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22 juillet 2020 3 22 /07 /juillet /2020 03:35

« Nous avons créé, pour la première fois de notre histoire, un plan de relance que nous finançons ensemble par un endettement commun dans les marchés. Pour la première fois de son histoire, l’Europe, les pays européens, solidaires, vont emprunter de l’argent pour le répartir entre eux selon les besoins et les priorités. (…) Pour nous, Françaises et Français, cela signifie que nous toucherons 40 milliards d’euros sur ce plan de relance. » (Emmanuel Macron, le 21 juillet 2020, interviewé par Julien Arnaud sur TF1).



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Tant on jongle en ce moment avec les centaines de milliards d’euros qu’on pourrait se croire dans le film "Pour sept cent cinquante mille briques, t’as plus rien…", pour reprendre le titre du film comique d‘Édouard Molinaro sorti le 12 mai 1982 avec Gérard Jugnot, Daniel Auteuil et Anémone ("Pour cent briques, t’as plus rien…").

Mais ce n’est pas du cinéma. C’est l’Histoire européenne qui a avancé d’un grand pas. Parfois, il faut savoir prendre le large et prendre du recul sur les contingences quotidiennes. Lorsque l’Histoire arrive soudainement, il faut savoir la reconnaître. Tous les citoyens européens, tous les acteurs économiques, sociaux, qui vont bénéficier de ces mesures jugeront à quel point ce fut un acte fondateur. De leur vie à venir mais aussi de la vie à venir de l’Europe.

En effet, le Conseil Européen qui s’est tenu à Bruxelles du 17 au 21 juillet 2020, soit presque un record de durée (étrangement, on ne parle plus de "marathon" européen), ne s’est pas soldé par un échec comme on aurait pu le craindre, mais par un grand succès, un accord des vingt-sept membres de l’Union Européenne pour un plan de relance européenne qui est historique à plus d’un titre.


Un plan de relance très ambitieux de l’économie européenne

De quoi s’agit-il ? Pour répondre à la récession issue de la crise sanitaire, l’Europe va en effet consacrer 750 milliards d’euros à relancer l’économie européenne, dont 390 milliards d’euros en subventions dans les secteurs et les régions dévastés. Ce "geste" est phénoménal, historique et unique. La France devrait ainsi recevoir 40 milliards d’euros, elle est le pays le troisième mieux pourvu derrière l’Italie et l’Espagne, tous les deux touchés également très durement, comme la France, par la pandémie de covid-19.

Inutile de dire que les montants à douze chiffres sont difficiles à appréhender pour le commun des mortels qui gère son petit budget annuel à seulement cinq chiffres (six pour les plus chanceux). 40 milliards d’euros, cela correspond à environ 40% du plan de relance économique proposé par le gouvernement français pour son économie, qui sera présenté en principe le 24 août 2020.

Ce sont des sommes gigantesques et finalement, quatre jours et quatre nuits pour prendre une telle décision, à l’unanimité, ce n’était pas de trop. La décision européenne aurait été prise en trois heures que l’on aurait parlé de grande légèreté de la part des chefs d’État et de gouvernement européen.

Pendant ces quatre jours, en France, on a parlé des "méchants" États qui voulaient refuser le "pactole", considérant qu’ils ont bien géré leur budget et qu’ils ne voudraient pas payer pour les autres. Il me paraît démentiel de montrer du doigt les "bons élèves" budgétaires, en les appelant les "États radins" ou même les "États frugaux" qui font penser à "frigo", qui ne feraient que compter froidement, à savoir : les Pays-Bas, dont le Premier Ministre Mark Rutte a montré une vraie figure de leader, élu et réélu trois fois à la tête du gouvernement néerlandais alors que peu de pays peuvent se prévaloir de reconduire leurs dirigeants plusieurs fois de suite, l’Autriche dont le Chancelier Sebastian Kurz a été reconduit largement, il y a un an, à la tête du gouvernement autrichien, également le Danemark et la Suède.

Ces États ont eu raison d’être exigeants face à des demandes de dépenses. C’est un acte grave et il ne faut pas le décider légèrement. De plus, ils ont eux-mêmes leurs propres enjeux de politique intérieure : d’une part, au contraire de la France, ce sont des régimes parlementaires qui sont gouvernés par des coalitions qu’il faut convaincre, ce n’est pas seulement la décision du chef, et d’autre part, ils ont, eux aussi, dans leur paysage politique respectif, la présence d’un fort courant populiste et extrémiste et il faut donc aussi convaincre leur "opinion publique" que la décision finale soit dans l’intérêt général et donc, aussi, celui de leur peuple.

Il aurait été certes trop simpliste, dans ces négociations, de rester sur des seules positions budgétaires. L’idée de ce montant pharaonique n’est pas de compenser des dérives et défaillances budgétaires, comme c’était le cas avec la crise grecque en 2010 et 2015, mais de venir en aide aux pays les plus touchés par la crise sanitaire. C’est donc bien le principe de solidarité européenne qui a fonctionné durant ce long sommet à Bruxelles, considération que Jacques Delors craignait disparue depuis une dizaine d’années et qui était à l’origine de l’inspiration des Pères fondateurs de l’Europe (en particulier Robert Schuman).


Une vraie relance de la construction européenne

L’autre raison pour laquelle cette décision est historique, c’est que cela va être la première fois de l’histoire européenne que l’Union Européenne va emprunter en son nom propre, pas par États interposés. Pas la zone euro mais l’ensemble de l’Union Européenne.

C’est un mécanisme nouveau de solidarité budgétaire qui est vraiment nouveau, c’est positif ici pour faire fonctionner la solidarité mais le mécanisme pourrait être pervers s’il était utilisé avec récurrence : en effet, imaginer qu’on va commencer à endetter l’Europe pourrait être une nouvelle source de financement pour les gouvernements clientélistes de tout bord, mais cela pourrait finir très mal. Aujourd’hui, on jouit en effet de taux d’intérêts ultrafaibles et même négatifs, mais en cas de remontée des taux, cela risque d’étouffer non seulement les États mais aussi l’Europe elle-même. C’est donne une mesure "one shot", un pistolet à un coup.

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Les sommes en question devront être remboursées à partir de 2028 jusqu’en 2058. Autant dire qu’on remet la question du remboursement aux générations à venir, c’est pour cela que les États dits frugaux ont été très exigeants, c’est possible d’endetter le futur que si ce sont des investissements d’avenir et pas pour boucher les trous des budgets de fonctionnement. Ainsi, l’Europe aura la capacité de vérifier comment l’argent sera dépensé, en principe par abondement dans des projets d’investissement ayant aussi d’autres sources de financement.

C’est important d’avoir des montants élevés, et c’est sans doute ce qui a manqué pour répondre à la crise de 2008, une réponse massive en faveur de l’activité économique et de l’emploi, cela dans un contexte de transition écologique : c’est aussi un moyen d’investir massivement dans la recherche et développement dans les énergies renouvelables et les transports "verts" et de faire des sauts technologiques (la Chine suit aussi ce genre de stratégie budgétaire pour s’assurer une position dominante dans les décennies futures).


Aspect juridique

Au-delà de la création d’une dette européenne commune, inédite, il y a aussi une autre décision inédite : l’octroi de financements européens sera conditionné au respect des principes démocratiques et d’État de droit. C’est un point important car actuellement, deux pays sont en procédure selon l’article 7 du TUE, concernant les principes démocratiques, la Hongrie et la Pologne dont les réformes peuvent remettre en cause l’indépendance des médias et de la justice.

L’accord de Bruxelles dit effectivement : « Un régime de conditionnalité visant à protéger le budget et [le fonds de relance] sera introduit. ». Concrètement, les mesures éventuelles de suspension ou de réduction des fonds européens devront être approuvées par une majorité qualifiée des États membres.

Les termes volontairement flous de l’accord ont été considérés comme une victoire par Viktor Orban, le Premier Ministre hongrois, même si, in fine, l’avancée majeure a été que la décision de sanction financière puisse être prise à la majorité qualifiée et plus à l’unanimité (l’unanimité, actuellement en vigueur, rendait impossible toute sanction contre un État membre).


Aspect politique

L’opposition populiste, que ce fût Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon, a tenté laborieusement de critiquer cet accord de Bruxelles. C’est vrai que la France, par exemple, a dû faire des concessions, celle de réduire le niveau des subventions de 500 à 390 milliards d’euros (pourquoi 390 et pas 400 ? marchandage de marchands de tapis ?), mais l’essentiel de son intérêt national a été préservé : son plan de relance économique.

Contrairement à ce que disent les oppositions populistes à propos de la négociation du budget européen, le revenu des agriculteurs a été maintenu et ne baissera pas. Au contraire, avec cet accord, ces revenus seront garantis et stabilisés dans le cadre d’une politique agricole de souveraineté. « Ce sera un moteur durable pour notre souveraineté alimentaire, climatique et technologique, un signal de confiance à long terme pour les Européens » assure le service après-vente de l’Élysée.

La mauvaise foi des oppositions françaises est à la mesure de leur impossibilité de critiquer un accord qui permet de financer presque la moitié du plan de relance français, dont le montant est suffisamment colossal pour ne pas être victime de surenchères démagogiques par des irresponsables politiques habitués à proposer l’augmentation de dépenses publiques à l’époque d’avant la crise.

Cet accord de Bruxelles du 21 juillet 2020 est donc un grand succès diplomatique, un grand succès pour l’Europe et pour les Européens, mais aussi pour le couple franco-allemand qui a insisté pour atteindre cet objectif de créer une dette commune. C’est même une véritable victoire du Président Emmanuel Macron qui a d’abord obtenu de la Chancelière allemande Angela Merkel qu’elle se rangeât aux côtés de la France dans ces négociations.

Dans ses déclarations récentes, Emmanuel Macron a considéré que le succès du 21 juillet 2020 est le résultat de trois ans de travail de la France, en considérant que c’est le résultat aussi de son discours du 26 septembre 2017 à la Sorbonne où il exhortait à une relance de la construction européenne.

Sur le fait de créer une dette commune, je n’ai rien lu de son discours de la Sorbonne le proposant, mais sur le fait de vouloir faire avancer l’Europe, oui, il le voulait, avec une vision clairement exprimée et presque prophétique, avant la crise sanitaire : « La seule voie qui assure notre avenir, celle dont je veux vous parler aujourd’hui, c’est à nous, à vous de la tracer. C’est la refondation d’une Europe souveraine, unie et démocratique. Ayons ensemble l’audace de frayer ce chemin. Comme je l’ai assumé à chaque instant devant les Français, je le dis aujourd’hui avec une conviction intacte : l’Europe que nous connaissons est trop faible, trop lente, trop inefficace, mais l’Europe seule peut nous donner une capacité d’action dans le monde, face aux grands défis contemporains. » (26 septembre 2017).

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Son apport décisif a été dans le pacte franco-allemand du 18 mai 2020.


Le pacte franco-allemand du 18 mai 2020

Appelé officiellement "Initiative franco-allemande pour la relance européenne face à la crise du coronavirus", ce pacte avait un objectif clair : « L’Europe surmontera cette crise ensemble et en sortira plus forte. Nos efforts conjoints sont guidés par notre volonté de parvenir à une relance durable pour l’Union Européenne. Nous, la France et l’Allemagne, sommes pleinement déterminées à assumer notre responsabilité pour l’Union Européenne et nous contribuerons à ouvrir la voie pour sortir de la crise. ».

Ce pacte du 18 mai 2020, qui a servi de base initiale à l’accord de Bruxelles du 21 juillet 2020, contient plusieurs volets :

1. Renforcer notre souveraineté stratégique par une Stratégie santé de l’Union Européenne (avec la création d’une industrie sanitaire européenne, la recherche et développement dans le domaine des vaccins et traitements avec coordination européenne et financement européen, la constitution de stocks stratégiques communs, etc.). Lors de son audition par la commission d’enquête parlementaire le 25 juin 2020, l’infectiologue Karine Lacombe avait pointé le manque de coordination sur le plan européen de la recherche médicale.

2. Créer un fonds de relance ambitieux au niveau de l’Union Européenne pour la solidarité et la croissance, pour soutenir une reprise durable (avec une dotation de 500 milliards d’euros pour les secteurs et les régions les plus touchés et la création d’une fiscalité propre, notamment une taxation équitable de l’économie numérique et une assiette commune pour l’impôt sur les sociétés).

3. Accélérer les transitions écologique et numérique, pour moderniser les modèles économiques européens.

4. Accroître la résilience et la souveraineté économique et industrielle de l’Union Européenne et donner un nouvel élan au Marché unique (avec le soutien à la diversification des chaînes de valeur, la modification des règles de la politique européenne de concurrence, le renforcement de la coordination au sein de l’Espace de Schengen et l’évolution vers une convergence sociale, avec un salaire minimum adapté aux situations nationales).

Dans sa conférence de presse du 18 mai 2020, Emmanuel Macron a rappelé ces différents sujets.

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Le défaut d’Europe au début : « L’Europe, il faut bien le dire et avoir cette lucidité, a été sans doute mise en défaut au début de cette crise, d’abord parce que la compétence sanitaire n’est pas une compétence communautaire et donc, nous ne devons pas demander à l’Union Européenne ce qui n’est pas de sa compétence. Aussi parce qu’il y a eu des réflexes nationalistes, en particulier dans la gestion des frontières. ».

Solidarité européenne : « Nous devons aussi dire que des actions remarquables au niveau européen ont été conduites. Je ne veux pas oublier les gestes de solidarité très concrets qui ont donné de l’Europe un visage humain. Cette solidarité a sauvé des vies. L’Allemagne, la Suisse, le Luxembourg, l’Autriche ont accueilli près de 200 patients français. L’Allemagne comme la France ont apporté et livré beaucoup de matériels à l’Italie et plusieurs autres pays. Et cette solidarité, c’est aussi cet esprit européen et c’est l’Europe qui a fonctionné. ». Il faut ici préciser que c’est une solidarité hors de tout Traité et qu’ici, seules les décisions nationales ont compté, puisque la compétence sanitaire n’est pas une compétence européenne (c’est rappelé plus haut) et que la Suisse n’est même pas membre de l’Union Européenne.

Réponse monétaire : « La Commission Européenne a très tôt su lever les règles qui auraient pu nous contraindre en matière budgétaire ou en matière de concurrence et a permis au niveau national d’apporter des réponses sectorielles qui étaient absolument indispensables. ».

L’accord franco-allemand du 18 mai 2020 : « Il y a quatre piliers à notre initiative : la protection sanitaire, la relance budgétaire, la transition écologique, la souveraineté économique. Et je suis convaincu que c’est le socle essentiel de la reconstruction de nos vies, de nos économies, de nos sociétés qui passent par cette stratégie. (…) Sur la base des traités existants, pour la première fois ensemble, ce que nous proposons ensemble, Allemagne, France, aux vingt-sept pays membres, c’est d’une part de décider, tous ensemble, d’aller lever une dette commune sur les marchés et d’utiliser ces 500 milliards d’euros d’aides qui aura vocation à être remboursés (…). C’est une étape majeure et nous espérons que la Commission Européenne, dans quelques jours, portera cette proposition et qu’elle sera ensuite suivie par l’ensemble de nos partenaires. ».

C’est désormais chose faite, comme l’a annoncé Emmanuel Macron à Bruxelles ce 21 juillet 2020 : « Nous avons mis en place une capacité d’emprunter en commun, de mettre en place un plan de relance solidaire pour la première fois. L’objectif, que nous nous étions fixé, d’une enveloppe de 750 milliards d’euros au total, a fini par obtenir l’accord de tous, avec (…) une enveloppe pour les subventions qui a été finalement de 390 milliards d’euros (…). Cette enveloppe est un peu plus réduite que le plan franco-allemand ne l’avait souhaité, le 18 mai dernier, mais je veux qu’ici, chacun mesure le chemin parcouru en deux mois, ce qui, à l’échelle du temps européen, est extrêmement court. Et beaucoup, d’ailleurs, de nos collègues nous l’ont dit, ils ont été parfois surpris de l’accord franco-allemand du 18 mai dernier. En deux mois, nous avons réussi à bâtir un consensus pour que ce plan de relance inédit devienne une décision, et donc, une réalité. Il a demandé de l’effort, de l’esprit de compromis et je veux vraiment remercier l’ensemble de nos collègues qui, autour de nous, ont su ainsi s’engager. ».

C’est ainsi parce qu’Emmanuel Macron a réussi à convaincre Angela Merkel que cet accord de Bruxelles a été obtenu. Pourquoi Angela Merkel a-t-elle signé ce pacte du 18 mai 2020 ? En principe, elle quittera le pouvoir en automne 2021 au plus tard, c’est-à-dire d’ici aux prochaines élections fédérales en Allemagne. Mais c’est peu probable qu’elle pense à sa postérité. Elle pense d’abord à l’intérêt de l’Allemagne, et son intérêt industriel, c’est d’avoir des clients solvables, et la plupart des ses clients sont au sein de l’Europe. Face aux géants chinois et américain, l’Allemagne a besoin de l’Europe pour rester un géant commercial. Du reste la France aussi. C’est une évidence dont les Français ont du mal à prendre conscience…


La suite

La première conséquence de ce plan de relance européenne, c’est de définir sur des sources budgétaires propres : en effet, à partir du moment où l’on fait de l’endettement commun, il faudra bien passer par des recettes communes, c’est-à-dire (le gros mot), par une fiscalité européenne. Pour l’instant, il n’y a que des contributions nationales au budget européen.

La critique la plus recevable pour ce plan de relance, c’est donc qu’il a été adopté sans que ne fût discuté le mécanisme pour le financer, ce qui aurait été anticonstitutionnel dans un débat parlementaire en France ! Trois pistes de fiscalité européenne sont proposées, qui sont toutes les trois plutôt populaires car elles n’impactent pas (directement) le porte-monnaie tant des ménages que des entreprises (j’écris bien "directement") : une taxe sur le numérique (sur les GAFAM), une taxe carbone sur les importations (indirectement, ce seront quand même les consommateurs européens qui paieront), enfin, une taxe sur les transactions financières. Ce sont toujours des Arlésiennes, mais vu le besoin en financement, elles seront peut-être abouties plus rapidement qu’on ne l’imaginait avant la crise sanitaire.

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Mais cet accord ne pose que pas des questions budgétaires.

Un ancien débat institutionnel va revenir rapidement à la surface de l’actualité, c’est évidemment le processus de décision dans les Conseils Européens. Pour créer ce plan de relance européenne, il a fallu l’unanimité des vingt-sept États membres, ce qui a montré le besoin de ces cinq jours. Ceux qui bloquaient ne représentaient que 10% de la population de l’Union Européenne.

Faudrait-il passer à une majorité qualifiée, permettant de dépasser le refus de quelques-uns des États membres ? Les partisans de la construction européenne répondent généralement "oui" à cette question. Bien que fervent partisan de cette construction européenne, je suis un peu plus mitigé sur la question et je n’ai pas la réponse immédiate. Je me dis  par exemple que ne pas écouter un ou quelques États, ce n’était pas forcément faire preuve de solidarité : tout État membre doit être écouté et respecté, sinon, le risque est grand de multiplier des processus de type Brexit (notons que je pense qu’aujourd’hui, le Royaume-Uni, le plus touché par le coronavirus, doit regretter de ne plus faire partie de l’Europe ; gageons que Boris Johnson ne l’avouera jamais mais l’histoire le dira probablement dans les prochaines décennies).

Cette unanimité a permis au contraire de perfectionner l’accord européen. Certes, avec des concessions, certes, en s’éloignant peut-être un petit peu de la position française initiale, mais dans un cadre d’amélioration globale (sur le plan européen) : en effet, mettre en place un mécanisme de suivi de la dépense des fonds européens me paraît par exemple très pertinent et surtout, très sain politiquement. Chaque État membre apporte sa pierre à l’amélioration d’un accord.

Mais pour que cela fonctionne, il faut bien sûr que les États membres, tous, veuillent conclure un accord. Hier, un échec aurait été impossible à justifier face aux "opinions publiques", mais demain, la politique du pire pourrait aussi prévaloir, à savoir, le statu quo, l’immobilisme suicidaire, la politique qui a prévalu depuis la ratification du Traité de Lisbonne. Il faut donc essayer de comprendre ce qui ferait que pour chaque État membre, un accord, même médiocre, serait toujours mieux que pas d’accord du tout. Le processus de négociation doit donc être revu, mais pas forcément en voulant imposer la loi du plus fort (la loi de la majorité), ce qui, sur le plan strictement politique et même moral, réduirait l’envie de rester dans cette Union Européenne qu’on disait si moribonde et qui ne doit pas être carcan mais une structure d’épanouissement pour chaque peuple.

Nicolas Sarkozy n’avait rien promis mais a su réagir efficacement deux fois dans le domaine européen, la première fois pour sortir de l’échec du référendum du 29 mai 2005, la seconde fois pour réagir face à la crise de 2008. François Hollande, en arrivant à l’Élysée, avait promis une relance européenne et j’avais attendu, attendu. Emmanuel Macron, en arrivant à l’Élysée, avait promis une relance européenne, et j’avais encore attendu. Jusqu’à ce 21 juillet 2020. Cela ne sera peut-être pas mis à son actif dans le débat national, mais je considère que cet accord de Bruxelles est l’une de ses plus hautes et belles réalisations depuis qu’il est le Président de la République française et qu’il concourt à le faire entrer dans l’Histoire. Par la grande porte.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 juilllet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre Pflimlin l'Européen.
Relance européenne : le 21 juillet 2020, une étape historique !
Interview du Président Emmanuel Macron le 21 juillet 2020 à Paris sur TF1 (vidéo).
Conférence de presse du Président Emmanuel Macron le 21 juillet 2020 à Bruxelles (texte intégral et  vidéo).
Conférence de presse du Président Emmanuel Macron le 18 mai 2020 à Paris (texte intégral et  vidéo).
Le pacte franco-allemand historique du 18 mai 2020.
Jacques Delors l’Européen.
Robert Schuman lance la construction européenne.
Covid-19 : où est l’Europe de la Santé ?
Les 75 ans de la Victoire sur le nazisme.
Emilio Colombo l'Européen.
Brexit Day : J – 3 …et De Gaulle dans tout ça ?
Brexit : enfin, l’Union Européenne prouve qu’elle n’y était pour rien !
Thierry Breton l'Européen.
Érasme.
30 ans d’Erasmus.
Sylvie Goulard et la démocratie européenne.
8 contresens sur le Brexit.
Union Européenne : la victoire inespérée du Président Macron.
Européennes 2019 (6) : le paysage politique européen.
Européennes 2019 (5) : les six surprises françaises du scrutin du 26 mai 2019.
Européennes 2019 (3) : l’Union Européenne est-elle démocratique ?
Michel Barnier l'Européen.
Le testament européen de Jean-Claude Juncker.
Le retour aux listes nationales aux élections européennes (2 décembre 2017).
Jean Monnet l'Européen.
La reconquête des peuples européens.
Le programme du CNR.
Discours de Robert Schuman le 9 mai 1950 au Salon de l’Horloge à Paris (texte intégral).
Texte intégral du discours d’Emmanuel Macron le 26 septembre 2017 à la Sorbonne.
Emmanuel Macron et son plan de relance de l’Europe (26 septembre 2017).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200721-macron-europe.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/relance-europeenne-le-21-juillet-225912

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/05/19/38306309.html





 

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21 juillet 2020 2 21 /07 /juillet /2020 19:30

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Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200721-macron-europe.html







Source : elysee.fr

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20200721-macron-tf1.html


 

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21 juillet 2020 2 21 /07 /juillet /2020 07:20

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Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200721-macron-europe.html







CONFÉRENCE DE PRESSE CONJOINTE DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE ET DE LA CHANCELIÈRE ALLEMANDE - CONSEIL EUROPÉEN


Emmanuel MACRON
Merci Madame la Chancelière, chère Angela. Permettez-moi d’abord de commencer par un mot de condoléances et de tristesse suite au drame qui est survenu en France sur l’autoroute A7, et j’ai une pensée pour les familles des 5 enfants qui ont été tués, les familles aussi de toutes les autres victimes qui sont entre la vie et la mort.

Je vais commencer dans la suite de la présentation de Madame la Chancelière en remerciant évidemment le Président Charles MICHEL et la Présidente Ursula VON DER LEYEN pour leur engagement, leur travail, et autour d’eux évidemment, le travail et l’engagement de toutes leurs équipes, durant toutes ces journées et ces nuits et vous remercier madame la Chancelière et vous l’avez dit : non seulement c’était l’un des sommets les plus longs de l’histoire, peut-être le plus long, après plusieurs mois où nous ne nous sommes pas réunis physiquement, mais c’est surtout et avant toute chose, un sommet dont les conclusions sont véritablement historiques.

Nous avons mis en place une capacité d’emprunter en commun, de mettre en place un plan de relance solidaire pour la première fois. L’objectif que nous nous étions fixés, d’une enveloppe de 750 milliards d’euros au total a fini par obtenir l’accord de tous avec, Madame la Chancelière l’a rappelé, en effet une enveloppe pour les subventions qui a été finalement de 390 milliards d’euros, mais ce qui est une enveloppe conséquente, qui permettra d’ailleurs pour chacun des pays de financer une part non négligeable des plans nationaux.

Cette enveloppe est un peu plus réduite que le plan franco-allemand ne l’avait souhaité, le 18 mai dernier, mais je veux qu’ici, chacun mesure le chemin parcouru en 2 mois, ce qui, à l’échelle du temps européen, est extrêmement court. Et beaucoup, d’ailleurs, de nos collègues nous l’ont dit, ils ont été parfois surpris de l'accord franco-allemand du 18 mai dernier. En deux mois, nous avons réussi à bâtir un consensus pour que ce plan de relance inédit devienne une décision et donc une réalité. Il a demandé de l'effort, de l'esprit de compromis et je veux vraiment remercier l'ensemble de nos collègues qui, autour de nous, ont su ainsi s'engager.

Au total, avec ce plan de relance, nous arrivons à un quasi doublement du budget européen pour les 3 prochaines années. Et c'est cet ordre de grandeur qu'il faut avoir en tête. Et là aussi, mesurons le chemin fait là où, au mois de février, nous étions bloqués sur un budget que certains voulaient réduire à 1 % du produit intérieur brut européen. Nous avons aujourd'hui, avec à la fois le budget et le plan de relance, quelque chose qui est proche de 2 % du PIB européen.

Cette longue négociation a été marquée par des difficultés, parfois des oppositions, des conceptions différentes de l'Europe. Mais je me félicite qu'avec la Chancelière, nous ayons toujours été du côté de l'ambition et de la coopération. Et pour moi, c'est tout le travail que nous avons mené ces quatre derniers jours. Mais ces derniers mois et ces dernières années, quand l'Allemagne et la France se mettent ensemble, elles ne peuvent pas tout, mais si elles ne se mettent pas ensemble, rien n'est possible. Et nous avons véritablement, durant ces deux mois que j'évoquais, réussi à franchir ensemble beaucoup d'étapes pour l'unité européenne. Je suis convaincu que ce plan, ce budget sont de nature à répondre aux défis sanitaires, économiques et sociaux qui sont aujourd'hui les nôtres dans chacun de nos pays, et que décider, en quelque sorte, de ne pas y répondre c'eût été décider de dépenser beaucoup plus dans quelques mois ou quelques années.

Je veux aussi souligner les résultats obtenus dans d'autres domaines importants. Nous avons porté l'exigence d'un budget consacré pour 30 % au moins à des dépenses climatiques et donc un budget cohérent avec le Green Deal décidé il y a quelques mois. Nous avons défendu nos politiques traditionnelles, qu'il s'agisse de la politique agricole qui est relevée, stabilisée par rapport au budget actuel pour l'Europe, et qui est une politique de sécurité, de souveraineté alimentaire qui est extrêmement importante, une politique de cohésion, qui est aussi maintenue, et toutes les politiques d'avenir, comme l'a rappelé Madame la Chancelière, qui voient leur budget augmenter.

Je veux conclure ici en soulignant l'essentiel, c'est-à-dire qu'il s'agit d'une étape majeure qui est pour nous a été franchie, à plusieurs mois et derrière cela, plusieurs années de travail et d'engagement commun. L'étape de Meseberg, que nous avions ensemble franchie au printemps 2018, avait au fond mis les bases de cet engagement ensemble.

C'est la première que nous mettons en place, cette capacité budgétaire commune à ce niveau-là, en la basant sur une capacité d'endettement commun pour des projets nouveaux et en dessinant la perspective de ressources budgétaires propres additionnelles. C'est un objectif de solidarité et de responsabilité puisqu'il y a un échéancier de remboursement qui est prévu parce qu'il ne s'agit pas que tout cela repose sur les générations futures uniquement, et donc c'est une volonté d'investir ensemble. C'est ce qui nous permettra de faire face au défi social, économique, mais aussi écologique de notre Europe.

Emmanuel Macron, le 21 juillet 2020 à Bruxelles.


Source : elysee.fr

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20200721-macron-merkel-bruxelles.html

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 19:09

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Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200518-macron-europe.html

Document final :
https://www.elysee.fr/admin/upload/default/0001/07/d4fe338244d28de018c5bf0c538c83c337285d0e.pdf






PROPOS INTRODUCTIFS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, M. EMMANUEL MACRON, LORS DE LA CONFÉRENCE DE PRESSE COMMUNE AVEC LA CHANCELIÈRE DE LA RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE D'ALLEMAGNE, MME ANGELA MERKEL


Emmanuel MACRON
Merci beaucoup, Madame la Chancelière, chère Angela MERKEL.

En effet, nous avons eu l'occasion aujourd'hui et ces dernières semaines d'avoir de nombreux échanges et discussions pour approfondir nos positions communes et bâtir cet accord franco-allemand dans un contexte inédit qu'Angela MERKEL vient de rappeler.

La crise que nous vivons est inédite et elle implique, elle impose une réponse qui, pour être efficace, doit être collective et d'abord européenne. Parce que, et ça nous l'avons dit l'un et l'autre depuis le début de cette crise, le virus ne connaît pas de frontière et a touché toute notre Europe.

L'Europe, il faut bien le dire et avoir cette lucidité, a été sans doute mise en défaut au début de cette crise, d'abord parce que la compétence sanitaire n'est pas une compétence communautaire et donc nous ne devons pas demander à l'Union européenne ce qui n'est pas de sa compétence.

Aussi parce qu'il y a eu des réflexes nationalistes, en particulier sur la gestion des frontières, y compris à l'intérieur de l'espace Schengen. Et nous devons à cet égard tirer toutes les leçons de cette pandémie. Angela MERKEL vient de le rappeler et je partage totalement ce qu'elle vient de dire à cet égard aussi.

Ensuite, nous devons aussi dire que des actions remarquables au niveau européen ont été conduites. Je ne veux pas oublier les gestes de solidarité très concrets qui ont donné de l'Europe un visage humain. Cette solidarité a sauvé des vies. L'Allemagne, la Suisse, le Luxembourg, l'Autriche ont accueilli près de 200 patients français. L'Allemagne comme la France ont apporté et livré beaucoup de matériel à l'Italie et plusieurs autres pays. Et cette solidarité, c'est aussi cet esprit européen et c'est l'Europe qui a fonctionné.

Nous avons eu aussi une réponse économique et monétaire très forte dès le début de la crise. La Banque centrale européenne a agi dès la mi-mars de manière massive, adaptée et a permis d'éviter une crise financière de court terme et l'écartement des taux d'intérêt entre les pays européens. La Commission européenne a très tôt su lever les règles qui auraient pu nous contraindre en matière budgétaire ou en matière de concurrence et a permis au niveau national d'apporter des réponses sectorielles qui étaient absolument indispensables.

Cette réponse très importante a été aussi accompagnée, je le disais, de manques, d'égoïsmes, de retards. Je pense à la question des frontières. Je n'ai sur ce sujet aucun tabou et la France, en coordination avec l'Allemagne, a poussé activement avec succès pour une fermeture stricte des frontières extérieures de l'Union européenne.

Mais à l'intérieur de l'Europe, c'est à nos yeux différent, non pas par naïveté mais par souci d'efficacité car nous devons être à la hauteur de notre histoire et ne céder à aucune démagogie. Nous avons posé des restrictions à toutes nos frontières, y compris avec l'Allemagne, car cela était nécessaire. Nous l'avons fait de manière coordonnée, nous avons constamment échangé avec la Chancelière MERKEL. Nous n'avons pas fermé ses frontières à toute circulation et nous avons laissé en particulier nos 350 000 travailleurs frontaliers pouvoir continuer à œuvrer. Nous avons aussi laissé passer certains produits alimentaires ou sanitaires essentiels pour nos pays. D'autres pays européens, simplement, n'ont pas eu ce réflexe et ont fermé toutes les frontières sans prévenir leurs voisins, ce qui a donné une triste image de notre Europe.

Au-delà de cela, il y a des débats essentiels qui demeurent : celui de la solidarité financière en Europe, de notre souveraineté européenne, d'une Europe plus forte. Et c'est cette conviction commune que nous portons avec la Chancelière qui nous a conduits à présenter aujourd'hui cette initiative franco-allemande. Elle est le fruit d'un travail bilatéral mais d’échange avec plusieurs de nos partenaires et ce travail que nous avons su mener avec l’Italie, l’Espagne, le Portugal, les Pays-Bas et plusieurs autres, avec aussi le Président du Conseil comme la Présidente de la Commission.

La Chancelière a évoqué les grandes lignes de cette initiative, et je n’y reviendrai donc que brièvement, en insistant sur sa cohérence. Il y a 4 piliers à notre initiative : la protection sanitaire, la relance budgétaire, la transition écologique, la souveraineté économique. Et je suis convaincu que c’est le socle essentiel de la reconstruction de nos vies, de nos économies, de nos sociétés qui passent par cette stratégie.

En effet, sur le plan sanitaire, notre souhait, notre volonté ensemble est de doter l'Europe de compétence très concrète en matière de santé et de nous engager ensemble. Des stocks communs de masques ou de tests, des capacités d’achat et de production communes ou coordonnées pour les traitements et les vaccins. Des plans de prévention partagés des épidémies, des méthodes communes pour recenser et identifier les cas. Cette Europe de la santé n'a jamais existé. Elle doit devenir notre priorité.

Sur le plan budgétaire et des outils de solidarité, la Chancelière vient de rappeler un instant l'importance de ce fonds de relance de 500 milliards d'euros qui viendra compléter nos perspectives financières et donc notre budget européen. Mais sur la base des traités existants, pour la première fois ensemble, ce que nous proposons ensemble, Allemagne, France, aux 27 pays membres, c'est d'une part de décider tous ensemble, d'aller lever une dette commune sur les marchés et d'utiliser ces 500 milliards d'euros d'aides qui aura vocation à être remboursés, comme l'a rappelé madame la Chancelière, de l'utiliser pour apporter des financements qui seront fléchés en priorité sur les secteurs les plus touchés par la crise sanitaire et économique et les régions les plus impactées par cette crise. Et donc d'accepter de vrais transferts, une vraie stratégie commune pour compléter notre budget européen. C'est une étape majeure et nous espérons que la Commission européenne, dans quelques jours, portera cette proposition et qu'elle sera ensuite suivie par l'ensemble de nos partenaires.

Ce fonds de relance, c'est 500 milliards qui ne seront pas des prêts octroyés à telle ou telle région ou tel ou tel secteur, mais bien des dotations budgétaires sur la base de notre endettement commun, viendront compléter l'accord trouvé par nos ministres des Finances de 500 milliards d'euros avec le programme « SURE » de réassurance par la Commission, mais aussi les prêts dans le cadre du Mécanisme européen de stabilité et des prêts délivré par la Banque européenne d'investissement. 500 milliards de prêts, l'accord déjà trouvé par nos ministres de Finance, 500 milliards de dotation budgétaire au travers de la proposition de fonds de relance germano-française. C'est ce qui nous semble indispensable pour compléter des initiatives qui ont été d'ores et déjà prises et continueront de l'être au niveau national.

Troisième levier que nous défendons ensemble, c'est l'accélération de la transition écologique et de la transition numérique. Notre message est simple : le « green deal », cette transformation verte de notre économie, ne doit pas être remise en cause. Elle doit être accélérée. Et secteur par secteur, la relance européenne devra être accompagnée d'engagements et de conditions en matière de climat, d'environnement, de biodiversité.

Enfin, et c'est le quatrième axe de notre accord franco-allemand, c'est celui d'une vraie souveraineté européenne. Cette conviction, nous la portons ensemble, c'est celle qui consiste à réduire notre dépendance à l'extérieur dans les secteurs stratégiques comme la production de médicaments, mais aussi d'améliorer la protection de nos entreprises, de mieux lutter contre les investissements prédateurs venant d'autres puissances, mais aussi pour attirer ou relocaliser les investissements clés en Europe. L'Europe ne doit pas se fermer au commerce mondial. La France encore moins. Elle doit parfois savoir être moins naïve, elle doit mieux accompagner les secteurs les plus stratégiques et nous pensons qu'il nous faut mieux partager une stratégie commune d'autonomie industrielle, économique. C'est en tout cas ce que nous allons continuer de faire et renforcer en franco-allemand.

Je ne serai pas plus long. Nous allons maintenant répondre à vos questions.

Emmanuel Macron, le 18 mai 2020 à Paris.


Source : elysee.fr

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20200518-discours-macron-merkel.html

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 18:44

« Nous avons créé, pour la première fois de notre histoire, un plan de relance que nous finançons ensemble par un endettement commun dans les marchés. Pour la première fois de son histoire, l’Europe, les pays européens, solidaires, vont emprunter de l’argent pour le répartir entre eux selon les besoins et les priorités. (…) Pour nous, Françaises et Français, cela signifie que nous toucherons 40 milliards d’euros sur ce plan de relance. » (Emmanuel Macron, le 21 juillet 2020, interviewé par Julien Arnaud sur TF1).



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Tant on jongle en ce moment avec les centaines de milliards d’euros qu’on pourrait se croire dans le film "Pour sept cent cinquante mille briques, t’as plus rien…", pour reprendre le titre du film comique d‘Édouard Molinaro sorti le 12 mai 1982 avec Gérard Jugnot, Daniel Auteuil et Anémone ("Pour cent briques, t’as plus rien…").

Mais ce n’est pas du cinéma. C’est l’Histoire européenne qui a avancé d’un grand pas. Parfois, il faut savoir prendre le large et prendre du recul sur les contingences quotidiennes. Lorsque l’Histoire arrive soudainement, il faut savoir la reconnaître. Tous les citoyens européens, tous les acteurs économiques, sociaux, qui vont bénéficier de ces mesures jugeront à quel point ce fut un acte fondateur. De leur vie à venir mais aussi de la vie à venir de l’Europe.

En effet, le Conseil Européen qui s’est tenu à Bruxelles du 17 au 21 juillet 2020, soit presque un record de durée (étrangement, on ne parle plus de "marathon" européen), ne s’est pas soldé par un échec comme on aurait pu le craindre, mais par un grand succès, un accord des vingt-sept membres de l’Union Européenne pour un plan de relance européenne qui est historique à plus d’un titre.


Un plan de relance très ambitieux de l’économie européenne

De quoi s’agit-il ? Pour répondre à la récession issue de la crise sanitaire, l’Europe va en effet consacrer 750 milliards d’euros à relancer l’économie européenne, dont 390 milliards d’euros en subventions dans les secteurs et les régions dévastés. Ce "geste" est phénoménal, historique et unique. La France devrait ainsi recevoir 40 milliards d’euros, elle est le pays le troisième mieux pourvu derrière l’Italie et l’Espagne, tous les deux touchés également très durement, comme la France, par la pandémie de covid-19.

Inutile de dire que les montants à douze chiffres sont difficiles à appréhender pour le commun des mortels qui gère son petit budget annuel à seulement cinq chiffres (six pour les plus chanceux). 40 milliards d’euros, cela correspond à environ 40% du plan de relance économique proposé par le gouvernement français pour son économie, qui sera présenté en principe le 24 août 2020.

Ce sont des sommes gigantesques et finalement, quatre jours et quatre nuits pour prendre une telle décision, à l’unanimité, ce n’était pas de trop. La décision européenne aurait été prise en trois heures que l’on aurait parlé de grande légèreté de la part des chefs d’État et de gouvernement européen.

Pendant ces quatre jours, en France, on a parlé des "méchants" États qui voulaient refuser le "pactole", considérant qu’ils ont bien géré leur budget et qu’ils ne voudraient pas payer pour les autres. Il me paraît démentiel de montrer du doigt les "bons élèves" budgétaires, en les appelant les "États radins" ou même les "États frugaux" qui font penser à "frigo", qui ne feraient que compter froidement, à savoir : les Pays-Bas, dont le Premier Ministre Mark Rutte a montré une vraie figure de leader, élu et réélu trois fois à la tête du gouvernement néerlandais alors que peu de pays peuvent se prévaloir de reconduire leurs dirigeants plusieurs fois de suite, l’Autriche dont le Chancelier Sebastian Kurz a été reconduit largement, il y a un an, à la tête du gouvernement autrichien, également le Danemark et la Suède.

Ces États ont eu raison d’être exigeants face à des demandes de dépenses. C’est un acte grave et il ne faut pas le décider légèrement. De plus, ils ont eux-mêmes leurs propres enjeux de politique intérieure : d’une part, au contraire de la France, ce sont des régimes parlementaires qui sont gouvernés par des coalitions qu’il faut convaincre, ce n’est pas seulement la décision du chef, et d’autre part, ils ont, eux aussi, dans leur paysage politique respectif, la présence d’un fort courant populiste et extrémiste et il faut donc aussi convaincre leur "opinion publique" que la décision finale soit dans l’intérêt général et donc, aussi, celui de leur peuple.

Il aurait été certes trop simpliste, dans ces négociations, de rester sur des seules positions budgétaires. L’idée de ce montant pharaonique n’est pas de compenser des dérives et défaillances budgétaires, comme c’était le cas avec la crise grecque en 2010 et 2015, mais de venir en aide aux pays les plus touchés par la crise sanitaire. C’est donc bien le principe de solidarité européenne qui a fonctionné durant ce long sommet à Bruxelles, considération que Jacques Delors craignait disparue depuis une dizaine d’années et qui était à l’origine de l’inspiration des Pères fondateurs de l’Europe (en particulier Robert Schuman).


Une vraie relance de la construction européenne

L’autre raison pour laquelle cette décision est historique, c’est que cela va être la première fois de l’histoire européenne que l’Union Européenne va emprunter en son nom propre, pas par États interposés. Pas la zone euro mais l’ensemble de l’Union Européenne.

C’est un mécanisme nouveau de solidarité budgétaire qui est vraiment nouveau, c’est positif ici pour faire fonctionner la solidarité mais le mécanisme pourrait être pervers s’il était utilisé avec récurrence : en effet, imaginer qu’on va commencer à endetter l’Europe pourrait être une nouvelle source de financement pour les gouvernements clientélistes de tout bord, mais cela pourrait finir très mal. Aujourd’hui, on jouit en effet de taux d’intérêts ultrafaibles et même négatifs, mais en cas de remontée des taux, cela risque d’étouffer non seulement les États mais aussi l’Europe elle-même. C’est donne une mesure "one shot", un pistolet à un coup.

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Les sommes en question devront être remboursées à partir de 2028 jusqu’en 2058. Autant dire qu’on remet la question du remboursement aux générations à venir, c’est pour cela que les États dits frugaux ont été très exigeants, c’est possible d’endetter le futur que si ce sont des investissements d’avenir et pas pour boucher les trous des budgets de fonctionnement. Ainsi, l’Europe aura la capacité de vérifier comment l’argent sera dépensé, en principe par abondement dans des projets d’investissement ayant aussi d’autres sources de financement.

C’est important d’avoir des montants élevés, et c’est sans doute ce qui a manqué pour répondre à la crise de 2008, une réponse massive en faveur de l’activité économique et de l’emploi, cela dans un contexte de transition écologique : c’est aussi un moyen d’investir massivement dans la recherche et développement dans les énergies renouvelables et les transports "verts" et de faire des sauts technologiques (la Chine suit aussi ce genre de stratégie budgétaire pour s’assurer une position dominante dans les décennies futures).


Aspect juridique

Au-delà de la création d’une dette européenne commune, inédite, il y a aussi une autre décision inédite : l’octroi de financements européens sera conditionné au respect des principes démocratiques et d’État de droit. C’est un point important car actuellement, deux pays sont en procédure selon l’article 7 du TUE, concernant les principes démocratiques, la Hongrie et la Pologne dont les réformes peuvent remettre en cause l’indépendance des médias et de la justice.

L’accord de Bruxelles dit effectivement : « Un régime de conditionnalité visant à protéger le budget et [le fonds de relance] sera introduit. ». Concrètement, les mesures éventuelles de suspension ou de réduction des fonds européens devront être approuvées par une majorité qualifiée des États membres.

Les termes volontairement flous de l’accord ont été considérés comme une victoire par Viktor Orban, le Premier Ministre hongrois, même si, in fine, l’avancée majeure a été que la décision de sanction financière puisse être prise à la majorité qualifiée et plus à l’unanimité (l’unanimité, actuellement en vigueur, rendait impossible toute sanction contre un État membre).


Aspect politique

L’opposition populiste, que ce fût Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon, a tenté laborieusement de critiquer cet accord de Bruxelles. C’est vrai que la France, par exemple, a dû faire des concessions, celle de réduire le niveau des subventions de 500 à 390 milliards d’euros (pourquoi 390 et pas 400 ? marchandage de marchands de tapis ?), mais l’essentiel de son intérêt national a été préservé : son plan de relance économique.

Contrairement à ce que disent les oppositions populistes à propos de la négociation du budget européen, le revenu des agriculteurs a été maintenu et ne baissera pas. Au contraire, avec cet accord, ces revenus seront garantis et stabilisés dans le cadre d’une politique agricole de souveraineté. « Ce sera un moteur durable pour notre souveraineté alimentaire, climatique et technologique, un signal de confiance à long terme pour les Européens » assure le service après-vente de l’Élysée.

La mauvaise foi des oppositions françaises est à la mesure de leur impossibilité de critiquer un accord qui permet de financer presque la moitié du plan de relance français, dont le montant est suffisamment colossal pour ne pas être victime de surenchères démagogiques par des irresponsables politiques habitués à proposer l’augmentation de dépenses publiques à l’époque d’avant la crise.

Cet accord de Bruxelles du 21 juillet 2020 est donc un grand succès diplomatique, un grand succès pour l’Europe et pour les Européens, mais aussi pour le couple franco-allemand qui a insisté pour atteindre cet objectif de créer une dette commune. C’est même une véritable victoire du Président Emmanuel Macron qui a d’abord obtenu de la Chancelière allemande Angela Merkel qu’elle se rangeât aux côtés de la France dans ces négociations.

Dans ses déclarations récentes, Emmanuel Macron a considéré que le succès du 21 juillet 2020 est le résultat de trois ans de travail de la France, en considérant que c’est le résultat aussi de son discours du 26 septembre 2017 à la Sorbonne où il exhortait à une relance de la construction européenne.

Sur le fait de créer une dette commune, je n’ai rien lu de son discours de la Sorbonne le proposant, mais sur le fait de vouloir faire avancer l’Europe, oui, il le voulait, avec une vision clairement exprimée et presque prophétique, avant la crise sanitaire : « La seule voie qui assure notre avenir, celle dont je veux vous parler aujourd’hui, c’est à nous, à vous de la tracer. C’est la refondation d’une Europe souveraine, unie et démocratique. Ayons ensemble l’audace de frayer ce chemin. Comme je l’ai assumé à chaque instant devant les Français, je le dis aujourd’hui avec une conviction intacte : l’Europe que nous connaissons est trop faible, trop lente, trop inefficace, mais l’Europe seule peut nous donner une capacité d’action dans le monde, face aux grands défis contemporains. » (26 septembre 2017).

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Son apport décisif a été dans le pacte franco-allemand du 18 mai 2020.


Le pacte franco-allemand du 18 mai 2020

Appelé officiellement "Initiative franco-allemande pour la relance européenne face à la crise du coronavirus", ce pacte avait un objectif clair : « L’Europe surmontera cette crise ensemble et en sortira plus forte. Nos efforts conjoints sont guidés par notre volonté de parvenir à une relance durable pour l’Union Européenne. Nous, la France et l’Allemagne, sommes pleinement déterminées à assumer notre responsabilité pour l’Union Européenne et nous contribuerons à ouvrir la voie pour sortir de la crise. ».

Ce pacte du 18 mai 2020, qui a servi de base initiale à l’accord de Bruxelles du 21 juillet 2020, contient plusieurs volets :

1. Renforcer notre souveraineté stratégique par une Stratégie santé de l’Union Européenne (avec la création d’une industrie sanitaire européenne, la recherche et développement dans le domaine des vaccins et traitements avec coordination européenne et financement européen, la constitution de stocks stratégiques communs, etc.). Lors de son audition par la commission d’enquête parlementaire le 25 juin 2020, l’infectiologue Karine Lacombe avait pointé le manque de coordination sur le plan européen de la recherche médicale.

2. Créer un fonds de relance ambitieux au niveau de l’Union Européenne pour la solidarité et la croissance, pour soutenir une reprise durable (avec une dotation de 500 milliards d’euros pour les secteurs et les régions les plus touchés et la création d’une fiscalité propre, notamment une taxation équitable de l’économie numérique et une assiette commune pour l’impôt sur les sociétés).

3. Accélérer les transitions écologique et numérique, pour moderniser les modèles économiques européens.

4. Accroître la résilience et la souveraineté économique et industrielle de l’Union Européenne et donner un nouvel élan au Marché unique (avec le soutien à la diversification des chaînes de valeur, la modification des règles de la politique européenne de concurrence, le renforcement de la coordination au sein de l’Espace de Schengen et l’évolution vers une convergence sociale, avec un salaire minimum adapté aux situations nationales).

Dans sa conférence de presse du 18 mai 2020, Emmanuel Macron a rappelé ces différents sujets.

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Le défaut d’Europe au début : « L’Europe, il faut bien le dire et avoir cette lucidité, a été sans doute mise en défaut au début de cette crise, d’abord parce que la compétence sanitaire n’est pas une compétence communautaire et donc, nous ne devons pas demander à l’Union Européenne ce qui n’est pas de sa compétence. Aussi parce qu’il y a eu des réflexes nationalistes, en particulier dans la gestion des frontières. ».

Solidarité européenne : « Nous devons aussi dire que des actions remarquables au niveau européen ont été conduites. Je ne veux pas oublier les gestes de solidarité très concrets qui ont donné de l’Europe un visage humain. Cette solidarité a sauvé des vies. L’Allemagne, la Suisse, le Luxembourg, l’Autriche ont accueilli près de 200 patients français. L’Allemagne comme la France ont apporté et livré beaucoup de matériels à l’Italie et plusieurs autres pays. Et cette solidarité, c’est aussi cet esprit européen et c’est l’Europe qui a fonctionné. ». Il faut ici préciser que c’est une solidarité hors de tout Traité et qu’ici, seules les décisions nationales ont compté, puisque la compétence sanitaire n’est pas une compétence européenne (c’est rappelé plus haut) et que la Suisse n’est même pas membre de l’Union Européenne.

Réponse monétaire : « La Commission Européenne a très tôt su lever les règles qui auraient pu nous contraindre en matière budgétaire ou en matière de concurrence et a permis au niveau national d’apporter des réponses sectorielles qui étaient absolument indispensables. ».

L’accord franco-allemand du 18 mai 2020 : « Il y a quatre piliers à notre initiative : la protection sanitaire, la relance budgétaire, la transition écologique, la souveraineté économique. Et je suis convaincu que c’est le socle essentiel de la reconstruction de nos vies, de nos économies, de nos sociétés qui passent par cette stratégie. (…) Sur la base des traités existants, pour la première fois ensemble, ce que nous proposons ensemble, Allemagne, France, aux vingt-sept pays membres, c’est d’une part de décider, tous ensemble, d’aller lever une dette commune sur les marchés et d’utiliser ces 500 milliards d’euros d’aides qui aura vocation à être remboursés (…). C’est une étape majeure et nous espérons que la Commission Européenne, dans quelques jours, portera cette proposition et qu’elle sera ensuite suivie par l’ensemble de nos partenaires. ».

C’est désormais chose faite, comme l’a annoncé Emmanuel Macron à Bruxelles ce 21 juillet 2020 : « Nous avons mis en place une capacité d’emprunter en commun, de mettre en place un plan de relance solidaire pour la première fois. L’objectif, que nous nous étions fixé, d’une enveloppe de 750 milliards d’euros au total, a fini par obtenir l’accord de tous, avec (…) une enveloppe pour les subventions qui a été finalement de 390 milliards d’euros (…). Cette enveloppe est un peu plus réduite que le plan franco-allemand ne l’avait souhaité, le 18 mai dernier, mais je veux qu’ici, chacun mesure le chemin parcouru en deux mois, ce qui, à l’échelle du temps européen, est extrêmement court. Et beaucoup, d’ailleurs, de nos collègues nous l’ont dit, ils ont été parfois surpris de l’accord franco-allemand du 18 mai dernier. En deux mois, nous avons réussi à bâtir un consensus pour que ce plan de relance inédit devienne une décision, et donc, une réalité. Il a demandé de l’effort, de l’esprit de compromis et je veux vraiment remercier l’ensemble de nos collègues qui, autour de nous, ont su ainsi s’engager. ».

C’est ainsi parce qu’Emmanuel Macron a réussi à convaincre Angela Merkel que cet accord de Bruxelles a été obtenu. Pourquoi Angela Merkel a-t-elle signé ce pacte du 18 mai 2020 ? En principe, elle quittera le pouvoir en automne 2021 au plus tard, c’est-à-dire d’ici aux prochaines élections fédérales en Allemagne. Mais c’est peu probable qu’elle pense à sa postérité. Elle pense d’abord à l’intérêt de l’Allemagne, et son intérêt industriel, c’est d’avoir des clients solvables, et la plupart des ses clients sont au sein de l’Europe. Face aux géants chinois et américain, l’Allemagne a besoin de l’Europe pour rester un géant commercial. Du reste la France aussi. C’est une évidence dont les Français ont du mal à prendre conscience…


La suite

La première conséquence de ce plan de relance européenne, c’est de définir sur des sources budgétaires propres : en effet, à partir du moment où l’on fait de l’endettement commun, il faudra bien passer par des recettes communes, c’est-à-dire (le gros mot), par une fiscalité européenne. Pour l’instant, il n’y a que des contributions nationales au budget européen.

La critique la plus recevable pour ce plan de relance, c’est donc qu’il a été adopté sans que ne fût discuté le mécanisme pour le financer, ce qui aurait été anticonstitutionnel dans un débat parlementaire en France ! Trois pistes de fiscalité européenne sont proposées, qui sont toutes les trois plutôt populaires car elles n’impactent pas (directement) le porte-monnaie tant des ménages que des entreprises (j’écris bien "directement") : une taxe sur le numérique (sur les GAFAM), une taxe carbone sur les importations (indirectement, ce seront quand même les consommateurs européens qui paieront), enfin, une taxe sur les transactions financières. Ce sont toujours des Arlésiennes, mais vu le besoin en financement, elles seront peut-être abouties plus rapidement qu’on ne l’imaginait avant la crise sanitaire.

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Mais cet accord ne pose que pas des questions budgétaires.

Un ancien débat institutionnel va revenir rapidement à la surface de l’actualité, c’est évidemment le processus de décision dans les Conseils Européens. Pour créer ce plan de relance européenne, il a fallu l’unanimité des vingt-sept États membres, ce qui a montré le besoin de ces cinq jours. Ceux qui bloquaient ne représentaient que 10% de la population de l’Union Européenne.

Faudrait-il passer à une majorité qualifiée, permettant de dépasser le refus de quelques-uns des États membres ? Les partisans de la construction européenne répondent généralement "oui" à cette question. Bien que fervent partisan de cette construction européenne, je suis un peu plus mitigé sur la question et je n’ai pas la réponse immédiate. Je me dis  par exemple que ne pas écouter un ou quelques États, ce n’était pas forcément faire preuve de solidarité : tout État membre doit être écouté et respecté, sinon, le risque est grand de multiplier des processus de type Brexit (notons que je pense qu’aujourd’hui, le Royaume-Uni, le plus touché par le coronavirus, doit regretter de ne plus faire partie de l’Europe ; gageons que Boris Johnson ne l’avouera jamais mais l’histoire le dira probablement dans les prochaines décennies).

Cette unanimité a permis au contraire de perfectionner l’accord européen. Certes, avec des concessions, certes, en s’éloignant peut-être un petit peu de la position française initiale, mais dans un cadre d’amélioration globale (sur le plan européen) : en effet, mettre en place un mécanisme de suivi de la dépense des fonds européens me paraît par exemple très pertinent et surtout, très sain politiquement. Chaque État membre apporte sa pierre à l’amélioration d’un accord.

Mais pour que cela fonctionne, il faut bien sûr que les États membres, tous, veuillent conclure un accord. Hier, un échec aurait été impossible à justifier face aux "opinions publiques", mais demain, la politique du pire pourrait aussi prévaloir, à savoir, le statu quo, l’immobilisme suicidaire, la politique qui a prévalu depuis la ratification du Traité de Lisbonne. Il faut donc essayer de comprendre ce qui ferait que pour chaque État membre, un accord, même médiocre, serait toujours mieux que pas d’accord du tout. Le processus de négociation doit donc être revu, mais pas forcément en voulant imposer la loi du plus fort (la loi de la majorité), ce qui, sur le plan strictement politique et même moral, réduirait l’envie de rester dans cette Union Européenne qu’on disait si moribonde et qui ne doit pas être carcan mais une structure d’épanouissement pour chaque peuple.

Nicolas Sarkozy n’avait rien promis mais a su réagir efficacement deux fois dans le domaine européen, la première fois pour sortir de l’échec du référendum du 29 mai 2005, la seconde fois pour réagir face à la crise de 2008. François Hollande, en arrivant à l’Élysée, avait promis une relance européenne et j’avais attendu, attendu. Emmanuel Macron, en arrivant à l’Élysée, avait promis une relance européenne, et j’avais encore attendu. Jusqu’à ce 21 juillet 2020. Cela ne sera peut-être pas mis à son actif dans le débat national, mais je considère que cet accord de Bruxelles est l’une de ses plus hautes et belles réalisations depuis qu’il est le Président de la République française et qu’il concourt à le faire entrer dans l’Histoire. Par la grande porte.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 juilllet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre Pflimlin l'Européen.
Relance européenne : le 21 juillet 2020, une étape historique !
Interview du Président Emmanuel Macron le 21 juillet 2020 à Paris sur TF1 (vidéo).
Conférence de presse du Président Emmanuel Macron le 21 juillet 2020 à Bruxelles (texte intégral et  vidéo).
Conférence de presse du Président Emmanuel Macron le 18 mai 2020 à Paris (texte intégral et  vidéo).
Le pacte franco-allemand historique du 18 mai 2020.
Jacques Delors l’Européen.
Robert Schuman lance la construction européenne.
Covid-19 : où est l’Europe de la Santé ?
Les 75 ans de la Victoire sur le nazisme.
Emilio Colombo l'Européen.
Brexit Day : J – 3 …et De Gaulle dans tout ça ?
Brexit : enfin, l’Union Européenne prouve qu’elle n’y était pour rien !
Thierry Breton l'Européen.
Érasme.
30 ans d’Erasmus.
Sylvie Goulard et la démocratie européenne.
8 contresens sur le Brexit.
Union Européenne : la victoire inespérée du Président Macron.
Européennes 2019 (6) : le paysage politique européen.
Européennes 2019 (5) : les six surprises françaises du scrutin du 26 mai 2019.
Européennes 2019 (3) : l’Union Européenne est-elle démocratique ?
Michel Barnier l'Européen.
Le testament européen de Jean-Claude Juncker.
Le retour aux listes nationales aux élections européennes (2 décembre 2017).
Jean Monnet l'Européen.
La reconquête des peuples européens.
Le programme du CNR.
Discours de Robert Schuman le 9 mai 1950 au Salon de l’Horloge à Paris (texte intégral).
Texte intégral du discours d’Emmanuel Macron le 26 septembre 2017 à la Sorbonne.
Emmanuel Macron et son plan de relance de l’Europe (26 septembre 2017).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200518-macron-europe.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/07/22/38443691.html




 

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8 mai 2020 5 08 /05 /mai /2020 03:47

« La mise en commun des productions de charbon et d’acier assurera immédiatement l’établissement de bases communes de développement économique, première étape de la Fédération européenne, et changera le destin de ces régions longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre dont elles ont été les plus constantes victimes. » (Robert Schuman, le 9 mai 1950 à Paris).



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Il y a soixante-dix ans, le 9 mai 1950, seulement cinq ans après la fin de la guerre, le Ministre français des Affaires étrangères Robert Schuman a prononcé sa célèbre déclaration dans le Salon de l’Horloge au Quai d’Orsay. Cette date est devenue historique et explique pourquoi on fête l’Europe chaque 9 mai depuis trois générations.

Rien ne prédestinait Robert Schuman à être l’un de ces fameux Pères de l’Europe si encensés, et pourtant, non seulement le monde politique loue en lui l’un des modèles exemplaires de vision politique, mais même l’Église catholique est en cours de le béatifier ! Ces mélanges de foi et de politique ne sont probablement pas très sains pour reprendre le fil de l’histoire. Robert Schuman, né le 29 juin 1886 à Luxembourg, fut un Mosellan, et à sa naissance, il était donc de nationalité allemande. Après des études à Metz, rapidement orphelin, tenté un moment par la vocation d’être prêtre (il resta célibataire toute sa vie), il a poursuivi des études de droit à Bonn, Berlin, Munich et Strasbourg et s’est installé à Metz comme avocat en juin 1912.

Après avoir combattu comme soldat allemand pendant la Première Guerre mondiale, Robert Schuman s’est retrouvé français par le retour de l’Alsace-Moselle sous autorité française, et il a démarré une carrière politique plus par devoir que par ambition, car il avait le profil idéal pour représenter la population, parfaitement bilingue tant en langue qu’en droit, et catholique social. Il fut membre du conseil municipal de Metz dès la fin de la guerre, puis élu député de Moselle aux élections législatives de novembre 1919 et fut constamment réélu jusqu’à sa retraite en 1962 (il est mort le 4 septembre 1963 chez lui, à Scy-Chazelles, près de Metz, où j’ai eu la chance de me rendre avec quelques élus mosellans, c’est maintenant un musée du conseil départemental de Moselle). Parlementaire actif de base, peu connu sinon des Lorrains, inscrit au centre droit au groupe des démocrates populaires (futur MRP), il s’est penché sur la politique sociale, et aussi sur le droit local, en Alsace-Moselle, proposant le 19 juin 1924 un statut mixte (entre le droit national et les particularités juridiques régionales).

Au début de la Seconde Guerre mondiale, Robert Schuman, qui avait anticipé les ambitions belliqueuses de Hitler, craignait pour les réfugiés mosellans (il s’est installé à Poitiers pour s’occuper d’eux). Paul Reynaud, nouveau Président du Conseil, l’a appelé dans son gouvernement le 23 mars 1940 comme Sous-Secrétaire d’État aux Réfugiés, où il se préoccupa beaucoup des réfugiés lorrains. Le 16 juin 1940, il fut reconduit sans qu’il ne fût averti dans le gouvernement de Pétain, si bien qu’il n’a jamais siégé à ce gouvernement, remettant sa démission dès qu’il l’a su : « membre involontaire d’un cabinet de transition qu’il ne verra jamais, il subira néanmoins, au lendemain de la guerre, des vexations » (a témoigné René Lejeune, son bras droit, dans sa biographie).

Il vota néanmoins les plein pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1040, comme il avait été favorable à l’armistice, car impuissant face à la Débâcle, mais il s’est replié en Moselle pour raccompagner des réfugiés mosellans encouragés par les Allemands à revenir chez eux. Refusant de collaborer avec les nazis, il fut arrêté et faillit même être transféré dans un camp de concentration. Il a finalement réussi à s’évader le 1er août 1942 et à se réfugier, provisoirement à l’abbaye Saint-Martin de Ligugé (quelques jours), dans la Vienne, avant de trouver refuge dans d’autres lieux sacrés dans la zone libre. À la Libération, De Gaulle l’a soutenu et défendu et la Haute Cour a prononcé un non-lieu en sa faveur le 15 septembre 1945 en levant son "indignité nationale" automatiquement prononcée par l’ordonnance du 21 avril 1944.

À près de 60 ans, Robert Schuman continua une carrière politique très improbable. Homme de la Troisième République, nul n’aurait alors imaginé qu’il allait être l’une des trois ou quatre personnalités politiques majeures de la Quatrième République (avec Pierre Mendès France, Antoine Pinay et Edgar Faure).

Réélu député MRP le 21 octobre 1945 et élu président de la commission des finances, Robert Schuman fut d’abord appelé comme Ministre des Finances par Georges Bidault dès le 24 juin 1946 et reconduit dans les deux gouvernements suivant, jusqu’au 22 novembre 1947. À cette date, il fut désigné pour diriger le gouvernement en pleine crise financière. Robert Schuman fut un bref Président du Conseil, du 22 novembre 1947 au 26 juillet 1948 (avec une majorité de Troisième force : MRP, radicaux et SFIO), puis du 5 au 7 septembre 1948. Lorsqu’il était à Matignon, Robert Schuman, parlementaire chevronné, a montré son autorité en mettant fin aux grèves violentes organisées par la CGT en novembre et décembre 1947 puis en avril 1948 (avec le socialiste Jules Moch au Ministère de l’Intérieur).

L’historien nancéien François Roth expliqua : « On aurait oublié depuis longtemps le nom de Robert Schuman si sa carrière n’avait pas rebondi après la chute de son ministère. ». En effet, Robert Schuman brilla lorsque la classe politique lui confia le Ministère des Affaires étrangères, qu’il occupa pendant cinq ans, du 26 juillet 1948 au 8 janvier 1953, malgré les instabilités congénitales de la Quatrième République (il le fut dans neuf gouvernements !). Enfin, Edgar Faure le rappela du 23 février 1955 au 24 janvier 1956 au Ministère de la Justice. Par ailleurs, Robert Schuman fut élu Président de l’Assemblée parlementaire européenne (ancêtre du Parlement Européen) du 19 mars 1958 au 18 mars 1960.

Au-delà d’ancrer la France dans le camp atlantique en période de guerre froide, Robert Schuman souhaitait construire une paix européenne et ne pouvait pas l’imaginer sans réconciliation franco-allemande. Cependant, le premier Chancelier du nouvel État allemand libre (la République fédérale d’Allemagne ; l’autre Allemagne, celle de l’Est, était hélas devenu un satellite de l’URSS), Konrad Adenauer n’était pas très "commode" à convaincre. Jean Monnet lui apporta la solution qu’il cherchait : la création d’une Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA), avec l’idée que si les deux pays anciennement ennemis mettaient leurs forces en commun, la guerre deviendrait impossible. Ce fut le Plan Schuman.

Robert Schuman avait connu les effets des trois guerres entre la France et l’Allemagne (1870-1871, 1914-1918, 1939)1945), vivant au cœur du contentieux territorial (Alsace-Moselle). En 2012, le professeur François Roth a insisté sur son profil : « Par sa culture, Robert Schuman était préparé au rôle qui a été le sien. C’est un Européen pour lequel le nationalisme est un mal absolu et la cause profonde des conflits qui ont ravagé le continent. C’est un chrétien engagé qui pense qu’il faut rechercher tout ce qui peut favoriser la paix et la coopération. Sans aucun plan pré-établi, il a poursuivi et réussi un objectif concret : intégrer la jeune République fédérale dans une Europe des Six à construire. ».

Cette idée de la CECA, Robert Schuman l’a proposée immédiatement à Konrad Adenauer qui l’a acceptée. Bingo ! Fort du soutien du gouvernement allemand, Robert Schuman, qui était le ministre de Georges Bidault, a préparé sa déclaration avec Jean Monnet dans le plus grand des secrets. Il y a d’ailleurs eu plusieurs versions de cette déclaration, chaque mot comptait.

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Quand il l’a prononcée très solennellement, aux côtés de Jean Monnet, à la salle d’honneur de son ministère, le 9 mai 1950, elle n’avait pas été présentée très précisément ni discutée au conseil des ministres. Robert Schuman s’était contenté du soutien de deux autres ministres poids forts, le radical René Mayer (Ministre de la Justice, et qui fut son Ministre des Finances lorsqu’il était à Matignon), et le centriste René Pleven (Ministre de la Défense nationale).

Ce fut donc un fait accompli et la déclaration fut approuvée ensuite, mais c’était très audacieux, politiquement, de la part de Robert Schuman qui jouissait néanmoins d’une forte crédibilité. Le résultat a été rapide puisque le 18 avril 1951 fut signé le Traité de Paris qui a créé la CECA en incluant les six premiers pays : la France, l’Allemagne, l’Italie et le Benelux (Belgique, Pays-Bas, Luxembourg). Ce fut la base de l’Europe des Six qui est véritablement née au Traité de Rome le 25 mars 1957.

Et que disait cette déclaration si historique ? On peut la lire dans son intégralité ici. La première chose, c’est que l’objectif, c’était la paix en Europe : l’Europe a toujours été en conflits fratricides depuis plus de mille ans, il fallait donc œuvrer pour la paix. Personne, en 1945, n’avait osé dire que c’était la Der des ders car on l’avait déjà dit en 1918. Les faits montrent que l’objectif a été atteint, avec ce recul de soixante-dix ans (trois générations !).

Rappelons simplement : nous vivons en paix depuis 1945, soit soixante-quinze ans. Retranchons soixante-quinze ans de 1945… et l’on arrive à 1870. Dans la même période, avant 1945, il y a eu trois graves guerres, qui ont traumatisé le peuple français (et le peuple allemand, et beaucoup d’autres peuples encore) et qui ont fait éclater les pyramides des âges. Entre la fin de la Première Guerre mondiale, et le début de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a même pas eu vingt-deux ans : rajoutons vingt-deux ans à 1945 et l’on se retrouve, à un an près, en mai 1968 ! Cela signifie que la génération des soixante-huitards, c’est-à-dire (en gros), ceux qui ont eu 20 ans en 1968, auraient dû se retrouver sur un nouveau front, décimés, dans une nouvelle guerre tout aussi surréaliste, si elle avait "suivi" la génération de leurs parents et celle de leurs grands-parents. Heureusement, la construction de la paix a évité ce nouveau cataclysme en apportant une paix durable (dont je bénéficie aujourd’hui, comme tous mes contemporains, et j’en suis pleinement conscient et reconnaissant).

La construction européenne, bien sûr, n’est pas la seule cause du maintien de la paix en Europe. L’équilibre de la terreur, la dissuasion nucléaire en pleine guerre froide, a également contribué à être très prudent et à éviter tout conflit direct, mais ce type de conflit n’était pas inimaginable, en 1962, avec la crise de Cuba, la guerre entre les États-Unis et l’URSS était effectivement loin d’être exclue, seulement dix-sept ans après la fin de la guerre…

Revenons au contenu de la déclaration.

Le coup de génie de Jean Monnet (et de Robert Schuman qui en a accepté la responsabilité et la promotion politiques), c’était qu’il fallait créer une "solidarité de fait" : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait. ». Construire concrètement. Pas d’idéologie, pas d’élucubrations intellectuelles. Juste du concret. Sonnant et trébuchant.

Et quel meilleur concret que l’économie ? que l’énergie et l’industrie ? Pour fabriquer des armes, il faut du charbon et de l’acier, comment se faire la guerre si le fournisseur est le même ? si l’on contrôle la chaîne de production de l’autre ? C’est loin des discours utopiques d’une Europe fédérale comme l’imaginaient Victor Hugo voire Aristide Briand, mais c’était un petit pas très prometteur. Du concret : « La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible. ». "Matériellement impossible", c’est là, le génie de Jean Monnet.

L’autre coup de génie, plus prévisible, c’est que si l’on voulait construire l’Europe, il fallait d’abord "pacifier" les relations entre la France et l’Allemagne qui ont pourri plus d’un siècle d’histoire de l’Europe : « Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée. L’action entreprise doit toucher au premier chef la France et l’Allemagne. ». En d’autres termes, inutile de faire l’Europe sans ces deux pays majeurs.

Robert Schuman a poursuivi : « Le gouvernement français propose de placer l’ensemble de la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe. ». Dans cette phrase, il y a trois audaces politiques et diplomatiques en une.

D’une part, en engageant le gouvernement auquel il appartenait, il a rendu impossible tout débat interne au sein du conseil des ministres, sans remettre en cause l’engagement de la France ainsi proclamé, tandis que Robert Schuman était assuré de l’accord allemand, obtenu au préalable. D’autre part, il a présenté la construction européenne comme une construction multilatérale autour de la relation franco-allemande et uniquement autour d’elle, ce qui pouvait notamment froisser la susceptibilité d’un grand pays diplomatique comme l’Italie. Enfin, c’est probablement la plus grande audace, cette Haute Autorité commune, c’est une structure supranationale, au principe détesté par les nationalistes de tous poils. Cette "Haute Autorité commune" était l’ancêtre de l’actuelle Commission Européenne.

Pour bien montrer que l’organisation qu’il proposait était nouvelle, inédite dans l’histoire du monde, Robert Schuman a précisé : « À l’opposé d’un cartel international tendant à la répartition et à l’exploitation des marchés nationaux par des pratiques restrictives et le maintien de profits élevés, l’organisation projetée assurera la fusion des marchés et l’expansion de la production. ».

Et la phrase suivante, probablement la plus ambitieuse et réaliste, relève d’une grande anticipation, la création innovante d’une libre association de pays dans le respect de la démocratie et de la liberté des peuples d’un nouveau type, devenu par la suite modèle pour d’autres régions du monde (en particulier au Proche- et Moyen-Orient) : « Ainsi sera réalisée simplement et rapidement la fusion d’intérêts indispensable à l’établissement d’une communauté économique qui introduit le ferment d’une communauté plus large et plus profonde entre des pays longtemps opposés par des divisions sanglantes. ». C’est ce qu’il a appelé la "Fédération européenne" qui, certainement, était moins avancée, dans son imagination, que ce qu’est l’Union Européenne de nos jours.

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Toute l’histoire européenne de ces cinq dernières décennies a montré à quel point Robert Schuman et Jean Monnet ont eu raison dans leur vision d’une Europe de la paix et de l’économie. Les différents traités qui ont jalonné la construction européenne, dont le principal, à mon sens, est le Traité de Maastricht (approuvé par le peuple français par référendum, insistons-le !), qui a institué la monnaie unique européenne, l’euro, ainsi que l’appellation de cette construction, "l’Union Européenne" (à la place de la "Communauté Économique Européenne "), ont fait grandir l’idée ainsi que le nombre de réalisations concrètes.

Si l’Europe, depuis une quinzaine d’années, peine à faire renaître l’enthousiasme des peuples européens, c’est probablement par obésité bureaucratique et aussi par absence d’hommes ou de femmes qui, sans être forcément de grands leaders politiques nationaux, ont eu l’intuition d’une étape efficace dans le rêve d’une paix européenne durable, comme le furent Robert Schuman, ou encore Jacques Delors. Si les grands leaders nationaux ont, eux aussi, contribué à cette construction européenne (De Gaulle, Konrad Adenauer, Valéry Giscard d’Estaing, Helmut Schmidt, François Mitterrand, Helmut Kohl, Emmanuel Macron, etc.), ils ont malgré tout, lorsqu’ils étaient au pouvoir, gardé en priorité à l’esprit les seuls enjeux nationaux au détriment de l’enjeu européen.

Voilà pourquoi l’initiative de Robert Schuman du 9 mai 1950 fut exceptionnelle dans l’histoire européenne, elle était audacieuse, prenait beaucoup de risques, a été une sorte de pari sur l’avenir et tous les peuples européens aujourd’hui en bénéficient, environ 500 millions d’habitants, 7% de l’humanité. C’est le sens de cette fête de l’Europe, la fête du courage, la fête de la détermination et la fête de l’audace, valeurs également très politiques.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Robert Schuman lance la construction européenne.
Covid-19 : où est l’Europe de la Santé ?
Les 75 ans de la Victoire sur le nazisme.
Emilio Colombo.
Brexit Day : J – 3 …et De Gaulle dans tout ça ?
Brexit : enfin, l’Union Européenne prouve qu’elle n’y était pour rien !
Thierry Breton.
Érasme.
30 ans d’Erasmus.
Sylvie Goulard et la démocratie européenne.
8 contresens sur le Brexit.
Union Européenne : la victoire inespérée du Président Macron.
Européennes 2019 (6) : le paysage politique européen.
Européennes 2019 (5) : les six surprises françaises du scrutin du 26 mai 2019.
Européennes 2019 (3) : l’Union Européenne est-elle démocratique ?
Michel Barnier, pas très loin de la Présidence de la Commission Européenne.
Le testament européen de Jean-Claude Juncker.
Le retour aux listes nationales aux élections européennes (2 décembre 2017).
Jean Monnet.
La reconquête des peuples européens.
Le programme du CNR.
Discours de Robert Schuman le 9 mai 1950 au Salon de l’Horloge à Paris (texte intégral).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200509-robert-schuman.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/le-jour-ou-tout-a-commence-224167

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/05/03/38257829.html







 

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 03:25

« Dans la définition et la mise en œuvre de ses politiques et actions, l’Union prend en compte les exigences liées à la promotion d’un niveau d’emploi élevé, à la garantie d’une protection sociale adéquate, à la lutte contre l’exclusion sociale ainsi qu’à un niveau élevé d’éduction, de formation et de protection de la santé humaine. » (Traité de Lisbonne, 3 décembre 2007).



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Parmi les critiques et reproches qui sont émis contre les pouvoirs publics sur la gestion de la pandémie de covid-19, il y en a deux qui reviennent régulièrement.

D’abord, le supposé amateurisme du gouvernement, ce qui est effectivement grave puisqu’il s’agit de centaines de milliers de morts et probablement de millions de futurs éprouvés des services de réanimation, mais tout gouvernement, quel qu’il soit, aurait été amateur car aucun responsable politique n’aurait eu l’expérience de gérer une pandémie de cette importance voire un confinement de la moitié de l’humanité. Et cet amateurisme s’est frotté aux réalités du marché : la pénurie de masques, notamment, que tous les pays ont subie, sauf ceux qui avaient encore une réelle capacité industrielle (ce sera la première leçon économique à tirer de cette catastrophe).

Ensuite, on revient souvent sur l’Europe : mais où est donc passée l’Europe dans cette gestion de la pandémie ? La Une du numéro 4350 de l’hebdomadaire "Valeurs actuelles" du 8 avril 2020 titrait même : "Et le virus acheva l’Europe…".

Il est vrai que l’unité européenne n’a pas brillé depuis deux mois, et même la solidarité européenne (encore qu’il faille y mettre quelques bémols, quelques gros bémols, même, j’y reviens plus loin). Les gestions de la crise sanitaire ont été particulièrement nationales, et certains pays ont même adopté la politique du "sauve qui peut !"… Pourtant, après la Chine, le foyer de la pandémie s’était déplacé en Europe : l’Italie, l’Espagne, la France et le Royaume-Uni.

Je rajoute aussi l’Allemagne qui n’est peut-être pas le si "bon" élève que sa réputation indiquerait, pays dont le risque de seconde vague est très fort après un début de déconfinement particulièrement peu civique. Avec près de 7 000 décès dus au covid-19 (6 893 au 4 mai 2020), l’Allemagne fait pire que la Chine (si ses statistiques sont fiables, ce qui ne semble pas être le cas), mais surtout, les statistiques de l’Allemagne restent mystérieuses. Car oui, on peut parler de la gestion des masques et des tests virologiques, avec plus de 2,5 millions de tests réalisés, c’est plus de deux fois plus que la France, mais néanmoins, cela n’explique pas le mystère d’une létalité trois fois moindre par rapport à d’autres États européens comparables : la France, l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni.

Si l’on reste sur la comparaison entre la France et l’Allemagne, le nombre de cas dépistés de covid-19 au 4 mai 2020 est sensiblement identique : 165 786 pour l’Allemagne, et 169 462 pour la France. Pourtant, la France vient de dépasser les 25 000 décès (25 201), dont près de 16 000 à l’hôpital (15 826). L’explication de la différence ne peut résider sur la saturation dans les services de réanimation (l’Allemagne a beaucoup plus de places que la France) car la France a réussi, par des exploits qu’il faudra bien un jour célébrer nationalement, à "absorber" toutes les demandes, à répondre à tous les besoins (au contraire de l’Italie).

Un article de Virginie Robert publié dans "Les Échos" le 26 avril 2020 semble être passé inaperçu alors que pourtant, c’est l’une des rares enquêtes qui tente d’aller au bout de l’explication. Je reviendrai un autre jour sur les comparaisons nationales, mais je veux juste me pencher sur le cas de l’Allemagne. L’article explique : « Selon le virologue et épidémiologiste Alexander Kekulé, directeur de [l’Institut für Medizinische Mikrobiologie à l’Université Martin-Luther-de-Halle-Wittenberg], ce faible impact apparent du virus viendrait tout simplement d’un défaut de statistiques. Seuls les Lander de Berlin et de Hesse enregistrent régulièrement les déclarations de décès, ce qui biaise considérablement la réalité. (…) Cela ferait des années que l’Institut national de santé publique Robert-Koch (RKI) alerte sur ce grave défaut sans avoir été entendu jusqu’ici. » (Il est vrai que pour la seule région parisienne, le nombre total de décès est de 6 208). Le Max-Planck-Institut für demografische Forschung devrait publier en ce mois de mai 2020 des statistiques de mortalité des dix dernières années, qui pourraient donner une indication plus précise de ces défauts de déclarations.

Je termine cet aparté sur le "mystère statistique allemand" pour rappeler qu’à l’exception de l’Allemagne, la plupart des pays européens subissent la vague épidémique avec une amplitude plus ou moins équivalente, selon la réactivité et la prise de conscience des pouvoirs publics, la mise en place d’un confinement plus ou moins strict, etc., et c’est valable aussi pour la Belgique, les Pays-Bas, la Suède, et même la Suisse (comme indiqué plus haut, je reviendrai plus tard sur les comparaisons nationales).

Il paraissait donc normal que face à la pandémie, il y eût une réponse sanitaire européenne. Or, ce ne fut pas du tout le cas. En effet, l’idée dominante restait plutôt le "chacun-pour-soi", au point que l’Italie, la première touchée en Europe, a d’abord été aidée par des pays extérieurs à l’Union Européenne.

Les antieuropéens ont donc eu beau jeu de pointer du dos cette absence de l’Europe, et d’ailleurs, c’est très étonnant : eux qui haïssent tant la construction européenne, ils auraient dû être au contraire très heureux. On ne peut pas critiquer le trop d’Europe et fustiger, "en même temps", l’absence d’Europe, le trop peu d’Europe.

C’est le principe de subsidiarité qui s’applique en général : ce qui peut être géré à un échelon territorial inférieur ne doit pas être géré à un échelon supérieur. D’ailleurs, la structure fédérale de l’Allemagne fait que le domaine de la santé est en partie géré par les Lander et pas au niveau fédéral (c’est le cas aussi dans d’autres pays dont les États-Unis, mais pas seulement eux, également la Belgique). Ce n’est pas du tout le cas en France qui est un pays qui reste encore très centralisé et la politique sanitaire est du domaine national (ce qu’oublient beaucoup d’élus locaux, chefs d’exécutifs de régions, départements ou maires, qui veulent définir leur propre politique sanitaire sans en avoir forcément les compétences scientifiques).

Où est l’Europe de la Santé ? Eh bien, nulle part, donc, car nos traités ne concernent quasiment pas la santé dans l’espace européen. C’est donc normal qu’il n’y ait pas eu de solidarité sanitaire européenne institutionnelle, ce qui n’empêche pas, évidemment, les initiatives bi- ou multilatérales, mais hors du cadre des traités (voir plus loin).

Prenons le Traité de Rome, signé le 25 mars 1957. Le mot "santé" apparaît, certes, mais seulement pour évoquer des restrictions dans les échanges commerciaux, par exemple, à l’article 36 : « Les dispositions des articles 30 à 34 inclus ne font pas obstacle aux interdictions ou restrictions d’importation, d’exportation ou de transit, de sécurité publique, de protection de la santé et de la vie des personnes et des animaux ou de préservation des végétaux, de protection des trésors nationaux (…) » (etc.).

On le retrouve aussi dans les articles 48, 56 et 135, toujours dans ces « raisons d’ordre public, de sécurité publique et de santé publique » (en gros, la santé fait partie du lot de jokers que chaque État membre peut brandir pour s’éloigner d’une politique communautaire, ce qui signifie que les États ont conservé leur souveraineté).

Dans le Traité de Maastricht, signé le 7 février 1992, le mot "santé" n’y apparaît même plus.

Enfin, ce qui "régit" aujourd’hui l’Union Européenne est le Traité de Lisbonne, signé le 3 décembre 2007, et il est prévu une coopération européenne pour la santé, mais très limitée, introduite par le titre XIV.

Son article 2C évoque les domaines auxquels s’appliquent les compétences partagées entre l’Union et les États membres, et y est citée en dernier (onzième domaine) la santé, et encore, seulement : « les enjeux communs de sécurité en matière de santé publique, pour les aspects définis dans le présent traité ». En revanche, l’article 2E rappelle que la première finalité des actions européennes est « la protection et l’amélioration de la santé humaine » (avant l’industrie, la culture, le tourisme, l’éducation, etc.). Le traité est donc bel et bien "humaniste" (en ces temps de pandémie, c’est bien la période où l’on peut observer le passage de la théorie à la pratique pour de nombreux prétendus "humanistes").

Ainsi, quelques mots sont réservés dans le Traité de Lisbonne à la santé publique, par exemple, « la surveillance de menaces transfrontalières graves sur la santé, l’alerte en cas de telles menaces et la lutte contre celles-ci » ainsi que l’encouragement à « la coopération entre les États membres visant à améliorer la complémentarité de leurs services de santé dans les régions frontalières ».

Plus loin, c’est toujours le très faible et fantôme "encouragement" qui est accolé à la santé publique : « Le Parlement Européen et le Conseil (…) peuvent également adopter des mesures d’encouragement visant à protéger et à améliorer la santé humaine, et notamment à lutter contre les grands fléaux transfrontaliers (…), ainsi que des mesures ayant directement pour objectifs la protection de la santé publique en ce qui concerne le tabac et l’abus d’alcool, à l’exclusion de toute harmonisation des dispositions législatives et réglementaires des États membres. ».

L’absence de coordination européenne est même explicite au paragraphe suivant : « L’action de l’Union est menée dans le respect des responsabilités des États membres en ce qui concerne la définition de leur politique de santé, ainsi que l’organisation et la fourniture de services de santé et de soins médicaux. Les responsabilités des États membres incluent la gestion de services de santé et de soins médicaux, ainsi que l’allocation des ressources qui leur sont affectées. ». C’est donc très clair, chaque État s’occupe de sa santé publique, jusqu’à la fourniture des masques, par exemple.

Comme on le voit, il n’y a pas d’Europe de la Santé, mais il y a eu, il y a presque soixante-dix ans, un projet d’Europe de la Santé, après la création de la CECA (Traité de Paris signé le 18 avril 1951), mais avant le projet de Communauté Européenne de la Défense (CED), également avant le Traité de Rome. Il s’agissait de créer la Communauté Européenne de la Santé (CES). Ce projet a été initié en France au conseil des ministres du 24 septembre 1952 par le Ministre de la Santé publique et de la Population de l’époque, l’indépendant Paul Ribeyre (1906-1988), membre du gouvernement d’Antoine Pinay.

Le 12 décembre 1952 à Paris, le Ministre français des Affaires étrangères, Robert Schuman, a ouvert une conférence internationale sur le sujet, rassemblant les membres de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE qui est devenue l’OCDE le 30 septembre 1961). Le lendemain, les pays de l’OECE ont voté une résolution qui visait à instituer une coopération sanitaire entre les États européens : « Que les conquêtes dans le domaine de la santé et du bien-être constituent les réalisations les plus propres à établir cette solidarité de fait (…) cette coopération doit être réalisée dans les plus brefs délais. » [pour assurer une paix durable].

Dans ce projet de CES, il était question de créer une Haute autorité de santé qui serait une structure supranationale chargée de la santé. Mais le projet a été vite enterré pour de nombreuses raisons notamment sa conception supranationale, l’existence de l’OMS (Organisation mondiale de la Santé), l’instabilité politique en France en 1953, etc.

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S’il n’y a donc aucune institution de coopération européenne de la santé, il existe cependant une agence européenne (300 salariés et 58 millions d’euros de budget en 2016), créée le 28 septembre 2004 à la suite de l’épidémie de SRAS de 2003 et basée à Stockholm : « Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, ou ECDC, jouait le rôle de vigie sanitaire de l’Union Européenne. Il braquait ses antennes sur tout le globe, guettant les infections susceptibles d’arriver aux portes de l’Europe. S’il en détectait, il avait pour mission de renseigner les pays membres et de coordonner leur riposte. Le CDC, quant à lui, jouait le même rôle pour les États-Unis. » ("Erectus" de Xavier Müller). L’ECDC a lancé notamment deux programmes qui pourraient concerner l’actuelle pandémie de covid-19 : maladies infectieuses émergentes et transmission vectorielle, ainsi que infections des voies respiratoires.

Zsuzsanna Jakab, après avoir travaillé à l’OMS puis être nommée Secrétaire d’État à la Santé, aux Affaires sociales et à la Famille dans le gouvernement hongrois, a été nommée la première directrice générale de l’ECDC en mars 2005. Voici ce qu’elle disait de cette nouvelle institution : « Les agences nationales continueront d’être en première ligne contre les maladies infectieuses. Elles accueillent en effet la plupart des experts européens et sont pour le moment les seules structures à disposer de capacités de laboratoires. Le rôle de l’ECDC consiste à mettre ces compétences en réseau, sans visée centralisatrice. J’ai la conviction qu’une meilleure coopération aidera les autorités nationales et européennes à renforcer la protection sanitaire de la population. ». À l’époque, l’inquiétude sur l’émergence du virus H5N1 et son éventuelle transmission à l’espèce humaine, préoccupait tous les experts. L’ECDC est donc juste un organe de surveillance épidémiologique et pas une structure de coopération transnationale de la santé.

En revanche, et ce sont les gros bémols (sur l’absence d’Europe) que j’indiquais au début, il y a eu quand même des solidarités sanitaires européennes au cours de cette pandémie de covid-19, mais hors de tout cadre institutionnel. En particulier, lorsque la situation de quasi-saturation des services de réanimation en France l’imposait, certains pays européens ont accepté d’accueillir des patients français (en particulier l’Allemagne, mais aussi l’Autriche, et même la Suisse).

D’autres solidarités européennes se sont construites également, mais celles-ci dans le cadre des institutions de l’Union Européenne puisqu’il s’agissait d’accompagner économiquement la crise économique consécutive à la pandémie, entre autres, la dérogation des critères de Maastricht sur le déficit public et l’endettement des États membres, et une aide financière de plusieurs centaines de milliards d’euros. Mais là, il ne s’agit plus de coopération sanitaire, plutôt de coopération économique qui est le cœur de la construction européenne. De même, la coopération européenne a excellé dans le lancement de programmes européens de recherche sur le covid-19 (recherche de traitement, recherche de vaccin, connaissance du coronavirus SARS-CoV-2, etc.).

Alors, oui, cette Europe de la Santé manque et il serait utile, après la crise sanitaire, de la construire. En quoi consisterait-elle ? C’est toujours difficile d’imaginer une nouvelle coopération sans étude au préalable, et il faudra d’ailleurs recevoir les enseignements de cette crise et ce qu’aurait pu apporter l’Europe.

Beaucoup se sont déjà préoccupés de cette réflexion. Ainsi, dans sa Lettre n°14 de janvier 2006, l’Institut de veille sanitaire exprimait son point de vue : « Face aux réalités d’un espace sanitaire ouvert, la coordination des réponses à l’échelle européenne est une nécessité. Un large éventail de problèmes se présente, de l’harmonisation des données de santé publique entre États membres à l’évaluation des relations complexes entre santé et environnement, en passant par la surveillance des maladies infectieuses et l’alerte face à un risque émergent. ». Le même organisme notait : « Pour comparer les facteurs de risque sanitaire entre pays européens et évaluer les réponses apportées par les systèmes de soins, une harmonisation des indicateurs de santé est indispensable, en particulier en ce qui concerne les statistiques de la mortalité. ». Et il conclut sur le grand espoir qu’a fait naître la création de l’ECDC : « À ce stade (…), l’enjeu devient diplomatique. La construction de l’Europe de la santé publique est une histoire qui ne fait que commencer. ». C’est avec des catastrophes que les constructions se consolident.

À mon sens, au-delà de l’harmonisation des indicateurs (qui peut être déjà un problème national avant d’être un problème européen, dans les pays très décentralisés), on pourrait généraliser ce qui s’est passé avec la France, cette aide au transfert de patients en fonction du taux d’occupation des lits. On peut imaginer une aide mutuelle, en fonction de la localisation géographique d’une pandémie, avec un système qui centraliserait les places disponibles sur tout le territoire européen (notons toutefois qu’une telle centralisation n’existe pas de manière nationale en France et cela fait perdre du temps précieux aux médecins urgentistes quand ils cherchent une place disponible). Et au-delà des places d’hôpital, également les ressources humaines, une adaptation du personnel soignant pour intervenir là où la situation sanitaire l’exigerait en Europe.

Il peut aussi y avoir une coopération sanitaire industrielle : permettre la production d’équipements exceptionnels en temps de pandémie pour l’ensemble des pays européens, ce qui a été un grave manquement tant en France qu’au Royaume-Uni (qui n’est plus membre de l’Union Européenne mais pourrait très bien intégrer une Europe de la Santé). Cette capacité de production serait stratégique (également la production de médicaments).

Bref, où est donc l’Europe de la Santé ? Nulle part, parce qu’aucun texte n’a encore prévu (ou osé prévoir) une coopération européenne dans le domaine de la santé publique. Et ceux qui critiquent cette absence ont raison et il faudra leur répondre : chiche ! osons-le, faisons-la, cette Europe de la Santé, on ne pourra lutter qu’ensemble, aucun virus ne s’est encore arrêté à des frontières nationales.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Robert Schuman lance la construction européenne.
Covid-19 : où est l’Europe de la Santé ?
Brexit Day : J – 3 …et De Gaulle dans tout ça ?
Brexit : enfin, l’Union Européenne prouve qu’elle n’y était pour rien !
Thierry Breton.
Érasme.
30 ans d’Erasmus.
Sylvie Goulard et la démocratie européenne.
8 contresens sur le Brexit.
Union Européenne : la victoire inespérée du Président Macron.
Européennes 2019 (6) : le paysage politique européen.
Européennes 2019 (5) : les six surprises françaises du scrutin du 26 mai 2019.
Européennes 2019 (3) : l’Union Européenne est-elle démocratique ?
Michel Barnier, pas très loin de la Présidence de la Commission Européenne.
Le testament européen de Jean-Claude Juncker.
Le retour aux listes nationales aux élections européennes (2 décembre 2017).
Jean Monnet.
La reconquête des peuples européens.
Le programme du CNR.
Discours de Robert Schuman le 9 mai 1950 au Salon de l’Horloge à Paris (texte intégral).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200504-europe-sante.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/covid-19-ou-est-donc-l-europe-de-223982

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15 avril 2020 3 15 /04 /avril /2020 03:29

« Ce jour nous a tous libérés du système de la tyrannie nationale-socialiste édifiée sur le mépris de l’homme. (…) Nous devons nous garder de voir dans la fin de la guerre la cause de l’exode, de l’expulsion et de la privation de liberté. Cette cause réside bien plus dans le commencement de la guerre et dans le début de cette tyrannie qui conduisit à la guerre. Nous n’avons pas le droit de dissocier le 8 mai 1945 du 30 janvier 1933. » (Richard von Weizsäcker, le 8 mai 1985).




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Avoir 20 ans en 1940. Ce fut le cas de Claude Cheysson, Boris Vian. Aussi Emilio Colombo. Avoir 20 ans en 1940 …en Allemagne, ce fut le cas de Richard von Weizsäcker, qui est né à Stuttgart il y a 100 ans, le 15 avril 1920. Il fut une sorte de conscience morale de l’Allemagne qui est passée de la période postnazie à la période de la Réunification.

Issu d’une grande famille du Wurtemberg (qui a donné des diplomates, des scientifiques, des médecins, des juristes, des philosophes, des économistes, des hommes politiques, etc.), Richard von Weizsäcker a passé son enfance à l’étranger à cause de son père diplomate (en Scandinavie et en Suisse) et a fait des études d’histoire et de philosophie d’abord à Oxford (Royaume-Uni) et Grenoble (France) avant d’être mobilisé pendant la guerre (où il fut blessé en Prusse orientale). Pendant la guerre, il a vu son frère mourir au combat, et il a participé à des tentatives ratées d’attentat contre Hitler (en 1943 et en 1944). Après la guerre, il continua ses études à Göttingen. Il a suivi aussi des études de droit, de physique et de théologie (en 1955, il a obtenu son doctorat de droit) et a travaillé pour une grande entreprise, a dirigé une banque, puis fut administrateur d’un groupe pharmaceutique. Il s’est marié en 1953 et a eu quatre enfants (dont un a été assassiné le 19 novembre 2019). Il s’engagea en politique dès 1954 sous les couleurs de la CDU (démocrate-chrétien).

Richard von Weizsäcker fut également président de l’Assemblée de l’Église évangélique d’Allemagne entre 1964 et 1970, et a soutenu très rapidement (aux côtés du physicien Werner Heisenberg) la ligne Oder-Neisse comme frontière entre l’Allemagne et la Pologne, faisant la promotion de la réconciliation entre Allemands et Polonais (ce qui à l’époque avait provoqué un tollé au sein de la CDU).

En raison de ses activités évangéliques, Richard von Weizsäcker a initialement refusé d’être candidat CDU aux élections législatives (fédérales) du 19 septembre 1965 malgré les demandes de Konrad Adenauer et Helmut Kohl. En 1968, toujours poussé par Helmut Kohl, il s’est présenté à la primaire pour être candidat CDU à la Présidence fédérale. Il fut battu par le Ministre de la Défense de l’époque, Gerhard Schröder (1910-1989) qui est un homonyme qui n’a rien à voir avec le futur Chancelier de 1998. Aux élections fédérales suivantes, le 28 septembre 1969, Richard von Weizsäcker, bon orateur, fut élu député de Rhénanie-Palatinat et fut sans arrêt réélu au Bundestag jusqu’à sa démission le 15 juin 1981.

Après l’échec de la CDU aux élections fédérales du 19 novembre 1972, Richard von Weizsäcker s’est présenté le 17 mai 1973 à la présidence du groupe CDU (d’opposition) au Bundestag, mais son adversaire Karl Carstens (1914-1992) fut élu. Quelques mois plus tard, il réussit à être désigné comme le candidat de la CDU à l’élection présidentielle du 15 mai 1974 contre l’influent ministre-président du Bade-Wurtemberg, Hans Filbinger (1913-2007), également vice-président fédéral de la CDU (à partir de juin 1973, la CDU fut présidée par Helmut Kohl). À cette élection présidentielle du 15 mai 1974 (le corps électoral est l’Assemblée fédérale, c’est-à-dire la réunion du Bundestag et du Bundesrat), Richard von Weizsäcker a affronté le candidat libéral (FDP) Walter Scheel, Vice-Chancelier et Ministre des Affaires étrangères en exercice, soutenu par la majorité SPD/FDP dirigée par le Chancelier Willy Brandt. Walter Scheel fut élu dès le premier tour avec 51,2% des voix, face à Richard von Weizsäcker, qui a obtenu seulement 48,1% (498 voix sur 1036 votants).

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Indépendamment de son implantation parlementaire dans la Rhénanie-Palatinat, Richard von Weizsäcker fut désigné comme la tête de liste CDU aux élections régionales de Berlin-Ouest. L’enjeu était important puisqu’il s’agissait de conquérir un double poste (un peu comme maire de Paris), à la fois ministre-président (chef exécutif de la région) et maire (bourgmestre). La majorité a été presque toujours dirigée par un social-démocrate (SPD), en particulier Willy Brandt entre le 3 octobre 1957 au 1er décembre 1966. Cependant, aux élections régionales du 17 mars 1979, le maire sortant, Dietrich Stobbe (SPD) a été réélu. L’échec de Richard von Weizsäcker fut cependant assez réduit car il avait quand même obtenu 44% des voix et 63 sièges sur 135.

Le 23 mai 1979, le candidat CDU Karl Carstens fut élu Président fédéral, avec 51,0% grâce à l’abstention des parlementaires libéraux déçus du refus de se représenter du Président sortant Walter Scheel (libéral). La candidate SPD Annmarie Renger (ancienne Présidente du Bundestag, Karl Castens fut son successeur à la tête du Bundestag à partir du 14 décembre 1976), première candidate femme à une telle haute fonction, fut battue. L’élection de Karl Castens libéra la place de Vice-Président du Bundestag qui fut attribuée à Richard von Weizsäcker à partir du 21 juin 1979 (élu par 272 voix sur 489). Il fut réélu Vice-Président du Bundestag à l’unanimité après le renouvellement des élections fédérales du 5 octobre 1980 (il avait alors été élu député de Berlin-Ouest). Il quitta ses fonctions parlementaires le 21 mars 1981.

Parallèlement, la coalition SPD-FDP à Berlin-Ouest a éclaté, ce qui a provoqué des élections régionales anticipées à Berlin-Ouest pour le 10 mai 1981. Très logiquement, Richard von Weizsäcker, chef de l’opposition locale, a été désigné de nouveau comme tête de liste CDU et il a recueilli 48% des voix, avec 65 sièges sur 132. Malgré l’absence de majorité absolue (il lui manquait deux sièges), et grâce à la division du camp d’en face, Richard von Weizsäcker fut élu maire de Berlin-Ouest le 11 juin 1981 (bourgmestre-gouverneur) et sa majorité fut renforcée le 17 mars 1983 par l’arrivée des élus libéraux (la majorité fut alors de 72 sièges sur 132). Du reste, ce retournement d’alliance du FDP n’était pas limité à Berlin-Ouest mais au niveau fédéral puisque c’est par cela que le Chancelier Helmut Schmidt a été mis en minorité au Bundestag et qu’Helmut Kohl (enfin) lui a succédé comme Chancelier fédéral. Parmi les événements marquants de son mandat, Richard von Weizsäcker a reçu le Président américain Ronald Reagan le 11 juin 1982 au Checkpoint Charlie (limite de l’ancienne zone américaine de Berlin).

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Dès novembre 1983, soutenu par Helmut Kohl, Richard von Weizsäcker fut désigné candidat de la majorité CDU/FDP à l’élection présidentielle du 23 mai 1984. Il quitta ses fonctions de maire de Berlin-Ouest dès le 9 février 1984 et fut élu Président de la République fédérale d’Allemagne le 23 mai 1984 pour un mandat de cinq ans, avec une forte majorité, 832 voix sur 1040 (soit 80,0% !), car il fut soutenu aussi par le SDP. Seuls, les Verts, qui venaient de faire leur entrée au Bundestag aux élections fédérales du 6 mars 1983 (avec 5,6% des voix) avaient présenté une candidate, Luise Rinser qui n’a obtenu que 68 voix (6,5%).

Richard von Weizsäcker fut Président fédéral du 1er juillet 1984 au 1er juillet 1994, car il a été réélu le 23 mai 1989 pour un second mandat : il était le seul candidat à cette nouvelle élection, et a obtenu 881 voix sur 1038 (84,9%). Pourquoi a-t-il été élu sans concurrent ? Parce qu’il a montré à tous Allemands son attachement aux valeurs démocratiques et aux valeurs humanitaires qui convenaient à toute la classe politique. Il a surtout prononcé un discours historique au Bundestag le 8 mai 1985 à l’occasion du 40e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale.





Dans ce discours, Richard von Weizsäcker a rappelé : « En ce qui nous concerne, nous, Allemands, nous célébrons ce jour [le 8 mai] entre nous, et cela s’impose. (…) Pour nous, le 8 mai est surtout un jour où nous nous souvenons des souffrances qu’ont dû subir les hommes. C’est également un jour de réflexion sur le cours de notre histoire. (…) La capitulation militaire avait été inconditionnelle. Notre destin se trouvait dans les mains des ennemis. Le passé avait été terrible, précisément aussi pour bon nombre de ces ennemis. N’allaient-ils pas nous revaloir sous de multiples formes ce que nous leur avions fait ? La plupart des Allemands avaient eu la conviction de lutter et de souffrir pour la bonne cause de leur pays. Et voilà qu’ils étaient obligés de constater que tout cela avait été non seulement vain et absurde, mais aussi que cela avait servi les objectifs inhumains de dirigeants criminels. Épuisement, désarroi et inquiétudes nouvelles caractérisaient les sentiments de la plupart d’entre nous. ».

À ce moment du discours, je me souviens de certaines conditions d’une réconciliation franco-allemande. En 1994, Alfred Grosser proposait en effet : « Deux histoires juives me paraissent dire clairement quelle est l’attitude la meilleure pour créer la paix future. La première : on demande à un rabbin : "En hébreu, la cigogne est appelée ‘hassida’, l’affectueuse, parce qu’elle aime les siens et pourtant, elle est rangée parmi les animaux impurs. Pourquoi ?". Et le rabbin de répondre : "Précisément, parce qu’elle n’aime que les siens". La seconde : deux frères cheminent côte à côte. Le  premier demande : "M’aimes-tu ? – Bien sûr que je t’aime. – Sais-tu ce qui me fait souffrir ? – Comment le saurais-je ? – Comment peux-tu dire que tu m’aimes si tu ne sais pas ce qui me fait souffrir ?". Les premières rencontres franco-allemandes organisées à partir de 1946 allaient dans ce sens. Oui, il fallait faire comprendre aux jeunes Allemands la dimension de l’horreur et aussi ce qu’avait été l’Occupation allemande en France. Mais à condition d’accepter d’apprendre puis de répercuter en France ce qu’avaient été les souffrances des citadins allemands sous les bombes alliées ou celles des Allemands de l’Est expulsés par millions de leur terre natale. » ("Du bon usage de la mémoire").

La méthode de Weizsäcker est celle-ci : « Le peuple juif se souvient et se souviendra toujours. Ce que nous cherchons, en tant qu’hommes, c’est la réconciliation. Précisément pour cette raison, il faut que nous comprenions qu’il ne peut y avoir de réconciliation sans souvenir. L’expérience de la mort qu’ont subie des millions d’hommes est ancrée dans le cœur de chaque Juif dans le monde, non seulement en raison de l’impossibilité pour les hommes d’oublier de telles horreurs, mais aussi parce que le souvenir est l’un des éléments de la croyance juive. "Vouloir oublier prolonge l’exil, et le secret de la rédemption est le souvenir". (…) Quiconque oublie le souvenir, perd la foi. En voulant, de notre côté, essayer d’oublier ce qui est arrivé au lieu de nous souvenir, nous ferions non seulement preuve d’une attitude inhumaine, mais nous manquerions surtout de respect pour la foi des Juifs qui ont survécu et nous détruirions l’effort de réconciliation. Il nous appartient de cultiver en nous le souvenir, par la pensée et le sentiment. ».

Richard von Weizsäcker a poursuivi ainsi : « En ce jour, c’est dans le deuil que nous évoquons le souvenir de tous les morts de la guerre et de la tyrannie. Nous évoquons en particulier le souvenir des six millions de Juifs assassinés dans les camps de concentration allemands. Nous évoquons le souvenir de tous les peuples victimes de la guerre, surtout des innombrables citoyens soviétiques et polonais qui ont trouvé la mort. Nous autres, Allemands, évoquons dans le deuil le souvenir de nos compatriotes morts en tant que soldats lors des attaques aériennes dans leur patrie, en captivité ou victimes de l’expulsion. Nous évoquons le souvenir (…) des Rom assassinés, des homosexuels tués, des aliénés mentaux assassinés, de tous ceux qui durent mourir en raison de leur conviction religieuse ou politique. Nous évoquons le souvenir des otages exécutés. Nous pensons aux victimes de la résistance dans tous les États occupés par notre armée. (…) ».

Insistant que si les lois meurtrières des nazis n’étaient pas voulues par l’ensemble du peuple allemand, ce dernier ne pouvait pas les ignorer : « Chaque Allemand a pu être le témoin des souffrances imposées aux citoyens juifs, victimes d’abord d’une froide indifférence puis d’une intolérance cachée et enfin d’une haine déclarée. Comment ne se douter de rien devant les incendies de synagogues, les pillages, l’imposition de l’étoile jaune, la privation des droits et les violations incessantes de la dignité humaine ? Celui qui ouvrait les oreilles et les yeux, celui qui voulait s’informer ne pouvait pas ne pas voir les trains de déportations. Peut-être l’imagination de l’homme n’était-elle pas suffisante pour concevoir la nature et l’envergure de cette extermination. À vrai dire, en plus de ces crimes, un grand nombre, un trop grand nombre même de personnes, qui appartenaient également à ma génération, jeunes et non concernées par l’organisation ni l’exécution de ces événements, essayèrent de refuser de voir ce qui se passait. Il y avait diverses façons de se dérober à l’appel de la conscience, de ne pas être compétents, de porter ses regards ailleurs et de se taire. Lorsqu’à la fin de la guerre, toute la vérité indicible de l’Holocauste se fit jour, nombreux, trop nombreux ceux parmi nous qui se sont prévalu de ne rien avoir su ni même pressenti. ».

Puis, très précisément : « Un peuple tout entier ne peut pas être coupable ou innocent. La faute comme l’innocence, n’est pas collective, elle est personnelle. La faute humaine peut être mise à jour ou peut rester cachée. Il y a des fautes que les hommes ont avouées à eux-mêmes, ou ont niées. Que chacun de ceux qui ont vécu cette époque en toute lucidité se demande aujourd’hui dans son for intérieur à quel point il y a été mêlé. (…) Il ne s’agit pas de surmonter le passé, c’est impossible. Modifier le passé a posteriori ou le rendre inexistant n’est pas possible. Toutefois, quiconque ferme les yeux devant le passé ne voit pas le présent. Quiconque refuse de se souvenir de la barbarie se retrouve exposé à de nouveaux risques de contagion. ».

Hitler considéré le responsable de toutes les conséquences : « Les autres peuples furent les premières victimes d’une guerre émanant de l’Allemagne, avant que nous ne devenions nous-mêmes les victimes de notre propre guerre. Il s’ensuivit la division, convenue par les puissances victorieuses, de l’Allemagne en différentes zones. (…) Ce fut le début de la division de l’Europe en deux systèmes politiques différents. C’est seulement l’évolution de l’après-guerre qui consacra cette division. Mais elle ne se serait pas produite si Hitler n’avait pas commencé la guerre. ».

Ce discours, tellement il a marqué les esprits, autant allemands qu’étrangers, a été diffusé sous forme de disque à 60 000 exemplaires, et sous forme papier à 2 millions d’exemplaires, sans compter la diffusion de l’intégralité de ce discours dans de nombreux journaux dans le monde, dont le "New York Times".

Au-delà de ce discours très important du 8 mai 1985, le Président fédéral a également rejeté fermement le relativisme de certains historiens allemands lors d’un colloque le 12 octobre 1988 à Bamberg, en refusant toute comparaison malvenue : « Auschwitz reste unique. Cela a été perpétré par des Allemands au nom de l’Allemagne. Cette vérité est immuable et ne peut pas être oubliée. ».

Richard von Weizsäcker fut également, lors de son second mandat, le Président fédéral très symbolique qui a vécu la Réunification de l’Allemagne le 3 octobre 1990, accueillant ainsi au sein des institutions fédérales la dernière représentante de la RDA (DDR), Sabine Bergmann-Pohl, CDU, Présidente de la République démocratique allemande (élue à ce poste le 5 avril 1990 à l’âge de 43 ans, elle intégra ensuite le gouvernement fédéral d’Helmut Kohl).

Il a aussi rendu hommage à l’ancien Chancelier Willy Brandt à l’enterrement de ce dernier, le 17 octobre 1992, en présence de François Mitterrand, Mikhaïl Gorbatchev et Felipe Gonzalez : « Il a façonné une ère (…). Il a réussi ce qui échoue si souvent en Allemagne, surmonter la distance entre le pouvoir et la compassion, et combiner le pouvoir avec la morale. ».

Lors de sa mort à Berlin le 31 janvier 2015 à quelques mois de ses 95 ans, Richard von Weizsäcker fut honoré par toute la classe politique comme un grand homme d’État de l’Allemagne d’après-guerre, qui avait su trouver les mots à la fois pour regretter le passé nazi et entrevoir le futur réunifié. À ses funérailles le 11 février 2015 à la cathédrale de Berlin, Joachim Gauck (le Président fédéral), Frank-Walter Steinmeier (le Ministre des Affaires étrangères et futur Président fédéral) et Wolfgang Schäuble (le Ministre des Finances et futur Président du Bundestag) lui ont rendu hommage, en présence de nombreuses personnalités allemandes et étrangères, en particulier les anciens et actuel Chancelier Angela Merkel, Helmut Schmidt et Gerhard Schröder, les anciens Présidents fédéraux Roman Herzog, Horst Kölher et Christian Wulff, ainsi que notamment Lech Walesa, le princesse Beatrix, etc.

La fin du discours du 8 mai 1985 pourrait être le véritable testament politique de Richard von Weizsäcker : « Une des méthodes de Hitler a toujours été d’attiser les préjugés, les animosités et la haine. Voici donc ce que je demanderai aux jeunes : ne vous laissez pas entraîner à des sentiments d’animosité ni de haine contre d’autres êtres humains, que ce soit contre les Russes ou les Américains, contre les Juifs ou les Turcs (…). Apprenez à coexister au lieu de vous dresser les uns contre les autres. (…) Louons la liberté. Travaillons pour la paix. Respectons le droit. ». Ces recommandations sont toujours valables en 2020. Plus que jamais.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Richard von Weizsäcker.
Auschwitz.
Berlin 1989 : le 9/11 avant le 11/9.
Les élections régionales en Thuringe du 27 octobre 2019.
Konrad Adenauer.
L’Allemagne en pleine fièvre extrémiste ?

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https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/richard-von-weizsacker-la-223262

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 03:02

« Dans cette Europe unie, l’originalité de chacun des peuples participants devra être sauvegardée, et les causes, anciennes ou récentes, de divisions devront être éliminées d’un commun accord. C’est ainsi que l’Europe trouvera son identité, redeviendra un centre actif et nécessaire à bien des équilibres et, selon sa vocation, s’insèrera dans l’unité plus vaste de l’humanité. » (Emilio Colombo, 6 juillet 1977).



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Un jour après l’un de ses futurs homologues français, Claude Cheysson, l’ancien ministre italien Emilio Colombo est né il y a 100 ans, le 14 avril 1920, à Potenza, ville du sud de l’Italie dont il fut le jeune maire de juin 1952 à janvier 1955.

Emilio Colombo a été l’un des dinosaures de la démocratie chrétienne triomphante dans l’Italie des années 1960-1970. Très étrangement, un autre de ces dinosaures, Giulio Andreotti, est mort quasiment au même moment que lui. Giulio Andréotti le 6 mai 2013 à Rome et Emilio Colombo le 24 juin 2013 à Rome aussi, à peu près au même âge.

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En mars 1991, dans le cadre d’une rencontre de la démocratie chrétienne européenne, j’avais eu la chance d’être reçu, avec les autres invités (de tous les pays européens, y compris de Lituanie et de Hongrie) par Emilio Colombo à Florence, chez les ducs de Toscane. Il avait beaucoup parlé de la construction européenne et semblait ravi de rencontrer de nouveaux interlocuteurs de l’ancienne Europe de l’Est libérée du joug soviétique. L’URSS existait encore mais l’Allemagne était déjà réunifiée.

Enfant précoce de la démocratie chrétienne d’après-guerre, Emilio Colombo, journaliste avec une licence de droit, fut élu pour la première fois député à l’âge de 26 ans, le 25 juin 1946. Il fut réélu jusqu’en septembre 1992, et fut également élu député européen de 1976 à 1980 et de 1989 à 1992. À peine trentenaire, il commença une très longue carrière ministérielle dans de très nombreux gouvernements italiens dès la fin des années 1940.

La liste peut paraître fastidieuse, mais proposons-la quand même : il fut nommé Secrétaire d’État à l’Agriculture et aux Forêts du 23 mai 1948 au 25 juillet 1951, Secrétaire d’État aux Travaux publics du 16 juillet 1953 au 6 juillet 1955, Ministre de l’Agriculture et de Forêts et Haut-commissaire à l’Alimentation du 6 juillet 1955 au 1er juillet 1958, Ministre du Commerce extérieur du 1er juillet 1958 au 15 février 1959, Ministre de l’Industrie et du Commerce du 15 février 1959 au 21 juin 1963, Ministre du Trésor du 21 juin 1963 au 6 août 1970 (et Ministre du Budget et de la Planification économique du 24 juin 1968 au 12 décembre 1968), puis Président du Conseil (chef du gouvernement) du 6 août 1970 au 17 février 1972 (Giulio Andreotti lui succéda), ainsi que Ministre des Grâces et de la Justice du 1er mars 1971 au 17 février 1972, de nouveau Ministre du Trésor du 17 février 1972 au 26 juin 1972, Ministre sans portefeuille du 26 juin 1972 au 7 juillet 1973, Ministre des Finances du 26 juillet 1973 au 14 mars 1974, Ministre du Trésor du 14 mars 1974 au 29 juillet 1976.

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Emilio Colombo fut ensuite élu Président du Parlement Européen, le dernier parlement non élu directement au suffrage universel direct, le 8 mars 1977 (il céda ensuite sa place, le 17 juillet 1979, à l’illustre Simone Veil), retourna ensuite au gouvernement comme Ministre des Affaires étrangères du 4 avril 1980 au 4 août 1983, Ministre du Budget et de la Planification économique du 28 juillet 1987 au 13 avril 1988, Ministre des Finances du 13 avril 1988 au 22 juillet 1989, enfin de nouveau Ministre des Affaires étrangères du 1er août 1992 au 28 avril 1993.

Emilio Colombo termina sa carrière politique en étant nommé le 14 janvier 2003 sénateur à vie par le Président de la République Carlo Ciampi, titre très rare (le nombre de sénateurs à vie est très limité) visant à honorer un grand responsable de l’État. À la mort de Giulio Andreotti (lui aussi nommé sénateur à vie), Emilio Colombo fut le doyen des sénateurs et aussi, le dernier survivant de l’Assemblée Constituante de juin 1946.

Si on essaie de résumer cette carrière très riche en responsabilités politiques italiennes, on peut dire qu’Emilio Colombo a été membre des multiples gouvernements italiens pendant plus de trente-cinq d’années ! Avec deux portefeuilles phares : les Affaires étrangères et les Finances, et deux fonctions qui se détachent dans ce flot ministériel : la Présidence du Conseil et, hors du gouvernement, la Présidence du Parlement Européen.

Lorsqu’Emilio Colombo était Président du Conseil, son Ministre des Affaires étrangères était Aldo Moro. Emilio Colombo a mis en œuvre plusieurs réformes progressistes. Ainsi, le 22 octobre 1971, il a modifié les règles d’expropriation des terres et de rénovations urbaines ; le 6 décembre 1971, il a financé la construction d’écoles maternelles dans toutes les communes ; le 30 décembre 1971, il a renforcé la protection des femmes dans le droit du travail, notamment en allongeant le congé maternité.

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Inutile de préciser (mais disons-le quand même) que, par son inspiration démocrate chrétienne (il fut élu président de l’Internationale démocrate centriste le 2 mars 1993), Emilio Colombo était un ardent défenseur de la construction européenne et la Présidence du Parlement Européen a constitué pour lui une sorte de bâton de maréchal, la reconnaissance, tôt (avant ses 60 ans), de son ambition pour l’Europe. Du reste, il a été récompensé par le Prix Charlemagne attribué par la ville d’Aix-la-Chapelle (Aachen) réservé aux artisans de l’Europe, ainsi que par la Médaille d’or de la Fondation Jean-Monnet pour l’Europe (remise à Lausanne le 7 octobre 2011). En outre, il a reçu la Médaille Robert Schuman le 8 juillet 1986, aux côtés d’autres grands Européens, notamment Helmut Kohl, Pierre Pflimlin, Leo Tindemans, Jacques Santer et Alain Poher.

Emilio Colombo, Ministre italien des Affaires étrangères, avait notamment pris l’initiative, le 18 novembre 1981, avec son futur homologue allemand (l’année suivante) Hans-Dietrich Genscher, de promouvoir le renforcement de la coopération politique européenne en proposant une relance institutionnelle devant le Parlement Européen. Emilio Colombo fut aussi, en tant que chef du gouvernement italien, le Président du Conseil de l’Union Européenne du 1er juillet 1971 au 31 décembre 1971 (présidence tournante, avec son appellation moderne postmaastrichtienne). Et après avoir présidé le Parlement Européen, il fut élu président de la commission des affaires étrangères du Parlement Européenne de juillet 1979 à avril 1980, et aussi président d’une commission sur les relations entre le Conseil de l’Europe et la Communauté Européennes en 1985.

Italien, Européen, Emilio Colombo, passionné par la vie politique de son pays et par l’unité de l’Europe, était aussi un "universaliste", en ce sens que ses racines chrétiens l’incitaient à l’humanisme, convaincu que la réalisation d’une Europe unie pourrait transformer le monde dans un sens plus humain.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 avril 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Emilio Colombo.
Le peintre Raphaël.
Retour de bâton en Italie : good bye Salvini !
Salvini, le double Mitterrand italien ?
Les élections européennes du 26 mai 2019.
Léonard de Vinci.
Giulio Andreotti.
Ennio Morricone.
Les Accords de Munich.
Une collusion tacite des secours humanitaires avec les passeurs criminels ?
Le radeau Aquarius.
Sueurs froides à l’italienne.
L’Italie en pleine dérive ?
Élections législatives italiennes du 4 mars 2018.
Luciano Pavarotti.
Lino Ventura.
Concini.
Antonio Tajani.
Carlo Ciampi.
Silvio Berlusconi.
Umberto Eco.
Virginia Raggi.
La révolution institutionnelle italienne.
Renzusconi franchit le Rubicon.
Enrico Letta, un nouveau visage en Europe.
Habemus Lettam (29 avril 2013).
Discours d’Enrico Letta du 26 octobre 2013 à Paris.
Giorgio Napolitano.
Le compromis historique.
Aldo Moro.
Erasmus.
L’Europe, c’est la paix.
L’Europe des Vingt-huit.
Mario Draghi.
Tournant historique pour l’euro.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200414-emilio-colombo.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/emilio-colombo-grand-promoteur-de-223155

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/04/06/38173828.html



 

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28 janvier 2020 2 28 /01 /janvier /2020 03:20

« Devance toute séparation, comme si elle était derrière toi, semblable à l’hiver qui à l’instant s’en va. » (Rilke, 1923).


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Il n’y avait plus d’incertitude depuis les élections législatives britanniques du 12 décembre 2019 : le Brexit aura bien lieu et il aura lieu ce vendredi 31 janvier 2020 à 23 heures (heure de Londres). Mine de rien, à force de l’avoir projeté, on croit s’y être habitué depuis trois ans et demi, mais ce sera quand même émouvant. Ce sera l’un des événements européens les plus marquants de l’année sinon de la décennie.

Le 9 janvier 2020, la Chambre des Communes a adopté l’accord du Brexit par 330 voix pour et 231 voix contre. Cela faisait un an que les députés avaient boudé le texte qui, au fil des scrutins, avait été légèrement modifié : lors des trois précédents votes, il y avait une majorité députés pour le rejet de l’accord : 432 le 15 janvier 2019, 391 le 12 mars 2019, 322 le 29 mars 2019 et le 19 octobre 2019, une majorité avait même refusé le principe du vote qui n’a donc pas été mis à l’ordre du jour. Seules des élections anticipées pouvaient débloquer la situation. Il a fallu l’habileté politique du Premier Ministre Boris Johnson pour dénouer le nœud gordien.

Le 22 janvier 2020, le Parlement britannique a adopté définitivement l’accord malgré la réticence de la Chambre des Lords. La Chambre des Communes l’a en effet adopté en troisième lecture, avec la même majorité. Et l’accord fut "promulgué" par la reine Élisabeth II le lendemain. Le Parlement Européen devra ensuite ratifier l’accord le 29 janvier 2020. Plus aucun obstacle, ni politique ni juridique, ne s’opposera alors au Brexit le 31 janvier 2020.

Inutile de préciser qu’en tant que partisan de la construction européenne, je regrette ce départ alors qu’il est incontestable que le Royaume-Uni est l’une des principales nations européennes. Pour la France, c’est une grosse perte, en particulier parce que le Royaume-Uni et la France sont les deux seules réelles puissances militaires de l’Europe. Cela n’empêchera évidemment pas la poursuite d’accords de défense entre le Royaume-Uni, la France et l’Union Européenne.

Toute séparation est un échec, mais c’est le prix de la liberté. Ceux qui osent comparer l’Union Européenne à une sorte d’URSS vaguement bureaucratique devraient garder la mesure : à ma connaissance, aucun État intégré à l’URSS n’a eu la liberté de pouvoir quitter l’URSS. Les pays baltes étaient par exemple demandeurs, demande qui a reçu comme réponse des chars russes à Vilnius en janvier 1990. Donc, le Brexit est la démonstration que l’Union Européenne est ce qu’elle est réellement, à savoir l’union de pays européens qui s’allient pour la première fois dans la liberté et la sincérité, et aussi dans l’égalité, aucun n’ayant une domination sur les autres, sauf selon leur taille (population, superficie, PIB, etc.).

Sur l’aspect bureaucratique de l’Union Européenne (dans toute institution, le risque est à la paperasse et à l’absence de réalisation concrète et même d’efficacité), insistons sur le fait qu’il y a beaucoup plus de fonctionnaires territoriaux de la ville de Paris que de fonctionnaires européens à Bruxelles.

Ajoutons que dans les comparaisons stupides qu’on peut lire ici ou là, l’Union Européenne n’est pas non plus un nouveau Reich car la grande différence entre l’Europe des pères de l’Europe depuis la fin de la guerre et la "Grande Europe" souhaitée par Hitler, c’est que cette dernière était sous domination allemande, et même, plutôt, sous domination nazie. Au contraire, les premiers projets européens (Euratom, CECA, CED, CEE, UE) ont été construits justement dans le but de ne plus retrouver l’hypothèse de cette grande Europe nazie, avec des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, qui sont diamétralement opposées aux valeurs véhiculées par l’idéologie nazie.

Rester seul dans un monde globalisé où seuls les "grands" ensembles ont de l’influence (économique et politique), comme les États-Unis, la Chine, l’Inde, etc., c’est le choix seulement d’environ la moitié (un peu plus) du peuple britannique. Nous allons vivre, dans les prochaines années (pas tout de suite, car la procédure divorce n’est pas encore terminée, il y a la négociation d’un accord sur ce que vont être les relations entre l’Union Européenne et le Royaume-Uni dans un avenir proche, qui devraient se conclure avant le 31 décembre 2020), avec la démonstration désolante par l’absurde que l’absence d’unité entraîne l’absence de force.

D’autres tenteront d’expliquer que le départ des Britanniques était indispensable et qu’ils n’auraient jamais dû adhérer au processus européen. On serait tenté de leur donner raison, puisqu’ils s’en vont maintenant, mais en fait, dire que le mariage était un échec après près de quarante-huit années de vie commune, je voudrais bien qu’on me l’explique vraiment. Car si le Brexit a été décidé, ce n’était pas par un de ces vents irrépressibles qui secouent l’histoire du temps présent, comme le furent la chute du mur de Berlin ou l’effondrement de l’Union Soviétique. Non, ce fut juste le résultat désastreux d’un pari incertain et complètement irresponsable dans un but exclusif de manœuvre électorale de David Cameron (qu’on oublie un peu trop vite).

L’un des premiers responsables à avoir refusé l’entrée du Royaume-Uni dans l’Europe unifiée, ce fut évidemment De Gaulle. Replongeons-nous alors dans son état d’esprit il y a cinquante-sept ans. Plaçons-nous en janvier 1963. La France s’est dotée de sa force nucléaire, au grand dam des États-Unis. Si De Gaulle voyait d’un mauvais œil l’OTAN, c’était parce que cette protection militaire américaine avait pour conséquence la fin de l’effort de défense de chaque pays européen membre, ce qu’il ne voulait pas pour la France et il a eu raison puisque, aujourd’hui, l’OTAN ne représente plus vraiment une assurance-vie contre des agressions extérieures. Son maître mot restait la souveraineté du pays, son indépendance nationale.

Le témoignage de son ministre Alain Peyrefitte reste alors essentiel. Car De Gaulle disait ce qu’il pensait sans pour autant craindre de transmettre cette pensée dans sa communication publique (ce qui, de nos jours, avec les réseaux sociaux et les smartphones, serait un exercice bien compliqué).

Toute sa réflexion partait de la force de frappe nucléaire française. Rappelons que l’origine de cette force de frappe n’est pas gaullienne. C’était le seul sujet politique qui a obtenu tacitement un consensus dans la classe politique de la Quatrième République. C’était en particulier Félix Gaillard qui a lancé le grand plan de programmation nucléaire en janvier 1952.

Ainsi, le 2 janvier 1963, De Gaulle analysait : « Le rapport de force va changer en Europe. Jusqu’à maintenant, l’Angleterre était en position dominante par rapport à la France, puisqu’elle avait une force de frappe et que nous n’en avions pas. Maintenant, ça va être l’inverse, puisque les Américains ne nous contrôleront pas, alors qu’ils contrôleront entièrement la force anglaise. ». Le même jour, il en est venu à ce qu’était alors le Marché commun : « J’avais pris la décision de principe de fermer la porte du Marché commun aux Anglais, à la fois parce qu’ils ne sont pas prêts à y entrer économiquement et parce qu’ils n’y sont pas vraiment disposés politiquement. (…) [La Grande-Bretagne] pensait qu’elle mènerait tous les Européens par le bout du nez. Depuis trois ou quatre ans que nous prenons nos dispositions pour nous doter de notre force de frappe, elle s’était mise aussi à en vouloir une qui en fût une. Mais elle ne s’en était pas donné les moyens. Et maintenant, elle y a définitivement renoncé. ».

Plus précis, une semaine plus tard, De Gaulle confia à Alain Peyrefitte le 9 janvier 1963 : « On arrive au moment où on se rendra compte qu’on ne peut pas résoudre la quadrature du cercle : ou les Anglais imposent leurs conditions, et le Marché commun disparaît, il faut un traité différent, ou les Anglais acceptent d’entrer dans le Marché commun comme les autres, mais la Chambre des Communes ne le permettra pas. (…) Le pire qui puisse arriver, c’est qu’il n’y ait plus de Marché commun, les Six ne pouvant plus rester à Six. Je ne sais pas si ce serait un immense malheur. ».

Et continuant toujours sur l’éventualité d’une explosion de l’Europe des Six : « Il faut toujours envisager toutes les éventualités. Celle-là ne me bouleverserait pas. La France a existé des siècles sans le Marché commun, elle peut vivre sans lui. On remplacerait le Traité de Rome par un accord commercial, puisque la preuve aurait été faite que nos partenaires ne veulent ni d’une politique agricole commune, ni d’une aide commune à l’Afrique, ni d’une défense commune, ni d’une politique étrangère commune, ni d’une indépendance de l’Europe. Si nos partenaires ne veulent pas d’une Europe européenne, que voulez-vous que j’y fasse ? Je ne peux pas les y obliger. ».

Le Royaume-Uni se dit aujourd’hui la même chose : il a existé avant l’Union Européenne et pourrait s’en passer. Il lui resterait "juste" à négocier des accords commerciaux. Le problème, c’est que Boris Johnson devra choisir entre les États-Unis protectionnistes de Donald Trump et l’Union Européenne, son "ex".

À l’occasion de sa visite à Londres le 8 janvier 2020 pour rencontrer Boris Johnson, la nouvelle Présidente de la Commission Européenne Ursula von der Leyen a déclaré, au cours d’une conférence tenue à la London School of Economics : « Quand le jour se lèvera le 1er févier, l’Union Européenne et le Royaume-Uni resteront les meilleurs amis et les meilleurs partenaires. Les liens entre nous sont incassables. ». En clair, restons amis !

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Pour terminer, je souhaite aussi rappeler un fait historique à tous les Français qui dénonceraient l’absence de démocratie dans la construction européenne et qui se réjouiraient du Brexit. Les Français, il y a bien longtemps, ont eu à se prononcer eux-mêmes, par référendum, sur l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché commun, puisque Georges Pompidou a finalement levé le veto de son prédécesseur.

En effet, le 23 avril 1972, le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas a organisé le référendum avec cette question : « Approuvez-vous, dans les perspectives nouvelles qui s’ouvrent à l’Europe, le projet de loi soumis au peuple français par le Président de la République, et autorisant la ratification du traité relatif à l’adhésion de la Grande-Bretagne, du Danemark, de l’Irlande et de la Norvège aux Communautés Européennes ? ». Plus de 10,8 millions de Français ont approuvé, soit 68,3% des suffrages exprimés (contre 5 millions de "non", soit 31,7%). Certes, il y a eu 39,8% d’abstention et 11,6% de votes blancs ou nuls, mais ceux qui ne se sont pas prononcés clairement n’ont pas, par définition, désapprouvé, et ce sont donc bien les deux tiers des Français qui ont approuvé cet élargissement (le peuple norvégien a refusé, lui, cette adhésion, et de nouveau lors du processus d’élargissement de 1995).

Donc, le peuple français a démocratiquement approuvé l’adhésion des Britanniques au sein de l’édifice européen. Du reste, les Britanniques aussi l’ont approuvé par référendum, pas au moment de leur adhésion mais deux années plus tard, le 5 juin 1975 (engagement de campagne du Premier Ministre conservateur Edward Heath pour les élections législatives du 10 octobre 1974) : là aussi, deux tiers des électeurs ont approuvé, à savoir 67,2% des voix (plus de 17 millions d’électeurs britanniques) avec une participation de 64,5%.

De Gaulle, bien qu’opposé, n’avait pas exclu cette tournure des événements : « Les travaillistes vont arriver. Ils feront leurs petites expériences. Et dans quatre ans, ou huit, peut-être même pas (…), les jeunes conservateurs reprendront le pouvoir, et c’est alors que qu’ils accéderont au Marché commun. L’Angleterre sera mûre pour y entrer. En effet, la preuve aura été faite par l’absurde qu’elle ne peut pas se passer d‘y entrer. L’Angleterre ne croira plus à la possibilité (…) de s’extraire de l’Europe et de vivre sur sa lancée impériale et maritime. Dans quatre ou huit ans, l’évolution sera faite et les Anglais adhérerons au Marché commun en souscrivant à toutes ses clauses, car leur économie risquerait de s’effondrer s’ils ne le faisaient pas. ».

Et de compléter : « D’autre part, pendant ces quatre ou huit ans, le Marché commun aura eu le temps de se consolider. L’union politique des États aura pu se forger, à la faveur de la période de passage à vide qui suivra la rupture des négociations avec l’Angleterre. À ce moment, le Marché commun, consolidé par quatre ans d’existence supplémentaires et passé à son fonctionnement complet, toutes les épreuves de la période transitoire étant franchies, pourra résister victorieusement à l’entrée de l’Angleterre, si elle continue à avoir des prétentions exorbitantes et des arrière-pensées. Elle n’entrera dans la Communauté Européenne, que lorsqu’elle aura répudié à la fois son rêve impérial et sa symbiose avec les Américains. Autrement dit, quand elle se sera convertie à l’Europe. ».

C’était une incroyable prédiction de De Gaulle faite le 16 janvier 1963 à Alain Peyrefitte, qui a commenté bien plus tard (à la publication de ces dialogues, en 1994) : « Macmillan a démissionné le 10 octobre 1963 : les travaillistes, vainqueurs en 1964, ont été battus par les conservateurs en 1970 ; le Premier Ministre Heath, en accord avec le Président Pompidou, a fait alors entrer son pays dans la Communauté Européenne. Mais entre-temps, l’Europe des Six ne s’était pas renforcée ; elle n’avait pas su créer l’union politique que préconisait De Gaulle. Du coup, elle est entrée dans l’ambiguïté. ».

Eh oui ! De Gaulle préconisait l’union politique en Europe en 1963. Pour la simple raison qu’il préconisait une Europe européenne indépendante des États-Unis. C’était donc plus d’Europe et pas moins d’Europe qu’il voulait. Ce qui expliquait pourquoi il n’a pas hésité un instant à appliquer le Traité de Rome lorsqu’il est revenu au pouvoir. C’est parce que, aujourd’hui, les pays européens n’ont toujours pas réussi à se mettre d’accord pour une politique étrangère commune voire une politique de défense commune que nous avons des difficultés à faire émerger une souveraineté européenne qui maintiendrait en particulier la souveraineté française.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Brexit Day : J – 3 …et De Gaulle dans tout ça ?
Brexit : enfin, l’Union Européenne prouve qu’elle n’y était pour rien !
La très belle victoire de Boris Johnson.
Les élections législatives britanniques du 12 décembre 2019.
Brexit : et en avant pour un nouveau tour (électoral) !
Brexit : Boris Johnson et Emmanuel Macron sur le même front commun.
Document : les trois lettres adressées le 19 octobre 2019 à l’Union Européenne.
Document : quel est l’accord UK-EU du 17 octobre 2019 ? (à télécharger).
Brexit : le nouveau deal, enfin, in extremis !
8 contresens sur le Brexit.
Boris Johnson, apprenti dictateur ?
Boris Johnson, le jour de gloire.
Union Européenne : la victoire inespérée du Président Macron.
Européennes 2019 (6) : le paysage politique européen.
Theresa May : Game over.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200127-brexit.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/brexit-day-j-3-et-de-gaulle-dans-221073

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/27/37976935.html



 

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