Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
14 janvier 2021 4 14 /01 /janvier /2021 06:19

« Artisane inlassable du centre, combattante passionnée de l’Europe, Marielle de Sarnez nous quittés ce soir. La France perd une responsable politique de grand talent. Nous perdons une amie. Pensée à sa famille et à ses compagnons de route. » (Emmanuel Macron, le 13 janvier 2021 sur Twitter).




_yartiDeSarnezMarielle05

Très grande tristesse en apprenant la mort de Marielle de Sarnez à la Pitié-Salpêtrière, à Paris, quelques semaines avant ses 70 ans qu’elle aurait dû fêter le 27 mars prochain. Tous ceux qui ont été, de loin ou de près, amenés à avoir des activités politiques dans la mouvance centriste ces trente dernières années, aujourd’hui disséminés dans de nombreux partis, ne peuvent pas ne pas avoir connu Marielle de Sarnez, son énergie, son influence, son autorité, voire son dirigisme politique dans les coulisses des investitures, des stratégies, des organisations, des planifications.

C’est François Bayrou, le même âge qu’elle à quelques semaine près, qui a annoncé sur Twitter, en milieu de soirée, peu après 22 heures, ce mercredi 13 janvier 2021, la triste nouvelle de sa disparition : « Voici le jour en trop. Marielle, si talentueuse et si courageuse. Marielle de Sarnez vient de partir. Notre chagrin est immense. ».

Le courage, le courage politique, évidemment, en défendant sans arrêt des positions en faveur de l’Europe, sur les plateaux de télévision, même auprès de son "binôme" François Bayrou, mais aussi le courage face à la maladie foudroyante, une leucémie, qui a happé les six derniers mois de sa vie. Grande travailleuse, malgré son état de santé, elle a eu encore le temps et l’énergie de remettre son rapport, un rapport qu’elle jugeait important, sur les dimensions européenne et internationale de la crise liée à la pandémie de covid-19, rédigé au nom de la commission des affaires étrangères et enregistré à la Présidence de l’Assemblée Nationale le 16 décembre 2020 (rapport n°3698). Responsable et travailleuse, européenne et nationale jusqu’au bout.

Étrange épilogue d’une vie qui a été celle d’une combattante, loin des idées reçues et des clichés d’un supposé "centre mou" qui aseptise et temporise les idées politiques. Au contraire, les idées pouvaient susciter de nombreuses et véhémentes réactions. Marielle de Sarnez avait des convictions politiques très fortes, et savait non seulement les exprimer mais les mettre en pratique.

Je ne suis pas étonné de voir de nombreuses personnalités situées au centre et au centre droit lui rendre hommage, mais beaucoup plus surpris de ces nombreux hommages provenant de ses rudes adversaires politiques qui ne l’avaient jamais ménagée, notamment dans les extrêmes, comme Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, qui se connaissaient bien pour avoir côtoyé longtemps, tous les trois, les couloirs du Parlement Européen à Strasbourg, avec ce mot qui revient sans cesse : respect. Elle était respectueuse des autres. Elle inspirait le respect même de ses adversaires politiques. C’est peut-être cela, l’idée qu’on peut se faire du centre, ce Graal politique si indéfinissable et introuvable : inspirer le respect. Le contraire du trumpisme, en quelque sorte.

Fille d’un ancien résistant et député gaulliste, Marielle de Sarnez s’est vite rebellée contre le gaullisme d’État des années 1960, lorsqu’elle était jeune, elle a même participé à mai 1968 à sa manière, et elle s’est vite trouvé le symbole de la modernité, Valéry Giscard d’Estaing. Sans diplôme autre que le baccalauréat, la voilà donc dans l’organisation des Jeunes Giscardiens (comme Jean-Pierre Raffarin) pour la campagne présidentielle de 1974. Elle a contribué à la création de l’UDF en février 1978. Inutile de dire que les idées d’autonomie du centre l’ont taquinée dès le début de son engagement politique. Pour une raison simple : elle croyait en l’Europe et tout était encore à faire. Pas un centre mou, justement, un centre ferme, très ferme, de combat, de conviction, d’action. Pouvant rassembler deux Français sur trois, selon l’idéal giscardien en 1983. Exactement le score d’Emmanuel Macron le 7 mai 2017 !

Aussi centre de liberté. Le député Jean-Louis Bourlanges a insisté sur ce point, lui qui la connaissait bien au Parlement Européen : Marielle de Sarnez était une femme combattante de liberté. Elle n’hésitait pas à penser par elle-même, au point, parfois, de s’opposer (jamais publiquement) à François Bayrou. Avec elle, le système de courtisanerie n’avait pas cours : liberté et action. Au point parfois de se planter, de douter, évidemment.

_yartiDeSarnezMarielle02

Après avoir travaillé pour Jean Lecanuet, Simone Veil et Raymond Barre, elle s’est retrouvée au service de Valéry Giscard d’Estaing devenu président de l’UDF après l’élection présidentielle de 1988. La gauche était revenue au pouvoir malgré toute son incompétence. La faute à la droite ? En tout cas, deux jeunes élus ne voulaient pas accepter cette situation : Nicolas Sarkozy, secrétaire général adjoint du RPR, et François Bayrou, secrétaire général adjoint de l’UDF (puis secrétaire général après la mort accidentelle de Michel d’Ornano) ont organisé des états généraux de l’opposition dès 1990 sur différents thèmes, dans l’optique des prochaines échéances électorales. C’est comme cela que François Bayrou et Marielle de Sarnez se sont connus et appréciés. Trente ans de vie "commune" au service du centre. Pas de Bayrou sans Marielle. Pas de Marielle sans Bayrou qui disait : « Elle, c’est moi, et moi, c’est elle ! ». Elle la tacticienne, lui l’idéologue.

Lorsque François Bayrou fut nommé Ministre de l’Éducation nationale par le Premier Ministre Édouard Balladur en 1993, Marielle de Sarnez l’a suivi dans son ministère et il en fit, d’abord sa conseillère, puis sa directrice de cabinet. Pourquoi faut-il insister sur le fait que Marielle de Sarnez fut la première femme dircab qui n’était pas passée par l’ENA ? Parce que c’est vrai ! Étonnant mais vrai.

_yartiDeSarnezMarielle03

Après avoir conquis la tête du CDS en 1994, puis de l’UDF en 1998, François Bayrou nourrissait les hautes ambitions : l’Élysée. Marielle de Sarnez fut toujours à ses côtés, même dans les jours moroses. En juin 1999, François Bayrou a mené la liste centriste aux élections européennes et il était impensable qu’elle ne fut pas parmi les candidats éligibles. Pour Marielle de Sarnez, propulsée dans l’arène politique, c’était très nouveau : elle quittait les antichambres douillettes, les coulisses muettes, pour devenir actrice en plein jour, pour se frotter à la réalité de "l’opinion publique". Tant pis pour sa timidité, elle fut une militante tenace de l’idée européenne partout, dans les médias, et dans les enceintes institutionnelles.

Députée européenne de juin 1999 à juin 2017, Marielle de Sarnez a alerté très tôt sur le problème des réfugiés syriens, dès 2014, bien avant les vagues migratoires et les polémiques souvent provoquées par les délires populistes des extrêmes. Elle s’était notamment rendu à Lampedusa, à la frontière syrienne et dans les Balkans pour se rendre compte elle-même de la situation des réfugiés. Jamais absente dans les combats politiques, c’est avec elle que François Bayrou a refusé la fusion de l’UDF dans l’UMP en 2002, et cela malgré des ponts d’or pour le leader centriste qui pouvait envisager une nomination à Matignon. Inutile de dire que si Nicolas Sarkozy avait réussi à débaucher Marielle, elle aurait eu un portefeuille en or, en 2007 !

La candidature très enthousiaste de François Bayrou en 2007 a débouché sur la création du MoDem, parti d’opposition à Nicolas Sarkozy, au point de voir s’éloigner la plupart des ses élus restés fidèles à l’alliance du centre droit. L’isolement fut renforcé lorsque François Bayrou et Marielle de Sarnez ont décidé de soutenir au second tour de l’élection présidentielle de 2012 la candidature de François Hollande (avec peu de reconnaissance puisque ce dernier, élu dans une anachronique idée de gauche plurielle, a refusé l’ouverture vers le centre).

En 2008, dans une stratégie kamikaze, le MoDem a fait campagne seul aux élections municipales. Marielle de Sarnez a tenté la conquête de la mairie de Paris, sans beaucoup de chance de gagner. Elle fut alliée en 2014 avec les listes menées par Nathalie Kosciusko-Morizet, comme elle s’était alliée avec les listes de Philippe Séguin en 2001. Marielle de Sarnez fut élue conseillère de Paris de 2001 à 2010 (elle a démissionné après des critiques sur son absentéisme, reconnaissant qu’il était difficile de mener en parallèle ses fonctions d’élue à Strasbourg et celles d’élue à Paris), puis de 2014 à 2020. Elle a failli se représenter en 2020 en alliance avec les listes LREM menées par Agnès Buzyn. En 2015, concluant un accord entre le MoDem et LR, elle fut candidate symbolique en dernière place d’une des listes LR-UDI-MoDem menée par Valérie Pécresse aux élections régionales en Île-de-France.

Marielle de Sarnez n’a jamais eu peur des coups et des coups bas, et elle s’est toujours donné les moyens d’être une femme libre. Cette liberté a pu lui être reprochée : vaut-il mieux être simple observateur dans l’opposition et libre de tout jugement, ou intégré dans une majorité d’action limité par le devoir de réserve et de loyauté ? Ni droite ni gauche, comment imaginer que le centrisme ne rejoigne pas Emmanuel Macron, même si, initialement, ce n’était pas évident ? Car pour cela, il fallait convaincre François Bayrou de renoncer à la candidature en 2017.

Lorsque le candidat Emmanuel Macron a gagné en 2017, c’était grâce à sa personnalité très forte qui a séduit les Français, grâce à sa campagne dynamique, grâce au délitement du paysage politique, grâce aussi à l’affaire Fillon, de l’échec du candidat à la candidature Alain Juppé en 2016 (soutenu par Marielle de Sarnez et François Bayrou). Mais également grâce au terrain préparé par François Bayrou pendant une vingtaine d’année qui voulait un centre politique autonome, ne dépendant ni de la droite ni de la gauche, supplétif de personne et armé dans une optique de victoire. Intellectuellement, la victoire d’Emmanuel Macron fut donc celle de la stratégie de François Bayrou et de Marielle de Sarnez. Elle était, pourtant, semble-t-il, peu appréciée des rangs de LREM, notamment parce qu’elle était très féroce dans les négociations pour les investitures aux élections législatives de 2017.

La consécration : François Bayrou nommé Ministre d’État, Ministre de la Justice, et elle, la sans-diplôme, nommée Ministre déléguée aux Affaires européennes (du 17 mai 2017 au 21 juin 2017). Consécration totale pour cette militante de la construction européenne. Et amère sentiment de ne pas voir assez "exploité" ce si grand potentiel de force combattante.

Car l’affaire des attachés parlementaires européens est venue miner le MoDem dont elle était la vice-présidente. L’origine est simple : des élus européens du FN ont fait dans la "dénonciation" pour réagir à leurs propres affaires d’emplois fictifs. Sous le coup d’une mise en examen (procédure incontournable), les trois ministres issus du MoDem François Bayrou, Marielle de Sarnez et Sylvie Goulard (qui avait rejoint Emmanuel Macron dès 2016) ont dû quitter le gouvernement. Inutile de préciser que les élus MoDem ont rejeté toute accusation de malversations. Hélas, par sa disparition, Marielle de Sarnez ne sera pas jugée et ne pourra donc pas être, le cas échéant, innocentée.

_yartiDeSarnezMarielle04

Engagée dans la bataille des législatives avec de solides soutiens, Marielle de Sarnez fut élue (pour la première fois) députée nationale à Paris, et surtout, elle a réussi la renaissance du MoDem en dotant son parti du troisième groupe à l’Assemblée Nationale, composé d’une cinquantaine de députés (alors que pendant dix ans, il n’y en avait même pas autant que de doigts d’une seule main !). L’effet Macron, bien sûr. Et la preuve que si François Bayrou avait été élu Président de la République en 2007, il n’aurait eu aucun mal à dégager une majorité parlementaire.

Laissant à Marc Fesneau (devenu ensuite Ministre délégué aux Relations avec le Parlemeny) la présidence du groupe MoDem, elle fut enfin élue le 29 juin 2017 à la très influente présidence de la prestigieuse commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale où elle a montré, pendant ces trois ans et demi, un dynamisme et des convictions exceptionnels.

La France a perdu avec elle une de ses responsables les plus aguerris et les efficaces. Et les Français une représentante qui n’avait pas la grosse tête et qui était une bonne pédagogue, capable de transmettre ses convictions par des explications simples et convaincantes.

Dans son hommage publié sur le site de l’Élysée, le Président de la République Emmanuel Macron évoque ces sujets européens et centristes : « Elle croyait à une Europe indépendante et autonome, respectueuse des équilibres sociaux, économiques et écologiques, une Europe qu’elle voulait "faire aimer" (…). Tout au long de sa carrière, Marielle de Sarnez œuvra à modeler le centre à l’image de cette "pensée de midi" dont parlait Camus, une pensée qui n’ignore ni la révolte ni la mesure, mais préfère aux polarisations manichéennes le pragmatisme de l’action, la conciliation du désirable et du possible. ».

Que Marielle de Sarnez en soit remerciée, d’avoir fait avancer si efficacement cette double conviction européenne et centriste.
Et après avoir tant donné, qu’elle repose en paix.
Condoléances aux proches et familles.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 janvier 2021)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Marielle de Sarnez.
François Bayrou.
Bernard Stasi.
Le Destin de Giscard.
Jean Lecanuet.
Pierre Pflimlin.
Robert Schuman.
Georges Bidault.
Claude Huriet.
Claude Goasguen.
Jean-Christophe Lagarde.
Georges Chavanes.
Étienne Borne.
André Diligent.
Pierre Méhaignerie.
André Damien.
Les Rénovateurs.
Le CDS.
Jean Seitlinger.
Simone Veil.
Nicole Fontaine.
Henry Jean-Baptiste.
Loïc Bouvard.
Bernard Bosson.
Dominique Baudis.
Jacques Barrot.
Adrien Zeller.
Alain Poher.
René Monory.
Raymond Barre.
Charles Choné.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.

_yartiDeSarnezMarielle01




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210113-marielle-de-sarnez.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/marielle-de-sarnez-combattante-230202

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/01/14/38758308.html





 

Partager cet article

Repost0
8 janvier 2021 5 08 /01 /janvier /2021 03:01

« L’an prochain, ce sera mon successeur qui vous exprimera ses vœux. Là où je serai, je l’écouterai le cœur plein de reconnaissance pour le peuple français qui m’aura si longtemps confié son destin et plein d’espoir en vous. Je crois aux forces de l’esprit et je ne vous quitterai pas. » (François Mitterrand, le 31 décembre 1994).



_yartiMitterrand2021A02

Il y a vingt-cinq ans, le 8 janvier 1996, l’ancien Président de la République François Mitterrand est mort à Paris à l’âge de 79 ans, dans sa chambre de malade. Il venait de passer Noël à Assouan avec sa deuxième famille et le Nouvel An à Latché avec sa première famille. Il avait dit au revoir aux lieux et aux personnes, il pouvait quitter ce monde l’esprit tranquille à défaut de force tranquille. La maladie s’en prenant désormais au cerveau, il ne la laissa pas s’y répandre.

Parce qu’il a fait exploser le record de longévité à l’Élysée, record désormais indépassable à cause de la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, à savoir deux septennats de suite, quatorze ans, de 1981 à 1995, François Mitterrand a fait son entrée dans les livres d’histoire, ou plutôt, dans le livre des records, car pour l’histoire, il l’a raté. Certes, son élection a donné espoir à toute une génération, celle aujourd’hui qui se meurt du covid-19, mais la fin chaotique sur le plan de la morale a un peu voilé le reste de sa carrière politique et de ses deux mandats qui, du reste, n’ont pas bouleversé l’ordre des choses (à quelques éléments près).

Pour m’exprimer plus clairement, un quart de siècle après sa disparition, François Mitterrand est désormais oublié. Il n’est plus une référence, il n’est plus un nom qui distingue, qui parraine, qui glorifie, au contraire de De Gaulle. Oublié surtout par ses anciens fidèles dont beaucoup se sont sentis floués, dupés, trompés par cet homme caméléon à la vie romanesque, certes, mais bien coûteuse à la République. Il n’y a guère que Jean-Luc Mélenchon, parmi les personnalités encore influentes aujourd’hui (et quand je dis "influentes", je ne mets pas de seuil électoral, seulement une existence politique encore d’actualité !), à défendre coûte que coûte l’action, la pensée et le souvenir de François Mitterrand, dont le cynisme et l’habileté l’ont ébloui au point de tenter de suivre son chemin.

Cet oubli me ravit politiquement. On se souviendra plus de Valéry Giscard d’Estaing qui a réformé réellement et en profondeur le pays, de bonne foi, sans arrière-pensée et même contre son intérêt électoral (la majorité à 18 ans par exemple). En 1996, ce n’était pas assuré et cela m’ennuyait fortement. Un homme qui a pris les Français tellement pour des imbéciles, qui a tellement favorisé le développement électoral du Front national, un parti qui ne valait que 0,7% à l’origine, qui a tellement fait payer par les contribuables ses vies affectives, ses clientélismes, ses ignorances totales de ce qu’est l’économie, ses errances doctrinales, qu’il est juste, aujourd’hui, qu’il ne soit relégué qu’aux rubriques du souvenir anecdotique et pas des grands hommes d’État.

On ne dira jamais assez que c’est Jacques Chirac qui a aidé François Mitterrand à conquérir le pouvoir en 1981 (la question demeure sur la nécessité de cette aide pour gagner) pour faire battre Valéry Giscard d’Estaing et reprendre le leadership de la droite modérée, par la suite contesté par Édouard Balladur. Et pourtant, la connaissance du passé de François Mitterrand (la francisque, etc.) aurait pu le mettre hors-jeu dès le début de la Cinquième République. Les gaullistes auraient pu l’écraser, ou le récupérer, mais il n’en a rien été.

_yartiMitterrand2021A03

À la page 753 de "C’était De Gaulle", recueil de témoignages de son ministre Alain Peyrefitte, on lit un compte-rendu du conseil des ministres du 4 décembre 1963 (la date importe). Le Ministre de l’Éducation nationale de l’époque, Christian Fouchet, proposait de muter un recteur d’académie sous prétexte qu’il avait eu ses fonctions avant la guerre, puis sous l’Occupation puis après la guerre.

Alain Peyrefitte précisait dans le livre qu’en fait, ce recteur avait été révoqué en décembre 1941 par le régime de Pétain et rétabli à la Libération. Néanmoins, la réponse de De Gaulle à Christian Fouchet avait une valeur plus générale : « Il n’est pas satisfaisant de penser qu’un fonctionnaire de haute responsabilité a traversé plusieurs régimes ! On peut se demander quel régime il a servi et quel régime il a trahi. (…) Il est inadmissible qu’on laisse ainsi s’incruster des fonctionnaires, qui deviennent des potentats. Ils sont faits pour tourner. Lyautey disait qu’ils doivent avoir leurs malles à portée de la main. ».

Et Alain Peyrefitte a cité cette petite phrase assez perfide de De Gaulle : « Cela fait penser à cet homme politique qui arborait successivement la francisque et la médaille de la Résistance. ». Alain Peyrefitte a annoté alors : « Il pense sûrement à Mitterrand. ».

Ce témoignage confirme, entre autres, que De Gaulle connaissait très bien le passé du jeune François Mitterrand et notamment le fait qu’il a reçu une distinction très rare et très difficile à obtenir, la francisque, nécessitant un engagement de fidélité sans faille à Pétain. Et il le savait au moins en 1963, c’est-à-dire avant l’élection présidentielle de décembre 1965.

On pourra toujours dire que François Mitterrand jouait double jeu et probablement que oui car cet homme a toujours été ambigu, au point de passer de Maurras à Jaurès et Blum sans ciller. Mais ici, ce n’est pas le fond qui compte. Personne du grand public ne connaissait vraiment ce passé avant qu’il ait reçu l’écho ultramédiatique de septembre 1994, c’est-à-dire après quatre élections présidentielles auxquelles il s’était présenté (1965, 1974, 1981, 1988). D’ailleurs, beaucoup de hiérarques du parti socialiste se sont éloignés de François Mitterrand après avoir appris ce passé troublant, ainsi que l’amitié que le liait à René Bousquet. Écœuré par la polémique, Lionel Jospin, par exemple, l’a "quitté" sur fond d’inventaire.

Nul doute que la connaissance de ce passé à la francisque aurait fait perdre de très nombreux électeurs à François Mitterrand, en particulier en 1965, à seulement vingt ans de la fin de la guerre. Alors, la question se pose évidemment : pourquoi De Gaulle n’a-t-il pas utilisé cette arme électorale pour mettre hors-jeu la candidature de François Mitterrand qui l’a sérieusement menacé puisqu’il a été mis en ballottage et qu’il a failli jeter l’éponge avant le second tour ?

On peut évidemment évoquer sa trop grande confiance en lui, négligeant (à tort) la menace d’une candidature Mitterrand. On peut aussi imaginer que De Gaulle voulait rester droit et se battre avec dignité et honneur, en usant d’arguments politiques et pas en faisant les fonds de poubelle.

Mais il y a un autre argument beaucoup plus utilitaire. En 1965, De Gaulle avait déjà nommé deux Premiers Ministres, Michel Debré, le fidèle et exalté, et Georges Pompidou, le haut fonctionnaire qui écrit bien. Trois ans après sa nomination à Matignon, Georges Pompidou n’était plus un technocrate. Il était l’un des hommes politiques les plus influents de France, chef incontestable de la majorité gaulliste. Il commençait à prendre un peu trop de place, d’autant plus que ce Premier Ministre encombrant ne se gênait pas pour dire dans les coulisses qu’il serait candidat si le Général n’y allait pas, une autre manière de dire : ôte-toi que je m’y mette !

De Gaulle voulait donc toujours garder en possibilité un plan B à Matignon, c’est-à-dire une personnalité avec suffisamment de stature et d’expérience, qui puisse remplacer au pied levé, le cas échéant, Georges Pompidou. Et cette personnalité, il est aujourd’hui facile de la deviner : c’était Maurice Couve de Murville qui fut effectivement le troisième et dernier Premier Ministre de De Gaulle après la révolte étudiante de mai 1968. Cela expliquait aussi pourquoi Maurice Couve de Murville, aux Affaires étrangères, fut nommé à l’Économie et aux Finances en 1966, afin d’avoir une vision globale de l’action gouvernementale. De Gaulle le préparait à la fonction, au cas où.

Or, Maurice Couve de Murville, haut fonctionnaire du Trésor, a servi le régime de Pétain pendant trois ans avant de rejoindre De Gaulle à Alger (il fut alors révoqué de l’administration). Comme François Mitterrand, il a aussi été décoré de la francisque. Ne pas parler de celle de François Mitterrand, c’était éviter une polémique sur un ministre de réserve pour Matignon. Et s’il n’y a jamais eu de grosses polémiques sur ce passé de Maurice Couve de Murville, c’est parce qu’il ne gênait pas beaucoup de monde, il n’a jamais eu l’ambition d’être candidat à l’élection présidentielle, il ne faisait d’ombre à personne. Moins exposé, même à Matignon, il ne suscitait guère de passions et de polémiques.

Somme toute, François Mitterrand doit beaucoup à Maurice Couve de Murville. Jamais il n’aurait vu son destin élyséen s’accomplir si son électorat avait pris connaissance de ses liens douteux sous l’Occupation.

Ce type d’ambiguïté ou d’ignorance n’a plus d’avenir de nos jours avec cette mémoire permanente vivante qu’est Internet, où le moindre témoin est capable de laisser une information à la Terre entière. Savoir exactement pour qui l’on vote est probablement aussi important que, pour un employeur, savoir qui l’on recrute. Avec les nouvelles technologies, le traçage du passé est mille fois plus aisé, et à la disposition de tous. Des François Mitterrand, il n’y en aurait plus aucun qui serait élu aujourd’hui.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 janvier 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Au cœur de la Mitterrandie.
Le double Mitterrand italien.
François Mitterrand et son testament politique.
François Mitterrand et le nationalisme.
François Mitterrand et la science.
François Mitterrand et la cohabitation.
François Mitterrand et l'Algérie.
François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
François Mitterrand et la peine de mort.
François Mitterrand et le Traité de Maastricht.
François Mitterrand et l’extrême droite.
François Mitterrand et l’audiovisuel public.

_yartiMitterrand2021A01




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210108-mitterrand.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/pourquoi-de-gaulle-a-t-il-menage-230042

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/01/02/38737942.html





 

Partager cet article

Repost0
27 décembre 2020 7 27 /12 /décembre /2020 03:50

« Pauvre amiral ! Philippe, le fils aîné, le fils unique, le marin, fut toujours très proche de son père, à qui il ressemblait de manière troublante. (…) Après la mort du Général, la figure écrasante du père continuera de peser sur lui. (…) Il devra consacrer un temps considérable à gérer les archives personnelles du grand homme. (…) Une obsession (…) : protéger l’image de son père et restituer ce qu’il estime être la vérité. » (Catherine Golliau, "Le Point", juin 2020).


_yartiDeGaullePhilippeB01

L’amiral Philippe De Gaulle, le fils et l’aîné du Général Charles De Gaulle, fête ce lundi 28 décembre 2020 son 99e anniversaire. Philippe De Gaulle ressemble énormément à son père et cette ressemblance physique frappante a participé à la proximité entre les deux hommes. Charles De Gaulle se sentait à l’aise avec son fils, tous les deux grands, immenses, et un physique que lui, le père, considérait comme ingrat, comme une sorte de grand éléphant, ou de dinosaure, bien sûr issu des livres d’histoire. Ils ne se voyaient pas souvent car le fils aussi militaire était souvent en mission, ailleurs, mais lorsqu’ils se revoyaient, c’était souvent des dialogues intimes où le Général se confiait parfois, ce qui était rare.

C’est très troublant d’imaginer De Gaulle centenaire. L’existence de Philippe De Gaulle aurait même nourri quelques espoirs paternels de continuer l’œuvre inachevée. Il fut toutefois élu sénateur de Paris deux fois, de septembre 1986 à septembre 2004, chose qui pouvait être invraisemblable puisque son père est parti sur sa volonté avortée de supprimer le Sénat, du moins tel qu’il se dessine encore aujourd’hui (Sénat d’ailleurs présidé aujourd’hui par un gaulliste, et cela depuis 1998, sans discontinuité sauf entre 2011 et 2014).

Certaines lettres du Général De Gaulle à son fils sont quand même étonnantes. Le 28 avril 1951 : « Tu feras honneur à tout ce que, désormais, notre famille représente et qui sera un jour sans doute ta propre charge. ». Le 15 décembre 1951 : « Si je suis mort ou hors de course lors de l’éruption du volcan, c’est toi, mon fils, qui devras devenir le De Gaulle du nouveau drame. ». Le 4 mai 1961 : « Les événements m’amènent à réfléchir à ce qui pourra peut-être prolonger ou reprendre ce que j’ai entrepris à la tête de notre pays et, par là même, Philippe De Gaulle ne manque pas de m’occuper. ». Le 12 avril 1964 : « J’espère qu’ensuite, c’est toi-même qui voudras et pourras assumer à ton tour la charge de conduire la France. ».

Alors, Philippe De Gaulle sacré empereur De Gaulle II ? Après tout, De Gaulle père avait entretenu des relations très courtoises avec le comte de Paris, au point que certains y voyaient la résurgence d’un certain monarchisme acquis lorsqu’il était, enfant, maurrassien. Après tout, De Gaulle fils n’a-t-il pas épousé le 31 décembre 1947 une filleule du même comte de Paris, Henriette de Montalembert de Cers (1929-2014) ?

Nul doute que ce serait une interprétation hâtive et erronée de faire imaginer par le père que le fils se transformât en héritier politique. Philippe De Gaulle n’a jamais eu qu’une activité militaire et pas politique du vivant de son père, il a été résistant (il avait 18 ans en 1940), il a participé à la Libération de Paris, et même du Palais-Bourbon (une plaque de marbre à l’hôtel de Lassay en garde le souvenir depuis le 27 novembre 2019), mais le Général De Gaulle a toujours refusé de le faire compagnon de la Libération (il n'en reste plus qu'un seul) et même, de lui donner la médaille de la Résistance, car il avait trop peur qu’on le soupçonnât de favoritisme.

_yartiDeGaullePhilippeB02

Les retrouvailles entre le père et le fils à la Libération de Paris furent d’ailleurs très peu chaleureuses malgré l’importance du moment familial, le Général De Gaulle n’a pas accordé plus d’attention à son fils qu’à tous ses nombreux autres camarades combattants pour sauver l’honneur de la France.

Même s’il a eu une carrière très réussie dans la marine entre 1940 et 1982 (d’abord dans la France libre et en participant à huit grandes batailles), terminant avec le grade d’amiral en 1980 et la fonction d’inspecteur général de la marine, Philippe De Gaulle n’a jamais vraiment été privilégié par son nom, et même, on pourrait dire le contraire, son patronyme l’aurait plutôt desservi, notamment pendant le septennat de Valéry Giscard d’Estaing.

Le ralliement de Philippe De Gaulle au Sénat avait un certain sens : depuis la victoire de la gauche socialo-communiste en 1981, les gaullistes (RPR) et les centristes (UDF), qui, historiquement, étaient souvent opposés entre 1946 et 1981, parfois de manière très véhémente (en 1969 par exemple, aussi en 1977), ont dû se rassembler pour faire cause commune face à cette nouvelle majorité hostile au régime gaullien. Le Sénat, paradoxalement, est devenu alors l’institution d’opposition par excellence et un moyen, pour les gaullistes, d’y retrouver l’esprit de résistance.

Mais politiquement, ce n’est pas sa présence au Sénat qui fut la part la plus importante de Philippe De Gaulle. C’est la publication de très longs entretiens avec le journaliste Michel Tauriac répartis dans deux tomes "De Gaulle mon père" sortis respectivement le 13 novembre 2003 et le 26 février 2004 chez Plon. Bien que contestés par plusieurs historiens sur des points spécifiques, ces deux ouvrages sont une mine intéressante d’informations de première main sur la pensée "brut" (c’est-à-dire, sans emballage pour son expression publique) du Général De Gaulle.

Cette masse d’informations est intéressante aussi pour pondérer un autre témoignage précieux, celui du ministre Alain Peyrefitte, qui a eu le privilège de le questionner souvent sur de très nombreux sujets pendant une dizaine d’années. Or, parfois, les deux ne sont pas forcément avec le même contexte, le même son de "cloche".

Ainsi, Alain Peyrefitte a rapporté en 1994 dans son "C’était De Gaulle" (éd. Gallimard) les mots que le Général De Gaulle lui a confiés le 5 mars 1959 lors d’une discussion personnelle : « Il ne faut pas se payer de mots ! C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! Les musulmans, vous êtes allé les voir ? Vous les avez regardés, avec leurs turbans et leurs djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français ! Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibri, même s’ils sont très savants [il doit penser à Soustelle]. Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nos faisions l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcheraient-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! ».

Il n’est pas le lieu, ici, de commenter ces paroles (qui n’étaient pas polémiques puisque pas publiques), ni le contexte dans lequel elles ont été prononcées, ni non plus leurs multiples récupérations politiciennes par des militants d’une extrême droite très peu gaulliste à l’époque où elles ont été prononcées (en pleine guerre d’Algérie), mais il est intéressant de rappeler que, dans les ouvrages cités, Philippe De Gaulle a voulu donner une image très différente de son père que celle qui ressort de la tirade très crûe de Colombey-les-Deux-Mosquées (dont je ne remets pas en cause la véracité même si c’est "juste" le témoignage d’une conversation sans témoin) : « Mon père avait au contraire un grand respect pour les Arabes. Il avait aussi beaucoup d’estime pour leur courage au cours de l’histoire. Avec quelle flamme il m’apprenait, enfant, comment ils avaient été des conquérants inégalés, comment ils avaient soumis le Maghreb, la péninsule Ibérique et même une partie de la Gaule méridionale. Je l’entends encore me conter l’histoire de Schéhérazade, d’Aladdin et la lampe merveilleuse, me décrire avec force détails l’épopée de l’empire fameux des Omeyades, du khalife de Bagdad entouré de ses esclaves turcs et berbères… ».

On ne savait jamais quelle était la pensée réelle de Charles De Gaulle sur un sujet donné. Il ne donnait jamais ses éléments de réflexion et prêchait souvent le faux pour avoir une idée plus large d’un sujet. Or, cette pensée sincère, profonde, il l’a gardée pour lui dans toutes les circonstances, même auprès de ses proches. Néanmoins, si une personne pouvait s’approcher le plus de cette pensée profonde, c’était bien son fils Philippe qui, dès l’âge adulte, fut associé à toutes les réflexions et décisions importantes du Général. Son témoignage, en ce sens, paraît donc essentiel, même s’il ne reste qu’une petite parcelle de vérité, qu’un point de vue parmi d’autres. Lorsqu’on approche un si grand homme, c’est comme en haute montagne, il y a plusieurs chemins…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 décembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Philippe De Gaulle, entre père et mer.
Philippe De Gaulle.
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.
Daniel Cordier.

_yartiDeGaullePhilippeB03



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201228-philippe-de-gaulle.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/l-autre-de-gaulle-229767

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/12/19/38714817.html




 

Partager cet article

Repost0
20 décembre 2020 7 20 /12 /décembre /2020 03:07

« Nous sommes profondément convaincus, chers camarades, que la majorité des ouvriers conscients de France n’admettra pas un compromis aussi ruineux avec les réformistes et qu’elle créera enfin à Tours le vrai parti communiste un et puissant, libéré des éléments réformistes et semi-réformistes. C’est en ce cens que nous saluons votre congrès et que nous lui souhaitons le succès. Vive le parti communiste de France ! Vive le prolétariat français ! » (Comité exécutif du Komintern, dont Zinoviev, Lénine, Trotski et Boukharine, 24 décembre 1920 à Riga).


_yartiCongresDeTours01

Il y a quelques jours, le dimanche 6 décembre 2020 sur Radio J, le sympathique député de Saint-Amant-les-Eaux Fabien Roussel, par ailleurs secrétaire national de l’archéoparti communiste français (PCF) depuis le 25 novembre 2018, a exprimé sa forte envie de présenter un candidat issu des rangs du PCF à l’élection présidentielle de 2022. Il faut dire que depuis deux fois, 2012 et 2017, le PCF avait passé son tour en soutenant la candidature de Jean-Luc Mélenchon, mais ils n’étaient pas d’accord sur beaucoup de choses (notamment sur le nucléaire). Alors, Fabien Roussel (51 ans) candidat en 2022 ? Ou encore André Chassaigne (70 ans), le très chantant président du groupe communiste à l’Assemblée Nationale, qui meurt d’envie de se présenter depuis une quinzaine d’années ? La dernière fois qu’il y a eu un candidat communiste, ce fut une candidate, l’ancienne ministre Marie-George Buffet, en 2007, qui n’a recueilli que 1,9% des voix, très loin du record, celui de Jacques Duclos, en 1969, avec 21,3%.

Grâce à d’anachroniques accords électoraux avec les socialistes, les communistes survivent encore institutionnellement malgré la très faible audience dans l’électorat depuis une quarantaine d’années. Le problème, pour eux, c’est que leur grand frère (le PS) est devenu aussi petit qu’eux. Résultat, la lente érosion va sans doute être assez brutale lors des prochaines élections législatives de juin 2022. Une candidature à l’élection présidentielle, un scrutin que détestent les communistes depuis le début en décembre 1965, ce qu’on appellerait une "candidature de témoignage" aurait l’avantage de préserver leur existence médiatique sinon parlementaire.

Dans quelques jours, ce vieux parti va fêter son siècle. 100 ans de communisme. Et 100 ans de disputes, d’oppositions, de divisions entre socialistes et communistes français. En effet, le fameux congrès de Tours, 18e congrès de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), s’est tenu du 25 au 30 décembre 1920. Commencer dans une brasserie le jour de Noël, c’était probablement un petit clin d’œil à une époque où l’anticléricalisme était encore assez véhément !

L’enjeu de ce congrès fondateur était géant : juste après la Première Guerre mondiale et la victoire, juste après une très large majorité donnée au Bloc national derrière la figure mythique et historique de Clemenceau lors des élections législatives des 16 et 30 novembre 1919, mais aussi, après la Révolution russe (à une époque où l’URSS n’était pas encore fondée), la SFIO avait un devoir de renouvellement. Il était question d’harmoniser, ou plutôt, d’homogénéiser tous les partis communistes sous la seule direction de ce qui allait devenir quelques années plus tard le Parti communiste de l’Union Soviétique (PCUS). En clair, d’adhérer à la IIIe Internationale ouvrière, à savoir le Komintern ou l’Internationale communiste créée le 2 mars 1919 et dirigée par Lénine.

Parallèlement, la CGT (Confédération générale du travail) a doublé ses effectifs en 1919, ce qui laissait prévoir un bon score aux élections législatives de novembre 1919 avec un programme rédigé par Léon Blum, mais la SFIO finalement a perdu un tiers de ses députés. Au congrès de Strasbourg du 25 au 29 février 1920, les militants de la SFIO se sont retirés de la IIe Internationale.

Créée au congrès du Globe, à Paris, le 25 avril 1905, lors de l’unification des partisans de Jules Guesde et de Jean Jaurès, la SFIO est alors dirigée par Ludovic-Oscar Frossard. Parmi les autres leaders, on peut citer Jean Longuet, Léon Blum, Paul Faure et Marcel Cachin. Le choix de Tours était de trouver un lieu "neutre" car à Paris, les militants étaient très majoritairement partisans du rattachement au Komintern.

Pendant plusieurs jours, en cette fin de décembre 1920, les orateurs de la SFIO ont défilé et débattu avec beaucoup de passion sur l’adhésion ou pas au Komintern. Partisans : notamment Boris Souvarine, Marcel Cachin, Ludovic-Oscar Frossard, Louis Sellier, Fernand Loriot, Pierre Monatte, Victor Méric et Paul Vaillant-Couturier. Parmi les opposants : Jules Guesde, Albert Thomas, Marcel Sembat et Léon Blum. Au "milieu", des partisans de l’adhésion mais sous condition de refuser la soumission totale à Moscou et le principe d’une révolution par l’insurrection : Jean Longuet et Paul Faure.

Les débats furent houleux et le 28 décembre 1920, ils furent dénaturés par les pressions de Lénine. Un message daté du 24 décembre 1920 de Grigori Zinoviev (lu par André Le Troquer, proche de Léon Blum) a condamné toute forme de réformisme en donnant son avis sur la motion de Jean Longuet : « Cette résolution est pénétrée d’un esprit de réformisme et de diplomatie mesquine et chicanière. (…) Le projet de résolution signé de Longuet et Paul Faure montre que Longuet et son groupe n’ont aucune envie de faire exception dans le camp des réformistes. Ils ont été et restent des  agents déterminés de l’influence bourgeoise sur le prolétariat. Ce qui est le plus remarquable dans leur résolution, c’est moins ce qu’ils disent que ce qu’ils taisent. De la révolution mondiale, de la dictature du prolétariat, du système soviétiste, Longuet et ses amis préfèrent, ou bien ne rien dire du tout, ou bien dire les plus banales ambiguïtés. (…) Le plus mauvais service qu’on puisse rendre dans les circonstances actuelles au prolétariat français est d’imaginer je ne sais quel compromis embrouillé qui sera ensuite un véritable boulet pour notre parti. ». Exit donc le "boulet" Longuet !

À la fin du congrès, ce furent les partisans de l’adhésion au Komintern qui ont largement gagné le 29 décembre 1920 : 3 208 votes favorables sur 4 731 contre 1 022. Sans surprise puisque les mandats des délégués étaient impératifs : les militants, ouvriers, paysans, étaient favorables à Moscou qui avait un discours populiste contre l’élite, et les élus de la SFIO, plus éduqués, moins nombreux, étaient favorables à l’indépendance.

_yartiCongresDeTours02

La SFIO s’est alors divisée en deux partis : les majoritaires, regroupés dans la SFIC (Section française de l’Internationale communiste) qui est devenue le Parti communiste français en 1943, avec, à sa tête, Marcel Cachin remplacé ensuite par l’indéboulonnable Maurice Thorez, et les minoritaires, gardant la "vieille maison", selon l’expression de Léon Blum, sous la direction de Paul Faure pendant vingt ans (aux côtés de Léon Blum).

Pour les journaux, "L’Humanité", fondé par Jaurès en 1904 et dirigé par Marcel Cachin depuis 1918, est attribué à la SFIC (Marcel Cachin le dirigea jusqu’en 1958) et "Le Populaire" à la SFIO.

Paul Faure a mal fini, car si Léon Blum, arrêté par le régime de Vichy, a soutenu la résistance du Général De Gaulle, au contraire, Paul Faure, soutien des Accords de Munich, a soutenu Pétain… (64 députés proches de Paul Faure ont aussi voté les plein pouvoirs le 10 juillet 1940). Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx, ancien député et futur maire de Châtenay-Malabry, était prêt à rejoindre l’Internationale communiste mais sans les conditions imposées par Lénine, une provocation venue de Moscou l’a fait rejoindre le camp de Léon Blum et Paul Faure (le message de Zinoviev) : « Le socialisme de Jaurès ne peut aller à Moscou la corde au cou et la tête couverte de cendres ! ».

Quant à ceux qui avaient choisi la voie majoritaire, beaucoup furent exclus de la SFIC quelques années plus tard, dont Ludovic-Oscar Frossard qui retourna à la SFIO, afin de laisser la place à une jeune génération complètement formée et moulée par les propagandistes soviétiques.

Cet événement a cristallisé la gauche française pendant un siècle et reste donc très important dans l’histoire de France, en particulier en raison de la division du mouvement ouvrier entre des socialistes partisans de la réforme et des communistes, prenant leurs consignes auprès du grand frère soviétique (principalement Staline), allant jusqu’à devenir des traîtres pour la nation à cause du Pacte germano-soviétique, partisans de la révolution. Après la Seconde Guerre mondiale, le PCF a eu beaucoup de force, grâce à un réseau structuré qui s’est jeté dans la Résistance après le début du front est, représentant entre un cinquième et un quart de l’électorat, jusqu’à ce que François Mitterrand, comprenant la logique de la Cinquième République, a su les réunifier autour du programme commun de la gauche jusqu’à sa victoire de 1981. 

Le plus intéressant demeure les très nombreux discours au cours de ce congrès de Tours. J’en propose ici quelques extraits qui ont été tous archivés par la Bibliothèque nationale de France et son contenu numérique Gallica.

Marcel Sembat, ancien ministre pendant la guerre, le 26 décembre 1920 : « C’est une calomnie d’assimiler ce que nous avons fait alors à un acte de ministérialisme et de participation ministérielle. Il n’y avait rien dans notre attitude qui engageât l’avenir ; et Guesde, comme moi, nous réservions pour l’après-guerre toute l’indépendance du parti. Par conséquent, ne venez pas nous dire que par l’effet de ce qui s’est passé pendant la guerre, la ligne de conduite traditionnelle du parti pouvait avoir été altérée. Il demeurait possible, il demeure possible encore, de continuer cette ligne de conduite, et si Jaurès était là, cela serait réalisé ce soir ! car il ne nous manque rien que la puissance de son génie pour le réaliser à l’instant… Puisqu’il est mort, n’essayons pas de le ressusciter, ni même de le faire parler ! Nous tâchons, comme vous, d’interpréter au mieux des intérêts du parti ce qui nous reste de ses leçons et de ses exemples. ».

Marcel Cachin, le 27 décembre 1920 : « Sans émettre la prétention d’avoir fait, en quelques brèves semaines, une étude approfondie et décisive, nous avons cependant observé attentivement la Russie socialiste telle qu’elle est présentement. Nous avons vu vivre la grande nation. La Russie est en proie à la détresse, nous ne l’avons pas caché ; mais la foi, l’enthousiasme, l’espérance en l’avenir y restent admirables et poignants. Et nous avons assisté à un spectacle qui devait nous émouvoir jusque dans nos fibres les plus intimes de socialistes chevronnés. C’est celui d’un grand pays, le plus grand de l’Europe, radicalement débarrassé de toute bourgeoisie, de tout capitalisme, dirigé uniquement par les représentants de la classe ouvrière et de la classe paysanne. (…) Nous ne vous demandons pas à tous de partager un enthousiasme que vous trouvez chez nous déplacé, et procédant d’une sentimentalité, à vos yeux, débile ; mais vous, les hommes raisonnables, les têtes froides qui vous défiez de votre imagination, pourquoi vous obstiner à nier cette réalité incontestable. Elle est cependant là bien vivante ! La République russe est définitivement, solidement établie ; une république socialiste est née, elle vous appelle à venir avec elle lutter sur le front nouveau de l’internationale qu’elle a créée. Le fait de sa stabilité, de son établissement définitif n’est-il pas déjà un argument pour nous ? (…) Guerre civile, guerre étrangère ; les Russes durent faire front, dans les conditions de détresse intérieure les plus effroyables, à ces deux périls qui menaçaient la vie elle-même de leur État socialiste. Certes, ils se sont montrés énergiques ; ils se sont défendus de manière farouche, cela est vrai. Nos révolutionnaires de 93, eux aussi, se montrèrent, jadis, énergiques et impitoyables pour les ennemis de la République. (…) La Révolution française a connu la guillotine en permanence, et des violences intérieures beaucoup plus nombreuses que le mouvement russe présent. (…) Les révolutionnaires bolcheviks se sont donc trouvé dans des conditions historiques à peu près semblables aux nôtres. (…) Voici que dans le Caucase, ils viennent de reconnaître l’indépendance de l’Arménie, désormais soviétique et fédérée avec la République de Moscou. Chacune des quatre-vingts républiques ainsi groupées autour du gouvernement des commissaires du peuple possède des représentants qui se réunissent à dates fixes à Moscou, et fixent les relations de chacune des républiques indépendantes avec la Russie centrale. Cette forme fédérale est celle de la véritable démocratie. Et il est permis de supposer qu’elle s’imposera dans l’avenir, par la force des choses elle-même, à ceux des pays allogènes qui provisoirement se sont détachés de la Russie. (…) À la Chambre, le Bloc national est enivré d’idées guerrières. Notre presse excite sans merci à la violence et aux coups de force. ».

Charles Rappoport, qui a accompagné Marcel Cachin et Ludovic-Oscar Frossard dans leur voyage à Moscou, le 27 décembre 1920 : « C’est une profonde erreur d’attribuer aux bolcheviks cette idée monstrueuse qu’on ne peut pas faire de propagande et d’organisation révolutionnaire qu’après la révolution. (…) Les bolcheviks ont démontré, par quinze années d’action et d’organisation, qu’ils repoussaient toute démagogie. ».

Léon Blum, le 27 décembre 1920 : « Un vote de majorité, je le répète, ne changera rien à un cri de conscience assez fort chez nous pour étouffer ce souci de l’unité qui nous a toujours guidés. Nous sommes convaincus, jusqu’au fond de nous-mêmes, que, pendant que vous irez courir l’aventure, il faut que quelqu’un reste garder la vieille maison. Nous sommes convaincus qu’en ce moment, il y a une question plus pressante que de savoir si le socialisme sera uni ou ne le sera pas. C’est la question de savoir si le socialisme sera, ou s’il ne sera pas. C’est la vie même du socialisme que nous avons la conscience profonde de préserver en ce moment dans la mesure de toutes nos forces. Et, puisque c’est peut-être pour moi la dernière occasion de vous le dire, je voudrais vous demander quelque chose qui est grave à mes yeux. Pouvons-nous vraiment, les uns et les autres, prendre là-dessus une sorte d’engagement suprême ? Demain, nous serons peut-être divisés comme des hommes qui comprennent différemment l’intérêt du socialisme, le devoir socialiste ? Ou serons-nous divisés comme des ennemis ? Allons-nous passer notre temps devant la bourgeoisie à nous traiter les uns de traîtres et de renégats, les autres de fous et de criminels ? Ne nous ferons-nous pas, les uns et les autres, crédits de notre bonne foi ? Je le demande : y a-t-il quelqu’un ici qui croie que je ne suis pas socialiste ? Dans cette heure qui, pour nous tous, est une heure d’anxiété tragique, n’ajoutons pas encore cela à notre douleur et à nos craintes. Sachons nous abstenir des mots qui blessent, qui déchirent, des actes qui lèsent, de tout ce qui serait déchirement fratricide. Je vous dis cela parce que c’est sans doute la dernière fois que je m’adresse à beaucoup d’entre vous et parce qu’il faut pourtant que cela soit dit. Les uns et les autres, même séparés, restons des socialistes ; malgré tout, restons des frères qu’aura séparés une querelle cruelle, mais une querelle de famille, et qu’un foyer commun pourra encore réunir. ».

Ludovic-Oscar Frossard le 28 décembre 1920 : « Nous pouvons nous demander si dans quelques heures, le moment des séparations tant redoutées ne va pas se produire. (…) Comment ne serais-je pas troublé, moi qui aperçois dans les rangs de mes adversaires d’aujourd’hui mes amis de toujours ? Un long passé de luttes communes nous lie les uns aux autres. Aux heures troubles de la guerre, nous avons combattu ensemble dans un accord absolu de pensée. Voici que des divergences nous séparent maintenant. Et mon émotion s’accroît encore à la pensée que ce grand parti va sans doute se briser et que nous allons demain nous dresser les uns contre les autres, non pas, je le crains, dans l’état d’esprit que nous demandait hier notre camarade Blum, mais l’injure aux lèvres et peut-être le poing tendu. (…) À Strasbourg, nous avons rompu avec cette seconde Internationale devenue une Internationale de ministres de rois, de collaboration de classe. (…) J’ai un reproche à faire à certains de mes amis, je le ferai : On ne vote pas l’adhésion à la Troisième Internationale dans la même séance où l’on vote le bloc de gauche avec des radicaux. ».

Jean Longuet le 29 décembre 1920 : « Camarade, si par malheur la scission sortait de ce congrès, si l’édifice que depuis quinze ans et avec tant de peine, le prolétariat français a maintenu et développé, s’écroulait, alors, nécessairement, vous auriez la division en deux tendances, en deux fractions et plus probablement en trois, quatre ou même cinq, comme cela est arrivé dans d’autres pays et comme cela arriverait chez nous. Nécessairement, chacune des tendances, s’il n’y en avait que deux, les différentes tendances groupées en deux courants exagéreraient chacune l’une et l’autre, leur côté prédominant. La tendance de droite tomberait nécessairement, malgré tous les efforts, j’en ai bien peur, au réformisme le plus complet, la tendance de gauche tomberait dans l’impossibilisme anarchique, car il n’y aurait plus de contrepoids. (…) Si, par malheur, nous sortions brisés de ce congrès, il y aurait exagération des tendances extrêmes de part et d’autres ; il y aurait aussi, fatalement, un affaiblissement redoutable de notre force combative, en face de la bourgeoisie, en face de la réaction (…). Croyez-vous, camarades, que, lorsque nous serons déchirés en deux groupes socialistes, en train de se couvrir d’anathèmes et d’injures, les appels réciproques de Blum et de Frossard sur le départ en beauté, et sur la continuation des rapports après la scission, seront entendus ? Mais non ! vous le savez bien que ce sera la lutte, la lutte au couteau, la lutte fratricide… (…) Camarades, la maison bâtie par Jaurès, par Vaillant, par Guesde, allons-nous la laisser tomber ? Nos mains débiles vont-elles la laisser détruire ? Je reconnais que pour la sauver, il faut du courage, de ce courage dont parlait Jaurès dans l’un de ses plus beaux discours lorsqu’il disait : "Le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces". Il disait aussi : "Le courage, c’est d’aider la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille, d’aller à l’idéal et de comprendre le réel, agir et aller aux grandes causes sans savoir la récompense que réserve à notre effort l’avenir fécond… le courage, c’est de chercher la vérité de l’avenir, c’est de ne pas subir la loi du mensonge…". Ce courage, camarades, je vous supplie de l’avoir. ».

La Fondation Jean-Jaurès a cité le 9 décembre 2010 un extrait du discours du socialiste André Le Troquer lors de la mort de Marcel Cachin en 1958, rappelant la préparation du congrès de Tours et le voyage d’étude de Ludovic-Oscar Frossard et Marcel Cachin à Moscou : « Le parti m’avait confié la tâche d’assurer l’intérim du secrétariat général pendant l’absence de Frossard et, le 11 août 1920, j’étais à la gare du Nord pour accueillir les deux voyageurs à leur retour de Russie. Je trouvai Frossard encore un peu réticent, mais Marcel Cachin était enthousiaste, résolument décidé… Dès les premiers propos de Marcel Cachin, j’avais été frappé par l’extension inattendue, et qui me paraissait grosse de menaces, qu’il donnait à la formule de Karl Marx : "La force est la grande accoucheuse de l’histoire". Je lui opposai une autre phrase célèbre qui me venait à l’esprit, que je crois vraie, qui était celle d’un des chefs de notre Révolution française, c’est "qu’on ne porte pas la liberté aux autres peuples à la pointe des baïonnettes". ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 décembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le congrès de Tours.
Trotski.
Le Pacte germano-soviétique.
Liliane Marchais.
Georges Marchais.
Fais les valises, on rentre à Paris !
Gaston Plissonnier.
Jean Ferrat.
Roland Leroy.
Georges Séguy.
Le communisme peut-il être démocratique ?
Karl Marx.
Claude Cabanes.
Michel Naudy.
Paul Vaillant-Couturier.
La Révolution russe de 1917.
Jacques Duclos.
Staline.
Front populaire.
Jean Jaurès.
Léon Blum.

_yartiCongresDeTours03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201229-congres-tours-communistes.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/congres-de-tours-1920-y-a-t-il-229624

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/12/19/38714789.html




 

Partager cet article

Repost0
4 décembre 2020 5 04 /12 /décembre /2020 03:13

« J’approche un âge où l’immortalité devient une valeur-refuge. » (VGE, décembre 2003, lors de son élection à l’Académie française).


_yartiVGE2020C01

L’immortalité, oui, c’était un peu ce qu’on croyait de Valéry Giscard d’Estaing. Tout glissait sur lui, les années passaient, les décennies passaient, et lui, imperturbable, insubmersible, il était là, toujours là, toujours avec sa tête si pleine, si bien faite, malgré une allure de plus en plus frêle, une silhouette de plus en plus courbée, une voix de plus en plus chevrotante (au lieu de chuintante), capable encore le 28 avril 2020 de nous faire part de ses analyses avec grande hauteur de vue, sur la façon de redéployer l’Europe, de proposer des cercles d’intégration différents, d’imaginer une Europe de la Santé, etc.

Depuis la fin de l’été, deux séjours à l’hôpital, à partir du 14 au 17 septembre 2020 à l’hôpital Georges-Pompidou de Paris pour une « légère infection aux poumons », puis du 15 au 20 novembre 2020 au CHU Trousseau de Tours pour une « insuffisance cardiaque » mais « sans critère de gravité ». Il semblait s’en sortir, s’en être remis, malgré tous les aléas de la vie. Et puis non, le destin est là, l’immortalité n’a jamais été pas de mise. Valéry Giscard d’Estaing aura été le chef d’État français qui aura existé le plus longtemps de l’histoire.

Son enterrement a lieu ce samedi 5 décembre 2020 là où il s’est éteint, à Authon, auprès de sa fille, dans la plus grande intimité familiale. Pas d’hommage national, pas de messe à Notre-Dame de Paris qui, de toute façon, est fermée pour cause d’incendie (et de covid-19), pas de cérémonie aux Invalides… mais juste une journée de deuil national le 9 décembre 2020, et un hommage du Parlement Européen à Strasbourg le 2 février 2021, lors de son 95e anniversaire. Probablement aussi un hommage dans les deux assemblées du Parlement.

Inutile de dire que j’ai été surpris en bien par les réactions des médias à l’annonce de la mort de VGE. Certes, il était un ancien Président de la République, mais tellement oublié. Tellement oublié de son vivant. C’est vrai, il faut avoir au moins une cinquantaine d’années pour se souvenir de son septennat (1974-1981), mais il y a eu une grande part d’injustice sur son bilan pourtant très important. Peut-être a-t-il été handicapé par sa vie si longue ? Peut-être préfère-t-on se souvenir des morts ? Certes, il n’y a pas la liesse populaire qui a succédé à l’annonce de la mort de Jacques Chirac. Ni non plus l’émotion à la mort de François Mitterrand qu’on savait malade depuis longtemps.

Cette renaissance de Valéry Giscard d’Estaing dans la mémoire collective, ou même, plus exactement, cette naissance dans la mémoire collective a peut-être bénéficié de cet effet de mode "vintage" des années 70, au même titre qu’on voit fleurir des ventes de tourne-disques, comme si ceux qui, aujourd’hui, sont devenus grands-parents, qui avaient une vingtaine d’années dans les années 1970, voudraient retrouver ce temps ancien où les budgets étaient encore à l’équilibre, les contentieux internationaux relativement simples (basés sur un clivage binaire, la guerre froide), la fin de la lancée prospère des Trente Glorieuses…

Eh pourtant, non, le septennat Giscard, c’était justement le début des emm@rdes, le début du chômage de masse, point central des débats de la campagne présidentielle de 1981, les deux chocs pétroliers, et surtout, une insupportable bataille politicienne avec son allié RPR qui ont débouché sur l’arrivée de la gauche au pouvoir.

Beaucoup ont dit que Valéry Giscard d’Estaing était un homme d’État et pas un homme politique. C’est une erreur : pour atteindre ce niveau si élevé, il fallait au contraire être un véritable animal politique, qu’il a été dès ses 30 ans, député, puis ministre très jeune. Rien n’a été détail pour lui, on le voit lors des préparations d’allocution télévisée, le moins cadre devait être à sa place. Dans sa jeunesse, il a eu des centaines d’entretiens individuels avec le Général De Gaulle dans le cadre de ses fonctions de Ministre de l’Économie et des Finances, ce qui, il faut bien le reconnaître, était un apprentissage inégalé de ce qu’être un homme d’État. Et en même temps, il a su dire "zut" à De Gaulle, enfin, "oui mais", mais ça revenait au même.

_yartiVGE2020C02

Ses deux modèles, c’étaient De Gaulle et Jean Monnet.

De Gaulle, c’est la hauteur de vue. Mais c’est aussi la Résistance. On l’oublie souvent de rappeler que le jeune VGE, à 18 ans, s’est engagé dans la Première armée française de De Lattre de Tassigny, en 1944, malgré l’opposition de sa famille, pour contribuer à la libération du territoire. Cet acte courageux, risqué évidemment, surtout quand l’X et l’ENA attendaient l’étudiant, a sans doute été l’une des raisons de l’estime que pouvait lui porter De Gaulle.

Par ailleurs, j’étais heureux qu’on dise (enfin) que Valéry Giscard d’Estaing était un véritable Père de l’Europe, que toute sa vie, il a voulu construire une Europe forte. Comme le dit le journal allemand "Die Welt" le 3 décembre 2020, jusqu’à la fin, « l’unification politique de l’Europe est restée l’œuvre de la vie de Giscard ». Un autre grand journal allemand "Süddeutsche Zeitung" a expliqué le même jour : « Ses arguments en faveur de la coopération communautaire ont toujours été pragmatiques, peu idéologiques. Les projets retentissants de M. Giscard s’inscrivaient dans l’idée d’une Europe pacifiquement unie, mais pour lui, ils étaient surtout convaincants sur le plan pratique. ».

Et ce quotidien, cité par le site "Toute l’Europe" dans sa revue de presse, de rappeler les propos de VGE : « Nos États sont trop petits pour résoudre certains problèmes. Si nous voulons encore jouer un rôle dans un monde de six milliards d’habitants, nous ne pouvons plus tout faire seuls. C’est pourquoi l’Europe est une nécessité. ».

Au contraire de l’idéal gaullien, il s’est en effet rendu compte, en considérant la Chine, l’Inde, la Russie, les États-Unis, le Brésil, que la France ne resterait pas une puissance mondiale de première importance sans son intégration européenne : la France n’est qu’une puissance moyenne (un constat qui lui a fourni beaucoup d’adversaires scandalisés par cette lucidité) mais qu’il était possible de peser encore sur le monde avec une Europe intégrée et approfondie (il s’était plutôt opposé à l’élargissement avant l’approfondissement) et il pensait absolument que le France pouvait être le moteur de cette Europe-là (ce qui fut le cas pendant son septennat).

Tardive certes, cette reconnaissance fait chaud au cœur, et j’ai même l’impression que ceux qui ne cessent de critiquer, contester Emmanuel Macron, comme ils l’ont fait avec François Hollande, et avant Nicolas Sarkozy, vont maintenant encenser Valéry Giscard d’Estaing pour montrer qu’à l’époque, les hommes étaient d’une autre valeur, d’une autre grandeur, etc. Et pourtant, à l’époque, ils devaient être les mêmes à vouloir le critiquer lorsqu’il était au pouvoir ! On n’est jamais mieux populaire qu’après l’exercice du pouvoir. C’est pour cela que Pierre Mendès France marque encore aujourd’hui tant les esprits : il a été au pouvoir pendant une très courte période. Il aurait passé un ou deux septennats, il aurait eu beaucoup plus de contestation et aurait moins marqué les temps… 

VGE était un animal politique très dégourdi, il se plaisait autant dans la vie politique politicienne que dans la politique internationale à grande hauteur de vue. Il était incapable, en revanche, malgré sans doute sa sincérité, sa bonne volonté, d’établir des relations de proximité avec le peuple, au contraire de Jacques Chirac. Toutes ses tentatives ont fini par des échecs où il était assez ridicule. Parce qu’il mettait toujours une distance sociale qui le rendait arrogant sinon méprisant. Paradoxalement, c’est lui pourtant qui a voulu rendre les relations plus "tendres", moins graves, moins solennelles, plus proches des Français.

Les deux mots qui sont revenus le plus à l’évocation de Giscard, ce furent réformes et modernité. Valéry Giscard d’Estaing fut le Président de la Réforme qui a fait entrer la France de mai 1968 dans la Modernité. Après, on a été plus loin, mais c’est lui qui a initié cette modernité sociétale.

Son bilan est immense. J’y propose rapidement quelques éléments, un peu plus complet qu'hier.

Social et sociétal : majorité politique à 18 ans, légalisation de l’IVG, possibilité du divorce par consentement mutuel, place des personnes en situation de handicap dans la société, création du minimum vieillesse, création d’un Ministère de la Condition féminine (avec Françoise Giroud).

Institutions : possibilité pour l’opposition parlementaire de saisine du Conseil Constitutionnel (premier pas vers les QPC), préparation à la cohabitation en 1978, institutionnalisation des questions d’actualité au gouvernement par les parlementaires, éclatement de l’ORTF et libéralisation de l’audiovisuel public, création de la CNIL et protection Informatique et Libertés des citoyens, création de l’UDF (rassemblement centriste) et émergence de personnalités politiques de grande envergure comme Simone Veil et Raymond Barre, décrispation de la communication politique. 

_yartiVGE2020C03

Vie économique : indépendance énergétique avec le programme de centrales nucléaires (la France est le pays le moins polluant du monde pour son énergie), lancement de gros projets industriels, comme le TGV, Airbus, etc., création d’un Ministre de la qualité de la vie pour éviter les excès d’une urbanisation non maîtrisée.

Culture : lancement du Musée d’Orsay (il est probable que la chose qui lui aurait fait le plus plaisir serait de baptiser ce musée par son nom comme le Centre Pompidou à Beaubourg et le Musée Chirac quai Branly), lancement du parc Vulcania en Auvergne.

Relations internationales : institutionnalisation du G5 puis G7 (devenus G8 puis G20) pour organiser, réguler les politiques économiques mondiales après le premier choc pétrolier et la crise mondiale, aide concrète de la France à mettre fin au régime des colonels en Grèce, intervention militaire à Kolwezi (Zaïre) en mai 1978 pour sauver des centaines de personnes.

Construction européenne : mise en place du couple franco-allemand avec son amitié exceptionnelle avec le Chancelier allemand Helmut Schmidt, arrivé au pouvoir au même moment que lui, institutionnalisation des Conseils Européens (l’innovation la plus importante depuis le Traité de Rome selon Jean Monnet), création du Serpent Monétaire Européen (SME) qui fut l’ancêtre de l’union monétaire et de la monnaie unique européenne (l’euro), élection du Parlement Européen au suffrage universel direct et élection de sa ministre Simone Veil comme première Présidente, création de l’Agence spatiale européenne (ESA), participation de VGE à la campagne du premier référendum sur le Brexit le 5 juin 1975, rédaction du TCE en 2002-2004.

Il faut rappeler aussi que le 16 octobre 2019, Valéry Giscard d’Estaing avait revendiqué avoir été le créateur du principe du Brexit (« C’est moi qui ait inventé le Brexit ! »), à savoir être le rédacteur de ce qui est devenu l’article 50 du Traité de Lisbonne, cette possibilité d’un État membre à sortir de l’Union Européenne, pour ne pas dire que l’Europe était une prison dont on ne pourrait plus sortir. D’ailleurs, pour lui, le départ du Royaume-Uni n’était pas nécessairement négatif dans la mesure où les Britanniques ont souvent freiné toute volonté d’approfondissement européen. Notons que VGE a débuté sa vie politique avec le Traité de Rome et quitte ce monde à quelques jours de l’application concrète (et probablement sans accord) du Brexit. VGE a d’ailleurs souvent rendu hommage à l’action de Michel Barnier (négociateur en chef de l’Union Européenne) pour sa fermeté dans les négociations avec les Britanniques.

Ce qui est intéressant à comprendre chez VGE, c’est qu’il a toujours été présent dans la vie politique après son échec de 1981, présent de manière active (jusqu’en 2004 et son ultime échec électoral aux régionales en Auvergne) ou passive au-delà, il recevait régulièrement de très nombreuses personnalités du monde politique et médiatique et on peut même dire qu’il était devenu le Antoine Pinay de la période contemporaine, en ce sens qu’on allait souvent le voir comme dans un pèlerinage.

Intéressons-nous à quelques avis concernant son action et sa personnalité, avant ou après sa mort. J’ai évoqué Pinay mais c’est bien sûr Raymond Poincaré (républicain de gauche) qui fut la référence permanente de Valéry Giscard d’Estaing, à tel point qu’il aurait rêvé d’occuper Matignon en 1986 pour la première cohabitation (Poincaré est redevenu Président du Conseil après avoir été Président de la République).

Le 15 novembre 1963, Georges Pompidou, alors Premier Ministre, a confié sa ligne économique à son ministre Alain Peyrefitte : « Moi, j’admets que seul l’État peut prendre l’initiative dans certaines circonstances : redresser une situation compromise, remédier à une injustice criante, assurer un arbitrage. Mais ce sont là, pour moi, des moyens provisoires, non des buts. Le but, c’est une économie saine, c’est-à-dire libérale, autorégulée par des échanges sans frontières. ». Et il a insisté plus particulièrement : « Notez bien que Giscard pense exactement comme moi. Mais il excelle à saisir toute occasion de se bâtir un personnage à la Poincaré et ainsi de s’attirer les faveurs du Général. Il joue son jeu. Et il faut reconnaître qu’il ne manque pas d’habileté. » (dans "C’était De Gaulle", éd. Gallimard, p. 1141).

Le Président du Sénat Gérard Larcher le 3 octobre 2020 au Sénat : « Nous garderons tous le souvenir de sa grande intelligence, d’un Président moderne et réformateur, d’un militant de la construction européenne. Je lui rendais visite chaque année, je l‘ai fait encore il y a quelques mois à peine, et son intelligence fulgurante me frappait à chaque rencontre. ».

L'actuel Président de la République Emmanuel Macron le 3 octobre 2020 dans son allocution télévisée : « Il part en des temps tourmentés, victime à son tour de ce mal contre lequel nous luttons et qui a bouleversé le monde. Il aura été une figure centrale de l’histoire de notre République (…). J’appartiens à une génération qui est née sous sa Présidence et qui, sans doute, n’a pas toujours mesuré à quel point Valéry Giscard d’Estaing avait, pour elle, changé la France. (…) Notre République est transmission. Aussi, au moment où se tourne, avec la mort du Président Giscard d’Estaing, une page de l’Histoire de notre pays, soyez sûrs que je mettrai avec vous tout en œuvre pour faire vivre cette flamme du progrès et de l’optimisme qui ne cessa de l’animer. ».

Roselyne Bachelot, émue, venue soutenir son budget de la culture, le 3 octobre 2020 au Sénat : « C’est en fait l’auteur de nombreuses réformes novatrices qui marquent, encore aujourd’hui, la société française. Un hommage sera rendu et ce sera justice. ».





Mais probablement que l’hommage le plus sincère, le plus ému, le plus émouvant est provenu de son prédécesseur, l’ancien Ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, neveu du rival de VGE, qui, le 3 décembre 2020 sur LCI, a déclaré : « Il a soigné la France de manière remarquable pendant sept ans avec ses réformes. » et a terminé par une véritable déclaration d’amour : « Je l’aimais, (…) il m’aimait. ». Il l’avait aimé dès le début des années 1970 et sa fureur de réformer le pays ankylosé par un gaullisme d’État devenu anachronique par les aspirations de sa jeunesse (en mai 1974, il avait 26 ans).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 décembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


NB : Je découvre sans surprise que mon titre était déjà utilisé. "Le Destin de Giscard" est en effet aussi le titre d'un article du journal "Le Monde" du 22 février 2002 évoquant le film documentaire réalisé par Raymond Depardon à l'occasion de la campagne présidentielle de 1974, enfin diffusé après vingt-huit ans de blocage. Un documentaire que je recommande vivement de regarder, notamment ce moment crucial décrit par "Le Monde" ainsi : « Quel sang-froid le soir du second tour. Victorieux impassible, un frémissement détend le visage de Giscard, une fraction de seconde, et c'en est fini. ».


Pour aller plus loin :
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron d’hommage à VGE le 3 décembre 2020 (texte intégral et vidéo).
Le Destin de Giscard.
Giscard l’enchanteur.
Valéry Giscard d’Estaing et les diamants de Bokassa.
Valéry Giscard d’Estaing et sa pratique des institutions républicaines.
VGE, splendeur de l’excellence française.
Propositions de VGE pour l’Europe.
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (1).
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (2).
Loi n°73-7 du 3 janvier 1973.
La Cinquième République.
Bouleverser les institutions ?

_yartiVGE2020C04



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201203-vge.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/le-destin-de-giscard-229250

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/12/03/38685676.html



 

Partager cet article

Repost0
2 décembre 2020 3 02 /12 /décembre /2020 22:10

« Je me demande si l’on n’en a pas trop fait pour les obsèques de François Mitterrand. Je ne me souviens pas qu’on en ait fait autant pour Giscard. » (André Santini, Prix de l’Humour politique 1998).



_yartiVGE2020A04

On l’avait oublié ? Eh oui, il vaudrait mieux sourire comme le voudrait la petite phrase succulente d’André Santini dont on pourrait même remplacer François Mitterrand par Jacques Chirac, mais ce soir, c’est évidemment une grande tristesse qui m’a envahi l’âme. L’ancien Président de la République Valéry Giscard d’Estaing est en effet mort ce mercredi 2 décembre 2020, à exactement deux mois de ses 95 ans, des suites de cette saleté de covid-19. L’information est sortie peu après 23 heures. Il venait de sortir de l’hôpital il y a quelques jours. À ma connaissance, sa dernière sortie publique fut l’an dernier pour assister aux funérailles de son successeur Jacques Chirac qui fut aussi l’un de ses rivaux politiques les plus redoutables.

L’histoire avait déjà inscrit son nom sur son livre doré depuis une quarantaine d’années. Ce fut l’inconvénient d’être élu Président de la République jeune, à 48 ans. Battu pour le renouvellement de son septennat, il s’est retrouvé en retrait politique dès l’âge de 55 ans, trop jeune pour jouer au vieux sage, trop jeune surtout pour quitter la vie politique. Et c’était le premier ancien Président de la Cinquième République avec toute sa santé, sa belle santé pendant longtemps. Alors, il s’est mis à espérer à un retour, pour 1988 (il n’avait que 62 ans), pour 1995 (69 ans), etc.

Il a repris son bâton de militant politique dès l’année suivant sa défaite, dès mars 1982 où il s’est fait élire conseiller général du Puy-de-Dôme, puis député (en 1984), député européen (en 1989), président du conseil régional d’Auvergne (en 1986). Il a même cherché à se faire élire maire de Clermont-Ferrand (il n’a jamais réussi). Il a tout été sauf sénateur …et Premier Ministre. Il a été élu président de l’UDF qu’il avait contribué à fonder en 1978. Et finalement, il n’a jamais été bien élu qu’à l’Académie française, le jour où il a renoncé à toutes velléités élyséennes (élu le 11 décembre 2003, il s’y est fortement ennuyé, encore une désillusion qui est tombée). La retraite, depuis un peu plus de deux septennats…

Mais dans cette vie élective postélyséenne ultradense (aucun ancien Président n’a eu une vie politique si active), hyperactive (il présida aussi la commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale de 1987 à 1989 et de 1993 à 1997), j’ai oublié le plus important pour lui, cette fonction si symbolique, Président de la Convention sur l’avenir de l’Europe. Il y a été nommé lors du Conseil européen à Laeken le 15 décembre 2001 pour présider les travaux de préparation du Traité établissant une Constitution pour l’Europe (TCE), inspirée de la Convention de Philadelphie (du 25 mai 1787 au 17 septembre 1787 pour aboutir à la Constitution des États-Unis d’Amérique).

Les travaux à 105 membres (dont Michel Barnier, Jean-Luc Dehaene, Giuliano Amato, Joshka Fischer, Dominique de Villepin, Georges Papandreou, Jacques Santer, Gianfranco Fini, Elio Di Rupo, Hubert Haenel, Pierre Lequiller, Lamberto Dini, Frans Timmermans, Alain Lamassoure, Antonio Tajani, Olivier Duhamel, Jozef Oleksy, ) ont couru du 28 février 2002 au 29 octobre 2004. Le nouveau Traité de Rome a finalement été abandonné après l’échec notamment du référendum français du 29 mai 2005. Dommage, expliquait VGE, car c’était la dernière occasion pour la France de peser considérablement sur les travaux de 28 pays européens. Jamais plus la France ne pourra peser aussi fortement sur l’avenir de l’Europe pour y insuffler l’esprit français que pendant cette convention qu’il a présidée.

Il y a une image très trouble de Valéry Giscard d’Estaing, une sorte de déphasage entre son caractère, sa manière d’être, sa personnalité, d’un côté, et son état d’esprit, sa pensée politique, sa tradition libérale, son centrisme, de l’autre côté. Le caractère le rendait distant, froid, glacial, un peu à l’instar de son épouse, pour la première fois invitée à l’accompagner à exprimer ses vœux présidentiels à la télévision qui parlait de vœux chaleureux de manière très glaciale. Ce glacis de personnalité, cette distance qui n’a jamais que fait s’accroître au cours de son septennat, ses aspects un peu aristocrates sur les bords, cet orgueil assumé qu’il était le meilleur, cette idée générale qu’il était au sommet de tout, l’intellectuel et le politique, la perfection, collaient mal avec son état d’esprit, son souci de décrispation politique, sa volonté d’en finir avec la guerre politique, sa volonté de réunir deux Français sur trois (titre d’un bouquin postélyséen), ce besoin de ne plus diviser le pays mais au contraire le rassembler.

Son problème, dans ce projet politique de réunification que finalement Emmanuel Macron a su reprendre et faire triompher (il a eu justement le soutien de deux électeurs sur trois au second tour en 2017), c’était que le temps était à l’union de la gauche, seule stratégie possible pour un François Mitterrand avide de pouvoir qui s’était séparé définitivement de ses potentielles alliances centristes au profit d’un rapprochement avec le parti communiste français qui valait encore autour de 20% au début des années 1970 (15% en 1981). Il était donc impossible d’imaginer une Troisième force réussissant l’UDF et le PS au sein d’un même gouvernement comme VGE l’aurait rêvé.

_yartiVGE2019A06

C’est ce décalage personnalité/aspirations politiques qui lui a rendu compliquées les choses : l’échec de 1981 par une image démonétisée, le bilan de son septennat régulièrement oublié du fait qu’il fut l’interface entre les Trente Glorieuses et les décennies ininterrompues de crise économique, mais aussi entre le gaullisme historique et l’alternance à gauche. À l’évidence, l’homme n’était pas en phase avec le peuple, et aujourd’hui encore, je me demande comment ce fort en thème a pu être élu, lui qui angoissait les journalistes qui n’avaient pas tout compris après une longue et savante explication de sa politique. Comment VGE aurait-il pu survivre à l’ère du tweet et du slogan simplificateur ? Pour comprendre, peut-être était-il en phase avec son époque plus qu’avec le peuple ?

Car le moderne, c’était bien lui. Pendant une décennie, cela se bataillait au centre pour savoir qui serait le Kennedy français : Jean Lecanuet aux dents blanches ? Chaban le sportif ? JJSS dit le réformateur ? Non, ce fut finalement Valéry Giscard d’Estaing. Il a adopté un mode de communication de type artisan là où le gaullisme était une industrie. Son parti n’a jamais été que petit mais il est parfois des PME qui remportent des marchés sur les grands groupes.

VGE a misé sur une communication moderne, jeune, et faite de proximité. On pouvait en rire, ses dîners chez des "Français moyens", ses petits-déjeuners avec les éboueurs, et même, ses visites de prisonniers en allant en vacances au volant de sa voiture… ses images de sportif (tennis, bain de mer, etc.)… Cela pouvait sonner faux (plus encore aujourd’hui qu’à l’époque), mais c’était une innovation politique fondatrice. Tout cela était nouveau, a désacralisé la fonction présidentielle, l’a rendue plus proche des Français, plus "normale". Pas de cordon de Légion d’honneur, plus d’habit à queue de pie, le costume de ville, classique, simple. Pas de photo orgueilleuse comme c’était le cas pour tous ses prédécesseurs, toutes Républiques confondues. Juste le drapeau tricolore (mal cadré d’un pourtant très grand professionnel). Les successeurs ont dû suivre le mouvement.

Dans le match de postérité qui s’opère dès maintenant entre Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing, rivaux jusque dans la nuit, le premier a encore une longueur d’avance car Chirac aimait charnellement les Français. Giscard, lui, les aimait, mais de manière beaucoup trop cérébrale. Quant à De Gaulle, il aimait surtout la France. Et François Mitterrand l'argent des Français.

Mais sur la question du bilan : que reste-t-il concrètement tant de leur Présidence que de leur vie politique ? il n’y a pas photo et l’Histoire saura retrouver les marques du passé. Il ne s’agit évidemment pas de faire de compétition car finalement, j’aurais du mal à dire qui je préférerais de ces deux rivaux. Je les apprécie tous les deux, pour ce qu’ils ont été, avec leurs failles et leurs erreurs. L’émotion est pourtant forte lorsqu’on regarde les faits, ce qu’on doit, ce que la France doit à Giscard, ce que l’Europe doit à Giscard, ce que le monde doit à Giscard.

Oui, cela peut paraître étonnant, mais le réformateur le plus important depuis De Gaulle, c’est sans contestation possible Giscard. Certes, François Mitterrand a cru qu’il pouvait bouleverser les choses mais en fait, il a été si peu à l’écoute des besoins de la société que la plupart de ses réformes ont été annulées par les gouvernements suivants au point que le mot le plus important de sa campagne de 1988 fut le "ni-ni". Giscard, lui, il n’a pas eu peur de réformer au point d’être applaudi par la presse de gauche (et détesté par une certaine presse de droite). Au point de donner le droit à une jeunesse militante qui ne pensait qu’à gauche.

L’énumération ? La création d’un Ministère de la Condition féminine, l’abaissement de l’âge de la majorité politique à 18 ans, la légalisation de l’IVG, l’élection au suffrage universel direct des députés européens (le premier pas dans une démocratisation d’une Europe déjà trop fonctionnarisée), l’institutionnalisation des Conseils européens, à savoir des sommets réguliers des chefs d’État et de gouvernement de l’Europe, mesure qui aurait pu paraître nationaliste mais qui s’est montrée très efficace dans la construction européenne pragmatique, et enfin, l’institutionnalisation des G7 et futurs G20, afin de permettre un minimum de régulation économique mondiale après la décision unilatérale des Américains sur la fin de la convertibilité du dollar. Même la création de l’UDF a été aussi une mesure historique dans la vie politique, réunir les courants centristes en un parti fort, qui pouvait faire jeu égal avec les gaullistes et les socialistes, était d’autant plus un exploit que l’UDF a finalement perduré, dans sa forme initiale, jusqu’en 2002, soit presque un quart de siècle. Sur un plan plus régional, le parc Vulcania, sur le modèle du Futuroscope de René Monory, a été initié par VGE.

Valéry Giscard d’Estaing était en décalage complet entre ce qu’il était et ce qu’il pensait. Il était hautain, voire méprisant, il n’a jamais voulu que montrer, bien montrer sa supériorité intellectuelle, une supériorité pourtant inutile de rappeler tant elle était évidente, au point de sombrer dans une vanité littéraire quasi-risible (ses ambitions de romancier furent peu soutenues). Il pensait tolérance et réconciliation. Il voulait la proximité et le contact direct, au point qu’il pouvait répondre personnellement aux courriers adressés à lui après son septennat, lorsqu’il présidait l’UDF (j’en ai même connu qui aurait voulu le voir candidat à l’élection présidentielle de 2002, à 76 ans !).

Je reviendrai évidemment sur la personnalité et le bilan politique de Valéry Giscard d’Estaing, homme hors de l’ordinaire. Mécanique intellectuelle bien huilée encore jusqu’à très récemment, il était l’un des derniers dinosaures de l’histoire politique. Il a commencé député sous la Quatrième République, il a été l’un des derniers survivants des gouvernements sous les mandats de De Gaulle. Giscard n’a jamais vraiment fait rêver les Français. Il a fait mieux, il leur a permis de croire qu’ils étaient un peuple intelligent. Il était l’enchanteur de l’ambition française.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 décembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Giscard l’enchanteur.
Valéry Giscard d’Estaing et les diamants de Bokassa.
Valéry Giscard d’Estaing et sa pratique des institutions républicaines.
VGE, splendeur de l’excellence française.
Propositions de VGE pour l’Europe.
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (1).
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (2).
Loi n°73-7 du 3 janvier 1973.
La Cinquième République.
Bouleverser les institutions ?

_yartiVGE2019A05




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201202-vge.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/giscard-l-enchanteur-229206

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/09/15/38536047.html





 

Partager cet article

Repost0
21 novembre 2020 6 21 /11 /novembre /2020 03:48

« En notre temps, la seule querelle qui vaille est celle de l’homme. C’est l’homme qu’il s’agit de sauver, de faire vivre et de développer. » (De Gaulle, 25 mars 1959 à l’Élysée).



_yartiDeGaulle2020C01

Ce dimanche 22 novembre 2020 est la dernière date qui ponctue cette année De Gaulle 2020 assez spéciale : il commémore le 130e anniversaire de la naissance de Charles De Gaulle. Comme l’a rappelé le Général lors de sa première conférence de presse en tant que Président de la République, le 25 mars 1959, ce qui restait l’essentiel à ses yeux était l’humain. Inutile de préciser que cette conviction profonde, que je partage pleinement, provenait d’un fond de christianisme social qui l’a amené sur les rives de ce qu’on a appelé le "gaullisme de gauche" avec l’idée de participation et de "troisième voie" entre capitalisme et socialisme, mais aussi, auparavant, à la Libération, sur les rives de la création de la Sécurité sociale (qui est une œuvre de De Gaulle et pas des syndicats qui ont même été réticents au tout début, car ce qui n’était pas "arraché" était toujours considéré comme suspect).

Hier, en évoquant la vie du regretté Daniel Cordier (disparu le 20 novembre 2020), j’ai rappelé qu’il avait travaillé à la fin de la guerre dans les services de renseignement et qu’il avait étudié notamment les rapports entre Franco et De Gaulle, et que De Gaulle avait déjeuné avec l’autocrate de Madrid en juin 1970, lors de son dernier voyage à l’étranger.

Après sa démission le 28 avril 1969, De Gaulle avait refusé en effet de célébrer encore le 18 juin, et le meilleur moyen, c’était de s’éclipser à l’étranger : en Irlande en juin 1969 (avec l’avantage aussi d’être absent lors de l’élection présidentielle qui a désigné son successeur) et en Espagne en juin 1970 qu’il a beaucoup visitée de long en large. Pas de cliché (à ma connaissance) pour son voyage en Espagne, mais, contrairement à ses consignes, il y a des photographies de son voyage en Irlande, en fait, un couple d’Irlandais qui avaient donc pu être présents comme habitants et qui en ont profité pour prendre quelques clichés qui n’ont fait qu’ajouter à la légende gaullienne.

De Gaulle se moquait des protestations contre son déjeuner avec Franco (il aurait lâché : « Qu’ils jasent ! ») et Franco était enchanté de ce scandale. Un peu plus tard de retour à Colombey-les-deux-églises, De Gaulle aurait alors confié à sa fille Élisabeth : « En le voyant, je me suis dit que j’avais bien fait de quitter le pouvoir à temps ! ». Franco ne devait pas être de la dernière fraîcheur dans la conversation…

Cette vieillesse, De Gaulle s’en méfiait depuis le début de la guerre. Il l’avait désignée coupable de la soumission de Pétain (dont il connaissait bien le caractère fort) à Hitler, avec sa fameuse expression du "naufrage" (ce qui montre que De Gaulle était un excellent écrivain, capable de trouver les formules-choc) dans le premier tome de ses "Mémoires de guerre" sorti en 1954 (chez Plon) : « Malgré tout, je suis convaincu qu’en d’autres temps, le maréchal Pétain n’aurait pas consenti à revêtir la pourpre dans l’abandon national. Je suis sûr, en tout cas, qu’aussi longtemps qu’il fut lui-même, il eût repris la route de la guerre dès qu’il put voir qu’il s’était trompé, que la victoire demeurait possible, que la France y aurait sa part. Mais, hélas ! Les années, par-dessous l’enveloppe, avaient rongé son caractère. L’âge le livrait aux manœuvres de gens habiles à se couvrir de sa majestueuse lassitude. La vieillesse est un naufrage. Pour que rien ne nous fût épargné, la vieillesse du maréchal Pétain allait s’identifier avec le naufrage de la France. ».

Du reste, De Gaulle avait promis à son épouse Yvonne qu’il quitterait le pouvoir dans tous les cas à 80 ans (qu’il n’a même pas atteints à treize jours près). En affirmant lors de sa dernière intervention publique, le 25 avril 1969 à la télévision, qu’il irait jusqu’au bout de son septennat (janvier 1973) en cas de victoire du "oui", De Gaulle aurait commis l’erreur de miser sur sa personne et pas sur ses projets. L’existence de Georges Pompidou comme possible successeur a suffi pour rassurer ceux qui auraient été inquiets d’une succession non préparée. Le "non" pouvait sans danger sonner le glas de l’épopée gaullienne.

À la question : De Gaulle a-t-il volontairement foncé dans le mur en 1970 pour s’effacer en beauté ? on pourrait répondre oui et non. Oui parce qu’en quittant volontairement le pouvoir après un désaveu électoral, il a fait un dernier acte fondateur, mélange d’orgueil et de respect de la parole du peuple.

Non aussi, car De Gaulle tenait à la participation, et comme ce n’était pas constitutionnel d’organiser un référendum sur cette question, il a transformé la question en une double question mal ficelée sur la régionalisation et sur la réforme du Sénat, l’idée étant de faire du Sénat ce que le Président Emmanuel Macron voudrait faire du Conseil Économique, Social et Environnemental, à savoir une chambre de la voix du peuple, une sorte de "convention citoyenne". Pourquoi pas ? C’était pourtant la réponse à une sorte de rancœur contre le Sénat en général qui s’était ouvertement opposé à lui en automne 1962 (Gaston Monnerville a même qualifié le référendum sur l’élection du Président de la République au suffrage universel direct de "forfaiture" !).

Ce projet de référendum lui tenait à cœur depuis longtemps et il avait même tenté de le faire passer en force au sommet de la tension de mai 68, lors de son allocution télévisée du 24 mai 1968 (qui a fait un flop ! et qui a été annulé le 30 mai 1968 avec la dissolution de l’Assemblée). L’échec du référendum faisait peu de doute dans les dernières semaines de campagne. Lors de son dernier conseil des ministres, le 23 avril 1969, De Gaulle s’est contenté de dire à ses ministres, malicieusement : « En principe, à mercredi prochain. Peut-être pas. S’il en était ainsi, un chapitre de l’Histoire de France serait terminé. Mais nous avons espoir. ». Quelques heures plus tard, De Gaulle a confié à son conseiller des affaires africaines Jacques Foccart : « Au bout du compte, je serai heureux, figurez-vous, si le non l’emporte. ».

Et il avait de quoi être heureux : en quittant le pouvoir par un désaveu référendaire, il finissait de construire la grande histoire gaullienne du dialogue entre lui et les Français. Aucun de ses successeurs n’a eu le courage de se démettre ainsi désavoué par les urnes, notamment François Mitterrand (échecs aux législatives de mars 1986 et de mars 1993) et Jacques Chirac (échec aux législatives de juin 1997 et échec au référendum de mai 2005). De plus, il pouvait enfin se reposer, ou plutôt, se consacrer à l’écriture de ses mémoires dans une course folle contre le temps (Yvonne avait souhaité qu’il ne demandât pas le renouvellement de son mandat en décembre 1965).

En fait, dès le 19 février 1969, date du conseil des ministres qui avait fixé la date du référendum, De Gaulle n’y croyait déjà plus, en disant à Bernard Tricot, le Secrétaire Général de l’Élysée : « Ce référendum, je ne le sens pas. ». Et au fil des jours de la campagne, les sondages confirmaient de plus en plus fort un "non" qui gagnerait. De Gaulle aurait pu éviter les frais, annuler, ou, du moins, ne pas mettre sa démission dans la balance (il l’a fait très tardivement). Au contraire, il en a profité pour faire du quitte ou double.

Pour l’historien britannique Julian Jackson, auteur d’une biographie de De Gaulle (sorti en 2019 aux éd. du Seuil), ce n’était pas un suicide politique : « Il croyait vraiment qu’il allait gagner, et que cela lui permettrait de renouer un contact avec le peuple. Il a assez rapidement compris que cela n’allait pas marcher. C’est devenu un moyen élégant de partir. Et puis, il était fatigué, et je pense qu’au fond de lui, il savait qu’il ne comprenait plus la société. Disons que c’est un suicide politique assumé. » ("Le Point", juin 2020).

_yartiDeGaulle2020C04

Dans ce même entretien à l’hebdomadaire "Le Point", Julian Jackson a voulu montrer la différence entre De Gaulle et Churchill : « Rien n’est fixe, tout est fluide. [De Gaulle] est obsédé par le mouvement. Il a une grande capacité d’écoute liée à une très grande intelligence. Pour résoudre un problème, il voulait d’abord se voir exposer toutes les données, ce qui est assez étonnant pour un homme qui est perçu comme autoritaire. Churchill, par exemple, n’écoutait personne, il ne se fiait qu’à son intuition. Il y a un autre point frappant : il était parfaitement insensible aux idéologies, y compris à celles de ses proches. Il ne raisonnait qu’à partir de l’Histoire. ».

Dans cette dernière réflexion, deux éléments majeurs : l’écoute et l’action.

L’écoute : il aimait interroger ses ministres au conseil des ministres pour savoir ce qu’ils pensaient de tel ou tel sujet, sans dévoiler sa propre réflexion. Le ministre sans caractère craignait alors de ne pas dire ce qu’il croyait que De Gaulle attendait qu’il lui dît. Un de ses ministres, Philippe Dechartre (ancien résistant), a cité ainsi plus tard ce que De Gaulle lui avait expliqué pour s’informer : « J’ai un panel. Il y a les surdoués, il y a les normaux, il y a les corrompus. Je leur pose à tous la même question : "Mon cher ami, je suis ennuyé. Voilà, j’ai tel problème à régler. Qu’est-ce que vous feriez à ma place ?". Et ça me permet de faire une idée sur la personne. ». Dans ses témoignages, Alain Peyrefitte aussi a confirmé que De Gaulle posait beaucoup de questions au conseil des ministres (notamment sur l’éventualité de la dévaluation du franc en automne 1968).

L’action : elle était directement inspiré de la philosophie d’Henri Bergson, figure référence des milieux catholiques et Prix Nobel de Littérature en 1927. Dans "Le Fil de l’épée" (1932), De Gaulle a confié cette inspiration : « Bergson m’a beaucoup influencé parce qu’il m’a fait comprendre la philosophie de l’action. Bergson a exposé le rôle de l’intelligence, de l’analyse. Il a vu combien il était nécessaire d’analyser les problèmes pour rechercher la vérité. Mais l’intellect seul ne peut agir. L’homme intelligent ne devient pas automatiquement un homme d’action. L’instinct également est important. L’instinct, plus l’impulsion. Mais l’impulsion n’est pas suffisante pour être la base de l’action. Il faut les deux, l’intellect et l’impulsion (…). Les grands hommes ont à la fois intelligence et impulsion. Le cerveau sert de frein à l’impulsion purement émotive. Le cerveau domine l’impulsion ; mais il faut qu’il y ait impulsion et capacité d’action pour ne pas être paralysé par le frein du cerveau. C’est Bergson qui m’a fait souvenir de cela. ». On note à quel point De Gaulle était clair dans ses réflexions écrites. En quelques mots, il a résumé une grande partie du travail de Bergson !

Je poursuis cette petite note biographique sur De Gaulle par le témoignage de Daniel Cordier, déjà évoqué plus haut, dans son excellente autobiographie "Alias Caracalla". Son premier entretien personnel avec De Gaulle, le 1er août 1940 : « En entrant dans la pièce, je découvre le Général De Gaulle assis derrière une petite table. (…) Il est tête nue, massif, le regard inquisiteur, les mains posées devant lui sur la table. Je suis terriblement intimidé (…). Ce terrifiant tête-à-tête est la plus grande épreuve de ma vie : j’oublie pourquoi je me trouve devant lui. Dans un état somnambulique, tout s’enchaîne mécaniquement (…). Dans une extase identique à celle des apôtres écoutant la parole du Christ, je reçois celle du Général. » (2009, éd. Gallimard). On entre dans le gaullisme comme on entre en religion.

Et je termine par une réflexion de De Gaulle citée par André Malraux sur l’insaisissable "opinion publique", un concept diffus, confus et finalement, bien inutile pour les initiateurs, pour les bâtisseurs : « L’opinion publique, ça n’existe pas. Tout ce qui s’est fait de grand depuis l’aube des temps s’est fait en dépit de l’opinion publique. ». Une réflexion à méditer en cette époque où un résultat de sondage équivaut à une analyse politique (où les sondologues deviennent des politologues) pour les médias, et où un sondage est l’élément majeur de prise de décision pour les gouvernants supposés modernes…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 novembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.
Daniel Cordier.

_yartiDeGaulle2020C03



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201122-de-gaulle.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/deux-ou-trois-choses-encore-sur-de-228875

https://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/11/20/38663179.html







 

Partager cet article

Repost0
12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 03:40

« La droite est ici l’otage du Front national. Monsieur Léotard a parlé de marionnettes, ce sont des marionnettes auxquelles nous assistons. On a dit aussi au niveau du Président de la République qu’il ne fallait pas transiger avec le Front national. L’enthousiasme qui s’est manifesté dans cette salle pour l’accord passé avec le Front national montre que la droite, quand elle est devant la défense de ses privilèges, de ses honneurs, de ses prébendes, est prête à tout. Les électeurs de Rhône-Alpes en tireront les enseignements. » (Jean-Jack Queyranne, le 20 mars 1998).



_yartiMillonCharles01

L’ancien président du conseil régional de Rhône-Alpes du 27 octobre 1988 au 3 janvier 1999, Charles Millon, fête son 75e anniversaire ce jeudi 12 novembre 2020. Né à Belley, ville de l’Ain dont il a été le maire de mars 1977 à mars 2001, Charles Millon est hélas un exemple d’une ambition politique lentement construite gâchée en une seule journée, celle du 20 mars 1998.

Je l’avais pourtant beaucoup apprécié avant cette journée-là, mais il était difficile de le suivre après cette date qui a mis fin à une carrière plutôt flatteuse. Je l’avais apprécié pour de multiples raisons : d’abord, parce qu’il représentait le "barrisme politique", ensuite parce qu’il a été un allié de poids dans mes aventures municipales à Grenoble (je n’en dirais pas davantage ici !), enfin parce que j’avais cru comprendre (la suite m’a démenti) qu’il était motivé par de réelles convictions politiques. Je me souviens l’avoir entendu dire, l’œil brillant du passionné et le petit sourire gêné de celui qui veut convaincre, qu’après la défaite électorale de son camp en 1988 et son retour pour une longue période dans l’opposition, on lui avait proposé des ponts d’or dans le privé et il avait refusé pour continuer le combat politique…

Avec une voix un peu sèche, des allures austères malgré une chaleur propre à un professionnel de la politique, Charles Millon n’a jamais imaginé, contrairement à beaucoup de monde de sa génération, de devenir un jour candidat à la Présidence de la République, ce qui évitait des arrière-pensées stériles. Notons que personne de sa génération n’a été élu à l’Élysée, ni même n’a été un candidat sérieux ; cette génération a été victime en 2007 d’un saut de générations entre ceux nés dans les années 1930 (Jacques Chirac, Lionel Jospin) et ceux nés dans les années 1950 (Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou, François Hollande).

En outre, Charles Millon avait fait partie aussi des Douze Rénovateurs, douze "jeunes" députés de l’opposition qui, au printemps 1989 (il avait 43 ans), avaient tenté de mettre hors-jeu les deux dinosaures de l’époque, Jacques Chirac (président du RPR) et Valéry Giscard d’Estaing (devenu président de l’UDF en 1988). C’était une tentative hors parti qui justifia d’ailleurs la création de l’UMP puisque cette équipe montrait que le clivage n’était plus entre les partis (UDF/RPR) mais entre les générations. Je ne me lasse jamais de rappeler la liste de ces jeunes rénovateurs (pour la plupart très ambitieux) dont certains ont "bien" réussi (d’autres, beaucoup moins bien !). 6 RPR : Philippe Séguin, Michel Noir, François Fillon, Michel Barnier, Alain Carignon et Étienne Pinte (maire de Versailles). 3 UDF-CDS : François Bayrou, Dominique Baudis et Bernard Bosson. 3 UDF-PR : Charles Millon, Philippe de Villiers et François d’Aubert. Il faut noter qu’aucun chef de parti (ou ancien chef ou sous-chef de parti) de l’époque n’était présent à cette aventure sans lendemain : ni Alain Juppé, ni Nicolas Sarkozy, ni Jacques Toubon, ni François Léotard, ni Alain Madelin, ni Gérard Longuet, etc.

Membre à 20 ans du "Cercle Charles Péguy" à Lyon (dirigé par son futur beau-père ; il s’est marié avec la philosophe Chantal Delsol), Charles Millon a une origine politique faite de catholicisme (ce qui est très "lyonnais", dans la tradition de la droite conservatrice de la métropole), côtoyant cependant aussi des personnalités progressistes proches de Jacques Maritain et Emmanuel Mounier. Il a renoué, après son égarement régional, avec ces cercles de pensée en rejoignant des mouvances proches de la Manif pour tous, notamment. Après des études de droit, Charles Millon a créé un cabinet d’avocats avec son beau-frère et a exprimé dès le début des années 1970 ses idées contre l’administration tentaculaire et pour la liberté d’entreprendre (notamment dans le cadre de l’Association des chefs d’entreprise libres, organisation patronale basée à Lyon et rejetant l’étatisme).

Dès l’âge de 32 ans, en mars 1977, Charles Millon s’est fait élire maire de Belley avec l’étiquette UDF-PR (il le resta jusqu’en mars 2001). Membre du Parti républicain, il a fait partie des jeunes députés élus pour la première fois en mars 1978, aux côtés de François Léotard, Alain Madelin, Gérard Longuet, François d’Aubert, qui étaient tous destinés à devenir de futurs jeunes ministres giscardiens… après la réélection supposée de Valéry Giscard d’Estaing en 1981.

Au contraire d’être aux affaires, ils sont devenus les fers de lance de l’opposition parlementaire contre les projets socialo-communistes (en particulier les nationalisations en 1982), aux côtés également de la jeune garde RPR, notamment Philippe Séguin (député depuis 1978) et Jacques Toubon (élu député en 1981).

Par ailleurs, Charles Millon a tenté d’être d’élu secrétaire général du Parti républicain en octobre 1982 mais Valéry Giscard d’Estaing lui préféra François Léotard (bombardé délégué général du PR dès juin 1982), ce qui n’a pas contribué à renforcer les relations entre les deux hommes (voir en mars 1998). Cependant, Charles Millon a obtenu, en juin 1982, une fonction stratégique : secrétaire général adjoint chargé de l’animation des fédérations, ce qui lui a permis de construire les réseaux barristes REEL, qu’il a dirigés à partir de 1985-1986 dans l’optique de l’élection présidentielle de 1988.

Car face aux chefs de partis de l’UDF qui soutenaient en principe la candidature de Raymond Barre, Charles Millon était l’homme transversal des réseaux barristes (politiques mais aussi économiques) regroupés au sein de REEL : Réalisme, Efficacité, Espérance, Liberté. Raymond Barre ne participait pas en personne aux réunions de REEL (probablement par "pudeur de gazelle" selon l’expression mignonne de Jean-Luc Mélenchon), mais n’hésitait pas à adresser un message aux membres de ces réseaux, comme lors de la réunion du 3 octobre 1987 à Lyon : « Dans la décision que j’ai prise d’être présent dans la compétition présidentielle, le sentiment que j’ai de pouvoir compter sur le concours dévoué de nombreux amis de toutes tendances ou sensibilités politiques mais unis par les mêmes valeurs et le même idéal, a été aussi déterminant que la confiance que me manifestent beaucoup de Françaises et de Français. ».

À part le CDS dirigé par Pierre Méhaignerie, les autres partis étaient beaucoup moins barro-enthousiastes, en particulier le PR de François Léotard (qui aurait pu aussi envisager sa propre candidature dès 1988). La campagne présidentielle de Raymond Barre a été ainsi handicapée par des situations locales très hétérogènes, puisque les chefs de parti, dans les départements, rivalisaient souvent avec le délégué départemental REEL et Raymond Barre n’a jamais voulu arbitrer entre réseaux et partis (en raison de son peu d’attirance pour les jeux de parti).

Charles Millon avait d’ailleurs payé "cher" son barrisme militant puisque, Raymond Barre ayant été contre le principe d’une cohabitation (qui n’était pas dans l’esprit gaullien de la Cinquième République), il n’a pas fait partie du premier gouvernement de cohabitation entre 1986 et 1988 (au contraire de François Léotard, l’un des hommes-clefs du gouvernement de Jacques Chirac). Il a dû se contenter d’une vice-présidence de l’Assemblée Nationale. Par ailleurs, depuis le début des années 1980, Charles Millon avait pris position contre une alliance contre-nature avec Jean-Marie Le Pen malgré la croissance de son électorat.

La campagne de Raymond Barre avait été dirigée dans un premier temps par son ancien directeur de cabinet, Philippe Mestre (qui fut nommé plus tard ministre en 1993). Manquant de souffle et avec des sondages en décroissance, Raymond Barre a changé de directeur de campagne quelques semaines avant le scrutin en le remplaçant par un vrai politique, Charles Millon. Cependant, c’était trop tard car les intentions de vote étaient déjà en cours de cristallisation.

L’une des raisons pour lesquelles Charles Millon n’a pas quitté la vie politique en mai 1988, au-delà de sa passion politique et malgré l’échec de Raymond Barre, c’était qu’il convoitait la présidence de la région. En effet, conseiller régional de Rhône-Alpes depuis 1978 (il le resta jusqu’en septembre 2003), également conseiller général de l’Ain de 1985 à 1988, Charles Millon succéda à Charles Béraudier (CDS) le 27 octobre 1988 comme président du conseil régional de Rhône-Alpes. Charles Béraudier (1920-1988), ancien résistant et ancien député, fut élu président en 1981, succédant à Michel Durafour, réélu en mars 1986, et est mort subitement le 16 octobre 1988.

Pour Charles Millon, la présidence de Rhône-Alpes fut son mandat le plus important (qu’il cumulait avec député-maire de Belley et des fonctions nationales, voir plus loin). Il fut réélu en mars 1992 (à une époque où Alain Carignon avait quelques visées aussi sur la région) et mars 1998 (j’y reviens par la suite). Pendant dix ans, il a mené la région avec la vigueur d’un chef d’entreprise : il a beaucoup aidé dans l’aménagement des territoires et leur développement économique, a eu une politique proactive dans les lycées pour renouveler les projets pédagogiques, poursuivi la politique de jumelage de son prédécesseur avec les grandes régions européennes (Catalogne, Lombardie, Bade-Wurtemberg), lança le projet de TGV Lyon-Turin, etc.

Parallèlement, Charles Millon a évolué aussi sur le plan national. Après 1988, il a fait partie des dirigeants incontournables de l’opposition. Quelques mois après l’aventure des Rénovateurs, la présidence du groupe UDF à l’Assemblée Nationale s’est retrouvée vacante après l’élection de Jean-Claude Gaudin au Sénat. À cette époque, l’UDF s’était divisée en deux groupes en 1988, le CDS avait fait "sécession" avec l’UDC (Union du centre) sous la présidence de Pierre Méhaignerie, et le reste de l’UDF (principalement le PR) était resté dans le groupe UDF d’origine, alors présidé par Jean-Claude Gaudin. Deux candidats pour prendre la relève le 25 septembre 1989 : François Léotard et Charles Millon qui a, finalement, gagné au second tour avec 45 voix (contre 41) grâce au soutien de Valéry Giscard d’Estaing (qui était notamment député et président de l’UDF). Charles Millon fut réélu à la présidence du groupe UDF à l’Assemblée Nationale après les élections législatives de mars 1993, avec la différence que tous les députés UDF se sont à nouveau rassemblés en un seul groupe au contraire de 1988.

La création de l’UDC en 1988 avait sa raison d’être : participer à une majorité de projet pour aider le Premier Ministre Michel Rocard qui ne bénéficiait pas d’une majorité absolue et devait compléter sa majorité soit avec les centristes, soit avec les communistes selon les sujets. En 1993, l’UDF, qui avait obtenu un groupe de plus de 200 députés (215 sièges sur 577 !), avait au contraire besoin de rester unie notamment dans le cadre de sa participation au nouveau gouvernement.

Le Premier Ministre de la nouvelle cohabitation Édouard Balladur aurait alors proposé à Charles Millon, élu d’un département rural, le ministère de l’agriculture mais ce dernier a refusé car il aurait voulu un ministère régalien. D’où sa réélection assez facile à la tête du groupe UDF (les centristes d’origine barriste le préférait à un proche de François Léotard, ce dernier nommé ministre).

_yartiMillonCharles02

Sur le plan national, il n’était donc pas très étonnant que l’électron libre Charles Millon ne fut pas séduit par les sirènes des sondages en faveur d’Édouard Balladur pour l’élection présidentielle de 1995. Il fut d’ailleurs l’un des rares dirigeants nationaux à avoir soutenu ouvertement la candidature de Jacques Chirac ç cette élection de 1995, avec Alain Juppé, Philippe Séguin, Jacques Toubon, Alain Madelin et Hervé de Charette.

Après la victoire de Jacques Chirac, Charles Millon fut nommé Ministre de la Défense dans les deux gouvernements d’Alain Juppé, du 18 mai 1995 au 2 juin 1997, succédant …à François Léotard comme une sorte de revanche. Présidant la deuxième région de France et à la tête d’un grand ministère régalien, Charles Millon fut sans aucun doute au sommet de sa carrière politique à cette époque.

Après l’élection présidentielle, beaucoup d’élus et de ministres du PR ont quitté le PR pour d’autres partis (tout en restant dans l’UDF). Le 1er juillet 1995, Hervé de Charette, Jean-Pierre Raffarin, Dominique Bussereau et Jean-Pierre Fourcade, en particulier, ont quitté le PR pour le PPDF (parti populaire pour la démocratie française), reprenant la structure des Clubs Perspectives et Réalités, instance très giscardienne. Le 24 août 1995, avec notamment Hervé Mariton et Alain Moyne-Bressand, Charles Millon a quitté le PR pour rejoindre les "adhérents directs de l’UDF", structure sans vraie structure permettant de rester UDF sans être affilié à l’un des partis la constituant.

Interrogé le 17 novembre 2010 par le juge Renaud Van Ruymbeke sur l’attentat qui a coûté la vie à 11 personnes le 8 mai 2002 à Karachi, Charles Millon s’est déclaré convaincu de l’existence de commissions et de rétrocommissions versées jusqu’en 1995 pour un contrat de sous-marins français vendus au Pakistan. Sur ordre du Président Chirac, Charles Millon, comme Ministre de la Défense, avait bloqué le versement de ces commissions à partir de 1995. Également à la demande de Jacques Chirac, il a préparé la loi qui supprimait le service militaire et qui fut promulguée sous le gouvernement de Lionel Jospin le 28 octobre 1997.

Lors des élections régionales du 15 mars 1998, tout était plus compliqué pour Charles Millon. Garder la présidence de la région Rhône-Alpes était difficile. En effet, à cause du scrutin proportionnel, il y avait autant de sièges de la majorité sortante UDF-RPR que de sièges de gauche. Seuls, hors de ces clivages, il y avait le siège d’un militant régionaliste (difficile à définir) et les 35 sièges du FN. Lors du scrutin le 20 mars 1998, après un premier tour qui a rendu ex-aequo les deux candidats Charles Millon et son concurrent socialiste Jean-Jack Queyranne, Charles Millon aurait accepté une alliance avec le FN pour le second tour.

J’indique le conditionnel puisque Charles Millon a toujours nié la réalité d’une alliance pourtant confirmée par le FN : « Il n’y a eu, en l’espèce, et je me permets de le souligner, ni tractation secrète, ni marchandage discret. ». Toujours est-il que pas une voix du FN ne lui a manqué tandis que trois voix de sa majorité ont fait défaut (dont deux radicaux selon une décision nationale de leur parti). L’alliance de fait était en tout cas réelle puisque le FN a obtenu plusieurs vice-présidences du conseil régional.





Personnellement, j’ai eu beaucoup de mal à croire à cette élection, tellement j’étais persuadé que Charles Millon faisait partie de ces responsables politiques dont les convictions l’emporteraient toujours sur les postes. Je me suis trompé : tout était bon, avec lui, pour ne pas quitter cette présidence de région qu’il affectionnait tant. Quelques heures plus tard, François Léotard, président de l’UDF à l’époque, l’a suspendu de l’UDF, au même titre que deux autres présidents de région qui ont été élus par des voix du FN : Jacques Blanc et Charles Baur.

Après ce 20 mars 1998, Charles Millon n’a fait que s’enfoncer dans le déni et la marginalité politique, un beau gâchis politique. Cela pour deux raisons.

Sur le plan régional, le poste l’a emporté sur les convictions : il s’est accroché à la présidence du conseil régional jusqu’à la décision du Conseil d’État le 9 décembre 1998 (n°195352) qui a annulé son élection du 20 mars 1998. Ancienne proche collaboratrice de Raymond Barre, Anne-Marie Comparini (UDF) fut alors élue le 3 janvier 1999 présidente du conseil régional de Rhône-Alpes grâce au soutien des socialistes qui voulaient faire chuter Charles Millon. Charles Millon fut par la suite épinglé (en 2003) pour s’être attribué un logement de fonction avec du personnel du conseil régional pendant ses années de présidence.

Sur le plan politique, l’ego l’a emporté sur les convictions : au lieu de faire amende honorable et exprimer ses regrets pour une erreur (l’humain est faillible), il a persévéré en créant son propre parti, "La Droite" en 1998 puis la "Droite libérale-chrétienne" (DLC) en octobre 1999 après avoir tenté de regrouper des mouvances (très différentes) se situant à l’extrême limite de la droite (et pas loin de l’extrême droite), en particulier des mouvements soit d’ultradroite (MPF de Philippe de Villiers, RPF de Charles Pasqua, CNI, etc.) soit catholiques (PCD de Christine Boutin et de Jean-Frédéric Poisson), cela pour justifier son alliance avec le FN.

Loin de rester discret et voulant prendre sa revanche, Charles Millon s’est lancé dans la bataille des municipales en mars 2001 à Lyon, pour la succession de Raymond Barre. Soutenues par quelques groupes industriels, les listes de Charles Millon ont fait au premier tour quasiment jeu égal (25%) avec les listes des candidats UDF-RPR (dirigées par Jean-Michel Dubernard), si bien que le candidat socialiste Gérard Collomb fut élu au second tour. Charles Millon a alors démissionné de son mandat de député de l’Ain pour se consacrer pleinement à Lyon. Il resta à la tête d’un groupe municipal milloniste pendant tout le mandat 2001-2008, et il a tenté de battre Jean-Jack Queyranne aux élections législatives de juin 2002 dans la septième circonscription du Rhône (il a échoué avec 45,1%).

Ce n’était pas la première fois que des listes dissidentes de droite avaient perturbé le jeu électoral à Lyon. Déjà en 1995, Raymond Barre avait eu affaire avec des listes "noiristes" (de Michel Noir) dirigées par Henry Chabert, qui sont restées dans un groupe spécifique pendant la durée du mandat municipal.

Toujours très habile politiquement, le Président Jacques Chirac a aidé Charles Millon (le remerciant de sa fidélité) tout en l’éloignant de Lyon, en le nommant, de septembre 2003 à septembre 2007, représentant permanent de la France à Rome auprès de la FAO (organisation pour l’alimentation et l’agriculture de l’ONU). Quelques semaines plus tard, les groupes milloniste et UDF-RPR au conseil régional ont fusionné, mais pas au conseil municipal de Lyon. En mars 2004, l’alliance UDF-RPR a perdu les régionales en Rhône-Alpes au profit du socialiste Jean-Jack Queyranne, et Dominique Perben a pu préparer sans dissidence sa candidature aux municipales à Lyon pour mars 2008 (néanmoins sans succès).

Charles Millon a tenté un nouveau retour politique en septembre 2008 en se présentant aux élections sénatoriales dans l’Ain mais il fut battu par la division volontaire de la droite qui voulait empêcher à tout prix son élection (au profit d’un des deux socialistes élus).


Qui veut Charles Millon ?

Dans les années 2010, Charles Millon a frayé avec des mouvements plus ou moins identitaires ultraminoritaires. Soutenant la candidature de François Fillon à l’élection présidentielle de 2017, Charles Millon aurait été, selon une polémique, parmi les conseillers de l’ombre du candidat. Aurait-il été nommé ministre en cas d’élection de François Fillon ? C’était probablement son pari…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 novembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Philippe Mestre.
Michel Durafour.
Jacques Chaban-Delmas.
De Gaulle.
Jean Lecanuet.
Charles Millon.
Jean Royer.
Hubert Germain.
Jacques Chirac.
Edmond Michelet.
Alexandre Sanguinetti.
Bernard Debré.
Christian Poncelet.
Albin Chalandon.
Jacques Soustelle.
Valéry Giscard d’Estaing.
Raymond Barre.
Simone Veil.
La Cinquième République.
Olivier Guichard.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Philippe Séguin.
Michel Droit.
René Capitant.

_yartiMillonCharles03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201112-charles-millon.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/charles-millon-le-naufrage-avant-l-228597

https://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/11/03/38628202.html








 

Partager cet article

Repost0
9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 03:24

« [Le] conservatisme des structures sociales entretient l’extrémisme des idéologies. On préfère trop souvent se battre pour des mots, même s’ils recouvrent des échecs dramatiques, plutôt que pour des réalités. C’est pourquoi nous ne parvenons pas à accomplir des réformes autrement qu’en faisant semblant de faire des révolutions. La société française n’est pas encore parvenue à évoluer autrement que par des crises majeures. » (Jacques Chaban-Delmas, le 16 septembre 1969 dans l’Hémicycle).



_yartiChabanE01

L’ancien Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas est mort il y a vingt ans, le 10 novembre 2000, à Paris à l’âge de 85 ans, trente ans et un jour après De Gaulle. Ses dernières années ont été difficiles. Il avait eu le projet de devenir, comme De Gaulle, le Président de la République française. Il aurait été probablement un bon Président, soucieux de l’unité nationale, refusant l’hystérisation des clivages partisans, souhaitant maintenir l’Élysée dans le rôle d’un arbitre omniscient.

Impossible d’imaginer ce que serait la France de Chaban (ce serait de l’uchronie), car elle n’a jamais existé. Ou pratiquement pas. Le successeur direct de De Gaulle, Georges Pompidou, n’était pas un homme politique ordinaire, il était un "technocrate" nommé directement à Matignon par De Gaulle après les fidèles et loyaux services d’un (vrai) politique, Michel Debré. Jacques Chaban-Delmas était lui aussi un vrai politique, maire de Bordeaux de 1947 à 1995, plusieurs fois ministre sous la Quatrième République mais toujours resté fidèle à De Gaulle (qui avait redonné la "liberté" à ses partisans après l’échec du RPF) et élu au perchoir de 1958 à 1969 (puis de 1978 à 1981 et de 1986 à 1988). Il fut même, à la fin de sa vie, le Président d’honneur de l’Assemblée Nationale, histoire d’honorer finalement le "premier parlementaire" de la Cinquième République.

Oui, 1974 était la première élection présidentielle "ordinaire" même si elle a été organisée pour des raisons exceptionnelles (décès du Président en exercice). Finies les légendes et place à la politique et à la classe politique : Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Edgar Faure… tous furent des grands politiques mais des politiques "ordinaires", comme le furent par la suite Jacques Chirac, Lionel Jospin, Nicolas Sarkozy, François Fillon, François Hollande… L’élection était donc charnière, celle d’une cristallisation essentielle des institutions, un peu comme l’élection de Jules Grévy a cristallisé une Troisième République qui aurait très bien pu fonctionner comme la Cinquième République (rien ne s’y serait opposé dans les textes), surtout avec l’initiatique élection de Thiers.

Des trois principaux candidats de 1974, nul doute que Jacques Chaban-Delmas représentait celui qui aurait le moins "hyperprésidentialisé" le régime. Mais probablement que c’était déjà trop tard : on ne convoquerait pas des dizaines de millions de Français pour élire un Président de la République si ce dernier ne faisait qu’inaugurer des chrysanthèmes (c’est l’époque), même si c’est le cas actuellement dans d’autres pays, au Portugal et en Autriche, par exemple.

Jacques Chaban-Delmas était un homme politique sincère comme Michel Rocard, avec une vision sociale, une vision de la société incontestable, mais ils furent, tous les deux, considérés comme des adversaires absolus dans leur propre camp respectif. Jacques Chaban-Delmas (né le 7 mars 1915) avait en revanche un avantage essentiel (générationnel) sur Michel Rocard : il a été résistant de la première heure, Compagnon de la Libération et il a même été général à 30 ans.

_yartiChabanE02

Il est donc entré très tôt par la grande porte de l’Histoire de France. Cela, même Georges Pompidou lui a concédé : « Je ne conteste pas les mérites de Jacques Chaban-Delmas dans la Résistance, ni les risques qu’il a pu prendre. Je ne conteste pas le fait qu’il soit resté, finalement, toujours fidèle au Général De Gaulle et au gaullisme. ».

Les appareils partisans qui se sont ligués contre Jacques Chaban-Delmas ont montré que le personnage avait cassé les lignes politiques. Ami très proche de François Mitterrand, il avait été rejeté par son propre camp gaulliste en mars 1973 pour revenir au perchoir (l’UDR préférant voter pour le centriste Edgar Faure), puis, en 1974, il s’était retrouvé en face d’une partition de l’UDR menée par Jacques Chirac qui lui préférait Valéry Giscard d’Estaing, mais en 1978, front renversé, il a retrouvé le perchoir grâce aux giscardiens et malgré l’opposition des chiraquiens, et a fait partie des "barons gaullistes" au même titre que des ministres de l’époque, Olivier Guichard, Alain Peyrefitte, etc. plus proches de VGE que de Jacques Chirac… sans compter qu’il aurait été sans doute le Premier Ministre de cohabitation préféré de François Mitterrand en 1986 si Jacques Chirac n’avait pas complètement verrouillé le jeu politique à son profit.

Je propose de revenir ici sur son discours sur la Nouvelle Société du 16 septembre 1969, déjà évoqué l’an dernier, et surtout, sur ce que pensait Georges Pompidou de lui, dans un ouvrage publié récemment.

Dans ce fameux discours sur la Nouvelle Société, Jacques Chaban-Delmas pointait surtout du doigt son incapacité à réformer la France, à l’adapter aux temps nouveaux, et a parlé de "société bloquée". La Nouvelle Société, selon lui, était une société responsable, où la contractualisation l’emporterait sur la contrainte des lois issues d’une majorité parfois étriquée.

De là à s’inquiéter : « On me dira qu’il ne faut pas sous-estimer l’importance des forces de résistance au changement. Je le sais bien. Il y a un conservateur en chacun de nous, et ceci est vrai dans chacune des tendances de l’opinion, y compris celles qui se réclament de la révolution. Je le sais d’autant mieux que je le comprends. (…) Réflexe d’autant plus justifié que nous avons, en effet, bien des choses excellentes à conserver. Car nous sommes un vieux peuple, et nous avons beaucoup accumulé. ». Un discours qu’on pourrait prononcer encore aujourd’hui !

Et de proposer une nouvelle société sans ces blocages : « Nous commençons (…) à nous affranchir de la pénurie et de la pauvreté, qui ont pesé sur nous depuis des millénaires. Le nouveau levain de jeunesse, de création, d’invention qui secoue notre vieille société peut faire lever la pâte de formes nouvelles et plus riches de démocratie et de participation, dans tous les organismes sociaux comme dans un État assoupli, décentralisé, désacralisé. Nous pouvons donc entreprendre de construire une nouvelle société. (…) Cette nouvelle société (…), je la vois comme une société prospère, jeune, généreuse et libérée. ».

Bref, Jacques Chaban-Delmas, sportif accompli, ancien militaire, héros de la Résistance, à l’esprit conciliateur, avait compris qu’on ne pouvait pas construire la France sans prendre en compte, sérieusement et en permanence, l’avis des citoyens. C’était le début de ce qui pourrait s’appeler la démocratie participative. L’une des mesures concrètes, ce fut la libéralisation de l’ORTF, ce qui a provoqué beaucoup d’incompréhension dans sa propre majorité et même à l’Élysée. Il nomma ainsi Pierre Desgraupes à la tête de l’information de l’ORTF, mais il ne dura que le temps de Chaban à Matignon.

Cela dit, la campagne présidentielle de Jacques Chaban-Delmas en 1974 a été très mauvaise. Loin d’être moderne, elle était ringarde, notamment avec l’erreur de faire participer à la campagne la figure du gaullisme littéraire André Malraux qui, miné par sa maladie, faisait des déclarations plus contreproductives qu’efficaces. Valéry Giscard d’Estaing, jeune ministre fort-en-thème, au contraire, représentait ce camp de la modernité, même s’il n’enjambait pas les marches quatre à quatre.

On ne pourra jamais dire si Jacques Chaban-Delmas aurait été élu en 1974 sans la "trahison" d’un groupe d’une quarantaine de parlementaires gaullistes mené par Jacques Chirac (j’aurais tendance à dire que non), mais dès sa nomination à Matignon en 1969, il fut l’objet de méfiance et de soupçon de la part de Georges Pompidou (comme Michel Rocard de la part de François Mitterrand entre 1988 et 1991).

_yartiChabanE03

Pour bien comprendre cette méfiance, quoi de mieux qu’un livre qui publie un certain nombre de notes, lettres, écrits de Georges Pompidou ? Il est sorti le 25 octobre 2012 chez Robert Laffont : "Georges Pompidou, lettres notes et portraits, 1928-1974" (530 pages) avec un témoignage de son fils Alain Pompidou et une préface de son historien biographe Éric Roussel.

Ce livre montre que Georges Pompidou avait très peu d’estime pour son Premier Ministre de 1969 à 1972. Entre autres, il se rappelait la "légèreté" lorsqu’il était ministre sous la Quatrième République : « Et cette légèreté, il l’a parfois manifestée, dans l’exercice de la fonction gouvernementale, de façon grave. Il est avec son ami de toujours, Bourgès-Maunoury, l’homme de Saklet [bombardement français sur un village tunisien en 1958]. Il est aussi celui qui avait, comme ministre de la défense nationale, engagé avec le ministre bavarois Strauss des négociations pour un accord atomique que le Général De Gaulle interrompt dès son arrivée au pouvoir. ».

À Matignon, le jugement de Pompidou est encore plus sévère : « Comme Premier Ministre, il se méfiait de moi et ne prenait pas d’initiative hasardeuse, sauf, et en demi-secret, dans quelques domaines où il avait des attaches. Il me laissait pratiquement le soin de tout décider, plus que je n’aurais voulu, se contentant de soigner son "image de marque" par quelques beaux discours que lui écrivaient Cannac et Delors et par une cour permanente faite aux journalistes de tout bord. ».

Sur un plan plus personnel : « Jacques Chaban-Delmas se veut jeune, beau, séduisant et sportif. Il refuse de vieillir, se livre pour cela à son sport favori, le tennis, et assure la relève en se mettant au golf. Il aime les femmes, toujours passionné, seul changeant l’objet de sa passion. Il travaille peu, ne lit pas de papiers, en écrit moins encore, préférant discuter avec ses collaborateurs, et s’en remet essentiellement à eux, qu’il choisit bien, pour ce qui est des affaires publiques s’entend. Politiquement, il meurt de peur d’être classé à droite, il veut néanmoins plaire à tout le monde et être aimé. (…) Préparant la suite, il [s’attache], avec sa nouvelle jeune femme, à donner l’impression du couple parfait, où les enfants de plusieurs lits étaient mis à égalité. ».

On voit que, comme Jean Lecanuet, comme JJSS, comme Valéry Giscard d’Estaing (qui a mieux réussi), Jacques Chaban-Delmas aussi voulait devenir le Kennedy français, mais son électorat traditionnel était sans doute beaucoup moins moderne qui lui-même sur le plan sociétal.

Enfin, Georges Pompidou a envisagé l’éventualité de l’élection à la Présidence de la République de son ancien Premier Ministre : « Je souhaite enfin, s’il est élu, qu’ayant atteint le but auquel il pense depuis quinze ans au moins, il se dégage non seulement de ses relations intimes et fâcheuses, mais de ses préoccupations purement personnelles pour ne penser qu’à son rôle national, et le remplir avec sérieux, fermeté et conviction. ».

Jacques Chaban-Delmas n’a pas eu la possibilité de démentir ces soupçons, mais on peut comprendre, avec une telle façon de penser, pourquoi Jacques Chirac, le premier lieutenant du pompidolisme triomphant, s’est acharné à l’empêcher d’atteindre le Graal de la République qu’est l’Élysée…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 novembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours de Jacques Chaban-Delmas sur la Nouvelle Société le 16 septembre 1969 à Paris (texte intégral).
Jacques Chaban-Delmas et sa Nouvelle Société.
Jacques Chaban-Delmas, un héros national.
La France sans Jacques Chaban-Delmas.
De Gaulle.
Jean Lecanuet.
Charles Millon.
Jean Royer.
Hubert Germain.
Jacques Chirac.
Edmond Michelet.
Alexandre Sanguinetti.
Bernard Debré.
Christian Poncelet.
Albin Chalandon.
Jacques Soustelle.
Valéry Giscard d’Estaing.
Raymond Barre.
Simone Veil.
La Cinquième République.
Olivier Guichard.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Philippe Séguin.
Michel Droit.
René Capitant.
 

_yartiChabanE04



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201110-chaban-delmas.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-france-sans-chaban-228500

https://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/11/03/38628195.html






 

Partager cet article

Repost0
8 novembre 2020 7 08 /11 /novembre /2020 03:02

« L’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans l’éloignement. » (De Gaulle, 1932).


_yartiDeGaulle2020C02

Le mois de novembre 2020 est un mois De Gaulle, et cela malgré la forte actualité du moment : la pandémie de covid-19 (86 852 nouveaux cas recensés en la seule journée du 7 novembre 2020 en France !), l’élection de Joe Biden (désormais acquise, même pour Fox News, depuis le 7 novembre 2020), les attentats terroristes islamistes en Europe ; la crise économique, etc. La raison, c’est qu’il y a cinquante ans, le 9 novembre 1970, le Général De Gaulle s’est éteint en début de soirée, quelques jours avant ses 80 ans. Il était en train de faire une réussite devant la télévision, l’un de ses divertissements préférés entre deux pages d’écriture de ses mémoires.

Cette disparition, qui a été précédée par deux autres disparitions de grandes figures gaullistes, François Mauriac et Edmond Michelet, a eu notamment deux conséquences éditoriales.

D’une part, le magazine "Hara-Kiri" a titré dans son n°94 du 16 novembre 1970 : "Bal tragique à Colombey : 1 mort" reprenant d’un humour douteux la tragédie de l’incendie de la boîte de nuit de Saint-Laurent-du-Pont (près de Grenoble) qui a tué 146 personnes le 1er novembre 1970 (un fait-divers qui a ému les Français). Dès le lendemain, le ministre de l’intérieur a fait interdire le journal d’exposition et de vente aux mineurs. A pris alors le relais "Charlie Hebdo"…

D’autre part, André Malraux a publié un livre de dialogues entre De Gaulle et lui, "Ces Chênes qu’on abat…", sorti le 17 mars 1971 chez Gallimard, reprenant le fameux dessin de Jacques Faizant dans "Le Figaro" du 11 novembre 1970 représentant un chêne abattu pleuré par Marianne.

_yartiDeGaulle2020C05

De Gaulle aimait la France mais les Français se sont lassés de De Gaulle. Le 27 avril 1969, les électeurs lui ont dit "non" et De Gaulle est parti le lendemain. Puis est venu son voyage en Irlande pendant l’élection présidentielle (son exil à Sainte-Hélène à lui). On aurait pu dater le début de la lassitude à mai 68 (j’y reviendrai). Avec les institutions, avec les options économiques, avec les dogmatismes politiques et idéologiques, avec l’Algérie, avec sa politique étrangère, il y a eu beaucoup d’opposition et beaucoup d’opposants.

Très étrangement, beaucoup de responsables dont les formations politiques, ou leurs ancêtres, étaient parmi les plus opposées à De Gaulle (en particulier, l’extrême droite et l’extrême gauche) se trouvent aujourd’hui à se référer systématiquement au Général De Gaulle, le faisant parler dans un contexte totalement différent du sien, de son époque, de sa gloire.

De Gaulle est irremplaçable car son contexte n’est pas répétable, et heureusement. La tragédie de 1940, cette situation exceptionnelle, a permis à De Gaulle de développer et montrer son exceptionnel talent politique. Il serait peut-être resté un général anonyme sans la guerre. Probablement, ou pas. Qu’importe, ce qui est passé est passé. Mais comment peut-on regretter aujourd’hui De Gaulle sans regretter la Débâcle, la défaite de 1940, l’effondrement complet de l’État ? Il y a donc beaucoup d’hypocrisie à vouloir comparer nos responsables politiques d’aujourd’hui (et d’hier) à De Gaulle car De Gaulle était justement une exception historique.

Le pire, car les désinformateurs ne reculent devant rien, c’est de vouloir faire parler De Gaulle depuis sa tombe. De la simple récupération politique, généralement faite (comme je viens de l’écrire) par les courants qui s’opposaient à lui à l’époque. Le gaullisme, ce n’est pas une idéologie, ce n’est pas un dogmatisme, c’est juste du pragmatisme : quel est l’intérêt de la France à l’instant t ? Je ne doute pas d’ailleurs que si De Gaulle était au pouvoir aujourd’hui, il aurait toutes les tares qu’on prête à Emmanuel Macron et à ses prédécesseurs (encore une fois, on ne prête qu’aux riches), le complotisme de pacotille dans les réseaux sociaux n’ayant aucune raison d’épargner celui qui ne fut guère épargné par les journaux satiriques ou d’opposition de l’époque. Et c’est tant mieux, la liberté d’expression est à ce prix, celui souvent de la bêtise et de la désinformation.

En voulant dire : ah, il nous manque un De Gaulle !, certains en fait regrettent l’époque gaullienne, celle des années 1960, les Trente Glorieuses, la prospérité économique, l’absence de chômage, l’absence de guerre (sauf en Algérie quand même !), l’absence de pandémie (sauf en 1969 quand même ! mais tout le monde s’en est moqué, médecins, politiques et …malades parfois décédés), et pourtant, l’insécurité était déjà très forte, en tout cas, le sentiment d’insécurité (il suffit de revoir les débats parlementaires du début des années 1970). C’est vrai qu’il n’y avait pas Daech, mais il y avait aussi d’autres formes de terrorisme. Globalement, de toute façon, les époques ne se comparent pas, et les générations passent. Ce que les plus âgés peuvent regretter, ce ne sont pas les périodes passées, c’est simplement leur jeunesse !

Alors, je reviens rapidement sur cinq idées fausses concernant De Gaulle (dont certaines que j’avais déjà évoquées précédemment).


1. De Gaulle a bâti la Constitution de la Cinquième République à son image !

Justement, non ! De Gaulle avait la légitimité historique du 18 juin 1940. En gros, il était Jeanne d’Arc et le savait très bien. Par conséquent, personne ne pouvait lui contester sa légitimité, notamment de prendre une part active au gouvernement de la France en tant que Président de la République pourtant élu par seulement quelques dizaines de milliers de notables provinciaux. Qui aurait remis en cause sa légitimité ? Concrètement, lors de son premier septennat, il avait une légitimité politique qui aurait été à peine supérieure à celle d’un Président de la Quatrième République s’il n’avait pas eu cette légitimité historique exceptionnelle.

Son analyse et sa lucidité, c’était de se dire que ses successeurs, nécessairement, n’auraient pas sa légitimité historique. Par conséquent, être élu par quelques milliers de notables locaux ne pouvait tenir lieu de légitimité institutionnelle. Quand on voit qu’on remet même en cause la légitimité d’Emmanuel Macron pourtant élu par 66,1% des électeurs (soit 20,7 millions de voix !), imaginons quelle serait sa légitimité s’il avait élu exactement comme De Gaulle le 21 décembre 1958 : à savoir élu par 62 394 voix sur 79 470 suffrages exprimés, sur 81 290 votants, sur 81 764 inscrits !

_yartiDeGaulle2020C01

La Constitution de la Cinquième République, ce n’est donc pas une constitution taillée sur mesure pour De Gaulle et qui serait trop "grande" pour ses successeurs, c’est justement le contraire. Cette constitution a été conçue pour remplacer la légitimité historique intransmissible de De Gaulle par ce qu’il y a encore de mieux dans une démocratie, à savoir une légitimité populaire : l’élection du Président de la République au suffrage universel direct.

C’est un contresens d’imaginer le contraire. La preuve que la vision de De Gaulle fut correcte, c’est que malgré les nombreuses crises de tout ordre, et j’ai l’impression qu’il y en a de plus en plus ces temps-ci, les institutions ont tenu bon. C’est simple, c’est à peu près la seule chose de très efficace en France et tous ceux qui veulent les remettre en cause sont, pour moi, des traîtres de l’intérêt national, car c’est le dernier pilier qui tient, et il tient bon, et cela quelle que soit la tendance politique arrivée au pouvoir, même les nouvelles tendances (en 2017).


2. De Gaulle était contre l’Europe !

Là encore, gros contresens historique. Le Traité de Rome fut signé le 27 mars 1957. Autant dire que ratifié ou pas (toutes les ratifications ont été acquises avant la fin de l’année 1957 et le traité fut applicable le 1er janvier 1958, peu avant son retour au pouvoir), De Gaulle pouvait saboter le traité et l’invalider ou l’oublier. Or, ce ne fut pas le cas, au contraire. Il avait bien compris que l’intérêt de la France passait par la construction européenne. À l’époque, il était plus question de politique que d’économie même si les bases concrètes de cette alliance nouvelle étaient économiques (charbon, acier, énergie nucléaire, etc.). À l’époque, il n’y avait encore pas d’États continents pouvant faire concurrence commerciale (Chine, Inde, Brésil, etc.).

Pour De Gaulle, il était nécessaire de stabiliser l’Europe dans un ensemble qui restât en paix durable. Ce fut la raison de cette extraordinaire démarche, personnelle, de se réconcilier avec l’Allemagne, grâce aussi à Konrad Adenauer. L’amitié franco-allemande est un acquis inestimable de De Gaulle. Ce sont pourtant les souverainistes de pacotille qui osent se référer à De Gaulle qui sont aujourd’hui les premiers à exprimer une certaine "germanophobie", "germanophobie" qu’ils oublieront d’ailleurs quant il s’agira de dire que l’Allemagne fait mieux que la France (pour la pandémie, pour l’économie, pour l’éducation, etc.).


3. De Gaulle a fait quitter la France de l’OTAN !

Encore faux ! De Gaulle a fait quitter la France du commandement intégré de l’OTAN le 7 mars 1966. Ce qui a eu pour conséquence que la capitale opérationnelle de l’OTAN, initialement basée à Paris depuis le 4 avril 1949, a dû quitter la France et a été transférée à Bruxelles. Cela signifiait plus un mouvement de mauvaise humeur diplomatique qu’un changement radical d’alliance stratégique, puisqu’il n’était pas question de quitter l’OTAN et que des accords de coopération ont été signés par la suite (accords Ailleret-Lemnitzer du 22 août 1967).

_yartiDeGaulle2020C03

Pendant plus d’une quarantaine d’années, la France a donc continué à participer à des opérations militaires de l’OTAN (notamment en ex-Yougoslavie ou au Koweït) mais sans avoir la possibilité de prendre part aux décisions du commandement intégrée (la vie des soldats français mise en jeu sans aucune influence française sur les décisions prises). Par exemple, les effectifs militaires français correspondaient en 1988 à 24% des forces e l’OTAN en Europe centrale (soit 267 000 hommes), un peu plus que les Américains et deux fois plus que les Britanniques. C’est pour cette raison que Nicolas Sarkozy et François Fillon ont fait réintégrer la France dans le commandement intégré de l’OTAN le 4 avril 2009 (après l’adoption définitive par le Parlement français le 17 mars 2009), afin d’avoir une influence française politique et opérationnelle nettement plus importante.

Du reste, si l’OTAN est parvenue à survivre à la chute du mur de Berlin et de l’URSS, il n’est pas certain que cette alliance garde un sens à brève échéance avec une Turquie, pourtant alliée, qui s’éloigne de plus en plus des intérêts de l’Europe et des États-Unis dans un but évident et regrettable de démagogie islamiste.


4. Avec De Gaulle, ce n’était pas la technostructure qui avait le pouvoir !

Hélas, c’est plutôt faux. De Gaulle était un militaire, il avait le génie du stratège et du tacticien mais il n’était ni un homme politique, ni un entrepreneur, ni un artiste, ni… (ce qui, d’ailleurs, est normal, on ne peut pas avoir tout fait). De Gaulle, au contraire, a construit savamment toute cette technostructure. Il a recruté ses ministres parmi les énarques, les normaliens et les polytechniciens. Il était très intimidé par les titres et diplômes, ainsi que par ce genre d’arguments d’autorité. Il était intimidé par les écrivains, surtout s’ils étaient académiciens ou Prix Nobel. C’est enfin lui, dès les premiers mois de gouvernement après la guerre, qui a créé l’ENA (École nationale d’administration) pour rassembler tous les concours de postes de hauts fonctionnaires dans une seule préparation dans un but de démocratiser son assise (ce fut Michel Debré qui l’a créée). En quelque sorte, De Gaulle a fait la deuxième tentative du mérite républicain, après le premier réalisé par Jules Ferry.

C’est donc (malheureusement) à son actif (ou passif) qu’on doit aujourd’hui cette technostructure, mais aussi aux années des mandats de François Mitterrand le pantouflage généralisé où les hauts fonctionnaires quittaient la France (à comprendre l’intérêt de la France) pour leur intérêt personnel en dirigeant de grands groupes privés en oubliant le service à l’État et aux Français.


5. De Gaulle et les gilets jaunes ?

Petite uchronie intéressante : qu’aurait fait De Gaulle face à la crise des gilets jaunes en hiver 2018-2019 ? Cette crise a commencé il y a deux ans, mais avec la crise sanitaire, les attentats, la crise économique, elle est désormais complètement oubliée même si certains croient encore défiler avec cette couleur certains samedis (ce mouvement a fait la preuve qu’il était incapable de se traduire politiquement et que les mouvements politiques d’opposition étaient incapables de le récupérer de manière efficace et utile).

Bon, comme je ne veux pas moi-même faire parler De Gaulle depuis sa tombe, je ne sais pas franchement comment il aurait réagi, et Emmanuel Macron a sans doute été celui qui aurait le mieux réagi de tous ceux qui auraient pu se retrouver à sa place : organiser des débats participatifs dans toute la France. Idée ingénieuse politiquement qui a suffi à apaiser les sentiments de révolte et d’injustice parfois tout à fait légitimes.

En revanche, il est intéressant à se repencher sur la période de mai 1968. Pour situer le clivage, il y a eu le camp des pragmatiques, dirigé par Georges Pompidou, qui considérait qu’il fallait éteindre en douceur la révolte étudiante et que cela ne valait surtout pas la mort d’un homme (et heureusement, il n’y a eu aucun mort). L’autre camp, celui de la fermeté, c’était De  Gaulle qui, au contraire, de manière hors sol, considérait que les étudiants étaient contre les institutions et qu’il fallait les mater (c’était un militaire). La plupart des ministres (qui étaient du côté de Pompidou) savaient que s’ils allaient envoyer les troupes face aux manifestants, il y aurait des morts.

Du reste, De Gaulle était allé s’assurer le 28 mai 1968 auprès du général Massu à Baden-Baden si effectivement, les troupes françaises stationnées en Allemagne le suivraient (et la réponse fut oui ; heureusement, il n’a pas eu à le vérifier).

Pour avoir une idée intéressante et réelle de la situation, le témoignage du ministre Alain Peyrefitte est irremplaçable puisqu’il a pu interroger De Gaulle à de très nombreuses reprises pour le but de mieux comprendre son action.

Daté du 14 juin 1968, voici le précieux témoignage d’Alain Peyrefitte (en parlant de De Gaulle) : « Je me répète sa phrase : "Il fallait que l’armée d’Allemagne soit une carte maîtresse, mais il valait mieux ne pas avoir à s’en servir". L’armée d’Allemagne : un ensemble solidement organisé, conçu pour le mouvement, commandé par un soldat équilibré, un bon chef, un homme sûr. Mais face à un déchaînement de violence, la meilleure des armées ne sait faire qu’une chose : tirer. Comme en 1795, quand Bonaparte canonne les royalistes sur les marches de Saint-Roch. Comme en juin 1848, quand Cavaignac mitraille les ouvriers. Comme en 1871, quand Galliffet reconquiert Paris contre les communards. De Gaulle savait ce que ces fractures avaient d’irréparable. Mais il ne fallait pas dire d’avance qu’elle ne  tirerait en aucun cas. Et il fallait être sûr que, l’ordre de tirer venant, elle l’exécuterait "sans hésitation ni murmure". Et que personne ne puisse en douter. Il voulait que l’on sût que l’armée était prête à intervenir si la rue voulait s’emparer du pouvoir hors des règles de la Constitution, qui donne la souveraineté au peuple tout entier et non à une fraction du peuple, si audacieuse soit-elle. ».

Une observation qui a de quoi faire froid dans le dos…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 novembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.
La fin du gaullisme d’État.
Pierre Simonet.
Edgard Tupët-Thomé.
Seconde Guerre mondiale.
Le courage exceptionnel de deux centenaires.
Quand Albin Chalandon se faisait rabrouer par De Gaulle.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Le patriotisme.
L’année De Gaulle : le général Macron à Montcornet.
Brexit Day : J – 3 …et De Gaulle dans tout ça ?
Alain Peyrefitte, De Gaulle et les communistes.
La Libération de Paris.
Discours du Général De Gaulle le 25 août 1944 à l’Hôtel de Ville de Paris (texte intégral).
Débarquement en Normandie.
Hubert Germain.
Daniel Cordier.
Le programme du Conseil National de la Résistance (CNR).
De Gaulle, kamikaze référendaire au nom de la démocratie.
Les élections législatives de mars 1967.
Le retour au pouvoir en mai 1958.
La proportionnelle éloigne les élus du peuple.
Montesquieu, Alain Juppé et l’esprit des institutions.
Valéry Giscard d’Estaing et sa pratique des institutions républicaines.
Les risques d’un référendum couplé aux européennes.
De Gaulle : soixante ans de Constitution gaullienne.
Institutions : attention aux mirages, aux chimères et aux sirènes !
Ne cassons pas nos institutions !
Non à la représentation proportionnelle aux élections législatives !
Vive la Cinquième République !
L’amiral François Flohic.
Jean Moulin.
Le maréchal Philippe Leclerc.
De Gaulle et le Québec libre.
Philippe De Gaulle.
L’ambition en politique.
De Gaulle réélu.
Halte à la récupération de De Gaulle !
La première élection présidentielle française.
Faut-il supprimer l’élection présidentielle ?
Le quinquennat.
La Ve République.
De Gaulle face à l’Histoire.
L’appel du 18 juin.
De Gaulle Président.
Les valeurs du gaullisme.
L’héritage du gaullisme.
Péguy.
Le Comité Rueff.

_yartiDeGaulle2020C04



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20201109-de-gaulle.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-france-50-ans-apres-de-gaulle-5-228448

https://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/11/03/38628193.html




 

Partager cet article

Repost0

Résultats officiels
de l'élection présidentielle 2012
 


Pour mettre la page en PDF :
Print


 




Petites statistiques
à titre informatif uniquement.

Du 07 février 2007
au 07 février 2012.


3 476 articles publiés.

Pages vues : 836 623 (total).
Visiteurs uniques : 452 415 (total).

Journée record : 17 mai 2011
(15 372 pages vues).

Mois record : juin 2007
(89 964 pages vues).