vérité, oui, [cela a été une souffrance, ces douze derniers mois], sauf à basculer, ce que peut-être j’allais devenir, c’est-à-dire cynique, c’est-à-dire pour finir à avoir une forme d’indifférence sur les échecs. Je me suis surpris parfois par lassitude à baisser les bras et à un moment ou un autre, à baisser mon seuil d’exigence. Et là, je me suis dit, c’est le moment d’arrêter. ».

Parmi sa mauvaise expérience, ses relations exécrables avec son collègue Stéphane Travert, Ministre de l’Agriculture. Il l’a répété au moins trois fois : « Je ne dis pas que j’ai toutes les solutions. Moi, j’espérais à un moment ou un autre que, dans le gouvernement, chacun y apporte sa contribution et de donner le sentiment que je peux être sur tous les fronts, résister à toutes les oppositions, à la croisée de tous les lobbies, parce que les lobbies sont là, eh bien, je ne suis pas sûr… ». Première fois : « Je n’ai pas réussi, par exemple, à créer une complicité de vision avec le Ministre de l’Agriculture alors que nous avons une opportunité absolument exceptionnelle de transformation du modèle agricole. ». Deuxième fois : « Moi, je ne peux pas passer mon temps dans des querelles avec Stéphane Travert. Ce n’est pas l’idée que je m’étais faite. Je suis entré dans un esprit de coopération, pas de confrontation. ». Troisième fois : « Dans mes arbitrages et mes confrontations qui n’ont échappé à personne avec le Ministre de l’Agriculture, au moment où jamais les planètes ont été aussi alignées pour transformer profondément ce modèle agricole au bénéfice des consommateurs, mais surtout au bénéfice des agriculteurs, franchement, on est passé à côté. ». Il doit ruminer une sacrée rancœur…

Trois fois aussi, il a montré un égocentrisme vaniteux de croire qu’il pourrait soulever des montagnes en ne faisant rien, en arrêtant de faire ! C’est bien une preuve supplémentaire qu’il n’a aucun sens politique. La démission d’un gouvernement ou d’un parti peut servir évidemment de point de départ d’une nouvelle aventure collective, d’une ambition, d’une mobilisation, mais à condition de construire. C’était le cas de Jean-Luc Mélenchon quand il a quitté le PS en 2008. C’était le cas d’Emmanuel Macron quand il a quitté le gouvernement en août 2016. Mais qu’a dit Nicolas Hulot ? Qu’il ne ferait plus de politique, qu’il ne ferait rien pour ne pas gêner le gouvernement, qu’il ne se présenterait pas aux élections européennes, bref, qu’il arrêtait ! Comment, alors, penser que cette démission, qui est un point final, puisse être aussi un point de départ… au point qu’à la fin, Nicolas Demorand lui a demandé s’il croyait vraiment à ce qu’il disait. Première fois : « J’espère que mon départ provoquera une profonde introspection de notre société sur la réalité du monde, sur le fait que l’Europe ne gagnera que si l’Afrique gagne (…). Remettons les priorités dans le bon ordre. Ce sujet conditionne tous les autres. ». Deuxième fois : « J’espère que le geste que je viens de faire, j’espère que ce geste sera utile pour qu’on se pose les bonnes questions et que chacun se pose les questions de la responsabilité. ». Troisième fois : « Mais moi, j’espère que mon acte n’est pas un acte de résignation, mais un acte de mobilisation. J’espère qu’il entraînera derrière un sursaut. ».

C’est se croire un peu plus important qu’on ne l’est. Car sa démission, loin d’être un événement majeur, sera vite oubliée par les gens qui ont à faire face à d’autres problèmes que la question du remaniement ministériel. S’il y a quelque chose qui doit rester, ce n’est pas lui, mais la manière dont il s’y est pris, démissionner sans prévenir personne, dans une sorte de goujaterie qui devrait lui valoir un soufflet de la part de son épouse, au minimum.

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Sa petite phrase sur la démission fera donc date et on la ressortira encore dans une dizaine ou vingtaine d’années. Mais pas pour se préoccuper de la planète, de l’écologiie. Plutôt comme la petite phrase du retrait politique de Lionel Jospin en 2002 ou cette exaltation vers de nouvelles victoires de Ségolène Royal qui venait pourtant de perdre en 2007.

Les premiers contents sont les deux journalistes, Léa Salamé (très excitée de vivre l’événement en direct) et Nicolas Demorand (un peu épuisé par cette improvisation), qui n’imaginaient pas que leur semaine de rentrée allait être boostée par le scoop politique de la semaine ! C’était dans ce studio, dont la décoration fut totalement rénovée pendant l’été pour permettre quelques images utiles lors de citations de radio à la télévision (que le fond rouge soit visible avec le logo), que la rentrée politique nationale s’est donc fait. Et nulle part ailleurs : ni au conseil des ministres (premier le 22 août 2018), ni à l’Assemblée Nationale (les députés sont encore en vacances), ni ailleurs. Sur France Inter ! Une sorte de longue introspection ministérielle d’autant plus émouvante qu’elle était sincère. Un bon point pour Sibyle Veil, la présidente de Radio France, qui, avec Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, essaie de piloter la réformette de l’audiovisuel public présentée avant l’été par le gouvernement.

Avant la fin de l’émission, la Maison de la Radio fut envahi par les journalistes de la concurrence, venus chercher quelques paroles d’après-émission, mais le ministre a cherché à s’éclipser le plus discrètement possible. Après l’émission, une chroniqueuse maison a même sauté sur Nicolas Hulot pour l’embrasser, le remerciant spontanément de cette déclaration si surprenante. Pour beaucoup de monde, une sorte de soulagement s’est emparé de l’esprit. Nicolas Hulot va redevenir Nicolas Hulot. Vieilli comme jamais (on ne le dit jamais assez, mais le pouvoir use physiquement : un an au pouvoir, c’est dix ans d’âge en plus), Nicolas Hulot va arrêter de ruminer et de se ronger les os. Il va pouvoir refaire ce pour quoi il excelle, à savoir faire de la communication (dans l’enregistrement, sa diction est remarquable, et excellente pour une émission de radio), mais ne plus faire de politique.

Pour Emmanuel Macron et Édouard Philippe, cette démission pose un problème politique beaucoup plus large. À part les ministres issus des rangs de LR (Édouard Philippe, Bruno Le Maire, Gérard Darmanin, etc.), peu sont vraiment des politiques plein d’avenir. Or, dans la période qui s’annonce, avec l’intensification des réformes présentées au Congrès de Versailles le 9 juillet 2018, il faut des ministres habiles, expérimentés, compétents et dynamiques. Faut-il donc tout bouleverser ? Bouleverser tout l’équilibre ? Repencher sur la gauche ? En remplaçant des ministres issus du Parti socialiste particulièrement usés comme Gérard Collomb et Jean-Yves Le Drian ?

La réponse apportée par Emmanuel Macron sera donc intéressante à analyser. Si le changement va au-delà du seul Ministère de la Transition écologique et solidaire et concerne d’autres ministères importants, cela signifiera que l’Élysée aura écouté en partie l’avertissement donné par les Français depuis quelques mois et réduire le risque d’un possible et durable divorce. Dans tous les cas, on sait que le pouvoir ne peut être que cynique. Nécessairement.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 août 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
L’interview complète de Nicolas Hulot sur France Inter le 28 août 2018 (à télécharger).
Retour sur la démission de Nicolas Hulot.
Nicolas Hulot en 2018.
Nicolas Hulot en 2011.
Édouard Philippe.
Patrick Strzoda.
Alexandre Benalla.
Emmanuel Macron et l’État-providence.
Emmanuel Macron assume.
La réforme des institutions.
Protégeons la Ve République !

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180828-demission-hulot.html

https://www.agoravox.fr/actualites/environnement/article/playtime-retour-sur-la-demission-207197

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/08/29/36663117.html


 

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9 juillet 2018 1 09 /07 /juillet /2018 03:16

« Est exempté de la contribution mentionnée (…) le redevable qui fait la preuve que le produit taxé répond à des critères de durabilité environnementale. » (Extrait d’une tentative législative de taxation de l’huile de palme le 14 juin 2016).



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Dans le précédent article, j’ai évoqué les pressions qu’ont subies les députés français pour ne pas voter la taxation additionnelle de l’huile de palme lors de la discussion de la loi sur la biodiversité l’été 2016, au point de menacer d’exécuter le Français Serge Atlaoui.

Pour illustrer ces propos, je propose ici quelques extraits assez éloquents du débat lors de deux journées marquantes dans l’hémicycle, le 22 juin 2016 et le 20 juillet 2016. Ces interventions de députés dans l’hémicycle sur cette fameuse "taxe Nutella" ont exprimé diverses positions. Barbara Pompili représentait le gouvernement et la députée socialiste Geneviève Gaillard était la rapporteure du texte.


Séance du 22 juin 2016

L’article 27A du texte adopté en commission prévoyait une taxe additionnelle sur l’huile de palme allant jusqu’à 90 euros par tonne en 2020. Alors que beaucoup de députés (surtout de l’opposition) souhaitaient la suppression pure et simple de cet article du texte, le gouvernement voulait, dans un premier temps (par son amendement 457), le remplacer par un texte peu contraignant renvoyant à six mois la mise en place de cette taxe. Le débat portait donc sur cet enjeu : maintien du texte d’origine, suppression totale ou texte de demi-mesure donnant à la loi juste l’idée du principe sans l’appliquer concrètement.

Le député Jean-Yves Caullet (maire PS d’Avallon devenu LREM) s’est demandé : « Les huiles de palme importées, à partir de systèmes de culture qui posent question pour toutes sortes de raisons, vont maintenant être évoquées avec la discussion de cet article. Mais il est un adjectif qui apparaît dans toutes ses rédactions successives : "alimentaire". Il s’agit en effet des huiles à usage alimentaire. Je tiens à dire à quel point les interrogations légitimes soulevées par la pertinence de cette différenciation de traitement fiscal qui crée une compétition entre huiles à usage alimentaire et les autres, le sont encore plus quand il s’agit d’huiles à usage industriel. Sachant que, dans notre pays, un grand groupe pétrolier qui fait notre fierté envisage de produire des carburants d’origine végétale de très haute performance à partir de toute huile végétale, mais en l’occurrence, à partir d’huiles de palme importées, je pense que nous aurons, notamment dans le cadre de l’examen du projet de loi de finances, à soulever la question de la fiscalité de l’ensemble de ces produits pour qu’elle soit vertueuse sur le plan de la compétitivité, du bilan carbone et de l’usage des sols, par rapport à l’aspect non seulement alimentaire, mais également non alimentaire. ». C’est tout le sujet des blocages de raffineries qui ont lieu depuis le 11 juin 2018. Jean-Yves Caullet a d’autant plus raison que l’application alimentaire de l’huile de palme ne correspond qu’à un tiers des importations d’huile de palme en Union Européenne.

Le député Nicolas Dhuicq (LR devenu Debout la France en 2018) a rappelé sans détours, à la ministre Barbara Pompili, ses préoccupations économiques : « J’appelle votre attention sur un sujet important puisqu’il concerne les exportations françaises et plus largement européennes en matière de haute technologie. En Indonésie, des contrats pour plus de 250 avions Airbus sont en négociations, ainsi que pour une cinquantaine d’avions de transport régional dits "ATR", et pour des satellites, y compris dans le domaine de la télécommunication. Dans le monde concurrentiel d’aujourd’hui, si nous ne considérons pas l’Indonésie comme un partenaire économique à part entière, à l’instar de la Malaisie qui observe également notre attitude ce soir, nous risquerions de faire l’objet de mesures de rétorsion qui favoriseraient immédiatement des concurrents tels que Boeing et autres, qui n’attendent que cela. En plus, je crois que ce sont également en jeu des contrats céréaliers. Il serait donc fortement déraisonnable de soutenir ce type de taxes. (…) Je vous demande de prendre en considération les impératifs que sont la défense et la protection des emplois de nos concitoyens ainsi que de nos industries de haute technologie, un des derniers secteurs, avec l’agroalimentaire, qui nous permet de récupérer encore quelques devises. ».

La  députée Laurence Abeille (EELV) a voulu être ferme sur les valeurs : « Je pense que ce que vient d’évoquer M. Dhuicq va sans doute revenir dans nos débats sur la question de l’huile de palme, à savoir les pressions exercées par des pays producteurs tels que l’Indonésie et la Malaisie. Nous ne devons pas céder au chantage. ».

Le député Jean-Marie Sermier (maire LR de Dole) est resté, lui aussi, attentif aux considérations économiques mais aussi écologiques : « La taxe sur l’huile de palme reviendrait, une fois de plus, à attacher un boulet à la cheville de 6 000 entreprises et de leurs 110 000 salariés, en les mettant en difficulté par rapport aux autres entreprises européennes du même secteur. Le dispositif réduit donc la compétitivité des entreprises en France (…). Par ailleurs, les pays producteurs d’huile de palme en Asie réalisent depuis 2004 des efforts formidables pour rendre leur production durable : avec l’huile de palme durable, l’Asie a déjà sauvé 1,8 million d’hectares de forêt vierge du massacre. Les États et certaines grandes entreprises ont fait en sorte de développer une filière durable. Aidons ces pays, faisons en sorte d’entretenir des relations apaisées avec eux ! Pour le moment, il ne s’agit pas de contrats, mais d’une légitimité. ».

Le député Yannick Favennec (vice-président UDI du conseil régional des Pays-de-la-Loire) a affirmé son opposition à la taxation : « Une nouvelle fois, l’huile de palme se trouve stigmatisée. En effet, cette taxe, rebaptisée "taxe Nutella", est une obsession de longue date, qui se retrouve très régulièrement au cœur des polémiques. Si le groupe UDI ne conteste pas l’idée de réfléchir à une évolution de la taxe, il maintient que ce débat doit avoir lieu lors de l’examen d’un projet de loi de finances. (…) Comme cela a été dit, cette taxation serait donc à la fois incompréhensible et dangereuse pour la compétitivité de nos entreprises du secteur alimentaire. Rappelons que l’exploitation des huiles de palme représente des milliers d’emplois pour les entreprises françaises. ».

La rapporteure Geneviève Gaillard semblait manquer d’enthousiasme sur le sujet : « Le Sénat (…), après avoir introduit cette taxe additionnelle, a démontré qu’il était extrêmement difficile de modifier la taxation de l’huile de palme, sans toucher à la totalité de la taxation des huiles alimentaires. (…) Nous avons donc continué de travailler avec les représentants de la Malaisie et de l’Indonésie, en rencontrant leurs ambassadeurs, et d’avancer sur le sujet. ».

Jean-Marie Sermier (par ailleurs viticulteur) est revenu dans ce débat : « Aujourd’hui, l’important est de donner un signal ; ce signal, c’est que nous ne taxerons pas l’huile de palme, et que nous ne taxerons pas non plus les autres huiles. ».

Le député Bertrand Pancher (maire UDI de Bar-le-Duc), s’adressant à la ministre Barbara Pompili, a fait une allusion aux relations diplomatiques : « Vous avez dit que l’on matraque la production d’huile de palme. Cela frise l’incident diplomatique. ».

La députée socialiste Delphine Batho, ancienne Ministre de l’Écologie, a appuyé là où cela faisait mal (en mettant les pieds dans le plat) : « Je voudrais remercier M. Dhuicq qui, tout à l’heure, a dit tout haut dans l’hémicycle ce qui se dit tout bas dans les couloirs de l’Assemblée. Oui, d’un certain point de vue, nous légiférons avec le couteau sous la gorge, et ce serait la grandeur de la démocratie que le gouvernement le dise clairement et qu’à partir de là, l’on puisse discuter de la façon dont le parlement français se comporte et prend ses décisions lorsqu’il est l’objet d’un chantage. ».

Laurence Abeille s’est montrée comme une "ultra-écologiste" sans vouloir prendre en compte certains paramètres extérieurs du débat (la famille de Serge Atlaoui a dû vivement apprécier…) : « J’ai moi-même employé tout à l’heure le mot "chantage" : c’est effectivement ce dont nous sommes victimes dans ce débat. Très sincèrement, je regrette ce qui se dit aujourd’hui. À chaque fois que l’on essaie d’instaurer un dispositif visant à protéger la biodiversité, on généralise la question et l’on finit par dire : "On ne pourra pas sauver la planète ce soir !". (…) Monsieur Favennec, vous défendez des entreprises qui, grâce à des huiles à bas prix, fabriquent des biscuits, des gâteaux, tout un tas de produits dont on sait pertinemment qu’ils sont très mauvais pour la santé humaine ! À un moment donné, il faut savoir prendre ses responsabilités. Moi, j’ai renoncé à déposer un amendement visant à supprimer la disposition relative à la durabilité de la culture de l’huile de palme. (…) Je voterai contre l’amendement du gouvernement, je pense qu’il faut en rester au texte de la commission. ».

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Le député Philippe Plisson (PS) a résumé toute l’impuissance des parlementaires : « Je pense que nous sommes tous plus ou moins d’accord sur deux choses : premièrement, l’huile de palme est mauvaise pour la santé ; deuxièmement, elle provoque sur les territoires où sont cultivés les palmiers une déforestation très importante. Des décisions avaient été prises, mais nous sommes une fois encore confrontés à un phénomène habituel dès lors que l’on essaie de faire progresser les choses pour la planète, c’est-à-dire à de fortes pressions de lobbies, ici financiers, là d’État, qui font du chantage au gouvernement. Nous sommes donc dans une impasse, car il serait catastrophique de renoncer. ».

Nicolas Dhuicq a refusé de parler de "pressions" pour les qualifier de "négociations" : « Certains arguments ne laissent pas de m’étonner. Il existe des États souverains, comme l’Indonésie et la Malaisie, qui ne sont pas plus idiots que les autres ; ils sont même parfois plus développés que nous dans certains domaines : l’avantage technologique dont nous jouissions depuis la Renaissance, nous l’avons perdu dans la zone pacifique. Ces États se préoccupent aussi du confort et de l’avenir de leurs citoyens. Certaines attitudes me semblent donc un peu méprisantes pour le reste de la planète : elle suggèrent que nous, Français, pourrions régenter dans cet hémicycle l’ensemble de la planète, alors même que nous abandonnons des pans entiers de notre souveraineté, notre dette (…). Il existe, je le répète, des États souverains qui défendent les intérêts de leurs populations. Deuxièmement, des emplois sont en jeu. La France et l’Europe excellent dans certains domaines. L’aéronautique en est un, mais l’on pourrait tout aussi bien citer les céréales. Il n’y a donc aucun chantage : nous parlons d’une négociation commerciale, dans laquelle le fait de céder, c’est le troisième point, à une vision monomaniaque des exploitations d’huile de palme peut avoir des effets retors. Ces exploitations peuvent évoluer, et elles évoluent d’ailleurs en suivant les conseils d’organismes français tels que le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, le CIRAD. ». À la ministre : « Envisagez-vous un cavalier législatif pour satisfaire vos desiderata au cours d’un nuit d’automne ? Qu’en penseront M. Macron, votre collègue en charge de l’économie, et M. Le Drian, qui, lui, connaît bien toutes les difficultés des négociations commerciales ? ».

Finalement, le texte du gouvernement (amendement 457) a été adopté le 22 juin 2016 : « Pour contribuer à la préservation et à la reconquête de la biodiversité et préserver son rôle dans le changement climatique, l’État se fixe comme objectif de proposer, dans un délai de six mois à compter de la promulgation de la présente loi, un dispositif prévoyant un traitement de la fiscalité sur les huiles végétales destinées, en l’état ou après incorporation dans tous produits, à l’alimentation humaine qui, d’une part, soit simplifié, harmonisé et non discriminatoire et, d’autre part, favorise les huiles produites de façon durable, la durabilité étant certifiée sur la base de critères objectifs. ».

Ce qui remplaçait le texte suivant adopté en commission le 14 juin 2016 : « Il est institué une contribution additionnelle à la taxe spéciale prévue à l’article 1609 vicies sur les huiles de palme, de palmiste et de coprah effectivement destinées, en l’état ou après incorporation dans tous produits, à l’alimentation humaine. Est exempté de la contribution mentionnée (…) le redevable qui fait la preuve que le produit taxé répond à des critères de durabilité environnementale. Le taux de la contribution additionnelle est fixé à 30 euros par tonne en 2017, à 50 euros en 2018, à 70 euros en 2019 et à 90 euros en 2020. ».


Séance du 20 juillet 2016

Le 20 juillet 2016, juste avant le vote définitif, le gouvernement a finalement choisi de retirer cet article 27A (donc le texte adopté le 22 juin 2016), et il ne restait aux députés et à la ministre que les mots pour regretter de ne pas avoir "avancé" (comprendre en langage écolo-socialiste "taxé") sur l’huile de palme.

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Barbara Pompili se voulait cependant enthousiaste : « Nous allons pouvoir réexaminer la question de la taxation de l’huile de palme dans son ensemble, en incluant toutes les huiles alimentaires et en intégrant une dimension incitative à travers des certifications de production durable. Cela permettra de répondre aux inquiétudes de pays producteurs et à un risque de contentieux devant les juridictions commerciales internationales au titre d’une discrimination. ».

Et d’ajouter explicitement :  « Je sais que certains ont dénoncé un recul. Je veux bien qu’on considère que le courage en politique consiste à ignorer les conséquences, y compris diplomatiques ou commerciales, de ses décisions. Mais je crois exactement le contraire : le courage, c’est d’agir en examinant tous les paramètres et en adaptant ses décisions au contexte, dès lors, et c’est essentiel, qu’on ne perd pas de vue son objectif. En l’occurrence, l’objectif est bien de contribuer à mettre fin aux déforestations qui accompagnent encore trop souvent la production d’huile de palme. ».

Elle aussi, Geneviève Gaillard a regretté pour l’huile de palme, mais a dilué ses regrets en les mélangeant bien avec d’autres sujets qui n’avaient rien de commun (pêche, chasse) : « Nous avons aussi des regrets, concernant l’huile de palme, ou la pêche en eaux profondes, même si la réglementation nous permettra d’avancer. Il s’agit là d’un vrai sujet, même si on ne s’y intéresse pas assez. À titre personnel, je regrette aussi que nous ne soyons pas parvenus à moderniser la chasse, même si j’avais fait des propositions en ce sens. C’est dommage, car il y avait des choses à faire, mais on a bien vu que les oppositions étaient très fortes. ».

Quant à Bertrand Pancher, il n’a finalement pas caché sa joie : « Heureusement, au milieu d’une cacophonie législative généralisée, nous avons réussi à sauver quelques meubles : je pense notamment à la suppression de la taxe sur l’huile de palme. ».


Vote du texte sans la taxe...

Le texte fut donc adopté définitivement par les députés le 20 juillet 2016 et promulgué le 8 août 2016 comme "loi n°2016-1087 du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages".

Les pressions indonésiennes et malaisiennes ont donc trouvé les moyens de leur efficacité… au prix d’un odieux chantage.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 juin 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Surtaxer l’huile de palme en France ?
Taxe Nutella : Serge Atlaoui, otage de l’huile de palme ?
Vives inquiétudes pour Mary Jane Veloso.
Le cauchemar de Serge Atlaoui.
Peine de mort pour les djihadistes français ?
L’industrie de l’énergie.
L’industrie aéronautique.
L’industrie ferroviaire.
L’économie dans un monde globalisé.
La concurrence internationale.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180608-huile-palme-nutella.html

https://www.agoravox.fr/actualites/environnement/article/surtaxer-l-huile-de-palme-en-205148

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/07/09/36483299.html


 

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