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14 octobre 2018 7 14 /10 /octobre /2018 20:17

« Pour ma part, je crois que le temps est venu pour elle d‘annoncer à quel moment elle compte mettre un terme à son mandat de Chancelière. Elle doit faire cette annonce au cours du mois qui arrive. Tout le monde sait qu’elle ne se présentera pas aux prochaines élections. (…) Si madame Merkel se présentait à nouveau, la CDU-CSU ne serait peut-être plus élue et l’AfD en tirerait grand profit. » (Nils Diederich, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Berlin, Euronews le 26 septembre 2018).



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Les élections régionales qui se sont déroulées en Bavière ce dimanche 14 octobre 2018 seraient un désastre pour Angela Merkel. C’est en tout cas ainsi que beaucoup interprètent les résultats encore partiels de cette élection test sept mois après la formation du quatrième gouvernement de grande coalition CDU-SPD dirigée par la Chancelière Angela Merkel.

Le Parlement (Landtag) de "l’État libre de Bavière" n’aurait plus de majorité absolue pour ces cinq prochaines années. Le parti majoritaire quasi-hégémonique depuis la fin de la guerre, la CSU (Union chrétienne-sociale) est un parti allié à la CDU (Union démocrate-chrétienne) dans le reste de l’Allemagne fédérale. Cette spécificité politique et géographique est également sociale et religieuse. La Bavière est majoritairement catholique tandis que l’Allemagne est en général plutôt protestante. Les positions politiques de la CSU, notamment avec son leader historique "à la grosse voix" Franz Josef Strauss (1915-1988) qui dirigea la CSU du 18 mars 1961 au 3 octobre 1988 et qui dirigea la Bavière du 6 novembre 1978 au 3 octobre 1988, ont été toujours plus "à droite", plus "sécuritaires" que sa partenaire CDU.

Ces élections bavaroises étaient donc un double voire un triple test électoral. La solidité de la coalition gouvernementale (empêtrée dans de multiples crises et polémiques), les premières élections régionales depuis la fameuse décision en 2015 d’accueillir des centaines de milliers de réfugiés syriens, et puis, plus anecdotiquement, l’avenir politique du nouveau Ministre-Président de Bavière, Markus Söder, à ce poste depuis seulement le 16 mars 2018 (après avoir été pendant plus de dix ans ministre de Bavière, c’est-à-dire l’équivalent de vice-président de conseil régionale en France, aux Affaires européennes, à l’Environnement et la Santé et enfin, aux Finances, Développement régional et "Patrie"), succédant à Horst Seehofer, président de la CSU depuis le 25 octobre 2008 et élu Ministre-Président le 27 octobre 2008. Horst Seehofer fut nommé Ministre fédéral de l’Intérieur, des Travaux Publics et de la Patrie dans le nouveau gouvernement d’Angela Merkel, ce qui explique son départ de la tête de la Bavière et l’accession à cette responsabilité de Markus Söder. Les derniers mois furent d’ailleurs marqués par des querelles internes sur le leadership de la CSU.

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Horst Seehofer avait des mots très durs contre Angela Merkel pour qualifier sa politique en faveur de l’accueil des réfugiés. Il faut admettre que la Bavière est placée aux avant-postes de l’immigration en Allemagne : c’est à Munich que les réfugiés  venant de Turquie ou de Libye arrivent pour s’introduire en Allemagne. La décision d’Angela Merkel avait deux raisons : la première, morale, celle de respecter justement les valeurs européennes d’accueil et de solidarité, et la seconde, plus économique, celle de faire venir une main-d’œuvre qui risque de manquer à moyen terme vu la faible natalité allemande.

Cette décision a eu des résistances partout, tant à l’extrême gauche (un parti anti-immigrationniste s’est même créé il y a peu de temps), qu’à la droite et extrême droite. Cette résistance fait resurgir un nationalisme identitaire sur lequel surfe les militants de l’AfD, un parti explicitement d’extrême droite (absolument pas comparable au Rassemblement national en France) qui a fait sa grande entrée au Bundestag le 24 septembre 2017, c’était un événement historique avec l’élection de 94 députés et 12,5% des voix.

Même au sein de la CDU, Angela Merkel avait été contestée dans sa politique migratoire. Elle avait réussi cependant à garder le contrôle de son parti, la CDU, au dernier congrès mais le prochain congrès du 6 décembre 2018 risque d’être un peu plus ardu pour la Chancelière qui a déjà annoncé qu’elle briguerait sa propre succession à la tête de la CDU.

Parmi les contestations, le groupe CDU-CSU au Bundestag. Angela Merkel a reçu un premier désaveu le 25 septembre 2018 avec l’échec de la reconduction de son fidèle Volker Kauder (69 ans), à la tête du groupe CDU-CSU depuis qu’elle est Chancelière, c’est-à-dire depuis le 21 novembre 2005.

Son remplaçant Ralph Brinkhaus (50 ans), expert fiscaliste, député depuis 2009, fut élu par 125 voix contre 112 au second tour, non seulement contre la volonté d’Angela Merkel mais aussi contre celle du ministre Horst Seehofer, ce qui laisse entrevoir que la succession d’Angela Merkel est déjà posée au sein de la CDU et que les marges de manœuvre de la Chancelière vont être faible dans les mois à venir. Au printemps dernier, Ralph Brinkhaus s’était en effet déclaré hostile aux propositions d’Emmanuel Macron sur l’Europe, tentant d’amener le groupe CDU-CSU sur cette opposition, au grand dam d’Angela Merkel.

Malgré sa réaction conflictuelle en 2015-2016, Horst Seehofer a quand même confirmé l’alliance traditionnelle de la CSU avec la CDU, et, pour cette législature, avec le SPD pour continuer à former la grande coalition. Au SPD, dirigé par Andrea Nahles, le problème est le même que dans le camp d’en face, beaucoup contestent la grande coalition qui laisse comme seule perspective d’alternance des partis non gouvernementaux.

Autre source de contestation pour Angela Merkel, le récent meurtre d’un Allemand au cours d’une bagarre nocturne le 26 août 2018 à Chemnitz (Saxe) et l’arrestation de deux demandeurs d’asile (dont un relâché) et la recherche d’une troisième personne, ont été la cause de manifestations violentes d’extrême droite pour fustiger la politique d’Angela Merkel pour les réfugiés.

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Les réactions des membres de la grande coalition ont été très désordonnées : alors qu’Angela Merkel parlait de "chasse à l’homme" (les manifestants s’en prenant à des personnes d’apparence immigrée), Horst Seehofer laissait entendre qu’il aurait manifesté s’il n’avait pas été ministre. Une polémique se développa d’ailleurs sur la fiabilité de certaines sources qui a permis à Angela Merkel de décider, remises en cause par un haut fonctionnaire (le chef du service des renseignements intérieurs) soutenu par Horst Seehofer et dont certains, dans la coalition, voulaient la démission (la polémique s’est achevée avec un accord à demi bancal le 23 septembre 2018).

Tout laissait prévoir que les élections bavaroises allaient être un nouveau coup de marteau sur la grande coalition. Les résultats connus ce dimanche 14 octobre 2018 à 23 heures 30 sont pourtant moins désastreux qu’annoncés. Certes, la CSU perd la majorité absolue des sièges : elle aurait probablement 85 sièges sur 207 (au lieu des 101 sièges sur 180 aux précédentes élections régionales en Bavière qui se sont tenues le 15 septembre 2013). L’audience de la CSU a aussi fortement diminué, qui serait de 37,4% des voix, soit 10 points de moins qu’en 2013 (47,7%). Mais 2013 fut une année de grand succès électoral pour la CSU, car au scrutin du 28 septembre 2008, la CSU n’avait obtenu que 42,5% et 92 sièges sur 187, elle n’avait pas non plus la majorité absolue (rappelons une nouvelle fois le mode de scrutin très complexe qui fait que, pour rester proportionnel, il entraîne un nombre toujours différent de sièges).

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Les autres estimations de résultats sont les suivantes. Les Verts feraient un très bon score, avec 17,4% des voix (au lieu de 8,6% en 2013), ce qui leur donnerait 38 sièges sur 207 (au lieu de 18 sièges sur 180). Le parti des "électeurs libres" (FW) resterait à peu près au même niveau, avec 11,7% des voix (9,0% en 2013), et 26 sièges sur 207 (18 sièges sur 180 en 2013). Le parti d’extrême droite (l’AfD) serait en quatrième position, ce qui permettrait son entrée au Landtag de Bavière, avec 24 sièges sur 207 (au lieu de zéro), recueillant 10,3% des voix (fondé le 6 février 2013, le parti n’existait pas électoralement en Bavière en 2013). Le SPD chuterait à 9,7% des voix, soit en dessous du score de l’AfD (les sociaux-démocrates avaient obtenu 20,6% en 2013) et leur nombre de sièges passerait de 42 sur 180 à 23 sur 207. Enfin, le parti libéral démocrate (FDP) devrait retrouver des sièges en franchissant de justesse le seuil de 5,0% des voix, ce qui leur apporterait 11 sièges sur 207, alors qu’en 2013, il n’avait pas réussi à franchir ce seuil avec seulement 3,3%. Quant au parti d’extrême gauche "die Linke" (ancienne scission du SPD), il aurait progressé à 3,1% des voix (au lieu de 2,1% en 2013), mais insuffisamment pour faire son entrée dans le Landtag.

Ces résultats sont susceptibles de varier légèrement mais les tendances sont là.

On peut résumer ce scrutin de la manière suivante. Il y a eu deux partis qui ont fait une grande avancée électorale, ce sont les Verts qui ont plus que doublé leur audience, et l’AfD qui fait une entrée autour de 10%. Un autre vainqueur, petit vainqueur, ce sont les centristes du FDP qui ont de nouveau le droit de siéger au Landtag.

Autre parti qui a légèrement gagné par rapport à 2013, ce sont les "électeurs libres" (FW), parti un peu particulier mais il faut rappeler que, présent au Parlement Européen, il s’est affilié avec le Partie démocrate européen cofondé notamment par François Bayrou et Francesco Rutelli (cela donne une idée de son positionnement politique qui pourrait s’accommoder de la vision politique européenne d’Angela Merkel).

Parallèlement, il y a eu deux grands perdants, ce sont les deux partis gouvernementaux, la CSU qui a chuté de 10 points et perd sa majorité absolue (elle va donc devoir composer avec un ou deux autres partis), et le SPD qui est à la limite de disparaître du paysage bavarois, avec moins de 10%, surpassé par l’AfD.

Tout laisse penser donc que l’électorat bavarois a opéré une translation de 10% vers la droite. Ce que perdrait la CSU serait gagné par l’AfD et ce que perdrait le SPD serait gagné par les Verts et les libéraux. Il est donc difficile de penser que la politique d’accueil des réfugiés d’Angela Merkel ait eu un impact essentiel de ce scrutin comme aiment l’affirmer la plupart des éditorialistes : si cela avait été le cas, les Verts n’auraient pas été aussi fort ce 14 octobre 2018, et l’AfD aurait été encore plus forte que maintenant.

Concrètement, la CSU reste encore maîtresse du jeu même si elle ne l’est plus seule. Il lui faudra trouver des partenaires pour former une majorité. Cela peut être avec les Verts (comme en Hesse qui va renouveler son Landtag le 28 octobre 2018), avec le FDP (mais la CSU et le FDP ne devraient pas avoir seuls la majorité absolue), ou même avec FW (mais où serait sa liberté ?).

Alors, il paraît étonnant d’entendre que pour la CSU, c’est une défaite historique alors que tout porte à croire qu’elle continuera à gouverner la Bavière. Il y a pire défaite. Certes, son score est historiquement bas et il faudrait remonter jusqu’au 28 novembre 1954 pour avoir un si mauvais résultat, à l’époque, seulement 38,0% des voix et 83 sièges sur 204, et le score le pire pour la CSU fut le 26 novembre 1950 avec 27,4% des voix (dépassé de justesse par le SPD à 28,0%) et 64 sièges sur 180. Donc, oui, historiquement bas, mais pas le pire score historique. Et d’ailleurs, il faudra qu’on dise en France pourquoi un parti de gouvernement qui obtiendrait quand même 37% subirait une grave défaite. Les dernières élections régionales en France de décembre 2015 étaient nettement plus catastrophiques pour les partis de gouvernement (LR et PS) que celles en Bavière de 2018.

Autre réflexion aussi : les deux gagnants en voix comparativement au précédent scrutin sont deux partis hors système, Verts et AfD. Il faut aussi se rappeler que la Bavière est tout proche de l’Autriche et finalement, les deux contrées sont peu éloignées sociologiquement. Salzbourg est à quelques kilomètres de la frontière avec la Bavière. Or, en Autriche, l’élection présidentielle au suffrage universel direct se résuma en 2016 à un duel entre un candidat d’extrême droite (là encore très différente de l’AfD), Norbert Hofer, et un candidat écologiste, Alexander Van der Bellen, c’est-à-dire en l’absence de candidat du SPÖ et de l’ÖVP au second tour, les deux partis gouvernementaux (cela n’a pas empêché l’ÖVP de remporter les élections législatives de 2017 et de diriger le nouveau gouvernement sous la houlette de Sebastian Kurz, dans une coalition avec le FPÖ).

Sous réserve de confirmation des tendances décrites dans la soirée du 14 octobre 2018, on peut décrire la situation ainsi : la CSU, bien que perdante, garderait la tête de la Bavière. Pour un parti qui était d’ailleurs crédité, dans les sondages, entre 33 et 35% d’intentions de vote en septembre 2018, cela montre quand même une petite résistance à la tendance négative.

Est-ce que cela va remettre en cause le pouvoir fédéral d’Angela Merkel qui s’est impliquée dans cette campagne bavaroise ? Je ne le pense pas car les meubles, malgré tout, ont été sauvés en Bavière, même s’il est possible que le Ministre de l’Intérieur Horst Seehofer soit poussé à la démission du gouvernement et de la présidence de la CSU.

En revanche, les meubles n’ont pas été sauvés au SPD qui, comme le PS français (mais c’est une autre histoire), ou les autres partis socialistes ou sociaux-démocrates européens (espagnol, même s’il est au pouvoir exceptionnellement maintenant, au sein d’un gouvernement ultraminoritaire, italien, autrichien, etc.), sont, eux, largement battus par des partis soit populistes, soit écologistes, et sont en voie de disparition purement et simplement.

Cela n’empêchera pas que l’autorité d’Angela Merkel n’en sortira évidemment pas renforcée à l’issue de ces élections bavaroises. Mais c’est le début d’une série d’élections régionales auxquelles la grande coalition devra résister : en Hesse le 28 octobre 2018, en Saxe, en Thuringe et au Brandebourg en septembre 2019.

Pourtant, l’Allemagne d’Angela Merkel n’a jamais été aussi prospère économiquement. La majorité des électeurs allemands ne croient d’ailleurs pas que l’arrivée des réfugiés soit un danger pour leur identité ou leur confort. Et pourtant, dans l’est du pays (la partie la plus pauvre), l’AfD progresse au détriment de la CDU et les Verts commencent à remplacer le SPD. De quoi s’inquiéter sur l’avenir de la coalition CDU-SPD.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Résultats définitifs des élections régionales en Bavière du 14 octobre 2018.
Les élections régionales en Bavière du 14 octobre 2018.
La GroKo d’Angela Merkel.
Trump veut taxer l’acier européen et les voitures allemandes.
Triste jour du 30 janvier 1933.
Allemagne : Martin Schulz quitte la présidence du SPD.
Les élections fédérales allemandes du 24 septembre 2017.
L’Europe de Jean-Claude Juncker.
Le Traité de Maasticht.
Attentat à Berlin.
L’hommage de l’Europe à Helmut Kohl.
Helmut Kohl, le colosse érodé.
Un homme qui a façonné l'histoire.
Helmut Kohl et Viktor Orban.
Angela Merkel, l’honneur de l’Europe de la solidarité.
La Réunification allemande.
L’amitié franco-allemande.
Le symbole de Verdun.
Les risques de la germanophobie.
L’industrie allemande est-elle honnête ?
Le mur de Berlin.
La chute du mur de Berlin.
Les dettes de guerre.
L’Europe, c’est la paix.
Martin Schulz.
Un nouveau Président du Parlement Européen le 17 janvier 2017.
Hans-Dietrich Genscher.
Le décennat de la Bundeskanzlerin.
Vidéos sur Helmut Schmidt.
Helmut Schmidt.
Mutti Merkel, reine du monde ?
Joachim Glauck.
Angela Merkel et François Hollande à Strasbourg.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181014-baviere-merkel-bayern.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/baviere-2018-la-chute-de-la-maison-208611

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/10/15/36783643.html


 

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28 septembre 2018 5 28 /09 /septembre /2018 04:16

« Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre. » (Attribué à Winston Churchill, lors d’un discours, le 21 novembre 1938).


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Les Accords de Munich ont été signés il y a maintenant quatre-vingts ans, dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938, vers une heure du matin. Quatre signataires : Adolf Hitler pour l’Allemagne, Benito Mussolini pour l’Italie, Édouard Daladier pour la France et Neville Chamberlain pour le Royaume-Uni. Cette conférence à Munich était considérée comme la conférence de la dernière chance pour éviter la guerre. Mussolini avait rencontré Hitler un peu plus tôt, pour une première discussion bilatérale avant de recevoir les deux autres chefs de gouvernement. Affaires européennes : ni Staline, de l’Union Soviétique, ni Franklin Delano Roosevelt, des États-Unis, ne furent conviés à ces discussions. Notons également l’absence d’Edvard Benes, Président de la République tchécoslovaque alors que cette conférence concernait exclusivement son pays.

Table ronde presque aimable : sur les rares photographies, on peut y déceler quelques sourires, des poignées de mains plutôt chaleureuses, un bavardage très courtois autour d’une tasse de thé. En fait, l’hypocrisie diplomatique ordinaire.

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Le problème à résoudre ? L’existence de la Tchécoslovaquie, acquise par le Traité de Saint-Germain-en-Laye, signé le 10 septembre 1919, qui a fait exploser l’immense Empire austro-hongrois en sept États, conformément au 10e point du Président américain Woodrow Wilson sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Or, les frontières du territoire tchécoslovaque retenues très artificiellement en 1919 comportaient de nombreuses zones avec des fortes minorités extérieures tout en réunissant Tchèques et Slovaques dans un même État (la séparation pacifique en 1993 a montré que deux États indépendants étaient nécessaires car ils étaient deux peuples, deux nations). Mais là n’était pas le problème. Le problème, c’était l’expansionnisme allemand qui considérait qu’une partie de la Tchécoslovaquie était en fait allemande, en raison de la nature des populations qui y habitaient.

Quatre territoires des Sudètes de Bohême-Moravie étaient en fait considérés comme allemands. Ou plutôt, les populations se sentaient autrichiennes. Si bien que lors de l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne d’Hitler, le 12 mars 1938, très favorablement accueillie par le peuple autrichien, Hitler a voulu poursuivre la révision des frontières de la Grande Allemagne.

Les puissances qui ont signé le Traité de Saint-Germain-en-Laye, dont les Alliés de la Première Guerre mondiale, étaient en principe censées faire respecter les frontières établies à l’époque. L’absence totale de réaction après l’annexion de l’Autriche, favorisée par la ferveur des Autrichiens, encouragea Hitler à pousser plus loin ses revendications territoriales. Hitler a alors annoncé qu’il annexerait la région des Sudètes, quoi qu’il arrivât, le 1er octobre 1938. La France et le Royaume-Uni auraient alors été devant l’obligation de défendre son allié tchécoslovaque.

La France était peu préparée à la guerre. Issu du Front populaire, le gouvernement du radical Édouard Daladier voulait préserver la paix. Mussolini non plus ne souhaitait pas plonger l’Italie dans la guerre et a convaincu Hitler de négocier avec ses futurs ennemis. Lorsque Daladier et Chamberlain quittèrent leur pays respectif, toute la presse et les populations étaient dans l’angoisse d’un échec de la conférence et d’une entrée en guerre imminente. La tension internationale était si forte que la France a mobilisé ses réservistes dès juillet 1938, au cas où…

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La conférence de Munich s’est soldée par plusieurs accords dits Accords de Munich, qui furent acceptés dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938. En clair, la France et le Royaume-Uni ont lâché la Tchécoslovaquie en acceptant le principe de la cession des territoires occupés par les Sudètes à l’Allemagne. La seule concession d’Hitler, c’était de laisser les opérations d’annexion sous le regard d’une commission internationale où seraient représentés les quatre pays signataires. Maigre concession. Comme si on demandait au mari trompé de bien vouloir tenir la chandelle…

Dans les faits, la paix fut donc "sauvée". À savoir, la Tchécoslovaquie fut démantelée tant par l’Allemagne que par la Pologne et la Hongrie. Près de 5 millions d’habitants furent "perdus" par la Tchécoslovaquie et plus de 40 000 kilomètres carré. Environ 200 000 Tchèques furent expulsés des territoires cédés à l’Allemagne. Ils avaient à peine dix jours pour déguerpir. Et sans détruire les installations existantes.

Chronologiquement, ce démantèlement a donc eu lieu très rapidement. Le 30 septembre 1938, l’Allemagne annexa le territoire des Sudètes. C’était là que furent construites les fortifications militaires du pays qui n’était donc plus protégé. Si bien que l’Allemagne annexa aussi le protectorat de Bohême-Moravie après l’hiver, le 15 mars 1939. La Slovaquie déclara son indépendance le 14 mars 1939 et se plaça sous la protection de l’Allemagne.

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La Pologne annexa un petit territoire tchèque considéré comme faisant partie de la Silésie le 30 septembre 1938, mais celui-ci fut intégré dans l’Allemagne après l’invasion de la Pologne par l’Allemagne en septembre 1939. Quant à la Hongrie, elle annexa toute la zone sud de la Slovaquie le 2 novembre 1938 puis, à l’Ouest, la Ruthénie subcarpathique le 19 mars 1939. Le Président Edvard Benes a démissionné dès le 5 octobre 1938, mais reprit la Présidence d’une Tchécoslovaquie restaurée après la guerre, du 5 avril 1945 au 7 juin 1948.

La Pologne qui profita de ce démantèlement fut la prochaine victime de l’Allemagne nazie. L’invasion d’Hitler en Pologne en septembre 1939 a abouti à la Seconde Guerre mondiale, la France et le Royaume-Uni se montrant enfin solidaires d’un de leurs alliés d’Europe centrale. Avec Hitler, la guerre était inévitable.

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Revenons au 30 septembre 1938. Chamberlain et Daladier retournèrent dans leur capitale. Les deux furent acclamés dès leur descente d’avion à l’aéroport. Chamberlain était fier d’avoir su préserver la paix et montra, en le brandissant, un des accords. Daladier était probablement plus lucide et craignait d’être hué par la foule. Ce fut le contraire ("les imbéciles !", pensa-t-il). Il fut lui aussi acclamé pour avoir préservé la paix. Il savait qu’elle serait très précaire et que le caractère belliciste d’Hitler s’exprimerait pour d’autres territoires. En France, les Accords de Munich furent ratifiés quasiment à l’unanimité de la Chambre du Front populaire, à l’exception de quelques députés, dont Léon Blum, et des communistes, ce qui rompit définitivement l’alliance déjà branlante entre SFIO, radicaux et communistes.

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Les Accords de Munich furent donc des accords hypocrites qui n’ont fait que renforcer le potentiel guerrier d’Hitler. Les démocraties ont lâchement capitulé devant Hitler, selon les mots de Léon Blum, ce fut à la fois la "honte" mais aussi un "lâche soulagement". Si ces accords n’avaient pas été signés, la guerre aurait été déclarée un an plus tôt, avec une Allemagne moins préparée, moins équipée. Daladier n’avait cependant pas beaucoup de choix : son objectif absolu avait été de sauver la paix parce que la Grande Guerre devait être la der des der. Hitler voulait la guerre, de toute façon, puisqu’il voulait toute l’Europe à ses bottes.

De nos jours, on utilise les Accords de Munich comme tournure de style dans un discours démagogique en les abrégeant en "Munich" accolé d’un adjectif. Par exemple, lors d’un colloque du "Forum du futur" présidé par Jacques Baumel, le 16 juin 1993, Philippe Séguin a parlé de "Munich social" : « Nous venons de passer un cap décisif qui est celui de tous les dangers. Le chômage a changé de nature, c’est une gangrène qui promet de tout emporter. (….) La préoccupation de l’emploi demeure seconde dans les choix qui sont effectués, reléguée qu’elle est après la défense de la monnaie, la réduction des déficits publics, le productivisme ou la promotion du libre-échange. (…) Nous vivons depuis trop longtemps un véritable Munich social. Nous retrouvons sur la question du chômage tous les éléments qui firent conjuguer en 1938 la déroute diplomatique et le déshonneur : aveuglément sur la nature du péril, absence de lucidité et de courage, cécité volontaire, silence gêné, indifférence polie à l’égard de générations d’exclus… » (Édouard Balladur venait d’accéder à Matignon et les perspectives présidentielles de 1995 étaient déjà dans tous les esprits). On peut évidemment varier les adjectifs : "Munich numérique", "Munich écologique", "Munich de la pêche", etc.

Mais ce type d’expression, outre le fait de salir la réputation d’une ville (Munich est une grande et belle ville, culturelle et artistique, et ne peut être réduite à quelques journées sombres de son histoire récente, tout comme Vichy n’est pas seulement le "régime" de la cité thermale, pas plus que des pastilles), est une facilité de langage qui fait oublier l’histoire voire qui la dénature, faisant fi du piège infernal dans lequel étaient tombées les démocraties européennes à cette époque. C’est la même facilité de langage qui fait dire à un usager du RER en colère qu’il a été "pris en otage" par les grévistes les jours de "mouvements sociaux", et qui dénature les mots.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 septembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les Accords de Munich.
Les Accords de Camp David.
Le Pacte Briand-Kellogg.
Les Quatorze points du Président Wilson.
L’Union Européenne, c’est la paix.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180929-accords-munich.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/les-accords-de-munich-la-fausse-208012

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/09/28/36737495.html


 

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27 septembre 2018 4 27 /09 /septembre /2018 04:43

« Nous gardons la tête haute, malgré le prix que nous avons payé, parce que la liberté n’a pas de prix. » (Lech Walesa).


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Ce samedi 29 septembre 2018, Lech Walesa fête son 75e anniversaire. C’est l’occasion de revenir sur cet homme qui a tant fait l’histoire, par son courage, sa combativité, son sens politique. L’homme en lui-même a ses failles, sa face sombre d’ombres, et peut-être n’était-il pas fait pour être un homme d’État, mais il a été bien plus. Un homme qui a fait entamer un processus qui a abouti à la disparition du communisme en Russie !

Beaucoup ont dit que l’arrivée du pape Jean-Paul II, le premier pape polonais, élu le 16 octobre 1978, a été décisive au début des années 1980 dans la foi des Polonais  à résister au communisme, ce qui a abouti à la dissolution de l’Union Soviétique et la libéralisation de l’Europe centrale et orientale. Probablement. Mais pour une double raison. Raison religieuse : la Pologne était un pays communiste, certes, mais il restait un pays profondément catholique, ce qui était assez paradoxal. Raison politique et sociale : la présence d’un leader syndical fort et charismatique, suivi, capable de s’imposer face aux chars et de remporter des avancées politiques.

J’ai eu la chance, le 4 février 1992, de me rendre dans l’ancienne enceinte du Parlement Européen à Strasbourg pour écouter le Président de la République de Pologne Lech Walesa prononcer un discours en tant qu’invité. La Pologne n’était pas encore un État membre (elle ne le fut que le 1er mai 2004), et j’avais l’impression de voire devant moi une sorte de roi autocrate sans discours très percutant. Ses échecs électoraux en 1995 et 2000, personnels, ne m’ont pas étonné. Il était déjà un homme du passé, tourné vers le passé et pas vers l’avenir, dépassé par l’éclosion d’une vie politique nouvelle (comme dans chaque pays de l’ex-Bloc soviétique). Le 8 octobre 2000, il n’a rassemblé que 1,01% des suffrages exprimés, pas même 180 000 électeurs ! Même gifle qu'à Mikhaïl Gorbatchev aux élections présidentielles libres en Russie.

Et pourtant… J’avais trouvé que la Pologne avait pris une petite année de retard sur la Tchécoslovaquie dans la course aux symboles politiques, alors que la Pologne était le premier pays à avoir gagné sa liberté politique. Le dissident tchécoslovaque Vaclav Havel (1936-2011) fut élu Président de la République de Tchécoslovaquie le 29 décembre 1989 tandis que Lech Walesa a dû attendre son élection le 9 décembre 1990. Historiquement, Lech Walesa ne pouvait pas ne pas être élu Président de la République de Pologne, même s’il n’était pas fait pour cela.

Lech Walesa était un ouvrier électricien dans les chantiers navals à Gdansk (anciennement Dantzig à l’époque prussienne). Il participa aux émeutes ouvrières des 14 au 19 décembre 1970 dans les villes côtières de la Baltique (Gdynia, Gdansk, etc.), émeutes provoquées par la forte hausse du prix de la nourriture annoncée le 12 décembre 1970 et qui furent réprimées par plus de 30 000 soldats (et 550 chars) de l’armée polonaise (au moins 42 morts, plus de 1 000 blessés, plus de 3 000 arrestations, entre les 17 et 19 décembre 1970).

Le premier secrétaire du Parti communiste polonais (POUP : parti ouvrier unifié de Pologne) Wladyslw Gomulka (1905-1982), qui avait pris le pouvoir le 21 octobre 1956, a dû donner sa démission le 20 décembre 1970. Le successeur de Gomulka à la tête du POUP, Edward Gierek (1913-2001), à l’origine ouvrier, présenta ses excuses aux ouvriers de Gdansk et promit de faire attention à la condition de vie des ouvriers. Il a fallu cependant les grandes grèves à Lodz du 10 au 15 février 1971 pour que la hausse des prix fût effectivement annulée le 1er mars 1971. Lech Walesa fut licencié en 1976 parce qu'il voulait créer une structure indépendante.

L’échec de la protestation de plusieurs milliers d’ouvriers en décembre 1970 a apporté l’expérience à Lech Walesa. Il aurait fallu politiser le mouvement. C’était ce qu’il se passa en été 1980. D’abord, il fallait structurer le mouvement, éviter tout débordement, baser toute action sur la non-violence, rester dans la légalité pour être respecté tant par le gouvernement communiste que par les démocraties à l’étranger.

Aux chantiers navals de Gdansk, des grèves ont commencé en juillet 1980 en raison de nouvelles hausses des prix et de la crise économique (second choc pétrolier). Une opératrice de grue, Anna Walentynowicz (1929-2010), créa une association indépendante du pouvoir pour défendre les intérêts des ouvriers. Comme il était interdit de créer des structures en dehors de celles contrôlées par l’État communiste, Anna Walentynowicz fut licenciée le 7 août 1980 à cinq mois de sa retraite (et perdant les droits sur celle-ci). Un mouvement social se créa pour la soutenir. Une grève très dure commença le 14 août 1980 avec occupation des lieux et a donné naissance au syndicat libre Solidarnosc (Solidarité), cofondé par Lech Walesa (et Anna Walentynowicz).

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Le 17 août 1980, Lech Walesa a obtenu de la direction une augmentation de salaires pour ses collègues du chantier Lénine à Gdansk. Modéré, il proposa aux ouvriers de retourner travailler, mais Anna Walentynowicz voulait au contraire profiter de cette première victoire pour aller plus loin. Le 18 août 1980, les collègues de Lech Walesa ont décidé de continuer la grève, le mettant en minorité. Finalement, Lech Walesa a repris le train en marche et a soutenu cette mobilisation par Solidarité. Au bout de quelques jours, ce furent 10 millions de salariés polonais qui suivirent les ouvriers de Gdansk.

Solidarnosc se structura très rapidement et fit appel à des intellectuels pour le soutenir dans les négociations avec le gouvernement, en particulier Bronislaw Geremek et Tadeusz Mazowiecki. Lech Walesa participa à la table ronde avec le Vice-Premier Ministre et signa avec le pouvoir communiste l’Accord de Gdansk le 31 août 1980. Au-delà des avancées sociales (droit de grève, augmentation de salaires, réduction du temps de travail), les opposants ont réussi à imposer l’autorisation de créer des syndicats indépendants du pouvoir et donc, la reconnaissance de Solidarnosc. Anna Walentynowicz s’éloigna de la direction du syndicat et connut une fin brutale, puisqu’elle fut parmi les 96 passagers qui périrent le 10 avril 2010 dans l’accident de l’avion présidentiel à Smolensk, à l’occasion du 70e anniversaire du massacre de Katyn.

Cette reconnaissance par le pouvoir communiste fut le premier acte de non monopole d’État d’un pays sous influence soviétique. Le syndicat nouveau, présidé par Lech Walesa du 14 août 1980 au 12 décembre 1990, rassembla 10 millions de membres, soit près d’un tiers de la population ! Il faut comparer ce nombre gigantesque au million ou aux 2 millions de membres du POUP. Il n’y avait pas "photo". D’ailleurs, son premier secrétaire Edward Gierek, mis en minorité dans son parti, donna sa démission et fut remplacé le 6 septembre 1980 par un plus "libéral" (plus "réformateur"), Stanislaw Kania (91 ans), prêt à critiquer la trop grande influence de l’Union Soviétique.

La direction de Solidarnosc fut collégiale et les débats internes y étaient nombreux, et retransmis dans les ateliers et autres lieux de travail. Le premier congrès a eu lieu en octobre 1981. Le mot d’ordre était : « Nous sommes en faveur d’un socialisme progressiste, ouvrier, pour un développement harmonieux et équitable de la Pologne, déterminé collectivement par l’ensemble du monde du travail (…). Nous ne voulons pas changer de système, mais nous nous orientons vers la réalisation d’un ordre social qui serait authentiquement ouvrier et socialiste. ». Cela laissait entendre une ouverture comme le furent les mouvements à Budapest en 1956 et à Prague en 1968. Solidarnosc fut aidé par de nombreuses organisations syndicales internationales (en particulier la CFDT en France), et aussi par le pape Jean-Paul II qui a reçu Lech Walesa en audience privée au Vatican.

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Lech Walesa a toujours voulu tempérer les ultras, car c’était le meilleur moyen d’obtenir des avancées du gouvernement. Il déclara lors d’une réunion : « L’Église nous conseille d’être toujours modéré, d’être conscients, de trouver un compromis (…). C’est nous qui modérons les gens. C’est grâce à nous qu’on ne tire pas sur le pouvoir, si le pouvoir n’a pas encore été rejeté (…). Sans nous, il y aurait déjà la révolte populaire. Et c’est d’ailleurs un pouvoir conscient des dimensions de la crise économique qui a permis peut-être la création de Solidarnosc en sachant que nous jouerions un rôle d’amortisseur raisonnable qui protégera même le pouvoir et le parti [POUP] contre la colère populaire. ».

En 2000, des rumeurs ont fait état que Lech Walesa aurait été un agent communiste pendant les années 1970. En fait, la justice polonaise l’a lavé de tout soupçon, et ce qui était vrai, c’était que, contraint, il avait signé un papier en 1970 lors d’une de ses arrestations, qui acceptait une collaboration avec la police politique, mais qui n’aurait jamais été suivie des faits.

En février 2016, des archives transmises par la veuve du général Czeslaw Kiszczak (1925-2015) ont été publiées et prouveraient que Lech Walesa aurait été un agent dénonciateur (appelé Bolek) rémunéré par la police politique entre 1970 et 1976 (il aurait affirmé auprès de son épouse qu’il gagnait souvent au loto). Vrai ou faux, ce type d’information n’a pas qu’une portée historique mais aussi de politique politicienne, afin que les ultraconservateurs anticommunistes actuellement au pouvoir montrent bien que leur camp est le seul acceptable aujourd’hui et que toutes les vieilles sorcières seront chassées.

Revenons à 1981. Le vent de liberté n’était pas compatible avec le communisme. Ce qui devait arriver arriva, comme ce fut le cas à Budapest et à Prague : comme Imre Nagy et Alexandre Dubcek, Stanislaw Kania fut mis en minorité par son parti le 18 octobre 1981 et remplacé par le général Wojciech Jaruzelski (1923-2014) qui dirigea le POUP jusqu’au 29 juillet 1989. Ministre de la Défense depuis longtemps, du 11 avril 1968 au 22 novembre 1983 (et donc ministre des armées au moment de la répression militaire sanglante de 1970-1971), Président du Conseil des Ministres depuis quelques mois, du 11 février 1981 au 6 novembre 1985, il fut le dirigeant suprême de la Pologne pendant toutes les années 1980, encouragé par un "grand frère" soviétique de moins en moins en état de s’occuper des affaires extérieures à l’URSS, en raison du vieillissement de ses dirigeants (Leonid Brejnev, puis Youri Andropov, Konstantin Tchernenko) et de quelques échecs désastreux (comme l’invasion de l’Afghanistan).

Jaruzelski, casquette et lunettes noires, déclara l’état de siège le matin du dimanche 13 décembre 1981. L’expérience d’ouverture communiste fut interrompue. Une nouvelle fois. Solidarnosc fut interdit, ses dirigeants arrêtés (dont Lech Walesa isolé en prison)… Je me souviens avoir entendu le Ministre des Relations extérieures (c’était ainsi appelé pour les Affaires étrangères sous les premières années présidentielles de François Mitterrand) de la France, Claude Cheysson (1920-2012), réagir à chaud en disant très maladroitement que c’était une affaire intérieure à la Pologne et qu’il ne s’agissait pas de faire de l’ingérence. Comme si la France abandonnait ses amis polonais.

À partir de ce moment, Jaruzelski fut le pendant "de gauche" de Pinochet "de droite", dans les débats stériles en France. La vérité historique, qu’il était difficile à appréhender à l’époque, c’était que l’un comme l’autre, ont agi pour finalement faire une transition démocratique tant en Pologne qu’au Chili, et à peu près à la même époque, à la fin des années 1980 et début des années 1990.

Il y avait cependant une différence fondamentale : Pinochet était à la tête d’un régime personnel, comme ce fut le cas d’autres autocrates (Franco, Salazar, etc.) et leur régime commençait avec eux et finirait forcément avec eux. C’était différent dans une dictature communiste qui continuait au-delà des dictateurs. Or, l’une des explications de ce retour en arrière des dirigeants communistes polonais, c’était d’éviter toute intervention soviétique, comme ce fut le cas à Budapest en 1956 ou à Prague en 1968.

À la mort de Brejnev, Lech Walesa fut libéré le 14 novembre 1982 et réintégré dans son emploi à Gdansk, toujours sous surveillance. La loi martiale fut suspendue le 21 décembre 1982 puis abrogée le 22 juillet 1983. On attribua à Lech Walesa le Prix Nobel de la Paix en octobre 1983. Ne pouvant pas quitter la Pologne en décembre 1983, il a mandaté sa femme et ses enfants pour aller le recevoir à Oslo à sa place.

Deux traits qui pourraient être paradoxaux : à la tête de Solidarnosc, Lech Walesa était un modérateur tout en étant un autocrate. La journaliste Sylvie Kaufmann l'a décrit ainsi le 11 décembre 1990 dans "Le Monde" :  « Démocratie et clandestinité, c'est bien connu, ne font pas bon ménage. (...) Cette autorité, il en fait d'ailleurs essentiellement un usage modérateur. Combien de fois le président de Solidarité a-t-il mis tout son poids dans la balance pour freiner des mouvements qui s'emballaient ? C'était la fameuse stratégie de l'autolimitation, et il fallait de l'autorité pour l'imposer. Tout comme il fallait de l'autorité pour ne pas laisser les gens se lancer dans des actions désespérées pendant l'état de guerre. ». Selon Karol Modzelewski, un des dirigeants de Solidarnosc élu député, c'était même la volonté des conseillers de Lech Walesa d'en faire un homme fort, un leader incontournable. Lui n'était pas isolé, tandis que Vaclav Havel n'avait que quelques centaines de soutiens derrière lui en Tchécoslovaquie, et Andrei Sakharov personne en Russie.

Pendant tout le temps du pouvoir de Jaruzelski, Lech Walesa est parvenu à garder contact avec le gouvernement. Notamment aux pires moments, comme après l’assassinat du père Jerzy Popieluszko (1947-1984) le 19 octobre 1984, comme après l’arrestation de plus de 11 000 dissidents en 1985, comme après l’échec du référendum du 29 novembre 1987, largement boycotté par le peuple polonais, qui voulait faire ratifier des réformes économiques et politiques : seulement 11,6 millions d’électeurs ont voté en faveur des réformes économiques (soit 70,5% des suffrages exprimés) et 12,1 millions en faveur des réformes politiques (73,7%), sur 26,2 millions d’électeurs inscrits.

Ce furent deux vagues de grèves très dures, une à partir du 15 avril 1988 à Bydgoszcz et une autre à partir du 15 août 1988 en Silésie, qui ont convaincu le pouvoir communiste d’engager des négociations avec Solidarnosc, redevenu légal, et qui serait le tampon entre le peuple et le gouvernement pendant la crise économique. Le 31 août 1988, eurent lieu les premières rencontres entre Lech Walesa et le Ministre de l’Intérieur, le général Czeslaw Kiszczak.

Lech Walesa a eu la consécration de participer à un débat de la télévision polonaise le 30 novembre 1988 en qualité de président de Solidarnosc, syndicat pourtant interdit. Sur l'invitation du Président François Mitterrand, Lech Walesa fit un voyage en France le 10 décembre 1988, rencontra Laurent Fabius (Président de l'Assemblée Nationale, lui qui, trois ans auparavant, avait exprimé aux députés français son trouble de Premier Ministre à la venue de Jaruzelski à l'Élysée le 4 décembre 1985 pour une audience de 90 minutes avec François Mitterrand), mais aussi Andrei Sakharov. Reçu comme un chef d'État mais en fait, chaque fois qu'un chef d'État ou de gouvernement était de passage en Pologne, ce dernier faisait le détour par Gdansk pour rencontrer le célèbre syndicaliste.

Les premiers pourparlers de 1988 aboutirent à une table ronde du 6 février 1989 au 5 avril 1989. Les séances ont réuni la coalition gouvernementale communiste ainsi que les partis d’opposition. Elles se déroulèrent dans la salle du conseil des ministres et furent coprésidées par Czeslaw Kiszczak et Lech Walesa. Parmi les délégués communistes (du pouvoir), il y a eu Aleksander Kwasniewski*, Czeslaw Kiszczak°, Leszek Miller° et Jozef Oleksy° et parmi les délégués de l’opposition, Bronislaw Geremek, Adam Michnik, Lech Walesa*, Lech Kaczynski*, Jaroslaw Kaczynski°, Tadeusz Mazowiecki° et Jan Olszewski° (* : futur Président de la République ; ° : futur Premier Ministre).

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Un mois après le début, en mars 1989, les négociations stagnaient et Lech Walesa partit dans tout le pays pour faire des meetings et expliquer l'intérêt de ces négociations. Le 5 avril 1989, ont été signés des accords historiques avec la création d’un véritable poste de Président de la République (Wojciech Jaruzelski n’était que "Président du Conseil d’État de la République populaire de Pologne" depuis le 6 novembre 1985, et le pouvoir était situé à la tête du POUP), la restauration du Sénat (ce qui fut très important dans le processus de démocratisation), l’instauration d’un Conseil national de la magistrature, la clarification des pouvoirs de la Diète (Chambre des députés) et surtout, une nouvelle loi électorale qui devait permettre plus de pluralisme et de liberté aux électeurs.

Ce processus qui acceptait formellement plusieurs partis politiques a abouti aux élections législatives des 4 et 18 juin 1989, premières élections semi-libres dans un pays communiste (semi-libres seulement car le mode de scrutin était très particulier et réservait une majorité de sièges aux communistes). Solidarnosc fut plébiscité par les électeurs (cela faisait neuf ans que le peuple attendait ce moment), 261 députés et sénateurs de Solidarnosc furent élus (le maximum possible), en fait, élus grâce à la photographie de Lech Walesa collée sur l'affiche (on peut penser à certains exemples en France).

Habile tacticien politique, Lech Walesa a compris que Solidarnosc pourrait diriger le gouvernement. En raison du succès électoral, il est parvenu à faire rompre l'alliance entre le POUP et des partis satellites qui firent l'appoint pour trouver une majorité avec Solidarnosc. Résultat, le premier gouvernement non communiste d’un pays communiste fut formé et investi le 24 août 1989, dirigé par Tadeusz Mazowiecki. Lech Walesa, que tout le monde imaginait prendre la tête du gouvernement, lui avait demandé de diriger le gouvernement au dernier moment.

Les premières élections réellement libres ont eu lieu le 27 octobre 1991. Mais entre temps, ce fut toute l’Europe centrale et orientale qui se libéralisa, l’Allemagne de l’Est qui fut réunifiée le 3 octobre 1990, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Roumanie (avec beaucoup de violence), la Bulgarie, …et même l’Union Soviétique qui a implosé le 25 décembre 1991.

Entre temps, en Pologne, la situation avait changé. Sans responsabilités politiques, Lech Walesa trouvait que le gouvernement n'allait pas assez vite dans ses réformes de libéralisation. Dès janvier 1990, Solidarnosc fut profondément divisée. Il fustigea les intellectuels (ses anciens amis). Très populaire dans le pays, il commença sa campagne présidentielle dès avril 1990 : « Il ressent davantage que l'élite de Varsovie la frustration de la Pologne profonde. Mais c'est un instrument à double tranchant, car, en voulant à tout prix faire appel à cette Pologne épuisée et désorientée, il encourage l'expression du ressentiment, de l'amertume et de la colère, et la tentation de la démagogie. (...) Il parle trop, et maladroitement. Hormis une bonne partie de l'intelligentsia, les Polonais ne lui en tiennent pas trop rigueur ; ils le connaissent bien et lui vouent une profonde affection. » (Sylvie Kaufmann, "Le Monde" du 11 décembre 1990).

Poussé à la démission, Jaruzelski, devenu Président de la République (non populaire) de Pologne le 19 juillet 1989, la première élection présidentielle au suffrage universelle direct fut organisée en Pologne les 25 novembre 1990 et 9 décembre 1990. Lech Walesa se présenta donc. Tadeusz Mazowiecki aussi (le divorce étant acté), mais ne reçut pas assez de suffrages pour être présent au second tour (seulement 18,1%, en troisième position). Grosse surprise : ce fut l’indépendant Stanislaw Tyminski, homme d’affaires canadien, qui fut classé deuxième avec 23,1% face à Lech Walesa 40,0% (6,6 millions d’électeurs). Lech Walesa en fut très secoué, il imaginait être élu dès le premier tour, mais il s'est repris. Au second tour, Lech Walesa l’emporta facilement avec 74,3% des voix (10,6 millions d’électeurs).

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En parodiant René Coty pour De Gaulle le 8 janvier 1959, on pourrait dire que le premier des Polonais fut (enfin) le premier en Pologne : Lech Walesa fut Président de la République de Pologne du 22 décembre 1990 au 22 décembre 1995. À moins que le premier des Polonais de l’époque, ce ne fût d’abord… Jean-Paul II.

Pouvant se représenter pour un second mandat de cinq ans, Lech Walesa fut battu par le chef du parti qui a pris la suite du POUP, Aleksander Kwasniewski. S’il a rassemblé à peu près autant d’électeurs au premier tour du 5 novembre 1995 qu’en 1990, à savoir 33,1% (5,9 millions de suffrages), il lui a manqué 1 million d’électeurs au second tour du 19 novembre 1995, n’ayant convaincu que 9,1 millions d’électeurs (soit 48,3%), face à Aleksander Kwasniewski, 51,7% (9,7 millions de suffrages), qui avait obtenu 35,1% au premier tour (6,3 millions d’électeurs). Les principales raisons de cet échec, ce furent son trop grand lien avec l’Église catholique et la politique de libéralisation de l’économie qui fut durement ressentie par la population, ainsi que son incapacité à rassembler les forces politiques (Solidarnosc était politiquement éclatée dès 1990).

Malgré cet échec "honorable", Lech Walesa tenta sa chance aux élections suivantes et ce fut pour lui un désastre personnel, avec seulement 178 590 électeurs (1,01% !) le 8 octobre 2000, en septième position, alors que son ancien adversaire communiste fut réélu triomphalement dès le premier tour avec 53,9% des voix (9,5 millions d’électeurs).

Se retirant de la vie politique, Lech Walesa s’opposa cependant au successeur d’Aleksander Kwasniewski, à savoir Lech Kaczynski et a soutenu la candidature de Bronislaw Komorowski à l’élection présidentielle des 20 juin 2010 et 4 juillet 2010 contre le frère jumeau Jaroslaw Kaczynski, la tête politique de la fratrie et ancien Premier Ministre (à la suite de la mort accidentelle de Lech Kaczynski). Élu, Bronislaw Komorowski échoua à se faire réélire, de justesse, le 24 mai 2015, battu par Andrzej Duda, du parti des frères Kaczynski.

L’une des raisons de cette opposition frontale entre Lech Walesa et l’ultraconservatisme des frères Kaczynski, c’était le clivage au sein de Solidarnosc lors de la table ronde en 1989 : les frères Kaczynski, présents au cours des négociations, étaient opposés à un compromis avec les communistes qui a laissé aux dirigeants communistes criminels (répression de 1970-1971 et entre 1981 et 1988) une retraite tranquille.

Mais Lech Walesa était-il un agent rémunéré de la police politique dans les années 1970 ? Peut-être. Cela pourrait même expliquer pourquoi il a su garder un contact permanent avec le pouvoir communiste. Faut-il le regretter alors que cela a finalement permis que la transition démocratique ait pu se réaliser. Je doute quand même que son emprisonnement entre 1981 et 1982 ait fait partie du contrat d’agent double ! Au même titre que Jaruzelski a peut-être empêché une intervention des chars soviétiques à Gdansk et Varsovie en 1981. Il est toujours facile de juger a posteriori l’histoire.

Le fait marquant, que la grande histoire retiendra heureusement, c’est que Lech Walesa fut le héros qui a engagé la libéralisation de la Pologne et, par là, la libéralisation de tous les pays européens placés sous la chape de plomb de l'une des idéologies les plus mortifères du siècle dernier, le communisme. Et rien que pour cela, il mérite reconnaissance. Modestement la mienne, en tout cas ! Bon anniversaire, "L’Homme du peuple", selon le titre du film d’Andrzej Wajda (1926-2016) sorti le 23 septembre 2013.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 septembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"L'électricien devenu Président", article de Sylvie Kaufmann paru dans "Le Monde" du 11 décembre 1990.
Lech Walesa.
Jean-Paul II.
Bronislaw Geremek.
Le général Jaruzelski.
Zbigniew Messner.
Tadeusz Mazowiecki.
Czeslaw Kiszczak.
Donald Tusk.
Henry Kissinger.
Zbigniew Brzezinski.
Marceline Loridan-Ivens.
Tragique accident d’avion près de Katyn.
Libéralisation en Pologne.
Libéralisation en Allemagne de l’Est.
Libéralisation en Tchécoslovaquie ?
Libéralisation en Hongrie ?
Libéralisation en Chine ?
Libéralisation en Russie.
Le nouveau monde.
Vaclav Havel.
L’Europe.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180929-walesa.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/lech-walesa-symbole-courageux-de-l-207975

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/09/27/36734874.html


 

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23 septembre 2018 7 23 /09 /septembre /2018 03:59

« Disons oui au patriotisme qui n’est pas dirigé contre les autres. Disons non au nationalisme surfait qui rejette et déteste les autres, qui détruit, qui cherche des coupables au lieu de chercher des solutions qui nous permettent de mieux vivre ensemble. Le pacte fondateur de l’Union Européenne, plus jamais la guerre, reste une ardente exigence. Une ardente obligation de vigilance qui s’impose chez nous et autour de nous. » (Jean-Claude Juncker, le 12 septembre 2018 à Strasbourg).


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Comme chaque année, et c’est devenu traditionnel, le Président de la Commission Européenne Jean-Claude Juncker a prononcé son discours sur l’état de l’Union Européenne devant les députés européens au Parlement de Strasbourg le mercredi 12 septembre 2018 dans la matinée. C’était le dernier discours d’importance avant la fin de son mandat (qu'on peut lire dans son intégralité ici). L’année prochaine auront lieu les élections européennes et Jean-Claude Juncker, visiblement découragé par l’euroscepticisme ambiant, n’a aucune envie d’exercer un second mandat de cinq ans.

En un an, l’Europe a-t-elle progressé ? L’idée vague serait d’affirmer le contraire : le populisme s’est étendu et les peuples européens s’inquiètent. Le sujet de l’immigration est toujours en première ligne, mélangé avec celui des réfugiés politiques mais aussi du terrorisme islamiste.

Pourtant, il y a eu nettement moins d’arrivées sur le sol européen en 2018 que depuis la crise des réfugiés en 2015 : « Nos efforts ont porté leurs fruits, puisque le nombre d’arrivées de réfugiés en Méditerranée orientale a chuté de 97%, et de 80% par la route de la Méditerranée centrale. Les opérations de l’Union Européenne ont contribué à sauver plus e 690 000 vies en mer depuis 2015. ». C’est là l’application concrète des valeurs européennes de solidarité et d’humanisme.

Mais les peuples restent inquiets. En Allemagne, il a fallu six mois pour que la Chancelière Angela Merkel formât son nouveau gouvernement, l’Italie s’est tournée résolument vers le leadership d’extrême droite de Matteo Salvini, la Hongrie de Viktor Orban reste triomphante, soutenue par Vladimir Poutine qui a vu renouveler un mandat de six ans à la tête de la Russie, les Pays-Bas, la Suède, la Pologne, la République tchèque, même l’Autriche de Sebastian Kurz (le plus jeune chef de gouvernement européen) doivent faire avec une forte montée du populisme. Des journalistes d’investigation sont assassinés en Slovaquie, mais aussi à Malte, voire en Bulgarie. La Catalogne est en profonde crise politique. Sans compter le Président américain Donald Trump qui n’hésite pas à faire des crasses commerciales et à remettre en cause l’équilibre fragile de la paix avec l’Iran.

Ce même 12 septembre 2018, d’ailleurs, a eu lieu également le vote au Parlement Européen d’un rapport condamnant les atteintes à l’État de droit commises par le gouvernement hongrois de Viktor Orban (liberté de la presse, indépendance de la justice, etc.). Une condamnation qui n’a rien à voir avec la politique migratoire puisque l’Autrichien Sebastian Kurz a lui aussi condamné la Hongrie sur ce sujet malgré son entente sur la politique de fermeture des frontières.

Président en exercice du Conseil Européen (pour ce semestre), Sebastian Kurz a même été l’un des rares dirigeants européens à applaudir le discours de Jean-Claude Juncker parce que ce dernier a annoncé plus de moyens et plus de personnes pour garder les frontières extérieures de l’Europe : « Nous proposons de porter le nombre de garde-frontières européens, financés par le budget européen, à 10 000 d’ici à 2020. » (Jean-Claude Juncker).

Dans son introduction, Jean-Claude Juncker a au contraire essayé de peindre une Europe qui a progressé économiquement, dix ans après la crise majeure de 2008 : « L’Union Européenne a connu une croissance ininterrompue sur vingt et un trimestres. L’emploi reprend des couleurs, avec près de 12 millions d’emplois créés depuis 2014. 12 millions d’emplois, c’est plus que la population de Belgique. (…) L’investissement est de retour en Europe, grâce notamment à notre Fonds européen pour les investissements stratégiques, que certains, de plus en plus rares, appellent encore le Plan Juncker, plan qui a généré 335 milliards d’euros d’investissements publics et privés. Nous sommes en marche vers les 400 milliards. ».

La politique commerciale de l’Europe, prérogative exclusivement déléguée à la Commission Européenne, est un succès : « L’Europe a aussi réaffirmé son statut de puissance commerciale. La puissance commerciale mondiale n’est rien d’autre que la preuve de la nécessité de partager nos souverainetés. L’Union Européenne a aujourd’hui des accords commerciaux avec soixante-dix pays. Ensemble, nous représentons 40% du PIB mondial. Ces accords, très souvent, mais à tort, contestés, nous aident à exporter vers les autres parties du monde des normes européennes élevées en matière environnementale, et en matière de droits des consommateurs. Lorsqu’en juillet, au cœur d’une dangereuse période de tensions internationales, je me suis rendu dans une même semaine à Pékin, Tokyo et Washington, j’ai pu parler, en tant que Président de la Commission, au nom du plus grand marché unique au monde. Au nom d’une Union qui compte pour un cinquième de l’économie mondiale. Au nom d’une Union prête à défendre ses valeurs et ses intérêts. J’ai présenté l’Europe comme un continent ouvert mais non pas comme un continent offert. (…) Unis, nous Européens, sommes, en tant qu’Union, devenue une force incontournable. (…) L’Europe a su parler d’une seule voix ».

Jean-Claude Juncker a énuméré toutes les raisons qui rendent l’unité de l’Europe indispensable dans un monde aussi troublé, aussi mouvant, dont « les alliances d’hier ne seront peut-être plus les alliances de demain ».

En particulier, dans le domaine numérique, un thème qui est l’une des récurrences de Jean-Claude Juncker : « Nous, Européens, parce que nous sommes le plus grand marché unique au monde, nous pouvons établir des normes pour les mégadonnées, pour l’intelligence artificielle, pour l’automatisation, tout en défendant nos valeurs, les droits et l’individualité de nos citoyens. Nous pouvons le faire si nous sommes unis. Une Europe forte et unie permet à ses États membres de décrocher les étoiles. C’est grâce à notre programme Galileo que l’Europe reste dans la course à l’Espace. ».

Une nouvelle fois, Jean-Claude Juncker n’oppose pas souveraineté nationale et souveraineté européenne, comme voudraient le faire les populistes nationalistes, mais au contraire, parle de complémentarité : « La souveraineté européenne provient de la souveraineté nationale de nos États membres. Elle ne remplace pas ce qui est propre aux nations. Partager nos souverainetés, là où il le faut, rend chacun de nos États-nations plus fort. Cette conviction qu‘unis, nous sommes plus grands, est l’essence même de ce que veut dire faire partie de l’Union Européenne. La souveraineté européenne ne sera jamais dirigée contre les autres. L’Europe doit rester un continent d’ouverture et de tolérance. Elle va le rester. ».

Car l’Europe a aussi une mission de solidarité humaine : « L’Europe ne sera jamais une forteresse tournant le dos au monde et notamment au monde qui souffre. L’Europe ne sera jamais une île. L’Europe doit et va rester multilatérale. La planète appartient à tous et non seulement à quelques-uns. ».

Fidèle au principe de subsidiarité, un principe essentiel dans la construction européenne (qui veut que l’Europe ne s’occupe pas de sujets qui peuvent être traités à une échelle plus locale), Jean-Claude Juncker a déclaré vouloir supprimer la réglementation européenne qui oblige tous les États membres à changer d’heure deux fois par an (heure d’été et heure d’hiver) afin de laisser à chaque État le soin de choisir sa meilleure réglementation.

Sur les feux de forêts : « Lorsqu’un pays est en feu, c’est toute l’Europe qui est en feu. Parmi les images marquantes de cet été, je ne retiendrai pas seulement les feux e forêt, mais aussi les applaudissements avec lesquels les Suédois menacés par les flammes ont salué les pompiers polonais venus à leur secours. ».

Sur les relations avec l’Afrique : « D’ici à 2050, l’Afrique comptera 2,5 milliards d’habitants. Une personne sur quatre sera africaine. (…) L’Afrique n’a pas besoin de charité, elle a besoin de partenariat équilibré, d’un vrai partenariat. Et nous, Européens, avons besoin au même titre de ce partenariat. (…) La Commission propose aujourd’hui une nouvelle alliance entre l’Afrique et l’Europe, une alliance pour des investissements et des emplois durables. Cette alliance, telle que nous l’envisageons, permettrait de créer jusqu’à 10 millions d’emplois en Afrique au cours des cinq prochaines années. (…) Notre fonds d’investissement extérieur, lancé il y a deux ans, mobilisera 44 milliards d’investissements dans les secteurs public et privé en Afrique. Les projets déjà prévus et engagés mobiliseront 24 milliards d’euros. Nous concentrerons nos investissements dans les domaines où les investissements feront une véritable différence. D’ici à 2020, l’Union Européenne aura soutenu 35 000 étudiants et chercheurs africains grâce à notre programme Erasmus. Jusqu’en 2027, ce chiffre doit être porté à 105 000. ».

Sur le Brexit : « Nous respectons la décision britannique de quitter notre Union, même si nous continuons à le regretter vivement. (…) Après le 29 mars 2019, le Royaume-Uni ne sera jamais, à nos yeux, un pays tiers comme les autres. Le Royaume-Uni sera toujours un voisin et un partenaire très proche, que ce soit dans les domaines politiques, économiques et de la sécurité. Ces derniers mois, chaque fois que nous avons eu besoin d’unité au sein de l’Union, la Grande-Bretagne a été à nos côtés, animée par les mêmes valeurs et principes que tous les autres Européens. (…) Nous avons le devoir, vis-à-vis de nos citoyens et de nos entreprises, d’assurer un retrait ordonné du Royaume-Uni et une stabilité maximale par la suite. Ce ne sera pas la Commission qui fera obstacle à ce processus, je puis vous l’assurer. ».

Sur l’euro : « Après seulement vingt années d’existence, et en dépit des voix déclinistes qui nous ont accompagnés sur ce trajet, l’euro a déjà un riche parcours derrière lui. L’euro est devenu la deuxième monnaie la plus utilisée au monde. Soixante pays lient d’une manière ou d’une autre leur propre monnaie à l’euro. (…) Mais nous pouvons et devons aller plus loin. Il est aberrant que l’Europe règle 80% de sa facture d’importation d’énergie, qui s’élève à 300 milliards d’euro par an, en dollars américains alors que 2% seulement de nos importations d’énergie nous proviennent des États-Unis. Il est aberrant que les compagnies européennes achètent des avions européens en dollars et non pas en euros. (…) L’euro doit devenir l’instrument actif de la nouvelle souveraineté européenne. (…) Sans une Union économique et monétaire approfondie, nous manquerons d’arguments crédibles pour renforcer le rôle international de l’euro. Nous devons parachever l’Union économique et monétaire pour que l’Europe et l’euro deviennent plus forts. ».

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Notamment pour réaffirmer les droits de l’homme, Jean-Claude Juncker voudrait passer de l’unanimité à la majorité qualifiée dans certains domaines de politique étrangère : « Je voudrais que nous réalisions des progrès tangibles en ce qui concerne le renforcement de notre politique étrangère. Il faudra renforcer notre capacité à parler d’une seule voix en matière de politique étrangère. Il n’est pas normal que l’Europe se réduise elle-même au silence, lorsqu’au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies à Genève, nous ne pouvons pas parler haut et fort pour condamner les violations des droits de l’homme commises en Chine. Et ce parce qu’un État membre a pu bloquer toute décision en la matière (…). C’est la raison pour laquelle aujourd’hui, la Commission vous propose à nouveau de passer au vote à la majorité qualifiée dans certains domaines de nos relations extérieures. (…) Pas dans tous les domaines, mais dans des domaines précis : droits de l’homme, missions civiles et autres. Le Traité permet actuellement au Conseil Européen de prendre une décision dans ce sens, et j’estime que le temps est venu de donner vie à la clause passerelle du Traité de Lisbonne permettant d’ouvrir la voie vers la prise de décision à la majorité qualifiée, clause passerelle qui est la "beauté oubliée" du Traité. ».

Sur l’État de droit dans tous les États membres : « Il y a un point sur lequel nous ne devons pas transiger : les arrêts de la Cour de justice de l’Union Européenne doivent être respectés et exécutés. C’est essentiel. L’Union Européenne est une communauté de droit. Le respect de la règle de droit et le respect des décisions de justice ne sont pas une option mais une obligation. ».

Dans sa conclusion, Jean-Claude Juncker a répété sa détermination à avoir une véritable diplomatie européenne : « Je voudrais que l’Europe quitte les gradins du stade mondial. L’Europe ne doit pas être un spectateur, un commentateur des événements internationaux. Elle doit être un acteur constructif, un façonneur, un architecte du monde de demain. Il y a une forte demande d’Europe à travers le monde. Pour satisfaire cette demande pressante, il faudra que sur la scène internationale, l’Europe s’exprime d’une seule voix. Dans le concert des nations, la voix européenne doit être intelligible, compréhensible, distinguable pour être écoutée et entendue. (…) Ne tombons pas dans l’incohérence des diplomaties nationales concurrentes et parallèles. La diplomatie européenne doit être unie. Notre solidarité multilatérale doit être entière. ».

En guise de testament politique, Jean-Claude Juncker a déclaré vouloir voir renouveler cette expérience en 2014 d’une véritable élection du Président de la Commission Européenne en tant que tête de liste du parti arrivé en tête au Parlement Européen, considérée comme une « petite avancée dans la démocratie européenne ». Mais, à l’instar du Président français Emmanuel Macron, il voudrait même aller encore plus loin : « Pour moi, cette expérience sera d’autant plus crédible le jour où nous aurons de véritables listes transnationales. Je souhaite que ces listes transnationales soient en place au plus tard pour les prochaines élections européennes de 2024. ».

Jean-Claude Juncker a enfin terminé comme il a commencé, sur le refus catégorique du nationalisme qui a tant ravagé l’Europe au XXe siècle : « Je voudrais avant tout que nous disions non au nationalisme malsain et que nous disions oui au patriotisme éclairé. Gardons à l’esprit que le patriotisme du XXIe siècle est à double dimension, l’une nationale, l’autre européenne, les deux ne s’excluant pas. J’aime, disait le philosophe français Blaise Pascal, les choses qui vont ensemble. Pour tenir sur leurs deux jambes, nations et Unions Européenne doivent marcher ensemble. Celui qui aime l’Europe doit aimer les nations qui la composent, celui qui aime sa nation doit aimer l’Europe. Le patriotisme est une vertu, le nationalisme borné est un mensonge accablant et un poison pernicieux. ».

En fait, durant tout son discours, Jean-Claude Juncker a cherché à ce que la dernière année de son mandat soit celle de nombreuses décisions, en particulier budgétaires (il souhaite renforcer le nombre d’étudiants bénéficiant du programme Erasmus), ou encore sur la majorité qualifiée en matière de politique étrangère, sur la volonté de renforcer la coopération européenne en matière européenne, etc. L’idée est de finir d’appliquer tout son programme de 2014 (50% est déjà fait, 30% en cours, et 20% à faire encore).

Rappelons d’ailleurs que le budget des cinq prochaines années doit être adopté dans les prochains mois. Certains diront que c’est antidémocratique car juste avant les élections européennes. Oui et non. Il vaut mieux avoir déjà l’expérience du fonctionnement des institutions européennes avant d’envisager une loi de programmation budgétaire, donc, proposer un budget juste après les élections serait moins efficace et moins performant. Mais surtout, ce ne sont pas les députés qui le choisissent, ce budget, certes, ils le ratifient, mais le budget est d’abord et avant tout élaboré par l’ensemble des États membres au cours des sommets européens. Or, chaque représentant des États membres est légitime et démocratiquement élu dans son pays. Il n’y a donc rien d’antidémocratique à ce que le processus budgétaire soit ainsi, même si la logique voudrait que ce budget de cinq ans soit adopté plutôt en milieu de mandat plutôt qu’en fin de mandat de la Commission Européenne.

Le vent du nationalisme qui a soufflé en Europe n’a pas rendu optimiste Jean-Claude Juncker malgré ses paroles lénifiantes mais assez impuissantes. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il souhaite jeter l’éponge en 2019 après avoir vaillamment soutenu l’identité européenne à l’intérieur et à l’extérieur des frontières de l’Europe. Son rôle devra aussi d’éviter une transition trop brutale. Il devra tout faire pour aider à faire de sa succession la continuation d’une construction européenne qui peine encore à convaincre les peuples européens. En ce sens, l’Europe manque aujourd’hui terriblement de leadership et de charisme…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 septembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours de Jean-Claude Juncker le 12 septembre 2018 à Strasbourg (texte intégral).
Vidéo du discours de Jean-Claude Juncker le 12 septembre 2018 à Strasbourg.
Le testament européen de Jean-Claude Juncker (12 septembre 2018).
Le programme européen de la Commission Juncker (1er novembre 2014).
Le CETA.
Simone Veil l’Européenne.
Jean Seitlinger, fils spirituel de Robert Schuman.
Le Pacte Briand-Kellogg.
L’Union Européenne montre ses muscles à Trump.
Le mode de scrutin des élections européennes.
L’Europe de Pierre Milza.
L’Europe de Jean-Baptiste Duroselle.
Maurice Schumann l’Européen.
Clemenceau, Macron et la guerre civile européenne.
Emmanuel Macron et son plan de relance de l’Europe (26 septembre 2017).
Emmanuel Macron et la refondation de l’Europe (7 septembre 2017).
Emmanuel Macron à l’ONU, apôtre du multilatéralisme (19 septembre 2017).
Le dessein européen de Jean-Claude Juncker (13 septembre 2017).
Une avancée majeure dans la construction européenne.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180912-juncker-0.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/12/26/36969211.html



 

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12 septembre 2018 3 12 /09 /septembre /2018 21:49

La Commission Européenne a réalisé une large consultation européenne sur le changement d'heure (été et hiver), dans laquelle plus de 4,6 millions de citoyens européens ont participé. On peut lire dans un rapport publié le 12 septembre 2018 l'ensemble des résultats de cette consultation.

Cliquer sur le lien pour télécharger le rapport (fichier .pdf) :
https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/PDF/?uri=CELEX:52018SC0406&from=EN

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190306-changement-heure.html

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20180912-rapport-consultation-europenne-changement-heure.html


 

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12 septembre 2018 3 12 /09 /septembre /2018 12:18

(verbatim)


Ici pour la vidéo :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20180912-video-juncker-strasbourg.html

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180912-juncker.html



Discours du Président de la Commission Européenne Jean-Claude Juncker sur l'état de l'Unions Européenne, le 12 septembre 2018 à Strasbourg



INTRODUCTION : UNE ARDENTE OBLIGATION D’ACTION ET DE VIGILANCE

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Députés,

Parfois l’histoire avance avec discrétion et à pas comptés et prend congé rapidement.

Tel est le cas lorsqu’il s’agit de l’action d’une Commission qui ne dispose que d’un mandat de cinq années pour changer définitivement le cours des choses.

La Commission actuelle est un épisode, un bref moment dans la longue histoire de l’Union européenne. L’heure du bilan définitif de la Commission que je préside n’est pas encore venue.

Donc je ne vous présenterai pas aujourd’hui un bilan de ce que nous avons pu faire au cours des quatre années écoulées.

Au contraire, je vous dis que le travail continue pendant les douze mois à venir pour faire de l’Union européenne imparfaite une Union chaque jour plus parfaite.

Il reste des choses à faire et c’est de cela que je voudrais vous parler ce matin.

Pas d’autosatisfaction. Pas de torses bombés. Modestie et travail, voilà l’attitude que la Commission fera sienne, voilà notre agenda pour les mois à venir. Parfois l’Histoire – l’Histoire au véritable sens du terme – s’invite dans la vie des nations sans préavis et tarde à la quitter.

Tel fut le cas au moment de la Grande Guerre qui en 1914 a pris le continent européen par surprise, tellement fut ensoleillée, calme, paisible et optimiste l’année 1913.

En 1913, les Européens s’attendaient à vivre durablement en paix. Et pourtant une guerre fratricide déferle sur l’Europe l’année suivante.

Je fais référence à cette période non pas parce que je croirais que nous serions au seuil d’une nouvelle catastrophe.

L’Union européenne est garante de paix. Soyons heureux de vivre sur un continent de paix, un continent qui connaît la paix grâce à l’Union européenne. Respectons mieux l’Union européenne, ne salissons pas son image, défendons notre façon d’être et de vivre.

Disons oui au patriotisme qui n’est pas dirigé contre les autres. Disons non au nationalisme surfait qui rejette et déteste les autres, qui détruit, qui cherche des coupables au lieu de chercher des solutions qui nous permettent de mieux vivre ensemble.

Le pacte fondateur de l’Union européenne – plus jamais la guerre – reste une ardente exigence. Une ardente obligation de vigilance qui s’impose chez nous et autour de nous.


DES EFFORTS QUI PORTENT LEURS FRUITS

Mesdames et Messieurs les Députés,

Quel est l’état de l’Union européenne aujourd’hui, en 2018 ?

Dix ans après Lehman Brothers, l’Europe a largement tourné la page de la crise économique et financière qui nous est venue d’ailleurs et qui nous a frappés d’une façon très souvent brutale.

L’Union européenne a connu une croissance ininterrompue sur 21 trimestres. L’emploi reprend des couleurs, avec près de 12 millions d’emplois créés depuis 2014. 12 millions d’emplois, c’est plus que la population de la Belgique.

Jamais autant de personnes – 239 millions d’hommes et de femmes – n’ont été au travail en Europe.

Le chômage des jeunes s’élève à 14,8%. Ce chiffre reste trop élevé, mais il se situe à son plus bas niveau depuis l’an 2000.

L’investissement est de retour en Europe, grâce notamment à notre Fonds européen pour les investissements stratégiques – que certains, de plus en plus rares, appellent encore le Plan Juncker – plan qui a généré 335 milliards d’euros d’investissements publics et privés. Nous sommes en marche vers les 400 milliards.

Et puis il y a la Grèce. Après des années il faut dire douloureuses, après de graves problèmes sociaux sans précédent mais aussi une solidarité elle aussi sans précédent, la Grèce a réussi à mener à bien son programme et à se remettre sur pied. Je salue les efforts herculéens du peuple grec, efforts que les autres Européens continuent à sous-estimer. J’ai toujours défendu la Grèce, sa dignité, son rôle en Europe et notamment son maintien au sein de la zone euro. J’en reste fier.

L’Europe a aussi réaffirmé son statut de puissance commerciale. La puissance commerciale mondiale n’est rien d’autre que la preuve de la nécessité de partager nos souverainetés. L’Union européenne a aujourd’hui des accords commerciaux avec 70 pays. Ensemble nous représentons 40% du PIB mondial. Ces accords – très souvent, mais à tort, contestés – nous aident à exporter vers les autres parties du monde des normes européennes élevées en matière de sécurité alimentaire, en matière de droit du travail, en matière environnementale, et en matière de droits des consommateurs.

Lorsqu’en juillet dernier, au coeur d’une dangereuse période de tensions internationales, je me suis rendu dans une même semaine à Pékin, Tokyo et Washington, j’ai pu parler, en tant que président de la Commission, au nom du plus grand marché unique au monde. Au nom d’une Union qui compte pour un cinquième de l’économie mondiale. Au nom d’une Union prête à défendre ses valeurs et ses intérêts. J’ai présenté l’Europe comme un continent ouvert mais non pas comme un continent offert.

Fort de l’unité européenne, que j’ai pu exposer en principe et en détail, j’ai pu faire entendre la voix de l’Union européenne pour obtenir des résultats concrets pour nos citoyens et nos entreprises.

Unis, nous Européens, sommes, en tant qu’Union, devenus une force incontournable. A Washington, j’ai parlé au nom de l’Europe. Certains décrivent l’accord que j’ai pu obtenir à l’issue de mes négociations avec le Président Trump comme une surprise. Or il n’y a pas eu de surprise parce que l’Europe a su parler d’une seule voix.

L’Europe, là où c’est nécessaire, doit agir comme un seul homme.


UNE RESPONSABILITÉ GLOBALE

Nous l’avons prouvé lorsque nous n’avons cessé de défendre l’Accord de Paris sur le climat, parce que nous, Européens, nous voulons laisser aux prochaines générations une planète plus propre. Je partage les analyses de notre commissaire à l’énergie en ce qui concerne les objectifs de réduction d’émissions de CO2 pour 2030. Elles sont scientifiquement exactes et politiquement nécessaires.

Les sécheresses de cet été rappellent avec brutalité, et à l’évidence, non seulement aux agriculteurs, l’importance de ces efforts qui sont les nôtres pour assurer la sauvegarde de l’avenir des générations futures. On ne peut pas voir le défi qui est devant nous et regarder ailleurs. Nous Commission et vous Parlement, nous devons regarder vers l’avenir.

Mesdames et Messieurs les Députés,

Le monde, qui n’arrête pas de tourner, est devenu plus volatile que jamais. Les défis extérieurs auxquels notre continent doit faire face se multiplient jour après jour.

Nous ne pouvons donc pas relâcher, ne serait-ce qu’une seconde, nos efforts pour bâtir une Europe plus unie.

L’Europe peut exporter la stabilité, comme nous l’avons fait avec les élargissements successifs de notre Union, qui pour moi sont et restent des succès, parce que nous avons réussi à réconcilier la géographie et l’histoire européennes. Mais il reste des efforts à faire. Nous devons définir d’une façon irrévocable notre attitude vis-à-vis des Balkans occidentaux. Autrement, d’autres se chargeront de façonner notre voisinage immédiat.

Regardons aussi autour de nous. Ce qui se passe, à l’heure où nous sommes, à Idlib en Syrie doit être pour nous tous une cause de préoccupation profonde et immédiate. Nous ne pouvons pas rester silencieux face à l’imminence d’un désastre humanitaire qui en fait est un désastre annoncé.

Le conflit syrien illustre comment l’ordre international dont les Européens ont su bénéficier depuis la Seconde Guerre mondiale est de plus en plus remis en cause.

Pour le reste, dans le monde d’aujourd’hui, l’Europe ne peut plus avoir l’assurance que les engagements qui furent pris hier seront encore tenus demain.

Les alliances d’hier ne seront peut-être plus les alliances de demain.


L’HEURE DE LA SOUVERAINETÉ EUROPÉENNE

Mesdames et Messieurs,

Le monde d’aujourd’hui a besoin d’une Europe forte et unie.

Une Europe qui travaille en faveur de la paix, d’accords commerciaux et de relations monétaires stables, même si d’autres sont parfois enclins à choisir des guerres commerciales voire monétaires. En fait, je n’aime pas l’unilatéralisme irrespectueux des attentes et des espoirs des autres. Je resterai toujours un multilatéraliste.

Si l’Europe se rendait mieux compte de la puissance politique, économique et militaire de ses nations, nous pourrions abandonner le rôle exclusif de payeur global, chose que de toute façon nous voulons rester. Nous devons devenir davantage un acteur global. Yes, we are global payers, but we have to be global players too.

C’est la raison pour laquelle, en dépit d’une forte résistance à l’époque, j’ai relancé dès 2014 le projet d’une Union européenne de la défense. C’est pourquoi dans les prochains mois la Commission continuera à travailler pour que le Fonds européen de défense et la Coopération permanente structurée dans le domaine de la défense deviennent pleinement opérationnels. Une précision – importante à mes yeux – à cet endroit : nous ne militariserons pas l’Union européenne. Nous voulons devenir plus responsables et plus indépendants.

Parce que seule une Europe forte et unie peut protéger nos citoyens des menaces intérieures et extérieures – du terrorisme au changement climatique. Seule une Europe forte et unie peut préserver les emplois dans un monde ouvert et interconnecté.

Seule une Europe forte et unie peut maîtriser les défis de la numérisation mondiale.

Nous, Européens, parce que nous sommes le plus grand marché unique au monde, nous pouvons établir des normes pour les mégadonnées, pour l’intelligence artificielle, pour l’automatisation, tout en défendant nos valeurs, les droits et l’individualité de nos citoyens. Nous pouvons le faire si nous sommes unis.

Une Europe forte et unie permet à ses États membres de décrocher les étoiles. C’est grâce à notre programme Galileo que l’Europe reste dans la course à l’espace. Aucun État membre n’aurait pu mettre en orbite 26 satellites dont bénéficient déjà aujourd’hui 400 millions d’utilisateurs dans le monde. Aucun État membre n’y serait parvenu seul. Galileo, oui, est un succès d’abord, sinon exclusivement, européen. Sans l’Europe, pas de Galileo. Soyons-en fiers.

Monsieur le Président,

La géopolitique nous apprend que l’heure de la souveraineté européenne a définitivement sonné.

L’heure pour l’Europe de prendre son destin entre ses mains. L’heure pour l’Europe de développer ce que j’ai appelé sa "Weltpolitikfähigkeit" : cette capacité à jouer un rôle, en tant qu’Union, pour prendre de l’influence sur le cours des affaires mondiales. L’Europe doit devenir davantage un acteur souverain dans les relations internationales.

La souveraineté européenne provient de la souveraineté nationale de nos États membres. Elle ne remplace pas ce qui est propre aux nations. Partager nos souverainetés – là où il le faut – rend chacun de nos états-nations plus fort.

Cette conviction qu’« unis nous sommes plus grands » est l’essence même de ce que veut dire faire partie de l’Union européenne.

La souveraineté européenne ne sera jamais dirigée contre les autres. L’Europe doit rester un continent d’ouverture et de tolérance. Elle va le rester.

L’Europe ne sera jamais une forteresse tournant le dos au monde et notamment au monde qui souffre. L’Europe ne sera jamais une île. L’Europe doit et va rester multilatérale. La planète appartient à tous et non seulement à quelques-uns.

Tel est aussi l’enjeu des élections au Parlement européen qui auront lieu en mai 2019. Nous mettrons à profit les 250 jours qui nous séparent des élections européennes pour apporter à nos concitoyens des preuves que lorsque nous agissons ensemble, l’Union européenne peut obtenir des résultats et qu’elle respecte les engagements pris en début de ce mandat.

D’ici les élections européennes, nous devons démontrer que l’Europe peut surmonter les différences entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, la gauche et la droite. L’Europe est trop petite pour se diviser, une fois par deux, une fois par quatre.

Nous devons démontrer qu’ensemble nous pouvons semer les graines d’une Europe plus souveraine.


TENIR NOS PROMESSES

Mesdames et Messieurs les Députés,

Lorsqu’ils iront voter en mai 2019, les citoyens européens ne se soucieront pas de savoir ce que la Commission a proposé. Mais cela les intéressera vivement de savoir que les géants de l’internet sont taxés là où ils réalisent leurs bénéfices. Ce que les électeurs veulent – en tout cas beaucoup d’entre eux, à ma connaissance – c’est que la proposition de la Commission à ce sujet acquière rapidement force de loi. Ceux qui expriment ce souhait ont absolument raison.

Lorsque les Européens iront voter en 2019, ils seront peu impressionnés par les bonnes intentions de la Commission de s’attaquer au problème des plastiques à usage unique pour que nos océans ne se transforment pas en poubelle marine. Si nous voulons que les Européens aient confiance en nous et soient convaincus de la justesse de notre action, il nous faut une réglementation européenne qui consacre l’interdiction des plastiques à usage unique – comme l’a proposé la Commission.

Nous affirmons tous – le plus souvent dans de beaux discours – que nous voulons être plus ambitieux sur les grands enjeux et plus modestes sur ceux de moindre importance. Pourtant, les Européens n’applaudiront pas si nous continuons à devoir changer d’heure deux fois par an à cause d’une réglementation européenne. La Commission propose aujourd’hui de changer cela. Le changement d’heure doit être aboli. Les États membres, conformément au principe de subsidiarité, doivent décider eux-mêmes si leurs citoyens doivent vivre à l’heure d’été ou à l’heure d’hiver. J’espère que le Parlement et le Conseil auront la même perception et trouveront des solutions compatibles avec notre marché intérieur. Le temps presse.

Plus généralement, je nous encourage tous à travailler en étroite coopération au cours des prochains mois afin que nous puissions réaliser ce que nous avons promis en 2014, avant les élections au Parlement européen.

Au début de ce mandat, nous avons tous promis collectivement de bâtir un marché unique numérique plus innovant, une Union économique et monétaire plus approfondie, une union bancaire, une union des marchés des capitaux, un marché unique plus juste, une union de l’énergie avec une politique en matière de climat tournée vers l’avenir, un agenda global en matière de migration et une union de la sécurité. Nous avons aussi – en tout cas la plupart d’entre nous – nourri l’ambition de ne plus traiter la dimension sociale de l’Europe comme un parent pauvre, mais de la développer pour qu’elle réponde aux défis de demain.

Cette Commission a déjà présenté toutes les propositions et toutes les initiatives que nous avions annoncées en 2014. La moitié ont déjà été adoptées par le Parlement et le Conseil, 20 % sont en bonne voie et 30 % restent l’objet de consultations parfois difficiles.

Mesdames et Messieurs,

Je n’accepte pas que la Commission soit tenue pour seule responsable de tous les manquements – car il y en a eu, naturellement. Nos propositions sont connues, elles doivent être adoptées et mises en oeuvre. Je n’admettrai pas non plus à l’avenir que l’on blâme uniquement la Commission, ce qui arrivera inévitablement. On peut trouver des boucs émissaires dans toutes les institutions, mais certainement moins à la Commission et au Parlement qu’ailleurs.

Sur un très large éventail de sujets, faire preuve de leadership reste indispensable. Cela vaut également en ce qui concerne l’achèvement de notre union de la sécurité. Les Européens s’attendent à ce que l’Union européenne assure leur sécurité. C’est la raison pour laquelle la Commission propose aujourd’hui de nouvelles règles afin que tout contenu terroriste mis en ligne soit supprimé dans un délai d’une heure – une heure, c’est en effet le laps de temps décisif pendant lequel le maximum de dommages est causé. De plus, nous proposons d’élargir le mandat du Parquet européen, qui a été récemment créé, afin d’y inclure la lutte contre les actes terroristes. Nous devons être en mesure d’assurer que les terroristes seront poursuivis à travers toute l’Europe, au-delà des frontières. Les terroristes ne connaissent pas de frontières. Nous ne devons pas nous en rendre complices par notre absence de coopération.

C’est pourquoi nous proposons également aujourd’hui de nouvelles mesures afin de pouvoir lutter efficacement contre le blanchiment de capitaux au-delà des frontières.

Nous devons nous montrer tout aussi déterminés pour protéger l’organisation d’élections libres et justes en Europe. C’est pour cela que la Commission propose aussi aujourd’hui de nouvelles règles pour protéger la vie de nos démocraties de toute manipulation par des pays tiers, voire par des intérêts privés – car ces derniers peuvent aussi être une source d’interférences.

Il est évident qu’un leadership et un esprit de compromis s’imposent tout particulièrement pour ce qui est de la migration. Nous avons accompli plus de progrès dans ce domaine qu’on ne l’entend souvent dire. Cinq des sept propositions de la Commission en vue de réformer notre régime d’asile européen commun ont été approuvées. Nos efforts ont porté leurs fruits, puisque le nombre d’arrivées de réfugiés en Méditerranée orientale a chuté de 97 %, et de 80 % par la route de la Méditerranée centrale. Les opérations de l’Union européenne ont contribué à sauver plus de 690 000 vies en mer depuis 2015.

Toutefois, les États membres n’ont toujours pas trouvé le juste équilibre entre la responsabilité que chaque pays doit assumer sur son propre territoire et l’indispensable solidarité mutuelle dont les États membres doivent faire preuve s’ils veulent conserver l’espace Schengen sans frontières intérieures. Je suis et reste opposé aux frontières intérieures. Là où celles-ci ont été rétablies, elles doivent être supprimées. Si elles restaient en place, ce serait un retour en arrière inacceptable au regard de ce qu’est l’Europe et de ce qu’elle peut devenir.

La Commission et plusieurs présidences du Conseil ont avancé de nombreuses solutions de compromis. J’invite la présidence autrichienne du Conseil à faire dès maintenant le pas décisif indispensable pour élaborer des solutions durables concernant une réforme équilibrée en matière de migration. Nous ne pouvons pas, à chaque fois qu’un nouveau navire arrive sur nos côtes, continuer à chercher des solutions ad hoc pour les personnes à bord. De telles solutions sont insuffisantes. Nous avons besoin de solidarité, pour le présent mais aussi pour l’avenir : cette solidarité doit être durable.

Si nous avons besoin de plus de solidarité, c’est aussi pour être plus efficaces. Il en va de même lorsqu’il s’agit de mettre en place un mécanisme européen de protection civile renforcé. Lorsqu’un pays est en feu, c’est toute l’Europe qui est en feu. Parmi les images marquantes de cet été, je ne retiendrai pas seulement les feux de forêt, mais aussi les applaudissements avec lesquels les Suédois menacés par les flammes ont salué les pompiers polonais venus à leur secours – Europe at its best.

Mais revenons à la migration. Nous présentons aujourd’hui une proposition visant à renforcer le corps européen de garde-frontières et de garde-côtes. Il faut protéger nos frontières extérieures plus efficacement. C’est pourquoi nous proposons de porter le nombre de garde-frontières européens, financés par le budget européen, à 10 000 d’ici à 2020.

Nous mettons également sur la table une proposition destinée à renforcer le développement de l’Agence de l’Union européenne pour l’asile. Les États membres ont besoin d’un appui européen accru pour le traitement des demandes d’asile – un traitement qui doit se faire dans le respect de la convention de Genève.

Une autre proposition que nous faisons vise à accélérer le retour des migrants en situation irrégulière. La Commission s’engage dans cette tâche aux côtés des États membres.

Je réitère mon souhait, je dirais même mon invitation pressante, à ouvrir des voies d’accès légales vers l’Union européenne. Nous avons besoin de migrants qualifiés. Dans ce domaine également, la Commission a depuis longtemps mis des propositions sur la table. Elles doivent être adoptées.

Monsieur le Président,

Je voudrais vous parler de l’avenir et donc de notre continent cousin qu’est l’Afrique.

D’ici à 2050, l’Afrique comptera 2,5 milliards d’habitants. Une personne sur quatre sera africaine.

Nous devons investir davantage dans nos relations avec ce grand et noble continent et ses nations individuelles. Nous devons arrêter d’envisager cette relation entre l’Afrique et l’Europe comme si nous n’étions qu’un donneur d’aide au développement. Une telle approche serait insuffisante. En fait, humiliante.

L’Afrique n’a pas besoin de charité, elle a besoin de partenariat équilibré, d’un vrai partenariat. Et nous, Européens, avons besoin au même titre de ce partenariat.

En préparant ce discours, j’ai parlé avec mes amis africains, notamment avec Paul Kagame, président de l’Union africaine. Nous sommes tombés d’accord pour qu’à l’avenir nos engagements respectifs soient réciproques. Nous voulons construire un nouveau partenariat avec l’Afrique.

La Commission propose aujourd’hui une nouvelle alliance entre l’Afrique et l’Europe, une alliance pour des investissements et des emplois durables. Cette alliance – telle que nous l’envisageons – permettrait de créer jusqu’à 10 millions d’emplois en Afrique au cours des cinq prochaines années.

Nous voulons créer un cadre permettant d’attirer davantage d’investissements privés vers l’Afrique.

A vrai dire, nous ne partons pas de zéro : notre fonds d’investissement extérieur, lancé il y a deux ans, mobilisera plus de 44 milliards d’euros d’investissements dans les secteurs public et privé en Afrique. Les projets déjà prévus et engagés mobiliseront 24 milliards d’euros.

Nous concentrerons nos investissements dans les domaines où les investissements feront une véritable différence. D’ici à 2020, l’Union européenne aura soutenu 35 000 étudiants et chercheurs africains grâce à notre programme Erasmus. Jusqu’en 2027, ce chiffre doit être porté à 105 000.

Le commerce entre l’Afrique et l’Europe n’est pas sans importance. 36 % du commerce de l’Afrique se fait avec l’Union européenne. Mais les échanges commerciaux entre nous ne sont pas suffisants. Je suis convaincu que nous devrions faire évoluer les nombreux accords commerciaux entre l’Afrique et l’Union européenne vers un accord de libre-échange de continent à continent, un partenariat économique entre partenaires égaux.

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,

Un autre sujet sur lequel je pense qu’il est indispensable que l’Union fasse preuve de leadership est le Brexit. Je n’entrerai pas dans le détail des négociations, qui sont gérées de main de maître par mon ami Michel Barnier sur la base de la position unanime et confirmée à maintes reprises par les 27 États membres. Permettez-moi toutefois de rappeler trois principes qui devraient guider notre action sur le Brexit au cours des prochains mois.

Premièrement, nous respectons la décision britannique de quitter notre Union, même si nous continuons à la regretter vivement. Mais nous demandons aussi au gouvernement britannique de comprendre qu’un pays qui quitte l’Union ne peut pas jouir d’une situation aussi favorable qu’un État membre. Si vous quittez l’Union, vous ne faites bien évidemment plus partie de notre marché unique, et vous ne pouvez certainement pas y participer, à la carte, dans les seuls aspects que vous voudriez choisir.

Deuxièmement, la Commission, ce Parlement et tous les autres 26 États membres maintiendront sans faiblir leur loyauté et leur solidarité à l’égard de l’Irlande sur la question de la frontière irlandaise. C’est la raison pour laquelle nous voulons rechercher une solution créative qui évite la mise en place d’une frontière physique entre l’Irlande et l’Irlande du Nord. Mais nous serons aussi très clairs au cas où le gouvernement britannique se défausserait de ses responsabilités découlant de l’accord du Vendredi saint. Ce n’est pas l’Union européenne, mais le Brexit, qui risque de rendre la frontière plus visible en Irlande du Nord.

Troisièmement, après le 29 mars 2019, le Royaume-Uni ne sera jamais, à nos yeux, un pays tiers comme les autres. Le Royaume-Uni sera toujours un voisin et un partenaire très proche, que ce soit dans les domaines politiques, économiques et de la sécurité.

Ces derniers mois, chaque fois que nous avons eu besoin d’unité au sein de l’Union, la Grande-Bretagne a été à nos côtés, animée par les mêmes valeurs et principes que tous les autres Européens. C’est pourquoi j’accueille favorablement la proposition de la Première ministre Theresa May de mettre sur pied un nouveau partenariat ambitieux pour l’avenir, après le Brexit. Nous convenons, comme mentionné dans la déclaration de Chequers, que le point de départ d’un tel partenariat devrait être une zone de libre-échange entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.

Sur la base de ces trois principes, les négociateurs de la Commission sont prêts à travailler jour et nuit jusqu’à ce que nous parvenions à un accord. Nous avons le devoir, vis-à-vis de nos citoyens et de nos entreprises, d’assurer un retrait ordonné du Royaume-Uni et une stabilité maximale par la suite. Ce ne sera pas la Commission qui fera obstacle à ce processus, je puis vous l’assurer.


UNE PERSPECTIVE CONVAINCANTE POUR L’AVENIR

Mesdames et Messieurs les Députés,

D’ici les élections européennes et d’ici le sommet qui aura lieu à Sibiu, en Roumanie le 9 mai 2019, beaucoup de travail reste à faire.

A Sibiu, il faudra convaincre nos concitoyens que sur l’essentiel, nous partageons la même conception de la finalité de notre Union. Les peuples européens n’aiment pas l’incertitude et les finalités diffuses. Ils aiment les indications claires. Ils détestent les à-peu-près et les demi-mesures.

C’est tout l’enjeu de l’agenda européen en vue du sommet de Sibiu – sommet qui se tiendra six semaines après le Brexit et seulement deux semaines avant les élections européennes.

D’ici Sibiu, nous devons ratifier l’accord de partenariat entre l’Union européenne et le Japon, pour des raisons aussi bien économiques que géopolitiques. D’ici Sibiu, nous avons pour devoir de négocier un accord de principe sur le budget de l’Union européenne après 2020.

Si nous voulons – et il faudra que nous le fassions – donner aux jeunes Européens la chance d’exploiter au maximum les possibilités offertes par un programme Erasmus qui mérite de disposer de plus de moyens de financement, il faudra que nous décidions de cette enveloppe – ainsi que d’autres enveloppes – avant les élections européennes.

Si nous voulons donner plus d’opportunités à nos chercheurs et à nos start-ups, pour éviter qu’un manque de ressources conduise à une réduction drastique du nombre des postes de chercheurs, il faudra décider avant les élections européennes.

Si nous voulons, sans nous militariser, multiplier par vingt les dépenses en matière de défense, nous devons décider rapidement.

Si nous voulons consacrer 23% d’investissements de plus pour l’Afrique, il faudra décider rapidement.

D’ici l’année prochaine, nous aurons aussi à développer davantage le rôle international de l’euro. Après seulement vingt années d’existence – et en dépit des voix déclinistes qui nous ont accompagnés sur ce trajet – l’euro a déjà un riche parcours derrière lui.

L’euro est devenu la deuxième monnaie la plus utilisée au monde. 60 pays lient d’une manière ou d’une autre leur propre monnaie à l’euro. Mais nous devons faire plus pour permettre à notre monnaie unique de jouer pleinement son rôle sur la scène internationale.

Des évènements récents ont mis en lumière la nécessité d’approfondir notre Union économique et monétaire et de construire des marchés des capitaux liquides et profonds. De nombreuses propositions de la Commission en ce domaine n’attendent qu’à être adoptées par ce Parlement et le Conseil.

Mais nous pouvons et devons aller plus loin. Il est aberrant que l’Europe règle 80% de sa facture d’importation d’énergie – qui s’élève à 300 milliards d’euros par an – en dollars américains alors que 2% seulement de nos importations d’énergie nous proviennent des Etats-Unis. Il est aberrant que les compagnies européennes achètent des avions européens en dollars et non pas en euros.

C’est la raison pour laquelle la Commission présentera, avant la fin de l’année en cours, des initiatives pour renforcer le rôle international de l’euro. L’euro doit devenir l’instrument actif de la nouvelle souveraineté européenne. Et pour cela, la première chose à faire est de mettre notre maison en ordre en renforçant notre Union économique et monétaire, comme nous avons commencé à le faire.

Sans une Union économique et monétaire approfondie, nous manquerons d’arguments crédibles pour renforcer le rôle international de l’euro. Nous devons parachever l’Union économique et monétaire pour que l’Europe et l’euro deviennent plus forts.

Et toujours sur la voie de Sibiu, je voudrais que nous réalisions des progrès tangibles en ce qui concerne le renforcement de notre politique étrangère. Il faudra renforcer notre capacité à parler d’une seule voix en matière de politique étrangère. Il n’est pas normal que l’Europe se réduise elle-même au silence, lorsqu’au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies à Genève, nous ne pouvons pas parler haut et fort pour condamner les violations des droits de l’homme commises en Chine. Et ce parce qu’un Etat membre a pu bloquer toute décision en la matière. Il n’est pas normal que l’Europe soit prise en otage lorsqu’il s’agit de renouveler notre embargo sur les armes frappant la Biélorussie ou lorsqu’il s’agit de prendre des sanctions à l’égard du Venezuela, faute d’unanimité.

C’est la raison pour laquelle aujourd’hui la Commission vous propose à nouveau de passer au vote à la majorité qualifiée dans certains domaines de nos relations extérieures. Je répète le message qui fut le mien l’année passée de passer au vote à la majorité qualifiée en politique étrangère. Pas dans tous les domaines, mais dans des domaines précis : droits de l’homme, missions civiles et autres.

Le Traité permet actuellement au Conseil européen de prendre une décision dans ce sens, et j’estime que le temps est venu de donner vie à la clause passerelle du traité de Lisbonne permettant d’ouvrir la voie vers la prise de décision à la majorité qualifiée – clause passerelle qui est la "beauté oubliée" du Traité.

Je pense, par ailleurs, que pour certaines matières relevant de la fiscalité nous devrions pouvoir décider également par majorité qualifiée.

Monsieur le Président,

Un mot pour dire que notre façon de discuter de nos désaccords m’interpelle de plus en plus. Les échanges polémiques entre gouvernements et entre institutions se font de plus en plus nombreux. Mais ce ne sont pas les propos polémiques, et souvent blessants, qui permettent à la construction européenne d’avancer.

Ce qui m’inquiète ce n’est pas seulement une tonalité regrettable lorsque les forces politiques discutent entre elles, c’est aussi la façon dont certains traitent, parce qu’ils veulent mettre fin à tout débat, les médias et les journalistes. L’Europe doit rester une place où la liberté de la presse n’est pas remise en cause. De trop nombreux journalistes sont intimidés, attaqués, parfois même assassinés. Il faudra davantage protéger nos journalistes, qui eux aussi sont des acteurs importants de notre démocratie.

D’une façon générale, nous devons retrouver les vertus du compromis. Rechercher le compromis n’implique pas le sacrifice de nos convictions ni du libre débat qui respecte le point de vue des autres, de nos valeurs.

La Commission s’oppose à toutes les atteintes à l’État de droit. Nous restons préoccupés par l’évolution des débats dans certains de nos Etats membres. L’article 7 doit s’appliquer là où l’État de droit est en danger.

Le premier vice-président Timmermans effectue un travail remarquable mais très souvent solitaire pour défendre l’État de droit. Il bénéficie de mon ferme appui personnel et de celui de toute la Commission.

Il y a un point sur lequel nous ne devons pas transiger : les arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne doivent être respectés et exécutés. C’est essentiel. L’Union européenne est une communauté de droit. Le respect de la règle de droit et le respect des décisions de justice ne sont pas une option mais une obligation.


CONCLUSION

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Députés,

En introduisant, non pas mon dernier discours, mais mon dernier discours sur l’état de l’Union européenne, je vous ai parlé de l’histoire, de la petite histoire qui couvre le mandat de cette Commission, et de la grande Histoire qui est celle de l’Europe.

Nous sommes tous, les uns et les autres, responsables de l’Europe telle qu’elle est. Nous serons tous responsables, les uns et les autres, de l’Europe qui sera. L’Histoire est ainsi faite : les parlements et les commissions passent, l’Europe reste. Pour que l’Union européenne devienne ce qu’elle doit être, nous devons tirer plusieurs leçons majeures.

Je voudrais que l’Europe quitte les gradins du stade mondial. L’Europe ne doit pas être un spectateur, un commentateur des événements internationaux. Elle doit être un acteur constructif, un façonneur, un architecte du monde de demain.

Il y a une forte demande d’Europe à travers le monde. Pour satisfaire cette demande pressante, il faudra que sur la scène internationale l’Europe s’exprime d’une seule voix. Dans le concert des nations, la voix européenne doit être intelligible, compréhensible, distinguable pour être écoutée et entendue. Federica Mogherini a fait avancer la cohérence diplomatique de l’Union européenne. Mais ne retombons pas dans l’incohérence des diplomaties nationales concurrentes et parallèles. La diplomatie européenne doit être une. Notre solidarité multilatérale doit être entière.

Je voudrais que dorénavant nous fassions de plus grands efforts pour rapprocher l’Est et l’Ouest de l’Europe. Mettons un terme à ce triste spectacle de la division intra-européenne. Notre continent et ceux qui ont mis fin à la guerre froide méritent mieux.

Je voudrais que l’Union européenne prenne davantage soin de sa dimension sociale. Ceux qui ignorent les attentes justifiées des travailleurs et des petites entreprises font courir un grand risque à la cohésion de nos sociétés. Transformons les intentions du sommet social de Göteborg en règles de droit. Je voudrais que les élections l’année prochaine soient un grand moment pour la démocratie européenne. Je souhaite que l’expérience des Spitzenkandidaten – cette petite avancée dans la démocratie européenne – soit renouvelée. Pour moi, cette expérience sera d’autant plus crédible le jour où nous aurons de véritables listes transnationales. Je souhaite que ces listes transnationales soient en place au plus tard pour les prochaines élections européennes en 2024.

Je voudrais avant tout que nous disions non au nationalisme malsain et que nous disions oui au patriotisme éclairé. Gardons à l’esprit que le patriotisme du 21e siècle est à double dimension, l’une nationale, l’autre européenne, les deux ne s’excluant pas.

J’aime, disait le philosophe français Blaise Pascal, les choses qui vont ensemble. Pour tenir sur leurs deux jambes, nations et Union européenne doivent marcher ensemble. Celui qui aime l’Europe doit aimer les nations qui la composent, celui qui aime sa nation doit aimer l’Europe. Le patriotisme est une vertu, le nationalisme borné est un mensonge accablant et un poison pernicieux.

En un mot : restons fidèles à ce que nous sommes.

Plantons aujourd’hui les arbres à l’ombre desquels nos arrière-petits-enfants, d’où qu’ils viennent, de l’Est ou de l’Ouest, du Sud ou du Nord, puissent grandir et respirer en paix.

Il y a quelques années je vous ai dit ici même que l’Europe était la grande affaire de ma vie. Oui, j’aime l’Europe, et je continuerai de le faire.

Jean-Claude Juncker, le 12 septembre 2018 au Parlement Européen de Strasbourg.
Source : Commission Européenne.

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20180912-discours-juncker-strasbourg.html


 

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12 septembre 2018 3 12 /09 /septembre /2018 12:15

(video)


Ici pour le texte intégral :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20180912-discours-juncker-strasbourg.html

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180912-juncker.html



Discours du Président de la Commission Européenne Jean-Claude Juncker sur l'état de l'Unions Européenne, le 12 septembre 2018 à Strasbourg





Jean-Claude Juncker, le 12 septembre 2018 au Parlement Européen de Strasbourg.

Source : Commission Européenne.

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20180912-video-juncker-strasbourg.html


 

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30 juillet 2018 1 30 /07 /juillet /2018 05:25

« Si le roi se trouve dans l’impossibilité de régner, les ministres, après avoir fait constater cette impossibilité, convoquent immédiatement les Chambres. Il est pourvu à la tutelle et à la régence par les Chambres réunies. » (Article 93 de la Constitution belge, ancien article 82).



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Ce fut avec une certaine émotion que les Belges ont appris la mort de leur roi Baudouin Ier il y a vingt-cinq ans, le 31 juillet 1993, au sud de l’Espagne, dans sa résidence de vacances, à l’âge de 62 ans (il est né le 7 septembre 1930). Une mort soudaine à cause du cœur. Un deuil national fut proclamé jusqu’au 9 août 1993, la cérémonie d’enterrement a eu lieu le 7 août 1993 dans la cathédrale de Bruxelles en présence de nombreux chefs d’État, en particulier la reine Élisabeth II et le Président François Mitterrand, suivie en direct à la télévision.

Pourquoi une telle émotion pour le roi d’une monarchie constitutionnelle qui n’a quasiment aucun pouvoir sans contreseing d’un ministre ? La réalité du pouvoir est laissée au gouvernement responsable devant la Chambre des représentants. Sans doute par une personnalité peu ordinaire, une foi catholique qui inspira son humanisme et son personnalisme, et sûrement par la durée très longue de son règne, quarante-deux ans, enjambant douze Premiers Ministres.

Baudouin a en effet commencé son règne le 17 juillet 1951 après l’abdication de son père Léopold III (1901-1983), roi depuis le 23 février 1934, malmené par la classe politique d’après-guerre en raison d’une crise nationale due à son comportement pendant la guerre : il était resté en Belgique après la défaite du 28 mai 1940 alors que le gouvernement belge était parti en exil pour continuer la guerre.

Baudouin commença donc à régner très jeune (20 ans) et resta sous l’influence de son impopulaire père pendant près d’une dizaine d’années, jusqu’à son mariage avec Fabiola (1928-2014) le 15 décembre 1960. Son frère, le futur Albert II l’avait précédé d’une année en épousant Paola le 2 juillet 1959 et un fils était né le 15 avril 1960, Philippe. Au bout de quelques années, l’absence de descendance de Baudouin amena ce dernier à considérer son neveu Philippe, l’actuel roi des Belges depuis le 21 juillet 2013, comme son probable héritier.

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Pendant toute sa vie, la foi de Baudouin fut déterminante, au point que certains pensaient qu’il allait devenir prêtre. Cette foi a semblé incompatible avec son comportement après l’indépendance du Congo belge et l’assassinat de Patrice Lumumba, une indifférence ou laisser-faire provenant de l’influence encore très forte de Léopold III.

S’il devait y avoir un fait marquant dans le règne de Baudouin, je pense qu’il faut citer la mini-crise constitutionnelle que le roi a lui-même provoquée par sa foi. Sa mort n’était pas sa première disparition mais sa seconde. En tant que roi.

En effet, le 29 mars 1990, à l’initiative de Lucienne Herman-Michielsens et Roger Lallemand, le Parlement belge a voté la loi de dépénalisation de l’avortement. Par conséquent, il était dans le rôle du chef d’État belge de la promulguer, comme pour toutes les lois.

En France, la même question constitutionnelle posée par la première cohabitation de 1986 a obtenu une réponse assez rapidement malgré le comportement conflictuel des deux têtes de l’exécutif : le Président de la République doit promulguer les lois adoptées par le Parlement, même si elles ne lui plaisent pas. En Belgique, le roi en principe doit lui aussi promulguer les lois (sanction royale) et s’il venait à le refuser, il outrepasserait son rôle de souverain constitutionnel.

Le Premier Ministre de l’époque, Wilfried Martens, reçut alors le 30 mars 1990 un courrier de la part du roi : « Ce projet de loi soulève en moi un grave problème de conscience. (…) Vous comprendrez donc pourquoi je ne veux pas être associé à cette loi. En signant ce projet de loi, et en marquant en ma qualité de troisième branche du pouvoir législatif, mon accord avec ce projet, j’estime que j’assumerais inévitablement une certaine coresponsabilité. Cela, je ne puis le faire. ». Il était même prêt à abdiquer. Cette détermination motiva le gouvernement à trouver une sortie honorable pour tout le monde.

Par une astuce constitutionnelle sur l’empêchement de régner du roi (en principe réservé seulement à la maladie et au décès), il a été trouvé une solution institutionnelle très hypocrite mais néanmoins satisfaisant à la fois le déroulement normal et démocratique du processus législatif et la conscience du souverain : le gouvernement constata au conseil des ministres du 4 avril 1990 l’impossibilité de régner de Baudouin, si bien que censé le remplacer en raison de l’article 82 de la Constitution (maintenant article 93), il promulgua la loi sur l’avortement à la place du roi. Le lendemain, les deux chambres du Parlement ont voté le rétablissement du roi dans ses prérogatives. Aucun parlementaire n’a osé voter contre ce rétablissement, malgré l’opposition à la procédure de certains élus. Pendant une journée, Baudouin avait disparu des institutions de manière très artificielle pour ne pas valider une loi que sa conscience réprouvait.

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Bien que s’opposant au Parlement sur le plan moral, cette attitude de Baudouin fut saluée par les Belges et augmenta sa popularité. Cette popularité expliqua aussi la forte émotion lors de sa réelle disparition trois ans plus tard. Son neveu Philippe, aussi croyant que Baudouin, n’a pas voulu cependant recourir à cette même astuce lors d’un autre problème de conscience et, quoique très opposé à elle, s’est finalement résigné à promulguer le 28 février 2014 la scandaleuse loi sur l’euthanasie des enfants (qui modifie la loi du 28 mai 2002 et qui a été appliquée la première fois le 17 septembre 2016).

Par son long règne, Baudouin a incarné en quelques sortes pendant deux générations la réalité et l’unité de la nation belge malgré les fortes tensions au sein de la communauté nationale entre Wallons et Flamands et une partition linguistique formalisée avec la mise en place d’une structure fédérale de la Belgique qui fut officialisée en 1993. Il était un monarque moral.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 juillet 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Baudouin Ier, roi des Belges.
À quand la partition de la Belgique ?
Jean-Luc Dehaene.
Herman Van Rompuy.
Guy Verhofstadt.
Wilfried Martens.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180731-baudouin.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/la-premiere-disparition-de-206523

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/07/30/36596772.html




 

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28 juillet 2018 6 28 /07 /juillet /2018 05:18

« Le seul principe fondateur sain pour un grand État, à la grande différence d’un petit État, est l’égoïsme d’État, et non le romantisme. Il n’est pas digne d’un grand État de se quereller pour quelque chose qui n’entre pas dans ses propres intérêts. » (1849).


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Il y a cent vingt ans, le 30 juillet 1898, le vieil ancien premier Chancelier allemand Otto von Bismarck est mort à l’âge de 83 ans (il est né le 1er avril 1815). Géant de l’Allemagne, ne serait-ce que parce qu’avant lui, il n’y avait pas d’Allemagne, État donc très récent, il fait partie des quelques grands chanceliers qui ont émaillé l’histoire allemande : Otto von Bismarck, le chancelier de l’unification allemande, Helmut Kohl, le chancelier de la réunification allemande, Konrad Adenauer, la chancelière de l’Allemagne européenne, Angela Merkel, la chancelière de l’Allemagne de la globalisation… et je n’ai pas osé ajouter dans cette liste, parce qu’on ne peut que le traiter à part, Adolf Hitler, le chancelier de l’Europe allemande.

Pour l’enfant de Lorraine que j’étais (et malgré mon quart de sang allemand), Bismarck a toujours été un horrible barbare portant le terrible casque à pointe des Prussiens. J’avais encore le témoignage direct de mon arrière-grand-mère qui me parlait de la "guerre de 70" comme d’autres, beaucoup plus jeunes, pourraient parler de la "guerre de 40".

C’était pourtant déjà un imaginaire pour elle. Dans nos chronologies respectives, sur l’échelle du temps, la guerre de 1870 correspondrait, pour elle, peut-être à la guerre d’Indochine pour moi. Un événement récent et lointain à la fois. L’Allemand, doté de tous les méchants noms que je ne veux pas reproduire ici car ce n’est heureusement plus l’état d’esprit, était l’ennemi, le mauvais, le méchant et surtout, celui qui a annexé l’Alsace et la Moselle. Entre 1870 et 1919, c’est-à-dire pendant presque deux générations, la Lorraine restante et plus généralement, tout le pays, débordaient d’un sentiment de revanche. Autant que l’antisémitisme, le sentiment de revanche a sans doute été l’une des causes très importantes du développement de l’affaire Dreyfus.

Du reste, cet esprit anti-bismarckien fut aussi vif que le patriotisme en France pendant cette longue période du début de la Troisième République, dont l’homme marquant, d’ailleurs, Georges Clemenceau, à la physionomie finalement pas si éloignée de celle de Bismarck, lâchait à son sujet : « Ce vieillard couvert de sang, cette bête sauvage qui tuait pour tuer. Un homme sans faiblesse, sans idéal, sans rêve… ». C’était très exagéré même si Bismarck lui-même cherchait parfois à impressionner ses adversaires : « Les grandes questions de notre temps ne se décideront pas par des discours et des votes à la  majorité, mais par le fer et le sang. » (Discours du 30 septembre 1862 lorsqu’il arriva au pouvoir, peut-être mal compris à l’époque, voir plus bas le contexte).

C’est d’ailleurs intéressant de voir l’image de Bismarck auprès des Allemands eux-mêmes : avant la Seconde Guerre mondiale, il avait une belle réputation, l’homme de l’unification allemande dont les nationalistes allemands se sont emparé du prestige. Même sous la République de Weimar, il restait populaire avec une certaine nostalgie de l’empire et de la monarchie. Après la Seconde Guerre mondiale, au contraire, il fut mal perçu par les dirigeants allemands, estimant qu’il avait raté d’installer une démocratie. Maintenant, le jugement est plus nuancé, dans un sens ou dans un autre.

Otto von Bismarck fut avant tout un homme d’État. Avec les rigueurs et les visions de l’homme d’État. Son apparence fait penser un peu à Clemenceau, ou, même, à Churchill. Il avait une idée précise de là où il voulait mener son peuple, les Allemands.

Par exemple, il ne voulait pas de conquête coloniale, ce qui a fait que, face aux Britanniques, aux Français, aux Néerlandais, aux Espagnols, aux Portugais, voire (dans une moindre mesure) aux Italiens, les Allemands se concentraient avant tout sur leur position en Europe. Bismarck ne voulait pas dissiper ses forces et craignait qu’au moindre "incident" colonial, la France cherchât à reprendre sa revanche : « Nous avons une flotte qui ne peut pas naviguer, et nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir un point vulnérable dans quelque partie éloignée du monde, qui échoira dans l’escarcelle des Français dès que [la guerre] commencera. ». C’était d’ailleurs bien depuis l’Europe que la Première Guerre mondiale a surgi.

Autre exemple, Bismarck a toujours était favorable à l’amitié germano-turque : « L’amour des Turcs et des Allemands les uns pour les autres est si vieux, que jamais il ne sera brisé. ». Ces relations sont donc anciennes.

Comme beaucoup d’hommes d’État, Bismarck s’est amusé à formuler quelques phrases avisées qui sont restées dans la postérité. Par exemple, dans un discours en 1863 : « La politique n’est pas une science exacte. ». Ou encore : « Les lois, c’est comme les saucisses, il vaut mieux ne pas être là quand elles sont faites. ». Aussi : « La confiance est une plante délicate ; si elle est détruite une fois, elle ne repousse jamais. ». Autre réflexion intéressante : « Vous n’êtes tous que des idiots à croire pouvoir apprendre quelque chose de votre expérience. Je préfère personnellement apprendre des erreurs des autres, afin d’éviter d’en faire moi-même. ».

Après des études de droit, Bismarck était un jeune qui vivait avec légèreté, perdant un poste de fonctionnaire à Berlin parce qu’il préférait voyager et prendre des vacances, avoir des relations avec des femmes européennes (françaises, anglaises, etc.) et surtout, jouer au casino. Puis, il est devenu agriculteur avec son frère, récupérant les domaines de sa mère morte en 1839 et de son père mort en 1845, domaines qu’il a su bien rentabiliser.

C’était un "bon vivant", et son mariage en 1847 l’a socialement assagi parallèlement à son implantation dans les milieux conservateurs. Il soutenait la petite noblesse (propriétaires terriens) toujours en défiance face à la bureaucratie et à l’État central. L’objectif des conservateurs était en quelques sortes un retour à la féodalité.

Bismarck fut élu local quand il s’occupait de son exploitation agricole, puis fut élu au Parlement de Prusse en 1847. Il commença à se faire une réputation avec ses discours très conservateurs. Il se passionna pour son action politique et ne vivait plus que pour cela. Le roi de Prusse lui-même, Frédéric-Guillaume IV (1795-1861), fut mis au courant de ses talents politiques, mais son extrémisme l’inquiétait (il voulait une contre-révolution après les mouvements de mars 1848 et fut même battu aux élections), si bien que le roi refusa de le nommer ministre malgré ses attentes : « à utiliser seulement là où la baïonnette agit sans limite » ! Réélu en 1849, il s’installa avec sa famille à Berlin. À l’époque, il prit beaucoup d’influence sur le roi, et soutenait prioritairement la puissance prussienne sur l’unification allemande (il avait peur que l’Allemagne mangeât la Prusse).

Le 6 septembre 1849, il évolua vers des positions plus modérées (jusqu’alors, il était ultraconservateur) et son charisme l’aida à se retrouver dans la responsabilité de rédiger une constitution allemande à Erfurt (mais cela échoua). Il s’éloigna de ses amis conservateurs (très décentralisateurs) en promouvant à la fois le pragmatisme et sa nouvelle foi en un État fort et centralisé.

Nommé diplomate à Francfort le 18 août 1851 par le roi, Bismarck prit une importance considérable dans la diplomatie prussienne et défendit la puissance prussienne notamment face à l’Autriche. Nommé en janvier 1859 à Saint-Pétersbourg, Bismarck a accru son réseau international (notamment auprès du tsar) et s’est révélé dans la crise constitutionnelle en Prusse en 1862.

Cette crise est survenue après l’incapacité à cause d’une congestion cérébrale (en 1858) puis la mort (le 2 janvier 1861) du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV sans postérité. Son frère, Guillaume Ier (1797-1888), gendre de la reine Victoria, lui succéda et souhaita, avec son Ministre de la Guerre, le général Albrecht von Roon (1803-1879), réformer profondément l’armée prussienne, devenue trop faible par rapport à l’armée française. Or, à partir de 1858, les libéraux progressistes ont pris plus d’importance sur les conservateurs au Parlement prussien (en décembre 1861, ils représentaient plus de la majorité des sièges), si bien qu’il y a eu une confrontation institutionnelle entre le roi et son gouvernement d’une part, et la majorité parlementaire d’autre part. Après une dissolution le 11 mars 1862, les libéraux se sont encore renforcés.

Sur le point d’abdiquer en faveur de son fils, le futur Frédéric III, jugé libéral, le roi Guillaume Ier décida, sur recommandation d’Albrecht von Roon, de confier le pouvoir à Bismarck en septembre 1862, après l’avoir d’abord éloigné en avril 1862 à Paris (Bismarck était alors connu pour vouloir faire une alliance avec la France). Bismarck résolut le conflit entre l’exécutif et le législatif en expliquant que rien n’était indiqué dans la Constitution dans un tel cas, et qu’il revenait donc au roi, détendeur de la force armée, d’arbitrer entre les libéraux (contre la réforme de l’armée) et les conservateurs (pour renforcer l’armée prussienne).

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Le discours exact de Bismarck sur le fer et le sang, le 30 septembre 1862 devant la commission du budget de la Chambre des représentants (le conflit était aussi budgétaire, puisqu’il concernait le budget militaire), fut : « L’Allemagne n’admire pas le libéralisme prussien, mais sa puissance ; la Bavière, le Wurtemberg, le Pays de Bade peuvent bien laisser le libéralisme se développer, ils n’obtiendront pourtant pas le rôle de la Prusse ; la Prusse doit rassembler sa force, faire bloc et attendre le moment favorable, qu’elle a déjà manqué plusieurs fois dans le passé ; les frontières du Congrès de Vienne ne sont pas favorables à un fonctionnement sain de l’État. Ce n’est pas par les discours et les votes à la majorité que les grandes questions de notre temps seront décidées, cela fut la grande erreur de 1848 et 1849 [le printemps des peuples], mais par le fer et le sang. ».

Le comte fut donc avant tout un homme d’État prussien. En effet, Bismarck fut Ministre-Président de Prusse (équivalent de chef du gouvernement) du 22 septembre 1862 au 20 mars 1890 (sauf entre le 1er janvier 1873 et le 9 novembre 1873 où la Prusse fut dirigée par Albrecht von Roon) tout en cumulant les fonctions de Ministre prussien des Affaires étrangères. Pendant plus d’un quart de siècle, il s’est imposé comme l’incarnation de la politique prussienne puis allemande.

S’imposant face au roi qui lui faisait totalement confiance et qu’il isola, Bismarck dirigea la diplomatie prussienne et le gouvernement prussien d’une manière très autoritaire, réussissant à intimider tant ses opposants politiques que la presse. Homme d’État, assurément, au même titre que Clemenceau ou Churchill, cités plus haut, car son seul objectif était l’intérêt de l’État prussien puis, plus tard, allemand.

Pourrait-on comparer Bismarck à Donald Trump ? L’idée pourrait paraître loufoque, mais pas autant que cela. Au pouvoir, Bismarck a rejeté toute idéologie et n’a agi que selon les intérêts de la Prusse. La grande différence avec Trump, c’est que Bismarck n’agit pas "à son compte", il a gouverné selon la raison d’État tandis que Trump ne semble gouverner que selon des considérations purement commerciales.

En 1864, la Prusse et l’Autriche menèrent la guerre contre le Danemark. Puis l’Autriche déclara la guerre à la Prusse. Grâce à la victoire à Sadowa le 3 juillet 1866, où il vainquit l’Autriche, le royaume de Prusse s’est renforcé avec de nouvelles annexions (les États qui avaient soutenu l’Autriche). Alors que Bismarck n’était pas immédiatement convaincu par l’intérêt d’une unification allemande, il le fut quand il a compris que cette unification se ferait au bénéfice de la Prusse. Ainsi, le 8 août 1866, il créa la Confédération de l’Allemagne du Nord ainsi qu’une alliance avec les États de l’Allemagne du Sud sans y inclure l’Autriche (alors que cette dernière appartenait à l’ancienne Confédération germanique issue du Congrès de Vienne). Ce fut pour ménager (inutilement) Napoléon III que Bismarck laissa les États de l’Allemagne du Sud (notamment la Bavière) hors de la nouvelle Confédération.

La Constitution de cette Confédération a été adoptée le 16 avril 1867 et taillée pour Bismarck. Elle entra en vigueur le 1er juillet 1867. Le roi de Prusse était officiellement le Président de la Confédération, chargé notamment de nommer un Chancelier confédéral qui ne pouvait être que… Bismarck, en fonction du 1er juillet 1867 au 21 mars 1871 (cumulant avec ses fonctions de Ministre-Président de Prusse).

Après la déconfiture française et le désastre de Sedan (l’empereur des Français prisonnier des Allemands), Bismarck acheva l’œuvre d’unification allemande sous l’égide prussienne le 18 janvier 1871 avec la proclamation de l’Empire allemand dans la Galerie des glaces du château de Versailles. À la demande du roi Louis II de Bavière, bien que réticent à cette idée, le roi de Prusse Guillaume Ier fut proclamé empereur du nouvel État. Le nouvel empereur aurait préféré préserver la puissance de la Prusse, d’autant plus que l’idée impériale était plutôt véhiculée par les libéraux. On peut mieux comprendre la grande part d’autonomie des Länder par rapport à l’État central de l’actuelle République fédérale d’Allemagne car l’Allemagne n’a jamais été qu’un État-nation composé de dizaines de mini-États. Bismarck fut nommé Chancelier du nouvel empire le 21 mars 1871, cumulant avec ses fonctions prussiennes et aussi avec le poste de Président du Bundesrat, l’équivalent du Sénat. Le caractère et la puissance de Bismarck pouvaient se deviner devant cette réflexion de Guillaume Ier lui-même : « Ce n’est pas simple d’être empereur sous un tel chancelier. ».

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Bismarck a eu une forte influence dans la guerre franco-prussienne de 1870 et a fait le siège de la capitale, Paris. En janvier 1871, il imposa au gouvernement provisoire de la République française d’organiser des élections législatives (il ne lui donna que trois semaines, elles ont eu lieu le 8 février 1871), afin d’avoir un interlocuteur légitime qui fût mandaté à négocier puis signer un traité de paix (le Traité de Francfort signé le 10 mai 1871). Adolphe Thiers fut élu chef du pouvoir exécutif le 16 février 1871 par les nouveaux députés réunis à Bordeaux. Ce traité a entériné l’annexion de l’Alsace-Moselle à l’empire allemand ainsi qu’une dette de guerre très élevée.

Cette victoire sur la France et la confirmation d’une "Grande Allemagne" ont été les plus grandes gloires de Bismarck qui fut anobli par l’empereur avec le titre de Prince avec plusieurs terres, le propulsant parmi les plus grands propriétaires terriens de l’empire (et par la même occasion, parmi les hommes les plus riches de l’Allemagne).

En 1872, Bismarck a voulu imposer une politique proche des nationaux-libéraux (progressistes), ce qui l’a opposé aux conservateurs qui y ont vu un coup d’État. Bismarck démissionna de son poste prussien le 1er janvier 1873 et laissa gouverner Albrecht von Roon mais il fut rapidement rappelé au pouvoir (qu’il n’avait pas vraiment quitté comme Chancelier impérial).

Dans les années 1880, Bismarck tenta de faire barrage aux nouveaux mouvements socialistes en mettant en place une sorte de socialisme d’État, avec une assurance sociale, invalidité et retraite. Sa politique n’a finalement trompé personne. Il avait déjà tenté de s’allier avec les sociaux-démocrates en 1863 sans succès.

Le pouvoir de Bismarck s’amplifia encore à la suite des élections législatives du 21 février 1887 qui lui ont permis d’avoir enfin une majorité inespérée dans les deux chambres. Au Reichstag, la coalition qu’il a menée a plus que la majorité absolue des sièges, 122 sièges pour les conservateurs et 97 sièges pour les nationaux-libéraux sur 397 sièges au total, tandis que l’opposition est surtout occupée par le Zentrum (mouvement catholique) avec 98 sièges. Bismarck avait même humilié le Zentrum lorsqu’il a cherché à négocier directement avec le nouveau pape Léon XIII après la colère des catholiques allemands contre le mariage civil qu’il avait institué.

À la mort de l’empereur Guillaume Ier à quelques jours de son 91e anniversaire, le 9 mars 1888, son fils aîné Frédéric III (1831-1888) lui succéda, mais lui survécut seulement de quelques semaines, mort le 15 juin 1888. Ce fut son propre fils qui lui succéda, le fameux Guillaume II (1859-1941), le dernier empereur allemand, l’un des nombreux petits-fils de la reine Victoria.

L’une des premières mesures importantes que le nouvel empereur a pris le 18 mars 1890, ce fut de renvoyer Bismarck dont l’influence et la puissance n’étaient plus compatibles avec un empereur qui voulait lui-même gouverner. Et leur caractère également était incompatible. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, Guillaume II s’est dit : « Je laisse au vieux six mois pour reprendre haleine, ensuite, je gouvernerai moi-même. ». Et comme des rumeurs laissaient entendre que Bismarck voulait recommander son propre fils pour lui succéder, le nouvel empereur confia à un compagnon de chasse : « Il s’agit de la question suivante : dynastie Hohenzollern ou dynastie Bismarck ? ».

En repartant à la charge législative contre les socialistes en janvier 1890, il allait provoquer un conflit politique majeur dont ne voulait pas le nouvel empereur. Lors de du renvoi du vieux chancelier, toute la classe politique fut soulagée ainsi que la presse, au point que le romancier Theodor Fontane (1819-1898) ne cacha pas sa joie : « C’est un bonheur que nous en soyons débarrassé. Il n’était plus, à proprement parler, qu’un gouverneur de la routine, faisait ce qu’il voulait et demandait toujours plus de dévotion à son égard. Sa grandeur est derrière lui. ». Son successeur fut un militaire (un général) qui n’avait aucune expérience politique, un bon profil pour laisser une grande marge de manœuvre à Guillaume II.

Dans sa retraite, Bismarck s’est permis d’intervenir parfois dans le débat politique, de rédiger ses mémoires et même de faire un voyage triomphal à Vienne. L’empereur Guillaume II tenta de réchauffer ses relations avec l’ancien chancelier devenu populaire. Veuf et malade pendant plusieurs années, Bismarck a quitté ce monde après avoir soigneusement esquissé les traits de sa postérité. Unificateur de l’Allemagne, il était pourtant Prussien, un Prussien qui a fossoyé la Prusse.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 juillet 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Bismarck.
Congrès de Vienne.
Sarajevo.
Napoléon III.
L’empereur Maximilien.
Adolphe Thiers.
Léon Gambetta.
Victor Hugo.
Georges Clemenceau.
Jean Jaurès.
Benjamin Constant.
Angela Merkel.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180730-bismarck.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/bismarck-le-premier-empereur-206474

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/07/28/36591621.html



 

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27 juin 2018 3 27 /06 /juin /2018 22:41

La CIMADE a publié le 27 juin 2018 un rapport sur la fermeture des frontières à l'intérieur de l'Espace de Schengen de l'Europe.

Cliquer sur le lien pour télécharger le rapport (fichier .pdf) :
https://www.lacimade.org/wp-content/uploads/2018/06/La_Cimade_Schengen_Frontieres.pdf

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180618-aquarius.html

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20180627-rapport-cimade-schengen-migrants.html



 

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