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14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 05:41

« Il est borgne, on le sait. Ce qui ne le rend pas moins louche. Et quand on dit que, peut-être, il ne voit jamais plus loin que le bout de son nez, il faut vite ajouter : et d’un seul côté seulement. » (le 9 novembre 1940 dans "Vendémiaire", hebdomadaire créé par le colonel Maurice Guillaume).


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Contrairement à la croyance populaire, François Mitterrand n’a pas été le premier socialiste à avoir été élu Président de la République française. Il fut le deuxième. Il y a soixante-dix ans, le 16 janvier 1947, les parlementaires français ont désigné le premier Président de la IVe République. A été élu Vincent Auriol, 62 ans, qui avait été élu Président des deux Assemblées Nationales Constituantes puis de l’Assemblée Nationale du 31 janvier 1946 au 20 janvier 1947.

Cette élection était le couronnement de la longue carrière politique d’un député qui fut à la croisée des principaux leaders du socialisme français : il fut l’élève de Jean Jaurès à Toulouse, le ministre de Léon Blum, et il a soutenu la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle de décembre 1965.

Né le 27 août 1884, avocat après avoir obtenu un doctorat en droit, Vincent Auriol fut l’un des hommes clefs du socialisme du Sud-Ouest pendant l’entre-deux-guerres. Adhérent à la SFIO en raison de sa proximité avec Jean Jaurès (il épousa aussi la fille d’un grand ami syndicaliste de Jean Jaurès à Carmaux), il eut une longue carrière de mandats électifs : élu sans discontinuité député de la Haute-Garonne du 10 mai 1914 (il avait 29 ans) au 31 mai 1942 (fin du prolongement du mandat des députés élus en mai 1936) et du 21 octobre 1945 au 31 décembre 1947, il fut également élu maire du Muret de 1925 à 1946 et conseiller général de Haute-Garonne de 1928 à 1946 (en octobre 1945, il fut élu président du conseil général de Haute-Garonne).

À partir du début des années 1920, Vincent Auriol est devenu le spécialiste des finances publiques de la SFIO, prenant donc une importance considérable au sein de l’appareil (c’est très difficile de donner des éléments de comparaison mais disons que Dominique Strauss-Kahn avait eu un rôle similaire au début des années 1980 au sein du PS). Ce fut donc très logique que lors de la victoire du Cartel des gauches et de l’arrivée à la tête du gouvernement du radical Édouard Herriot, Vincent Auriol fut élu président de la commission des finances à la Chambre des députés (entre 1924 et 1926).

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Vincent Auriol fut tellement proche de Léon Blum pendant une dizaine d’années jusqu’au Front populaire qu’on a même parlé de lui pour diriger le premier gouvernement socialiste en 1936 dans le cas où Léon Blum préférerait rester à la tête de la SFIO. Mais il avait au contraire encouragé Léon Blum à prendre lui-même la direction du gouvernement, car c’était dans la logique politique après la victoire du Front populaire.

Fidèle parmi les fidèles du leader socialiste, Vincent Auriol fut nommé Ministre des Finances du 4 juin 1936 au 21 juin 1937, dans le premier gouvernement de Léon Blum, aux côtés notamment d’Édouard Daladier, Paul Faure, Camille Chautemps, Roger Salengro, Marx Dormoy, Yvon Delbos, Pierre Cot, Jean Zay, Irène Joliot-Curie, Jean Perrin, Paul Ramadier, Jules Moch et Léo Lagrange. Vincent Auriol milita en faveur d’une intervention militaire française aux côtés des républicains espagnols pour lutter contre le franquisme (intervention refusée par les radicaux dont le soutien était indispensable pour le maintien du gouvernement).

Après la démission de Léon Blum en raison de l’absence de soutien des radicaux pour un autre sujet, Vincent Auriol resta dans le gouvernement dirigé par Camille Chautemps, comme Ministre de la Justice du 29 juin 1937 au 14 janvier 1938, et il se retrouva de nouveau ministre dans le deuxième gouvernement de Léon Blum du 13 mars 1938 au 10 avril 1938, à la Coordination des services ministériels à la Présidence du Conseil.

Vincent Auriol a compris rapidement le danger des accords de Munich en septembre 1938 (il s’y opposa mais paradoxalement, les ratifia comme parlementaire, par discipline de parti), et il a eu le courage (rare) de s’opposer à Philippe Pétain lors du vote du 10 juillet 1940 (il fut l’un des très rares socialistes à s’y être opposés, et a aidé Léon Blum à se protéger durant l’été 1940). Comme Léon Blum, Vincent Auriol fut arrêté par le régime de Vichy et fut emprisonné de septembre 1940 à août 1941, puis une fois libéré, il s’engagea dans la Résistance en 1942.

Le Général De Gaulle le nomma président de la commission des finances de l’Assemblée consultative d’Alger en 1944 et il fut réélu député aux deux assemblées constituantes après l’Armistice. De Gaulle l’intégra ensuite dans son gouvernement du 21 novembre 1945 au 20 janvier 1946, comme Ministre d’État représentant la SFIO, avec trois autres Ministres d’État : Francisque Gay (MRP), Louis Jacquinot (républicain indépendant) et Maurice Thorez (PCF).

Alain Peyrefitte a raconté que De Gaulle avait démenti le fait que Vincent Auriol l’aurait influencé pour ne pas s’exprimer devant les Français lors de sa démission en janvier 1946 et il aurait dit le 6 septembre 1966 devant son Ministre de l’Information : « Je ne lui avais pas demandé la permission de m’adresser aux Français le 18 juin 40. » ("C’était De Gaulle", 1994).

Après la démission de De Gaulle de Matignon, le socialiste Félix Gouin lui succéda. Félix Gouin avait été élu Président de l’Assemblée Nationale Constituante, poste qu’il abandonna donc pour diriger le gouvernement provisoire, si bien que ce fut Vincent Auriol qui fut choisi le 31 janvier 1946 pour lui succéder, puis en juin 1946, pour présider la seconde Assemblée Nationale Constituante, et enfin, le 3 décembre 1946, pour présider la première Assemblée Nationale de la IVe République. Tandis que Léon Blum fut chargé de diriger le dernier gouvernement provisoire de la République française du 16 décembre 1946 au 16 janvier 1947. Ce qui signifia que Vincent Auriol allait succéder à Léon Blum comme chef de l’État français.

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Lors de l’élection présidentielle du 16 janvier 1947, 883 parlementaires (députés et équivalents de sénateurs, "conseillers de la République") ont pris part au vote. Vincent Auriol, soutenu par la gauche, fut élu dès le premier tour avec 452 voix (soit 51,2%), face à Auguste Champetier de Ribes (MRP), son principal concurrent, premier Président du Conseil de la République (c’est-à-dire du Sénat) du 27 décembre 1946 au 6 mars 1947 (date de son décès), grand résistant et ancien ministre d’avant-guerre, qui a obtenu 242 voix (27,4%), face aussi au vieux parlementaire octogénaire Jules Gasser (radical), vice-président du Conseil de la République et ancien maire d’Oran, avec 122 voix (13,8%) et enfin, face à un député de centre droit, Michel Clemenceau, le fils de Georges Clemenceau, avec 60 voix (6,8%).

Concevant sa fonction présidentielle dans le rôle d’arbitre suprême, Vincent Auriol a dû affronter l’instabilité ministérielle récurrente de la république naissante qui donnait la part trop belle aux partis et aux groupes politiques des assemblées : pendant son septennat, il ne nomma pas moins de quinze gouvernements (en moyenne, plus de deux gouvernements par an !), dirigés par Paul Ramadier (qu’il connaissait à Toulouse durant sa jeunesse), Robert Schuman, Georges Bidault, Henri Queuille, Edgar Faure, René Mayer, André Marie, René Pleven, Antoine Pinay et Joseph Laniel.

Refusant de solliciter un second mandat présidentiel, Vincent Auriol quitta l’Élysée le 16 janvier 1954 (à l’âge de 69 ans) laissant la place à René Coty (républicain indépendant) élu très laborieusement le 23 décembre 1953. Il rédigea pendant son mandat un journal de bord ("Le Journal du Septennat") retraçant la chronologie de ses activités pendant cette période, et j’ai eu le privilège d’avoir été interrogé sur un extrait concernant l’année 1947 (et les terribles grèves de l’époque) à l’épreuve écrite d’histoire au baccalauréat.

Favorable au retour de De Gaulle en mai 1958, Vincent Auriol quitta la SFIO après un désaccord de fond avec Guy Mollet. Il participa à la création du PSA (parti socialiste autonome) d’Édouard Depreux le 11 septembre 1958, devenu ensuite, le 3 avril 1960, PSU (parti socialiste unifié) qui lança Michel Rocard en politique.

Conformément à la nouvelle Constitution de la Ve République, Vincent Auriol siégea au Conseil Constitutionnel comme membre de droit (ancien Président) du 5 mars 1959 au 1er janvier 1966 (date de son décès) mais refusa de participer aux travaux de cette haute assemblée à partir de 1962 pour s’opposer à la pratique très dirigiste des institutions par De Gaulle, fustigeant le « pouvoir personnel et arbitraire en opposition avec les principes et les règles essentiels de la démocratie ».

Comme indiqué au début de l’article, Vincent Auriol apporta son soutien au candidat François Mitterrand quelques semaines avant de mourir le 1er janvier 1966 à Paris, à l’âge de 81 ans, reliant historiquement François Mitterrand aux figures fortes du socialisme que furent Jean Jaurès et Léon Blum. À ma connaissance (mais je peux me tromper), ni François Mitterrand ni François Hollande, le troisième socialiste à avoir été élu à l’Élysée, n’ont rendu hommage à celui qui fut un acteur loyal du socialisme de gouvernement au plus haut niveau de l’État.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 janvier 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Vincent Auriol.
Le Front populaire.
René Coty.
Edgar Faure.
Gaston Defferre.
François Mitterrand.
Georges Clemenceau.
André Tardieu.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Colonel de La Rocque.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Charles Péguy.

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http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/vincent-auriol-le-premier-188543

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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 05:30

« On n’est le maître, vraiment, que lorsqu’on a si bien travaillé le fauve qu’il se couche à la voix, rentre les griffes, et qu’un regard lui sert de barreaux. » (Maurice Druon, "Les Rois maudits", 1960).


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Sans doute que noyés dans la précampagne de l’élection présidentielle, les responsables politiques français ne prendront pas le temps de se poser quelques minutes sur un événement fondateur de la nation française. Il y a exactement sept cents ans, le 9 janvier 1317, le frère le plus âgé du roi Louis X le Hutin, deuxième fils de Philipe IV le Bel, le comte Philippe de Poitiers se fit sacrer roi de France à la basilique Saint-Rémy de Reims d’une manière précipitée pour renforcer son pouvoir sur le royaume de France sous le nom de Philippe V le Long, long car il était grand.

Lorsque le roi Louis X le Hutin est mort à 26 ans, le 5 juin 1316 (certains ont parlé d’empoisonnement), il n’avait régné que dix-huit mois, prenant la lourde succession de son père Philippe IV le Bel, mort le 29 novembre 1314 à Fontainebleau après un long règne de presque trente ans sur un État qu’il avait rendu puissant et centralisé. Et c’était la première fois depuis l’avènement du roi Hugues Capet, le 3 juin 987, qu’un roi était mort sans laisser un fils. Pendant plus de trois siècles, les rois capétiens (directs) ont pu se succéder de pères en fils aînés. Rien, pourtant, n’interdisait juridiquement la succession par une fille.

Or, Louis X a laissé à sa mort deux enfants : Jeanne II (future reine de Navarre), née le 28 janvier 1311 (elle avait donc 5 ans), de son premier mariage avec Marguerite de Bourgogne, et un enfant encore à naître par sa seconde épouse enceinte, Clémence de Hongrie (Louis X l’épousa le 19 août 1315 après avoir répudié et probablement étranglé sa première épouse soupçonnée d’adultère).

Le fait que Jeanne aurait pu être le fruit d’un adultère a laissé des doutes sur sa filiation réelle avec Louis X. Le fait qu’elle fût une fille fut également une raison de plus de se tourner vers l’enfant à naître de Clémence, en espérant qu’il fût un garçon. Ce fut le frère le plus âgé de Louis X, à savoir le futur Philippe V qui prit donc la régence à l’âge de 23 ans, élu par certains notables réunis à Paris, en attendant la naissance et l’éducation de cet enfant.

Pour faire accepter cette décision, Philippe V, très influent, a su rappeler à la noblesse son lien le plus direct avec saint Louis (son arrière-grand-père) et il a aussi conclu un accord avec le duc de Bourgogne Eudes IV (qui était le beau-frère de Louis X et l’oncle de Jeanne II de Navarre). Eudes IV épousa par la suite, en 1318, Jeanne de France, la fille de Philippe V (la fille n’avait que 10 ans), ce qui en faisait donc également le gendre du roi Philippe V.

Si l’enfant de Clémence fut effectivement un garçon, né le 14 novembre 1316, il ne "régna" que cinq jours, mort dans des conditions d’ailleurs mystérieuses (certains ont accusé Philippe V ou Mahaut d’Artois, qui fut sa belle-mère, de l’avoir empoisonné). Il fut appelé Jean Ier le Posthume. Dès l’enterrement de Jean, Philippe V se fit proclamer roi de France et amorça la "tradition" de refuser toute femme dans la prétention au trône. Cette idée était plus par ambition personnelle que par misogynie puisqu’il avait réussi à obtenir pour sa fille aînée (paradoxalement) la transmission du comté de Poitiers.

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Pour asseoir son pouvoir, Philippe V se fit sacrer à Reims le 9 janvier 1317 de manière précipitée, en fermant les portes de la basilique Saint-Rémy et sous la protection de l’armée, et cela malgré l’opposition de certains notables de la cour qui voulaient assurer la défense des droits de Jeanne II (la seule enfant de Louis X). Parmi ceux qui pouvaient lui disputer son pouvoir, il y avait son oncle, le comte Charles de Valois (1270-1325), frère de Philippe IV le Bel, dont le fils Philippe est devenu finalement roi de France (voir plus loin).

Pour verrouiller le "dispositif", Philippe V convoqua des semblants d’États-généraux le 2 février 1317, pour régler définitivement la succession en proclamant qu’une femme ne pourrait jamais succéder au trône de France (mais sans préciser si les femmes pouvaient ou nom transmettre le droit à la couronne).

Les arguments avancés ne firent pas référence à la loi salique, rédigée en latin, qui n’avait pas grand chose à voir avec cet enjeu, qui datait autour du Ve siècle et qui évoquait la succession des terres au sein du royaume. On n’a évoqué la loi salique pour cette règle de succession qu’à tort quelques dizaines d’années après la prise de pouvoir de Philippe V. Maurice Druon parla ainsi de la loi salique : « Les conseillers au parlement (…) exhumèrent sans trop de foi le vieux code de coutumes des Francs saliens, antérieur à la conversion de Clovis au christianisme. Ce code ne contenait rien quant à la transmission des pouvoirs royaux. C’était un recueil de jurisprudence civile et criminelle assez grossier, et de surcroît mal compréhensible puisqu’il avait plus de huit siècles. Une indication brève stipulait que l’héritage des terres se faisait par division égale entre les héritiers mâles. C’était tout. » ("Les Rois maudits", 1957).

Enfin, le Traité de Laon signé le 27 mars 1317 par Philippe V et Eudes IV de Bourgogne énonça le renoncement des prétentions de Jeanne II de Navarre au royaume de France. À la cathédrale d’Amiens, le 29 juin 1320, Philippe V reçut la reconnaissance de sa légitimité par son beau-frère, Édouard II, roi d’Angleterre depuis le 7 juillet 1307 (il s’était marié à la sœur du roi de France, Isabelle de France, le 25 janvier 1308 à Boulogne-sur-Mer), mais son fils Édouard III (né le 13 novembre 1312), roi d’Angleterre du 25 janvier 1327 au 21 juin 1377, déclencha la Guerre de Cent ans le 7 octobre 1337 en revendiquant le royaume de France par sa mère Isabelle de France.

Lorsque Philippe V le Long est mort à 29 ans le 3 janvier 1322 après cinq mois d’agonie, il n’avait aucun héritier homme (il avait quatre filles et son seul fils, né en fin 1316, ne survécut pas plus de trois semaines). Conformément aux règles qu’il avait édictées, ce fut donc son dernier frère, Charles IV le Bel, considéré comme pas très intelligent, qui lui succéda à l’âge de 27 ans. Charles IV le Bel épousa comme son frère Philippe une fille d’Othon IV de Bourgogne. Il fut couronné à la cathédrale de Reims le 21 février 1322.

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Malade lui aussi, Charles IV est mort à 33 ans le 1er février 1328, laissant sa troisième épouse (Jeanne d’Évreux) enceinte (l’enfant à naître fut finalement une fille, Blanche). Terminant la fratrie ("mâle"), la mort de Charles IV a abouti à la fin des Capétiens directs et engendra une guerre de succession.

Le roi d’Angleterre Édouard III revendiqua le royaume de France puisque sa mère fut la sœur des trois derniers rois de France, mais ce raisonnement pêchait par le fait que si une femme pouvait transmettre la couronne sans la prendre elle-même, alors les trois frères rois Louis X, Philippe V et Charles IV avaient des filles qui auraient pu transmettre également la couronne à un héritier homme : en particulier Philippe de Bourgogne, né le 10 novembre 1323 et fils d’Eudes IV de Bourgogne et de Jeanne de France, fille de Philippe V, elle-même née le 2 mai 1308.

Le premier petit-enfant homme de Louis X, quant à lui, Charles II le Mauvais, n’est né que le 10 octobre 1332, donc bien après la mort de Charles IV et ne pouvait donc pas être un prétendant au moment de la crise de succession en 1328, mais la logique de transmission par les femmes revendiquée par Édouard III aurait alors signifié l’usurpation de Philippe V et de Charles IV et la reconnaissance ultérieure de ce futur Charles le Mauvais comme héritier du trône de France (par ailleurs, Charles II le Mauvais était aussi le fils de Philippe d’Évreux, fils de Louis d’Évreux, demi-frère de Philippe IV et de Charles de Valois et donc doublement descendant de saint Louis).

Il a donc fallu remonter à la branche de Charles de Valois, deuxième fils de Philippe III le Hardi, frère de Philippe IV le Bel, et petit-fils de saint Louis, pour trouver un nouvel héritier homme à la couronne de France, à savoir le fils de Charles de Valois (ce dernier est mort le 16 décembre 1325), Philippe VI de Valois, proclamé roi de France le 1er avril 1328 à 35 ans et sacré à Reims le 29 mai 1328. Son règne initia la branche des Valois et dura plus de vingt-deux ans.

Philippe de Valois avait été choisi par son cousin Charles IV (de son vivant) pour devenir le régent et s’occuper de l’enfant de Jeanne d’Évreux dans le cas où il aurait été un garçon. Il fut en outre soutenu par son beau-frère, Robert III d’Artois, qui fut très influent auprès de lui (après sa condamnation et son bannissement en avril 1322, Robert III d’Artois a rejoint le camp d’Édouard III et s’opposa à la cour de France).

Ce choix de Philippe VI fut essentiel dans la définition de la nation française telle qu’elle l’est devenue plusieurs siècles plus tard : en effet, le refus de reconnaître Édouard III comme héritier légitime (à savoir le plus direct des descendants de saint Louis mais en passant par une femme, sa mère) avait une raison plus politique que dynastique : il était déjà roi d’Angleterre et il n’était pas question de laisser la couronne de France à un souverain "étranger", dans le sens surtout politique (il n’existait pas encore de nationalité et Édouard III était aussi "français"dans le sens où il parlait français et où il possédait de grands domaines sur le territoire français, la Guyenne).

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Toute cette histoire dynastique a été merveilleusement racontée par Maurice Druon dans "Les Rois maudits" (roman publié de 1955 à 1977) qui fit l’objet d’une série télévisée très appréciée (avec Jean Piat et Louis Seigner notamment) diffusée du 21 décembre 1972 au 24 janvier 1973 sur la deuxième chaîne (une seconde adaptation a aussi été faite en 2005).

La règle des trois frères chez les Capétiens se répéta au total trois fois : après les règnes de Louis X, Philippe V et Charles IV, la branche des Valois s’est en effet éteinte après le règne de trois frères François II (1559-1560), Charles IX (1560-1574) et Henri III (1551-1589) laissant place aux Bourbons avec Henri IV, puis la nouvelle branche des Bourbons s’est elle-même éteinte après la Révolution française avec le règne de Louis XVI (1774-1792), Louis XVIII (1814-1824) et Charles X (1824-1830), laissant place après la proclamation de la République le 4 septembre 1870, à un unique prétendant au trône, le petit-fils de Louis-Philippe, le comte de Paris, après la mort du comte de Clermont en 1883 (la rivalité entre les deux prétendants, légitimiste et orléaniste, a rendu impossible une restauration monarchique vers 1876 alors qu’il y avait à l’assemblée une majorité de députés monarchistes).

Si la monarchie capétienne était héréditaire, il faut cependant se rappeler que les rois étaient à l’origine élus par un collège de nobles, et c’était comme cela que les Capétiens, d’abord Eudes, ont pu prendre le trône aux Carolingiens. Du vivant du roi, le fils aîné était régulièrement associé au trône devant les notables, ce qui confortait sa position de dauphin. Philippe II Auguste fut le dernier héritier associé au trône du vivant de son père en se faisant couronner le 1er novembre 1179, avant la mort de son père (18 septembre 1180).

Après Philippe Auguste, l’hérédité était devenue la règle de succession. L’hérédité était un élément de stabilité qui apportait un avantage face à l’élection de l’empereur du Saint Empire Romain Germanique, dont l’issue était généralement incertaine et le résultat jamais durable.

C’était en partie grâce à cette stabilité que la France a pu se construire malgré son émiettement originel en duchés et comtés qui, parfois, étaient plus puissants que le royaume lui-même. Le Siècle des Lumières a rendu indispensable l’écoute des peuples dans la définition de la politique nationale. L’hérédité ne donne aucune garantie sur cette nécessaire écoute. L’avènement de la République a répondu à ce principe de libre souveraineté populaire, et l’élection du Président de la République française est devenue une sorte d’oxymore : depuis 1965, le peuple français élit désormais son …monarque ! Le prochain sera élu le 7 mai 2017.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 janvier 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les conséquences du sacre de Philippe V le Long.
Louis XIV.
François Ier.
Henri IV.
Les Rois maudits.
Armide.
Congrès de Vienne.
Deux autres figures françaises du sens de l’État.
Vive la République !

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7 janvier 2017 6 07 /01 /janvier /2017 05:26

« Il vient de Moscou et il en rougit. » (Robert Bruyneel, ancien ministre, député du Loir-et-Cher, dans l’Hémicycle, le 14 mars 1957). Seconde partie.


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Après avoir évoqué le début de la carrière politique de Jacques Duclos, voici la seconde partie, l’apparatchik, le parlementaire et le candidat à l’Élysée.


Le véritable numéro un du PCF

Dans les années 1950 et 1960, Jacques Duclos fut dans les faits, le numéro un du PCF en raison de la maladie de Maurice Thorez, victime d’une attaque d’hémiplégie le 10 octobre 1950 et soigné entre 1950 et 1956 en Union Soviétique. Jusqu’à la désignation, par Maurice Thorez, de Waldeck Rochet le 17 mai 1964, au secrétariat général du PCF (peu avant la mort de Maurice Thorez le 12 juillet 1964), Jacques Duclos s’occupa de toutes les affaires du PCF, en particulier, procéda aux exclusions très politiques d’André Marty, de Charles Tillon (ancien ministre) et d’un rival de Maurice Thorez, Auguste Lecœur (ancien ministre). Il a soutenu également Moscou lors de l’insurrection hongroise de 1956 et approuva la répression soviétique à Prague en 1968. En revanche, il a rejeté le procès en déstalinisation intenté par Nikita Khrouchtchev.

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L’antimilitarisme de Jacques Duclos le fit arrêter (malgré son mandat parlementaire) le 28 mai 1952 en raison d’une manifestation violente contre la venue à Paris du général Matthew Ridgway, qui venait d’être nommé, du 20 mai 1952 au 1er juillet 1953, commandant suprême des Forces alliées de l’OTAN (succédant à Dwight Eisenhower). Les communistes l’accusaient d’avoir utilisé des armes bactériologiques contre la Corée du Nord lors de la guerre de Corée (il avait succédé au général Douglas MacArthur le 11 avril 1951 comme commandant en chef des forces des Nations Unies). Il resta en prison jusqu’en juillet 1952, ce qui le rendit encore plus populaire (son immunité parlementaire ne fut finalement pas levée en novembre 1953).

En 1953, Jacques Duclos a reçu des documents confidentiels sur l’effort de guerre de la France en Indochine. Ces fuites ont créé en 1954 des remous au sein même du gouvernement de Pierre Mendès France qui soupçonnait son Ministre de l’Intérieur François Mitterrand.


Sénateur de la Ve République

Après s’être opposé au retour du Général De Gaulle et à l’instauration de la Ve République, Jacques Duclos fut battu le 30 novembre 1958 à Montreuil par un médecin gaulliste. Il fut ensuite élu sénateur aux élections du 26 avril 1959 et fut réélu le 22 septembre 1968, restant donc parlementaire jusqu’à sa mort.

Durant les années au Sénat, Jacques Duclos fut toujours un parlementaire très actif tout en gardant une grande influence au sein de l’appareil du PCF. Présidant le groupe communiste au Sénat, il est souvent intervenu à propos de l’Algérie, aussi pour réclamer la construction d’un million de logements sociaux ; il proposa un nouveau statut de la Radio-Télévision Française (21 mai 1963), la majorité à 18 ans ; il vota la loi Neuwirth le 5 décembre 1967.

Lors de la séance de questions au gouvernement du 12 novembre 1974, Jacques Duclos a eu une altercation avec Michel Poniatowski, Ministre de l’Intérieur, sur ses propos concernant le PCF qualifié de parti « totalitaire de caractère fascisant », créant un incident et une suspension de séance. Jacques Duclos s’est abstenu lors du vote de la loi Royer sur les petits commerçants, et a voté le 28 juin 1974 la loi fixant à 18 ans l’âge de la majorité, et un peu plus tard, la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse.


Visées présidentielles

En septembre 1965, avec Waldeck Rochet, il apporta son soutien à la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle de décembre 1965 « puisqu’il est le candidat commun des partis de gauche signataires du programme commun de gouvernement » (cité par le "Dictionnaire des parlementaires français").

Favorable au "non" au référendum du 27 avril 1969 sur la régionalisation, Jacques Duclos fut investi comme candidat à l’élection présidentielle qui a suivi le départ de De Gaulle. Ce fut la première fois que les communistes ont pu compter leurs voix malgré la crainte d’être laminés par le scrutin présidentiel.

L’annonce a eu lieu le 5 mai 1969 rue Lafayette à Paris. Michèle Cotta a décrit le nouveau candidat ainsi : « Il n’est pas de prime jeunesse, évidemment. Son apparence physique ne plaide pas en sa faveur. Et, vieux stalinien qu’il est, il est loin d’incarner le renouveau du PC. Defferre et Jean-Jacques Servan-Schreiber ne jugent pas dangereux le candidat communiste. Ils n’en ont nullement peur. ».

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Pour expliquer sa candidature, Jacques Duclos déclara à Michèle Cotta le 6 mai 1969 : « Nous n’étalerons pas de tapis rouge sous les pas du leader de la gauche non communiste. Ce serait trop simple ! ».

Michèle Cotta, qui a accompagné Jacques Duclos en campagne, a reconnu le 22 mai 1969 : « Je m’étais trompée en pensant que Duclos était un mauvais choix. Il fait au contraire une campagne formidable : il est partout (…) tout en gardant son énergie intacte pour les enregistrements télévisés. (…) Il rigole tout le temps, avec ses petits yeux pétillants sous ses lunettes. ».

Grâce à sa verve et à son côté bonhomme, Jacques Duclos, qui avait déjà 72 ans, fit une campagne très appréciée et a atteint le 1er juin 1969 la troisième place, frôlant de justesse sa qualification pour le second tour (à moins de 500 000 voix près) avec 21,3% des voix, dépassant de beaucoup tous les autres candidats qui se réclamaient de gauche, en particulier Gaston Defferre (5,0%), Michel Rocard (3,6%) et Alain Krivine (1,1%).

Refusant de soutenir le candidat centriste Alain Poher face au candidat gaulliste Georges Pompidou (appel à l’abstention du 2 juin 1969), Jacques Duclos employa sa fameuse formule (déjà utilisée par lui avant le premier tour) : « Pompidou-Poher, c’est blanc bonnet et bonnet blanc ! ». Michèle Cotta observa, séduite : « On ne peut pas mieux trouver : court, compréhensible par tous, impertinent, rigolo. Jacques Duclos aura mis de bout en bout les rieurs de son côté. » (14 juin 1969).

Pour l’élection présidentielle de 1974, précipitée par la mort de Georges Pompidou, Jacques Duclos n’était pas partisan d’une candidature unique de la gauche derrière François Mitterrand. Claude Estier, qui fut l’émissaire de François Mitterrand au PCF (et qui est mort récemment à 90 ans le 10 mars 2016), expliqua à Michèle Cotta le 28 mai 1974 : « En réalité, le parti [communiste] était très divisé sur ce point. Étienne Fajon, Jacques Duclos, Madeleine Vincent étaient très hostiles à cette idée. La candidature commune est l’œuvre conjuguée de [Roland] Leroy et [Georges] Marchais, qui ont su vaincre les réticences des cadres moyens du parti et de la direction. Pourquoi ? Parce qu’ils ont fait le choix de jouer la présence des communistes au gouvernement. » ("Cahiers secrets").

Quatre ans auparavant, le 22 septembre 1970, François Mitterrand ne croyait pas possible une telle candidature unique en 1974 (Épinay n’était pas encore passé) : « Selon lui [François Mitterrand], l’équation de 1965 est aujourd’hui impossible. Les communistes ont tâté du plaisir de présenter un de leurs candidats. Ils avaient peur de le faire en 1969 et ils ont écrasé les socialistes. Plus jamais, sauf si le mouvement social-démocrate est incroyablement plus fort qu’eux, les communistes n’accepteront de donner leur voix dès le premier tour à un candidat non communiste. » (Michèle Cotta).


L’hommage par le Grand frère

Jacques Duclos est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, des essais politiques et des récits historiques ainsi que ses mémoires. Parmi ses dernières initiatives sénatoriales, le dépôt de plusieurs propositions de loi sur la nationalisation de Citroën et le fait de rendre férié le 8 mai (18 mars 1975).

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Après une première hospitalisation en janvier 1975, il fut de nouveau hospitalisé en avril et il est mort à 78 ans le 25 avril 1975 d’une congestion pulmonaire. Lors de son enterrement au Père-Lachaise, le 29 avril 1975, les hommages se succédèrent : La Pasionaria de la guerre civile espagnole, Dolorès Ibarruri, secrétaire générale du parti communiste espagnol de 1942 à 1960, Boris Ponomarev, grand responsable des relations avec les autres partis communistes au sein du comité central du Parti communiste d’Union Soviétique du 9 décembre 1955 au 25 février 1986 (bras droit de Mikhaïl Souslov), et Georges Marchais, secrétaire général du PCF du 17 décembre 1972 au 29 janvier 1994.

Dans "Les Stalinens, une expérience politique, 1944-1956", publié en 1975 (éd. Fayard), la journaliste Dominique Desanti a décrit l’éloquence de Jacques Duclos qui pourrait presque s’appliquer à Jean-Luc Mélenchon : « Entendre Duclos pour la première fois, quelle fête pour l’oreille amie de l’éloquence ! Période balancée, formule répétée en refrain, symbiose de la tradition oratoire du Midi et des rites du langage communiste qui gagne de la saveur à rouler sur le gravier d’un accent. Rond le petit corps, ronde la grosse tête, rondes les lunettes ; tout rassure, tout fait penser au matou ronronnant quand soudain cette voix vous emporte et quand soudain le regard, perçant et froid, vous atteint. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 septembre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jacques Duclos.
Staline.
Georges Marchais.
Front populaire.
Gaston Defferre.
François Mitterrand.
Michel Rocard.
André Tardieu.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Colonel de La Rocque.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Charles Péguy.

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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 04:51

« Pourquoi notre Kennedillon resterait-il sur sa faim ? Il y restera, je l’en assure. Si loin qu’il ait toujours vécu du peuple, il l’a pourtant approché d’assez près durant la dernière campagne électorale pour mesurer les abîmes qui l’en séparent. » (François Mauriac, "Bloc-notes", 22 février 1963).


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Le 7 novembre 2006, il y a dix ans, est mort à l’âge de 82 ans le journaliste et homme politique Jean-Jacques Servan-Schreiber à Fécamp. J’ai déjà eu l’occasion d’écrire sur lui ici.

Jean-Jacques Servan-Schreiber, souvent appelé JJSS par commodité d’écriture (comme VGE, DSK, NKM …et aussi JFK !), n’a pas été un homme politique avec une brillante carrière. Détenant le record de brièveté à un poste ministériel (il ne fut Ministre des Réformes de Valéry Giscard d’Estaing que du 27 mai 1974 au 9 juin 1974, limogé parce qu’il avait déclaré son opposition aux essais nucléaires), il fut d’abord un homme de presse exceptionnellement brillant, créant le premier "news magazine" français à l’âge de 29 ans (le 16 mai 1953), "L’Express", avec la femme qui a marqué sa vie, Françoise Giroud. Sa formation initiale était pourtant… ingénieur (polytechnicien), et peut-être l’a-t-elle aidé à comprendre les enjeux futur de l’informatique.

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Homme d’intuition, on disait de lui qu’il était un "agitateur d’idées", comprenant peut-être avant la plupart l’évolution de la société, en particulier grâce à la lecture minutieuse des nombreux rapports d’experts européens et américains.

Son essai "Le Défi américain" publié en 1968, un grand best-seller, a donné la mesure de ses intuitions. Il voyait la puissance économique américaine comme un rouleau compresseur contre lequel l’Europe ne pouvait lutter efficacement qu’unie et rassemblée au sein d’une Fédération européenne avec une monnaie unique (l’intuition de Maastricht avec quinze ans d’avance).

Dans les années 1950 et 1960, proche de Pierre Mendès France et au contact avec les sociaux-démocrates scandinaves (qui n’avaient idéologiquement rien à voir avec la vieille SFIO puis le PS, et le vieux PCF), JJSS comptait influencer la vie politique au moyen de ses éditoriaux quotidiens et de campagnes de presse très ciblées.

Lors de l’élection présidentielle de 1965, il avait tenté, deux ans auparavant, en vain, de lancer une candidature crédible face au Général De Gaulle, le fameux "Monsieur X" qui était en fait Gaston Defferre. Malheureusement, le rassemblement de la gauche non communiste et du centre droit non gaulliste reste, encore aujourd’hui, une quasi-impossibilité de la Ve République.

En 1965, finalement, la candidature centriste de Jean Lecanuet a pris sa place entre un De Gaulle national et un François Mitterrand soutenu par toute la gauche, y compris communiste. À l’époque, on parlait de Jean Lecanuet comme du "Kennedy français".

"Kennedy français", cela voulait dire jeune leader politique (quadragénaire), intelligent, médiatique, capable de mener un peuple vers des projets politiques novateurs. On a beaucoup reproché à Jean Lecanuet ses dents blanches alors qu’il n’était pas que cela, agrégé de philosophie aux idées humanistes. Jean-Jacques Servan-Schreiber aurait pu aussi se prétendre le "Kennedy français" au début des années 1970 mais ce fut finalement Valéry Giscard d’Estaing, autre "Kennedy français" qui gagna l’élection présidentielle en 1974 et donc, qui marqua seul le paysage politique français.

Peut-être qu’aujourd’hui, l’homme qu’on pourrait le plus rapprocher de JJSS serait Emmanuel Macron, même si le contexte est très différent et que, issu de l’élite républicaine, il est dans une démarche de réforme profonde du système de l’intérieur, un peu comme Bruno Le Maire à droite (chacun, ancien énarque, a démissionné ou va le faire dans les prochains jours, comme l’a annoncé Emmanuel Macron le 2 novembre 2016).

La comparaison pourrait néanmoins se faire entre Emmanuel Macron et JJSS, avec pour chacun une femme essentielle d’un point de vue intellectuel et politique, Brigitte Macron pour le premier et Françoise Giroud pour le second même si les relations entre cette dernière et JJSS furent parfois très tumultueuses (au point d’engendrer une tentative de suicide).

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Revenons à JJSS. C’est après l’échec majeur de son candidat Gaston Defferre mis en "binôme" avec Pierre Mendès France lors de l’élection présidentielle de 1969 qu’il a décidé de s’engager clairement en politique. C’est là que le parcours s’est beaucoup différencié de celui d’Emmanuel Macron. L’influence médiatique de JJSS n’émanait pas du pouvoir en place mais de la base, de ses lecteurs.

Alors qu’Emmanuel Macron a créé, de toutes pièces, un nouveau mouvement, "En Marche", grâce à la magie de l’Internet (et à l’idée un peu facile de rendre l’adhésion gratuite), JJSS, lui, un peu comme, plus tard, Bernard Tapie avec les radicaux de gauche, a décidé de "reprendre" le Parti radical valoisien, le plus vieux parti de France (fondé le 21 juin 1901). Ce parti allait être secoué par le "Programme commun de la gauche" qui obligeait une alliance avec les communistes (les radicaux se sont alors séparés en radicaux de gauche, avec Robert Fabre, et radicaux valoisiens, la maison mère, anticommuniste).

Concrètement, JJSS a été élu le 29 octobre 1969 secrétaire général du Parti radical (au congrès de Nantes) sous la présidence de Maurice Faure (devenu radical de gauche à la suite de sa défaite au congrès de Suresnes du 17 octobre 1971), puis élu président du Parti radical du 17 octobre 1971 au 30 novembre 1975 (en 1975, au congrès de Lyon, il fut mis en minorité sans surprise par un cacique, Gabriel Péronnet, alors membre du gouvernement). Il fut réélu président du parti au congrès de Paris en 1977 face à Edgar Faure, jusqu’en 1979. Pendant dix ans, JJSS a dominé le Parti radical par son charisme et son dynamisme, ses idées nombreuses, son inventivité.

Parallèlement à cet engagement partisan, JJSS s’est lancé tout azimut dans la bataille électorale (après une première tentative infructueuse aux élections législatives des 18 et 25 novembre 1962 en Seine-Maritime, qu'a évoquée François Mauriac dans son "Bloc-notes").

Les 21 et 28 juin 1970, il a réussi à conquérir un siège de député à Nancy, lors d’une élection législative partielle. Le député sortant, qui se représentait, était un gaulliste ancien résistant et avocat très influent, Roger Souchal (plus jeune que JJSS !), il avait démissionné pour protester contre le tracé de l’autoroute A4 Paris-Strasbourg qui ne passait pas par Nancy et pensait se faire réélire sans problème. Appelé par "L’Est Républicain" et d’autres forces vives de Nancy, Jean-Jacques Servan-Schreiber, soutenu par aucun parti, en simple parisien parachuté, a réussi à la surprise générale à obtenir 45,4% des voix au premier tour et 55,4% des voix au second tour dans le cadre d’une triangulaire (le candidat communiste s’étant maintenu avec 19,9% des voix et Roger Souchal, qui est mort le 8 juin 2014, n’avait recueilli que 24,6% des voix, perdant plus de 750 voix par rapport au premier tour). L’échec gaulliste a eu aussi pour cause une récente crise municipale à Nancy (un nouveau maire, le sénateur Marcel Martin, venait d’être élu le 17 février 1970) qui a fait apparaître l’arrivée de JJSS comme une bouffée d’oxygène.

Faisant comme le Général Boulanger, le 20 septembre 1970, JJSS s’est lancé dans une nouvelle élection législative partielle …à Bordeaux, pour affronter le Premier Ministre en exercice Jacques Chaban-Delmas, dont le suppléant, Jacques Chabral est mort. Jacques Chaban-Delmas a triomphé dès le premier tour avec 63,7% des voix (et 61,5% de participation), laissant quelques miettes à JJSS, obtenant seulement 16,6% des voix alors qu’il avait pourtant reçu la bienveillance de la gauche non communiste car Robert Badinter avait finalement renoncé à se présenter pour le compte des socialistes. Jacques Chaban-Delmas fut d’ailleurs réélu triomphalement aux élections municipales de Bordeaux le 14 mars 1971 avec 61,9% dès le premier tour (sans JJSS en face de lui mais une liste d’union de la gauche qui a fait 26,2%).

Pourfendeur du programme commun et de son alliance avec le communiste Georges Marchais, JJSS était peu estimé par les radicaux de l’autre bord, ceux de gauche, dirigés par Robert Fabre qui n’hésitait pas à diagnostiquer, en pharmacien de province, le 29 janvier 1973 dans "Le Nouvel Observateur" : « Voyez Georges Marchais. Il gagne au fond à être connu. Alain Peyrefitte devrait le prendre en autostop pour faire la causette. D’apparence, il est un peu rude, c’est vrai, mais quand on le connaît, il surprend agréablement. C’est exactement le contraire de Jean-Jacques Servan-Schreiber. ».

Pendant toute cette décennie des années 1970, JJSS a ferraillé électoralement contre les gaullistes, réussissant par exemple à conquérir la présidence du Conseil régional de Lorraine de 1976 à 1978 sur …l’ancien Premier Ministre gaulliste Pierre Messmer.

Il resta député de Nancy du 28 juin 1970 au 24 septembre 1978 (il fut réélu en mars 1973 et en mars 1978 mais sa dernière élection fut invalidée et il fut battu par le socialiste Yvon Tondon le 24 septembre 1978). Il participa à la fondation de l’UDF en 1978 (en fut l’un des vice-présidents), pour réunir toutes les composantes centristes (républicains indépendants, démocrates sociaux et radicaux) dans un même mouvement pour faire face au nouveau parti gaulliste, le RPR.

À l’origine du départ de JJSS du gouvernement, Jacques Chirac a dit de lui, le 9 septembre 1977 sur France Inter : « Je me suis fait une règle absolue d’ignorer les foucades de tel ou tel et de ne pas engager de polémiques qui ne pourraient être que stériles avec les turlupins de la politique. ».

Alors qu’il s’était enrichi avec l’aventure de "L’Express", Jean-Jacques Servan-Schreiber s’est ruiné dans ses tentatives électorales, dilapidant sa fortune dans ses nombreuses campagnes électorales, au point de devoir vendre son magazine.en 1977 à Jimmy Goldsmith.

L’échec cuisant des élections européennes de juin 1979 (il avait constitué une liste avec Françoise Giroud en concurrence avec celle, giscardienne, de Simone Veil), où il n’a obtenu que 1,8% des voix, a achevé une carrière politique en dents de scie, désordonnée et sans objectif précis sinon se faire entendre du plus grande nombre pour donner de l’écho à ses idées. Il ne s’est donc présenté à aucune élection présidentielle, ce qui aurait pu être la meilleure occasion de faire entendre sa voix.

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Jean-Jacques Servan-Schreiber retrouva son rôle de conseiller et d’éclaireur d’idées, d'aiguillon et de "poil à gratter" politique, avec un nouvel essai à succès, "Le Défi mondial", publié en 1980, et la création du Centre mondial informatique et ressource humaine qui n’a pas eu l’efficacité ni l’utilité escomptées (entre 1981 et 1986). Il s’installa ensuite aux États-Unis pour accompagner ses enfants dans leurs études.

Après Jean Lecanuet, après Gaston Defferre, après Alain Poher, et avant Raymond Barre, avant Michel Rocard, avant Jacques Delors, avant François Bayrou, Jean-Jacques Servan-Schreiber a échoué dans le projet politique de réunir centre gauche et centre droit dans le cadre d’un gouvernement de raison et de progrès. Aujourd’hui, ce projet est "repris" par Emmanuel Macron sans référence à JJSS mais la logique des institutions de la Ve République laisse très fortement deviner l’échec futur d’une telle démarche à cause de ce si clivant second tour de l’élection présidentielle au suffrage universel direct…

Quant à "L’Express", son dernier patron, "éditocrate" connu, Christophe Barbier, directeur général du groupe, vient de quitter la direction de la rédaction le 10 octobre 2016 à la demande du nouveau propriétaire, Patrick Drahi, après l’avoir dirigé pendant plus de dix ans (en crise comme toute la presse écrite, l’hebdomadaire est passé de 530 000 exemplaires vendus en 2006 à seulement 300 000 en 2016)…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 novembre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
JJSS, météorite politique des années 1970.
Françoise Giroud.
La vie de Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Jean Boissonnat.
Emmanuel Macron.
Jean Lecanuet.
L’occasion ratée…
François Bayrou.
Jacques Delors.
Gaston Defferre.
Pierre Mendès France.
Michel Rocard.
Maurice Faure.

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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 06:35

« Le gouvernement a pour mission de faire que les bons citoyens soient tranquilles, que les mauvais ne le soient pas. » (Discours au Sénat, le 22 juillet 1917).


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Ce mardi 25 octobre 2016, les passionnés de l’histoire républicaine de la France célèbrent le cent dixième anniversaire de la désignation de Georges Clemenceau comme Président du Conseil des ministres, c’est-à-dire, sous la IIIe République, le sommet du pouvoir exécutif. À déjà 65 ans, c’était la première fois qu’il dirigeait un gouvernement de la République, ce 25 octobre 1906, alors qu’il avait été un très jeune député et très jeune président du Conseil de Paris.

Georges Clemenceau est sans doute le premier des hommes de la IIIe République. Quand j’écris "premier", le plus célébré, le plus connu, le plus honoré. Bien avant Gambetta, bien avant Jaurès, bien avant Poincaré, bien avant Briand.

Et pour cause : après avoir été un acteur majeur de la vie politique avant 1914 (il a fait et défait des dizaines de carrières politiques et on l'appelait le Tigre pour sa férocité), il a été le Père la Victoire de la Première Guerre mondiale. Une sorte de Churchill d’une guerre d’avance, qui refusait tout défaitisme, tout déclinisme, qui croyait en la victoire simplement parce qu’il avait l’ambition de pousser jusqu’au maximum toutes les forces de la Nation. Un républicain exemplaire. Un patriote consacré.

Lui-même fut victime de pratiques qu’on lui reprochait d’habitude, lorsqu’il a voulu se présenter à la Présidence de la République, un poste honorifique qui l’aurait comblé pour sa retraite. J’y reviendrai à une autre occasion. La vie de Clemenceau est assez complexe et elle est irrémédiablement parallèle à celle de la République française.

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Jeune médecin, il a passé quatre années de sa vie aux États-Unis par dépit amoureux (de septembre 1865 à juin 1869), pour comprendre ce qui est devenu l’un des plus grands pays du monde, comment les institutions fonctionnaient, et il est reparti de ce pays… marié avec une Américaine (le 20 juin 1869). Il divorça en 1891 et fut cruel avec celle qui l’avait trompé… alors que lui-même ne s’en privait pas. Le machisme était encore très répandu, comme l’amertume : « Il y a des femmes tellement infidèles qu’elles éprouvent de la joie à tromper leurs amants avec leur mari. » ou encore : « Même quand elles nous regardent tendrement dans les yeux, les femmes voient parfaitement les hommes qui passent derrière elles. ».

Il est revenu à Paris en pleine tourmente, les armées de Napoléon III furent battues par les armées prussiennes de Bismarck. Le 2 septembre 1870, Napoléon III fut fait prisonnier. Deux jours plus tard, Gambetta proclama la République. Clemenceau était présent. Le 4 septembre 1870 est d’ailleurs, sans doute, l’une des dates les plus importantes de la France d’après 1789, celle qui a définitivement consolidé la République.

Le nouveau maire de Paris, Étienne Arago, que Clemenceau connaissait déjà par son père, le nomma maire du 18e arrondissement. Il n’avait alors que 28 ans. Le 5 novembre 1870, il fut élu, mais destitué peu de temps après (le 22 janvier 1871) car il refusait l’armistice (on retrouve, que ce soit en 1870, en 1917 ou en 1940, les mêmes enjeux en période de guerre, négocier l’armistice ou continuer le combat).

Gambetta proposa à Clemenceau le poste de préfet du Rhône mais ce dernier préféra se faire élire député de Paris le 8 février 1871. C’était une élection voulue par Bismarck qui souhaitait que l’armistice fût ratifié par des représentants du peuple français. L’assemblée élue fut à grande majorité monarchiste, sous la houlette d’Adolphe Thiers, et Clemenceau s’installa dans l’hémicycle à l’extrême gauche, désespéré que la République enfantât des monarchistes. Il fut un "républicain radical" (ce qui donna le nom des futurs radicaux).

Un mot sur "radical". Aujourd’hui, on parle de "radical" comme d’extrême. La gauche "radicale" serait la gauche de la gauche, celle de Jean-Luc Mélenchon. Et cela alors qu’il existe encore un "Parti radical et radical-socialiste" dit valoisien, membre de l’UDI et allié depuis une cinquantaine d’années des gaullistes et de la droite parlementaire, et un "Parti radical de gauche" qui est au centre gauche ce que le parti radical valoisien est au centre droit. On dit aussi qu’un radical, c’est rouge à l’extérieur et blanc à l’intérieur…

Clemenceau était-il un "radical" au sens extrémiste ou un "radical" au sens centriste, en 1871 ? Difficile de dire tant ses positions sur les acteurs politiques pendant les trente-cinq premières années de la IIIe République étaient cyniques, fermes, crûes, tout comme son anticléricalisme et même son anticolonialisme (qu’il a modéré par la suite).

Toujours est-il qu’il fut, en 1871, comme élu de Montmartre, en pleine tempête de la Commune (à partir du 28 mars 1871) et lui, républicain antimonarchiste mais déjà partisan de l’ordre républicain, a montré un vrai sens "centriste" en cherchant à négocier entre les "Versaillais" de Thiers et les Communards. Cette attitude ne lui donna que des ennemis… Il démissionna de ses mandats (municipal et parlementaire), il vécut même quelques mois en clandestinité. Puis, après les troubles, il fut élu le 29 novembre 1875 président du Conseil municipal de Paris (jusqu’au 24 avril 1876) et le 20 février 1876, il fut élu député du 18e arrondissement.

L’idée, ici, n’est pas de retracer la trajectoire de Georges Clemenceau qui est très riche, très dense, très diverse. Mais de revenir sur son accession au pouvoir, très tardive.

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Cet homme politique incontournable, qui fut le cauchemar de nombreux "politiciens" pendant des décennies, redoutant ses mots d’esprit, ses moqueries, ses réparties à l’assemblée, ou dans ses éditoriaux écrits, a eu une influence déterminante dans la vie politique, par son seul verbe (en particulier, dans l’affaire Dreyfus).

Mais il n’avait encore jamais détenu une seule parcelle de pouvoir au niveau national. Il savait critiquer les gouvernants, mais il n’avait jamais fait ses preuves comme gouvernant.

Après Pierre Waldeck-Rousseau, Président du Conseil du 22 juin 1899 au 3 juin 1902, Émile Combes, son successeur du 7 juin 1902 au 1er janvier 1905, enflamma la France en accentuant les clivages entre les catholiques et les anticléricaux. Son successeur, Maurice Rouvier, fut convaincu par Aristide Briand de faire voter la fameuse loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Le gouvernement Rouvier fut renversé le 7 mars 1906 sur un contentieux avec l’Espagne à propos du Maroc.

Le nouveau Président de la République, Armand Fallières, préféra nommer à la tête du gouvernement un parlementaire chevronné, ancien ministre plusieurs fois, homme effacé mais de réseaux, pour rassembler les républicains face à une situation assez grave : non seulement l’application de la loi sur la laïcité commençait à engendrer de la violence (pour faire l’inventaire des biens du clergé) mais la situation sociale était chaotique avec des grèves très dures à vocation insurrectionnelles.

Ferdinand Sarrien fut nommé Président du Conseil le 14 mars 1906. Clemenceau lui avait dit son opinion sur le gouvernement de Maurice Rouvier, connu pour avoir été proche des milieux d’affaires : « Ce n’est pas un ministère, c’est un conseil d’administration ! ». Or, Ferdinand Sarrien (Clemenceau disait de lui : « Ca rien ? Tout un programme ! ») voulait former un gouvernement très large et Aristide Briand voulait absolument que Clemenceau y figurât pour ne pas avoir à l’affronter dans l’affaire des inventaires du clergé.

La petite histoire raconte qu’au moment de la formation de son gouvernement, lorsque Sarrien proposa une boisson à Clemenceau (« Que prenez-vous ? »), celui-ci lui répondit : « Moi ? L’Intérieur ! ».

Résultat, le gouvernement Sarrien regroupa de très fortes personnalités : dans l’ordre protocolaire, notamment Léon Bourgeois aux Affaires étrangères, Georges Clemenceau à l’Intérieur (ce fut ses premières responsabilités ministérielles), Raymond Poincaré aux Finances, Aristide Briand à l’Instruction publique, aux Beaux-arts et aux Cultes, Louis Barthou aux Travaux publics, aux Postes et Télégraphes, Gaston Doumergue au Commerce, à l’Industrie et au Travail, Georges Leygues aux Colonies, ainsi qu’Albert Sarraut Sous-Secrétaire d’État à l’Intérieur auprès de Clemenceau.

De fait, les deux fortes personnalités du gouvernement Sarrien, Clemenceau et Briand, à des postes névralgiques, ont éclipsé celle du Président du Conseil. Georges Clemenceau garda l’Intérieur pendant trois ans, du 14 mars 1906 au 20 juillet 1909. D’origine de "gauche radicale", il réprima très fermement le mouvement ouvrier en se vantant d’être « le premier flic de France ». Il fut détesté par sa gauche (SFIO).

Cette fermeté Place Beauvau a dessiné la légende de Georges Clemenceau et ce n’est pas un hasard si deux de ses lointains successeurs ont cherché à l’imiter sous la Ve République, à savoir Nicolas Sarkozy, dont l’intransigeance de Ministre de l’Intérieur lui a ouvert les portes de l’Élysée, et Manuel Valls, dont la fermeté affichée à l’Intérieur, a convaincu François Hollande de le nommer à Matignon. D’autres ont sans doute eu ce même désir de commencer à l’Intérieur pour montrer leur capacité à assumer les fonctions d’homme d’État, on peut citer surtout Charles Pasqua qui espérait Matignon en cas de victoire d’Édouard Balladur en 1995, et, dans une moindre mesure car avec moins d’ambition, Gaston Defferre.

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Tout le monde s’attendait à ce que le Ministre e l’Intérieur, parmi les ultras de l’anticléricalisme, ferme par ailleurs sur les mouvements sociaux, fût très ferme sur la question des inventaires des biens de l’Église. Erreur ! Georges Clemenceau était d’abord au service de l’État et avait une vision très claire de l’intérêt national. Dès le 16 mars 1906, il ordonna aux préfets de ne pas faire usage de la force publique en cas de refus des prêtres de faire l’inventaire de leur église : « Cela ne veut pas dire que nous ayons renoncé à l’application de la loi, seulement nous l’abordons à notre manière. ». Cette manière d’agir a désamorcé la crise qui se développait depuis plusieurs semaines (exactement, depuis le décret du 29 décembre 1905).

Le 20 mars 1906, Clemenceau a expliqué aux députés les raisons de sa sagesse : « Nous trouvons que la question de savoir si l’on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine. ». Phrase de bon sens, qui laisse aujourd’hui un frisson d’horreur quand on imagine que le dernier attentat islamiste en France fut l’assassinat d’un vieux prêtre dans son église près de Rouen. Le Ministre de l’Intérieur est toujours concerné par une église, mais pour d’autres raisons…

Cette capacité de calmer le jeu a fait de Clemenceau un homme à la fois de fermeté (la répression qu’il a assumée contre les grévistes) mais aussi un homme de conciliation et d’ouverture, presque un homme du centre, dans le même sens que lorsqu’il était l’éphémère maire du 18e arrondissement de Paris sous la Commune.

Ainsi, garant du droit de grève mais aussi de l’ordre républicain, Clemenceau encouragea le gouvernement à faire voter le 10 juillet 1906 la loi qui a rendu obligatoire le repos hebdomadaire. Ce fut aussi Clemenceau qui amena la Cour de cassation à réhabiliter Alfred Dreyfus le 12 juillet 1906 et les parlementaires à voter la loi du 13 juillet 1906 visant à le réintégrer dans l’armée (et un peu plus tard, à transférer les cendres d’Émile Zola au Panthéon le 4 juin 1908).

Les élections législatives des 6 et 20 mai 1906 ont confirmé la majorité radicale et républicaine de la législature sortante en la renforçant avec 41 sièges de plus, soit 335 sièges sur 585. Le pays apportait à Clemenceau un soutien indiscutable.

Atteint d’une maladie chronique qui l’épuisait, Ferdinand Sarrien a démissionné le 20 octobre 1906 et proposa à Armand Fallières de désigner Clemenceau, forte personnalité, pour lui succéder. Le 25 octobre 1906, Georges Clemenceau forma son premier gouvernement qui dura presque trois ans, jusqu’au 20 juillet 1909.

Parmi ses ministres, il nomma Joseph Caillaux aux Finances, René Viviani au Travail et à la Prévoyance sociale, Aristide Briand à l’Instruction publique, aux Cultes et aux Beaux-arts, puis, à partir du 4 janvier 1907, à la Justice et aux Cultes, et en gardant Doumergue, Barthou, Sarraut…

Avec le socialiste indépendant René Viviani, Clemenceau a créé un nouveau ministère chargé de la prévoyance sociale afin d’appliquer la loi sur le repos hebdomadaire obligatoire, et de préparer la loi sur les retraites ouvrières et paysannes (adoptée finalement le 5 avril 1910). Son dernier successeur est Myriam El-Khomri.

Sur la laïcité à "inventer" (encore), Clemenceau fut en conflit ouvert avec le Vatican mais les évêques français voulaient l’apaisement et le 10 avril 1908, une loi est votée pour rendre les communes propriétaires des églises.

Le Ministre des Finances Joseph Caillaux innova aussi beaucoup en déposant le 7 février 1907 un projet de loi pour instituer l’impôt sur le revenu (3% pour les revenus du travail, 4% pour ceux du capital), avec une progressivité pour les hauts revenus. Le projet a connu beaucoup de résistances et il a fallu une dizaine d’années avant d’être adopté (et de devenir l’un des impôts les plus lourds des contribuables).

Des troubles au Maroc ont conduit le gouvernement le 29 mars 1907 à envoyer une expédition militaire sous la direction de Hubert Lyautey.

Le 3 juillet 1908, le Ministre de la Justice Aristide Briand tenta d’obtenir l’abolition de la peine de mort en reprenant le projet déposé par son prédécesseur Jean Guyot-Dessaigne en novembre 1906. Il y avait a priori une majorité favorable à l’abolition, mais le procès d’un fait-divers particulièrement sordide (en été 1907) dissuada beaucoup de députés abolitionnistes de voter en faveur du projet en raison de l’émotion de "l’opinion publique". Il a fallu attendre soixante-treize ans supplémentaires pour que l'abolition finît par être votée.

Le 8 décembre 1908, l’abolition fut minoritaire avec seulement 201 voix contre 330. Ont voté pour le maintien de la peine de mort : François Arago, Théophile Delcassé, Paul Doumer, Georges Leygues et Alexandre Ribot. Ont voté pour l’abolition : Aristide Briand, Louis Barthou, Ferdinand Buisson, Joseph Caillaux, Paul Deschanel, Gaston Doumergue, Jules Guesde, Jean Jaurès, Camille Pelletan, Albert Sarraut, Joseph Reinach, Marcel Sembat et René Viviani. N’ont pas pris part au vote : Maurice Barrès (défavorable à l’abolition) et Henri Brisson.

Ce ne fut pas sur le climat social ni sur la laïcité que le gouvernement de Georges Clemenceau, exceptionnellement long, fut renversé mais sur la marine militaire qui était en proie à de graves dysfonctionnements (un canon a explosé sur un croiseur et a tué treize personnes). Face au rapport accablant de Théophile Delcassé, le gouvernement Clemenceau fut renversé le 20 juillet 1909. Armand Fallières a alors choisi l’autre personnalité forte de la majorité, Aristide Briand, pour diriger son premier gouvernement le 24 juillet 1909.

Clemenceau, à l’épreuve du pouvoir, n’a donc évidemment pas démérité, bien au contraire : il fut à la hauteur de son exigence et  de son cynisme, dont il avait l’habitude lorsqu’il n’était pas au pouvoir. Ce fut celui qui le détestait le plus, Raymond Poincaré, Président de la République, qui le rappela au pire moment de la Première Guerre mondiale. Clemenceau dirigea son second gouvernement, toujours d’une main de fer, du 16 novembre 1917 au 18 janvier 1920. Mais c’est une autre histoire…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 octobre 2016)
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Pour aller plus loin :
Georges Clemenceau.
André Tardieu.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Colonel de La Rocque.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Charles Péguy.

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2 octobre 2016 7 02 /10 /octobre /2016 02:50

« Il vient de Moscou et il en rougit. » (Robert Bruyneel, ancien ministre, député du Loir-et-Cher, dans l’Hémicycle, le 14 mars 1957). Première partie.


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Le dirigeant communiste français Jacques Duclos est né il y a 120 ans, le 2 octobre 1896. C’est l’occasion de revenir sur cet homme à la personnalité très forte, de grande envergure dans l’histoire du communisme européen malgré sa très petite taille (en dessous du mètre cinquante).

Issu d’un milieu familial très modeste, Jacques Duclos ne fit pas d’études très poussées et commença très tôt à travailler comme pâtissier, métier qu’il exerça jusqu’en 1924. En 1912, il quitta la Bigorre pour Paris.

Son destin se transforma lors de la Première Guerre mondiale. Mobilisé le 1er avril 1915, Jacques Duclos fut blessé à la Bataille de Verdun puis fait prisonnier le 16 avril 1917 au Chemin des Dames, envoyé en Allemagne pour travailler dans les champs. À la fin de la guerre, il s’est investi dans l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC) créée notamment par Henri Barbusse (Prix Goncourt 1916), Paul Vaillant-Couturier (futur député) et Boris Souvarine. Il y travailla comme secrétaire de rédaction du journal.

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Ce fut le 31 décembre 1920 qu’il s’engagea directement à la SFIC, futur Parti communiste français (PCF), peu après le congrès de Tours qui divisa socialistes et communistes. Après avoir suivi l’école des cadres, Jacques Duclos prit une importance croissante au sein de l’appareil communiste.


Député de la IIIe République

Il fut battu aux élections législatives du 11 mai 1924 (qui ont vu la victoire du Cartel des gauches), mais le 28 mars 1926, devenu membre du comité central, il fut élu député de la Seine, à l’âge de 29 ans, en battant le futur Président du Conseil Paul Reynaud à l’occasion d’une élection partielle. Il fut réélu le 29 avril 1928 dans le 20e arrondissement, en battant cette fois-ci …Léon Blum ! Mais il fut ensuite battu le 8 mai 1932 par Marcel Déat, alors socialiste. Le 3 mai 1936, Jacques Duclos fut réélu député le 3 mai 1936, à Montreuil qui est devenu son fief électoral (le parti lui avait attribué un pavillon pour y habiter). Il fut plusieurs fois vice-président de la Chambre des députés.

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L’activité parlementaire convenait à l’éloquence et à l’esprit de répartie de Jacques Duclos, beaucoup plus que son activité de militant. Ses préoccupations internationales et pacifistes ont été prédominantes pendant ses mandats parlementaires. Il interpella le gouvernement français sur la paix au Maroc et en Syrie, sur le conflit entre l’Italie et la Yougoslavie en 1927, etc.

Ses écrits antimilitaristes furent réprimés et à cette époque, il fut plus souvent dans la clandestinité que dans l’Hémicycle entre 1927 et 1931. Comme disait le journaliste Jacques Fauvet : « En fait de Chambre, le nouveau député fréquente surtout la correctionnelle. ». En janvier 1931, la Chambre a voté l’amnistie pour lui, ce qui lui permit de reprendre son activité politique au grand jour.


Apparatchik au service de Moscou

Au même moment, il fit son entrée au bureau politique et au secrétariat du PCF en 1931, et est devenu le bras droit de Maurice Thorez, jeune secrétaire général du PCF du 18 juillet 1930 au 17 mai 1964. À l’époque, il avait 35 ans tandis que Thorez 31 ans. Son activité s’est concentré sur le service d’information et de renseignements du PCF, ainsi que sur la formation et la propagande, un poste stratégique qui l’a amené à se rendre à Moscou pour prendre ses consignes. En relation directe avec le Kremlin où il rencontrait Staline, il s’est occupé aussi de l’organisation de plusieurs partis communistes européens (belge, espagnol, etc.).

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Après les émeutes du 6 février 1934 auxquelles les communistes participèrent, Jacques Duclos fut l’un de ceux qui ont appelé à l’unité du futur Front populaire. Le 14 juillet 1935, aux assises de la paix et de la liberté, au vélodrome de Montrouge, son discours fut un "moment de communion" très fort et en octobre 1935, il s’ouvrit même aux catholiques.

Après son élection de mai 1936, il milita en faveur des républicains espagnols, fut contre les Accords de Munich et proposa un "prélèvement sur les grosses fortunes". Il approuva aussi le Pacte germano-soviétique signé le 23 août 1939 à Moscou, ce qui l’a conduit à fuir la France en octobre 1939 (vers la Belgique) et à être déchu de son mandat de parlementaire le 20 février 1940. Le PCF fut dissous le 26 septembre 1939 par Édouard Daladier.


Sous l’Occupation nazie

Tandis que Maurice Thorez est resté tranquillement à Moscou pendant la guerre (jusqu’à son retour à Paris le 26 novembre 1944), Jacques Duclos retourna en France en juin 1940 (à vélo) pour diriger l’activité clandestine des communistes entre 1940 et 1944, aidé d’André Marty (député lui aussi déchu, qui fut exclu du PCF en 1952) et de Benoît Frachon (futur secrétaire général de la CGT du 5 septembre 1945 au 16 juin 1967). Selon Charles Tillon (dans ses confidences à Michèle Cotta du 12 mars 1980), juste après l’arrivée des nazis en France, le mot d’ordre du PCF clandestin était de "fraterniser" avec l’occupant.

Jacques Duclos a rédigé et diffusé fin juillet et début août 1940 un tract daté prétendument du 10 juillet 1940 (mais qui critiquait des ministres nommés le 13 juillet 1940) et signé Jacques Duclos et Maurice Thorez, qui a servi à prouver que les communistes s’étaient opposés à l’Occupation nazie très tôt. Mais le tract faisait plus l’apologie de l’Union Soviétique, de Lénine, de Staline, que protester contre le nazisme.

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Il s’en prenait ainsi à Édouard Daladier, à Paul Reynaud, à Georges Mandel « soutenus par un Parlement de valets et de corrompus, [qui] ont poussé la France à la guerre pour servir les intérêts des ploutocrates, pour supprimer les libertés publiques, pour faire régner la terreur, écraser le peuple et porter les armes contre l’URSS, pays du socialisme ».

Il s’interrogeait ainsi : « Qui peut relever la France ? C’est la question qui se pose. Ce ne sont ni les généraux battus, ni les affairistes, ni les politiciens tarés qui peuvent relever la France ; ils ne sont bons qu’à la trahir et à la vendre. Ce n’est pas dans les milieux corrompus du capitalisme que peuvent se trouver des éléments de la renaissance nationale. (…) C’est seulement autour de la classe ouvrière ardente et généreuse, pleine de confiance et de courage, parce que l’avenir lui appartient ; c’est seulement autour de la classe ouvrière guidée par le parti communiste, parti de propreté, d’honneur et d’héroïsme, que peut se constituer le front de la liberté, de l’indépendance et de la renaissance de la France. (…) Pour remettre le pays au travail, il faut mobiliser les ressources de la Nation, en confisquant tous les bénéfices de guerre et en effectuant un prélèvement massif sur les grosses fortunes. ».


Député de la IVe République

En septembre 1944, Jacques Duclos négocia avec le Général De Gaulle l’entrée de ministres communistes dans le gouvernement provisoire. Après la guerre, Jacques Duclos fut élu député sans discontinuité de 1945 à 1958, pendant toute la IVe République et fut le président du groupe communiste.

Il fut un orateur très remarqué qui faisait de nombreuses propositions. Il réclamait la nationalisation des banques, des compagnies d’assurances, de la marine marchande, des industries chimiques et sidérurgiques (19 juin 1945), fit de nombreuses interpellations sur la politique fiscale du gouvernement, réclama la paix au Vietnam, l’indépendance en Algérie, s’opposa aux "arrondissementiers" (qui ont concocté un scrutin par apparentements pour les élections législatives du 2 janvier 1956), etc. Il était l’orateur communiste incontournable lors de chaque investiture ou renversement de gouvernement.

Parallèlement à cette boulimie parlementaire, Jacques Duclos rédigea de nombreux éditoriaux dans plusieurs journaux dont bien sûr "L’Humanité", et continua à se rendre très souvent à Moscou pour diverses cérémonies (dont l’enterrement de Staline) ou pour des réunions au plus haut niveau.

Dans le prochain article, j’évoquerai la fin de la carrière politique de Jacques Duclos.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 septembre 2016)
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Pour aller plus loin :
Jacques Duclos.
Staline.
Georges Marchais.
Front populaire.
Gaston Defferre.
François Mitterrand.
Michel Rocard.
André Tardieu.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Colonel de La Rocque.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Charles Péguy.

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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 06:12

« Des tireurs de ficelles aux sociétés plus au moins secrètes, des organisations de parti aux comités, tous ont une action sournoise d’accaparement des institutions et d’emprise sur les fonctionnaires ; ils choisissent les candidats, font les élections, domestiquent et corrompent les élus pour aboutir à ce que le monde de l’argent et le monde de la politique tendent, de plus en plus, à ne faire qu’un. » (André Tardieu, 1936).


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Il est des postérités qui sont injustes. Le souvenir de l’ancien chef du gouvernement français André Tardieu est assez faible dans la "mémoire collective". Pourtant, il fut l’un des très rares, parmi les hommes politiques de l’entre-deux-guerres, avec Alexandre Millerand, à avoir compris que le régime des partis engendré par la IIIe République, qui rendait tout puissants les partis politiques au sein des assemblées au détriment du gouvernement, devait évoluer "à la De Gaulle". Et il fut, avec Joseph Caillaux, l’un des esprits les plus éclairés de la fin de la IIIe République.

C’est peut-être parce que la maladie l’a empêché d’être présent au moment de la Seconde Guerre mondiale. Victime d’un accident vasculaire cérébral en septembre 1939, André Tardieu est mort à presque 69 ans le 15 septembre 1945 (après la Libération), après avoir vécu six années de grande dépendance à Menton (il était paralysé). Il est né il y a exactement 140 ans, le 22 septembre 1876, à Paris. L’occasion ici de revenir sur cet homme brillant et ses idées, probablement en avance sur leur temps.


Un professionnel du succès scolaire

Fils d’un riche avocat parisien, jeune homme intellectuellement très fort ("professionnel du succès scolaire"), après avoir accumulé de nombreux prix au concours général, André Tardieu fut reçu premier à Normale Sup. mais… refusa d’intégrer la grande école de la rue d’Ulm car il ne voulait pas être professeur de lettres (ses futurs collègues politiques Édouard Herriot, Paul Painlevé et Léon Blum le considéraient toutefois comme normalien). L’idée était juste de faire le concours le plus élitiste de France pour montrer ses aptitudes personnelles.

Ce renoncement se fit au profit du Ministère des Affaires étrangères (il était aussi premier à ce concours de la haute fonction publique qu’ont réussi plus tard de grands écrivains tels que Jean Giraudoux, Paul Claudel et Paul Morand).

D’abord attaché d’ambassade, il fut membre du cabinet de Théophile Delcassé, qui fut Ministre des Affaires étrangères du 28 juin 1898 au 6 juin 1905 (et du 26 août 1914 au 13 octobre 1915), puis l’un des collaborateurs proches de Pierre Waldeck-Rousseau, républicain modéré, alors qu’il était Président du Conseil (équivalent de Premier Ministre) du 22 juin 1899 au 7 juin 1902.


Journaliste très bien renseigné

Lassé par la trop grande lenteur des évolutions de carrière, André Tardieu démissionna de la haute administration après seulement deux ans de travail, et passa le concours de l’inspection générale du Ministère de l’Intérieur. C’était un concours très difficile qui lui permettait, une fois réussi, d’avoir beaucoup de temps "libre" pour faire autre chose.

Cela a permis à André Tardieu de devenir un journaliste très lu par les décideurs tant français qu’étrangers. Il rédigeait en effet des chroniques de politique étrangère d’abord dans le journal "Le Figaro" puis surtout, dans le journal "Le Temps" qui fut une référence dans ce domaine. Pendant une quinzaine d’années, il faisait des comptes-rendus diplomatiques très bien informés et percutants grâce à ses entrées au Quai d’Orsay.

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Son influence intellectuelle était donc très forte et ses ouvrages sur les États-Unis, ou sur Algésiras ou sur Agadir étaient des références. André Tardieu avait été reçu par le Président américain Theodore Roosevelt, et cette rencontre l’avait convaincu de l’intérêt du régime présidentiel des États-Unis.


Clemenceau comme mentor

Pour s’engager en politique, André Tardieu a démissionné de la fonction publique et s’est fait élire pour la première fois député le 26 avril 1914 (il a alors 37 ans) dans la région parisienne sous l’étiquette de l’Alliance démocratique, un parti républicain de centre droit, laïc, dreyfusard et libéral, créé le 23 octobre 1901 (Louis Barthou, Raymond Poincaré, Maurice Rouvier, Georges Leygues, Émile Loubet, Armand Fallières, Paul Deschanel, Charles Jonnart, André Maginot, etc.).

Au début de la Première Guerre mondiale, il fut mobilisé. Ensuite, il travailla pour Foch puis pour Foch. Alexandre Ribot, alors Président du Conseil, le nomma en 1917 haut-commissaire aux États-Unis, chargé de les accompagner dans leur entrée en guerre, une mission réussie. En novembre 1918, le vieux Tigre Georges Clemenceau, Président du Conseil, l’appela pour prendre une part décisive aux négociations des traités de paix, au cours de la Conférence de paix de Paris, qui s’est tenue du 18 janvier 1919 au 10 août 1920 et qui a abouti à différents traités : le Traité de Versailles (28 juin 1919), le Traité de Saint-Germain-en-Laye (10 septembre 1919), le Traité de Neuilly (27 novembre 1919), le Traité de Trianon (4 juin 1920) et le Traité de Sèvres (10 août 1920).

André Tardieu et l’autre collaborateur direct de Clemenceau pendant cette période, Georges Mandel, son directeur de cabinet affecté à la politique intérieure, furent en rivalité politique pendant de nombreuses années dans la défense de l’héritage politique de Clemenceau.

D’un caractère en acier trempé (le même que celui de Clemenceau) et adorant manière l’humour caustique servi par une expression claire et structurée, André Tardieu multiplia à l’Assemblée les rancœurs à son encontre, ce qui rendait difficile un véritable leadership politique. Il accusa par exemple Aristide Briand de mener « la politique du chien crevé qui suit le fil de l’eau ».

Clemenceau l’intégra dans son gouvernement le 6 novembre 1919 comme Ministre des Régions libérées (à la place d’Albert Lebrun), jusqu’au 18 janvier 1920. L’échec de Georges Clemenceau à la réunion préparatoire de l’élection présidentielle le 16 janvier 1920 (il n’a obtenu que 389 voix face à Paul Deschanel, 408 voix) mit un terme à sa carrière politique à 78 ans, et interrompit momentanément celle d’André Tardieu (à 43 ans). Ce dernier resta l’ami de Clemenceau pendant encore quelques années. Il devint le directeur politique du journal "L’Écho national" fondé en février 1922 par le Père la Victoire.


Héritier de Poincaré

Après s’être fait réélire le 30 novembre 1919 avec le Bloc national, André Tardieu fut battu le 25 mai 1924, emporté par la victoire du Cartel des gauches (dirigé par le radical Édouard Herriot). Il se fit cependant réélire député à Belfort le 14 février 1926 à l’occasion d’une législative partielle (mort de Jean-Baptiste Saget). Il fut ensuite réélu le 29 avril 1928 et le 8 mai 1932.

Clemenceau en voulut à André Tardieu d’avoir accepté de revenir au gouvernement : « Il a grand tort de se plaindre de mon silence. Les paroles auraient trop précisé mes sentiments. » (2 août 1926). Il fut nommé Ministre des Travaux publics et des Régions libérées dans le 4e gouvernement de Raymond Poincaré du 23 juillet 1926 au 6 novembre 1928 puis Ministre de l’Intérieur dans le 5e gouvernement Poincaré du 11 novembre 1928 au 26 juillet 1929 et dans le 11e gouvernement d’Aristide Briand du 29 juillet 1929 au 22 octobre 1929.

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Durant ces années, il se lia d’amitié avec un socialiste indépendant, Pierre Laval, qui fut son contraire en caractère, comme l’expliqua l’historien Fred Kupferman (cité par Michel Psellos sur le site Hérodote) : « Avec sa tête rejetée en arrière, son fume-cigarette, son sourire éclatant et un peu méprisant, il est une cible rêvée pour les dessinateurs. On le surnomme le mirobolant parce qu’il a une idée par jour et que sa pensée  va trop vitre pour l’homme politique moyen. (…) À ses côtés, cultivant son personnage d’homme de terroir, tutoyant les journalistes, Pierre Laval pourrait être le Sancho Pança de ce Don Quichotte qui fonce contre les moulins des idées reçues. » ("Pierre Laval", éd. Masson, 1976).

Après le départ en retraite de Raymond Poincaré, André Tardieu fut considéré comme la personnalité de centre droit la plus capable. Ce fut donc lui qui fut désigné Président du Conseil pour répondre au Krach boursier de Wall Street du 24 octobre 1929. André Tardieu dirigea trois gouvernements, du 3 novembre 1929 au 17 février 1930, du 2 mars 1930 au 4 décembre 1930 et du 20 février 1932 au 10 mai 1932, qui furent victimes d’instabilités comme ceux de ses collègues (en particulier Pierre Laval, Aristide Briand, Camille Chautemps, Édouard Herriot, etc.).


Chef du gouvernement

Au contraire de la politique financière de Poincaré, André Tardieu se permit de rendre déficitaire le budget de l’État pour favoriser l’émergence d’une classe moyenne et amorcer une société de consommation. Il a misé sur des investissements d’infrastructures industrielles (voies ferrées, ports, routes, réseau électrique), sur des augmentations de salaires chez les fonctionnaires, sur la mise en place d’une pension pour les anciens combattants, sur l’instauration d’une assurance vieillesse obligatoire pour les salariés pauvres. Une politique keynésienne …avant Keynes !

Dans ses deux premiers gouvernements, où il est resté Ministre de l’Intérieur, il a nommé André Maginot au Ministère de la Guerre pour construire la fameuse Ligne Maginot dont le financement fut voté le 28 décembre 1929 (la loi fut promulguée le 14 janvier 1930). Dans son troisième gouvernement, André Tardieu a cumulé avec le Ministère des Affaires étrangères, comme un retour aux sources.

Dans ses trois gouvernements, il nomma notamment : Aristide Briand, Georges Leygues, André Maginot, Pierre-Étienne Flandin, Auguste Champetier de Ribes, André François-Poncet, Paul Reynaud, Pierre Laval, etc.

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Moderne à la fois dans ses idées politiques et dans sa communication, André Tardieu fut le premier chef du gouvernement français à utiliser la radio comme média de communication gouvernementale avec ses "causeries", il demandait aussi à des journalistes d’enregistrer et de rediffuser ses discours, et il continuait de fasciner sa majorité par des déclarations à la Chambre aussi brillantes que persuasives.

Lors de l’assassinat du Président de la République Paul Doumer le 7 mai 1932, André Tardieu assuma l’intérim présidentiel jusqu’à l’élection et l’installation de son successeur, Albert Lebrun, le 10 mai 1932. Cet assassinat s’est déroulé entre les deux tours des élections législatives (1er et 8 mai 1932) et André Tardieu n’en profita pas pour influencer sur le scrutin (une nouvelle majorité des gauches, après celle de 1924, fut élue). Son 3e gouvernement démissionna dès le 10 mai 1932.


Des idées institutionnelles très modernes

L’instabilité ministérielle dont il fut victime tout comme les autres acteurs de la vie politique renforça la conviction d’André Tardieu qu’il était absolument nécessaire de faire une réforme des institutions et une consolidation du pouvoir exécutif sur le pouvoir législatif. Il créa un groupe parlementaire en mai 1932, appelé le Centre républicain, après avoir échoué à contrôler son parti d’origine, l’Alliance démocratique. Ce groupe ne dura que le temps de cette législature, jusqu’en mai 1936, faute de leader (André Tardieu ayant démissionné de la Chambre avant 1936).

André Tardieu exposa ses idées constitutionnelles en 1934 dans son livre "Réforme de l’État" (éd. Flammarion) où il proposa que les parlementaires ne pussent plus prendre l’initiative eux-mêmes d’augmenter les dépenses publiques, que le chef du gouvernement, appelé Premier Ministre, fût capable de dissoudre la Chambre des députés sans l’accord du Sénat, que les femmes pussent voter et qu’enfin, le gouvernement pût recourir au référendum pour les grands projets de loi afin de court-circuiter les parlementaires empêtrés dans l’immobilisme et les querelles partisanes.

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À la suite des émeutes sanglantes du 6 février 1934, André Tardieu accepta finalement d’être nommé Ministre d’État du 9 février 1934 au 8 novembre 1934 dans le grand gouvernement de Gaston Doumergue qui comportait plusieurs anciens et futurs Présidents du Conseil, dont Édouard Herriot, Pierre Laval, Albert Sarraut, Philippe Pétain, Henri Queuille, Pierre-Étienne Flandin, et aussi des personnalités comme Louis Marin et Louis Barthou.

Le but de ce gouvernement de salut public était de remettre de l’ordre dans le pays et de faire une réforme des institutions. Le manque d’autorité de Gaston Doumergue, affaibli par la vieillesse (71 ans), l’assassinat de Louis Barthou (Affaires étrangères) le 9 octobre 1934 (en même temps que le roi de Yougoslavie), et les dissensions au sein des partis politiques rendirent sa mission impossible. L’échec fut formalisé par le renversement de Gaston Doumergue le 8 novembre 1934 par les radicaux.


Évolution antiparlementariste

André Tardieu perdit tout espoir de réformer la IIIe République. Il démissionna de son mandat de député peu de temps après et se rapprocha des Croix-de-Feu du Colonel de La Rocque. Il "s’exila" à Menton où il reprit des activités éditoriales qui avaient occupé le début de son existence, en écrivant notamment entre 1936 et 1939 pour le journal d’extrême droite "Gringoire" ouvertement antisémite qui provoqua le suicide de Roger Salengro, Ministre de l’Intérieur de Léon Blum.

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La victoire du Front populaire renforça l’antiparlementarisme que commençait à développer André Tardieu, et dans son ouvrage à deux tomes "La Révolution à refaire" (éd. Flammarion), en 1936 et en 1937, il remettait en cause le principe même du régime parlementaire en privilégiant le gouvernement par voie de référendum : « Qu’il suffise, ici, de noter que, si le peuple français avait possédé le référendum, nombre des abus sous le poids desquels il plie, lui auraient été épargnés. Multiplication des fonctions publiques, des monopoles et des offices ; impôts inquisitoriaux ; lois de forme étatiste sur les retraites ouvrières, les assurances sociales, l’école unique, se seraient heurtées au bon sens des masses. » (1936).


Une œuvre posthume très gaullienne

Cette marginalisation réactionnaire des positions d’André Tardieu, qui furent qualifiées de "néo-boulangisme" par Léon Blum, a discrédité ses idées institutionnelles. Celles-ci furent pourtant reprises par le Général De Gaulle dès son discours de Bayeux le 16 juin 1946, puis mises en œuvre lors de la promulgation de la Constitution de la Ve République le 4 octobre 1958.

De Gaulle avait compris qu’il ne lui fallait pas renouveler l’amère expérience d’André Tardieu et qu’il fallait absolument rejeter tout isolement réactionnaire, chose qui lui était d’autant plus facile qu’il avait été le chef de la France libre, et demeurait donc crédible dans sa volonté de rassembler tous les Français.

André Tardieu aurait critiqué les Accords de Munich. Cependant, ses idées ne furent plus exprimées à partir de septembre 1939 : une attaque cérébrale l’a paralysé quinze jours après la déclaration de guerre. Il vécut la période de la guerre sans capacité de s’exprimer, lisant chaque matin le journal dans son fauteuil roulant, et il mourut le 15 septembre 1945, un mois exactement avant l’exécution de son (ancien) ami Pierre Laval…

Personnalité mondaine et élitiste, intelligente et fascinante, André Tardieu avait surtout été le seul homme politique ayant exercé le pouvoir à comprendre que la France courait à la catastrophe en gardant des institutions qui plaçaient les gouvernements dans une position particulièrement précaire. La séance du 10 juillet 1940 lui donna amplement raison…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 septembre 2016)
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Pour aller plus loin :
André Tardieu.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Philippe Pétain.
Colonel de La Rocque.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Charles Péguy.
John Maynard Keynes.

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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 06:51

« François Mitterrand avait deux avocats : Badinter pour le droit, Dumas pour le tordu. » (attribué à Roger-Patrice Pelat, ami intime de François Mitterrand, inculpé dix-neuf jours avant sa mort dans l’affaire Péchiney-Triangle).


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L’ancien ministre socialiste Roland Dumas, impliqué dans plusieurs affaires judiciaires, ancien résistant, homme des missions secrètes, séducteur cultivé à la galanterie connue et reconnue, personnage de roman aimant les arts (musique, sculpture et peinture) au point de vivre dans l’immeuble de Camille Claudel, est sans doute l’un des Français qui connaît le plus de secrets d’État de la IVe  République et de la Ve République. Il fête son 94e anniversaire ce mardi 23 août 2016, l’occasion de revenir sur sa trajectoire politique.

Dans un portrait sans complaisance qu’elle a brossé de lui, la journaliste Raphaëlle Bacqué l’a décrit comme un Talleyrand contemporain : « Le matin, lorsque Roland Dumas accueille les visiteurs [chez lui], en veste d’intérieur de soie sous sa chevelure de neige, claudiquant légèrement sur sa canne, il ressemble tout à fait à ce "diable boiteux" de Talleyrand auquel François Mitterrand le comparait parfois. Il n’ignore pas qu’on lui en prête d’abord les vices. Le goût de la luxure, la légèreté des principes, le cynisme politique. » ("Le Monde", le 12 janvier 2011).


Résistant

Comme toutes les personnes de sa génération, Roland Dumas a une vingtaine d’années sous l’Occupation nazie. Il peut répondre à la question : qu’auriez-vous fait si vous aviez 20 ans en 1940 ?

Son père, Georges Dumas, fonctionnaire des impôts détaché à la mairie de Limoges, était un résistant adhérent clandestin de la SFIO. Sur dénonciation, il fut arrêté le 24 mars 1944 à Limoges par la Gestapo puis fusillé le 26 mars 1944 à Brantôme, en Dordogne, avec vingt-cinq autres personnes, par représailles contre l’assassinat de trois officiers nazis par des maquisards la veille. Mort pour la France, Georges Dumas a été reconnu comme "Juste parmi les Nations" à Jérusalem pour avoir aidé des Juifs à Limoges, ville qui l’a honoré d’une avenue près de l’Hôtel de Ville. À la Libération, Roland Dumas (à l’âge de 23 ans) a reconnu son corps dans un charnier et l’a fait enterrer dans un cimetière de Limoges. Son jeune frère Jean se suicida un jour anniversaire de l’arrestation de leur père.

Roland Dumas s’est engagé lui-même dans la Résistance dès 1942. Il acheminait des armes à Grenoble, et fut même arrêté au Fort Barraux, près de Pontcharra, du 19 au 31 mai 1942 (après avoir fait boycotter l’Orchestre philharmonique de Berlin par les étudiants en musique de Lyon). Son action durant la guerre lui donna la Croix de guerre et la Croix du combattant volontaire.

Bien que passionné par la musique et l’opéra (il voulait même devenir chanteur d‘opéra), Roland Dumas fit des études de droit à Paris, étudia aussi à l’École libre de sciences politiques (futur IEP de Paris), à la London School of Economics et à l’École des langues orientales à Paris.


Avocat et député

Après un début de carrière dans le journalisme, dans une agence de presse économique où il côtoya Pierre Viansson-Ponté et Pierre Charpy, comme spécialiste du Proche-Orient, il est devenu avocat en 1950 et plaida de nombreuses affaires politiquement sensibles. Il rencontra notamment Robert Badinter en décembre 1953 dans une affaire commune qu’ils ont gagnée en 1959, et dès 1954, Roland Dumas se fit connaître grâce à l’efficacité de ses plaidoiries dans une autre affaire politique.

Ami depuis plusieurs années, François Mitterrand fit appel à ses services en 1959 dans l’affaire du faux attentat de l’Observatoire, ce qui renforça leur attachement réciproque. Roland Dumas avait été élu député de Limoges le 2 janvier 1956 (à 34 ans) sur une liste SFIO dissidente (il s’est ainsi retrouvé dans le même groupe de François Mitterrand, celui de l’UDSR). Il fut battu en novembre 1958 puis fut réélu député de Corrèze le 12 mars 1967 (il a battu Jean Charbonnel), mais fut de nouveau battu en juin 1968, réélu seulement treize ans plus tard, le 21 juin 1981 en Dordogne, réélu le 16 mars 1986 et 12 juin 1988 (et battu de nouveau en mars 1993).

Roland Dumas plaida dans de nombreuses affaires phares de l’époque : l’affaire Ben Barka, l’affaire Markovic, l’affaire Jean de Broglie, l’affaire des diamants de Bokassa (il défendait "Le Canard enchaîné"). Il se mit aussi au service d’artistes et d’intellectuels (Chagall, Lacan, Jean Genet, l’Opéra de Paris, etc.) et de certains dictateurs africains (dont Kadhafi), et noua des liens d’amitié avec Picasso qui lui demanda de faire revenir son fameux tableau "Guernica" à Madrid après la mort de Franco.

Parmi ses prises de position (professionnelles ou politiques), il y a eu sa défense du FLN et son opposition à la guerre d’Algérie, son opposition au Traité de Rome (pour s’opposer à la renaissance d’une Allemagne puissante politiquement), et son opposition au retour du Général De Gaulle le 1er juin 1958. Le 27 janvier 2015, Roland Dumas a évoqué son rapport avec l’Europe : « Je suis moi-même un rallié tardif à l’Europe. Pour une raison évidente : mon père a été assassiné par les nazis en 1944. Alors que j’étais jeune député de la Haute-Vienne, j’ai toujours voté contre tous les projets européens. » ("Le Figaro").

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Sa trajectoire électorale fut très chaotique, arrachant quelques victoires législatives face à des notables. Sans doute à cause de son parisianisme, ne s’attachant pas assez à son territoire électif, ce qui pourrait expliquer de nombreux échecs pour se faire réélire jusqu’à ce que son mentor accédât à l’Élysée qui lui réserva une circonscription en or pour un socialiste (de 1981 à 1993), mais cela n’a pas suffi pour ne pas être battu en mars 1993 malgré des promesses financières assez douteuses. Aux élections municipales de mars 1977, il tenta aussi de "dérober" la mairie de Bordeaux à Jacques Chaban-Delmas qui avait déjà l’habitude de tels défis sur son terrain électoral (JJSS l’avait en effet défié quelques années auparavant).


Sous les lambris de la République

Si le 21 mai 1981, Roland Dumas fut parmi les premiers visibles à la cérémonie du Panthéon glorifiant de toute sa majesté François Mitterrand, il n’a pas eu beaucoup de "gratifications" immédiatement, probablement parce qu’il avait quelques missions discrètes à remplir pour le compte de l’Élysée. Il lui a fallu attendre deux ans et demi avant d’entrer au gouvernement, par la petite porte, comme Ministre délégué aux Affaires européennes du 18 décembre 1983 au 7 décembre 1984.

Ce n’est qu’après la désignation de Claude Cheysson comme commissaire européen (il l’avait déjà été de 1973 à 1981) que Roland Dumas se transforma en l’indéboulonnable Ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand du 7 décembre 1984 au 20 mars 1986 et du 10 mai 1988 au 28 mars 1993. Indéboulonnable malgré certains Premiers Ministres. Laurent Fabius l’a toujours détesté et Michel Rocard avait tenté en vain de dissuader François Mitterrand de le reconduire en lui demandant : « Pensez-vous qu’il soit très nécessaire de prendre comme Ministre des Affaires étrangères un personnage certes talentueux mais aussi discuté que Roland Dumas ? ».

Seules, les deux premières cohabitations l’ont empêché de le rester pendant ces périodes-là, mais il s’est payé une petite victoire symbolique en se faisant élire en octobre 1986 président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale malgré une majorité UDF-RPR grâce aux voix du FN (son malheureux concurrent n’était autre que Bernard Stasi, victime de cette collusion FN-PS). Valéry Giscard d’Estaing lui a ensuite succédé en avril 1987. Sur mission de François Mitterrand, il chercha d’ailleurs à négocier avec le FN au sujet de la future position de Jean-Marie Le Pen pour le second tour de l’élection présidentielle de 1988.

Malgré son opposition initiale à la construction européenne, Roland Dumas signa le 17 février 1986 l’Acte unique européen (libre circulation des personnes, grand marché intérieur, harmonisation des diplômes, etc.), qui est l’une des trois dernières grandes avancées européennes avec le Traité de Maastricht (monnaie unique), qu’il signa aussi le 7 février 1992, et le Traité de Lisbonne (institutions plus démocratiques).

La diplomatie de Roland Dumas s’est plus appuyée sur ses réseaux personnels, notamment industriels (Elf Aquitaine) et africains (Omar Bongo, etc.) que sur les diplomates du Quai d’Orsay. Il ne rendait de comptes à aucun de ses Premiers Ministres et bénéficiait d’une totale confiance de François Mitterrand.

Le dernier coup de "maître" de François Mitterrand contre les institutions eut lieu le 8 mars 1995 lorsqu’il nomma Roland Dumas, l’avocat du tordu, à la Présidence du Conseil Constitutionnel pour succéder à Robert Badinter, l’avocat du droit, en fonctions du 4 mars 1986 au 8 mars 1995. Quittant l’Élysée le 17 mai 1995, François Mitterrand comptait ainsi peser sur les institutions jusqu’en mars 2004 !

Mais les affaires judiciaires ont rattrapé l’avocat placé à la tête suprême des magistratures. Roland Dumas a dû se mettre en congé du Conseil Constitutionnel le 24 mars 1999 puis démissionna officiellement le 1er mars 2000 (pour la première fois de l’histoire de la République), laissant la Présidence à un membre déjà en place, Yves Guéna, et son siège à Monique Pelletier jusqu’à la fin de son mandat (tous les deux nommés par Jacques Chirac).


Homme des scandales

À partir de 1997, en effet, l’actualité politique de Roland Dumas était judiciaire, pas comme avocat, mais comme prévenu. Son nom fut cité dans l’affaire Elf instruite par la future candidate écologiste Eva Joly et la future conseillère régionale écologiste Laurence Vichnievsky, juge d’instruction à Paris qui prononça le 29 septembre 1991 un non-lieu dans l’affaire Boulin, neuf jours seulement après avoir eu accès au dossier. La première audition de Roland Dumas a eu lieu le 3 juin 1997. Les soupçons ont porté sur l’une de ses amies fortement rémunérée par Elf et qui aurait pu enrichir l’ancien ministre (au début des années 1990) mais aucun enrichissement n’a été prouvé sauf deux paires de chaussures très chères qui ont été remboursées dès que Roland Dumas a compris que c’était Elf qui les avait payées (selon sa version).

L’affaire Dumas a d’abord abouti en première instance, le 31 mai 2001, à sa condamnation à trente mois de prison dont six mois ferme et à 1 million de francs d’amende par le tribunal correctionnel de Paris, mais il fut relaxé en appel le 29 janvier 2003 par la cour d’appel de Paris : « Les éléments de procédure ne démontrent pas que Roland Dumas ait eu connaissance dès l’origine du caractère fictif de l’emploi de [son amie] » (l’étalage de sa vie privée l’a néanmoins blessé). Il fut en revanche condamné définitivement à un an de prison avec sursis et à 150 000 euros d’amende le 10 mai 2007 pour complicité d’abus de confiance dans la succession du sculpteur Alberto Giacometti dont il était l’exécuteur testamentaire.

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Comme Bernard Tapie, Roland Dumas fait partie de ces personnalités socialistes peu appréciées des socialistes eux-mêmes car n’ayant pas bonne réputation. Pourtant, il fut largement honoré par ceux-là pendant le quatorzennat de François Mitterrand. Il est toujours resté fidèle à la mémoire de l’ancien Président (Robert Badinter a pris ses distances après les révélations sur son amitié avec René Bousquet) et a même présidé l’Institut François-Mitterrand juste après la mort de l’ancien Président (de 1996 à 1999).

Ses proximités avec le FN n’ont pas été démenties puisque Roland Dumas a recommandé Louis Aliot, secrétaire général du FN et compagnon de Marine Le Pen, pour son inscription au barreau. Il a par ailleurs soutenu le pseudo-humoriste Dieudonné dès 2006. Dans ses multiples réseaux, depuis une cinquantaine d’années, il y a aussi l’extrême droite, ce qui a parfois profité à son mentor.


Le cynisme de la Françafrique

Ses relations africaines sulfureuses l’ont conduit à se rendre pendant trois jours à Abidjan, à partir du 30 décembre 2010, pour soutenir, avec Jacques Vergès (1925-2013), le Président ivoirien sortant Laurent Gbagbo officiellement battu le 28 novembre 2010 par Alassane Ouattara au second tour de l’élection présidentielle (le refus de reconnaître la défaite a coûté des centaines de vies humaines). Le voyage aurait été initié et payé par Laurent Gbagbo lui-même. Cynique, Roland Dumas rappelait ainsi que la France n’avait pas à se plaindre de la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo : « C’est le joyau de la colonisation française. L’eau est à Bouygues, le pétrole à Total, le port à Bolloré. Et savez-vous que Gbagbo, cet animal insolite, récite volontiers des passages entiers de "La Princesse de Clèves" ? » (faisant ainsi allusion à la culture littéraire de Nicolas Sarkozy).

Les deux vieux avocats étaient heureux de faire ainsi une telle provocation médiatique : « Le tumulte me rajeunit ! » (affirma Roland Dumas). Drôle de complicité quand on se rappelle que Jacques Vergès avait sérieusement critiqué l’action diplomatique de son confrère : « Comme Ministre des Affaires étrangères, je vois surtout son sourire, son brushing, mais je constate que la faillite est complète. On ne mène pas une politique étrangère avec des ronds de jambe. » ("Le Salaud lumineux", 1990). Cette mésentente provenait de la (première) guerre du Golfe qui allait éclater mais leur amitié datait en fait de 1960 avec l’Algérie.


Se lâcher ?

Depuis qu’il est "à la retraite", sans quitter les cocktails mondains où il est régulièrement invité (il fréquentait encore son ancien homologue allemand Hans-Dietrich Genscher), Roland Dumas s’est complu à prendre des positions pas très politiquement correctes. Il faut dire que nonagénaire, et ayant été très malade, il n’a plus peur de rien.

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Ainsi ses doutes sur la réalité des attentats du 11 septembre 2001 (sur France 3 le 16 décembre 2010), son appel au boycott des produits israéliens, son opposition à la politique menée en Libye ou en Ukraine, et même ses déclarations concernant "l’influence juive" de l’actuel Premier Ministre Manuel Valls (issu, rappelons-le, du même parti que lui). Auteur d’une quinzaine d’essais, le dernier, publié le 29 janvier 2015, est un recueil de ses carnets intimes rédigés entre 1984 et 2014 et le titre donne son état d’esprit : "Politiquement incorrect, secrets d’État et autres confidences" (éd. Le Cherche Midi).


Sauver la République... ou Chirac ?

S’il existe une affaire politico-financière en cours de jugement où il est encore impliqué (avec son client Gilbert Baumet comme maire de Pont-Saint-Esprit), l’affaire la plus trouble dont il a été l’initiateur ne sera jamais jugée et pourtant, c’est l’une des affaires d’État les plus graves puisqu’elle touche le plus haut sommet de l’État et surtout, met en doute la régularité de l’élection la plus importante de la Ve République, à savoir l’élection présidentielle.

Roland Dumas l’avait confié le 27 janvier 2015 : « Je peux le dire aujourd’hui : les comptes de campagne d’Édouard Balladur et ceux de Jacques Chirac étaient manifestement irréguliers. » ("Le Figaro") et de continuer ainsi : « Que faire ? C’était un grave cas de conscience. J’ai beaucoup réfléchi. Annuler l’élection de Chirac aurait eu des conséquences terribles. J’ai pensé à mon pays. Je suis un homme de devoir. Nous avons finalement décidé, par esprit républicain, de confirmer, à l’unanimité au deuxième tour, son élection présidentielle. Je suis convaincu que j’ai sauvé la République en 1995. ».

Membre du Conseil Constitutionnel de mars 1989 à mars 1998, le juriste Jacques Robert, professeur agrégé de droit public à Assas, a reconnu le 1er décembre 2011 que 10 millions de recettes des comptes du candidat Édouard Balladur étaient « d’origine inconnue » [qui pourraient provenir, selon certains journalistes, de rétrocommissions évoquées dans l’affaire Karachi] et pour le candidat Jacques Chirac, « les irrégularités n’avaient pas une telle ampleur » ("Le Parisien").

En effet, le 11 octobre 1995, alors que c’était son premier dossier à traiter comme Président du Conseil Constitutionnel, Roland Dumas a tenté et réussi de convaincre les autres Sages pourtant initialement très réticents. Il leur aurait posé la question : « Peut-on prendre le risque d’annuler l’élection présidentielle et de s’opposer, nous, Conseil Constitutionnel, à des millions d’électeurs et ainsi remettre en cause la démocratie ? ».

Certains ont mis ce zèle dans la validation de l’élection de Jacques Chirac sur le compte d’un deal pour innocenter Roland Dumas de ses futures affaires. Notons par ailleurs que cela n’a pas empêché le même Conseil Constitutionnel d’invalider les comptes de campagne du petit candidat Jacques Cheminade, ce qui l’a privé d’un financement public.


L’imitateur face au cynique fidèle

Depuis une dizaine d’années, alors qu’il a été blanchi dans sa principale affaire judiciaire (Elf), Roland Dumas n’hésite plus à "se lâcher", au point de mettre en difficulté celui qui, en singeant si bien son ancien ami François Mitterrand, est parvenu, le second socialiste seulement au suffrage universel direct, à devenir Président de la République, c’est-à-dire... François Hollande.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 août 2016)
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Pour aller plus loin :
François Mitterrand.
Roland Dumas.
Robert Badinter.
Laurent Gbagbo.
Bernard Tapie.
Quai d’Orsay.
Eva Joly.

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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 06:08

« Quand cette guerre sera finie, commencera pour moi une guerre plus importante, plus longue : celle que je vais mener contre les Nord-américains. Je suis certain que cela sera mon véritable destin. » (Fidel Castro, le 6 juin 1958).


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C’est ce samedi 13 août 2016 que l’ancien chef de l’État cubain Fidel Castro fête ses 90 ans. Une performance pour un homme dont les rumeurs de décès convergent depuis plus d’une dizaine d’années. Il aura survécu à l’un de ses disciples les plus fidèles, Hugo Chavez.

Fidel Castro, l’un des derniers monstres sacrés de la guerre froide, arrivé au pouvoir par les armes et tenant son pays d’une main de fer du 8 janvier 1959 au 24 février 2008, fut le représentant de l’une des dernières dictatures communistes du monde moderne, après la chute de l’Union Soviétique, aux côtés du communisme capitaliste de la Chine et du communisme autiste de la Corée du Nord.

Après avoir pris la tête, le 2 décembre 1956, des révolutionnaires, aux côtés d’Ernesto Guevara, contre le général Fulgencio Batista (au pouvoir après le coup d’État du 10 mars 1952 ; auparavant à la tête du pays du 15 janvier 1934 au 10 octobre 1944), Fidel Castro fut pendant une cinquantaine d’années à la fois Premier Ministre de Cuba, Président du Conseil d’État de la République de Cuba et premier secrétaire du Parti communiste de Cuba (jusqu’au 19 avril 2011).

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Avant sa prise de pouvoir, Fidel Castro était perçu aux États-Unis comme le protecteur de la démocratie face à un dictateur militaire de moins en moins fiable économiquement (Fidel Castro se définissait lui-même comme jeffersonien). Les États-Unis ont d’ailleurs reconnu parmi les premiers pays le nouveau régime dès le 7 janvier 1959, mais ils ont évolué très rapidement dans leur appréciation et se sont opposés au régime castriste à partir du 17 mars 1960, sans beaucoup de succès (avec, entre autres, l’échec humiliant de la baie des Cochons le 19 avril 1961). Initialement nationaliste, la révolution cubaine s’est alors transformée au début des années 1960 en régime communiste en faisant allégeance à l’Union Soviétique en échange de ses aides financières.

Même si à son actif, on parle souvent du système de santé (baisse drastique de la mortalité infantile) et du système d’éducation (baisse de l’illettrisme), le bilan humain de Fidel Castro est très lourd. Rien qu’en 1960, la répression qu’il avait ordonnée a entraîné l’arrestation de 70 000 prisonniers politiques et 631 condamnations à mort (146 personnes furent exécutées). Dans les années 2000, il y avait environ 300 prisonniers politiques. Encore aujourd’hui, plus de 20 000 Cubains s’expatrient chaque année aux États-Unis.

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C’est pour des raisons de santé (tombé gravement malade le 27 juillet 2006) qu’il a laissé le pouvoir à son petit frère, Raul Castro (85 ans), Ministre des Forces armées révolutionnaires du 15 février 1959 au 24 février 2008 (commandant de la révolution à partir du 27 février 1958) et Président par intérim à partir du 31 juillet 2006, il y a juste dix ans (puis définitif à partir du 24 février 2008) : « Mon devoir élémentaire consiste à ne pas m’accrocher à des fonctions et a ne pas non plus faire obstacle à l’émergence de personnes plus jeunes. » (18 décembre 2007). À son tour, Raul Castro a décidé de quitter le pouvoir le 24 février 2018, soit à la fin de son second mandat de cinq ans (il aura alors 86 ans).

Fidel Castro est l’objet autant d’une forte admiration par les uns que d’une forte détestation par les autres. Sa survie ces dernières années (même s’il a quitté le pouvoir) lui a permis de vivre un incroyable retour diplomatique après un isolement d’un demi-siècle : le 17 décembre 2014, les États-Unis et Cuba ont en effet annoncé la reprise de leurs relations diplomatiques qui s’est traduite par l’installation réciproque d’ambassades le 20 juillet 2015. Dès le 11 mai 2015, le Président français François Hollande s’est rendu à Cuba et a notamment salué le vieux Fidel Castro qui, au cours de son existence, a rencontré de nombreux dirigeants du monde, en particulier le pape Benoît XVI, Nelson Mandela, Cristina Kirchner, Vladimir Poutine et Hugo Chavez. La consécration de la normalisation des relations entre les deux pays voisins a eu lieu le 20 mars 2016 avec la visite officielle du Président américain Barack Obama à La Havane.

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Deux journalistes canadiens ont dressé un profil psychologique de Fidel Castro. Avec son collègue Martin Movilla, de Radio-Canada International, Jean-Michel Leprince a décrit "El Comandante" ainsi : « Ce qui se dégage de notre travail, c'est le portrait d'un homme intrépide, impétueux mais calculateur, colérique mais qui sait se calmer. Quelqu'un qui n'entreprend rien à moitié et qui va jusqu'au bout extrême, son plus grand défaut, nous dit un collaborateur de longue date, car il ne sait pas s'arrêter. Têtu jusqu'à l'obstination, il veut toujours avoir raison. Il refuse de perdre et parvient à retourner des défaites en victoires. » (15 septembre 2015). Grâce à leur ténacité, ces deux journalistes ont même réussi à obtenir le film de la signature de renonciation à son pouvoir sur son lit d’hôpital.

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L’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez (1927-2014), Prix Nobel de Littérature, a parlé de lui comme d’un grand séducteur très cultivé : « Sa dévotion est au mot. Son pouvoir est à la séduction. Il va chercher les problèmes là où ils sont. L’impulsion de l’inspiration est l’un des traits principaux de son caractère. (…) Il a arrêté de fumer pour avoir l’autorité morale de combattre l’addiction au tabac. (…) Sa patience est invincible. Sa discipline est de fer. La force de son imagination le pousse jusqu’aux limites de l’imprévu. (…) L’essence de sa propre pensée pourrait résider dans la certitude que, si l’on entreprend un travail de masse, il est fondamental de s’intéresser aux individus. Cela pourrait expliquer la confiance absolue qu’il place dans le contact direct. » (19 février 2008).

Et l’écrivain de préciser : « Son aide suprême est sa mémoire et il l’utilise, jusqu’à en abuser, pour soutenir des discours ou des conversations privées avec un raisonnement implacable et des opérations arithmétiques d’une rapidité incroyable. (…) Un homme aux habitudes austères et aux illusions insatiables, qui a  reçu une éducation formelle à l’ancienne, utilisant des mots prudents et des tons contenus, et qui est incapable de concevoir toute idée qui n’est pas colossale. ».

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Le 8 janvier 1985, le journaliste Jean-Pierre Clerc a brossé un portrait du "Lider Maximo" pour "Le Monde" : « Il n’y a sans doute pas un Cubain qui n’ait pas eu, plusieurs fois dans sa vie, l’occasion de voir Fidel de près, de lui parler, d’être écouté de lui, de l’entendre, familier, chaleureux, intéressé, compétent souvent, note un Français. Pour être "anormal" (…), ce mode de gouvernement direct fait certainement toute la différence avec le pouvoir glacé des hiérarques soviétiques. (…) Quel ministre étranger en visite à Cuba ne s’est pas laissé éblouir par les attentions, inattendues, dont il a été l’objet ? ».

Mais d’ajouter : « Doit-on préciser qu’il n’y a pas d’opposition à Cuba ? Certes, des événements comme ceux de 1980, qui virent, en six mois, 125 000 citoyens quitter le pays à bord d’embarcations venues de Floride les quérir au port de Mariel montrent bien qu’une frange non négligeable de la population supporte plus qu’elle n’approuve. » (Jean-Pierre Clerc).

Aujourd’hui, les dirigeants du monde se pressent pour venir le saluer comme un sorte de dinosaure anachronique de la vie internationale (souvent, ces dirigeants étaient à peine nés que Castro était déjà maître de Cuba). À l’image d’un vieux patriarche qui a sagement abandonné le pouvoir (sagement mais nécessairement aussi en raison de sa santé), Fidel Castro n’en demeure pas moins un dictateur à la retraite qui voudrait finir bien, un peu à l’instar d’un Jaruzelski ou d’un Pinochet


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 août 2016)
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Pour aller plus loin :
Nelson Mandela.
Fidel Castro.
Rencontre avec Trump ?
Hugo Chavez.
Che Guevara.
Staline.

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5 août 2016 5 05 /08 /août /2016 06:34

« Lorsque nous nous sentons parfois enfermés dans les divisions, les dissensions, les intrigues, nous n’avons qu’une chose à faire : monter un peu plus haut, nous élever, regarder le but. Et alors, nous verrons que nous sommes profondément d’accord. Nous ressemblons à ces voyageurs qui, dans la montagne, se voient pris dans les nuages et dans le brouillard. Eh bien, on n’a qu’une chose à faire : monter, monter plus haut, et quand on monte plus haut, on trouve l’air pur, la lumière libre et le soleil. » (Léon Blum, le 21 avril 1919). Deuxième partie.


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Après avoir rappelé les principales réalisations politiques de Léon Blum, je reviens plus précisément sur son itinéraire intellectuel et politique et notamment, sur ses tentations littéraires de jeunesse. Ayant raté Normale Sup, il compléta sa formation littéraire par une formation juridique pour devenir haut fonctionnaire.


Homme de lettres

Né le 9 avril 1872 à Paris, Léon Blum fut peut-être un homme de lettres avant d’être un homme politique. Il a fait connaissance de l’écrivain André Gide au lycée Henri-IV et ils ont fait ensemble un petit journal qui publiait quelques-uns de leurs écrits (en 1889). Élève très brillant (il remporta de nombreux prix d’excellence durant sa scolarité), il écrivait des poèmes dès l’âge de 12 ans et avait l’ambition d’être écrivain. Pendant ses études, il a publié de nombreux textes dans plusieurs revues, comme "La Conque", "Le Banquet", "Gil Blas", "La Grande Revue", "Matiin", etc.

Son indignation parfois arrogante face à l’injustice a joué beaucoup contre l’étudiant qu’il était : « Le fond de ma nature d’enfant était l’insubordination, la révolte contre toute autorité. J’étais un élève indiscipliné, je me sauvais du lycée. Ma passion contre l’injustice est aussi vieille que ma conscience. » (témoignage de 1932, cité par Julie Rouzaud dans son mémoire de master de droit privé soutenu le 9 septembre 2014 à Bordeaux).

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Ce fut aussi l’époque où Léon Blum fut fasciné par Maurice Barrès qui l’avait touché comme écrivain : « À une société très positive, très froidement sceptique, que Renan et Taine avaient dressée soit à la recherche tranquille des faits, soit au maniement un peu détaché des idées, Barrès venait apporter une pensée sèche en apparence, mais sèche comme la main d’un fiévreux, une pensée toute chargée de métaphysique et de poésie provocante. Il parlait avec une assurance catégorique, à la fois hautaine et gamine, et si dédaigneuse des différences ou des incompréhensions ! Toute une génération, séduite ou conquise, respira cet entêtant mélange d’activité conquérante, de philosophie et de sensualité. » (1903).

En 1890, il intégra Normale Sup mais en fut exclu l’année suivante par manque de motivation. Il a alors acquis une double compétence universitaire avec deux licences, les lettres en 1891 et le droit en 1894. Il fut reçu au concours du Conseil d’État (aujourd’hui à la sortie de l’ENA) en 1896 (il n’a que 23 ans). Il s’est donc retrouvé haut fonctionnaire tout en ayant quelques envies littéraires.


Haut fonctionnaire

Ses fonctions au Conseil d’État lui ont permis pendant vingt-cinq ans de comprendre le fonctionnement de l’État. En 1910, il fut nommé maître des requêtes au Conseil d’État et fut commissaire du gouvernement auprès de la section du contentieux. Son esprit pointilleux a fait qu’il initia certaines jurisprudences importantes de la justice administrative notamment sur l’imprévision des contrats administratifs. Il fut aussi le directeur de cabinet du ministre socialiste Marcel Sembat dans les gouvernements d’union sacrée dirigés par René Viviani et Aristide Briand, du 27 août 1914 au 12 décembre 1916.

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Sa collaboration avec Marcel Sembat a plus tard inspiré des polémiques pour protester contre une famille un peu trop préservée du front pendant la guerre : « Sans doute la bonne place occupée par Léon Blum dans les ministères ne fut pas étrangère à l’heureux sort de ses [quatre] frères. Ainsi fut réalisé ce miracle : une famille de cinq garçons dans la force de l’âge parvenant à "tirer" les quatre ans de la guerre, non seulement sans morts ni blessés, mais sans avoir vu le front. Quelle famille française pourrait en dire autant ? » ("L’Action française" du 14 juillet 1936). Rappelons par exemple pour mémoire que le Président de la République Paul Doumer, qui fut assassiné le 7 mai 1932, fut durement frappé par la guerre, à l’instar d’autres familles françaises, puisqu’il perdit sur le front quatre de ses cinq fils (sur huit enfants en tout) : Marcel, René, André et Armand.


Chroniqueur littéraire et essayiste

Appréciant la littérature, Léon Blum rédigea des critiques littéraires en commentant les livres et pièces de théâtre dès 1892 (et jusqu’en 1901) dans la "Revue blanche" (très libertaire) à laquelle d’autres grandes plumes collaborèrent : Charles Péguy, Paul Verlaine, Guillaume Apollinaire, Émile Zola, Stéphane Mallarmé, Marcel Proust, Paul Claudel, Alfred Jarry, Jules Renard, etc. Il collabora aussi, entre autres, dans "La Revue latine" et bien sûr, plus tard, dans "L’Humanité", et, fréquentant les salons parisiens où il rencontra nombre d’intellectuels, il se fit une réputation de bon critique littéraire. Il publia aussi des livres sur Goethe en 1901 et sur Stendhal en 1914.

En 1907, il a même écrit un essai sur le mariage et sur l’expérience préconjugale de la jeune fille ("Du Mariage"), où il développait des idées très libérales en matière de mœurs à une époque particulièrement puritaine. Un essai où il préconisait l’égalité sexuelle de l’homme et de la femme et donc l’émancipation sexuelle de la femme avant le mariage en évoquant le « préjugé niais et funeste » de la virginité qu’il qualifiait de « long sacrifice pour elles, puisqu’elles sont coincées : aimer en dehors du mariage, c’est s’excepter du mariage. Et l’on ne vit que pour se marier un jour. Renoncer à l’amour qui tente ou renoncer au mariage, comprimer l’impulsion naturelle ou briser avec la convention sociale. » et rappelait que le désir s’apprenait : la « femme devient plus séduisante aux hommes à mesure qu’elle est formée à l’amour ».

Il distinguait très nettement amour basé sur le désir et mariage vu comme une institution sociale : « L’intensité du désir s’éteint naturellement que ce soit chez la femme ou chez l’homme. La communauté de vie précipite cela, accélère la satiété car elle rend la possession trop fréquente et trop facile. ». En juillet 1892, il avait déjà publié un petit texte sur l’amitié des jeunes filles, puis une autre nouvelle en 1893 où il expliquait qu’un jeune homme devrait aimer trois jeunes filles en même temps.

N’aurait-il jamais publié son essai sur le mariage s’il avait envisagé une vie politique de premier plan ? Si, puisqu’il a quand même pris l’audacieuse décision de sa réédition en 1937, en plein Front populaire, ce qui fit scandale dans les milieux politiques. En 1907, Octave Mirabeau avait proposé ce livre au prix Goncourt mais Léon Daudet l’avait catégoriquement refusé. Le livre a cependant eu un grand succès commercial à 1907, puisqu’en un an, dix éditions ont été lancées.


Député

Léon Blum fut élu pour la première fois député de la Seine le 16 novembre 1919, troisième et dernier élu sur la liste menée par le socialiste indépendant Joseph Paul-Boncour (futur Président du Conseil du 18 décembre 1932 au 28 janvier 1933) opposée à la liste du Bloc national menée par Alexandre Millerand (le leader de la majorité, futur chef du gouvernement du 20 janvier 1920 au 23 septembre 1920 et futur Président de la République du 23 septembre 1920 au 11 juin 1924).

Cependant, la SFIO n’a obtenu que 64 députés au lieu des 103 précédents. Le Bloc national de Georges Clemenceau gagna largement les élections, en hommage au Père La Victoire.

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L’activité parlementaire de Léon Blum était assez dense. Dès 1919, il fut le secrétaire du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale avant de présider le groupe jusqu’en 1936 (avec une interruption entre 1928, son échec, et 1929, son retour, pendant laquelle Vincent Auriol l’a remplacé). En 1920, Léon Blum s’opposa à la réforme fiscale du Ministre des Finances Frédéric François-Marsal (futur très bref Président du Conseil du 8 juin 1924 au 14 juin 1924) en soutenant le projet de Vincent Auriol qui fut par la suite le Ministre des Finances du Front populaire. En 1921, Léon Blum proposa la nationalisation des chemins de fer. Il défendit aussi en 1921 et 1922 l’octroi d’un budget de la recherche sur la radioactivité.

Sachant que l’Allemagne était dans l’incapacité de rembourser à la France les dettes de guerre, Léon Blum s’opposa fermement au gouvernement de Raymond Poincaré qui décida l’occupation de la Ruhr pour faire pression sur l’Allemagne (entre le 11 janvier 1923 et le 25 août 1925), car cette décision était en train d’isoler diplomatiquement la France et n’a eu aucune conséquence économique en faveur de la France. Cette prise de position fut à l’origine des attaques contre Léon Blum dont les détracteurs insistaient sur sa proximité avec l’Allemagne pour ne pas parler carrément de trahison.

Léon Blum fut réélu député de la Seine le 11 mai 1924 dans la vague du Cartel des gauches qui consacra la grande victoire des radicaux d’Édouard Herriot. Léon Blum refusa que les socialistes participassent au gouvernement mais préconisa leur soutien à Édouard Herriot qui, comme Ministre des Affaires étrangères, allait à la conférence de Londres, dans le sens, selon Léon Blum, de ce qu’aurait voulu Jean Jaurès (arbitrage, sécurité, désarmement).

Parmi ses prises de positions pendant cette période, Léon Blum a soutenu la hausse des indemnités parlementaires en 1926 malgré les campagnes antiparlementaires de l’époque, et réclama le droit de vote aux femmes dès 1927.

Le retour au scrutin majoritaire desservit Léon Blum qui fut battu au second tour des élections législatives du 29 avril 1928, par le communiste Jacques Duclos (8 199 voix contre 6 801). Il ne fut réélu ensuite député qu’à la suite d’une élection partielle à Narbonne (consécutive à la mort d’un député socialiste) dès le premier tour le 23 décembre 1929 avec 760 voix d’avance sur son concurrent. Dans cette législature dominée par Raymond Poincaré et André Tardieu, Léon Blum est devenu le principal leader de l’opposition au Palais-Bourbon. Il y milita notamment pour faire appliquer la loi sur les assurances sociales. Face à la hausse du chômage en début 1931 (à la suite de la crise de 1929), Léon Blum défendit le principe de crédits pour secourir les demandeurs d’emploi et a interpellé le gouvernement de Pierre Laval.

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Très actif aussi pour défendre les viticulteurs de sa circonscription, il fut réélu très largement dès le premier tour le 1er mai 1932. Ces élections virent la victoire de la gauche radicale. Après le renversement du gouvernement d’Édouard Herriot (le 14 décembre 1932), Léon Blum a soutenu ceux de Joseph Paul-Boncour et d’Édouard Daladier. Il contribua néanmoins à renverser le gouvernement d’Édouard Daladier le 23 octobre 1933 en refusant un prélèvement exceptionnel sur les revenus, afin de préserver le pouvoir d’achat. Initiateur d’une commission d’enquête sur l’affaire Stavisky, il apporta son soutien Édouard Daladier (revenu à la tête du gouvernement) lors des émeutes du 6 février 1934.

Ensuite, rejetant les crédits exceptionnels du Ministère de la Guerre en 1934, Léon Blum voulait que l’Allemagne fût impliquée dans les négociations sur le désarmement et le contrôle (l’Allemagne était déjà sous le contrôle de Hitler).  Il s’opposa aussi le 15 mars 1935 à la prolongation à deux ans du service militaire décidée par le gouvernement de Pierre-Étienne Flandrin, puis, le 29 novembre 1935, il a nourri avec Paul Reynaud une polémique sur l’hypothèse d’une dévaluation du franc. Il s’est également préoccupé de l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie.

En 1934 et 1935, Léon Blum fustigea les gouvernements nommés après la crise du 6 février 1934 qu’il considérait (excessivement) aussi fascistes que les ligues d’extrême droite : « fascisme militaire des ligues et fascisme jésuitique de Doumergue et de Tardieu ». Du 9 février 1934 au 8 novembre 1934, Gaston Doumergue, ancien Président de la République, a en effet dirigé un gouvernement comprenant de nombreux anciens Présidents du Conseil, dont Édouard Herriot, André Tardieu, Pierre Laval, Albert Sarraut, et qui comprenait aussi Pierre-Étienne Flandrin, Philippe Pétain, Louis Barthou, Henri Queuille, et Louis Marin.

Réclamant la dissolution de la Chambre des députés pendant cette période très troublée, Léon Blum a parallèlement noué des accords avec les communistes qui ont préfiguré le Front populaire (rejoint par les radicaux en perte de vitesse).

Léon Blum fut réélu à Narbonne le 26 avril 1936 dès le premier tour. Ce fut son dernier mandat, initialement pour quatre ans, mais prolongé de deux ans à cause de la guerre, comme pour tous ses collègues députés, si bien qu’en principe, il l’était encore jusqu’en 1942 (tout comme Albert Lebrun était en principe encore Président de la République jusqu’en …1946).

Dans le prochain article, je présenterai la nature de l’engagement politique de Léon Blum.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 juin 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Hollande quatre-vingts ans après.
Daniel Mayer.
Gaston Defferre.
Charles De Gaulle.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Pierre Laval.
Guy Mollet.
André Gide.
La Première Guerre mondiale.
Sarajevo.
Le Front populaire.
Léon Blum.
Jean Jaurès.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
John Maynard Keynes.
Le colonel de La Rocque.
Charles Péguy.
Ce qu’est le patriotisme.
Louis-Ferdinand Céline.
Philippe Pétain.
Pierre Laval.
L'Allemagne en 1933.
L'Espagne en 1936.

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