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22 octobre 2019 2 22 /10 /octobre /2019 02:35

La première version de l'accord a été signée le 14 novembre 2018 et contient 585 pages. Une modification des dispositions concernant l'Irlande et de la déclaration politique commune a été négociée et signée le 17 octobre 2019, malgré la décision du Conseil Européen du 13 décembre 2018 : « L'Union s'en tient à cet accord et entend procéder à sa ratification. Il ne peut être renégocié. ».

On peut se procurer sur le site de l'Union Européenne l'ensemble des documents concernant les négociations sur le Brexit. Je propose l'accord du 14 novembre 2018 (qui est le texte de base), la déclaration politique du 22 novembre 2018, et les modifications adoptées par le Conseil Européen du 17 octobre 2019.

Cliquer sur le lien pour télécharger le document correspond (fichier .pdf).

Lettre du Président Jean-Claude Juncker au Président Donald Tusk du 17 octobre 2019.
Letter from President Jean-Claude Juncker to President Donald Tusk.
https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/revised_political_declaration.pdf

Textes révisés pour le protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord du 17 octobre 2019.
Revised Protocol on Ireland and Northern Ireland included in the Withdrawal Agreement, 17 October 2019.
https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/revised_withdrawal_agreement_including_protocol_on_ireland_and_nothern_ireland.pdf

Déclaration politique révisée du 17 octobre 2019.
Revised Political Declaration, 17 October 2019.
https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/revised_political_declaration.pdf

Déclaration unilatérale du Royaume-Uni sur le consentement le 17 octobre 2019.
https://assets.publishing.service.gov.uk/government/uploads/system/uploads/attachment_data/file/840145/Unilateral_Declaration_on_Consent.pdf

Projet de déclaration politique fixant le cadre des relations futures entre l'Union Européenne et le Royaume‑Uni, le 22 novembre 2018.
https://www.consilium.europa.eu/media/37059/20181121-cover-political-declaration.pdf

Projet d'accord sur le retrait du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord de l'UE le 14 novembre 2018.
Draft Agreement on the withdrawal of the United Kingdom of Great Britain and Northern Ireland from the European Union and the European Atomic Energy Community, as agreed at negotiators' level on 14 November 2018.
https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/draft_withdrawal_agreement_0.pdf

Grandes lignes de la déclaration politique sur les relations futures entre l'UE et le Royaume-Uni (texte approuvé au niveau des négociateurs le 14 novembre 2018).
Outline of the political declaration setting out the framework for the future relationship between the European Union and the United Kingdom of Great Britain and Northern Ireland, as agreed at negotiators' level on 14 November 2018.
https://ec.europa.eu/commission/sites/beta-political/files/outline_of_the_political_declaration.pdf

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191021-brexit.html

SR
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20191017-brexit-accord.html



 

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20 octobre 2019 7 20 /10 /octobre /2019 01:32

En raison du Benn Act voté le 4 septembre 2019, le Premier Ministre Boris Johnson a été dans l'obligation de demander à Donald Tusk, Président du Conseil de l'Union Européenne, un report de la date de l'application du Brexit du 31 octobre 2019 au 31 janvier 2020.

Voici les trois lettres.

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Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191021-brexit.html

SR
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20191019-brexit-lettres.html


 

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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 11:03

« Aujourd’hui, nous avons trouvé un accord avec le gouvernement britannique sur le retrait ordonné du Royaume-Uni et le cadre de notre future relation. C’est le résultat d’un travail intensif des deux équipes de négociateurs, l’équipe britannique et notre propre équipe, que je veux personnellement remercier pour leur ténacité et leur professionnalisme, mais aussi, du côté européen, d’un dialogue permanent avec les vingt-sept États membres et le Parlement Européen, avec qui nous avons réellement co-construit ce nouvel accord. (…) Ce texte (…) permet d‘apporter de la sécurité juridique et de la certitude là où le Brexit crée de l’incertitude (…). » (Michel Barnier, à Bruxelles le 17 octobre 2019).


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Quelques heures seulement avant le début du Conseil Européen de Bruxelles de ce jeudi 17 octobre 2019 et après trois journées d’incertitude, il a été annoncé un nouvel accord entre l’Union Européenne et le Royaume-Uni pour le Brexit. Annoncé parallèlement par Michel Barnier, le négociateur en chef des Européens, et par Boris Johnson, le Premier Ministre britannique, il redonne espoir à tous que le sujet ne sera bientôt plus qu’une vieille histoire à partir du 31 octobre 2019. C’est surtout la perspective d’un Brexit sans accord qui s’éloigne, ce qui, pour les économies européennes (entre autres) a de quoi rassurer et soulager.

Une période de transition de quatorze mois a été instaurée, jusqu’au 31 décembre 2020, éventuellement prolongée de deux ans.

Michel Barnier a explicité plusieurs points du nouvel accord, notamment celui-ci : « Le gouvernement de Boris Johnson a fait le choix clair d’un accord de libre-échange. Toute référence à d’autres options, notamment l’option de créer entre nous un territoire douanier unique, a donc été éliminée. Ce qui ne change pas, en revanche, est notre proximité géographique et notre interdépendance avec l’économie du Royaume-Uni. ».

Ainsi, il est convenu de définir « un socle commun sur les standards applicables à la fin de la transition, en matière de droits sociaux, de protection de l’environnement, d’aides d’État et les questions de fiscalité. ».

Pour Michel Barnier, « nous avons obtenu ensemble un résultat juste et raisonnable, qui correspond à nos principes ». Et de conclure en insistant : « Nous avons aujourd’hui une base juste et raisonnable, fair and reasonable, pour un retrait ordonné du Royaume-Uni et surtout, pour commencer, nous le souhaitons le plus tôt possible, dès le 1er novembre, à travailler à un nouveau partenariat avec le Royaume-Uni. ». La séparation devrait donc avoir lieu le jour d’Halloween !

Arrivant à Bruxelles pour le sommet européen, le Président français Emmanuel Macron a salué ce nouvel accord qui est à la fois technique et politique. À la question sur l’incertitude d’une ratification du Parlement britannique, Emmanuel Macron a seulement lâché, avec un grand sourire : « It’s not my job ! ».

Les vingt-sept chefs d’État et de gouvernement de l’Union Européenne devront évidemment approuvé cet accord ces 17 ou 18 octobre 2019 à Bruxelles, mais tout semble indiquer que le soulagement l’emportera et que l’approbation aura lieu du côté européen (il faudra aussi l’accord du Parlement Européen). L’incertitude de ce côté-ci de la ratification est faible car tous les États ainsi que le Parlement Européen ont été impliqués et consultés durant les négociations.

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En revanche, Boris Johnson n’est pas encore sûr que cet accord sera ratifié par la Chambre des Communes et pourrait se retrouver comme sa prédécétrice (prédécesseure ? -sseuse ?) Theresa May, devant un mur des oppositions des députés britanniques. Le leader travailliste a d’ailleurs appelé ses députés à s’opposer à ce nouvel accord, tandis que le petit parti irlandais unioniste s’est déclaré également opposé. Les libdems, pro-européens, pourraient alors rejoindre les députés conservateurs pour donner à Boris Johnson, contre toute attente, la majorité qui lui fait défaut.

Pour l’instant, le document juridique de l’accord est disponible aux membres du Conseil Européen et à leur staff mais n’a pas encore été rendu public. Il sera intéressant notamment de regarder la solution technique retenue pour l’Irlande du Nord.

Boris Johnson revient de loin. C’est clair que les historiens mettront du temps pour savoir la part de bluff, la part de colère, la part d’inconséquence et la part de grande habileté politique dans l’action de Boris Johnson depuis le milieu de l’été 2019, depuis sa nomination, il y a moins de trois mois, à la tête du gouvernement britannique.

Si Boris Johnson réussit à faire ratifier ce nouvel accord à Londres, il pourra alors entrer dans l’histoire par la grande porte. Et refaire des élections législatives qu’il gagnera probablement parce qu’il aura mis en acte ses paroles fermes. Dans le cas contraire, rien n’empêcherait Boris Johnson de demander un ou deux mois de répit à l’Union Européenne et d’organiser de nouvelles élections législatives pour le 21 ou 28 novembre 2019 (il faut cinq semaines pour faire la campagne). Mais ce serait déjà un peu plus confus.

Quant à Michel Barnier, qui a brillé dans ses fonctions de négociateur depuis trois ans, on peut commencer à comprendre pourquoi Emmanuel Macron voulait attendre le Conseil Européen avant de désigner le remplaçant de Sylvie Goulard à la Commission Européenne

Rappelons enfin quelques éléments depuis un mois…


16 septembre 2019.
Rencontre entre Boris Johnson et Jean-Claude Juncker.

24 septembre 2019.
La Cour suprême du Royaume-Uni a jugé illégale, nulle et non avenue, la suspension du Parlement britannique par Boris Johnson. Non seulement c’est un camouflet politique pour Boris Johnson, mais cette décision fera date dans l’histoire constitutionnelle du Royaume-Uni. Certains ont réclamé la démission de Boris Johnson parce que sans majorité parlementaire et désavoué par la plus haute cour de justice de son pays.

25 septembre 2019.
Reprise des travaux de la Chambre des Communes par le speaker John Bercow.

26 septembre 2019.
Boris Johnson a adressé ses condoléances aux Français à l’annonce de la mort de Jacques Chirac.

28 septembre 2019.
Une motion de censure a été déposée contre Boris Johnson pour la semaine suivante.

02 octobre 2019.
Devant la Chambre des Communes, Boris Johnson a annoncé qu’il venait de transmettre à Bruxelles la proposition britannique d’un nouvel accord avec l’Union Européenne pour le Brexit. Il a réaffirmé une nouvelle fois sa détermination à maintenir la date du 31 octobre 2019 pour l’application du Brexit, et cela malgré une loi qui l’obligerait à demander un report de la date si aucun accord n’était trouvé avant le 19 octobre 2019. Boris Johnson a voulu une nouvelle fois suspendre le Parlement britannique jusqu’au 14 octobre 2019 pour lui permettre de négocier avec les Européens. Boris Johnson a ainsi présenté cette proposition britannique de nouvel accord qui a été reçue avec scepticisme par l’Union Européenne.

10 octobre 2019.
Boris Johnson a rencontré le Premier Ministre irlandais.

14 octobre 2019.
Lors de la rentrée parlementaire britannique, la reine Élisabeth II (93 ans) a annoncé que le Brexit pour le 31 octobre 2019 était la priorité du gouvernement et que ce dernier « prévoit de travailler à l’élaboration d’une nouveau partenariat avec l’Union Européenne fondée sur le libre-échange et une coopération amicale ».

17 octobre 2019.
Juste avant le Conseil Européen réuni à Bruxelles, annonce d’un nouvel accord pour le Brexit, équilibré et bon  selon les deux parties.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Brexit : le nouveau deal, enfin, in extremis !
8 contresens sur le Brexit.
Boris Johnson, apprenti dictateur ?
Boris Johnson, le jour de gloire.
Union Européenne : la victoire inespérée du Président Macron.
Européennes 2019 (6) : le paysage politique européen.
Theresa May : Game over.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191017-brexit.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/brexit-le-nouveau-deal-enfin-in-218634

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/10/17/37719554.html

 

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11 octobre 2019 5 11 /10 /octobre /2019 03:12

« C’est l’instinct de l’abus de pouvoir qui fait songer passionnément au pouvoir. Le pouvoir sans l’abus perd le charme. » (Paul Valéry, 1941).


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C’était prévisible, et pour le coup, on se demanderait bien pourquoi le Président de la République Emmanuel Macron a affirmé qu’il ne comprenait pas et qu’il allait demander des explications à Ursula von der Leyen. Le rejet, ce jeudi 10 octobre 2019, de la nomination de Sylvie Goulard comme commissaire européenne représentant la France par le Parlement Européen était d’autant plus prévisible que la question de sa désignation restait posée. Pourquoi avoir pris un tel risque ? Avec un enjeu européen et national pas négligeable.

Emmanuel Macron a pourtant pris son temps, a même été en retard par rapport à l’agenda européen. Ce ne fut en effet que le 28 août 2019 qu’Emmanuel Macron a annoncé la désignation de Sylvie Goulard comme commissaire européenne pour la France. Elle aurait été en concurrence, selon certaines sources, avec les ministres Bruno Le Maire et Florence Parly, et aussi Clément Beaune, conseiller Europe et G20 à l’Élysée et Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE.

Disons-le tout de suite, sur le plan théorique, la nomination de Sylvie Goulard n’était pas intellectuellement sans raison. Proeuropéenne convaincue et passionnée, ancienne collaboratrice de Romano Prodi lorsqu’il était Président de la Commission Européenne, Sylvie Goulard est l’une des personnalités françaises qui connaît le mieux les dossiers européens, notamment pour avoir été députée européenne (issue du MoDem) entre juin 2009 et mai 2017. Elle a habitué les médias allemands à intervenir régulièrement sur l’actualité.

Contrairement à d’autres collègues français députés européens, Sylvie Goulard a été très active au Parlement Européen, au point d’avoir été classée parmi les députés européens les plus influents de l’Union Européenne, 12e place en 2014 (sur plus de 750 parlementaires), et 9e en 2017. Elle fut la "révélation" du Parlement Européen à la fin de son premier mandat en 2014.

Elle fut aussi une révélation auprès du Ministre de l’Économie de l’époque, Emmanuel Macron, révélation mutuelle puisque Sylvie Goulard a rapidement travaillé pour Emmanuel Macron, délaissant le MoDem de François Bayrou. Elle a notamment organisé pour lui une entrevue essentielle pour sa crédibilité internationale avec Angela Merkel pendant la campagne présidentielle. Elle est donc l’une des personnalités les plus proches du Président, sur qui il peut compter, et pas seulement un grognard comme Christophe Castaner ou Benjamin Griveaux, fidèles certes, mais moins fiables et solides sur les dossiers, et moins réputés par ceux qui savent et qui agissent.

Sa nomination comme Ministre des Armées le 17 mai 2017 dans le premier gouvernement de l’ancien LR Édouard Philippe n’était donc pas surprenante. Ce qui l’a été, en revanche, c’était sa décision de ne plus faire partie du second gouvernement d’Édouard Philippe, après les élections législatives. La raison ? une ou plutôt, deux enquêtes concernant son mandat de députée européenne. Je ne m’étendrai pas à ce sujet qui est connu, si ce n’est pour dire que cette décision a pris de court les autres responsables du MoDem, et en particulier ses deux figures tutélaires François Bayrou (Ministre d’État, Ministre de la Justice) et Marielle de Sarnez (Ministre déléguée aux Affaires européennes) qui ont dû quitter également le gouvernement. Le 17 janvier 2018, Sylvie Goulard a été nommée seconde sous-gouverneure de la Banque de France.

L’incompréhension, c’est pourquoi Emmanuel Macron a quand même persévéré à vouloir la nommer à la Commission Européenne, parce que fiable et solide, alors qu’elle ne pouvait plus être membre du gouvernement français. Pour les députés européens, cela pouvait sembler à de la provocation, voire du mépris, dans le sens où la Commission Européenne serait "moins importante" qu’un gouvernement national, ou plutôt, moins regardante sur la probité de ses membres (alors qu’on sait plutôt que les milieux européens sont bien plus exigeants que les habitudes françaises à propos de l’intégrité personnelle des élus).

Répétons d’ailleurs que Sylvie Goulard n’a pas été mise en examen, n’a pas été jugée et a encore moins été condamnée. Mais la présomption d’innocence se télescope avec le devoir d’insoupçonnabilité. Dans sa chronique du 10 octobre 2019, Laurent Joffrin s’est amusé à rappeler la rumeur d’une infidélité de l’épouse de Jules César, Pompéia Sulla. Le supposé amant fut acquitté faute de preuve, mais César a quand même demandé le divorce : la femme de César ne peut être soupçonnée. Et de se poser la question pour Sylvie Goulard : « Pourquoi diable devait-elle cesser d’être ministre en France mais postuler à un poste similaire à l’échelle européenne ? ». Emmanuel Macron ne semble pas avoir eu la main heureuse dans ses nominations européennes. La tête de la liste LREM, Nathalie Loiseau, elle aussi hypercomptente sur les dossiers européens, s’est révélée très décevante en politique.

Emmanuel Macron a exprimé son incompréhension parce qu’il avait eu des assurances du soutien des trois groupes qui sont censés faire la pluie et le beau temps au Parlement Européen. Mais c’était sans compter cette volonté autogénératrice de faire de cette instance parlementaire un véritable organe de démocratie, une démocratie européenne vivante.

En effet, en 2014, il y a eu une innovation majeure : chaque parti européen avait présent "son" candidat à la Présidence de la Commission Européenne (appelé "spitzenkandidat"), et le groupe arrivant en première place pouvait revendiquer non seulement d’avoir cette Présidence mais que son candidat fût nommé par le Conseil Européen à ce poste. Normalement, aucun texte ne l’obligeait, mais aucun texte ne l’interdisait non plus. C’est ainsi que la démocratie européenne avance, par petits pas progressifs. C’était comme si le Président de la Commission Européenne était élu directement par les citoyens européens, un peu à l’instar du maire par les électeurs d’une commune. Revers de la médaille, cela revenait à donner un grand pouvoir aux appareils des partis politiques, au détriment des gouvernements des États.

Le problème, ce fut le choix du candidat du PPE en 2019, Manfred Weber, un Allemand avec peu d’expérience de pouvoir. Or, le PPE étant arrivé en première place (malgré une baisse de son audience électorale), ce candidat aurait dû être nommé à Bruxelles (selon la logique de 2014), mais sa candidature s’est heurté au refus notamment de la France. Résultat, on en était arrivé à une solution négociée, comme c’était le cas avant 2014. Ursula von der Leyen fut choisie, la Ministre allemande de la Défense, que les électeurs européens ont découverte… après le scrutin. Comme démocratie, il y a mieux.

Le Traité de Lisbonne impose désormais une ratification du choix de chacun des membres de la Commission Européenne par le Parlement Européen, un peu à l’instar de la nomination des membres du gouvernement américain que le Congrès, après audition des candidats, doit valider. S’il n’a pas le pouvoir de nomination, il a le pouvoir d’empêcher une nomination, et les parlementaires ne vont donc plus s’en priver. Pour cela, ils leur faut des raisons objectives et pas des raisons politiciennes. La probité est donc un excellent terrain pour pratiquer cette indépendance organique, car personne ne peut refuser un rejet pour manque de probité, ce serait faire l’apologie de la malhonnêteté, ou, du moins, des suspicions de malhonnêteté.

La désignation d’Ursula von der Leyen à la Présidence de la Commission Européenne a été ratifiée de justesse, le 16 juillet 2019, avec seulement 383 voix sur 751, ce qui était au-dessus de la majorité absolue mais bien inférieur au total des trois groupes censés la soutenir : démocrates-chrétiens du PPE (182 voix), sociaux-démocrates de S&D (153 voix) et libéraux démocrates de Renew Europe (108 voix), soit 443 voix, une déperdition de 59 voix.

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Après sa première audition de trois heures au Parlement Européen le 2 octobre 2019, Sylvie Goulard a dû répondre par écrit à un grand nombre de questions, sa réponse fut rendue dans un fascicule de soixante pages ! Elle a ensuite participé à une seconde audition ce 10 octobre 2019 (il me semble, je n’en ai pas la confirmation, car elle était prévue plutôt pour le début de la semaine prochaine).

Sur sa rémunération par un think tank américain pendant plus de deux ans, elle a déclaré le 2 octobre 2019, très à l’aise : « J’ai tout déclaré, tout était légal. (…) On peut questionner, mais on ne peut pas jeter la suspicion simplement parce qu’une personne a travaillé. Et a travaillé à quoi ? À promouvoir l’intégration européenne. ». Finalement, sa candidature a été rejetée le 10 octobre 2019 par 82 voix contre 29 (de la commission des affaires juridiques du Parlement Européen), ce qui peut être considéré comme une énorme humiliation tant pour la France et pour Emmanuel Macron.

Sylvie Goulard avait été proposée par Ursula von der Leyen comme Commissaire au Marché intérieur, poste très large avec aussi pour mission de développer une industrie commune de la défense, de l’intelligence artificielle, créer un marché commun numérique et technologique, et superviser le futur programme spatial européen, et elle aurait aussi la responsabilité de la propriété intellectuelle, de l’investissement, de la compétitivité, des marchés publics, de l’innovation, etc., un département donc très vaste qu’Emmanuel Macron souhaite préserver pour un autre candidat français.

Avant Sylvie Goulard, deux autres commissaires européens avaient été rejetés le 30 septembre 2019, l’ancien ministre conservateur hongrois Laszlo Trocsanyi, proche de Viktor Orban, et refusé pour cause de trop grande proximité avec la Russie et aussi en raison d’un conflit d’intérêts dans une affaire, et la sociale-démocrate roumaine Rovana Plumb, pour deux prêts litigieux.

Dans son décryptage pour "Les Échos" du 10 octobre 2019, Dominique Seux estimait qu’il y a plusieurs lectures de ce rejet. Car la lecture simple serait que les députés européens aient mis en avant la probité de la candidate, ou plutôt, un soupçon sur celle-ci, mais il a fait remarquer qu’un tiers des députés européens cumule leurs indemnités avec d’autres revenus. Pourquoi alors le reprocher à une ancienne députée européenne en particulier et pas autres ?

La deuxième lecture : « C’est celle d’un règlement de comptes contre Emmanuel Macron, qui subit là une défaite. Il a surestimé la solidité juridique du dossier de Sylvie Goulard et sous-estimé le poids des appareils. ». En effet, avec l’éviction d’un membre du PPE (le Hongrois) et d’un membre de S&D (la Roumaine), il y avait parmi ces groupes une volonté de révoquer un membre du troisième groupe de la majorité, Renew Europe. C’est plus difficile de faire une cogestion de l’Europe à trois partis alors que jusqu’à maintenant, elle le fut à deux partis (PPE et S&D, qui n’ont plus la majorité absolue à eux deux seuls).

La troisième lecture de Dominique Seux est intéressante car plus stratégique : « Paris, qui porte l’ambition d’une Europe puissance, dans les domaines de la défense, de l’industrie, de l’Espace et du numérique, heurte un certain nombre de capitales qui n’apprécient pas trop cette approche. C’est la raison pour laquelle l’Élysée a une priorité ce soir : conserver le même portefeuille pour celle ou celui qui remplacera Sylvie Goulard. » (10 octobre 2019).

Probablement que Sylvie Goulard a été maladroite lorsqu’elle a répondu qu’en cas de mise en examen, elle ne démissionnerait pas automatiquement et s’en entretiendrait avec Ursula von der Leyen, réponse insatisfaisante alors qu’elle-même avait déclaré peu avant : « Aujourd’hui, la situation est fondamentalement différente [de celle de juin 2017 quand elle a démissionné du gouvernement] : j’ai été entendue [par la justice] et je ne suis pas mise en examen. (…) Je me sens très sereine et confiante parce que je ne suis pas mise en examen. Dans la mesure où la commission [des affaires juridiques] a considéré qu’il n’y avait pas de conflit d’intérêt, je me sens à l’aise. » (2 octobre 2019).

Le rejet est donc probablement injuste pour Sylvie Goulard, d’autant plus que la Commission Européenne perd avec elle un poids lourd des dossiers européens (qui ne sont pas si nombreux que cela en Europe), mais c’était pourtant très prévisible. D’autant plus que ce n’est pas la première fois pour la France. Édith Cresson, nommée commissaire européenne le 23 janvier 1995, avait été suspectée de népotisme et, cumulé à d’autres "affaires", cela entraîna la démission collective de la Commission présidée par Jacques Santer le 16 mars 1999 (mais elle-même, comme les autres commissaires européens, resta en poste jusqu’au 15 septembre 1999).

La lente évolution du Parlement Européen est qu’il faut désormais faire avec les parlementaires et surtout, ne pas les sous-estimer. C’est cela aussi la naissance de la démocratie européenne, on est encore loin du compte, mais ces rejets de nominations montrent que l’organe peut créer la fonction. Après tout, la seule instance démocratique car élue au suffrage universel direct, directement par les peuples européens, a raison de prendre son autonomie face au syndicat des États qu’est le Conseil Européen. C’est finalement un juste retour en force des élus après l’éviction de Manfred Weber. Les citoyens européens devraient au moins s’en réjouir.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Sylvie Goulard et la démocratie européenne.
8 contresens sur le Brexit.
Union Européenne : la victoire inespérée du Président Macron.
Européennes 2019 (7) : panorama politique continental.
Européennes 2019 (6) : le paysage politique européen.
Européennes 2019 (5) : les six surprises françaises du scrutin du 26 mai 2019.
Les résultats officiels des élections européennes du 26 mai 2019 en France (Ministère de l'Intérieur).
Ce que propose l’UDI pour les élections européennes de 2019.
François-Xavier Bellamy.
Nathalie Loiseau.
Marine Le Pen.
Européennes 2019 (4) : les enjeux du scrutin du 26 mai 2019.
Européennes 2019 (3) : l’Union Européenne est-elle démocratique ?
À quoi pense Nathalie Loiseau ?
La Vaine Le Pen.
Européennes 2019 (2) : enfin, la campagne commence !
Programme de la liste Renaissance (LREM) pour les élections européennes de 2019 (à télécharger).
Programme de la liste Les Républicains pour les élections européennes de 2019 (à télécharger).
Programme de la liste UDI pour les élections européennes de 2019.
Michel Barnier, pas très loin de la Présidence de la Commission Européenne.
Le testament européen de Jean-Claude Juncker.
Européennes 2019 (1) : la France des Douze ?
Le retour aux listes nationales aux élections européennes (2 décembre 2017).
Jean Monnet.
Emmanuel Macron à la conquête des peuples européens.
Le programme du CNR.
Discours de Robert Schuman le 9 mai 1950 au Salon de l’Horloge à Paris (texte intégral).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191010-sylvie-goulard.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/sylvie-goulard-et-la-democratie-218494

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/10/10/37701657.html




 

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15 septembre 2019 7 15 /09 /septembre /2019 03:19

« "Comment peux-tu dire que tu m’aimes si tu ne sais pas ce qui me fait souffrir ?". Les premières rencontres franco-allemandes organisées à partir de 1946 allaient dans ce sens. Oui, il fallait faire comprendre aux jeunes Allemands la dimension de l’horreur et aussi ce qu’avait été l’Occupation allemande en France. Mais à condition d’accepter d’apprendre puis de répercuter en France ce qu’avaient été les souffrances des citadins allemands sous les bombes alliées ou celles des Allemands de l’Est expulsés par millions de leur terre natale. » (Alfred Grosser, "Du bon usage de la mémoire", 1994).


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Il y a soixante-dix ans, le 15 septembre 1949, l’ancien maire de Cologne, Konrad Adenauer, est élu Chancelier de l’Allemagne fédérale. Il était déjà très vieux. Né le 5 janvier 1876 à Cologne, il avait en effet 73 ans en arrivant au pouvoir (il n’avait alors jamais été ministre). Il resta à la tête du gouvernement ouest-allemand jusqu’au 16 octobre 1963, poussé vers la sortie par ses alliés politiques turbulents, parce qu’il avait alors… 87 ans ! Il quitta ce monde quelques années plus tard, le 19 avril 1967, à l’âge de 91 ans, le temps de rédiger ses mémoires.

Pour l’instant, seuls Bismarck (avant lui) et Helmut Kohl (après lui) ont dépassé le record de longévité de Konrad Adenauer qui avait dépassé la durée de… son prédécesseur direct, Adolf Hitler. Évidemment, je n’ai évoqué que l’Allemagne fédérale qui est historiquement la seule à "descendre" de l’Allemagne de 1871. Pour preuve, la Réunification du 3 octobre 1990 où la République fédérale d’Allemagne (RFA) absorba, comme des Länder, l’autre Allemagne, l’Allemagne de l’Est, l’Allemagne communiste dont le pouvoir des Présidents du Conseil des Ministres était toujours long, puisque antidémocratique : Otto Grotewohl du 12 octobre 1949 au 21 septembre 1964 et surtout, Willy Stoph du 21 septembre 1964 au 3 octobre 1973 et du 29 octobre 1976 au 13 novembre 1989. Angela Merkel, elle, dépassera la longévité de Konrad Adenauer si elle reste Chancelière au moins jusqu’au 23 décembre 2019, dans trois mois…

Konrad Adenauer a fait partie de ces illustres personnalités qui ont gouverné après la Seconde Guerre mondiale, à mettre sur le même plan que Dwight Eisenhower aux États-Unis, Charles De Gaulle en France et évidemment Winston Churchill au Royaume-Uni.

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À la différence des trois précédents hommes d’État, Konrad Adenauer a dirigé un pays exsangue, vaincu, complètement détruit, culpabilisé par le nazisme et surtout, divisé administrativement en quatre zones (russe, américaine, britannique et française). La zone russe est finalement restée ainsi jusqu’en 1990 ainsi, tandis que les trois autres zones, administrées par les Alliés entre 1945 et 1949 (celle où était Adenauer était britannique), ont abouti à la Constitution (encore en cours) de la République fédérale d’Allemagne, adoptée le 8 mai 1949 et promulguée le 23 mai 1949 (en fait, appelée plus modestement "Loi fondamentale", tant la situation était considérée comme transitoire).

L’organe chargé de rédiger cette Constitution fut le Conseil parlementaire, composé de 65 délégués régionaux émanant des onze ministres-présidents des Länder des trois zones occupées, qui siégea à Bonn du 1er septembre 1948 au 14 août 1949, date des premières élections législatives (fédérales). Le premier jour où il a siégé, cet organe s’est choisi pour président Konrad Adenauer, représentant de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Parmi les autres membres, on peut citer le libéral démocrate Theodor Heuss (1884-1963), représentant du Wurtemberg-Bade (région qui fut incluse en 1952 dans la grande région Bade-Wurtemberg), et futur Président de la République du 13 septembre 1949 au 12 septembre 1959.

Avocat catholique issu d’une famille bourgeoise et père de sept enfants, Konrad Adenauer commença sa carrière politique en 1906 comme conseiller municipal de Cologne, étiqueté Zentrum. Il fut élu maire (bourgmestre) de Cologne du 13 octobre 1917 au 13 mars 1933, date à laquelle le gouvernement nazi (qui venait juste d’être formé) l’a révoqué car il présentait des positions antinazies (il fut même temporairement emprisonné en 1934 et plusieurs mois en 1944). Il fut désigné maire de Cologne par l’administration alliée du 4 mai 1945 au 6 octobre 1945.

Pendant l’entre-deux-guerres, dans ses positions politiques, il montrait une volonté pacifiste et une opposition au nazisme et, juste après la défaite de 1918, il militait pour plus d’autonomie de la Rhénanie à l’intérieur de la Prusse. Il fut également le Président du Conseil d’État de la Prusse entre 1920 et 1933. Pendant les crises économiques et sociales, il fut un maire très dynamique et créatif en matière d’urbanisme. En 1949, ce fut donc un élu local important qui fut reconnu.

Le 14 août 1949, les premières élections législatives ont apporté la victoire au nouveau parti, la CDU (Union des démocrates-chrétiens), de centre droit, créée et dirigée par Konrad Adenauer (jusqu’au 23 mars 1966), avec 139 sièges sur 402 au Bundestag et 31,0% des voix (et 78,5% de participation), battant les sociaux-démocrates du SPD qui n’ont eu que 131 sièges et 29,2% des voix. La CDU a formé une coalition avec les libéraux démocrates du FDP (52 sièges) et le Parti allemand, le DP (17 sièges), national-conservateur, pour contrôler 208 sièges sur 402.

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Le 15 septembre 1949, Konrad Adenauer fut ainsi investi le premier Chancelier allemand d’après-guerre avec 202 voix sur 402. Une majorité d’une voix. Il forma en tout cinq gouvernements. Il fut réélu trois fois encore. Il gagna largement les élections législatives du 6 septembre 1953 (243 sièges sur 509, 45,2% des voix avec 86,0% de participation). Il gagna encore plus largement les élections législatives du 15 septembre 1957 (270 sièges sur 519, 50,2% des voix avec 87,8% de participation !). Enfin, il gagna ses dernières élections législatives le 17 septembre 1961, malgré quelques pertes (242 sièges sur 521, 45,3% avec 87,7% de participation). À ces dernières élections, son rival social-démocrate était le maire de Berlin-Ouest, Willy Brandt (1913-1992), futur Chancelier du 21 octobre 1969 au 7 mai 1974.

Il n’était pas très étonnant que les sociaux-démocrates aient perdu les premières élections d’après-guerre, pour une raison assez simple : c’était le SPD qui était au pouvoir pratiquement tout le temps de la République de Weimar et ils se sont montrés impuissants à juguler les crises économiques et financières, ainsi qu’à éviter la montée du nazisme dans l’électorat. À cette explication historique s’ajoute aussi une explication plus politique.

En 1949, l’Allemagne est divisée, l’une "occidentale" et l’autre "communiste". Cette division paraissait durable et l’épisode de la construction du mur de Berlin fut sans doute le sommet de la guerre froide. Le Rideau de fer passait au milieu de la capitale historique et culturelle de l’Allemagne. Or, à cause de la guerre froide, Konrad Adenauer adopta une politique résolument atlantiste, se tournant vers l’Ouest, tant vers la France (amitié franco-allemande) que vers l’Europe des Six (construction de l’Europe) ainsi que vers les États-Unis (et l’OTAN). À ceux qui s’étonnent que l’Allemagne de l’Ouest ait commencé avec des relations privilégiées avec les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, on doit leur rappeler que l’Allemagne de l’Ouest était l’ensemble des trois zones administrées par ces Alliés.

En ce sens, cette politique qui visait à intégrer solidement l’Allemagne fédérale dans le camp des démocraties libérales, l’éloignait mécaniquement de sa petite sœur communiste, l’Allemagne de l’Est. Konrad Adenauer était d’ailleurs peu enclin à vouloir se rapprocher de cette Allemagne de l’Est qui lui rappelait la Prusse à la fois luthérienne et bismarckienne. Le SPD, au contraire, proposait de s’éloigner de l’Ouest pour donner plus de chances à une réunification future entre les deux Allemagne, ce fut la fameuse Ostpolitik du Chancelier WIlly Brandt, appliquée au début des années 1970.

Les citoyens ouest-allemands avaient majoritairement choisi, eux, à la sortie de la guerre, de se retrouver dans le camp démocratique et occidental. Du moins pendant les deux premières décennies de la RFA (BDR).

Dans ses choix, au-delà de sa politique économique qui a permis le redressement extraordinaire de la nation allemande, Konrad Adenauer a voulu passer d’une Europe allemande (c’était la volonté des nazis) à une Allemagne européenne (l’Allemagne souhaitant une union libre et sincère avec ses voisins). C’est l’Allemagne moderne qui existe toujours aujourd’hui sous le leadership d’Angela Merkel.

Konrad Adenauer a été considéré comme l’un des Pères de l’Europe (au même titre que Jean Monnet) car il a approuvé sans réticence la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950 à Paris (le Ministre français des Affaires étrangères a proposé une alliance industrielle qui rendrait impossible, dans la pratique, la guerre entre les pays de cette alliance). Ce fut la création de la CECA. Il reçut le texte du discours de Robert Schuman la veille, le 8 mai 1950, le même jour où Konrad Adenauer publia un mémorandum pour l’adhésion de son pays au Conseil de l’Europe. Le 10 mai 1960, Adenauer affirma : « Le plan de Robert Schuman appartient aux rares initiatives qui, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont donné à l’histoire européenne un visage nouveau, et qui nous laissent à tous l’espoir, que dis-je, la certitude d’un avenir meilleur. ».

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Mais probablement qu’au-delà de sa politique d’intégration européenne, Konrad Adenauer a montré le plus de sens historique et de responsabilité en faisant la réconciliation du peuple allemand avec le peuple français. Tout le monde savait d’ailleurs, en Europe, qu’il n’y aurait jamais de construction européenne sans réconciliation franco-allemande. En ce sens, son homologue français, très fasciné par la puissance allemande avant-guerre, De Gaulle fut, lui aussi, l’un des Pères de l’Europe (à double titre, puisqu’il a également appliqué le Traité de Rome lorsqu’il est arrivé au pouvoir, il aurait pu le laisser sans suite et sans application). En effet, lors de la signature du Traité de l’Élysée, le 22 janvier 1963, De Gaulle se tourna vers Robert Schuman en lui disant : « C’est vous qui avez commencé. Et nous avons poursuivi votre œuvre. ». De Gaulle anti-européen ? Un contresens de l’histoire !

Réconcilier deux nations qui étaient durablement des ennemis. Mon arrière-grand-mère lorraine me racontait à quel point les "Boches" étaient mauvais depuis la guerre de 70 (de 1870 !). Elle était née quatorze années après cette guerre, mais elle nageait, enfant et adolescente, dans cette haine de l’Allemand. Les deux guerres mondiales suivantes n’ont fait que renforcer ce sentiment. Alfred Grosser a bien montré, lui, le Français et Allemand à la fois, que ce sentiment de haine était réciproque et tant que les Français ne comprenaient pas les souffrances et humiliations qu’avaient endurées les Allemands, notamment avec le Traité de Versailles, la paix ne serait jamais durable.

Après des premières rencontres informelles, la formalisation de cette politique fut la signature, par De Gaulle et Adenauer, du Traité de l’Élysée, traité d’amitié et de coopération franco-allemandes, le 22 janvier 1963 à Paris. Il fut confirmé et renforcé par le Traité d’Aix-la-Chapelle signé le 22 janvier 2019 à Aix-la-Chapelle (Aachen), signé par Emmanuel Macron et Angela Merkel.

Ce fut quelques mois plus tard, le 11 octobre 1963, que, épuisé par quatorze années de pouvoir, Konrad Adenauer fut contraint de démissionner, au milieu de la législature, sous la pression du FDP dont les sièges étaient indispensables à la majorité au Bundestag. Le nom de son successeur ne faisait aucun doute malgré la réticence de Konrad Adenauer lui-même. Son Ministre de l’Économie du 20 septembre 1949 au 11 octobre 1963, Ludwig Erhard (1897-1977), l’acteur majeur du redressement allemand (le père du miracle économique), par ailleurs Vice-Chancelier du 29 octobre 1957 au 11 octobre 1963, fut élu Chancelier le 16 octobre 1963 par 279 voix contre 220 (il gagna les élections suivantes du 19 septembre 1965 mais, perdant le soutien du FDP en cours de législature, a dû démissionner le 1er décembre 1966).

Par sa clairvoyance et sa grande lucidité géopolitique (« Un Chancelier doit être à la fois un bon Allemand et un bon Européen. »), Konrad Adenauer restera un géant politique dans l’histoire de l’Allemagne, au même titre que Bismarck et Helmut Kohl. Quant à Angela Merkel, l’histoire ne dit pas encore si elle se rangera à leur niveau dans la conscience des Allemands et dans leur livre d’histoire…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Konrad Adenauer.
L’Allemagne en pleine fièvre extrémiste ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190915-konrad-adenauer.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/konrad-adenauer-fondateur-de-l-217895

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/14/37635603.html



 

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13 septembre 2019 5 13 /09 /septembre /2019 03:08

« Contresens. Première définition : Interprétation erronée, opposée à la signification véritable. » (Le Petit Larousse).



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Une récente dépêche d’information laisse entendre que le monstre du Loch Ness pourrait n'être qu'une anguille géante. Laissons l’Écosse (momentanément !) et revenons à la Chambre des Communes à Londres, où il y a une autre anguille sous roche. Le Brexit, devenu une véritable Arlésienne, ou un serpent de mer, est au cœur d'un psychodrame qui n’en finit pas de décomposer la classe politique britannique. Il ne faut pas se tromper : ce spectacle pitoyable ne réjouit personne, aucun "camp", aucun parti, aucune partie.

Avant de faire un résumé chronologique rapide des dernières actualités parlementaires britanniques, qui se résument à un sextuple camouflet pour le Premier Ministre Boris Johnson, je m’arrête sur un grand nombre de contresens que je lis parfois de ce côté-ci de la Manche, c’est-à-dire, du côté continental.

En effet, en France, certains haineux contre l’Europe se méprennent sur le sens de ce qu’il se passe actuellement au Royaume-Uni. Leur haine de l’Europe est souvent dictée par un vieux relent passéiste très gauchisant, voire communiste, avec un voire deux siècles de retard dans la philosophie politique. Ils sont souvent (pas tous) antiaméricains, antieuropéens, anticapitalistes, antilibéraux… Ils sont d’ailleurs tellement anti-tout qu’on peine à savoir quelles sont leurs propositions constructives pour améliorer le monde d’aujourd’hui, qui n’est pas et ne sera jamais parfait par ailleurs.

Qu’on le veuille ou pas, le peuple britannique a choisi par le référendum du 23 juin 2016, avec une courte majorité, néanmoins sans équivoque, de sortir de l’Union Européenne. Je n’insiste pas sur la partie de poker qu’avait voulu gagner David Cameron dont on n’entend plus du tout parler aujourd’hui. Il semblerait, selon certains sondages récents, que cette majorité existe toujours aujourd’hui en faveur du Brexit. Néanmoins, il est clair que le Royaume-Uni est profondément et durablement coupé en deux à cause du Brexit.

Ce n’est pas un tiers/deux tiers, mais deux moitiés, l’une un peu plus grande que l’autre. Une situation qu’il faut comparer aux seconds d’élection présidentielle en France, en 1974, en 1981 et en 2012, où le gagnant a gagné avec une courte majorité populaire. Le problème d’une telle situation, c’est qu’une moitié est contente et une autre moitié est mécontente (la situation serait la même avec un résultat inversé). Ce n’est pas pour rien que Valéry Giscard d’Estaing, élu en 1974 avec la plus courte majorité au second tour, a souhaité, après son septennat, vouloir un gouvernement capable de rassembler deux Français sur trois (ce qui est le titre d’un de ses livres). Deux Français sur trois, c’est le score quasi-identique de l’actuel Président Emmanuel Macron à son élection.

Revenons au Brexit. Depuis trois ans et demi, il n’y a, dans les projets européens, que ce projet de Brexit qui est véritablement médiatisé. En d’autres termes, l’Europe est paralysée pour l’instant tant que cette procédure n’est pas terminée.


Premier contresens : la durée de la confusion

Cela fait trois ans et demi que le Brexit n’est toujours pas concrétisé et donc, pendant tout ce temps, on reporte la volonté populaire. Il ne faut pas exagérer. La procédure accorde deux ans pour négocier un accord entre l’État qui veut partir et le reste de l’Union Européenne. Deux ans, cela peut paraître long, mais en fait, c’est court lorsqu’on sait que, pour le Royaume-Uni qui est dans l’Union Européenne depuis 1972, il y a plus de quarante-sept ans de législation, réglementation, normes souvent entremêlées entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne. Du reste, l’accord a été finalisé avant la fin de ce délai de deux ans, puisqu’il a été approuvé à l’unanimité et signé au Conseil Européen le 25 novembre 2018.

Le vrai retard, c’est de faire approuver (ratifier) cet accord par le Parlement britannique. Theresa May a été incapable de le faire ratifier, et Boris Johnson y est opposé, donc ne redemandera pas aux députés de le ratifier. La panade et la confusion politiques (et institutionnelles) sont donc en cours depuis le début du mois de décembre 2018, le pédalage dans la semoule a donc duré neuf mois, ce qui est déjà beaucoup, mais pas trois ans !


Deuxième contresens : les électeurs britanniques ont été éclairés dans leur choix

On pourra toujours critiquer la démocratie référendaire, c’est vrai, et la campagne sur le référendum du 23 juin 2016 a été particulièrement calamiteuse en désinformations massives provenant des brexiters, en particulier, sur les aspects financiers.

Cependant, le plus grave, c’est que le problème majeur qui rend aujourd’hui l’accord négocié par Theresa May difficilement acceptable par les députés britanniques, et qui, à mon sens, est un enjeu qui peut attenter à la vie des personnes, c’est le problème de l’Irlande du Nord. À aucun moment les brexiters n’ont même émis l’idée que cela pouvait poser un problème, et quand Boris Johnson est devenu Premier Ministre, il a pêché outrageusement par optimisme en envisageant des solutions novatrices de douanes vaguement volantes.

Quel est le problème ? L’Union Européenne veut maintenir l’intégrité de son marché intérieur, et par conséquent, veut absolument faire des contrôles à ses frontières extérieures. En principe, cela ne devrait pas poser de problème, d’autant plus que le Royaume-Uni est quasiment une île par rapport à l’Europe. J’écris "quasiment" car il y a quand même des frontières terrestres : en Espagne (Gibraltar) et en Irlande du Nord (avec le reste de l’Irlande). Il y a aussi le tunnel sous la Manche, mais c’est un cas qui se rapproche des aéroports (on ne peut pas circuler librement dans le tunnel !).

Or, remettre une frontière en Irlande du Nord va à l’encontre d’un accord de paix négocié en Irlande du Nord il y a vingt ans, où il était justement question d’abolir toute frontière physique avec le reste de l’Irlande. Or, si l’Irlande du Nord n’est plus dans l’Union Européenne, cette dernière la rétablit. Dès le printemps 2019, de nouveaux attentats terroristes ont eu lieu en Irlande, une jeune journaliste a même été tuée (j’y reviendrai probablement). Le Brexit a déjà coûté des vies humaines, mais le risque est surtout à venir.

Pour éviter le retour d’une flambée de violence en Irlande du Nord, l’accord négocié du Brexit prévoit que la frontière ne soit plus entre l’Irlande du Nord et le reste de l’Irlande, mais entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni. Cela permettrait de préserver l’unité "physique" de l’Irlande, mais la plupart des députés britanniques trouvent cette solution inacceptable car cela signifierait de fait que l’Irlande du Nord quitterait un peu plus le Royaume-Uni…

Cet argument est évidemment recevable, et c’est bien là le problème : il n’y a pas de solution vraiment satisfaisante d’un côté comme de l’autre. C’est donc un vrai problème, qui nécessite réflexion et surtout créativité pour trouver une solution originale. Mais encore aurait-il fallu identifié que ce fût un problème et pas le découvrir seulement …deux ans et demi après le référendum ! J’insiste sur ce timing : les brexiters ont montré une totale irresponsabilité sur ce sujet essentiel. En ne s’occupant de toutes les conséquences d’un Brexit, en le promouvant, ils ont fait preuve d’immaturité, et aussi de naïveté qui va à l’encontre de l’intérêt des Britanniques.

Le Brexit sans accord signifierait la remise en place d’une frontière entre les deux Irlande. Insistons sur le sujet : les négociations d’il y a vingt années s’étaient effectuées dans le contexte où les deux pays étaient membres de l’Union Européenne dans laquelle ils bénéficiaient d’un marché commun par défaut, ce qui ne serait plus le cas après le Brexit.


Troisième contresens : les motivations du Brexit

Ce troisième contresens est très significatif de l’anachronisme de nombreux penseurs politiques français qui s’imaginent qu’on est contre l’Europe parce qu’on est contre le capitalisme, contres les Américains, contre le libéralisme. C’est évidemment un contresens, vu du Royaume-Uni.

L’Europe, au contraire, protège. Elle protège ceux des États membres qui ne sont pas protégés dans leur propre législation. Bien sûr, dans un pays comme la France aux "acquis sociaux" déjà très avancés, cela ne change pas grand-chose : la législation nationale s’applique si elle va au-delà des directives européennes. Mais dans des pays comme la Pologne, la Bulgarie, la Roumanie, etc., le fait par exemple d’avoir une limitation à 48 heures de travail par semaine est une véritable protection sociale.

Lors de la campagne référendaire de 2005, on a dit ainsi n’importe quoi aux électeurs français, par exemple, qu’on allait arriver à une semaine de 48 heures de travail, alors que l’Europe n’interdit pas de limiter à 35 heures la durée légale du travail (ce qu’elle reste encore aujourd’hui, et cela malgré trois quinquennats qui cherchent à déréguler). Ce que l’Europe impose, c’est que le temps de travail n’aille pas au-delà de ce seuil (bien sûr, cette idée qu’il peut y avoir des semaines de 50 heures de travail, voire plus, est inimaginable en France, pourtant, beaucoup de cadres au forfait et de professions libérales la connaissent).

Par ses normes technologiques, environnementales, sanitaires, l’Europe régule, régule pour son commerce, mais surtout, pour la qualité de ses produits et avant tout, pour la qualité de vie de ses ressortisants. Elle est donc un frein dans l’ultralibéralisme total que souhaiterait mettre en place Boris Johnson et la plupart des brexiters britanniques. C’est un contresens de croire que les Britanniques veulent le Brexit pour avoir plus d’État. C’est le contraire, ils veulent moins d’État, moins d’intervention de l’État et de la bureaucratie bruxelloise.

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Boris Johnson, dans la grande tradition thatchérienne, veut, lui, déréguler au maximum. Son américanisme n’est d’ailleurs pas mis en défaut (il a la double nationalité). C’est assez amusant (et surprenant) de voir des marxisants soutenir Boris Johnson dans cette opération.

Ce qui rejoint l’ensemble des europhobes (notamment français) aux brexiters, c’est la démagogie de désigner l’Europe comme bouc émissaire (parfois unique) de l’ensemble des problèmes d’un pays, en particulier le chômage, l’économie, la dette, etc. Convenons que c’est mieux que de pointer du doigt les personnes immigrées ou les personnes riches (même si certains ne se privent pas de faire les deux), car cela ne s’attaque pas à des personnes humaines mais à une construction institutionnelle. Cependant, la réalité est que l’Europe, au contraire, a protégé plus qu’elle n’a appauvri.

Nous sommes aujourd’hui dans une économie globalisée et l’Internet rend cette mondialisation irréversible. C’est d’ailleurs le problème au niveau fiscal de pouvoir taxer les grandes entreprises numériques délocalisées avec une plus grande justice.

Imaginer que le Royaume-Uni retrouverait la puissance politique et économique qu’il avait au début du XXe siècle en quittant l’Union Européenne, c’est aussi stupide (et naïf) que de croire que cela se passerait aussi pour la France de cette manière. Le contexte mondial est complètement différent : face aux grands ensembles économiques mondiaux, que sont notamment les États-Unis, la Chine, l’Inde et le Brésil (entre autres), aucun pays européen, pas même les quatre plus importants (Allemagne, Royaume-Uni, France et Italie), ne pourrait rester au top sur l’innovation, les normes technologiques, la transition écologique, etc., sans être unis dans un ensemble qui rassemble 500 millions d’habitants.

Le seul point commun de tous ces europhobes, c’est donc cette nostalgie d’un pays anciennement superpuissance qui n’est plus aujourd’hui qu’une puissance moyenne. Or, la seule puissance crédible, c’est l’Union Européenne. C’est le seul salut pour chacune des nations européennes.


Quatrième contresens : la construction européenne est une volonté américaine

Si, au début de la construction européenne, les pères fondateurs (notamment Jean Monnet) étaient principalement atlantistes, c’était parce qu’en pleine guerre froide, il n’y avait que deux camps et il fallait choisir entre les États-Unis et leurs Alliés (l’OTAN), et l’URSS et ses pays satellites. Idéologiquement, il n’y avait donc pas vraiment à hésiter ni à discuter…

En revanche, la politique de Donald Trump, opposée à tout multilatéralisme, montre bien à quel point l’Union Européenne est un "machin" qui met des bâtons dans les roues américaines. Pire, la création de l’euro, qui avait vocation à devenir une monnaie internationale de référence (bientôt, l’Iran pourrait peut-être vendre son pétrole en euros pour se passer des dollars), concurrence directement les États-Unis dans leur monopole monétaire international.

Et si certains Présidents américains, comme Barack Obama, ont exprimé leur encouragement dans la construction européenne, c’est sur le plan politique, car ils savent que celle-ci renforce la stabilité et la paix sur un continent qui, historiquement, n’a jamais vécu qu’en guerre pendant deux à trois mille ans.


Cinquième contresens : le retard du Brexit proviendrait des pro-européens

Il suffit de connaître la position du plus pro-européen des chefs d’État et de gouvernement pour le savoir : Emmanuel Macron a été, dès mars 2019, très réticent sur les reports successifs du Brexit, considérant (avec raison) qu’on irait de report en report. L’Europe est malade de l’incurie de la classe politique britannique.

Les plus pro-européens d’ailleurs se réjouissent du départ des Britanniques car le Royaume-Uni freinait chaque nouvelle avancée d’intégration européenne, notamment dans le domaine social.

Si le Brexit est en retard, ce n’est ni du fait des pro-européens qui veulent rapidement tourner la page du Brexit pour se consacrer à de vrais projets d’avenir, ni du fait de l’Union Européenne elle-même. Car l’une des choses que n’avaient pas imaginée les brexiters, c’est l’unité sans faille des vingt-sept autres pays de l’Union Européenne face au Royaume-Uni. À aucun moment cette unité n’a été ébranlée (ce qui montre que la solidarité européenne n’est pas un vain mot).

Or, l’Union Européenne est très conciliante sur la manière de faire. Certes, sur le fond, elle ne veut pas transiger sur le marché intérieur et donc, sur le maintien de ses frontières extérieures (d’où le problème irlandais insoluble), mais quel europhobe reprocherait-il à l’Union Européenne de vouloir maintenir des frontières extérieures alors qu’on lui reprocherait plutôt de ne pas les garder assez fermement ?

Sur la forme, l’Union Européenne a toujours été très conciliante. Elle a passé un an et demi à négocier un accord (mars 2017 à novembre 2018). Puis, elle a tout accepté du gouvernement britannique. Chaque fois que ce dernier lui a demandé un report, elle l’a accepté. Mais cela n’a jamais été du fait de l’Union Européenne, toujours du fait du Royaume-Uni incapable de s’entendre dans sa vie politique intérieure. D’ailleurs, si les députés britanniques aujourd’hui ont obligé, par une loi, le gouvernement britannique à demander un report après le 31 octobre 2019, rien ne dit que l’Union Européenne l’acceptera (la probabilité est cependant très élevée surtout encouragée par l’Allemagne, mais la France est très réticente).


Sixième contresens : la majorité des Britanniques veulent un Brexit sans accord

Encore un contresens, accentué par l’attitude de Boris Johnson, de faire croire que Brexit et Brexit sans accord est la même chose. C’est comme si un divorce avec négociation pour savoir quoi faire de la maison familiale et des enfants, équivalait à un divorce hard, à savoir, où la maison familiale serait temporairement confisquée et les enfants provisoirement placés dans une famille d’accueil en attendant que les deux parents séparés se mettent d’accord sur leur prochaine vie. Ce n’est pas du tout la même chose.

Le Royaume-Uni est profondément coupé en deux entre partisans et opposants au Brexit, dans cette bataille, les brexiters ont gagné et donc, personne, même les plus pro-européens, ne remettent en cause l’idée du Brexit, mais personne n’a dit comment partir, et vouloir à tout prix le Brexit sans prendre en considération les intérêts économiques mais aussi politiques (voir l’Irlande) serait une faute historique fondamentale que Theresa May, face à un Parlement impossible, a refusé de commettre. Sur ce point, je reviendrai sur le "no-deal", aujourd’hui l’hypothèse hautement la plus probable.


Septième contresens : Jeremy Corbyn serait une solution alternative à Boris Johnson

On peut comprendre ceux qui pensent que Jeremy Corbyn, le leader des travaillistes, puissent être une solution à la situation politique et institutionnelle inextricable d’aujourd’hui, car ils sont souvent très marqués par des idées socialisantes et marxistes.

Néanmoins, la réalité, c’est que le parti travailliste est complètement discrédité et s’est effondré au dernier scrutin, les élections européennes du 23 mai 2019, avec seulement 13,7% des voix (-10,7). Plus particulièrement, Jeremy Corbyn s’est illustré dans une totale incapacité à tenir une position stable et compréhensible sur le Brexit, et cela dès la campagne référendaire. S’il reste le leader de l’opposition, c’est parce qu’il est apprécié des militants du parti travailliste, au même titre que les militants du parti conservateur apprécient Boris Johnson.

En revanche, il y a peu de chance que Jeremy Corbyn puisse trouver une majorité électorale car ses positions très à gauche découragent les électeurs travaillistes modérés qui se réfugieront plutôt chez les lib-dém (centristes pro-européens).

D’ailleurs, il est à noter que si de nombreux hauts responsables conservateurs ont quitté leur parti ces derniers jours, c’est pour refuser que le parti conservateur ne se transforme en simple parti populiste vindicatif, en "faction nationaliste" (le terme n’est pas de moi) comme semble le transformer Boris Johnson. Parmi ces démissionnaires, il y a des anciens ministres (notamment Philip Hammond et Kenneth Clarke, ancien ministre de la justice, de l’intérieur, des finances, député depuis …le 18 juin 1970, quarante-neuf ans !), et même Nicholas Soames, petit-fils de Winston Churchill !

Une analogie pourrait se faire dans cette transformation entre le paysage politique britannique et le paysage politique américain. Le parti "de droite" est hystérisé par un leader populiste plutôt apprécié par l’électorat (Boris Johnson chez les conservateurs britanniques, Donald Trump chez les Républicains américains), mais le parti "de gauche" est préempté par une aile gauchiste dominée par un leader apprécié des militants (Jeremy Corbyn chez les travaillistes britanniques, Bernard Sanders chez les Démocrates américains). Les "modérés", eux, que ce soient des travaillistes blairistes au Royaume-Uni ou des Démocrates conservateurs (proches de Joe Biden par exemple) aux États-Unis, n’ont plus vraiment de parti les soutenant, ce qui renforce la pérennité des "populistes de droite" déjà au pouvoir et jouissant de la décomposition du paysage politique et du manque cruel de leaders crédibles "à gauche".


Huitième contresens : le Royaume-Uni est voué à rester indéfiniment stable

Avec le Brexit, on se retrouve un peu dans un schéma espagnol. Certains, en évoquant la volonté d’indépendance de la Catalogne, ont fait un contresens en croyant que les pro-européens soutenaient l’indépendance de la Catalogne, dans l’idée véhiculée par les europhobes (et fausse) que l’Europe aurait pour dessein de détruire les États et de promouvoir les régions. C’était une erreur factuelle : l’Union Européenne a toujours soutenu l’État espagnol dans son refus constitutionnel de l’indépendance de la Catalogne.

La raison est assez simple : l’idée qui sous-tend la construction européenne, c’est l’unité (dans la diversité, sa devise). Or, la sécession est le contraire de l’unité, c’est le contraire du projet européen d’unir les peuples. Ce n’est pas parce que les indépendantistes catalans voudraient adhérer à l’Union Européenne qu’une Catalogne indépendante pourrait adhérer, d’ailleurs ce serait même plutôt impossible (à cause d’un probable veto espagnol).

Le Royaume-Uni aussi est, comme son nom l’indique, un État composite. Dans les votes au référendum du 23 juin 2016, il a été clairement montré que les habitants d’Irlande du Nord et surtout, de l’Écosse étaient très majoritairement en faveur du maintien dans l’Union Européenne. En cas de retrait du Royaume-Uni, nul doute que les tentations indépendantistes des Écossais seraient renouvelées et fortifiées pour rester malgré tout dans l’Europe, préférant Bruxelles à Londres.

D’ailleurs, on n’imagine pas la complexité institutionnelle et juridique de la situation qu’a provoquée le Brexit. Ainsi, trois juges écossais dans la plus haute juridiction civile d’Écosse, saisis pour statuer sur la suspension du Parlement britannique jusqu’au 14 octobre 2019, ont rendu leur verdict ce mercredi 11 septembre 2019 en jugeant illégale cette suspension, car elle avait pour but de "faire obstacle au Parlement". La Cour suprême, à Londres, aura la charge de statuer définitivement sur le sujet le 17 septembre 2019.

Cependant, l’histoire n’est pas si simple : la Haute Cour de Londres (saisie par Gina Miller, militante pro-européenne) avait jugé cette suspension légale, et la Cour suprême aura aussi à donner son avis sur ce jugement. Mais les deux jugements pourraient être contradictoires car ils ne s’appuieront pas sur le même droit. Ainsi, le magazine "Courrier International" synthétise le casse-tête juridique et institutionnel ainsi : « La situation pourrait alors devenir ubuesque, avec une suspension du Parlement jugée légale en vertu du droit anglais et illégale selon le droit écossais. ».

Comme on le voit, on continue de nager dans le grand n’importe quoi. Revenons maintenant aux faits…


Petite chronologie du gouvernement de Boris Johnson

Je propose ici de donner quelques indications chronologiques récentes, comme je l’avais fait à la fin du mois de mars 2019, à propos du Brexit.


23 juillet 2019.
Boris Johnson est élu contre Jeremy Hunt à la tête du parti conservateur, par 92 143 voix, soit 66,4% des adhérents du parti conservateur.


24 juillet 2019.
Boris Johnson devient Premier Ministre du Royaume-Uni et succède à Theresa May.


01er août 2019.
Première élection législative partielle dans la circonscription de Brecon et Radnorshire : le parti conservateur, avec seulement 39,0% des voix (-9,6), perd le siège au profit du candidat libéral-démocrate qui obtient 42,8% des voix (+14,3).


27 août 2019.
Le leader des travaillistes, Jeremy Corbyn, réussit à réunir tous les députés qui sont opposés au no-deal (y compris des conservateurs) pour contrecarrer la stratégie de la terre brûlée de Boris Johnson.


28 août 2019.
Craignant d’être désavoué, Boris Johnson annonce la suspension du Parlement du 9 septembre au 14 octobre 2019 afin de mieux négocier un accord avec l’Union Européenne (au 11 septembre 2019, aucune nouvelle proposition britannique sérieuse n’est encore parvenue à Bruxelles, par conséquent, il est faux de dire que Boris Johnson est en train de négocier un nouvel accord, cela s’appelle un mensonge). La reine Élisabeth II entérine néanmoins cette suspension (ne pouvant constitutionnellement pas s’y opposer).


03 septembre 2019.
Rentrée parlementaire à la Chambre des Communes.
Le député conservateur Phillip Lee quitte le parti conservateur et rejoint les lib-dém. Ainsi, le parti conservateur perd sa majorité (qui ne tenait qu’à un seul siège).
Mais dans le premier vote, ce sont 21 députés conservateurs qui quittent leur camp : en effet, les parlementaires ont pris le contrôle de leur ordre du jour, par 321 voix pour et 301 voix contre. À chaque nouveau vote, le nombre des partisans de Boris Johnson baisse.


04 septembre 2019.
Les députés des Communes adoptent en seconde lecture la loi (déposée par les travaillistes) qui oblige le gouvernement à demander le report du Brexit au 31 janvier 2020 si aucun nouvel accord n’est conclu avant le 19 octobre 2019 (un Conseil Européen se réunit les 17 et 18 octobre 2019). Cette loi (que j’appelle ici la loi "anti-no-deal") est votée par 327 voix pour et 299 voix contre. Cette majorité d’anti-no-deal n’est pas étonnante, elle s’était déjà exprimée à l’époque de Theresa May.
Le soir, Boris Johnson dépose une motion pour organiser des élections législatives anticipées le 15 octobre 2019, et cette motion ne reçoit que 298 voix (alors qu’il en faut 494 pour qu’elle soit adoptée, c’est-à-dire les deux tiers des députés).


05 septembre 2019.
Le jeune frère du Premier Ministre, Jo Johnson, sous-ministre aux universités et pro-européen francophile, démissionne du gouvernement, préférant l’intérêt de sa patrie à celui de sa fratrie (le père, député européen, et une sœur, journaliste et animatrice de télévision, sont eux aussi très pro-européens). Notons que Jo Johnson, déjà sous-ministre aux transports du gouvernement de Theresa May, avait donné sa démission le 9 novembre 2018 car il réclamait alors un nouveau référendum. Le grand-père de Boris et Jo Johnson fut un président de la Commission européenne des droits de l’homme.


06 septembre 2019.
Après la Chambre des Communes, la Chambre des Lords adopte définitivement la loi anti-no-deal.


07 septembre 2019.
Amber Rudd, la Ministre du Travail et des Retraites, démissionne du gouvernement de Boris Johnson, pour protester contre l’exclusion des 21 députés "rebelles" du parti conservateur. Elle conteste la stratégie de Boris Johnson : « 80% à 90% du temps de travail du gouvernement est consacré [au no-deal]. ».


09 septembre 2019.
La reine Élisabeth II promulgue la loi anti-no-deal (elle ne peut pas non plus s’y opposer).
Le speaker (président) de la Chambre des Communes John Bercow annonce qu’il démissionnera de son poste avant le 31 octobre 2019. Le parti conservateur lui oppose un candidat investi dans sa circonscription de Buckingham.

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Les députés ont adopté la motion (déposée par le conservateur frondeur Dominic Grieve) obligeant le gouvernement à rendre publics les documents secrets de travail sur le Brexit (certains documents ont été publiés le 11 septembre 2019, j’y reviendrai). Cette motion est adoptée par 311 voix pour et 302 contre.
Les députés des Communes rejettent une nouvelle fois la motion de Boris Johnson demandant des élections législatives anticipées, qui ne recueille que 293 votes (au lieu des 434 nécessaires). Cela signifie que les élections législatives anticipées (qui restent probables) ne pourront pas être organisées avant le 30 novembre 2019 (donc après le 31 octobre 2019).
À l’issue d’une rencontre, conférence de presse commune de Boris Johnson et de son homologue irlandais Leo Varadkar qui confirme : « L’Union Européen n’a reçu à ce jour aucune proposition réaliste de Londres dans les négociations du Brexit. ».


10 septembre 2019 à 0 heure.
Suspension du Parlement jusqu’au 14 octobre 2019.


11 septembre 2019.
La plus haute juridiction écossaise juge illégale la suspension du Parlement. La Cour suprême se prononcera définitivement le 17 septembre 2019 sur le sujet.


Quelle va être la suite ?

Le feuilleton qui n’en est pas un risque de se poursuivre longtemps avec en toile de fond un surréalisme étonnant et détonant qui ne peut s’expliquer que par l’incapacité des députés britanniques actuels à trouver une majorité constructive sur le moyen de quitter l’Union Européenne.

Entre le 3 et le 9 septembre 2019, Boris Johnson a subi six votes humiliants qui ont formalisé la perte de sa majorité à la Chambre des Communes. Que peut faire Boris Johnson dans les semaines à venir, lui qui a dit et répété qu’il ne serait pas question, pour lui, de demander un report du Brexit après le 31 octobre 2019 ?

Je vois quatre hypothèses, classées par probabilité croissante.

1. Boris Johnson réussit à trouver un nouvel accord avec l’Union Européenne et le fait adopter à la Chambre des Communes. C’est doublement improbable, mais cette hypothèse, qui rassurerait et contenterait tout le monde, est loin d’être la plus admise.

2. Boris Johnson, se conformant à la loi anti-no-deal, demande à l’Union Européenne le report du Brexit au 31 janvier 2020, le temps d’élire une nouvelle Chambre des Communes. Cette hypothèse tsiprasiserait Boris Johnson qui perdrait tout de sa valeur ajoutée auprès de ceux qui le soutenaient. Elle serait pourtant la plus "sage" et surtout, la plus responsable des hypothèses.

3. Boris Johnson démissionne le 19 octobre 2019. La situation politique serait alors chaotique et rien ne dit que le Brexit sans accord n’aurait quand même pas lieu le 31 octobre 2019, en absence de gouvernement capable de demander le report. Boris Johnson (qui gérerait les affaires courantes) aurait alors gagné son pari.

4. Boris Johnson ne fait rien avant le 31 octobre 2019 et attend que l’échéance arrive sans demander de report. Le Brexit sans accord aurait alors lieu mais il se serait mis dans l’illégalité, et serait passible d’une condamnation et d’une peine de prison, comme ce fut le cas des indépendantistes lors de la proclamation d’indépendance de la Catalogne.

La situation politique au Royaume-Uni est tellement confuse et explosive actuellement qu’il est très difficile, dans tous les cas, d’imaginer la suite, mais surtout, d’imaginer les contours d’une future majorité parlementaire issue des urnes : le bipartisme resterait-il encore ancré dans les mœurs électorales, aidé par le scrutin majoritaire à un tour, ou éclaterait-il comme les résultats des élections européennes du 23 mai 2019 l’ont esquissé ? Ce qui semble en revanche certain, c’est que les jours de cette Chambre des Communes impossible sont comptés…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
8 contresens sur le Brexit, cet autre monstre du Loch Ness.
Boris Johnson, apprenti dictateur ?
Boris Johnson, le jour de gloire.
Union Européenne : la victoire inespérée du Président Macron.
Européennes 2019 (6) : le paysage politique européen.
Theresa May : Game over.
La reine Victoria.
Peter Higgs.
Texte voté à la Chambre des Communes le 31 mars 2019 (traduction en français).
Brexit : vote parlementaire surprise pour un 2e référendum le 26 mai.
Brexit : chronologie inachevée d’un chaos annoncé.
Michael Heseltine.
Les élections législatives britanniques du 8 juin 2017.
L’attentat de Manchester du 22 mai 2017.
Theresa May nommée Premier Ministre le 13 juillet 2016.
Peuple et populismes.
Intervention de Bruno Le Maire sur le Brexit le 28 juin 2016.
Le Brexit en débat chez les députés français.
L’Europe n’est pas un marché.
L’Union Européenne, élément majeur de stabilité mondiale.
Terre brûlée ?
Brexitquake.
Boris Johnson en campagne pour le Brexit.
To Brexit or not to Brexit ?
L’émigration irlandaise.
L’euro.
Le conflit syrien.
Les réfugiés syriens.
La construction européenne.
Jo Cox.
David Cameron.
Margaret Thatcher.
Les Accords de Munich.
Les 70 ans d’Israël.
La partition des Indes.
Karl Marx.
Jane Austen.
William Shakespeare.
David Bohm.
Stephen Hawking.
Alfie Evans, tragédie humaine.
Charlie Chaplin.
Le Prince Charles.
Winston Churchill.
Lord Louis Mountbatten.
Harry, un mari qui vous veut du bien.
Philip Mountbatten.
Lady Di.
Édouard VIII et George VI.
Élisabeth II.
Un règne plus long que celui de Victoria.
Vive la République !

_yartiBrexit2019D03


http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190911-brexit.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/8-contresens-sur-le-brexit-cet-217856

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/11/37629400.html


 

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5 septembre 2019 4 05 /09 /septembre /2019 02:45

« C’est tout le problème des populistes : ils se réclament de la démocratie. Or ce système suppose une combinaison entre souveraineté populaire et état de droit. Le règne de la majorité, essentiel, est limité par les lois. Au-delà, nous entrons dans la tyrannie, serait-elle populaire. Tel est le drame de Bojo : comme César, il voulait contraindre les élus. Mais il confond le Rubicon et la Tamise. » (Laurent Joffrin, "Libération", 4 septembre 2019).



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La chronique du Brexit annoncé n’est pas avare en subtils rebondissements. Jusqu’au dernier moment (à déterminer), le suspens dramatique est complet. Il reste chaotique. Les deux journées du mardi 3 et mercredi 4 septembre 2019 à la Chambre des Communes à Londres l’ont encore montré.

Nouveau Premier Ministre britannique depuis le 24 juillet 2019, Boris Johnson est-il un apprenti dictateur dans la plus vieille démocratie parlementaire du monde ? Le mot, dictateur, a été balancé à la figure de Boris Johnson par un député de l’opposition le 3 septembre 2019 et le Premier Ministre lui a répondu que lui voulait appliquer la volonté populaire, à savoir, faire le Brexit demandé par les électeurs britanniques lors du référendum du 23 juin 2016.

C’est tout le problème d’une démocratie complexe, la double souveraineté. La légitimité populaire et la légitimité parlementaire. La démocratie directe et la démocratie représentative. Les députés sont pourtant issus du peuple. Et Boris Johnson, en bon démagogue, est plutôt populaire même s’il représente un parti qui n’a même pas obtenu 9% des voix aux élections européennes du 23 mai 2019 (8,8% précisément) et qui, aujourd’hui, n’a plus de majorité à la Chambre des Communes (il l’a perdue le 3 septembre 2019).

L’éditorialiste du journal "Le Figaro" Yves Thréard remarquait le 4 septembre 2019 sur LCI que les leaders populistes, s’ils étaient populaires et pouvaient remporter les élections si elles avaient lieu maintenant, étaient souvent en délicatesse avec les institutions représentatives de leur pays. C’est le cas de Matteo Salvini, de Donald Trump. C’est aussi le cas de Boris Johnson, même s’il convient de bien distinguer ces trois personnalités aux idéologies et contextes très différents.

Comme tous les populistes, Boris Johnson ne cesse, en ce moment, de mentir aux députés britanniques et aux citoyens britanniques. Il leur explique qu’il est actuellement en cours de négociation avec l’Union Européenne pour tenter de trouver un nouvel accord pour le Brexit avant le 31 octobre 2019. Mais à Bruxelles, tous les acteurs expliquent qu’il n’y a aucune négociation, aucune discussion, aucune proposition nouvelle. Pourtant, l’Union Européenne est prête à aider le Royaume-Uni : personne ne gagnera à un Brexit sans accord, mais l’Union Européenne ne veut pas s’ingérer dans la vie politique intérieure du Royaume-Uni. Car il s’agit bien de cela, et seulement de cela, de batailles politiciennes internes au Royaume-Uni et dont le sujet européen n’est qu’un pâle prétexte.

Le Brexit, cela fait trois ans et demi que tout le Royaume-Uni est bloqué dessus, et l’Union Européenne également. Quand David Cameron, de manière assez irresponsable, a promis en mai 2015 un référendum sur le Brexit lors des élections législatives pour renouveler son mandat de Premier Ministre, il pensait surtout faire une concession à l’aile dure de son parti sans pour autant mettre en péril l’appartenance de son pays à l’Union Européenne. Mais la pugnacité antieuropéenne des brexiters, et leurs fausses promesses, leurs mensonges, ont réussi à faire basculer l’électorat et à faire passer le Brexit. C’était un jeu de poker menteur, et David Cameron a perdu. Depuis la campagne du référendum, le peuple britannique est divisé très profondément, pour et contre le Brexit, un peu comme l’affaire Dreyfus en France du début du XXe siècle. Il faut éviter ce sujet de conversation dans les réunions de famille.

Theresa May, prudente ministre, a pris la succession de David Cameron. Elle a mis un an à préparer la demande du Brexit, en organisant d’ailleurs des nouvelles élections législatives le 8 juin 2017 pour avoir une majorité derrière elle. Elle fut au contraire réduite à une majorité à un siège, et encore, dépendant d’un parti irlandais très exigeant. C’est cette Chambre des Communes, depuis deux ans, qui freine le Brexit car personne n’est d’accord sur rien (et insistons vraiment : l’Union Européenne n’est pas responsable du retard du Brexit : au contraire, son souhait le plus cher est que le Brexit soit passé pour s’occuper des projets d’avenir plus intéressants).

Le vrai problème du Royaume-Uni, c’est que le référendum était flou, car demandé en amont. Soit le maintien du Royaume-Uni dans l’Union Européenne, là, l’option était claire, soit le retrait, mais sans dire comment le pays se retirerait. Du reste, malheureusement, il n’était pas possible de dire comment avant de passer plusieurs mois ou années à négocier avec l’Union Européenne pour se mettre d’accord sur le comment. Et cette négociation ne pouvait donc pas avoir lieu avant le référendum, car elle aurait pu être inutile si le référendum avait rejeté le Brexit.

Bref, aujourd’hui, le Royaume-Uni est divisé, c’est-à-dire le peuple britannique, la Chambre des Communes, et même le parti conservateur sont divisés sur le Brexit entre ceux qui sont contre, ceux qui sont pour un Brexit avec un accord, ceux qui veulent le Brexit dans tous les cas, même sans accord et enfin, ceux qui ne veulent en aucun cas d’un Brexit sans accord. On pourra dire que c’est politiquement très compliqué.

C’est le problème des démocraties avancées. La complexité nécessite de ne pas seulement répondre oui ou non à une question, mais surtout de répondre à cette question extrêmement ouverte : comment ?

Theresa May a négocié prudemment et raisonnablement. En novembre 2018, elle a obtenu un accord avec l’Union Européenne, ce qui n’était pas une mince affaire. En effet, pour avoir un accord, il fallait l’unanimité des vingt-sept autres pays de l’Union Européenne. Cette unité n’a jamais failli et c’est sans doute le plus grand étonnement des brexiters : l’Union Européenne est toujours restée unie dans ce dossier (et le reste). Il faut le mettre à l’actif de Michel Barnier, négociateur en chef du Brexit à Bruxelles.

La difficulté pour Theresa May a été de faire passer l’accord à la Chambre des Communes. Elle n’est jamais arrivée à le faire passer. Mais surtout, la Chambre des Communes n’a jamais été d’accord sur le comment : majoritairement, elle a rejeté l’accord négocié par Theresa May, elle a rejeté l’idée d’un no-deal (Brexit sans accord) et enfin, elle a rejeté l’idée d’un second référendum. Elle a tout rejeté mais n’a jamais eu une attitude constructive : que veut-elle ?

Theresa May ne voulait pas d’un nouveau référendum car elle estimait que les électeurs avaient donné un mandat clair au gouvernement : réaliser le Brexit. Point. Mais là où elle se trompait, c’était que les électeurs ne lui ont jamais dit comment réaliser le Brexit. Faire un nouveau référendum n’aurait donc pas pour finalité de remettre en cause le principe du Brexit, mais de donner une idée sur le comment le réaliser. Or, quoi de plus démocratique (et populaire) que de demander au peuple lui-même comment il veut sortir de l’Union Européenne ?

Pour cette question, la méthode démocratique exigeait deux référendums, un en amont sur le principe, pour engager des négociations avec l’Union Européenne, et un autre en aval, une fois l’accord obtenu avec Bruxelles, pour ratifier cet accord par le peuple. C’est ce second référendum que Theresa May aurait dû organiser.

Sur le principe du Brexit, d’ailleurs, les sondages en août 2019 donnaient encore une majorité des sondés, environ 54%, en faveur du Brexit. Ce qui est nécessaire, c’est de savoir si c’est un divorce à l’amiable ou pas.

Le cataclysme électoral des élections européennes du 23 mai 2019 pour son parti a rendu nécessaire la démission de Theresa May. Par sa personnalité, son charisme, son volontarisme, Boris Johnson lui a succédé sans beaucoup de suspens, vu la vacuité de la classe politique britannique actuelle. Pourquoi Boris Johnson aurait-il réussi là où Theresa May a échoué, alors que rien n’a changé par ailleurs dans les données du problème ? Probablement parce qu’il n’est pas un prudent mais un fonceur. Un fonceur ambitieux, d’où sa joie d’être enfin Premier Ministre.

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J’ai écrit plus haut que les populistes populaires étaient souvent en délicatesse avec les institutions représentatives. Drôle de mot que celui de "délicatesse" (dont David Foenkinos a fait un livre) pour donner une expression qui dit le contraire de sa définition. Boris Johnson n’est pas un délicat. Il est comme un éléphant dans un magasin de porcelaines fragiles, car toutes les choses de la démocratie sont toujours fragiles, sensibles, un rien peut les faire casser.

Boris Johnson a un seul but aujourd’hui : qu’au 31 octobre 2019, le Brexit soit acté. Mais ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il veut un no-deal. Il veut un no-deal car il ne propose rien de nouveau pour aboutir à un nouvel accord avec l’Union Européenne et il met toute son énergie pour ne pas repousser la date fatidique du 31 octobre 2019. En clair, il veut rester dans l’histoire britannique comme le Premier Ministre qui a fait le Brexit. Mais avec les mêmes députés que Theresa May.

Ces députés sont tous divisés : le parti conservateur comme le parti travailliste, certains sont contre le Brexit, ou contre le no-deal, pour un accord, ou contre, bref, tout cela avec des considérations politiciennes extrêmement soutenues, et en particulier, avec l’ambition de Jeremy Corbyn (qui n’a eu que des opinions fluctuantes sur le Brexit) de devenir Premier Ministre alors qu’il représente l’aile gauche qui effraie jusqu’aux électeurs travaillistes eux-mêmes (il propose un impôt sur la fortune de 20% !, il souhaite aussi nationaliser de nombreuses entreprises, etc.). Beaucoup de pro-européens préfèrent un no-deal à Jeremy Corbyn à la tête du gouvernement, cela donne une idée des divisions.

Seuls, les libéraux démocrates (lib-dem) sont cohérents et disent leur volonté de rester dans l’Union Européenne. Ils ont d’ailleurs fait un bon score aux élections européennes du 23 mai 2019 : presque 20% des voix (19,8%), deuxième parti du Royaume-Uni derrière le Parti du Brexit de Nigel Farage. Ce dernier est également un parti cohérent, mais il est absent de la Chambre des Communes.

Pour Boris Johnson, la seule manière de réussir là où Theresa May a échoué, c’est de "forcer" les députés ! En France, c’est chose relativement fréquente depuis une longue tradition pourtant républicaine qui n’a pas commencé en 1958 (il suffit de se rappeler la crise du 16 mai 1877). Mais au Royaume-Uni, le berceau du parlementarisme, c’est beaucoup moins ordinaire.

Certes, dans les règles, Boris Johnson n’a pas outrepassé, jusqu’à maintenant (formule de prudence), ses droits et devoirs de Premier Ministre. Il avait le droit de suspendre le Parlement britannique deux semaines de plus et la signature de la reine Élisabeth II n’a rien justifié, n’est pas une caution ni morale, ni constitutionnelle, encore moins politique, car elle n’avait pas le droit de ne pas signer.

La signature de quoi ? Le 28 août 2019, Boris Johnson a annoncé en effet qu’il suspendait le Parlement du 9 septembre 2019 au 14 octobre 2019. Cette suspension a un rôle, empêcher les parlementaires de barrer la route du Brexit prévu le 31 octobre 2019. Répétons bien la situation : si rien ne se passe jusqu’au 31 octobre 2019, par défaut, le Brexit sans accord a lieu. C’est la volonté de Boris Johnson : tout faire pour ne rien faire jusqu’à cette date. Et écarter au maximum la Chambre des Communes.

Sur le plan politique, on voit bien la volonté de Boris Johnson de bâillonner les parlementaires. Sur le plan institutionnel, c’est cependant peu choquant : le Parlement britannique est généralement suspendu plusieurs semaines (deux à trois) en septembre pour permettre aux partis politiques d’organiser leur congrès interne. Prolonger de deux semaines cette suspension n’est pas, en elle-même, choquant. Remarquons qu’en France, c’est le contraire : le Président de la République convoque généralement le Parlement français en session extraordinaire pour permettre de légiférer plus intensément (en juillet, en septembre, etc.).

Cependant, il y a de la graine d’intolérance chez Boris Johnson qui a annoncé le 2 septembre 2019, face à une possible fronde, que, en tant que leader du parti conservateur, il exclurait tout député conservateur qui s’opposerait dans ses votes à sa propre volonté de Brexit sans accord : « Je veux que tout le monde le sache : je ne demanderai en aucune circonstance un report à Bruxelles. Nous partirons le 31 octobre ! ». Pour un chef qui, à l’origine, n’était pas majoritaire dans son parti, c’est un peu fort de café. L’esprit démocratique a des limites. C’est évidemment un peu tôt pour parler de dictature, et justement, aussi confuse qu’est la situation politique actuelle, elle est passionnante, elle sera étudiée longtemps et de manière approfondie par les constitutionnalistes dans les décennies qui viennent…

Les députés ont réagi très rapidement. D’une part, il ne faut pas négliger que pendant le mois d’août 2019, Jeremy Corbyn a tenté de rassembler beaucoup de forces politiques pour éviter à tout prix le no-deal (qui serait une catastrophe économique et sociale). D’autre part, les députés ont mis à profit la semaine qu’ils avaient encore sous la main, cette semaine de rentrée parlementaire, du 3 au 6 septembre 2019 (la rentrée parlementaire avait lieu le 3 septembre 2019).

En deux jours, Boris Johnson a essuyé quatre défaites cinglantes. Deux par jour.

Le 3 septembre 2019, Phillip Lee, un député conservateur qui fut sous-secrétaire d’État parlementaire à la Justice du 17 juillet 2016 au 12 juin 2018, a quitté son parti et s’est déplacé (physiquement) pour se mettre dans les rangs de l’opposition (chez les lib-dem). Ce député a déclaré : « Le gouvernement conservateur poursuit de manière agressive un Brexit [aux conséquences] dommageables. Il met en danger des vies. (…) Le Brexit a transformé ce qui fut un grand parti en quelque chose qui ressemble désormais à une faction (…) infectée par le populisme et le nationalisme anglais. ». Résultat, Boris Johnson n’a plus de majorité à la Chambre des Communes, puisque celle-ci ne tenait qu’à un siège.

Autre défaite, encore plus cruciale, ce 3 septembre 2019, une véritable "humiliation" pour Boris Johnson (le terme est du journal "The Guardian"), ce fut le vote des députés pour prendre le contrôle de l’ordre du jour (essentiel pour savoir quelles questions seront mises au vote pendant ces quelques jours, c’est la règle SO24, pour standing order 24), et cela fut acquis avec 328 voix contre 301, soit 21 députés conservateurs qui ont rejoint l’opposition dans cette volonté d’éviter le no-deal, et parmi eux, des anciens ministres.

Le lendemain, le 4 septembre 2019, la voie était donc libre aux travaillistes pour présenter leur proposition de loi. Le texte a été adopté en deuxième lecture par la Chambre des Communes, infligeant un nouveau camouflet à Boris Johnson. Qu’impose le texte ? Que si le gouvernement ne parvient pas à obtenir un nouvel accord avec l’Union Européenne avant le 19 octobre 2019 (les 17 et 18 octobre 2019, il y a le prochain Conseil Européen), alors il devra demander un report du Brexit au 31 janvier 2020 ou à une autre date fixée par l’Union Européenne (il est probable que l’Union Européenne serait conciliante pour accorder ce nouveau délai). Cette loi impose ainsi qu’un no-deal ne puisse pas avoir lieu le 31 octobre 2019, le contraire de ce que voudrait Boris Johnson.

Dans sa logique, et dans une logique démocratique aussi (un dictateur ne réclame pas de nouvelles élections !), Boris Johnson a alors présenté à la Chambre des Communes une motion pour la dissoudre et provoquer de nouvelles élections législatives le 15 octobre 2019, juste avant le Conseil Européen. Cette motion a été rejetée dans la soirée du 4 septembre 2019, infligeant ainsi un quatrième grave désaveu à Boris Johnson. Il fallait une majorité des deux tiers pour que cette motion fût adoptée. La situation est donc bloquée.

De nouvelles élections législatives auraient eu pour effet de clarifier la situation car la campagne porterait exclusivement sur le no-deal ou pas le no-deal. Constitutionnellement, il faut au moins cinq semaines entre la dissolution et les nouvelles élections, pour permettre une campagne électorale digne de ce nom.

Boris Johnson est donc aujourd’hui dos au mur. Il est dans l’obligation légale de demander un report du Brexit. Ou alors, il s’enfonce dans l’illégalité. Autre hypothèse, il démissionne, ce qui ne résoudra rien non plus, car tant qu’il n’y a pas de nouveau Premier Ministre, le temps continue à passer et l’échéance reste la même, 31 octobre 2019.

L’histoire actuelle est passionnante mais effrayante. Les conséquences d’un Brexit sans accord seront désastreuses. L’Union Européenne, totalement unie, saura mieux affronter le désastre que le Royaume-Uni. Le champ des possibles est immense, l’incertitude gigantesque. Boris Johnson voudrait être comparé à Winston Churchill en 1940. Mais à ce compte-là, il faudrait comparer l’Union Européenne au Troisième Reich, ce qui serait complètement insensé et injurieux pour les 60 millions de victimes de la Seconde Guerre mondiale


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


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David Cameron.
Margaret Thatcher.
Les Accords de Munich.
Les 70 ans d’Israël.
La partition des Indes.
Karl Marx.
Jane Austen.
William Shakespeare.
David Bohm.
Stephen Hawking.
Alfie Evans, tragédie humaine.
Charlie Chaplin.
Le Prince Charles.
Winston Churchill.
Lord Louis Mountbatten.
Harry, un mari qui vous veut du bien.
Philip Mountbatten.
Lady Di.
Édouard VIII et George VI.
Élisabeth II.
Un règne plus long que celui de Victoria.
Vive la République !

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https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/boris-johnson-apprenti-dictateur-217713

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3 septembre 2019 2 03 /09 /septembre /2019 03:10

« Le grand triomphe de l’adversaire est de vous faire croire ce qu’il dit de vous. » (Paul Valéry, 1941).


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Ce dimanche 1er septembre 2019, deux nouvelles élections régionales en Allemagne sont venues alimenter l’atmosphère de fin de règne qui prédomine à Berlin. Atmosphère qui n’avait pas empêché, à Biarritz, le Président américain Donald Trump, n’hésitant pas à s’ingérer dans les affaires intérieures d’un pays étranger, de proposer (à qui ?) un cinquième mandat pour Angela Merkel à la Chancellerie de la République fédérale d’Allemagne (du reste, il avait aussi proposé le maintien de Giuseppe Conte à la tête du gouvernement italien !).

Il est difficile pour les Français de bien comprendre l’importance des Länder (régions) en Allemagne car la France est un pays hypercentralisé (et même si des réformes depuis cinquante ans tendent à la décentralisation, l’esprit reste toujours dans la centralisation). Le gouvernement d’une région allemande n’est pas seulement un "conseil régional" même si on gardera l’équivalence pour simplifier. Il faut plus le rapprocher du gouverneur dans un État des États-Unis.

L’Allemagne est une république fédérale, et beaucoup de décisions (notamment éducation, culture, famille) sont prises à l’échelle régionale. Historiquement, l’Allemagne est un État unifié très récent (Bismarck, 1871), et rassemble les anciennes principautés de la Confédération du Rhin, imposée par Napoléon après la dissolution du Saint Empire Romain Germanique.

Or, ce dimanche, dans les deux Lander (Brandebourg et Saxe) qui élisaient leurs "députés" (donc, en simplifiant grossièrement, l’équivalent des "conseillers régionaux"), le parti d’extrême droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) a atteint certains sommets : 23,51% des voix en Brandebourg (obtenant 23 sièges sur 88) et 27,49% des voix en Saxe (obtenant 38 sièges sur 119). Dans les deux régions, l’AfD se situe à la deuxième place.

Bien que peu mirobolante, la participation n’était pas particulièrement faible, avec 61,3% en Brandebourg (soit +13,5 points par rapport aux précédentes élections du 14 septembre 2014) et 66,6% en Saxe (soit +17,4 points par rapport aux précédentes élections du 31 août 2014). Comme on le voit, il y a eu un sursaut de participation et elle aurait plutôt bénéficié à l’AfD, notamment en Saxe.

Les commentaires que l’on peut entendre sont donc une inflammation de l’extrême droite en Allemagne. L’association des deux (extrême droite et Allemagne) inquiète tout le monde, et en premier lieur les Allemands bien sûr, traumatisés dans la culpabilité par le Troisième Reich et Hitler. Il paraît assez évident que de culpabilité, il n’y en a plus, du moins dans le comportement électoral. Et cela depuis au moins une vingtaine d’années, peut-être trentaine : peut-être que la Réunification de l’Allemagne a définitivement tourné la page de la sinistre Seconde Guerre mondiale en Allemagne, en évacuant deux dictatures cruelles, la nazisme et le communisme.

Quatre-vingt-six ans après, le nazisme reviendrait-il en Allemagne par la grande porte, celle de l’élection démocratique ? Il faudrait éviter les comparaisons douteuses, car dans tous les cas, l’histoire ne se répétera pas. Jouer sur des comparaisons simplistes a pour effet, très contreproductif, d’agacer et de susciter une colère électorale qui ne peut que grossir parce que les réponses à ce malaise ne sont pas apportées.

Prenons d’abord l’AfD. C’est un parti politique très récent. Il a été fondé le 6 février 2013 (politiquement lancé le 14 avril 2013 à Berlin) sur les bases d’un euroscepticisme nationaliste : après la première crise de la dette souveraine en Grèce et les risques qu’elle faisait courir à l’euro, les fondateurs de l’AfD voulaient le retour aux monnaies nationales, et en particulier, le retour du Deutsch mark, ou, du moins, l’éviction de la zone euro des pays à économie jugée trop faible.

La même année, ce parti, qui n’avait que cinq mois, a surpris aux élections législatives (fédérales) du 22 septembre 2013 en recueillant 2,1 millions de voix, soit 4,70% au niveau national, seuil légèrement trop faible pour avoir des élus, mais cependant énorme pour un nouveau parti, s’approchant du score d’un parti bien établi, les libéraux démocrates  (FDP), qui n’avaient obtenu que 4,76% des voix.

Comme avec le FN/RN, l’AfD s’est toujours déclaré ni gauche ni droite, mais la décision du gouvernement allemand d’accueillir les réfugiés à partir de 2015 a modifié le refrain électoral de l’AfD. D’une position eurosceptique, l’AfD est passée à une position supplémentaire ouvertement anti-immigration. Ce thème est toujours porteur, dans cette vieille Europe qui perd ses repères et craint de perdre son identité. La démagogie accentue facilement ce sentiment de perte d’identité. En ce sens, l’Allemagne se comporte comme ses voisins.

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Le résultat a été que l’AfD, pour la première fois, a fait son entrée au Bundestag à l’issue des élections législatives du 24 septembre 2017 en presque triplant son score précédent, avec 12,64% des voix, raflant 94 sièges sur 709 au total. C’était énorme. Ce succès électoral est d’autant plus inquiétant qu’il reste en phase ascendante. De plus, la direction de ce parti est elle-même souvent divisée (avec des changements de leaders). Au contraire de la famille Le Pen qui dirige le FN/RN depuis 1972 (et les fissions de Bruno Mégret en 1998 et Florian Philippot en 2017 ont montré que la marque Le Pen restait la plus efficace). Ce sont donc bien les idées de l’AfD et pas le charisme éventuel d’un leader qui ont fait élire cette presque centaine de députés.

La raison de cette montée ? On peut l’imaginer qu’elle est due principalement à la politique humaniste d’Angela Merkel (fille d’un pasteur). L’accueil des réfugiés a placé certains cadres de son parti, la CDU/CSU, dans des difficultés importantes, soit locales soit programmatiques. Toute l’aile droite de l’électorat est dans l’incompréhension totale, si bien que l’AfD est devenue le parti remplaçant. On voit qu’il y a la même problématique dans d’autres pays, y compris en France, où les responsables LR hésitent entre une alliance avec le RN ou une alliance avec LREM. À la différence de la France, le paysage politique allemand n’a pas été bouleversé par la survenue d’un équivalent allemand d’Emmanuel Macron.

Faut-il avoir peur de l’AfD ? Seul l’avenir peut vraiment répondre à la question, mais il semble vrai que plus il inquiète, plus il réussit, car c’est aussi l’objet de la colère des électeurs de vouloir inquiéter et faire peur. Quand on a peur, on se rassure en faisant peur. Je voudrais donc ici pondérer cette inquiétude électorale.

Revenons aux deux régions en question. Le Brandebourg et la Saxe sont deux régions issues de l’Allemagne de l’Est, anciennement communiste donc. Le Brandebourg (2,5 millions d’habitants) est la région qui entoure Berlin, et sa capitale est Potsdam. La Saxe (4 millions d’habitants), officiellement "l’État libre de Saxe", est la région du sud-est de l’ancienne Allemagne de l’Est, sa capitale est Dresde et Leipzig en fait partie. Économiquement, ce sont des régions bien plus faibles que les régions de l’Allemagne de l’Ouest, et inquiètes de la proximité immédiate de la Pologne et de la République tchèque (concurrence pour la main d’œuvre de meilleur marché). Dans ces deux derniers pays, l’électorat aussi montre des tendances de repli identitaire qui nourrissent les partis extrémistes ainsi que les partis gouvernementaux conservateurs.

Lors des élections législatives du 22 septembre 2013, les deux régions (Brandebourg et Saxe) ont été parmi les trois régions dont l’électorat a donné le plus grand score à la nouvelle AfD (6,0% des voix en Brandebourg et 6,8% des voix en Saxe), avec la Thuringe qui a obtenu 6,2% des voix. La Thuringe (2,1 millions d’habitants) est la région sud-ouest de l’ancienne Allemagne de l’Est, sa capitale est Erfurt, Iéna et Weimar en font partie.

Par rapport aux élections régionales de 2014, l’AfD a doublé voire triplé son score à ces élections régionales du 1er septembre 2019 dans les deux Lander.

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En Brandebourg, l’AfD est passée de 12,16% des voix (11 sièges sur 88) le 14 septembre 2014 à 23,51% des voix (23 sièges sur 88) le 1er septembre 2019. Cette région est dirigée depuis la Réunification par le SPD qui a chuté de 31,92% (30 sièges) à 26,18% des voix (25 sièges, deux de plus seulement que l’AfD). Mais deux autres effondrements sont encore plus spectaculaires : la CDU, qui avait 22,97% des voix (21 sièges) en 2014 s’est écroulée à 15,57% (15 sièges) en 2019, se faisant supplanter par l’AfD, et Die Linke (l’ultragauche), l’allié régional du SPD, s’est également effondrée de 18,55% (17 sièges) en 2014 à 10,72% (10 sièges) en 2019, dépassée désormais par les Verts qui ont obtenu 10,78% des voix (10 sièges), soit +4,6 points (et 4 sièges de plus) par rapport à 2014.

En 2019, l’alliance rouge-rouge (SPD-Die Linke) n’est plus majoritaire en Brandebourg. Pour obtenir les 45 sièges nécessaires, seule une grand coalition regroupant à la fois SPD, CDU et Verts est possible (le SPD et le CDU étaient en coalition dans cette région de 1999 à 2009).

En Saxe, l’AfD est passée de 9,75% des voix (14 sièges sur 126) le 31 août 2014 à 27,49% des voix (38 sièges sur 119) le 1er septembre 2019. C’est quasiment le triple ! Au contraire du Brandebourg, la Saxe est gouvernée depuis la Réunification par la CDU qui a chuté de 39,41% (59 sièges) en 2014 à 32,11% (45 sièges) en 2019. À part les Verts qui sont en légère progression, passant de 5,73% (8 sièges) en 2014 à 8,63% (12 sièges) en 2019, les partis de gauche sont en chute libre : Die Linke (parti dominant de gauche dans ce Land) est passée de 18,91% (27 sièges) en 2014 à 10,36% (14 sièges) en 2019 et le SPD de 12,36% (18 sièges) en 2014 à 7,73% (10 sièges) en 2019.

C’est plus visible en Saxe qu’en Brandebourg, l’électorat de gauche et une certaine partie de l’électorat de la CDU ont rejoint le vote AfD. Là aussi, pour atteindre une majorité de 60 sièges en Saxe, une grande coalition rassemblant la CDU, le SPD et les Verts semble être la seule possibilité. À moins d’un tremblement de terre politique : une alliance entre la CDU et l’AfD, ce qui paraît peu vraisemblable, tant politiquement qu’électoralement.

Comme on le voit, l’idée d’une coalition régionale CDU-SPD-Verts va sans doute encore renforcer l’AfD qui aura beau jeu de dire qu’elle est la seule "alternative" à la classe politique allemande.

Faut-il s’alarmer de ces scores importants ? Je crois qu’il faut pondérer cette alarme. La hausse d’audience électorale dont bénéficie l’AfD dans ces deux régions prend en compte un élément majeur nouveau. Entre 2014 et 2019, il y a eu la décision d’accueillir les réfugiés. Donc, seulement traduite en 2019, cette hausse n’est pas nouvelle en fait.

Pour cela, il suffit de regarder le score de l’AfD dans ces deus régions lors des dernières élections législatives du 24 septembre 2017. En Brandebourg, l’AfD a recueilli 20,2% des voix et en Saxe, 27,0% des voix. Ainsi, même s’il y a eu amélioration entre 2017 et 2019 (très légère en Saxe), l’AfD a surtout conquis son électorat entre 2014 et 2017. Il est donc certes encore en phase montante, mais bientôt sur un plateau.

On ne s’étonne pas non plus que parmi les plus hauts scores régionaux de l’AfD en 2017, il y a eu la Thuringe avec 22,7% des voix. Les élections régionales en Thuringe sont prévues le 27 octobre 2019 et seront probablement favorables à l’AfD et à Die Linke qui dirige ce Land depuis le 5 décembre 2014.

En Saxe, la CDU n’avait obtenu que 26,9% aux élections législatives du 24 septembre 2017, si bien que l’AfD était devenue la première force politique de la région. Cela a eu pour conséquence, le 13 décembre 2017, la démission du ministre-président CDU du Land, Stanislaw Tillich, auquel a succédé le CDU Michael Krestschmer. C’était un désaveu politique mais pas électoral, puisque ce 1er septembre 2019, la CDU est restée devant l’AfD. Il est d’ailleurs probable que ce changement et rajeunissement de ministre-président a évité le "pire", c’est-à-dire une avance de l’AfD sur la CDU.

Les sondages peuvent donner aussi des indications intéressantes dans chaque Land. En Saxe, la CDU avait environ 38% d'intentions de vote jusqu'en été 2016, puis a chuté de manière linéaire jusqu'en août 2019 (où il était crédité de 26% d'intentions de vote, donc beaucoup moins que son score électoral de dimanche). L'AfD, créditée de 14% d'intentions de vote en été 2015, est montée fortement jusqu'au printemps 2017 (22% d'intentions de vote) puis a progressé lentement et linéairement jusqu'en août 2019 pour atteindre 24% d'intentions de vote (donc moins que son score électoral). Le SPD a diminué lentement (13% d'intentions de vote en été 2015 à 9% d'intentions de vote en août 2019). Die Linke était restée stable longtemps, autour de 16% d'intentions de vote entre l'été 2015 et l'été 2017, puis après une remontée, est redescendue à partir du printemps 2018 jusqu'à revenir aux 16% d'intentions de vote en août 2019. Tandis que les Verts ont suivi une évolution symétrique : descente entre l'été 2015 et le printemps 2017, puis montée en flèche jusqu'au scrutin passant de 4% d'intentions de vote à 13% d'intentions de vote en août 2019.

Ce qui est intéressant, dans les sondages, ce ne sont pas les valeurs absolues (les erreurs sont ici observables), mais les tendances. En Brandebourg, ces tendances entre 2015 et 2019 étaient un peu du même genre. Le SPD (au pouvoir) a chuté de 35% d'intentions de vote en janvier 2015 à 20% d'intentions de vote en juillet 2019, tandis que l'AfD est montée de 8% d'intentions de vote en janvier 2015 à 20% d'intentions de vote en juillet 2019 (jeu égal avec le SPD). La CDU a chuté lentempent sur la même période de 23% d'intentions de vote à 18% d'intentions de vote. Die Linke est restée quasiment stable à 17% d'intentions de vote. Enfin, les Verts, après une stabilité autour de 6% d'intentions de vote, sont montés rapîdement à partir de décembre 2017 pour atteindre 14% d'intentions de vote en juillet 2019.

L’unité de lieu est plus importante que l’unité de temps pour l’AfD. En effet, dans une tout autre région, cette même année, aux élections régionales à Brême (ville-région) du 26 mai 2019, l’AfD est restée stable, passant de 5,51% des voix (5 sièges sur 83) aux précédentes élections régionales à Brême le 10 mai 2015, à 6,12% des voix (5 sièges sur 84) en 2019, n’ayant aucun rôle majeur dans le gouvernement de Brême. En revanche, entre 2015 et 2019, à Brême, il y a cette tendance de l’électorat à se projeter vers la droite.

D'ailleurs, ce plafonnement national de l'AfD a été observé avec les élections européennes du 26 mai 2019. Certes, l'AfD a progressé par rapport aux précédentes élections européennes du 25 mai 2014, passant de 7,04% des voix (7 sièges sur 96) en 2014 à 10,97% des voix (11 sièges sur 96) en 2019, mais faiblement, et a diminué par rapport à ses résultats aux élections législatives du 24 septembre 2017 (12,64% des voix). Rappelons à cet égard que les 11 députés européens de l'AfD se sont inscrits au groupe Identité et démocratie (ID, ex-ENL, Europe des nations et des libertés) au Parlement Européen, aux côtés notamment des députés européens du RN (France), de la Lega (Italie), du FPÖ (Autriche) et du Vlaams Belang (Belgique).

Qu’en déduire de ces deux scrutins ?

Évidemment, ce n’est pas une victoire ni pour la CDU ni pour le SPD, chacun de ces deux partis dirigeant l’un des deux Lander. Cela ne l’est pas non plus pour les alliés "traditionnels" de ces partis, Die Linke et le FDP (qui est inexistant dans ces deux régions). Le seul à avoir renforcé son implantation électorale est donc l’AfD et les Verts peuvent se féliciter de se maintenir voire de se consolider légèrement.

Ces deux élections régionales ne sont pas du tout représentatives de l’ensemble de l’Allemagne. Elles nourriront pourtant la fin de la toute-puissance fédérale d’Angela Merkel. Le vrai problème de l’Allemagne, c’est qu’aucun leader ne semble émerger de la classe politique allemande pour lui succéder, que ce soit à droite ou à gauche. Sa successeure à la tête de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK) est devenue très impopulaire depuis la succession des pertes électorales de son parti (principalement aux élections européennes du 26 mai 2019).

Personne n’a pourtant intérêt à la chute prématurée d’Angela Merkel avant les nouvelles élections de 2021 (à l’exception de l’AfD, bien sûr). En effet, ni la CDU ni le SPD ne sembleraient ressortir gagnants d’une rupture de la grande coalition avec des élections générales anticipées. Ce qui pourrait se préfigurer pour la prochaine législature, c’est la mise en piste des Verts au sein d’une nouvelle coalition. Les Verts gardent, eux, un grand potentiel de développement et de victoire, d’autant plus grand que les enjeux planétaires d’aujourd’hui sur le climat vont leur donner un peu d’avance idéologique sinon programmatique…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
L’Allemagne en pleine fièvre extrémiste ?
Union Européenne : le nouveau casting.
Européennes 2019 (6) : le paysage politique européen.
Le Sommet du G7 à Biarritz.
La Seconde Guerre mondiale.
Le Pacte germano-soviétique.
La République de Weimar.
Walter Scheel.
Benoît XVI.
Le Traité de Versailles.
Anne Frank.
Robert Merle.
Annegret Kramp-Karrenbauer.
Alfred Grosser.
L’Europe de Jean-Claude Juncker.
Le Traité d’Aix-la-Chapelle le 22 janvier 2019.
Texte intégral du Traité franco-allemand signé le 22 janvier 2019 à Aix-la-Chapelle (Aachen).
Guillaume II.
Rosa Luxemburg.
Le cauchemar hitlérien.
Helmut Schmidt.
Willy Brandt.
Angela Merkel, la Chancelière chancelante.
Angela Merkel et Emmanuel Macron au Centenaire de l’Armistice 2018.
Bismarck.
Résultats définitifs des élections régionales en Bavière du 14 octobre 2018.
Les élections régionales en Bavière du 14 octobre 2018.
La GroKo d’Angela Merkel.
Trump veut taxer l’acier européen et les voitures allemandes.
Allemagne : Martin Schulz quitte la présidence du SPD.
Les élections fédérales allemandes du 24 septembre 2017.
Le Traité de Maasticht.
Attentat à Berlin.
L’hommage de l’Europe à Helmut Kohl.
Helmut Kohl, le colosse érodé.
Un homme qui a façonné l'histoire.
Helmut Kohl et Viktor Orban.
Angela Merkel, l’honneur de l’Europe de la solidarité.
La Réunification allemande.
L’amitié franco-allemande.
Le symbole de Verdun.
Les risques de la germanophobie.
L’industrie allemande est-elle honnête ?
Le mur de Berlin.
La chute du mur de Berlin.
Les dettes de guerre.
L’Europe, c’est la paix.
Martin Schulz.
Un nouveau Président du Parlement Européen le 17 janvier 2017.
Hans-Dietrich Genscher.
Le décennat de la Bundeskanzlerin.
Vidéos sur Helmut Schmidt.
La disparition d'Helmut Schmidt.
Mutti Merkel, reine du monde ?
Joachim Glauck.
Angela Merkel et François Hollande à Strasbourg.

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29 août 2019 4 29 /08 /août /2019 01:47

« Comme il est dans les destinées de ce pays de trouver des hommes toujours inférieurs aux situations ! Voilà le signe implacable, la révélation chronique de notre décadence ! » (Jules Ferry, 1871).


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Ce jeudi 29 août 2019, le Président du Conseil italien démissionnaire Giuseppe Conte est attendu par le Président de la République Sergio Matarella qui devrait le charger de former un nouveau gouvernement, à la suite de l’accord politique conclu la veille, le 28 août 2019, entre le Mouvement 5 étoiles (M5S) et le Parti démocrate (PD, centre gauche) dirigé depuis le 17 mars 2019 par Nicola Zingaretti, élu secrétaire du PD le 3 mars 2019, président de la région de Rome puis de la région Latium depuis le 5 mai 2008.

Pourquoi un nouveau gouvernement italien ? Dès le 8 août 2019, le principal ministre du gouvernement, Vice-Président du Conseil et Ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, dirigeant de la Ligue (Lega), fort de son grand succès électoral aux élections européennes, a annoncé qu’il allait rompre la coalition gouvernementale avec le M5S pour provoquer des élections législatives anticipées.

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On pouvait le comprendre. Sa stratégie était assez évidente.

Aux dernières élections législatives le 4 mars 2018, son parti, la Lega, a obtenu 17,3% des voix et 125 sièges sur 630 à la Chambre des députés. C’était déjà beaucoup, car elle a dépassé Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, mais dans sa coalition avec le M5S, elle ne représentait qu’un tiers de la majorité. En effet, les élections législatives furent avant tout une grande victoire de ce parti anti-système : le M5S a atteint 32,7% des voix et 227 sièges sur 630, se hissant comme le premier parti d’Italie. La majorité absolue est obtenue avec 316 sièges.

Avec une telle chambre ingouvernable, l’accord de gouvernement entre le M5S et la Lega a permis la formation du premier gouvernement de Giuseppe Conte le 1er juin 2018. Homme politique totalement neuf, universitaire, proche du M5S, sa désignation avait pour but de ne pas mettre à la tête du gouvernement l’un des deux dirigeants des partis de la coalition : ni Luigi Di Maio pour le M5S, ni Matteo Salvini pour la Lega, tous les deux bombardés Vice-Présidents du Conseil, respectivement au Développement économique et à l’Intérieur.

En un an de coalition, l’affaire était pliée : malgré sa minorité de faiblesse au parlement, Matteo Salvini, par son charisme, par ses idées, par sa popularité grandissante, l’a politiquement largement emporté sur Luigi Di Maio, tant en influence politique qu’en audience médiatique. Alors que le premier est un redoutable animal politique, complètement focalisé sur son ambition dévorante aidée par un populisme en vogue non seulement en Italie mais aussi en Europe et même dans le monde, le second s’est montré assez faible politiquement, totalement en porte-à-faux avec son refrain de l’anti-système et se laissant déborder sur les valeurs par la Lega.

Le résultat, ce fut qu’aux élections européennes, la Lega de Matteo Salvini a fait véritablement exploser les urnes, recueillant 34,3% des voix et 29 sièges sur 76. Premier parti d’Italie. Ces élections n’étaient pas faites pour gouverner l’Italie mais cela a inversé complètement le rapport de forces électoral avec son allié le M5S qui n’a recueilli que 17,1% des voix et 14 sièges au Parlement Européen.

Avec un tel score, qui pourrait laisser entendre que Matteo Salvini pourrait gouverner seul, sans même d’alliés, il était compréhensible que ce dernier souhaitât figer dans le parlement italien cette embellie électorale qui, comme dans tout pays, pourrait se retourner rapidement.

Et provoquer des élections législatives anticipées semblait assez simple : il suffisait de rompre la coalition au pouvoir. Le sujet, très accessoire, fut la liaison TGV entre Lyon et Turin. La Lega et le M5S se sont opposés à ce sujet au Sénat le 8 août 2019, montrant explicitement la volonté de Matteo Salvini de quitter la coalition. La Lega se préparait à déposer une motion de censure contre le gouvernement, mais le Président du Conseil Giuseppe Conte a préféré démissionner dès le 20 août 2019, bouleversant ainsi la stratégie de Matteo Salvini et révélant un sens politique assez aigu.

Pourquoi cette stratégie fut bouleversée ? Car Matteo Salvini ne pensait pas qu’une coalition de secours pourrait surgir pour remplacer la coalition M5S-Lega. Pourtant, c’était celle qui était la plus probable dans la configuration très dispersée de la Chambre des députés : une coalition entre le M5S et le PD.

Au printemps 2018, le Parti démocrate, dirigé par l’ancien Président du Conseil Matteo Renzi, parti du gouvernement sortant, ne voulait absolument pas se compromettre avec le M5S, parti anti-système qui n’avait jamais cessé de le critiquer. De plus, le PD n’envisageait qu’une cure d’opposition pour se refaire une clientèle électorale.

Aux élections législatives du 4 mars 2018, le score du PD fut en effet catastrophique pour un parti sortant : 22,9% des voix avec ses alliés  (18,8% seul), et 122 sièges sur 630 (112 sièges seul). La cure d’opposition, bien que courte, fut plutôt favorable au PD puisque, aux élections européennes du 26 mai 2019, il a stoppé son effondrement et maintenu son audience électorale avec 22,7% et 19 sièges sur 76. Guère plus qu’en mars 2018, mais devenant le deuxième parti d’Italie devant le M5S (cela reste cependant un grand échec par rapport aux précédentes élections européennes du 25 mai 2014 où le PD avait obtenu …40,8% des voix !).

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Sur le plan purement électoral, le M5S n’a évidemment aucun intérêt de retourner aux urnes maintenant. Dominant l’actuelle Chambre des députés, Luigi Di Maio sait très bien que de nouvelles élections législatives seraient pour lui un désastre. Son objectif est donc d’éviter toute dissolution.

Le PD a lui aussi vu l’intérêt de revenir au pouvoir, et le négociateur ne fut autre que Matteo Renzi pendant cette dizaine de jours qui a retourné complètement la vie politique italienne. Les démocrates ont compris qu’il était temps de redresser la situation du pays. Après un an de coalition avec la Lega, l’économie italienne est en pleine déroute, le budget en plein déficit et les risques de crise grave de la dette souveraine très inquiétants (et l’Italie n’est pas la Grèce, elle est une grande puissance économique). Pour les démocrates, il était indispensable de prendre leurs responsabilités devant le pays en acceptant de revenir au gouvernement, certes dans une coalition surprenante, mais pas moins surprenante que celle qu’elle vient remplacer.

L’accord gouvernemental entre le M5S et le PD du mercredi 28 août 2019 est donc une nouvelle donne importante dans le paysage politique italien qui ne cesse de se modifier dans une "combinaison" nouvelle. L’un des derniers points restait l’identité du nouveau chef du gouvernement. Le choix de reconduire Giuseppe Conte est à la fois compréhensible et étonnant.

Compréhensible car il n’était pas vraiment question pour les démocrates de faire la courte échelle à Luigi Di Maio alors qu’il est en chute libre sur le plan électoral, mais le M5S ne pouvait se permettre d’y hisser un membre du PD qu’il avait tant fustigé avant 2018. Étonnant cependant car oublier Giuseppe Conte pouvait faire partie des moyens de tourner définitivement la page de l’alliance encombrante avec Matteo Salvini. Le sang-froid politique (malgré son inexpérience politique) et surtout, l’intérêt national qui a présidé son action ont rendu Giuseppe Conte indispensable. En ce sens, ce fut un bon "casting" dès 2018.

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Le dindon de la farce, c’est donc bel et bien Matteo Salvini qui doit aujourd’hui enrager d’être écarté du pouvoir et de nouvelles élections. Bien sûr, toujours très populaire, très charismatique, Matteo Salvini va jouer à la victime. Probablement que son audience va encore augmenter, pouvant même dépasser les 40% dans les intentions de vote. Mais à quoi servent les sondages si les urnes ne parlent pas ? Il va être dans l’opposition, exploitera le moindre problème, ramènera une fois encore tout le débat national sur les réfugiés de la Méditerranée (et il n’a pas tort car pour l’Italie, c’est un problème majeur), mais il restera impuissant.

Le M5S, non seulement en gouvernant depuis juin 2018, mais en acceptant d’entrer dans le "système" par des combinaisons politiciennes multiples, a perdu toute sa spécificité politique, celle justement d’injecter un air frais dans la vie politique. Il ne se montre qu’un parti comme les autres, avide de ministères et surtout, craintif, lâche, craignant de perdre son petit capital parlementaire à l’occasion de nouvelles élections générales.

Quant aux démocrates, ils ont tout à y gagner. Si la coalition réussit à perdurer assez longtemps, ils pourront peut-être démontrer que l’économie redémarrera avec eux, en rassurant les investisseurs, en levant les hypothèques d’une nouvelle "aventure" politique, en se réconciliant avec les institutions européennes et aussi, avec les valeurs européennes.

En principe, les prochaines élections législatives sont prévues pour mars 2023. Personne ne sait si cette nouvelle coalition tiendra plus de trois ans, mais il est vraisemblable qu’en trois ans, la situation de Matteo Salvini aura largement eu le temps d’évoluer dans l’électorat italien. Dans un sens… ou dans un autre ! Good bye Salvini !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 août 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Retour de bâton en Italie : good bye Salvini !
Salvini, le double Mitterrand italien ?
Les élections européennes du 26 mai 2019.
Léonard de Vinci.
Giulio Andreotti.
Ennio Morricone.
Les Accords de Munich.
Une collusion tacite des secours humanitaires avec les passeurs criminels ?
Le radeau Aquarius.
Sueurs froides à l’italienne.
L’Italie en pleine dérive ?
Élections législatives italiennes du 4 mars 2018.
Luciano Pavarotti.
Lino Ventura.
Concini.
Antonio Tajani.
Carlo Ciampi.
Silvio Berlusconi.
Umberto Eco.
Virginia Raggi.
La révolution institutionnelle italienne.
Renzusconi franchit le Rubicon.
Enrico Letta, un nouveau visage en Europe.
Habemus Lettam (29 avril 2013).
Discours d’Enrico Letta du 26 octobre 2013 à Paris.
Giorgio Napolitano.
Le compromis historique.
Aldo Moro.
Erasmus.
L’Europe, c’est la paix.
L’Europe des Vingt-huit.
Mario Draghi.
Tournant historique pour l’euro.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190828-italie.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/retour-de-baton-en-italie-good-bye-217534

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9 août 2019 5 09 /08 /août /2019 03:09

« Si l’Histoire peut encore nous servir de boussole, elle pourrait bien nous indiquer que la démocratie est plus fragile qu’on ne le pense, plus précieuse aussi. » (Dorothea Bohnekamp et Nicolas Patin, historiens, "Le Monde" du 28 avril 2017).


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Elle est née il y a 100 ans, le 11 août 1919. La République de Weimar, en Allemagne, a encore plus mauvaise réputation que la Quatrième République en France. L’Assemblée nationale constituante l’a adoptée le 31 juillet 1919 dans la petite ville de Weimar, et le Président du Reich l’a promulguée le 11 août 1919 à Schwarzbourg.

État très récent, l’Allemagne n’a jamais connu que l’empire depuis 1871. La perspective de la défaite de la Première Guerre mondiale a précipité l’Empire allemand : l’empereur Guillaume II a abdiqué le 9 novembre 1918, laissant place à une République, régime inconnu sur les terres prussiennes. Quelques jours auparavant, le 28 octobre 1918, la Constitution de 1871 fut amendée pour instaurer un véritable régime parlementaire : le Chancelier, au lieu d’être responsable devant l’empereur, l’était devant le Reichstag (la Chambre basse). Mais cela n’a pas suffi à étouffer l’insurrection.

La proclamation de la République par Philipp Scheidermann à Berlin fut faite avant l’abdication de l’empereur. Le Chancelier qui venait d’être nommé quelques semaines auparavant, le prince Max de Bade, démissionna le même jour, 9 novembre 1918 et désigna le social-démocrate Friedrich Ebert (1871-1925) pour lui succéder. Ce fut de dernier le véritable fondateur de la République allemande, et coïncidence étrange, à quelques jours près, il est né au même moment que l’Allemagne unifiée. La nuit même du 9 au 10 novembre 1918, Friedrich Ebert négocia un accord secret avec l’armée allemande pour réprimer les mouvements insurrectionnels.

Dans le désordre qui a suivi la capitulation, certains Länder ont même proclamé leur indépendance (notamment la Bavière). L’Allemagne n’était qu’un regroupement très théorique de la Confédération du Rhin, nouvelle forme (napoléonienne) du très ancien Saint-Empire Romain Germanique (initié par Charlemagne), le tout sous domination prussienne. D’ailleurs, la Prusse exista toujours après 1919 sous le nom de Freistaat Preussen ("État libre de Prusse"), il a fallu la capitulation en mai 1945 pour interdire définitivement l’utilisation de cette appellation dans les deux Allemagne puis l’Allemagne réunifiée (fédérale).

Revenons à 1919. Une révolte communiste éclata à Berlin, profitant de la défaite. Lénine pensait que toute l’Europe allait être gagnée par le virus révolutionnaire. Ce fut une erreur. Ce furent les sociaux-démocrates qui au contraire écrasèrent la révolution, et après l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, le procès des assassins a été fait par un tribunal spécial avec des peines légères.

Des élections (libres) furent organisées pour élire l’Assemblée nationale constituante, le 19 janvier 1919. À cette date, certains ont fixé le début de la République de Weimar, à tort car la république était proclamée dès le 9 novembre 1918 mais la Constitution ne fut promulguée que le 11 août 1919. À la date des élections, les partis révolutionnaires n’étaient pas assez structurés pour participer à une élection, et les communistes ont même boycotté le scrutin.

Les élections du 19 janvier 1919 donnèrent une large majorité aux partis modérés, en particulier le parti social-démocrate (SPD) de Friedrich Ebert qui a obtenu 37,9% des voix avec 83,0% de participation et 163 sièges sur 421 (plus d’un tiers des sièges), et il faut rajouter deux sièges, 165 sur 423 avec les élections partielles du 2 février 1919 portant sur deux sièges supplémentaires correspondant aux troupes stationnées à l’Est.

Le Zentrum (catholique de centre droit) arriva en deuxième place avec 19,7% des voix et 91 sièges et le Parti démocrate allemand (libéral, national et social) en troisième place avec 18,6% des voix et 75 sièges. Ces trois partis, représentant les trois quarts de l’électorat allemand (76,2%) et près de quatre cinquièmes des sièges (331 sièges), se sont coalisés pour gouverner ensemble pendant presque toute la durée de ce régime (sauf à la fin !). Une sorte de troisième voie avant l’heure, celle qui avait tenté de gouverner la France au début de la Quatrième République (alliance SFIO, radicaux, MRP, CNI), excluant les gaullistes et les communistes. Cette assemblée a quitté Berlin pour Weimar pour éviter toute pression insurrectionnelle.

La première élection présidentielle fut au suffrage universel indirect, puisque ce fut l’Assemblée nationale constituante qui a élu le premier Président du Reich le 11 février 1919. En raison de la forte représentation du SPD, ce fut sans surprise que le Chancelier Friedrich Ebert fut élu avec 288 voix contre 49 (soit 73,1% des voix). Il est devenu le chef de l’État allemand, succédant ainsi à Guillaume II. Philipp Scheidemann lui a succédé à la tête du gouvernement allemand.

Les négociations à la Conférence de paix à Paris, puis, l’acceptation, par l’assemblée allemande, le 28 juin 1919, par 237 voix pour et 138 contre, des conditions du Traité de Versailles, très contraignant pour l’Allemagne, a été le péché originel de la République de Weimar : pour les futurs nazis qui ont conquis l’électorat sur ce discours populiste, les députés de Weimar ont trahi le peuple allemand en acceptant l’inacceptable Traité de Versailles.

Le plus contesté fut la clause qui a rendu responsable l’Allemagne de la guerre, amorçant l’argument de la Dolchstosslegende (légende du poignard dans le dos) laissant entendre que l’armée allemande n’y était pour rien dans la défaite, mais certaines personnes à l’arrière du front, notamment les Juifs, les communistes, les révolutionnaires, etc. Cette clause de culpabilité était très humiliante et fut cachée au peuple allemand. Le gouvernement et l’assemblée n’ont pas eu beaucoup le choix, car en cas de refus, c’était l’occupation du pays, et le risque d’un démembrement de l’Allemagne.

La Constitution de Weimar a été adoptée par les constituants à Weimar le 31 juillet 1919 et promulguée à Schwarzbourg le 11 août 1919 par Friedrich Ebert. Elle constituait un régime mixte un peu particulier dont le plus étonnant restait le maintien du nom "Reich" pour une république, avec un Président du Reich qui était élu au suffrage universel direct (comme sous la Cinquième République). Le régime était mixte car il instituait en même un régime parlementaire avec un gouvernement (dirigé par le Chancelier du Reich) responsable devant le Reichstag (la Chambre basse). C’était donc, dans les textes, un régime comme l’Autriche ou le Portugal actuellement.

Le pouvoir revenait au Chancelier mais le Président du Reich avait la légitimité populaire. Par ailleurs, au-delà du Reichstag, il y avait la possibilité de consulter le peuple par référendum. Il y avait ce besoin de construire une démocratie qui n’avait encore jamais existé en Allemagne et en même temps, de préserver un Exécutif fort pour faire face à d’éventuelles autres révoltes spartakistes. Le Président du Reich, élu pour sept ans, pouvait en effet suspendre les droits fondamentaux et autoriser le Chancelier à gouverner par des décrets-lois sans vote du Reichstag.

La République de Weimar était hybride parce qu’à la fois parlementaire et présidentielle, mais aussi parce qu’à la fois centralisé et …fédéral. L’ombre de Bismarck planait pendant les discussions au moment de la rédaction de la Constitution.

Le vrai problème (historique) fut l’adoption du catastrophique scrutin proportionnel qui a été l’une des raisons de l’échec de la République de Weimar. En effet, l’émiettement du parlement (aucun parti n’ayant la majorité absolue des sièges) a plongé les gouvernements dans une grande instabilité (comme sous la Quatrième République). Cela a abouti à la formation de vingt gouvernements en quatorze ans. Les responsables politiques faisaient toujours passer l’intérêt de leur parti devant l’intérêt national, ce qui expliqua le rapide discrédit qui tomba sur toute la classe politique, renforçant les discours populistes. Surtout qu’il fallait ajouter aussi de très nombreux scandales politiques qui impliquaient de nombreux élus corrompus.

Après la mort de Friedrich Ebert le 28 février 1925 (d’une appendicite qu’il n’a pas soignée pour se défendre car mis en cause judiciairement), le vieux maréchal Paul von Hindenburg fut élu puis réélu au suffrage universel direct, cette fois-ci, chaque fois au second tour, le 26 avril 1925 avec 48,3% des voix (à 77 ans !) et le 10 avril 1932 avec 53,1% des voix (face à Hitler). Hindenburg est mort lui aussi en fonction, le 2 août 1934. Hitler, devenu Chancelier du Reich le 30 janvier 1933, ne fit pas remplacer Hindenburg et occupa (sans élection) les deux fonctions (Président et Chancelier en se proclamant "Führer"). Lui aussi est mort en fonction le 30 avril 1945.

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L’incapacité à payer les dommages de guerre, l’occupation de la Ruhr décidée par le gouvernement français dirigé par Raymond Poincaré, le contrôle des mines et des usines le 11 janvier 1923, entraînèrent une grève générale pendant plusieurs mois, ruinant l’économie allemande. La crise économique fut tellement énorme en Allemagne, qu’une inflation galopante marqua les esprits : il fallait transporter la monnaie dans une brouette pour s’acheter du pain ou un timbre. De plus, le chômage était en forte hausse (taux de chômage à 40% !), amenant les partis extrémistes (notamment le parti nazi, le NSDAP) des adhérents oisifs, sans reconnaissance, qui n’avaient plus rien à perdre. Après un retour à la stabilité économique en 1924-1925, la crise de 1929 fit effondrer de nouveau l’économie allemande.

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La vraie question d’historien reste évidemment : l’arrivée de Hitler était-elle inéluctable ? Il est difficile de répondre à cette question, si ce n’est pas une position péremptoire (l’idée par exemple que rien n’a été écrit et que tout restait possible). La classe politique de Weimar a en tout cas tout fait pour se faire laminer par un groupe extrémiste (incompétence, esprit partisan, scandales financiers, etc.).

L’autre question à se poser, c'est : en France, sommes-nous comme en 1930 sous la République de Weimar ? Les deux historiens cités en tête de l’article, Dorothea Bohnekamp et Nicolas Patin, dans une tribune publiée dans "Le Monde" du 28 avril 2017, c’est-à-dire entre les deux tours de l’élection présidentielle française de 2017, tentaient de voir les différences et les points communs entre les deux contextes.

L’une des différences majeures, c’était que le taux de participation sous Weimar était très élevé, plus de 80% des inscrits, ce qui était très différent de la situation actuelle en France avec une forte abstention (récurrente). Une autre différence concerne la violence politique qui faisait plusieurs centaines de morts dans les rues des grandes villes en 1932 sous Weimar. Rien à voir avec la France d’aujourd’hui, même si la violence reste bien là.

En revanche, l’un des points communs, c’est que la classe politique a voulu courir idéologiquement derrière le parti nazi lorsqu’il a commencé à séduire l’électorat : « La haine de l’autre, la construction de l’ennemi, imaginé ou réel, bien qu’elles soient sans commune mesure avec le délire raciste et nationaliste qui a empoisonné la vie politique allemande au début des années 1930, constituent le décor pesant de la France d’aujourd’hui. L’ingrédient majeur de la fin de Weimar est là, et bien là : courir après une rhétorique nationaliste maximaliste, c’est bien ce que firent les partis conservateurs, libéraux et catholiques dès les premières victoires massives du parti nazi en 1930. En appeler à un sauveur, un homme providentiel, pour éteindre des incendies qui avaient été, pour beaucoup d’entre eux, volontairement allumées était un autre signe du temps. » (28 avril 2017).

Si politiquement, la République de Weimar est morte le 30 janvier 1933 avec l’arrivée au pouvoir de Hitler, il faut rappeler que la Constitution n’a jamais été abrogée et que juridiquement, la République de Weimar est morte le 25 mai 1945 avec la défaite des nazis. Certains des articles de la Constitution de Weimar sont encore applicables en Allemagne car ils ont été intégrés dans la Loi fondamentale du 8 mai 1949 qui fait office de Constitution actuelle de la République fédérale d’Allemagne.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 août 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La République de Weimar.
Walter Scheel.
Benoît XVI.
Le Traité de Versailles.
Anne Frank.
Robert Merle.
Annegret Kramp-Karrenbauer.
Alfred Grosser.
L’Europe de Jean-Claude Juncker.
Le Traité d’Aix-la-Chapelle le 22 janvier 2019.
Texte intégral du Traité franco-allemand signé le 22 janvier 2019 à Aix-la-Chapelle (Aachen).
Guillaume II.
Rosa Luxemburg.
Le cauchemar hitlérien.
Helmut Schmidt.
Willy Brandt.
Angela Merkel, la Chancelière chancelante.
Angela Merkel et Emmanuel Macron au Centenaire de l’Armistice 2018.
Bismarck.
Résultats définitifs des élections régionales en Bavière du 14 octobre 2018.
Les élections régionales en Bavière du 14 octobre 2018.
La GroKo d’Angela Merkel.
Trump veut taxer l’acier européen et les voitures allemandes.
Allemagne : Martin Schulz quitte la présidence du SPD.
Les élections fédérales allemandes du 24 septembre 2017.
Le Traité de Maasticht.
Attentat à Berlin.
L’hommage de l’Europe à Helmut Kohl.
Helmut Kohl, le colosse érodé.
Un homme qui a façonné l'histoire.
Helmut Kohl et Viktor Orban.
Angela Merkel, l’honneur de l’Europe de la solidarité.
La Réunification allemande.
L’amitié franco-allemande.
Le symbole de Verdun.
Les risques de la germanophobie.
L’industrie allemande est-elle honnête ?
Le mur de Berlin.
La chute du mur de Berlin.
Les dettes de guerre.
L’Europe, c’est la paix.
Martin Schulz.
Un nouveau Président du Parlement Européen le 17 janvier 2017.
Hans-Dietrich Genscher.
Le décennat de la Bundeskanzlerin.
Vidéos sur Helmut Schmidt.
La disparition d'Helmut Schmidt.
Mutti Merkel, reine du monde ?
Joachim Glauck.
Angela Merkel et François Hollande à Strasbourg.

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