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18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 03:20

« La voie parlementaire, c‘est la voie traditionnelle du parti socialiste. Mais en fait, les bons esprits se rendent compte que, depuis qu’il y a l’élection du Président de la République au suffrage universel [direct], toute la vie politique tourne autour et que les gouvernements se constituent à partir de cette élection. Il va donc bien falloir y aller ! » (André Chandernagor, revue "Parlement[s]", 2006/2 n°6, éd. L’Harmattan).




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L’un des aventuriers du mitterrandisme socialiste, André Chandernagor fête son 100e anniversaire ce dimanche 19 septembre 2021. Haut fonctionnaire, il a surtout été connu pour avoir fait une grande carrière politique dans le Limousin avant d’atteindre les sommets dans la Mitterrandie triomphante.

Brillant élève du lycée Henri-IV, né à Civray, dans le Poitou, André Chandernagor a fait des études de droit, l’École nationale de la France d’Outre-mer et enfin l’ENA (il a intégré le Conseil d’État), dans la promo Europe, la même promo que Valéry Giscard d’Estaing et Marceau Long. Auparavant, il s’était engagé à la SFIO (parti socialiste) à la fin de la guerre et a été membre du cabinet du Ministre de la France d’Outre-mer, le socialiste Marius Moutet en 1946 (il venait d’être fraîchement diplômé de l’École de la France d’Outre-mer).

De février 1956 à novembre 1958, comme conseiller juridique, il a aussi intégré le cabinet ministériel du Président du Conseil Guy Mollet, par ailleurs indéboulonnable secrétaire général de la SFIO. Guy Mollet espérait parvenir à réformer les institutions après avoir réglé quelques "petits" problèmes (comme la guerre d’Algérie). André Chandernagor lui a ainsi préparé des notes pour une telle réforme. Dès octobre 1956, André Chandernagor a présenté la "grande idée de Guy Mollet", inverser la question de confiance en obligeant l’Assemblée à avoir une majorité de rechange pour pouvoir censurer le gouvernement. Et la note précisait : « Il faut donner au gouvernement de plus grands pouvoirs dans la fixation de l’ordre du jour des Assemblées. ».

Guy Mollet a préféré démissionner en mai 1957 après avoir beaucoup réformé (Traité de Rome, loi-cadre d’Outre-mer, une semaine de congés payés supplémentaires, etc.). Il manquait d’argent pour continuer la guerre d’Algérie or il n’était pas le mieux placé pour contracter de nouveaux emprunts. Guy Mollet est revenu au pouvoir dans les gouvernement de Pierre Pflimlin puis de De Gaulle.

En juin et juillet 1958, André Chandernagor travailla donc aux côtés du Ministre de la Justice Michel Debré au sein du comité d’experts, représentant Guy Mollet alors ministre d’État de De  Gaulle, afin de définir les premiers principes d’une nouvelle Constitution. Et les idées d’André Chandernagor ont été prises en compte : article 49 aliéna 3, motion de censure, différenciation du domaine de la loi et du domaine du règlement, etc. Le travail estival sur les institutions fut passionnant pour André Chandernagor qui rappelait dans les "Archives constitutionnelles de la Cinquième République" (5e volume, 2003-2005) : « Étant issus pour la plupart d’entre nous du Conseil d’État, (…) nous nous connaissions tous, ce qui facilitait beaucoup les rapports. ». Il a eu le sentiment de vivre un moment historique.

Mais la lecture du parlementarisme rationalisé soutenue par Michel Debré et aussi la SFIO qui a voté la Constitution du 4 octobre 1958 ne fut pas privilégiée par De Gaulle qui, dès 1962, proposa l’élection du Président de la République au suffrage universel direct, donnant une très grande place à l’exécutif. Ce que regrettait André Chandernagor qui a publié quelques années plus tard, en 1967, un livre sur les droits du Parlement, "Un Parlement, pourquoi faire ?" (éd. Gallimard).

Dans ce livre, il proposait une nouvelle voie pour augmenter le pouvoir parlementaire. Pas revenir à la Quatrième République comme l’imaginait Guy Mollet (à savoir, que les parlementaires retrouvent l’initiative de l’ordre du jour au détriment du gouvernement ; avec la réforme du 23 juillet 2008, les parlementaires ont gagné quelques journées par mois d’initiative). Mais imaginer et renforcer le pouvoir de contrôle : « Puisque nous sommes dans ce système, et qu’on ne va pas en sortir tout de suite, voyons si nous ne pouvons pas retrouver du pouvoir dans le contrôle. (…) Ne pourrait-on pas, comme les Parlements britannique ou américain, faire du contrôle effectif ? (…) Quand j’ai commencé mon livre, Guy Mollet m’a dit : "C’est une thèse". Cela ne l’intéressait pas, il était resté sur l’ancien système, et rêvait toujours d’y revenir. » ("Parlement[s]").

Entre-temps, André Chandernagor n’était plus un simple conseiller mais il était devenu un parlementaire chevronné.

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Dès mai 1953, André Chandernagor (à 31 ans) fut élu maire de Mortroux, une commune de la Creuse (d’où venait sa femme). A commencé alors une longue carrière d’élu local et national, dans le cadre de son engagement socialiste, un socialisme de centre gauche, proche du centrisme, viscéralement anticommuniste et partisan de la construction européenne. Son échec en avril 1955 aux élections cantonales n’a pas réduit son ambition politique, et il tenta un autre canton : il fut élu conseiller général de Bourganeuf six ans plus tard, en avril 1961 (succédant à un sénateur socialiste qui est mort). Ces deux mandats, constamment réélu, il les a gardés jusqu’à sa démission en décembre 1983.

Le mandat cantonal était important puisqu’il fut élu président du conseil général de la Creuse de septembre 1973 à décembre 1983 (il succéda à un autre socialiste), et il fut également élu président du conseil régional du Limousin de 1974 à 1981, à une époque où cette fonction avait peu d’influence (avant la décentralisation). Ses fonctions exécutives montraient qu’il était un des potentats locaux du socialisme du Sud-Ouest. Son fils Thierry Chandernagor fut élu par la suite également maire de Mortroux et président du conseil général de la Creuse.

Parallèlement, et ce fut pour lui d’occasion de participer aux nombreux débats politiques de la Cinquième République, André Chandernagor fut élu député SFIO puis PS de la Creuse, de novembre 1958 à juillet 1981, sans cesse réélu (il fut vice-président de l’Assemblée Nationale de 1967 à 1968). Sa première élection a eu lieu après son vote favorable à la nouvelle Constitution. Il a choisi une circonscription où le parti communiste français était très fort mais il a pu devancer le candidat PCF au premier tour et le battre au second tour. Dans sa propagande électorale : « Si la République demeure laïque, démocratique, sociale, c’est à l’effort d’hommes comme lui que nous le devons. ». On comprend pourquoi il était anticommuniste : son électorat penchait sur sa droite pour battre le candidat communiste.

Sur le plan politique, il était donc un proche de Guy Mollet au sein de la direction de la SFIO. Guy Mollet et François Mitterrand se haïssaient, l’un parce que l’arrivée de l’autre lui paraissait suspecte et arriviste, l’autre qui considérait le précédent comme un immobile incapable de reprendre le pouvoir après 1958. Entre la grande défaite d la gauche à l’élection présidentielle de juin 1969et le congrès d’Épinay (le second) en juin 1971, la gauche était en pleine ébullition, en particulier le parti socialiste. La SFIO était devenue PS en 1969 sous la direction d’Alain Savary, dauphin de Guy Mollet après avoir pensé à Pierre Mauroy. On comprend d’ailleurs ainsi pourquoi Pierre Mauroy tenait tant à diriger le PS en 1988, et auparavant, pourquoi Pierre Mauroy a apporté toute la légitimité et crédibilité socialistes à François Mitterrand en 1971.

André Chandernagor se trouvait dans une situation assez flottante, pendant cette période (1969-1971). Il était opposé à la politique d’union de la gauche pour les élections municipales de 1971, refusant l’alliance avec le parti communiste français.

Dans la revue "Parlement[s]" déjà citée plus haut, André Chandernagor expliquait qu’il n’était pas très éloigné des objectifs du gouvernement : « "La nouvelle société" de Chaban, je dois dire, ce n’était pas mal, en matière de réformisme. Nous étions gênés. ». Il restait cependant un député de l’opposition, n’hésitant pas à s’opposer au Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas malgré ses positions ouvertes, libérales dans la communication, et modérées ou au Président ultérieur, Valéry Giscard d’Estaing, malgré ses propositions également plus libérales.

Ainsi, il a attaqué Jacques Chaban-Delmas dans l’hémicycle le 10 mai 1972 lors du débat sur la libéralisation de l’ORTF, au sujet des publicités clandestines. Au Congrès de Versailles le 21 octobre 1974, André Chandernagor a aussi balayé d’un revers de main la (très importante) révision constitutionnelle permettant aux groupes parlementaires de l’opposition de saisir le Conseil Constitutionnel : « Il dénonce une révision inopportune, parce que éloignée des préoccupations des Français, et dérisoire, car elle n’apporte aucun commencement de solution aux problèmes constitutionnels fondamentaux qui touchent au déséquilibre essentiel de nos institutions. » (Michèle Cotta).

Dans ces années "fondatrices" de la transformation de la gauche non communiste, Michèle Cotta a suivi avec assiduité les débats au sein du parti socialiste. Dans ses "Cahiers secrets", elle a raconté notamment le (premier) congrès du PS à Épinay, le 21 octobre 1970, un congrès pour préfigurer le ralliement de la Convention des institutions républicaines (CIR) de François Mitterrand : « L’alliance Mauroy-Chandernagor ? Ce n’est pas une alliance, mais un collage dont Mauroy ne veut pas, mais qu’il subit. En réalité, Chander, comme on l’appelle, entendrait bien les sirènes centristes. Savary le rappelle sèchement à l’ordre : "La recherche de l’unité de la gauche doit être une constante du mouvement socialiste". Mauroy pensait à cette occasion conquérir la majorité du parti. Tout dépendait de Guy Mollet. Mais celui-ci maintenant le déteste : "Mauroy, c’est Poulidor, dit-il, il sera toujours second". En réalité, les intérêts des ténors du PS sont divergents. Les uns ont besoin de l’union de la gauche pour être élus dans leur ville ou leur circonscription (…). Les autres pensent pouvoir l’éviter, tel Defferre, qui accuse Mollet de "jouer les Robespierre". »

Le 7 novembre 1970, François Mitterrand a prononcé un discours à Château-Chinon où il a proposé de rejoindre le PS. Deux jours plus tard, François Mitterrand s’est estimé satisfait devant Michèle Cotta, car les socialistes ont semblé répondre positivement à son appel : « Il considère que l’opération est réussie et que l’on repart pour l’unité. Pourquoi en a-t-il parlé dimanche ? [ce serait plutôt samedi]. Parce que, à trop attendre, il risquait de récupérer un cadavre. Il fallait que ce fût assez tard pour que l’opération n’ait pas l’air dictée par les municipales [de mars 1971], et assez tôt pour que la liquéfaction du parti socialiste ne soit pas trop avancée. » [Michèle Cotta utilisait le mauvais terme, une liquéfaction est le passage de l’état vapeur à l’état liquide, or, ici, il s’agit du passage de l’état solide à l’état liquide, ce qui est une fusion, même si effectivement, Le Larousse donne un troisième sens, familier : "état d’amollissement, d’abattement physique et intellectuel"].

Et pour réussir son coup politique, François Mitterrand a mis au courant les hommes qui comptaient au sein du PS : « Avant de prononcer son discours, il avait joint, en dehors d’Alain Savary [premier secrétaire], les quatre tendances du parti socialiste : Chevènement, Chandernagor, Mauroy et Poperen. Les quatre lui avaient dit qu’il était temps, pour lui, de lancer l’offensive. Mitterrand a pensé qu’Alain Savary n’aurait d’autre issue que d’accepter. (…) Je m’aperçois que [François Mitterrand] avait pensé à tout, préparé ses arrières, vu les alliés qu’il fallait, alors que, il y a moins d’un mois, il me paraissait avoir pris sa retraite et vouloir se consacrer à l’écriture. » (Michèle Cotta).

Parallèlement à son engagement dans l’unité du PS, André Chandernagor louchait aussi à droite en participant (et intervenant) à des journées centristes les 21 et 22 novembre 1970 organisées par Pierre Abelin et Jean Lecanuet (du Centre démocrate ; rappelons que les centristes étaient encore dans l’opposition). Avec les trois cités, on pouvait retrouver Edgard Pisani (comme gaulliste de gauche), Maurice Faure (radical), etc. Les deux thèmes de prédilection des centristes étaient déjà l’Europe et la décentralisation : « Chandernagor, qui sent bien que c’est la question, s’efforce, le dimanche [22 novembre 1970], de définir une identité commune à tous ceux qui sont là : "Définissons-nous d’abord nous-mêmes", demande-t-il en proposant sa propre définition : "La force que nous voulons bâtir ne peut être qu’un rassemblement allant des socialistes au Centre démocrate inclus". ».

Mais Michèle Cotta a analysé l’échec de ce week-end : « Ils se sont tous dégonflés pour des raisons différentes entre le samedi et le dimanche et (…) ils n’ont même pas été capables de faire un nouveau parti et de se lancer dans une nouvelle aventure politique. Ils ont tous peur de quitter, qui le PS, qui le parti radical. Et ils préfèrent rester le roi de leur petit mouvement plutôt que partager avec d’autres le leadership d’une nouvelle formation réformatrice. ».

Ainsi, pas étonnant qu’aux assises de la CIR le 12 décembre 1970 à Suresnes, il y ait eu des réticences à s’allier avec des personnalités comme André Chandernagor : « Mitterrand me paraît exaspéré par le procès que lui fait la minorité "gauchiste" de la CIR, qui refuse l’union avec les socialistes sous prétexte que Chandernagor et Defferre sont orientés vers une alliance avec le centre. ».

La position d’André Chandernagor dans l’opposition pendant le septennat de Valéry Giscard d’Estaing n’était pas facile à tenir : « Nous étions quand même dans une logique d’opposition. (…) Il a fallu repartir avec le nouveau parti socialiste ; cela a été tout autre chose. Nous avons eu une sorte de passage à vide, il faut bien le dire. Nous avons appuyé certains éléments de l’expérience Giscard. (…) Nous n’essayons plus de participer au travail législatif. Pour le reste, nous témoignons : c’est tout ce que nous pouvons faire. Il m’est arrivé de dire : "Pendant vingt ans, j n’ai parlé que pour le Journal Officiel". » ("Parlement[s]").

Après le (second) congrès d’Épinay, pendant les années 1970, André Chandernagor a continué à apporter son soutien au courant de Pierre Mauroy au sein du PS. En tant qu’un des hommes forts des territoires, il fut nommé Ministre délégué auprès de Claude Cheysson, chargé des Affaires européennes dans les trois gouvernements de Pierre Mauroy, du 22 mai 1981 au 7 décembre 1983.

Une carrière ministérielle assez brève car il a été ensuite désigné comme Premier Président de la Cour des Comptes du 7 décembre 1983 au 19 septembre 1990, laissant place ensuite à Pierre Arpaillange. Il a ainsi quitté la vie politique au début de la Présidence de François Mitterrand caractérisée par la politisation de cette fonction administrative (tête de la Cour des Comptes). Pierre Joxe aussi fut un de ses successeurs et d’autres hommes politiques (pas de femmes !) les ont suivis : Philippe Séguin, Didier Migaud et aujourd’hui Pierre Moscovici. Il faut noter qu’André Chandernagor est arrivé à la Cour des Comptes par la politique et pas par la haute administration (Pierre Joxe et Philippe Séguin, par les deux), car son corps d’origine était le Conseil d’État et pas la Cour des Comptes.

L’un des avantages pour François Mitterrand d’avoir "évincé" André Chandernagor du gouvernement (sa nomination provenait de sa proximité de Pierre Mauroy et de son poids de notable local), c’était de pouvoir nommer son très proche compagnon politique Roland Dumas comme successeur aux Affaires européennes, puis aux Affaires étrangères.

Malgré le grand âge, André Chandernagor a salué l’initiative de créer le parti En Marche, qui correspondait au rassemblement qu’il avait défini le 22 novembre 1970, et a soutenu Emmanuel Macron à l’élection présidentielle de 2017. Il retrouvait ainsi sa tendance socialo-centriste pro-européenne qui ne l’avait jamais quitté, même avec l’union de la gauche.

Malgré toutes ses lettres de noblesse dans la vie politique, il est probable qu’on parlera plus aisément de lui comme …du père de l’écrivaine Françoise Chandernagor, auteure d’une vingtaine de romans, essais et pièces de théâtre, et membre de l’Académie Goncourt, qui fut également diplômée de l’ENA (première femme majeure, elle a intégré le Conseil d’État, comme son père), dans la même promo que Philippe Jurgensen (son premier mari), Guy Sorman, Gilles Ménage, Daniel Lebègue, Pierre Chassigneux, Philippe Auberger, Jean-Claude Guibal, Bertrand Cousin, François Gautier… et même Jacques Cheminade. Qu’il fête son (premier) centenaire dans les meilleures conditions de vie !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Anne Hidalgo.
André Chandernagor.
Michel Jobert.
Arnaud Montebourg.
Roland Dumas.
Bernard Tapie.
Laurent Fabius.
Louis Mermaz.
Marie-Noëlle Lienemann.
Jean-Luc Mélenchon.
Danièle Obono.
François Ruffin.
François Mitterrand.
François de Grossouvre.
Le congrès de la SFIO à Tours du 25 au 30 décembre 1920.
Le congrès du PS à Épinay-sur-Seine du 11 au 13 juin 1971.
Le congrès du PS à Metz du 6 au 8 avril 1979.
Le congrès du PS à Rennes du 15 au 18 mars 1990.
Le congrès du PS à Reims du 14 au 16 novembre 2008.
Édith Cresson.
Pierre Joxe.
Patrick Roy.
Raymond Forni.
Georges Frêche.
Michel Delebarre.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210919-andre-chandernagor.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-social-democratie-d-andre-235667

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/09/09/39127777.html

















 

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16 septembre 2021 4 16 /09 /septembre /2021 01:18

« Les supplétifs débarqués en métropole, en dehors du plan général, seront en principe renvoyés en Algérie (…). Je n’ignore pas ce que ce renvoi peut être interprété par les propagandistes de la sédition, comme un refus d’assurer l’avenir de ceux qui nous sont demeurés fidèles. Il conviendra donc d‘éviter de donner la moindre publicité à cette mesure (…). » (Louis Joxe, le 16 mai 1962).



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L’ancien ministre Louis Joxe est mort à Paris il y a trente ans, le 6 avril 1991, peu avant ses 90 ans (il est né à Bourg-la-Reine le 16 septembre 1901). Gaulliste de gauche, Louis Joxe fut un compagnon du Général De Gaulle exemplaire, ancien résistant, haut fonctionnaire assurant la transition administrative à la Libération et ministre au long cours (pendant près de dix ans). Parfois, le scandale rattrape la postérité. C’est le cas de Louis Joxe à qui de nombreux historiens ont reproché d’avoir abandonné à leur triste sort les Harkis (ces "supplétifs de l’armée française").

Ce qui met en cause en particulier Louis Joxe, alors Ministre d’État chargé des Affaires algériennes, l’un des négociateurs des Accords d’Évian (signés le 18 mars 1962) qui ont abouti au référendum d’autodétermination en Algérie le 1er juillet 1962 puis à son indépendance le 3 juillet 1962, c’est le télégramme du 16 mai 1962 envoyé au Haut commissaire de la République en Algérie sous le sceau du secret ("très secret, priorité absolue"). Il confirme que le gouvernement français a lâchement oublié les Harkis, ces combattants algériens dévoués à la cause française qui, après le refus d’être protégés par la France, ont été considérés comme des traîtres par les Algériens et, pour beaucoup, ont été massacrés.

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En fait, dès le 12 mai 1962, le Ministre des Armées Pierre Messmer a donné des instructions claires pour empêcher l’arrivée des Harkis en métropole. Et dans le télégramme ci-dessus du 16 mai 1962, Louis Joxe est allé plus loin puisqu’il a demandé des sanctions contre ceux qui aidaient les Harkis à rejoindre la métropole pour éviter ainsi de devoir les renvoyer sur le sol algérien. Environ 42 500 Harkis (et leurs familles) ont été autorisés à s’installer en métropole (avec le statut de réfugiés et pas de rapatriés comme pour les Pieds-noirs), sur environ 200 000 à 250 000 Harkis au total. Entre 50 000 et 60 000 Harkis auraient été massacrés en Algérie pendant la première année d’indépendance, et des dizaines de milliers restèrent en prison parfois jusqu’à la fin des années 1960.

On pourrait comprendre la position du gouvernement français qui ne voulait pas un afflux massif de migrants (en plus de l’arrivée des Pieds-noirs), dont l’accueil et l’insertion dans la société auraient pu présenter des sources préoccupations politiques importantes. Mais on aurait plus de mal de comprendre la naïveté du même gouvernement français à croire au respect des engagements d’amnistie, de non représailles et de réconciliation de la part du gouvernement algérien dès lors que les troupes françaises (présentes sur le territoire algérien encore jusqu’en juin 1964) ne pouvaient plus intervenir sans l’accord du gouvernement algérien.

Il n’y a pas seulement des historiens (souvent "classés de gauche") qui ont dénoncé cette lâcheté française (rappelons cependant que ce n’est pas le gouvernement français qui a massacré les Harkis mais bien des militaires algériens). Il y a aussi la sociologue Dominique Schnapper (fille de Raymond Aron), le Prix Nobel Maurice Allais, et même un autre gaulliste, devenu Président de la République, Jacques Chirac, qui, le 23 septembre 2001, a reconnu : « La France n’a pas su sauver ses enfants de la barbarie. ».

Le 5 décembre 2002, Jacques Chirac a affirmé également : « Notre premier devoir, c’est la vérité. Les anciens des forces supplétives, les Harkis et leurs familles, ont été les victimes d’une terrible tragédie. Les massacres commis en 1962, frappant les militaires comme les civils, les femmes comme les enfants, laisseront pour toujours l’empreinte irréparable de la barbarie. Ils doivent être reconnus. La France, en quittant le sol algérien, n’a pas su les empêcher. Elle n’a pas su sauver ses enfants. Les Harkis ne sauraient demeurer les oubliés d’une histoire enfouie. Ils doivent désormais prendre toute leur place dans notre mémoire. La mission des historiens doit se poursuivre. Elle doit être menée avec conscience et impartialité. La connaissance du passé, parce qu’elle permet de rendre justice aux victimes de l’histoire, ne peut que servir l’approfondissement de notre concorde nationale. Ce devoir de vérité trouve son prolongement naturel dans un devoir de reconnaissance. ».

Plus tard, le Président Nicolas Sarkozy a déclaré le 12 avril 2012 à Rivesaltes (où se trouvait un ancien camp de réfugiés harkis), près de Perpignan : « La France se devait de protéger les Harkis de l’Histoire, elle ne l’a pas fait. La France porte cette responsabilité devant l’Histoire. ». Le Président François Hollande est allé encore plus loin dans la reconnaissance de la responsabilité française, le 25 septembre 2016 aux Invalides à Paris : « Je reconnais les responsabilités des gouvernements français dans l’abandon des Harkis, les massacres de ceux restés en Algérie et les conditions d’accueil inhumaines de ceux transférer en France. (…) La reconnaissance de la responsabilité de la France est un acte symbolique qui fait avancer la paix des mémoires, de toutes les mémoires de la guerre d’Algérie, de ses mémoires blessées. ».

Les Harkis n’ont été reconnus dans leur statut d’anciens combattants qu’à partir du 9 décembre 1974 s’ils habitaient en France et à partir du 23 juillet 20210 s’ils habitaient en Algérie. C’est une des taches peu glorieuses de l’histoire de la France.

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Revenons à Louis Joxe, qui était-il ? Agrégé d’histoire géographie en 1925 (il fut devancé par le major, Georges Bidault), après un bref temps d’enseignement à Metz puis du journalisme, Louis Joxe a été en 1932 le collaborateur du ministre Pierre Cot sous la Troisième République, ce qui lui a permis de visiter l’URSS en septembre 1933. Après cette incursion ministérielle, il intégra en 1935 la plus grande agence de presse française (l’agence Havas, future AFP) et se spécialisa dans les relations internationales.

Après un engagement militaire dans l’armée de l’air puis à l’information au début de la Seconde Guerre mondiale, Louis Joxe fut renvoyé de son emploi par le régime de Pétain, mais a réussi à réintégrer l’Éducation nationale avec un poste d’enseignant à Alger. Ce fut à partir de là qu’il est devenu résistant et qu’il a travaillé avec De Gaulle, qui a fait de lui le secrétaire général du futur gouvernement provisoire de la République française d’octobre 1943 à janvier 1946, d’abord à Alger puis à Paris. Il a réalisé ainsi la transition administrative après l’Occupation.

Louis Joxe a continué ensuite comme diplomate dans diverses instances (dont l’UNESCO) puis fut nommé ambassadeur de France en URSS en 1952 et en Allemagne de l’Ouest en 1955, secrétaire général du Quai d’Orsay en 1956. Après le retour au pouvoir de De Gaulle, Louis Joxe fut parmi les grands commis de l’État qui constituèrent l’ossature de ses gouvernements.

Ainsi, Louis Joxe a été ministre sans discontinuer dans les gouvernements de Michel Debré et de Georges Pompidou : Secrétaire d’État chargé de la Fonction publique le 24 juillet 1959, puis Ministre de l’Éducation nationale le 15 janvier 1960, puis Ministre d’État chargé des Affaires algériennes le 22 novembre 1960, puis Ministre d’État chargé de la Réforme administrative le 7 décembre 1962, enfin Ministre de la Justice le 7 avril 1967 jusqu’au 31 mai 1968. Il fut aussi une seconde fois Ministre de l’Éducation du 15 octobre 1962 au 7 décembre 1962. Arrivé aux Affaires algériennes peu avant le "putsch des généraux" du 21 avril 1961, il a décrété l’état d’urgence avec les décrets n°61-395 et n°61-398 du 22 avril 1961. À la Réforme administrative, il a notamment travaillé sur l’intercommunalité en faisant adopter la loi du 31 décembre 1966 qui a amorcé la coopération intercommunale.

Le 28 avril 1969, après la démission de De Gaulle et la candidature de Georges Pompidou pour lui succéder, Louis Joxe a fait partie d’un petit groupe de députés gaullistes (avec Jean Charbonnel, Paul Granet, etc.) à vouloir soutenir Georges Pompidou à la condition qu’il nommât Edgar Faure Premier Ministre (cette démarche n’a eu aucune suite).

Ministre "technicien", Louis Joxe se fit consacrer par l’onction du suffrage universel aux élections législatives de mars 1967 : il fut élu et réélu député de Lyon de mars 1967 à novembre 1977, date à laquelle qui démissionna du Palais-Bourbon car nommé membre du Conseil Constitutionnel du 4 novembre 1977 au 28 février 1989, d’abord par Edgar Faure, Président de l’Assemblée Nationale, le 22 octobre 1977 pour terminer le mandat d’un membre décédé (Henri Rey), puis confirmé par Jacques Chaban-Delmas, Président de l’Assemblée Nationale, le 12 février 1980 pour un mandat complet (unique). Louis Joxe fut ainsi l’un des rares membres du Conseil Constitutionnel à y avoir été présent plus de neuf ans (en dehors des anciens Présidents de la République).

Père notamment d’un autre ministre important de la Cinquième République, Pierre Joxe (Intérieur, puis Défense), Louis Joxe est mort le 6 avril 1991 et repose désormais à Jouy-en-Josas où résidait un certain Léon Blum.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 avril 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Louis Joxe.
Jacques Chirac.
Valéry Giscard d'Estaing.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Philippe De Gaulle.
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.
Daniel Cordier.
Jacques Chaban-Delmas.
Hubert Germain.
Edmond Michelet.
Alexandre Sanguinetti.
Bernard Debré.
Christian Poncelet.
Albin Chalandon.
Jacques Soustelle.
Raymond Barre.
Simone Veil.
La Cinquième République.
Olivier Guichard.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Philippe Séguin.
Michel Droit.
René Capitant.

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10 septembre 2021 5 10 /09 /septembre /2021 09:55

« On ne peut pas avoir été et être et j’ai la ferme intention de léguer cet héritage de courage, de passion, de travail à tous les Guadeloupéens qui veulent œuvrer pour l’avenir de ce pays, loin des querelles intestines. » (Lucette Michaux-Chevry, Facebook le 5 octobre 2011).



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L’ancienne ministre chiraquienne Lucette Michaux-Chevry, qui était malade depuis quelque temps, est morte ce jeudi 9 septembre 2021 à l’âge de 92 ans (née le 5 mars 1929). Parmi les premières femmes politiques à avoir pris des responsabilités politiques locales et nationales, elle en a même pris les travers des hommes par son autorité de fer (certains l’ont appelée la "dame de fer"), ses cumuls de mandats, et même quelques affaires judiciaires et politico-financières (qui lui ont valu une récente condamnation). Elle a "régné" des décennies en Guadeloupe, engagée derrière Jacques Chirac sous l’étiquette gaulliste du RPR, puis UMP et LR, qu’elle a toujours refusé de structurer dans son île.

Avocate de profession, elle a commencé sa carrière politique en étant élue en mars 1959 conseillère municipale de sa ville natale, Saint-Claude (en Guadeloupe). Elle s’est fait ensuite élire conseillère générale de mars 1976 à mars 1994, d’abord à Saint-Claude puis, à partir de mars 1985, à Gourbeyre dont elle fut élue maire de 1987 à juin 1995. Elle a multiplié les mandats dans les exécutifs guadeloupéens.

Lucette Michaux-Chevry a été élue présidente du conseil général de la Guadeloupe de mars 1982 à mars 1985, elle fut à ce titre la première femme à avoir présidé un conseil général. Elle fut aussi parmi l’une des deux premières femmes à présider un conseil régional (avec l’écologiste Marie-Christine Blandin dans le Nord-Pas-de-Calais) avec son élection comme présidente du conseil régional de la Guadeloupe de mars 1992 à mars 2004 (réélue en mars 1998). Elle fut aussi élue maire de Basse-Terre de juin 1995 à mars 2001 et de mars 2008 à mars 2014, également présidente de la communauté d’agglomération Grand Sud Caraïbe de janvier 2012 à janvier 2019.

Devenue la "Guadeloupéenne de service" de la droite parlementaire, Lucette Michaux-Chevry, parallèlement à sa forte carrière antillaise, a poursuivi aussi une carrière politique nationale faite de mandats nationaux, comme ce mandat de membre du Conseil Économique et Social. Elle fut élue députée en mars 1986, réélue en juin 1988 et en mars 1993. Elle fut membre des deux premiers gouvernements de cohabitation, d’abord nommée Secrétaire d’État chargée de la Francophonie par Jacques Chirac du 20 mars 1986 au 10 mai 1988, et à ce titre, elle fut la première femme issue de l’Outre-mer à entrer au gouvernement, puis nommée Ministre déléguée chargée de l’Action humanitaire et des Droits de l’homme par Édouard Balladur du 30 mars 1993 au 16 mai 1995 (son ministre de tutelle était Alain Juppé).

Après sa sortie du gouvernement en 1995 (elle est devenue conseillère du Président de la République), elle s’était fait élire maire de Gourbeyre en juin 1995, puis sénatrice de la Guadeloupe de septembre 1995 à septembre 2011 (réélue en septembre 2004), tout en restant présidente du conseil régional de la Guadeloupe. Lucette Michaux-Chevry a été battue aux régionales de mars 2004 par son adversaire socialiste Victorin Lurel, élu député deux ans plu tôt, et qui resta à la tête du conseil régional jusqu’à sa défaite en décembre 2015 (par la droite michaux-chevryenne), sauf pendant les deux années où il était au gouvernement. En effet, Victorin Lurel fut nommé Ministre des Outre-mer par François Hollande du 16 mai 2012 au 31 mars 2014. Son prédécesseur à ce ministère était une femme, Marie-Luce Penchard, nommée Ministre de l’Outre-mer par Nicolas Sarkozy du 23 juin 2009 au 10 mai 2012.

Ancienne conseillère du Président de la République de 2007 à 2009, Marie-Luce Penchard n’est autre qu’un des deux enfants de Lucette Michaux-Chevry à laquelle elle a succédé à la mairie de Basse-Terre de mars 2014 à juillet 2020. Élue conseillère régionale de la Guadeloupe depuis mars 2010, Marie-Luce Penchard reste sur les traces de sa mère puisqu’elle est la deuxième vice-présidente du conseil régional de la Guadeloupe depuis décembre 2015 (réélue en juin 2021).

Une autre élue RPR, Gabrielle Louis-Carabin, encore maire du Moule (depuis 1989) et conseillère générale (depuis 1985 avec des interruptions), conseillère régionale de 1992 à 2002, députée de juin 2002 à juin 2017, lui a disputé le leadership de la droite guadeloupéenne. Ce conflit s’est transformé dans les années 2000 en conflit entre chiraquiens (Lucette Michaux-Chevry) et sarkozystes (Gabrielle Louis-Carabin). Cette dernière a d’ailleurs quitté l’UMP en 2009 en signe de protestation contre la nomination de la fille de Lucette Michaux-Chevry, Marie-Luce Penchard, dans le gouvernement de François Fillon, et ce départ a eu des conséquences politiques puisqu’elle a soutenu la candidature de François Hollande en 2012 et a été réélue députée mais cette fois-ci en intégrant le groupe socialiste, où elle a été l’une des rares élues à s’être opposée au mariage pour tous.

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En septembre 2011 (elle avait alors 82 ans), Lucette Michaux-Chevry a décidé de ne pas se représenter au sénatoriales (de toute façon, les trois sièges furent remportés par le PS), ni non plus au poste de maire en mars 2014 (elle avait toutefois mené la liste), mais elle a gardé encore son mandat de présidente d’agglomération (qu’elle avait depuis 2008) jusqu’à sa démission, en janvier 2019, soit à quelques semaines de son 90e anniversaire ! En outre, elle avait encore gardé un autre mandat jusqu’en juillet 2020, celui de maire-adjointe aux finances de Basse-Terre de la municipalité dirigée par sa fille.

Mais c’était dès mars 2004 qu’elle avait perdu beaucoup d’influence politique en Guadeloupe, repliée ensuite à Basse-Terre, elle avait en effet été "détrônée" par la victoire socialiste aux élections régionales, dans un mouvement de fond où d’autres potentats RPR s’étaient aussi fait battre en Outre-mer quelques années plus tard, c’était le cas notamment de Gaston Flosse en Polynésie française en 2005 et de Jacques Lafleur en Nouvelle-Calédonie en 2007. Une perte d’influence largement confirmée par la suite puisque sa candidature a été balayée lorsqu’elle a tenté de revenir au conseil départemental de la Guadeloupe en mars 2015.

Lucette Michaux-Chevry aura donc marqué l’histoire politique de la Guadeloupe mais sa postérité risque surtout de garder les éléments obscurs de sa trajectoire digne des hommes politiques les plus chevronnés des années 1970. À l’heure de la transparence et de la fin du cumul des mandats, elle ne pouvait que susciter de l’incompréhension sinon de la contestation sur sa manière d’agir. Elle a néanmoins toujours su défendre l’intérêt des Guadeloupéens dans tous ses mandats nationaux, au risque de donner prise à la critique de Pierre Mazeaud sur l’intérêt général qui doit s’élever au-delà de l’intérêt des territoires qu’on peut représenter électoralement.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Lucette Michaux-Chevry.
Michel Jobert.
Pierre Mazeaud.
Michel Debré.
Bernard Pons.
Pierre Juillet.
Philippe Mestre.
Henry Chabert.
Olivier Dassault.
Éric Raoult.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.

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https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-reine-mere-lucette-michaux-235683

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10 septembre 2021 5 10 /09 /septembre /2021 03:07

« Je suis un sentimental, je trouvais que l’on pouvait respecter les formes. » (Michel Jobert, le 16 avril 1974, cité par Michèle Cotta).



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Un sentimental choqué par la manière dont Jacques Chaban-Delmas a été "démissionné" (débarqué) de Matignon. L’ancien ministre gaulliste Michel Jobert est né il y a un siècle, le 11 septembre 1921 à Meknès, au Maroc, où sa famille s’était installée. À 21 ans, en pleine guerre, il s’est engagé en novembre 1942 et a participé au débarquement en Provence puis à la libération du territoire. Petit homme sympathique au crâne dégarni, Michel Jobert a toujours été un extraterrestre de la vie politique française. À l’instar de Dominique de Villepin, il a fait partie des rares politiques à avoir occupé de fonctions ministérielles de première importance sans avoir été élu nulle part, avant, pendant ou après ses responsabilités ministérielles. Il a gravi le mont politique par la face technocratique.

Diplômé du futur Science Po et de l’ENA (de la même promotion que Claude Cheysson, Henri Froment-Meurice, Michel Poniatowski et Pascal Arrighi), Michel Jobert a intégré la Cour des Comptes et s’est frotté très rapidement au monde politique en entrant dans des cabinets ministériels sous la Quatrième République entre 1952 et 1956, en particulier celui de Pierre Abelin (Ministre des Finances), de Paul Bacon (Ministre du Travail et de la Sécurité sociale) et enfin, celui de Pierre Mendès France, alors Président du Conseil. Après avoir été directeur de cabinet du Haut-commissaire de la République en Afrique-Occidentale française de 1956 à 1958 (Gaston Cusin), il a participé à l’élaboration de la Constitution de la Cinquième République, puis a été nommé directeur de cabinet du ministre d’État Robert Lecourt de 1959 à 1961.

Michel Jobert est sorti de la discrétion politique le 8 janvier 1966 (il a succédé au futur ministre François-Xavier Ortoli, nommé Commissaire général au Plan). En effet, directeur adjoint du cabinet du Premier Ministre de 1963 à 1966, il est devenu le premier collaborateur de Georges Pompidou, et cela jusqu’en 1973 : son directeur de cabinet à Matignon de janvier 1966 à juillet 1968 (avec le départ de Georges Pompidou de Matignon). Il est devenu administrateur d’Havas en 1968. Parmi ses nombreuses responsabilités, il a aussi été le président de l’Office national des forêts de 1966 à 1973.

Dans ses "Cahiers secrets", Michèle Cotta a raconté une confidence de Jacques Chirac du 2 décembre 1970 : « Chirac me raconte en outre que, en 1964, Olivier Guichard et François-Xavier Ortoli avaient essayé de le vider du cabinet de Georges Pompidou. Michel Jobert, lui aussi au cabinet de Pompidou, l’avait appris un vendredi soir et, écœuré, avait décidé de partir à la chasse pour deux ou trois jours. ». Finalement, lundi matin, tout était rentré en ordre et Jacques Chirac restait, protégé par Georges Pompidou.

Lors d’un enregistrement pour la campagne présidentielle le 4 novembre 1965, la déclaration de candidature de De Gaulle à sa reconduction, Alain Peyrefitte avait compris que les mots seraient mal interprétés par Georges Pompidou car De Gaulle disait en gros : sans moi, ce serait le chaos, alors que toute la presse se posait la question : "pourquoi lui plutôt que Pompidou ?". Mais Alain Peyrefitte n’a pas osé demander à De Gaulle, autosatisfait de sa prestation, de recommencer son allocution. Si bien que lors de sa diffusion à 20 heures à la télévision, alors que tout le staff de Georges Pompidou était réuni dans le bureau de Michel Jobert, le seul qui avait un téléviseur, ce dernier fut choqué. Alain Peyrefitte a foncé à Matignon pour le "service après-vente" et a raconté dans son "C’était De Gaulle" : « Le silence est tendu. À mesure que le Général parle, j’ai l’impression que le visage de Jobert, d’ordinaire impassible, se décompose. Pompidou, que je n’avais pas vu, se retire sans un mot. À la fin, Jobert me déclare sèchement : "Ce n’est guère aimable pour Pompidou. C’est même franchement insultant. En somme, si le Général n’avait pas décidé de se présenter, personne n’aurait pu sauver la République à sa place". On ne peut pas reprocher à un collaborateur intime de préférer son patron au patron de son patron. Mais si ce loyal serviteur du régime, parfaitement maître de ses nerfs, ne cache pas son indignation, comment va réagir la "classe jacassante" ? ».

Michel Jobert a fait partie des collaborateurs les plus proches et les plus fidèles de Georges Pompidou, avec Jacques Chirac, Anne-Marie Dupuy (chef de cabinet et future maire de Cannes), Édouard Balladur, Pierre Juillet et Marie-France Garaud. Ces conseillers furent sollicités par Georges Pompidou en mai 1968 pour savoir quoi faire, puis furent réunis dès la nuit du référendum du 28 avril 1969 pour préparer la candidature de Georges Pompidou à la Présidence de la République.

De juin 1969 à avril 1973, Michel Jobert fut le Secrétaire Général de l’Élysée après l’élection de Georges Pompidou. Régnaient alors à l’Élysée deux clans, celui des conseillers de l’ombre menés par Pierre Juillet avec Marie-France Garaud, et celui plus formel et officiel, mené par Michel Jobert, très respecté des parlementaires, avec Édouard Balladur comme Secrétaire Général adjoint de l’Élysée. Ces clans se sont ignorés et vaguement détestés. Ce n’est pas un hasard si, en 1979, Jacques Chirac a pris Édouard Balladur comme conseiller après s’être éloigné du tandem Juillet-Garaud.

Pour avoir un petit aperçu de ces clans, rien ne vaut la lecture des "Cahiers secrets" de Michèle Cotta. Voici ce qu’elle a écrit le 24 octobre 1970 : « Bagarre entre Jobert et Juillet, à l’Élysée, sur la nomination de Denis Baudouin [à la tête du service de presse]. Jobert y était hostile, Juillet, favorable. Ce qui accrédite les bruits qui courent sur la brouille entre les deux hommes. ». Le 20 novembre 1970 : « La bataille entre Jobert et Juillet atteint, paraît-il, son point culminant. Beaucoup plus sur des questions de sensibilité ou de comportement que sur des questions politiques. Anne-Marie Dupuy a demandé à être reçue hier à 16 heures par Pompidou et lui a craché le morceau : Pompidou ne se doutait pas que les affrontements étaient aussi vifs entre ses conseillers, à quelques pas seulement de lui. Tout cela entretenu, semble-t-il, par Balladur, que Chirac appelle "le Chanoine". La cohésion de l’ensemble du cabinet est à peu près totale autour de Pierre Juillet. Mais Jobert montre une extraordinaire volonté de puissance, et pas grand-chose ne lui résiste. Pas même Juillet, qui, paraît-il, parlait hier de démissionner. ».

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Dans le livre du journaliste d’investigation Vincent Nouzille publié en 2009, "Des secrets si bien gardés : les dossiers de la Maison-Blanche et de la CIA sur la France et ses Présidents, 1958-1981" (éd. Pluriel), on apprend que les Américains envisageaient sérieusement la nomination de Michel Jobert à Matignon en 1972 (ce fut finalement Pierre Messmer), considéré comme un ami des États-Unis parce qu’il parlait anglais et que son épouse était américaine. Cela montre à quel point Michel Jobert était une pièce maîtresse dans le dispositif élyséen de Georges Pompidou. Lui-même ancien diplomate, Michel Jobert fut très actif dans les relations entre la France et l’URSS.

La consécration de l’homme des coulisses a eu lieu à l’issue des élections législatives de mars 1973 : Michel Jobert fut nommé Ministre des Affaires étrangères du 2 avril 1973 au 27 mai 1974. Son successeur au Secrétariat Général de l’Élysée fut par ailleurs Édouard Balladur. Aux conseils des ministres, il faisait partie des rares ministres à donner son avis personnel, avec Valéry Giscard d’Estaing et Pierre Messmer.

Pendant un an, il s’est montré un chef de la diplomatie française résolument gaulliste, rejetant parfois des propositions américaines, notamment celles de son homologue Henry Kissinger sur l’OTAN. Plus généralement, Michel Jobert a été contesté dans la classe politique française pour avoir trop soutenu les pays arabes et pas assez la politique américaine. Le 20 janvier 1974, le comité directeur du parti radical a même "stigmatisé" l’action de Michel Jobert dont l’antiaméricanisme avait fini « jusqu’à refuser d’aller à Washington de peur de mécontenter les pays arabes ».

Le 14 septembre 1973, à la fin de l’épuisante visite de Georges Pompidou à Pékin, Michel Jobert, qui l’a accompagné, a confié à Michèle Cotta : « Nous lui demandons ce que les Russes vont penser de ce voyage présidentiel en Chine : "Nous n’avons rien fait qui puisse gêner personne", assure Jobert, l’air malin. ». Le 13 mars 1974, Michel Jobert a accompagné Georges Pompidou en URSS pour sa rencontre avec Leonid Brejnev et Andreï Gromyko.

L’hypothèse américaine de Michel Jobert premier-ministrable est revenue le 16 octobre 1973 à la buvette de l’Assemblée Nationale, en plein débat constitutionnel sur le quinquennat. Bernard Pons aurait annoncé dans sa circonscription qu’il serait bientôt ministre d’un nouveau gouvernement dirigé par Olivier Guichard. François Mitterrand a commenté la rumeur devant son ami Maurice Faure : « Vous croyez que Messmer est terminé ? Alors, qui Pompidou choisira-t-il ? Michel Jobert, c’est sûrement l’homme de son cœur. Mais Olivier Guichard n’est pas mal du tout. Évidemment, les Français le trouveront un peu lent, mais ce serait un bon Premier Ministre. ».

Une possibilité redite par Xavier Marchetti lui-même, le porte-parole adjoint de l’Élysée, le 23 janvier 1974 à Michèle Cotta : « Si Georges Pompidou souhaite se représenter en 1976, il lui faut désigner Guichard dès maintenant à Matignon. Ce sera le tour de Jobert après 1976. ». Encore plus intéressante, cette analyse de Jacques Chirac proposée à Michèle Cotta le 11 février 1974 : « Deux clans s’opposent (…) sur un diagnostic médical. Il y a ceux qui pensent que Pompidou est foutu. C’est le cas de Chaban, qui se dépêche d’entrer en campagne. Ceux-là, que veulent-ils obtenir dès aujourd’hui ? Le départ de Messmer, d’abord. Et après, quel Premier Ministre, sinon un homme accepté par Pompidou et favorable à Chaban ? Il n’y en a qu’un : Michel Jobert. Il y a aussi une deuxième catégorie de gens : ceux qui pensent que Pompidou tiendra jusqu’en 1976. Et qu’il faut s’aligner. Giscard le fait à sa manière, sans pouvoir s’empêcher de donner des coups de canif au contrat. Mais il pense avoir plus de temps, c’est-à-dire plus d’espérances. Face à ces deux clans, un seul homme : Pierre Messmer, nécessaire pour sauvegarder les équilibres. ».

En pleine campagne présidentielle le 16 avril 1974, Michèle Cotta a interrogé celui qui était encore le Ministre des Affaires étrangères sur ses rapports avec Pierre Juillet : « Je l’interroge sur la personnalité de Pierre Juillet. Six mois avant le remaniement  l’occasion duquel lui, Jobert, est devenu Ministre des Affaires étrangères, les deux hommes ne se parlaient déjà plus. Lorsque Jobert est allé au Quai, Juillet, lui, devait retourner à ses moutons. "Pour solde de tout compte, me rapporte Jobert, il devait recevoir le Conseil Constitutionnel. Édouard Balladur, à mon départ, m’a dit : ‘Alors, je vais rester seul à l’Élysée ! – N’y comptez pas trop, lui ai-je répondu, Juillet revient toujours’…". Juillet, ajoute-t-il, n’a jamais aimé Chaban. Cela remonte à très loin, peut-être à la IVe République. ».

Comme il avait soutenu fidèlement la candidature de Jacques Chaban-Delmas à l’élection présidentielle de 1974 et que ce dernier avait perdu, il était naturel qu’il quittât le gouvernement, d’autant plus qu’il s’opposait à Valéry Giscard d’Estaing, nouveau Président de la République.

Ce fut à partir de cette date que Michel Jobert a bifurqué insensiblement vers la gauche (il avait alors 53 ans) et au lieu de se définir comme "gaulliste de gauche", il préférait se dire "ailleurs" au risque d’être "nulle part". Le 11 juin 1974, il a tenu une conférence de presse pour faire un appel à tous les démocrates : « Si ça marche terrible, je ferai l’esquisse de l’esquisse d’un mouvement. ». Le 16 mars 1975, il a fondé le Mouvement des démocrates qui se situerait au centre gauche. Regrettant l’absence d’un centre d’opposition pour éviter la progression des socialistes aux élections cantonales de mars 1976, Marie-France Garaud a susurré à Michèle Cotta le 9 mars 1976 : « J’ai tout fait pour que Michel Jobert occupe le terrain, il ne l’a pas voulu. ».

Dans la direction de ce micromouvement politique à l’issue du second congrès le 24 octobre 1976 à Marseille, on pouvait remarquer René Galy-Dejean, qui était alors conseiller de Paris et futur député-maire RPR du 15e arrondissement de Paris. Michel Jobert était très mécontent de l’action du gouvernement et de la majorité. Le 16 novembre 1976, il regrettait que la France laissât se développer la diplomatie américaine : « Il est important que des hommes politiques français le disent, même si leurs paroles tombent dans le désert. Il n’y a pas de désert pour les paroles ! ». Et il considérait que l’action du gouvernement Chirac avait été un échec, et même après son départ de Matignon, Jacques Chirac n’avait pas son estime : « Les actions nées dans l’opportunité meurent dans l’opportunité. » (cité par Michèle Cotta).

Bien que rencontrant régulièrement le Premier Ministre Raymond Barre, Michel Jobert s’est rapproché de plus en plus du PS. En juin 1977, son mouvement a mêm participé comme observateur invité au congrès du PS à Nantes, congrès important puisque les sondages envisageaient la victoire de l’union de la gauche aux élections législatives de mars 1978.

À l’élection présidentielle de 1981, comme du reste sa collègue Marie-France Garaud, Michel Jobert a voulu présenter sa candidature mais il n’a pas pu aller jusqu’au bout par manque des 500 parrainages (Jean-Marie Le Pen non plus n’a pas pu se présenter pour la même raison). Michel Jobert a donc apporté son soutien dès le premier tour à la candidature de François Mitterrand, ce qui l’a rangé dans le camp des vainqueurs le 10 mai 1981.

Une occasion que François Mitterrand n’allait pas rater : un gaulliste "historique" au plus près du pouvoir pompidolien dans son nouveau gouvernement. Michel Jobert est ainsi revenu au pouvoir par une porte nouvelle, comme le premier ministre de l’ouverture des socialistes : Ministre d’État, Ministre du Commerce extérieur du 23 mai 1981 au 17 mars 1983 dans les deux premiers gouvernements de Pierre Mauroy.

Michèle Cotta a expliqué le 25 mai 1981 le rôle de Michel Jobert au gouvernement : « Rassurer les investisseurs étrangers. Parmi eux, les pays arabes et surtout l’Arabie Saoudite. C’est de cela qu’est chargé Michel Jobert, qui, comme ancien Ministre des Affaires étrangères de Georges Pompidou, est connu pour être un interlocuteur privilégié du monde arabe. Aujourd’hui, il doit convaincre les rois du pétrole de ne pas "désinvestir", de ne pas évacuer hors de France les capitaux de l’or noir. ». À une époque où le franc était violemment attaqué sur les marchés.

Autre retour d’ascenseur, indiqué par Michèle Cotta deux jours plus tard : « François Mitterrand demande à Xavier Gouyou-Beauchamps (via André Rousselet, qui voit Jean Serisé) de présenter sa démission de président de la Sofirad [nommé par Valéry Giscard d’Estaing en 1977]. On va voir ce que cela donne : Mitterrand nomme Michel Caste, un homme de Michel Jobert (…). La nomination de cet hurluberlu, grand amateur de femmes, au demeurant sympathique, va faire rigoler tout Paris : mais c’est le retour d’ascenseur promis à l’ancien directeur de cabinet de Georges Pompidou qui a apporté son soutien au moins tacite, depuis six mois, à François Mitterrand. ».

Se confiant à Michèle Cotta le 4 juin 1981, juste avant les élections législatives anticipées, Michel Jobert ne croyait pas à l’entrée de communistes au gouvernement : « Au moindre secrétaire d’État communiste, le roi Khaled ferme les vannes du pétrole à la France ! ». La suite lui a donné tort. Quatre ministres communistes ont été nommés le 23 juin 1981. Michèle Cotta a commenté : « Ce n’est un mystère pour personne que Michel Jobert et Jacques Delors pensent et disent que la présence des communistes à leurs côtés risquent d’atténuer la confiance, combien fragile, que manifestent au nouveau gouvernement de la France les milieux financiers, nationaux et internationaux. ».

Après 1983, toujours "nulle part", Michel Jobert n’a pas su trouver un mode d’expression politique adapté à une démarche politique dont il n’était pas familier. Selon "Le Monde" du 16 février 1989, il aurait souhaité se présenter à la mairie d’Orléans en mars 1989, et finalement, il s’est retiré complètement de la vie politique au début des années 1990 en changeant de métier et en devenant avocat au barreau de Paris.

C’est une dizaine d’années plus tard que Michel Jobert s’est éteint, le 25 mai 2002, à l’âge de 80 ans, d’une hémorragie cérébrale, dans l’hôpital qui, comme une coïncidence, a été baptisé du nom de son ancien mentor, Georges Pompidou, dans le 15e arrondissement. Parmi la vingtaine d’essais dont il fut l’auteur, le premier, "Mémoires d’avenir", sorti en 1974 (éd. Grasset), a obtenu le Prix Aujourd’hui.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 septembre 2021)
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Pour aller plus loin :
Michel Jobert.
Pierre Mazeaud.
Michel Debré.
Bernard Pons.
Pierre Juillet.
Philippe Mestre.
Henry Chabert.
Olivier Dassault.
Éric Raoult.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.

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2 septembre 2021 4 02 /09 /septembre /2021 03:45

« Pour la première fois, ma prétendue philosophie humanitaire m’apparut comme une apostasie et mon égoïsme amoureux comme une désertion. » (Paul Déroulède, 1907).



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Militariste et poète, Paul Déroulède est né il y a exactement 175 ans, le 2 septembre 1846 à Paris. Il fut l’un des hommes marquant du début de la Troisième République, par sa culture, son talent littéraire et aussi son militantisme politique qui n’était pas forcément des plus efficaces.

Écrivain, il a fréquenté beaucoup les milieux républicains sous le Second Empire et la guerre de 1870 a bouleversé sa vie (ainsi que celle de nombreux de ses contemporains). Il avait alors 24 ans. Engagé volontaire contre les Prussiens, Paul Déroulède a montré un véritable courage physique, a été blessé, puis fait prisonnier, a pu s’évader et a été décoré à la fin de la guerre. Quelques semaines plus tard, soutenant Thiers, il a participé à la répression de la Commune de Paris. Un accident l’a empêché de poursuivre une carrière militaire. Il allait alors être militant. Et son jeune frère et son fils allaient être des officiers de carrière.

Avec la guerre, il a quitté son pacifisme originel et a nourri une soif de revanche qu’il a pu personnifier, tant politiquement que littérairement. Ses "Chants du soldat", sortis en 1872, ont été vendus à plus de 100 000 exemplaires, ce qui était un grand exploit éditorial (quand on sait qu’aujourd’hui encore, vendre à 10 000 exemplaires est déjà une belle performance). Son œuvre a tellement été appréciée qu’elle a longtemps nourri les programmes scolaires.

Par exemple, "Le Clairon", qui commence ainsi :

« L’air est pur, la route est large,
Le clairon sonne la charge,
Les zouaves vont chantant,
Et là-haut sur la colline,
Dans la forêt qui domine
Le Prussien les attend.

Le clairon est un vieux brave,
Et, lorsque la lutte est grave,
C’est un rude compagnon ;
Il a vu mainte bataille
Et porte plus d’une entaille,
Depuis les pieds jusqu’au front. ».

Mais Paul Déroulède n’était pas seulement un littérateur : il voulait agir. Encouragés par Léon Gambetta et Victor Hugo, Paul Déroulède et Henri Martin ont fondé la Ligue des patriotes le 18 mai 1882. L’objectif, c’était de promouvoir les valeurs militaires et patriotiques et de reprendre l’Alsace-Moselle annexée par l’Allemagne désormais unifiée. Henri Martin était président, Paul Déroulède délégué général. Félix Faure, lui aussi proche de Léon Gambetta, et Ferdinand Buisson soutenaient, comme d’autres républicains modérés, cette initiative que fut la première des ligues de l’époque.

Le charisme et la notoriété de Paul Déroulède ont attiré des centaines de milliers d’adhérents, souvent des jeunes, dans ce mouvement qui comptait dans le débat public. Parmi ses positions, il s’est opposé à la politique coloniale de Jules Ferry qui avait pourtant promu son œuvre littéraire auprès de la jeunesse. En effet, pour Paul Déroulède, la colonisation ne remplacerait jamais l’Alsace-Moselle qui devait être l’objectif numéro un de la reconquête. Petit à petit, la République devenait la responsable de la non-revanche.

Des tendances s’opposaient à l’intérieur de la Ligue. Le point de singularité a eu lieu le 7 mars 1885 entre Paul Déroulède (délégué général) et le député républicain modéré Anatole de La Forge (président depuis la mort d’Henri Martin) qui résuma ainsi les dissensions internes : « Vous êtes un patriote autoritaire, je suis un patriote libéral ! ». Anatole de La Forge a démissionné pour créer l’Union patriotique de France et la Ligue a pris la direction de l’autoritarisme. Ce serait intéressant de redécliner ces deux tendances dans le paysage politique de la France de 2021.

Ce n’était donc pas étonnant que la Ligue des patriotes ait soutenu le 27 janvier 1889 la tentative de coup d’État voulue par les partisans du général Georges Boulanger (« celui qui nous délivrera des chinoiseries parlementaires et des bavards impuissants »). Paul Déroulède fut de ceux qui ont incité à marcher vers l’Élysée. Le mouvement boulangiste a fini lamentablement en queue de poisson sur la tombe de la maîtresse du général, tandis que la Ligue prenait un tournant résolument nationaliste et antirépublicain.

La Ligue fut d’ailleurs dissoute en mars 1889 et a été recréée en novembre 1896, galvanisée surtout par l’affaire Dreyfus. Gambetta était mort depuis longtemps. Le nationalisme de Paul Déroulède s’inspirait des philosophes Hyppolite Taine et Ernest Renan, préconisait un retour à l’autorité et à l’ordre comme mode d’organisation de la société, fustigeait le libéralisme, le matérialisme et l’individualisme.

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En clair, pour préparer la reconquête de l’Alsace-Moselle, donc refaire la guerre contre l’Allemagne, il fallait en finir avec la décadence et l’immobilisme qu’incarnait la République (ce qui était très injuste puisque c’était Napoléon III qui avait provoqué puis perdu la guerre de 1870 !). Par son aura, Paul Déroulède fut élu député de la Charente de 1889 à 1893 et de 1898 à 1901. Il n’hésitait pas à attaquer Clemenceau pour son implication dans le scandale de Panama.

En pleine affaire Dreyfus, Paul Déroulède, bien que nationaliste, antiparlementaire et antirépublicain, croyait le capitaine Dreyfus innocent et s’opposait à l’antisémitisme politique, ce qui montre que le nationalisme n’a jamais été un courant politique facile à analyser car il était assez complexe avec parfois des apparentes contradictions. Par ailleurs, ses propositions constitutionnelles, qui visaient à établir une sorte de monarchie républicaine avec un homme fort providentiel, n’étaient pas si éloignées que cela du discours de Bayeux du Général De Gaulle.

Comme l’a exprimé Jean Lebrun dans son émission "La Marche de l’Histoire" du 2 février 2017 sur France Inter : « Chaque opportunité doit être saisie qui permettrait de prendre sa revanche, à l’extérieur contre l’ennemi, à l’intérieur contre le système. ». La mort assez peu commune (cela mériterait un article !) et suscitant non seulement moqueries mais aussi de l’agitation politique, du Président de la République en exercice fut une nouvelle opportunité.

L’élection d’Émile Loubet, deux jours après, le 18 février 1899, du successeur de Félix Faure ne calma pas les ardeurs des ligueurs. Selon les mots de Jean Lebrun : « [Le nouveau Président] est présenté par les milieux antiparlementaires comme un ancien Ministre de l’Intérieur qui aurait couvert les prévaricateurs, les chéquards du Canal de Panama. Un scandale encore tout proche et qui, soit dit en passant, pèse plus lourd, en argent sonnant et trébuchant, que les emplois fictifs d’aujourd’hui. ».

Profitant des funérailles de Félix Faure le 23 février 1899, Paul Déroulède tenta un second coup d’État, qui, n’ayant pas plus été préparé que le précédent, échoua lamentablement.

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Le poète fut arrêté et jugé par la cour d’assises de la Seine pour haute trahison, acquitté le 31 mai 1899 avec une forte publicité qui a attiré de beaucoup de nouveaux ligueurs. J‘ai cité l’émission "La Marche de l’Histoire" de France Inter qui imaginait le débat aux assises, restitué au Théâtre du Vieux Colombier (on peut réécouter l’émission ici).

Mais il fut arrêté de nouveau en août 1899, reconnu coupable de complot par la Haute Cour, condamné le 5 janvier 1900 à dix ans d’exil et fut expulsé vers l’Espagne. Il fut amnistié par l’Assemblée Nationale en 1905, tenta de se faire réélire député en 1906, échoua et quitta la vie politique pour se replier sur sa seule action militante de la Ligue des patriotes, mais sans retrouver l’influence des années 1880, d’autant plus que le mouvement patriotique était très divisé et refusait de se compromettre avec un ancien putschiste.

Comble du revanchard, Paul Déroulède est mort d’un ennui de santé, quelques mois avant la Première Guerre mondiale, le 30 janvier 1914  Nice, à l’âge de 67 ans. Maurice Barrès a repris la présidence de la Ligue, sans beaucoup de succès. En 1908, Maurice Barrès avait encouragé Paul Déroulède à se présenter à l’Académie française mais l’ancien député exilé (qui avait reçu un prix littéraire de la noble assemblée) a refusé de se porter candidat.

Ce qui est amusant, c’est que les algorithmes impénétrables d’Internet associent parfois des auteurs de manière intéressante. Ainsi, le site littéraire Babelio propose, à l’entrée de Paul Déroulède, les "auteurs proches de Paul Déroulède" qui sont : Max Gallo, Paul-Marie Coûteaux, Alain Finkielkraut, Philippe Séguin, Maurice Barrès et Jean Dutourd. Si la mention de Maurice Barrès n’étonne pas, d’autres peuvent étonner, en particulier en associant nationalisme et souverainisme, avec un contexte européen totalement différent qui n’a rien à voir avec l’esprit de revanche.

Probablement qu’il faudra encore quelques études supplémentaires pour approfondir la complexité d’âme de Paul Déroulède et compléter les analyses déjà très étoffées de plusieurs historiens (en particulier Bertrand Joly et Michel Winock), lui qui a apporté sans doute, et paradoxalement, l’esprit de la Troisième République, ce roman national patriotique et républicain, par ses œuvres poétiques et son action militante.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 août 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"La Marche de l’Histoire", émission de Jean Lebrun du 2 février 2017 sur France Inter  sur le procès aux assises de Paul Déroulède (à télécharger).
Paul Déroulède.
Seconde Guerre mondiale.
Première Guerre mondiale.
Le Pacte Briand-Kellogg.
Le Traité de Versailles.
Charles Maurras.
L’école publique gratuite de Jules Ferry.
La loi du 9 décembre 1905.
Émile Combes.
Henri Queuille.
Rosa Luxemburg.
La Commune de Paris.
Le Front populaire.
Le congrès de Tours.
Georges Mandel.
Les Accords de Munich.
Édouard Daladier.
Clemenceau.
150 ans de traditions républicaines françaises.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210902-paul-deroulede.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/le-nationalisme-revanchard-du-235416

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/08/31/39115506.html






 

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24 août 2021 2 24 /08 /août /2021 03:15

« L’alpinisme se vit avec passion, il appartient à ceux qui se donnent les moyens d’atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés, qui ne s’engagent pas qu’à moitié, qui connaissent la valeur de la solidarité entre les hommes, qui savent que c’est en s’encordant à ses semblables que l’être humain s’accomplit. Et cette expérience de la montagne ne vaut-elle pas pour toute aventure humaine ? » (Pierre Mazeaud, le 30 juin 2006 à Paris).



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L’ancien ministre et ancien député Pierre Mazeaud fête son 92e anniversaire ce mardi 24 août 2021. Issu d’une grande famille de juristes (un grand-père, son père, deux oncles), cet alpiniste réputé est monté au plus haut sommet du monde et aussi au plus haut du droit français ; nommé le 21 février 1998 membre du Conseil Constitutionnel par le Président Jacques Chirac (il est entré en fonction le 3 mars 1998), il est devenu Président du Conseil Constitutionnel du 9 mars 2004 au 3 mars 2007, pour sa fin de mandat, succédant à Yves Guéna, lui-même reprenant la Présidence de Roland Dumas démissionnaire.

Pierre Mazeaud est certainement plus connu dans le milieu montagnard que dans celui de la politique même s’il a suivi une très belle carrière politique. Gaulliste, d’abord UNR, puis UDR, enfin RPR, il a fait partie des premiers mousquetaires du pompidolisme, aux côtés de Jacques Chirac, Jean Charbonnel et Bernard Pons, entre autres, lorsqu’il s’agissait d’affronter le Sud-Ouest radical-socialiste.

Dans ses "Cahiers secrets", la journaliste Michèle Cotta l’a connu dès le début de sa carrière (de leur carrière), le 4 décembre 1966, lors du "fameux" serment de Solignac, organisé par le conseiller Pierre Juillet : « C’est presque de l’opérette. (…) On les appelle les "jeunes loups". Ils sont tous à l’UNR et ont juré solennellement (…) de lutter ensemble pour "faire tomber les murailles" du radical-socialisme rouge, très bien implanté de Limoges à Brive. (…) Ce qu’on ne sait pas, dans ce serment collectif, ce sont les chances exactes qu’a la petite escouade de faire échec aux vieux seigneurs de gauche qui dominent le paysage politique de Limoges à Périgueux. Les bastions de la gauche dans le Sud-Ouest sont-ils solides ou vermoulus ? ».

Pierre Mazeaud avait déjà tenté sa chance aux municipales de 1965 à Limoges où il fut battu par le maire socialiste sortant, "l’historique" Louis Longequeue, maire de 1956 à 1990. Pierre Mazeaud a aussi échoué aux élections législatives de mars 1967 à Limoges, mais il fut élu député de Hauts-de-Seine le 30 juin 1968 avec 54,8% et réélu le 11 mars 1973 avec 50,7%. En 1967, Pierre Mazeaud a bénéficié d’une belle couverture médiatique mais qui a pu se révéler contreproductive. Ainsi, selon Michèle Cotta, « un article de "L’Express" rédigé par Colette Gouvion (…) avait pas mal insisté sur le côté "bon vivant" de Pierre Mazeaud, qui n’avait pas été apprécié par la bourgeoisie locale. Le candidat de l’opposition avait inondé les électeurs des fac-similés de l’article de "L’Express". ».

Pierre Mazeaud l’alpiniste fut effectivement très connu comme un sportif exceptionnel. Habitant à Grenoble lorsqu’il était enfant (il est né à Lyon), il a été évidemment associé à la passion pour la montagne de son père, qu’il a faite sienne. À Paris pour ses études, il s’est entraîné à l’escalade tant à Fontainebleau qu’à Chamonix, ou encore dans les Ardennes et dans l’Yonne. À partir de 1956, Pierre Mazeaud a gravi la face nord de l’aiguille du Plan au Mont-Blanc, puis la face nord du Piz Badile (cinquième ascension française). Il est ainsi repassé par des voies déjà engagées dans différents massifs pendant quelques années, l’aiguille Noire de Peutery au Mont-Blanc, par le sud, puis en 1958 la Cima Grande et la Cima Ovest dans les Dolomites, etc.

Remplaçant l’alpiniste Jean Couzy mort accidentellement, Pierre Mazeaud a fait en juillet 1959, avec l’alpiniste René Desmaison, l’ascension longue (pendant quatorze jours) de la Cima Ovest par une nouvelle voie, par la face nord, puis en septembre 1959, l’ascension des Grands Charmoz au Mont-Blanc par la face nord-ouest. Puis en 1960 avec l’alpiniste Pierre Kohlmann, il a ouvert une nouvelle voie dans les aiguilles Rouges, puis à l’aiguille du Peigne, ensuite la face nord du Piz Cengalo.

En juillet 1961, avec six autres compagnons, Pierre Mazeaud a tenté la première ascension du pilier central du Freney au Mont-Blanc, mais un orage a transformé le projet en tragédie. Avec l’alpiniste Walter Bonatti, il fut l’un des trois rescapés et a failli mourir épuisé, n’ayant pas eu la force, comme ses quatre autres malheureux compagnons (dont Pierre Kohlmann à 25 ans), de rejoindre le refuge. Cela ne l’a pas arrêté pour repartir en juillet 1962 et ouvrir une nouvelle voie, est, pour escalader les Petites Jorasses au Mont-Blanc avec Walter Bonatti.

Entre 1962 et 1966, Pierre Mazeaud, jamais seul évidemment, a ouvert cinq nouvelles voies dans les Alpes, et en 1965, à cause d’un éboulement, il a été blessé, s’est évanoui et a failli un nouvelle fois mourir. C’est peu après, en décembre 1966, que Pierre Mazeaud s’est engagé politiquement. Devenu député en 1968, il a cependant continué à préparer de nouveaux objectifs de montagne, en particulier l’Everest. Après une tentative infructueuse (administrativement) en 1971, Pierre Mazeaud, en chef de cordée, a gravi l’Everest et a atteint le sommet le 15 octobre 1978, devenant ainsi l’un des trois premiers Français à l’avoir atteint. Par la suite, entre 1982 et 1987, il a dirigé quatre nouvelles expéditions dans l’Himalaya, cependant sans succès en raison d’un ciel trop peu clément. Toutes ses aventures sportives et humaines ont fait l’objet de nombreux ouvrages dont il est l’auteur.

Revenons à sa trajectoire politique. Après de brillantes études d’abord au lycée Louis-le-Grand à Paris puis à la faculté de droit à Paris qui l’ont amené à obtenir un doctorat en droit public, Pierre Mazeaud a été juge pendant trois ans, d’abord à la Martinique, puis à Versailles. Par ailleurs, de 1955 à 1968, il a fait de l’enseignement à la faculté de droit de Paris. Il a par la suite enseigné à l’IEP d’Aix-en-Provence et de Paris.

Membre du cabinet de Michel Debré à Matignon en 1961, Pierre Mazeaud a été ensuite conseiller du Ministre de la Justice Jean Foyer de 1962 à 1967 avant d’être collaborateur du Ministre de la Jeunesse et des Sports François Missoffe de 1967 à 1968, faute d’avoir été élu député à Limoges. Il a fait partie de l’avant-garde parlementaire de Georges Pompidou à l'élection présidentielle de 1969 et fut nommé Secrétaire d’État auprès du Premier Ministre du 2 mars 1973 au 20 mars 1973, puis, après les élections législatives, Secrétaire d’État chargé de la Jeunesse et des Sports du 12 avril 1973 au 25 août 1976, dans les gouvernements de Pierre Messmer et de Jacques Chirac (il était également responsable des Loisirs du 1er mars 1974 au 27 mai 1974).

Pour la petite histoire, en avril 1973, Pierre Mazeaud, réélu mais nommé ministre, a laissé son siège à son suppléant, Paul Vauclair, un couturier suisse du Jura qui avait conçu les costumes du Général De Gaulle (ainsi que d’autres célébrités, comme Jean Gabin, Gérard Philippe, Fernandel, etc.), si bien que De Gaulle, qui l’appréciait beaucoup, l’interrogeait souvent pour connaître l’avis de "l’homme de la rue", il était son « Monsieur opinion publique ».

Lorsqu’il était au gouvernement au début du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, Pierre Mazeaud refusait de parler avec sa collègue Hélène Dorlhac, chargée de la condition pénitentiaire, parce que les deux ministres avaient été adversaires dans la même circonscription lors d’une élection législative : « C’est la première fois, paraît-il, que deux anciens candidats rivaux à la députation se retrouvent dans le même gouvernement. » (Michèle Cotta).

Ministre, Pierre Mazeaud n’hésitait pas à parler très savamment des réformes à faire, comme à propos de la réforme de la plus-value, le 1er avril 1976 à Saint-Jean-de-Luz, qu’on pourrait répéter aujourd’hui pour n’importe quelle réforme : « Cette réforme peut aller à une allure de croisière ou à une vitesse de pointe. Pour ma part, je préférerais qu’elle aille lentement et profondément. » (cité par Michèle Cotta).

Après la démission du gouvernement de Jacques Chirac, Pierre Mazeaud n’a pas fait partie du nouveau gouvernement. Au lieu de tenter de retrouver son siège de parlementaire, Pierre Mazeaud fut nommé conseiller d’État. Il a aussi consacré beaucoup de temps à gravir l’Everest (voir plus haut).

Parallèlement, il s’est implanté électoralement en Haute-Savoie, pas loin des Alpes dont il est passionné. Il fut élu maire de Saint-Julien-en-Genevois de juin 1979 à mars 1989. Favorable au scrutin majoritaire à un tour, ce fut la proportionnelle qui l’a ramené au Palais-Bourbon. Effectivement, Pierre Mazeaud a retrouvé son siège de député aux élections législatives du 16 mars 1986, cette fois-ci en Haute-Savoie, et fut réélu le 12 juin 1988 avec 57,1%, le 28 mars 1993 avec 58,5% et le 1er juin 1997 avec 55,4%. Il a été également élu conseiller régional de Rhône-Alpes de mars 1992 à mars 1998, présidant la commission des finances de l’instance dirigée par Charles Millon.

Parmi les fonctions importantes qu’il a occupées, Pierre Mazeaud, comme spécialiste du droit, a présidé la commission des lois de l’Assemblée Nationale du 14 octobre 1987 au 14 mai 1988 et du 8 avril 1993 au 21 avril 1997. Il a été aussi vice-président de l’Assemblée Nationale du 2 avril 1992 au 8 avril 1993 et du 13 juin 1997 au 5 mars 1998. En tant que président de la commission des  lois, il a pris la parole, le 25 février 1997, juste après que le Ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré eut présenté son projet de loi sur l’immigration qui avait fait polémique : « Trop, c’est trop ! Entre le délire xénophobe de quelques-uns et les appels à la désobéissance de pétitionnaires irresponsables, il est temps de dire : ça suffit ! ». Et de prendre une position tempérée en voulant « concilier la générosité et le réalisme : oui, les étrangers ont des droits dans ce pays ; non, ils n’ont pas tous les droits ! » (cité par Michèle Cotta).

Sur ce thème de l’immigration, Pierre Mazeaud s’est d’ailleurs toujours montré très humain et a été choisi le 30 janvier 2008 par Nicolas Sarkozy pour présider la Commission sur le cadre constitutionnel de la nouvelle politique d’immigration dont il a remis le rapport le 7 juillet 2008 qui a très vivement critiqué la politique des quotas d’expulsions : « Des quotas migratoires contraignants seraient irréalisables ou sans intérêt. Les pouvoirs publics nationaux ne disposent pas d’un pouvoir discrétionnaire pour déterminer les flux relatifs aux deux principales sources d’installations : l’immigration familiale et l’asile. S’agissant de l’immigration de travail, une politique de quotas serait sans réel objet. Enfin, elle n’a pas de sens pour l’immigration irrégulière. Une meilleure maîtrise de l’immigration doit être recherchée par des voies empiriques et multiformes, en étroite concertation avec nos partenaires européens, plutôt que dans des recettes radicales purement nationales. Dans ce domaine plus encore qu’ailleurs, l’action patiente, résolue et respectueuse de la complexité des choses doit être préférée aux remèdes spectaculaires mais illusoires. ». Dans cette commission ont siégé notamment Jean-Jacques Hyest, Jean-Luc Warsmann, Hervé Le Bras, Jean-Éric Schoettl (voir plus loin) et Kofi Yamgnane.

En décembre 1991, Pierre Mazeaud, réputé pour son anti-européanisme, considérait que le Traité de Maastricht n’était pas constitutionnel et a défendu l’idée d’un référendum qui, finalement, a été organisé par François Mitterrand le 20 septembre 1992. Connu pour être « le maître incontesté des chahuts en tout genre » (selon le mot de Michèle Cotta) a violemment réagi lors du discours de politique générale qu’a prononcé le nouveau Premier Ministre Pierre Bérégovoy le 8 avril 1992 qui venait de montrer un dossier contenant selon lui la liste de personnalités compromises dans des faits de corruption : « Cette liste, tout de même, quelle maladresse ! Qu’est-ce qui a pu le décider à commettre pareille erreur ? A-t-il été irrité par les noms d’oiseaux dont l’affublaient, pendant qu’il parlait, les inévitables Mazeaud et Vivien ? » (Michèle Cotta).

« Toujours aussi caustique », observant la lâcheté des députés UDF-RPR qui auraient voulu ne pas choisir trop tôt entre Édouard Balladur et Jacques Chirac pour l’élection présidentielle de 1995, Pierre Mazeaud a confié à Michèle Cotta le 29 octobre 1994 : « Le climat actuel conduit les députés les plus vulnérables à rester chez eux et à y serrer la main de leurs électeurs. ». Après l’élection de Jacques Chirac, Pierre Mazeaud a ferraillé, avec notamment Charles Pasqua et Bernard Pons, en automne 1996, contre le Premier Ministre Alain Juppé, contre la politique économique et l’adhésion à la monnaie unique européenne du gouvernement.

Au cours d’un déjeuner le 13 novembre 1996, il a expliqué à Michèle Cotta, à propos d’Alain Juppé : « Il n’a aucun sens des réalités parce qu’il a toujours été le premier de la classe, depuis le primaire jusqu’à, plus tard, l’École normale supérieure, et enfin Matignon. Être le premier, il n’y a que cela qui compte pour lui. Il est sûr de ne jamais se tromper. C’est insupportable ! ». La journaliste s’est alors amusée a lui balancé des noms possibles de Premier Ministre pour succéder à Alain Juppé.

Philippe Séguin : « Je suis convaincu qu’Alain Juppé a offert plusieurs fois sa démission à Jacques Chirac. Chirac ne l’a pas acceptée. Il pense qu’il n’a personne d’autre. Philippe Séguin ? Cela durerait huit jours, il flanquerait sa démission sur la table au bout d’une semaine. Interrogez le personnel du Palais-Bourbon : dans la vie quotidienne, Séguin est insupportable [il était alors Président de l’Assemblée Nationale]. Il est vrai que, sur le fond, sur l’Europe, il s’amadoue beaucoup, parce qu’il espère toujours aller à Matignon, mais je n’y crois pas. ».

Nicolas Sarkozy : « Le groupe RPR dans son ensemble ne lui reconnaît pas de légitimité. Ses propres amis [balladuriens] seraient au surplus jaloux. ».

Raymond Barre : « Il n’acceptera pas Matignon. Il voudrait plutôt arrêter là sa vie politique. Sa santé n’est pas parfaite, savez-vous ? ».

Et plus étrangement, François Bayrou (nous sommes en 1996 !) : « À l’avenir, oui, pourquoi pas ? Je hais les centristes, mais Bayrou est un stratège fin, malin, astucieux, contrairement à François Léotard qui ne vaut pas grand-chose. ».

Intéressant aussi, au cours de ce déjeuner du 13 novembre 1996, Pierre Mazeaud « parle des liens tout à fait privés, par collaboratrice interposée, entre le procureur d’Évry, Laurent Davenas, et le président du conseil général de l’Essonne, Xavier Dugoin. Intéressant, au moment où Davenas a précisément ouvert une enquête préliminaire sur le fameux rapport rédigé par Xavière Tiberi à la demande de Dugoin ! ».

Parmi ses dernières prises de position, Pierre Mazeaud est allé parler à Jacques Chirac à l’Élysée le 16 avril 1997 pour plaider contre une dissolution (cinq jours avant la décision prise). Il considérait que la pratique montrait que la dissolution était décidée quand il y avait une crise entre l’exécutif et le peuple ou entre l’exécutif et le législatif, et il s’est opposé à une dissolution dite de confort (très britannique), tandis que de nombreuses personnalités de la majorité y étaient favorables (dont François Léotard, Dominique de Villepin, Alain Juppé, etc.).

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Après son retrait de la vie politique active en mars 1998, d’abord comme membre puis Président du Conseil Constitutionnel, puis comme simple citoyen après mars 2007, Pierre Mazeaud a eu beaucoup de responsabilités plus ou moins importantes. Le Président Nicolas Sarkozy l’a nommé le 18 juillet 2007 vice-président du Comité de réflexion sur la modernisation et rééquilibrage des institutions présidé par Édouard Balladur (Comité Balladur). Il fut également président du tribunal arbitral composé également de l’académicien Jean-Denis Bredin et du magistrat Pierre Estoup pour transiger avec Bernard Tapie dans l’affaire Adidas. En 2007, il a fait la promotion pour l’organisation des jeux olympiques d’hiver de 2018 en France, entre Annecy, Gap et Grenoble. Il a aussi présidé la Fondation Charles-De-Gaulle de janvier 2007 à septembre 2010.

Autre consécration politique même si c’est plus honorifique qu’autre chose, Pierre Mazeaud fut élu le 12 décembre 2005 membre de l’Académie des sciences morales et politiques, succédant à l’ancienne ministre Alice Saunier-Seité (il fut reçu le 25 janvier 2007). Son oncle Henri Mazeaud, grand juriste du droit privé, avait été élu dans cette même Académie le 10 février 1969. Ce fut l’un de ses maîtres Jean Foyer, ainsi qu’Alain Lancelot, son ancien collègue du Conseil Constitutionnel, qui lui ont remis son épée d’académicien le 30 juin 2006. À Jean Foyer : « Travaillant avec vous, c’est le droit et le service de l’État que l’on servait avant tout (…). Quel maître exceptionnel vous avez été, quelle joie d’avoir été à vos côtés ! ». À Alain Lancelot : « Cher Alain, je revois ton sourire ironique quand nous devions dans nos décisions tenir compte de la jurisprudence du Conseil d’État. ». Il a aussi rendu hommage à "son" secrétaire général du Conseil Constitutionnel, le haut fonctionnaire Jean-Éric Schoettl, conseiller d’État.

Je termine sur la conception qu’a Pierre Mazeaud de l’intérêt général, une notion qui a eu son importance, par exemple, lors de l’adoption au Parlement de la loi sur l’extension du passe sanitaire.

En tant qu’académicien, Pierre Mazeaud a en effet fait une communication fort intéressante lors de la séance du 7 février 2011 de son Académie sur l’intérêt général : « Dans la tradition française, c’est au Parlement qu’il appartient de déterminer l’intérêt général. (…) Cette donnée constitue l’un des fondements essentiels du système institutionnel français et, plus généralement, de notre droit public. Héritage de Rousseau et des principaux acteurs de la Révolution, parmi lesquels Sieyès doit être distingué, produit d’un amalgame subtil entre la théorie et l’Histoire, elle est suffisamment connue pour ne pas exiger un long développement. (…) Cette idée de la représentation nationale, pierre fondatrice du modèle républicain français, est inséparable de la croyance en l’existence d’un intérêt public, distinct des intérêts privés et constitué des intérêts déclarés communs à l’ensemble des parties prenantes dans un contrat social. (…) Le député français représente non ses électeurs, non sa circonscription, mais la nation tout entière ; chaque député étant le représentant de la nation, il représente non des intérêts particuliers, mais un intérêt national, donc général ; sa volonté étant guidée par l’intérêt général, la loi est toujours l’expression générale. ».

Mais cette conception est théorique, car en pratique, Pierre Mazeaud a regretté quelques "dérives", qu’il appelait lui-même « glissements ». Le problème est le clientélisme et la multiplication des lois pour chaque catégorie de la population : « Il y a donc pour moi une démission du politique, donc affaiblissement de l’État, pour ne satisfaire que des intérêts catégoriels et bruyants face au seul intérêt général combien plus éminent mais plus diffus. En réalité, la politique est devenue plus compassionnelle que rationnelle. L’individu, en effet, tel un électron libre, tente de trouver refuge dans le communautarisme dont les exigences contribuent à dissoudre la conception et la détermination de l’intérêt général. Un État digne de ce nom doit s’opposer à de telles dérives, sauf à y perdre son autorité. Ne laissons pas "un véritable droit à l’autonomie pour tous". Que penser de cette dernière proposition de loi d’un député UMP tendant à la reconnaissance d’un droit à la sexualité pour les [personnes handicapées] ? ».

Pierre Mazeaud a aussi identifié un certain nombre de facteurs internes et externes qui confortaient ce glissement de la notion d’intérêt général.

Facteur interne : le cumul des mandats « qui a pour effet d’affaiblir l’objectif d’intérêt général en le mettant systématiquement en concurrence avec des intérêts locaux particuliers (…). Mais si j’ai toujours été hostile à tout cumul de mandats, c’est précisément en fonction de la dilution de l’intérêt général. ».

Facteurs externes : Pierre Mazeaud a cité de nombreux facteurs (la puissance de certains lobbies, le rôle de l’argent, etc.), également la définition de normes communes (déterminant l’intérêt général) qui se conçoivent dans toute l’Union Européenne et pas seulement en France, et il a cité aussi les juridictions européennes : « La Cour du Luxembourg n’a-t-elle pas affirmé l’existence d’un intérêt général de l’Union [Européenne], qui dépasse les intérêts divergents des États membres, et dont la définition relève des institutions de l’Union, et notamment du Conseil ? Quant à la Cour de Strasbourg, on connaît la jurisprudence en matière de lois de validation, qui la conduit à censurer les motifs d’intérêt général retenus par le législateur national dès lors qu’ils ne revêtent pas un caractère impérieux, dont elle est juge. ».

L’un des plus grands facteurs externes est néanmoins national, renforcé par la question prioritaire de constitutionnalité, qui est le contrôle de la constitutionnalité de la loi (« auquel échappent les lois adoptées par voie de référendum ») qui réduit la capacité du Parlement à définir seul la volonté générale. Il a notamment rappelé la décision du Conseil Constitutionnel du 23 août 1985 : « La loi votée n’exprime la volonté générale que dans le respect de la Constitution. ».

Les textes révolutionnaires ont « [tracé] la frontière entre l’intérêt général, domaine réservé du législateur, et les intérêts particuliers, qui échoient naturellement aux juges ». Toutefois, la jurisprudence d’un juge constitutionnel, « dont [les Pères du régime représentatif] ne concevaient pas même l’existence », vient réduire le rôle du Parlement. Ce processus qu’un juge s’occupe de l’intérêt général s’est déjà esquissé dans l’article 13 de la loi des 16 et 24 août 1790 et le décret du 16 fructidor an III avec la création d’un juge des actes de l’administration (les tribunaux administratifs) dont l’élément suprême est le Conseil d’État. Pierre Mazeaud a cité un Vice-Président du Conseil d’État (celui qui le dirige dans les faits, puisque le Premier Ministre en est de droit le Président), Renaud Denoix de Saint-Marc, qui a écrit dans un rapport en 1999 : « L’intérêt général est au cœur du droit public, au même titre que l’autonomie des volontés est au fondement du droit privé. ». D’où selon Pierre Mazeaud : « Ainsi le juge administratif a-t-il été amené à faire un large usage de l’intérêt général, soit lorsque la loi pose elle-même une condition d’intérêt général, et il lui revient alors d’en vérifier la bonne application, soit parce qu’il trouve là (…) "une source commode pour (re)trouver l’équilibre de ses pouvoirs d’appréciation et ceux de l’administration", sans pour autant se faire le juge de la loi. ».

Le problème devient encore plus insurmontable avec le Conseil Constitutionnel : « S’agissant de l’intérêt général, le juge constitutionnel ne peut échapper à une sorte de contradiction : dès lors que le législateur utilise la notion d’intérêt général, comment, d’une façon ou d’une autre, s’empêcher d’apprécier cette utilisation au regard de la Constitution ? Pourtant la prise en compte par le Parlement de l’intérêt général à un moment donné, par une majorité donnée, participe d’une démarche substantiellement politique, dont on peut considérer qu’elle doit échapper à l’appréciation d’un juge. Mais qu’en est-il si le résultat est une inconstitutionnalité ? Et le juge peut-il alors substituer son appréciation de l’intérêt général à celle du législateur, dont il n’a pas la légitimité ? C’est à ces questions délicates que s’est trouvé confronté le Conseil Constitutionnel. » (dont il a été le Président pendant trois ans). Le principe doit alors être maintenu : « La détermination de l’intérêt général relève du seul législateur et le juge doit donc se garder de toute intrusion, sinon il y aurait (…) "conflit de légitimité". ».

Dans cette jurisprudence, je cite une des quatre composantes présentées Pierre Mazeaud, qui a son intérêt pour la loi du 5 août 2021 sur le passe sanitaire : le Conseil Constitutionnel « a élaboré toute une jurisprudence consistant à permettre [au] législateur d’apporter, pour cause d’intérêt général, des restrictions à un certain nombre de droits et libertés ; ainsi en va-t-il, sans que l’énumération soit exhaustive, du principe d’égalité, du droit de propriété, de la liberté d’entreprendre, du principe de libre administration des collectivités territoriales. ». Cette démarche peut aussi faire l’objet d’un "contrôle de proportionnalité" qui permet de faire la balance entre l’intérêt général invoqué par le législateur (et dont n’est pas juge le Conseil Constitutionnel) et les moyens mis en œuvre pour le soutenir.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 août 2021)
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Pour aller plus loin :
Pierre Mazeaud.
Michel Debré.
Bernard Pons.
Pierre Juillet.
Philippe Mestre.
Henry Chabert.
Olivier Dassault.
Éric Raoult.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.

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2 août 2021 1 02 /08 /août /2021 03:55

« Pour diriger l’État, sans ambition personnelle ni arrière-pensée partisane. Pour défendre les valeurs fondamentales, la famille et la dignité dans tous les âges de la vie. (…) Pour renforcer la solidarité, notamment à l’égard des plus défavorisés. Pour maintenir l’unité nationale dans le respect de la diversité des régions et des traditions spirituelles de la France. (…) Pour assurer l’indépendance économique, militaire et diplomatique de la France. Pour offrir à la jeunesse une France saine, généreuse et rayonnante. (…) Votez Michel Debré ! » (Profession de foi de Michel Debré, avril 1981).



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L’ancien Premier Ministre Michel Debré est mort il y a maintenant vingt-cinq ans, le 2 août 1996. Il avait 84 ans (né le 15 janvier 1912). Fils du grand médecin Robert Debré (père de la pédiatrie moderne), frère du peintre Olivier Debré, père de deux ministres et députés, Jean-Louis Debré et son frère jumeau Bernard Debré (ils furent tous les trois députés entre 1986 et 1988), père (aussi) de la Constitution de la Cinquième République, Michel Debré était le gardien du temple gaulliste.

Haut fonctionnaire, ancien résistant, ancien homme politique sous la Quatrième République, il fut le "concierge" de la Cinquième, avec ce titre de gloire qui rendait ses déclarations plus importantes que celles des autres : le premier Premier Ministre de De Gaulle. Mais aussi le Premier Ministre qui a dû s’incliner, devant manger la couleuvre de l’indépendance de l’Algérie par loyauté au Général, limogé par lui pour ouvrir une nouvelle page de l’histoire, en 1962.

On s’étonnera que la mémoire de Michel Debré ne fût pas plus récupérée par les "nationalistes" et les "souverainistes" d’aujourd’hui, mais il est sûr qu’à son sommet dans la vie politique, c’est-à-dire, lorsqu’il a exercé à Matignon (entre 1959 et 1962), il combattait plutôt ceux qui aujourd’hui ont eu pour héritiers ces nationalistes.

Michel Debré a gardé, même âgé, la fougue passionnée de sa jeunesse, prêt à parler comme au théâtre, avec trémolo dans la voix pour assurer la gravité de ses propos. Pendant des décennies, il avait peur du déclassement de la France, de la perte de son indépendance, de la baisse de la natalité (c’était son dada : faites des enfants !), etc. mais l’un de ses thèmes récurrents, c’était aussi de conserver les institutions de la Cinquième République telles qu’elles ont été définies en 1958 complétées en 1962, en particulier en s’opposant au quinquennat (en 1973).

Michel Debré aurait-il pu succéder à Valéry Giscard d’Estaing ? La question a peut-être peu d’intérêt, si ce n’est que chaque Président de la République imprime durablement l’histoire de la France de sa personnalité et de ses convictions.

Pour répondre à la question, on pourrait d’abord ôter le conditionnel : Michel Debré a effectivement succédé à Valéry Giscard d’Estaing. C’était le 10 janvier 1966 au Louvre, rue de Rivoli. De Gaulle avait "limogé" l’incontournable Ministre de l’Économie et des Finances, chef des républicains indépendants (VGE) pour nommer à sa place un "revenant" de 1962, à savoir Michel Debré (50 ans). Il fut ensuite Ministre des Affaires Étrangères du 31 mai 1968 au 20 juin 1969, et Ministre d’État, Ministre de la Défense du 22 juin 1969 au 28 mars 1973. Le Président Georges Pompidou le préférait à l’intérieur du gouvernement plutôt qu’à l’extérieur où sa capacité de nuisance verbale pouvait faire des ravages.

L’arrivée à l’Élysée d’un jeune Président non-gaulliste et proeuropéen a renforcé la conviction que lui seul, Michel Debré, pouvait rendre à la France sa gaulliatitude d’origine. Opposé à l’élection des députés européens (car opposé à toute structure supranationale), il avait été quand même étonné par la violence de l’appel de Cochin signé par Jacques Chirac, manipulé par le conseiller Pierre Juillet. Car si Michel Debré était passionné et vindicatif, il y mettait les formes, ce qui lui avait donné une respectabilité à toutes épreuves, y compris celles de tous ses collègues barons gaullistes. Il n’était pas un indépendant qui se fourvoyait dans une aventure solitaire et sans espoir, mais comme l’un des premiers ténors du gaullisme qui proclamait urbi et orbi sa foi au gaullisme. Il se préparait pour 1981.

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C’était sans compter avec Jacques Chirac et avec Marie-France Garaud, chacun, à sa manière, revendiquant l’héritage gaulliste. Jacques Chirac avait à l’évidence l’ambition de gagner un jour l’élection présidentielle, lancé dès 1967 dans cette trajectoire indépassable. Mais il était assez évident qu’il ne pourrait pas être élu dès 1981 (certains sondages lui donnaient des intentions de vote avec un seul chiffre). Son objectif était surtout de prendre date, de reprendre le leadership de la droite parlementaire.

Ainsi, dans ses "Cahiers secrets", Michèle Cotta a révélé une conversation qu’elle a eue le 17 juillet 1980 avec Antoine Rufenacht, député RPR, ancien membre du gouvernement de Raymond Barre, futur maire du Havre et futur mentor du futur Premier Ministre Édouard Philippe, qui allait annoncer son soutien à la candidature de Michel Debré à l’élection présidentielle de 1981.

Antoine Rufenacht s’est alors rendu à la mairie de Paris pour en informer Jacques Chirac par simple courtoisie : « Chirac, très chaleureux, l’accueille et lui fait son analyse : "Mon intérêt, lui dit-il, serait de ne pas me présenter et d’attendre paisiblement 1988". Mais… Mais quoi ? "Mais l’intérêt du mouvement gaulliste, poursuit-il, est de réunir le plus grand nombre de voix possible, car, sans une démonstration de force gaulliste, Valéry Giscard d’Estaing procédera, dans la foulée, à des élections législatives anticipées, et nous serons tous laminés". ». Analyse erronée car VGE ne voulait justement pas faire de dissolution pour convenance personnelle et ne souhaitait surtout pas modifier le calendrier électoral.

Michèle Cotta continue son récit : « Antoine Rufenacht l’interrompt en lui disant non sans aplomb : "Mon analyse est exactement celle-là : il faut que tu te réserves pour 1988. Et le meilleur candidat, dans ce cas, serait Michel Debré ; d’ailleurs, c’est ce que je m’apprête à dire". Chirac pâlit, il entre dans une colère froide, menace d’exclure Rufenacht. "Que vas-tu faire ?, lui demande celui-ci. Tu vas exclure aussi Michel Debré du RPR ?". Chirac continue à s’emporter. Il raccompagne Antoine Rufenacht à la porte de son immense bureau de l’Hôtel de Ville et lui glisse : "Tu avais un avenir au RPR, j’ai le regret de te dire que ton avenir est derrière toi". ». Pour l’élection présidentielle de 2002, Antoine Rufenacht fut quand même le directeur de campagne de Jacques Chirac !

Michel Debré a pris effectivement la décision d’être candidat à l’élection présidentielle le 29 juin 1980. "Petit candidat", il savait qu’il n’avait aucune chance, et il voulait absolument être un candidat pour l’histoire, prendre date, témoigner de son engagement personnel, de son gaullisme intégral, pur. Sans illusion, il a fait campagne pour l’honneur, son honneur, celui du dernier héritage du gaullisme.

Voici le compte-rendu d’une conversation qu’il a eue avec Michèle Cotta le 29 septembre 1979 : « D’autres tourments assaillent Michel Debré : sera-t-il ou non, pour l’histoire, justement, candidat en 1981 ? Comme cela le tente, et comme il en a envie ! Je lui dis, puisqu’il m’en parle, qu’il ne peut pas se permettre, à 70 ans, de finir sa vie politique sur un score à la Defferre ! Il ne répond rien. Témoigner, c’est, dans son cas, je le comprends bien, donner un sens à sa vie. ».





Franchement homme au marketing politique dépassé, très ennuyeux, les intentions de voix en sa faveur, malgré tout le respect qu’il inspirait aux Français, ont fait de la chute libre au fil de la campagne. Il fut cependant soutenu par vingt et un députés et quatre sénateurs, et par de grands barons du gaullisme, comme Jacques Chaban-Delmas, Yves Guéna, Olivier Guichard, Jean Foyer, Maurice Druon dont la plupart étaient antichiraquiens et favorables à la réélection de Valéry Giscard d’Estaing (la candidature dissidente de Michel Debré favorisait le Président sortant en créant la division au sein du parti gaulliste et donc, en dispersant les voix gaullistes).

Très sensible au service de l’État, Michel Debré (« pour rassembler les énergies et les espoirs des Français au-delà des combinaisons politiques ») voulait former un gouvernement de salut public qui pourrait intégrer des personnalités de gauche très respectables comme Jean-Pierre Chevènement et Michel Rocard (c’est, à mon sens, la grande différence avec les "souverainistes" d’aujourd’hui qui se complaisent dans la division et la défense de leur petite niche électorale, bien loin d’être prêts à rassembler la gauche, la droite et le centre).

Au premier tour du 26 avril 1981, grande déception de Michel Debré qui n’a réuni que 481 821 voix, soit seulement 1,7%, ce qui était très faible pour un ancien Premier Ministre, placé huitième sur les dix candidats, ne devançant que Marie-France Garaud et Huguette Bouchardeau. Il apporta son soutien à Valéry Giscard d’Estaing au second tour. Pendant le premier septennat de François Mitterrand, Michel Debré a continué la "politique active", bataillant sur les sujets qui le tenaient à cœur, et après la réélection de François Mitterrand, en 1988, il s’est désengagé petit à petit de ses mandats électifs (ou on l’y aida, battu aux municipales à Amboise en 1989).

Michel Debré était l’un des interlocuteurs les plus réguliers de la journaliste Michèle Cotta, et un jour, Michel Debré lui a confié que Georges Pompidou lui avait proposé, en février 1974, de le nommer au Conseil Constitutionnel, ce qui était pertinent pour le rédacteur en chef du texte fondamental. Le 29 septembre 1979, Michèle Cotte a écrit : « [Michel Debré] a écarté sèchement la proposition. Il avait cru, sans doute à juste titre, que Pompidou voulait se débarrasser de lui en lui offrant un hochet. Il avait refusé pour continuer le combat pour ses idées. Ce n’est pas aujourd’hui, devant Chirac, qu’il va s’arrêter. ».

Un peu plus tard, pris dans une sorte de déprime devant l’impuissance de son action politique, Michel Debré s’est demandé devant Michèle Cotta s’il n’aurait pas dû, finalement, accepter ce fauteuil au Conseil Constitutionnel et quitter les combats politiques. Toujours est-il que s’il avait été encore vivant, il aurait sans aucun doute été extrêmement fier que son fils Jean-Louis Debré fût nommé lui-même Président du Conseil Constitutionnel de février 2007 à février 2016, par le Président Jacques Chirac. La boucle était bouclée.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (31 juillet 2021)
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Pour aller plus loin :
Le centenaire de Michel Debré.
Bernard Debré.
Jean-Louis Debré.
Pierre Mazeaud.
Michel Debré.
Bernard Pons.
Pierre Juillet.
Philippe Mestre.
Henry Chabert.
Olivier Dassault.
Éric Raoult.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.

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28 juillet 2021 3 28 /07 /juillet /2021 03:44

« Finalement, la campagne fondamentale est, à l’heure actuelle, tout ce qui se fait dans le sens d’un refus de l’autorité. Il y a dans ce pays une formidable capacité de refus de l’autorité et je crois que la lutte contre le militarisme est un aspect de ce mouvement anti-autoritaire. Si j’ai dénoncé le militarisme des organisations de gauche, c’est parce [qu’elles] sont à bien des égards des organismes autoritaires. » (Pierre Vidal-Naquet, juin 1973).



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L’historien Pierre Vidal-Naquet est mort il y a exactement quinze ans, le 29 juillet 2006 à Nice. Il venait d’avoir 76 ans (né le 23 juillet 1930 à Paris). Il avait choisi son épitaphe, "historien dans la cité", qui définissait assez précisément l’homme qu’il avait été, un chercheur et universitaire, avec la rigueur scientifique, du moins la rigueur que peut imposer une science comme l’histoire, mais aussi  un citoyen complètement immergé dans la société et le monde, un militant des libertés, qui combattait toute sorte d’oppression, de totalitarisme, de torture, etc.

À ce titre, il était peut-être plus un "intellectuel" dans son sens commun qu’un "simple" historien, d’autant plus qu’il était spécialiste de l’histoire gréco-latine et ses combats étaient très contemporains (la création d’un État palestinien, l’indépendance de l’Algérie, la résistance contre le régime des colonels en Grèce, etc.). Plus généralement, il était antimilitariste. Il s’était aussi engagé contre la politique qu’il jugeait belliciste d’Israël et de son gouvernement, dirigé par Ariel Sharon, en particulier lors de l’intervention contre le Sud du Liban.

Ce petit homme hésitant, à l’apparence modeste et attaché au sujet qu’il présentait, je l’avais rencontré dans un obscur amphithéâtre universitaire, un soir à Grenoble, au début des années 1990. Il y donnait une conférence sur les institutions romaines et grecques et sur les leçons que l’on pouvait en tirer aujourd’hui. Il n’y avait pas beaucoup de monde pour l’écouter, surtout des curieux et des passionnés, des érudits et des retraités, et tous étaient très attentifs. Plus que ses étudiants.

Les parents de Pierre Vidal-Naquet sont morts tous les deux dans les camps d’extermination, à Auschwitz. Toute sa vie, l’historien, qui était adolescent pendant cette période noire, a inlassablement poursuivi son combat contre les révisionnismes, et aussi contre toutes les atteintes aux libertés et contre toutes les discriminations. Il a été l’un des premiers  à avoir publié en février 1979 un argumentaire nourri contre les thèses négationnistes de Robert Faurisson (qui avait été son condisciple en khâgne). De ce fait, il s’est opposé en 1990 à la loi Gayssot, considérant que la vérité historique était toujours en devenir et rendre illégale toute recherche sur un sujet historique n’avait aucune pertinence scientifique.

Le père de Pierre Vidal-Naquet, avocat, avait fait partie des cabinets des ministres socialistes indépendants René Viviani puis Alexandre Millerand sous la Troisième République. Cela montrait que dans la famille, les connaissances politiques, et surtout, les combats politiques n’étaient pas des vaines discussions mais bien des actes d’engagement. Avant d’être arrêté pour les camps, il avait raconté à Pierre adolescent tout le scandale de l’affaire Dreyfus (la famille était dreyfusarde), Cette histoire a beaucoup marqué Pierre Vidal-Naquet, à tel point que sa collègue Anne Kriegel considérait qu’il avait besoin d’un nouveau Dreyfus pour être son futur Zola (selon Thierry Wolton en 1998).

Historien érudit et courageux, spécialiste de la Grèce antique et favorable à l’engagement des intellectuels dans la société contemporaine, Pierre Vidal-Naquet a laissé derrière son sillage une masse monumentale d’essais et de publications que des générations d’étudiants pourront continuer à consulter pour leur apprentissage, ou plus simplement pour leur culture, celle des curieux passionnés par toutes les idées du monde.

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S’il fallait choisir un livre pour entrer dans l’œuvre de Pierre Vidal-Naquet, je recommanderais probablement "Les Assassins de la mémoire", sorti en 1987 (éd. La Découverte), réédité en 1995 (éd. Point Seuil), qui commence par la huitième année de la guerre du Péloponnèse (Athènes contre Sparte), au Ve siècle avant Jésus-Christ.

L’auteur y parle d’Auschwitz ainsi : « Rien de plus courant, rien de plus tristement banal dans l’histoire de l’humanité que les massacres. Les Assyriens les pratiquaient en tassant les têtes en pyramides. Les Israélites vouaient à l’anathème, sur l’ordre de Iahvé, les peuples ennemis : "Maintenant, va, frappe Amaleq, voue-le à l’anathème avec tout ce qu’il possède, sois sans pitié pour lui, tue hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes" [Samuel, I, 15, 1-3]. (…). Il arrive qu’on fasse ainsi du "peuple élu" l’inventeur du génocide, et Hitler avait probablement cette image dans la tête. Ils arrivent aussi que des historiens d’aujourd’hui rappellent malignement cette tradition exterminatrice. Ils oublient que dans la région en question, la pratique était réciproque. (…) À quoi bon continuer, rappeler Tamerlan, ou, surtout, l’extermination des Indiens d’Amérique, au XVIe siècle, par le massacre direct ou surtout par la contagion microbienne, conséquence tragique de l’unification de la planète. ». Soit dit en passant, cette "unification de la planète", qu’on n’appelait pas encore "mondialisation", a provoqué la propagation rapide du covid-19 partout dans le monde.

Et de poursuivre ainsi : « Ces parallèles ont relativement peu de poids parce que, sauf peut-être pour les Indiens d’Amérique, ils font partie de notre culture, non de notre mémoire. Mais déjà, l’exemple des Indiens et celui des Noirs victimes de l’esclavage montrent qu’Auschwitz ou Treblinka ne peuvent être perçus partout comme ils le sont par nous. ».

Pierre Vidal-Naquet, contre le relativisme, faisait la différence avec la guerre d’Algérie : « Les crimes de Massu, de Bigeard et de Robert Lacoste étaient contraires aux lois de la République, alors que ceux de Himmler et Eichmann étaient conformes aux principes hitlériens, et cela établit une différence de nature essentielle entre les deux, contrairement à ce que soutient Jacques Vergès. Est-ce une raison pour passer l’éponge sur les premiers ? Cela ne me paraît pas évident. ».

Mais les criminels étaient dans les deux camps : « Inversement, la défense était, elle aussi, prise au piège. Elle ne pouvait se permettre de "faurissonner" (…). Était-ce défendre les Algériens que de tenter de faire acquitter un tortionnaire et un tueur ? Me Vergès, à sa façon, ressuscitait ce qui avait été une des tentations du monde arabe colonisé par l’Angleterre et par la France : l’alliance avec l’Allemagne hitlérienne. Or ce sont les démocraties, comme le fit remarquer Me Rappaport, qui émancipèrent, après combien de sang versé, les colonies. L’idée même d’une lutte contre la guerre d’Algérie aurait été inconcevable sous un régime totalitaire. ».

Et il cite deux anciens dirigeants algériens, Hocine Aït Ahmed et Mohammed Harbi, qui ont dit : « On ne défend pas un tortionnaire en exhibant d’autres tortionnaires, fussent-ils nos ennemis d’hier. (…) Notre combat durant la colonisation peut et doit s’identifier au combat de la résistance française durant l’occupation allemande. ». Et l’historien conclut : « Mieux vaut aussi défendre aujourd’hui les droits de l’homme dans les pays nouvellement indépendants que de défendre celui qui aurait pu être leur bourreau. » (résumé d’un manifeste signé le 8 mai 1987 et publié deux jours plus tard dans "Le Nouvel Observateur").

Comme on peut le comprendre sur ces très courts extraits, Pierre Vidal-Naquet était tout en nuances et tout en rigueur, mais aussi en questionnement, en doute, notamment sur son propre parcours d’engagements, sur sa propre évolution intellectuelle (il explique par exemple qu’on n’a pris conscience des crimes du colonialisme que tardivement, au fur et à mesure qu’on a commencé à étudier son histoire).

L’ouvrage (qu’il qualifie de "mélancolique essai") de Pierre Vidal-Naquet finit par un tango du poète argentin Enrique Santos Discépolo (1901-1951), traduit par Fanchita Gonzalez Battle et François Gèze, intitulé "Cambalache" et dont voici quelques vers, en guise d’hommage, à Pierre Vidal-Naquet mais aussi à ceux qui l’ont été à réaliser cet essai si lumineux.

« Que le monde fut et sera toujours une saleté,
Je le sais.
(…)
Qu’il y a toujours eu de voleurs,
Des truqueurs et des escroqués,
Des satisfaits et des déçus,
De la morale et des mensonges,
Mais que le XXe siècle soit un torrent
De méchanceté insolente,
Plus personne ne peut le nier,
Nous vivons dans un tourbillon écumeux,
Et dans la même boue,
Tous manipulés. ».

Et la deuxième strophe semblait être directement écrite pour la crise sanitaire d’aujourd’hui :

« Aujourd’hui, ça revient au même
D’être loyal ou traître,
Ignorant, savant, voleur,
Généreux ou escroc.
Tout est pareil, rien n’est mieux,
Un âne vaut un grand professeur.
Il n’y a ni sanction ni récompense,
L’immoralité nous a rattrapés.
Que l’on vive dans l’imposture
Ou que l’on coure après son ambition,
(…). ».

Enrique Santos Discépolo.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 juillet 2021)
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Pour aller plus loin :
Pierre Vidal-Naquet.
Éric Zemmour.
Dominique Jamet.
Olivier Duhamel.
Patrice Duhamel.
André Bercoff.
Jean-Louis Servan-Schreiber.
Alfred Sauvy.
Claude Weill.
Irina Slavina.
Anna Politkovskaïa.
Le Siècle de Jean Daniel selon Desproges, BHL, Raffy, Védrine et Macron.
Claire Bretécher.
Laurent Joffrin.
Pessimiste émerveillé.
Michel Droit.
Olivier Mazerolle.
Alain Duhamel.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210729-pierre-vidal-naquet.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/pierre-vidal-naquet-historien-dans-234617

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22 juillet 2021 4 22 /07 /juillet /2021 03:16

« Ce qui perd toujours le vainqueur, c’est de croire en sa suprématie alors qu’il ne devrait considérer que la faiblesse de son adversaire. » (Pierre Juillet, le 10 juillet 1981).




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L’éminence grise du Président Georges Pompidou et le mentor de Jacques Chirac, le conseiller de l’ombre Pierre Juillet est né il y a 100 ans le 22 juillet 1921 à Vallière. Être né en juillet quand on s'appelle Juillet, quoi de plus logique pour ce gaulliste réputé arrogant et intransigeant ? C’est l’occasion de mettre un coup de projecteur sur cet homme très mystérieux qui a acquis une énorme influence politique dans les années 1960 et 1970.

Il est mort il y a un peu plus de vingt et un ans, le 23 décembre 1999 à Vallière (il s’était retiré dans ses terres natales, dans la Creuse, éleveur de moutons), et il aurait été amusant de l’imaginer dans notre période contemporaine. Nul doute qu’il aurait pris la posture du souverainiste obtus, prêt à tomber dans des travers dans lesquels certains anciens gaullistes sont aujourd’hui tombés dans la haine de la construction européenne, la haine des centristes, la haine de la globalisation des échanges économiques et probablement aussi la haine du modernisme.

Tout cela est évidemment de l’uchronie, mais le personnage, qui a toujours voulu laisser un voile de secret autour de sa personne, sans doute pour être tranquille et surtout libre, fait presque partie de la mythologie gaullienne alors qu’il était avant tout un gardien du temple pompidolien, et sans doute aussi celui qui a encouragé le gaullisme à prendre la voie d’un conservatisme de droite que je qualifierais de nostalgique, celui d'un ancien monde plus monarchiste que républicain.

Sa vie a commencé comme un film d’aventure quand on a 19 ans au début de l’Occupation. Pierre Juillet s’est donc engagé dans la Résistance, a même été blessé, et a failli se faire tuer par des combattants communistes à la Libération, le prenant pour un autre (d’où un anticommunisme viscéral). Comme pour beaucoup de personnalités de sa génération, ce fut son véritable passeport d’après-guerre, un passe salutaire, de vertu.

Il a fait des études de droit et est devenu avocat au barreau de Paris puis à Limoges sous la Quatrième République (il s’ennuyait à Paris, était peu "dîner mondain"). Le blog De viris illustribus le décrit comme « un jeune avocat cultivé et érudit, qui lit Cicéron et Lucrèce dans le texte, mais c’est aussi un homme solitaire et d’un abord assez froid et distant. Sa physionomie lui vaut de ne pas passer inaperçu. De petite taille, les cheveux bruns coiffés en brosse, une pipe à la bouche et une cape posée sur les épaules, il semble comme sorti d’un autre temps. ».

Ses origines familiales ont été très importantes dans l’éclosion de son sens politique. Son père Armand Juillet (1888-1964) a été le directeur de cabinet du Président du Conseil André Tardieu entre les deux guerres, c’est-à-dire son premier collaborateur. Son grand frère Jacques Juillet (1918-2011) fut préfet de région. Au-delà de l’aspect service de l’État, il faut voir aussi dans les fonctions de son père une véritable volonté d’instaurer en France des institutions qui tiennent la route. André Tardieu, dont Pierre Juillet connaissait par cœur des discours entiers, fut l’un des rares hommes politiques de la Troisième République (avec Alexandre Millerand notamment) à avoir compris la nécessité de réformer les institutions qui donnaient trop de pouvoir aux partis et aux intérêts particuliers au détriment du gouvernement soumis à une instabilité congénitale. Pas étonnant qu’il ait trouvé dans le gaullisme cette idée que cette réforme était possible, exposée dans les grandes lignes lors du discours de Bayeux le 16 juin 1946, et mise en place avec la fondation de la Cinquième République.

Adhérent du RPF à sa création en 1947, marié à une assistante de De Gaulle en 1950, chargé de mission au RPF pour le Limousin en 1951, il refusa d’être le directeur de cabinet de De Gaulle en 1954 sur recommandation de Georges Pompidou. De Gaulle est allé le visiter chez lui, dans la Creuse, et le jeune avocat en a profité pour lui faire rencontrer son père et parler d’André Tardieu qu’admirait beaucoup De Gaulle. Entre 1954 et 1958, Pierre Juillet a travaillé à Bruxelles auprès de Paul Winkler, patron d’Opera Mundi. Certains ont raconté qu’il était également agent secret à l’époque. On ne prête qu’aux riches, c’est valable pour les personnes mystérieuses.

Pierre Juillet a rejoint l’aventure gaullienne en mai 1958 comme chef de cabinet du Ministre de l’Information puis des Affaires culturelles André Malraux. Il a travaillé notamment avec Emile Biasini et Pierre Moinot. Mais il a quitté André Malraux dès 1959, très lassé de ce travail avec un ministre qu’il ne considérait pas beaucoup comme efficace, pour diriger une société de taxis parisiens. Et puis, d’avril 1962 à avril 1974, il est devenu le collaborateur le plus proche de Georges Pompidou, d’abord Premier Ministre puis Président de la République. Il était celui qui se salissait les mains pour la cuisine politicienne, chargé de gérer les fonds secrets de l’UNR, de préparer les élections eb déterminant les investitures, etc. Ils se voyaient tous les jours, hors des processus institutionnels classiques.

Étrange homme qu’était Pierre Juillet, qui n’avait aucune ambition politique personnelle, ne voulait surtout pas être ni élu ni ministre, juste conseiller de l’ombre, discret, efficace dans ses missions, secret, redouté. Un peu à l’instar d’un Jean Monnet qui voyait plus de puissance dans le conseil que dans l’action politique à proprement dite. Pas de livre, pas d’interview, très peu de photos, il voulait rester dans les coulisses, jamais au grand jour.

Je ne suis pas sûr qu’il ait été inscrit dans tous les organigrammes officiels à Matignon ou à l’Élysée. Il était de toute façon "hors hiérarchie". Le 7 janvier 1963, Alain Peyrefitte a noté dans "C’était De Gaulle" que Pierre Juillet était un conseiller technique à Matignon et en tant que Ministre de l’Information, Alain Peyrefitte avait des réunions très régulières à Matignon avec Georges Pompidou, Premier Ministre, Olivier Guichard, chargé de mission auprès de Georges Pompidou, François-Xavier Ortoli, directeur de cabinet à Matignon, Simone Servais, attachée de presse, Pierre Juillet, ainsi que Michel Jobert, directeur adjoint de cabinet et Jean Donnadieu de Vabres, secrétaire général du gouvernement. À l’Élysée, il était chargé de mission auprès du Président de la République. Officiellement chargé des chasses présidentielles !

Plus que gaulliste, Pierre Juillet était pompidolien et a fait recruter à Matignon une jeune agrégée de droit particulièrement brillante, chargée de mission auprès du garde des sceaux Jean Foyer de 1962 à 1967, à savoir Marie-France Garaud, une grande copine de Simone Veil. L’année 1967 était la fin du gaullisme triomphant et le début du pompidolisme au destin national : les élections législatives de mars 1967 ont failli être perdues (à un siège près, on a dit que c’était celui de Jacques Chirac) et Pierre Juillet a commencé à réellement s’activer pour faire de Georges Pompidou le successeur de De Gaulle.

Ces élections de 1967 étaient très importantes. Ce fut Pierre Juillet qui a organisé le fameux serment de Solignac le 4 décembre 1966. Georges Pompidou voulait un renouvellement politique au sein de la majorité, comprendre avoir des députés strictement pompidoliens. Il a ainsi lancé la candidature d’une série de jeunes gaullistes promis à un grand avenir, une dizaine de candidats dans le Sud-Ouest, dans des circonscriptions réputées imprenables à la gauche cassoulet, sous l’égide du jeune maire de Brive, Jean Charbonnel, qui avait réussi à se faire élire député en novembre 1962 (ce dernier a été battu en 1967 par un proche de François Mitterrand, son avocat Roland Dumas). D’autres ont échoué, comme Pierre Mazeaud (futur Président du Conseil Constitutionnel) et deux seulement ont gagné leur premier mandat parlementaire : Bernard Pons, médecin, et surtout Jacques Chirac, conseiller à Matignon depuis 1962, qui a commencé ainsi une très dense carrière politique en Corrèze (ce fut Marcel Dassault, son parrain, qui a financé sa campagne électorale, et Pierre Juillet qui a choisi la circonscription).

Lors du départ de Georges Pompidou de Matignon, en juin 1968, le destin de Pierre Juillet s’est précisé : il a rappelé Marie-France Garaud pour travailler auprès de Georges Pompidou devenu simple député, lâchement attaqué dans l’affaire Markovic. Pierre Juillet a dirigé la cellule de campagne de Georges Pompidou rue de La Tour-Maubourg, pas loin de l’Assemblée Nationale, avec d’autres fidèles, comme Jean Charbonnel, Jean-Philippe Lecat et Olivier Stirn, aussi Édouard Balladur, Michel Jobert, Anne-Marie Dupuy, Simone Servais. L’importance de Pierre Juillet était immense puisqu’il avait ses propres réseaux d’information, dirigeait dans les faits l’UDR et surtout, il décidait des investitures aux futures élections.

Pierre Juillet et Marie-France Garaud ont formé un couple en politique, celui de conseillers de l’ombre de Georges Pompidou, de 1968 à 1974. À Pierre Juillet les orientations générales, l’orthodoxie gaulliste, à Marie-France Garaud leur application dans la cuisine politique.

Ils ont tout fait pour pousser la carrière de Jacques Chirac, le considérant comme le seul héritier possible de Georges Pompidou. Un homme politique fait de A à Z, un bébé de la Cinquième République, qui, rappelons-le, a participé aux conseils des ministres des cinq premiers Présidents de la Cinquième République (le cinquième étant lui-même). Maintenant, il est rare d’avoir un ministre de plus d’un Président de la République, deux à la limite, trois pour l’exception (le cas de Jean-Yves Le Drian).

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À l’élection de Georges Pompidou à l’Élysée en 1974, ce "couple" l’a donc rejoint à l’Élysée où deux clans ont coexisté : celui des conseillers de l’ombre, tout-puissant mais sans réel pouvoir sur le papier, et les "vrais" collaborateurs, de Michel Jobert à Édouard Balladur (tous les deux Secrétaires Généraux de l’Élysée successifs), ou encore Anne-Marie Dupuy, la directrice de cabinet, plutôt agacés par les cuisines d’arrière-cour de ces organisateurs de "coups" politiques.

Pour donner un exemple de son influence, Pierre Juillet était le contact élyséen des Services de renseignements extérieurs, en particulier d’Alexandre de Marenches, directeur général du SDECE de 1970 à 1981, devenu DGSE (son neveu Alain Juillet, diplômé HEC, a travaillé à la DGSE un peu plus tard, comme un de ses directeurs, avant d’être le haut responsable chargé de l’intelligence économique à Matignon, actuellement chroniqueur de géopolitique chez Russia Today France).

Pierre Juillet a donc préempté la délivrance des brevets de bon gaullisme dans une classe politique impressionnée par la gouvernance de De Gaulle, et cela de manière totalement arbitraire, d’autant plus que Pierre Juillet n’a jamais été élu. En particulier, il jugeait Jacques Chaban-Delmas comme un usurpateur du gaullisme, le trouvant trop combinard et beaucoup trop porté à gauche, beaucoup trop libéral, prenant ses conseillers parmi des socialistes ou des syndicalistes (en particulier Jacques Delors et aussi Simon Nora). Il a réussi à obtenir son éviction de Matignon en 1972, malgré la confirmation de la confiance de la majorité parlementaire. Avant cette éviction, sans succès, Pierre Juillet avait réclamé le limogeage de Pierre Desgraupes à la télévision (à la tête de l’ORTF).

En fait, Pierre Juillet avait claqué la porte de l’Élysée quand Georges Pompidou, ne suivant pas son avis, avait organisé un référendum sur l’élargissement de l’Europe au Royaume-Uni. Quelques semaines plus tard, Georges Pompidou lui a demandé de revenir et la condition de Pierre Juillet fut de renvoyer Jacques Chaban-Delmas. Ce fut lui-même ainsi que Georges Pompidou qui ont composé le nouveau gouvernement dirigé par Pierre Messmer. Pierre Juillet court-circuita Matignon en nommant lui-même Arthur Conte à la tête de l’ORTF (il y a eu une chasse aux progressistes) et s’est vanté, lors d’une chasse à Rambouillet : « J’ai eu Chaban comme je viens d’avoir ce perdreau ! ».

Pierre Juillet claqua la porte une nouvelle fois en avril 1973 et fut rappelé. Il s’est appliqué alors à cacher la maladie du Président, de plus en plus visible, en interdisant par exemple de faire des gros plans sur son visage à la télévision. Pierre Juillet proposa Jacques Chirac comme Ministre de l’Intérieur en février 1974, pressentant la proximité probable de la prochaine élection présidentielle (avoir la responsabilité des renseignements généraux était un atout considérable dans la perspective de l’élection présidentielle, en particulier pour prévoir le futur vainqueur).

Dans son article sur "Les Diaboliques" dans la revue "L’Histoire" de mars 2016, Philippe Reinhard précisait : « [Pierre Juillet] a toujours semblé ruminer cette rancœur de ne pas être adoubé au sein du cercle fermé des "barons" du gaullisme. Ceci explique son exode vers sa bergerie de la Creuse à chaque fois que Pompidou ne suivait pas ses avis. ».

Prenant beaucoup trop de poids politique, détesté par les barons du gaullisme, Pierre Juillet a failli être évincé par Georges Pompidou de son cabinet en février 1974, lui proposant une place de membre du Conseil Constitutionnel. Finalement, cela ne s’est pas fait et à la mort de Georges Pompidou, en avril 1974, Pierre Juillet a manœuvré pour plomber la candidature de Jacques Chaban-Delmas : après le refus du Premier Ministre en exercice, Pierre Messmer, d’aller à la bataille présidentielle, Pierre Juillet a choisi de soutenir la candidature de Valéry Giscard d’Estaing en organisant le fameux appel des 43 députés gaullistes soutenant dès le premier tour le candidat des républicains indépendants (VGE),députés menés par Jacques Chirac (quand on regarde la liste,.peu de ces députés étaient connus au niveau national et beaucoup n’étaient que des suppléants !).

Le couple Juillet/Garaud a encore sévi auprès de Jacques Chirac de 1974 à 1979 (Pierre Juillet était conseiller auprès du Premier Ministre jusqu’en 1976). Il faut bien comprendre que Pierre Juillet avait une idée assez méprisante de la politique, pensant qu’on pouvait "manœuvrer" Jacques Chirac. Un peu comme un "manager" pouvait "créer" une star de toutes pièces (Dalida par exemple). Connaissant bien l’influence politique importante de Pierre Juillet et de Marie-France Garaud, Valéry Giscard d’Estaing leur a proposé d’être ministres en 1974. Les deux ont refusé pour préparer Jacques Chirac à l’élection présidentielle de 1981. Selon Patrice Duhamel, VGE aurait proposé à Pierre Juillet le Ministère de la Défense ou celui des Affaires étrangères, ce qui n’était pas rien !

Pierre Juillet, aidé de Charles Pasqua, René Tomasini et Alexandre Sanguinetti, a préparé la reprise de l’UDR par Jacques Chirac en décembre 1974 sur les barons du gaullisme qui l’avaient traité de traître (puisqu’il n’a pas soutenu le candidat gaulliste en 1974). Pierre Juillet organisa aussi la démission dramatique de Jacques Chirac le 25 août 1976 de Matignon, avec une conférence de presse combative absolument inédite dans les annales de l’histoire.

Après Matignon, Pierre Juillet a travaillé au staff de l’UDR puis du RPR entre 1976 et 1979. Les mêmes qui avaient favorisé l’élection de Valéry Giscard d’Estaing ont tout fait, après 1976, pour le contrer. L’affrontement total avec VGE. Pierre Juillet a ainsi "créé" le RPR le 5 décembre 1976, mais il n’en a jamais eu la paternité officiellement.

Dans "La Montagne" du 28 septembre 2019, Michel Juillet, le fils aîné de Pierre Juillet, avocat aussi, qui a repris la maison familiale à Puy-Judeau où est mort Pierre Juillet (Puy-Judeau est un hameau situé dans la commune de Vallière), qui fut par la suite le chef de cabinet du ministre Alain Devaquet en 1986, s’est souvenu de Jacques Chirac : « J’ai toujours connu Jacques Chirac. Il était le poulain de mon père. Très tôt, il l’avait pris sous son aile et il lui avait fait franchir les obstacles les uns après les autres. (…) Chirac venait régulièrement à Puy-Judeau. C’est mon père qui a créé le RPR, une création intervenue en Creuse, à Puy-Judeau, avec Marie-France Garaud, Charles Pasqua et quelques autres. ».

Faisant du combat anti-Giscard le nouveau mot d’ordre, Pierre Juillet a poussé Jacques Chirac à se présenter à la mairie de Paris, et il a gagné le 20 mars 1977, contre le candidat officiel Michel d’Ornano.

Pierre Juillet et Marie-France Garaud ont cherché à humilier Jacques Chaban-Delmas une nouvelle fois en mars 1978 : ils ont manœuvré pour l’empêcher de retourner au perchoir en soutenant Edgar Faure, Président sortant de l’Assemblée Nationale. Ainsi, le gaulliste Jacques Chirac soutenait le centriste Edgar Faure, tandis que les giscardiens (centristes) et les ministres gaullistes ont soutenu le gaulliste Jacques Chaban-Delmas qui l’a finalement emporté. Cet épisode a fait pousser l’un des premiers germes du divorce. Jacques Chirac en a fait part à Michèle Cotta le 17 juillet 1980 : « Leurs relations ont basculé, à son avis, du jour où Marie-France s’est prise pour un chef de guerre et a voulu les mettre, lui [Chirac] et Juillet, devant le fait accompli : (…) "Au fond, ils n’ont jamais accepté que je grandisse !" ». Le reproche était sur l’opération anti-Chaban au perchoir où Jacques Chirac s’est ridiculisé devant les hiérarques de son prorpe parti.

Autre combat sur la politique européenne. Pierre Juillet ne supportait pas qu’une assemblée supranationale puisse être élue au suffrage universel direct. Son dernier coup politique a été le fameux appel de Cochin, publié le 6 décembre 1978 sous la signature de Jacques Chirac. Pierre Juillet et Marie-France Garaud ont profité d’un état de faiblesse de Jacques Chirac (hospitalisé gravement à Cochin après un accident de la route le 26 novembre 1978 en Corrèze, son chauffeur a dérapé sur du verglas) pour passer à la vitesse supérieure contre la majorité giscardienne en qualifiant l’UDF de "parti de l’étranger" et en dénonçant la politique "antinationale" de l’Europe fédérale qui s’esquissait (c’était mal comprendre la politique européenne de Valéry Giscard d’Estaing qui avait eu contraire institué les Sommets des chefs d’États et de gouvernements européens, créant de facto l’Europe des Nations).

Cet appel a créé des remous au sein même du mouvement gaulliste, le RPR, dont plusieurs membres siégeaient au gouvernement, en particulier en raison de l’outrance des termes et de l’analogie (analogie à l’appel du 18 juin, et vague parallèle de VGE avec Pétain, ce qui a scandalisé beaucoup de gaullistes historiques). Le pire, c’est qu’après cet appel, Jacques Chirac a été plus isolé que jamais et la liste qu’il a menée lors des premières élections européennes du 10 juin 1979 a fait un bide, placée en quatrième position avec seulement 16,3%, bien loin derrière la première liste, la liste présidentielle, celle de l’UDF menée par Simone Veil, avec 27,6%.

Le 18 juin 1979 (date symbolique), après bien des hésitations et encouragé par ses conseillers Jacques Monod et Charles Pasqua, Jacques Chirac s’est séparé définitivement de Pierre Juillet et de Marie-France Garaud, leur présence étant trop prégnante dans la carrière du futur Président. Ce fut une véritable rupture du cordon ombilical. L’échec aux européennes a donné un argument de poids (ils l’ont mal conseillé) mais d’autres raisons bien plus importantes ont été dans la balance. D’une part, devenir lui-même, s’autonomiser, alors qu’il était toujours comme une marionnette pendant dix ans, et aussi se rapprocher du rival du "couple infernal" dans l’ancien cabinet de Georges Pompidou, à savoir Édouard Balladur (qui les remplaça avantageusement en devenant le principal conseiller de Jacques Chirac de 1979 à 1993, bombardé Ministre d’État, Ministre de l’Économie et des Finances en 1986, puis Premier Ministre en 1993).

Claude Pompidou, la veuve de Georges Pompidou, aurait aussi intrigué pour le départ de ces conseillers, reprochant à Pierre Juillet d’avoir dit qu’à la fin de sa vie, son mari aurait été pratiquement incapable de gouverner, ce qui était faux selon elle. Parmi des motivations moins politiques, on peut aussi évoquer l’ultimatum de Bernadette Chirac, prise de jalousie contre Marie-France Garaud, avec un "c’est elle ou c’est moi" qui a fait réagir Jacques Chirac. C’était ce qu’elle a dit à Christine Clerc dans "Elle" le 17 septembre 1979 ; en particulier : « C’est une femme intelligente et pleine de charme, mais elle a beaucoup de mépris pour les gens. Elle les utilise, puis elle les jette. Moi, elle me prenait pour une parfaite imbécile. ».

Dans ses "Cahiers secrets", Michèle Cotta a réussi à retisser l’histoire exacte de l’appel de Cochin, cause du divorce, séquence qu’elle a notée le 19 juin 1979 : « C’est donc dimanche 10 au matin qu’a eu lieu la rupture entre Juillet et Chirac. Cela prouve qu’à mon avis, cela faisait un certain temps que Chirac en avait marre de jouer les pantins. Voici deux jours que je reconstitue avec patience l’histoire des derniers mois (…). Nous sommes le dimanche 26 novembre 1978. Pierre Juillet pénètre à l’intérieur de l’hôpital d’Ussel. Devant lui, sur un lit, Jacques Chirac, seul. La veille, les deux hommes ont mis au point le texte d’un appel sur l’Europe. Puis, Pierre Juillet est reparti dans la Creuse, laissant Jacques Chirac et Bernadette à Bity [le domicile des Chirac] (…). Si Jacques Chirac est seul lorsque Pierre Juillet entre dans sa chambre d’hôpital, c’est que sa femme, déjà alertée, l’a vu (…). Elle a pris le temps de faire prévenir Juillet et n’a laissé son mari seul dans sa chambre que pendant une petite demi-heure. Elle ne pardonnera pas à Pierre Juillet d’avoir raconté le soir même, paraît-il, à l’entourage immédiat de Chirac, rue de Lille : "Il était abandonné lorsque je l’ai retrouvé". Cela fait plusieurs mois que Bernadette juge sévèrement Juillet et Marie-France Garaud. Bernadette vit à l’Hôtel de Ville, Garaud et Juillet se partagent entre le siège du RPR, rue de Lille, et leur QG, un grand appartement, quai Anatole-France. Entre l’Hôtel de Ville et la rue de Lille, une véritable guerre de tranchées oppose Jean Tiberi, Denis Baudouin, Michel Boutinard-Rouelle, Roger Romani, à l’état-major de la rue de Lille que dirigent Juillet, Marie-France Garaud, avec Charles Pasqua et Jacques Toubon. Ce qui change après le 26 novembre, c’est que, par la force des choses, Bernadette se met à jouer un rôle capital : transporté à Cochin, Jacques Chirac a besoin d’elle. Elle ne le quitte pas. Elle s’installe dans la chambre voisine, surveille infirmières et médecins, veille jour et nuit sur son malade. Or, Bernadette, tout juste élue aux cantonales à Sarran, en Corrèze (…), a son opinion sur les rapports que Chirac devrait entretenir avec Giscard. (…) [Elle] pense que Chirac devrait considérer la mairie de Paris comme une position d’attente, sans défier frontalement le Président de la République. ».

Puis, le jour même de l’appel de Cochin, le 6 décembre 1978, toujours raconté par Michèle Cotta : « Comment se porte Chirac ce jour-là ? Sans doute assez bien pour accepter une bonne fois le texte qui a été élaboré avec Pierre Juillet onze jours auparavant. Toujours est-il que Bernadette Chirac se plaindra, huit jours plus tard, à Maurice Druon de la façon dont Marie-France Garaud et Pierre Juillet ont exploité la fatigue de Jacques Chirac pour rendre public leur appel. Maurice Druon a raconté la scène à Michel Droit qui me l’a rapportée illico. Elle se plaindra de la même façon à Michel Debré, venu rendre visite à Chirac le 10 décembre. À noter que même Debré, pourtant sur cette ligne, s’est étonné de la vigueur de l’appel de Cochin. ».

En effet, Michel Debré a exprimé ainsi son étonnement dans une lettre : « Jeudi (…), j’ai lu le texte de Chirac. Une fois de plus, j’y ai retrouvé des phrases entières empruntées à mes propos. Or, il y a huit semaines, il reprochait à ses collaborateurs de lui préparer des discours trop "debréistes"… ».

Michèle Cotta a poursuivi son récit en confirmant la tension très grande entre la rue de Lille et l’Hôtel de Ville. Lors de la première apparition publique de Jacques Chirac, le 31 janvier 1979, Bernadette Chirac s’est trouvée aux côtés de Michel Droit et « se plaint de l’influence néfaste qu’exerce sur son mari le tandem Juillet-Garaud. Elle n’hésite pas à dire qu’elle trouve leur stratégie suicidaire, qu’il faut être fou pour ne pas comprendre que la Cinquième République étant ce qu’elle est, la légitimité est du côté de Giscard. ».

Puis : « C’est en février [1979] qu’elle aurait dit pour la première fois : "Je me tais jusqu’au 10 juin, mais après, ce sera elle ou moi". Quelques semaines plus tard, réunion électorale, le 31 mai (…). Bernadette apostrophe Jacques Toubon : "Vous direz à votre amie Marie-France Garaud que, contrairement à ce qu’elle raconte partout, je ne suis pas inscrite à l’UDF. (…) Jacques va sombrer, s’il vous suit. Vous êtes tous des irresponsables. Il devrait se contenter de Paris au lieu d’aller au-devant de la catastrophe électorale des européennes". ».

Et la rupture : « Il semblerait que ce soit après cette intervention de sa femme que Jacques Chirac, début juin, ait entamé une certaine désescalade vis-à-vis de Giscard. Ce que Pierre Juillet a appelé un "dégonflage" : je comprends mieux qu’il ait rapporté à Michel Debré que Chirac ne se refusait pas, désormais, à envisager qu’il puisse être à nouveau ministre de Giscard. C’est ce jour-là que Juillet, paraît-il, a pris la décision de quitter l’état-major de Chirac. Le dimanche 10, soir des élections, il n’était pas présent dans le bureau de ce dernier, rue de Lille. Marie-France seule était là. Elle n’est pas restée longtemps : elle a vidé son sac auprès de Chirac, le lundi matin, en lui disant en face tout le mal qu’elle pensait de lui, et notamment qu’il ne serait jamais Président de la République. Ils se sont quittés en s’embrassant, me dit Paul Guilbert, mais le cœur n’y était plus. » (19 juin 1979).

La rupture était totale. Témoignage de Michèle Cotta le 22 octobre 1979 : « Alain Devaquet, avec lequel je déjeune aujourd’hui, me confirme qu’effectivement, Chirac a demandé à ses proches de ne pas revoir Juillet et Marie-France ni même de leur téléphoner. ». Parmi les "proches" en question, Jacques Toubon et Charles Pasqua.

Marie-France Garaud, touchée au vif par le manque de reconnaissance de Jacques Chirac, s’est jetée dans la campagne présidentielle de 1981, en se présentant comme la seule dépositaire du gaullisme, puis elle a bataillé au sein de son institut de géopolitique, Pierre Juillet, lui, est retourné à ses moutons de la Creuse (à Vallière) et a continué à méditer sur la vie politique. En fait, les deux ont gardé  leurs bureaux au 31 quai Anatole-France, à Paris, au bord de la Seine, et Pierre Juillet a aidé à la candidature de Marie-France Garaud.

Le 24 février 1981, Jacques Chirac s’est ainsi confié à Michèle Cotta : « Après en être convenu, [Jacques Chirac] me parle à nouveau de Marie-France Garaud et de Pierre Juillet pour lesquels il m’avoue pour la première fois avoir gardé quelque amitié. Il m’a dit le contraire il y a quelques mois, mais les choses ont pu changer, et sa colère s’effacer derrière des souvenirs de collaboration plus plaisants. Cela ne l’empêche pas d’estimer que Marie-France Garaud ne se retirera pas avant le premier tour. ».

Autre conseiller qui a remplacé le couple Juillet/Garaud, aux côtés de Jacques Chirac, Charles Pasqua qui a confié à Michèle Cotta, en pleine campagne présidentielle, le 31 mars 1981 : « Un homme politique doit dire ce qu’il pense. [Jacques Chirac] s’est laissé avoir par gentillesse et par habitude. Il lui faut sortir de sa chrysalide. (…) [Marie-France Garaud et Pierre Juillet] ont été tous deux très utiles. Mais ils ont poussé les choses à l’extrême. Chirac ne pouvait être prisonnier de leurs chimères ! (…) À partir de 1976, notre ambition était de reconquérir le pouvoir ! ».

Il suffisait d’écouter l’opinion des responsables gaullistes pour comprendre sa grande impopularité au sein même du mouvement que Pierre Juillet a contribué à fonder. Ainsi, Claude Labbé, président du groupe RPR à l’Assemblée Nationale, l’a qualifié de « républicano-fasciste ». Dans ses mémoires publiées en 1998 (chez Flammarion), Jacques Chaban-Delmas n’était pas loin non plus de le penser : « C’était un gaulliste de droite et même d’extrême droite, il y en a . (…) Il avait fini par se convaincre avec une sorte d’obstination mystique que mon élimination de Matignon était nécessaire au salut du gaullisme et, pourquoi pas, de la France. ». Un autre baron du gaullisme Maurice Schumann a précisé : « Avec Marie-France Garaud, on pouvait parler d’un duel à la loyale, alors que le mot de loyauté s’accorde mal avec la personnalité de Pierre Juillet. C’est un homme méchant qui n’assume pas la responsabilité de sa méchanceté. ». Faudrait-il donc comprendre Pierre Juillet comme un Patrick Buisson d’arrière-garde ?

En fait, Pierre Juillet est revenu à l’Élysée en mai 1981. Après son échec au second tour de l’élection présidentielle du 10 mai 1981, Valéry Giscard d’Estaing l’a en effet convoqué. Ce fut Marie-France Garaud qui l’a raconté à Michèle Cotta le 6 octobre 1981 : « Giscard, juste avant de partir, a eu la curieuse idée de faire venir auprès de lui Pierre Juillet. C’est avec lui qu’il aurait élaboré sa dernière émission politique, ses adieux à la Présidence. À l’exception, insiste Marie-France Garaud, de la mise en scène ultime du fauteuil vide. Pourquoi Juillet à l’Élysée ? Quelle drôle d’idée ! Elle ne s’étend pas là-dessus. ». Pierre Juillet a rédigé le texte de l’allocution présidentielle du 19 mai 1981. Valéry Giscard d’Estaing lui proposa de le suivre dans l’opposition à ses côtés, mais il refusa car il voulait conseiller une personnalité prête à entendre des choses  franches qui pouvaient le cas échéant être désagréables pour sa personne.

Pierre Juillet fut approché aussi par François Mitterrand (ce qui était très surprenant), et surtout par Raymond Barre pour sa campagne présidentielle de 1988 qui se voulait très gaullienne, mais il refusa toute reprise d’activités et voulait rester retiré du monde politique, exilé dans la Creuse.

Pierre Juillet n’est cependant pas resté inerte après 1981. Son fils Michel Juillet, dans l’interview déjà cité plus haut, à l’occasion de la mort de Jacques Chirac, a mis en doute deux fois le gaullisme revendiqué de Jacques Chirac : « C’était après l’appel de Cochin lancé en 1978 et les élections européennes. Ils ont dès lors définitivement rompu. Mais, en raison de la gravité de la situation, mon père, au moment du Traité de Maastricht [en 1992], a téléphoné à Chirac pour lui demander d’appeler à voter non. Pour mon père, ce traité n’était pas conforme à l’idéal gaulliste. Chirac a fait approuver le traité. Chirac a trahi une seconde fois le gaullisme en reconnaissant, en 1995, la responsabilité de la France dans la rafle du Vel’ d’hiv’. Toute l’idée du gaullisme est fondée sur le fait que Vichy n’incarnait pas la France, que ce gouvernement était une assemblée illégitime. Chirac au fond était-il gaulliste ? » (29 septembre 2019).

Effectivement, Pierre Juillet a combattu la vision de Jacques Chirac sur la rafle du Vel’ d’hiv’, notamment lors du procès de Maurice Papon en 1997. Un peu auparavant, le 28 octobre 1994, il est sorti de son silence paysan dans une tribune publiée dans "Le Monde" pour exprimer son dégoût dans les divisions suicidaires au sein du RPR entre balladuriens et chiraquiens : « Le gaullisme s’éteint lentement. ».

Apparemment, aucune biographie n’a encore été documentée ni publiée sur Pierre Juillet alors qu’il fut, comme le rappelle le blog De viris illustribus, « l’un des personnages les plus puissants et les plus influents de la Cinquième République ». Pierre Juillet restera comme le gérant discret de l’arrière-boutique du postgaullisme, chien de garde d’un gaullisme supposé intransigeant et en complète opposition avec l’un des grands principes du gaullisme : le pragmatisme.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 juillet 2021)
http://www.rakotoarison.eu


(Le titre de cet article n'est pas vraiment de moi et a été inspiré par un blog cité en référence dans l'article).


Pour aller plus loin :
Bernard Pons.
Pierre Juillet.
Philippe Mestre.
Henry Chabert.
Olivier Dassault.
Éric Raoult.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210722-pierre-juillet.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-monarchie-de-pierre-juillet-234405

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/07/15/39059959.html






 

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18 juillet 2021 7 18 /07 /juillet /2021 03:52

« L’Ordre des médecins est une chapelle et un clergé qui n’a plus de fidèles. » (Dr. Bernard Pons, 1974).



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L’ancien ministre gaulliste Bernard Pons fête son 95e anniversaire ce dimanche 18 juillet 2021 (il est né à Béziers d’un père proviseur). Ancien résistant (ancien membre des FFI), médecin généraliste, il a eu une carrière "classique" d’élu local jusqu’à ce qu’il soit devenu l’un des plus proches collaborateurs de Jacques Chirac dans les années 1970, 1980 et 1990. Il a surtout marqué "l’opinion publique" dans son rôle en Nouvelle-Calédonie en 1987 et 1988.


Résistant, médecin, notable local

Alors qu’il était lycéen à Cahors, Bernard Pons s’est engagé dans la Résistance en mars 1944 pour suivre ses deux grands frères. Ils ont bataillé dans le maquis, et après la libération de Cahors le 17 août 1944, ils ont continué dans d’autres maquis. En octobre 1944, Bernard Pons a repris ses études au lycée et fut bachelier en juin 1945 (à Albi puis à Tarbes). Après une année préparatoire à Toulouse, il a suivi des études de médecine à Montpellier de 1946 à 1952 (à cette occasion, il fut vice-président de l’UNEF). En 1952, après avoir soutenu sa thèse de doctorat en médecine, il s’est installé à Cahors comme médecin généraliste et a exercé pendant quinze ans. Pas plus car le virus de la politique l’a rapidement contaminé.

En mars 1965, Bernard Pons fut élu maire adjoint de Cahors et en mars 1967, il fut élu député du Lot (circonscription de Figeac), avec l’étiquette gaulliste de l’UDR. À ce moment-là, il a abandonné ses activités de médecin pour se consacrer entièrement à ses mandats électifs. En octobre 1967, il s’est fait également élire conseiller général de Cajarc, réélu en 1973 et démissionnaire en 1978 lorsqu’il a changé de terre élective. Georges Pompidou avait une résidence secondaire à Cajarc.

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Bernard Pons a toujours été réélu député de mars 1967 à juin 2002, date à laquelle il a dû prendre une retraite parlementaire forcée car il fut battu par une candidate dissidente de son propre parti. Mais il n’est pas resté tout le temps député du Lot, il a changé deux fois de circonscription législative. Après le Lot, Bernard Pons s’est rapproché de la capitale en étant réélu député dans l’Essonne (circonscription d’Étampes) en mars 1978, puis, finalement, en reprenant la circonscription parisienne de Maurice Druon (17e arrondissement), il s’y fait réélire député en juin 1981, réélu en mars 1986 à la proportionnelle puis de nouveau en juin 1988 (dès le premier tour avec 66,1%) dans le 17e arrondissement mais dans la cadre d’une autre circonscription (qui a été modifiée encore en 2012 mais cela ne le concernait plus). Il fut réélu en mars 1993 dès le premier tour avec 63,1% (parmi ses concurrents, Marine Le Pen, 11,1%), et en juin 1997 dès le premier tour avec 53,6% (il fut le seul candidat de la majorité UDF-RPR à avoir été réélu dès le premier tour en 1997).

En juin 2002 (il avait 75 ans), Bernard Pons a été concurrencé dans sa propre circonscription (16e circonscription dans le 17e arrondissement) par une candidate dissidente du RPR, Françoise de Panafieu, députée sortante de la circonscription voisine (17e circonscription dans le 17e arrondissement) qui craignait de ne pas être réélue face à la vague socialiste (le candidat UMP Patrick Stefanini a effectivement été battu de justesse, avec 156 voix de retard, 49,7% contre 50,3%, par la candidate socialiste). Françoise de Panafieu l’a battu dès le premier tour : elle a eu 40,8% et lui 22,3%, en deuxième position. Françoise de Panafieu a été élue avec 100% au second tour car Bernard Pons s’est désisté au second tour et elle est restée la seule candidate en lice.

Député de Paris, Bernard Pons s’est retrouvé dans l’équipe municipale de Jacques Chirac à Paris, comme conseiller de Paris de mars 1983 à mars 2008, réélu en mars 1989, mars 1995 et mars 2001, sans avoir eu de fonction exécutive dans la municipalité (Françoise de Panafieu a été désignée la candidate UMP à la mairie de Paris en mars 2008).


Une carrière politique nationale

Aux élections législatives de mars 1967, Bernard Pons faisait partie des "jeunes loups" gaullistes (ou plutôt pompidoliens) qui étaient partis à la conquête des terres de mission, souvent radicales, du Sud-Ouest, au même titre que Jacques Chirac, Jean Charbonnel, Pierre Mazeaud, Jacques Limouzy et quelques autres (on a parlé du "serment de Solignac" du 4 décembre 1966). Encouragés par Georges Pompidou, alors Premier Ministre, qui voulait apporter du renouvellement politique, seuls Bernard Pons et Jacques Chirac ont été finalement élus (Jean Charbonnel, élu député en 1962 et maire de Brive en 1965, fut battu par Roland Dumas à ces élections législatives de 1967).

L’ascension politique de Bernard Pons fut très rapide puisque deux ans après avoir été élu député, il a été "bombardé" membre des gouvernements de Jacques Chaban-Delmas puis de Pierre Messmer comme Secrétaire d’État auprès du Ministre de l’Agriculture du 22 juin 1969 au 28 mars 1973, son ministre de tutelle fut d’abord le centriste Jacques Duhamel, puis le 7 janvier 1971, le gaulliste Michel Cointat et enfin, à partir du 6 juillet 1972, Jacques Chirac.

Bernard Pons croyait que le baron gaulliste Olivier Guichard allait être nommé à Matignon. Dans ses "Cahiers secrets", Michèle Cotta a relevé le 16 octobre 1973 : « Maurice Faure raconte que Bernard Pons, député gaulliste du Lot, son voisin de circonscription, dit dans son département qu’il va faire partie du prochain gouvernement, et que ce sera avec Guichard. ». Aux assises de l’UDR à Nantes le 17 novembre 1973, Michèle Cotta a rapporté : « Bernard Pons, proche de Pompidou parce qu’il est député de Carjac, arrive, en justifiant Giscard, à faire huer le Président de la République. ».

En 1974, malgré sa proximité avec Jacques Chirac, Bernard Pons a soutenu la candidature de Jacques Chaban-Delmas, et il a soutenu très activement la loi Veil sur l’IVG. Médecin lui-même, il avait soutenu le projet du gouvernement Messmer qui n’a pas eu le temps d’aboutir : « Je suis confronté quotidiennement au drame de l’avortement (…). Mille femmes par jour se font avorter. Sur ces mille, une femme en meurt. Depuis que le Garde des Sceaux Taittinger a présenté son projet de loi, 349 jours se sont écoulés. 349 femmes sont mortes. Comment réagiriez-vous si une de ces femmes mortes vous touchait de près ? ».


Haut dirigeant du RPR

Bernard Pons a rejoint Jacques Chirac le 5 décembre 1976 en faisant partie des membres fondateurs du RPR (prenant la relève de l’UDR) au point d’en être le numéro deux, comme secrétaire général, de 1979 à 1984 (il succéda à Alain Devaquet et fut suivi de Jacques Toubon).

Bernard Pons avait donc un poste très important dans la hiérarchie du RPR (secrétaire général) au moment de la mort de Robert Boulin. Il a entendu parler d’une chronique de l’éditorialiste Philippe Alexandre dénonçant un véritable complot RPR contre Robert Boulin. Pour Bernard Pons, soit c’était vrai, et il fallait en avoir le cœur net, soit c’était de la diffamation, et il fallait déposer plainte. Michèle Cotta a raconté le 8 novembre 1979 les précédents jours : « Bernard Pons se fait communiquer le script de Philippe Alexandre : "Je mobilise l’ensemble des secrétaires et autres chargés de mission pour savoir s’il y a eu, quelque part, une réunion de responsables RPR autour de l’affaire Touret [l’escroc qui a arnaqué Robert Boulin]. (…) J’ai appelé moi-même la plupart des dirigeants RPR : tous m’ont dit n’avoir tenu aucune réunion (…)". Pons appelle donc Jacques Chirac à 9h30. Celui-ci arrive au RPR à 10 heures. Pons reprend son récit : "J’ai posé la question à Chirac, les yeux dans les yeux : Peux-tu me dire si tu as présidé une réunion de ce genre, ici ou ailleurs ? Chirac me répond qu’il n’a jamais présidé de réunion de groupe les jours en question, qu’il s’est contenté de voir Alain Devaquet, Claude Labbé et moi. J’ai vérifié ensuite auprès de Bernard Billot [collaborateur de Jacques Chirac], à la mairie de Paris, qu’aucune réunion n’avait été tenue à l’Hôtel de Ville entre dirigeants RPR". Dès lors, Pons et Chirac ont rédigé trois lignes de démenti. Et ont brandi la menace d’une attaque en diffamation contre Philippe Alexandre. ». Et Bernard Pons a rappelé qu’au "Club de la presse" du 21 octobre 1979, sur Europe 1, Robert Boulin, l’invité, « avait parlé de Jacques Chirac comme d’un "ami". Il n’aurait eu aucune raison de le faire si Chirac avait ameuté contre lui tous les dirigeants du RPR… ». Claude Labbé était le président du groupe RPR à l’Assemblée Nationale.

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Quelques jours plus tard, le 14 novembre 1979, Michèle Cotta a rencontré de nouveau Bernard Pons qui lui a parlé de la politique gouvernementale : « "Ce qui est vrai, c’est que le gouvernement n’existe pas : il s’agit plus d’une société anonyme que d’un gouvernement. L’exécutif, aujourd’hui, est paralysé". (…) Selon lui, l’action économique du gouvernement est nulle : "Il y a trois ans, avec Chirac, il y avait une volonté économique, une volonté sociale. Si on fait le bilan, aujourd’hui, inflation, déficit extérieur, emploi, tous les indicateurs sont au rouge. Ne cherchons pas plus loin, c’est un échec pour Barre, c’est un échec pour Giscard. (…) [L’]analyse [du Président] est mauvaise, car il n’appelle pas la France à un sursaut national". ».

En effet, Bernard Pons a fait partie des dirigeants du RPR qui guerroyaient contre Valéry Giscard d’Estaing. Philippe Mestre, le directeur de cabinet du Premier Ministre Raymond Barre, en a parlé le 12 décembre 1979 à Michèle Cotta : « Il estime que Chirac, Labbé et Pons essaient de persuader le député RPR moyen que l’intention du gouvernement est de liquider les gaullistes. (…) Envisager une dissolution ? Oui, Barre va jusqu-là. ». Aucune dissolution n’a cependant été décidée.

À l’issue de l’élection présidentielle de 1981, lors de la soirée électorale du premier tour, le 26 avril 1981 : « Il faut voir, pendant les premières minutes de la soirée électorale à RTL, le coup d’œil qu’échangent hors antenne Bernard Pons et Gaston Defferre : "Giscard est cuit", me glisse Bernard Pons à l’oreille. » (Michèle Cotta). François Mitterrand fut effectivement élu le 10 mai 1981.

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En juin 1984, Bernard Pons s’est présenté aux élections européennes sur la liste unique de l’opposition UDF-RPR menée par Simone Veil, ancienne Présidente du Parlement Européen. Il était lui-même le numéro deux de la liste en tant que premier représentant du RPR, devant Jean Lecanuet, premier représentant de l’UDF. Sur cette liste, il y avait notamment : Christian de La Malène (n°4), Michel Poniatowski (n°5), Alain Juppé (n°6), Pierre Pflimlin (n°7) qui allait être élu Président du Parlement Européen, Philippe Malaud (n°8), André Rossi (n°9), Alain Carignon (n°12), Jean-François Deniau (n°13), André Fanton (n°14), Dominique Baudis (n°15), Roger Chinaud (n°17), Alfred Coste-Floret (n°18), Nicole Fontaine (n°19), qui fut bien plus tard Présidente du Parlement Européen, Gaston Flosse (n°20), Yves Galland (n°21), Jean-François Mancel (n°22), Robert Hersant (n°23), Anne-Marie Dupuy (n°24), Pierre Bernard-Reymond (n°27), Christiane Scrivener (n°29), Denis Baudouin (n°30), Jean-Thomas Nordmann (n°31), Gérard Longuet (n°33), Jacques Mallet (n°35), Guy Guermeur (n°36), Michel Debatisse (n°37), Jean-Pierre Abelin (n°41), qui furent tous élus grâce à un score qui est resté historique avec 43,0% (soit 41 sièges sur 81). Élu donc député européen le 17 juin 1984, Bernard Pons a démissionné le 30 avril 1986 du Parlement Européen, en raison de sa nomination au gouvernement (Alain Marleix l’a remplacé à Strasbourg).


Aux Outremers

Lors de la première cohabitation, Jacques Chirac, Premier Ministre, nomma Bernard Pons Ministre des DOM-TOM du 20 mars 1986 au 10 mai 1986. Il a eu à gérer la très grave crise en Nouvelle-Calédonie. Par ailleurs, son nom est resté attaché à l’importante loi Pons chargée d’encourager les investissement dans les DOM-TOM qui permettait une défiscalisation des investissements (article 22 de la loi n°86-824 du 11 juillet 1986 de finances rectificatives pour 1986), disposition qui a été abrogée en 2000 parce qu’elle a été l’objet de nombreux contournements fiscaux, notamment dans l’acquisition de bateaux de plaisance (selon le rapport d’information n°1060 déposé le 9 juillet 1998 par le député Didier Migaud, futur Premier Président de la Cour des Comptes).

Sur la politique en Nouvelle-Calédonie, Bernard Pons a en particulier fait adopter un nouveau statut et organisé le référendum du 13 septembre 1987 sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie qui fut boycotté par le FLNKS : 98,3% ont voté pour le maintien dans la République française avec une participation de 59,1% (soit 57,2% des inscrits favorables au maintien dans la République). Ce référendum, institué par la loi n°86-844 du 17 juillet 1986 et la loi n°87-369 du 5 juin 1987, n’a rien résolu politiquement (les indépendantistes considéraient que la condition de résidence d’au moins trois ans pour être électeur était insuffisante). De même, les élections régionales prévues le 24 avril 1988 (le même jour que le premier tour de l’élection présidentielle) furent boycottées par le FLNKS.

Entre les deux tours de l’élection présidentielle, Bernard Pons a été chargé par Jacques Chirac de négocier avec les assaillants lors de la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa qui a eu lieu du 22 avril 1988 au 5 mai 1988 (en pleine élection présidentielle), après l’attaque de la gendarmerie (après l’assaut des forces de l’ordre, ont été tués 19 ravisseurs et 6 gendarmes, dont 4 lors de l’attaque de la gendarmerie et 2 lors de l’assaut).

Le FLNKS avait refusé d’endosser la responsabilité de cette attaque qui avait fait 4 morts et avait lâché les preneurs d’otages dirigés par Alphonse Dianou. Le commandant du GIGN à l’époque, Philippe Legorjus a expliqué : « Alphonse Dianou voulait sortir vivant de cette affaire avec ses camarades. J’expliquai à Bernard Pons que l’idée d’une reddition était possible, après le second tour de la présidentielle. ». Mais politiquement, Jacques Chirac ne pouvait pas se permettre de laisser la République sans ordre avant le second tour où il jouait son destin : « Toute mesure de conciliation ou de médiation reviendrait dans ses conditions à placer sur le même plan ceux qui, dans le territoire, se conforment aux lois et ceux qui les violent. » (Jacques Chirac le 1er mai 1988).

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Bernard Pons a demandé le 3 mai 1988 au général de gendarmerie « une libération sans concession des otages ». L’assaut fut donné peu avant le second tour, le 5 mai 1988, après un accord initial donné par le Président François Mitterrand (mais la communication entre l’Élysée et Matignon fut rompue peu après cet accord de principe). Alors devenu Ministre de la Défense, Jean-Pierre Chevènement dans le nouveau gouvernement de Michel Rocard (Jacques Chirac ayant été battu par François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1988), a assuré : « Aucun élément de l’enquête n’a fait apparaître qu’il y a eu des exécutions sommaires. » même si des points sont restés obscurs, notamment sur les circonstances de la mort d’Alphonse Dianou qui n’avait été que blessé lors de l’assaut.

Un des chefs indépendantistes, Nidoish Naissline a déclaré pour "Témoignage chrétien" en mai 1988 : « Pons et Chirac se sont conduits comme de véritables assassins. Ceux que l’on appelle les ravisseurs avaient déjà libéré dix gendarmes et attendaient que la situation se clarifie le 10 mai, afin de négocier. MM. Pons et Chirac ont préféré les assassiner. Ils auraient pu éviter cette boucherie, mais ont préféré échanger du sang kanak contre des bulletins de vote des amis de Jean-Marie Le Pen. » (repris par "Charlie Hebdo" du 19 juillet 2000). Bien plus tard, Michel Rocard a confié le 18 août 2008 sur France Culture : « Il ne fallait pas que le secret sorte (…). À la fin de l’épisode de la grotte d’Ouvéa, il y a eu des blessés kanaks et deux de ces blessés ont été achevés à coups de bottes par des militaires français, dont un officier. ».

Lors de la sortie du film "L’ordre et la morale" de Mathieu Kassovitz, le 16 novembre 2016, qui donnait une vision partiale de l’histoire, Bernard Pons a réagi dans "20 minutes" en s’en prenant aux nombreuses choses fausses du film, comme certains détails : « J’y apparais en robe de chambre dans mon bureau en train de fumer un cigare. Je n’ai jamais fumé de ma vie. ». L’assaut contre les ravisseurs : « J’ai lancé cette opération de force, à contrecœur. ». Et de préciser : « Toute cette histoire a été réalisée dans la clarté la plus totale. François Mitterrand était Président. Jacques Chirac, Premier Ministre. S’ils ont donné l’ordre d’attaquer, c’est parce que la vie d’hommes était en jeu et non pas parce qu’ils étaient au coude à coude avant le second tour de la présidentielle. Je n’étais là que pour libérer les otages. La façon dont les événements se sont déroulés n’est que le fait des ravisseurs. Ils ne voulaient rien entendre. ».

Sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie : « J’espère qu’un jour, toutes les composantes de l’île pourront vivre en paix, ensemble. Il faudra faire ce référendum sur l’indépendance quand les esprits seront prêts. Aujourd’hui, c’est encore trop tôt. Le jour où cela se fera, il faudra bien respecter l’avis des Calédoniens. ».

Un an et demi plus tard, ce n’était plus trop tôt. Sur Europe 1 le 5 mai 2018, Bernard Pons a soutenu très vivement la politique néo-calédonienne du Président Emmanuel Macron qui, justement, se déplaçait le jour même pour un important discours à Nouméa : « C’est une très bonne chose que le Président de la République soit présent (…). Il a très bien fait de montrer à l’ensemble de la communauté calédonienne qu’il pense à elle, que pour le moment, elle fait partie intégrante de la République, et que l’avenir dépendra des Calédoniens. Voudront-ils rester dans l’ensemble républicain, avec l’Europe, ou essayer de se diriger eux-mêmes ? C’est eux qui ont le choix. Et comme l’a dit le Président, ce n’est pas un choix négatif qu’il leur propose, c’est un choix positif, un choix d’adhésion. J’adhère parfaitement à cette démarche. ».


Chiraquien dans l’opposition

Après l’échec de Jacques Chirac en 1988, Bernard Pons fut élu président du groupe RPR à l’Assemblée Nationale du 23 juin 1988 au 25 mai 1995. Les premières années du second septennat de François Mitterrand furent difficiles pour le RPR, le leadership de Jacques Chirac était contesté par plusieurs tendances, en particulier celles de Philippe Séguin et Charles Pasqua. Bernard Pons a fait partie des très proches de Jacques Chirac, au même titre que Jacques Toubon, Jean-Louis Debré et François Baroin.

Aux assises extraordinaires du RPR le 29 janvier 1989 au Bourget, Michèle Cotta a noté : « Un des aspects les plus importants du congrès tient à l’intervention de Bernard Pons : car c’est lui, fidèle escorteur de Chirac, qui s’en donne à cœur joie pour dénoncer les délits d’initié, les opérations de bourse minables auxquelles se sont apparemment livrés des amis du gouvernement et du Président, "fauteurs ou complices d‘un affairisme déclaré". ».

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Pendant la deuxième cohabitation, le RPR est devenu un champ de ruines entre balladuriens et chiraquiens. Bernard Pons a tenté de garder le temple à la présidence du groupe RPR, mais les trahisons se multipliaient, encouragées par des sondages très flatteurs pour Édouard Balladur. Lors d’une conversation avec Bernard Pons le 17 novembre 1993, alors que Charles Pasqua s’était balladurisé, Michèle Cotta a écrit : « [Bernard Pons] fait le point sur ceux qui sont restés fidèles au maire de Paris et sur ceux qui s’apprêtent à prendre le large. "Jacques Toubon est fidèle à Chirac, me dit Bernard Pons en me quittant, mais (sourire ravi) moins que moi !". ».

Au dernier été avant l’élection présidentielle de 1995, Jacques Chirac était en retard de 15 points dans les sondages par rapport à Édouard Balladur. Mais Bernard Pons y croyait encore. Il est allé voir le futur Président chez lui le 24 ou 31 juillet 1994, et a raconté à Michèle Cotta son entrevue : « Pons attaque bille en tête : "Jacques, il faut s’y faire : je crois que vous allez être élu Président l’année prochaine". Au moment où il le dit, me raconte-t-il, il pense être le seul, ou à peu près, à croire encore dans les chances de Chirac. Celui-ci, en revanche, n’en doute toujours pas. Il lui répond avec calme : "Ah bon ? Pour tout vous dire, je le crois aussi. Mais qu’est-ce qui vous fait être aussi certain de la victoire ?". Pons énumère : Balladur est finalement plus fragile qu’on ne le croit à Matignon ; le RPR, fidèle dans sa majorité à Chirac, survivra au départ éventuel de Charles Pasqua qui ne peut que marcher derrière Balladur ; enfin, le PS ne se relèvera pas de son dernier échec. La conviction de Bernard Pons, il le dit à Chirac, est que Jacques Delors ne sera pas candidat. Que lui a répondu Jacques Chirac ? Que c’était son avis, que Delors n’irait pas à la bataille. Bernard Pons était très remonté par cette conversation. Il part en vacances, sans doute dans le Lot, regonflé à bloc. ».

Le 2 novembre 1994, Michèle Cotta a déjeuné avec Bernard Pons et un député chiraquien, Étienne Garnier : « Bernard Pons est encore persuadé que Balladur ne se présentera pas. "Il calera, je vous dis qu’il calera !" ». Pourtant, à l’instar de Philippe Séguin, Charles Pasqua et Alain Juppé, Bernard Pons avait mis en garde Jacques Chirac lorsqu’il a voulu mettre Édouard Balladur à Matignon.

Pendant la campagne présidentielle de 1995, Bernard Pons a donc soutenu Jacques Chirac contre Édouard Balladur. Selon Bernard Pons (d’après un de ses collaborateurs Yves Marek interrogé dans "Le Point" du 10 novembre 2016), Alain Juppé n’était pas forcément un grand chiraquien, il avait proposé à Édouard Balladur d’être son Premier Ministre et il n’a accepté de soutenir Jacques Chirac qu’à la condition d’être à la fois le Premier Ministre et le président du RPR.


Chirac enfin à l’Élysée

Après l’élection de Jacques Chirac en 1995, Bernard Pons a réintégré le gouvernement, dirigé par Alain Juppé : il fut nommé Ministre des Transports du 18 mai 1995 au 2 juin 1997, plus exactement Ministre de l’Aménagement du territoire, de l’Équipement et des Transports, puis, à partir du 7 novembre 1995, Ministre de l’Équipement, du Logement, des Transports et du Tourisme.

Au contraire de la volonté de Jacques Chirac de réduire drastiquement l’insécurité routière le 14 juillet 2002, après sa réélection, le contexte en 1995 était plus "pompidolien" (dans le sens "arrêtez d’emm*rder les Français") au point que Bernard Pons avait annoncé moins de contrôles de vitesse, prenant les automobilistes pour des personnes responsables et respectueuses du code de la route.

Bernard Pons a pris la décision de la construction de nouvelles autoroutes : Alençon-Tours (A28), Tours-Vierzon (A85), Rueil-Malmaison-Vélizy-Villacoublay (A86), a participé à la définition de la ligne TGV Lyon-Turin, et a lancé le 15 juillet 1996 la construction du viaduc de Millau. Bernard Pons a beaucoup vanté les qualités du futur secrétaire général de la CGT Bernard Thibault, alors secrétaire général de la CGT-SNCF : « très fort ; le meilleur, et de loin ! » (déjeuner avec Michèle Cotta le 3 mars 1997).

Aux journées parlementaires du RPR le 27 septembre 1996 au Havre, il y a eu un début de fronde de députés RPR contre le gouvernement d’Alain Juppé avec des parlementaires comme Étienne Garnier, Pierre Mazeaud, Édouard Balladur, Charles Pasqua, et même Bernard Pons « plus bas (…) pour critiquer férocement le Premier Ministre » (Michèle Cotta le 4 octobre 1996).

Le 12 novembre 1996, Michèle Cotta était au Palais-Bourbon : « J’ai une conversion avec Bernard Pons qui reste un des plus proches de Jacques Chirac. Il me raconte le dernier entretien qu’il vient d’avoir avec le Président : "J’ai dit à Chirac quatre choses. La première : ne dis pas qu’il n’y a auprès de toi qu’un seul Premier Ministre, Juppé ; il y en a d’autres. Ne dis pas : il n’y a pas d’autre politique ; il est toujours inutile d’annoncer qu’il n’y a rien d’autre à faire. Ne dis pas : il n’y a rien à faire avec Helmut Kohl ; au contraire, il y a des tas de discussions qu’il faut avoir en direct avec lui. Ne dis pas : il n’y a qu’un partenaire social, c’est Nicole Notat ; il y en a d’autres… Sur ce denier point, ajoute-t-il, j’ai gagné puisqu’il a tout de suite reçu Marc Blondel". ».

Et la journaliste de se permettre ce petit commentaire ironique : « Je ne lui dis pas, mais j’imagine la scène : Bernard Pons, médecin du Lot, expliquant à Chirac la marche à suivre… Il doit falloir une énorme dose de gentillesse et de patience, de la part de quelqu’un qui est en politique depuis près de trente ans, et qui a été élu à la Présidence après avoir triomphé de tous les obstacles, pour écouter les mises en garde d’un député qui lui doit son élection. C’est cela aussi, Chirac : il ne traite pas ses amis en Président de la République. Je ne suis pas sûre que les amis n’en profitent pas. ».

Le même jour (12 novembre 1996) : « Le calendrier ? Bernard Pons prévoit une rupture entre Chirac et Juppé en janvier prochain. Qui, pour la succession ? Jacques Toubon ? Peut-être. Je suggère Philippe Séguin. "Il y en a d’autres", assure Pons. Lui-même ? Dénégation. Alors, un patron proche du RPR. Je demande : Jérôme Monod" ? "Ce serait bien, me répond Pons, s’il n’avait pas, en ce moment, les casseroles de la Lyonnaise des Eaux". Alors Calvet ? François Pineau ? "Ce qui est certain, m’assure Pons en mettant un terme à notre aparté, c’est que tant que des gens comme Léotard continuent à flinguer Alain Juppé de cette manière, jamais Jacques ne ‘démissionnera’ son Premier Ministre. Vous le connaissez : il ne le laissera pas tomber". ».

Le 12 décembre 1996, nouveau déjeuner de Michèle Cotta avec Bernard Pons qui lui a parlé des difficultés de négocier avec la CGT-SNCF et de l’agacement du Chancelier allemand Helmut Kohl sur les difficultés pour construire la ligne TGV Paris-Strasbourg (au Sommet franco-allemand de Nuremberg). Mais les deux convives ont aussi évoqué la ville de Paris, et Michèle Cotta a subodoré une ambition municipale chez Bernard Pons pour 2001 : « Paris ne va pas bien non plus : "Non seulement, me dit Pons, Xavière Tiberi a été mise en examen, mais le prestige de Paris est en chute libre. Quelle idée a donc eue Tiberi d’interdire l’accès des banlieusards au périphérique ! C’est une énorme erreur, dont on a vu ce qu’elle donnait. Même chose sur les pistes cyclables, qui sont une concession absurde aux écolos !" Ces propos reflètent de manière évidente l’envie qui est la sienne de succéder à Tiberi à la mairie de la capitale. Il s’y prépare, il le cache à peine. Il a déjà un projet pour les quais de Seine qu’il voudrait rendre aux Parisiens en déplaçant les cimenteries en amont et en aval de Paris, et en développant des lieux d’accueil. Il n’a jamais été, dit-il, ni de près ni de loin, mêlé à la conduite des affaires de l’Hôtel de Ville, et compte bien en profiter. Mais quand ? Quand Chirac lui donnera son feu vert. ». En fin de compte, en 2001, Philippe Séguin fut le candidat UDF-RPR à la mairie de Paris, choisi au cours d’une primaire où était candidat également Édouard Balladur, et le maire sortant Jean Tiberi fut également candidat dissident, mais le socialiste Bertrand Delanoë a gagné…

Au cours d’un autre déjeuner avec Michèle Cotta le 3 mars 1997, Bernard Pons n’a pas montré des dons très affirmés de bonne prédiction : « Il reste un fervent admirateur de Jacques Chirac dont il loue, une fois de plus, l’obstination, le caractère. Il pense qu’en 1998 [date normale des prochaines élections législatives], la majorité n’aura pas de peine à être reconduite. Alain Juppé, selon lui, a fait beaucoup de progrès : "Maintenant, dit-il, il écoute ses ministres, il ne les prend plus de haut". Il a toujours pensé (…) qu’Alain Juppé resterait à Matignon jusqu’en 1998, "et sans doute au-delà, si les élections sont gagnées". » (ce qui contredit le compte-rendu de la discussion du 12 novembre 1996). Et Bernard Pons d’ajouter : « N’oubliez pas que Juppé est aussi président du RPR : Chirac ne peut pas s’en débarrasser à Matignon sans s’en débarrasser aussi au RPR, et cela, c’est beaucoup plus difficile ! ».

Le 7 avril 1997, tous les gaullistes sont allés à Strasbourg pour commémorer le cinquantième anniversaire de la création du RPF par De Gaulle. L’occasion, pour Michèle Cotta, d’en savoir plus sur les rumeurs déjà très fortes de dissolution de l’Assemblée Nationale. Elle s’en est entretenue avec Bernard Pons : « Il me dit qu’il a entendu parler de dissolution pour la première fois il y a un mois (…). "Après cela, j’en ai parlé avec Juppé et je lui ai dit : c’est une c*nnerie. La dissolution n’est pas un instrument pour faire des coups politiques ! Mais il semble y tenir, et Chirac aussi. Alors…" Donc, il y aura bien dissolution. Tous les ‘compagnons’, dans l‘avion, en sont maintenant à peu près convaincus. ». Jacques Chirac a annoncé la dissolution le 21 avril 1997 au cours d’une allocution télévisée. La majorité a perdu le pari. Lionel Jospin est devenu le Premier Ministre de la troisième cohabitation.

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Après l’échec de la majorité aux élections législatives de 1997, Bernard Pons a créé le 18 juin 1998 l’Association des Amis de Jacques Chirac qu’il a présidée dans la perspective de la réélection de Jacques Chirac en 2002 (cette association fut dissoute en janvier 2005). En 2007, Bernard Pons a soutenu Nicolas Sarkozy. Le 10 novembre 2016, Yves Marek témoignait : « Et comme me le disait Bernard Pons en 1999 : "Sarkozy n’est en rien différent du Chirac des années 70 et il sera Président et c’est notre meilleure chance". ».

En 2010, après avoir quitté toutes ses fonctions électives (député en 2002 et conseiller de Paris en 2008), Bernard Pons a quitté la capitale pour le département du Gard où il passe une paisible retraite. Il a publié ses mémoires le 4 avril 2018 : "Aucun combat n’est jamais perdu" (éd. L’Archipel), ouvrage qui commence par cette phrase : « Toute ma vie, j’ai été un nomade. » et qui est dédié à sa fille Valérie qui est morte le 16 juillet 2013 à l’âge de 50 ans (mère de deux enfants).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 juillet 2021)
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Pour aller plus loin :
Bernard Pons.
Pierre Juillet.
Philippe Mestre.
Henry Chabert.
Olivier Dassault.
Éric Raoult.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.

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