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26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 01:01

« Un honnête homme, lent à se persuader que l’ordre établi n’est pas forcément le parti de la vérité, qui s’engage et qui relie cet engagement à un militantisme politique. » (Gérard Chauvy, auteur d’une biographie d’Édouard Herriot, sur ses premières années lyonnaises).


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Il y a soixante ans, le 26 mars 1957 près de Lyon, à 84 ans, l’inamovible maire de Lyon Édouard Herriot, symbole du radicalisme provincial prenant des responsabilités nationales, est mort, un jour après la signature du Traité de Rome. Je propose ici d’expliquer comment Édouard Herriot est devenu maire de Lyon puis l’un des acteurs importants de la IIIe République et de la IVe République.

Né le 5 juillet 1872 à Troyes, Édouard Herriot fut le modèle du mérite républicain, faisant partie des premiers fruits des "hussards de la République" voulus par Léon Gambetta pour les classes moyennes. Il fit de brillantes études comme boursier au lycée Louis-le-Grand où il se lia d’amitié avec Maurice Barrès (qui l’aida financièrement en lui offrant un manteau pour l’hiver) et à Normale Sup. d’où il sortit agrégé de lettres à 21 ans (entré major en 1891, il en sortit également major). Sa bourse, il l’a dû à un inspecteur général de lettres qui l’avait remarqué en 1887 en classe de rhétorique, ce qui lui a permis de préparer le baccalauréat au Collège Sainte-Barbe à Paris (il a eu mention très bien). À Normale Sup., Édouard Herriot avait retrouvé Charles Péguy qu’il avait aidé à obtenir une bourse pour préparer cette école d’excellence.

Pour Édouard Herriot, cette école (Normale Sup.) était un véritable « foyer de liberté » : « L’on ne se contente pas d’y pratiquer la tolérance, forme médiocre et parfois hypocrite de la courtoisie ; l’on y prend conscience de l’infinie diversité de la pensée ; l’on s’y rend compte de l’impossibilité, pour un seul esprit, d’embrasser l’univers de la connaissance et, faisant effort pour se donner à soi-même des opinions sincères, on ne s’étonne pas si d’autres tirent de leurs expériences d’autres conclusions. Notion aussi utile dans l’ordre social que dans l’ordre purement intellectuel. Une nation, la nôtre surtout, doit assembler des idées variées, chacune avec ses nuances. En plein été, la France est un bouquet de roses mais diverses d’aspect, de couleurs, de parfums. Le normalien déteste les jugements tout faits, la synthèse prématurée qui est une des formes de la sottise, les affirmations sommaires : "L’intelligence d’un homme, disait mon maître Tournier, se mesure à ce qu’il sait ne pas comprendre". » (26 juin 1947).

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Fils d’un modeste militaire mort jeune (capitaine d’infanterie en Champagne puis en Vendée), Édouard Herriot était plutôt prédestiné à devenir militaire aussi, en passant par Saint-Cyr. Édouard Herriot n’avait aucune origine lyonnaise. Il a passé son enfance à La Roche-sur-Yon, puis après les études à Paris, passa son service militaire à Nancy (37e Régiment d’infanterie). C’est dans la caserne qu’il commença ses travaux d’écriture et sa documentation sur les auteurs latins et grecs, etc. Il fut ensuite nommé le 30 octobre 1895 professeur de lettres dans une classe de 3e (la 3e B) au lycée de Nantes (futur lycée Clemenceau) dont le proviseur, maintenu par un gouvernement anticlérical, était (étrangement) un prêtre, l’abbé Follioley, avec qui il s’est bien entendu. Néanmoins, il n’était pas vraiment heureux de cette nomination loin de Paris où il voulait préparer sa thèse de doctorat.

Il ne resta pas longtemps à Nantes. Le 31 août 1896, il fut nommé professeur de rhétorique au prestigieux lycée Ampère de Lyon (dont un collègue fut… Édouard Daladier). Sa réputation d’homme brillant et cultivé était déjà faite, à 24 ans, et ce passage à Lyon, selon lui, ne devait qu’être une étape pour une carrière universitaire à Paris.

Au début de sa vie d’adulte, comme Léon Blum, Édouard Herriot se destinait en effet surtout à une prestigieuse carrière …littéraire. La politique, il n’en était évidemment pas indifférent. Il avait pris position sur l’affaire Boulanger en janvier 1889, mais sans prendre beaucoup d’intérêt au militantisme politique. En été 1898, il s’engagea surtout pour ses idées, au sein de la Ligue des droits de l’Homme, afin de soutenir le capitaine Dreyfus. Ce fut pour ces raisons qu’il s’engagea quelques années plus tard au parti radical (créé en 1901), mais il n’assista pas, pendant les premières années, aux réunions locales.

Pragmatique de "bon sens", Édouard Herriot n’avait rien d’un idéologue et son radicalisme était ainsi décrit par Serge Bernstein, historien du XXe siècle et l’un de ses biographes : « C’est en vérité une sorte de consensus qui s’établit entre les républicains, laïques, à sensibilité de gauche, une attitude qui consiste à accepter l’héritage idéologique de la Révolution française et ce que l’on considère comme ses prolongements dans l’ordre social et politique, à affirmer la supériorité de l’individu sur la société, à faire confiance à la démocratie politique pour résoudre par un processus graduel la question sociale, à compter sur la réforme pour bâtir en France cette démocratie de petits propriétaires qui apparaît comme la promesse ultime de l’épopée révolutionnaire. ».

Bien que se définissant "de gauche" et d’ailleurs, futur chef du Cartel des gauches, Édouard Herriot n’avait rien de marxiste, était contre la théorie de la lutte des classes et était finalement un authentique "libéral" dans le sens qu’il proposait : « J’estimais sommaire et artificielle cette réduction de la société à deux éléments fatalement hostiles : bourgeoisie et prolétariat. Je me refusais à croire que le degré de civilisation d’un peuple fût dans la dépendance étroite de sa production matérielle. Il me semblait que l’histoire de notre pays révélait d’incessantes mutations dans les conditions et l’accession des plus humbles, quand les moyens d’instruction leur étaient donnés, à des fonctions de commandement. Je persistais à croire au rôle essentiel de l’individu, de la personne. ».

Pendant son "séjour" lyonnais, il se maria le 28 octobre 1899 avec Blanche Rebatel, fille du docteur Fleury Rebatel (1845-1905), médecin réputé, président du conseil général du Rhône (de 1883 à 1885 et de 1889 à 1891) et grand notable lyonnais. Cette liaison a évidemment contribué à son enracinement lyonnais : « J’entrais dans la famille la plus agréable, la plus bienveillante, la plus indulgente pour un homme jusque-là livré à lui-même encore bohème et chargé de nombreux défauts. ». Il faut indiquer que trois ans auparavant, il avait perdu sa mère retournée à Oran et n’avait donc plus de famille.

Lorsqu’il a brillamment soutenu à la Sorbonne, en février 1905, sa thèse de doctorat sur Juliette Récamier, l’érudition d’Édouard Herriot n’était déjà plus à prouver. Il avait déjà publié en 1898 un essai sur Philon le Juif qui fut couronné par l’Académie des sciences morales et politiques, puis un ouvrage sur Madame de Staël en 1904. Édouard Herriot fut encensé : « On salua de toute part l’énorme travail de compilation qu’elle représentait ; on rendit hommage à une puissante intelligence qui savait des documents faire jaillir la lumière ; on classa un talent d’écrivain appelé à laisser de grands livres. Celui-ci venait de recréer une époque et une figure, belle entre toutes. ».

Édouard Herriot était alors déjà devenu un notable lyonnais. En effet, l’année précédente, en 1904, le maire de Lyon, Victor Augagneur, élu en 1900, lui demanda de rejoindre son équipe municipale. Édouard Herriot a beaucoup hésité avant d’accepter cette proposition : « Ma carrière universitaire se développait normalement. Je pouvais espérer une nomination très prochaine à Paris, avec toutes les facultés de travail que m’ouvrirait cet avancement. ». On lui proposa la fonction d’adjoint à l’instruction, ce qui le convainquit d’accepter : « Ce qui me permettrait d’étudier certains aspects de l’enseignement que j’ignorais encore. Je finis par consentir. ».

Le 1er mai 1904, il fut élu conseiller municipal dès le premier tour par 5 229 voix. Ce jour marqua le départ d’une très longue carrière lyonnaise et nationale. Le 15 mai 1904, il fut élu 5e adjoint à l’instruction, conformément à la proposition de Victor Augagneur, par 28 voix contre 23.

Victor Augagneur (1955-1931), ancien séminariste, chirurgien réputé et professeur à la Faculté de médecine de Lyon, radical, était un homme assez brutal et autoritaire dans ses relations avec les autres, y compris ses amis politiques. Conseiller municipal depuis 1890, plein d’ambition, il avait battu à 44 ans, aux élections municipales de 1900, son ancien mentor Antoine Gailleton (1829-1904), chirurgien aussi (présent lors de l’attentat, il avait porté les premiers secours lors de l’assassinat du Président Sadi Carnot le 25 juin 1894), maire de Lyon depuis le 23 avril 1881.

Ses amis radicaux à Paris voulaient éloigner Victor Augagneur de la politique nationale et l’ont nommé gouverneur de Madagascar. Victor Augagneur démissionna alors de la mairie de Lyon le 30 octobre 1905 et poussa Édouard Herriot à prendre sa succession, considérant que ce dernier, qu’il croyait peu ambitieux pour la politique et voué à une carrière universitaire, serait un maire transitoire. Jacques Prévosto, spécialiste des maires de Lyon, expliqua : « Il n’est pas douteux qu’en favorisant ainsi l’élection d’un jeune universitaire qui semblait priser davantage une chaire à la Sorbonne qu’un fauteuil de maire de Lyon, Victor Augagneur ait cru mettre en place un intérimaire qui ne ferait pas trop de difficultés pour lui rendre la place à son retour de Madagascar. ».

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Concrètement, Édouard Herriot fut élu maire de Lyon à l’âge de 33 ans, le 3 novembre 1905, par 30 voix sur 52 contre 22 à un candidat socialiste. Il a réuni toutes les voix non socialistes du conseil municipal. C’était une répartition à l’opposé du vote en faveur de Victor Augagneur en 1900. Un autre biographe, Henri Cogoluenhe, a analysé ainsi cette élection : « Les radicaux n’avaient plus aucun motif à priver leur parti de l’occasion inattendue d’un pouvoir durable. Ayant parfaitement jaugé la valeur de leur jeune collègue, ses amis politiques n’avaient aucune prétention à le réduire à un rôle futur de personnage falot ou de faire-valoir par comparaison rétrospective. Lui-même ne se sentait guère vocation de figuration. ».

Dans les faits, très vite, Édouard Herriot a ébloui ses interlocuteurs sur le niveau intellectuel de ses interventions, sur la capacité à affronter ses opposants avec talent qui montraient une "tout autre envergure" que son prédécesseur qui, de retour de Madagascar en 1910, fut élu député et occupa quelques fauteuils ministériels avant la Première Guerre mondiale. Dès 1906, Édouard Herriot prit des responsabilités nationales au sein du parti radical et en 1909, il rédigea même son programme politique.

La carrière politique d’Édouard Herriot fut brillante mais il ne laissa pas son nom à des réalisations majeures de son siècle. Dans le détail, il fut maire de Lyon du 4 novembre 1905 à sa mort, 26 mars 1957, sauf du 20 septembre 1940 au 18 mai 1945, sous l’Occupation où il fut révoqué, sénateur de 1912 à 1919 (il devait attendre 40 ans pour se faire élire au Sénat), puis député de 1919 à 1940 et de 1945 à 1957, Président de la Chambre des députés du 22 avril 1925 au 20 juillet 1926, puis du 18 mai 1936 au 9 juillet 1940 (pendant le Front populaire jusqu’au régime de Vichy), et enfin du 21 janvier 1947 au 11 janvier 1954 (en succession de Vincent Auriol élu Président de la République). Le 14 janvier 1954, il fut élu à vie "Président d’honneur de l’Assemblée Nationale" après que certains eurent envisagé de le faire élire Président de la République après Vincent Auriol (René Coty fut finalement élu, laborieusement).

Comme maire de Lyon, il entreprit des fouilles et déclara en juin 1946 devant le théâtre romain découvert à la Fourvière : « Si j’ai ordonné ces fouilles, c’était pour vous révéler à vous-mêmes votre propre grandeur. Une grandeur qui ne s’épuisera pas avec la période romaine… ». Partout où il se trouvait (même en cure à Aix-les-bains), il n’hésitait pas à donner des conférences sur des sujets très culturels.

Président du parti radical de nombreuses fois, porté initialement à sa tête en 1919 après un conflit interne majeur, de 1919 à 1926, de 1931 à 1936, de 1948 à 1953 et de 1955 à 1957, Édouard Herriot a également mené une carrière gouvernementale prestigieuse : Ministre des Travaux publics, des Transports et du Ravitaillement du 12 décembre 1916 au 17 mars 1917 (gouvernement Aristide Briand), Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts du 23 juillet 1926 au 6 novembre 1928 (gouvernement Raymond Poincaré), et Ministre d’État du 9 février 1934 au 22 janvier 1936 (gouvernements Gaston Doumergue, Pierre-Étienne Flandrin, Fernand Bouisson et Pierre Laval).

Chef du Cartel des gauches, et précipitant la démission du Président Alexandre Millerand trop favorable au Bloc national, Édouard Herriot fut élu Président du Conseil du 14 juin 1924 au 10 avril 1925 et retrouva la direction du gouvernement très brièvement du 19 au 21 juillet 1926, puis du 3 juin 1932 au 14 décembre 1932. Il cumula cette fonction avec celle de Ministre des Affaires étrangères.

Il n’est pas ici question d’exposer ses initiatives politiques, son art de gouverner, ses grandes aptitudes à la manœuvre politique également, ses positions, sa captivité pendant la guerre, ce qui nécessiterait de longs développements.

Lorsqu’il dirigea le gouvernement en 1924, bien qu’opposé au communisme et au régime soviétique, Édouard Herriot prônait le maintien de bonnes relations diplomatiques entre la France et la Russie : « La vieille Russie est morte, morte à jamais. Pour lui dire adieu, je suis allé voir, une dernière fois, sur la place Rouge, l’église du bienheureux Basile, avec son bouquet de dômes aux couleurs violentes, ses formes paradoxales, plus étranges encore du fait des badigeonnages qui font éclater de couleur les petits carreaux de faïence. (…) Mais combien je préfère, à cette vue célèbre, celle que j’aurai sur Moscou, sur ses coupoles d’or pur, sur la rivière toute proche, à l’entrée du rouge monastère de Simonoff. ».

Comme on le lit, Édouard Herriot avait un style littéraire puissant. Finalement, malgré ses multiples activités politiques, il mena également une carrière littéraire de haut niveau, avec la publication de cinquante-deux ouvrages, souvent de référence.

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Son élection à l’Académie française le 5 décembre 1946 en fut le couronnement. Il y fut reçu le 26 juin 1947 par un ancien condisciple du Collège Sainte-Barbe, Jérôme Tharaud (1874-1953), qui lui rappela : « Votre bonne fortune voulut que souvent, pendant plusieurs années, vous revîntes passer vos étés dans la campagne champenoise, au village de Saint-Pouage, chez une grand-mère et un vieil oncle curé. À l’excellente femme, vous devez celui de vos défauts auquel vous tenez le plus : la gourmandise ; à votre oncle, vos premières émotions de botanique, cette affection pour les arbres et pour les plantes, qui vous a suivi toute la vie. Avec lui, vous alliez herboriser dans les prés ; et devant son presbytère, vous fîtes amitié avec un vieux poirier, dont l’âge avait rayé l’écorce de profondes gerçures. ».

Le huitième fauteuil avait été occupé auparavant par d'illustres personnalités comme le mathématicien Pierre-Simon Laplace, le physicien Maupertuis, Charles de Rémusat, Albert de Mun et Jules Simon. Le successeur direct d'Édouard Herriot fut Jean Rostand et le fauteuil est maintenant vacant depuis la mort de Michel Déon le 28 décembre 2016 à 97 ans.

Édouard Herriot, député-maire de Lyon jusqu’à sa mort, travailla tout au long de ses mandats jusqu’au bout, malgré la fatigue, la santé toujours fragile, la maladie et la vieillesse. Son dernier travail parlementaire fut une proposition de loi sur le placement et le reclassement des travailleurs âgés qu’il a déposée le 26 février 1957 (n°4285).

Président du parti radical, "Paris-Match" le décrivit ainsi lors du congrès du parti radical les 16 et 17 octobre 1952 à Bordeaux : « Courbé sur sa canne, soutenu par des mains trop empressées pour son orgueil. (…) La voix a de brusques éclats ; le regard est chargé d’éclairs. Et quand il est là, une sorte de fluide agit sur l’assistance qui n’éprouve plus le besoin d’aller se détendre dans les jardins de l’Alhambra réchauffés par le soleil d’automne. ».

Édouard Herriot avait présidé la séance inaugurale du Conseil de l’Europe à Strasbourg le 8 août 1949. Bien que partisan de la construction européenne dès juin 1924, il fut convaincu par les opposants à la CED (Communauté européenne de la défense) et porta le coup de grâce au cours d’un de ses derniers grands discours à l’Assemblée Nationale qui, selon Alfred Grosser, « contenait d’excellents arguments contre un traité qu’il connaissait cependant assez mal, mais était oratoirement médiocre et frisait parfois le mélodrame ».

Pierre-Olivier Lapie a décrit le vieil homme ainsi : « Le vieux mammouth promenait un air sévère et calme sur toute cette Chambre où il avait tant combattu, triomphé, peiné, présidé, lui que l’âge et la maladie reléguaient à une présidence honorifique (…). La Chambre se retourna tout entière vers cette masse affaissée. Le silence se fit. Alors s’éleva une voix que l’on n’entendait plus et que l’on ne devait plus entendre… ». Les derniers mots de son discours à propos de la CED, ce 30 août 1954, furent : « Pour nous, la Communauté européenne, laissez-moi vous dire comme je le pense au seuil de ma vie… C’est la fin de la France ! ».

Cité par le site de l’Académie française, François Mauriac écrivit de lui, bonheur des caricaturistes pendant des décennies : « En vérité, Édouard Herriot était un gros homme charmant. Son charme naissait de ce contraste entre la culture, tous les dons d’une intelligence royale et la ruse, disons la finesse, politicienne. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 mars 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"Édouard Herriot et le radicalisme triomphant", biographie de Gérard Chauvy (éd. LUGD).
Édouard Herriot.
Vincent Auriol.
Le Front populaire.
René Coty.
Edgar Faure.
Gaston Defferre.
François Mitterrand.
Georges Clemenceau.
André Tardieu.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Colonel de La Rocque.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Charles Péguy.

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Histoire politique
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22 mars 2017 3 22 /03 /mars /2017 06:33

« C’était un homme respectable, condamné très légalement pour un système de financement irrégulier dont tous les socialistes ont profité. Il cultivait son abord rugueux, qui traduisait des convictions fortes. Il était le parrain grognon des frondeurs. Lui aussi venait de chez Rothschild, ce qui tend à prouver que la banque mène à tout. » (Laurent Joffrin, "Libération", le 21 mars 2017).


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Sourcils très fournis de type pompidolien, une grosse voix, et surtout un caractère en acier trempé. Henri Emmanuelli est parti à 71 ans ce mardi 21 mars 2017 des suites d’une maladie évolutive particulièrement cruelle, après une hospitalisation à Bayonne depuis le 17 mars 2017, en pleine session budgétaire au conseil départemental des Landes.

Parce qu’on est en pleine campagne présidentielle, l’une des premières choses à dire est qu’il fut le mentor d’un des candidats, Benoît Hamon. Le passage de témoin a eu lieu lors du mémorable congrès de Reims, en novembre 2008. Henri Emmanuelli avait alors épaulé Benoît Hamon, l’avait encouragé à présenter une motion au nom de l’aile gauche du PS, et aussi à se présenter pour le poste de premier secrétaire, dans une bataille entre Ségolène Royal, Bertrand Delanoë et Martine Aubry. Cette dernière a gagné, comme Jean-François Copé a gagné la présidence de l’UMP quatre ans plus tard, avec le soupçon de tricherie.

Les jeux d’appareil, les luttes internes entre courants, les manœuvres d’arrière-boutique, Henri Emmanuelli les connaissait très bien, et cela ne lui interdisait pas d’exprimer des convictions fortes et de soutenir encore en janvier 2017 son poulain face aux socialistes (ex-)majoritaires de gouvernement.

Henri Emmanuelli est mort cumulard, député des Landes (il ne comptait pas se représenter en juin 2017) et président du conseil départemental des Landes. Sa carrière politique fut prestigieuse et fut au même niveau que d’autres éléphants du PS beaucoup plus connus comme Laurent Fabius, Michel Rocard, ou encore Lionel Jospin.

Après de brillantes études qui ont commencé dans une école de Gourette et fini à l’IEP de Paris, il est devenu banquier et a quitté Rothschild en mars 1978, quand il a été élu pour la première fois député des Landes, en battant un député sortant centriste. Pour sa carrière de banquier, il n’avait rien à envier à Emmanuel Macron. Ce fut François Mitterrand qui est venu le chercher pour le présenter aux législatives de mars 1973 dans le Lot-et-Garonne, sans succès, après son adhésion au Parti socialiste en 1971.

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Henri Emmanuelli se consacra à la politique lorsqu’il fut élu député à 32 ans. Il fut sans arrêt réélu député du 19 mars 1978 au 17 décembre 1997 et du 6 février 2000 au 21 mars 2017, à l’exception de sa période gouvernementale pendant cinq ans, à l’arrivée au pouvoir de la gauche, nommé à 35 ans Secrétaire d’État, d’abord au DOM-TOM du 22 mai 1981 au 22 mars 1983 (auprès du ministre Gaston Defferre) puis au Budget du 22 mars 1983 au 20 mars 1986 (auprès des ministres Jacques Delors puis Pierre Bérégovoy), dans les gouvernements de Pierre Mauroy et de Laurent Fabius. Le 7 décembre 1984, a été ajoutée la Consommation parmi ses attributions. Cette participation à l’histoire mitterrandienne fit de lui un fidèle imperturbable de François Mitterrand.

Il fut également élu et réélu président du conseil général des Landes du 22 mars 1982 (il était alors ministre) au 1er décembre 1997 et du 7 février 2000 au 21 mars 2017. Il fut en outre élu conseiller régional d’Aquitaine de 1986 à 1988, puis en mars 1992, de manière très provisoire puisque la loi sur le cumul l’empêchait de cumuler trois mandats (pour ces deux élections, mars 1986 et mars 1992, il était la tête de liste du PS).

Le "trou" entre décembre 1997 et février 2000 ? Sa condamnation définitive le 16 décembre 1997 pour complicité de trafic d’influences à dix-huit mois de prison avec sursis et deux ans de privation des droits civiques, après son inculpation le 14 septembre 1992 dans l’affaire Urba sur le financement du Parti socialiste. Pourquoi était-il poursuivi ? Parce qu’il était le trésorier du PS de 1988 à 1994.

Revenons plus précisément à ses activités politiques au début du second septennat de François Mitterrand. Au contraire du premier, il ne fut pas nommé au gouvernement. Sur le plan national, il se consacra à la fois à son parti et à son mandat parlementaire. Il succéda à Dominique Strauss-Kahn (nommé ministre) à la stratégique présidence de la commission des finances de l’Assemblée Nationale du 23 mai 1991 au 5 avril 1992, puis succédant à Pierre Méhaignerie, du 17 juin 1997 au 17 décembre 1997 (obligé de démissionner à cause de sa condamnation), et enfin, du 29 février 2000 au 18 juin 2002 (on remarquera qu’à l’époque, ses collègues socialistes n’avaient pas beaucoup de scrupules à conforter un élu condamné). Ce poste échut plus tard à Jérôme Cahuzac… Il fut également, au titre de député, le président de la commission de surveillance de la Caisse des dépôts et consignations du 17 juillet 2012 au 21 mars 2017.

Cependant, le bâton de maréchal, Henri Emmanuelli l’a obtenu à 46 ans en se faisant élire Président de l’Assemblée Nationale, quatrième personnage de l’État dans l’ordre protocolaire, du 22 janvier 1992 au 1er avril 1993. Il a succédé à Laurent Fabius qui quitta le perchoir pour aller diriger le PS. Après l’échec des socialistes de 1993, il a laissé le perchoir à Philippe Séguin. L’élection d’Henri Emmanuelli n’a abouti qu’au second tour, avec 289 voix contre 225 en faveur de Jacques Chaban-Delmas et 32 en faveur d’Huguette Bouchardeau (ancienne ministre et ancienne candidate à l’élection présidentielle de 1981).

Parallèlement au Palais-Bourbon, Henri Emmanuelli s’est beaucoup impliqué dans les batailles internes de la rue de Solferino, au PS. Comme dit précédemment, il fut désigné trésorier du PS de 1988 à 1994. Au congrès de Rennes en mars 1990, il a soutenu Pierre Mauroy et Lionel Jospin pour empêcher l’arrivée, à la tête du PS, de Laurent Fabius. Ce dernier empêcha Henri Emmanuelli d’être désigné président du groupe PS à l’Assemblée Nationale le 3 octobre 1990 quand Louis Mermaz rentra au gouvernement (Jean Auroux, ancien ministre, fut finalement désigné).

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Après l’échec de la liste socialiste aux élections européennes du 12 juin 1994 et la démission de Michel Rocard, Henri Emmanuelli a obtenu un autre bâton de maréchal pour socialistes, le poste convoité de premier secrétaire du PS. D’abord désigné provisoirement au conseil national le 19 juin 1994 à la Villette grâce au soutien de Laurent Fabius par 140 voix contre 64 en faveur de Dominique Strauss-Kahn, soutenu par Lionel Jospin. Cette désignation fut confirmée par 92,1% des militants lors du congrès de Liévin le 20 novembre 1994, soutenue par l’ensemble des poids lourds du PS.

Pour l’élection présidentielle de 1995, Henri Emmanuelli, chef du PS, fut partisan de la candidature de Jacques Delors avec qui il avait travaillé au Ministère des Finances dix ans plus tôt (et cela malgré son positionnement très à gauche). Après la renonciation de Jacques Delors, le 11 décembre 1994, Henri Emmanuelli se porta naturellement candidat à la candidature socialiste, en tant que chef du PS. Il faut se rappeler qu’en début 1995, le PS avait été laminé aux législatives de mars 1993 et aux européennes de juin 1994 et que le débat présidentiel se faisait entre Jacques Chirac et Édouard Balladur, alors Premier Ministre très populaire.

Pour les socialistes, deux options étaient possibles : une candidature "morale", avec par exemple Pierre Joxe ou Robert Badinter, ou une candidature plus politique. Ce fut la seconde option qui fut prise avec une "primaire fermée" (vote des militants) pour départager Henri Emmanuelli, Lionel Jospin (tenté par l’abandon total de la vie politique après son échec aux législatives à Toulouse et son envie de reprendre sa carrière dans la diplomatie) et Jack Lang (ce dernier s’est cependant désisté juste avant le vote et a soutenu Henri Emmanuelli).

Soutenu initialement par Laurent Fabius, Henri Emmanuelli fut largement battu le 5 février 1995 avec 34,1% des militants par Lionel Jospin, qui a eu 65,9% (il faut signaler que ce fut la première primaire présidentielle de toute l’histoire française dans un grand parti de gouvernement). Les tensions entre jospinistes et fabiusiens étaient telles depuis cinq ans que Ségolène Royal, déjà tentée par une candidature, déclara le 24 janvier 1995 : « Deux trains sont lancés à toute allure l’un contre l’autre, pilotés par les mêmes acteurs du détestable congrès de Rennes. Je dis aux militants : écartez-vous des voies ! ».

La performance électorale remarquable de Lionel Jospin les 23 avril 1995 et 7 mai 1995, malgré son échec, l’a repositionné en leader naturel du PS (la logique présidentielle ayant alors pris le pas sur la logique d’appareil). Ce fut pour cette raison qu’Henri Emmanuelli lui céda le poste de premier secrétaire le 14 octobre 1995.

En raison de ses affaires politico-judiciaires, Henri Emmanuelli ne "profita" pas du retour au pouvoir rapide des socialistes le 1er juin 1997 après la dissolution de l’Assemblée Nationale, sinon pour réoccuper la présidence de la commission des finances.

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À partir du début des années 2000 et de son retour à l’éligibilité, Henri Emmanuelli n’a cessé d’être un "frondeur" en ce sens qu’il a toujours représenté l’aile gauche minoritaire du PS, créant au fil des congrès quelques mouvements ou courants aux côtés de Paul Quilès, Vincent Peillon, Jean-Luc Mélenchon, Gérard Filoche, Marc Dolez, Arnaud Montebourg, Marie-Noëlle Lienemann et Benoît Hamon. Partisan du "non" au référendum sur le TCE le 29 mai 2005, il s’opposa également au TSCG le 9 octobre 2012. Ayant lancé la carrière nationale de Benoît Hamon en 2008, ce fut donc très logiquement qu’il a défendu la candidature de ce dernier à la primaire socialiste de janvier 2017.

Henri Emmanuelli a courageusement continué ses nombreuses activités politiques malgré sa maladie détectée en 2006 qui affectait le système nerveux périphérique (nerfs moteurs et sensitifs). Il a révélé publiquement sa maladie le 30 novembre 2015 à Mugron, lors du discours d’ouverture des Journées de protection et de prise en charge de l’enfance qu’il a dû prononcer assis dans un fauteuil roulant…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 mars 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Henri Emmanuelli.
Raymond Forni.
Claude Bartolone.
François Mitterrand.
Lionel Jospin.
Laurent Fabius.
François Hollande.
Benoît Hamon.

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12 mars 2017 7 12 /03 /mars /2017 03:29

« Le mois prochain, ce qui va être en jeu, c’est donc la Cinquième République. Or, nous voyons, après expériences et par comparaison avec les troubles qui l’ont précédée, et avec la grande confusion qui prétend lui succéder, nous voyons qu’elle est, par ses institutions, par son esprit, par son action, le régime qu’il faut à la France, pour assurer son progrès, son indépendance et sa paix. Nous voyons qu’à mesure qu’elle dure et qu’elle s’affermit, rassemblant un nombre grandissant de citoyens de toute tendance, les profondes querelles qui, semées de drame en drame et attisées par les partisans, divisaient gravement les Français, vont désormais en s’atténuant. Bref, nous voyons que sous l’égide de la République nouvelle, notre peuple s’élève et resserre son unité. » (De Gaulle, allocution du 9 février 1967).


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Il y a cinquante ans, le dimanche 12 mars 1967, a eu lieu le second tour des élections législatives pour installer la 3e législature de la Ve République. Le clivage était pour ou contre la "République nouvelle". Le premier tour du 5 mars 1967 avait confirmé le soutien du peuple au gouvernement nommé par le Général De Gaulle, mais un retournement de tendance a eu lieu entre les deux tours et finalement, la majorité gaulliste n’a été reconduite qu’à un seul siège d’avance, ce siège pourrait même être celui de Jacques Chirac qui était allé se présenter sur une terre de mission à l’origine hostile au gaullisme, en Corrèze.

Ce furent les premières élections législatives "ordinaires" de la Ve République, en ce sens qu’elles se sont déroulées selon le calendrier électoral prévu, sans dissolution ou autre événement majeur. Elles ont eu lieu en mars alors que les précédentes élections avaient eu lieu en novembre 1962, car ce scrutin devait (jusqu’en 2002) se dérouler toujours en mars sauf en cas de dissolution. Par ailleurs, la règle électorale a modifié le seuil pour pouvoir être présent au second tour : il fallait réunir au premier tour 10% des électeurs inscrits (au lieu de 5% précédemment).

Le contexte politique de la campagne provient des résultats de l’élection présidentielle des 5 et 19 décembre 1965. Trois leçons ont été tirées de ce scrutin présidentiel : De Gaulle n’était pas indéboulonnable, puisqu’il n’a pas été élu dès le premier tour, cela signifiait qu’il y a eu une majorité du peuple français qui n’a pas voté pour lui au premier tour ; François Mitterrand a prouvé que l’union de la gauche était payante électoralement, à savoir, l’unicité de candidature des gauches, communiste et non communiste ; enfin, le bon résultat de Jean Lecanuet montrait qu’un centre indépendant pouvait vivre malgré la logique majoritaire de la Ve République.

Il n’y a eu que quatorze mois entre le scrutin présidentiel et le scrutin législatif. Georges Pompidou, Premier Ministre pendant toute la législature, a su imposer son autorité politique malgré les critiques nombreuses sur son "origine" non politique : pas élu (comme beaucoup de ses successeurs), donc pas issu du Parlement, mais issu du bon vouloir présidentiel.

L’année 1966 fut l’année des grandes manœuvres pour préparer le scrutin législatif. Les élections législatives demeuraient encore essentielles dans un régime qui laissait au Parlement une certaine marge d’action par rapport au Président de la République, au point que la législature qui se terminait était née d’une motion de censure suivie d’une dissolution (la seule motion de censure votée sous la Ve République).


Les forces politiques en présence

Du côté gaulliste, Georges Pompidou a fait le grand rassemblement entre tous les gaullistes, de gauche ou de droite, et leurs alliés, les républicains indépendants (RI), au sein d’un Comité d’action pour la Ve République dont il a pris la présidence. La règle, c’était de ne faire qu’une candidature commune dans chaque circonscription.

Valéry Giscard d’Estaing, limogé du gouvernement par De Gaulle qui tenait à y nommer Michel Debré et ce dernier voulait absolument les Finances, a nourri de l’amertume pendant ces trois années (1966-1969) où il ne fut plus ministre. Il y cultiva son indépendance tout en restant intégré à la majorité gaulliste. Ce fut la politique du "oui mais", ce qui fit dire par De Gaulle au conseil des ministres du 18 janvier 1967 : « On ne gouverne pas avec des mais. ».

Du côte de la gauche non communiste, fort de sa belle performance présidentielle du 19 décembre 1965, François Mitterrand a mis en place la Fédération de la gauche républicaine et socialiste (FGDS) réunissant la vieille SFIO de Guy Mollet (les socialistes), les radicaux (de René Billières), et quelques clubs dont François Mitterrand était issu. François Mitterrand a pris la présidence de cette fédération (dont il voulait fusionner toutes les composantes) et a même installé le 13 mars 1966 à Lyon un "shadow cabinet", sorte de contre-gouvernement qu’il présida et qu’il composa d’une manière très peu originale (Guy Mollet à la Défense et aux Affaires étrangères, René Billières à l’Éducantion, Gaston Defferre aux Affaires sociales, etc.).

Là aussi, l’essentiel était l’unicité de candidature aux législatives de 1967. Il l’a exprimé lors de sa conférence de presse du 6 octobre 1966 où il annonça que le candidat de la FGDS se maintiendrait au second tour s’il était en position d’être élu, sinon, il se désisterait pour « éliminer catégoriquement tous les candidats de la majorité actuelle ou de leurs complices ». Cependant, cette unité au sein de la gauche non communiste n’était pas évidente car lors du comité exécutif du 1er décembre 1966, la FGDS a failli éclater sur un désaccord de fond, les radicaux acceptaient de parler avec les communistes seulement en cas de début de discussion aussi avec le Centre démocrate, ce que Guy Mollet ne voulait à aucun prix.

Les communistes, en revanche, ne pouvaient se ranger dans une unité dès le premier tour, au risque de perdre leur identité : « Il n’aurait pas été possible [au PCF], sans déconcerter ses militants, de renoncer, à l’occasion des élections législatives, à l’attitude qu’il a constamment adoptée depuis plus de quarante ans, et qui consiste à être présent partout au premier tour dans toutes les consultations électorales. » (François Goguel). Mais ils ont accepté le 20 décembre 1966 l’idée du retrait réciproque, sans beaucoup de compensation. Il s’agissait d’un accord de désistement au second tour pour le candidat le mieux placé pour l’emporter, ce qui ne signifiait pas forcément le candidat de gauche ayant reçu le plus de voix.

François Goguel, dans son analyse politique, a résumé le comportement des communistes malgré la réserve de François Mitterrand de prendre la liberté, dans les circonscriptions où la gauche n’avait aucune chance, de faire voter au second tour pour un candidat centriste contre un candidat gaulliste : « En acceptant cette réserve, et en renonçant, comme il l’avait d’abord demandé, à lier l’accord de tactique électorale à la négociation d’un programme commun, le PCF avait incontestablement témoigné de sa ferme volonté d’apporter une contribution positive à la réalisation de l’accord entre partis de gauche. ». Dans les faits, le 6 mars 1967, après le premier tour, le PCF a accepté 13 des 20 exceptions demandées par François Mitterrand (retrait d’un candidat communiste ayant plus de voix au premier tour que le candidat FGDS mais n’ayant aucune chance d’être élu).

Le PSU dont Pierre Mendès France fut membre, bien qu’allié à la FGDS, voulait au moins une centaine de candidatures, parfois en concurrence avec d’autres candidats de la gauche non communiste, afin de pouvoir bénéficier du temps d’antenne pour les partis ayant présenté au moins 75 candidats selon la nouvelle législation.

Concrètement, en 1962, il y avait eu 1 116 candidats de gauche pour 465 circonscriptions, et en 1967, il y a eu seulement 986 candidats de gauche pour 470 circonscriptions : 470 du PS, 412 de la FGDS et 104 du PSU (en métropole).

Enfin, cinquième groupe politique majeur de ces élections, sur la lancée de sa candidature présidentielle de 1965, les centristes de Jean Lecanuet se sont structurés au sein du nouveau Centre démocrate, reprenant essentiellement la suite du MRP qui pourtant coexistait encore, et d’autres formations modérées. La tactique adoptée : si le candidat du Centre démocrate n’avait aucune chance de l’emporter au second tour, il se désisterait pour faire échec tant à un candidat communiste qu’à un candidat gaulliste.

Quant à l’extrême droite, elle était également représentée parmi quelques candidats, divisée par un mouvement de Jean-Louis Tixier-Vignancour (candidat à l’élection présidentielle de 1965) et par un autre de Dominique Venner.


La campagne électorale

Le Général De Gaulle, chef de l’État, a prononcé une allocution télévisée le 9 février 1967, peu avant le début de la campagne officielle, pour prendre position en faveur de la majorité sortante et pour dire que le choix était entre la continuation de la Ve République ou un nouveau régime aussi instable et partisan que la IVe République (voir citation en tête de l’article).

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Certains dans l’opposition ont protesté contre cette prise de position politique alors que le Président de la République ne devrait rester qu’un arbitre du jeu institutionnel. En ce sens, ils reprenaient l’esprit de la IIIe République d’un Président-chrysanthème qui avait abouti à la démission d’Alexandre Millerand en 1924, trop favorable au Bloc national face au Cartel des gauches.

La campagne fut courte (quelques semaines) mais très active pour chaque parti. Georges Pompidou s’est investi totalement dans cette bataille électorale, ce qui lui a donné une reconnaissance des notables de son parti. Lors du meeting gaulliste du 31 janvier 1967 à la Porte de Versailles à Paris, Michèle Cotta a noté dans ses "cahiers secrets" : « Je regarde de loin Georges Pompidou. Il n’a plus rien du professeur de lettres serein et cultivé qu’il était au début de sa vie d’adulte. Il s’est transformé. Peut-être en a-t-il eu assez qu’on dise de lui qu’il n’était pas un élu, qu’il avait été un apparatchik gaulliste, devenu, sans livrer bataille, un homme de Rothschild. À la tribune, aujourd’hui, il a de la présence, de l’épaisseur. Lorsqu’il parle de sa voix basse, éraillée de fumeur, il est bon dans la polémique. Son visage même semble être fait pour le combat électoral, avec ces yeux aigus sous des sourcils trop abondants qui le font ressembler à l’ogre du petit chaperon rouge. Il dit : "La majorité, c’est vous ! ". Succès de foule garanti. Je ne l’avais encore jamais vu dans sa dimension politique, sur une estrade face aux militants. Il est devenu un combattant. ». [Entre parenthèses, ce mot "combattant" empoyé par Michèle Cotta a justement été repris à Nîmes le 2 mars 2017 par François Fillon qui a dit aux 3 500 militants venus l'ovationner : « Vous avez devant vous un combattant. Que celles et ceux qui ont du cran se lèvent ! »].

Deux temps forts de la campagne. Georges Pompidou a participé à deux "combats" : deux débats publics un face à François Mitterrand le 22 février 1967 à Nevers et un autre face à Pierre Mendès France le 27 février 1967 à Grenoble. Les deux principaux ténors de l’opposition. À Nevers, dans la grande salle "Hiroshima mon amour", 5 000 personnes étaient présentes, très majoritairement gaullistes, venues voir un duel peut-être présidentiel (la prochaine élection présidentielle était prévue pour décembre 1972) : « Le Premier Ministre, visage d’oiseau de proie, attaque : il parle de sa voix grave, presque terne. Il dit que les différentes oppositions qui se dressent contre la Ve République conduisent les Français "non seulement vers le désordre, mais dans le noir". » (Michèle Cotta).

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Pierre Mendès France avait choisi de quitter l’Eure, son département d’origine, où il avait échoué au début de la Ve République, pour une ville de la "nouvelle gauche", celle des chercheurs, celle des "bobo" avant l’heure, celle des bâtisseurs, des jeux olympiques de 1968, d’Hubert Dubedout battant un gaulliste sortant en 1965, celle aussi des ouvriers de nombreuses usines, comme Nayrpic.

Chez les gaullistes, sous l’impulsion de Jean Charbonnel, ministre sortant, qui a gagné les municipales partielles à Brive le 2 octobre 1966 en raison d’une alliance entre la municipalité sortante de gauche (radicale mendésiste) et les communistes, des "jeunes loups" pompidoliens (dont Bernard Pons et Pierre Mazeaud) furent investis pour conquérir des circonscriptions difficiles dans le Sud-Ouest de la gauche radicale cassoulet. Seul Jacques Chirac a gagné en Corrèze, ce qui fut à l’origine d’une très riche carrière politique le menant jusqu’à l’Élysée pour une durée plus longue que la Présidence de De Gaulle (et avec le record du score électoral : plus de 82% le 5 mai 2002 !).

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Le samedi 4 mars 1967, la veille du scrutin, juste après la clôture de la campagne électorale, De Gaulle a pris la parole au cours d’une allocution télévisée au grand dam de l’opposition qui ne pouvait plus répondre : « Si les pouvoirs de l’État devaient être comme naguère paralysés par les crises, comment faire ? Si moi-même, confirmé à la tête de la République par le mandat de notre peuple, chargé comme je le suis de garantir le destin de la France, par conséquent, de conduire sa politique et de nommer son gouvernement, je trouvais au sein du parlement les partis en mesure de m’empêcher d’accomplir ma tâche et ainsi de bloquer le fonctionnement régulier des pouvoirs, sans être capables de remplacer par rien de cohérent les institutions stables et efficaces que nous avons établies. Comment faire tout ce que nous avons à faire si du coup, notre pays se voyait lui-même et se montrait à l’étranger comme voué de nouveau à d’absurdes et ruineuses secousses ? ».


Le premier tour

Le soir du premier tour, le 5 mars 1967, fut décevant pour la gauche non communiste qui n’a remporté qu’un seul siège (celui de François Mitterrand) face aux 62 gagnés dès le premier tour par les gaullistes. Pour ces derniers, l’élection était pliée. La participation était assez forte, 80,9%, soit bien plus que les 68,7% des élections de novembre 1962.

Les résultats en métropole furent ceux-ci. Les gaullistes et alliés (RI) ont recueilli 37,8% des suffrages exprimés ; les communistes 22,5% ; la FGDS 18,8% ; le Centre démocrate 13,5% ; le PSU 2,3% ; l’extrême droite 0,9%.

Les comparaisons entre le premier tour du 18 novembre 1962 et le premier tour du 5 mars 1967 donnent une très faible progression de la gauche (très très faible !) et une légère progression des gaullistes et alliés au détriment des centristes. Le PCF est passé de 21,8% à 22,5%. La FGDS et PSU (l’équivalent en 1962) de 21,0% à 21,1%. Les gaullistes et alliés de 36,3% à 38,2%. Enfin, les centristes (Centre démocrate et modérés, ex-MRP etc.) de 20,0% à 17,4%. En somme, il y a eu une incroyable stabilité du corps électoral d’une élection à l’autre, sur une période de cinq ans, ce qui était assez rare depuis la Libération. Finalement, la formation qui a le plus perdu dans ce scrutin fut le Centre démocrate qui a fait un score nettement moindre que celui de Jean Lecanuet en 1965.

François Goguel a noté ainsi : « Cette stabilité coïncide avec une très forte augmentation de la participation au vote, ce qui tend (…) à confirmer que les variations de l’abstentionnisme atteignent à peu près dans la même proportion l’électorat virtuel de tous les partis. ».


Le second tour

L’événement marquant de la campagne du second tour fut le meeting tenu par François Mitterrand le 9 mars 1967 au 18e arrondissement de Paris pour soutenir son ami Claude Estier (mort à 90 ans il y a juste un an, le 10 mars 2016), en position très difficile, et son concurrent, le député gaulliste sortant, Alexandre Sanguinetti est venu courageusement l’affronter devant plusieurs milliers personnes acquises à la cause de la gauche. Michèle Cotta a écrit le 10 mars 1967 : « Claude Estier me dit ce matin que Sanguinetti a tellement fait peur, pendant ce meeting, par son attitude martiale, que les représentants parisiens du Centre démocrate, qui étaient présents sous le préau pendant l’affrontement, lui ont remis ce matin le texte d’un appel à voter pour lui. ».

Avec les résultats du premier tour, tout était-il plié ? Erreur, rien n’est jamais décidé avant les électeurs ! Déjà à l’époque, les sondages s’étaient trompés : « Le deuxième tour a été celui d’un glissement inattendu vers les candidats de la gauche. Rien ne l’avait laissé prévoir, les derniers sondages IFOP et Sofres annonçaient au contraire une confortable victoire de la majorité sortante. » (Michèle Cotta).

La gauche a fini par l’emporter dans beaucoup de circonscriptions, pas suffisamment pour atteindre la majorité absolue, mais assez pour ébranler la majorité gaulliste qui n’a tenu qu’à un seul siège de la majorité.

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En métropole, les gaullistes et alliés n’ont obtenu que 231 sièges (non comptés 2 gaullistes dissidents), face à 237 pour l’opposition : 40 centristes (Progrès et démocratie moderne), 117 FGDS, 72 communistes, 4 PSU et 4 non-inscrits d’opposition. Heureusement pour le pouvoir sortant, les DOM-TOM, sur les 15 sièges, 10 furent gagnés par les gaullistes, si bien qu’ils ont pu garder la majorité absolue à un siège, 243 sièges sur 485 ! (sans compter les 2 gaullistes dissidents).

Avec l’élection plus tardive de deux autres députés après le 12 mars, en avril notamment, et les deux dissidents, le gouvernement gaulliste pouvait s’appuyer sur une majorité de 247 députés sur 487 contre une opposition (divisée) de 240 députés.

Il faut noter que même si le bloc gaulliste (UNR + RI) avait perdu la majorité absolue, cela n’aurait pas donné pour autant une majorité de rechange car il était impossible que les centristes pussent gouverner avec les communistes. Cela aurait alors donné une majorité relative aux gaullistes identique à la majorité relative des socialistes sortie des urnes en juin 1988 dont a bénéficié Michel Rocard.

Parmi les vainqueurs, beaucoup d’amis "conventionnels" de François Mitterrand ont été élus, parfois miraculeusement pour Claude Estier à Pairs : Roland Dumas à Brive, Louis Mermaz à Vienne, André Rousselet à Toulouse, Georges Fillioud à Romans, Georges Dayan dans le Gard, etc. En revanche, Charles Hernu a été battu à Saint-Étienne face à Lucien Neuwirth. Quatre ministres gaullistes ont été battus : Pierre Messmer, Maurice Couve de Murville, Jean Charbonnel et Alexandre Sanguinetti.

Malgré le resserrement de la majorité et les velléités supplémentaires d’indépendance des giscardiens, Georges Pompidou a formé un nouveau gouvernement et juste avant une motion de censure, De Gaulle a tenu le 16 mai 1967 une conférence de presse avec son protocole traditionnel et solennel, où il continua à faire du De Gaulle.

Cette législature fut cependant la plus courte de la Ve République. Après un mois de troubles nationaux, le 30 mai 1968, De Gaulle décida de dissoudre l’Assemblée Nationale. D’une majorité de justesse, le pouvoir gaulliste a obtenu alors quelques semaines plus tard un raz-de-marée gaulliste.

La conclusion de l’étude de François Goguel sur 1967 reste inachevée : « Peut-on y voir pour autant l’amorce d’une instauration en France d’un système bipartiste ? Le caractère décisif de l’attitude des électeurs du Centre démocrate fait naître à cet égard quelques doutes. Surtout, il manque à la France un élément fondamental du bon fonctionnement (…) : l’acceptation par les uns et les autres des "règles du jeu". L’opposition de gauche, sans doute minoritaire, peut-être pas complètement unifiée, mais puissante et dynamique, paraît être, au lendemain du scrutin de mars 1967, sensiblement plus éloignée d’un ralliement aux institutions de la Cinquième République qu’elle ne l’était, malgré la substitution de la candidature Mitterrand à la candidature Defferre, au lendemain du scrutin présidentiel de décembre 1965. ».

Ces "doutes" subsistent encore un demi-siècle plus tard, avec l’élection présidentielle de 2017 où les intentions de vote élevées pour le candidat Emmanuel Macron, centriste hors-sol soutenu par une armée de vieux briscards socialistes paniqués, bouleverse les analyses sur le système droite/gauche que la candidature de Marine Le Pen avait déjà contribué à bousculer.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 mars 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les élections législatives de mars 1967.
L’élection présidentielle de décembre 1965.
L’analyse de François Goguel sur les élections législatives de 1967 (à télécharger).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170312-legislatives-1967.html

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14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 05:41

« Il est borgne, on le sait. Ce qui ne le rend pas moins louche. Et quand on dit que, peut-être, il ne voit jamais plus loin que le bout de son nez, il faut vite ajouter : et d’un seul côté seulement. » (le 9 novembre 1940 dans "Vendémiaire", hebdomadaire créé par le colonel Maurice Guillaume).


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Contrairement à la croyance populaire, François Mitterrand n’a pas été le premier socialiste à avoir été élu Président de la République française. Il fut le deuxième. Il y a soixante-dix ans, le 16 janvier 1947, les parlementaires français ont désigné le premier Président de la IVe République. A été élu Vincent Auriol, 62 ans, qui avait été élu Président des deux Assemblées Nationales Constituantes puis de l’Assemblée Nationale du 31 janvier 1946 au 20 janvier 1947.

Cette élection était le couronnement de la longue carrière politique d’un député qui fut à la croisée des principaux leaders du socialisme français : il fut l’élève de Jean Jaurès à Toulouse, le ministre de Léon Blum, et il a soutenu la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle de décembre 1965.

Né le 27 août 1884, avocat après avoir obtenu un doctorat en droit, Vincent Auriol fut l’un des hommes clefs du socialisme du Sud-Ouest pendant l’entre-deux-guerres. Adhérent à la SFIO en raison de sa proximité avec Jean Jaurès (il épousa aussi la fille d’un grand ami syndicaliste de Jean Jaurès à Carmaux), il eut une longue carrière de mandats électifs : élu sans discontinuité député de la Haute-Garonne du 10 mai 1914 (il avait 29 ans) au 31 mai 1942 (fin du prolongement du mandat des députés élus en mai 1936) et du 21 octobre 1945 au 31 décembre 1947, il fut également élu maire du Muret de 1925 à 1946 et conseiller général de Haute-Garonne de 1928 à 1946 (en octobre 1945, il fut élu président du conseil général de Haute-Garonne).

À partir du début des années 1920, Vincent Auriol est devenu le spécialiste des finances publiques de la SFIO, prenant donc une importance considérable au sein de l’appareil (c’est très difficile de donner des éléments de comparaison mais disons que Dominique Strauss-Kahn avait eu un rôle similaire au début des années 1980 au sein du PS). Ce fut donc très logique que lors de la victoire du Cartel des gauches et de l’arrivée à la tête du gouvernement du radical Édouard Herriot, Vincent Auriol fut élu président de la commission des finances à la Chambre des députés (entre 1924 et 1926).

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Vincent Auriol fut tellement proche de Léon Blum pendant une dizaine d’années jusqu’au Front populaire qu’on a même parlé de lui pour diriger le premier gouvernement socialiste en 1936 dans le cas où Léon Blum préférerait rester à la tête de la SFIO. Mais il avait au contraire encouragé Léon Blum à prendre lui-même la direction du gouvernement, car c’était dans la logique politique après la victoire du Front populaire.

Fidèle parmi les fidèles du leader socialiste, Vincent Auriol fut nommé Ministre des Finances du 4 juin 1936 au 21 juin 1937, dans le premier gouvernement de Léon Blum, aux côtés notamment d’Édouard Daladier, Paul Faure, Camille Chautemps, Roger Salengro, Marx Dormoy, Yvon Delbos, Pierre Cot, Jean Zay, Irène Joliot-Curie, Jean Perrin, Paul Ramadier, Jules Moch et Léo Lagrange. Vincent Auriol milita en faveur d’une intervention militaire française aux côtés des républicains espagnols pour lutter contre le franquisme (intervention refusée par les radicaux dont le soutien était indispensable pour le maintien du gouvernement).

Après la démission de Léon Blum en raison de l’absence de soutien des radicaux pour un autre sujet, Vincent Auriol resta dans le gouvernement dirigé par Camille Chautemps, comme Ministre de la Justice du 29 juin 1937 au 14 janvier 1938, et il se retrouva de nouveau ministre dans le deuxième gouvernement de Léon Blum du 13 mars 1938 au 10 avril 1938, à la Coordination des services ministériels à la Présidence du Conseil.

Vincent Auriol a compris rapidement le danger des accords de Munich en septembre 1938 (il s’y opposa mais paradoxalement, les ratifia comme parlementaire, par discipline de parti), et il a eu le courage (rare) de s’opposer à Philippe Pétain lors du vote du 10 juillet 1940 (il fut l’un des très rares socialistes à s’y être opposés, et a aidé Léon Blum à se protéger durant l’été 1940). Comme Léon Blum, Vincent Auriol fut arrêté par le régime de Vichy et fut emprisonné de septembre 1940 à août 1941, puis une fois libéré, il s’engagea dans la Résistance en 1942.

Le Général De Gaulle le nomma président de la commission des finances de l’Assemblée consultative d’Alger en 1944 et il fut réélu député aux deux assemblées constituantes après l’Armistice. De Gaulle l’intégra ensuite dans son gouvernement du 21 novembre 1945 au 20 janvier 1946, comme Ministre d’État représentant la SFIO, avec trois autres Ministres d’État : Francisque Gay (MRP), Louis Jacquinot (républicain indépendant) et Maurice Thorez (PCF).

Alain Peyrefitte a raconté que De Gaulle avait démenti le fait que Vincent Auriol l’aurait influencé pour ne pas s’exprimer devant les Français lors de sa démission en janvier 1946 et il aurait dit le 6 septembre 1966 devant son Ministre de l’Information : « Je ne lui avais pas demandé la permission de m’adresser aux Français le 18 juin 40. » ("C’était De Gaulle", 1994).

Après la démission de De Gaulle de Matignon, le socialiste Félix Gouin lui succéda. Félix Gouin avait été élu Président de l’Assemblée Nationale Constituante, poste qu’il abandonna donc pour diriger le gouvernement provisoire, si bien que ce fut Vincent Auriol qui fut choisi le 31 janvier 1946 pour lui succéder, puis en juin 1946, pour présider la seconde Assemblée Nationale Constituante, et enfin, le 3 décembre 1946, pour présider la première Assemblée Nationale de la IVe République. Tandis que Léon Blum fut chargé de diriger le dernier gouvernement provisoire de la République française du 16 décembre 1946 au 16 janvier 1947. Ce qui signifia que Vincent Auriol allait succéder à Léon Blum comme chef de l’État français.

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Lors de l’élection présidentielle du 16 janvier 1947, 883 parlementaires (députés et équivalents de sénateurs, "conseillers de la République") ont pris part au vote. Vincent Auriol, soutenu par la gauche, fut élu dès le premier tour avec 452 voix (soit 51,2%), face à Auguste Champetier de Ribes (MRP), son principal concurrent, premier Président du Conseil de la République (c’est-à-dire du Sénat) du 27 décembre 1946 au 6 mars 1947 (date de son décès), grand résistant et ancien ministre d’avant-guerre, qui a obtenu 242 voix (27,4%), face aussi au vieux parlementaire octogénaire Jules Gasser (radical), vice-président du Conseil de la République et ancien maire d’Oran, avec 122 voix (13,8%) et enfin, face à un député de centre droit, Michel Clemenceau, le fils de Georges Clemenceau, avec 60 voix (6,8%).

Concevant sa fonction présidentielle dans le rôle d’arbitre suprême, Vincent Auriol a dû affronter l’instabilité ministérielle récurrente de la république naissante qui donnait la part trop belle aux partis et aux groupes politiques des assemblées : pendant son septennat, il ne nomma pas moins de quinze gouvernements (en moyenne, plus de deux gouvernements par an !), dirigés par Paul Ramadier (qu’il connaissait à Toulouse durant sa jeunesse), Robert Schuman, Georges Bidault, Henri Queuille, Edgar Faure, René Mayer, André Marie, René Pleven, Antoine Pinay et Joseph Laniel.

Refusant de solliciter un second mandat présidentiel, Vincent Auriol quitta l’Élysée le 16 janvier 1954 (à l’âge de 69 ans) laissant la place à René Coty (républicain indépendant) élu très laborieusement le 23 décembre 1953. Il rédigea pendant son mandat un journal de bord ("Le Journal du Septennat") retraçant la chronologie de ses activités pendant cette période, et j’ai eu le privilège d’avoir été interrogé sur un extrait concernant l’année 1947 (et les terribles grèves de l’époque) à l’épreuve écrite d’histoire au baccalauréat.

Favorable au retour de De Gaulle en mai 1958, Vincent Auriol quitta la SFIO après un désaccord de fond avec Guy Mollet. Il participa à la création du PSA (parti socialiste autonome) d’Édouard Depreux le 11 septembre 1958, devenu ensuite, le 3 avril 1960, PSU (parti socialiste unifié) qui lança Michel Rocard en politique.

Conformément à la nouvelle Constitution de la Ve République, Vincent Auriol siégea au Conseil Constitutionnel comme membre de droit (ancien Président) du 5 mars 1959 au 1er janvier 1966 (date de son décès) mais refusa de participer aux travaux de cette haute assemblée à partir de 1962 pour s’opposer à la pratique très dirigiste des institutions par De Gaulle, fustigeant le « pouvoir personnel et arbitraire en opposition avec les principes et les règles essentiels de la démocratie ».

Comme indiqué au début de l’article, Vincent Auriol apporta son soutien au candidat François Mitterrand quelques semaines avant de mourir le 1er janvier 1966 à Paris, à l’âge de 81 ans, reliant historiquement François Mitterrand aux figures fortes du socialisme que furent Jean Jaurès et Léon Blum. À ma connaissance (mais je peux me tromper), ni François Mitterrand ni François Hollande, le troisième socialiste à avoir été élu à l’Élysée, n’ont rendu hommage à celui qui fut un acteur loyal du socialisme de gouvernement au plus haut niveau de l’État.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 janvier 2017)
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Pour aller plus loin :
Vincent Auriol.
Le Front populaire.
René Coty.
Edgar Faure.
Gaston Defferre.
François Mitterrand.
Georges Clemenceau.
André Tardieu.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Colonel de La Rocque.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Charles Péguy.

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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 05:30

« On n’est le maître, vraiment, que lorsqu’on a si bien travaillé le fauve qu’il se couche à la voix, rentre les griffes, et qu’un regard lui sert de barreaux. » (Maurice Druon, "Les Rois maudits", 1960).


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Sans doute que noyés dans la précampagne de l’élection présidentielle, les responsables politiques français ne prendront pas le temps de se poser quelques minutes sur un événement fondateur de la nation française. Il y a exactement sept cents ans, le 9 janvier 1317, le frère le plus âgé du roi Louis X le Hutin, deuxième fils de Philipe IV le Bel, le comte Philippe de Poitiers se fit sacrer roi de France à la basilique Saint-Rémy de Reims d’une manière précipitée pour renforcer son pouvoir sur le royaume de France sous le nom de Philippe V le Long, long car il était grand.

Lorsque le roi Louis X le Hutin est mort à 26 ans, le 5 juin 1316 (certains ont parlé d’empoisonnement), il n’avait régné que dix-huit mois, prenant la lourde succession de son père Philippe IV le Bel, mort le 29 novembre 1314 à Fontainebleau après un long règne de presque trente ans sur un État qu’il avait rendu puissant et centralisé. Et c’était la première fois depuis l’avènement du roi Hugues Capet, le 3 juin 987, qu’un roi était mort sans laisser un fils. Pendant plus de trois siècles, les rois capétiens (directs) ont pu se succéder de pères en fils aînés. Rien, pourtant, n’interdisait juridiquement la succession par une fille.

Or, Louis X a laissé à sa mort deux enfants : Jeanne II (future reine de Navarre), née le 28 janvier 1311 (elle avait donc 5 ans), de son premier mariage avec Marguerite de Bourgogne, et un enfant encore à naître par sa seconde épouse enceinte, Clémence de Hongrie (Louis X l’épousa le 19 août 1315 après avoir répudié et probablement étranglé sa première épouse soupçonnée d’adultère).

Le fait que Jeanne aurait pu être le fruit d’un adultère a laissé des doutes sur sa filiation réelle avec Louis X. Le fait qu’elle fût une fille fut également une raison de plus de se tourner vers l’enfant à naître de Clémence, en espérant qu’il fût un garçon. Ce fut le frère le plus âgé de Louis X, à savoir le futur Philippe V qui prit donc la régence à l’âge de 23 ans, élu par certains notables réunis à Paris, en attendant la naissance et l’éducation de cet enfant.

Pour faire accepter cette décision, Philippe V, très influent, a su rappeler à la noblesse son lien le plus direct avec saint Louis (son arrière-grand-père) et il a aussi conclu un accord avec le duc de Bourgogne Eudes IV (qui était le beau-frère de Louis X et l’oncle de Jeanne II de Navarre). Eudes IV épousa par la suite, en 1318, Jeanne de France, la fille de Philippe V (la fille n’avait que 10 ans), ce qui en faisait donc également le gendre du roi Philippe V.

Si l’enfant de Clémence fut effectivement un garçon, né le 14 novembre 1316, il ne "régna" que cinq jours, mort dans des conditions d’ailleurs mystérieuses (certains ont accusé Philippe V ou Mahaut d’Artois, qui fut sa belle-mère, de l’avoir empoisonné). Il fut appelé Jean Ier le Posthume. Dès l’enterrement de Jean, Philippe V se fit proclamer roi de France et amorça la "tradition" de refuser toute femme dans la prétention au trône. Cette idée était plus par ambition personnelle que par misogynie puisqu’il avait réussi à obtenir pour sa fille aînée (paradoxalement) la transmission du comté de Poitiers.

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Pour asseoir son pouvoir, Philippe V se fit sacrer à Reims le 9 janvier 1317 de manière précipitée, en fermant les portes de la basilique Saint-Rémy et sous la protection de l’armée, et cela malgré l’opposition de certains notables de la cour qui voulaient assurer la défense des droits de Jeanne II (la seule enfant de Louis X). Parmi ceux qui pouvaient lui disputer son pouvoir, il y avait son oncle, le comte Charles de Valois (1270-1325), frère de Philippe IV le Bel, dont le fils Philippe est devenu finalement roi de France (voir plus loin).

Pour verrouiller le "dispositif", Philippe V convoqua des semblants d’États-généraux le 2 février 1317, pour régler définitivement la succession en proclamant qu’une femme ne pourrait jamais succéder au trône de France (mais sans préciser si les femmes pouvaient ou nom transmettre le droit à la couronne).

Les arguments avancés ne firent pas référence à la loi salique, rédigée en latin, qui n’avait pas grand chose à voir avec cet enjeu, qui datait autour du Ve siècle et qui évoquait la succession des terres au sein du royaume. On n’a évoqué la loi salique pour cette règle de succession qu’à tort quelques dizaines d’années après la prise de pouvoir de Philippe V. Maurice Druon parla ainsi de la loi salique : « Les conseillers au parlement (…) exhumèrent sans trop de foi le vieux code de coutumes des Francs saliens, antérieur à la conversion de Clovis au christianisme. Ce code ne contenait rien quant à la transmission des pouvoirs royaux. C’était un recueil de jurisprudence civile et criminelle assez grossier, et de surcroît mal compréhensible puisqu’il avait plus de huit siècles. Une indication brève stipulait que l’héritage des terres se faisait par division égale entre les héritiers mâles. C’était tout. » ("Les Rois maudits", 1957).

Enfin, le Traité de Laon signé le 27 mars 1317 par Philippe V et Eudes IV de Bourgogne énonça le renoncement des prétentions de Jeanne II de Navarre au royaume de France. À la cathédrale d’Amiens, le 29 juin 1320, Philippe V reçut la reconnaissance de sa légitimité par son beau-frère, Édouard II, roi d’Angleterre depuis le 7 juillet 1307 (il s’était marié à la sœur du roi de France, Isabelle de France, le 25 janvier 1308 à Boulogne-sur-Mer), mais son fils Édouard III (né le 13 novembre 1312), roi d’Angleterre du 25 janvier 1327 au 21 juin 1377, déclencha la Guerre de Cent ans le 7 octobre 1337 en revendiquant le royaume de France par sa mère Isabelle de France.

Lorsque Philippe V le Long est mort à 29 ans le 3 janvier 1322 après cinq mois d’agonie, il n’avait aucun héritier homme (il avait quatre filles et son seul fils, né en fin 1316, ne survécut pas plus de trois semaines). Conformément aux règles qu’il avait édictées, ce fut donc son dernier frère, Charles IV le Bel, considéré comme pas très intelligent, qui lui succéda à l’âge de 27 ans. Charles IV le Bel épousa comme son frère Philippe une fille d’Othon IV de Bourgogne. Il fut couronné à la cathédrale de Reims le 21 février 1322.

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Malade lui aussi, Charles IV est mort à 33 ans le 1er février 1328, laissant sa troisième épouse (Jeanne d’Évreux) enceinte (l’enfant à naître fut finalement une fille, Blanche). Terminant la fratrie ("mâle"), la mort de Charles IV a abouti à la fin des Capétiens directs et engendra une guerre de succession.

Le roi d’Angleterre Édouard III revendiqua le royaume de France puisque sa mère fut la sœur des trois derniers rois de France, mais ce raisonnement pêchait par le fait que si une femme pouvait transmettre la couronne sans la prendre elle-même, alors les trois frères rois Louis X, Philippe V et Charles IV avaient des filles qui auraient pu transmettre également la couronne à un héritier homme : en particulier Philippe de Bourgogne, né le 10 novembre 1323 et fils d’Eudes IV de Bourgogne et de Jeanne de France, fille de Philippe V, elle-même née le 2 mai 1308.

Le premier petit-enfant homme de Louis X, quant à lui, Charles II le Mauvais, n’est né que le 10 octobre 1332, donc bien après la mort de Charles IV et ne pouvait donc pas être un prétendant au moment de la crise de succession en 1328, mais la logique de transmission par les femmes revendiquée par Édouard III aurait alors signifié l’usurpation de Philippe V et de Charles IV et la reconnaissance ultérieure de ce futur Charles le Mauvais comme héritier du trône de France (par ailleurs, Charles II le Mauvais était aussi le fils de Philippe d’Évreux, fils de Louis d’Évreux, demi-frère de Philippe IV et de Charles de Valois et donc doublement descendant de saint Louis).

Il a donc fallu remonter à la branche de Charles de Valois, deuxième fils de Philippe III le Hardi, frère de Philippe IV le Bel, et petit-fils de saint Louis, pour trouver un nouvel héritier homme à la couronne de France, à savoir le fils de Charles de Valois (ce dernier est mort le 16 décembre 1325), Philippe VI de Valois, proclamé roi de France le 1er avril 1328 à 35 ans et sacré à Reims le 29 mai 1328. Son règne initia la branche des Valois et dura plus de vingt-deux ans.

Philippe de Valois avait été choisi par son cousin Charles IV (de son vivant) pour devenir le régent et s’occuper de l’enfant de Jeanne d’Évreux dans le cas où il aurait été un garçon. Il fut en outre soutenu par son beau-frère, Robert III d’Artois, qui fut très influent auprès de lui (après sa condamnation et son bannissement en avril 1322, Robert III d’Artois a rejoint le camp d’Édouard III et s’opposa à la cour de France).

Ce choix de Philippe VI fut essentiel dans la définition de la nation française telle qu’elle l’est devenue plusieurs siècles plus tard : en effet, le refus de reconnaître Édouard III comme héritier légitime (à savoir le plus direct des descendants de saint Louis mais en passant par une femme, sa mère) avait une raison plus politique que dynastique : il était déjà roi d’Angleterre et il n’était pas question de laisser la couronne de France à un souverain "étranger", dans le sens surtout politique (il n’existait pas encore de nationalité et Édouard III était aussi "français"dans le sens où il parlait français et où il possédait de grands domaines sur le territoire français, la Guyenne).

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Toute cette histoire dynastique a été merveilleusement racontée par Maurice Druon dans "Les Rois maudits" (roman publié de 1955 à 1977) qui fit l’objet d’une série télévisée très appréciée (avec Jean Piat et Louis Seigner notamment) diffusée du 21 décembre 1972 au 24 janvier 1973 sur la deuxième chaîne (une seconde adaptation a aussi été faite en 2005).

La règle des trois frères chez les Capétiens se répéta au total trois fois : après les règnes de Louis X, Philippe V et Charles IV, la branche des Valois s’est en effet éteinte après le règne de trois frères François II (1559-1560), Charles IX (1560-1574) et Henri III (1551-1589) laissant place aux Bourbons avec Henri IV, puis la nouvelle branche des Bourbons s’est elle-même éteinte après la Révolution française avec le règne de Louis XVI (1774-1792), Louis XVIII (1814-1824) et Charles X (1824-1830), laissant place après la proclamation de la République le 4 septembre 1870, à un unique prétendant au trône, le petit-fils de Louis-Philippe, le comte de Paris, après la mort du comte de Clermont en 1883 (la rivalité entre les deux prétendants, légitimiste et orléaniste, a rendu impossible une restauration monarchique vers 1876 alors qu’il y avait à l’assemblée une majorité de députés monarchistes).

Si la monarchie capétienne était héréditaire, il faut cependant se rappeler que les rois étaient à l’origine élus par un collège de nobles, et c’était comme cela que les Capétiens, d’abord Eudes, ont pu prendre le trône aux Carolingiens. Du vivant du roi, le fils aîné était régulièrement associé au trône devant les notables, ce qui confortait sa position de dauphin. Philippe II Auguste fut le dernier héritier associé au trône du vivant de son père en se faisant couronner le 1er novembre 1179, avant la mort de son père (18 septembre 1180).

Après Philippe Auguste, l’hérédité était devenue la règle de succession. L’hérédité était un élément de stabilité qui apportait un avantage face à l’élection de l’empereur du Saint Empire Romain Germanique, dont l’issue était généralement incertaine et le résultat jamais durable.

C’était en partie grâce à cette stabilité que la France a pu se construire malgré son émiettement originel en duchés et comtés qui, parfois, étaient plus puissants que le royaume lui-même. Le Siècle des Lumières a rendu indispensable l’écoute des peuples dans la définition de la politique nationale. L’hérédité ne donne aucune garantie sur cette nécessaire écoute. L’avènement de la République a répondu à ce principe de libre souveraineté populaire, et l’élection du Président de la République française est devenue une sorte d’oxymore : depuis 1965, le peuple français élit désormais son …monarque ! Le prochain sera élu le 7 mai 2017.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 janvier 2017)
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Pour aller plus loin :
Les conséquences du sacre de Philippe V le Long.
Louis XIV.
François Ier.
Henri IV.
Les Rois maudits.
Armide.
Congrès de Vienne.
Deux autres figures françaises du sens de l’État.
Vive la République !

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7 janvier 2017 6 07 /01 /janvier /2017 05:26

« Il vient de Moscou et il en rougit. » (Robert Bruyneel, ancien ministre, député du Loir-et-Cher, dans l’Hémicycle, le 14 mars 1957). Seconde partie.


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Après avoir évoqué le début de la carrière politique de Jacques Duclos, voici la seconde partie, l’apparatchik, le parlementaire et le candidat à l’Élysée.


Le véritable numéro un du PCF

Dans les années 1950 et 1960, Jacques Duclos fut dans les faits, le numéro un du PCF en raison de la maladie de Maurice Thorez, victime d’une attaque d’hémiplégie le 10 octobre 1950 et soigné entre 1950 et 1956 en Union Soviétique. Jusqu’à la désignation, par Maurice Thorez, de Waldeck Rochet le 17 mai 1964, au secrétariat général du PCF (peu avant la mort de Maurice Thorez le 12 juillet 1964), Jacques Duclos s’occupa de toutes les affaires du PCF, en particulier, procéda aux exclusions très politiques d’André Marty, de Charles Tillon (ancien ministre) et d’un rival de Maurice Thorez, Auguste Lecœur (ancien ministre). Il a soutenu également Moscou lors de l’insurrection hongroise de 1956 et approuva la répression soviétique à Prague en 1968. En revanche, il a rejeté le procès en déstalinisation intenté par Nikita Khrouchtchev.

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L’antimilitarisme de Jacques Duclos le fit arrêter (malgré son mandat parlementaire) le 28 mai 1952 en raison d’une manifestation violente contre la venue à Paris du général Matthew Ridgway, qui venait d’être nommé, du 20 mai 1952 au 1er juillet 1953, commandant suprême des Forces alliées de l’OTAN (succédant à Dwight Eisenhower). Les communistes l’accusaient d’avoir utilisé des armes bactériologiques contre la Corée du Nord lors de la guerre de Corée (il avait succédé au général Douglas MacArthur le 11 avril 1951 comme commandant en chef des forces des Nations Unies). Il resta en prison jusqu’en juillet 1952, ce qui le rendit encore plus populaire (son immunité parlementaire ne fut finalement pas levée en novembre 1953).

En 1953, Jacques Duclos a reçu des documents confidentiels sur l’effort de guerre de la France en Indochine. Ces fuites ont créé en 1954 des remous au sein même du gouvernement de Pierre Mendès France qui soupçonnait son Ministre de l’Intérieur François Mitterrand.


Sénateur de la Ve République

Après s’être opposé au retour du Général De Gaulle et à l’instauration de la Ve République, Jacques Duclos fut battu le 30 novembre 1958 à Montreuil par un médecin gaulliste. Il fut ensuite élu sénateur aux élections du 26 avril 1959 et fut réélu le 22 septembre 1968, restant donc parlementaire jusqu’à sa mort.

Durant les années au Sénat, Jacques Duclos fut toujours un parlementaire très actif tout en gardant une grande influence au sein de l’appareil du PCF. Présidant le groupe communiste au Sénat, il est souvent intervenu à propos de l’Algérie, aussi pour réclamer la construction d’un million de logements sociaux ; il proposa un nouveau statut de la Radio-Télévision Française (21 mai 1963), la majorité à 18 ans ; il vota la loi Neuwirth le 5 décembre 1967.

Lors de la séance de questions au gouvernement du 12 novembre 1974, Jacques Duclos a eu une altercation avec Michel Poniatowski, Ministre de l’Intérieur, sur ses propos concernant le PCF qualifié de parti « totalitaire de caractère fascisant », créant un incident et une suspension de séance. Jacques Duclos s’est abstenu lors du vote de la loi Royer sur les petits commerçants, et a voté le 28 juin 1974 la loi fixant à 18 ans l’âge de la majorité, et un peu plus tard, la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse.


Visées présidentielles

En septembre 1965, avec Waldeck Rochet, il apporta son soutien à la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle de décembre 1965 « puisqu’il est le candidat commun des partis de gauche signataires du programme commun de gouvernement » (cité par le "Dictionnaire des parlementaires français").

Favorable au "non" au référendum du 27 avril 1969 sur la régionalisation, Jacques Duclos fut investi comme candidat à l’élection présidentielle qui a suivi le départ de De Gaulle. Ce fut la première fois que les communistes ont pu compter leurs voix malgré la crainte d’être laminés par le scrutin présidentiel.

L’annonce a eu lieu le 5 mai 1969 rue Lafayette à Paris. Michèle Cotta a décrit le nouveau candidat ainsi : « Il n’est pas de prime jeunesse, évidemment. Son apparence physique ne plaide pas en sa faveur. Et, vieux stalinien qu’il est, il est loin d’incarner le renouveau du PC. Defferre et Jean-Jacques Servan-Schreiber ne jugent pas dangereux le candidat communiste. Ils n’en ont nullement peur. ».

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Pour expliquer sa candidature, Jacques Duclos déclara à Michèle Cotta le 6 mai 1969 : « Nous n’étalerons pas de tapis rouge sous les pas du leader de la gauche non communiste. Ce serait trop simple ! ».

Michèle Cotta, qui a accompagné Jacques Duclos en campagne, a reconnu le 22 mai 1969 : « Je m’étais trompée en pensant que Duclos était un mauvais choix. Il fait au contraire une campagne formidable : il est partout (…) tout en gardant son énergie intacte pour les enregistrements télévisés. (…) Il rigole tout le temps, avec ses petits yeux pétillants sous ses lunettes. ».

Grâce à sa verve et à son côté bonhomme, Jacques Duclos, qui avait déjà 72 ans, fit une campagne très appréciée et a atteint le 1er juin 1969 la troisième place, frôlant de justesse sa qualification pour le second tour (à moins de 500 000 voix près) avec 21,3% des voix, dépassant de beaucoup tous les autres candidats qui se réclamaient de gauche, en particulier Gaston Defferre (5,0%), Michel Rocard (3,6%) et Alain Krivine (1,1%).

Refusant de soutenir le candidat centriste Alain Poher face au candidat gaulliste Georges Pompidou (appel à l’abstention du 2 juin 1969), Jacques Duclos employa sa fameuse formule (déjà utilisée par lui avant le premier tour) : « Pompidou-Poher, c’est blanc bonnet et bonnet blanc ! ». Michèle Cotta observa, séduite : « On ne peut pas mieux trouver : court, compréhensible par tous, impertinent, rigolo. Jacques Duclos aura mis de bout en bout les rieurs de son côté. » (14 juin 1969).

Pour l’élection présidentielle de 1974, précipitée par la mort de Georges Pompidou, Jacques Duclos n’était pas partisan d’une candidature unique de la gauche derrière François Mitterrand. Claude Estier, qui fut l’émissaire de François Mitterrand au PCF (et qui est mort récemment à 90 ans le 10 mars 2016), expliqua à Michèle Cotta le 28 mai 1974 : « En réalité, le parti [communiste] était très divisé sur ce point. Étienne Fajon, Jacques Duclos, Madeleine Vincent étaient très hostiles à cette idée. La candidature commune est l’œuvre conjuguée de [Roland] Leroy et [Georges] Marchais, qui ont su vaincre les réticences des cadres moyens du parti et de la direction. Pourquoi ? Parce qu’ils ont fait le choix de jouer la présence des communistes au gouvernement. » ("Cahiers secrets").

Quatre ans auparavant, le 22 septembre 1970, François Mitterrand ne croyait pas possible une telle candidature unique en 1974 (Épinay n’était pas encore passé) : « Selon lui [François Mitterrand], l’équation de 1965 est aujourd’hui impossible. Les communistes ont tâté du plaisir de présenter un de leurs candidats. Ils avaient peur de le faire en 1969 et ils ont écrasé les socialistes. Plus jamais, sauf si le mouvement social-démocrate est incroyablement plus fort qu’eux, les communistes n’accepteront de donner leur voix dès le premier tour à un candidat non communiste. » (Michèle Cotta).


L’hommage par le Grand frère

Jacques Duclos est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, des essais politiques et des récits historiques ainsi que ses mémoires. Parmi ses dernières initiatives sénatoriales, le dépôt de plusieurs propositions de loi sur la nationalisation de Citroën et le fait de rendre férié le 8 mai (18 mars 1975).

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Après une première hospitalisation en janvier 1975, il fut de nouveau hospitalisé en avril et il est mort à 78 ans le 25 avril 1975 d’une congestion pulmonaire. Lors de son enterrement au Père-Lachaise, le 29 avril 1975, les hommages se succédèrent : La Pasionaria de la guerre civile espagnole, Dolorès Ibarruri, secrétaire générale du parti communiste espagnol de 1942 à 1960, Boris Ponomarev, grand responsable des relations avec les autres partis communistes au sein du comité central du Parti communiste d’Union Soviétique du 9 décembre 1955 au 25 février 1986 (bras droit de Mikhaïl Souslov), et Georges Marchais, secrétaire général du PCF du 17 décembre 1972 au 29 janvier 1994.

Dans "Les Stalinens, une expérience politique, 1944-1956", publié en 1975 (éd. Fayard), la journaliste Dominique Desanti a décrit l’éloquence de Jacques Duclos qui pourrait presque s’appliquer à Jean-Luc Mélenchon : « Entendre Duclos pour la première fois, quelle fête pour l’oreille amie de l’éloquence ! Période balancée, formule répétée en refrain, symbiose de la tradition oratoire du Midi et des rites du langage communiste qui gagne de la saveur à rouler sur le gravier d’un accent. Rond le petit corps, ronde la grosse tête, rondes les lunettes ; tout rassure, tout fait penser au matou ronronnant quand soudain cette voix vous emporte et quand soudain le regard, perçant et froid, vous atteint. ».


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Sylvain Rakotoarison (30 septembre 2016)
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Pour aller plus loin :
Jacques Duclos.
Staline.
Georges Marchais.
Front populaire.
Gaston Defferre.
François Mitterrand.
Michel Rocard.
André Tardieu.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Colonel de La Rocque.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Charles Péguy.

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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 04:51

« Pourquoi notre Kennedillon resterait-il sur sa faim ? Il y restera, je l’en assure. Si loin qu’il ait toujours vécu du peuple, il l’a pourtant approché d’assez près durant la dernière campagne électorale pour mesurer les abîmes qui l’en séparent. » (François Mauriac, "Bloc-notes", 22 février 1963).


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Le 7 novembre 2006, il y a dix ans, est mort à l’âge de 82 ans le journaliste et homme politique Jean-Jacques Servan-Schreiber à Fécamp. J’ai déjà eu l’occasion d’écrire sur lui ici.

Jean-Jacques Servan-Schreiber, souvent appelé JJSS par commodité d’écriture (comme VGE, DSK, NKM …et aussi JFK !), n’a pas été un homme politique avec une brillante carrière. Détenant le record de brièveté à un poste ministériel (il ne fut Ministre des Réformes de Valéry Giscard d’Estaing que du 27 mai 1974 au 9 juin 1974, limogé parce qu’il avait déclaré son opposition aux essais nucléaires), il fut d’abord un homme de presse exceptionnellement brillant, créant le premier "news magazine" français à l’âge de 29 ans (le 16 mai 1953), "L’Express", avec la femme qui a marqué sa vie, Françoise Giroud. Sa formation initiale était pourtant… ingénieur (polytechnicien), et peut-être l’a-t-elle aidé à comprendre les enjeux futur de l’informatique.

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Homme d’intuition, on disait de lui qu’il était un "agitateur d’idées", comprenant peut-être avant la plupart l’évolution de la société, en particulier grâce à la lecture minutieuse des nombreux rapports d’experts européens et américains.

Son essai "Le Défi américain" publié en 1968, un grand best-seller, a donné la mesure de ses intuitions. Il voyait la puissance économique américaine comme un rouleau compresseur contre lequel l’Europe ne pouvait lutter efficacement qu’unie et rassemblée au sein d’une Fédération européenne avec une monnaie unique (l’intuition de Maastricht avec quinze ans d’avance).

Dans les années 1950 et 1960, proche de Pierre Mendès France et au contact avec les sociaux-démocrates scandinaves (qui n’avaient idéologiquement rien à voir avec la vieille SFIO puis le PS, et le vieux PCF), JJSS comptait influencer la vie politique au moyen de ses éditoriaux quotidiens et de campagnes de presse très ciblées.

Lors de l’élection présidentielle de 1965, il avait tenté, deux ans auparavant, en vain, de lancer une candidature crédible face au Général De Gaulle, le fameux "Monsieur X" qui était en fait Gaston Defferre. Malheureusement, le rassemblement de la gauche non communiste et du centre droit non gaulliste reste, encore aujourd’hui, une quasi-impossibilité de la Ve République.

En 1965, finalement, la candidature centriste de Jean Lecanuet a pris sa place entre un De Gaulle national et un François Mitterrand soutenu par toute la gauche, y compris communiste. À l’époque, on parlait de Jean Lecanuet comme du "Kennedy français".

"Kennedy français", cela voulait dire jeune leader politique (quadragénaire), intelligent, médiatique, capable de mener un peuple vers des projets politiques novateurs. On a beaucoup reproché à Jean Lecanuet ses dents blanches alors qu’il n’était pas que cela, agrégé de philosophie aux idées humanistes. Jean-Jacques Servan-Schreiber aurait pu aussi se prétendre le "Kennedy français" au début des années 1970 mais ce fut finalement Valéry Giscard d’Estaing, autre "Kennedy français" qui gagna l’élection présidentielle en 1974 et donc, qui marqua seul le paysage politique français.

Peut-être qu’aujourd’hui, l’homme qu’on pourrait le plus rapprocher de JJSS serait Emmanuel Macron, même si le contexte est très différent et que, issu de l’élite républicaine, il est dans une démarche de réforme profonde du système de l’intérieur, un peu comme Bruno Le Maire à droite (chacun, ancien énarque, a démissionné ou va le faire dans les prochains jours, comme l’a annoncé Emmanuel Macron le 2 novembre 2016).

La comparaison pourrait néanmoins se faire entre Emmanuel Macron et JJSS, avec pour chacun une femme essentielle d’un point de vue intellectuel et politique, Brigitte Macron pour le premier et Françoise Giroud pour le second même si les relations entre cette dernière et JJSS furent parfois très tumultueuses (au point d’engendrer une tentative de suicide).

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Revenons à JJSS. C’est après l’échec majeur de son candidat Gaston Defferre mis en "binôme" avec Pierre Mendès France lors de l’élection présidentielle de 1969 qu’il a décidé de s’engager clairement en politique. C’est là que le parcours s’est beaucoup différencié de celui d’Emmanuel Macron. L’influence médiatique de JJSS n’émanait pas du pouvoir en place mais de la base, de ses lecteurs.

Alors qu’Emmanuel Macron a créé, de toutes pièces, un nouveau mouvement, "En Marche", grâce à la magie de l’Internet (et à l’idée un peu facile de rendre l’adhésion gratuite), JJSS, lui, un peu comme, plus tard, Bernard Tapie avec les radicaux de gauche, a décidé de "reprendre" le Parti radical valoisien, le plus vieux parti de France (fondé le 21 juin 1901). Ce parti allait être secoué par le "Programme commun de la gauche" qui obligeait une alliance avec les communistes (les radicaux se sont alors séparés en radicaux de gauche, avec Robert Fabre, et radicaux valoisiens, la maison mère, anticommuniste).

Concrètement, JJSS a été élu le 29 octobre 1969 secrétaire général du Parti radical (au congrès de Nantes) sous la présidence de Maurice Faure (devenu radical de gauche à la suite de sa défaite au congrès de Suresnes du 17 octobre 1971), puis élu président du Parti radical du 17 octobre 1971 au 30 novembre 1975 (en 1975, au congrès de Lyon, il fut mis en minorité sans surprise par un cacique, Gabriel Péronnet, alors membre du gouvernement). Il fut réélu président du parti au congrès de Paris en 1977 face à Edgar Faure, jusqu’en 1979. Pendant dix ans, JJSS a dominé le Parti radical par son charisme et son dynamisme, ses idées nombreuses, son inventivité.

Parallèlement à cet engagement partisan, JJSS s’est lancé tout azimut dans la bataille électorale (après une première tentative infructueuse aux élections législatives des 18 et 25 novembre 1962 en Seine-Maritime, qu'a évoquée François Mauriac dans son "Bloc-notes").

Les 21 et 28 juin 1970, il a réussi à conquérir un siège de député à Nancy, lors d’une élection législative partielle. Le député sortant, qui se représentait, était un gaulliste ancien résistant et avocat très influent, Roger Souchal (plus jeune que JJSS !), il avait démissionné pour protester contre le tracé de l’autoroute A4 Paris-Strasbourg qui ne passait pas par Nancy et pensait se faire réélire sans problème. Appelé par "L’Est Républicain" et d’autres forces vives de Nancy, Jean-Jacques Servan-Schreiber, soutenu par aucun parti, en simple parisien parachuté, a réussi à la surprise générale à obtenir 45,4% des voix au premier tour et 55,4% des voix au second tour dans le cadre d’une triangulaire (le candidat communiste s’étant maintenu avec 19,9% des voix et Roger Souchal, qui est mort le 8 juin 2014, n’avait recueilli que 24,6% des voix, perdant plus de 750 voix par rapport au premier tour). L’échec gaulliste a eu aussi pour cause une récente crise municipale à Nancy (un nouveau maire, le sénateur Marcel Martin, venait d’être élu le 17 février 1970) qui a fait apparaître l’arrivée de JJSS comme une bouffée d’oxygène.

Faisant comme le Général Boulanger, le 20 septembre 1970, JJSS s’est lancé dans une nouvelle élection législative partielle …à Bordeaux, pour affronter le Premier Ministre en exercice Jacques Chaban-Delmas, dont le suppléant, Jacques Chabral est mort. Jacques Chaban-Delmas a triomphé dès le premier tour avec 63,7% des voix (et 61,5% de participation), laissant quelques miettes à JJSS, obtenant seulement 16,6% des voix alors qu’il avait pourtant reçu la bienveillance de la gauche non communiste car Robert Badinter avait finalement renoncé à se présenter pour le compte des socialistes. Jacques Chaban-Delmas fut d’ailleurs réélu triomphalement aux élections municipales de Bordeaux le 14 mars 1971 avec 61,9% dès le premier tour (sans JJSS en face de lui mais une liste d’union de la gauche qui a fait 26,2%).

Pourfendeur du programme commun et de son alliance avec le communiste Georges Marchais, JJSS était peu estimé par les radicaux de l’autre bord, ceux de gauche, dirigés par Robert Fabre qui n’hésitait pas à diagnostiquer, en pharmacien de province, le 29 janvier 1973 dans "Le Nouvel Observateur" : « Voyez Georges Marchais. Il gagne au fond à être connu. Alain Peyrefitte devrait le prendre en autostop pour faire la causette. D’apparence, il est un peu rude, c’est vrai, mais quand on le connaît, il surprend agréablement. C’est exactement le contraire de Jean-Jacques Servan-Schreiber. ».

Pendant toute cette décennie des années 1970, JJSS a ferraillé électoralement contre les gaullistes, réussissant par exemple à conquérir la présidence du Conseil régional de Lorraine de 1976 à 1978 sur …l’ancien Premier Ministre gaulliste Pierre Messmer.

Il resta député de Nancy du 28 juin 1970 au 24 septembre 1978 (il fut réélu en mars 1973 et en mars 1978 mais sa dernière élection fut invalidée et il fut battu par le socialiste Yvon Tondon le 24 septembre 1978). Il participa à la fondation de l’UDF en 1978 (en fut l’un des vice-présidents), pour réunir toutes les composantes centristes (républicains indépendants, démocrates sociaux et radicaux) dans un même mouvement pour faire face au nouveau parti gaulliste, le RPR.

À l’origine du départ de JJSS du gouvernement, Jacques Chirac a dit de lui, le 9 septembre 1977 sur France Inter : « Je me suis fait une règle absolue d’ignorer les foucades de tel ou tel et de ne pas engager de polémiques qui ne pourraient être que stériles avec les turlupins de la politique. ».

Alors qu’il s’était enrichi avec l’aventure de "L’Express", Jean-Jacques Servan-Schreiber s’est ruiné dans ses tentatives électorales, dilapidant sa fortune dans ses nombreuses campagnes électorales, au point de devoir vendre son magazine.en 1977 à Jimmy Goldsmith.

L’échec cuisant des élections européennes de juin 1979 (il avait constitué une liste avec Françoise Giroud en concurrence avec celle, giscardienne, de Simone Veil), où il n’a obtenu que 1,8% des voix, a achevé une carrière politique en dents de scie, désordonnée et sans objectif précis sinon se faire entendre du plus grande nombre pour donner de l’écho à ses idées. Il ne s’est donc présenté à aucune élection présidentielle, ce qui aurait pu être la meilleure occasion de faire entendre sa voix.

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Jean-Jacques Servan-Schreiber retrouva son rôle de conseiller et d’éclaireur d’idées, d'aiguillon et de "poil à gratter" politique, avec un nouvel essai à succès, "Le Défi mondial", publié en 1980, et la création du Centre mondial informatique et ressource humaine qui n’a pas eu l’efficacité ni l’utilité escomptées (entre 1981 et 1986). Il s’installa ensuite aux États-Unis pour accompagner ses enfants dans leurs études.

Après Jean Lecanuet, après Gaston Defferre, après Alain Poher, et avant Raymond Barre, avant Michel Rocard, avant Jacques Delors, avant François Bayrou, Jean-Jacques Servan-Schreiber a échoué dans le projet politique de réunir centre gauche et centre droit dans le cadre d’un gouvernement de raison et de progrès. Aujourd’hui, ce projet est "repris" par Emmanuel Macron sans référence à JJSS mais la logique des institutions de la Ve République laisse très fortement deviner l’échec futur d’une telle démarche à cause de ce si clivant second tour de l’élection présidentielle au suffrage universel direct…

Quant à "L’Express", son dernier patron, "éditocrate" connu, Christophe Barbier, directeur général du groupe, vient de quitter la direction de la rédaction le 10 octobre 2016 à la demande du nouveau propriétaire, Patrick Drahi, après l’avoir dirigé pendant plus de dix ans (en crise comme toute la presse écrite, l’hebdomadaire est passé de 530 000 exemplaires vendus en 2006 à seulement 300 000 en 2016)…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 novembre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
JJSS, météorite politique des années 1970.
Françoise Giroud.
La vie de Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Jean Boissonnat.
Emmanuel Macron.
Jean Lecanuet.
L’occasion ratée…
François Bayrou.
Jacques Delors.
Gaston Defferre.
Pierre Mendès France.
Michel Rocard.
Maurice Faure.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20161107-jean-jacques-servan-schreiber.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jjss-le-macron-des-annees-1970-186201

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/11/07/34524786.html



 

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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 06:35

« Le gouvernement a pour mission de faire que les bons citoyens soient tranquilles, que les mauvais ne le soient pas. » (Discours au Sénat, le 22 juillet 1917).


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Ce mardi 25 octobre 2016, les passionnés de l’histoire républicaine de la France célèbrent le cent dixième anniversaire de la désignation de Georges Clemenceau comme Président du Conseil des ministres, c’est-à-dire, sous la IIIe République, le sommet du pouvoir exécutif. À déjà 65 ans, c’était la première fois qu’il dirigeait un gouvernement de la République, ce 25 octobre 1906, alors qu’il avait été un très jeune député et très jeune président du Conseil de Paris.

Georges Clemenceau est sans doute le premier des hommes de la IIIe République. Quand j’écris "premier", le plus célébré, le plus connu, le plus honoré. Bien avant Gambetta, bien avant Jaurès, bien avant Poincaré, bien avant Briand.

Et pour cause : après avoir été un acteur majeur de la vie politique avant 1914 (il a fait et défait des dizaines de carrières politiques et on l'appelait le Tigre pour sa férocité), il a été le Père la Victoire de la Première Guerre mondiale. Une sorte de Churchill d’une guerre d’avance, qui refusait tout défaitisme, tout déclinisme, qui croyait en la victoire simplement parce qu’il avait l’ambition de pousser jusqu’au maximum toutes les forces de la Nation. Un républicain exemplaire. Un patriote consacré.

Lui-même fut victime de pratiques qu’on lui reprochait d’habitude, lorsqu’il a voulu se présenter à la Présidence de la République, un poste honorifique qui l’aurait comblé pour sa retraite. J’y reviendrai à une autre occasion. La vie de Clemenceau est assez complexe et elle est irrémédiablement parallèle à celle de la République française.

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Jeune médecin, il a passé quatre années de sa vie aux États-Unis par dépit amoureux (de septembre 1865 à juin 1869), pour comprendre ce qui est devenu l’un des plus grands pays du monde, comment les institutions fonctionnaient, et il est reparti de ce pays… marié avec une Américaine (le 20 juin 1869). Il divorça en 1891 et fut cruel avec celle qui l’avait trompé… alors que lui-même ne s’en privait pas. Le machisme était encore très répandu, comme l’amertume : « Il y a des femmes tellement infidèles qu’elles éprouvent de la joie à tromper leurs amants avec leur mari. » ou encore : « Même quand elles nous regardent tendrement dans les yeux, les femmes voient parfaitement les hommes qui passent derrière elles. ».

Il est revenu à Paris en pleine tourmente, les armées de Napoléon III furent battues par les armées prussiennes de Bismarck. Le 2 septembre 1870, Napoléon III fut fait prisonnier. Deux jours plus tard, Gambetta proclama la République. Clemenceau était présent. Le 4 septembre 1870 est d’ailleurs, sans doute, l’une des dates les plus importantes de la France d’après 1789, celle qui a définitivement consolidé la République.

Le nouveau maire de Paris, Étienne Arago, que Clemenceau connaissait déjà par son père, le nomma maire du 18e arrondissement. Il n’avait alors que 28 ans. Le 5 novembre 1870, il fut élu, mais destitué peu de temps après (le 22 janvier 1871) car il refusait l’armistice (on retrouve, que ce soit en 1870, en 1917 ou en 1940, les mêmes enjeux en période de guerre, négocier l’armistice ou continuer le combat).

Gambetta proposa à Clemenceau le poste de préfet du Rhône mais ce dernier préféra se faire élire député de Paris le 8 février 1871. C’était une élection voulue par Bismarck qui souhaitait que l’armistice fût ratifié par des représentants du peuple français. L’assemblée élue fut à grande majorité monarchiste, sous la houlette d’Adolphe Thiers, et Clemenceau s’installa dans l’hémicycle à l’extrême gauche, désespéré que la République enfantât des monarchistes. Il fut un "républicain radical" (ce qui donna le nom des futurs radicaux).

Un mot sur "radical". Aujourd’hui, on parle de "radical" comme d’extrême. La gauche "radicale" serait la gauche de la gauche, celle de Jean-Luc Mélenchon. Et cela alors qu’il existe encore un "Parti radical et radical-socialiste" dit valoisien, membre de l’UDI et allié depuis une cinquantaine d’années des gaullistes et de la droite parlementaire, et un "Parti radical de gauche" qui est au centre gauche ce que le parti radical valoisien est au centre droit. On dit aussi qu’un radical, c’est rouge à l’extérieur et blanc à l’intérieur…

Clemenceau était-il un "radical" au sens extrémiste ou un "radical" au sens centriste, en 1871 ? Difficile de dire tant ses positions sur les acteurs politiques pendant les trente-cinq premières années de la IIIe République étaient cyniques, fermes, crûes, tout comme son anticléricalisme et même son anticolonialisme (qu’il a modéré par la suite).

Toujours est-il qu’il fut, en 1871, comme élu de Montmartre, en pleine tempête de la Commune (à partir du 28 mars 1871) et lui, républicain antimonarchiste mais déjà partisan de l’ordre républicain, a montré un vrai sens "centriste" en cherchant à négocier entre les "Versaillais" de Thiers et les Communards. Cette attitude ne lui donna que des ennemis… Il démissionna de ses mandats (municipal et parlementaire), il vécut même quelques mois en clandestinité. Puis, après les troubles, il fut élu le 29 novembre 1875 président du Conseil municipal de Paris (jusqu’au 24 avril 1876) et le 20 février 1876, il fut élu député du 18e arrondissement.

L’idée, ici, n’est pas de retracer la trajectoire de Georges Clemenceau qui est très riche, très dense, très diverse. Mais de revenir sur son accession au pouvoir, très tardive.

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Cet homme politique incontournable, qui fut le cauchemar de nombreux "politiciens" pendant des décennies, redoutant ses mots d’esprit, ses moqueries, ses réparties à l’assemblée, ou dans ses éditoriaux écrits, a eu une influence déterminante dans la vie politique, par son seul verbe (en particulier, dans l’affaire Dreyfus).

Mais il n’avait encore jamais détenu une seule parcelle de pouvoir au niveau national. Il savait critiquer les gouvernants, mais il n’avait jamais fait ses preuves comme gouvernant.

Après Pierre Waldeck-Rousseau, Président du Conseil du 22 juin 1899 au 3 juin 1902, Émile Combes, son successeur du 7 juin 1902 au 1er janvier 1905, enflamma la France en accentuant les clivages entre les catholiques et les anticléricaux. Son successeur, Maurice Rouvier, fut convaincu par Aristide Briand de faire voter la fameuse loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Le gouvernement Rouvier fut renversé le 7 mars 1906 sur un contentieux avec l’Espagne à propos du Maroc.

Le nouveau Président de la République, Armand Fallières, préféra nommer à la tête du gouvernement un parlementaire chevronné, ancien ministre plusieurs fois, homme effacé mais de réseaux, pour rassembler les républicains face à une situation assez grave : non seulement l’application de la loi sur la laïcité commençait à engendrer de la violence (pour faire l’inventaire des biens du clergé) mais la situation sociale était chaotique avec des grèves très dures à vocation insurrectionnelles.

Ferdinand Sarrien fut nommé Président du Conseil le 14 mars 1906. Clemenceau lui avait dit son opinion sur le gouvernement de Maurice Rouvier, connu pour avoir été proche des milieux d’affaires : « Ce n’est pas un ministère, c’est un conseil d’administration ! ». Or, Ferdinand Sarrien (Clemenceau disait de lui : « Ca rien ? Tout un programme ! ») voulait former un gouvernement très large et Aristide Briand voulait absolument que Clemenceau y figurât pour ne pas avoir à l’affronter dans l’affaire des inventaires du clergé.

La petite histoire raconte qu’au moment de la formation de son gouvernement, lorsque Sarrien proposa une boisson à Clemenceau (« Que prenez-vous ? »), celui-ci lui répondit : « Moi ? L’Intérieur ! ».

Résultat, le gouvernement Sarrien regroupa de très fortes personnalités : dans l’ordre protocolaire, notamment Léon Bourgeois aux Affaires étrangères, Georges Clemenceau à l’Intérieur (ce fut ses premières responsabilités ministérielles), Raymond Poincaré aux Finances, Aristide Briand à l’Instruction publique, aux Beaux-arts et aux Cultes, Louis Barthou aux Travaux publics, aux Postes et Télégraphes, Gaston Doumergue au Commerce, à l’Industrie et au Travail, Georges Leygues aux Colonies, ainsi qu’Albert Sarraut Sous-Secrétaire d’État à l’Intérieur auprès de Clemenceau.

De fait, les deux fortes personnalités du gouvernement Sarrien, Clemenceau et Briand, à des postes névralgiques, ont éclipsé celle du Président du Conseil. Georges Clemenceau garda l’Intérieur pendant trois ans, du 14 mars 1906 au 20 juillet 1909. D’origine de "gauche radicale", il réprima très fermement le mouvement ouvrier en se vantant d’être « le premier flic de France ». Il fut détesté par sa gauche (SFIO).

Cette fermeté Place Beauvau a dessiné la légende de Georges Clemenceau et ce n’est pas un hasard si deux de ses lointains successeurs ont cherché à l’imiter sous la Ve République, à savoir Nicolas Sarkozy, dont l’intransigeance de Ministre de l’Intérieur lui a ouvert les portes de l’Élysée, et Manuel Valls, dont la fermeté affichée à l’Intérieur, a convaincu François Hollande de le nommer à Matignon. D’autres ont sans doute eu ce même désir de commencer à l’Intérieur pour montrer leur capacité à assumer les fonctions d’homme d’État, on peut citer surtout Charles Pasqua qui espérait Matignon en cas de victoire d’Édouard Balladur en 1995, et, dans une moindre mesure car avec moins d’ambition, Gaston Defferre.

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Tout le monde s’attendait à ce que le Ministre e l’Intérieur, parmi les ultras de l’anticléricalisme, ferme par ailleurs sur les mouvements sociaux, fût très ferme sur la question des inventaires des biens de l’Église. Erreur ! Georges Clemenceau était d’abord au service de l’État et avait une vision très claire de l’intérêt national. Dès le 16 mars 1906, il ordonna aux préfets de ne pas faire usage de la force publique en cas de refus des prêtres de faire l’inventaire de leur église : « Cela ne veut pas dire que nous ayons renoncé à l’application de la loi, seulement nous l’abordons à notre manière. ». Cette manière d’agir a désamorcé la crise qui se développait depuis plusieurs semaines (exactement, depuis le décret du 29 décembre 1905).

Le 20 mars 1906, Clemenceau a expliqué aux députés les raisons de sa sagesse : « Nous trouvons que la question de savoir si l’on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine. ». Phrase de bon sens, qui laisse aujourd’hui un frisson d’horreur quand on imagine que le dernier attentat islamiste en France fut l’assassinat d’un vieux prêtre dans son église près de Rouen. Le Ministre de l’Intérieur est toujours concerné par une église, mais pour d’autres raisons…

Cette capacité de calmer le jeu a fait de Clemenceau un homme à la fois de fermeté (la répression qu’il a assumée contre les grévistes) mais aussi un homme de conciliation et d’ouverture, presque un homme du centre, dans le même sens que lorsqu’il était l’éphémère maire du 18e arrondissement de Paris sous la Commune.

Ainsi, garant du droit de grève mais aussi de l’ordre républicain, Clemenceau encouragea le gouvernement à faire voter le 10 juillet 1906 la loi qui a rendu obligatoire le repos hebdomadaire. Ce fut aussi Clemenceau qui amena la Cour de cassation à réhabiliter Alfred Dreyfus le 12 juillet 1906 et les parlementaires à voter la loi du 13 juillet 1906 visant à le réintégrer dans l’armée (et un peu plus tard, à transférer les cendres d’Émile Zola au Panthéon le 4 juin 1908).

Les élections législatives des 6 et 20 mai 1906 ont confirmé la majorité radicale et républicaine de la législature sortante en la renforçant avec 41 sièges de plus, soit 335 sièges sur 585. Le pays apportait à Clemenceau un soutien indiscutable.

Atteint d’une maladie chronique qui l’épuisait, Ferdinand Sarrien a démissionné le 20 octobre 1906 et proposa à Armand Fallières de désigner Clemenceau, forte personnalité, pour lui succéder. Le 25 octobre 1906, Georges Clemenceau forma son premier gouvernement qui dura presque trois ans, jusqu’au 20 juillet 1909.

Parmi ses ministres, il nomma Joseph Caillaux aux Finances, René Viviani au Travail et à la Prévoyance sociale, Aristide Briand à l’Instruction publique, aux Cultes et aux Beaux-arts, puis, à partir du 4 janvier 1907, à la Justice et aux Cultes, et en gardant Doumergue, Barthou, Sarraut…

Avec le socialiste indépendant René Viviani, Clemenceau a créé un nouveau ministère chargé de la prévoyance sociale afin d’appliquer la loi sur le repos hebdomadaire obligatoire, et de préparer la loi sur les retraites ouvrières et paysannes (adoptée finalement le 5 avril 1910). Son dernier successeur est Myriam El-Khomri.

Sur la laïcité à "inventer" (encore), Clemenceau fut en conflit ouvert avec le Vatican mais les évêques français voulaient l’apaisement et le 10 avril 1908, une loi est votée pour rendre les communes propriétaires des églises.

Le Ministre des Finances Joseph Caillaux innova aussi beaucoup en déposant le 7 février 1907 un projet de loi pour instituer l’impôt sur le revenu (3% pour les revenus du travail, 4% pour ceux du capital), avec une progressivité pour les hauts revenus. Le projet a connu beaucoup de résistances et il a fallu une dizaine d’années avant d’être adopté (et de devenir l’un des impôts les plus lourds des contribuables).

Des troubles au Maroc ont conduit le gouvernement le 29 mars 1907 à envoyer une expédition militaire sous la direction de Hubert Lyautey.

Le 3 juillet 1908, le Ministre de la Justice Aristide Briand tenta d’obtenir l’abolition de la peine de mort en reprenant le projet déposé par son prédécesseur Jean Guyot-Dessaigne en novembre 1906. Il y avait a priori une majorité favorable à l’abolition, mais le procès d’un fait-divers particulièrement sordide (en été 1907) dissuada beaucoup de députés abolitionnistes de voter en faveur du projet en raison de l’émotion de "l’opinion publique". Il a fallu attendre soixante-treize ans supplémentaires pour que l'abolition finît par être votée.

Le 8 décembre 1908, l’abolition fut minoritaire avec seulement 201 voix contre 330. Ont voté pour le maintien de la peine de mort : François Arago, Théophile Delcassé, Paul Doumer, Georges Leygues et Alexandre Ribot. Ont voté pour l’abolition : Aristide Briand, Louis Barthou, Ferdinand Buisson, Joseph Caillaux, Paul Deschanel, Gaston Doumergue, Jules Guesde, Jean Jaurès, Camille Pelletan, Albert Sarraut, Joseph Reinach, Marcel Sembat et René Viviani. N’ont pas pris part au vote : Maurice Barrès (défavorable à l’abolition) et Henri Brisson.

Ce ne fut pas sur le climat social ni sur la laïcité que le gouvernement de Georges Clemenceau, exceptionnellement long, fut renversé mais sur la marine militaire qui était en proie à de graves dysfonctionnements (un canon a explosé sur un croiseur et a tué treize personnes). Face au rapport accablant de Théophile Delcassé, le gouvernement Clemenceau fut renversé le 20 juillet 1909. Armand Fallières a alors choisi l’autre personnalité forte de la majorité, Aristide Briand, pour diriger son premier gouvernement le 24 juillet 1909.

Clemenceau, à l’épreuve du pouvoir, n’a donc évidemment pas démérité, bien au contraire : il fut à la hauteur de son exigence et  de son cynisme, dont il avait l’habitude lorsqu’il n’était pas au pouvoir. Ce fut celui qui le détestait le plus, Raymond Poincaré, Président de la République, qui le rappela au pire moment de la Première Guerre mondiale. Clemenceau dirigea son second gouvernement, toujours d’une main de fer, du 16 novembre 1917 au 18 janvier 1920. Mais c’est une autre histoire…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 octobre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Georges Clemenceau.
André Tardieu.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Colonel de La Rocque.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Charles Péguy.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20161025-clemenceau.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/clemenceau-l-incarnation-de-l-185834

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2 octobre 2016 7 02 /10 /octobre /2016 02:50

« Il vient de Moscou et il en rougit. » (Robert Bruyneel, ancien ministre, député du Loir-et-Cher, dans l’Hémicycle, le 14 mars 1957). Première partie.


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Le dirigeant communiste français Jacques Duclos est né il y a 120 ans, le 2 octobre 1896. C’est l’occasion de revenir sur cet homme à la personnalité très forte, de grande envergure dans l’histoire du communisme européen malgré sa très petite taille (en dessous du mètre cinquante).

Issu d’un milieu familial très modeste, Jacques Duclos ne fit pas d’études très poussées et commença très tôt à travailler comme pâtissier, métier qu’il exerça jusqu’en 1924. En 1912, il quitta la Bigorre pour Paris.

Son destin se transforma lors de la Première Guerre mondiale. Mobilisé le 1er avril 1915, Jacques Duclos fut blessé à la Bataille de Verdun puis fait prisonnier le 16 avril 1917 au Chemin des Dames, envoyé en Allemagne pour travailler dans les champs. À la fin de la guerre, il s’est investi dans l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC) créée notamment par Henri Barbusse (Prix Goncourt 1916), Paul Vaillant-Couturier (futur député) et Boris Souvarine. Il y travailla comme secrétaire de rédaction du journal.

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Ce fut le 31 décembre 1920 qu’il s’engagea directement à la SFIC, futur Parti communiste français (PCF), peu après le congrès de Tours qui divisa socialistes et communistes. Après avoir suivi l’école des cadres, Jacques Duclos prit une importance croissante au sein de l’appareil communiste.


Député de la IIIe République

Il fut battu aux élections législatives du 11 mai 1924 (qui ont vu la victoire du Cartel des gauches), mais le 28 mars 1926, devenu membre du comité central, il fut élu député de la Seine, à l’âge de 29 ans, en battant le futur Président du Conseil Paul Reynaud à l’occasion d’une élection partielle. Il fut réélu le 29 avril 1928 dans le 20e arrondissement, en battant cette fois-ci …Léon Blum ! Mais il fut ensuite battu le 8 mai 1932 par Marcel Déat, alors socialiste. Le 3 mai 1936, Jacques Duclos fut réélu député le 3 mai 1936, à Montreuil qui est devenu son fief électoral (le parti lui avait attribué un pavillon pour y habiter). Il fut plusieurs fois vice-président de la Chambre des députés.

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L’activité parlementaire convenait à l’éloquence et à l’esprit de répartie de Jacques Duclos, beaucoup plus que son activité de militant. Ses préoccupations internationales et pacifistes ont été prédominantes pendant ses mandats parlementaires. Il interpella le gouvernement français sur la paix au Maroc et en Syrie, sur le conflit entre l’Italie et la Yougoslavie en 1927, etc.

Ses écrits antimilitaristes furent réprimés et à cette époque, il fut plus souvent dans la clandestinité que dans l’Hémicycle entre 1927 et 1931. Comme disait le journaliste Jacques Fauvet : « En fait de Chambre, le nouveau député fréquente surtout la correctionnelle. ». En janvier 1931, la Chambre a voté l’amnistie pour lui, ce qui lui permit de reprendre son activité politique au grand jour.


Apparatchik au service de Moscou

Au même moment, il fit son entrée au bureau politique et au secrétariat du PCF en 1931, et est devenu le bras droit de Maurice Thorez, jeune secrétaire général du PCF du 18 juillet 1930 au 17 mai 1964. À l’époque, il avait 35 ans tandis que Thorez 31 ans. Son activité s’est concentré sur le service d’information et de renseignements du PCF, ainsi que sur la formation et la propagande, un poste stratégique qui l’a amené à se rendre à Moscou pour prendre ses consignes. En relation directe avec le Kremlin où il rencontrait Staline, il s’est occupé aussi de l’organisation de plusieurs partis communistes européens (belge, espagnol, etc.).

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Après les émeutes du 6 février 1934 auxquelles les communistes participèrent, Jacques Duclos fut l’un de ceux qui ont appelé à l’unité du futur Front populaire. Le 14 juillet 1935, aux assises de la paix et de la liberté, au vélodrome de Montrouge, son discours fut un "moment de communion" très fort et en octobre 1935, il s’ouvrit même aux catholiques.

Après son élection de mai 1936, il milita en faveur des républicains espagnols, fut contre les Accords de Munich et proposa un "prélèvement sur les grosses fortunes". Il approuva aussi le Pacte germano-soviétique signé le 23 août 1939 à Moscou, ce qui l’a conduit à fuir la France en octobre 1939 (vers la Belgique) et à être déchu de son mandat de parlementaire le 20 février 1940. Le PCF fut dissous le 26 septembre 1939 par Édouard Daladier.


Sous l’Occupation nazie

Tandis que Maurice Thorez est resté tranquillement à Moscou pendant la guerre (jusqu’à son retour à Paris le 26 novembre 1944), Jacques Duclos retourna en France en juin 1940 (à vélo) pour diriger l’activité clandestine des communistes entre 1940 et 1944, aidé d’André Marty (député lui aussi déchu, qui fut exclu du PCF en 1952) et de Benoît Frachon (futur secrétaire général de la CGT du 5 septembre 1945 au 16 juin 1967). Selon Charles Tillon (dans ses confidences à Michèle Cotta du 12 mars 1980), juste après l’arrivée des nazis en France, le mot d’ordre du PCF clandestin était de "fraterniser" avec l’occupant.

Jacques Duclos a rédigé et diffusé fin juillet et début août 1940 un tract daté prétendument du 10 juillet 1940 (mais qui critiquait des ministres nommés le 13 juillet 1940) et signé Jacques Duclos et Maurice Thorez, qui a servi à prouver que les communistes s’étaient opposés à l’Occupation nazie très tôt. Mais le tract faisait plus l’apologie de l’Union Soviétique, de Lénine, de Staline, que protester contre le nazisme.

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Il s’en prenait ainsi à Édouard Daladier, à Paul Reynaud, à Georges Mandel « soutenus par un Parlement de valets et de corrompus, [qui] ont poussé la France à la guerre pour servir les intérêts des ploutocrates, pour supprimer les libertés publiques, pour faire régner la terreur, écraser le peuple et porter les armes contre l’URSS, pays du socialisme ».

Il s’interrogeait ainsi : « Qui peut relever la France ? C’est la question qui se pose. Ce ne sont ni les généraux battus, ni les affairistes, ni les politiciens tarés qui peuvent relever la France ; ils ne sont bons qu’à la trahir et à la vendre. Ce n’est pas dans les milieux corrompus du capitalisme que peuvent se trouver des éléments de la renaissance nationale. (…) C’est seulement autour de la classe ouvrière ardente et généreuse, pleine de confiance et de courage, parce que l’avenir lui appartient ; c’est seulement autour de la classe ouvrière guidée par le parti communiste, parti de propreté, d’honneur et d’héroïsme, que peut se constituer le front de la liberté, de l’indépendance et de la renaissance de la France. (…) Pour remettre le pays au travail, il faut mobiliser les ressources de la Nation, en confisquant tous les bénéfices de guerre et en effectuant un prélèvement massif sur les grosses fortunes. ».


Député de la IVe République

En septembre 1944, Jacques Duclos négocia avec le Général De Gaulle l’entrée de ministres communistes dans le gouvernement provisoire. Après la guerre, Jacques Duclos fut élu député sans discontinuité de 1945 à 1958, pendant toute la IVe République et fut le président du groupe communiste.

Il fut un orateur très remarqué qui faisait de nombreuses propositions. Il réclamait la nationalisation des banques, des compagnies d’assurances, de la marine marchande, des industries chimiques et sidérurgiques (19 juin 1945), fit de nombreuses interpellations sur la politique fiscale du gouvernement, réclama la paix au Vietnam, l’indépendance en Algérie, s’opposa aux "arrondissementiers" (qui ont concocté un scrutin par apparentements pour les élections législatives du 2 janvier 1956), etc. Il était l’orateur communiste incontournable lors de chaque investiture ou renversement de gouvernement.

Parallèlement à cette boulimie parlementaire, Jacques Duclos rédigea de nombreux éditoriaux dans plusieurs journaux dont bien sûr "L’Humanité", et continua à se rendre très souvent à Moscou pour diverses cérémonies (dont l’enterrement de Staline) ou pour des réunions au plus haut niveau.

Dans le prochain article, j’évoquerai la fin de la carrière politique de Jacques Duclos.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 septembre 2016)
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Pour aller plus loin :
Jacques Duclos.
Staline.
Georges Marchais.
Front populaire.
Gaston Defferre.
François Mitterrand.
Michel Rocard.
André Tardieu.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Colonel de La Rocque.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Charles Péguy.

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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 06:12

« Des tireurs de ficelles aux sociétés plus au moins secrètes, des organisations de parti aux comités, tous ont une action sournoise d’accaparement des institutions et d’emprise sur les fonctionnaires ; ils choisissent les candidats, font les élections, domestiquent et corrompent les élus pour aboutir à ce que le monde de l’argent et le monde de la politique tendent, de plus en plus, à ne faire qu’un. » (André Tardieu, 1936).


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Il est des postérités qui sont injustes. Le souvenir de l’ancien chef du gouvernement français André Tardieu est assez faible dans la "mémoire collective". Pourtant, il fut l’un des très rares, parmi les hommes politiques de l’entre-deux-guerres, avec Alexandre Millerand, à avoir compris que le régime des partis engendré par la IIIe République, qui rendait tout puissants les partis politiques au sein des assemblées au détriment du gouvernement, devait évoluer "à la De Gaulle". Et il fut, avec Joseph Caillaux, l’un des esprits les plus éclairés de la fin de la IIIe République.

C’est peut-être parce que la maladie l’a empêché d’être présent au moment de la Seconde Guerre mondiale. Victime d’un accident vasculaire cérébral en septembre 1939, André Tardieu est mort à presque 69 ans le 15 septembre 1945 (après la Libération), après avoir vécu six années de grande dépendance à Menton (il était paralysé). Il est né il y a exactement 140 ans, le 22 septembre 1876, à Paris. L’occasion ici de revenir sur cet homme brillant et ses idées, probablement en avance sur leur temps.


Un professionnel du succès scolaire

Fils d’un riche avocat parisien, jeune homme intellectuellement très fort ("professionnel du succès scolaire"), après avoir accumulé de nombreux prix au concours général, André Tardieu fut reçu premier à Normale Sup. mais… refusa d’intégrer la grande école de la rue d’Ulm car il ne voulait pas être professeur de lettres (ses futurs collègues politiques Édouard Herriot, Paul Painlevé et Léon Blum le considéraient toutefois comme normalien). L’idée était juste de faire le concours le plus élitiste de France pour montrer ses aptitudes personnelles.

Ce renoncement se fit au profit du Ministère des Affaires étrangères (il était aussi premier à ce concours de la haute fonction publique qu’ont réussi plus tard de grands écrivains tels que Jean Giraudoux, Paul Claudel et Paul Morand).

D’abord attaché d’ambassade, il fut membre du cabinet de Théophile Delcassé, qui fut Ministre des Affaires étrangères du 28 juin 1898 au 6 juin 1905 (et du 26 août 1914 au 13 octobre 1915), puis l’un des collaborateurs proches de Pierre Waldeck-Rousseau, républicain modéré, alors qu’il était Président du Conseil (équivalent de Premier Ministre) du 22 juin 1899 au 7 juin 1902.


Journaliste très bien renseigné

Lassé par la trop grande lenteur des évolutions de carrière, André Tardieu démissionna de la haute administration après seulement deux ans de travail, et passa le concours de l’inspection générale du Ministère de l’Intérieur. C’était un concours très difficile qui lui permettait, une fois réussi, d’avoir beaucoup de temps "libre" pour faire autre chose.

Cela a permis à André Tardieu de devenir un journaliste très lu par les décideurs tant français qu’étrangers. Il rédigeait en effet des chroniques de politique étrangère d’abord dans le journal "Le Figaro" puis surtout, dans le journal "Le Temps" qui fut une référence dans ce domaine. Pendant une quinzaine d’années, il faisait des comptes-rendus diplomatiques très bien informés et percutants grâce à ses entrées au Quai d’Orsay.

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Son influence intellectuelle était donc très forte et ses ouvrages sur les États-Unis, ou sur Algésiras ou sur Agadir étaient des références. André Tardieu avait été reçu par le Président américain Theodore Roosevelt, et cette rencontre l’avait convaincu de l’intérêt du régime présidentiel des États-Unis.


Clemenceau comme mentor

Pour s’engager en politique, André Tardieu a démissionné de la fonction publique et s’est fait élire pour la première fois député le 26 avril 1914 (il a alors 37 ans) dans la région parisienne sous l’étiquette de l’Alliance démocratique, un parti républicain de centre droit, laïc, dreyfusard et libéral, créé le 23 octobre 1901 (Louis Barthou, Raymond Poincaré, Maurice Rouvier, Georges Leygues, Émile Loubet, Armand Fallières, Paul Deschanel, Charles Jonnart, André Maginot, etc.).

Au début de la Première Guerre mondiale, il fut mobilisé. Ensuite, il travailla pour Foch puis pour Foch. Alexandre Ribot, alors Président du Conseil, le nomma en 1917 haut-commissaire aux États-Unis, chargé de les accompagner dans leur entrée en guerre, une mission réussie. En novembre 1918, le vieux Tigre Georges Clemenceau, Président du Conseil, l’appela pour prendre une part décisive aux négociations des traités de paix, au cours de la Conférence de paix de Paris, qui s’est tenue du 18 janvier 1919 au 10 août 1920 et qui a abouti à différents traités : le Traité de Versailles (28 juin 1919), le Traité de Saint-Germain-en-Laye (10 septembre 1919), le Traité de Neuilly (27 novembre 1919), le Traité de Trianon (4 juin 1920) et le Traité de Sèvres (10 août 1920).

André Tardieu et l’autre collaborateur direct de Clemenceau pendant cette période, Georges Mandel, son directeur de cabinet affecté à la politique intérieure, furent en rivalité politique pendant de nombreuses années dans la défense de l’héritage politique de Clemenceau.

D’un caractère en acier trempé (le même que celui de Clemenceau) et adorant manière l’humour caustique servi par une expression claire et structurée, André Tardieu multiplia à l’Assemblée les rancœurs à son encontre, ce qui rendait difficile un véritable leadership politique. Il accusa par exemple Aristide Briand de mener « la politique du chien crevé qui suit le fil de l’eau ».

Clemenceau l’intégra dans son gouvernement le 6 novembre 1919 comme Ministre des Régions libérées (à la place d’Albert Lebrun), jusqu’au 18 janvier 1920. L’échec de Georges Clemenceau à la réunion préparatoire de l’élection présidentielle le 16 janvier 1920 (il n’a obtenu que 389 voix face à Paul Deschanel, 408 voix) mit un terme à sa carrière politique à 78 ans, et interrompit momentanément celle d’André Tardieu (à 43 ans). Ce dernier resta l’ami de Clemenceau pendant encore quelques années. Il devint le directeur politique du journal "L’Écho national" fondé en février 1922 par le Père la Victoire.


Héritier de Poincaré

Après s’être fait réélire le 30 novembre 1919 avec le Bloc national, André Tardieu fut battu le 25 mai 1924, emporté par la victoire du Cartel des gauches (dirigé par le radical Édouard Herriot). Il se fit cependant réélire député à Belfort le 14 février 1926 à l’occasion d’une législative partielle (mort de Jean-Baptiste Saget). Il fut ensuite réélu le 29 avril 1928 et le 8 mai 1932.

Clemenceau en voulut à André Tardieu d’avoir accepté de revenir au gouvernement : « Il a grand tort de se plaindre de mon silence. Les paroles auraient trop précisé mes sentiments. » (2 août 1926). Il fut nommé Ministre des Travaux publics et des Régions libérées dans le 4e gouvernement de Raymond Poincaré du 23 juillet 1926 au 6 novembre 1928 puis Ministre de l’Intérieur dans le 5e gouvernement Poincaré du 11 novembre 1928 au 26 juillet 1929 et dans le 11e gouvernement d’Aristide Briand du 29 juillet 1929 au 22 octobre 1929.

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Durant ces années, il se lia d’amitié avec un socialiste indépendant, Pierre Laval, qui fut son contraire en caractère, comme l’expliqua l’historien Fred Kupferman (cité par Michel Psellos sur le site Hérodote) : « Avec sa tête rejetée en arrière, son fume-cigarette, son sourire éclatant et un peu méprisant, il est une cible rêvée pour les dessinateurs. On le surnomme le mirobolant parce qu’il a une idée par jour et que sa pensée  va trop vitre pour l’homme politique moyen. (…) À ses côtés, cultivant son personnage d’homme de terroir, tutoyant les journalistes, Pierre Laval pourrait être le Sancho Pança de ce Don Quichotte qui fonce contre les moulins des idées reçues. » ("Pierre Laval", éd. Masson, 1976).

Après le départ en retraite de Raymond Poincaré, André Tardieu fut considéré comme la personnalité de centre droit la plus capable. Ce fut donc lui qui fut désigné Président du Conseil pour répondre au Krach boursier de Wall Street du 24 octobre 1929. André Tardieu dirigea trois gouvernements, du 3 novembre 1929 au 17 février 1930, du 2 mars 1930 au 4 décembre 1930 et du 20 février 1932 au 10 mai 1932, qui furent victimes d’instabilités comme ceux de ses collègues (en particulier Pierre Laval, Aristide Briand, Camille Chautemps, Édouard Herriot, etc.).


Chef du gouvernement

Au contraire de la politique financière de Poincaré, André Tardieu se permit de rendre déficitaire le budget de l’État pour favoriser l’émergence d’une classe moyenne et amorcer une société de consommation. Il a misé sur des investissements d’infrastructures industrielles (voies ferrées, ports, routes, réseau électrique), sur des augmentations de salaires chez les fonctionnaires, sur la mise en place d’une pension pour les anciens combattants, sur l’instauration d’une assurance vieillesse obligatoire pour les salariés pauvres. Une politique keynésienne …avant Keynes !

Dans ses deux premiers gouvernements, où il est resté Ministre de l’Intérieur, il a nommé André Maginot au Ministère de la Guerre pour construire la fameuse Ligne Maginot dont le financement fut voté le 28 décembre 1929 (la loi fut promulguée le 14 janvier 1930). Dans son troisième gouvernement, André Tardieu a cumulé avec le Ministère des Affaires étrangères, comme un retour aux sources.

Dans ses trois gouvernements, il nomma notamment : Aristide Briand, Georges Leygues, André Maginot, Pierre-Étienne Flandin, Auguste Champetier de Ribes, André François-Poncet, Paul Reynaud, Pierre Laval, etc.

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Moderne à la fois dans ses idées politiques et dans sa communication, André Tardieu fut le premier chef du gouvernement français à utiliser la radio comme média de communication gouvernementale avec ses "causeries", il demandait aussi à des journalistes d’enregistrer et de rediffuser ses discours, et il continuait de fasciner sa majorité par des déclarations à la Chambre aussi brillantes que persuasives.

Lors de l’assassinat du Président de la République Paul Doumer le 7 mai 1932, André Tardieu assuma l’intérim présidentiel jusqu’à l’élection et l’installation de son successeur, Albert Lebrun, le 10 mai 1932. Cet assassinat s’est déroulé entre les deux tours des élections législatives (1er et 8 mai 1932) et André Tardieu n’en profita pas pour influencer sur le scrutin (une nouvelle majorité des gauches, après celle de 1924, fut élue). Son 3e gouvernement démissionna dès le 10 mai 1932.


Des idées institutionnelles très modernes

L’instabilité ministérielle dont il fut victime tout comme les autres acteurs de la vie politique renforça la conviction d’André Tardieu qu’il était absolument nécessaire de faire une réforme des institutions et une consolidation du pouvoir exécutif sur le pouvoir législatif. Il créa un groupe parlementaire en mai 1932, appelé le Centre républicain, après avoir échoué à contrôler son parti d’origine, l’Alliance démocratique. Ce groupe ne dura que le temps de cette législature, jusqu’en mai 1936, faute de leader (André Tardieu ayant démissionné de la Chambre avant 1936).

André Tardieu exposa ses idées constitutionnelles en 1934 dans son livre "Réforme de l’État" (éd. Flammarion) où il proposa que les parlementaires ne pussent plus prendre l’initiative eux-mêmes d’augmenter les dépenses publiques, que le chef du gouvernement, appelé Premier Ministre, fût capable de dissoudre la Chambre des députés sans l’accord du Sénat, que les femmes pussent voter et qu’enfin, le gouvernement pût recourir au référendum pour les grands projets de loi afin de court-circuiter les parlementaires empêtrés dans l’immobilisme et les querelles partisanes.

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À la suite des émeutes sanglantes du 6 février 1934, André Tardieu accepta finalement d’être nommé Ministre d’État du 9 février 1934 au 8 novembre 1934 dans le grand gouvernement de Gaston Doumergue qui comportait plusieurs anciens et futurs Présidents du Conseil, dont Édouard Herriot, Pierre Laval, Albert Sarraut, Philippe Pétain, Henri Queuille, Pierre-Étienne Flandin, et aussi des personnalités comme Louis Marin et Louis Barthou.

Le but de ce gouvernement de salut public était de remettre de l’ordre dans le pays et de faire une réforme des institutions. Le manque d’autorité de Gaston Doumergue, affaibli par la vieillesse (71 ans), l’assassinat de Louis Barthou (Affaires étrangères) le 9 octobre 1934 (en même temps que le roi de Yougoslavie), et les dissensions au sein des partis politiques rendirent sa mission impossible. L’échec fut formalisé par le renversement de Gaston Doumergue le 8 novembre 1934 par les radicaux.


Évolution antiparlementariste

André Tardieu perdit tout espoir de réformer la IIIe République. Il démissionna de son mandat de député peu de temps après et se rapprocha des Croix-de-Feu du Colonel de La Rocque. Il "s’exila" à Menton où il reprit des activités éditoriales qui avaient occupé le début de son existence, en écrivant notamment entre 1936 et 1939 pour le journal d’extrême droite "Gringoire" ouvertement antisémite qui provoqua le suicide de Roger Salengro, Ministre de l’Intérieur de Léon Blum.

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La victoire du Front populaire renforça l’antiparlementarisme que commençait à développer André Tardieu, et dans son ouvrage à deux tomes "La Révolution à refaire" (éd. Flammarion), en 1936 et en 1937, il remettait en cause le principe même du régime parlementaire en privilégiant le gouvernement par voie de référendum : « Qu’il suffise, ici, de noter que, si le peuple français avait possédé le référendum, nombre des abus sous le poids desquels il plie, lui auraient été épargnés. Multiplication des fonctions publiques, des monopoles et des offices ; impôts inquisitoriaux ; lois de forme étatiste sur les retraites ouvrières, les assurances sociales, l’école unique, se seraient heurtées au bon sens des masses. » (1936).


Une œuvre posthume très gaullienne

Cette marginalisation réactionnaire des positions d’André Tardieu, qui furent qualifiées de "néo-boulangisme" par Léon Blum, a discrédité ses idées institutionnelles. Celles-ci furent pourtant reprises par le Général De Gaulle dès son discours de Bayeux le 16 juin 1946, puis mises en œuvre lors de la promulgation de la Constitution de la Ve République le 4 octobre 1958.

De Gaulle avait compris qu’il ne lui fallait pas renouveler l’amère expérience d’André Tardieu et qu’il fallait absolument rejeter tout isolement réactionnaire, chose qui lui était d’autant plus facile qu’il avait été le chef de la France libre, et demeurait donc crédible dans sa volonté de rassembler tous les Français.

André Tardieu aurait critiqué les Accords de Munich. Cependant, ses idées ne furent plus exprimées à partir de septembre 1939 : une attaque cérébrale l’a paralysé quinze jours après la déclaration de guerre. Il vécut la période de la guerre sans capacité de s’exprimer, lisant chaque matin le journal dans son fauteuil roulant, et il mourut le 15 septembre 1945, un mois exactement avant l’exécution de son (ancien) ami Pierre Laval…

Personnalité mondaine et élitiste, intelligente et fascinante, André Tardieu avait surtout été le seul homme politique ayant exercé le pouvoir à comprendre que la France courait à la catastrophe en gardant des institutions qui plaçaient les gouvernements dans une position particulièrement précaire. La séance du 10 juillet 1940 lui donna amplement raison…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 septembre 2016)
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Pour aller plus loin :
André Tardieu.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Colonel de La Rocque.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Charles Péguy.
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