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23 août 2022 2 23 /08 /août /2022 05:04

« Si ce n’étaient ses difficultés à se mouvoir, Roland Dumas n’a pas changé. Même voix, même belle gueule. Cheveux argentés, regard charmeur. Je le revois dans les années 1980 déambulant, l’air conquérant et la prunelle allumée, dans les couloirs du Capitole, le train qui menait à Périgueux. On le sentait à l’affût d’une belle personne, et qui sait, d’une bonne fortune. » (Catherine Nay, le 5 avril 2022 au "Journal du dimanche").




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L’ancien Ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand (1984-1986 et 1988-1993), et également, ancien Président du Conseil Constitutionnel (1995-2000), Roland Dumas fête son 100e anniversaire ce mardi 23 août 2022. Vague cousin éloigné de Jean Lecanuet (sa mère s’appelait Élisabeth Lecanuet et était originaire de la Manche comme la famille de Jean Lecanuet) et fils d’un résistant fusillé sommairement en Dordogne, Roland Dumas a été lui-même résistant, élu jeune député à 33 ans en 1956, et très proche ami et confident de François Mitterrand. À ce titre, il a connu beaucoup de secrets de la vie politique depuis la fin de la guerre.

En outre, son métier d’avocat à partir de 1950 l’a amené sur des terrains très obscurs de certaines affaires ou de certaines successions. Ainsi, il s’est occupé de l’affaire des fuites en juillet 1954, des secrets de défense nationale qui auraient été livrés au PCF dans laquelle François Mitterrand était injustement accusé par Pierre Mendès France, d’où la grande amitié entre les deux hommes (Roland Dumas assistait Paul Baudet, l’avocat principal, au procès en 1956), mais aussi le vrai faux attentat de l’Observatoire en 1959 (il restait fidèle à François Mitterrand), dans une affaire de financement du FLN, dans l’affaire Ben Barka, l’affaire Markovic, l’affaire Jean de Broglie, il a défendu "Le Canard enchaîné" contre Jacques Foccart mis en cause dans un article (qui disait qu’il enregistrait toutes les conversations à l’Élysée, cela fait étrangement penser à Patrick Buisson…), il a aussi plaidé dans une affaire annexe en lien avec l’affaire des diamants de Bokassa, et il a eu aussi en charge de plusieurs successions importantes.

Amis d’artistes comme Picasso, Chagall, Giacometti (dont il a été l’exécuteur testamentaire), Braque, De Chirico, Pavarotti, José Carreras, Placido Domingo (son amour pour l’opéra a failli le mener à une carrière de chanteur lyrique), Jean Genet, etc., également de Kadhafi, Roland Dumas a même été missionné par Picasso pour rapatrier à Madrid le fameux tableau Guernica conservé aux États-Unis pendant le pouvoir de Franco (en fait, transférer et pas rapatrier, car la toile avait été peinte en France, dans son atelier de la rue des Grands-Augustins, dans le 6e arrondissement, pour l’Exposition universelle de 1937). Lecteur assidu de Léon Blum sur le mariage, le retraité habite dans l’ancien atelier de Camille Claudel après la rupture avec Rodin, domicile qu’il a acquis en 1956 sans savoir son illustre prédécesseure.

Prenant souvent la classe politique à rebrousse-poil et mettant probablement ses affinités personnelles devant ses convictions politiques, Roland Dumas a soutenu notamment Laurent Gbagbo en 2010 (contre Alassane Ouattara qui venait d’être élu), Kadhafi contre les rebelles en Libye en 2011, n’hésitait pas à soutenir Dieudonné en 2006, à recommander Louis Aliot (actuel maire RN de Perpignan et candidat à la présidence du RN, ancien compagnon de Marine Le Pen) au barreau, à voir la main d’Israël dans la guerre civile en Syrie en 2013, à ne pas croire à la version dite officielle des attentats du 11 septembre 2001, à laisser entendre une "probable influence juive" sur le Premier Ministre Manuel Valls le 16 février 2015 sur BFM-TV, et à lâcher par-ci par-là quelques petites "bombes" médiatiques dont il était fier.

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L’une de ses dernières interventions publiques fut pour la journaliste Catherine Nay qui est venue l’interviewer le 5 avril 2022 pour le "Journal du dimanche". L’un des sujets les plus importants était évidemment la guerre en Ukraine et Roland Dumas, qui admire Vladimir Poutine, mais aussi Emmanuel Macron, se défend de dire que la situation est simple et il l’a exprimé par sa situation personnelle : sa compagne actuelle est une quadragénaire russe limitée dans sa liberté d’expression car elle a un frère en Russie, et sa femme de ménage est ukrainienne.

Lorsque la situation de l’Allemagne réunifiée a été discutée en septembre 1990, Roland Dumas (qui était Ministre des Affaires étrangères) a confirmé la promesse de ne pas étendre l’OTAN : « Chevardnadze [le Ministre des Affaires étrangères de l’URSS] exigea qu’il n’y ait pas de déplacement des troupes de l’OTAN dans les régions du Pacte soviétique qui allaient être désarmées. Cette discussion a bien eu lieu. Je l’avais soutenue moi en premier et les Américains aussi. ».

Aussitôt après, il a aussi confirmé toutefois que cette discussion n’a eu aucun aboutissement écrit, dans aucun traité : « Mais la promesse n’a jamais été écrite. Ensuite, les Américains ont fait comme si elle n’avait pas eu lieu. Mais Poutine viole le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel la Russie s’engageait à respecter la souveraineté de l’Ukraine. ».

Le problème, selon Roland Dumas, c’est que tout a foiré depuis le 24 février 2022 : « Poutine a pris ses désirs pour des réalités. Il voudrait en sortir mais il ne sait pas comment et surtout, ne veut pas perdre la face. Il faut lui parler. En Géorgie, en 2008, Nicolas Sarkozy avait été très habile avec lui. Emmanuel Macron [il avoue l’admirer] a raison de maintenir le dialogue, même si pour l’instant, il n’obtient pas de résultats. Joe Biden manque de mesure, il ne faut pas le provoquer. Bien sûr, l’anéantissement de villes comme Marioupol constitue un grave crime de guerre dont Poutine devra rendre compte. Mais pas de précipitation. Pour l’heure, il tient son pays d’une poigne de fer et ne risque rien. L’OTAN lui fait peur, mais il y a pire, il ne supporte pas que les Ukrainiens se montrent si satisfaits de vivre en démocratie. Ils ont tous de la famille en Russie à qui ils racontent leur quotidien, avec ce risque de leur inoculer ce méchant virus : l’envie d’échapper au cycle éternel d’oppression politique et de pauvreté. ».

Contrairement à ce qu’on pourrait entendre, Roland Dumas est donc beaucoup plus mesuré que ceux qui voudraient l’instrumentaliser. Lui croit à une grande conférence sur la paix et la sécurité en Europe, et reste optimiste.

Fervent partisan de la construction européenne et de sa condition sine qua non, l’amitié franco-allemande, Roland Dumas, qui se considère encore socialiste mais pas de ceux de maintenant (« [Anne Hidalgo] dit beaucoup de sottises ! »), a aussi évoqué devant Catherine Nay ses relations avec François Mitterrand et est revenu sur ce que l’ancien Président aimait dire de lui (« J’ai deux avocats. Pour le droit, c’est Badinter ; pour le tordu, c’est Dumas ! ») : « [François Mitterrand] aimait se référer aux Grecs de l’Antiquité qui recommandaient aux hommes d’avoir trois femmes : une pour l’intelligence, une pour les enfants et l’autre pour le plaisir. Badinter et moi, il nous avait placés aux deux extrémités de sa vie affective. Élisabeth et Robert servaient de couverture pour les voyages avec Anne Pingeot et Mazarine. Moi, j’étais plus proche de Danielle. Il n’aurait d’ailleurs pas aimé que je cherche à jouer sur les deux tableaux. Il voulait tout cloisonner. Peut-être le réflexe d’une vieille habitude de la Résistance. ».

Avec Roland Dumas, en tout cas, même à 100 ans qu’il vient d’avoir, tant qu’il y a de l’amour, il y a de la vie, que je lui souhaite encore plus longue.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 août 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le sulfureux centenaire Roland Dumas soutient-il vraiment Poutine ?
Roland Dumas, le sauveur de la République ?
Roland Dumas à deux pas du centenaire !
Roland Dumas, l'avocat sulfureux de la Mitterrandie triomphante.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220823-roland-dumas.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/le-sulfureux-centenaire-roland-243346

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/07/30/39576704.html










 

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3 août 2022 3 03 /08 /août /2022 05:54

« Six mois pour percer 22 ans de mystère ! (…) Il a fallu garder la tête froide et les pieds sur terre pour avancer parmi tous les obstacles dressés sur le chemin : loi du silence, perte de mémoire, voies sans issue, provocations, menaces. Trop de gens avaient intérêt à ne pas lever le voile ; trop aussi préféraient ne pas voir ce qui les arrangeait. (…) Ce que nous avons découvert nous a surpris, émus, amusés, indignés, stupéfaits, scandalisés. (…) La tâche accomplie, nous avons le sentiment d’avoir permis au Parlement de remplir pleinement son rôle. (...) Sans le courage de certains journaux, on n’aurait jamais rien su. Ce rapport est le premier et le seul document officiel publié sur cette association. » (Préface au rapport de la commission d’enquête parlementaire sur le SAC, remis le 17 juin 1982).




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Il y a quarante ans, le 3 août 1982, le Président de la République François Mitterrand a signé le décret n°82-670 du 3 août 1982 portant dissolution de l’association dénommée "Service d’action civique" (SAC). Il a mis fin aux activités d’une organisation qui a souvent confondu ordre et délinquance. Cette dissolution a été aussi la conséquence de l’effroyable tuerie d’Auriol le 18 juillet 1981, un responsable du SAC ainsi que sa famille massacrés par d’autres membres du SAC pour éviter la publication d’informations compromettantes. Après un recours, le Conseil d’État a confirmé le 13 février 1985 la dissolution du SAC par sa décision n°44910.

C’est la loi du 10 janvier 1936 qui a permis de procéder légalement à la dissolution d’une telle association. À l’origine, il s’agissait pour la République de se protéger de groupes de combat et de milices privées antirépublicaines. Cette loi a été souvent appliquée, notamment en raison, après la guerre, de la lutte contre des groupes armés indépendantistes dans les colonies françaises.

Cette loi a notamment servi à dissoudre l’Action française et les Camelot du roi le 13 février 1936, les Croix de Feu et les Jeunesses patriotes le 18 juin 1936, le Front de libération nationale (FLN) le 29 juin 1957, Jeune nation et Phalange française le 15 mai 1958, le Parti nationaliste le 13 février 1959, l’Organisation armée secrète (OAS) le 7 décembre 1961, Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), le Parti communiste internationaliste (PCI) et le Mouvement du 22 mars le 12 juin 1968, l’Organisation communiste internationaliste (OCI) le 12 juin 1968 (mais la dissolution a été annulée par le Conseil d’État le 21 juillet 1970), Occident le 31 octobre 1968, la Ligue communiste et Ordre nouveau le 28 juin 1973, le Front de libération de la Bretagne (FLB) le 30 janvier 1974, le Front de libération nationale de la Corse (FLNC) le 5 janvier 1983, Iparretarrak le 17 juillet 1987, la Fédération d’action nationale et européenne (FANE) le 17 septembre 1987 (après deux tentatives le 3 septembre 1980 et le 24 janvier 1985 annulées respectivement le 31 octobre 1984 et 26 juin 1987 par le Conseil d’État), Tribu Ka le 28 juillet 2006, Jeunesse Kémi Séba le 15 juillet 2009, Jeunesses nationalistes et L’Œuvre française le 25 juillet 2013 (à la suite de la mort de Clément Méric), Barakacity le 28 octobre 2020, Loups gris le 4 novembre 2020, Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) le 2 décembre 2020, et Génération identitaire le 3 mars 2021, pour les organisations les plus connues, principalement d’extrême droite, d’extrême gauche ou des mouvements violents séparatistes ou indépendantistes.

Pour l’anecdote, on peut aussi citer des organisations curieuses comme la Fédération des locataires de bonne foi dissoute le 13 juin 1945, le Conseil national de la Résistance (CNR) dissous le 11 septembre 1962 (pas celui de Jean Moulin et de Georges Bidault, créé le 27 mai 1943, mais celui créé par Georges Bidault, Jacques Soustelle et Pierre Sergent à Milan le 20 mai 1962 pour défendre l’Algérie française et succéder au Comité de Vincennes dissous le 27 novembre 1961), Heimattreue Vereinigung Elsass (HVE) dissoute le 2 septembre 1993 (Association de fidélité patriotique alsacienne), Bastion social et Les petits reblochons dissous le 24 avril 2019, et les Zouaves Paris dissous le 5 janvier 2022.

Comme on le voit, depuis 1936, il y a eu de très nombreuses organisations violentes ou haineuses qui ont été dissoutes. Le Service d’action civique est né officiellement le 4 janvier 1960 à la préfecture de Paris, créé en décembre 1959 par un ancien résistant et gaulliste Pierre Debizet, téléguidé, selon certains, par Jacques Foccart. Le mouvement, issu du service d’ordre du mouvement gaulliste (en particulier du RPF), prônait le soutien intransigeant à la personne du Général De Gaulle, et est devenu rapidement une sorte de police parallèle du gaullisme alors que le gaullisme était à son apogée dans les années 1960 (environ 15% de ses membres furent des policiers ou d’anciens policiers).

Pierre Debizet, hostile à l’indépendance de l’Algérie, a quitté rapidement le SAC, remplacé à sa tête par Paul Comiti, un ancien résistant et ancien garde du corps de De Gaulle, devenu commissaire de police. Avec la révolte étudiante de mai 1968, Pierre Debizet est revenu à la tête du SAC pour assurer des opérations de propagande contre l’extrême gauche (en créant notamment des comités pour la défense de la République) et pour organiser la grande manifestation de soutien au Général De Gaulle aux Champs-Élysées le 30 mai 1968. En 1968, les effectifs sont passés de l’ordre de 10 000 à 20 000, notamment avec un certain nombre de délinquants et malfaiteurs parmi les adhérents.

Pierre Debizet a dirigé le SAC pendant les années 1970, chargé par le Président Georges Pompidou de "purger" l’organisation de ses éléments les plus troubles. À cette occasion, entre autres, Charles Pasqua (qui fut premier vice-président à partir de 1967, jusqu’à ce qu’il fût élu député en juin 1968 et qu’il soit devenu un responsable politique très actif) fut écarté du SAC en 1969. De nombreuses affaires ont fait les unes des journaux impliquant un membre du SAC (65 affaires impliquant 106 membres du SAC depuis sa création, selon une enquête parlementaire, voir plus bas). Le SAC aurait été à l’origine d’une lutte clandestine contre le FLNC, aurait aussi été impliqué dans le faux suicide de Robert Boulin, dans le meurtre de plusieurs militants syndicalistes d’extrême gauche, etc.

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La tuerie d’Auriol, qui était en quelque sorte un règlement de comptes au sein du SAC, a été le crime de trop, en raison de la gravité et de l’ampleur des assassinats : six personnes ont été massacrés le 18 juillet 1981, dont un enfant de 7 ans, de la famille de Jacques Massié, venue pour le repas dominical du lendemain. Jacques Massié, brigadier de police et responsable des Bouches-du-Rhône du SAC (une section avec beaucoup de rivalités internes), prenait trop d’importance et, se sentant menacé, aurait pu révéler des informations à la gauche qui venait d’arriver au pouvoir.

C’est probablement parce que ce fait-divers a ému la France entière que le gouvernement socialo-communiste en a profité pour se saisir de l’occasion et réagir. Depuis 1969 et le départ de De Gaulle du pouvoir, le SAC n’avait plus aucune raison d’être et le fait de continuer à exister pendant une dizaine d’années n’a fait que renforcer le caractère trouble de l’organisation (Georges Pompidou avait même songé à dissoudre le SAC dès le début de son mandat présidentiel).

L’historien François Audigier qui s’est spécialisé dans l’histoire du gaullisme (il a fait sa thèse de doctorat sur l’UJP, l’Union des jeunes pour le progrès, organisation de la jeunesse à l’UDR), a sorti une enquête très approfondie sur le SAC en 2003 chez Stock : "Histoire du SAC : la part d’ombre du gaullisme". C’est un sujet très difficile à traiter car très opaque.

Bien avant lui, une commission parlementaire a été formée le 17 décembre 1981 à l’initiative des députés communistes pour enquêter sur les activités du SAC, présidée par le député communiste Louis Odru, ancien résistant. Elle a procédé à l’audition de 99 personnalités, et a remis le 17 juin 1982, à Louis Mermaz, Président de l’Assemblée Nationale, le très volumineux rapport en deux tomes (de 1 008 pages au total) qui n’a pas conclu explicitement à la dissolution, en laissant le gouvernement prendre lui-même ses responsabilités : « Il appartient donc au seul pouvoir exécutif d’apprécier si les activités du SAC telles qu’elles ressortent des éléments qu’il a en sa possession, peuvent ou non le conduire à prendre une telle décision [de dissolution]. Ce rapport d’enquête est un des éléments que le gouvernement pourra prendre en considération. Ce n’est pas le seul. Cependant, la commission ne peut manquer d’affirmer que les investigations menées, que les documents rassemblés la conduisent à conclure que le SAC, par sa nature, par son organisation et par son orientation, a été inéluctablement entraîné à exercer des activités hors-la-loi. ».

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Affaire d’État, le SAC était aussi une affaire politique : la gauche considérait que le SAC représentait ce qu’il y avait de plus abject de l’État UDR pendant une quinzaine d’années, tandis que la droite considérait que l’attaque politique contre le SAC visait d’abord à combattre les gaullistes et le RPR en pleine polarisation entre la droite et la gauche (au premier semestre 1982 s’était déroulé le très rude débat sur les nationalisations de grandes entreprises privées).

Du reste, les députés de l’opposition, membres de la commission, qu’ils fussent du RPR (Jean Tiberi, Yves Lancien, Marc Lauriol et Georges Tranchant) comme de l’UDF (Gilbert Gantier, Alain Madelin et Claude Wolff), se sont fermement opposés aux conclusions du rapport et avaient refusé de siéger au bureau de la commission comme c’était pourtant de tradition dans une commission d’enquête parlementaire (qui invite l’opposition à codiriger l’enquête) : « Comment, dans ces conditions, peut-on accorder un crédit objectif à un rapport dont le mobile dominant est inspiré par des fins politiciennes, notamment en vue des prochaines consultations électorales, beaucoup plus que par une recherche sincère et sereine de la vérité. Une enquête illégale, des fuites savamment organisées visant à bénéficier à la majorité, avec la passivité complaisante du président [de la commission] et de sa majorité, c’est évidemment beaucoup trop pour que les démocrates que nous sommes ne récusent pas le rapport final. ».

Quant aux membres de la commission appartenant au groupe socialiste, majoritaire (dont Jean-Pierre Balligand, Jean-Pierre Destrade, Bertrand Delanoë, Alain Vivien, François Loncle et Gérard Gouzes), ils ont précisé dans le rapport leur volonté de dissoudre le SAC : « L’existence du SAC est néfaste pour la démocratie. Cette véritable ligue factieuse doit être dissoute. (…) Nous pensons que cette dissolution est nécessaire, non point pour "apurer les comptes du passé", mais parce qu’il faut, une bonne fois pour toutes, marquer l’appartenance du SAC du sceau de l’incivisme, rejeter cette appartenance hors du champ de l’action démocratique. ».

La conclusion finale du rapport est sans ambiguïté : « La France est un pays de liberté et de démocratie. Ces biens inestimables doivent être préservés par tous. L’existence de milices privées, attirées par l’illégalité et la violence, constitue une menace contre chaque citoyen. Il faut tirer toutes les conséquences qui s’imposent des travaux de la commission. Il faut en retenir, pour l’avenir de la démocratie, une leçon de vigilance. ». Quarante ans plus tard, que reste-t-il de cette leçon de vigilance ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 juillet 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Rapport n°955 de la commission d’enquête sur le SAC remis le 17 juin 1982 (deux tomes à télécharger).
La dissolution du SAC (service d’action civique), il y a 40 ans.
Affaire Yvan Colonna.
Affaire Claude Guéant.
Marie Trintignant.
Alexandra Richard.
Jacqueline Sauvage.
Violences conjugales.
Affajre Bygmalion.
Affaire Benalla.
Affaire Tapie.
Éric de Montgolfier.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220803-dissolution-sac.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-dissolution-du-sac-service-d-243079

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/07/30/39576696.html











 

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11 juillet 2022 1 11 /07 /juillet /2022 05:40

« Toutefois, aussi audacieux qu’Emmanuel Macron se soit montré dans la conquête du sommet de l’État et aussi énergique qu’il s’affirme dans l’action, son inexpérience politique lui a fait commettre des erreurs dans l’exercice du pouvoir. » (Lionel Jospin, le 3 septembre 2020, éd. du Seuil).




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L’ancien Premier Ministre Lionel Jospin fête son 85e anniversaire ce mardi 12 juillet 2022. Sa place dans l’histoire politique de la France n’est pas mince puisqu’il fait partie des cinq dirigeants socialistes à avoir mené le parti socialiste au pouvoir, lui en juin 1997, après Léon Blum en mai 1936, Guy Mollet en janvier 1956, François Mitterrand en mai 1981 et avant François Hollande en mai 2012 (eh oui, inscrire ce dernier nom sur la liste peut paraître étonnant mais c’est ainsi).

En 2022 (et depuis même bien avant), Lionel Jospin fait figure de dinosaure de la vie politique, plus que tout autre, car il ne reste plus beaucoup de monde de sa génération ayant marqué profondément de son empreinte politique le paysage français. Sa vie politique s’est terminée comme un accident : lui, le Premier Ministre si populaire (ce qui est rare quand on est au pouvoir), favori de tous les sondages, s’est fait balayé dès le premier tour pour quelques centaines de milliers de voix de moins que le candidat Jean-Marie Le Pen. Son discours du 21 avril 2002 a déçu bien au-delà de ses fidèles partisans en se retirant définitivement de la vie politique, laissant provisoirement la place, pour mener les élections législatives de juin 2002, à François Hollande, premier secrétaire du PS depuis 1997 et qui le resta jusqu’en 2008 (plus longtemps que François Mitterrand).

Cette phrase a peut-être encore plus déçu que la "raclée" démocratique que les électeurs lui avaient donnée quelques heures auparavant. Dans son dernier livre "Un temps troublé", sorti le 3 septembre 2020 (éd. Seuil), il a ressassé encore et encore sur les raisons de son échec, accusant Jean-Pierre Chevènement et Christiane Taubira de l’avoir plombé : « À la fin des cinq années, la perspective d’ouvrir une nouvelle étape en remportant l’élection présidentielle était ouverte. Il aurait fallu pour cela que la "majorité plurielle", restée unie dans l’action gouvernementale, le demeurât au moment du rendez-vous décisif. En 1995, au premier tour, seuls le parti communiste et les Verts avaient présenté un candidat, tandis que les radicaux de gauche et le mouvement de citoyens étaient derrière moi. J’avais alors été porté en tête du premier tour. La reprise de ce dispositif aurait eu le même effet en 2002 dans un contexte plus favorable et cette fois, la victoire aurait été possible. En se présentant, Jean-Pierre Chevènement et Christiane Taubira en ont décidé autrement. Mon éviction, le 21 avril 2002, fut-elle juste la sanction d’années d’échec ? On peut en douter. Elle fut un cruelle déception pour la gauche, une divine surprise pour la droite (…). ».

Évidemment, cette permanente position victimaire que n’a jamais cessé de prendre Lionel Jospin ne correspond pas à la réalité, déjà parce qu’en 1995, il le rappelle d’ailleurs, la gauche n’était pas plus unie qu’en 2002, et à l’époque, le mouvement des citoyens et les radicaux de gauche ne représentaient pas beaucoup d’électeurs malgré la flambée radicale de gauche aux européennes de 1994 (due au seul Bernard Tapie). Lionel Jospin aurait donc été certainement présent au second tour, peut-être toujours premier candidat, si ces partis avaient présenté un candidat.

L’autre biais, c’est qu’il fait l’impasse sur ses propres impasses. Sa campagne était mauvaise, il disait que son programme n’était pas socialiste (mais les non socialistes n’en étaient pas pour autant rassurés), il a refusé de prendre en compte les problèmes de sécurité, il a critiqué son adversaire Jacques Chirac en dessous de la ceinture (sur son âge, etc.). Et surtout, il avouait l’impuissance de l’État face aux délocalisations, refusant de changer de perspective. La réalité, c’est que les électeurs de Christiane Taubira et de Jean-Pierre Chevènement, si ces deux-là n’avaient pas été candidats, n’auraient pas voté pour Lionel Jospin, sinon, ils l’auraient fait malgré la présence de leur candidat au premier tour. En outre, Jean-Pierre Chevènement s’était considérablement éloigné de la gauche pour cibler un électorat souverainiste majoritairement de droite très différent de celui de Lionel Jospin. Une élection n’a jamais été une arithmétique, elle est toujours une dynamique.

Le Premier Ministre battu a regretté amèrement sa phrase définitive sur son retrait politique car dès 2006, il devenait évidemment la statue du commandeur, l’homme providentiel qu’on aurait pu venir chercher au nom de l’intérêt national. Il a ainsi participé à l’université d’été du PS le 26 août 2006 et a déclaré neuf jours plus tard qu’il était prêt à « assumer la charge de chef de l’État ». Mais, enfermé dans ses propres propos, peu en vogue dans les sondages d’intentions de vote, et doublé par un couple d’ambitieux, Ségolène Royal et François Hollande, Lionel Jospin n’a jamais pu revenir sur le devant de la scène politique. Et lorsqu’en décembre 2014, pour succéder à Jacques Barrot mort subitement, le Président de l’Assemblée Nationale Claude Bartolone lui a proposé sa nomination au Conseil Constitutionnel, il n’a pas dit non, au contraire de Michel Debré qui cherchait encore à exister politiquement au début des années 1970 lorsque le Président Georges Pompidou lui avait proposé un même fauteuil.

Lionel Jospin a-t-il encore une influence dans le débat politique ? Nous dirons de moins en moins. Les jeunes générations ne le connaissent même pas. Le fait qu’il a été membre du Conseil Constitutionnel, et à ce titre, le devoir de réserve et de neutralité qui s’imposait, ne l’ont pas aidé à continuer à exister politiquement (son successeur Alain Juppé subit, volontairement, le même sort). En mars 2016, François Hollande l’avait même pressenti comme Président du Conseil Constitutionnel, à la fin du mandat de Jean-Louis Debré, mais finalement, son éternel rival Laurent Fabius a été choisi.

Profitant de son départ du Conseil Constitutionnel en mars 2019 (son mandat n’a pas duré neuf ans car il remplaçait Jacques Barrot nommé en mars 2010), Lionel Jospin a repris sa liberté et ne s’est pas privé de commenter l’actualité politique.

Récemment, le 12 mai 2022 sur BFM-TV, il s’est déclaré très réservé sur la politique du Président Emmanuel Macron à propos de la guerre en Ukraine : « Construire la paix autour de la seule thématique de ne pas humilier la Russie me paraîtrait une faute. Je veux dire par là que Poutine ne peut pas sortir vainqueur de cette guerre. (…) Nous avons une dette à l’égard des Ukrainiens. Et donc, la paix, le moment venu, devra à mon sens se faire sur des bases claires, celle dans laquelle l’agresseur n’est pas récompensé et celle dans laquelle la victime courageuse, résistante, voit ses exigences retenues et soutenues par le monde occidental. (…) Je me permets un peu, respectueusement, d’interpeller le Président de la République pour qu’il clarifie la position de la France quand sera venu le moment de la paix. ».

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Malgré cette critique envers Emmanuel Macron, Lionel Jospin, qui soutenait Anne Hidalgo au premier tour, n’a pas hésité à annoncer son soutien au Président sortant pour le second tour de l’élection présidentielle, tant en 2022 qu’en 2017, et le 16 mai 2022, il pouvait même être très satisfait du choix présidentiel pour Matignon : en effet, Élisabeth Borne, avant d’avoir été la directrice de cabinet de la Ministre de l’Écologie Ségolène Royal entre 2014 et 2015, elle a été la conseillère transports du Premier Ministre Lionel Jospin entre 1997 et 2002 et donc, il la connaît bien.

Plus récemment et plus engagé, Lionel Jospin s’est opposé à la mélenchonisation du PS avec l’accord de la Nupes. En particulier, il a soutenu sur le terrain la candidate du PS aux élections législatives dans la 15e circonscription de Paris (une partie du 20e arrondissement), Lamia El Aaraje. Députée sortante élue le 6 juin 2021 avec 56,6% face à Danielle Simonnet (au premier tour, L. El Aaraje : 25,7% et D. Simonnet : 20,8%), succédant à l’ancienne ministre George Pau-Langevin nommée en novembre 2020 Adjointe à la Défenseure des droits et vice-présidente du collège chargée de la lutte contre les discriminations et de la promotion de l’égalité, elle était favorable à la vaccination obligatoire contre le covid-19 mais contre le passe sanitaire.

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Dans les accords entre FI et le PS, Lamia El Aaraje n’a pas été investie par la Nupes car elle n’était pas officiellement sortante, son élection ayant été invalidée le 28 janvier 2022 par le Conseil Constitutionnel pour une raison qui n’était pas de sa responsabilité (un de ses concurrents s’était présenté sous une fausse identité et avec une fausse investiture), Jean-Luc Mélenchon a préféré pousser une de ses militantes, Danielle Simonnet qui a eu l’investiture de la Nupes. Lamia El Aaraje a maintenu toutefois sa candidature en socialiste dissidente, soutenue donc notamment par Lionel Jospin, mais elle a été battue au second tour avec seulement 41,6% contre Danielle Simonnet (au premier tour, D. Simonnet : 47,3% et L. El Aaraje : 17,9%). Encore une défaite pour Lionel Jospin, ancien député de Paris (mais du 18e arrondissement).

Comme je l’ai indiqué plus haut, Lionel Jospin a commenté la vie politique dans son dernier livre ("Un temps troublé", éd. du Seuil), en particulier l’élection d’Emmanuel Macron en 2017. Je propose quelques extraits de ses points de vue.

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Lionel Jospin a diagnostiqué un déficit d’autorité pendant le quinquennat Hollande : « Paradoxalement, la gestion ordinaire des hommes et des choses où aurait dû s’illustrer la Présidence "normale" a entraîné la désaffection des Français. Ils ont été désorientés par un défaut d’autorité, l’absence de solidarité au sein de la majorité et la désagrégation d’une identité politique. (…) D’entrée de jeu, le Président Hollande avait renoncé à inclure dans son dispositif politique des représentants de ses soutiens du second tour : les insoumis, le parti communiste, voire François Bayrou. L’absence de tout geste à leur égard s’explique peut-être par l’écart qui existait entre leurs conceptions et par l’assurance de disposer déjà, grâce aux socialistes, aux radicaux de gauche et aux écologistes, d’une majorité confortable à l’Assemblée. Veiller à la solidité de la majorité restreinte choisie devenait d’autant plus impérieux. Or ni sa cohésion ni sa solidarité ne furent assurés. D’un côté, l’exécutif n’a pas été attentif aux doutes exprimés dans son camp (…). De l’autre, l’esprit de fraternité s’était émoussé (…). ».

Il a défendu la Cinquième République malgré ses premières impressions de 1958 : « Depuis De Gaulle, l’élection du Président au suffrage universel [direct] a été validée par les Français et le Général n’est devenu ni empereur ni roi. Notre pays a vécu dans la stabilité sous le régime de la Cinquième République pendant soixante ans. Faudrait-il bouleverser nos institutions, réécrire notre Constitution et entrer dans une Sixième République ? Je ne pense pas que l’urgence soit là. En réalité, notre régime politique est mixte. (…) Deux cohabitations courtes, en 1986-1988 et en 1993-1995, et une cohabitation longue, de 1997 à 2002, en ont apporté la démonstration. À mon sens, il n’est pas souhaitable, aujourd’hui, de se focaliser sur le débat institutionnel. (…) Un débat sur les institutions nous détournerait de l’examen des attentes réelles de nos compatriotes. ».

Sur les critiques contre le quinquennat dont il a été l’initiateur en 2000 : « La réduction à cinq ans du mandat présidentiel n’est certainement pas une cause du malaise politique ni de l’impopularité de nos Présidents. D’ailleurs, s’ils sont devenus impopulaires bien avant la fin de leur quinquennat, pourquoi vouloir leur accorder un mandat plus long ? ».

Il a commenté l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 ainsi que sa "griserie" : « De Gaulle avait de longue date des compagnons. Mitterrand s’était trouvé patiemment des camarades. Macron n’a que des fidèles récents ou des obligés. (…) Inconnu de tous peu d’années avant sa victoire, ayant forcé son destin seul, [Emmanuel Macron] ne devait rien à ceux qui l’ont suivi ou forment aujourd’hui son gouvernement. Le succès entraîne souvent une griserie. Et celle que procure la croyance d’avoir gagné seul est trompeuse. Cela s’est ressenti dans le comportement de notre Président. ».

Et de fustiger la double expression présidentielle : « Celle, maîtrisée et solennelle, des discours publics ou des interventions télévisées. Celle, improvisée dans l’instant, brusque, comme arrachée à l’homme par un incident ou une confidence. Les réseaux sociaux se sont chargés de répandre ce second type de langage. Or à plusieurs reprises, des propos abrupts, excessifs ou inexacts ont choqué l’opinion. Il y a du Nicolas Sarkozy chez Emmanuel Macron. Tous deux sont talentueux, ils ont le même goût du pouvoir et l’un et l’autre oscillent entre le désir de séduire et le plaisir de dominer. Les deux se sont laissés aller à de surprenantes "petites phrases". ».

Il a aussi fustigé la "fable du "grand remplacement" : « Conceptuellement, la thèse du "grand remplacement" est absurde en ce qu’elle suppose un peuple français originel. Quel est-il ? Quand s’est-il constitué ? Et quand a commencé le remplacement ? (…) [Les théoriciens de la substitution] n’ont pas de doute sur les acteurs actuels du "grand remplacement". Il s’agit des Maghrébins et des Africains, venus le plus souvent de nos anciennes colonies et qui sont généralement de religion ou de culture musulmane. (…) Pour les tenants du "grand remplacement", ces fractions de la population sont un danger pour l’identité de la France. Toutefois, cette thèse ne trouve guère de justification dans les faits. Partons de l’appartenance religieuse, puisqu’elle est le critère premier que mettent en avant les tenants de cette thèse. (…) 30% des immigrés de la deuxième génération vivent aujourd’hui avec un conjoint non musulman et le taux devrait logiquement augmenter pour les générations suivantes. Or les enfants ayant grandi dans ces familles religieusement mixtes ne se disent musulmans que dans la moitié des cas. (…) De plus, l’évolution du taux de fécondité (…) tend à se rapprocher, dès la seconde génération, du niveau observé en moyenne en France. On ne peut donc pas miser sur ce facteur pour anticiper une augmentation rapide du nombre des musulmans en France. La thèse du "grand remplacement" apparaît comme un fantasme. ».

Enfin, sur Jean-Luc Mélenchon qu’il a côtoyé longtemps au sein du PS et qui a été son ministre loyal : « Il a choisi d’adopter un ton véhément et une problématique politique "dégagiste" qui l’éloignent de la tradition et des méthodes du socialisme démocratique. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 juillet 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Lionel Jospin en quelques commentaires.
Lionel Jospin, éléphant à la retraite.
Nomination au Conseil Constitutionnel (9 décembre 2014).
Le coup de Jarnac du 21 avril.
Lionel Jospin était le meilleur ! (22 janvier 2010).
Le jospinosaure, un ruminant qui rumine encore et toujours.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220712-jospin.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/lionel-jospin-en-quelques-242679

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/07/10/39552894.html






 

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27 juin 2022 1 27 /06 /juin /2022 04:46

« Les perspectives ouvertes par l’union de la gauche et le rassemblement de toutes les forces du peuple, les propositions développées dans ce programme sont les moyens qui permettront aux Françaises et aux Français de vivre mieux, de changer leur vie. » (Préambule du Programme commun, 27 juin 1972).




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Il a exactement 50 ans, le 27 juin 1972, le "Programme commun de gouvernement" a été adopté par le parti socialiste (PS), le parti communiste français (PCF) et le mouvement des radicaux de gauche (MRG). C’est une date historique dans l’histoire de la gauche française, plus que dans l’histoire politique de la France puisque ce programme, en tant que tel, n’a jamais été appliqué parce qu’il n’a jamais reçu l’onction du suffrage universel.

L’horizon électoral était double : d’une part, les élections législatives de mars 1973 (il fallait conclure avant la rentrée de septembre 1972 pour commencer à faire campagne) et d’autre part, la prochaine élection présidentielle, prévue pour avril 1976 (la fin du septennat de Georges Pompidou). C’est le 12 juillet 1972 à l’hôtel Continental que ce programme commun a été signé formellement : François Mitterrand pour le PS, Georges Marchais pour le PCF et Robert Fabre pour le MRG.

Rappelons le contexte politique de l’époque. La majorité gaulliste à l’Assemblée Nationale était pléthorique après les élections anticipées de juin 1968. L’élection de Georges Pompidou à la suite de la démission de De Gaulle a renforcé l’héritage gaulliste de la France. Alors qu’il n’avait jamais été socialiste, François Mitterrand a réussi à conquérir la direction du PS le 11 juin 1971, à l’aide de deux courants internes au PS, celui de Pierre Mauroy (dauphin déçu de Guy Mollet qui lui préféra Alain Savary) et de Jean-Pierre Chevènement (créateur d’un club positionné à l’aile gauche, le Cérès).

La motion votée au congrès d’Épinay précisait notamment : « L’illusion, aujourd’hui, est de croire qu’il est possible à la gauche d’occuper le pouvoir pour y procéder à des réformes démocratiques et d’améliorer la condition des travailleurs sans toucher, au cœur du système actuel, le pouvoir dans l’entreprise. ». Et aussi : « Le dialogue avec le parti communiste ne doit pas être mené à partir de thèmes imprécis, d’un débat idéologique. Il portera sur les problèmes concrets d’un gouvernement ayant mission d’amorcer la transformation socialiste de la société. La discussion d’un tel accord est le seul moyen de poser sérieusement, au-delà de l’immédiat, les questions fondamentales de la démocratie socialiste. ».

La volonté de François Mitterrand a été le résultat d’une analyse institutionnelle simple : pour arriver au pouvoir, la gauche doit être unie afin d’atteindre la majorité absolue des suffrages à l’élection présidentielle, véritable source du pouvoir. Par conséquent, le PS a besoin de s’allier politiquement et électoralement avec le PCF. Les communistes constituaient la force la plus importante de la gauche, représentant à la dernière élection présidentielle 21% des voix (candidature de Jacques Duclos), tandis que le PS ne représentait que 5% des voix (candidature de Gaston Defferre). Malgré ce rapport de forces nettement défavorable au PS, François Mitterrand a misé sur une union qui évoluerait à l’avantage du PS, parti de gouvernement. Quel aurait été l’intérêt du PCF ? Celui de revenir au pouvoir après la période de la Libération.

Ainsi, nationalement mais aussi localement (en particulier aux municipales), le PS a obligé tous ses candidats à faire l’union de la gauche, c’est-à-dire à quitter leurs alliances éventuelles avec les centristes et à en conclure avec les communistes. Certains, à l’instar de Max Lejeune, ont quitté le PS pour créer le PSD (parti social-démocrate) qui, sous l’impulsion d’André Santini, allaient s’intégrer en 1995 à Force démocrate (ex-CDS), plus tard Nouvelle UDF.

Pour les radicaux, ce fut plus difficile encore : la grande majorité des adhérents a refusé le principe d’union de la gauche par anticommunisme. Ainsi, le parti radical valoisien allait être obligé de se rapprocher du Centre démocrate et surtout, des républicains indépendants et des gaullistes pour continuer à exercer des responsabilités (les radicaux allaient faire partie du futur parti présidentiel, l’UDF, en 1978, avec le CDS et le PR), tandis que la minorité favorable à l’union de la gauche s’est séparée du vieux parti en créant le mouvement des radicaux de gauche sous l’impulsion de Maurice Faure, Robert Fabre et Roger-Gérard Schwartzenberg.

L’objectif politique de François Mitterrand était très clair : faire l’union de la gauche pour arriver personnellement au pouvoir. Et cela donc avec deux étapes : première étape, la conquête d’un grand parti de gouvernement (le PS) en 1971, seconde étape, l’union totale de toute la gauche (hors extrême gauche) à l’élection présidentielle.

Son atout, c’est que deux précédentes (et premières) élections présidentielles au suffrage universel direct furent des démonstrations de force de sa stratégique : d’une part, en 1965, avec le grand potentiel de l’union derrière lui, il pouvait mettre en difficulté le Général De Gaulle lui-même (ballottage) ; d’autre part, en 1969, sans lui, c’était la division et l’incapacité de la gauche à être présente même au second tour.

De plus, malgré quelques tentatives réformatrices (la Nouvelle Société de Jacques Chaban-Delmas), le mandat pompidolien se rapprochait surtout de la gestion gouvernementale d’une droite classique, libérale économiquement, conservatrice socialement et sécuritaire. Il était plus simple pour la gauche de s’opposer frontalement à un tel gouvernement qu’à une gestion de De Gaulle qui était au-dessus des clivages classiques.

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Ce programme commun voulait créer une rupture avec l’ordre établi et avait une prétention folle, changer la vie de tous les Français : « La préoccupation fondamentale du programme est de satisfaire leurs besoins et leurs aspirations. ».


Ce programme contient quatre grandes parties.

Comme l’ont introduit les plus populistes de nos responsables politiques en 2022, le premier sujet aborde… le pouvoir d’achat : « Une progression régulière du pouvoir d’achat des salariés est indispensable pour leur permettre de satisfaire de mieux en mieux leurs besoins sans cesse croissants. Le développement de l’économie contribuera à cette progression. ». Ce genre de phrase est très typique de la rédaction très marxisante de ce programme (principalement menée par Jean-Pierre Chevènement). Le problème, c’est que le "développement de l’économie" ou la "restructuration de l’économie" sont des notions très vagues pour avoir concrètement une forte croissance dans une période qui est la fin des Trente Glorieuses et qui va se confronter au premier choc pétrolier (inenvisageable à l’époque). Alors que la crise économique commence, les socialo-communistes se croient en pleine période de prospérité des années 1960. Ils ont vendu surtout du rêve : quinze ans plus tard, ils ont récolté la déception et la colère.


1° "Vivre mieux, changer la vie"

Dans cette partie, on y trouve l’augmentation du SMIC (1 000 F/mois), la réduction du temps de travail (à 39 heures/semaine), la retraite à 60 ans, des revalorisations de prestations sociales, 700 000 nouveaux logements sociaux par an, la gratuité des soins pour tous, etc.

Extrait 1 : « Le gouvernement considérera comme un objectif primordial la résorption du chômage et du sous-emploi chronique (…). Et objectif sera atteint grâce à la nouvelle politique de restructuration et de développement de l’économie, aux investissements nouveaux qu’elle entraînera, à la réduction de la durée de travail, au développement de la formation, à l’augmentation des salaires. ».

Extrait 2 : « L’insécurité matérielle qui résulte de la vieillesse, du chômage, de la maladie, constitue encore, dans la société actuelle, une véritable hantise pour des millions de Français. Cet état de choses doit cesser. Les ressources supplémentaires dégagées chaque année par le développement de la production doivent être, pour une part importante, consacrées au développement de la protection sociale. ».


2° "Démocratiser l’économie, développer le secteur public, planifier le progrès"

Cette partie évoque la réforme du code du travail favorable aux salariés, de très nombreuses nationalisations, etc.

Extrait 3 : « Lorsque les travailleurs de l’entreprise en exprimeront la volonté et lorsque la structure de l’entreprise en indiquera la possibilité, l’intervention des travailleurs dans la gestion et la direction de l’entreprise prendra des formes nouvelles (…) déterminées par accord entre le pouvoir démocratique, la direction de l’entreprise concernée et les syndicats. La démocratisation de la gestion telle qu’elle est prévue ci-dessus, s’appliquera à l’ensemble du secteur public et nationalisé, y compris aux entreprises où l’État exerce son contrôle financier. Ainsi le passage du secteur privé au secteur public des pôles dominants de la production et la mise en place de structures démocratiques de gestion que ce passage permet commanderont la transformation effective de la société et ouvriront la voie au socialisme. ».

Parmi les nationalisations envisagées, celles de toutes les banques, toutes le compagnies d’assurances sauf les mutuelles, toutes les entreprises dans l’armement, le spatial, l’aéronautique, les ressources minières, le nucléaire, l’électronique, les industries pharmaceutiques ainsi que les groupes suivants : Dassault, Roussel-Uclaf, Rhône-Poulenc, ITT-France, Thomson-Brandt, Honeywell-Bull, Péchiney-Ugine-Kuhlmann, Saint-Gobain-Pont-à-Mousson, CGE et aussi des participations jusqu’à la majorité des actions pour les entreprises ayant une activité dans le transport aérien ou maritime, la distribution d’eau, les concessions d’autoroutes, les télécommunications, ainsi que : Usinor-Vallourec, Wendel-Sidélor, Schneider, CFP, CFR, Total.


3° "Démocratiser les institutions, garantir et développer les libertés"

L’une des revendications est l’abrogation de la loi "anti-casseurs" considérée comme trop sécuritaire, l’abrogation de l’article 16 de la Constitution, le changement du mode de scrutin en proportionnelle (sans s'interroger de savoir si la France serait encore gouvernable ou pas), la réduction du mandat présidentiel à cinq ans (quinquennat), etc. La notion de démocratie est inquiétante quand on lit l’extrait suivant (n°4).

Extrait 4 : « Si la confiance du pays était refusée aux partis majoritaires, ceux-ci renonceraient au pouvoir pour reprendre la lutte dans l’opposition. Mais le pouvoir démocratique dont l’existence implique le soutien d’une majorité populaire aura pour tâche principale la satisfaction des masses laborieuses et sera donc fort de la confiance sans cesse plus active qu’elles lui apporteront. ».

Extrait 5 : « Le référendum ne pourra être utilisé comme un moyen de faire plébisciter la politique présidentielle contre le Parlement ; l’article 11 de la Constitution sera précisé en ce sens. ».


4° "Contribuer à la paix et développer la coopération internationale"

C’est probablement la partie la plus antifrançaise du programme commun avec la dissolution de l’OTAN (ce qui, du reste, n’a pas de sens, le départ de la France de l’OTAN est possible, dissoudre l’OTAN ne peut être possible par la France seule !) et la suppression unilatérale de la force de frappe nucléaire de la France (c’est pire qu’un non sens).

Extrait 6 : « Le désarmement général, universel et contrôlé sera l’objectif principal du gouvernement. ». Et son premier principe : « Renonciation à la force de frappe nucléaire stratégique sous quelque forme que ce soit ; arrêt immédiat de la fabrication de la force de frappe française ; reconversion selon un échéancier précis, de l’industrie nucléaire militaire en industrie atomique pacifique avec le souci de préserver les intérêts des travailleurs concernés. En aucun cas, les problèmes posés par cette reconversion ne serviront de prétexte au maintien de l’industrie nucléaire militaire. ».


Quel a été le destin du programme commun ?

Comme on le sait, la gauche, pas assez préparée, n’a pas gagné les élections législatives de mars 1973. En revanche, l’élection présidentielle est arrivée beaucoup plus tôt que prévu avec le décès du Président. En 1974, François Mitterrand représentait alors l’ensemble de l’union de la gauche (hors extrême gauche : Alain Krivine et Arlette Laguiller) et a fait un score au premier tour que nul encore aujourd’hui n’a plus jamais atteint. Mais Valéry Giscard d’Estaing l’a emporté de justesse au second tour. Ce fut pour François Mitterrand salutaire car le parti communiste était encore beaucoup trop puissant en 1974. Dès les élections législatives de mars 1978, le PS prenait le dessus sur le PCF en audience électorale.

Salutaire sur le plan aussi du programme, car comme je l’ai indiqué plus haut, deux chocs pétroliers allaient secouer les années 1970 et ce programme, digne de la prospérité des années 1960, aurait lourdement détruit la France. Cependant, les années 1980 ne furent pas plus favorables (d’où le tournant de la rigueur).

Car les très nombreuses dépenses publiques devaient bien sûr être financées, et comment ? Par l’augmentation massive des impôts, taxes et autres cotisations, des ménages et des entreprises, prétendument seulement pour les "riches" mais la notion de gauche des "riches" est celle de la classe moyenne, beaucoup plus nombreuse et donc plus rentable fiscalement que les seuls "très riches" trop peu nombreux pour assurer le financement d’un tel programme.

En mai 1977, le parti communiste français et le parti socialiste ont rompu leur union sur la renégociation du programme commun (Georges Marchais allait marquer les esprits avec sa fameuse phrase : « Liliane, fais les valises, on rentre à Paris ! »). Des candidats PS et PCF étaient donc présents au premier tour de toutes les élections mais la "discipline républicaine" a fait survivre l’union de la gauche au second tour, de manière insuffisante en mars 1978 mais de manière victorieuse au printemps 1981.

Le programme du candidat François Mitterrand, intitulé "110 propositions pour la France", beaucoup plus synthétique que le programme commun et sans négociation avec le PCF, a repris un certain nombre d’idées du programme commun, mais il était loin d’être le programme commun. Comme l’histoire l’a montré, son application en 1981 fut un échec complet, vidant les caisses de l’État, sabotant l’économie française, renforçant le chômage et réduisant la puissance monétaire.

Précisons également que la retraite à 60 ans y a été appliquée et on vit encore de ce mal là au bout de quarante ans, alors que l’espérance de vie s’est allongée (ce qui est heureux) et les nombreux baby boomers arrivent à la retraite.

Cette tentative socialiste de 1981 fut balayée par l’histoire, mais l’aspect institutionnel a rendu flou ce "balayage" : en effet, l’une des obsessions de François Mitterrand était de durer à l’Élysée, avec plusieurs motivations, son goût du pouvoir, sa maladie (qui lui donnait envie de continuer à vivre par une volonté quasi-surhumaine), et surtout, au regard de l’histoire, pour ne pas répéter "l’expérience socialiste" de Léon Blum, au pouvoir quelques mois entre 1936 et 1938. Sur le plan du maintien à l’Élysée, il a défié tous les pronostics puisqu’il est le recordman de longévité avec quatorze ans, impossible de renouveler dans l’état actuel de la Constitution puisque le mandat présidentiel de désormais cinq ans est limité à deux successifs. Mais si on ne s’en tient qu’à sa politique économique et sociale de la demande, elle n’a duré qu’une seule petite année puisque dès juin 1982, il a négocié le virage de la rigueur.


Et maintenant ?

Serait-on étonné que Jean-Luc Mélenchon soit l’un des rares hommes politiques actuels à défendre encore le programme commun ? Bien sûr que non, mais s’il voulait le comparer au programme de la Nupes, il aurait encore des arguments à trouver. Car au contraire du programme commun qui fut le résultat d’une année de dures négociations entre deux partis pourtant inégaux en audience électorale (le PCF était beaucoup plus fort que le PS), le programme de la Nupes n’a été que le programme de Jean-Luc Mélenchon imposé à ses nouveaux alliés en contrepartie de quelques circonscriptions. À aucun moment les termes de ce programme qui contient plus de six cents propositions (c’est démentiel !) ont été le résultat d’une rédaction collective et concertée. La preuve, c’est que pour les points les plus litigieux, des réserves ont été indiquées à la fin de chaque chapitre sur ce qui opposait les autres alliés (et parfois, pas des moindres).

Et puisqu’on en est là, et ce qui explique pourquoi le Président réélu Emmanuel Macron ne souhaite pas conclure d’accord avec le groupe FI à l’Assemblée Nationale (pas plus qu’avec le groupe RN), c’est ce qu’exprimait un éditorialiste pourtant toujours "classé" à gauche. Dans une tribune publiée dans "Marianne" le 6 mai 2022, en effet, Jacques Julliard a donné cinq raisons de refuser absolument le programme de la Nupes et de Jean-Luc Mélenchon quand on est de gauche et je les rappelle rapidement : 1/ mesures économiques et sociales complètement hors sol, non finançables et irréalistes (voir 1981-1982) ; 2/ refus du nucléaire complètement aberrant au moment où le bouleversement climatique et les considérations géopolitiques poussent au contraire à développer le nucléaire civil ; 3/ abandon de la laïcité au profit d’un islamo-gauchisme électoraliste ; 4/ sortie de facto de l’Union Européenne ; 5/ proximité de Vladimir Poutine et sortie de l’OTAN, pourtant seul salut actuel pour éviter la guerre et les visées expansionnistes de Poutine.

Décidément, l’histoire ne cesse de se recycler…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 juin 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le Programme commun de l’union de la gauche, 50 ans plus tard…
Jacques Julliard dans "Marianne" le 6 mai 2022 : "Oui à l’union, non à Mélenchon".
François Hollande : si j’étais Président…
Sous la NUPES de Mélenchon.
François Mitterrand et le tournant de la rigueur.
François Mitterrand et l’épineux congrès d’Épinay.
François Mitterrand, le ballet budgétaire élyséen et la règle des 3% du PIB.
François Mitterrand et De Gaulle.
Au cœur de la Mitterrandie.
François Mitterrand et Matteo Salvini.
François Mitterrand et son testament politique.
François Mitterrand et le nationalisme.
François Mitterrand et la science.
François Mitterrand et la cohabitation.
François Mitterrand et l'Algérie.
François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
François Mitterrand et la peine de mort.
François Mitterrand et le Traité de Maastricht.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220627-programme-commun.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/le-programme-commun-de-l-union-de-242404

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/06/03/39504417.html








 

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9 juin 2022 4 09 /06 /juin /2022 03:05

« Le déficit est d’environ 3% et il ne faut pas qu’il dépasse ce pourcentage appliqué au produit intérieur brut. (…) Il faut donc être strict et j’attends du gouvernement qu’il respecte, je n’ai pas lieu d’en douter sachant les dispositions prises et, d’autre part, l’engagement du gouvernement tout entier, ce plafond de 3% et pas davantage. » (François Mitterrand, le 9 juin 1982 au Palais de l’Élysée).




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On a l’habitude de dater le tournant de la rigueur du premier septennat de François Mitterrand à mars 1983, après l’échec des élections municipales, voire juillet 1984, après la démission de Pierre Mauroy et son remplacement à Matignon par Laurent Fabius, jeune et moderne technocrate, le Giscard du PS. Cette dernière version est privilégiée par les communistes qui ont participé au gouvernement jusqu’en juillet 1984 et qui aimeraient ne pas avoir été cogérants de cette rigueur.

Et pourtant, ce tournant de la rigueur est arrivé bien plus tôt. Pendant une année, dans un élan de joie et d’insouciance de la victoire de la gauche au printemps 1981 après vingt-trois ans d’opposition, le gouvernement socialo-communiste a augmenté de manière gigantesque la dépense publique. Cette année de dépenses fut catastrophique pour les finances publiques, mais peut-être était-elle nécessaire pour dépressuriser la colère sociale.

Il faut de temps en temps que les soupapes laissent échapper la pression. Cela nous coûta cher. La tradition du budget déficitaire vient de cette époque excessivement dépensière. Rappelons aussi que nos débats sur les retraites proviennent de cette période : le gouvernement avait alors avancé de 65 à 60 ans l’âge légal de la retraite, ce qui a plombé les comptes sociaux pendant quatre décennies. La réforme préconisée par le Président Emmanuel Macron n’est rien d’autre que revenir à la situation d’avant cette bourrasque budgétaire.

Mais déjà à l’époque, les tenants du réalisme réformateur veillaient. Ce n’est pas un hasard si François Mitterrand et Pierre Mauroy avaient nommé au Ministère de l’Économie et des Finances Jacques Delors, dont le sérieux rassurait les marchés et les acteurs institutionnels. Dès le dimanche 29 novembre 1981, interrogé dans l’émission politique de RTL, le "Grand Jury", Jacques Delors proposait à ses amis socialistes de faire une "pause", une pause de réforme pour que les finances publiques puissent les digérer sans ruiner le pays. Six jours auparavant, comme Michel Rocard, il s’était opposé à la nationalisation à 100% des entreprises prévues dans le programme, alors il suffisait d’être majoritaire à 51%, cela aurait coûté beaucoup moins cher à l’État (les tenants du 100% ont gagné).

Le véritable tournant de la rigueur a commencé à se négocier dès le début du mois juin 1982, bien avant les coupures artificielles de la légende. Précisément, juste après le Sommet du G7 qui a eu lieu au château de Versailles du 4 au 7 juin 1982 avec un luxe très monarchique (pour son premier sommet international en France, François Mitterrand réunissait Helmut Schmidt, Ronald Reagan, Margaret Thatcher, Giovanni Spadolini, Pierre-Elliott Trudeau, Zenko Suzuki et pour la CEE, Wilfried Martens et Gaston Thorn). Ce fut grandiose mais sans résultat concret !

Le tournant avait déjà été décidé quelques jours auparavant, une dévaluation accompagnée d’un blocage des prix et des salaires et d’un contrôle des changes. En clair, une méthode autoritaire de réguler l’économie car il y avait urgence. Cette dévaluation fut annoncée le 12 juin 1982 et les mesures qui ont accompagné cette dévaluation ont été interprétées dès ce jour comme le début de la rigueur, pour les plus médisants, de l’austérité, deux mots interdits dans les éléments de langage du pouvoir.

Ce Sommet de Versailles qui a tant honoré ses invités avait cet objectif, faire comprendre aux États-Unis que la France n’était pas le Chili de Salvador Allende et qu’elle ne s’écarterait pas de l’économie de marché, malgré la présence de ministres communistes au gouvernement, malgré même les propres discours de son Président quand il avait capté l’héritage socialiste à Épinay-sur-Seine le 13 juin 1971 : « Celui qui n’accepte pas la rupture, la méthode, cela passe ensuite, celui qui ne consent pas à la rupture de l’ordre établi, politique, cela va de soi, c’est secondaire…, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du parti socialiste. ». Il avait besoin de vérifier le soutien des autres pays industrialisés pour que la "rigueur" eût une chance de réussir.

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Pour faire passer la pilule, il a organisé sa deuxième conférence de presse solennelle le mercredi 9 juin 1982 à l’Élysée, il y a quarante ans. Comme du temps de De Gaulle et de Georges Pompidou, tout le gouvernement était présent et des centaines de journalistes aussi, flattés d’être parmi eux. Le premier anniversaire de la gauche au pouvoir valait bien un tel cérémonial.

Sans annoncer la dévaluation qui était déjà dans les tuyaux, François Mitterrand a fait un travail de préparation, comme officialiser la définition du seuil limite des dépenses publiques (voir la citation en tête d’article), arbitrairement fixé à 3% du PIB (lire ici son histoire). Plus généralement, il a voulu replacer sa politique économique dans un cadre général, celui de relancer la consommation, mais ce fut un échec : « Résultat : un an plus tard, une croissance qui n’est pas extraordinaire, qui est tout de même la plus forte du tout le monde occidental : plus de 2%. ». Il a expliqué aussi sa politique sociale : « Nous avons entrepris une vaste redistribution, une nouvelle répartition. ».

Pour justifier les difficultés économiques que la France rencontrait, le Président français a énuméré un certain nombre d’obstacles : « J’ai toujours pensé (…) que si nous avions, en effet, à desserrer les contraintes extérieures, il fallait aussi, et peut-être d’abord, dénouer les contraintes intérieures, c’est-à-dire disposer d’une solidarité nationale, d’un élan pour l’effort qui entraîne tous les Français, et pas simplement une sorte de partage : d’un côté, les privilèges, de l’autre côté, les sacrifices. ».

Et le premier obstacle, c’était la crise mondiale : « Eh bien, la crise mondiale s’est aggravée au lieu de s’apaiser : taux d’intérêt excessifs, taux de change exagérément variable, (…) absence d’une vision de l‘histoire commune aux pays cependant garants de la paix du monde et de son progrès. ». Le deuxième obstacle : « Le délabrement, plus grave que nous ne l’imaginions, de l’économie que j’ai reçue en charge à partir du 21 mai 1981 » puis suivait une litanie (délabrement des prix, de l’emploi, de l’épargne, de l’investissement, etc.).  Enfin, le troisième obstacle (qu’il appelait « la troisième cause », "cause" parce qu’il communiquait sur l’échec de sa politique, en fait), c’est « le temps (…) qu’il a fallu pour coordonner, pour saisir les objectifs, pour les harmoniser, pour aller au plus pressé sans perdre de vue l’essentiel, c’est-à-dire pour planifier dans notre propre esprit et dans notre action ».

Je résume donc les trois raisons qui ont supposément fait que cette première année de gouvernement socialo-communiste a été un échec sans dire explicitement que c’était un échec (son expression : « une croissance qui n’est pas extraordinaire ») : d’abord, les étrangers (la conjoncture internationale, c’est pas notre faute), ensuite, l’héritage (déplorable : c’est le marronnier de tout nouvel arrivant au pouvoir), enfin, la méthode brouillonne et inconsistante. Bref, pas fameux, comme diagnostic. On était loin de Versailles.

Et sans le dire explicitement, mais en étant pourtant très clair, François Mitterrand annonçait le tournant de la rigueur ainsi : « Alors, ayant rappelé les trois objectifs qui ont inspiré la politique de cette année, ayant fait le compte des obstacles rencontrés, je déclare très simplement que nous entrons dans la deuxième phase de notre action. ». Tout en précisant, comme s’il n’en était pas vraiment convaincu : « Nous suivons la même politique, nous gardons les mêmes objectifs (…). Ils vont dans la même direction, ensemble, même si cette direction suppose, d’une étape à l’autre, un changement de profil des étapes. Là, c’est la plaine… là, c’est la montagne, mais cela n’empêche pas qu’ils soient tendus vers le même but. ». Une anticipation de la fameuse formule de Jean-Pierre Raffarin dans son discours de politique générale devant les députés le 3 juillet 2002 : « Notre route est droite, mais la pente est forte. ».

En somme, les deux grands défis de François Mitterrand se réduisaient à deux mots : inflation et chômage, et alors, la formule magique était là : « Eh bien, il faut une nouvelle dimension. À inflation et chômage, je réponds : non pas l’un contre l’autre, l’un avec l’autre, je dis : on ne répondra à l’un et à l’autre que par notre capacité créatrice. Nous devrons être capables de créer des richesses nouvelles et donc, de produire. ».

Dans ses réponses aux nombreuses questions des journalistes, François Mitterrand laissait planer quelques doutes : « L’action radicale ne peut être entreprise que si les autres méthodes ont échoué. (…) Nous ne sommes pas pleins de repentir, mais nous pensons que l’intérêt général commande (…). ».

Finissant sa conférence, François Mitterrand s’adressait de nouveau aux journalistes : « Je ne veux pas vous déranger tout le temps. J’ai donc l’intention, dans les semaines qui viennent, de m’adresser aux Français, en pensant à vous, mais sans que vous soyez là, c’est-à-dire par les moyens dont je disposerai sur le plan audiovisuel, pour les entretenir de notre action. ».

Cette conférence de presse donnait ainsi un cadre de rigueur budgétaire à la dévaluation du franc et au projet de budget de 1983. Pour freiner l’inflation, le gouvernement a effectivement bloqué les prix et les salaires, a augmenté de 0,5 point la cotisation salariale de l’assurance chômage, de 1 point les cotisations retraite, a créé une contribution de solidarité de 1% pour les fonctionnaires et a imposé un contrôle des changes.

Un an plus tard, la situation financière s’est encore détériorée, le blocage des prix et des salaires n’a pas su juguler l’inflation. En mars 1983, l’enjeu était soit de poursuivre la politique de relance et quitter le serpent monétaire européen (SME), soit adopter une politique de rigueur pour maintenir la France dans les institutions européennes. Pour la relance : Jean-Pierre Chevènement, Laurent Fabius, Pierre Bérégovoy, Antoine Riboud. Pour la rigueur : Jacques Delors, Pierre Mauroy, Jean Peyrelevade. La décision en faveur de l’Europe a été prise le 21 mars 1983.

Pour la préparation du budget de 1984, le Président Mitterrand allait venir enfin devant les Français expliquer le tournant de la rigueur à la télévision le 15 septembre 1983, dans l’émission de François de Closets, "L’Enjeu" : « Le choix le plus difficile, c’est celui que j’ai fait au point de départ, et qui a contraint le gouvernement à ce budget. J’ai dit : il ne pourra pas y avoir de déficit budgétaire de plus de 3% de la production nationale brut. ». De cette période est née cette idée de l’échec de la politique de relance en 1981, échec qu’on pourrait aisément associer à celui du Front populaire en 1936.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juin 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Mitterrand et le tournant de la rigueur.
François Mitterrand et l’épineux congrès d’Épinay.
François Mitterrand, le ballet budgétaire élyséen et la règle des 3% du PIB.
François Mitterrand et De Gaulle.
Au cœur de la Mitterrandie.
François Mitterrand et Matteo Salvini.
François Mitterrand et son testament politique.
François Mitterrand et le nationalisme.
François Mitterrand et la science.
François Mitterrand et la cohabitation.
François Mitterrand et l'Algérie.
François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
François Mitterrand et la peine de mort.
François Mitterrand et le Traité de Maastricht.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220609-mitterrand.html





http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/06/03/39504419.html





 

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14 mai 2022 6 14 /05 /mai /2022 03:24

« "Ponia" (…) est alors, à 54 ans, à l’apogée de sa carrière et de sa gloire. Son entrée dans l’Histoire est tardive et sa marque est brève : l’essentiel se joue au cours d’une décennie, entre le milieu des années 1960 et celui des années 1970. (…) Son rôle est alors non négligeable, même s’il s’effectue plus dans l’ombre qu’aux responsabilités. » (Bernard Lachaise, 2006).



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L’ancien ministre giscardien Michel Poniatowski est né il y a 100 ans, le 16 mai 1922 à Paris. Lieutenant préféré de Valéry Giscard d’Estaing, très actif pour préparer son élection à la Présidence de la République, homme habile et efficace de la Giscardie, il est tombé en disgrâce au milieu du septennat et n’a finalement jamais pu retrouver l’influence politique qu’il avait acquise dans les années 1970. Dans "Derrière le miroir" (éd. Plon), le politologue Alain Duhamel constatait : « Personne n’a consacré autant d’énergie au service d’un autre en politique, fût-ce au détriment de son propre destin. » (2000).

Descendant d’une famille noble polonaise, lui-même prince, descendant d’un maréchal de Napoléon, du duc de Morny mais aussi de Talleyrand, d’Étienne Marcel, de Colbert, de l’impératrice Joséphine de Beauharnais, Michel Poniatowski s’est engagé dans la Résistance pendant la guerre et a poursuivi de brillantes études qui l’ont amené à l’ENA dans la même promotion que Michel Jobert, Henri Froment-Meurice, Claude Cheysson et Pascal Arrighi.

Haut fonctionnaire au ministère des finances, Michel Poniatowski a officié en France, dans les colonies et aussi aux États-Unis. Bien que démarrant sa future carrière politique dans des cabinets ministériels de ministres centristes, Robert Buron puis Pierre Pflimlin dont il est devenu le directeur de cabinet à Matignon, "Ponia" a toujours été le "fort en gueule" de la politique française, partisan de l’Algérie française et partisan (beaucoup plus tard) d’une alliance avec le Front national, l’homme des manœuvres, des coups bas et des stratégies gagnantes, en quelque sorte, le Pasqua de Valéry Giscard d’Estaing qu’il a rencontré pour la première fois en 1953 et dont il est devenu un très proche ami et collaborateur entre 1959 et 1966 (VGE alors membre du gouvernement).

Michel Poniatowski s’est lancé en politique à l’occasion des élections législatives de 1962 à Paris en électron libre mais il a échoué. Devenu secrétaire général des RI depuis 1966, il s’est représenté en mars 1967 et fut élu député du Val-d’Oise sous l’étiquette des républicains indépendants avec 54,0% des voix face à la candidate communiste dans une nouvelle circonscription (il fut réélu en juin 1968 avec 62,4% et en mars 1973 avec 54,9% face à la candidate puis au candidat communistes). Avec seulement 49,4%, il fut battu sur sa circonscription en mars 1978 par le futur ministre rocardien Alain Richard qui a recueilli 50,6% des voix.

Homme indispensable à la Giscardie, Michel Poniatowski était donc le chef du parti des républicains indépendants, d’abord FNRI puis, en 1977, PR (parti républicain), comme secrétaire général puis président (en 1975).Il a toujours eu l’esprit politique, aussi des petites stratégies politiques.

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N’appréciant pas beaucoup De Gaulle et surtout son parti rouleau compresseur, Michel Poniatowski a appuyé dès septembre 1967 le principe des primaires souhaitées par Georges Pompidou (comme on le voit, ce n’est pas récent cette idée en France). Lors d’une conversation avec Michèle Cotta, cette dernière en a appris un peu plus, noté dans ses "Cahiers" : « [Ponia] me parle d’élections primaires pour les futures élections législatives, une idée sur laquelle il travaille depuis janvier dernier [1967]. Il y a deux mois, Giscard a créé un groupe de travail présidé par Jean de Broglie, sur ce sujet. Le schéma est simple, me dit-il. Les partis passeraient entre eux des accords de majorité : le PC avec la Fédération [FGDS], l’UNR avec les giscardiens. Chacun de ces deux regroupements désignerait un candidat par circonscription. Après vote des sympathisants, on ne conserverait, pour la véritable élection, l’élection légale, qu’un seul candidat. Il en convient : "Vraisemblablement, l’UNR n’est pas très enthousiaste sur ce terrain". Pourtant, m’assure-t-il, "ce n’est en aucun cas une machine de guerre contre l’UNR". Il me le dit de telle façon que j’en doute, bien sûr : car en réalité, il compte sur l’image plus libérale, plus démocratique, plus ouverte des giscardiens pour accroître leur place au sein de la majorité. "Contrairement à l’UNR, me dit-il, nous ne traînons pas derrière nous un vieil appareil politique, celui du RPF. Nous avons su nous débarrasser de celui, très vieillot certes, du Centre national des indépendants". Et il me confie sa volonté, celle de Giscard, d’envoyer une dizaine de missionnaires dans toute la France, chargés de constituer des clubs, et non un parti, qui porteront la parole giscardienne. "La porte en est ouverte à tout le monde, insiste-t-il, patelin, de l’UNR au Centre démocrate". ».

Parallèlement, il a conquis la mairie de l’Isle-Adam en mars 1971 et a été réélu jusqu’en février 1999 où il a démissionné pour sa retraite, laissant la succession à son fils Axel Poniatowski, député UMP de juin 2002 à juin 2017, et lui-même a laissé la mairie à son propre fils Sébastien Poniatowski en septembre 2017 (réélu en 2020). Son fils aîné Ladislas Poniatowski a été, lui, élu, dans l’Eure, député UDF de mars 1986 à septembre 1998, puis sénateur UMP de septembre 1998 à septembre 2020.

Véritable organisateur politique du courant giscardien qu’il a structuré et amplifié (le nombre de députés RI est passé de 31 en 1962 à 61 en 1968), et partenaire très exigeant des gaullistes au sein de la majorité, Michel Poniatowski a dénoncé « l’État UDR » et la « République des copains et des coquins » en mai 1972 dans le magazine "L’Économie", à propos du scandale de la Garantie foncière (une escroquerie financière très classique qui a touché des parlementaires UDR ; son objectif était d’affaiblir le Premier Ministre en exercice, Jacques Chaban-Delmas, probable rival de Valéry Giscard d’Estaing). Au pouvoir un peu plus tard, Michel Poniatowski a vu sa formule lui retourner dans la figure, en particulier dans sa communication lors de l’assassinat très troublant de Jean de Broglie, ancien ministre et trésorier des RI, parti dont il assurait la direction tout en étant Ministre de l’Intérieur.

Michel Poniatowski a été nommé aux deux derniers gouvernement de Pierre Messmer par le Président Georges Pompidou : Ministre de la Santé publique et de la Sécurité sociale du 5 avril 1973 au 27 mai 1974. Il avait succédé à la Santé à Jean Foyer (nommé le 6 juillet 1972) et il fut suivi sous Valéry Giscard d’Estaing par Simone Veil qui avait travaillé auprès de Jean Foyer lorsque ce dernier était Ministre de la Justice.

Dans ses Mémoires, Simone Veil a raconté que lors de la passation des pouvoirs, la première chose que Michel Poniatowski lui a dite, c’était sur la dépénalisation de l’avortement, qu’il fallait rapidement légiférer sur le sujet, car trop de femmes mouraient par manque de soins. Il avait lui-même tenté de faire adopter une loi le 13 décembre 1973, mais l’Assemblée Nationale avait rejeté son projet par 225 voix contre 112.

Simone Veil a écrit notamment : « Il avait pu prendre la mesure du grave problème de l’avortement clandestin dans notre pays. J’étais loin de m’attendre à ce qu’il m’entretienne aussitôt de ce problème avec une telle conviction, allant jusqu’à me déclarer : "Il faut aller vite, sinon, vous arriverez un matin au ministère et vous découvrirez qu’une équipe du MLAC [Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception] squatte votre bureau et s’apprête à y pratiquer un avortement". J’en suis restée sans voix. Je savais que le problème était grave, mais je n’imaginais pas que, jusque dans l’entourage de Giscard, les hommes politiques en possédaient une conscience aussi aiguë. Beaucoup d’entre eux vivaient les pressions du MLAC comme autant de provocations injustifiables vis-à-vis de l’État. » ("Une Vie", 2007).

Lors de l’élection présidentielle de 1974, c’est Michel Poniatowski qui a annoncé à Valéry Giscard d’Estaing son élection (de justesse) au second tour à l’Élysée. Naturellement, Michel Poniatowski fut le représentant du Président élu au gouvernement : Valéry Giscard d’Estaing l’a nommé Ministre d’État, Ministre de l’Intérieur du 28 mai 1974 au 29 mars 1977, une espèce de Premier Ministre bis pour marquer le Premier Ministre en titre Jacques Chirac, avec probablement plus d’influence que ce dernier sur le cours des choses puisqu’il communiquait directement avec le Président de la République. Toutefois, il s’était opposé à la nomination de Jacques Chirac à Matignon car il considérait qu’on ne pouvait pas lui faire confiance. Il fut reconduit après la démission de Jacques Chirac et son remplacement par Raymond Barre à Matignon.

L’échec de la majorité présidentielle aux élections municipales de mars 1977 (notamment, la défaite de Michel d’Ornano à Paris, battu par Jacques Chirac) a provoqué le renvoi du gouvernement de Michel Poniatowski (Christian Bonnet lui a succédé Place Beauvau). Pire, il n’allait plus jamais y revenir, disgracié par son mentor qu’il avait tant aidé. Les deux autres ministres d’État, Olivier Guichard et Jean Lecanuet, furent aussi évincés du gouvernement en raison de leur incapacité, avec Michel Poniatowksi, à coordonner la majorité parlementaire pour contenir la farouche opposition interne des chiraquiens au Palais-Bourbon.

Michèle Cotta a vu VGE le 30 mars 1977 juste après le changement du gouvernement : « Il a quelques phrases sur les ministres d’État écartés de ce gouvernement Barre II : "L’essai de coordination, dit-il, a complètement échoué. Il était urgent d’y mettre fin. Peu importaient les problèmes que cela posait. Il faut redonner la primauté à l’action gouvernementale et séparer les choses : les partis d’un côté, le gouvernement de l’autre". Il me semble bien dur, notamment avec Ponia. François Giroud (…) m’a dit hier qu’à son avis, cela faisait plus de quelques semaines que Giscard en voulait personnellement à Poniatowski, lequel en souffrait énormément. ».

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Dans son article sur "Michel Poniatowski, un prince d’origine polonaise au service de la République française" (éd. Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 2006), l’historien Bernard Lachaise a tenté d’expliqué la disgrâce de Ponia : « Poniatowski a incarné par tempérament, par conviction et par fidélité le côté le plus combatif, le plus militant et le plus extrême des giscardiens, laissant à son ami et à son maître un rôle plus modéré, plus rassembleur. C’est pourquoi il a assumé sans rechigner (…) tout ce qui pouvait permettre à VGE d’accéder au pouvoir. Sans réduire son action, sa marque à l’exécution des basses œuvres, il est indéniable qu’il les a accomplies et sans lui, le destin de [Giscard] n’aurait pas été ce qu’il était. Pourtant, à partir de 1977, Poniatowski est en retrait et son rôle historique est achevé. Deux éléments majeurs expliquent vraisemblablement la disgrâce : l’assassinat en décembre 1976 d’un autre prince, issu de la même famille politique, le prince Jean de Broglie qui débouche sur un scandale dont Poniatowski ne sort innocenté qu’en janvier 1981, échappant alors à la Haute Cour, et l’échec de la majorité et surtout des giscardiens à Paris lors des municipales de 1977, ce qui permet à Jacques Chirac d’obtenir le départ de Poniatowski du gouvernement. (…) Certes, il ne disparaît pas complètement de la vie politique mais ne compte plus vraiment. La chute de Poniatowski précède donc largement celle de Giscard. (…) L’altruisme de la démarche de Poniatowski est assez exceptionnel dans la France contemporaine. ».

Le 30 juin 1977, Jacques Chirac a glissé à Michèle Cotta qu’il aurait fallu nommer Michel Poniatowski en 1974 à Matignon : « Il est inutile de vouloir les réduire, les séparer. [Les gaullistes] se recollent toujours. C’est pour cela que j’avais dit à Giscard, en 1974, de ne pas me choisir comme Premier Ministre. Dans la stratégie que Giscard voulait adopter, c’est-à-dire réduire le mouvement gaulliste, il n’y avait qu’un Premier Ministre possible, Michel Poniatowski. Dieu sait si je l’ai dit à Giscard ! Je lui ai même envoyé Juillet pour l’en convaincre ! Mais ce qu’il y a de terrible, chez Giscard, c’est qu’il veut toujours être le plus fort. Il ne croit pas le plombier lorsque celui-ci lui dit : "Je connais bien ce truc-là, croyez-moi, voilà quand et comment ça ne va pas marcher !" » ("Cahiers").

Michel Poniatowski s’est alors préoccupé de préparer les élections législatives de mars 1978, d’une part, en transformant la FNRI en véritable parti, le parti républicain (PR), créé le 20 mai 1977, dont il fut le président d’honneur (avec Jean-Pierre Soisson en secrétaire général), et en coordonnant tous les partis de la majorité non gaullistes, par la création de l’UDF le 1er février 1978, confédération rassemblant le PR, le CDS (centristes) et les radicaux, présidée par Jean Lecanuet.

N’ayant pas pu regagner sa circonscription en mars 1978 (battu par Alain Richard), Michel Poniatowski s’est fait élire député européen sur la liste de Simone Veil en juin 1979 et s’est fait réélire en juin 1984 toujours sur la liste de Simone Veil jusqu’en 1989. Il fut élu, par remplacement, sénateur du Val-d’Oise de janvier 1989 à septembre 1995. Michel Poniatowski a soutenu Édouard Balladur à l’élection présidentielle de 1995 contre Jacques Chirac. Il a pris sa retraite de parlementaire en 1995 et de maire en 1999.

À la fin de sa vie politique, il a soutenu Alain Madelin dans sa tolérance pour des accords aux élections régionales de mars 1998 avec le FN. Il avait déjà préconisé ce type d’alliance pour les précédentes élections régionales de mars 1992 mais fut désavoué (son souci prioritaire était de battre les socialo-communistes). Il a approuvé la démarche de Charles Million en Rhône-Alpes et l’a soutenu dans la création de son micro-mouvement politique (la Droite libérale-chrétienne) dont il a participé à la convention nationale du 6 juin 1998 et au congrès fondateur du 8 novembre 1998 avec au vieux compère du PR Alain Griotteray.

Michel Poniatowski est mort le 15 janvier 2002, quatre mois avant ses 80 ans. Tandis que le journal "Libération" a titré, le lendemain « Poniatowski passe l’arme à droite », le Président de l’époque, Jacques Chirac, son ancien rival, lui a rendu hommage, saluant « l’homme de conviction, profondément attaché aux idées libérales et à la construction européenne ».

Je termine par cette savoureuse tirade du journaliste Pierre Viansson-Ponté dans son livre "Lettre ouverte aux hommes politiques" (éd. Albin Michel) en 1976 adressée à Michel Poniatowski : « Il y avait longtemps, un siècle et demi peut-être, que l’on n’avait pas vu au sein du pouvoir en France un grand seigneur libéral… La politique, c’était devenu l’affaire des propriétaires, des avocats, des professeurs, des notables et de quelques nobliaux campagnards. On n’y rencontrait plus les princes qui se détournaient, narines pincées, de cette peu ragoûtante cuisine. Voici que reparaît avec vous la plus ancienne des internationales, celle du Gotha. Ce n’est pas seulement un symbole, c’est un signe ! » (citée par Bernard Lachaise).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 mai 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Michel Poniatowski.
François Léotard.
Claude Malhuret.
Valéry Giscard d’Estaing, le rêveur d’Europe.
Jean-Pierre Raffarin.
Philippe de Villiers.
Jean-Pierre Fourcade.
Jean de Broglie.
Christian Bonnet.
Gilles de Robien.
La France est-elle un pays libéral ?
Benjamin Constant.
Alain Madelin.
Les douze rénovateurs de 1989.
Michel d’Ornano.
Gérard Longuet.
Jacques Douffiagues.
Jean François-Poncet.
Claude Goasguen.
Jean-François Deniau.
René Haby.
Charles Millon.
Pascal Clément.
Pierre-Christian Taittinger.
Yann Piat.
Antoine Pinay.
Joseph Laniel.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220516-michel-poniatowski.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/michel-poniatowski-le-bras-droit-241554

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/01/08/39296214.html








 

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12 mai 2022 4 12 /05 /mai /2022 03:01

« L’Europe des nations est la seule possible. Il n’y en a pas d’autre, en tout cas jusqu’au siècle prochain. Alors pourquoi ne pas faire tout de suite ce qui est réalisable ? Nous devons la bâtir non sur des mythes, mais sur des réalités, par le rapprochement des États, qui permettra le rapprochement des nations. C’est absurde de vouloir donner des pouvoirs supranationaux à une commission de fonctionnaires apatrides. » (Charles De Gaulle, entretiens avec Alain Peyrefitte, le 16 mai 1962). Seconde partie.




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Je reviens sur le plan Fouchet d’approfondissement de l’intégration européenne qui a été rejeté par les Belges et les Néerlandais. Dès le conseil des ministres du 18 avril 1962, c’était le premier pour le Premier Ministre Georges Pompidou, De Gaulle a expliqué à Maurice Schumann, selon les notes du ministre Alain Peyrefitte dans son volumineux "C’était De Gaulle" (éd. Gallimard) : « Nous avons fait une proposition. Nous sommes les seuls à en avoir fait une. Nous voulons créer des institutions durables, établir une réunion périodique des responsables suprêmes, dégager une politique commune. Nous avons même prévu d’étendre les attributions de l’Assemblée à tous les problèmes politiques qui seraient abordés dans les réunions des ministres. N’est-ce pas un grand pas en avant ? (…) Je me demande si la Belgique et la Hollande n’ont pas peur de faire l’Europe, tout en prétendant que c’est leur plus cher désir. Elles se sentent toutes petites en face des plus grands. (…) Le Marché commun existe. Il continuera. Nous nous y prêterons. Mais on peut se demander s’il ne sera pas condamné à la longue par l’impossibilité d’aboutir à une politique commune. Si l’Union politique n’est pas instituée, que deviendra le Marché commun, dont elle devrait être le couronnement ? ».

À Pierre Pflimlin, le Général a ajouté : « Les Allemands adoptent à peu près complètement notre point de vue. Ils ne souhaitent pas l’élection de l’Assemblée au suffrage universel. (…) Certes, on peut étendre la compétence de ce Parlement ou soi-disant tel. Mais il aurait quoi devant lui ? Un gouvernement européen ? Des gouvernements nationaux. ? Il se créerait un déséquilibre total. Qui ferait les lois ? Ce serait bien extraordinaire ! Fabriquer un Parlement européen, c’est artificiel. L’important, c’est de créer des habitudes. Il faut dégager une politique commune. Elle n’existe pas pour le moment. ».

Georges Pompidou, lui, un peu déniaisé par ce premier conseil des ministres, a montré dès le début qu’il avait aussi sa vision des choses, moins angoissée que De Gaulle : « Les difficultés que rencontrent les Six proviennent du succès même du Marché commun. Les pays qui y appartiennent ont une croissance plus forte que ceux qui restent dehors. Les Anglais et les Américains ont envie, soit de nous rattraper, soit de nous freiner. Il faut prévoir une attaque concertée des Anglo-Saxons. Il y aura lieu de se défendre contre elle. Les Belges et les Hollandais pourront y avoir eux aussi intérêt. ».

Après avoir évoqué quelque volapük intégré, De Gaulle, dans sa conférence de presse du 15 mai 1962, en est venu à sa conception de l’Europe : « Il est vrai que la patrie est un élément humain sentimental » mais « c’est sur des éléments d’action, d’autorité, de responsabilité qu’on peut construire l’Europe. Quels éléments ? Eh bien, les États. Car il n’y a que les États qui, à cet égard, soient valables, soient légitimes, et, en outre, soient capables de réaliser. J‘ai déjà dit, je répète, qu’à l’heure qu’il est, il ne peut y avoir d’autre Europe possible que celle des États, en dehors, naturellement, des mythes, des fictions, des parades. ».

En outre, De Gaulle a pointé le doigt sur le sujet crucial qui occupe encore en 2022 les esprits, et qu’on retrouve dans le discours du Président Emmanuel Macron à Strasbourg le 9 mai 2022. Il s’agissait de la majorité qualifiée, dont n’aurait jamais voulu De Gaulle : « Ce sont des idées qui peuvent, peut-être, charmer quelques esprits, mais je ne vois pas du tout comment on pourrait les réaliser pratiquement, quand bien même on aurait six signatures au bas d’un papier. Y a-t-il une France, y a-t-il une Allemagne, y a-t-il une Italie, y a-t-il une Hollande, y a-t-il une Belgique, y a-t-il un Luxembourg qui soient prêts à faire, sur une question importante pour eux au point de vue national et au point de vue international, ce qui leur paraîtrait mauvais parce que ça leur serait commandé par d’autres ? Est-ce que le peuple français, le peuple allemand, le peuple italien, le peuple hollandais, le peuple belge, le peuple luxembourgeois sont prêts à se soumettre à des lois que voteraient des députés étrangers dès lors que ces lois iraient à l’encontre de leur volonté profonde ? Ce n’est pas vrai. Il n’y a pas de moyen, à l’heure actuelle, de faire en sorte qu’une majorité puisse contraindre, une majorité étrangère puisse contraindre des nations récalcitrantes. ».

La conséquence politique de cette conférence de presse fut immédiate : une crise gouvernementale ! En effet, les propos de De Gaulle sur l’Europe des patries ont choqué les défenseurs de la construction européenne, comme si l’esperanto ou le volapük étaient des langues "honteuses" (artificielles, certainement). Alors que le gouvernement Pompidou venait d’être nommé le 14 avril 1962, les cinq ministres MRP (centristes issus de la Résistance) ont démissionné immédiatement le 15 mai 1962, à savoir Pierre Pflimlin (Coopération), Robert Buron (Travaux publics et Transports), Paul Bacon (Travail), Joseph Fontanet (Santé publique et Population) et Maurice Schumann (Aménagement du territoire), pour protester contre les propos interprétés comme anti-européens de De Gaulle, insultant les fédéralistes européens d’être des "apatrides", des usagers du "volapük intégré" et des vassaux des États-Unis. Par conséquent, ils se sont positionnés alors dans l’opposition à De Gaulle et, trois ans et demi plus tard, le MRP a soutenu la candidature à l’élection présidentielle d’un (jeune) centriste européen, Jean Lecanuet. États par États.

Au conseil des ministres du 16 mai 1962, on commentait donc le départ des ministres MRP. Seul Pierre Pflimlin était en colère et Alain Peyrefitte, qui était placé derrière lui à la conférence de presse, l’a vu changer de couleur quand De Gaulle a récité un vers de Racine pour parler de l’Assemblée du Conseil de l’Europe : « On me dit qu’elle se meurt aux bords où elle fut laissée. ». Amoureux de Strasbourg dont il était le maire, Pierre Pflimlin a entraîné la vague de démissions. La réaction le lendemain matin de De Gaulle était la contrariété : « La décision de cinq d’entre nous de démissionner me frappe d’étonnement. (…) En tout cas, il ne faut pas croire qu’un tel événement doive et même puisse interrompre le fonctionnement régulier des pouvoirs publics. Nous continuons. ». Quant à celle de Georges Pompidou, elle était très cynique : « Les cinq ministres MRP ne se sont décidés qu’à contrecœur ; surtout quatre d’entre eux, qui n’ont fait que suivre le mouvement imposé par le premier. Ce qui l’a emporté, c’est l’attitude sentimentale de Pflimlin, son côté chat écorché, et aussi, naturellement, le fait que c’était le trentième jour depuis la formation du gouvernement, Pierre Pflimlin et Maurice Schumann devaient opter avant minuit entre leur mandat de député et leur maroquin de ministre. C’est Pflimlin qui a entraîné la décision des quatre autres, qui n’ont pas estimé pouvoir se désolidariser de lui. Si le hasard du calendrier avait voulu, mon général, que vous fassiez cette conférence de presse aujourd’hui, 16 mai, et non pas hier, vous n’auriez probablement reçu aucune démission. Personne n’y aurait même songé. Mais nous ne sommes plus sous la IVe République. Cet épisode sera vite oublié. » (En l’occurrence, non, puisqu’on en parle encore soixante ans plus tard !).

Cela date de cette conférence de presse l’idée, fausse, selon laquelle la construction européenne serait une construction américaine alors que Donald Trump, au cours de son mandat, a montré très explicitement à quel point l’Union Européenne contredit les intérêts américains qui préfèrent négocier avec chaque pays européen individuellement.

Pour terminer sur cette conférence de presse du 15 mai 1962, il faut évoquer sa savoureuse et très célèbre conclusion. Bien que dédiée à la politique étrangère de la France, un journaliste a quand même posé une question institutionnelle, sur la réforme de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct.

La réponse, très gaullienne, avec beaucoup d’humour, fut la suivante : « Je vous réponds que ce n’est pas le moment. Je dirais, à ce sujet, puisque j’ai le plaisir de vous voir et de vous parler, en pensant à ce qui est une idée assez répandue, c’est-à-dire à ce qui arrivera quand De Gaulle aura disparu, je dis ceci. Peut-être, ça vous expliquera dans quelle direction nous allons marcher à cet égard. Ce qui est à redouter, à mon sens, après l’événement dont je parle, ce n’est pas le vide politique. C’est plutôt le trop-plein. Mesdames, messieurs, je vous remercie de votre aimable attention. ». Rideau !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 mai 2022)
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Pour aller plus loin :
De Gaulle, l’Europe et le volapük intégré.
De Gaulle chef de parti.
La création du RPF.
Philippe De Gaulle, entre père et mer.
L'autre De Gaulle.
Philippe De Gaulle.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Daniel Cordier.
Le songe de l’histoire.
Vive la Cinquième République !
De Gaulle et son discours de Bayeux.
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.







https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220515-volapuk.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/de-gaulle-l-europe-et-le-volapuk-241510

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27 avril 2022 3 27 /04 /avril /2022 15:30

« La disparition de Bernard Pons marque la fin d’une époque. Celle des grands moments du compagnonnage, de la politique épique, du gaullisme triomphant. J’aimais beaucoup cet homme qui a tant donné à sa famille politique. » (Nicolas Sarkozy, le 27 avril 2022 sur Twitter).




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C’est une peine très sincère qu’a exprimée l’ancien Président de la République Nicolas Sarkozy en hommage au "chiraquien forcené" Bernard Pons à l’annonce de sa disparition ce mercredi 27 avril 2022 à son domicile du Gard, s’approchant, à trois mois près, de ses 96 ans. Il y a quelques mois, j’avais évoqué assez précisément sa trajectoire. La trajectoire d’un ancien ami de Jacques Chirac, plus exactement.

C’est étonnant mais compréhensible de voir Nicolas Sarkozy parmi les premiers à exprimer sa peine. Après tout, l’ancien Président est le dépositaire du parti gaulliste, ou du moins, son meilleur représentant historique à ce jour. Bernard Pons, qui a bâti toute sa carrière dans l’ombre de Jacques Chirac, l’avait activement soutenu à l’élection présidentielle de 2007. On pourrait même dire que Bernard Pons a commencé et fini sa carrière en contraposition de Jacques Chirac même si elle fut (sa carrière) pleinement chiraquienne au point d’avoir dû endosser une responsabilité qui était bien trop lourde pour lui, à savoir le massacre de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1988.

Les « grands moments de compagnonnage », c’étaient ceux du RPR, pas du « gaullisme triomphant » comme a semblé l’indiquer Nicolas Sarkozy (il s’est juste trompé d’une décennie), c’était sans doute le RPR tant idéalisé par Éric Zemmour (qui n’a toutefois jamais rien eu à voir avec ses idées et son programme), celui de Charles Pasqua, de Claude Labbé, de Robert Pandraud. Le RPR des caciques, fidèles au parti, au point d’en oublier l’intérêt général.

Bernard Pons a commencé plutôt chabaniste. Ancien résistant (très jeune), il a commencé sa vie active comme médecin généraliste dans le Lot, à Cahors, dont il fut élu adjoint en 1965. En mars 1967, il s’est fait élire député du Lot (la circonscription de Figeac-Souillac, là où s’est rendu Emmanuel Macron entre les deux tours) dans une opération supervisée par Pierre Juillet en décembre 1966 pour faire élire de jeunes pompidoliens sur les terres "arides" du radicalisme (Centre-Ouest). Il fut élu dans la même "promo" (législature) que Jacques Chirac, les autres "jeunes loups" furent battus, en particulier Pierre Mazeaud, Jacques Limouzy (qui est mort il y a cinq mois) et aussi Jean Charbonnel, pourtant bien implant, jeune député sortant et maire de Brive, battu par Roland Dumas, un candidat de la FGDS soutenu activement par François Mitterrand.

Bernard Pons avait aussi un privilège dans sa relation avec le Premier Ministre de l’époque : il s’est fait élire également, d’octobre 1967 à mars 1978, conseiller général sur le canton de Cajarc, où se trouvait la résidence secondaire de Georges Pompidou. Lorsque ce dernier fut élu Président de la République, Bernard Pons fut bombardé membre du gouvernement de Jacques Chaban-Delmas puis de Pierre Messmer comme Secrétaire d’État chargé de seconder le Ministre de l’Agriculture du 22 juin 1969 au 28 mars 1973.

Sa carrière parlementaire a été très longue puisqu’il a été élu et réélu député sans discontinuer (sauf nomination au gouvernement) de 1967 à 2002, d’abord dans le Lot (1967-1978), puis dans l’Essonne à Étampes (1978-1981), enfin à Paris dans le 17e arrondissement (1981-2002). Il fut d’ailleurs le seul candidat de droite élu dès le premier tour en juin 1997 (avec 53,6%). Il fut également élu député européen en juin 1984 en tant que numéro deux de la liste d’union menée par Simone Veil, aux côtés de Jean Lecanuet.

Son "transfert" à Paris avait aussi pour but de se mêler de la politique parisienne auprès de Jacques Chirac, élu maire de Paris en mars 1977 : Bernard Pons fut ainsi élu conseiller de Paris de 1983 à 2008 et en 2001, il nourrissait quelques ambitions cachées (et injustifiées) de se présenter à la mairie de Paris. Ainsi, il a pris toutes les étiquettes gaullistes de cette longue période : UNR, UDR, RPR et UMP.

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Écarté du pouvoir lors du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, ce fut à ce moment-là que Bernard Pons a "plongé" dans le chiraquisme fidèle et loyal, lors de la création du RPR en décembre 1976 : il fut en particulier désigné secrétaire général du RPR de 1979 à 1984 et président du groupe RPR à l’Assemblée Nationale de 1988 à 1995. En d’autres termes, il fut une sorte de Christian Jacob avant l’heure, capable de tenir la boutique (RPR) quand le navire tanguait mais sans énorme densité politique.

Dans le sillage de Jacques Chirac, Bernard Pons est retourné au pouvoir deux fois, la première fois en cohabitation comme Ministre des DOM-TOM du 20 mars 1986 au 9 mai 1988, après la victoire de la droite et la nomination de Jacques Chirac à Matignon, puis comme Ministre de l’Équipement, du Logement, des Transports et du Tourisme du 18 mai 1995 au 2 juin 1997, après la victoire de Jacques Chirac à l’élection présidentielle et la nomination de son fidèle Alain Juppé à Matignon. Au total, près de huit ans au gouvernement, ce qui est assez exceptionnel.

Malgré cette rareté du soutien à Jacques Chirac pendant la campagne présidentielle de 1995 (la plupart des élus RPR avaient soutenu Édouard Balladur), Bernard Pons faisait partie de la "vieille garde" qui n’appréciait pas beaucoup Alain Juppé, lui préférant Philippe Séguin en 1996. Il se voyait même Premier Ministre, mais il devait être le seul à l’imaginer vraiment.

Sa carrière parisienne s’est terminée dans la Berezina avec un échec cinglant aux législatives en juin 2002 : François de Panafieu, qui était menacée par la gauche dans sa circonscription du 17e arrondissement nord, s’est présentée en dissidente dans la circonscription du 17e arrondissement sud, celle de Bernard Pons qui n’a obtenu que 22,3% alors que la future candidate à la mairie de Paris en 2008 a eu 40,8% et a été réélue au second tour sans adversaire (Bernard Pons s’étant désisté). Patrick Stefanini, celui qui a été le récent directeur de campagne de Valérie Pécresse, a été le candidat au 17e arrondissement nord et a été battu par la candidate socialiste Annick Lepetit.(au premier tour, Annick Lepetit a eu 33,4% et Patrick Stefanini 32,5% ; au second tour, respectivement 50,3% et 49,7%).

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Dans une interview au journal "Le Parisien" le 4 octobre 2005, le "bon docteur Pons" s’inquiétait de la santé de son ami Jacques après son AVC du mois d’août 2005 : « Ce n’est jamais anodin. Compte tenu de son âge, de ses antécédents tabagiques, de son alimentation et du fait qu’il n’a jamais fait de sport, c’est même à prendre au sérieux. (…) L’image de "l’homme indestructible" est atteinte. Il va devoir vivre sous contrôle médical (…). En tout cas, la perspective d’une nouvelle candidature paraît aujourd’hui bien improbable. » (propos recueillis par Laurent Valdiguié).

Car Bernard Pons en était persuadé, Jacques Chirac, avant son pépin de santé, voulait se représenter en 2007 car il n’aurait pas su quoi faire en dehors de la politique : « Tel que je le connais, il avait en tête d’être à nouveau candidat. Que voulez qu’il fasse ensuite ? (…) Cela fait quarante ans que je le pratique, et il n’a jamais rien fait d’autre que de la politique. Même le dimanche, il est toujours resté dans son bureau à passer des coups de fil ! Contrairement à François Mitterrand, il ne s’est jamais beaucoup promené dans Paris. Pour lui, il est impensable de s’arrêter. ».

Comme l’expliquent les nombreuses dépêches annonçant sa disparition en citant un extrait de cette interview, Bernard Pons a exprimé sa déception voire sa tristesse au sujet du Président Jacques Chirac en confiant : « Je ne suis ni amer ni aigri, je suis triste et déçu. (…) On a assisté à un immobilisme absolu. Que restera-t-il du septennat : une absurde dissolution. Que restera-t-il du quinquennat : un funeste référendum. (…) Je l’ai cru longtemps ouvert, attentif, généreux, fidèle en amitié. Je constate aujourd’hui qu’il en est autrement. Il a une idée bien personnelle du pouvoir. Tout est compartimenté, pesé, calculé. Il n’a jamais aimé, ni voulu, conduire un travail d’équipe, tous les hommes proches de lui ont été mis dans des cases et il les a utilisés en fonction de l’étiquette qu’il y avait sur la boîte. Beaucoup de ceux qui, dans son entourage, ont été corvéables à merci ont été rejetés comme des Kleenex. ». Cela ressemble à du vécu !

Eh oui, le fidèle d’entre les fidèles s’est rebellé : le divorce date de la campagne présidentielle de 2002. En tant que président des amis de Jacques Chirac, Bernard Pons avait demandé à Nicolas Sarkozy d’être son invité d’honneur à Nice, mais à cause de cela, Jacques Chirac l’a « excommunié » : « Aujourd’hui, je ressens une responsabilité vis-à-vis de tous ceux que j’ai entraînés et qui ont cru en tout cela… Cela fait beaucoup de monde, de quoi faire… une association des anciens amis de Jacques Chirac ! ».

On comprend donc mieux pourquoi Nicolas Sarkozy a autant de peine : Bernard Pons fut de ces chiraquiens qui ont cru en Nicolas Sarkozy dès 2005, voire dès 2002. Et cela, le "grand Jacques" ne pouvait l’admettre…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 avril 2022)
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Pour aller plus loin :
La main de Chirac.
Bernard Pons.
Élysée 2022 (45) : le naufrage du parti Les Républicains.
Jean-François Copé.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.
Patrick Devedjian.

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9 avril 2022 6 09 /04 /avril /2022 03:10

« Pour comprendre le Blum du Front populaire, le père du peuple de gauche, le grand Français issu de la guerre, il est trop tard quand l’on approche de l’estuaire de sa vie, quand il est déjà devenu le visage des socialistes après le congrès de Tours. Car Léon Blum est une énigme. Il n’est pas de ces figures, comme le Général De Gaulle, convaincues dès l’enfance d’un destin qu’ils vont réaliser. Il n’est pas de ceux, comme le maréchal Pétain, qui, après avoir enduré la longue frustration de ne pas être reconnus à leur valeur, sont prêts à tout et même au pire. » (Frédéric Salat-Baroux, le 13 janvier 2021).




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Le chef du Front populaire et ancien chef du gouvernement Léon Blum est né il y a exactement 150 ans, le 9 avril 1872, à Paris. C’est l’occasion de revenir sur cette personnalité française exceptionnelle qui fut parmi les plus importantes de la première moitié du XXe siècle. On a probablement trop insisté sur son socialisme, ce qui permettait aux "gens de gauche" de s’y reconnaître, mais cela avait aussi un impact négatif parmi les autres, ceux qui ne se reconnaissaient pas dans le socialisme.

Un peu comme avec Jean Jaurès qui a été honoré par Nicolas Sarkozy qu’on ne peut pas dire vraiment socialiste. Léon Blum fait sa mue posthume comme bâtisseur non seulement du socialisme de gouvernement mais plus largement comme homme d’État. Pour preuve, le dernier biographe en date (parmi d’éminents biographes, comme Jean Lacouture, Serge Berstein, Joël Colton, Ilan Greilsammer, Pierre Renouvin, René Rémond, Philippe Bauchard, Pierre Birnbaum, etc.), ce n’est autre que Frédéric Salat-Baroux, le dernier secrétaire général de l’Élysée de Jacques Chirac (dont il fut aussi le gendre), qui a publié le 13 janvier 2021 une biographie de Léon Blum : "Blum le Magnifique : du Juif Belle Époque au leader socialiste" (éd. L’Observatoire).

Ce dernier, qui tenait le 29 mars 2022 une conférence à Jouy-en-Josas, ville où habitait et est mort Léon Blum le 30 mars 1950, a commencé son livre par une agression qui aurait pu mal finir pour Léon Blum, puisqu’il a failli être lynché le 13 février 1936 au boulevard Saint-Germain, à Paris, lors de l’enterrement de Jacques Bainville. Il sortait de l’Assemblée Nationale en voiture et les camelots du roi l’avaient reconnu et se sont mis à le molester jusqu’au sang, et il n’a dû son salut qu’à l’intervention de la police. Il a fait preuve d’un grand courage et de sang-froid. Trois mois plus tard, il formait le nouveau gouvernement de la France avec la participation de la SFIO, son parti dirigé par Paul Faure, et du parti radical, ainsi qu’avec le soutien du PCF, son parti rival, inféodé à Moscou, qui s’était majoritairement séparé des socialistes au fameux congrès de Tours en décembre 1920.

D’abord plus intellectuel que politique (reçu normalien mais exclus ensuite de l’école, finalement reçu au concours du Conseil d’État qui lui assura sa sécurité alimentaire et lui apporta le prestige du haut fonctionnaire), ami de Maurice Barrès, André Gide et Anatole France, Léon Blum fut marqué par l’affaire Dreyfus et la démarche politique de Jean Jaurès, mais, hésitant à entrer dans l’arène politique, il refusa de se présenter aux législatives en 1902 puis 1906, et ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale qu’il s’est véritablement engagé dans la vie politique, élu député le 16 novembre 1919 et réélu jusqu’en 1940 sauf en 1928 où il fut battu.

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Pendant une quinzaine d’années, Léon Blum a amené la SFIO d’un parti révolutionnaire d’opposition à un parti de gouvernement au sein d’une coalition. À cet égard, malgré son humanisme et son progressisme, Léon Blum restait tributaire de son temps. Pour preuve, ces paroles à l’occasion du débat sur le budget des Colonies à la Chambre des députés le 12 juillet 1925 : « Nous admettons qu’il peut y avoir non seulement un droit, mais aussi un devoir de ce qu’on appelle les races supérieures, revendiquant quelquefois pour elles un privilège quelque peu indu, d’attirer à elles les races qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de civilisation. ».

Sa ligne politique fut toujours très ferme, mais à la tête du gouvernement, à partir du 4 juin 1936, il n’avait pas la totalité des leviers politiques et devait assumer les compromis : profondément conservateurs, les radicaux lui ont interdit d’engager la France militairement aux côtés des républicains espagnols contre Franco et de voter le droit de vote pour les femmes (alors qu’il avait lui-même nommé les premières femmes à son gouvernement, dont Irène Joliot-Curie), etc.

Pendant les années 1930, avant et pendant le Front populaire, Léon Blum était la cible régulière des journaux d’extrême droite (au point d’avoir failli être lynché), à la fois pour son socialisme et son origine juive. Les critiques étaient quasiment des appels au meurtre.

Léon Daudet en 1930 : « Léon Blum, le socialiste pour salonnards, a un physique (…) qui tient de la chèvre et du lévrier, une cervelle allemande, et des petites manières chatouillées. (…) C’est un de ces intellectuels retors, assez subtils et pas mal absurdes, épris du paradoxe élégant, comme il s’en balade quelques-uns sur le Sinaï. ». Toujours Léon Daudet en 1930 : « À Hambourg, Blum, rendu à son ethnicité foncière, s’exprima en allemand, et remporta, paraît-il, un véritable succès. Je le crois sans peine. Il devait se sentir rapatrié (…). Il a certainement avec lui un consortium de banquiers, qui jouent la carte du socialisme et du prélèvement sur le capital. ». Xavier Vallat pendant la campagne électorale de 1936 : « Blum ! C’est le bruit que font douze balles françaises entrant dans la peau d’un traître ! ». Charles Maurras le 15 mai 1936 : « C’est en tant que juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum. Ce dernier verbe paraîtra un peu fort de café : je me hâte d’ajouter qu’il ne faudra abattre physiquement monsieur Blum que le jour où sa politique nous aura amené la guerre impie qu’il rêve contre nos compagnons d’armes italiens. Ce jour-là, il est vrai, il ne faudra pas le manquer. ».

Même Clemenceau y est allé de son petit mot vache, en disant le 26 février 1928, à propos de Léon Blum : « C’est un bien curieux phénomène. Il fait penser à ces religions d’Isis ou de Mithra que pénétraient et désagrégeaient peu à peu la société romaine… ». Et on ne s’étonne pas de la rudesse du concurrent communiste devenu ennemi avec le Pacte germano-soviétique, à savoir Maurice Thorez, patron des communistes français, en février 1940 : « En Blum sont réunis le dégoût de Millerand envers le socialisme, la cruauté de Pilsudski, la lâcheté combinée avec la soif du sang de Noske, et la haine féroce de Trotski envers l’Union Soviétique. La classe ouvrière ne peut pas ne pas clouer au pilori ce monstre, monstre au point de vue moral et politique. » [Gustav Noske fut Ministre allemand SPD de la Défense de février 1919 à mars 1920 et a écrasé dans le sang la révolte spartakiste de Berlin].

L’expérience socialiste fut de courte durée puisque le 21 juin 1937, Léon Blum, qui avait obtenu les pleins pouvoirs en matière financière de la Chambre des députés, s’est vu désavoué par le Sénat et a donc démissionné, laissant la place à un radical, Camille Chautemps. Il a fait un bref retour du 13 mars au 7 avril 1938, avec toujours une opposition du Sénat, laissant place au radical Édouard Daladier qui, rejetant la majorité du Front populaire, a formé une nouvelle majorité parlementaire par l’alliance des radicaux et de la droite républicaine qui resta au pouvoir jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale.

À partir de ce moment-là, Léon Blum est devenu plus une figure morale qu’un leader politique, sauf quelques décennies plus tard, à partir des années 1970, où François Mitterrand, dans le zèle du récent converti, s’est autoproclamé son héritier tout en veillant à ce que "son expérience" ne fût plus une "expérience" ni de courte durée.

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Léon Blum a ainsi anticipé les problématiques, en s’opposant en septembre 1938 aux Accords de Munich qu’il considérait comme une trahison pour nos amis tchécoslovaques (« un lâche soulagement » ; la guerre en Ukraine nous replace très gravement dans le même contexte), et le 10 juillet 1940, il a voté contre les pleins pouvoir au maréchal Pétain, l’un des rares parlementaires à avoir saisi la signification de ce vote. Arrêté en septembre 1940, il fut interné pendant toute la guerre (et même déporté en 1943 au camp de concentration de Buchenwald, après avoir eu au début un procès, à Riom, qui ne s’acheva pas).

Après la guerre, la situation était la suivante : les socialistes résistants furent restructurés par un de ses proches, Daniel Mayer (que François Mitterrand a nommé Président du Conseil Constitutionnel en 1983), qui dirigea la SFIO jusqu’au 38e congrès des 29 août au 1er septembre 1946 à Paris. À ce congrès, deux camps s’affrontèrent : avec la SFIO forte de 240 000 adhérents, Léon Blum et Daniel Mayer voulaient transformer la SFIO en une sorte de grand parti travailliste qui accueillerait d’autres forces vives de la Résistance. Opposé à cette ouverture vers un socialisme humaniste considérée comme révisionniste, Guy Mollet gagna le congrès et fut élu secrétaire général de la SFIO jusqu’en 1969. Même le rapport de Léon Blum à ce congrès, en tant que directeur du "Populaire" fut rejeté par 2 491 mandats contre 1 745 et 207 abstentions.

Léon Blum avait refusé d’entrer dans le gouvernement de De Gaulle à sa libération du camp en 1945. Toutefois, son aura a conduit Vincent Auriol à le nommer Président du Gouvernement provisoire du 16 décembre 1946 au 22 janvier 1947, le temps d’installer la Quatrième République. Ancien Ministre des Finances du Front populaire, Vincent Auriol était le Président de la première Assemblée Nationale de la Quatrième République élue le 10 novembre 1946, et allait être élu Président de la République le 16 janvier 1947.

Après la chute du gouvernement de Paul Ramadier, Vincent Auriol a désigné Léon Blum le 20 novembre 1947 comme futur Président du Conseil mais les députés l’ont désavoué le lendemain. Il resta définitivement une simple figure morale, comme allait le devenir son ancien Sous-Secrétaire d’État à Trésor de son deuxième gouvernement en 1938, un certain Pierre Mendès France.

Revenu simple éditorialiste de son journal "Le Populaire", Léon Blum s’est opposé aux excès du régime des partis mais aussi à De Gaulle qui avait un grand respect pour lui. De Gaulle a écrit dans ses "Mémoires de guerre" : « À ma personne, il ne ménageait pas l’expression de son estime, mais à proportion de ce qu’il en disait de bon, il se défiait de mon autorité et combattait avec âpreté tout projet de désignation du chef de l’État par un suffrage élargi. Bref, il avait, lui aussi, réadopté la règle fondamentale du régime parlementaire français : qu’aucun tête ne dépasse les fourrés de la démocratie ! Évidemment, Blum considérait sous la seule optique socialiste le grand problème dont je l’avais entretenu. J’avoue que, pensant aux expériences que le pays venait de faire et dont lui-même avait été victime, j’en éprouvais de la tristesse. » (Tome 3). Foudroyé par une crise cardiaque en mars 1950, Léon Blum n’a pas eu le temps de revenir au pouvoir.

« Léon Blum aura été le témoin, l’acteur et la victime de ce siècle. Mais parce qu’on l’aura suivi dans sa jeunesse, que l’on aura croisé Barrès et les pères du nationalisme, que l’on se sera penché sur le sens de l’affaire Dreyfus, que l’on aura cherché à comprendre le nouvel antisémitisme, mesuré la spécificité et la puissance du léninisme, pris au sérieux Mussolini, l’on se trouvera alors, et comme lui sans l’avoir voulu, aux origines du suicide de l’Europe. » (Frédéric Salat-Baroux).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 avril 2022)
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Pour aller plus loin :
Léon Blum.
Léon Blum au pouvoir.
Jean Jaurès.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Le général Georges Boulanger.
Georges Clemenceau.
Paul Déroulède.
Seconde Guerre mondiale.
Première Guerre mondiale.
Le Pacte Briand-Kellogg.
Le Traité de Versailles.
Charles Maurras.
L’école publique gratuite de Jules Ferry.
La loi du 9 décembre 1905.
Émile Combes.
Henri Queuille.
Rosa Luxemburg.
La Commune de Paris.
Le Front populaire.
Le congrès de Tours.
Georges Mandel.
Les Accords de Munich.
Édouard Daladier.
Clemenceau a perdu.
150 ans de traditions républicaines françaises.

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7 avril 2022 4 07 /04 /avril /2022 04:29

« Notre peuple, bien qu’aient été sauvées son intégrité et son indépendance, bien qu’il ait su s’éviter à lui-même les grandes convulsions intérieures, bien qu’il ait repris son labeur avec courage au milieu des ruines, éprouve parfois une sorte de doute amer et s’interroge avec quelque angoisse sur ce que sera l’avenir. » (De Gaulle, le 7 avril 1947 à Strasbourg).





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Il y a soixante-quinze ans, le 7 avril 1947 à Strasbourg, devant l’hôtel de ville, De Gaulle, alors ancien Président du Conseil, a prononcé un discours qui a jeté les bases du Rassemblement du Peuple Français (RPF), un "rassemblement" ou un "mouvement" politique qui ne se voulait pas être un "parti" car son premier objectif était de dénoncer le "régime des partis" dans lequel la Quatrième République avait conduit la France.

De Gaulle créant un parti politique, c’était un scoop alors qu’il s’était toujours refusé à en créer, au nom de l’unité nationale (il représentait la France, pas une partition de la France). La plupart des résistants se sont retrouvés au sein du nouveau parti démocrate-chrétien, le MRP (Mouvement républicain populaire), comme Maurice Schumann, Louis Terrenoire et Edmond Michelet, au sein du parti radical, comme Jacques Chaban-Delmas et Michel Debré, et, pour les résistants communistes, au sein du PCF, qui fut, à la Libération, avec le MRP, l’un des deux partis les plus forts électoralement.

Le 21 janvier 1946, De Gaulle a quitté la direction du gouvernement, considérant que les partis venaient de sombrer dans les divisions politiciennes. En particulier, le divorce a eu lieu avec le MRP, mouvement qui soutenait le régime parlementaire, alors que De Gaulle, au contraire, souhaitait un exécutif fort, qu’il a décrit lors d’un célèbre discours à Bayeux le 16 juin 1946. Il pensait qu’il allait être rapidement rappelé au pouvoir, mais le jeu politique l’a emporté et s’est déroulé sans lui, marginalisé. Après une première tentative ratée de référendum, la Quatrième République est née laborieusement de combinaisons politiciennes et d’un référendum approuvé le 13 octobre 1946 par lassitude (seulement par 9 des 25 millions d’électeurs). Le 10 novembre 1946 enfin, furent élus les premiers députés de la Quatrième République.

De Gaulle s’est alors muré dans un silence pendant tout l’hiver et le 30 mars 1947, il est réapparu à Bruneval pour prononcer un premier discours à l’occasion d’un monument commémorant la Résistance où il a affirmé envisager la création d’un mouvement politique qu’il a confirmé le 7 avril 1947 à Strasbourg : « La Constitution en vertu de laquelle tous les pouvoirs publics procèdent dans leur source et reposent dans leur fonctionnement d’une manière directe et exclusive sur les partis et sur leur combinaison, cette Constitution a été acceptée par 9 millions d’électeurs, rejetée par 8 millions, ignorée par 8 millions, mais elle est entrée en vigueur. On voit, maintenant, ce qu’elle donne. Il est clair que la France n’a pas, à sa tête, à l’heure qu’il est, un État dont l’efficience, l’autorité soient à la hauteur des immenses problèmes qui se posent à elle. (..) Nous zigzaguons sur une route bordée de précipices. Faudra-t-il donc que nous demeurions indéfiniment dans cet État ruiné, exaspérant, où des hommes qui travaillent à une même tâche opposent organiquement leurs intérêts et leurs sentiments ? (…) La République que nous avons fait sortir du tombeau, où l’avait ensevelie le désespoir national, la République, dont il faut qu’elle se confonde maintenant avec notre rénovation. La République sera l’efficience, la liberté et la concorde ou bien elle ne sera rien que désillusion et impuissance (…). Il est temps que se forme et que s’organise le rassemblement du peuple français. ».





Son discours à Strasbourg a donc marqué un véritable retour politique de De Gaulle, alors que la veille, il avait célébré à Strasbourg le second anniversaire de la libération de l’Alsace qui avait été annexée par l’Allemagne dès 1940.

La création formelle du RPF a eu lieu le 14 avril 1947, suivie d’une conférence de presse de De Gaulle, entouré de Jacques Soustelle et du capitaine Guy, le 24 avril 1947 à la salle de la Maison de la Résistance, rue François-Ier à Paris, une salle beaucoup trop petite pour accueillir la myriade de journalistes venus l’écouter présenter le RPF : « Je déplore de choquer peut-être certaines de nos habitudes et de nos traditions, fort souvent très respectables, mais je constate que dans la France telle qu’elle, étant donné les partis tels qu’ils sont, ceux-ci ne peuvent pas fournir à ce sentiment commun le cadre nécessaire ; ils ne peuvent pas créer le sentiment nécessaire pour appuyer une politique déterminée. ».

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Dans son communiqué le 14 avril 1947, De Gaulle a affirmé à la presse : « Pour marcher droit vers son but, il faut que la nation soit guidée par un État cohérent, ordonné, concentré, capable de choisir et d’appliquer impartialement les mesures commandées par le salut public. Le système actuel, suivant lequel des partis rigides et opposés se partagent tous les pouvoirs, doit donc être remplacé par un autre où le pouvoir exécutif procède du pays et non point des partis, et où tout conflit insoluble soit tranché par le peuple lui-même. Cela, chaque Français le sent. Aujourd’hui est créé le Rassemblement du peuple français. J’en prends la direction. Il a pour but de promouvoir et de faire triompher, par-dessus nos divisions, l’union de notre peuple dans l’effort de rénovation et la réforme de l’État. J’invite à se joindre à moi, dans le rassemblement, toutes les Françaises et tous les Français qui veulent s’unir pour le salut commun, comme ils l’ont fait hier pour la libération et la victoire de la France. ».

Les quatre grands axes du RPF étaient ainsi présentés : réforme constitutionnelle, anticommunisme, troisième voie économique avec l’alliance capital-travail (ce fut la participation), enfin, souveraineté française dans les territoires d’Outre-mer, ce qui voulait dire concrètement la lutte contre l’influence soviétique en Afrique. L’idée était de rassembler politiquement tous les gaullistes et de contrôler, organiser et guider ce qu’était le gaullisme.

Le RPF était structuré avec des fédérations départementales, et le patron était le secrétaire général, poste confié à Jacques Soustelle le 14 avril 1947 qui précéda Louis Terrenoire en 1952 et Jacques Foccart en 1954. Parmi les adhérents du RPF, on retrouvait des expérimentés comme des très jeunes : Jacques Baumel (président du groupe UDSR avant le RPF), René Capitant, Jean Charbonnel, Robert Poujade, Jean Royer, Jacques Debû-Bridel, Roger Frey, Jacques Chaban-Delmas, Christian Fouchet, Léon Noël, Edmond Michelet, André Malraux, etc. Le trésorier était le normalien René Fillon, oncle de François Fillon et fondé de pouvoir chez Rothschild qui a introduit Georges Pompidou à cette banque.

Ce fut une grande réussite, car la création du RPF répondait à une forte attente d’une partie des Français. Un demi-million de Français ont adhéré au RPF en quelques mois, le mouvement est devenu un parti de masse, composé surtout de classe moyenne et beaucoup plus féminisé que les autres partis (car il y a eu beaucoup de femmes résistantes). Il y a eu à la fois des maurrassiens (Pierre de Bénouville par exemple), des modérés et des républicains de gauche comme Jacques Soustelle, René Capitant, André Malraux, etc.

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Il est assez rare que se forment des partis politiques ex nihilo, émanant surtout de son fondateur. À ma connaissance, il n’en a eu que deux qui ont su s’imposer dans le paysage politique depuis la Libération, le RPF (qui a donné ensuite l’UNR, l’UDR, le RPR, l’UMP et LR) et En Marche fondé par Emmanuel Macron le 6 avril 2016 à Amiens (qui a donné LREM), qui tous les deux, ont réussi à obtenir une majorité absolue à l’Assemblée Nationale (en 1968, 2002 et 2007 pour l’un, 2017 pour l’autre). Le mouvement Reconquête lancé par Éric Zemmour le 5 décembre 2021 à Villepinte pourrait en être un troisième, mais reste à connaître son audience électorale réelle dans le pays, car sinon, on pourrait aussi compter de nombreux micro-partis personnels qui ont également été créés depuis une cinquantaine d’années, mais sans influence déterminante dans la vie politique.

Les débuts du RPF furent prometteurs : dès les élections municipales des 19 et 26 octobre 1947, ce fut un raz-de-marée pour les gaullistes, recueillant 40% des suffrages, gagnant de nombreuses grandes villes dont Paris (Pierre De Gaulle), Marseille, Lille, Strasbourg, Grenoble, Bordeaux (Jacques Chaban-Delmas), Renne, Nantes, Angers, Besançon, Le Mans, Tours, Le Creusot, etc., souvent au détriment des communistes. Ce qui a montré une organisation très efficace et une implantation généralisée sur tout le territoire (au contraire de LREM qui a toujours peiné dans les élections locales depuis 2017).

Mais les partis du "système" (de la Troisième force : SFIO, radicaux, MRP, CNIP) ont réagi avec efficacité contre le RPF en faisant voter la réforme électorale (loi des apparentements du 9 mai 1951) qui avait pour but de casser les dynamiques électorales du RPF et du PCF. Et effectivement, les élections législatives du 17 juin 1951 furent un échec pour les gaullistes et les partis de la Troisième force ont pu gagner une majorité de 402 sièges au lieu des 301 qu’ils auraient dû obtenir avec l’ancien mode de scrutin. Résultat, deuxième force du pays avec 21,8% (derrière le PCF à 25,9%), le RPF n’a obtenu que 121 sièges sur 626 et n’a pas pu réellement peser (l’objectif du RPF était de faire élire 200 députés).

Les crises politiques qui se sont succédé après ces élections ont provoqué des divisions au sein des gaullistes. Jacques Soustelle fut même pressenti pour diriger un gouvernement de coalition mais y renonça à cause du refus de De Gaulle, mais d’autres députés RPF (vingt-sept députés dont Édouard Frédéric-Dupont) ont quand même soutenu Antoine Pinay lors de son investiture de Président du Conseil le 8 mars 1952. D’autres députés RPF se sont éloignés de De Gaulle pour d’autres raisons. Les élections municipales des 26 avril et 3 mai 1953 furent une défaite pour les gaullistes qui ont perdu la plus grande partie des villes conquises en 1947 (le nombre de suffrages est passé de 40% à 10% !), perdant notamment Paris, Marseille (Gaston Defferre élu maire), Châlons-sur-Marne, etc.

L’échec aux municipales de 1953 a démobilisé De Gaulle qui a redonné leur liberté aux députés RPF ; eux-mêmes ont créé le groupe des Républicains sociaux jusqu’en novembre 1958. Pour De Gaulle, l’échec provenait des élus de droite qui n’avaient plus peur du PCF (réduit) et donc, qui pensaient pouvoir se passer de De Gaulle et aller à la soupe. Pour d’autres, c’était l’hétérogénéité du recrutement des adhérents du RPF qui a provoqué les profondes divisions (comme plus tard pour LREM, le RPF acceptait la double appartenance avec un autre part, mais les autres partis refusaient cette double appartenance). Le RPF fut mis en sommeil officiellement le 13 septembre 1955 mais tous les réseaux du RPF ont servi à préparer le retour politique de De Gaulle en mai 1958.

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Le journal "La Croix" du 14 avril 2017 a retrouvé dans ses archives les déclarations de De Gaulle au cours de sa conférence de presse du 24 avril 1947, où il confirmait que sur seulement 40 départements structurés, des centaines de milliers d’adhésions étaient déjà arrivées. Les journalistes ont posé de nombreuses questions dont certaines étaient très intéressantes.

Sur la politique américaine, De Gaulle a expliqué : « [Je l’ai] rencontré tout de suite après la libération de la France et [connaissais] ses sentiments. Le Président Truman demeure fidèle à la politique traditionnelle américaine qui consiste à défendre la liberté même hors du nouveau monde, à soutenir partout le droit des peuples et des individus à disposer d’eux-mêmes. La tradition américaine s’apparente à la tradition française. À Strasbourg presque en même temps que le Président Truman et, bien sûr, sans que nous ne nous soyons concertés, j’ai tenu un langage qui n’était pas sans analogies avec le sien. ».

Sur le fait qu’il n’ait pas voulu proposer "sa" propre Constitution à Libération, De Gaulle a confié : « Je dois vous faire une confession publique. En août 1944, je n’ai pas cru devoir ouvrir moi-même une controverse constitutionnelle. Souvenez-vous. Nous étions en guerre contre l’Allemagne et le Japon. On s’est même battu contre le Japon jusqu’en septembre 1945, c’est-à-dire jusqu’à la veille des élections pour l’Assemblée Constituante. Je comptais sur la raison et la réflexion de mes concitoyens pour parvenir peu à peu à un régime démocratique bien organisé. Je suis intervenu plus tard, quand le débat s’est trouvé ouvert. Je ne suis pas surpris que nous ne soyons pas arrivés à une situation définitive, puisqu’il avait fallu cinq ans dans une période beaucoup moins troublée pour élaborer la Constitution qui devait d’ailleurs être révisée plusieurs fois. ».

Sa démission en janvier 1946 : « Quand je n’ai plus senti derrière moi ce rassemblement actif, je m’en suis allé, car je n’aurais plus servi à rien. ».

Les accusations de pouvoir personnel : « On parle beaucoup à mon propos de plébiscite, de pouvoir personnel. Il faudrait s’entendre sur les mots. Il y avait plébiscite en France quand un homme, après avoir pris le pouvoir, faisait ratifier cette conquête par le peuple. Moi, je suis revenu d’Égypte et je n’ai pas étranglé la République. Si être pour le pouvoir personnel, cela veut dire que l’on doit prendre pour soi toutes les responsabilités de la tâche à laquelle on s’est attelé, alors oui, je suis pour le pouvoir personnel. ».

Accusé à l’époque d’être un nouveau général Boulanger, De Gaulle a finalement prononcé des mots (la dernière citation) que pourrait aujourd’hui prononcer Emmanuel Macron dans sa manière de gouverner la France. En d’autres termes, Emmanuel Macron a été l’enfant idéalisé d’un De Gaulle qui recherchait avant tout l’efficacité dans la défense de la souveraineté de la France. Reste à savoir si le peuple suivra, car pour De Gaulle, cela n’a été qu’épisodiquement…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 avril 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
De Gaulle chef de parti.
La création du RPF.
Philippe De Gaulle, entre père et mer.
L'autre De Gaulle.
Philippe De Gaulle.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Daniel Cordier.
Le songe de l’histoire.
Vive la Cinquième République !
De Gaulle et son discours de Bayeux.
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.

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