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9 juin 2022 4 09 /06 /juin /2022 03:05

« Le déficit est d’environ 3% et il ne faut pas qu’il dépasse ce pourcentage appliqué au produit intérieur brut. (…) Il faut donc être strict et j’attends du gouvernement qu’il respecte, je n’ai pas lieu d’en douter sachant les dispositions prises et, d’autre part, l’engagement du gouvernement tout entier, ce plafond de 3% et pas davantage. » (François Mitterrand, le 9 juin 1982 au Palais de l’Élysée).




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On a l’habitude de dater le tournant de la rigueur du premier septennat de François Mitterrand à mars 1983, après l’échec des élections municipales, voire juillet 1984, après la démission de Pierre Mauroy et son remplacement à Matignon par Laurent Fabius, jeune et moderne technocrate, le Giscard du PS. Cette dernière version est privilégiée par les communistes qui ont participé au gouvernement jusqu’en juillet 1984 et qui aimeraient ne pas avoir été cogérants de cette rigueur.

Et pourtant, ce tournant de la rigueur est arrivé bien plus tôt. Pendant une année, dans un élan de joie et d’insouciance de la victoire de la gauche au printemps 1981 après vingt-trois ans d’opposition, le gouvernement socialo-communiste a augmenté de manière gigantesque la dépense publique. Cette année de dépenses fut catastrophique pour les finances publiques, mais peut-être était-elle nécessaire pour dépressuriser la colère sociale.

Il faut de temps en temps que les soupapes laissent échapper la pression. Cela nous coûta cher. La tradition du budget déficitaire vient de cette époque excessivement dépensière. Rappelons aussi que nos débats sur les retraites proviennent de cette période : le gouvernement avait alors avancé de 65 à 60 ans l’âge légal de la retraite, ce qui a plombé les comptes sociaux pendant quatre décennies. La réforme préconisée par le Président Emmanuel Macron n’est rien d’autre que revenir à la situation d’avant cette bourrasque budgétaire.

Mais déjà à l’époque, les tenants du réalisme réformateur veillaient. Ce n’est pas un hasard si François Mitterrand et Pierre Mauroy avaient nommé au Ministère de l’Économie et des Finances Jacques Delors, dont le sérieux rassurait les marchés et les acteurs institutionnels. Dès le dimanche 29 novembre 1981, interrogé dans l’émission politique de RTL, le "Grand Jury", Jacques Delors proposait à ses amis socialistes de faire une "pause", une pause de réforme pour que les finances publiques puissent les digérer sans ruiner le pays. Six jours auparavant, comme Michel Rocard, il s’était opposé à la nationalisation à 100% des entreprises prévues dans le programme, alors il suffisait d’être majoritaire à 51%, cela aurait coûté beaucoup moins cher à l’État (les tenants du 100% ont gagné).

Le véritable tournant de la rigueur a commencé à se négocier dès le début du mois juin 1982, bien avant les coupures artificielles de la légende. Précisément, juste après le Sommet du G7 qui a eu lieu au château de Versailles du 4 au 7 juin 1982 avec un luxe très monarchique (pour son premier sommet international en France, François Mitterrand réunissait Helmut Schmidt, Ronald Reagan, Margaret Thatcher, Giovanni Spadolini, Pierre-Elliott Trudeau, Zenko Suzuki et pour la CEE, Wilfried Martens et Gaston Thorn). Ce fut grandiose mais sans résultat concret !

Le tournant avait déjà été décidé quelques jours auparavant, une dévaluation accompagnée d’un blocage des prix et des salaires et d’un contrôle des changes. En clair, une méthode autoritaire de réguler l’économie car il y avait urgence. Cette dévaluation fut annoncée le 12 juin 1982 et les mesures qui ont accompagné cette dévaluation ont été interprétées dès ce jour comme le début de la rigueur, pour les plus médisants, de l’austérité, deux mots interdits dans les éléments de langage du pouvoir.

Ce Sommet de Versailles qui a tant honoré ses invités avait cet objectif, faire comprendre aux États-Unis que la France n’était pas le Chili de Salvador Allende et qu’elle ne s’écarterait pas de l’économie de marché, malgré la présence de ministres communistes au gouvernement, malgré même les propres discours de son Président quand il avait capté l’héritage socialiste à Épinay-sur-Seine le 13 juin 1971 : « Celui qui n’accepte pas la rupture, la méthode, cela passe ensuite, celui qui ne consent pas à la rupture de l’ordre établi, politique, cela va de soi, c’est secondaire…, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du parti socialiste. ». Il avait besoin de vérifier le soutien des autres pays industrialisés pour que la "rigueur" eût une chance de réussir.

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Pour faire passer la pilule, il a organisé sa deuxième conférence de presse solennelle le mercredi 9 juin 1982 à l’Élysée, il y a quarante ans. Comme du temps de De Gaulle et de Georges Pompidou, tout le gouvernement était présent et des centaines de journalistes aussi, flattés d’être parmi eux. Le premier anniversaire de la gauche au pouvoir valait bien un tel cérémonial.

Sans annoncer la dévaluation qui était déjà dans les tuyaux, François Mitterrand a fait un travail de préparation, comme officialiser la définition du seuil limite des dépenses publiques (voir la citation en tête d’article), arbitrairement fixé à 3% du PIB (lire ici son histoire). Plus généralement, il a voulu replacer sa politique économique dans un cadre général, celui de relancer la consommation, mais ce fut un échec : « Résultat : un an plus tard, une croissance qui n’est pas extraordinaire, qui est tout de même la plus forte du tout le monde occidental : plus de 2%. ». Il a expliqué aussi sa politique sociale : « Nous avons entrepris une vaste redistribution, une nouvelle répartition. ».

Pour justifier les difficultés économiques que la France rencontrait, le Président français a énuméré un certain nombre d’obstacles : « J’ai toujours pensé (…) que si nous avions, en effet, à desserrer les contraintes extérieures, il fallait aussi, et peut-être d’abord, dénouer les contraintes intérieures, c’est-à-dire disposer d’une solidarité nationale, d’un élan pour l’effort qui entraîne tous les Français, et pas simplement une sorte de partage : d’un côté, les privilèges, de l’autre côté, les sacrifices. ».

Et le premier obstacle, c’était la crise mondiale : « Eh bien, la crise mondiale s’est aggravée au lieu de s’apaiser : taux d’intérêt excessifs, taux de change exagérément variable, (…) absence d’une vision de l‘histoire commune aux pays cependant garants de la paix du monde et de son progrès. ». Le deuxième obstacle : « Le délabrement, plus grave que nous ne l’imaginions, de l’économie que j’ai reçue en charge à partir du 21 mai 1981 » puis suivait une litanie (délabrement des prix, de l’emploi, de l’épargne, de l’investissement, etc.).  Enfin, le troisième obstacle (qu’il appelait « la troisième cause », "cause" parce qu’il communiquait sur l’échec de sa politique, en fait), c’est « le temps (…) qu’il a fallu pour coordonner, pour saisir les objectifs, pour les harmoniser, pour aller au plus pressé sans perdre de vue l’essentiel, c’est-à-dire pour planifier dans notre propre esprit et dans notre action ».

Je résume donc les trois raisons qui ont supposément fait que cette première année de gouvernement socialo-communiste a été un échec sans dire explicitement que c’était un échec (son expression : « une croissance qui n’est pas extraordinaire ») : d’abord, les étrangers (la conjoncture internationale, c’est pas notre faute), ensuite, l’héritage (déplorable : c’est le marronnier de tout nouvel arrivant au pouvoir), enfin, la méthode brouillonne et inconsistante. Bref, pas fameux, comme diagnostic. On était loin de Versailles.

Et sans le dire explicitement, mais en étant pourtant très clair, François Mitterrand annonçait le tournant de la rigueur ainsi : « Alors, ayant rappelé les trois objectifs qui ont inspiré la politique de cette année, ayant fait le compte des obstacles rencontrés, je déclare très simplement que nous entrons dans la deuxième phase de notre action. ». Tout en précisant, comme s’il n’en était pas vraiment convaincu : « Nous suivons la même politique, nous gardons les mêmes objectifs (…). Ils vont dans la même direction, ensemble, même si cette direction suppose, d’une étape à l’autre, un changement de profil des étapes. Là, c’est la plaine… là, c’est la montagne, mais cela n’empêche pas qu’ils soient tendus vers le même but. ». Une anticipation de la fameuse formule de Jean-Pierre Raffarin dans son discours de politique générale devant les députés le 3 juillet 2002 : « Notre route est droite, mais la pente est forte. ».

En somme, les deux grands défis de François Mitterrand se réduisaient à deux mots : inflation et chômage, et alors, la formule magique était là : « Eh bien, il faut une nouvelle dimension. À inflation et chômage, je réponds : non pas l’un contre l’autre, l’un avec l’autre, je dis : on ne répondra à l’un et à l’autre que par notre capacité créatrice. Nous devrons être capables de créer des richesses nouvelles et donc, de produire. ».

Dans ses réponses aux nombreuses questions des journalistes, François Mitterrand laissait planer quelques doutes : « L’action radicale ne peut être entreprise que si les autres méthodes ont échoué. (…) Nous ne sommes pas pleins de repentir, mais nous pensons que l’intérêt général commande (…). ».

Finissant sa conférence, François Mitterrand s’adressait de nouveau aux journalistes : « Je ne veux pas vous déranger tout le temps. J’ai donc l’intention, dans les semaines qui viennent, de m’adresser aux Français, en pensant à vous, mais sans que vous soyez là, c’est-à-dire par les moyens dont je disposerai sur le plan audiovisuel, pour les entretenir de notre action. ».

Cette conférence de presse donnait ainsi un cadre de rigueur budgétaire à la dévaluation du franc et au projet de budget de 1983. Pour freiner l’inflation, le gouvernement a effectivement bloqué les prix et les salaires, a augmenté de 0,5 point la cotisation salariale de l’assurance chômage, de 1 point les cotisations retraite, a créé une contribution de solidarité de 1% pour les fonctionnaires et a imposé un contrôle des changes.

Un an plus tard, la situation financière s’est encore détériorée, le blocage des prix et des salaires n’a pas su juguler l’inflation. En mars 1983, l’enjeu était soit de poursuivre la politique de relance et quitter le serpent monétaire européen (SME), soit adopter une politique de rigueur pour maintenir la France dans les institutions européennes. Pour la relance : Jean-Pierre Chevènement, Laurent Fabius, Pierre Bérégovoy, Antoine Riboud. Pour la rigueur : Jacques Delors, Pierre Mauroy, Jean Peyrelevade. La décision en faveur de l’Europe a été prise le 21 mars 1983.

Pour la préparation du budget de 1984, le Président Mitterrand allait venir enfin devant les Français expliquer le tournant de la rigueur à la télévision le 15 septembre 1983, dans l’émission de François de Closets, "L’Enjeu" : « Le choix le plus difficile, c’est celui que j’ai fait au point de départ, et qui a contraint le gouvernement à ce budget. J’ai dit : il ne pourra pas y avoir de déficit budgétaire de plus de 3% de la production nationale brut. ». De cette période est née cette idée de l’échec de la politique de relance en 1981, échec qu’on pourrait aisément associer à celui du Front populaire en 1936.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juin 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Mitterrand et le tournant de la rigueur.
François Mitterrand et l’épineux congrès d’Épinay.
François Mitterrand, le ballet budgétaire élyséen et la règle des 3% du PIB.
François Mitterrand et De Gaulle.
Au cœur de la Mitterrandie.
François Mitterrand et Matteo Salvini.
François Mitterrand et son testament politique.
François Mitterrand et le nationalisme.
François Mitterrand et la science.
François Mitterrand et la cohabitation.
François Mitterrand et l'Algérie.
François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
François Mitterrand et la peine de mort.
François Mitterrand et le Traité de Maastricht.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220609-mitterrand.html





http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/06/03/39504419.html





 

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14 mai 2022 6 14 /05 /mai /2022 03:24

« "Ponia" (…) est alors, à 54 ans, à l’apogée de sa carrière et de sa gloire. Son entrée dans l’Histoire est tardive et sa marque est brève : l’essentiel se joue au cours d’une décennie, entre le milieu des années 1960 et celui des années 1970. (…) Son rôle est alors non négligeable, même s’il s’effectue plus dans l’ombre qu’aux responsabilités. » (Bernard Lachaise, 2006).



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L’ancien ministre giscardien Michel Poniatowski est né il y a 100 ans, le 16 mai 1922 à Paris. Lieutenant préféré de Valéry Giscard d’Estaing, très actif pour préparer son élection à la Présidence de la République, homme habile et efficace de la Giscardie, il est tombé en disgrâce au milieu du septennat et n’a finalement jamais pu retrouver l’influence politique qu’il avait acquise dans les années 1970. Dans "Derrière le miroir" (éd. Plon), le politologue Alain Duhamel constatait : « Personne n’a consacré autant d’énergie au service d’un autre en politique, fût-ce au détriment de son propre destin. » (2000).

Descendant d’une famille noble polonaise, lui-même prince, descendant d’un maréchal de Napoléon, du duc de Morny mais aussi de Talleyrand, d’Étienne Marcel, de Colbert, de l’impératrice Joséphine de Beauharnais, Michel Poniatowski s’est engagé dans la Résistance pendant la guerre et a poursuivi de brillantes études qui l’ont amené à l’ENA dans la même promotion que Michel Jobert, Henri Froment-Meurice, Claude Cheysson et Pascal Arrighi.

Haut fonctionnaire au ministère des finances, Michel Poniatowski a officié en France, dans les colonies et aussi aux États-Unis. Bien que démarrant sa future carrière politique dans des cabinets ministériels de ministres centristes, Robert Buron puis Pierre Pflimlin dont il est devenu le directeur de cabinet à Matignon, "Ponia" a toujours été le "fort en gueule" de la politique française, partisan de l’Algérie française et partisan (beaucoup plus tard) d’une alliance avec le Front national, l’homme des manœuvres, des coups bas et des stratégies gagnantes, en quelque sorte, le Pasqua de Valéry Giscard d’Estaing qu’il a rencontré pour la première fois en 1953 et dont il est devenu un très proche ami et collaborateur entre 1959 et 1966 (VGE alors membre du gouvernement).

Michel Poniatowski s’est lancé en politique à l’occasion des élections législatives de 1962 à Paris en électron libre mais il a échoué. Devenu secrétaire général des RI depuis 1966, il s’est représenté en mars 1967 et fut élu député du Val-d’Oise sous l’étiquette des républicains indépendants avec 54,0% des voix face à la candidate communiste dans une nouvelle circonscription (il fut réélu en juin 1968 avec 62,4% et en mars 1973 avec 54,9% face à la candidate puis au candidat communistes). Avec seulement 49,4%, il fut battu sur sa circonscription en mars 1978 par le futur ministre rocardien Alain Richard qui a recueilli 50,6% des voix.

Homme indispensable à la Giscardie, Michel Poniatowski était donc le chef du parti des républicains indépendants, d’abord FNRI puis, en 1977, PR (parti républicain), comme secrétaire général puis président (en 1975).Il a toujours eu l’esprit politique, aussi des petites stratégies politiques.

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N’appréciant pas beaucoup De Gaulle et surtout son parti rouleau compresseur, Michel Poniatowski a appuyé dès septembre 1967 le principe des primaires souhaitées par Georges Pompidou (comme on le voit, ce n’est pas récent cette idée en France). Lors d’une conversation avec Michèle Cotta, cette dernière en a appris un peu plus, noté dans ses "Cahiers" : « [Ponia] me parle d’élections primaires pour les futures élections législatives, une idée sur laquelle il travaille depuis janvier dernier [1967]. Il y a deux mois, Giscard a créé un groupe de travail présidé par Jean de Broglie, sur ce sujet. Le schéma est simple, me dit-il. Les partis passeraient entre eux des accords de majorité : le PC avec la Fédération [FGDS], l’UNR avec les giscardiens. Chacun de ces deux regroupements désignerait un candidat par circonscription. Après vote des sympathisants, on ne conserverait, pour la véritable élection, l’élection légale, qu’un seul candidat. Il en convient : "Vraisemblablement, l’UNR n’est pas très enthousiaste sur ce terrain". Pourtant, m’assure-t-il, "ce n’est en aucun cas une machine de guerre contre l’UNR". Il me le dit de telle façon que j’en doute, bien sûr : car en réalité, il compte sur l’image plus libérale, plus démocratique, plus ouverte des giscardiens pour accroître leur place au sein de la majorité. "Contrairement à l’UNR, me dit-il, nous ne traînons pas derrière nous un vieil appareil politique, celui du RPF. Nous avons su nous débarrasser de celui, très vieillot certes, du Centre national des indépendants". Et il me confie sa volonté, celle de Giscard, d’envoyer une dizaine de missionnaires dans toute la France, chargés de constituer des clubs, et non un parti, qui porteront la parole giscardienne. "La porte en est ouverte à tout le monde, insiste-t-il, patelin, de l’UNR au Centre démocrate". ».

Parallèlement, il a conquis la mairie de l’Isle-Adam en mars 1971 et a été réélu jusqu’en février 1999 où il a démissionné pour sa retraite, laissant la succession à son fils Axel Poniatowski, député UMP de juin 2002 à juin 2017, et lui-même a laissé la mairie à son propre fils Sébastien Poniatowski en septembre 2017 (réélu en 2020). Son fils aîné Ladislas Poniatowski a été, lui, élu, dans l’Eure, député UDF de mars 1986 à septembre 1998, puis sénateur UMP de septembre 1998 à septembre 2020.

Véritable organisateur politique du courant giscardien qu’il a structuré et amplifié (le nombre de députés RI est passé de 31 en 1962 à 61 en 1968), et partenaire très exigeant des gaullistes au sein de la majorité, Michel Poniatowski a dénoncé « l’État UDR » et la « République des copains et des coquins » en mai 1972 dans le magazine "L’Économie", à propos du scandale de la Garantie foncière (une escroquerie financière très classique qui a touché des parlementaires UDR ; son objectif était d’affaiblir le Premier Ministre en exercice, Jacques Chaban-Delmas, probable rival de Valéry Giscard d’Estaing). Au pouvoir un peu plus tard, Michel Poniatowski a vu sa formule lui retourner dans la figure, en particulier dans sa communication lors de l’assassinat très troublant de Jean de Broglie, ancien ministre et trésorier des RI, parti dont il assurait la direction tout en étant Ministre de l’Intérieur.

Michel Poniatowski a été nommé aux deux derniers gouvernement de Pierre Messmer par le Président Georges Pompidou : Ministre de la Santé publique et de la Sécurité sociale du 5 avril 1973 au 27 mai 1974. Il avait succédé à la Santé à Jean Foyer (nommé le 6 juillet 1972) et il fut suivi sous Valéry Giscard d’Estaing par Simone Veil qui avait travaillé auprès de Jean Foyer lorsque ce dernier était Ministre de la Justice.

Dans ses Mémoires, Simone Veil a raconté que lors de la passation des pouvoirs, la première chose que Michel Poniatowski lui a dite, c’était sur la dépénalisation de l’avortement, qu’il fallait rapidement légiférer sur le sujet, car trop de femmes mouraient par manque de soins. Il avait lui-même tenté de faire adopter une loi le 13 décembre 1973, mais l’Assemblée Nationale avait rejeté son projet par 225 voix contre 112.

Simone Veil a écrit notamment : « Il avait pu prendre la mesure du grave problème de l’avortement clandestin dans notre pays. J’étais loin de m’attendre à ce qu’il m’entretienne aussitôt de ce problème avec une telle conviction, allant jusqu’à me déclarer : "Il faut aller vite, sinon, vous arriverez un matin au ministère et vous découvrirez qu’une équipe du MLAC [Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception] squatte votre bureau et s’apprête à y pratiquer un avortement". J’en suis restée sans voix. Je savais que le problème était grave, mais je n’imaginais pas que, jusque dans l’entourage de Giscard, les hommes politiques en possédaient une conscience aussi aiguë. Beaucoup d’entre eux vivaient les pressions du MLAC comme autant de provocations injustifiables vis-à-vis de l’État. » ("Une Vie", 2007).

Lors de l’élection présidentielle de 1974, c’est Michel Poniatowski qui a annoncé à Valéry Giscard d’Estaing son élection (de justesse) au second tour à l’Élysée. Naturellement, Michel Poniatowski fut le représentant du Président élu au gouvernement : Valéry Giscard d’Estaing l’a nommé Ministre d’État, Ministre de l’Intérieur du 28 mai 1974 au 29 mars 1977, une espèce de Premier Ministre bis pour marquer le Premier Ministre en titre Jacques Chirac, avec probablement plus d’influence que ce dernier sur le cours des choses puisqu’il communiquait directement avec le Président de la République. Toutefois, il s’était opposé à la nomination de Jacques Chirac à Matignon car il considérait qu’on ne pouvait pas lui faire confiance. Il fut reconduit après la démission de Jacques Chirac et son remplacement par Raymond Barre à Matignon.

L’échec de la majorité présidentielle aux élections municipales de mars 1977 (notamment, la défaite de Michel d’Ornano à Paris, battu par Jacques Chirac) a provoqué le renvoi du gouvernement de Michel Poniatowski (Christian Bonnet lui a succédé Place Beauvau). Pire, il n’allait plus jamais y revenir, disgracié par son mentor qu’il avait tant aidé. Les deux autres ministres d’État, Olivier Guichard et Jean Lecanuet, furent aussi évincés du gouvernement en raison de leur incapacité, avec Michel Poniatowksi, à coordonner la majorité parlementaire pour contenir la farouche opposition interne des chiraquiens au Palais-Bourbon.

Michèle Cotta a vu VGE le 30 mars 1977 juste après le changement du gouvernement : « Il a quelques phrases sur les ministres d’État écartés de ce gouvernement Barre II : "L’essai de coordination, dit-il, a complètement échoué. Il était urgent d’y mettre fin. Peu importaient les problèmes que cela posait. Il faut redonner la primauté à l’action gouvernementale et séparer les choses : les partis d’un côté, le gouvernement de l’autre". Il me semble bien dur, notamment avec Ponia. François Giroud (…) m’a dit hier qu’à son avis, cela faisait plus de quelques semaines que Giscard en voulait personnellement à Poniatowski, lequel en souffrait énormément. ».

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Dans son article sur "Michel Poniatowski, un prince d’origine polonaise au service de la République française" (éd. Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 2006), l’historien Bernard Lachaise a tenté d’expliqué la disgrâce de Ponia : « Poniatowski a incarné par tempérament, par conviction et par fidélité le côté le plus combatif, le plus militant et le plus extrême des giscardiens, laissant à son ami et à son maître un rôle plus modéré, plus rassembleur. C’est pourquoi il a assumé sans rechigner (…) tout ce qui pouvait permettre à VGE d’accéder au pouvoir. Sans réduire son action, sa marque à l’exécution des basses œuvres, il est indéniable qu’il les a accomplies et sans lui, le destin de [Giscard] n’aurait pas été ce qu’il était. Pourtant, à partir de 1977, Poniatowski est en retrait et son rôle historique est achevé. Deux éléments majeurs expliquent vraisemblablement la disgrâce : l’assassinat en décembre 1976 d’un autre prince, issu de la même famille politique, le prince Jean de Broglie qui débouche sur un scandale dont Poniatowski ne sort innocenté qu’en janvier 1981, échappant alors à la Haute Cour, et l’échec de la majorité et surtout des giscardiens à Paris lors des municipales de 1977, ce qui permet à Jacques Chirac d’obtenir le départ de Poniatowski du gouvernement. (…) Certes, il ne disparaît pas complètement de la vie politique mais ne compte plus vraiment. La chute de Poniatowski précède donc largement celle de Giscard. (…) L’altruisme de la démarche de Poniatowski est assez exceptionnel dans la France contemporaine. ».

Le 30 juin 1977, Jacques Chirac a glissé à Michèle Cotta qu’il aurait fallu nommer Michel Poniatowski en 1974 à Matignon : « Il est inutile de vouloir les réduire, les séparer. [Les gaullistes] se recollent toujours. C’est pour cela que j’avais dit à Giscard, en 1974, de ne pas me choisir comme Premier Ministre. Dans la stratégie que Giscard voulait adopter, c’est-à-dire réduire le mouvement gaulliste, il n’y avait qu’un Premier Ministre possible, Michel Poniatowski. Dieu sait si je l’ai dit à Giscard ! Je lui ai même envoyé Juillet pour l’en convaincre ! Mais ce qu’il y a de terrible, chez Giscard, c’est qu’il veut toujours être le plus fort. Il ne croit pas le plombier lorsque celui-ci lui dit : "Je connais bien ce truc-là, croyez-moi, voilà quand et comment ça ne va pas marcher !" » ("Cahiers").

Michel Poniatowski s’est alors préoccupé de préparer les élections législatives de mars 1978, d’une part, en transformant la FNRI en véritable parti, le parti républicain (PR), créé le 20 mai 1977, dont il fut le président d’honneur (avec Jean-Pierre Soisson en secrétaire général), et en coordonnant tous les partis de la majorité non gaullistes, par la création de l’UDF le 1er février 1978, confédération rassemblant le PR, le CDS (centristes) et les radicaux, présidée par Jean Lecanuet.

N’ayant pas pu regagner sa circonscription en mars 1978 (battu par Alain Richard), Michel Poniatowski s’est fait élire député européen sur la liste de Simone Veil en juin 1979 et s’est fait réélire en juin 1984 toujours sur la liste de Simone Veil jusqu’en 1989. Il fut élu, par remplacement, sénateur du Val-d’Oise de janvier 1989 à septembre 1995. Michel Poniatowski a soutenu Édouard Balladur à l’élection présidentielle de 1995 contre Jacques Chirac. Il a pris sa retraite de parlementaire en 1995 et de maire en 1999.

À la fin de sa vie politique, il a soutenu Alain Madelin dans sa tolérance pour des accords aux élections régionales de mars 1998 avec le FN. Il avait déjà préconisé ce type d’alliance pour les précédentes élections régionales de mars 1992 mais fut désavoué (son souci prioritaire était de battre les socialo-communistes). Il a approuvé la démarche de Charles Million en Rhône-Alpes et l’a soutenu dans la création de son micro-mouvement politique (la Droite libérale-chrétienne) dont il a participé à la convention nationale du 6 juin 1998 et au congrès fondateur du 8 novembre 1998 avec au vieux compère du PR Alain Griotteray.

Michel Poniatowski est mort le 15 janvier 2002, quatre mois avant ses 80 ans. Tandis que le journal "Libération" a titré, le lendemain « Poniatowski passe l’arme à droite », le Président de l’époque, Jacques Chirac, son ancien rival, lui a rendu hommage, saluant « l’homme de conviction, profondément attaché aux idées libérales et à la construction européenne ».

Je termine par cette savoureuse tirade du journaliste Pierre Viansson-Ponté dans son livre "Lettre ouverte aux hommes politiques" (éd. Albin Michel) en 1976 adressée à Michel Poniatowski : « Il y avait longtemps, un siècle et demi peut-être, que l’on n’avait pas vu au sein du pouvoir en France un grand seigneur libéral… La politique, c’était devenu l’affaire des propriétaires, des avocats, des professeurs, des notables et de quelques nobliaux campagnards. On n’y rencontrait plus les princes qui se détournaient, narines pincées, de cette peu ragoûtante cuisine. Voici que reparaît avec vous la plus ancienne des internationales, celle du Gotha. Ce n’est pas seulement un symbole, c’est un signe ! » (citée par Bernard Lachaise).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 mai 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Michel Poniatowski.
François Léotard.
Claude Malhuret.
Valéry Giscard d’Estaing, le rêveur d’Europe.
Jean-Pierre Raffarin.
Philippe de Villiers.
Jean-Pierre Fourcade.
Jean de Broglie.
Christian Bonnet.
Gilles de Robien.
La France est-elle un pays libéral ?
Benjamin Constant.
Alain Madelin.
Les douze rénovateurs de 1989.
Michel d’Ornano.
Gérard Longuet.
Jacques Douffiagues.
Jean François-Poncet.
Claude Goasguen.
Jean-François Deniau.
René Haby.
Charles Millon.
Pascal Clément.
Pierre-Christian Taittinger.
Yann Piat.
Antoine Pinay.
Joseph Laniel.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220516-michel-poniatowski.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/michel-poniatowski-le-bras-droit-241554

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/01/08/39296214.html








 

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12 mai 2022 4 12 /05 /mai /2022 03:01

« L’Europe des nations est la seule possible. Il n’y en a pas d’autre, en tout cas jusqu’au siècle prochain. Alors pourquoi ne pas faire tout de suite ce qui est réalisable ? Nous devons la bâtir non sur des mythes, mais sur des réalités, par le rapprochement des États, qui permettra le rapprochement des nations. C’est absurde de vouloir donner des pouvoirs supranationaux à une commission de fonctionnaires apatrides. » (Charles De Gaulle, entretiens avec Alain Peyrefitte, le 16 mai 1962). Seconde partie.




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Je reviens sur le plan Fouchet d’approfondissement de l’intégration européenne qui a été rejeté par les Belges et les Néerlandais. Dès le conseil des ministres du 18 avril 1962, c’était le premier pour le Premier Ministre Georges Pompidou, De Gaulle a expliqué à Maurice Schumann, selon les notes du ministre Alain Peyrefitte dans son volumineux "C’était De Gaulle" (éd. Gallimard) : « Nous avons fait une proposition. Nous sommes les seuls à en avoir fait une. Nous voulons créer des institutions durables, établir une réunion périodique des responsables suprêmes, dégager une politique commune. Nous avons même prévu d’étendre les attributions de l’Assemblée à tous les problèmes politiques qui seraient abordés dans les réunions des ministres. N’est-ce pas un grand pas en avant ? (…) Je me demande si la Belgique et la Hollande n’ont pas peur de faire l’Europe, tout en prétendant que c’est leur plus cher désir. Elles se sentent toutes petites en face des plus grands. (…) Le Marché commun existe. Il continuera. Nous nous y prêterons. Mais on peut se demander s’il ne sera pas condamné à la longue par l’impossibilité d’aboutir à une politique commune. Si l’Union politique n’est pas instituée, que deviendra le Marché commun, dont elle devrait être le couronnement ? ».

À Pierre Pflimlin, le Général a ajouté : « Les Allemands adoptent à peu près complètement notre point de vue. Ils ne souhaitent pas l’élection de l’Assemblée au suffrage universel. (…) Certes, on peut étendre la compétence de ce Parlement ou soi-disant tel. Mais il aurait quoi devant lui ? Un gouvernement européen ? Des gouvernements nationaux. ? Il se créerait un déséquilibre total. Qui ferait les lois ? Ce serait bien extraordinaire ! Fabriquer un Parlement européen, c’est artificiel. L’important, c’est de créer des habitudes. Il faut dégager une politique commune. Elle n’existe pas pour le moment. ».

Georges Pompidou, lui, un peu déniaisé par ce premier conseil des ministres, a montré dès le début qu’il avait aussi sa vision des choses, moins angoissée que De Gaulle : « Les difficultés que rencontrent les Six proviennent du succès même du Marché commun. Les pays qui y appartiennent ont une croissance plus forte que ceux qui restent dehors. Les Anglais et les Américains ont envie, soit de nous rattraper, soit de nous freiner. Il faut prévoir une attaque concertée des Anglo-Saxons. Il y aura lieu de se défendre contre elle. Les Belges et les Hollandais pourront y avoir eux aussi intérêt. ».

Après avoir évoqué quelque volapük intégré, De Gaulle, dans sa conférence de presse du 15 mai 1962, en est venu à sa conception de l’Europe : « Il est vrai que la patrie est un élément humain sentimental » mais « c’est sur des éléments d’action, d’autorité, de responsabilité qu’on peut construire l’Europe. Quels éléments ? Eh bien, les États. Car il n’y a que les États qui, à cet égard, soient valables, soient légitimes, et, en outre, soient capables de réaliser. J‘ai déjà dit, je répète, qu’à l’heure qu’il est, il ne peut y avoir d’autre Europe possible que celle des États, en dehors, naturellement, des mythes, des fictions, des parades. ».

En outre, De Gaulle a pointé le doigt sur le sujet crucial qui occupe encore en 2022 les esprits, et qu’on retrouve dans le discours du Président Emmanuel Macron à Strasbourg le 9 mai 2022. Il s’agissait de la majorité qualifiée, dont n’aurait jamais voulu De Gaulle : « Ce sont des idées qui peuvent, peut-être, charmer quelques esprits, mais je ne vois pas du tout comment on pourrait les réaliser pratiquement, quand bien même on aurait six signatures au bas d’un papier. Y a-t-il une France, y a-t-il une Allemagne, y a-t-il une Italie, y a-t-il une Hollande, y a-t-il une Belgique, y a-t-il un Luxembourg qui soient prêts à faire, sur une question importante pour eux au point de vue national et au point de vue international, ce qui leur paraîtrait mauvais parce que ça leur serait commandé par d’autres ? Est-ce que le peuple français, le peuple allemand, le peuple italien, le peuple hollandais, le peuple belge, le peuple luxembourgeois sont prêts à se soumettre à des lois que voteraient des députés étrangers dès lors que ces lois iraient à l’encontre de leur volonté profonde ? Ce n’est pas vrai. Il n’y a pas de moyen, à l’heure actuelle, de faire en sorte qu’une majorité puisse contraindre, une majorité étrangère puisse contraindre des nations récalcitrantes. ».

La conséquence politique de cette conférence de presse fut immédiate : une crise gouvernementale ! En effet, les propos de De Gaulle sur l’Europe des patries ont choqué les défenseurs de la construction européenne, comme si l’esperanto ou le volapük étaient des langues "honteuses" (artificielles, certainement). Alors que le gouvernement Pompidou venait d’être nommé le 14 avril 1962, les cinq ministres MRP (centristes issus de la Résistance) ont démissionné immédiatement le 15 mai 1962, à savoir Pierre Pflimlin (Coopération), Robert Buron (Travaux publics et Transports), Paul Bacon (Travail), Joseph Fontanet (Santé publique et Population) et Maurice Schumann (Aménagement du territoire), pour protester contre les propos interprétés comme anti-européens de De Gaulle, insultant les fédéralistes européens d’être des "apatrides", des usagers du "volapük intégré" et des vassaux des États-Unis. Par conséquent, ils se sont positionnés alors dans l’opposition à De Gaulle et, trois ans et demi plus tard, le MRP a soutenu la candidature à l’élection présidentielle d’un (jeune) centriste européen, Jean Lecanuet. États par États.

Au conseil des ministres du 16 mai 1962, on commentait donc le départ des ministres MRP. Seul Pierre Pflimlin était en colère et Alain Peyrefitte, qui était placé derrière lui à la conférence de presse, l’a vu changer de couleur quand De Gaulle a récité un vers de Racine pour parler de l’Assemblée du Conseil de l’Europe : « On me dit qu’elle se meurt aux bords où elle fut laissée. ». Amoureux de Strasbourg dont il était le maire, Pierre Pflimlin a entraîné la vague de démissions. La réaction le lendemain matin de De Gaulle était la contrariété : « La décision de cinq d’entre nous de démissionner me frappe d’étonnement. (…) En tout cas, il ne faut pas croire qu’un tel événement doive et même puisse interrompre le fonctionnement régulier des pouvoirs publics. Nous continuons. ». Quant à celle de Georges Pompidou, elle était très cynique : « Les cinq ministres MRP ne se sont décidés qu’à contrecœur ; surtout quatre d’entre eux, qui n’ont fait que suivre le mouvement imposé par le premier. Ce qui l’a emporté, c’est l’attitude sentimentale de Pflimlin, son côté chat écorché, et aussi, naturellement, le fait que c’était le trentième jour depuis la formation du gouvernement, Pierre Pflimlin et Maurice Schumann devaient opter avant minuit entre leur mandat de député et leur maroquin de ministre. C’est Pflimlin qui a entraîné la décision des quatre autres, qui n’ont pas estimé pouvoir se désolidariser de lui. Si le hasard du calendrier avait voulu, mon général, que vous fassiez cette conférence de presse aujourd’hui, 16 mai, et non pas hier, vous n’auriez probablement reçu aucune démission. Personne n’y aurait même songé. Mais nous ne sommes plus sous la IVe République. Cet épisode sera vite oublié. » (En l’occurrence, non, puisqu’on en parle encore soixante ans plus tard !).

Cela date de cette conférence de presse l’idée, fausse, selon laquelle la construction européenne serait une construction américaine alors que Donald Trump, au cours de son mandat, a montré très explicitement à quel point l’Union Européenne contredit les intérêts américains qui préfèrent négocier avec chaque pays européen individuellement.

Pour terminer sur cette conférence de presse du 15 mai 1962, il faut évoquer sa savoureuse et très célèbre conclusion. Bien que dédiée à la politique étrangère de la France, un journaliste a quand même posé une question institutionnelle, sur la réforme de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct.

La réponse, très gaullienne, avec beaucoup d’humour, fut la suivante : « Je vous réponds que ce n’est pas le moment. Je dirais, à ce sujet, puisque j’ai le plaisir de vous voir et de vous parler, en pensant à ce qui est une idée assez répandue, c’est-à-dire à ce qui arrivera quand De Gaulle aura disparu, je dis ceci. Peut-être, ça vous expliquera dans quelle direction nous allons marcher à cet égard. Ce qui est à redouter, à mon sens, après l’événement dont je parle, ce n’est pas le vide politique. C’est plutôt le trop-plein. Mesdames, messieurs, je vous remercie de votre aimable attention. ». Rideau !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 mai 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
De Gaulle, l’Europe et le volapük intégré.
De Gaulle chef de parti.
La création du RPF.
Philippe De Gaulle, entre père et mer.
L'autre De Gaulle.
Philippe De Gaulle.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Daniel Cordier.
Le songe de l’histoire.
Vive la Cinquième République !
De Gaulle et son discours de Bayeux.
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.







https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220515-volapuk.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/de-gaulle-l-europe-et-le-volapuk-241510

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/05/11/39473938.html












 

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27 avril 2022 3 27 /04 /avril /2022 15:30

« La disparition de Bernard Pons marque la fin d’une époque. Celle des grands moments du compagnonnage, de la politique épique, du gaullisme triomphant. J’aimais beaucoup cet homme qui a tant donné à sa famille politique. » (Nicolas Sarkozy, le 27 avril 2022 sur Twitter).




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C’est une peine très sincère qu’a exprimée l’ancien Président de la République Nicolas Sarkozy en hommage au "chiraquien forcené" Bernard Pons à l’annonce de sa disparition ce mercredi 27 avril 2022 à son domicile du Gard, s’approchant, à trois mois près, de ses 96 ans. Il y a quelques mois, j’avais évoqué assez précisément sa trajectoire. La trajectoire d’un ancien ami de Jacques Chirac, plus exactement.

C’est étonnant mais compréhensible de voir Nicolas Sarkozy parmi les premiers à exprimer sa peine. Après tout, l’ancien Président est le dépositaire du parti gaulliste, ou du moins, son meilleur représentant historique à ce jour. Bernard Pons, qui a bâti toute sa carrière dans l’ombre de Jacques Chirac, l’avait activement soutenu à l’élection présidentielle de 2007. On pourrait même dire que Bernard Pons a commencé et fini sa carrière en contraposition de Jacques Chirac même si elle fut (sa carrière) pleinement chiraquienne au point d’avoir dû endosser une responsabilité qui était bien trop lourde pour lui, à savoir le massacre de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1988.

Les « grands moments de compagnonnage », c’étaient ceux du RPR, pas du « gaullisme triomphant » comme a semblé l’indiquer Nicolas Sarkozy (il s’est juste trompé d’une décennie), c’était sans doute le RPR tant idéalisé par Éric Zemmour (qui n’a toutefois jamais rien eu à voir avec ses idées et son programme), celui de Charles Pasqua, de Claude Labbé, de Robert Pandraud. Le RPR des caciques, fidèles au parti, au point d’en oublier l’intérêt général.

Bernard Pons a commencé plutôt chabaniste. Ancien résistant (très jeune), il a commencé sa vie active comme médecin généraliste dans le Lot, à Cahors, dont il fut élu adjoint en 1965. En mars 1967, il s’est fait élire député du Lot (la circonscription de Figeac-Souillac, là où s’est rendu Emmanuel Macron entre les deux tours) dans une opération supervisée par Pierre Juillet en décembre 1966 pour faire élire de jeunes pompidoliens sur les terres "arides" du radicalisme (Centre-Ouest). Il fut élu dans la même "promo" (législature) que Jacques Chirac, les autres "jeunes loups" furent battus, en particulier Pierre Mazeaud, Jacques Limouzy (qui est mort il y a cinq mois) et aussi Jean Charbonnel, pourtant bien implant, jeune député sortant et maire de Brive, battu par Roland Dumas, un candidat de la FGDS soutenu activement par François Mitterrand.

Bernard Pons avait aussi un privilège dans sa relation avec le Premier Ministre de l’époque : il s’est fait élire également, d’octobre 1967 à mars 1978, conseiller général sur le canton de Cajarc, où se trouvait la résidence secondaire de Georges Pompidou. Lorsque ce dernier fut élu Président de la République, Bernard Pons fut bombardé membre du gouvernement de Jacques Chaban-Delmas puis de Pierre Messmer comme Secrétaire d’État chargé de seconder le Ministre de l’Agriculture du 22 juin 1969 au 28 mars 1973.

Sa carrière parlementaire a été très longue puisqu’il a été élu et réélu député sans discontinuer (sauf nomination au gouvernement) de 1967 à 2002, d’abord dans le Lot (1967-1978), puis dans l’Essonne à Étampes (1978-1981), enfin à Paris dans le 17e arrondissement (1981-2002). Il fut d’ailleurs le seul candidat de droite élu dès le premier tour en juin 1997 (avec 53,6%). Il fut également élu député européen en juin 1984 en tant que numéro deux de la liste d’union menée par Simone Veil, aux côtés de Jean Lecanuet.

Son "transfert" à Paris avait aussi pour but de se mêler de la politique parisienne auprès de Jacques Chirac, élu maire de Paris en mars 1977 : Bernard Pons fut ainsi élu conseiller de Paris de 1983 à 2008 et en 2001, il nourrissait quelques ambitions cachées (et injustifiées) de se présenter à la mairie de Paris. Ainsi, il a pris toutes les étiquettes gaullistes de cette longue période : UNR, UDR, RPR et UMP.

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Écarté du pouvoir lors du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, ce fut à ce moment-là que Bernard Pons a "plongé" dans le chiraquisme fidèle et loyal, lors de la création du RPR en décembre 1976 : il fut en particulier désigné secrétaire général du RPR de 1979 à 1984 et président du groupe RPR à l’Assemblée Nationale de 1988 à 1995. En d’autres termes, il fut une sorte de Christian Jacob avant l’heure, capable de tenir la boutique (RPR) quand le navire tanguait mais sans énorme densité politique.

Dans le sillage de Jacques Chirac, Bernard Pons est retourné au pouvoir deux fois, la première fois en cohabitation comme Ministre des DOM-TOM du 20 mars 1986 au 9 mai 1988, après la victoire de la droite et la nomination de Jacques Chirac à Matignon, puis comme Ministre de l’Équipement, du Logement, des Transports et du Tourisme du 18 mai 1995 au 2 juin 1997, après la victoire de Jacques Chirac à l’élection présidentielle et la nomination de son fidèle Alain Juppé à Matignon. Au total, près de huit ans au gouvernement, ce qui est assez exceptionnel.

Malgré cette rareté du soutien à Jacques Chirac pendant la campagne présidentielle de 1995 (la plupart des élus RPR avaient soutenu Édouard Balladur), Bernard Pons faisait partie de la "vieille garde" qui n’appréciait pas beaucoup Alain Juppé, lui préférant Philippe Séguin en 1996. Il se voyait même Premier Ministre, mais il devait être le seul à l’imaginer vraiment.

Sa carrière parisienne s’est terminée dans la Berezina avec un échec cinglant aux législatives en juin 2002 : François de Panafieu, qui était menacée par la gauche dans sa circonscription du 17e arrondissement nord, s’est présentée en dissidente dans la circonscription du 17e arrondissement sud, celle de Bernard Pons qui n’a obtenu que 22,3% alors que la future candidate à la mairie de Paris en 2008 a eu 40,8% et a été réélue au second tour sans adversaire (Bernard Pons s’étant désisté). Patrick Stefanini, celui qui a été le récent directeur de campagne de Valérie Pécresse, a été le candidat au 17e arrondissement nord et a été battu par la candidate socialiste Annick Lepetit.(au premier tour, Annick Lepetit a eu 33,4% et Patrick Stefanini 32,5% ; au second tour, respectivement 50,3% et 49,7%).

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Dans une interview au journal "Le Parisien" le 4 octobre 2005, le "bon docteur Pons" s’inquiétait de la santé de son ami Jacques après son AVC du mois d’août 2005 : « Ce n’est jamais anodin. Compte tenu de son âge, de ses antécédents tabagiques, de son alimentation et du fait qu’il n’a jamais fait de sport, c’est même à prendre au sérieux. (…) L’image de "l’homme indestructible" est atteinte. Il va devoir vivre sous contrôle médical (…). En tout cas, la perspective d’une nouvelle candidature paraît aujourd’hui bien improbable. » (propos recueillis par Laurent Valdiguié).

Car Bernard Pons en était persuadé, Jacques Chirac, avant son pépin de santé, voulait se représenter en 2007 car il n’aurait pas su quoi faire en dehors de la politique : « Tel que je le connais, il avait en tête d’être à nouveau candidat. Que voulez qu’il fasse ensuite ? (…) Cela fait quarante ans que je le pratique, et il n’a jamais rien fait d’autre que de la politique. Même le dimanche, il est toujours resté dans son bureau à passer des coups de fil ! Contrairement à François Mitterrand, il ne s’est jamais beaucoup promené dans Paris. Pour lui, il est impensable de s’arrêter. ».

Comme l’expliquent les nombreuses dépêches annonçant sa disparition en citant un extrait de cette interview, Bernard Pons a exprimé sa déception voire sa tristesse au sujet du Président Jacques Chirac en confiant : « Je ne suis ni amer ni aigri, je suis triste et déçu. (…) On a assisté à un immobilisme absolu. Que restera-t-il du septennat : une absurde dissolution. Que restera-t-il du quinquennat : un funeste référendum. (…) Je l’ai cru longtemps ouvert, attentif, généreux, fidèle en amitié. Je constate aujourd’hui qu’il en est autrement. Il a une idée bien personnelle du pouvoir. Tout est compartimenté, pesé, calculé. Il n’a jamais aimé, ni voulu, conduire un travail d’équipe, tous les hommes proches de lui ont été mis dans des cases et il les a utilisés en fonction de l’étiquette qu’il y avait sur la boîte. Beaucoup de ceux qui, dans son entourage, ont été corvéables à merci ont été rejetés comme des Kleenex. ». Cela ressemble à du vécu !

Eh oui, le fidèle d’entre les fidèles s’est rebellé : le divorce date de la campagne présidentielle de 2002. En tant que président des amis de Jacques Chirac, Bernard Pons avait demandé à Nicolas Sarkozy d’être son invité d’honneur à Nice, mais à cause de cela, Jacques Chirac l’a « excommunié » : « Aujourd’hui, je ressens une responsabilité vis-à-vis de tous ceux que j’ai entraînés et qui ont cru en tout cela… Cela fait beaucoup de monde, de quoi faire… une association des anciens amis de Jacques Chirac ! ».

On comprend donc mieux pourquoi Nicolas Sarkozy a autant de peine : Bernard Pons fut de ces chiraquiens qui ont cru en Nicolas Sarkozy dès 2005, voire dès 2002. Et cela, le "grand Jacques" ne pouvait l’admettre…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 avril 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La main de Chirac.
Bernard Pons.
Élysée 2022 (45) : le naufrage du parti Les Républicains.
Jean-François Copé.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.
Patrick Devedjian.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220427-bernard-pons.html

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9 avril 2022 6 09 /04 /avril /2022 03:10

« Pour comprendre le Blum du Front populaire, le père du peuple de gauche, le grand Français issu de la guerre, il est trop tard quand l’on approche de l’estuaire de sa vie, quand il est déjà devenu le visage des socialistes après le congrès de Tours. Car Léon Blum est une énigme. Il n’est pas de ces figures, comme le Général De Gaulle, convaincues dès l’enfance d’un destin qu’ils vont réaliser. Il n’est pas de ceux, comme le maréchal Pétain, qui, après avoir enduré la longue frustration de ne pas être reconnus à leur valeur, sont prêts à tout et même au pire. » (Frédéric Salat-Baroux, le 13 janvier 2021).




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Le chef du Front populaire et ancien chef du gouvernement Léon Blum est né il y a exactement 150 ans, le 9 avril 1872, à Paris. C’est l’occasion de revenir sur cette personnalité française exceptionnelle qui fut parmi les plus importantes de la première moitié du XXe siècle. On a probablement trop insisté sur son socialisme, ce qui permettait aux "gens de gauche" de s’y reconnaître, mais cela avait aussi un impact négatif parmi les autres, ceux qui ne se reconnaissaient pas dans le socialisme.

Un peu comme avec Jean Jaurès qui a été honoré par Nicolas Sarkozy qu’on ne peut pas dire vraiment socialiste. Léon Blum fait sa mue posthume comme bâtisseur non seulement du socialisme de gouvernement mais plus largement comme homme d’État. Pour preuve, le dernier biographe en date (parmi d’éminents biographes, comme Jean Lacouture, Serge Berstein, Joël Colton, Ilan Greilsammer, Pierre Renouvin, René Rémond, Philippe Bauchard, Pierre Birnbaum, etc.), ce n’est autre que Frédéric Salat-Baroux, le dernier secrétaire général de l’Élysée de Jacques Chirac (dont il fut aussi le gendre), qui a publié le 13 janvier 2021 une biographie de Léon Blum : "Blum le Magnifique : du Juif Belle Époque au leader socialiste" (éd. L’Observatoire).

Ce dernier, qui tenait le 29 mars 2022 une conférence à Jouy-en-Josas, ville où habitait et est mort Léon Blum le 30 mars 1950, a commencé son livre par une agression qui aurait pu mal finir pour Léon Blum, puisqu’il a failli être lynché le 13 février 1936 au boulevard Saint-Germain, à Paris, lors de l’enterrement de Jacques Bainville. Il sortait de l’Assemblée Nationale en voiture et les camelots du roi l’avaient reconnu et se sont mis à le molester jusqu’au sang, et il n’a dû son salut qu’à l’intervention de la police. Il a fait preuve d’un grand courage et de sang-froid. Trois mois plus tard, il formait le nouveau gouvernement de la France avec la participation de la SFIO, son parti dirigé par Paul Faure, et du parti radical, ainsi qu’avec le soutien du PCF, son parti rival, inféodé à Moscou, qui s’était majoritairement séparé des socialistes au fameux congrès de Tours en décembre 1920.

D’abord plus intellectuel que politique (reçu normalien mais exclus ensuite de l’école, finalement reçu au concours du Conseil d’État qui lui assura sa sécurité alimentaire et lui apporta le prestige du haut fonctionnaire), ami de Maurice Barrès, André Gide et Anatole France, Léon Blum fut marqué par l’affaire Dreyfus et la démarche politique de Jean Jaurès, mais, hésitant à entrer dans l’arène politique, il refusa de se présenter aux législatives en 1902 puis 1906, et ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale qu’il s’est véritablement engagé dans la vie politique, élu député le 16 novembre 1919 et réélu jusqu’en 1940 sauf en 1928 où il fut battu.

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Pendant une quinzaine d’années, Léon Blum a amené la SFIO d’un parti révolutionnaire d’opposition à un parti de gouvernement au sein d’une coalition. À cet égard, malgré son humanisme et son progressisme, Léon Blum restait tributaire de son temps. Pour preuve, ces paroles à l’occasion du débat sur le budget des Colonies à la Chambre des députés le 12 juillet 1925 : « Nous admettons qu’il peut y avoir non seulement un droit, mais aussi un devoir de ce qu’on appelle les races supérieures, revendiquant quelquefois pour elles un privilège quelque peu indu, d’attirer à elles les races qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de civilisation. ».

Sa ligne politique fut toujours très ferme, mais à la tête du gouvernement, à partir du 4 juin 1936, il n’avait pas la totalité des leviers politiques et devait assumer les compromis : profondément conservateurs, les radicaux lui ont interdit d’engager la France militairement aux côtés des républicains espagnols contre Franco et de voter le droit de vote pour les femmes (alors qu’il avait lui-même nommé les premières femmes à son gouvernement, dont Irène Joliot-Curie), etc.

Pendant les années 1930, avant et pendant le Front populaire, Léon Blum était la cible régulière des journaux d’extrême droite (au point d’avoir failli être lynché), à la fois pour son socialisme et son origine juive. Les critiques étaient quasiment des appels au meurtre.

Léon Daudet en 1930 : « Léon Blum, le socialiste pour salonnards, a un physique (…) qui tient de la chèvre et du lévrier, une cervelle allemande, et des petites manières chatouillées. (…) C’est un de ces intellectuels retors, assez subtils et pas mal absurdes, épris du paradoxe élégant, comme il s’en balade quelques-uns sur le Sinaï. ». Toujours Léon Daudet en 1930 : « À Hambourg, Blum, rendu à son ethnicité foncière, s’exprima en allemand, et remporta, paraît-il, un véritable succès. Je le crois sans peine. Il devait se sentir rapatrié (…). Il a certainement avec lui un consortium de banquiers, qui jouent la carte du socialisme et du prélèvement sur le capital. ». Xavier Vallat pendant la campagne électorale de 1936 : « Blum ! C’est le bruit que font douze balles françaises entrant dans la peau d’un traître ! ». Charles Maurras le 15 mai 1936 : « C’est en tant que juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum. Ce dernier verbe paraîtra un peu fort de café : je me hâte d’ajouter qu’il ne faudra abattre physiquement monsieur Blum que le jour où sa politique nous aura amené la guerre impie qu’il rêve contre nos compagnons d’armes italiens. Ce jour-là, il est vrai, il ne faudra pas le manquer. ».

Même Clemenceau y est allé de son petit mot vache, en disant le 26 février 1928, à propos de Léon Blum : « C’est un bien curieux phénomène. Il fait penser à ces religions d’Isis ou de Mithra que pénétraient et désagrégeaient peu à peu la société romaine… ». Et on ne s’étonne pas de la rudesse du concurrent communiste devenu ennemi avec le Pacte germano-soviétique, à savoir Maurice Thorez, patron des communistes français, en février 1940 : « En Blum sont réunis le dégoût de Millerand envers le socialisme, la cruauté de Pilsudski, la lâcheté combinée avec la soif du sang de Noske, et la haine féroce de Trotski envers l’Union Soviétique. La classe ouvrière ne peut pas ne pas clouer au pilori ce monstre, monstre au point de vue moral et politique. » [Gustav Noske fut Ministre allemand SPD de la Défense de février 1919 à mars 1920 et a écrasé dans le sang la révolte spartakiste de Berlin].

L’expérience socialiste fut de courte durée puisque le 21 juin 1937, Léon Blum, qui avait obtenu les pleins pouvoirs en matière financière de la Chambre des députés, s’est vu désavoué par le Sénat et a donc démissionné, laissant la place à un radical, Camille Chautemps. Il a fait un bref retour du 13 mars au 7 avril 1938, avec toujours une opposition du Sénat, laissant place au radical Édouard Daladier qui, rejetant la majorité du Front populaire, a formé une nouvelle majorité parlementaire par l’alliance des radicaux et de la droite républicaine qui resta au pouvoir jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale.

À partir de ce moment-là, Léon Blum est devenu plus une figure morale qu’un leader politique, sauf quelques décennies plus tard, à partir des années 1970, où François Mitterrand, dans le zèle du récent converti, s’est autoproclamé son héritier tout en veillant à ce que "son expérience" ne fût plus une "expérience" ni de courte durée.

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Léon Blum a ainsi anticipé les problématiques, en s’opposant en septembre 1938 aux Accords de Munich qu’il considérait comme une trahison pour nos amis tchécoslovaques (« un lâche soulagement » ; la guerre en Ukraine nous replace très gravement dans le même contexte), et le 10 juillet 1940, il a voté contre les pleins pouvoir au maréchal Pétain, l’un des rares parlementaires à avoir saisi la signification de ce vote. Arrêté en septembre 1940, il fut interné pendant toute la guerre (et même déporté en 1943 au camp de concentration de Buchenwald, après avoir eu au début un procès, à Riom, qui ne s’acheva pas).

Après la guerre, la situation était la suivante : les socialistes résistants furent restructurés par un de ses proches, Daniel Mayer (que François Mitterrand a nommé Président du Conseil Constitutionnel en 1983), qui dirigea la SFIO jusqu’au 38e congrès des 29 août au 1er septembre 1946 à Paris. À ce congrès, deux camps s’affrontèrent : avec la SFIO forte de 240 000 adhérents, Léon Blum et Daniel Mayer voulaient transformer la SFIO en une sorte de grand parti travailliste qui accueillerait d’autres forces vives de la Résistance. Opposé à cette ouverture vers un socialisme humaniste considérée comme révisionniste, Guy Mollet gagna le congrès et fut élu secrétaire général de la SFIO jusqu’en 1969. Même le rapport de Léon Blum à ce congrès, en tant que directeur du "Populaire" fut rejeté par 2 491 mandats contre 1 745 et 207 abstentions.

Léon Blum avait refusé d’entrer dans le gouvernement de De Gaulle à sa libération du camp en 1945. Toutefois, son aura a conduit Vincent Auriol à le nommer Président du Gouvernement provisoire du 16 décembre 1946 au 22 janvier 1947, le temps d’installer la Quatrième République. Ancien Ministre des Finances du Front populaire, Vincent Auriol était le Président de la première Assemblée Nationale de la Quatrième République élue le 10 novembre 1946, et allait être élu Président de la République le 16 janvier 1947.

Après la chute du gouvernement de Paul Ramadier, Vincent Auriol a désigné Léon Blum le 20 novembre 1947 comme futur Président du Conseil mais les députés l’ont désavoué le lendemain. Il resta définitivement une simple figure morale, comme allait le devenir son ancien Sous-Secrétaire d’État à Trésor de son deuxième gouvernement en 1938, un certain Pierre Mendès France.

Revenu simple éditorialiste de son journal "Le Populaire", Léon Blum s’est opposé aux excès du régime des partis mais aussi à De Gaulle qui avait un grand respect pour lui. De Gaulle a écrit dans ses "Mémoires de guerre" : « À ma personne, il ne ménageait pas l’expression de son estime, mais à proportion de ce qu’il en disait de bon, il se défiait de mon autorité et combattait avec âpreté tout projet de désignation du chef de l’État par un suffrage élargi. Bref, il avait, lui aussi, réadopté la règle fondamentale du régime parlementaire français : qu’aucun tête ne dépasse les fourrés de la démocratie ! Évidemment, Blum considérait sous la seule optique socialiste le grand problème dont je l’avais entretenu. J’avoue que, pensant aux expériences que le pays venait de faire et dont lui-même avait été victime, j’en éprouvais de la tristesse. » (Tome 3). Foudroyé par une crise cardiaque en mars 1950, Léon Blum n’a pas eu le temps de revenir au pouvoir.

« Léon Blum aura été le témoin, l’acteur et la victime de ce siècle. Mais parce qu’on l’aura suivi dans sa jeunesse, que l’on aura croisé Barrès et les pères du nationalisme, que l’on se sera penché sur le sens de l’affaire Dreyfus, que l’on aura cherché à comprendre le nouvel antisémitisme, mesuré la spécificité et la puissance du léninisme, pris au sérieux Mussolini, l’on se trouvera alors, et comme lui sans l’avoir voulu, aux origines du suicide de l’Europe. » (Frédéric Salat-Baroux).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 avril 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Léon Blum.
Léon Blum au pouvoir.
Jean Jaurès.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Le général Georges Boulanger.
Georges Clemenceau.
Paul Déroulède.
Seconde Guerre mondiale.
Première Guerre mondiale.
Le Pacte Briand-Kellogg.
Le Traité de Versailles.
Charles Maurras.
L’école publique gratuite de Jules Ferry.
La loi du 9 décembre 1905.
Émile Combes.
Henri Queuille.
Rosa Luxemburg.
La Commune de Paris.
Le Front populaire.
Le congrès de Tours.
Georges Mandel.
Les Accords de Munich.
Édouard Daladier.
Clemenceau a perdu.
150 ans de traditions républicaines françaises.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220409-leon-blum.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/leon-blum-homme-d-etat-et-240792

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/04/04/39420061.html










 

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7 avril 2022 4 07 /04 /avril /2022 04:29

« Notre peuple, bien qu’aient été sauvées son intégrité et son indépendance, bien qu’il ait su s’éviter à lui-même les grandes convulsions intérieures, bien qu’il ait repris son labeur avec courage au milieu des ruines, éprouve parfois une sorte de doute amer et s’interroge avec quelque angoisse sur ce que sera l’avenir. » (De Gaulle, le 7 avril 1947 à Strasbourg).





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Il y a soixante-quinze ans, le 7 avril 1947 à Strasbourg, devant l’hôtel de ville, De Gaulle, alors ancien Président du Conseil, a prononcé un discours qui a jeté les bases du Rassemblement du Peuple Français (RPF), un "rassemblement" ou un "mouvement" politique qui ne se voulait pas être un "parti" car son premier objectif était de dénoncer le "régime des partis" dans lequel la Quatrième République avait conduit la France.

De Gaulle créant un parti politique, c’était un scoop alors qu’il s’était toujours refusé à en créer, au nom de l’unité nationale (il représentait la France, pas une partition de la France). La plupart des résistants se sont retrouvés au sein du nouveau parti démocrate-chrétien, le MRP (Mouvement républicain populaire), comme Maurice Schumann, Louis Terrenoire et Edmond Michelet, au sein du parti radical, comme Jacques Chaban-Delmas et Michel Debré, et, pour les résistants communistes, au sein du PCF, qui fut, à la Libération, avec le MRP, l’un des deux partis les plus forts électoralement.

Le 21 janvier 1946, De Gaulle a quitté la direction du gouvernement, considérant que les partis venaient de sombrer dans les divisions politiciennes. En particulier, le divorce a eu lieu avec le MRP, mouvement qui soutenait le régime parlementaire, alors que De Gaulle, au contraire, souhaitait un exécutif fort, qu’il a décrit lors d’un célèbre discours à Bayeux le 16 juin 1946. Il pensait qu’il allait être rapidement rappelé au pouvoir, mais le jeu politique l’a emporté et s’est déroulé sans lui, marginalisé. Après une première tentative ratée de référendum, la Quatrième République est née laborieusement de combinaisons politiciennes et d’un référendum approuvé le 13 octobre 1946 par lassitude (seulement par 9 des 25 millions d’électeurs). Le 10 novembre 1946 enfin, furent élus les premiers députés de la Quatrième République.

De Gaulle s’est alors muré dans un silence pendant tout l’hiver et le 30 mars 1947, il est réapparu à Bruneval pour prononcer un premier discours à l’occasion d’un monument commémorant la Résistance où il a affirmé envisager la création d’un mouvement politique qu’il a confirmé le 7 avril 1947 à Strasbourg : « La Constitution en vertu de laquelle tous les pouvoirs publics procèdent dans leur source et reposent dans leur fonctionnement d’une manière directe et exclusive sur les partis et sur leur combinaison, cette Constitution a été acceptée par 9 millions d’électeurs, rejetée par 8 millions, ignorée par 8 millions, mais elle est entrée en vigueur. On voit, maintenant, ce qu’elle donne. Il est clair que la France n’a pas, à sa tête, à l’heure qu’il est, un État dont l’efficience, l’autorité soient à la hauteur des immenses problèmes qui se posent à elle. (..) Nous zigzaguons sur une route bordée de précipices. Faudra-t-il donc que nous demeurions indéfiniment dans cet État ruiné, exaspérant, où des hommes qui travaillent à une même tâche opposent organiquement leurs intérêts et leurs sentiments ? (…) La République que nous avons fait sortir du tombeau, où l’avait ensevelie le désespoir national, la République, dont il faut qu’elle se confonde maintenant avec notre rénovation. La République sera l’efficience, la liberté et la concorde ou bien elle ne sera rien que désillusion et impuissance (…). Il est temps que se forme et que s’organise le rassemblement du peuple français. ».





Son discours à Strasbourg a donc marqué un véritable retour politique de De Gaulle, alors que la veille, il avait célébré à Strasbourg le second anniversaire de la libération de l’Alsace qui avait été annexée par l’Allemagne dès 1940.

La création formelle du RPF a eu lieu le 14 avril 1947, suivie d’une conférence de presse de De Gaulle, entouré de Jacques Soustelle et du capitaine Guy, le 24 avril 1947 à la salle de la Maison de la Résistance, rue François-Ier à Paris, une salle beaucoup trop petite pour accueillir la myriade de journalistes venus l’écouter présenter le RPF : « Je déplore de choquer peut-être certaines de nos habitudes et de nos traditions, fort souvent très respectables, mais je constate que dans la France telle qu’elle, étant donné les partis tels qu’ils sont, ceux-ci ne peuvent pas fournir à ce sentiment commun le cadre nécessaire ; ils ne peuvent pas créer le sentiment nécessaire pour appuyer une politique déterminée. ».

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Dans son communiqué le 14 avril 1947, De Gaulle a affirmé à la presse : « Pour marcher droit vers son but, il faut que la nation soit guidée par un État cohérent, ordonné, concentré, capable de choisir et d’appliquer impartialement les mesures commandées par le salut public. Le système actuel, suivant lequel des partis rigides et opposés se partagent tous les pouvoirs, doit donc être remplacé par un autre où le pouvoir exécutif procède du pays et non point des partis, et où tout conflit insoluble soit tranché par le peuple lui-même. Cela, chaque Français le sent. Aujourd’hui est créé le Rassemblement du peuple français. J’en prends la direction. Il a pour but de promouvoir et de faire triompher, par-dessus nos divisions, l’union de notre peuple dans l’effort de rénovation et la réforme de l’État. J’invite à se joindre à moi, dans le rassemblement, toutes les Françaises et tous les Français qui veulent s’unir pour le salut commun, comme ils l’ont fait hier pour la libération et la victoire de la France. ».

Les quatre grands axes du RPF étaient ainsi présentés : réforme constitutionnelle, anticommunisme, troisième voie économique avec l’alliance capital-travail (ce fut la participation), enfin, souveraineté française dans les territoires d’Outre-mer, ce qui voulait dire concrètement la lutte contre l’influence soviétique en Afrique. L’idée était de rassembler politiquement tous les gaullistes et de contrôler, organiser et guider ce qu’était le gaullisme.

Le RPF était structuré avec des fédérations départementales, et le patron était le secrétaire général, poste confié à Jacques Soustelle le 14 avril 1947 qui précéda Louis Terrenoire en 1952 et Jacques Foccart en 1954. Parmi les adhérents du RPF, on retrouvait des expérimentés comme des très jeunes : Jacques Baumel (président du groupe UDSR avant le RPF), René Capitant, Jean Charbonnel, Robert Poujade, Jean Royer, Jacques Debû-Bridel, Roger Frey, Jacques Chaban-Delmas, Christian Fouchet, Léon Noël, Edmond Michelet, André Malraux, etc. Le trésorier était le normalien René Fillon, oncle de François Fillon et fondé de pouvoir chez Rothschild qui a introduit Georges Pompidou à cette banque.

Ce fut une grande réussite, car la création du RPF répondait à une forte attente d’une partie des Français. Un demi-million de Français ont adhéré au RPF en quelques mois, le mouvement est devenu un parti de masse, composé surtout de classe moyenne et beaucoup plus féminisé que les autres partis (car il y a eu beaucoup de femmes résistantes). Il y a eu à la fois des maurrassiens (Pierre de Bénouville par exemple), des modérés et des républicains de gauche comme Jacques Soustelle, René Capitant, André Malraux, etc.

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Il est assez rare que se forment des partis politiques ex nihilo, émanant surtout de son fondateur. À ma connaissance, il n’en a eu que deux qui ont su s’imposer dans le paysage politique depuis la Libération, le RPF (qui a donné ensuite l’UNR, l’UDR, le RPR, l’UMP et LR) et En Marche fondé par Emmanuel Macron le 6 avril 2016 à Amiens (qui a donné LREM), qui tous les deux, ont réussi à obtenir une majorité absolue à l’Assemblée Nationale (en 1968, 2002 et 2007 pour l’un, 2017 pour l’autre). Le mouvement Reconquête lancé par Éric Zemmour le 5 décembre 2021 à Villepinte pourrait en être un troisième, mais reste à connaître son audience électorale réelle dans le pays, car sinon, on pourrait aussi compter de nombreux micro-partis personnels qui ont également été créés depuis une cinquantaine d’années, mais sans influence déterminante dans la vie politique.

Les débuts du RPF furent prometteurs : dès les élections municipales des 19 et 26 octobre 1947, ce fut un raz-de-marée pour les gaullistes, recueillant 40% des suffrages, gagnant de nombreuses grandes villes dont Paris (Pierre De Gaulle), Marseille, Lille, Strasbourg, Grenoble, Bordeaux (Jacques Chaban-Delmas), Renne, Nantes, Angers, Besançon, Le Mans, Tours, Le Creusot, etc., souvent au détriment des communistes. Ce qui a montré une organisation très efficace et une implantation généralisée sur tout le territoire (au contraire de LREM qui a toujours peiné dans les élections locales depuis 2017).

Mais les partis du "système" (de la Troisième force : SFIO, radicaux, MRP, CNIP) ont réagi avec efficacité contre le RPF en faisant voter la réforme électorale (loi des apparentements du 9 mai 1951) qui avait pour but de casser les dynamiques électorales du RPF et du PCF. Et effectivement, les élections législatives du 17 juin 1951 furent un échec pour les gaullistes et les partis de la Troisième force ont pu gagner une majorité de 402 sièges au lieu des 301 qu’ils auraient dû obtenir avec l’ancien mode de scrutin. Résultat, deuxième force du pays avec 21,8% (derrière le PCF à 25,9%), le RPF n’a obtenu que 121 sièges sur 626 et n’a pas pu réellement peser (l’objectif du RPF était de faire élire 200 députés).

Les crises politiques qui se sont succédé après ces élections ont provoqué des divisions au sein des gaullistes. Jacques Soustelle fut même pressenti pour diriger un gouvernement de coalition mais y renonça à cause du refus de De Gaulle, mais d’autres députés RPF (vingt-sept députés dont Édouard Frédéric-Dupont) ont quand même soutenu Antoine Pinay lors de son investiture de Président du Conseil le 8 mars 1952. D’autres députés RPF se sont éloignés de De Gaulle pour d’autres raisons. Les élections municipales des 26 avril et 3 mai 1953 furent une défaite pour les gaullistes qui ont perdu la plus grande partie des villes conquises en 1947 (le nombre de suffrages est passé de 40% à 10% !), perdant notamment Paris, Marseille (Gaston Defferre élu maire), Châlons-sur-Marne, etc.

L’échec aux municipales de 1953 a démobilisé De Gaulle qui a redonné leur liberté aux députés RPF ; eux-mêmes ont créé le groupe des Républicains sociaux jusqu’en novembre 1958. Pour De Gaulle, l’échec provenait des élus de droite qui n’avaient plus peur du PCF (réduit) et donc, qui pensaient pouvoir se passer de De Gaulle et aller à la soupe. Pour d’autres, c’était l’hétérogénéité du recrutement des adhérents du RPF qui a provoqué les profondes divisions (comme plus tard pour LREM, le RPF acceptait la double appartenance avec un autre part, mais les autres partis refusaient cette double appartenance). Le RPF fut mis en sommeil officiellement le 13 septembre 1955 mais tous les réseaux du RPF ont servi à préparer le retour politique de De Gaulle en mai 1958.

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Le journal "La Croix" du 14 avril 2017 a retrouvé dans ses archives les déclarations de De Gaulle au cours de sa conférence de presse du 24 avril 1947, où il confirmait que sur seulement 40 départements structurés, des centaines de milliers d’adhésions étaient déjà arrivées. Les journalistes ont posé de nombreuses questions dont certaines étaient très intéressantes.

Sur la politique américaine, De Gaulle a expliqué : « [Je l’ai] rencontré tout de suite après la libération de la France et [connaissais] ses sentiments. Le Président Truman demeure fidèle à la politique traditionnelle américaine qui consiste à défendre la liberté même hors du nouveau monde, à soutenir partout le droit des peuples et des individus à disposer d’eux-mêmes. La tradition américaine s’apparente à la tradition française. À Strasbourg presque en même temps que le Président Truman et, bien sûr, sans que nous ne nous soyons concertés, j’ai tenu un langage qui n’était pas sans analogies avec le sien. ».

Sur le fait qu’il n’ait pas voulu proposer "sa" propre Constitution à Libération, De Gaulle a confié : « Je dois vous faire une confession publique. En août 1944, je n’ai pas cru devoir ouvrir moi-même une controverse constitutionnelle. Souvenez-vous. Nous étions en guerre contre l’Allemagne et le Japon. On s’est même battu contre le Japon jusqu’en septembre 1945, c’est-à-dire jusqu’à la veille des élections pour l’Assemblée Constituante. Je comptais sur la raison et la réflexion de mes concitoyens pour parvenir peu à peu à un régime démocratique bien organisé. Je suis intervenu plus tard, quand le débat s’est trouvé ouvert. Je ne suis pas surpris que nous ne soyons pas arrivés à une situation définitive, puisqu’il avait fallu cinq ans dans une période beaucoup moins troublée pour élaborer la Constitution qui devait d’ailleurs être révisée plusieurs fois. ».

Sa démission en janvier 1946 : « Quand je n’ai plus senti derrière moi ce rassemblement actif, je m’en suis allé, car je n’aurais plus servi à rien. ».

Les accusations de pouvoir personnel : « On parle beaucoup à mon propos de plébiscite, de pouvoir personnel. Il faudrait s’entendre sur les mots. Il y avait plébiscite en France quand un homme, après avoir pris le pouvoir, faisait ratifier cette conquête par le peuple. Moi, je suis revenu d’Égypte et je n’ai pas étranglé la République. Si être pour le pouvoir personnel, cela veut dire que l’on doit prendre pour soi toutes les responsabilités de la tâche à laquelle on s’est attelé, alors oui, je suis pour le pouvoir personnel. ».

Accusé à l’époque d’être un nouveau général Boulanger, De Gaulle a finalement prononcé des mots (la dernière citation) que pourrait aujourd’hui prononcer Emmanuel Macron dans sa manière de gouverner la France. En d’autres termes, Emmanuel Macron a été l’enfant idéalisé d’un De Gaulle qui recherchait avant tout l’efficacité dans la défense de la souveraineté de la France. Reste à savoir si le peuple suivra, car pour De Gaulle, cela n’a été qu’épisodiquement…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 avril 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
De Gaulle chef de parti.
La création du RPF.
Philippe De Gaulle, entre père et mer.
L'autre De Gaulle.
Philippe De Gaulle.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Daniel Cordier.
Le songe de l’histoire.
Vive la Cinquième République !
De Gaulle et son discours de Bayeux.
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220407-de-gaulle.html

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19 février 2022 6 19 /02 /février /2022 03:54

« L’attaque massive des armées russes contre l’Ukraine, État pacifique, européen et indépendant, est sans précédent depuis 1945. (…) Dans ce contexte dramatique, ma responsabilité comme Président de la République et Président du Conseil de l’Union Européenne est de consacrer toute mon énergie à rechercher une issue à ce conflit et à vous protéger en rendant la France et l’Europe plus fortes. Mais ce retour brutal du tragique dans l’Histoire ne doit pas étouffer le nécessaire débat démocratique autour des visons et des propositions que permet l’élection présidentielle. J’irai à votre rencontre, défendre mon bilan et mon projet pour la Nation. (…) Tirer les leçons des crises inédites que nous avons traversées ensemble et de l’action que, malgré les circonstances, nous n’avons cessé de conduire. Projeter le pays vers l’avenir. » (Emmanuel Macron, le 17 mars 2022).




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Nous sommes à deux semaines du premier tour de l’élection présidentielle du 10 avril 2022. L’élection est-elle pliée ? Bien évidemment, non ! Une élection, cela sert à ça, que les électeurs se prononcent, et tant qu’ils ne se sont pas prononcés, quelle que soit la fiabilité de sondages d’intentions de vote, rien n’est acquis, rien n’est déterminé. Tout reste ouvert. Le rôle du favori est d’ailleurs très instable : sa position ne mobilise pas l’électorat.

Ceux qui pensent que la réélection du Président sortant Emmanuel Macron est acquise ont donc tort deux fois. La première fois parce qu’ils méprisent le suffrage des Français en donnant plus de poids à des "enquêtes d’opinion" qui n’ont rien de formel et de fiable. La seconde fois parce qu’ils oublient le rôle essentiel d’une campagne électorale. Et même trois fois tort, car l’expérience montre que les urnes provoquent presque toujours des surprises.

Quelle est la tendance aujourd’hui, si près du but ?
On pourrait voir les choses de deux manières.

D’un côté, Emmanuel Macron surplombe tous les autres candidats, très nettement, dans les sondages. En tête des intentions de vote au premier tour, en tête des intentions de vote au second tour quelle que soit la configuration du second tour qui peut être quadruple (face successivement aux candidats Marine Le Pen, Valérie Pécresse, Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour). Donc, Emmanuel Macron est effectivement le favori.

Beaucoup d’explications peuvent se tenter : Président sortant dans plusieurs crises d’ampleur mondiale (Ukraine, économique, covid), il bénéficie de "l’effet drapeau" (unité de la Nation derrière le chef de la Nation) et aussi de l’expérience présidentielle dans une situation qui a besoin de subtilité et d’intelligence. Il est aussi Président du Conseil de l’Union Européenne, et en ce sens, l’un des très grands de ce monde, même si c’est pour six mois …ou moins. De plus, il est le seul à proposer un projet cohérent, raisonnable, rationnel qui ne reprenne pas des vieilles lunes. Il aurait pu être rivalisé sur sa droite par Valérie Pécresse et sur sa gauche par Anne Hidalgo, mais ces deux candidates pourtant d’anciens partis gouvernementaux, ont préféré adopter des attitudes étonnamment radicalisées tant sur l’extrême droite que sur ce que j’appellerais "l’extrême sociétal" de gauche. Ce qui fait que le centre droit et le centre gauche ne peuvent se reconnaître que dans la seule candidature d’Emmanuel Macron.

Mais d’un autre côté, la situation, en seconde analyse, est loin d’être aussi confortable pour Emmanuel Macron, ce qui peut me désoler et m’inquiéter.

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Premièrement, est-il sûr qu’Emmanuel Macron soit qualifié au second tour ? Je l’espère et tous les sondages semblent lui accorder cette garantie, mais la réalité électorale est toujours troublante et étonnante. Lionel Jospin "devait" gagner l’élection de 2002, il y a vingt ans, et c’est seulement deux ou trois jours avant le premier tour que les plus fins analystes ont commencé à envisager que rien ne serait certain pour le premier tour. Certes, Emmanuel Macron jouit encore d’une bonne avance, et la guerre en Ukraine plus sa déclaration de candidature (je pense que c’est le premier facteur, le second facteur était un non-événement) lui ont fait faire un bond de 5 à 10 points, ce qui est exceptionnel à un mois et demi du premier tour. Mais cette avance aujourd’hui s’effrite de jour en jour. La position n’est en rien acquise, ni permanente.

Deuxièmement, et c’est là ma principale inquiétude, Emmanuel Macron est-il certain de gagner le second tour ? Face à Valérie Pécresse, Éric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron jouit d’une confortable avance d’une vingtaine de points. Certes, il est maintenant à environ 60% contre Jean-Luc Mélenchon alors qu’il y a une semaine, il était à 66%. Il s’effrite aussi. Mais l’écart est trop grand. En revanche, face à Marine Le Pen, l’écart se resserre dangereusement : il était à 57% contre elle il y a une semaine, il est maintenant à 53%, je donne des indications de sondages, il faudrait faire des moyennes, ou étudier les enquêtes de chaque institut de sondage, c’est une approximation. À 53% vs 47%, dans un sondage, autant dire que c’est du 50% vs 50% avec les incertitudes de calculs.

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Donc rien n’est joué. Absolument rien. Je vois deux raisons à cette lente mais réelle érosion de la candidature d’Emmanuel Macron. D’une part, il a présenté son projet présidentiel, et dans ce projet, certaines mesures concrètes peuvent rencontrer des oppositions réelles (retraite à 65 ans, réforme du RSA, etc.). Notons que s’il n’avait présenté aucun projet ou un projet consensuel immobiliste à la François Mitterrand (ni-ni), on l’aurait aussi blâmé car un candidat se présente pour réaliser des réformes pendant le quinquennat à venir, si c’est pour ne rien faire, autant qu’il reste chez lui. D’autre part, Emmanuel Macron ne fait pas campagne, et cela donne une perception assez mauvaise de la situation. Il doit se défendre, lui-même, pas par ministres interposés.

Certes, Emmanuel Macron doit continuer à gérer les affaires du monde, et en ce moment, il a de quoi faire. Mais il faut se méfier du "syndrome Churchill". En pleines négociations d’après-guerre, Churchill a été remercié comme un malotru par ses électeurs et a dû rendre son tablier. Rien n’interdit qu’Emmanuel Macron, alors qu’il se démène auprès de nos partenaires européens et américains sur la guerre, auprès des Français pour réduire l’effet collatéral sur l’économie, subît le même sort, certes ingrat mais la vie politique a toujours été ingrate.

Ne pas faire campagne serait une faute considérable. Laisser juste une vidéo en guise de participation à un meeting (à Marseille) est même méprisant sinon arrogant dans sa relation avec les Français, alors qu’il ne l’est pas, il nourrit au contraire une grande empathie envers les Français. Même De Gaulle, qui ne voulait pas "se mettre en pyjama devant les Français", a pris une douche froide le 5 décembre 1965 en refusant de faire campagne pour le premier tour (même pas 45% des suffrages exprimés, 37% des inscrits !) et a dû se résoudre à faire campagne entre les deux tours (avec des entretiens savoureux, trois fois, avec Michel Droit, il y a montré une autre facette de sa personnalité qui a beaucoup plu, le De Gaulle goguenard).

Il faut se rappeler le syndrome Balladur. Édouard Balladur, Premier Ministre de cohabitation, "surplanait" dans tous les sondages pendant l’année précédant l’élection présidentielle de 1995 tandis que le PS était KO et son rival Jacques Chirac démonétisé dans "l’opinion publique". Aucun concurrent de taille à faire contrepoids au Premier Ministre. En janvier 1995, à trois mois du premier tour, certains envisageaient même une élection dès le premier tour (ce qui était ridicule puisque même De Gaulle n’a pas été élu dès le premier tour). Le résultat, c’est que dès la fin du mois de février, Édouard Balladur a été dépassé par Jacques Chirac et la logique de campagne l’a emporté sur la logique des sondages. Jacques Chirac était une bête de campagne, alors qu’Édouard Balladur, visiblement, n’était pas fait pour faire campagne !

Ce syndrome Balladur s’est retrouvé à de nombreuses reprises après 1995 : en 2002, Lionel Jospin en a été victime ; en 2011, Dominique Strauss-Kahn également (il aurait été probablement été plus prudent avec son comportement personnel s’il n’était pas donné largement gagnant dans les sondages) ; enfin, en 2016, Alain Juppé en a été également une victime consentante, sa campagne n’ayant jamais eu comme argument que les sondages. On peut du reste dire qu’en 2021, Xavier Bertrand en a été aussi une victime, en ce sens qu’il était donné comme le meilleur candidat LR pour l’élection présidentielle (mais il n’en était pas le favori).

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Emmanuel Macron pourrait, lui aussi, être victime du syndrome Balladur s’il ne faisait pas campagne en y mettant toutes ses forces et sa sincérité, d’autant plus que son projet présidentiel, dense et solide, demande aussi à être défendu, au même titre que son bilan, même si un bon bilan n’a jamais fait une élection (j’y reviendrai).

On pourrait toutefois dire qu’Édouard Balladur s’est effondré dès février 1995, deux mois avant le premier tour, c’est vrai, et que si Emmanuel Macron "s’effrite", perd quelques points, il ne s’effondre pas et on est à deux semaines du premier tour. Mais il ne faut pas décontextualiser : en 1995, il n’y avait pas de chaîne d’information continue, il n’y avait pas de réseaux sociaux ni d’Internet en général, les seules informations étaient temporisées par les journaux télévisés ou à la radio et encore par la presse écrite. Aujourd’hui, tout va plus vite, la moindre information tourne en boucle sur le Web dès la première minute et au bout d’une heure, il y a déjà la surréaction de toute la classe politique. Deux semaines, c’est donc encore très long à l’échelle de l’info.

Ce qui a nui à la campagne est probablement du fait et de la responsabilité des médias qui ont passé beaucoup de temps à évoquer la guerre en Ukraine. Le sujet est très important (il est un événement historique qui marquera l’histoire du monde et l’entrée d’une nouvelle époque assurément), mais cela ne doit pas non plus empêcher d’informer sur la campagne présidentielle, et en ce sens, beaucoup de médias sont en défaut à ce sujet.

En outre, cette absence de campagne dans les médias n’avantage pas forcément le candidat qu’on croit : en réduisant au maximum ses déplacements et ses meetings électoraux, Emmanuel Macron n’imprime pas dans sa campagne même s’il imprime en tant que Président de la République. Il est donc urgent que le Président de la République fasse campagne pour rassembler tous ceux qui, nombreux (on l’a vu avec des personnalités de tout horizon, de Jean-Pierre Chevènement à Éric Woerth, de Bertrand Delanoë à Jean-Pierre Raffarin, de Manuel Valls à Christian Estrosi, et peut-être même avec Nicolas Sarkozy après François Léotard), sont à la fois favorables à sa candidature, à son projet, à ses perspectives de redonner à la France sa souveraineté nationale au sein d’une Europe forte, et inquiets de voir un grand nombre de candidats radicalisés qui, élus, seraient une catastrophe pour l’avenir des Français, et on a bien vu pour l’Ukraine à quel point il ne fallait pas transiger sur la dissuasion nucléaire, sur le jeu des alliances et sur la fermeté face à la Russie. Tous les candidats qui ont transigé sur l’alliance atlantique et notre alliance avec les États-Unis ont trahi la sécurité des Français, on le comprend bien aujourd’hui.

Heureusement, le candidat Macron ne reste pas inerte. Annoncé depuis quelques jours, Emmanuel Macron participera à un grand meeting le samedi 2 avril 2022 après-midi, à une semaine du premier tour, avec une mobilisation virale qui pourrait prêter à sourire mais qui peut être très efficace. Il n’a pas lésiné sur ses ambitions puisque ce grand rassemblement aura lieu à la salle Arena de Paris La Défense, une salle récente, inaugurée le 16 octobre 2017, ce qui est très ambitieux, car cette salle, la plus grande salle d’Europe, peut accueillir près de 40 000 participants ! Ce sera probablement une démonstration de force (on peut s’inscrire ici).

Dans sa plaquette de 24 pages présentant son projet présidentiel (qu’on peut télécharger ici), Emmanuel Macron termine son introduction ainsi : « Quels que soient le lieu où vous habitez, le métier que vous exercez, votre histoire, le prénom que vous portez, la France a besoin de vous. Durant ces cinq années, je n’ai jamais perçu dans le pays la résignation, le renoncement sur lesquels certains prospèrent. Je vous ai toujours vu passionnés et volontaires, animés de la volonté de prendre part à cette belle aventure collective qui s’appelle la France. Je vous ai vu armés de l’esprit de résistance comme de l’esprit de conquête. ». C’est une véritable déclaration d’amour à tous les Français. Rien à voir avec l’arrogance qu’on lui a collée stupidement à la peau et aux aigreurs et défaitismes de la plupart de ses concurrents à l’élection présidentielle.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 mars 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le syndrome Balladur.
Élysée 2022 (37) : Emmanuel Macron n’est pas (encore) réélu !
S’inscrire (gratuitement) au meeting d’Emmanuel Macron le samedi 2 avril 2022 à 14 heures 30 à Arena de Paris La Défense.
François Léotard.
Bertrand Delanoë.
Manuel Valls.
Jean-Pierre Chevènement.
Jean-Pierre Raffarin.
Éric Woerth.
Élysée 2022 (36) : pour qui votera Nicolas Sarkozy au premier tour ?
Élysée 2022 (35) : le projet présidentiel du candidat Emmanuel Macron.
Présentation du projet présidentiel d’Emmanuel Macron le 17 mars 2022 à Aubervilliers (vidéo).
Projet du candidat Emmanuel Macron pour 2022 (à télécharger).
Élysée 2022 (34) : la liste officielle des 12 candidats.
Élysée 2022 (33) : Emmanuel Macron à 30% ?
Élysée 2022 (32) : Emmanuel Macron candidat !
Lettre du candidat Emmanuel Macron à tous les Français le 3 mars 2022 (texte intégral).
Ukraine en guerre : Emmanuel Macron sur tous les fronts.
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron sur la guerre en Ukraine le 2 mars 2022 (vidéo et texte intégral).
Nous Européens, nous sommes tous des Ukrainiens !
La repentance nucléaire : Emmanuel Macron à Belfort.
Élysée 2022 (29) : Emmanuel Macron sera-t-il candidat un jour ?
Enfin, une vision européenne !

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220326-syndrome-balladur.html

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23 janvier 2022 7 23 /01 /janvier /2022 03:02

« Le gaullisme aura duré trente ans. Une génération, en somme… » (Pierre Lefranc).



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Un des représentants les plus "orthodoxes" du gaullisme, Pierre Lefranc est né il y a 100 ans, le 23 janvier 1922 à Paris. Il est mort il y a dix ans, le 7 janvier 2012, au Val-de-Grâce à Paris, quelques jours avant son 90e anniversaire. Pour l’ancien Premier Ministre Dominique de Villepin, l’homme était « un amoureux de la liberté et une figure du courage politique, de l’exigence morale qui est au cœur du gaullisme ainsi que de l’esprit d’indépendance. C’était un combattant, un fidèle en temps de solitude et un serviteur de l’État. Sa vigilance en faveur de nos principes républicains, il n’a jamais cessé de l’exercer. ». Il voulait être le gardien intransigeant des valeurs gaullistes.

Pierre Lefranc était un ancien résistant et un très proche du Général De Gaulle, au point même d’avoir une certaine ressemblance de visage et de voix avec un homme qui aurait pu être son père (Pierre Lefranc est né trois semaines après l’amiral Philippe De Gaulle). Très proche de De Gaulle dont il était devenu l’ami, Pierre Lefranc n’a pas été, paradoxalement, ministre à l’époque dorée du gaullisme gouvernemental, comme le furent de nombreux de proches. Il était son chef de cabinet.

Étudiant en droit à Paris, il avait 18 ans le 20 juin 1940, date à laquelle il a entendu l’appel de De Gaulle à la BBC. Le premier acte de résistance de Pierre Lefranc fut d’avoir célébré le Soldat inconnu le 11 novembre 1940 et d’avoir manifesté contre l’occupant nazi sur les Champs-Élysées, ce qui formellement était interdit et était une marque de défiance contre le nouveau régime. Selon Pierre Lefranc, le déclencheur de cette manifestation a été la décision du recteur de Paris de fermer l’université le 11 novembre 1940 pour décourager les commémorations. Les soldats allemands ont encerclé l’Arc de Triomphe et ont tiré sur les étudiants.

Dans ces circonstances, Pierre Lefranc a été blessé à une jambe, touchée par l’explosion d’une grenade, il fut amené à l’Hôtel Continental puis l’Hôtel Majestic, en état d’arrestation, et fut emprisonné pendant six mois à la prison de la Santé (où un gardien lui a dit : « Paraît qu’ils vont tous vous fusiller ») et fit un court séjour à la prison de Fresnes pour faire soigner sa jambe. En 2005, Pierre Lefranc a affirmé : « C’est le premier sursaut venant des profondeurs. Les chants et les clameurs se succèdent. Le nom de De Gaulle est déjà, pour tous ces jeunes, synonyme d’honneur et de liberté. Il est cent fois lancé et cent fois repris à pleine voix. ».

Sa première nuit en prison à la Santé, du 11 au 12 novembre 1940, lui fut mémorable : « Ce soir-là, je compris pour toute ma vie, que seule demeurait indiscutable la dignité de soi… Cette nuit-là me fit gagner plusieurs années. (…) Plus tard, parlant de ces modestes événements avec le Général De Gaulle, il voulut bien me dire qu’à l’annonce de cette première manifestation ouverte de résistance, organisée et menée par des jeunes, il avait eu le sentiment d’une première réponse du pays, riche de promesses, et qu’il en avait ressenti de la joie. ».

À sa libération (sans explication), Pierre Lefranc a fui vers la zone libre et a créé un réseau de résistance, tout en se formant à la nouvelle École des cadres d’Uriage, près de Grenoble, créée en septembre 1940 et chargée de former l’élite de la Révolution nationale de Pétain (mais enseignants et élèves se retournèrent contre Pétain, créèrent des réseaux de résistance dans le Dauphiné, et l’école fut finalement fermée le 27 décembre 1942).

Pierre Lefranc a tenté de rejoindre Londres mais il fut emprisonné en Espagne pendant six mois et a rencontré pour la première fois De Gaulle à Gibraltar le 30 mai 1943, qui lui a sèchement parlé : « Vous en avez mis du temps, à venir ! Il nous reste beaucoup à faire. ». Il a rejoint la France libre à Londres.

Après une formation à l’École Militaire des Cadets de la France Libre, Pierre Lefranc travailla pour le renseignement et les services secrets de la France libre. Son rôle était de coordonner les maquis. Il a été parachuté dans l’Indre le 25 août 1944 pour contribuer à la libération de la France, puis, d’octobre 1944à à septembre 1945, fut affecté aux affaires politiques des services des renseignements (dans ce cadre, il a intégré le service de presse de la 1e armée commandée par le général de Lattre de Tassigny en Allemagne en mars 1945).

Après la guerre et une courte mission dans le cabinet du Ministre de l’Économie, Pierre Lefranc a travaillé dans le privé, dans le secteur des assurances. D’un fidélité exemplaire, il a suivi De Gaulle dans la grande aventure du RPF (Rassemblement du peuple français, le parti que De Gaulle a créé en avril 1947), faisant partie de la direction et se faisant élire conseiller municipal de Brive de 1947 à 1951.

Probablement que ses relations avec De Gaulle entre 1951 et 1958, au moment ce qu’on a appelé a posteriori la "traversée du désert" furent "fondatrices" de ce qu’est devenu et de ce que représentait Pierre Lefranc dans la Cinquième République. Rendant régulièrement visite à De Gaulle dans sa propriété de Colombey-les-Deux-Églises, il a tissé des liens de confiance et d’amitié avec le Général.

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Le futur ministre Alain Peyrefitte le considérait comme un "vieux-gaulliste" : « À côté d’eux [l’entourage de De Gaulle], il y avait quelques "vieux-gaullistes", qui avaient servi fidèlement le Général au RPF et pendant la traversée du désert : Olivier Guichard, Pierre Lefranc, Jacques Foccart. Il avait besoin d’eux et s’appuyait souvent sur eux, même s’il affectait parfois de les tenir à distance, non sans ingratitude. ». Dans cette catégorie, Alain Peyrefitte plaçait aussi Roger Frey, Raymond Triboulet et Jacques Marette.

Au retour de De Gaulle au pouvoir, Pierre Lefranc a été son chef de cabinet à Matignon, puis a appartenu au cabinet de De Gaulle à l’Élysée de 1959 à 1963. Alain Peyrefitte a raconté que le 27 mai 1962, Pierre Lefranc est venu le voir à son Ministère de l’Information. Il était alors conseiller technique de l’Élysée chargé de l’Information et il transmettait la consigne du Général de ne pas libéraliser la RTF (future ORTF) : « Il paraît que vous préparez un statut pour la RTF. Je suis chargé de vous mettre en garde contre la tentation de mettre en marche un système qui aurait pour effet que vous laisseriez échapper la RTF de votre autorité. Conservez la capacité de nommer qui vous voulez où vous voulez. (…) Si un journaliste de la télévision ou de la radio présente les informations d’une manière désagréable au gouvernement, vous le mettez au placard. (…) Et vous troqueriez votre autorité contre une vague tutelle, qui ne vous donnera plus aucun moyen de faire passer votre impulsion ? Cela, le Général ne l’attend pas du tout de vous. Le statut actuel vous donne l’autorité, donc la responsabilité. ». Et le ministre de songer : « J’ai trop entendu le Général lui-même sur ce thème, pour ne pas être sûr que Pierre Lefranc traduit très exactement la pensée présidentielle. ». L’image du ministre Alain Peyrefitte annonçant les innovations dans le journal télévisé a donc donné une idée erronée de sa propre pensée politique, beaucoup plus libérale en matière d’audiovisuel que l’image que De Gaulle aurait voulu montrer.

Toujours sur la réforme du statut de l’ORTF, Georges Pompidou a dit à Alain Peyrefitte en août 1962 : « Ne vous imaginez pas que c’est Lefranc qui monte le Général contre vos idées, c’est le Général qui fournit ses idées à Lefranc. Je crois comme vous qu’il faut le faire évoluer. Mais il faudra du temps et de la patience. ». Le 27 février 1963, Georges Pompidou a encore ajouté auprès d’Alain Peyrefitte, après un "nouvel avertissement" de Pierre Lefranc : « Vous ne ferez pas changer d’avis à la fois le Général et Lefranc. On pourra peut-être convaincre le Général s’il n’est remonté par personne. Comme Lefranc va devenir préfet, ça ne doit pas être impossible. Ensuite, nous verrons si nous pouvons faire passer le Général à l’attendrissement. ».

Et effectivement, au conseil des ministres du 3 juillet 1963, sur proposition de Roger Frey (et avec la réticence de De Gaulle), Pierre Lefranc fut nommé préfet de l’Indre de juillet 1963 à septembre 1965, dans le département où il avait été parachuté pendant la guerre.

En automne 1965, il fut chargé d’une mission très délicate et preuve de la grande confiance qui le liait à De Gaulle : il fut son directeur de campagne à l’élection présidentielle de décembre 1965, ce qui n’était pas une mince affaire alors que De Gaulle ne voulait pas "s’habiller en pyjama" pour aller rencontrer les Français. Son action fut très efficace en structurant les soutiens à De Gaulle partout sur le territoire. Pierre Lefranc a témoigné bien plus tard que les hésitations à se représenter étaient réelles, Yvonne De Gaulle aurait voulu commencer une retraite tranquille et son mari aurait aimé bénéficier de temps pour achever ses mémoires.

nsuite, de 1965 à 1973, Pierre Lefranc fut nommé président de la Sofirad, Société financière de radiodiffusion qui gérait les participations de l’État dans des entreprises privées du secteur de l’audiovisuel (société créée paradoxalement par Pierre Laval le 17 novembre 1942 pour participer à la création de RMC et qui fut dissoute le 1er août 2017). Fonction souvent politique qui avait été confiée à la Libération à Robert Buron, et, limogé par Georges Pompidou en 1973, Pierre Lefranc a été remplacé par Denis Baudouin puis en 1977, par Xavier Gouyou-Beauchamps (sous Valéry Giscard d’Estaing), et Hervé Bourges en fut aussi, de 1989 à 1991 (sous François Mitterrand).

Appelé par Jaccques Foccart et Pierre Juillet pour mobiliser les militants gaullistes face aux "agitateurs" de mai 1968, Pierre Lefranc organisa la grande contre-manifestation du 30 mai 1968 aux Champs-Élysées qui fut un succès inespéré, où il manifesta au premier rang aux côtés de Michel Debré et André Malraux avec lequel il créa en 1971 l’Institut Charles-De-Gaulle devenu fondation en septembre 1992, chargé de la mémoire politique de De Gaulle. Pierre Lefranc fut aussi à l’origine des comités pour la défense de la République (CDR) qu’il a présidés jusqu’en mars 1969.

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Toujours au service de De Gaulle même après sa démission en 1969, Pierre Lefranc a ainsi parfois "aidé" le Général De Gaulle, par exemple en lui recommandant un hébergement dans le Lot pour faire escale dans son voyage vers l’Espagne (le dernier déplacement de De Gaulle), le château de Roumegouse qui appartenait à un membre de la famille dans l’ancien résistant.

Philippe De Gaulle, affecté en Bretagne à la mort de son père, a expliqué dans ses entretiens avec Michel Tauriac ("De Gaulle mon père", éd. Plon, 2004) que lors de son retour de Bretagne à Colombey-les-Deux-Églises, lorsqu’il était à Paris, il n’avait pas pu pénétrer à l’Élysée tôt le matin du 10 novembre 1970 pour s’assurer que les dernières volontés de son père seraient correctement suivies (pas de cérémonie officielle) : « Vous voyez donc comment tout cela était compliqué ! Ce n’est pourtant pas faute de m’expliquer au téléphone avec Baudouin en l’absence de quelqu’un d’autre, comme Pierre Juillet, par exemple, à qui j’aurais préféré avoir affaire. Je lui indique que je suis porteur d’un exemplaire du testament olographe de mon père et lui en donne la teneur. (…) Je me sens donc assez désemparé. Comment franchir cette barrière qui m’empêche d’accomplir mon dernier devoir filial ? ». À l’époque, Denis Baudouin venait d’inaugurer ses fonctions de conseiller chargé de la communication à l’Élysée et était d’astreinte cette nuit-là.

C’est ainsi que l’amiral De Gaulle pensa à Pierre Lefranc : « C’est un homme fidèle en qui je peux avoir confiance. Je décide de lui téléphoner pour lui annoncer la triste nouvelle et lui faire part des difficultés que je viens de rencontrer à l’Élysée. Il arrive tout de suite à mon domicile. Il est évidemment très ému. Il me propose : "Je vais aller à Colombey le plus vite possible pour aider votre mère". ». Philippe De Gaulle lui proposa plutôt de se charger lui-même des dispositions des obsèques avec Georges Pompidou : « Si vous voulez nous prêter main-forte, rendez-vous plutôt sans tarder à l’Élysée avec l’exemplaire numéro trois que voici et insistez pour être reçu par Pompidou en lui demandant d’appliquer les dispositions voulues par le Général De Gaulle. ».

Pierre Lefranc s’est alors rendu immédiatement à l’Élysée, a rencontré Georges Pompidou qui lui a expliqué qu’on recherchait l’exemplaire qu’il détenait lui-même du testament de De Gaulle (depuis 1952, il n’était pas immédiatement accessible), exemplaire qu’il a ensuite publié dans la presse à midi (dans "France-Soir", à une époque où ce journal était réellement un journal avec de vrais journalistes et de la vraie information). La famille De Gaulle aurait été prête à publier le testament au même moment sans concertation avec l’Élysée si celui-ci continuait à montrer autant de mauvaise volonté. Le Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas, qui venait d’arriver à l’Élysée, a ainsi été averti de la mort de De Gaulle par Pierre Lefranc qui l’a croisé.

À partir de 1971, Pierre Lefranc s’est sans doute considéré comme orphelin, orphelin du Général De Gaulle (il n’avait alors que 49 ans). Il a alors quitté le champ politique pour se consacrer au travail de mémoire, il fut en quelque sorte le grand conservateur du musée national du gaullisme, en concentrant son activité à donner vie à l’Institut Charles-De-Gaulle, en lui consacrant une vingtaine d’ouvrages ainsi qu’en se permettant, sous pseudonyme (Pierre Lamballe), une activité de romancier. En 1974, il a aussi participé à la vingt-septième session de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et assistait régulièrement aux réunions de l’association des auditeurs.

En fait, pendant une quinzaine d’années, il y a eu deux structures, l’Institut Charles-De-Gaulle d’une part et la Fondation Charles-De-Gaulle d’autre part, et ces deux structures ont fusionné en 2006. Pierre Lefranc fut l’animateur principal de l’Institut de 1971 à 1991, puis il présida temporairement la Fondation de 2006 à 2007. Les présidents de l’Institut furent André Malraux en 1971, Gaston Palewski en 1976, Geoffroy Chodron de Courcel, Secétaire Général de la Présidence de la République sous De Gaulle, Compagnon de la Libération et oncle de Bernadette Chirac, en 1984, Pierre Messmer en 1992, le général Jean Simon en 1995, Jean Foyer en 1997, Michel Debré en 1998 et Yves Guéna en 2000 jusqu’en 2006. La Fondation a été présidée par Pierre Messmer en 1992, Jean Foyer en 1997, Yves Guéna en 2000, Pierre Mazeaud en 2007, Jacques Godfrain en 2010 et depuis le 18 décembre 2018, elle est présidée par l’ancien ministre Hervé Gaymard.

Comme beaucoup de barons du gaullisme, Pierre Lefranc fut un nostalgique de De Gaulle, considérant que le gaullisme était mort avec De Gaulle. Gardien du temple, il a présidé l’Association nationale d’action pour la fidélité au Général De Gaulle.

Ainsi, Pierre Lefranc n’hésitait pas à critiquer les successeurs gaullistes du premier Président de la Cinquième République, à commencer par le Président Georges Pompidou, qui avait accepté l’adhésion du Royaume-Uni à ce qui deviendrait l’Union Européenne. Il s’est opposé aussi au Président Jacques Chirac sur au moins trois sujets : le discours du Vel’ d’Hiv’ sur la reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans les rafles des Juifs (1995), le quinquennat (2000) et le Traité constitutionnel européen (2005). Il n’était pas plus indulgent pour le troisième (et actuellement dernier) Président gaulliste qui a succédé à De Gaulle, à savoir Nicolas Sarkozy qui a fait réintégrer la France dans le commandement militaire de l’OTAN, qui a poursuivi l’intervention militaire française en Afghanistan et qui a fait adopter le Traité de Lisbonne.

Au printemps 2002, Pierre Lefranc a soutenu la candidature de Jean-Pierre Chevènement, « le seul à parler de la France ». Ce dernier, à la mort de l’ancien résistant, l’a qualifié de « patriote » et de « républicain impeccable » : « Chef de cabinet du Général De Gaulle, il semblait tenir de lui, sans rien perdre de son naturel, la prestance, la voix et le regard aigu qu’il portait sur les choses. Il laisse un exemple, celui d’un homme désintéressé, ne se déterminant qu’à l’aura des intérêts de la France, d’une France dont il gardait une haute idée. ».

Bien que totalement étranger aux appareils politiques, Pierre Lefranc s’était rapproché au parti de Nicolas Dupont-Aignan à la fin de sa vie, dont le souverainisme l’avait séduit. Il a même participé à l’université de rentrée de Debout La République le 7 septembre 2008 à Dourdan : « Si je suis là (…), pourquoi ? C’est parce que nous avons l’impression que la France s’engage dans une mauvaise voie. (…) Je suis persuadé qu’au fond de nous-mêmes, nous avons tous pris la décision de maintenir l’indépendance de notre pays. Et si nous voulons être fidèles au grand message que nous a laissé Charles De Gaulle, de la vocation de la France dans la monde, vous savez que cette vocation, on ne peut la remplir que si nous sommes libres et indépendants. ». Toutefois, je doute que Pierre Lefranc se serait senti à l’aise dans un parti qui s’est allié en 2017 avec un parti d’extrême droite créé par Jean-Marie Le Pen à l’expression ouvertement antigaulliste.

Si j’ai une admiration sans bornes pour Pierre Lefranc, pour ce qu’il représente sur le courage d’un étudiant qui va risquer plusieurs fois sa vie, dans la manifestation contre les occupants puis dans les combats armés pour retrouver l’indépendance de son pays, pour ce qu’il représente de la pensée gaulliste, j’émets néanmoins une réserve sur ses opinions politiques d’après-gaullisme (c’est-à-dire, après la mort de De Gaulle) : elles n’engagent que lui-même, et certainement pas le Général De Gaulle dont les deux principes, ce sont effectivement l’indépendance, mais aussi le pragmatisme.

Dans un monde globalisé fait de nations-continents, De Gaulle aurait certainement admis que la France seule ne pourrait pas peser efficacement face aux autres blocs sans la construction d’une Europe soudée qui permettrait à la France de préserver sa puissance, son indépendance et surtout, ses valeurs. D’ailleurs, c’est De Gaulle qui a appliqué le Traité de Rome alors que certains de ses proches ne voulaient pas en entendre parler en 1958. Personne, aujourd’hui, n’est donc capable de dire ce que De Gaulle aurait dit, pensé, fait s’il était au pouvoir. Personne, pas même lui. De Gaulle appartient désormais à la France et nul n’est son prophète.

Cela n’empêche pas que les affirmations de Pierre Lefranc sont intéressantes et importantes, et que les leçons de courage du passé seront toujours instructives dans la perspective de l’avenir. En outre, Pierre Lefranc a été un incroyable témoin de cette épopée gaulliste et son témoignage est précieux pour les livres d’histoire, d’autant plus qu’il s’est longuement étendu dans plusieurs ouvrages, tant sur sa vie personnelle que sur la vie politique.

À cet égard, dans le livre "Gouverner selon De Gaulle" (éd. Fayard, 2008), Pierre Lefranc a livré quelques petites pépites comme celles-ci, principalement sur le successeur direct, où il ne se privait pas de piment.

Sur André Malraux : « La considération que le Général portait au miracle de l’écriture rejaillissait naturellement sur les auteurs. Telle est la source de l’intérêt particulier qu’il a porté à André Malraux. De surcroît, le passé politique de l’auteur de "L’Espoir" en faisait un homme de progrès, militant contre tous les totalitarismes et cet engagement représentait une garantie. Avec lui, les libertés ne subiraient aucune atteinte. Quant à vouloir l’encadrer et l’insérer dans des règles administratives, c’était une tout autre histoire ! De Gaulle l’avait fait entrer dans son gouvernement en 1945, et l’écrivain, venu se mettre à sa disposition, présent lors du lancement du RPF à Strasbourg le 7 avril 1947, s’était vu confier le secteur de la propagande du mouvement. Malgré son activité littéraire, il n’avait jamais laissé ce lien se distendre. ».

Sur Georges Pompidou avant 1969 : « On ne peut pas demander à tous d’être des héros, mais subir l’effondrement national sans réaction aucune, voilà qui est vraiment grave lorsqu’on prétend, par la suite, atteindre les plus hautes fonctions. Bien que membre du RPF, il en était resté à l’écart, puis s’était installé dans le privé. Il ne croyait pas au retour du Général et trouvait vains nos efforts. Revenu aux affaires dans la proximité immédiate de De Gaulle, très influencé par sa relation avec le milieu de la finance, il s’était montré hostile à toute avancée sociale, notamment  l’égard de la participation. ».

Le paradoxe de cette description et excessif reproche de Pierre Lefranc, c’est que Georges Pompidou a été nommé Premier Ministre par De Gaulle en tout connaissance de cause. Et là, De Gaulle est bien l’acteur vivant du gaullisme.

Sur Georges Pompidou après 1969 : « Pompidou n’aimait pas les ennuis. Qui les aime ? Les hommes de caractère, s’ils les créent parfois, savent y faire face. Lui cherchait toujours les solutions qui permettent de tourner la difficulté, même si elles doivent parfois égratigner les principes. Personnage d’intelligence et de culture, il estimait que la conduite d’un pays consiste à éviter les à-coups et les chocs. Il préférait sacrifier les grandes aspirations au calme du parcours. Rien de ce qui pouvait secouer la société ne lui paraissait bon. Son idéal : une évolution lente et sans heurts. Appartenant à la première génération de la réussite, étant celui qui avait effectué la percée, il n’avait pas encore dominé sa satisfaction du succès. Selon lui, son propre exemple démontrait que le progrès social était possible dans cette République où il suffisait de se donner du mal. ».

Là encore, ce que Pierre Lefranc décrivait comme un défaut serait plutôt perçu maintenant une qualité : ne pas brusquer le peuple, ne pas le contraindre à des mesures trop fortes, pas assez soutenues dans le pays. La France meurt de ne pas pouvoir se réformer et ceux des dirigeants, volontaristes, qui sont déterminés à le réformer sont souvent confrontés à ce mur impopulaire ; c’était le cas de Nicolas Sarkozy, comme Emmanuel Macron qui a été stoppé dans ses réformes (gilets jaunes, crise sanitaire, etc.), mais aussi Alain Juppé version 1995.

On le comprend, Pierre Lefranc a été un théoricien du pouvoir, c’est-à-dire qu’il a prôné ce qui était, selon lui, l’idéal. Or, la politique, ce n’est pas du tout cela. C’est la recherche de l’équilibre entre le souhaitable et le réalisable, c’est beaucoup moins satisfaisant intellectuellement, mais si De Gaulle pouvait se permettre de gouverner à l’arraché, parce qu’il avait cette rare légitimité historique que seules, une ou deux personnes peuvent avoir par siècle, et encore…, on ne se demande qui l’a depuis un demi-siècle, il s’est lui-même retrouvé face au mur impopulaire, disons ici référendaire, en 1969 au moins d’abandonner toute ambition nationale. Gouverner, par essence, c’est naviguer par compromis. Et l’enjeu, c’est d’éviter de transformer les compromis en compromissions.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 janvier 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre Lefranc.
Philippe De Gaulle.
Charles De Gaulle.
Jacques Chirac.
Michel Jobert.
Pierre Mazeaud.
Michel Debré.
Bernard Pons.
Pierre Juillet.
Philippe Mestre.
Henry Chabert.
Olivier Dassault.
Éric Raoult.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220123-pierre-lefranc.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/pierre-lefranc-et-la-nostalgie-du-238805

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/01/08/39296240.html






 

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27 décembre 2021 1 27 /12 /décembre /2021 03:55

« Il n’est pas tout à fait 16 heures. Je viens de voir le cercueil disparaître dans le caveau. Je ne peux m’empêcher de regarder ma mère sous son voile. Quelle douleur, mais quelle dignité ! » (Philippe De Gaulle, sur le 12 novembre 1970 à Colombey-les-deux-Églises).



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L’amiral Philippe De Gaulle, fils du Général et ancien sénateur de Paris, fête son 100e anniversaire ce mardi 28 décembre 2021. Né à Paris, il faisait partie d’une famille qui mourait plutôt autour de 80 ans. Ce fut le cas de son père et dans son livre témoignage d’entretien avec Michel Tauriac ("De Gaulle mon père", chez Plon, le second tome sorti en février 2004), Philippe De Gaulle s’est livré à un témoignage intéressant.

Philippe De Gaulle, par ses responsabilités de militaire, voyait assez peu souvent son père mais lorsqu’ils se rencontraient, le père se confiait volontiers au fils, les deux se ressemblant physiquement, De Gaulle père y trouvait une certaine confiance réciproque en raison de l’énormité de leurs traits. Tous leurs entretiens ont permis de tracer une certaine idée du héros du 18 juin, sous un autre jour que l’aspect public.

De Gaulle a rédigé son testament dès le 16 janvier 1952. Il avait alors 61 ans. Il venait d’être opéré des yeux et avait peur de devenir aveugle (jusqu’à la fin de sa vie, il a vécu avec cette angoisse, il avait peur de ne plus pouvoir écrire ou marcher à cause de cela, et à la fin de sa vie, il devait prendre une grosse loupe pour lire). Son père par ailleurs n’imaginait pas de dépasser de beaucoup 80 ans, son père Henri (1848-1932) étant mort à 83 ans. Du reste, ses frères Xavier (1887-1955) et Pierre (1897-1959), ancien président du conseil de Paris, n’ont même pas atteint leurs 70 ans.

La rédaction de ses dernières volontés était en fait la réaction à un événement qui l’a marqué : « Son moral n’est pas bon. La désagrégation en cours du RPF n’arrange rien. Surgit également la même année [1952] un fait déterminant : la mort du général Jean de Lattre de Tassigny. Le 15 janvier, il se rend aux Invalides pour saluer sans cérémonie sa dépouille mortelle. Le lendemain sont célébrées les obsèques nationales du grand soldat que l’Assemblée Nationale va élever à la dignité de maréchal de France. Certains ont essayé en vain de décider mon père à y assister. Or, c’est du jour même de ce déploiement de pompe, mercredi 16 janvier, qu’est daté son testament. J’avoue ne pas avoir fait ce rapprochement sur le moment. Ce n’est pas que plus tard, au cours d’une conversation avec Louis Terrenoire (…), que l’idée m’est venue que le spectacle du grand appareil des Invalides avait été le moteur de son initiative. ». Toutes les citations ici proviennent du livre entretien de Philippe De Gaulle avec Michel Tauriac (sauf mention contraire).

De Gaulle, de retour à Colombey, aurait confié à Louis Terrenoire, en effet : « En tout cas, j’ai pris mes précautions pour qu’à mon enterrement, je ne sois pas le jouet de l’histrionisme du régime et pour que je sois délivré de la présence des politiciens. ». Il faut préciser que c’était sous la Quatrième République à une époque où l’hypothèse de son retour au pouvoir était très improbable.

Dans ce document rédigé en trois exemplaires, De Gaulle refusait toute cérémonie officielle, toute oraison funèbre, y compris au Parlement, toute présence d’officiels, et toute distinction posthume. Parmi ses craintes, l’inhumation au Panthéon (il aurait trouvé cela horrible), l’inhumation au Mont-Valérien (cela avait plus de sens mais il ne voulait pas voler sa mort à sa famille), et aussi le grade posthume de maréchal de France. Enfin, il voulait surtout éviter que les responsables politiques du moment puissent récupérer sa dépouille politique à des fins électoralistes.

Philippe De Gaulle a expliqué que son père lui avait donné ce document à Pâques 1952, lors d’une de ses rares permissions dans l’année. Le fils n’a pas compris pourquoi il avait l’exemplaire numéro 3. De Gaulle lui a répondu qu’il ne s’en formaliserait pas. Le numéro 1 était en la possession de Georges Pompidou, à l’époque son secrétaire particulier, et le numéro 2 était partagé par sa mère Yvonne et sa sœur Élisabeth (épouse du futur général Alain de Boissieu). Pendant toutes ces années, entre 1952 et 1970, Philippe De Gaulle a redemandé à son père la confirmation de ce testament, notamment en 1968 : « Elles sont arrêtées une fois pour toutes. Pas un mot et aucune disposition ne sont à changer. Pas d’obsèques nationales et pas d’officiels à mes obsèques à Colombey. Je le confirme. Tu me fermeras les yeux après m’avoir rendu le même service que Hindenburg a demandé à son fils. » [Le vieux Hindenburg avait demandé à son fils de lui dire quand le moment serait proche].
 

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Selon son témoignage et celui de sa mère, Philippe De Gaulle a raconté que, contrairement à ce qu’on avait affirmé, son père ne se sentait pas fatigué peu avant sa mort le lundi 9 novembre 1970 à 19 heures 35. Certes, il a trouvé long la messe de la veille, probablement parce qu’il y avait du monde et qu’il n’aimait pas les célébrations trop longues. Mais le jour même (9 novembre), il a mangé de bon appétit et est allé se promener comme d’habitude, il a même fait un détour pour rendre visite à un voisin et régler un problème de voisinage. Il a aussi rédigé plusieurs lettres, dont une, postée très peu de temps avant sa mort, à son fils Philippe sur son intention de faire une donation et de devoir aller ensemble chez le notaire avec sa sœur avant Noël. Philippe était alors affecté à Brest comme capitaine de vaisseau et sa famille, sa femme Henriette (1929-2014) et leurs quatre enfants, vivait à Paris. Le futur amiral projetait d’acquérir un terrain et d’y faire construire une maison où seraient évidemment invités ses parents. Le père voulait l’aider. Seule sa mère en profita par la suite.

Dans l’après-midi, le Général a appelé son secrétariat basé à Paris pour confirmer une information pour ses mémoires (Christian Fouchet a-t-il été le Ministre de l’Éducation le plus long en exercice ?). Comme toutes ses journées, De Gaulle rédigeait ses mémoires, rédigeait sa correspondance (à peu près 170 lettres pour l’année 1970), et en fin d’après-midi, il s’est installé à la table du séjour pour faire une réussite tout en écoutant la télévision, aux côtés d’Yvonne au tricot. La suite est connue : il s’est effondré peu après 19 heures d’une forte douleur dans le dos, le médecin est arrivé dix minutes plus tard, il lui a donné de la morphine, le curé est arrivé à peu près en même temps, il a perdu connaissance à 19 heures 25 et dix minutes plus tard, il est mort (d’une rupture d’anévrisme).

Yvonne n’a pas pleuré et a pris les choses en main, avertissant au téléphone son gendre (Alain de Boissieu) à Paris, qui a lui-même averti sa belle-sœur (Henriette), cette dernière pour contacter son fils Philippe. Ce dernier dînait seul à 20 heures au Cercle naval de Brest quand il a eu la communication. Il a pris le train de nuit de 21 heures 30 et est arrivée à Paris le matin. Sa mère ne voulait pas qu’il arrivât à Colombey avant de régler un problème pressant : aller à l’Élysée pour confirmer le testament de son père et empêcher l’organisation de funérailles nationales. Le Président de la République était alors le propriétaire de l’exemplaire numéro 1.

Sans prévenir, Philippe De Gaulle s’est donc présenté vers 7 heures 30 à l’accueil de l’Élysée. Il a réussi à obtenir au téléphone le responsable de la communication, Denis Baudouin, qui venait juste de prendre ses fonctions et qui n’était pas particulièrement "gaulliste" car il avait dirigé la campagne de Jean Lecanuet en 1965 et la campagne du "non" en 1969. Il a refusé l’accès à Georges Pompidou, qui n’était pas visible. Georges Pompidou était alors supposé déjà au courant de la mort de De Gaulle, prévenu en principe à 7 heures 20 sur consigne d’Alain de Boissieu, même si officiellement, il n’aurait été au courant qu’à 9 heures, comme tous les Français. Philippe a chargé ensuite l’ancien chef de cabinet de son père, Pierre Lefranc, de rencontrer Georges Pompidou avec l’exemplaire numéro 3.

Du côté de Georges Pompidou, on a assuré au départ que le testament avait été perdu (plutôt, en cours de recherche), tandis que l’exemplaire numéro 2 avait été perdu au cours d’un déménagement. Philippe De Gaulle a menacé de faire une conférence avec son propre exemplaire. Finalement, l’exemplaire numéro 1 a été retrouvé et Georges Pompidou a annoncé publiquement une cérémonie de requiem le 12 novembre 1970 à Notre-Dame de Paris, le jour même des obsèques à Colombey : « Évidemment, un cœur de fils ne peut rester indifférent à un tel témoignage de respect et de reconnaissance national et international. Imaginez : tout ce que le monde compte de souverains, de chefs d’État et de gouvernement rassemblé là dans le silence pour dire adieu à votre père ! Car c’est bien de votre père qu’il s’agit. De cet homme que vous voyiez encore l’autre jour cueillir des champignons ave vous dans a forêt des Dhuits. Mais j’ai été certainement plus ému de l’hommage très simple et très beau qu a été rendu dans notre village. ».

Philippe De Gaulle n’a regagné Colombey que le 10 novembre en fin d’après-midi. Yvonne voulait qu’aucune visite n’ai lieu avant son fils aîné ; le Président Pompidou n’est venu se recueillir que le 11 novembre après-midi, accompagné de son Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas. D’autres ministres ou anciens ministres sont venus et la famille a eu du mal à préserver son intimité. Le messe d’enterrement à Colombey a été concélébrée par le curé et par François De Gaulle, le cousin de Philippe, alors missionnaire au Niger, qui est mort à 98 ans le 2 avril 2020 des suites du covid-19, parmi les premiers tombés en France, à l’EHPAD de Bry-sur-Marne qu’il avait cofondé.

Après les obsèques, Yvonne De Gaulle s’est mise à détruire toutes les affaires personnelles de De Gaulle : « On n’avait pas l’habitude chez nous de conserver les effets d’un mort. Ce qui était en bon état, on le donnait aux œuvres de charité. Mais elle a préféré tout détruire par le feu. Elle craignait que l’on en fasse des reliques. Le soir même, sans attendre, elle a brûlé le costume gris qu’il portait ce jour-là, tout ce qu’il avait sur lui et le contenu de sa penderie et de son armoire à linge. Elle a mis au feu jusqu’au matelas sur lequel on l’avait couché dans le salon ainsi que son lit divan, jumeau du sien, dans leur chambre à coucher, son traversin, son oreiller, son pyjama. Elle a fait disparaître de la même façon ses affaires de toilette et a cassé en morceaux le service en porcelaine du petit-déjeuner qu’ils utilisaient chaque matin. Tout ce qui avait pu appartenir à mon père a été réduit en cendres après avoir été jeté dans l’incinérateur qui se trouvait dans le jardin, près du poulailler. De plus petites choses ont fini dans la cuisinière. Cet autodafé dégageait une telle fumée que des villageois se sont inquiétés en imaginant qu’un incendie s’était déclaré à La Boisserie. Mon beau-frère [Alain de Boissieu] et moi n‘avons pu sauver que quelques effets : un uniforme de soirée, cette tenue d’apparat dont le Général est revêtu sur sa photo officielle de Président de la République, avec tous ses ordres, un manteau et une veste d’uniforme, l’un et l’autre kaki. Je les ai légués à l’ordre de la Libération avec deux képis, celui à feuilles de chêne avec lequel on le voit en 1940, en Grande-Bretagne, et le kaki uni qu’il a adopté par la suite. Le casque de char et la veste de cuir qu’il avait rapportés de la bataille de France sont allés au musée des Invalides. Pour ma part, j’ai pu conserver deux cannes, dont celle qu’il prenait pour ses promenades, notamment en Irlande, et les différents stylos qu’il utilisait habituellement pour la rédaction de ses Mémoires, des Parker ou Waterman de type courant. Je les ai offerts à mes quatre fils. Ma sœur en a également hérité d’un. J’ai aussi gardé son alliance et son bracelet-montre, une montre automatique, car il ne voulait pas avoir la préoccupation de la remonter. ».

En revanche, Yvonne n’a pas brûlé d’écrit de son mari : « Elle n’a détruit aucun document, aucun manuscrit ni aucune correspondance de mon père. De toute façon, il ne laissait rien traîner et il répondait, chaque soir, à ses lettres au fur et à mesure de leur arrivée. Nous n’en avons retrouvé aucune sur son bureau. ». Toutefois, le secrétaire, qui est venu à La Boisserie le 10 novembre, après le décès du Général, a apporté le courrier reçu à Paris : « Figuraient notamment une lettre du chah d’Iran en français, une du pape, une de Mme François Mauriac, de Lady Churchill, d’Anouar Al-Sadate… ».

Après sa mort, le général Charles De Gaulle a fait l’objet de très nombreux livres, des biographies, etc., plus de mille auteurs dans le monde se sont emparé de lui. Certains ont eu le respect de Philippe De Gaulle, comme Alain Peyrefitte, Jean Lacouture, Jean-Luc Barré… mais la plupart des autres biographes, il leur en veut un peu, par l’absence de compréhension de leur personnage : « Beaucoup (…) sont passés à côté du personnage sans le dépeindre tel qu’il était, volontairement ou inconsciemment. Ils n’ont pas vu ou pas voulu voir le grand homme d’État de culture chrétienne, l’un des très rares qui fut à la fois homme de plume, homme de pensée et homme d’action, et qui a dominé de son vivant l’histoire de son pays. (…) C’est parce qu’il a été toute sa vie un homme d’avenir, préparant la France du XXe siècle aux échéances du XXIe, que nous nous sentons liés à présent par sa politique dans les conséquences lointaines que celle-ci a eues sur nous. (…) Il est finalement mort content d’avoir été français. Un grand Français qui a bien servi son pays. ».

À l’âge de 18 ans, De Gaulle pensait à sa mort dans un poème de sa composition, dévoilé par son fils. Il fut exaucé.

« Quand je devrais mourir (…)
J’aimerais que ce soit le soir. Le jour mourant
Donne à celui qui part un adieu moins pesant
Et lui fait un linceul de voiles :
Le soir !... Avec la nuit la paix viendrait des cieux,
Et j’aurais en mourant dans le cœur et les yeux
Le calme apaisant des étoiles.
J’aimerais que ce soit, pour mourir sans regret,
Un soir où je verrais la Gloire à mon chevet
Me montrer la patrie en fête,
Un soir où je pourrais écraser sous l’effort,
Sentir passer avec le frisson de la Mort,
Son baiser brûlant sur ma tête. »



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 décembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Philippe De Gaulle, entre père et mer.
L'autre De Gaulle.
Philippe De Gaulle.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Daniel Cordier.
Le songe de l’histoire.
Vive la Cinquième République !
De Gaulle et son discours de Bayeux.
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211228-philippe-de-gaulle.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/philippe-de-gaulle-et-la-mort-du-238160

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/12/11/39258655.html












 

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2 décembre 2021 4 02 /12 /décembre /2021 03:11

« Le gouvernement (…) doit s’en aller ; en revanche, le Président de la République (…) doit rester. » (VGE, le 30 mai 1968).



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Il y a un an, le 2 décembre 2020, l’ancien Président de la République Valéry Giscard d’Estaing est mort, énième victime de la pandémie de covid-19, à quelques semaines de la vaccination. Ce n’était malheureusement pas la première personnalité politique qui en est morte, ni la dernière, et la disparition de l’ancien chef de l’État a eu lieu discrètement, en pleine deuxième vague. VGE lui-même avait souhaité un départ tout en discrétion (aucun hommage militaire, aucune cérémonie officielle), ce qui pouvait être étonnant pour cet ancien jeune et brillant Président de la République qui avait fait de la communication politique son expertise novatrice. La disparition de sa fille pourrait expliquer cette discrétion absolue.

Comme lors de la disparition de Jacques Chirac l’année précédente, le Président Emmanuel Macron a alors prononcé une allocution télévisée pour rendre hommage à son prédécesseur : « Il aura été une figure centrale de l’histoire de notre République (…). Il devint Président de la République à 48 ans, soutenant un projet de modernisation à un rythme sans précédent puis s’engageant pour donner à l’Europe l’idéal et la volonté qui lui ont souvent manqué. J’appartiens à une génération qui est née sous sa Présidence et qui, sans doute, n’a pas toujours mesuré à quel point Valéry Giscard d’Estaing avait, pour elle, changé la France. ».

Les deux Présidents partageaient plusieurs de points communs, pas seulement la jeunesse et l’innovation en politique, mais aussi cette envie de rassembler les centres, coupés par la droite et la gauche pendant quarante ans (VGE n’a pas réussi à cause de François Mitterrand et à cause de l’union de la gauche tandis qu’Emmanuel Macron a pu saisir l’occasion d’une décomposition du parti socialiste en 2016).

Au contraire d’Emmanuel Macron, Valéry Giscard d’Estaing était présidentiable une dizaine d’années avant son élection, probablement qu’il y pensait dès le début des années 1960. Comme Ministre des Finances, il rencontrait toutes les semaines le Général De Gaulle en entretien privé, privilège que n’ont pas eu bien des gaullistes historiques. En revanche, à partir de 1966 et son éviction du gouvernement, VGE s’est clairement mis à son propre compte et souhaitait se présenter à l’élection présidentielle.

Ce n’était donc pas étonnant qu’il prononçât ces phrases le 30 mai 1968, juste avant le retour de De Gaulle de Baden Baden, et avant le conseil des ministres, l’allocution, la dissolution et la grande manifestation aux Champs-Élysées : « Le gouvernement a été dans l’incapacité de régler la crise. Il doit s’en aller ; en revanche, le Président de la République, qui incarne la légitimité nationale et républicaine, doit rester et c’est autour de lui que doit se rétablir l’État. ».

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C’est très étrange que l’histoire a oublié cette initiative de Valéry Giscard d’Estaing. Elle était aussi audacieuse et aussi fallacieuse que la déclaration de François Mitterrand qui voulait prendre le pouvoir. Pour Alain Peyrefitte, qui a démissionné au cours du mois de mai 1968 et qui n’avait pas été compris par Georges Pompidou, c’était un coup de traître : VGE voulait la démission de Georges Pompidou (sans doute le remplacer à Matignon, mais il n’y comptait certainement pas) et voulait surtout que De Gaulle terminât son second septennat jusqu’au bout, en 1972 : alors, il serait prêt, à 46 ans, à tenter l’aventure présidentielle.

Au contraire, Georges Pompidou était pressé, il savait qu’il prendrait un coup de vieux avec VGE comme concurrent. Alain Peyrefitte a alors apporté à Georges Pompidou tout son soutien et sa fidélité, car il considérait que le Premier Ministre avait réussi à remettre de l’ordre dans les universités sans effusion de sang, en étant souple et tolérant.

On connaît la suite : De Gaulle gagna une nouvelle majorité à l’Assemblée Nationale, mais a évincé Georges Pompidou de Matignon. Et le Général recommença l’année suivante avec son histoire de référendum qui fut un échec et provoqua son départ. Georges Pompidou lui a succédé, soutenu entre autres par les gaullistes, mais aussi par Valéry Giscard d’Estaing qui fut de retour au Ministère des Finances pendant cinq ans encore, de 1969 à 1974.

Pourtant, Georges Pompidou n’avait pas du tout l’intention de rappeler VGE au gouvernement, il avait proposé ce ministère clef à Antoine Pinay. C’est Jacques Chaban-Delmas qui voulait VGE avec insistance pour avoir un professionnel aux finances, et de la stabilité. Finalement, Valéry Giscard d’Estaing remporta l’élection présidentielle suivante …contre Jacques Chaban-Delmas.

Dans ses notes publiées dans "C’était De Gaulle", Alain Peyrefitte conclut ainsi sur VGE : « Avec le recul, on peut être frappé que Giscard, six ans avant d’accéder à la charge suprême, obéisse déjà à un réflexe légitimiste à l’égard de la fonction. Il la protège d’avance, en montrant la prééminence du Président sur le Premier Ministre, fusible qui doit sauter quand les circonstances l’exigent. Il défend la fonction qu’il occupera un jour. » (On peut noter toutefois que dans sa pratique institutionnelle, il n’a jamais utilisé un Premier Ministre comme un fusible).

S’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus, on peut dire quand même qu’on ne devient pas Président de la République ; on naît d’abord Président de la République, avant d’être élu. Avis aux "impétrants" de 2022 !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 novembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
VGE en mai (1968).
Michel Debré aurait-il pu succéder à VGE ?
Le fantôme du Louvre.
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron d’hommage à VGE le 3 décembre 2020 (texte intégral et vidéo).
Le Destin de Giscard.
Giscard l’enchanteur.
Valéry Giscard d’Estaing et les diamants de Bokassa.
Valéry Giscard d’Estaing et sa pratique des institutions républicaines.
VGE, splendeur de l’excellence française.
Propositions de VGE pour l’Europe.
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (1).
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (2).
Loi n°73-7 du 3 janvier 1973.
La Cinquième République.
Bouleverser les institutions ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211202-vge.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/vge-en-mai-1968-237589

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/11/28/39239243.html











 

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