Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
23 janvier 2022 7 23 /01 /janvier /2022 03:02

« Le gaullisme aura duré trente ans. Une génération, en somme… » (Pierre Lefranc).



_yartiLefrancPierre01

Un des représentants les plus "orthodoxes" du gaullisme, Pierre Lefranc est né il y a 100 ans, le 23 janvier 1922 à Paris. Il est mort il y a dix ans, le 7 janvier 2012, au Val-de-Grâce à Paris, quelques jours avant son 90e anniversaire. Pour l’ancien Premier Ministre Dominique de Villepin, l’homme était « un amoureux de la liberté et une figure du courage politique, de l’exigence morale qui est au cœur du gaullisme ainsi que de l’esprit d’indépendance. C’était un combattant, un fidèle en temps de solitude et un serviteur de l’État. Sa vigilance en faveur de nos principes républicains, il n’a jamais cessé de l’exercer. ». Il voulait être le gardien intransigeant des valeurs gaullistes.

Pierre Lefranc était un ancien résistant et un très proche du Général De Gaulle, au point même d’avoir une certaine ressemblance de visage et de voix avec un homme qui aurait pu être son père (Pierre Lefranc est né trois semaines après l’amiral Philippe De Gaulle). Très proche de De Gaulle dont il était devenu l’ami, Pierre Lefranc n’a pas été, paradoxalement, ministre à l’époque dorée du gaullisme gouvernemental, comme le furent de nombreux de proches. Il était son chef de cabinet.

Étudiant en droit à Paris, il avait 18 ans le 20 juin 1940, date à laquelle il a entendu l’appel de De Gaulle à la BBC. Le premier acte de résistance de Pierre Lefranc fut d’avoir célébré le Soldat inconnu le 11 novembre 1940 et d’avoir manifesté contre l’occupant nazi sur les Champs-Élysées, ce qui formellement était interdit et était une marque de défiance contre le nouveau régime. Selon Pierre Lefranc, le déclencheur de cette manifestation a été la décision du recteur de Paris de fermer l’université le 11 novembre 1940 pour décourager les commémorations. Les soldats allemands ont encerclé l’Arc de Triomphe et ont tiré sur les étudiants.

Dans ces circonstances, Pierre Lefranc a été blessé à une jambe, touchée par l’explosion d’une grenade, il fut amené à l’Hôtel Continental puis l’Hôtel Majestic, en état d’arrestation, et fut emprisonné pendant six mois à la prison de la Santé (où un gardien lui a dit : « Paraît qu’ils vont tous vous fusiller ») et fit un court séjour à la prison de Fresnes pour faire soigner sa jambe. En 2005, Pierre Lefranc a affirmé : « C’est le premier sursaut venant des profondeurs. Les chants et les clameurs se succèdent. Le nom de De Gaulle est déjà, pour tous ces jeunes, synonyme d’honneur et de liberté. Il est cent fois lancé et cent fois repris à pleine voix. ».

Sa première nuit en prison à la Santé, du 11 au 12 novembre 1940, lui fut mémorable : « Ce soir-là, je compris pour toute ma vie, que seule demeurait indiscutable la dignité de soi… Cette nuit-là me fit gagner plusieurs années. (…) Plus tard, parlant de ces modestes événements avec le Général De Gaulle, il voulut bien me dire qu’à l’annonce de cette première manifestation ouverte de résistance, organisée et menée par des jeunes, il avait eu le sentiment d’une première réponse du pays, riche de promesses, et qu’il en avait ressenti de la joie. ».

À sa libération (sans explication), Pierre Lefranc a fui vers la zone libre et a créé un réseau de résistance, tout en se formant à la nouvelle École des cadres d’Uriage, près de Grenoble, créée en septembre 1940 et chargée de former l’élite de la Révolution nationale de Pétain (mais enseignants et élèves se retournèrent contre Pétain, créèrent des réseaux de résistance dans le Dauphiné, et l’école fut finalement fermée le 27 décembre 1942).

Pierre Lefranc a tenté de rejoindre Londres mais il fut emprisonné en Espagne pendant six mois et a rencontré pour la première fois De Gaulle à Gibraltar le 30 mai 1943, qui lui a sèchement parlé : « Vous en avez mis du temps, à venir ! Il nous reste beaucoup à faire. ». Il a rejoint la France libre à Londres.

Après une formation à l’École Militaire des Cadets de la France Libre, Pierre Lefranc travailla pour le renseignement et les services secrets de la France libre. Son rôle était de coordonner les maquis. Il a été parachuté dans l’Indre le 25 août 1944 pour contribuer à la libération de la France, puis, d’octobre 1944à à septembre 1945, fut affecté aux affaires politiques des services des renseignements (dans ce cadre, il a intégré le service de presse de la 1e armée commandée par le général de Lattre de Tassigny en Allemagne en mars 1945).

Après la guerre et une courte mission dans le cabinet du Ministre de l’Économie, Pierre Lefranc a travaillé dans le privé, dans le secteur des assurances. D’un fidélité exemplaire, il a suivi De Gaulle dans la grande aventure du RPF (Rassemblement du peuple français, le parti que De Gaulle a créé en avril 1947), faisant partie de la direction et se faisant élire conseiller municipal de Brive de 1947 à 1951.

Probablement que ses relations avec De Gaulle entre 1951 et 1958, au moment ce qu’on a appelé a posteriori la "traversée du désert" furent "fondatrices" de ce qu’est devenu et de ce que représentait Pierre Lefranc dans la Cinquième République. Rendant régulièrement visite à De Gaulle dans sa propriété de Colombey-les-Deux-Églises, il a tissé des liens de confiance et d’amitié avec le Général.

_yartiLefrancPierre02

Le futur ministre Alain Peyrefitte le considérait comme un "vieux-gaulliste" : « À côté d’eux [l’entourage de De Gaulle], il y avait quelques "vieux-gaullistes", qui avaient servi fidèlement le Général au RPF et pendant la traversée du désert : Olivier Guichard, Pierre Lefranc, Jacques Foccart. Il avait besoin d’eux et s’appuyait souvent sur eux, même s’il affectait parfois de les tenir à distance, non sans ingratitude. ». Dans cette catégorie, Alain Peyrefitte plaçait aussi Roger Frey, Raymond Triboulet et Jacques Marette.

Au retour de De Gaulle au pouvoir, Pierre Lefranc a été son chef de cabinet à Matignon, puis a appartenu au cabinet de De Gaulle à l’Élysée de 1959 à 1963. Alain Peyrefitte a raconté que le 27 mai 1962, Pierre Lefranc est venu le voir à son Ministère de l’Information. Il était alors conseiller technique de l’Élysée chargé de l’Information et il transmettait la consigne du Général de ne pas libéraliser la RTF (future ORTF) : « Il paraît que vous préparez un statut pour la RTF. Je suis chargé de vous mettre en garde contre la tentation de mettre en marche un système qui aurait pour effet que vous laisseriez échapper la RTF de votre autorité. Conservez la capacité de nommer qui vous voulez où vous voulez. (…) Si un journaliste de la télévision ou de la radio présente les informations d’une manière désagréable au gouvernement, vous le mettez au placard. (…) Et vous troqueriez votre autorité contre une vague tutelle, qui ne vous donnera plus aucun moyen de faire passer votre impulsion ? Cela, le Général ne l’attend pas du tout de vous. Le statut actuel vous donne l’autorité, donc la responsabilité. ». Et le ministre de songer : « J’ai trop entendu le Général lui-même sur ce thème, pour ne pas être sûr que Pierre Lefranc traduit très exactement la pensée présidentielle. ». L’image du ministre Alain Peyrefitte annonçant les innovations dans le journal télévisé a donc donné une idée erronée de sa propre pensée politique, beaucoup plus libérale en matière d’audiovisuel que l’image que De Gaulle aurait voulu montrer.

Toujours sur la réforme du statut de l’ORTF, Georges Pompidou a dit à Alain Peyrefitte en août 1962 : « Ne vous imaginez pas que c’est Lefranc qui monte le Général contre vos idées, c’est le Général qui fournit ses idées à Lefranc. Je crois comme vous qu’il faut le faire évoluer. Mais il faudra du temps et de la patience. ». Le 27 février 1963, Georges Pompidou a encore ajouté auprès d’Alain Peyrefitte, après un "nouvel avertissement" de Pierre Lefranc : « Vous ne ferez pas changer d’avis à la fois le Général et Lefranc. On pourra peut-être convaincre le Général s’il n’est remonté par personne. Comme Lefranc va devenir préfet, ça ne doit pas être impossible. Ensuite, nous verrons si nous pouvons faire passer le Général à l’attendrissement. ».

Et effectivement, au conseil des ministres du 3 juillet 1963, sur proposition de Roger Frey (et avec la réticence de De Gaulle), Pierre Lefranc fut nommé préfet de l’Indre de juillet 1963 à septembre 1965, dans le département où il avait été parachuté pendant la guerre.

En automne 1965, il fut chargé d’une mission très délicate et preuve de la grande confiance qui le liait à De Gaulle : il fut son directeur de campagne à l’élection présidentielle de décembre 1965, ce qui n’était pas une mince affaire alors que De Gaulle ne voulait pas "s’habiller en pyjama" pour aller rencontrer les Français. Son action fut très efficace en structurant les soutiens à De Gaulle partout sur le territoire. Pierre Lefranc a témoigné bien plus tard que les hésitations à se représenter étaient réelles, Yvonne De Gaulle aurait voulu commencer une retraite tranquille et son mari aurait aimé bénéficier de temps pour achever ses mémoires.

nsuite, de 1965 à 1973, Pierre Lefranc fut nommé président de la Sofirad, Société financière de radiodiffusion qui gérait les participations de l’État dans des entreprises privées du secteur de l’audiovisuel (société créée paradoxalement par Pierre Laval le 17 novembre 1942 pour participer à la création de RMC et qui fut dissoute le 1er août 2017). Fonction souvent politique qui avait été confiée à la Libération à Robert Buron, et, limogé par Georges Pompidou en 1973, Pierre Lefranc a été remplacé par Denis Baudouin puis en 1977, par Xavier Gouyou-Beauchamps (sous Valéry Giscard d’Estaing), et Hervé Bourges en fut aussi, de 1989 à 1991 (sous François Mitterrand).

Appelé par Jaccques Foccart et Pierre Juillet pour mobiliser les militants gaullistes face aux "agitateurs" de mai 1968, Pierre Lefranc organisa la grande contre-manifestation du 30 mai 1968 aux Champs-Élysées qui fut un succès inespéré, où il manifesta au premier rang aux côtés de Michel Debré et André Malraux avec lequel il créa en 1971 l’Institut Charles-De-Gaulle devenu fondation en septembre 1992, chargé de la mémoire politique de De Gaulle. Pierre Lefranc fut aussi à l’origine des comités pour la défense de la République (CDR) qu’il a présidés jusqu’en mars 1969.

_yartiLefrancPierre03

Toujours au service de De Gaulle même après sa démission en 1969, Pierre Lefranc a ainsi parfois "aidé" le Général De Gaulle, par exemple en lui recommandant un hébergement dans le Lot pour faire escale dans son voyage vers l’Espagne (le dernier déplacement de De Gaulle), le château de Roumegouse qui appartenait à un membre de la famille dans l’ancien résistant.

Philippe De Gaulle, affecté en Bretagne à la mort de son père, a expliqué dans ses entretiens avec Michel Tauriac ("De Gaulle mon père", éd. Plon, 2004) que lors de son retour de Bretagne à Colombey-les-Deux-Églises, lorsqu’il était à Paris, il n’avait pas pu pénétrer à l’Élysée tôt le matin du 10 novembre 1970 pour s’assurer que les dernières volontés de son père seraient correctement suivies (pas de cérémonie officielle) : « Vous voyez donc comment tout cela était compliqué ! Ce n’est pourtant pas faute de m’expliquer au téléphone avec Baudouin en l’absence de quelqu’un d’autre, comme Pierre Juillet, par exemple, à qui j’aurais préféré avoir affaire. Je lui indique que je suis porteur d’un exemplaire du testament olographe de mon père et lui en donne la teneur. (…) Je me sens donc assez désemparé. Comment franchir cette barrière qui m’empêche d’accomplir mon dernier devoir filial ? ». À l’époque, Denis Baudouin venait d’inaugurer ses fonctions de conseiller chargé de la communication à l’Élysée et était d’astreinte cette nuit-là.

C’est ainsi que l’amiral De Gaulle pensa à Pierre Lefranc : « C’est un homme fidèle en qui je peux avoir confiance. Je décide de lui téléphoner pour lui annoncer la triste nouvelle et lui faire part des difficultés que je viens de rencontrer à l’Élysée. Il arrive tout de suite à mon domicile. Il est évidemment très ému. Il me propose : "Je vais aller à Colombey le plus vite possible pour aider votre mère". ». Philippe De Gaulle lui proposa plutôt de se charger lui-même des dispositions des obsèques avec Georges Pompidou : « Si vous voulez nous prêter main-forte, rendez-vous plutôt sans tarder à l’Élysée avec l’exemplaire numéro trois que voici et insistez pour être reçu par Pompidou en lui demandant d’appliquer les dispositions voulues par le Général De Gaulle. ».

Pierre Lefranc s’est alors rendu immédiatement à l’Élysée, a rencontré Georges Pompidou qui lui a expliqué qu’on recherchait l’exemplaire qu’il détenait lui-même du testament de De Gaulle (depuis 1952, il n’était pas immédiatement accessible), exemplaire qu’il a ensuite publié dans la presse à midi (dans "France-Soir", à une époque où ce journal était réellement un journal avec de vrais journalistes et de la vraie information). La famille De Gaulle aurait été prête à publier le testament au même moment sans concertation avec l’Élysée si celui-ci continuait à montrer autant de mauvaise volonté. Le Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas, qui venait d’arriver à l’Élysée, a ainsi été averti de la mort de De Gaulle par Pierre Lefranc qui l’a croisé.

À partir de 1971, Pierre Lefranc s’est sans doute considéré comme orphelin, orphelin du Général De Gaulle (il n’avait alors que 49 ans). Il a alors quitté le champ politique pour se consacrer au travail de mémoire, il fut en quelque sorte le grand conservateur du musée national du gaullisme, en concentrant son activité à donner vie à l’Institut Charles-De-Gaulle, en lui consacrant une vingtaine d’ouvrages ainsi qu’en se permettant, sous pseudonyme (Pierre Lamballe), une activité de romancier. En 1974, il a aussi participé à la vingt-septième session de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et assistait régulièrement aux réunions de l’association des auditeurs.

En fait, pendant une quinzaine d’années, il y a eu deux structures, l’Institut Charles-De-Gaulle d’une part et la Fondation Charles-De-Gaulle d’autre part, et ces deux structures ont fusionné en 2006. Pierre Lefranc fut l’animateur principal de l’Institut de 1971 à 1991, puis il présida temporairement la Fondation de 2006 à 2007. Les présidents de l’Institut furent André Malraux en 1971, Gaston Palewski en 1976, Geoffroy Chodron de Courcel, Secétaire Général de la Présidence de la République sous De Gaulle, Compagnon de la Libération et oncle de Bernadette Chirac, en 1984, Pierre Messmer en 1992, le général Jean Simon en 1995, Jean Foyer en 1997, Michel Debré en 1998 et Yves Guéna en 2000 jusqu’en 2006. La Fondation a été présidée par Pierre Messmer en 1992, Jean Foyer en 1997, Yves Guéna en 2000, Pierre Mazeaud en 2007, Jacques Godfrain en 2010 et depuis le 18 décembre 2018, elle est présidée par l’ancien ministre Hervé Gaymard.

Comme beaucoup de barons du gaullisme, Pierre Lefranc fut un nostalgique de De Gaulle, considérant que le gaullisme était mort avec De Gaulle. Gardien du temple, il a présidé l’Association nationale d’action pour la fidélité au Général De Gaulle.

Ainsi, Pierre Lefranc n’hésitait pas à critiquer les successeurs gaullistes du premier Président de la Cinquième République, à commencer par le Président Georges Pompidou, qui avait accepté l’adhésion du Royaume-Uni à ce qui deviendrait l’Union Européenne. Il s’est opposé aussi au Président Jacques Chirac sur au moins trois sujets : le discours du Vel’ d’Hiv’ sur la reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans les rafles des Juifs (1995), le quinquennat (2000) et le Traité constitutionnel européen (2005). Il n’était pas plus indulgent pour le troisième (et actuellement dernier) Président gaulliste qui a succédé à De Gaulle, à savoir Nicolas Sarkozy qui a fait réintégrer la France dans le commandement militaire de l’OTAN, qui a poursuivi l’intervention militaire française en Afghanistan et qui a fait adopter le Traité de Lisbonne.

Au printemps 2002, Pierre Lefranc a soutenu la candidature de Jean-Pierre Chevènement, « le seul à parler de la France ». Ce dernier, à la mort de l’ancien résistant, l’a qualifié de « patriote » et de « républicain impeccable » : « Chef de cabinet du Général De Gaulle, il semblait tenir de lui, sans rien perdre de son naturel, la prestance, la voix et le regard aigu qu’il portait sur les choses. Il laisse un exemple, celui d’un homme désintéressé, ne se déterminant qu’à l’aura des intérêts de la France, d’une France dont il gardait une haute idée. ».

Bien que totalement étranger aux appareils politiques, Pierre Lefranc s’était rapproché au parti de Nicolas Dupont-Aignan à la fin de sa vie, dont le souverainisme l’avait séduit. Il a même participé à l’université de rentrée de Debout La République le 7 septembre 2008 à Dourdan : « Si je suis là (…), pourquoi ? C’est parce que nous avons l’impression que la France s’engage dans une mauvaise voie. (…) Je suis persuadé qu’au fond de nous-mêmes, nous avons tous pris la décision de maintenir l’indépendance de notre pays. Et si nous voulons être fidèles au grand message que nous a laissé Charles De Gaulle, de la vocation de la France dans la monde, vous savez que cette vocation, on ne peut la remplir que si nous sommes libres et indépendants. ». Toutefois, je doute que Pierre Lefranc se serait senti à l’aise dans un parti qui s’est allié en 2017 avec un parti d’extrême droite créé par Jean-Marie Le Pen à l’expression ouvertement antigaulliste.

Si j’ai une admiration sans bornes pour Pierre Lefranc, pour ce qu’il représente sur le courage d’un étudiant qui va risquer plusieurs fois sa vie, dans la manifestation contre les occupants puis dans les combats armés pour retrouver l’indépendance de son pays, pour ce qu’il représente de la pensée gaulliste, j’émets néanmoins une réserve sur ses opinions politiques d’après-gaullisme (c’est-à-dire, après la mort de De Gaulle) : elles n’engagent que lui-même, et certainement pas le Général De Gaulle dont les deux principes, ce sont effectivement l’indépendance, mais aussi le pragmatisme.

Dans un monde globalisé fait de nations-continents, De Gaulle aurait certainement admis que la France seule ne pourrait pas peser efficacement face aux autres blocs sans la construction d’une Europe soudée qui permettrait à la France de préserver sa puissance, son indépendance et surtout, ses valeurs. D’ailleurs, c’est De Gaulle qui a appliqué le Traité de Rome alors que certains de ses proches ne voulaient pas en entendre parler en 1958. Personne, aujourd’hui, n’est donc capable de dire ce que De Gaulle aurait dit, pensé, fait s’il était au pouvoir. Personne, pas même lui. De Gaulle appartient désormais à la France et nul n’est son prophète.

Cela n’empêche pas que les affirmations de Pierre Lefranc sont intéressantes et importantes, et que les leçons de courage du passé seront toujours instructives dans la perspective de l’avenir. En outre, Pierre Lefranc a été un incroyable témoin de cette épopée gaulliste et son témoignage est précieux pour les livres d’histoire, d’autant plus qu’il s’est longuement étendu dans plusieurs ouvrages, tant sur sa vie personnelle que sur la vie politique.

À cet égard, dans le livre "Gouverner selon De Gaulle" (éd. Fayard, 2008), Pierre Lefranc a livré quelques petites pépites comme celles-ci, principalement sur le successeur direct, où il ne se privait pas de piment.

Sur André Malraux : « La considération que le Général portait au miracle de l’écriture rejaillissait naturellement sur les auteurs. Telle est la source de l’intérêt particulier qu’il a porté à André Malraux. De surcroît, le passé politique de l’auteur de "L’Espoir" en faisait un homme de progrès, militant contre tous les totalitarismes et cet engagement représentait une garantie. Avec lui, les libertés ne subiraient aucune atteinte. Quant à vouloir l’encadrer et l’insérer dans des règles administratives, c’était une tout autre histoire ! De Gaulle l’avait fait entrer dans son gouvernement en 1945, et l’écrivain, venu se mettre à sa disposition, présent lors du lancement du RPF à Strasbourg le 7 avril 1947, s’était vu confier le secteur de la propagande du mouvement. Malgré son activité littéraire, il n’avait jamais laissé ce lien se distendre. ».

Sur Georges Pompidou avant 1969 : « On ne peut pas demander à tous d’être des héros, mais subir l’effondrement national sans réaction aucune, voilà qui est vraiment grave lorsqu’on prétend, par la suite, atteindre les plus hautes fonctions. Bien que membre du RPF, il en était resté à l’écart, puis s’était installé dans le privé. Il ne croyait pas au retour du Général et trouvait vains nos efforts. Revenu aux affaires dans la proximité immédiate de De Gaulle, très influencé par sa relation avec le milieu de la finance, il s’était montré hostile à toute avancée sociale, notamment  l’égard de la participation. ».

Le paradoxe de cette description et excessif reproche de Pierre Lefranc, c’est que Georges Pompidou a été nommé Premier Ministre par De Gaulle en tout connaissance de cause. Et là, De Gaulle est bien l’acteur vivant du gaullisme.

Sur Georges Pompidou après 1969 : « Pompidou n’aimait pas les ennuis. Qui les aime ? Les hommes de caractère, s’ils les créent parfois, savent y faire face. Lui cherchait toujours les solutions qui permettent de tourner la difficulté, même si elles doivent parfois égratigner les principes. Personnage d’intelligence et de culture, il estimait que la conduite d’un pays consiste à éviter les à-coups et les chocs. Il préférait sacrifier les grandes aspirations au calme du parcours. Rien de ce qui pouvait secouer la société ne lui paraissait bon. Son idéal : une évolution lente et sans heurts. Appartenant à la première génération de la réussite, étant celui qui avait effectué la percée, il n’avait pas encore dominé sa satisfaction du succès. Selon lui, son propre exemple démontrait que le progrès social était possible dans cette République où il suffisait de se donner du mal. ».

Là encore, ce que Pierre Lefranc décrivait comme un défaut serait plutôt perçu maintenant une qualité : ne pas brusquer le peuple, ne pas le contraindre à des mesures trop fortes, pas assez soutenues dans le pays. La France meurt de ne pas pouvoir se réformer et ceux des dirigeants, volontaristes, qui sont déterminés à le réformer sont souvent confrontés à ce mur impopulaire ; c’était le cas de Nicolas Sarkozy, comme Emmanuel Macron qui a été stoppé dans ses réformes (gilets jaunes, crise sanitaire, etc.), mais aussi Alain Juppé version 1995.

On le comprend, Pierre Lefranc a été un théoricien du pouvoir, c’est-à-dire qu’il a prôné ce qui était, selon lui, l’idéal. Or, la politique, ce n’est pas du tout cela. C’est la recherche de l’équilibre entre le souhaitable et le réalisable, c’est beaucoup moins satisfaisant intellectuellement, mais si De Gaulle pouvait se permettre de gouverner à l’arraché, parce qu’il avait cette rare légitimité historique que seules, une ou deux personnes peuvent avoir par siècle, et encore…, on ne se demande qui l’a depuis un demi-siècle, il s’est lui-même retrouvé face au mur impopulaire, disons ici référendaire, en 1969 au moins d’abandonner toute ambition nationale. Gouverner, par essence, c’est naviguer par compromis. Et l’enjeu, c’est d’éviter de transformer les compromis en compromissions.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 janvier 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre Lefranc.
Philippe De Gaulle.
Charles De Gaulle.
Jacques Chirac.
Michel Jobert.
Pierre Mazeaud.
Michel Debré.
Bernard Pons.
Pierre Juillet.
Philippe Mestre.
Henry Chabert.
Olivier Dassault.
Éric Raoult.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.

_yartiLefrancPierre04




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220123-pierre-lefranc.html




http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/01/08/39296240.html





 

Partager cet article
Repost0
27 décembre 2021 1 27 /12 /décembre /2021 03:55

« Il n’est pas tout à fait 16 heures. Je viens de voir le cercueil disparaître dans le caveau. Je ne peux m’empêcher de regarder ma mère sous son voile. Quelle douleur, mais quelle dignité ! » (Philippe De Gaulle, sur le 12 novembre 1970 à Colombey-les-deux-Églises).



_yartiDeGaullePhilippeB02

L’amiral Philippe De Gaulle, fils du Général et ancien sénateur de Paris, fête son 100e anniversaire ce mardi 28 décembre 2021. Né à Paris, il faisait partie d’une famille qui mourait plutôt autour de 80 ans. Ce fut le cas de son père et dans son livre témoignage d’entretien avec Michel Tauriac ("De Gaulle mon père", chez Plon, le second tome sorti en février 2004), Philippe De Gaulle s’est livré à un témoignage intéressant.

Philippe De Gaulle, par ses responsabilités de militaire, voyait assez peu souvent son père mais lorsqu’ils se rencontraient, le père se confiait volontiers au fils, les deux se ressemblant physiquement, De Gaulle père y trouvait une certaine confiance réciproque en raison de l’énormité de leurs traits. Tous leurs entretiens ont permis de tracer une certaine idée du héros du 18 juin, sous un autre jour que l’aspect public.

De Gaulle a rédigé son testament dès le 16 janvier 1952. Il avait alors 61 ans. Il venait d’être opéré des yeux et avait peur de devenir aveugle (jusqu’à la fin de sa vie, il a vécu avec cette angoisse, il avait peur de ne plus pouvoir écrire ou marcher à cause de cela, et à la fin de sa vie, il devait prendre une grosse loupe pour lire). Son père par ailleurs n’imaginait pas de dépasser de beaucoup 80 ans, son père Henri (1848-1932) étant mort à 83 ans. Du reste, ses frères Xavier (1887-1955) et Pierre (1897-1959), ancien président du conseil de Paris, n’ont même pas atteint leurs 70 ans.

La rédaction de ses dernières volontés était en fait la réaction à un événement qui l’a marqué : « Son moral n’est pas bon. La désagrégation en cours du RPF n’arrange rien. Surgit également la même année [1952] un fait déterminant : la mort du général Jean de Lattre de Tassigny. Le 15 janvier, il se rend aux Invalides pour saluer sans cérémonie sa dépouille mortelle. Le lendemain sont célébrées les obsèques nationales du grand soldat que l’Assemblée Nationale va élever à la dignité de maréchal de France. Certains ont essayé en vain de décider mon père à y assister. Or, c’est du jour même de ce déploiement de pompe, mercredi 16 janvier, qu’est daté son testament. J’avoue ne pas avoir fait ce rapprochement sur le moment. Ce n’est pas que plus tard, au cours d’une conversation avec Louis Terrenoire (…), que l’idée m’est venue que le spectacle du grand appareil des Invalides avait été le moteur de son initiative. ». Toutes les citations ici proviennent du livre entretien de Philippe De Gaulle avec Michel Tauriac (sauf mention contraire).

De Gaulle, de retour à Colombey, aurait confié à Louis Terrenoire, en effet : « En tout cas, j’ai pris mes précautions pour qu’à mon enterrement, je ne sois pas le jouet de l’histrionisme du régime et pour que je sois délivré de la présence des politiciens. ». Il faut préciser que c’était sous la Quatrième République à une époque où l’hypothèse de son retour au pouvoir était très improbable.

Dans ce document rédigé en trois exemplaires, De Gaulle refusait toute cérémonie officielle, toute oraison funèbre, y compris au Parlement, toute présence d’officiels, et toute distinction posthume. Parmi ses craintes, l’inhumation au Panthéon (il aurait trouvé cela horrible), l’inhumation au Mont-Valérien (cela avait plus de sens mais il ne voulait pas voler sa mort à sa famille), et aussi le grade posthume de maréchal de France. Enfin, il voulait surtout éviter que les responsables politiques du moment puissent récupérer sa dépouille politique à des fins électoralistes.

Philippe De Gaulle a expliqué que son père lui avait donné ce document à Pâques 1952, lors d’une de ses rares permissions dans l’année. Le fils n’a pas compris pourquoi il avait l’exemplaire numéro 3. De Gaulle lui a répondu qu’il ne s’en formaliserait pas. Le numéro 1 était en la possession de Georges Pompidou, à l’époque son secrétaire particulier, et le numéro 2 était partagé par sa mère Yvonne et sa sœur Élisabeth (épouse du futur général Alain de Boissieu). Pendant toutes ces années, entre 1952 et 1970, Philippe De Gaulle a redemandé à son père la confirmation de ce testament, notamment en 1968 : « Elles sont arrêtées une fois pour toutes. Pas un mot et aucune disposition ne sont à changer. Pas d’obsèques nationales et pas d’officiels à mes obsèques à Colombey. Je le confirme. Tu me fermeras les yeux après m’avoir rendu le même service que Hindenburg a demandé à son fils. » [Le vieux Hindenburg avait demandé à son fils de lui dire quand le moment serait proche].
 

_yartiDeGaullePhilippeC02


Selon son témoignage et celui de sa mère, Philippe De Gaulle a raconté que, contrairement à ce qu’on avait affirmé, son père ne se sentait pas fatigué peu avant sa mort le lundi 9 novembre 1970 à 19 heures 35. Certes, il a trouvé long la messe de la veille, probablement parce qu’il y avait du monde et qu’il n’aimait pas les célébrations trop longues. Mais le jour même (9 novembre), il a mangé de bon appétit et est allé se promener comme d’habitude, il a même fait un détour pour rendre visite à un voisin et régler un problème de voisinage. Il a aussi rédigé plusieurs lettres, dont une, postée très peu de temps avant sa mort, à son fils Philippe sur son intention de faire une donation et de devoir aller ensemble chez le notaire avec sa sœur avant Noël. Philippe était alors affecté à Brest comme capitaine de vaisseau et sa famille, sa femme Henriette (1929-2014) et leurs quatre enfants, vivait à Paris. Le futur amiral projetait d’acquérir un terrain et d’y faire construire une maison où seraient évidemment invités ses parents. Le père voulait l’aider. Seule sa mère en profita par la suite.

Dans l’après-midi, le Général a appelé son secrétariat basé à Paris pour confirmer une information pour ses mémoires (Christian Fouchet a-t-il été le Ministre de l’Éducation le plus long en exercice ?). Comme toutes ses journées, De Gaulle rédigeait ses mémoires, rédigeait sa correspondance (à peu près 170 lettres pour l’année 1970), et en fin d’après-midi, il s’est installé à la table du séjour pour faire une réussite tout en écoutant la télévision, aux côtés d’Yvonne au tricot. La suite est connue : il s’est effondré peu après 19 heures d’une forte douleur dans le dos, le médecin est arrivé dix minutes plus tard, il lui a donné de la morphine, le curé est arrivé à peu près en même temps, il a perdu connaissance à 19 heures 25 et dix minutes plus tard, il est mort (d’une rupture d’anévrisme).

Yvonne n’a pas pleuré et a pris les choses en main, avertissant au téléphone son gendre (Alain de Boissieu) à Paris, qui a lui-même averti sa belle-sœur (Henriette), cette dernière pour contacter son fils Philippe. Ce dernier dînait seul à 20 heures au Cercle naval de Brest quand il a eu la communication. Il a pris le train de nuit de 21 heures 30 et est arrivée à Paris le matin. Sa mère ne voulait pas qu’il arrivât à Colombey avant de régler un problème pressant : aller à l’Élysée pour confirmer le testament de son père et empêcher l’organisation de funérailles nationales. Le Président de la République était alors le propriétaire de l’exemplaire numéro 1.

Sans prévenir, Philippe De Gaulle s’est donc présenté vers 7 heures 30 à l’accueil de l’Élysée. Il a réussi à obtenir au téléphone le responsable de la communication, Denis Baudouin, qui venait juste de prendre ses fonctions et qui n’était pas particulièrement "gaulliste" car il avait dirigé la campagne de Jean Lecanuet en 1965 et la campagne du "non" en 1969. Il a refusé l’accès à Georges Pompidou, qui n’était pas visible. Georges Pompidou était alors supposé déjà au courant de la mort de De Gaulle, prévenu en principe à 7 heures 20 sur consigne d’Alain de Boissieu, même si officiellement, il n’aurait été au courant qu’à 9 heures, comme tous les Français. Philippe a chargé ensuite l’ancien chef de cabinet de son père, Pierre Lefranc, de rencontrer Georges Pompidou avec l’exemplaire numéro 3.

Du côté de Georges Pompidou, on a assuré au départ que le testament avait été perdu (plutôt, en cours de recherche), tandis que l’exemplaire numéro 2 avait été perdu au cours d’un déménagement. Philippe De Gaulle a menacé de faire une conférence avec son propre exemplaire. Finalement, l’exemplaire numéro 1 a été retrouvé et Georges Pompidou a annoncé publiquement une cérémonie de requiem le 12 novembre 1970 à Notre-Dame de Paris, le jour même des obsèques à Colombey : « Évidemment, un cœur de fils ne peut rester indifférent à un tel témoignage de respect et de reconnaissance national et international. Imaginez : tout ce que le monde compte de souverains, de chefs d’État et de gouvernement rassemblé là dans le silence pour dire adieu à votre père ! Car c’est bien de votre père qu’il s’agit. De cet homme que vous voyiez encore l’autre jour cueillir des champignons ave vous dans a forêt des Dhuits. Mais j’ai été certainement plus ému de l’hommage très simple et très beau qu a été rendu dans notre village. ».

Philippe De Gaulle n’a regagné Colombey que le 10 novembre en fin d’après-midi. Yvonne voulait qu’aucune visite n’ai lieu avant son fils aîné ; le Président Pompidou n’est venu se recueillir que le 11 novembre après-midi, accompagné de son Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas. D’autres ministres ou anciens ministres sont venus et la famille a eu du mal à préserver son intimité. Le messe d’enterrement à Colombey a été concélébrée par le curé et par François De Gaulle, le cousin de Philippe, alors missionnaire au Niger, qui est mort à 98 ans le 2 avril 2020 des suites du covid-19, parmi les premiers tombés en France, à l’EHPAD de Bry-sur-Marne qu’il avait cofondé.

Après les obsèques, Yvonne De Gaulle s’est mise à détruire toutes les affaires personnelles de De Gaulle : « On n’avait pas l’habitude chez nous de conserver les effets d’un mort. Ce qui était en bon état, on le donnait aux œuvres de charité. Mais elle a préféré tout détruire par le feu. Elle craignait que l’on en fasse des reliques. Le soir même, sans attendre, elle a brûlé le costume gris qu’il portait ce jour-là, tout ce qu’il avait sur lui et le contenu de sa penderie et de son armoire à linge. Elle a mis au feu jusqu’au matelas sur lequel on l’avait couché dans le salon ainsi que son lit divan, jumeau du sien, dans leur chambre à coucher, son traversin, son oreiller, son pyjama. Elle a fait disparaître de la même façon ses affaires de toilette et a cassé en morceaux le service en porcelaine du petit-déjeuner qu’ils utilisaient chaque matin. Tout ce qui avait pu appartenir à mon père a été réduit en cendres après avoir été jeté dans l’incinérateur qui se trouvait dans le jardin, près du poulailler. De plus petites choses ont fini dans la cuisinière. Cet autodafé dégageait une telle fumée que des villageois se sont inquiétés en imaginant qu’un incendie s’était déclaré à La Boisserie. Mon beau-frère [Alain de Boissieu] et moi n‘avons pu sauver que quelques effets : un uniforme de soirée, cette tenue d’apparat dont le Général est revêtu sur sa photo officielle de Président de la République, avec tous ses ordres, un manteau et une veste d’uniforme, l’un et l’autre kaki. Je les ai légués à l’ordre de la Libération avec deux képis, celui à feuilles de chêne avec lequel on le voit en 1940, en Grande-Bretagne, et le kaki uni qu’il a adopté par la suite. Le casque de char et la veste de cuir qu’il avait rapportés de la bataille de France sont allés au musée des Invalides. Pour ma part, j’ai pu conserver deux cannes, dont celle qu’il prenait pour ses promenades, notamment en Irlande, et les différents stylos qu’il utilisait habituellement pour la rédaction de ses Mémoires, des Parker ou Waterman de type courant. Je les ai offerts à mes quatre fils. Ma sœur en a également hérité d’un. J’ai aussi gardé son alliance et son bracelet-montre, une montre automatique, car il ne voulait pas avoir la préoccupation de la remonter. ».

En revanche, Yvonne n’a pas brûlé d’écrit de son mari : « Elle n’a détruit aucun document, aucun manuscrit ni aucune correspondance de mon père. De toute façon, il ne laissait rien traîner et il répondait, chaque soir, à ses lettres au fur et à mesure de leur arrivée. Nous n’en avons retrouvé aucune sur son bureau. ». Toutefois, le secrétaire, qui est venu à La Boisserie le 10 novembre, après le décès du Général, a apporté le courrier reçu à Paris : « Figuraient notamment une lettre du chah d’Iran en français, une du pape, une de Mme François Mauriac, de Lady Churchill, d’Anouar Al-Sadate… ».

Après sa mort, le général Charles De Gaulle a fait l’objet de très nombreux livres, des biographies, etc., plus de mille auteurs dans le monde se sont emparé de lui. Certains ont eu le respect de Philippe De Gaulle, comme Alain Peyrefitte, Jean Lacouture, Jean-Luc Barré… mais la plupart des autres biographes, il leur en veut un peu, par l’absence de compréhension de leur personnage : « Beaucoup (…) sont passés à côté du personnage sans le dépeindre tel qu’il était, volontairement ou inconsciemment. Ils n’ont pas vu ou pas voulu voir le grand homme d’État de culture chrétienne, l’un des très rares qui fut à la fois homme de plume, homme de pensée et homme d’action, et qui a dominé de son vivant l’histoire de son pays. (…) C’est parce qu’il a été toute sa vie un homme d’avenir, préparant la France du XXe siècle aux échéances du XXIe, que nous nous sentons liés à présent par sa politique dans les conséquences lointaines que celle-ci a eues sur nous. (…) Il est finalement mort content d’avoir été français. Un grand Français qui a bien servi son pays. ».

À l’âge de 18 ans, De Gaulle pensait à sa mort dans un poème de sa composition, dévoilé par son fils. Il fut exaucé.

« Quand je devrais mourir (…)
J’aimerais que ce soit le soir. Le jour mourant
Donne à celui qui part un adieu moins pesant
Et lui fait un linceul de voiles :
Le soir !... Avec la nuit la paix viendrait des cieux,
Et j’aurais en mourant dans le cœur et les yeux
Le calme apaisant des étoiles.
J’aimerais que ce soit, pour mourir sans regret,
Un soir où je verrais la Gloire à mon chevet
Me montrer la patrie en fête,
Un soir où je pourrais écraser sous l’effort,
Sentir passer avec le frisson de la Mort,
Son baiser brûlant sur ma tête. »



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 décembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Philippe De Gaulle, entre père et mer.
L'autre De Gaulle.
Philippe De Gaulle.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Daniel Cordier.
Le songe de l’histoire.
Vive la Cinquième République !
De Gaulle et son discours de Bayeux.
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.

_yartiDeGaullePhilippeB03





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211228-philippe-de-gaulle.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/philippe-de-gaulle-et-la-mort-du-238160

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/12/11/39258655.html












 

Partager cet article
Repost0
2 décembre 2021 4 02 /12 /décembre /2021 03:11

« Le gouvernement (…) doit s’en aller ; en revanche, le Président de la République (…) doit rester. » (VGE, le 30 mai 1968).



_yartiVGE2020C02

Il y a un an, le 2 décembre 2020, l’ancien Président de la République Valéry Giscard d’Estaing est mort, énième victime de la pandémie de covid-19, à quelques semaines de la vaccination. Ce n’était malheureusement pas la première personnalité politique qui en est morte, ni la dernière, et la disparition de l’ancien chef de l’État a eu lieu discrètement, en pleine deuxième vague. VGE lui-même avait souhaité un départ tout en discrétion (aucun hommage militaire, aucune cérémonie officielle), ce qui pouvait être étonnant pour cet ancien jeune et brillant Président de la République qui avait fait de la communication politique son expertise novatrice. La disparition de sa fille pourrait expliquer cette discrétion absolue.

Comme lors de la disparition de Jacques Chirac l’année précédente, le Président Emmanuel Macron a alors prononcé une allocution télévisée pour rendre hommage à son prédécesseur : « Il aura été une figure centrale de l’histoire de notre République (…). Il devint Président de la République à 48 ans, soutenant un projet de modernisation à un rythme sans précédent puis s’engageant pour donner à l’Europe l’idéal et la volonté qui lui ont souvent manqué. J’appartiens à une génération qui est née sous sa Présidence et qui, sans doute, n’a pas toujours mesuré à quel point Valéry Giscard d’Estaing avait, pour elle, changé la France. ».

Les deux Présidents partageaient plusieurs de points communs, pas seulement la jeunesse et l’innovation en politique, mais aussi cette envie de rassembler les centres, coupés par la droite et la gauche pendant quarante ans (VGE n’a pas réussi à cause de François Mitterrand et à cause de l’union de la gauche tandis qu’Emmanuel Macron a pu saisir l’occasion d’une décomposition du parti socialiste en 2016).

Au contraire d’Emmanuel Macron, Valéry Giscard d’Estaing était présidentiable une dizaine d’années avant son élection, probablement qu’il y pensait dès le début des années 1960. Comme Ministre des Finances, il rencontrait toutes les semaines le Général De Gaulle en entretien privé, privilège que n’ont pas eu bien des gaullistes historiques. En revanche, à partir de 1966 et son éviction du gouvernement, VGE s’est clairement mis à son propre compte et souhaitait se présenter à l’élection présidentielle.

Ce n’était donc pas étonnant qu’il prononçât ces phrases le 30 mai 1968, juste avant le retour de De Gaulle de Baden Baden, et avant le conseil des ministres, l’allocution, la dissolution et la grande manifestation aux Champs-Élysées : « Le gouvernement a été dans l’incapacité de régler la crise. Il doit s’en aller ; en revanche, le Président de la République, qui incarne la légitimité nationale et républicaine, doit rester et c’est autour de lui que doit se rétablir l’État. ».

_yartiVGE2019A05

C’est très étrange que l’histoire a oublié cette initiative de Valéry Giscard d’Estaing. Elle était aussi audacieuse et aussi fallacieuse que la déclaration de François Mitterrand qui voulait prendre le pouvoir. Pour Alain Peyrefitte, qui a démissionné au cours du mois de mai 1968 et qui n’avait pas été compris par Georges Pompidou, c’était un coup de traître : VGE voulait la démission de Georges Pompidou (sans doute le remplacer à Matignon, mais il n’y comptait certainement pas) et voulait surtout que De Gaulle terminât son second septennat jusqu’au bout, en 1972 : alors, il serait prêt, à 46 ans, à tenter l’aventure présidentielle.

Au contraire, Georges Pompidou était pressé, il savait qu’il prendrait un coup de vieux avec VGE comme concurrent. Alain Peyrefitte a alors apporté à Georges Pompidou tout son soutien et sa fidélité, car il considérait que le Premier Ministre avait réussi à remettre de l’ordre dans les universités sans effusion de sang, en étant souple et tolérant.

On connaît la suite : De Gaulle gagna une nouvelle majorité à l’Assemblée Nationale, mais a évincé Georges Pompidou de Matignon. Et le Général recommença l’année suivante avec son histoire de référendum qui fut un échec et provoqua son départ. Georges Pompidou lui a succédé, soutenu entre autres par les gaullistes, mais aussi par Valéry Giscard d’Estaing qui fut de retour au Ministère des Finances pendant cinq ans encore, de 1969 à 1974.

Pourtant, Georges Pompidou n’avait pas du tout l’intention de rappeler VGE au gouvernement, il avait proposé ce ministère clef à Antoine Pinay. C’est Jacques Chaban-Delmas qui voulait VGE avec insistance pour avoir un professionnel aux finances, et de la stabilité. Finalement, Valéry Giscard d’Estaing remporta l’élection présidentielle suivante …contre Jacques Chaban-Delmas.

Dans ses notes publiées dans "C’était De Gaulle", Alain Peyrefitte conclut ainsi sur VGE : « Avec le recul, on peut être frappé que Giscard, six ans avant d’accéder à la charge suprême, obéisse déjà à un réflexe légitimiste à l’égard de la fonction. Il la protège d’avance, en montrant la prééminence du Président sur le Premier Ministre, fusible qui doit sauter quand les circonstances l’exigent. Il défend la fonction qu’il occupera un jour. » (On peut noter toutefois que dans sa pratique institutionnelle, il n’a jamais utilisé un Premier Ministre comme un fusible).

S’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus, on peut dire quand même qu’on ne devient pas Président de la République ; on naît d’abord Président de la République, avant d’être élu. Avis aux "impétrants" de 2022 !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 novembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
VGE en mai (1968).
Michel Debré aurait-il pu succéder à VGE ?
Le fantôme du Louvre.
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron d’hommage à VGE le 3 décembre 2020 (texte intégral et vidéo).
Le Destin de Giscard.
Giscard l’enchanteur.
Valéry Giscard d’Estaing et les diamants de Bokassa.
Valéry Giscard d’Estaing et sa pratique des institutions républicaines.
VGE, splendeur de l’excellence française.
Propositions de VGE pour l’Europe.
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (1).
Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing (2).
Loi n°73-7 du 3 janvier 1973.
La Cinquième République.
Bouleverser les institutions ?

_yartiVGE2020C03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211202-vge.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/vge-en-mai-1968-237589

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/11/28/39239243.html











 

Partager cet article
Repost0
30 septembre 2021 4 30 /09 /septembre /2021 03:29

« Nous assistons depuis quelque temps à l’évolution d’un certain genre de patriotisme que la France n’avait pas connu jusqu’à présent. C’est un patriotisme haineux et bruyant, qui ne fait pas œuvre d’union et d’apaisement, mais qui semble avoir pris pour programme de diviser et d’exciter les citoyens les uns contre les autres. » (Jules Ferry, le 24 juillet 1887 à Épinal).



_yartiBoulangerGeorges01

Non ! Jules Ferry ne parlait pas du polémiste Éric Zemmour, même si certains voudraient y voir une analogie historique ! Il parlait du général Georges Boulanger qui est mort il y a cent trente ans, le 30 septembre 1891, d’une manière particulièrement tragique, à l’âge de 54 ans (né le 29 avril 1837 à Rennes).

Ambitieux et cocardier, le général Boulanger avait été introduit dans le paysage politique par Clemenceau, à son grand regret par la suite, parce qu’il était un grand militaire républicain, prêt à transformer l’armée en une institution réellement républicaine. Ministre de la Défense du 7 janvier 1886 au 18 mai 1887, il a été le premier à créer un service de presse à son ministère, pour faire sa publicité personnelle, et il a gagné beaucoup de popularité dans le cœur de la population par ses réformes sur la condition des soldats et ses discours très populistes (l’exercice est loin d’être nouveau).

En 1871, il avait d’ailleurs eu la "chance" d’avoir été blessé au début de la répression de la Commune de Paris si bien qu’il n’a pas participé à la boucherie. Les Parisiens allaient lui en savoir gré bien plus tard (en 1889) en le plébiscitant.

Cet article est la suite de celui sur Clemenceau. Une fois évincé du gouvernement puis mis à la retraite le 27 mars 1888, le général Boulanger est devenu un point de ralliement de tout ce qui comptait comme opposants aux républicains modérés. Ils réunissaient sur son nom à la fois l’opposition conservatrice qui voyait en lui la résurgence du principe monarchique (un homme providentiel) et aussi les classes populaires laissées pour compte de la crise économique. Des convergences avec un courant antisémite a eu lieu également (à l’instar d’Édouard Drumont) mais Boulanger lui-même ne s’est pas prêté à des propos antisémites (à ma connaissance).

_yartiBoulangerGeorges02

Il rassemblait avant tout les courants antiparlementaires. Dans sa biographie de Clemenceau, l’historien Michel Winock explique assez bien l’origine du boulangisme : « Le rejet de Ferry et des opportunistes. S’ajoutent le goût de l’homme providentiel, le chauvinisme, et tout ce qui peut rester des traditions et des cultures monarchiques et bonapartistes. Si, au départ, le boulangisme a été le fait de l’extrême gauche, et s’il le reste dans une certaine mesure, il est aussi alimenté par les déceptions et les frustrations de la droite. ».

Dès lors que Boulanger n’était plus soldat, il pouvait se présenter aux élections. Or, il arrivait souvent des élections législatives partielles. Ainsi, il s’est présenté dans plusieurs départements dont le Nord et y fut élu député au printemps 1888.

Boulanger a présenté ses vues aux autres députés le 4 juin 1888. Il voulait plus de pouvoir à l’exécutif et surtout, un rapprochement avec le peuple par des référendums : « Dans une démocratie, les institutions doivent se rapprocher autant que possible du gouvernement direct. Il est juste et bon qu’on interroge le peuple par voie directe chaque fois que s’élèveront de graves conflits d’opinions, qu’il peut seul résoudre. ». Clemenceau s’y opposa fermement et s’opposa à la dissolution et la Chambre lui donna raison (par 360 voix contre 181).

Après avoir insulté le chef du gouvernement, Boulanger a démissionné de son mandat mais l’a retrouvé quelques semaines plus tard en août 1888 en étant élu dans trois départements. Élu, il redémissionna pour se présenter à Paris et il fut élu triomphalement le 27 janvier 1889 face au radical Édouard Jacques, président du conseil municipal de Paris, dans une ville pourtant révolutionnaire et anticonservatrice. Beaucoup des partisans de Boulanger lui ont proposé de marcher sur l’Élysée. Mais le général à la retraite souhaitait rester dans la légalité d’autant plus que des élections législatives générales se profilaient quelques mois plus tard.

Dans une biographie publiée dans la "Revue de la Cavalerie blindée" n°127 de septembre 1984, l’historien Francis Choisel, par ailleurs futur élu RPR de Boulogne-Billancourt, décrit ainsi sa lâcheté : « Au soir de son élection de la Seine, il eut probablement raison de ne pas sortir de la légalité, mais le peuple qui croyait en lui découvrit chez son héros un manque d’audace politique. Il apparut en cette affaire, selon le mot du duc de Broglie, comme "un aventurier peu aventureux", ce qu’il était à en croire ses confidences : "il faut neuf chances sur dix, et encore, on hésite" ou : "si on était sûr du succès…" ».

Par trouille du boulangisme, les parlementaires ont rétabli dès le 13 février 1889 le scrutin majoritaire. Partisan de ce rétablissement, Clemenceau n’a pas mâché ses mots contre le boulangisme. Le 31 janvier 1889, il déclara : « Vous croyez peut-être que vous vous trouvez en face d’un parti politique. Pas du tout. Vous êtes en face d’une manifestation religieuse. (…) Ce pays est en proie à une maladie que Michelet a merveilleusement décrite : le messianisme. Oui. M. Boulanger, c’est le messie, c’est le sauveur, c’est le fétiche ; partout où il se présente, la vertu de son nom est efficace. Mais les prodiges qu’il accomplit, d’autres sont impuissants à les rejeter. Où est son parti ? Quelle figure dans des élections générales ? (…) Nous montrerons [au parti républicain] le danger des votes de colère, nous le mènerons le front haut à la lutte contre ses ennemis (…) et la victoire ne sera pas incertaine, et le suffrage universel reconnaîtra les siens. ».

Après sa nomination le 22 février 1889, le nouveau gouvernement dirigé par Pierre Tirard a pris beaucoup de mesures contre le boulangisme, poursuivant l’ancien militaire pour "complot contre la sûreté intérieure" et provoquant sa fuite le 1er avril 1889 à Bruxelles, et son immunité parlementaire a été levée le 4 avril 1889 par 333 voix contre 190.

Le Sénat érigé le 14 août 1889 en haute cour a condamné par contumace Boulanger et d’autres de ses partisans à la déportation dans une enceinte fortifiée. Clemenceau a également fait supprimer la possibilité des candidatures multiples.

En été 1889, le climat politique a toutefois beaucoup changé. L’agitation boulangiste fut moins importante et l’attention se portait alors à l’exposition universelle, à l’érection de la Tour Eiffel et à l’organisation au Palais de l’Industrie à Paris le 18 août 1889 d’un grand banquet des maires de France réunis sous la concorde nationale.

Les élections législatives des 22 septembre et 6 octobre 1889 furent cruciales. La droite s’est alliée avec les boulangistes, mais les républicains ont tenté de présenter un seul candidat, ou, le cas échéant, plusieurs mais avec le désistement des candidats moins bien représentés pour le second tour (ce fut à l’origine de la fameuse discipline républicaine). Les républicains ont remporté une grande victoire avec 366 sièges, face aux conservateurs 210 sièges. Clemenceau le 31 janvier 1889 a eu raison. Les boulangistes ne furent qu’une quarantaine dont Maurice Barrès à Nancy et Paul Déroulède à Angoulême (Boulanger fut élu mais pas éligible puisque condamné).

Clemenceau a eu cependant du mal à se faire réélire dans le Var (un second tour fut nécessaire), et certains de ses amis furent battus (dont René Goblet et Camille Pelletan), mais Jules Ferry aussi fut battu à Saint-Dié, et pourtant heureux des résultats nationaux : « Le boulangisme, que j’ai dénoncé l’un des premiers, est écrasé. La révision est rejetée par la France républicaine. La République sort triomphante d’une crise redoutable. Qu’importe qu’elle me laisse sur le champ de bataille ! Vive la République ! ».

Jules Ferry (qui retrouva un siège de parlementaire au Sénat en 1891) parlait effectivement de la "révision" car les boulangistes étaient tous des "révisionnistes", pour changer le régime et en faire une sorte de monarchie. Et là était aussi l’ambiguïté d’origine avec Clemenceau qui était également "révisionniste", pour la suppression du Sénat (il changea plus tard, devenu sénateur), pour la séparation de l’État et des Églises, etc. Mais il ne s’agissait pas du même "révisionnisme".

Michel Winock explique pourquoi Clemenceau n’a pas tout de suite combattu le boulangisme : « Dans cet épisode boulangiste, Clemenceau a joué les apprentis sorciers. Il a eu la naïveté de faire confiance à l’ancien condisciple du lycée de Nantes pour contrer Ferry, mais il a cru aussi que Boulanger serait l’instrument de la réorganisation et de la républicanisation de l’armée (…). Il a tardé à prendre conscience de la menace boulangiste (…). Non qu’il soit un partisan du général, mais parce que, à ses yeux, c’est le conservatisme des opportunistes qui nourrit la popularité de celui-ci. C’est seulement quelques semaines plus tard, en avril 1888 (…), que Clemenceau (…) est devenu le combattant efficace du boulangisme et a contribué à son échec final. De cette aventure, il n’est pas sorti indemne. ».

Rejeté de toute part, vivant en exil avec sa maîtresse qu’il avait rencontrée dans un salon littéraire en 1887, le général Boulanger a fini, d’une triste manière, par se suicider le 30 septembre 1891 au cimetière d’Ixelles, sur la tombe de sa qui venait de mourir de tuberculose quelques semaines plus tôt, le 16 juillet 1891. Dans son testament, il laissa : « En quittant la vie, je n’ai qu’un regret, celui de ne pas mourir sur le champ de bataille, en soldat, pour mon pays. ». Clemenceau était plus vache : « Il est mort comme il a vécu, en sous-lieutenant. ».

Il a toujours existé, dans l’histoire nationale, des populistes de tout poil qui ont excité l’attention populaire, parfois en mettant en danger la République. Le tout est de s’en rendre compte suffisamment tôt avant de tomber dans le piège de la démocratie : la démagogie.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Lire "Clemenceau" de Michel Winock, éd. Perrin (2007).
Le général Georges Boulanger.
Georges Clemenceau.
Paul Déroulède.
Seconde Guerre mondiale.
Première Guerre mondiale.
Le Pacte Briand-Kellogg.
Le Traité de Versailles.
Charles Maurras.
L’école publique gratuite de Jules Ferry.
La loi du 9 décembre 1905.
Émile Combes.
Henri Queuille.
Rosa Luxemburg.
La Commune de Paris.
Le Front populaire.
Le congrès de Tours.
Georges Mandel.
Les Accords de Munich.
Édouard Daladier.
Clemenceau a perdu.
150 ans de traditions républicaines françaises.

_yartiBoulangerGeorges03





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210930-georges-boulanger.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/le-general-boulanger-l-irruption-d-236031

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/09/22/39146431.html






 

Partager cet article
Repost0
27 septembre 2021 1 27 /09 /septembre /2021 03:55

« Je vote pour le plus bête ! » (Clemenceau, le 3 décembre 1887).


_yartiClemenceauD03

Cette petite phrase pleine de cynisme concernant l’élection des Présidents de la République (par les seuls parlementaires) n’aurait en fait jamais été prononcée par Georges Clemenceau mais probablement qu’il le pensait très fortement. Retour sur cette époque, autour de 1887, où Clemenceau, qui est né il y a exactement 180 ans, le 28 septembre 1841 en Vendée, avait atteint une influence politique considérable dans la vie politique, influence qu’il a maintenue jusqu’en 1920.

Et la question qui est mise en titre est intéressante à plus d’un titre : a-t-il été à l’origine du boulangisme ? Car il y a eu une véritable ambiguïté sur ce général républicain qui se prenait pour un futur roi. Georges Clemenceau et Georges Boulanger se connaissaient bien et étaient des amis d’enfance, chacun avait fréquenté le même lycée, à Nantes, avec juste une classe de différence.

Il faut revenir aux élections législatives des 4 et 18 octobre 1885. Jusqu’alors, le mode de scrutin était d’arrondissement, c’est-à-dire comme aujourd’hui, mais pour les élections de 1885, ce fut un scrutin de liste (proportionnelle). Avant 1885, la majorité parlementaire était républicaine, mais le camp républicain était profondément divisé en deux courants : les modérés (ou opportunistes), comme Jules Ferry, dirigés par Charles de Freycinet, qui souhaitaient raffermir la République dans le roman national (d’où la politique coloniale, par exemple) et les radicaux, à l’époque placés à l’extrême gauche de l’hémicycle avant l’apparition des socialistes, inspirés par Clemenceau, qui voulaient faire des réformes. L’un des éléments d’opposition majeure entre eux était l’anticléricalisme et la laïcité.

Or, les républicains, au contraire d’aujourd’hui, devaient aussi compter sur d’autres forces politiques, les monarchistes, appelés aussi la droite conservatrice (les républicains modérés étaient alors la gauche républicaine, comme l’a représentée plus tard Raymond Poincaré).

À cause du nouveau mode de scrutin (émiettement des courants républicains), aucune majorité n’a réellement été obtenue à l’issue de ces élections. Aucun des trois grands courants ne disposait d’une majorité absolue : ni les opportunistes, ni les radicaux, ni les conservateurs qui se sont renforcés pour la première fois depuis 1876 (grâce à leur stratégie unitaire). Comme l’écrit l’historien Michel Winock dans sa biographie sur Clemenceau : « Depuis 1876, le parti républicain n’avait cessé de progresser ; voilà un retour de manivelle préoccupant. ». En effet, entre septembre 1881 (les précédentes élections législatives) et octobre 1885, le camp républicain a perdu des voix, passant de 5,1 millions de voix à 4,3 millions, tandis que les "réactionnaires" ont progressé de 1,8 million de voix à 3,5 millions. Sur les 304 sièges définitivement pourvus au premier tour (sur 584 ; au-delà du second tour, il faut penser aussi aux doublons : on pouvait se présenter dans plusieurs départements et en cas d’élection double, il fallait revoter), 177 ont été gagnés par la droite et 127 par les républicains.

Pour les proches de Jules Ferry, cette dégringolade des républicains provenait de la peur d’une politique radicale. Leur journal "Le Temps" expliquait ainsi, entre les deux tours : « On a aussi usé et abusé de la crise industrielle et agricole, mais là nous ne pouvons rien ; ce sont des fatalités que tous les régimes ont connues. (…) La véritable raison des pertes éprouvées par les républicains est dans l’inquiétude causée à une partie du pays par la politique radicale. C’est pour opposer une barrière à l’envahissement du radicalisme que les électeurs, qui redoutent les aventures à l’intérieur et qui soupirent après la paix politique, ont voté, dans plusieurs départements, pour les conservateurs. On pourrait ajouter que les radicaux, ayant fait si complètement le jeu des monarchistes en attaquant avec une véritable frénésie les membres de l’ancienne majorité, ont une grande part de responsabilité dans les élections du 4 octobre. ». Comme on le voit, la vie politique française n’était pas plus "élevée" il y a cent trente-six ans que de nos jours !

La nouvelle Chambre était donc une "Chambre négative" où aucun des trois groupes ne pouvait gouverner seul (républicains modérés, radicaux, conservateurs). Le Président du Conseil Henri Brisson a réussi à garder fragilement la tête du gouvernement qui a finalement été désapprouvé le 24 décembre 1885 sur la question coloniale (Clemenceau était un grand anticolonialiste et commençait à naître une opposition encore plus forte sur sa gauche, les futurs socialistes, ce qui entraînait une certains surenchère). Henri Brisson a démissionné le 29 décembre 1885, le lendemain de la réélection de Jules Grévy à la Présidence de la République (par 457 voix sur 576, contre 68 à Henri Brisson). Charles de Freycinet a succédé à Henri Brisson quelques jours plus tard. Clemenceau pourtant bouillait d’impatience de prendre le pouvoir mais il ne voulait pas une majorité hétéroclite de radicaux et de monarchistes !

Pour consolider sa majorité et réduire les ardeurs des radicaux, Charles de Freycinet a nommé le 7 janvier 1886 dans son gouvernement des ministres proches de Clemenceau : René Goblet, Ferdinand Sarrien et surtout le général Georges Boulanger, authentique républicain, nommé le 29 avril 1880 le plus jeune général de l’armée française, qui avait servi auprès du duc d’Aumale, un fils du roi Louis-Philippe. Dans un discours en 1893, Clemenceau confirma qu’il était à l’origine de la nomination du général Boulanger au Ministère de la Guerre en 1886. "Le Figaro" lui-même a affirmé : « C’est l’amitié de M. Clemenceau que le général Boulanger doit son portefeuille. ».

Michel Winock décrit ainsi l’état d’esprit de Clemenceau qui « se dit que l’armée compte bien peu de gaillards comme lui, à la fois patriote (voire cocardier) et républicain. Il pourrait donc être l’instrument d’une républicanisation de l’institution militaire. D’autant qu’il a le sens du peuple, témoignant de la sympathie pour les simples soldats, décidé à améliorer leur sort. (…) Quelques pièces de la correspondance avec Clemenceau [avant sa nomination] (…) prouvent l’allégeance du général au député de l’opposition, tout en révélant l’ambition effrénée d’un homme qui n’a de cesse d’être nommé chef d’état-major général et menace de démissionner faute d’obtenir cette promotion. Clemenceau tempère l’impatience de son protégé, non sans mal. Introduit dans le milieu politique, le général entretient son réseau de relations, notamment chez les journalistes. Il prononce des discours républicains bien sentis, qu’il s’ingénie à faire reproduire dans la presse. ».

Très vite, le militaire nommé ministre a gagné en popularité, soutenant les "petites gens". L’historien commente : « Il n’est pas sûr que Clemenceau (…) ait été enchanté par l’agitation de ce ministre bravache et démagogue. ». Le 14 juillet 1886, le général Boulanger a même volé la vedette au Président de la République, séduisant les femmes, les journalistes, et surtout les patriotes. Georges Boulanger fut reconduit à son ministère lors de la formation du gouvernement de René Goblet le 11 décembre 1886.

_yartiClemenceauD02

Dans l’affaire Schnœbelé (un piège et une provocation du gouvernement allemand), rejetant le conseil de Clemenceau de rester très prudent, le général Boulanger, au contraire, n’était pas loin de déclarer la guerre à l’Allemagne au conseil des ministres du 23 avril 1887. D’où son surnom de général Revanche (il faut se rappeler évidemment la perte de l’Alsace-Moselle). Finalement, la France a gardé son sang-froid et l’Allemagne a cédé (en libérant le policier français, je n’insiste pas sur cette affaire). Le général Revanche est alors devenu le général Victoire et a pris encore plus de place dans l’attente populaire.

Les modérés de Jules Ferry ont alors pris peur et ont sabordé le gouvernement Goblet le 17 mai 1887. Résultat, Maurice Rouvier, désigné successeur, a formé son gouvernement… sans le général Boulanger. Six jours plus tard, une élection partielle à Paris fut un triomphe pour le général Boulanger où 39 000 ont inscrit son nom sur leur bulletin de vote. En tant que soldat, il ne pouvait pas se présenter mais sa popularité en fut renforcée. Le 30 mai 1887, le gouvernement Rouvier fut approuvé… avec la neutralité des conservateurs dans une entente secrète, en contrepartie de l’abandon de la laïcisation en cours. Ce fut un véritable changement de majorité, qui est passée d’un gouvernement opportuniste avec neutralité des radicaux à un gouvernement opportuniste avec neutralité des conservateurs (et les radicaux mis dans l’opposition).

Pour Clemenceau, la figure du général Boulanger commençait à l’inquiéter, car s’il était effectivement républicain et réformateur, il devenait aussi une sorte d’homme providentiel très attendu des monarchistes, alors que Clemenceau a toujours agi contre le principe de l’homme providentiel. Son influence dans l’élection des nombreux futurs Présidents de la République l’a montré, il a toujours privilégié le plus faible politiquement, celui qui avait le moins de charisme, le moins de leadership, pour éviter toute arrivée d’un éventuel dictateur. À Joseph Reinach dans "Le Matin" : « Vous savez très bien que je déteste toute dictature et que j’ai particulièrement en horreur la dictateur du sabre. Je n’ai jamais considéré le général Boulanger comme un sauveur, comme un homme providentiel. À cet égard, je me moque de lui comme de tout autre personnage à qui on voudrait faire jouer ce rôle. Vous savez très bien que je déplore autant et plus que vous d’avoir vu reparaître dans notre pays l’esprit que vous appelez "boulangiste". (…) C’est vous qui, par vos fautes, avez grandement contribué à faire au général Boulanger la situation qu’il a aujourd’hui. ».

Boulanger fut écarté de Paris pendant la fête nationale pour éviter qu’il paradât encore, comme l’année précédente, mais les patriotes de Paul Déroulède ont empêché le 8 juillet 1887 son train de partir pour Clermont-Ferrand, sa nouvelle affectation, et ont scandé : « À l’Élysée ! ». Cette agitation, Clemenceau s’en est indigné. Trois jours plus tard, il a vivement réagi dans l’hémicycle en appelant à l’unité des républicains : « J’adjure les républicains qui sont ici (…) de ne se diviser à aucun prétexte en boulangistes et en antiboulangistes. », n’hésitant pas à évoquer le général Boulanger lui-même : « Les esprits superficiels ont pu voir en lui l’incarnation de la patrie. ». Ce qui fait commenter Michel Winock : « Clemenceau avait lancé Boulanger ; il sera bientôt un adversaire déterminé du boulangisme. ».

Certains proches de Clemenceau refusaient encore de s’en prendre directement à Boulanger, comme Camille Pelletan dans "La Justice" quelques mois plus tard : « Pauvres niais qui ne s’aperçoivent pas que cette guerre, imbécile autant qu’implacable, qu’ils font au général Boulanger est une des causes les plus sérieuses de sa popularité. ».

Entre autres indignations, on avaient reproché à Boulanger d’avoir nommé un sous-chef d’état-major qui fut soupçonné le 7 octobre 1887 d’avoir été un espion et l’enquête a révélé finalement qu’il était surtout un escroc, vendant de fausses informations. En revanche, à cause de lettres trouvées chez une complice, cette enquête a révélé pour l’occasion un autre scandale, bien plus grave, le trafic des décorations du député Daniel Wilson, le gendre du Président Jules Grévy qui n’a pas pris conscience immédiatement des conséquences de l’affaire.

La perspective d’une élection présidentielle anticipée était assez forte et l’idée d’une candidature de Jules Ferry devenait incontournable. Adversaire principal de Clemenceau, Jules Ferry a suscité aussi beaucoup de haine et de détestation en raison de sa personnalité forte, même si son groupe politique (les opportunistes) était le plus nombreux de la Chambre des députés. Clemenceau a mis tout en œuvre pour éviter son élection. Les 1er et 2 décembre 1887, Paris est tombée en pleine agitation politique, avec des émeutiers encouragés par Henri Rochefort et Paul Déroulède, aussi des anarchistes (on y trouva Louise Michel), des blanquistes et des boulangistes. Tous ces protestataires violents (qui balançaient des pierres aux forces de l’ordre) se sont nourris de l’antiparlementarisme qui pouvait avoir quelques raisons de germer dans le scandale des décorations, et aussi dans cette perspective d’élection de Jules Ferry, représentant de l’impuissance à résoudre la crise économique.

Après plus d’un mois de polémiques publiques et de crise politique, après avoir envisagé de nommer Clemenceau à la Présidence du Conseil, idée rejetée par le Tigre en raison de telles circonstances dont il ne voulait pas profiter, Jules Grévy a fini par démissionner le 2 décembre 1887 et le gouvernement de Maurice Rouvier deux jours plus tard.

Dans la réunion préparatoire à l’élection présidentielle du 3 décembre 1887, le camp républicain a préféré la candidature de Jules Ferry à celle de Charles de Freycinet, qui fut la solution anti-Ferry la plus appréciée, Charles Floquet, Henri Brisson et Sadi Carnot. Au premier tour à Versailles, Jules Ferry a obtenu 200 voix, puis Freycinet 192, Brisson 81 et Sadi Carnot 69. Clemenceau a réussi à convaincre ses amis d’abandonner Freycinet et à se reporter sur Sadi Carnot qui, bien que proche de Jules Ferry, était mieux que lui à placer à l’Élysée. Au troisième tour de la réunion préparatoire, les candidatures de Sadi Carnot et de Jules Ferry se sont dégagées. À l’élection proprement dite, Sadi Carnot a obtenu 303 voix et Jules Ferry 212 voix au premier tour. Par discipline républicaine, tous les républicains ont voté pour Sadi Carnot au second tour, soit 616 voix, contre 188 au candidat des conservateurs.

Faiseur de roi, Clemenceau avait cru pouvoir être "remercié" par l’élection de Sadi Carnot, polytechnicien et ingénieur des ponts et chaussées, petit-fils de Lazare Carnot, un grand nom républicain. Mais Sadi Carnot décida le 11 décembre 1887 de nommer un gouvernement dirigé par l’opportuniste Pierre Tirard.

Évidemment, ces manœuvres politiciennes ont renforcé le sentiment antiparlementaire ainsi que la popularité du général Boulanger qui fut mis à la retraite le 14 mars 1888, sanctionné pour indiscipline, ce qui n’était pas très malin de la part du gouvernement car cela signifiait qu’il devenait éligible.

Encore à cette période, la position de Clemenceau restait très ambiguë. Sans s’en prendre à Boulanger, il considérait que le boulangisme était le fruit des opportunistes qui ne réformaient pas le pays, ce que réclamaient ses amis radicaux. Le 20 mars 1888, il déclarait en particulier : « Il faut s’expliquer l’engouement d’une certaine partie de l’opinion pour cet homme. En proclamant la République, vous avez espéré toutes les espérances dans ce pays. En France, tout ce qui souffre, tout ce qui se plaint, a cru que le jour de la grande réparation était venu, qu’un nouveau régime allait luire (…). Il suffirait que la Chambre fît comprendre au pays qu’elle veut faire des réformes, non seulement politiques, mais économiques ; il suffirait qu’elle lui fît comprendre, non par des discours, mais par des actes, pour que la popularité lui revînt. Il n’est pas trop tard. ».

Ainsi, comme François Mitterrand en encourageant l’expression publique de Jean-Marie Le Pen et des idées du Front national, Clemenceau a laissé germer le boulangisme pour montrer que les réformes radicales qu’il proposait était la seule solution pour éteindre l’incendie. Mais une fois le feu pris, cela devenait un peu tard. Heureusement pour la France, l’ex-général avait une personnalité qui n’avait rien de l'homme d’État et sa fin tragique l’a d’ailleurs montré. Cet article a donc une suite...


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


(Note : les photos représentent Clemenceau à un âge nettement plus avancé qu'en 1887).


Pour aller plus loin :
Lire "Clemenceau" de Michel Winock, éd. Perrin (2007).
Clemenceau a-t-il inventé le boulangisme ?
Clemenceau, le vieux Tigre abattu.
Clemenceau et l’art de la vacherie.
La paix, cent ans plus tard.
La figure de Clemenceau au cinéma : "Le Président" d’Henri Verneuil, avec Jean Gabin.
Georges Clemenceau en 1917.
Georges Clemenceau en 1906.
Georges Mandel.
Le Traité de Versailles.
Le maréchal Ferdinand Foch.
Léon Gambetta en 1870.
Victor Hugo.
Charles Péguy.
Jean Jaurès.
Paul Painlevé.
Mata Hari.
Adolphe Thiers.

_yartiClemenceauD04





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210928-clemenceau.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/clemenceau-a-t-il-invente-le-235933

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/09/20/39142317.html









 

Partager cet article
Repost0
25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 03:07

« Il avait la trempe, lui aussi, d'un ténor du socialisme et d'un pilier de la République. Sa proximité avec ses administrés, son sens aigu des enjeux locaux, ne l'empêchaient pas de s'intéresser aux questions stratégiques et géopolitique. » (Emmanuel Macron, le 24 septembre 2021).



_yartiQuilesPaul01

L’ancien ministre socialiste Paul Quilès est mort ce vendredi 24 septembre 2021 dans la matinée à l’âge de 79 ans (né le 27 janvier 1942) des suites d’un cancer contre lequel il luttait depuis des années. Sa mort avait malencontreusement été annoncée dans la soirée du 21 septembre 2021 par une dépêche AFP qui avait mis foi à quelques déclarations d’élus locaux du Tarn. La famille avait alors démenti l’information mais indiqué qu’il était hospitalisé et en soins palliatifs. C’est sa fille Emmanuelle qui l’a annoncé : « Mon père s’est éteint ce matin à Paris. Il s’est battu jusqu’au bout comme il l’avait toujours fait dans sa vie pour les autres. ».

Paul Quilès n’a jamais cessé son combat politique, malgré sa retraite parlementaire en 2007. Il tenait même un blog qu’il alimentait très régulièrement où il se concentrait surtout sur son opposition à la dissuasion nucléaire, partisan du désarmement nucléaire.

Il était l’un des grands barons du mitterrandisme triomphant des années Mitterrand, celle du PS, des années 1970, 1980 et 1990. Il faisait partie des dirigeants du parti socialiste lorsque ce dernier, réunifié, s’impatientait encore dans l’opposition.

Incarnation d’une élite qui n’était pas administrative (il n’a pas fait l’ENA) mais scientifique (il a fait des études à Polytechnique), Paul Quilès a commencé sa vie active comme ingénieur dans le secteur pétrolier (chez Shell) tout en s’engageant aux côtés de François Mitterrand en 1973. Membre du Conseil Économique et Social de 1973 à 1976, il fut élu député de Paris (à l’âge de 36 ans) en mars 1978 et renouvela son mandat jusqu’en 1993.

_yartiQuilesPaul02

Pour avoir une idée de la confiance qu’il avait nouée avec le futur Président de la République, il suffisait de savoir que c’était lui, Paul Quilès, qui fut le directeur de campagne de François Mitterrand lors de l’élection présidentielle de 1981. La victoire socialiste n’a cependant pas résonné immédiatement jusqu’à sa propre carrière puisqu’il a dû attendre deux ans avant de participer au gouvernement, souvent par "effraction".

Représentant du militantisme socialiste conquérant, Paul Quilès a mené les listes du PS aux élections municipales de mars 1983 à Paris contre le chef de l’opposition et maire sortant Jacques Chirac. Ce dernier a cependant remporté une très large victoire, gagnant la totalité des arrondissements de Paris (le "grand chelem"). Paul Quilès fut réélu conseiller de Paris en mars 1989 et quitta le conseil de Paris en janvier 1993.

Cette défaite ne l’a pas empêché d’enter au gouvernement, mais il l’a fait à plusieurs reprises comme "remplaçant". Ainsi, le Ministre du Logement Roger Quilliot, également maire de Clermont-Ferrand, a préféré reprendre son mandat de sénateur du Puy-de-Dôme en se faisant réélire en septembre 1983, laissant la place à son collègue député de Paris.

Ainsi, Paul Quilès fut nommé Ministre de l’Urbanisme et du Logement du 4 octobre 1983 au 20 septembre 1985, dans le gouvernement de Pierre Mauroy puis, à partir du 19 juillet 1984, dans le gouvernement de Laurent Fabius (où son ministère fut élargi aux Transports). Puis, remplaçant Charles Hernu contraint à démissionner à cause de l’affaire du Rainbow Warrior, il fut nommé Ministre de la Défense du 20 septembre 1985 au 20 mars 1986.

Après la réélection de François Mitterrand, Paul Quilès fut membre de tous les gouvernements socialistes de 1988 à 1993. D’abord Ministre des Postes, Télécommunications et Espace du 13 mai 1988 au 15 mai 1991 dans les gouvernements de Michel Rocard, il fut nommé Ministre de l’Équipement, du Logement, des Transports et de l’Espace du 15 ami 191 au 2 avril 1992 dans le gouvernement d’Édith Cresson. Enfin, il fut nommé Ministre de l’Intérieur et de la Sécurité intérieure du 2 avril 1992 au 29 mars 1993 dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy.

_yartiQuilesPaul03

En mars 1993, Paul Quilès a préféré se "délocaliser" et quitter Paris, pour s’implanter dans le Tarn et se faire élire député du Tarn sans discontinuer de mars 1993 à juin 2007, dans la circonscription même de Jean Jaurès. Il fut également élu maire de Cordes-sur-Ciel de juin 1995 à mai 2020 (ainsi que président de la communauté de communes associée de janvier 2013 à mai 2020).

Parlementaire très actif, Paul Quilès présida la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée Nationale de juin 1997 à juin 2002. Il présida également plusieurs missions d’information, notamment une sur le génocide rwandais (rapport publié le 15 décembre 1998) et une autre sur énergie et géopolitique (rapport publié le 29 novembre 2006).

En 2011, Paul Quilès a soutenu la candidature de Martine Aubry à la primaire du PS. Il a ensuite formé une formation avec Marie-Noëlle Lienemann.

D’un point de vue réputation, Paul Quilès a eu un sparadrap qui n’a cessé de lui coller depuis 1981, avec un surnom qu’il n’a jamais accepté, Robespaul. En effet, lors du premier congrès socialiste à Valence après la victoire du 10 mai 1981, Paul Quilès a fait partie, le 23 octobre 1981, de ceux qui réclamaient des têtes : « La naïveté serait de laisser en place des gens déterminés à saboter la politique voulue par les Français, recteurs, préfets, dirigeants d’entreprise nationale, hauts fonctionnaires. ».

Et de continuer : « Croyez bien, chers camarades, que personne ne nous saurait gré de laisser en place tous ces hauts responsables de l’économie ou de l’administration qui sont nos adversaires. Il ne faut pas avoir peur de le dire. Souvenons-nous qu’en politique, faire un cadeau de ce genre, c’est se condamner soi-même. Mais il ne faut pas non plus se contenter de dire, de façon évasive, comme Robespierre à la Convention le 9 thermidor 1794, des têtes vont tomber. Il faut dire lesquelles et le dire rapidement. C’est ce que nous attendons du gouvernement, car il en va de la réussite de notre politique ! ».





Depuis cette date, l’extrait était régulièrement repris par la droite pour illustrer l’esprit intolérant des socialistes, et en particulier lors de la campagne présidentielle de 2012. Pourtant, Paul Quilès a toujours regretté cette interprétation erronée de ses propos. Au contraire, il a fait allusion à Robespierre car il n’avait pas nommé les personnes qu’il voulait condamner et cela a précipité sa chute, tous les conventionnels ayant eu peur d’être ciblés par le maître de la Terreur.

Ainsi, comme l’a assuré Michel Rocard dans "L’Histoire" d’octobre 1993 : « On a fait dire à Paul Quilès le contraire de ce qu’il avait dit, puisque ses propos visaient précisément à empêcher toute chasse aux sorcières. ». Dès le 28 octobre 1981, certains journalistes ont noté le problème d’interprétation. Ainsi, dans "Le Matin de Paris", Laurent Dispot : « De critique de Robespierre, il est devenu Robespierre lui-même ! ».

Le 14 novembre 2008, l’ancien orateur du congrès de Valence a en effet constaté : « Ce faisant, je commettais l’erreur de prononcer un nom, Robespierre, ayant une forte charge négative et de surestimer les connaissances historiques des commentateurs. ». La dernière remarque était d’ailleurs un peu condescendante.

Et il concluait sur le ratage de ce congrès de Valence qui fut pollué par cette mauvaise interprétation : « Le parti socialiste, qui venait d’obtenir la majorité absolue au Parlement, vit son congrès proprement détourné. Et les socialistes assistèrent impuissants, à une espèce de rapt idéologique : ils étaient devenus les spectateurs de leur propre congrès. ». Pourtant, ce climat de chasse aux sorcières était bel et bien confirmé par certains journalistes.

Pour avoir une clef de cette déclaration maladroite, on doit indiquer que cet épisode historique était régulièrement cité par François Mitterrand, mais dans ce contexte de Valence, il était très mal employé politiquement par Paul Quilès dont la maladresse l’a poursuivi tout au long de sa carrière politique.

À tel point que lorsque Jean-François Copé a rappelé cette saillie le 2 mars 2012 sur Europe 1, Paul Quilès s’est cru obliger, deux jours plus tard, de citer deux leaders de l’UMP en guise de témoignage de moralité.

Le premier vient de Gérard Longuet le 20 mai 1990 : « Monsieur le Ministre, 1/ Désolé pour les têtes, n’y voyez aucune malice. 2/ En plus, vous avez historiquement raison. Robespierre a été abattu parce qu’il n’avait pas désigné ses ennemis, et donc chacun se sentait concerné. Vous proposiez de dénommer vos seuls adversaires, et il est normal d’en avoir. ».

Le second vient de Patrick Devedjian le 26 mai 2003 : « Monsieur le Ministre, votre mise au point était tout à fait nécessaire. J’étais de bonne foi et je ne le dirai plus, me réjouissant de ce rejet de Robespierre. Le phénomène est d’ailleurs intéressant car la conviction est très largement répandue. Vous avez été victime de la subtilité de votre propos, dont la pertinence est plus facile à faire passer à l’écrit. ».

Il n’en reste pas moins que si je crois bien sûr en la sincérité de Paul Quilès, il a prononcé ces phrases de manière maladroite ; le ton restait violent et laissait entendre beaucoup d’intolérance et de clanisme.

Je propose ici quelques réflexions récentes de Paul Quilès sur des sujets d’actualité, puisées dans son blog.

Sur la prédictibilité douteuse des sondages préprésidentiels, le 12 septembre 2011 dans "Marianne" : « Sans être un grand politologue, on sait (…) qu’un sondage réalisé aussi loin de l’échéance [à plus de trois mois] ne peut intégrer plusieurs facteurs déterminants, notamment les conséquences de la campagne électorale proprement dite, qui fait bouger les lignes ; le handicap de celui qui est en tête longtemps à l’avance et qui devient au fil du temps l’objet de toutes les critiques… y compris du monde médiatique, qui résiste rarement à la tentation de brûler ce qu’il a porté au pinacle ; le changement de certains électeurs du camp adverse, favorables par effet de mode à un candidat dans les sondages… mais qui retrouvent leur camp quand l’affrontement se radicalise. ».

Sur les commentaires faits à la suite des dernières élections régionales et départementales, le 28 juin 2021 : « Deux tiers d’abstention et encore plus dans les catégories populaires et chez les jeunes : ces chiffres parlent d’eux-mêmes et il n’était pas besoin de se disputer sur la signification du vote des courageux votants. (…) Le seul sujet de débat qui a passionné les commentateurs et les politiques interviewés a été l’élection présidentielle de 2022. Pourtant, l’observation de l’histoire des élections en France montre que les candidatures ne se déclarent que quelques mois avant cette élection et qu’il est vain de chercher à tirer des enseignements d’élections locales comme celles qui viennent de se dérouler. ».

Sur la dissuasion nucléaire, le 4 juillet 2021 : « Le développement de nouveaux armements comme les missiles hypersoniques, les armes à énergie dirigée ou à hyperfréquences se conjugue avec l’apparition de nouveaux champs de conflictualité comme le cyber-espace, l’espace lui-même et l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle et de l’informatique quantique. (…) Dans ce paysage stratégique bouleversé où la distinction entre la guerre et la paix devient plus floue, où l’agresseur devient difficile à identifier et où la guerre devient instantanée, la dissuasion nucléaire n’a pas sa place. ».

Enfin, sur le "triste départ des Américains" et la victoire des Talibans en Afghanstan, dès le 5 juillet 2021 : « (…) Ce qui n’a pas empêché les États-Unis d’injecter dans cette guerre, la plus longue de leur histoire, des sommes ahurissantes : plus de 2 000 milliards de dollars, soit 10 fois plus que le coût de la première guerre mondiale. (…) Quant aux forces talibanes, elles se sont organisées. Elles sont bien équipées et disposent d’importantes ressources, puisque 40% à 60% de leur budget proviennent de l’héroïne. (…) Il est vrai que les États-Unis ne sont pas les premiers à quitter l’Afghanistan avec un sentiment d’échec : après les Perses, les Grecs d’Alexandre le Grand, les empereurs Moghols, la Couronne britannique et l’Union Soviétique ! ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le congrès de Valence.
François Hollande : au secours, l’esprit de Valence revient !
Paul Quilès.
Anne Hidalgo.
André Chandernagor.
Michel Jobert.
Arnaud Montebourg.
Roland Dumas.
Bernard Tapie.
Laurent Fabius.
Louis Mermaz.
Marie-Noëlle Lienemann.
Jean-Luc Mélenchon.
Danièle Obono.
François Ruffin.
François Mitterrand.
François de Grossouvre.
Le congrès de la SFIO à Tours du 25 au 30 décembre 1920.
Le congrès du PS à Épinay-sur-Seine du 11 au 13 juin 1971.
Le congrès du PS à Metz du 6 au 8 avril 1979.
Le congrès du PS à Rennes du 15 au 18 mars 1990.
Le congrès du PS à Reims du 14 au 16 novembre 2008.
Édith Cresson.
Pierre Joxe.
Patrick Roy.
Raymond Forni.
Georges Frêche.
Michel Delebarre.

_yartiQuilesPaul04




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210924-paul-quiles.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/paul-quiles-x-ps-rip-236036

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/09/24/39148737.html










 

Partager cet article
Repost0
18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 03:20

« La voie parlementaire, c‘est la voie traditionnelle du parti socialiste. Mais en fait, les bons esprits se rendent compte que, depuis qu’il y a l’élection du Président de la République au suffrage universel [direct], toute la vie politique tourne autour et que les gouvernements se constituent à partir de cette élection. Il va donc bien falloir y aller ! » (André Chandernagor, revue "Parlement[s]", 2006/2 n°6, éd. L’Harmattan).




_yartiChandernagorAndre01

L’un des aventuriers du mitterrandisme socialiste, André Chandernagor fête son 100e anniversaire ce dimanche 19 septembre 2021. Haut fonctionnaire, il a surtout été connu pour avoir fait une grande carrière politique dans le Limousin avant d’atteindre les sommets dans la Mitterrandie triomphante.

Brillant élève du lycée Henri-IV, né à Civray, dans le Poitou, André Chandernagor a fait des études de droit, l’École nationale de la France d’Outre-mer et enfin l’ENA (il a intégré le Conseil d’État), dans la promo Europe, la même promo que Valéry Giscard d’Estaing et Marceau Long. Auparavant, il s’était engagé à la SFIO (parti socialiste) à la fin de la guerre et a été membre du cabinet du Ministre de la France d’Outre-mer, le socialiste Marius Moutet en 1946 (il venait d’être fraîchement diplômé de l’École de la France d’Outre-mer).

De février 1956 à novembre 1958, comme conseiller juridique, il a aussi intégré le cabinet ministériel du Président du Conseil Guy Mollet, par ailleurs indéboulonnable secrétaire général de la SFIO. Guy Mollet espérait parvenir à réformer les institutions après avoir réglé quelques "petits" problèmes (comme la guerre d’Algérie). André Chandernagor lui a ainsi préparé des notes pour une telle réforme. Dès octobre 1956, André Chandernagor a présenté la "grande idée de Guy Mollet", inverser la question de confiance en obligeant l’Assemblée à avoir une majorité de rechange pour pouvoir censurer le gouvernement. Et la note précisait : « Il faut donner au gouvernement de plus grands pouvoirs dans la fixation de l’ordre du jour des Assemblées. ».

Guy Mollet a préféré démissionner en mai 1957 après avoir beaucoup réformé (Traité de Rome, loi-cadre d’Outre-mer, une semaine de congés payés supplémentaires, etc.). Il manquait d’argent pour continuer la guerre d’Algérie or il n’était pas le mieux placé pour contracter de nouveaux emprunts. Guy Mollet est revenu au pouvoir dans les gouvernement de Pierre Pflimlin puis de De Gaulle.

En juin et juillet 1958, André Chandernagor travailla donc aux côtés du Ministre de la Justice Michel Debré au sein du comité d’experts, représentant Guy Mollet alors ministre d’État de De  Gaulle, afin de définir les premiers principes d’une nouvelle Constitution. Et les idées d’André Chandernagor ont été prises en compte : article 49 aliéna 3, motion de censure, différenciation du domaine de la loi et du domaine du règlement, etc. Le travail estival sur les institutions fut passionnant pour André Chandernagor qui rappelait dans les "Archives constitutionnelles de la Cinquième République" (5e volume, 2003-2005) : « Étant issus pour la plupart d’entre nous du Conseil d’État, (…) nous nous connaissions tous, ce qui facilitait beaucoup les rapports. ». Il a eu le sentiment de vivre un moment historique.

Mais la lecture du parlementarisme rationalisé soutenue par Michel Debré et aussi la SFIO qui a voté la Constitution du 4 octobre 1958 ne fut pas privilégiée par De Gaulle qui, dès 1962, proposa l’élection du Président de la République au suffrage universel direct, donnant une très grande place à l’exécutif. Ce que regrettait André Chandernagor qui a publié quelques années plus tard, en 1967, un livre sur les droits du Parlement, "Un Parlement, pourquoi faire ?" (éd. Gallimard).

Dans ce livre, il proposait une nouvelle voie pour augmenter le pouvoir parlementaire. Pas revenir à la Quatrième République comme l’imaginait Guy Mollet (à savoir, que les parlementaires retrouvent l’initiative de l’ordre du jour au détriment du gouvernement ; avec la réforme du 23 juillet 2008, les parlementaires ont gagné quelques journées par mois d’initiative). Mais imaginer et renforcer le pouvoir de contrôle : « Puisque nous sommes dans ce système, et qu’on ne va pas en sortir tout de suite, voyons si nous ne pouvons pas retrouver du pouvoir dans le contrôle. (…) Ne pourrait-on pas, comme les Parlements britannique ou américain, faire du contrôle effectif ? (…) Quand j’ai commencé mon livre, Guy Mollet m’a dit : "C’est une thèse". Cela ne l’intéressait pas, il était resté sur l’ancien système, et rêvait toujours d’y revenir. » ("Parlement[s]").

Entre-temps, André Chandernagor n’était plus un simple conseiller mais il était devenu un parlementaire chevronné.

_yartiChandernagorAndre02

Dès mai 1953, André Chandernagor (à 31 ans) fut élu maire de Mortroux, une commune de la Creuse (d’où venait sa femme). A commencé alors une longue carrière d’élu local et national, dans le cadre de son engagement socialiste, un socialisme de centre gauche, proche du centrisme, viscéralement anticommuniste et partisan de la construction européenne. Son échec en avril 1955 aux élections cantonales n’a pas réduit son ambition politique, et il tenta un autre canton : il fut élu conseiller général de Bourganeuf six ans plus tard, en avril 1961 (succédant à un sénateur socialiste qui est mort). Ces deux mandats, constamment réélu, il les a gardés jusqu’à sa démission en décembre 1983.

Le mandat cantonal était important puisqu’il fut élu président du conseil général de la Creuse de septembre 1973 à décembre 1983 (il succéda à un autre socialiste), et il fut également élu président du conseil régional du Limousin de 1974 à 1981, à une époque où cette fonction avait peu d’influence (avant la décentralisation). Ses fonctions exécutives montraient qu’il était un des potentats locaux du socialisme du Sud-Ouest. Son fils Thierry Chandernagor fut élu par la suite également maire de Mortroux et président du conseil général de la Creuse.

Parallèlement, et ce fut pour lui d’occasion de participer aux nombreux débats politiques de la Cinquième République, André Chandernagor fut élu député SFIO puis PS de la Creuse, de novembre 1958 à juillet 1981, sans cesse réélu (il fut vice-président de l’Assemblée Nationale de 1967 à 1968). Sa première élection a eu lieu après son vote favorable à la nouvelle Constitution. Il a choisi une circonscription où le parti communiste français était très fort mais il a pu devancer le candidat PCF au premier tour et le battre au second tour. Dans sa propagande électorale : « Si la République demeure laïque, démocratique, sociale, c’est à l’effort d’hommes comme lui que nous le devons. ». On comprend pourquoi il était anticommuniste : son électorat penchait sur sa droite pour battre le candidat communiste.

Sur le plan politique, il était donc un proche de Guy Mollet au sein de la direction de la SFIO. Guy Mollet et François Mitterrand se haïssaient, l’un parce que l’arrivée de l’autre lui paraissait suspecte et arriviste, l’autre qui considérait le précédent comme un immobile incapable de reprendre le pouvoir après 1958. Entre la grande défaite d la gauche à l’élection présidentielle de juin 1969et le congrès d’Épinay (le second) en juin 1971, la gauche était en pleine ébullition, en particulier le parti socialiste. La SFIO était devenue PS en 1969 sous la direction d’Alain Savary, dauphin de Guy Mollet après avoir pensé à Pierre Mauroy. On comprend d’ailleurs ainsi pourquoi Pierre Mauroy tenait tant à diriger le PS en 1988, et auparavant, pourquoi Pierre Mauroy a apporté toute la légitimité et crédibilité socialistes à François Mitterrand en 1971.

André Chandernagor se trouvait dans une situation assez flottante, pendant cette période (1969-1971). Il était opposé à la politique d’union de la gauche pour les élections municipales de 1971, refusant l’alliance avec le parti communiste français.

Dans la revue "Parlement[s]" déjà citée plus haut, André Chandernagor expliquait qu’il n’était pas très éloigné des objectifs du gouvernement : « "La nouvelle société" de Chaban, je dois dire, ce n’était pas mal, en matière de réformisme. Nous étions gênés. ». Il restait cependant un député de l’opposition, n’hésitant pas à s’opposer au Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas malgré ses positions ouvertes, libérales dans la communication, et modérées ou au Président ultérieur, Valéry Giscard d’Estaing, malgré ses propositions également plus libérales.

Ainsi, il a attaqué Jacques Chaban-Delmas dans l’hémicycle le 10 mai 1972 lors du débat sur la libéralisation de l’ORTF, au sujet des publicités clandestines. Au Congrès de Versailles le 21 octobre 1974, André Chandernagor a aussi balayé d’un revers de main la (très importante) révision constitutionnelle permettant aux groupes parlementaires de l’opposition de saisir le Conseil Constitutionnel : « Il dénonce une révision inopportune, parce que éloignée des préoccupations des Français, et dérisoire, car elle n’apporte aucun commencement de solution aux problèmes constitutionnels fondamentaux qui touchent au déséquilibre essentiel de nos institutions. » (Michèle Cotta).

Dans ces années "fondatrices" de la transformation de la gauche non communiste, Michèle Cotta a suivi avec assiduité les débats au sein du parti socialiste. Dans ses "Cahiers secrets", elle a raconté notamment le (premier) congrès du PS à Épinay, le 21 octobre 1970, un congrès pour préfigurer le ralliement de la Convention des institutions républicaines (CIR) de François Mitterrand : « L’alliance Mauroy-Chandernagor ? Ce n’est pas une alliance, mais un collage dont Mauroy ne veut pas, mais qu’il subit. En réalité, Chander, comme on l’appelle, entendrait bien les sirènes centristes. Savary le rappelle sèchement à l’ordre : "La recherche de l’unité de la gauche doit être une constante du mouvement socialiste". Mauroy pensait à cette occasion conquérir la majorité du parti. Tout dépendait de Guy Mollet. Mais celui-ci maintenant le déteste : "Mauroy, c’est Poulidor, dit-il, il sera toujours second". En réalité, les intérêts des ténors du PS sont divergents. Les uns ont besoin de l’union de la gauche pour être élus dans leur ville ou leur circonscription (…). Les autres pensent pouvoir l’éviter, tel Defferre, qui accuse Mollet de "jouer les Robespierre". »

Le 7 novembre 1970, François Mitterrand a prononcé un discours à Château-Chinon où il a proposé de rejoindre le PS. Deux jours plus tard, François Mitterrand s’est estimé satisfait devant Michèle Cotta, car les socialistes ont semblé répondre positivement à son appel : « Il considère que l’opération est réussie et que l’on repart pour l’unité. Pourquoi en a-t-il parlé dimanche ? [ce serait plutôt samedi]. Parce que, à trop attendre, il risquait de récupérer un cadavre. Il fallait que ce fût assez tard pour que l’opération n’ait pas l’air dictée par les municipales [de mars 1971], et assez tôt pour que la liquéfaction du parti socialiste ne soit pas trop avancée. » [Michèle Cotta utilisait le mauvais terme, une liquéfaction est le passage de l’état vapeur à l’état liquide, or, ici, il s’agit du passage de l’état solide à l’état liquide, ce qui est une fusion, même si effectivement, Le Larousse donne un troisième sens, familier : "état d’amollissement, d’abattement physique et intellectuel"].

Et pour réussir son coup politique, François Mitterrand a mis au courant les hommes qui comptaient au sein du PS : « Avant de prononcer son discours, il avait joint, en dehors d’Alain Savary [premier secrétaire], les quatre tendances du parti socialiste : Chevènement, Chandernagor, Mauroy et Poperen. Les quatre lui avaient dit qu’il était temps, pour lui, de lancer l’offensive. Mitterrand a pensé qu’Alain Savary n’aurait d’autre issue que d’accepter. (…) Je m’aperçois que [François Mitterrand] avait pensé à tout, préparé ses arrières, vu les alliés qu’il fallait, alors que, il y a moins d’un mois, il me paraissait avoir pris sa retraite et vouloir se consacrer à l’écriture. » (Michèle Cotta).

Parallèlement à son engagement dans l’unité du PS, André Chandernagor louchait aussi à droite en participant (et intervenant) à des journées centristes les 21 et 22 novembre 1970 organisées par Pierre Abelin et Jean Lecanuet (du Centre démocrate ; rappelons que les centristes étaient encore dans l’opposition). Avec les trois cités, on pouvait retrouver Edgard Pisani (comme gaulliste de gauche), Maurice Faure (radical), etc. Les deux thèmes de prédilection des centristes étaient déjà l’Europe et la décentralisation : « Chandernagor, qui sent bien que c’est la question, s’efforce, le dimanche [22 novembre 1970], de définir une identité commune à tous ceux qui sont là : "Définissons-nous d’abord nous-mêmes", demande-t-il en proposant sa propre définition : "La force que nous voulons bâtir ne peut être qu’un rassemblement allant des socialistes au Centre démocrate inclus". ».

Mais Michèle Cotta a analysé l’échec de ce week-end : « Ils se sont tous dégonflés pour des raisons différentes entre le samedi et le dimanche et (…) ils n’ont même pas été capables de faire un nouveau parti et de se lancer dans une nouvelle aventure politique. Ils ont tous peur de quitter, qui le PS, qui le parti radical. Et ils préfèrent rester le roi de leur petit mouvement plutôt que partager avec d’autres le leadership d’une nouvelle formation réformatrice. ».

Ainsi, pas étonnant qu’aux assises de la CIR le 12 décembre 1970 à Suresnes, il y ait eu des réticences à s’allier avec des personnalités comme André Chandernagor : « Mitterrand me paraît exaspéré par le procès que lui fait la minorité "gauchiste" de la CIR, qui refuse l’union avec les socialistes sous prétexte que Chandernagor et Defferre sont orientés vers une alliance avec le centre. ».

La position d’André Chandernagor dans l’opposition pendant le septennat de Valéry Giscard d’Estaing n’était pas facile à tenir : « Nous étions quand même dans une logique d’opposition. (…) Il a fallu repartir avec le nouveau parti socialiste ; cela a été tout autre chose. Nous avons eu une sorte de passage à vide, il faut bien le dire. Nous avons appuyé certains éléments de l’expérience Giscard. (…) Nous n’essayons plus de participer au travail législatif. Pour le reste, nous témoignons : c’est tout ce que nous pouvons faire. Il m’est arrivé de dire : "Pendant vingt ans, j n’ai parlé que pour le Journal Officiel". » ("Parlement[s]").

Après le (second) congrès d’Épinay, pendant les années 1970, André Chandernagor a continué à apporter son soutien au courant de Pierre Mauroy au sein du PS. En tant qu’un des hommes forts des territoires, il fut nommé Ministre délégué auprès de Claude Cheysson, chargé des Affaires européennes dans les trois gouvernements de Pierre Mauroy, du 22 mai 1981 au 7 décembre 1983.

Une carrière ministérielle assez brève car il a été ensuite désigné comme Premier Président de la Cour des Comptes du 7 décembre 1983 au 19 septembre 1990, laissant place ensuite à Pierre Arpaillange. Il a ainsi quitté la vie politique au début de la Présidence de François Mitterrand caractérisée par la politisation de cette fonction administrative (tête de la Cour des Comptes). Pierre Joxe aussi fut un de ses successeurs et d’autres hommes politiques (pas de femmes !) les ont suivis : Philippe Séguin, Didier Migaud et aujourd’hui Pierre Moscovici. Il faut noter qu’André Chandernagor est arrivé à la Cour des Comptes par la politique et pas par la haute administration (Pierre Joxe et Philippe Séguin, par les deux), car son corps d’origine était le Conseil d’État et pas la Cour des Comptes.

L’un des avantages pour François Mitterrand d’avoir "évincé" André Chandernagor du gouvernement (sa nomination provenait de sa proximité de Pierre Mauroy et de son poids de notable local), c’était de pouvoir nommer son très proche compagnon politique Roland Dumas comme successeur aux Affaires européennes, puis aux Affaires étrangères.

Malgré le grand âge, André Chandernagor a salué l’initiative de créer le parti En Marche, qui correspondait au rassemblement qu’il avait défini le 22 novembre 1970, et a soutenu Emmanuel Macron à l’élection présidentielle de 2017. Il retrouvait ainsi sa tendance socialo-centriste pro-européenne qui ne l’avait jamais quitté, même avec l’union de la gauche.

Malgré toutes ses lettres de noblesse dans la vie politique, il est probable qu’on parlera plus aisément de lui comme …du père de l’écrivaine Françoise Chandernagor, auteure d’une vingtaine de romans, essais et pièces de théâtre, et membre de l’Académie Goncourt, qui fut également diplômée de l’ENA (première femme majeure, elle a intégré le Conseil d’État, comme son père), dans la même promo que Philippe Jurgensen (son premier mari), Guy Sorman, Gilles Ménage, Daniel Lebègue, Pierre Chassigneux, Philippe Auberger, Jean-Claude Guibal, Bertrand Cousin, François Gautier… et même Jacques Cheminade. Qu’il fête son (premier) centenaire dans les meilleures conditions de vie !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Anne Hidalgo.
André Chandernagor.
Michel Jobert.
Arnaud Montebourg.
Roland Dumas.
Bernard Tapie.
Laurent Fabius.
Louis Mermaz.
Marie-Noëlle Lienemann.
Jean-Luc Mélenchon.
Danièle Obono.
François Ruffin.
François Mitterrand.
François de Grossouvre.
Le congrès de la SFIO à Tours du 25 au 30 décembre 1920.
Le congrès du PS à Épinay-sur-Seine du 11 au 13 juin 1971.
Le congrès du PS à Metz du 6 au 8 avril 1979.
Le congrès du PS à Rennes du 15 au 18 mars 1990.
Le congrès du PS à Reims du 14 au 16 novembre 2008.
Édith Cresson.
Pierre Joxe.
Patrick Roy.
Raymond Forni.
Georges Frêche.
Michel Delebarre.

_yartiChandernagorAndre03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210919-andre-chandernagor.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-social-democratie-d-andre-235667

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/09/09/39127777.html

















 

Partager cet article
Repost0
16 septembre 2021 4 16 /09 /septembre /2021 01:18

« Les supplétifs débarqués en métropole, en dehors du plan général, seront en principe renvoyés en Algérie (…). Je n’ignore pas ce que ce renvoi peut être interprété par les propagandistes de la sédition, comme un refus d’assurer l’avenir de ceux qui nous sont demeurés fidèles. Il conviendra donc d‘éviter de donner la moindre publicité à cette mesure (…). » (Louis Joxe, le 16 mai 1962).



_yartiJoxeLouis02

L’ancien ministre Louis Joxe est mort à Paris il y a trente ans, le 6 avril 1991, peu avant ses 90 ans (il est né à Bourg-la-Reine le 16 septembre 1901). Gaulliste de gauche, Louis Joxe fut un compagnon du Général De Gaulle exemplaire, ancien résistant, haut fonctionnaire assurant la transition administrative à la Libération et ministre au long cours (pendant près de dix ans). Parfois, le scandale rattrape la postérité. C’est le cas de Louis Joxe à qui de nombreux historiens ont reproché d’avoir abandonné à leur triste sort les Harkis (ces "supplétifs de l’armée française").

Ce qui met en cause en particulier Louis Joxe, alors Ministre d’État chargé des Affaires algériennes, l’un des négociateurs des Accords d’Évian (signés le 18 mars 1962) qui ont abouti au référendum d’autodétermination en Algérie le 1er juillet 1962 puis à son indépendance le 3 juillet 1962, c’est le télégramme du 16 mai 1962 envoyé au Haut commissaire de la République en Algérie sous le sceau du secret ("très secret, priorité absolue"). Il confirme que le gouvernement français a lâchement oublié les Harkis, ces combattants algériens dévoués à la cause française qui, après le refus d’être protégés par la France, ont été considérés comme des traîtres par les Algériens et, pour beaucoup, ont été massacrés.

_yartiJoxeLouis04

En fait, dès le 12 mai 1962, le Ministre des Armées Pierre Messmer a donné des instructions claires pour empêcher l’arrivée des Harkis en métropole. Et dans le télégramme ci-dessus du 16 mai 1962, Louis Joxe est allé plus loin puisqu’il a demandé des sanctions contre ceux qui aidaient les Harkis à rejoindre la métropole pour éviter ainsi de devoir les renvoyer sur le sol algérien. Environ 42 500 Harkis (et leurs familles) ont été autorisés à s’installer en métropole (avec le statut de réfugiés et pas de rapatriés comme pour les Pieds-noirs), sur environ 200 000 à 250 000 Harkis au total. Entre 50 000 et 60 000 Harkis auraient été massacrés en Algérie pendant la première année d’indépendance, et des dizaines de milliers restèrent en prison parfois jusqu’à la fin des années 1960.

On pourrait comprendre la position du gouvernement français qui ne voulait pas un afflux massif de migrants (en plus de l’arrivée des Pieds-noirs), dont l’accueil et l’insertion dans la société auraient pu présenter des sources préoccupations politiques importantes. Mais on aurait plus de mal de comprendre la naïveté du même gouvernement français à croire au respect des engagements d’amnistie, de non représailles et de réconciliation de la part du gouvernement algérien dès lors que les troupes françaises (présentes sur le territoire algérien encore jusqu’en juin 1964) ne pouvaient plus intervenir sans l’accord du gouvernement algérien.

Il n’y a pas seulement des historiens (souvent "classés de gauche") qui ont dénoncé cette lâcheté française (rappelons cependant que ce n’est pas le gouvernement français qui a massacré les Harkis mais bien des militaires algériens). Il y a aussi la sociologue Dominique Schnapper (fille de Raymond Aron), le Prix Nobel Maurice Allais, et même un autre gaulliste, devenu Président de la République, Jacques Chirac, qui, le 23 septembre 2001, a reconnu : « La France n’a pas su sauver ses enfants de la barbarie. ».

Le 5 décembre 2002, Jacques Chirac a affirmé également : « Notre premier devoir, c’est la vérité. Les anciens des forces supplétives, les Harkis et leurs familles, ont été les victimes d’une terrible tragédie. Les massacres commis en 1962, frappant les militaires comme les civils, les femmes comme les enfants, laisseront pour toujours l’empreinte irréparable de la barbarie. Ils doivent être reconnus. La France, en quittant le sol algérien, n’a pas su les empêcher. Elle n’a pas su sauver ses enfants. Les Harkis ne sauraient demeurer les oubliés d’une histoire enfouie. Ils doivent désormais prendre toute leur place dans notre mémoire. La mission des historiens doit se poursuivre. Elle doit être menée avec conscience et impartialité. La connaissance du passé, parce qu’elle permet de rendre justice aux victimes de l’histoire, ne peut que servir l’approfondissement de notre concorde nationale. Ce devoir de vérité trouve son prolongement naturel dans un devoir de reconnaissance. ».

Plus tard, le Président Nicolas Sarkozy a déclaré le 12 avril 2012 à Rivesaltes (où se trouvait un ancien camp de réfugiés harkis), près de Perpignan : « La France se devait de protéger les Harkis de l’Histoire, elle ne l’a pas fait. La France porte cette responsabilité devant l’Histoire. ». Le Président François Hollande est allé encore plus loin dans la reconnaissance de la responsabilité française, le 25 septembre 2016 aux Invalides à Paris : « Je reconnais les responsabilités des gouvernements français dans l’abandon des Harkis, les massacres de ceux restés en Algérie et les conditions d’accueil inhumaines de ceux transférer en France. (…) La reconnaissance de la responsabilité de la France est un acte symbolique qui fait avancer la paix des mémoires, de toutes les mémoires de la guerre d’Algérie, de ses mémoires blessées. ».

Les Harkis n’ont été reconnus dans leur statut d’anciens combattants qu’à partir du 9 décembre 1974 s’ils habitaient en France et à partir du 23 juillet 20210 s’ils habitaient en Algérie. C’est une des taches peu glorieuses de l’histoire de la France.

_yartiJoxeLouis01

Revenons à Louis Joxe, qui était-il ? Agrégé d’histoire géographie en 1925 (il fut devancé par le major, Georges Bidault), après un bref temps d’enseignement à Metz puis du journalisme, Louis Joxe a été en 1932 le collaborateur du ministre Pierre Cot sous la Troisième République, ce qui lui a permis de visiter l’URSS en septembre 1933. Après cette incursion ministérielle, il intégra en 1935 la plus grande agence de presse française (l’agence Havas, future AFP) et se spécialisa dans les relations internationales.

Après un engagement militaire dans l’armée de l’air puis à l’information au début de la Seconde Guerre mondiale, Louis Joxe fut renvoyé de son emploi par le régime de Pétain, mais a réussi à réintégrer l’Éducation nationale avec un poste d’enseignant à Alger. Ce fut à partir de là qu’il est devenu résistant et qu’il a travaillé avec De Gaulle, qui a fait de lui le secrétaire général du futur gouvernement provisoire de la République française d’octobre 1943 à janvier 1946, d’abord à Alger puis à Paris. Il a réalisé ainsi la transition administrative après l’Occupation.

Louis Joxe a continué ensuite comme diplomate dans diverses instances (dont l’UNESCO) puis fut nommé ambassadeur de France en URSS en 1952 et en Allemagne de l’Ouest en 1955, secrétaire général du Quai d’Orsay en 1956. Après le retour au pouvoir de De Gaulle, Louis Joxe fut parmi les grands commis de l’État qui constituèrent l’ossature de ses gouvernements.

Ainsi, Louis Joxe a été ministre sans discontinuer dans les gouvernements de Michel Debré et de Georges Pompidou : Secrétaire d’État chargé de la Fonction publique le 24 juillet 1959, puis Ministre de l’Éducation nationale le 15 janvier 1960, puis Ministre d’État chargé des Affaires algériennes le 22 novembre 1960, puis Ministre d’État chargé de la Réforme administrative le 7 décembre 1962, enfin Ministre de la Justice le 7 avril 1967 jusqu’au 31 mai 1968. Il fut aussi une seconde fois Ministre de l’Éducation du 15 octobre 1962 au 7 décembre 1962. Arrivé aux Affaires algériennes peu avant le "putsch des généraux" du 21 avril 1961, il a décrété l’état d’urgence avec les décrets n°61-395 et n°61-398 du 22 avril 1961. À la Réforme administrative, il a notamment travaillé sur l’intercommunalité en faisant adopter la loi du 31 décembre 1966 qui a amorcé la coopération intercommunale.

Le 28 avril 1969, après la démission de De Gaulle et la candidature de Georges Pompidou pour lui succéder, Louis Joxe a fait partie d’un petit groupe de députés gaullistes (avec Jean Charbonnel, Paul Granet, etc.) à vouloir soutenir Georges Pompidou à la condition qu’il nommât Edgar Faure Premier Ministre (cette démarche n’a eu aucune suite).

Ministre "technicien", Louis Joxe se fit consacrer par l’onction du suffrage universel aux élections législatives de mars 1967 : il fut élu et réélu député de Lyon de mars 1967 à novembre 1977, date à laquelle qui démissionna du Palais-Bourbon car nommé membre du Conseil Constitutionnel du 4 novembre 1977 au 28 février 1989, d’abord par Edgar Faure, Président de l’Assemblée Nationale, le 22 octobre 1977 pour terminer le mandat d’un membre décédé (Henri Rey), puis confirmé par Jacques Chaban-Delmas, Président de l’Assemblée Nationale, le 12 février 1980 pour un mandat complet (unique). Louis Joxe fut ainsi l’un des rares membres du Conseil Constitutionnel à y avoir été présent plus de neuf ans (en dehors des anciens Présidents de la République).

Père notamment d’un autre ministre important de la Cinquième République, Pierre Joxe (Intérieur, puis Défense), Louis Joxe est mort le 6 avril 1991 et repose désormais à Jouy-en-Josas où résidait un certain Léon Blum.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 avril 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Louis Joxe.
Jacques Chirac.
Valéry Giscard d'Estaing.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Philippe De Gaulle.
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.
Daniel Cordier.
Jacques Chaban-Delmas.
Hubert Germain.
Edmond Michelet.
Alexandre Sanguinetti.
Bernard Debré.
Christian Poncelet.
Albin Chalandon.
Jacques Soustelle.
Raymond Barre.
Simone Veil.
La Cinquième République.
Olivier Guichard.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Philippe Séguin.
Michel Droit.
René Capitant.

_yartiJoxeLouis03





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210916-louis-joxe.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/09/10/39129501.html








 

Partager cet article
Repost0
10 septembre 2021 5 10 /09 /septembre /2021 09:55

« On ne peut pas avoir été et être et j’ai la ferme intention de léguer cet héritage de courage, de passion, de travail à tous les Guadeloupéens qui veulent œuvrer pour l’avenir de ce pays, loin des querelles intestines. » (Lucette Michaux-Chevry, Facebook le 5 octobre 2011).



_yartiMichauxChevryLucette01

L’ancienne ministre chiraquienne Lucette Michaux-Chevry, qui était malade depuis quelque temps, est morte ce jeudi 9 septembre 2021 à l’âge de 92 ans (née le 5 mars 1929). Parmi les premières femmes politiques à avoir pris des responsabilités politiques locales et nationales, elle en a même pris les travers des hommes par son autorité de fer (certains l’ont appelée la "dame de fer"), ses cumuls de mandats, et même quelques affaires judiciaires et politico-financières (qui lui ont valu une récente condamnation). Elle a "régné" des décennies en Guadeloupe, engagée derrière Jacques Chirac sous l’étiquette gaulliste du RPR, puis UMP et LR, qu’elle a toujours refusé de structurer dans son île.

Avocate de profession, elle a commencé sa carrière politique en étant élue en mars 1959 conseillère municipale de sa ville natale, Saint-Claude (en Guadeloupe). Elle s’est fait ensuite élire conseillère générale de mars 1976 à mars 1994, d’abord à Saint-Claude puis, à partir de mars 1985, à Gourbeyre dont elle fut élue maire de 1987 à juin 1995. Elle a multiplié les mandats dans les exécutifs guadeloupéens.

Lucette Michaux-Chevry a été élue présidente du conseil général de la Guadeloupe de mars 1982 à mars 1985, elle fut à ce titre la première femme à avoir présidé un conseil général. Elle fut aussi parmi l’une des deux premières femmes à présider un conseil régional (avec l’écologiste Marie-Christine Blandin dans le Nord-Pas-de-Calais) avec son élection comme présidente du conseil régional de la Guadeloupe de mars 1992 à mars 2004 (réélue en mars 1998). Elle fut aussi élue maire de Basse-Terre de juin 1995 à mars 2001 et de mars 2008 à mars 2014, également présidente de la communauté d’agglomération Grand Sud Caraïbe de janvier 2012 à janvier 2019.

Devenue la "Guadeloupéenne de service" de la droite parlementaire, Lucette Michaux-Chevry, parallèlement à sa forte carrière antillaise, a poursuivi aussi une carrière politique nationale faite de mandats nationaux, comme ce mandat de membre du Conseil Économique et Social. Elle fut élue députée en mars 1986, réélue en juin 1988 et en mars 1993. Elle fut membre des deux premiers gouvernements de cohabitation, d’abord nommée Secrétaire d’État chargée de la Francophonie par Jacques Chirac du 20 mars 1986 au 10 mai 1988, et à ce titre, elle fut la première femme issue de l’Outre-mer à entrer au gouvernement, puis nommée Ministre déléguée chargée de l’Action humanitaire et des Droits de l’homme par Édouard Balladur du 30 mars 1993 au 16 mai 1995 (son ministre de tutelle était Alain Juppé).

Après sa sortie du gouvernement en 1995 (elle est devenue conseillère du Président de la République), elle s’était fait élire maire de Gourbeyre en juin 1995, puis sénatrice de la Guadeloupe de septembre 1995 à septembre 2011 (réélue en septembre 2004), tout en restant présidente du conseil régional de la Guadeloupe. Lucette Michaux-Chevry a été battue aux régionales de mars 2004 par son adversaire socialiste Victorin Lurel, élu député deux ans plu tôt, et qui resta à la tête du conseil régional jusqu’à sa défaite en décembre 2015 (par la droite michaux-chevryenne), sauf pendant les deux années où il était au gouvernement. En effet, Victorin Lurel fut nommé Ministre des Outre-mer par François Hollande du 16 mai 2012 au 31 mars 2014. Son prédécesseur à ce ministère était une femme, Marie-Luce Penchard, nommée Ministre de l’Outre-mer par Nicolas Sarkozy du 23 juin 2009 au 10 mai 2012.

Ancienne conseillère du Président de la République de 2007 à 2009, Marie-Luce Penchard n’est autre qu’un des deux enfants de Lucette Michaux-Chevry à laquelle elle a succédé à la mairie de Basse-Terre de mars 2014 à juillet 2020. Élue conseillère régionale de la Guadeloupe depuis mars 2010, Marie-Luce Penchard reste sur les traces de sa mère puisqu’elle est la deuxième vice-présidente du conseil régional de la Guadeloupe depuis décembre 2015 (réélue en juin 2021).

Une autre élue RPR, Gabrielle Louis-Carabin, encore maire du Moule (depuis 1989) et conseillère générale (depuis 1985 avec des interruptions), conseillère régionale de 1992 à 2002, députée de juin 2002 à juin 2017, lui a disputé le leadership de la droite guadeloupéenne. Ce conflit s’est transformé dans les années 2000 en conflit entre chiraquiens (Lucette Michaux-Chevry) et sarkozystes (Gabrielle Louis-Carabin). Cette dernière a d’ailleurs quitté l’UMP en 2009 en signe de protestation contre la nomination de la fille de Lucette Michaux-Chevry, Marie-Luce Penchard, dans le gouvernement de François Fillon, et ce départ a eu des conséquences politiques puisqu’elle a soutenu la candidature de François Hollande en 2012 et a été réélue députée mais cette fois-ci en intégrant le groupe socialiste, où elle a été l’une des rares élues à s’être opposée au mariage pour tous.

_yartiMichauxChevryLucette02

En septembre 2011 (elle avait alors 82 ans), Lucette Michaux-Chevry a décidé de ne pas se représenter au sénatoriales (de toute façon, les trois sièges furent remportés par le PS), ni non plus au poste de maire en mars 2014 (elle avait toutefois mené la liste), mais elle a gardé encore son mandat de présidente d’agglomération (qu’elle avait depuis 2008) jusqu’à sa démission, en janvier 2019, soit à quelques semaines de son 90e anniversaire ! En outre, elle avait encore gardé un autre mandat jusqu’en juillet 2020, celui de maire-adjointe aux finances de Basse-Terre de la municipalité dirigée par sa fille.

Mais c’était dès mars 2004 qu’elle avait perdu beaucoup d’influence politique en Guadeloupe, repliée ensuite à Basse-Terre, elle avait en effet été "détrônée" par la victoire socialiste aux élections régionales, dans un mouvement de fond où d’autres potentats RPR s’étaient aussi fait battre en Outre-mer quelques années plus tard, c’était le cas notamment de Gaston Flosse en Polynésie française en 2005 et de Jacques Lafleur en Nouvelle-Calédonie en 2007. Une perte d’influence largement confirmée par la suite puisque sa candidature a été balayée lorsqu’elle a tenté de revenir au conseil départemental de la Guadeloupe en mars 2015.

Lucette Michaux-Chevry aura donc marqué l’histoire politique de la Guadeloupe mais sa postérité risque surtout de garder les éléments obscurs de sa trajectoire digne des hommes politiques les plus chevronnés des années 1970. À l’heure de la transparence et de la fin du cumul des mandats, elle ne pouvait que susciter de l’incompréhension sinon de la contestation sur sa manière d’agir. Elle a néanmoins toujours su défendre l’intérêt des Guadeloupéens dans tous ses mandats nationaux, au risque de donner prise à la critique de Pierre Mazeaud sur l’intérêt général qui doit s’élever au-delà de l’intérêt des territoires qu’on peut représenter électoralement.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Lucette Michaux-Chevry.
Michel Jobert.
Pierre Mazeaud.
Michel Debré.
Bernard Pons.
Pierre Juillet.
Philippe Mestre.
Henry Chabert.
Olivier Dassault.
Éric Raoult.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.

_yartiMichauxChevryLucette04




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210909-lucette-michaux-chevry.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-reine-mere-lucette-michaux-235683

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/09/10/39128495.html











 

Partager cet article
Repost0
10 septembre 2021 5 10 /09 /septembre /2021 03:07

« Je suis un sentimental, je trouvais que l’on pouvait respecter les formes. » (Michel Jobert, le 16 avril 1974, cité par Michèle Cotta).



_yartiJobertMichel01

Un sentimental choqué par la manière dont Jacques Chaban-Delmas a été "démissionné" (débarqué) de Matignon. L’ancien ministre gaulliste Michel Jobert est né il y a un siècle, le 11 septembre 1921 à Meknès, au Maroc, où sa famille s’était installée. À 21 ans, en pleine guerre, il s’est engagé en novembre 1942 et a participé au débarquement en Provence puis à la libération du territoire. Petit homme sympathique au crâne dégarni, Michel Jobert a toujours été un extraterrestre de la vie politique française. À l’instar de Dominique de Villepin, il a fait partie des rares politiques à avoir occupé de fonctions ministérielles de première importance sans avoir été élu nulle part, avant, pendant ou après ses responsabilités ministérielles. Il a gravi le mont politique par la face technocratique.

Diplômé du futur Science Po et de l’ENA (de la même promotion que Claude Cheysson, Henri Froment-Meurice, Michel Poniatowski et Pascal Arrighi), Michel Jobert a intégré la Cour des Comptes et s’est frotté très rapidement au monde politique en entrant dans des cabinets ministériels sous la Quatrième République entre 1952 et 1956, en particulier celui de Pierre Abelin (Ministre des Finances), de Paul Bacon (Ministre du Travail et de la Sécurité sociale) et enfin, celui de Pierre Mendès France, alors Président du Conseil. Après avoir été directeur de cabinet du Haut-commissaire de la République en Afrique-Occidentale française de 1956 à 1958 (Gaston Cusin), il a participé à l’élaboration de la Constitution de la Cinquième République, puis a été nommé directeur de cabinet du ministre d’État Robert Lecourt de 1959 à 1961.

Michel Jobert est sorti de la discrétion politique le 8 janvier 1966 (il a succédé au futur ministre François-Xavier Ortoli, nommé Commissaire général au Plan). En effet, directeur adjoint du cabinet du Premier Ministre de 1963 à 1966, il est devenu le premier collaborateur de Georges Pompidou, et cela jusqu’en 1973 : son directeur de cabinet à Matignon de janvier 1966 à juillet 1968 (avec le départ de Georges Pompidou de Matignon). Il est devenu administrateur d’Havas en 1968. Parmi ses nombreuses responsabilités, il a aussi été le président de l’Office national des forêts de 1966 à 1973.

Dans ses "Cahiers secrets", Michèle Cotta a raconté une confidence de Jacques Chirac du 2 décembre 1970 : « Chirac me raconte en outre que, en 1964, Olivier Guichard et François-Xavier Ortoli avaient essayé de le vider du cabinet de Georges Pompidou. Michel Jobert, lui aussi au cabinet de Pompidou, l’avait appris un vendredi soir et, écœuré, avait décidé de partir à la chasse pour deux ou trois jours. ». Finalement, lundi matin, tout était rentré en ordre et Jacques Chirac restait, protégé par Georges Pompidou.

Lors d’un enregistrement pour la campagne présidentielle le 4 novembre 1965, la déclaration de candidature de De Gaulle à sa reconduction, Alain Peyrefitte avait compris que les mots seraient mal interprétés par Georges Pompidou car De Gaulle disait en gros : sans moi, ce serait le chaos, alors que toute la presse se posait la question : "pourquoi lui plutôt que Pompidou ?". Mais Alain Peyrefitte n’a pas osé demander à De Gaulle, autosatisfait de sa prestation, de recommencer son allocution. Si bien que lors de sa diffusion à 20 heures à la télévision, alors que tout le staff de Georges Pompidou était réuni dans le bureau de Michel Jobert, le seul qui avait un téléviseur, ce dernier fut choqué. Alain Peyrefitte a foncé à Matignon pour le "service après-vente" et a raconté dans son "C’était De Gaulle" : « Le silence est tendu. À mesure que le Général parle, j’ai l’impression que le visage de Jobert, d’ordinaire impassible, se décompose. Pompidou, que je n’avais pas vu, se retire sans un mot. À la fin, Jobert me déclare sèchement : "Ce n’est guère aimable pour Pompidou. C’est même franchement insultant. En somme, si le Général n’avait pas décidé de se présenter, personne n’aurait pu sauver la République à sa place". On ne peut pas reprocher à un collaborateur intime de préférer son patron au patron de son patron. Mais si ce loyal serviteur du régime, parfaitement maître de ses nerfs, ne cache pas son indignation, comment va réagir la "classe jacassante" ? ».

Michel Jobert a fait partie des collaborateurs les plus proches et les plus fidèles de Georges Pompidou, avec Jacques Chirac, Anne-Marie Dupuy (chef de cabinet et future maire de Cannes), Édouard Balladur, Pierre Juillet et Marie-France Garaud. Ces conseillers furent sollicités par Georges Pompidou en mai 1968 pour savoir quoi faire, puis furent réunis dès la nuit du référendum du 28 avril 1969 pour préparer la candidature de Georges Pompidou à la Présidence de la République.

De juin 1969 à avril 1973, Michel Jobert fut le Secrétaire Général de l’Élysée après l’élection de Georges Pompidou. Régnaient alors à l’Élysée deux clans, celui des conseillers de l’ombre menés par Pierre Juillet avec Marie-France Garaud, et celui plus formel et officiel, mené par Michel Jobert, très respecté des parlementaires, avec Édouard Balladur comme Secrétaire Général adjoint de l’Élysée. Ces clans se sont ignorés et vaguement détestés. Ce n’est pas un hasard si, en 1979, Jacques Chirac a pris Édouard Balladur comme conseiller après s’être éloigné du tandem Juillet-Garaud.

Pour avoir un petit aperçu de ces clans, rien ne vaut la lecture des "Cahiers secrets" de Michèle Cotta. Voici ce qu’elle a écrit le 24 octobre 1970 : « Bagarre entre Jobert et Juillet, à l’Élysée, sur la nomination de Denis Baudouin [à la tête du service de presse]. Jobert y était hostile, Juillet, favorable. Ce qui accrédite les bruits qui courent sur la brouille entre les deux hommes. ». Le 20 novembre 1970 : « La bataille entre Jobert et Juillet atteint, paraît-il, son point culminant. Beaucoup plus sur des questions de sensibilité ou de comportement que sur des questions politiques. Anne-Marie Dupuy a demandé à être reçue hier à 16 heures par Pompidou et lui a craché le morceau : Pompidou ne se doutait pas que les affrontements étaient aussi vifs entre ses conseillers, à quelques pas seulement de lui. Tout cela entretenu, semble-t-il, par Balladur, que Chirac appelle "le Chanoine". La cohésion de l’ensemble du cabinet est à peu près totale autour de Pierre Juillet. Mais Jobert montre une extraordinaire volonté de puissance, et pas grand-chose ne lui résiste. Pas même Juillet, qui, paraît-il, parlait hier de démissionner. ».

_yartiJobertMichel02

Dans le livre du journaliste d’investigation Vincent Nouzille publié en 2009, "Des secrets si bien gardés : les dossiers de la Maison-Blanche et de la CIA sur la France et ses Présidents, 1958-1981" (éd. Pluriel), on apprend que les Américains envisageaient sérieusement la nomination de Michel Jobert à Matignon en 1972 (ce fut finalement Pierre Messmer), considéré comme un ami des États-Unis parce qu’il parlait anglais et que son épouse était américaine. Cela montre à quel point Michel Jobert était une pièce maîtresse dans le dispositif élyséen de Georges Pompidou. Lui-même ancien diplomate, Michel Jobert fut très actif dans les relations entre la France et l’URSS.

La consécration de l’homme des coulisses a eu lieu à l’issue des élections législatives de mars 1973 : Michel Jobert fut nommé Ministre des Affaires étrangères du 2 avril 1973 au 27 mai 1974. Son successeur au Secrétariat Général de l’Élysée fut par ailleurs Édouard Balladur. Aux conseils des ministres, il faisait partie des rares ministres à donner son avis personnel, avec Valéry Giscard d’Estaing et Pierre Messmer.

Pendant un an, il s’est montré un chef de la diplomatie française résolument gaulliste, rejetant parfois des propositions américaines, notamment celles de son homologue Henry Kissinger sur l’OTAN. Plus généralement, Michel Jobert a été contesté dans la classe politique française pour avoir trop soutenu les pays arabes et pas assez la politique américaine. Le 20 janvier 1974, le comité directeur du parti radical a même "stigmatisé" l’action de Michel Jobert dont l’antiaméricanisme avait fini « jusqu’à refuser d’aller à Washington de peur de mécontenter les pays arabes ».

Le 14 septembre 1973, à la fin de l’épuisante visite de Georges Pompidou à Pékin, Michel Jobert, qui l’a accompagné, a confié à Michèle Cotta : « Nous lui demandons ce que les Russes vont penser de ce voyage présidentiel en Chine : "Nous n’avons rien fait qui puisse gêner personne", assure Jobert, l’air malin. ». Le 13 mars 1974, Michel Jobert a accompagné Georges Pompidou en URSS pour sa rencontre avec Leonid Brejnev et Andreï Gromyko.

L’hypothèse américaine de Michel Jobert premier-ministrable est revenue le 16 octobre 1973 à la buvette de l’Assemblée Nationale, en plein débat constitutionnel sur le quinquennat. Bernard Pons aurait annoncé dans sa circonscription qu’il serait bientôt ministre d’un nouveau gouvernement dirigé par Olivier Guichard. François Mitterrand a commenté la rumeur devant son ami Maurice Faure : « Vous croyez que Messmer est terminé ? Alors, qui Pompidou choisira-t-il ? Michel Jobert, c’est sûrement l’homme de son cœur. Mais Olivier Guichard n’est pas mal du tout. Évidemment, les Français le trouveront un peu lent, mais ce serait un bon Premier Ministre. ».

Une possibilité redite par Xavier Marchetti lui-même, le porte-parole adjoint de l’Élysée, le 23 janvier 1974 à Michèle Cotta : « Si Georges Pompidou souhaite se représenter en 1976, il lui faut désigner Guichard dès maintenant à Matignon. Ce sera le tour de Jobert après 1976. ». Encore plus intéressante, cette analyse de Jacques Chirac proposée à Michèle Cotta le 11 février 1974 : « Deux clans s’opposent (…) sur un diagnostic médical. Il y a ceux qui pensent que Pompidou est foutu. C’est le cas de Chaban, qui se dépêche d’entrer en campagne. Ceux-là, que veulent-ils obtenir dès aujourd’hui ? Le départ de Messmer, d’abord. Et après, quel Premier Ministre, sinon un homme accepté par Pompidou et favorable à Chaban ? Il n’y en a qu’un : Michel Jobert. Il y a aussi une deuxième catégorie de gens : ceux qui pensent que Pompidou tiendra jusqu’en 1976. Et qu’il faut s’aligner. Giscard le fait à sa manière, sans pouvoir s’empêcher de donner des coups de canif au contrat. Mais il pense avoir plus de temps, c’est-à-dire plus d’espérances. Face à ces deux clans, un seul homme : Pierre Messmer, nécessaire pour sauvegarder les équilibres. ».

En pleine campagne présidentielle le 16 avril 1974, Michèle Cotta a interrogé celui qui était encore le Ministre des Affaires étrangères sur ses rapports avec Pierre Juillet : « Je l’interroge sur la personnalité de Pierre Juillet. Six mois avant le remaniement  l’occasion duquel lui, Jobert, est devenu Ministre des Affaires étrangères, les deux hommes ne se parlaient déjà plus. Lorsque Jobert est allé au Quai, Juillet, lui, devait retourner à ses moutons. "Pour solde de tout compte, me rapporte Jobert, il devait recevoir le Conseil Constitutionnel. Édouard Balladur, à mon départ, m’a dit : ‘Alors, je vais rester seul à l’Élysée ! – N’y comptez pas trop, lui ai-je répondu, Juillet revient toujours’…". Juillet, ajoute-t-il, n’a jamais aimé Chaban. Cela remonte à très loin, peut-être à la IVe République. ».

Comme il avait soutenu fidèlement la candidature de Jacques Chaban-Delmas à l’élection présidentielle de 1974 et que ce dernier avait perdu, il était naturel qu’il quittât le gouvernement, d’autant plus qu’il s’opposait à Valéry Giscard d’Estaing, nouveau Président de la République.

Ce fut à partir de cette date que Michel Jobert a bifurqué insensiblement vers la gauche (il avait alors 53 ans) et au lieu de se définir comme "gaulliste de gauche", il préférait se dire "ailleurs" au risque d’être "nulle part". Le 11 juin 1974, il a tenu une conférence de presse pour faire un appel à tous les démocrates : « Si ça marche terrible, je ferai l’esquisse de l’esquisse d’un mouvement. ». Le 16 mars 1975, il a fondé le Mouvement des démocrates qui se situerait au centre gauche. Regrettant l’absence d’un centre d’opposition pour éviter la progression des socialistes aux élections cantonales de mars 1976, Marie-France Garaud a susurré à Michèle Cotta le 9 mars 1976 : « J’ai tout fait pour que Michel Jobert occupe le terrain, il ne l’a pas voulu. ».

Dans la direction de ce micromouvement politique à l’issue du second congrès le 24 octobre 1976 à Marseille, on pouvait remarquer René Galy-Dejean, qui était alors conseiller de Paris et futur député-maire RPR du 15e arrondissement de Paris. Michel Jobert était très mécontent de l’action du gouvernement et de la majorité. Le 16 novembre 1976, il regrettait que la France laissât se développer la diplomatie américaine : « Il est important que des hommes politiques français le disent, même si leurs paroles tombent dans le désert. Il n’y a pas de désert pour les paroles ! ». Et il considérait que l’action du gouvernement Chirac avait été un échec, et même après son départ de Matignon, Jacques Chirac n’avait pas son estime : « Les actions nées dans l’opportunité meurent dans l’opportunité. » (cité par Michèle Cotta).

Bien que rencontrant régulièrement le Premier Ministre Raymond Barre, Michel Jobert s’est rapproché de plus en plus du PS. En juin 1977, son mouvement a mêm participé comme observateur invité au congrès du PS à Nantes, congrès important puisque les sondages envisageaient la victoire de l’union de la gauche aux élections législatives de mars 1978.

À l’élection présidentielle de 1981, comme du reste sa collègue Marie-France Garaud, Michel Jobert a voulu présenter sa candidature mais il n’a pas pu aller jusqu’au bout par manque des 500 parrainages (Jean-Marie Le Pen non plus n’a pas pu se présenter pour la même raison). Michel Jobert a donc apporté son soutien dès le premier tour à la candidature de François Mitterrand, ce qui l’a rangé dans le camp des vainqueurs le 10 mai 1981.

Une occasion que François Mitterrand n’allait pas rater : un gaulliste "historique" au plus près du pouvoir pompidolien dans son nouveau gouvernement. Michel Jobert est ainsi revenu au pouvoir par une porte nouvelle, comme le premier ministre de l’ouverture des socialistes : Ministre d’État, Ministre du Commerce extérieur du 23 mai 1981 au 17 mars 1983 dans les deux premiers gouvernements de Pierre Mauroy.

Michèle Cotta a expliqué le 25 mai 1981 le rôle de Michel Jobert au gouvernement : « Rassurer les investisseurs étrangers. Parmi eux, les pays arabes et surtout l’Arabie Saoudite. C’est de cela qu’est chargé Michel Jobert, qui, comme ancien Ministre des Affaires étrangères de Georges Pompidou, est connu pour être un interlocuteur privilégié du monde arabe. Aujourd’hui, il doit convaincre les rois du pétrole de ne pas "désinvestir", de ne pas évacuer hors de France les capitaux de l’or noir. ». À une époque où le franc était violemment attaqué sur les marchés.

Autre retour d’ascenseur, indiqué par Michèle Cotta deux jours plus tard : « François Mitterrand demande à Xavier Gouyou-Beauchamps (via André Rousselet, qui voit Jean Serisé) de présenter sa démission de président de la Sofirad [nommé par Valéry Giscard d’Estaing en 1977]. On va voir ce que cela donne : Mitterrand nomme Michel Caste, un homme de Michel Jobert (…). La nomination de cet hurluberlu, grand amateur de femmes, au demeurant sympathique, va faire rigoler tout Paris : mais c’est le retour d’ascenseur promis à l’ancien directeur de cabinet de Georges Pompidou qui a apporté son soutien au moins tacite, depuis six mois, à François Mitterrand. ».

Se confiant à Michèle Cotta le 4 juin 1981, juste avant les élections législatives anticipées, Michel Jobert ne croyait pas à l’entrée de communistes au gouvernement : « Au moindre secrétaire d’État communiste, le roi Khaled ferme les vannes du pétrole à la France ! ». La suite lui a donné tort. Quatre ministres communistes ont été nommés le 23 juin 1981. Michèle Cotta a commenté : « Ce n’est un mystère pour personne que Michel Jobert et Jacques Delors pensent et disent que la présence des communistes à leurs côtés risquent d’atténuer la confiance, combien fragile, que manifestent au nouveau gouvernement de la France les milieux financiers, nationaux et internationaux. ».

Après 1983, toujours "nulle part", Michel Jobert n’a pas su trouver un mode d’expression politique adapté à une démarche politique dont il n’était pas familier. Selon "Le Monde" du 16 février 1989, il aurait souhaité se présenter à la mairie d’Orléans en mars 1989, et finalement, il s’est retiré complètement de la vie politique au début des années 1990 en changeant de métier et en devenant avocat au barreau de Paris.

C’est une dizaine d’années plus tard que Michel Jobert s’est éteint, le 25 mai 2002, à l’âge de 80 ans, d’une hémorragie cérébrale, dans l’hôpital qui, comme une coïncidence, a été baptisé du nom de son ancien mentor, Georges Pompidou, dans le 15e arrondissement. Parmi la vingtaine d’essais dont il fut l’auteur, le premier, "Mémoires d’avenir", sorti en 1974 (éd. Grasset), a obtenu le Prix Aujourd’hui.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Michel Jobert.
Pierre Mazeaud.
Michel Debré.
Bernard Pons.
Pierre Juillet.
Philippe Mestre.
Henry Chabert.
Olivier Dassault.
Éric Raoult.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.

_yartiJobertMichel03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210911-michel-jobert.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/michel-jobert-entre-ailleurs-et-235460

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/08/31/39115494.html






 

Partager cet article
Repost0

Résultats officiels
de l'élection présidentielle 2012
 


Pour mettre la page en PDF :
Print


 




Petites statistiques
à titre informatif uniquement.

Du 07 février 2007
au 07 février 2012.


3 476 articles publiés.

Pages vues : 836 623 (total).
Visiteurs uniques : 452 415 (total).

Journée record : 17 mai 2011
(15 372 pages vues).

Mois record : juin 2007
(89 964 pages vues).