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23 septembre 2020 3 23 /09 /septembre /2020 16:35

(verbatim)


En savoir plus :
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200926-chirac.html


Discours de Richard Ferrand dans l'hémicycle le 23 septembre 2020

Madame et messieurs les Premiers ministres,
Mesdames et messieurs les ministres,
Monsieur le Président du Conseil économique, social et environnemental,
Messieurs les présidents,
Mesdames et messieurs les députés, chers collègues,
Madame la maire de Paris,
Madame et messieurs les présidents de région,
Monsieur le colonel commandant la place militaire du Palais-Bourbon,
Messieurs les secrétaires généraux,
Chère Madame Claude Chirac,
Mesdames, messieurs,

Il y aura bientôt une année, tombait la triste nouvelle : Jacques Chirac n’était plus.

Jacques Chirac l’infatigable, Jacques Chirac l’insubmersible, Jacques Chirac qui par toutes ses fibres avait vécu à pleine vie et incarnait pour ainsi dire l’idée même de dynamisme et d’allant, Jacques Chirac nous avait quittés.

Depuis plus d’un demi-siècle, il faisait partie de notre vie politique et, pour ainsi dire, la rythmait. Avec lui nous avions connu la République à grandes enjambées, fonceuse, gourmande, sans complexes, qui virevoltait de coup de gueule en coup de théâtre, de dissolution en retournement électoral. Quelle santé ! Quelle énergie !

Ce tourbillon de vitalité, pourtant, nous cachait sans doute un autre Chirac, plus secret, plus profond. Un Chirac travailleur, car on n’entre pas à l’ENA sans efforts, on n’est pas élu et réélu sans constance. Un Chirac curieux du monde, qui avait visité l’Amérique, qui aimait les cultures d’Asie et d’Océanie. Un Chirac lecteur de Camus et de Malraux, qui déployait tout son talent pour ne surtout pas mériter l’étiquette d’intellectuel.

Jeune conseiller de Georges Pompidou, qui lui apprend les bases du réalisme en politique, Jacques Chirac n’a pas trente-cinq ans lorsqu’il se lance à l’assaut d’une circonscription, dans l’un de ces bastions de la gauche que les gaullistes ont alors la volonté de conquérir.

Au cœur de la France en effet, la Corrèze attend son paladin. Et la belle endormie n’en croira pas ses yeux !

En 1967, il faut tout à la fois un bon contact, une certaine culture historique et un peu de malice paysanne pour comprendre ces départements ruraux, un peu méfiants, et néanmoins accueillants, qui au centre de notre beau pays forment en quelque sorte le conservatoire de nos passions françaises.

Le goût de l’ordre et l’amour de la liberté, l’attachement aux traditions marié à l’aspiration au progrès, une nature majestueuse et le refus de mourir enclavé : telles étaient les contradictions bien françaises des Corréziens depuis 1789, quand un grand gaillard surgi d’un cabinet de Matignon, en 1967, vint leur dire qu’il les avait compris.

À la surprise générale, sauf peut-être à la sienne, Jacques Chirac fut élu député. Un succès d’autant plus éclatant, pour le débutant qu’il était encore, qu’il renversait, déjà, le cours des événements.

Aux législatives de 1967, en effet, ne l’oublions pas, les gaullistes et leurs alliés ne conservèrent la majorité qu’à un siège près. Cette circonscription corrézienne qu’emportait le jeune Chirac, c’était plus qu’un trophée, c’était la victoire.

Le nouveau député en fut immédiatement récompensé : à peine élu, le voici nommé au Gouvernement comme secrétaire d’État à l’Emploi. Et c’est ainsi que, le 12 avril 1967, pour la première fois dans cet hémicycle, il prend la parole, sur le problème encore presque méconnu du chômage.

Ce secrétariat d’État n’est alors qu’un « strapontin », pour reprendre le terme de Georges Pompidou, qui a prévenu son protégé par un sage conseil : « Ne vous prenez surtout pas pour un ministre ! »

Le cours de l’histoire va en décider autrement. Quand on est secrétaire d’État à l’Emploi en Mai-68, au moment des plus grandes grèves de notre histoire, avec un quart de la population active en dissidence, l’activité économique à l’arrêt et la perspective d’une révolution sociale, mieux vaut avoir des nerfs et du discernement. Dans ce contexte un peu fou, Jacques Chirac se révèle : fin négociateur en sous-main comme à Grenelle, capable d’entendre les bonnes raisons de l’adversaire et d’ignorer les mauvaises idées des amis, pragmatique, efficace et solide, il fait ses preuves. Il ira loin, chacun le sent.

Aussi poursuit-il sa carrière paradoxale : trois fois élu député, trois fois propulsé au Gouvernement dans la foulée.

Pendant neuf ans, c’est au nom de l’exécutif qu’il s’exprime ici : secrétaire d’État, ministre délégué, ministre, Premier ministre, il lui faut attendre neuf ans pour redevenir parlementaire de plein exercice… Un parcours atypique que pourraient envier de nombreux députés, qui attendent parfois plus de neuf ans pour accéder au Gouvernement… ou pas.

Une expérience, en particulier, mérite qu’on s’y arrête. En 1971, Jacques Chirac est nommé ministre délégué aux Relations avec le Parlement. Toujours aussi actif, proche du Président Pompidou au point d’avoir droit d’entrée permanent à l’Élysée, c’est tambour battant qu’il mène la majorité, ou qu’il malmène l’opposition. Il s’en repentira.

« J’ai été un mauvais ministre des Relations avec le Parlement », confiera Jacques Chirac, et cette capacité à reconnaître ses erreurs fait, je le crois, partie intégrante du sens politique.

Oui, Jacques Chirac a quelque peu brusqué les parlementaires, ce qui passait pour logique dans cette France du début des années 1970, au moment de la technocratie triomphante et de l’énarchie pure et dure. Or, le Corrézien de Paris comprend qu’il fait fausse route. Il sent qu’en République, deux légitimités coexistent, celle du savoir et celle de l’élection – celle de la technicité et celle de la citoyenneté.

Oui, ces deux légitimités existent et ne doivent pas être disjointes, encore moins opposées. Il ne suffit pas de savoir, dans l’isolement superbe du penseur ou du statisticien : il faut convaincre, et pour cela écouter, dialoguer, discuter, avec toutes les composantes de la société, avec l’ensemble des citoyens.

C’est ce constat qui fera de Jacques Chirac ce ministre de l’Agriculture entré dans la légende républicaine, un ministre au grand air, accessible, ouvert, omniprésent, qui entre deux dégustations, sous l’apparence d’une grande jovialité, prend en permanence le pouls de la Nation.

Après un bref passage au ministère de l’Intérieur, le voici faiseur de roi, bouleversant déjà les pronostics de l’élection présidentielle : en 1974, ralliant les « députés de base » contre les « barons », il fait élire Valery Giscard d’Estaing qui le nomme à Matignon.

Nous devons à la majorité de cette époque une innovation qui, sous des formes renouvelées, demeure un grand rendez-vous démocratique : les questions au Gouvernement.

Le 12 juin 1974, à quinze heures, c’est Jacques Chirac qui inaugure cette procédure nouvelle ; et puisque l’opposition semble bien décidée à en profiter pour rompre des lances, le nouveau Premier ministre ne craint pas de s’exposer. Sur vingt-deux questions posées ce jour-là, Jacques Chirac va répondre six fois en personne.

Sur les aides aux collectivités locales, sur l’éducation physique et sportive, sur les essais nucléaires souterrains, sur l’éventualité d’une session extraordinaire, sur les pensions de réversion, sur les grèves à l’ORTF, il est là, il bataille, argumente, réplique, sous les applaudissements de sa majorité qu’il galvanise. Le moment est si intense que le jour même, en séance, les députés demandent qu’à l’avenir, les questions au Gouvernement soient intégralement télévisées ! C’était il y a quarante-six ans…

La télévision, deux ans plus tard, donna à voir un Chirac tout aussi dynamique, mais fort mécontent. C’était, souvenez-vous, durant cet été chaud de 1976, l’année de la sécheresse… Estimant ne pas obtenir les moyens de sa politique, le Premier ministre sortit le pays de sa torpeur en résiliant de lui-même ses fonctions, pour se retremper dans les sources même du gaullisme militant, bien décidé à ne plus avoir d’autre chef que sa propre conscience. Après l’alternance de 1981, il s’imposa comme le leader de l’opposition.

La suite, vous la connaissez, vous l’avez vécue comme moi. Raconter la vie de Jacques Chirac ? Mais ce serait retracer l’histoire de la Ve République, et je n’y prétends pas ! Je partagerai avec vous quelques points saillants, des moments décisifs : ceux qui restent, à jamais, gravés dans notre mémoire collective.

Sur l’Europe, certaines de ses positions ont heurté, mais reconnaissons qu’il a beaucoup évolué après l’appel de Cochin. Et même, en lisant et relisant ses discours et déclarations, j’ai trouvé un aphorisme politico-philosophique. « Et le vrai fondement de la paix intérieure, dans une société démocratique, c’est la pratique responsable de la liberté et le sentiment partagé de la justice », disait-il ainsi dans sa déclaration de politique générale, le 5 juin 1974.

De même sommes-nous nombreux, dans cet hémicycle, quel que soit notre engagement politique, à approuver ces « cinq actions essentielles » qu’il inscrivait dans sa feuille de route : « la protection de la nature, l’humanisation de la vie urbaine, l’amélioration des conditions de travail, l’aménagement des loisirs, l’allégement du formalisme administratif »…

Redevenu Premier ministre en 1986, il ajoutait : « Notre nouvelle frontière, ce doit être l’emploi. » Les voies et moyens qu’il envisageait alors n’ont pas convaincu les Français, qui prolongèrent le mandat de François Mitterrand en 1988.

Mais je veux retenir les références que Jacques Chirac mettait alors en avant et qui allaient beaucoup plus loin que la simple théorie libérale ou monétariste : « Car les Français ne se résignent pas, disait-il.

« Beaumarchais a bien exprimé cette faculté de nos compatriotes à se ressaisir devant l’obstacle, faculté qui fait sans doute le trait le plus attachant du génie français : ‘‘La difficulté de réussir, dit‑il, ne fait qu’ajouter à la nécessité d’entreprendre.’’ »

En citant Beaumarchais, il parlait de lui-même, et plus tard il convoqua un auteur plus moderne à l’appui de son projet de société : « La politique nouvelle, disait-il, ne saurait être le simple énoncé de mesures techniques à inscrire dans des textes législatifs ou réglementaires. L’attente du renouveau va bien au‑delà. Comme l’a écrit Albert Camus, ‘‘l’homme est un animal qui veut du sens’’. Notre tâche aujourd’hui, ce n’est rien moins que de donner un sens au renouveau. Notre ambition, c’est de trouver ce sens dans une véritable renaissance de l’humanisme. »

Bref, nous assurait-il, « quelle que soit la difficulté des temps, nous devons avoir confiance en la France parce que la France a toutes les chances ».

La France de Jacques Chirac n’était pas frileuse. La France selon Jacques Chirac était ce pays ouvert, râleur peut-être mais toujours novateur, revendicatif sans cesser d’être inventif, cette France complexe et inépuisable que nous aimons par-delà la raison.

Aussi rejetait-il toute tentation d’exclusivisme, toute forme de discrimination haineuse. Et nous avons tous en tête sa déclaration du Vélodrome d’hiver, le 16 juillet 1995, quand il reconnut la participation de l’État français à la folie criminelle de l’occupant : « Il est, dans la vie d’une nation, des moments qui blessent la mémoire et l’idée que l’on se fait de son pays », affirma-t-il gravement.

Ces moments, il fit tout pour ne jamais les revoir et, malgré les tentations que pouvait susciter chez quelques-uns une certaine arithmétique électorale, jamais, oui jamais, il ne voulut que la droite républicaine s’allie avec la droite extrême.

Sa dernière intervention dans cet hémicycle en porte témoignage.

Il n’était plus présent ici depuis sa première élection à la présidence de la République, en 1995, et comme le voulait la Constitution, à l’époque, il ne pouvait plus communiquer avec les parlementaires que par le truchement d’un message.

Pour ce dernier message dans l’hémicycle, vous lui avez donc prêté votre voix, Monsieur le Président Debré, vous qui en avez donné lecture ici même, en juillet 2002.

Jacques Chirac vient d’être réélu, au second tour, avec plus de 80 % des voix. Une fois encore, il a déjoué tous les calculs et toutes les prédictions, montrant que la surprise reste la seule vraie loi de l’Histoire.

Et voici ce qu’il déclare aux députés, je crois que c’est toujours valable aujourd’hui :

« Notre pays n’a pas le choix de rester immobile dans un monde en mouvement, dynamique, mais aussi instable.

« Au sursaut démocratique des Français doit répondre un véritable sursaut politique pour rendre à l’action publique sa force et son efficacité. »

Vous savez ce que prédisait Charles de Gaulle, « tout le monde a été, est ou sera gaulliste ». Aujourd’hui, pour paraphraser le Général, je constate que tout le monde a été, est ou sera chiraquien.

Par son dynamisme, son mouvement, sa stratégie de l’initiative qui donnait le tournis à ses alliés comme à ses adversaires, Jacques Chirac nous a longtemps étourdis de son activité. Nous comprenons mieux aujourd’hui, avec le recul du temps, ce qui constituait l’unité de l’homme et de sa pensée : un amour inépuisable de la France et des Français, un puissant ancrage humaniste qui faisait de lui un grand républicain.

Cette plaque de cuivre que je vais bientôt dévoiler, bien sûr, n’est pas grand-chose ; ce siège n° 99 qu’elle va orner à jamais, Jacques Chirac ne l’a occupé que passagèrement, avant de voler vers la magistrature suprême, en 1995. Et pourtant, cette plaque sur ce siège nous en dit beaucoup sur lui et sur nous, sur notre République. Elle est un hommage, un hommage de la Représentation nationale à celui qui, devant l’Histoire, sut incarner l’essentiel de la France.

Le plein respect des exigences sanitaires nous oblige à porter des masques, et c’est normal ; mais nos cœurs, eux, ne sont pas masqués ; non, je le lis dans vos yeux, notre émotion est sensible au moment de dire à Jacques Chirac et à sa famille que notre République n’est plus la même sans lui, et qu’il nous manque.

Les institutions, bien sûr, nous survivent et c’est là leur fonction ; mais elles n’en sont pas moins œuvres humaines et je veux dire ici que Jacques Chirac, député, secrétaire d’État, ministre, Premier ministre, président du conseil général de Corrèze, maire de Paris, Président de la République, Jacques Chirac les habita comme personne.

Son style est parti avec lui, il serait vain de prétendre l’imiter. Sa mémoire en revanche nous vient en héritage, pour nous donner une leçon de haute politique : non, l’action publique n’est pas vaine ; oui, les mille et un tours que nous jouent les aléas électoraux ont du sens, s’ils permettent aux élus de parler à la France et de lui montrer la voie à suivre, pour éviter d’aller au gouffre.

Comme disait Malraux : « L’homme est ce qu’il fait. » Et Jacques Chirac n’a pas voulu que Malraux entre au Panthéon par hasard. Avec l’auteur de la Condition humaine, c’était l’engagement et le courage qu’il saluait.

Mais je n’oublie pas que le Président Chirac accueillit un autre écrivain au Temple des grands hommes : Alexandre Dumas père, un romantique comme lui, un amoureux de la vie qui avait porté haut les couleurs de la France.

Avec Dumas, Jacques Chirac signifiait aussi qu’on peut être descendant d’esclave et partie prenante du récit national, que la qualité de Français n’a rien de biologique ni d’ethnique, puisqu’elle se confond avec le culte de la liberté. Quelle plus belle illustration pouvait-il trouver que l’auteur des Trois Mousquetaires, lui qui, né trop tard, n’aurait pas déparé leur troupe ?

Jacques Chirac, ce nom qui sonne comme un cliquetis d’épées, fut en somme un fin bretteur de notre vie publique.

Comme Porthos, il aimait la simplicité et la cordialité, il appréciait cette solide fidélité dont il témoigna lui-même auprès de ses amis.

Comme Athos, plus complexe et tourmenté qu’il s’efforçait de paraître, il savait conserver sa part de secret et ne découvrir ses plans qu’au bon moment.

Comme Aramis, séducteur et séduisant, fin tacticien, il respectait les pouvoirs civils et religieux sans pour autant renoncer à son libre-arbitre.

Réunissant en lui les qualités des trois mousquetaires, Jacques Chirac s’inspira librement de leur devise en proclamant : la France pour tous, et tous pour la France !

Il fut un d’Artagnan de la République, prompt à tirer le fer, et capable de se réconcilier avec des adversaires de bonne foi s’il s’agissait de combattre pour une cause juste.

Parmi celles-ci, je pense à ces grandes causes transpartisanes qu’il défendit, à la fin de sa vie, dans les enceintes internationales. À l’Unesco d’abord, où il prit parti pour la « diversité culturelle », contre une « mondialisation-laminoir des cultures ». Au sommet de la Terre à Johannesburg, en 2002, quand il tira l’alarme : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » En peu de mots, quel programme !

Je veux également rappeler ici que Jacques Chirac fit partie, le 18 septembre 1981, des dix députés RPR qui votèrent le projet d’abolition de la peine de mort tandis que 73 votent contre et quatre s’abstiennent.

Et en 2007, l’un des derniers textes adopté sous sa présidence sera l’article 66-1 de la constitution relatif à l’interdiction de la peine capitale, votée par le Congrès le 19 février de la même année.

Tel fut Jacques Chirac. On croirait, à parcourir ainsi les grands moments de son existence, que tel un personnage surnaturel, il eut plusieurs vies. Non : il en construisit une et une seule, bien remplie, et même très dense, qu’il dévoua tout entière à la République et à ses concitoyens.

En sa mémoire, en son honneur, je suis heureux de vous voir ici réunis pour inscrire définitivement le nom de Jacques Chirac dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.

Je vous remercie.

Richard Ferrand, le 23 septembre 2020 à Paris.


Discours de Richard Ferrand dévoilant le timbre de Jacques Chirac le 23 septembre 2020


Madame et messieurs les Premiers ministres,
Mesdames et messieurs les ministres,
Monsieur le Président du Conseil économique, social et environnemental,
Messieurs les présidents,
Mesdames et messieurs les députés, chers collègues,
Madame la maire de Paris,
Madame la Présidente de la région Île-de-France,
Monsieur le Président du Groupe La Poste, cher Philippe Wahl,
Messieurs les secrétaires généraux,
Mesdames, messieurs,

En mémoire de Jacques Chirac, nous venons d’apposer une plaque commémorative dans l’hémicycle. Mais cet hommage aurait été incomplet si, monsieur le Président du Groupe La Poste, vous n’aviez accepté de dévoiler aujourd’hui le timbre à l’effigie de Jacques Chirac qui va entrer en circulation dans quelques jours.

Je dis bien « dévoiler », et rien de plus. L’oblitération « premier jour » aura lieu samedi, en Corrèze et à Paris simultanément : beau symbole !

Dès aujourd’hui toutefois, nous allons pouvoir admirer le travail réalisé par Philaposte et j’ai tenu à ce que ce dévoilement ait lieu ici, dans cette belle galerie des Fêtes qui, depuis 1848, relie le Palais-Bourbon à l’hôtel de Lassay.

Il y eut beaucoup d’innovations, en 1848 : le suffrage universel bien sûr, même s’il n’était que masculin à l’époque ; mais aussi le timbre-poste, mis en circulation à l’initiative du nouveau gouvernement républicain et de son directeur des Postes, le député Étienne Arago. Preuve s’il en était besoin que les parlementaires peuvent avoir d’excellentes idées !

Car, si la République a inventé le timbre-poste, celui-ci le lui a bien rendu, en devenant un admirable support d’éducation populaire et de communication institutionnelle.

Chaque année, en effet, plusieurs figures de notre histoire littéraire ou politique ont ainsi les honneurs d’un timbre-poste, qui rappelle leur action, leur œuvre, leur engagement, aux usagers de La Poste.

Et je me prends parfois à rêver d’un petit livre qui recenserait tous ces députés inventifs et courageux, de Danton à Gambetta, de Jules Ferry à Clemenceau, de Victor Hugo à Pierre Mendès France, que la philatélie honora d’un timbre.

Cette année, c’est bien sûr Jacques Chirac qui est à l’honneur, sur un timbre d’un graphisme élégant, tout en légèreté, montrant qu’on peut célébrer l’histoire avec le style de la modernité.

J’ai dit dans l’hémicycle pourquoi cet hommage à Jacques Chirac s’imposait. Je sais que Philippe Wahl partage cet avis et suis heureux de lui donner la parole.

Je vous remercie.      

Richard Ferrand, le 23 septembre 2020 à Paris.


Source : assemblee-nationale.fr
https://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20200923-discours-richard-ferrand.html
 

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7 septembre 2020 1 07 /09 /septembre /2020 03:21

« Hommage à Antoine Rufenacht, homme de convictions, qui transforma sa ville comme nul autre et transmit le flambeau à Édouard Philippe. Pensées amicales pour ce dernier qui perd un proche et un maître, comme pour sa famille, les Havraises et les Havrais. » (Emmanuel Macron, le 5 septembre 2020 sur Twitter).


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Après le sénateur UMP Patrice Gélard, juriste et universitaire, figure politique importante de Seine-Maritime, président de la "commission d'organisation et de contrôle des opérations électorales" (COCOE) lors de l'élection du nouveau président de l'UMP en novembre 2012, disparu au début de l'été, le 25 juin 2020, l’ancien maire du Havre Antoine Rufenacht est mort à 81 ans, emporté par la maladie, dans la matinée de ce samedi 5 septembre 2020 au Havre (il est né le 11 mai 1939 au Havre). On le présente souvent comme le "mentor" du désormais ancien Premier Ministre Édouard Philippe, son successeur à la mairie du Havre, ce qui est vrai : « C’est avec lui que je me suis engagé en politique. C’est lui que j’ai regardé pour apprendre. » tout en évoquant l’homme discret et pudique : « Très impressionnant par sa hauteur de vue et son élégance. Mais il n’était pas intimidant. On pouvait lui parler directement. » ("Paris-Normandie" le 5 septembre 2020). Néanmoins, le réduire à ce seul statut serait réducteur pour cet ancien jeune gaulliste de l’UJP qui a été un militant RPR qui a suivi toute l’aventure chiraquienne (malgré un éloignement temporaire pendant les années 1980).

À l’issue des élections municipales de mars 1983, la station de radio Europe 1 avait fait une émission hebdomadaire le mercredi soir qui s’intitulait : "Les numéros 1 de demain". Pendant une heure, un invité, considéré comme "jeune espoir", était interrogé non seulement sur des dossiers locaux mais aussi nationaux. À l’époque, ces invités n’étaient pas très connus du grand public même si les fins connaisseurs de la vie politique (et les moins fins connaisseurs aussi) les suivaient déjà attentivement. Des noms ? L’avocat André Soulier, par exemple, premier adjoint au maire de Lyon Francisque Collomb, PR, potentiel futur maire de Lyon (Michel Noir a tout chamboulé), qui n’a pas finalement beaucoup "percé" (vice-président du conseil régional de Rhône-Alpes, il fut élu par la suite, député européen). Invité aussi, l’enseignant d’allemand Jean-Marc Ayrault, PS, à l’époque maire d’une ville de la banlieue nantaise, qui, on le sait maintenant, a conquis la ville métropole avant de conquérir le groupe socialiste à l’Assemblée Nationale puis Matignon et le Quai d’Orsay, sans doute la meilleure "réussite" des invités de l’émission.

Et il y avait Antoine Rufenacht, qui avait échoué dans la conquête du Havre, qui est resté très longtemps communiste, déjà ancien (jeune) ministre et qui était l’un des "grognards" de Jacques Chirac au RPR. Finalement, il a gagné Le Havre seulement en juin 1995, après un quart de siècle de persévérance, mais il n’est plus jamais retourné au gouvernement. En revanche, grâce à sa capacité à choisir sa succession (pour beaucoup d’élus, c’est difficile d’accepter le principe de leur départ, si bien que souvent, ils meurent les bottes aux pieds avec une querelle de succession après leur disparition, mais c’était aussi à l’époque des cumuls des mandats, je pense, dans la région, à Jean Lecanuet, par exemple), il a "fait" un futur Premier Ministre pour la France.

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C’est-à-dire Édouard Philippe qui fut élu adjoint au maire chargé des affaires juridiques dès mars 2001, réélu premier adjoint chargé du développement économique et portuaire, de l’emploi, de la formation, de l’enseignement supérieur et des relations internationales en mars 2008 (mais entre-temps, ce derinier fut aussi élu conseiller régional, conseiller général, et aussi nommé directeur général de l’UMP par son président fondateur Alain Juppé). Le 24 octobre 2010, Édouard Philippe fut élu maire du Havre, hors d’une élection municipale normale, après la démission d’Antoine Rufenacht qui a voulu assurer la transition, réussie puisque Édouard Philippe fut élu sur son nom en mars 2014 (avec la présence d’Antoine Rufenacht en dernier de liste) et réélu en juin 2020. Pendant la campagne municipale de 2014, Édouard Philippe, qui revendiquait deux filiations, Antoine Rufenacht et Alain Juppé, a insisté sur la grande délicatesse de son mentor du Havre : « Il a été d’une classe exceptionnelle. Il a dû me dire une fois en quatre ans de faire attention… ».

Dans son émotion en apprenant la mort d’Antoine Rufenacht, Édouard Philippe a publié sur son compte Twitter une photographie de l’ancien maire avec cette légende en italien : « Tu duca, tu signore, e tu maestro. » [Tu es mon guide, mon seigneur et mon maître], qui est un extrait de "L’Enfer" de Dante, qui était déjà la phrase qu’il avait citée lorsqu’il s’installa dans son fauteuil de maire le 24 octobre 2010. Ce qui, pour Antoine Rufenacht, restait cohérent puisque lui-même avait déclaré en 2017 : « Il pourrait être mon fils ! » même s’il lui avait déconseillé d’accepter Matignon. En 2019, il avait proposé qu’Édouard Philippe se présentât aux municipales à Paris.

Pour Antoine Rufenacht, il s’agissait, en 2010, de se retirer progressivement de la vie politique, après 15 années à la tête du Havre, tout en assurant sa ville d’une succession la meilleure possible. Cette volonté de parrainer des "jeunes pousses" (des "numéros 1 de demain") n’a pas seulement bénéficié qu’à Édouard Philippe. Il a ainsi "parrainé" de très nombreux élus locaux en Seine-Maritime ainsi que Nathalie Kosciusko-Morizet dans sa campagne pour les élections municipales à Paris en 2014.

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Revenons à la trajectoire de ce baron du chiraquisme.

Issu de la bourgeoise protestante du Havre, Antoine Rufenacht fut un ancien élève de l’ENA, sorti en 1968. Parmi ses condisciples de promo, on peut citer Alain Lamassoure, Thierry de Beaucé, René Couanau, Jean-Michel Belorgey, Jean-Claude Boulard, Jean Drucker et Bernard Attali. À l’ombre du gaulliste Olivier Guichard, il s’est engagé au sein de l’UJP (l’Union des jeunes pour le progrès) qui était le mouvement des jeunes gaullistes (de l’UDR). Administrateur civil, il dirigea aussi l’entreprise familiale à partir de 1978.

Il a commencé sa carrière élective en 1973 en obtenant ses deux premiers mandats : conseiller municipal du Havre, mandat renouvelé sans interruption jusqu’en mars 2014. Il fut aussi élu conseiller général du Havre en novembre 1973, qu’il fut jusqu’en mars 1992, avec, entre mars 1982 et mars 1992, la fonction de premier vice-président du conseil général de Seine-Maritime dont le président fut le centriste Jean Lecanuet (de septembre 1974 à février 1993).

En fait, Antoine Rufenacht a marché sur les traces de Maurice Georges (1901-1975), médecin, gendre du futur Président René Coty, et député gaulliste de 1962 à 1975, à qui il a succédé au conseil général et à l’Assemblée Nationale. Pour raison de santé, Maurice Georges a démissionné de son mandat de conseiller général en octobre 1973 et de son mandat de député en avril 1975. En mars 1973, il avait choisi Antoine Rufenacht comme suppléant et fut donc naturellement le candidat investi pour représenter l’UDR en juin 1975, à l’élection partielle. Maurice Georges a fait partie des 43 parlementaires à avoir soutenu la candidature de Valéry Giscard d’Estaing dès le premier tour de l’élection présidentielle de 1974, à l’instar de Jacques Chirac (contre le candidat gaulliste désigné Jacques Chaban-Delmas). On peut imaginer que la proximité d’Antoine Rufenacht avec Jacques Chirac date de cette époque-là.

Antoine Rufenacht fut donc élu et réélu député du Havre de juin 1975 à mai 1981, puis de mars 1986 à juillet 1995. Il fut battu lors de la victoire de la gauche en 1981 et il a démissionné en juillet 1995 pour raison de cumul des mandats car il venait d’être élu maire tout en restant président du conseil régional de Haute-Normandie, un mandat qu’il a exercé de mars 1992 à mars 1998 et qu’il a obtenu de haute lutte contre l’ancien Premier Ministre Laurent Fabius, élu rouennais et poids lourd local (Antoine Rufenacht est resté conseiller régional de 1992 à 2005).

La circonscription qu’Antoine Rufenacht a quittée en 1995 est toujours restée au RPR, UMP puis LR. Ce fut celle d’Édouard Philippe, élu en juin 2012 (jusqu’en mai 2017 puisque nommé à Matignon). Édouard Philippe a repris donc les deux principaux mandats d’Antoine Rufenacht, maire et député (mais Édouard Philippe n’a jamais apprécié l’appellation de "député-maire du Havre" qu’il fut entre 2012 et 2017).

Mais restons encore un peu à l’époque giscardienne. Jeune énarque et jeune député proche de Jacques Chirac, il fut nommé dans les deux premiers gouvernements de Raymond Barre Secrétaire d’État chargé du Commerce et de l’Artisanat du 27 août 1976 au 5 avril 1978. Il fut réélu député en mars 1978 et retrouva ainsi son siège au Palais-Bourbon. Malgré son "haut potentiel", il n’a jamais retrouvé de portefeuille ministériel dans la suite de sa carrière, car sa passion fut avant tout Le Havre.

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En mars 1977, mars 1983 et mars 1989, Antoine Rufenacht a tenté sans succès de ravir la mairie du Havre à la figure communiste André Duroméa, ancien résistant, ouvrier et parlementaire, qui fut élu maire à partir de mars 1971 (dès le premier tour en 1971, 1977 et 1983). Le député RPR n’a pas eu la possibilité de battre ce maire historique (qui fut décoré par Jacques Chirac en janvier 2006) car André Duroméa a démissionné de la mairie en octobre 1994 pour laisser le siège à son premier adjoint Daniel Colliard dans la perspective des élections municipales de juin 1995. Daniel Colliard avait été le candidat communiste battu par Maurice Georges aux élections législatives de mars 1973, dans la future circonscription d’Antoine Rufenacht, mais Daniel Colliard était toutefois député lors des municipales de 1995, élu en mars 1993 dans une circonscription voisine.

La victoire d’Antoine Rufenacht aux municipales du Havre en juin 1995 fut historique puisque la ville était gérée par les communistes pendant trois décennies. Antoine Rufenacht fut maire du Havre du 23 juin 1995 au 24 octobre 2010 (date de sa démission au bénéfice d’Édouard Philippe), réélu en mars 2001 et en mars 2008. Ce fut son mandat le plus important : rénovation du centre-ville et du côté du port, tramway allant jusqu’à la plage, aménagement du quartier des Docks, Stade Océane, redynamisation économique, etc. Il fut très impliqué par la représentation des villes portuaires et proposa même la fusion des ports du Havre, de Rouen et de Paris. Antoine Rufenacht avait hésité avant de choisir Édouard Philippe comme son héritier politique potentiel. Il avait aussi pensé à Christine Lagarde qui était alors à Bercy (avant d’aller au FMI puis, maintenant, à la BCE).

Parallèlement à son action d’élu, Antoine Rufenacht fut un responsable politique du RPR. Après une brouille avec Jacques Chirac, Antoine Rufenacht fut rappelé par lui en 2002 pour diriger la campagne de sa réélection (avec Roselyne Bachelot pour porte-parole). Considérant cette fonction comme un "CDD à Paris", il préférait retrouver Le Havre à prendre des responsabilités ministérielles. Il a soutenu Nicolas Sarkozy en 2007 (« Je ne vois pas qui d’autres pourrait porter nos couleurs. ») ainsi qu’en 2016 à la primaire LR. Par ailleurs, en 2013, il a organisé la primaire UMP pour la désignation du candidat UMP aux élections municipales à Paris.

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D’une grande érudition culturelle, passionné par l’impressionnisme et l’art italien, « homme simple, sans chichi et doté de l’élégance de l’intelligence » selon "Paris-Normandie" du 6 septembre 2020, respecté par ses adversaires politiques, Antoine Rufenacht n’hésitait pas à saluer courtoisement les habitants de sa ville qu’il croisait lorsqu’il y circulait très fréquemment. Les Havrais ont été choqués en apprenant la nouvelle de sa disparition : « On le voyait passer et il avait toujours un mot gentil. », ou encore : « Il a marqué notre ville pour toujours. ». Les témoignages ont été recueillis par Patricia Lionnet et Stéphane Siret dans "Paris-Normandie" du 6 septembre 2020.

La députée LR-Agir Agnès Firmin-Le Bodo aussi a réagi tristement : « Bâtisseur et visionnaire, il a insufflé la renaissance de notre ville et c’est lui qui a remis Le Havre à son niveau d’une grande ville de France, il a redonné aux Havraises et aux Havrais la fierté d’appartenir au Havre. Son combat, c’était le Havre. À titre personnel, je perds mon père en politique. ». L’adversaire d’Édouard Philippe aux dernières municipales, le député communiste Jean-Paul Lecoq : « C’était un rassembleur. (…) Il appliquait une méthode collective, il avait choisi cette méthode de gouvernance ouverte et l’on travaillait vraiment ensemble sur les projets. J’échangeais souvent par sms avec celui qui m’appelait "mon puissant voisin". ».

Quant à l’ancien député Denis Merville, président de l’association des maires de Seine-Maritime, il a confié qu’il perdait, lui aussi, un mentor : « Je suis très ému. Je lui dois beaucoup, il m’a donné ma chance en politique. J’ai eu l’honneur de travailler avec lui d’abord comme collaborateur, notamment au ministère du commerce et de l’artisanat, puis comme parlementaire. Il a mené un combat exemplaire au Havre. Il a toujours mis ses compétences pour faire évoluer la ville, mais aussi le département et la région, tout en ayant une fibre rurale. Avant l’heure, c’était aussi un militant de la grande Normandie. ». Cette nouvelle grande région, créée en 2016, est actuellement présidée par le centriste Hervé Morin.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 septembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Antoine Rufenacht.
Christian Estrosi.
François Baroin.
Jean Castex.
Franck Riester.
Frédéric Péchenard.
Christine Lagarde.
Michel Noir.
Henry Chabert.
Francisque Collomb.
Hervé Morin.
François Fillon.
Alain Juppé.
Albin Chalandon.
Roselyne Bachelot.
Gérald Darmanin.
Édouard Philippe.
François Léotard.
Cohabitation.
Alain Carignon.
Jérôme Monod.
De Gaulle.
Nicolas Dupont-Aignan.
Luc Ferry.
Claude Malhuret.
Claude Goasguen.
Philippe Séguin.
Jacques Toubon.
Pierre-Christian Taittinger.
Jacques Chirac.
Christian Poncelet.
Patrick Devedjian.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200905-antoine-rufenacht.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/antoine-rufenacht-le-mentor-226933

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/09/05/38518208.html

 



 

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4 septembre 2020 5 04 /09 /septembre /2020 11:48

(verbatim et vidéo)


Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200904-macron.html
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200904-proclamation-republique.html



Discours du Président Emmanuel Macron le 4 septembre 2020 au Panthéon, à Paris, sur les 150 ans de la République





Discours du Président de la République à l’occasion de la célébration du 150e anniversaire de la proclamation de la République, au Panthéon


Monsieur le Préfet de police, en vos grades et qualités,

Chers Matthew, Nora, Patricia, Cathérine, Anna, le moment, je le mesure, pour vous, pour vos familles, est à la fois émouvant et solennel.

Non seulement vous accomplissez un rêve, devenir Français, mais vous le faites dans un lieu à part, notre Panthéon, là où reposent les grandes femmes, les grands hommes honorés par notre patrie, la vôtre désormais. Et qui plus est, cette cérémonie de naturalisation se tient le jour même où la République célèbre son anniversaire.

C'était le 4 septembre 1870.

Alors que l'Empire venait d'être défait à Sedan, un jeune député de 32 ans, Léon GAMBETTA, répondait à l'appel du peuple de Paris et proclamait la République depuis le balcon de l'Hôtel de ville. Léon GAMBETTA, dont nous venons d'entendre les mots, était comme vous, un fils d'immigrés, récent naturalisés, Français de sang mêlé. C'est lui pourtant qui ressuscita la République, ce régime politique de liberté sur lequel nous vivons depuis 150 ans.

Le pays manquait de se briser. La République, une fois encore, le sauva. Il y a tant d'autres Léon GAMBETTA, tant de figures françaises, non par héritage, mais par les combats menés, qui ont façonné notre histoire. Marie CURIE, naquit et grandit en Pologne. Elle reçut 2 prix Nobel, fit le choix de servir la France dans les tranchées comme simple infirmière avant d'ouvrir aux femmes 2 portes qui leur étaient jusque-là fermées, celle des chaires d'enseignement de la Sorbonne et les portes de bronze du Panthéon. Joséphine BAKER, née Américaine, choisit la France pour le faire briller de son talent et de son énergie. Elle aimait sa patrie d'adoption au point de risquer sa vie pour elle en entrant dans la résistance.

Tant et tant de destins devenus Français ainsi par leur combat. Bien d'autres héros, Français par la naissance, nés parfois si loin de la métropole ont porté si haut nos valeurs et marqué l'édification de notre République. Félix EBOUÉ, descendant d'esclaves, répondit dès le 18 juin à l'appel du général de Gaulle. Il fut le premier à planter l'étendard de la France libre au Tchad. Sans cet enfant de notre Guyane qui allait devenir Compagnon de la Libération et repose en ces lieux lui aussi, l'épopée des Forces françaises libres n'aurait pas été la même. Comment ne pas évoquer Gisèle HALIMI, disparue cet été. De sa chère Tunisie, à notre Assemblée nationale, des prétoires, des hémicycles, de plaidoyers en manifestes, celle qui était née Zeiza TAÏEB, plaida pour l'émancipation des peuples et fit faire des bonds de géant à la cause des femmes. Un hommage national lui sera prochainement rendu dans la cour des Invalides.

Léon GAMBETTA, Marie CURIE, Félix EBOUÉ, Joséphine BAKER, Gisèle HALIMI, autant d'exemples, avec d'autres figures, que nous mettons à l'honneur en ce jour de vie en République. Autant de destins dont Matthew, Nora, Patricia, Catherine, Anna, vous êtes aujourd'hui les légataires.

Car c'est votre tour désormais, votre tour aux côtés de tous les enfants de la République par leur naissance, et de tant et tant d'autres, par-delà la diversité de vos origines, vous qui venez du Royaume-Uni, d'Algérie, du Cameroun, du Pérou ou du Liban, décrire vos vies en République. Je ne parle pas là de façonner vos existences personnelles. Vous avez tous déjà un métier, souvent une famille ici, mais d'endosser pleinement les habits de citoyen français, en vous hissant au-delà de vous-même.

Devenir français, c'est en effet accepter d'être plus qu'un individu poursuivant ses intérêts propres, un citoyen qui concourt au bien commun, fait preuve de responsabilité vis-à-vis de ses compatriotes, qui cultive une vertu toute républicaine, des devoirs et des droits. Mais toujours des devoirs d'abord. Devenir français, c'est avoir ancré en soi-même la conscience que parce que la République est toujours fragile, toujours précaire, elle doit être un combat de chaque aube, une conquête de chaque jour, un patriotisme républicain de chaque instant. La République n'est pas donnée, jamais acquise, et je le dis ici aussi pour nos jeunes. C'est une conquête. Elle est toujours à protéger ou à reconquérir.

La liberté d'abord. « Liberté, liberté, chérie » entonne La Marseillaise. Être français, c'est d'abord aimer passionnément la liberté. DE GAULLE a évoqué le pacte 20 fois séculaire entre la France et la liberté du monde. À partir d'aujourd'hui, vous êtes liés par ce pacte. La liberté dans notre République est un bloc. C'est la liberté de participer au choix de ses dirigeants et donc le droit de vote, mais qui est indissociable de la soumission au verdict des urnes, à la liberté collective du peuple. C'est la liberté de conscience, et en particulier la laïcité, ce régime unique au monde qui garantit la liberté de croire ou de ne pas croire, mais qui n'est pas séparable d'une liberté d'expression allant jusqu'au droit au blasphème. Et je le dis au moment où s'ouvre le procès des attentats de janvier 2015. Être français, c'est défendre le droit de faire rire, la liberté de railler, de moquer, de caricaturer, dont Voltaire soutenait qu'elle était la source de toutes les autres. Être français, c'est être toujours du côté des combattants de la liberté. Et plus encore quand les renoncements prospèrent, quand la censure progresse.

L’égalité. Être Français, c'est reconnaître en chaque femme, en chaque homme une même dignité. Être Français, c'est aimer la justice. Abolition des privilèges et Déclaration des droits de l'homme et du citoyen en 1789, suffrage universel masculin et abolition de l'esclavage par SCHŒLCHER en 1848, droit de vote des femmes en 1944, abaissement de la majorité à 18 ans en 1974, abolition de la peine de mort en 1981. Vous vous inscrivez dans une belle et grande Histoire, celle du progrès de l'égalité des droits. Vous êtes aussi les continuateurs d'une marche encore inachevée vers l'égalité concrète et effective. PÉGUY, JAURÈS, BLUM, MENDES FRANCE ont porté haut la République sociale, cette idée simple au fond : chaque citoyen, quel que soit le lieu où il vit, le milieu d'où il vient, doit pouvoir construire sa vie par son travail, par son mérite. Nous sommes encore loin, trop loin de cet idéal. Combien encore d'enfants de France sont discriminés pour leur couleur de peau, leur nom ? Combien de portes fermées à de jeunes femmes, de jeunes hommes, parce qu'ils n'avaient pas les bons codes, n'étaient pas nés au bon endroit ? L'égalité des chances n'est pas encore effective aujourd'hui dans notre République. C'est pourquoi elle est plus que jamais une priorité de ce quinquennat.

Nous irons plus loin, plus fort dans les semaines à venir pour que la promesse républicaine soit tenue dans le concret des vies. Mais l'égalité, elle aussi, est un bloc, des devoirs et des droits. L'égalité devant la loi implique ainsi que les lois de la République sont toujours supérieures aux règles particulières. C'est pourquoi il n'y aura jamais de place en France pour ceux qui, souvent au nom d'un Dieu, parfois avec l'aide de puissances étrangères, entendent imposer la loi d'un groupe. Non, la République, parce qu'elle est indivisible n'admet aucune aventure séparatiste. Un projet de loi de lutte contre le séparatisme sera à cette fin présenté dès cet automne.

La fraternité. Être Français, c'est voir en son compatriote plus qu'un semblable, un défi. Notre nation a ceci de singulier qu'elle a développé un État providence, un modèle de protection sociale qui ne laisse personne au bord du chemin. Or, ce système unique au monde ne tient que par les liens toujours fragiles qui unissent nos concitoyens, liens du respect et de la civilité qu'à tout moment, la violence et la haine peuvent briser. C'est pour cela qu'en République, les policiers, les gendarmes, les magistrats, les maires, les élus de la République, plus largement, toutes celles et ceux qui luttent contre la violence, contre le racisme et l'antisémitisme jouent un rôle déterminant, et que, par symétrie, ceux qui s'en prennent à eux doivent être lourdement condamnés. Force à la loi, jamais à l'arbitraire. Ceux qui s'en prennent aux forces de l'ordre, aux élus ne passeront pas. Liens de la solidarité et de l'engagement. Notre Etat providence a une nouvelle fois montré lors de la pandémie que nous venons de traverser sa force en accompagnant chaque Français et nous nous souviendrons longtemps du courage de nos soignants, du dévouement des bénévoles, de l'entraide entre voisins qui nous ont permis de faire face au plus fort de la crise. Mais là encore, la fraternité est un bloc. Elle ne peut vivre, perdurer que si chacun reconnaît l'autre comme digne d'être aidé, accompagné. Elle repose sur chaque citoyen aussi, et pas simplement sur un État qui donnerait des droits. C'est pourquoi le partage d'un commun est décisif et je ne peux en effet consentir des sacrifices pour mes compatriotes que si je me sens lié à eux non seulement par un contrat social, mais par des références, une culture, une histoire commune, des valeurs communes, un destin commun dans lequel nous sommes engagés. C'est cela, la République.

« La France, écrivait Marc BLOCH, est la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J'ai bu aux sources de sa culture. J'ai fait mien son passé. Je ne respire bien que sous son ciel et je me suis efforcé à mon tour de la défendre de mon mieux ». C'est tout cela entrer en République française. Aimer nos paysages, notre histoire, notre culture en bloc, toujours. Le Sacre de Reims et la Fête de la Fédération, c'est pour cela que la République ne déboulonne pas de statues, ne choisit pas simplement une part de son histoire, car on ne choisit jamais une part de France, on choisit la France. La République commence, vous l'avez compris, bien avant la République elle-même, car ses valeurs sont enracinées dans notre histoire. Et devenir Français, c'est l'épouser toute entière et c'est aussi épouser une langue qui ne s'arrête pas à nos frontières, vous le savez parfaitement, mais qui fut aussi l'un des ciments de notre nation.

« Ma patrie, c'est la langue française », écrivait CAMUS. Maîtriser le français permet bien sûr de communiquer, d'échanger avec ses compatriotes, de comprendre notre droit, et c'est pour cela que la langue est un prérequis pour accéder à la nationalité. Mais maîtriser le français, c'est un passeport vers une culture, une histoire incomparable aux dimensions des 5 continents. C'est accéder à l'imaginaire de HUGO, DUMAS, ZOLA, MALRAUX, CÉSAIRE, tous ici honorés au Panthéon. C'est accompagner les personnages de MAURIAC, disparu il y a 50 ans, de tous ces écrivains dont la grandeur honore non seulement l'esprit français mais le génie universel. Maîtriser notre langue, c'est plus encore toucher l'âme de la nation, une forme d'éternel français. La France est en effet l'un des rares pays qui, avec l'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, a été comme créée, engendrée par sa langue. Notre langue a forgé notre rapport à la liberté, à l'universel. L'Abbé GRÉGOIRE, qui repose ici lui aussi, ne disait-il pas que le français est l'idiome de la liberté ? Notre langue est le berceau de la République, bien avant qu'elle ne soit proclamée par les conventionnels de 1792, parce que la République prend forme déjà dans les textes de BODIN à la Renaissance. Elle s'affirme chez CONDORCET et ROUSSEAU et tous les penseurs des Lumières. Notre langue, c'est ce qui tient notre peuple, notre histoire. C'est ce qui fait que Charles PÉGUY pouvait clamer : « la République, notre royaume de France ». En France, décidément, tout commence par les mots.

La République, c'est une transmission. La République est une volonté jamais achevée, toujours à reconquérir. Et si elle tient depuis la Révolution, c'est parce qu'entre ceux qui l'ont rêvée, ceux qui l'ont fait advenir, ceux qui l'ont défendue parfois dans les heures les plus tragiques de notre histoire, ceux qui l'ont renouvelée dans le projet européen, entre toutes ces femmes et tous ces hommes s'est nouée une scène des temps qui a traversé les siècles. Et en ce jour anniversaire, ce n'est pas tant la joie qui domine, je dois bien l'avouer, qu'une forme de gravité lucide, face aux menaces qui pèsent sur elle.

Alors Matthew, Nora, Patricia, Catherine, Anna, c'est à vous aujourd'hui de reprendre le flambeau avec beaucoup d'autres, de faire vivre la promesse républicaine, dans ces bourrasques des temps. Reprendre le flambeau et le confier à notre jeunesse, représentée par des collégiens qui nous entourent ce matin. Notre jeunesse, qui doit continuer de garder ce goût des rites républicains, le service national universel, beaucoup d'autres institutions y concourent. Notre école républicaine, on a la mission, et nos professeurs, continuer d'emporter l'exigence. Notre jeunesse de France à qui je souhaite d'aimer la République d'une passion toujours intacte. Ne croyez pas que ce ne sont que des mots, c'est toute une histoire. Ce sont ces destins. Je n'ai parlé que de quelques-uns. Aimez-la d'une passion toujours renouvelée parce que mesurez chaque jour que c'est elle qui vous permet d'être des citoyens libres, c'est elle qui vous a fait naître libre, qui vous permet d'apprendre, d'être élevés dans la liberté, de juger, de savoir, de construire votre vie librement. Ça n'est pas donné partout. Ça n'a pas été donné de tout temps.

Alors à chaque fois que le drapeau tombera, il faudra le rehisser. À chaque fois que certains la menaceront, il faudra la défendre. Car d'autres avant vous l'ont défendu. Soyons donc tous rassemblés, vous qui venez de rejoindre la communauté nationale, vous qui y êtes nés et qui y grandissez, et tous les enfants de la République.

Être français, n'est jamais seulement une identité. C'est une citoyenneté. Ce sont des droits qui vont avec. Ce sont aussi ses devoirs, c'est-à-dire l'adhésion à ses valeurs, à une histoire, à une langue, à une exigence qui tient la République debout, car elle dépend de chacune et chacun d'entre nous à chaque instant. C'est un combat chaque jour recommencé. Alors, ensemble, formons cette France unie qui peut tout vaincre. Et parce que, avec leur force d'âme, certaines et certains rejoignent aujourd'hui la République et que vous aurez à en reprendre le flambeau.

Alors avec confiance, oui, nous pourrons continuer encore longtemps de dire : « Vive la République ! Vive la France ! »

Emmanuel Macron, Président de la République, le 4 septembre 2020 au Panthéon, à Paris.

Source : elysee.fr
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20200904-discours-macron.html


 

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2 septembre 2020 3 02 /09 /septembre /2020 03:14

« Français ! Le peuple a devancé la Chambre, qui hésitait. Pour sauver la patrie en danger, il a demandé la République. Il a mis ses représentants non au pouvoir, mais en péril. La République a vaincu l’invasion en 1792, la République est proclamée. La Révolution est faite au nom du droit, du salut public. Citoyens, veillez sur la cité qui vous est confiée ; demain, vous serez, avec l’armée, les vengeurs de la patrie ! » (Léon Gambetta, le 4 septembre 1870, à l’Hôtel de ville de Paris).


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Il y a cent cinquante ans, le 4 septembre 1870, Léon Gambetta a proclamé la République, celle qui fut la Troisième République. Tout est allé très vite. Une de ces accélérations de l’histoire dont la France était coutumière à l’époque. Le 2 septembre 1870, ce fut la capitulation de l’empereur Napoléon III à Sedan face aux troupes prussiennes. L’empereur a envoyé un télégramme à l’impératrice Eugénie : « L’armée est vaincue et captive, moi-même je suis prisonnier. ». L’information est arrivée à Paris le lendemain et ce fut une nouvelle révolution. Pourtant, la situation était très différente pour Napoléon III quelques mois auparavant, avant la déclaration de guerre à la Prusse le 19 juillet 1870, il avait gagné son plébiscite du 8 mai 1870 (sur l’orientation libérale du régime) avec 82,5% des voix !

L’importance de la date du 4 septembre 1870 dans nos mœurs politiques est sans égale. Il y a très longtemps, j’avais un ami qui a dû plancher dans une épreuve orale de Science Po (je crois que c’était le grand oral mais je n’en suis pas sûr) et à sa sortie, il m’avait dit le thème : proposez les trois dates les plus importantes de l’histoire de France selon vous et justifiez-les ! Comme toujours, même lorsqu’on ne concourt pas, on a envie de se prêter au jeu. Et choisir trois dates, c’était un jeu qui m’allait parfaitement et je n’y avais pas encore pensé.

Ma première date me portait naturellement vers le 18 juin 1940 et vers De Gaulle, l’incarnation vivante de la France contemporaine. Un appel à la Résistance contre l’ennemi, une classe politique défaillante, un homme providentiel. Pour moi, c’était évident que cette date était fondatrice dans le roman français.

Ma deuxième date me venait tout aussi spontanément, justement, ce 4 septembre 1870 qui était la proclamation de la Troisième République par Léon Gambetta. À part l’épisode misérable de l’État français (qui ne se disait plus républicain sans dire que la République était déchue, un peu comme en Espagne à la même époque, et encore, la mythologie gaullienne placerait la légitimité française à Londres et à Alger entre 1940 et 1944), 1870 fut le début de la grande aventure républicaine française, une aventure initialement plutôt minoritaire mais très largement soutenue par la suite par le peuple français à tel point que plus aucun parti politique ne la remet en cause aujourd’hui. La République française, cent cinquante ans plus tard, est pérenne.

J’avais eu plus de mal à choisir ma troisième date, une date essentielle et de même niveau. J’avais envisagé le 1er juin 1958 (le retour au pouvoir de De Gaulle) ou plus avantageusement le 4 octobre 1958, la proclamation de la Cinquième République, mais la première date reprenait en quelques sortes le 18 juin 1940 (l’homme providentiel De Gaulle) et la seconde date reprenait mes deux premiers choix, De Gaulle, toujours (la République de De Gaulle), et le 4 septembre 1870 également, en ce sens que De Gaulle avait voulu inscrire la Cinquième République dans cette tradition républicaine de 1870, pour preuve, la présentation de la nouvelle Constitution a été faite place de la République le 4 septembre 1958 (date symbolique), par De Gaulle, introduit par André Malraux (par un discours mémorable). En somme, ces deux dates qui n’en sont qu’une seule, 1958, n’étaient qu’une combinaison des deux autres et n’apportaient rien de plus.

Je crois bien qu’à l’époque, je n’avais pas poursuivi ma réflexion (j’avais dû conclure avec le 4 octobre 1958) mais en la reprenant aujourd’hui, je n’hésite plus à choisir comme troisième date le 9 décembre 1905, cette fameuse loi de séparation de l’Église (des Églises) et de l’État et l’initiation de cette nouvelle tradition française, à valeur constitutionnelle malgré le statut de simple loi, du principe de laïcité. On pourrait aussi dire que cette loi est le résultat des débuts de la Troisième République mais je pense au contraire que non. En 1870, rien n’était assuré et ce ne fut qu’une dizaine d’années plus tard que la République fut majoritairement acceptée et qu’elle fut de plus en plus "progressiste", au point qu’on considérait "de droite" des "républicains modérés" qui étaient placés à l’extrême gauche en 1870 (Gambetta et Poincaré, même tradition politique).

Revenons à cette journée du 4 septembre 1870. Tout a commencé au Palais-Bourbon. Les députés du Corps législatif furent convoqués d’urgence en pleine nuit (nuit du 3 au 4) par leur Président, Eugène Schneider (1805-1875), industriel, fondateur des maîtres de forges du Creusot avec son frère, Personne ne voulait nommer régente l’impératrice Eugénie (partie se réfugier chez son dentiste !). Le peuple de Paris, quasi-insurrectionnel, a commencé à se masser devant le bâtiment puis à y entrer, tandis que la troupe aussi prenait place. Le député républicain Jules Favre proclama la chute de l’Empire : « Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie sont déchus du pouvoir. Il sera nommé par le Corps législatif une commission (…) investie de tous les pouvoirs du gouvernement et qui aura pour mission expresse de résister à outrance à l’invasion et de chasser l’ennemi du territoire. ».

On était dans le même "trip" que la première proclamation de la République par la Convention nationale le 21 septembre 1792 avec la patrie en danger. Durant ces heures mémorables, il y a eu beaucoup d’agitation, parmi les députés mais aussi parmi le public révolutionnaire. Gambetta a hurlé à plusieurs reprises pour demander le calme : « C’est comme représentant de la Révolution française que je vous adjure d’assister avec calme au retour des députés sur leur banc ! ».

Le vieux général Charles Cousin-Montauban, qui venait de prendre ses fonctions de chef du gouvernement le 9 août 1870 (et ministre de la guerre) accepta de retirer les troupes du Palais-Bourbon (puis démissionna). Président du Corps législatif depuis le 2 avril 1867, Eugène Schneider, lui aussi, leva la séance et s’en alla lorsqu’il a entendu la foule aux tribunes crier et demander la proclamation de la République (Jules Grévy lui succéda à la tête des députés). La séance fut alors close. Jules Favre proposa de faire la proclamation par acclamation populaire et pas par vote, à l’Hôtel de Ville, comme les fois précédentes (en particulier, le 24 février 1848, proclamation par Lamartine).

Gambetta mena les députés vers l’Hôtel de Ville et proclama la République. Il a lu une déclaration signée de quatorze députés dont Adolphe Crémieux, Jules Favre, Emmanuel Arago, Louis-Antoine Garnier-Pagès, Jules Simon, Jules Ferry, et Gambetta.

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Le gouvernement de la Défense nationale a été formé le même jour, présidé par le général Louis-Jules Trochu, gouverneur militaire de Paris, et ce gouvernement, jusqu’au 17 février 1871, chercha à poursuivre les combats contre les Prussiens. Ses messages à l’armée restaient simples : « Nous ne sommes pas au pouvoir, mais au combat. ». Ou encore : « Ne pensez qu’à la guerre et aux mesures qu’elle doit engendrer. ». Des injonctions qui peuvent rappeler celles, plus tard, de Clemenceau en 1917 lorsqu’il a voulu poursuivre la guerre jusqu’à la capitulation finale (dans un climat favorable à une paix négociée). En fait, ce n’étaient que des mots et dès janvier 1871, une convention d’armistice fut proposée par le gouvernement provisoire aux Prussiens (Clemenceau, maire du 18e arrondissement, était déjà contre tout armistice en octobre 1870).

Ont fait partie notamment de ce gouvernement provisoire : Jules Favre, aux Affaires étrangères (avec le titre de Vice-Président) ; Léon Gambetta, à l’Intérieur ; Adolphe Crémieux, à la Justice ; Jules Simon, à l’Instruction publique ; Jules Ferry, etc. Mais Gambetta semblait le véritable "leader" de ce gouvernement, prenant à l’occasion les pouvoirs du ministre de la guerre pour créer une nouvelle armée à Tours le 9 octobre 1870 (il avait quitté Paris en ballon le 7 octobre 1870 dans un épisode devenu légendaire).

Mais l’avènement de la République ne provoqua pas de sursaut militaire. Paris fut assiégé par les Prussiens dès le 19 septembre 1870. Rapidement, l’armée française capitula devant les Prussiens, celle de Bazaine à Metz le 27 octobre 1870. Le gouvernement envoya Adolphe Thiers à Versailles pour négocier avec Bismarck, ce qui entraîna à Paris le 31 octobre 1870 un soulèvement populaire qui fut contrôlé grâce à l’organisation d’un plébiscite à Paris le 3 novembre 1870 approuvant l’action du gouvernement provisoire (plébiscite auquel s’est opposé Gambetta). Le 5 novembre 1870, des élections municipales ont aussi été organisées à Paris.

Avec d’autres échecs militaires, et le siège insupportable de Paris, le gouvernement se replia à Bordeaux en janvier 1871, et Trochu fut exclu du gouvernement le 22 janvier 1871, remplacé par Jules Favre. La signature d’un armistice avec Bismarck  (et Jules Favre) le 28 janvier 1871 a amené Victor Hugo à fustiger le gouvernement provisoire : « Un nain qui veut faire un enfant à une géante. C’est là toute l’histoire du gouvernement de la Défense Nationale. Avortement. » (29 janvier 1871).

Le 28 janvier 1871, le gouvernement de la Défense nationale a communiqué officiellement à propos de l’armistice ainsi : « L’ennemi n’entrera pas dans l’enceinte de Paris. La garde nationale conservera son organisation et ses armées. (…) Paris veut être sûr que la résistance a duré jusqu’aux dernières limites du possible. Les chiffres que nous donnerons en seront la preuve irréfragable, et nous mettrons qui que ce soit au défi de les contester. Nous montrerons qu’il nous reste tout juste assez de pain pour attendre le ravitaillement, et que nous ne pouvions prolonger la lutte sans condamner à une mort certaine deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Le siège de Paris a duré quatre mois et douze jours. Le bombardement, un mois entier. Depuis le 15 janvier, la ration de pain est réduite à 300 grammes, la ration de viande de cheval, depuis le 15 décembre, n’est que de 30 grammes. La mortalité a plus que triplé. Au milieu de tant de désastres, il n’y a pas eu un seul jour de découragement. L’ennemi est le premier à rendre hommage à l’énergie morale et au courage dont la population parisienne tout entière vient de donner l’exemple. Paris a beaucoup souffert, mais la République profitera de ses longues souffrances, si noblement supportées. Nous sortons de la lutte qui finit, retrempés pour la lutte à venir. Nous en sortons avec tout notre honneur, avec toutes nos espérances, malgré les douleurs de l’heure présente, plus que jamais nous avons foi dans les destinées de la patrie. ». On tua d’ailleurs des animaux du zoo de Vincennes (des éléphants notamment) pour manger leur viande.

Concrètement, Bismarck voulait l’organisation rapide d’élections législatives en France pour pouvoir négocier les conditions de retrait des troupes d’occupation prussiennes avec un gouvernement légitime et représentatif. Elles eurent lieu le 8 février 1871, ce qui était rapide, sans campagne. Gambetta a démissionné du gouvernement l’avant-veille pour protester contre ce diktat prussien. Une majorité conservatrice sortit des urnes. Thiers fut désigné le 17 février 1871 pour diriger le gouvernement et plus généralement, le pouvoir exécutif et toute l’énergie de Thiers fut mise à contribution pour négocier au mieux les pertes de territoire (l’Alsace et la Moselle) et les dettes de guerre. Le traité de paix fut signé le 10 mai 1871 à Francfort.

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La décision de l’Assemblée Nationale du 17 février 1871 fut très diplomate et ne se préoccupait pas de l’organisation institutionnelle : « L’Assemblée Nationale, dépositaire de l’autorité souveraine, considérant qu’il importe, en attendant qu’il soit statué sur les institutions de la France, de pourvoir immédiatement aux nécessités du gouvernement et à la conduite des négociations, décrète : M. Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif de la République française. ».

Pour les beaucoup de Parisiens, la victoire des monarchistes et partisans d’une paix négociée fut une grande déception, ce qui provoqua une insurrection appelée la "Commune de Paris" à partir du 28 mars 1871 (le 8 mai 1870, les Parisiens avaient majoritairement voté non au plébiscite de Napoléon III). Elle fut écrasé dans le sang par Thiers du 21 au 28 mai 1871.

Thiers, monarchiste libéral (positionné au centre gauche avant 1870), devenu officiellement Président de la République le 31 août 1871 (loi Rivet), s’est rallié à la République en raison des divisions parmi les monarchistes (entre orléanistes et légitimistes). Le 13 novembre 1872, il prononça un discours important devant les députés : « La République existe, elle sera le gouvernement légal du pays, vouloir autre chose serait une nouvelle révolution et la plus redoutable de toutes. Ne perdons pas notre temps à la proclamer, mais employons-le à lui imprimer ses caractères désirables et nécessaires. Une commission nommée par vous il y a quelques mois lui donnait le titre de République conservatrice. Emparons-nous de ce titre et tâchons surtout qu’il soit mérité. Tout gouvernement doit être conservateur, et nulle société ne pourrait vivre sous un gouvernement qui ne le serait point. La République sera conservatrice ou ne sera pas. La France ne peut pas vivre dans de continuelles alarmes. ».

Paradoxalement, ce furent les députés monarchistes qui accentuèrent le caractère parlementaire du régime, en réduisant au maximum les pouvoirs et l’influence de Thiers, chef de l’exécutif, pour réduire son ascendance sur les parlementaires, en particulier avec la loi Rivet du 31 août 1871 qui rendait le Président de la République "irresponsable" et dont les décisions devaient être contresignées par les ministres ("responsables"), et la loi Albert de Broglie du 18 mars 1873, qui rendait plus difficiles les prises de parole de Thiers devant les parlementaires en empêchant tout dialogue (la séance devant être levée après une intervention de Thiers), c’était ce que Thiers appelait le "cérémonial chinois", qui éloigna le chef d’État des assemblées (Albert de Broglie était le chef de la majorité monarchiste).

Finalement, en raison de sa personnalité trop encombrante, Thiers fut révoqué le 24 mai 1873 par la majorité monarchiste (officiellement, une motion de défiance a été votée le 23 mai 1873 et Thiers a démissionné le lendemain) au profit du (vieux) maréchal Patrice de Mac Mahon, l’un des chefs militaires qui avait capitulé à Sedan. Les députés ont institué le septennat le 20 novembre 1873 pour attendre la mort du dernier prétendant légitimiste et résoudre le problème dynastique… mais entre-temps, à partir de 1876, la Chambre des députés fut de moins en moins monarchiste et de plus en plus républicaine, ce qui a valu cette formule connue de Gambetta à l’adresse de Mac Mahon lors des conséquences de la crise du 16 mai 1877 : « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, croyez-le bien, messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre ! » (le 15 août 1877 à Lille). Mac Mahon a finalement fait les deux. Avec l’élection de Jules Grévy le 30 janvier 1879, la République s’est enfin installée et ancrée durablement dans la réalité politique française.

Aussi bizarre que cela puisse paraître, aucune Constitution n’a été rédigée pour la Troisième République. Seul, un amendement, proposé par Henri Wallon, fut adopté le 30 janvier 1875 pour nommer le chef d’État "Président de la République", ce qui conférait au régime son caractère républicain : « Le Président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale. Il est nommé pour sept ans ; il est rééligible. ». Cet amendement fut voté, ce qui a fait d’Henri Wallon le "père de la Troisième République", tandis que le 29 janvier 1875, un précédent amendement (proposé par Édouard Lefebvre de Laboulaye), plus ostentatoire : « La République se compose de deux chambres et d’un Président. », fut rejeté par 359 députés contre 336. En tout, trois lois constitutionnelles ont réglé l’organisation des institutions : la loi du 24 février 1875 sur l’organisation du Sénat, la loi du 25 février 1875 sur l’organisation des pouvoirs publics (dont l’amendement Wallon à l’article 2) et la loi du 16 juillet 1875 sur les rapports entre les pouvoirs publics.

La République française s’est enracinée, après être apparue par effraction trois fois (en 1792, en 1848 et en 1870). Les deux premières fois, elle fut débordée par les ambitions impériales de la famille Bonaparte. Cette fois-ci, elle a gagné parce que les monarchistes étaient incapables de se choisir un roi, et parce que les bonapartistes étaient définitivement discrédités par la défaite de Sedan.

Ce régime a duré près de soixante-dix ans, emporté par la "révolution nationale" de Pétain dont les parlementaires ont voté les plein pouvoirs le 10 juillet 1940, et est à ce jour, depuis 1789, le régime le plus "long" qu’a connu la France. La Cinquième République "dépassera" le record de la Troisième République, si elle est toujours active, le 10 août 2028.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (31 août 2020)
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Pour aller plus loin :
150 ans de traditions républicaines françaises.
Raymond Poincaré.
L’affaire Dreyfus.
Ferdinand Foch.
Philippe Pétain.
Charles Maurras.
Édouard Herriot.
Georges Clemenceau.
André Tardieu.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Colonel de La Rocque.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
John Maynard Keynes.
Léon Gambetta.
Benjamin Constant.
François Guizot.
Adolphe Thiers.
Napoléon III.
Victor Hugo.
Charles Péguy.
Jean Jaurès.
Paul Painlevé.
Mata Hari.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200904-proclamation-republique.html

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/150-ans-de-traditions-226786

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23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 03:40

« Nous nous trouvons face à trois problèmes : la régulation de la production de richesses, celle de la circulation de l’argent et les menaces écologiques. Tous ces défis planétaires renvoient les hommes à leur aptitude à réguler leurs activités, à trouver un équilibre, à établir des seuils à ne pas dépasser. Cela nous interroge sur notre capacité en tant qu’humanité à nous organiser et à prendre des décisions ensemble. » (Michel Rocard, le 11 juin 2015).


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L’ancien Premier Ministre socialiste Michel Rocard est né il y a 90 ans le 23 août 1930. Disparu il y a un peu plus de quatre ans, cet ambitieux dévoré par l’intellectualisme politique a marqué l’histoire de France par son pragmatisme dans sa capacité à gouverner, très éloigné de son caractère très cérébral qui théorisait toutes les problématiques. Le problème avec une "pensée complexe" (comme l’a dit plus tard un fidèle du Président Emmanuel Macron), c’est qu’elle propose trop de nuances dans une communication qui nécessite simplicité et clarté pour être comprise du plus grand nombre.

Comme avec beaucoup d’autres personnalités majeures de la vie politique, on peut toujours se poser la question qui tue : que restera-t-il d’eux dans les décennies prochaines ? Les Gambetta, Thiers, Clemenceau, Poincaré, De Gaulle, eux… on sait qu’ils ont vraiment marqué et la république pourrait se résumer exclusivement à eux dans une première esquisse, mais les autres, ceux qui ont été majeurs mais pas hypermajeurs ? Hélas, parfois, la postérité se réduit à un rien, toute une existence réduite à un incident (par exemple, Paul Deschanel), ou à une petite phrase.

Très étrangement, la mémoire de Michel Rocard continue régulièrement à vivre dans des conditions très farfelues. Il a quitté vraiment les devants de la vie politique intérieure en été 1994. Certes, il est resté encore une quinzaine d’années à agir dans les institutions européennes, mais il n’était plus "le" candidat putatif à l’élection présidentielle, et il avait compris très vite qu’il lui fallait éviter d’être réduit à une "petite phrase" qui avait fait polémique au moment où il l’avait prononcée : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. ». Or, cette petite phrase a été contestée par son auteur lui-même, en ce sens qu’il estimait qu’elle aurait été tronquée. Je peux m’avancer aujourd’hui pour affirmer que non, elle n’a jamais été tronquée et je peux le prouver à la fin de cet article.

Cette petite phrase a eu la même destinée, le même retentissement, qu’une autre, prêtée faussement à André Malraux : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. » (on peut remplacer aussi "religieux" par "spirituel" ou "mystique"), qui a connu le même succès (et je ne parle pas de la phrase très faussement attribuée à Voltaire sur la liberté d’expression à cause d’une Britannique parmi ses meilleurs biographes). Mais revenons à la misère du monde de Michel Rocard.

Au moins deux Présidents de la République ont déjà participé à cette postérité involontaire, Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron. Si le second pourrait volontiers reprendre l’héritage du rocardisme, une sorte de social-démocratie europhile et entreprisophile, le premier a une tradition politique, une origine, une philosophie qui l’ont très longtemps éloigné de Michel Rocard. Et pourtant…

Et pourtant, dans une interview télévisée le 16 novembre 2010, le Président de la République Nicolas Sarkozy a évoqué la fameuse "petite phrase" de Michel Rocard sans préciser le contexte dans lequel il l’avait prononcée. C’était une récidive puisque dans son fameux discours sécuritaire le 30 juillet 2010 à Grenoble, Nicolas Sarkozy avait déclaré : « Je ne reprendrai pas la célèbre phrase de Michel Rocard dans laquelle je me retrouve : "La France ne peut accueillir toute la misère du monde". Je dis simplement, c’est un constat lucide. ». Déjà le 4 juillet 2008, intronisant ses nouvelles fonctions de Président du Conseil Européen, Nicolas Sarkozy, Président de la République, avait repris la formule rocardienne à la sauce européenne : « L’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde. ».

Candidat à la primaire LR de novembre 2016, Nicolas Sarkozy a encore récidivé dans "L’Émission politique" diffusée en directe le 15 septembre 2016 sur France 2 en répondant à une question de Léa Salamé : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Ce n’est pas un problème d’humanité, c’est un problème de pragmatisme. L’Europe est le continent le plus généreux au monde, arrêtons de culpabiliser ! ».

De même Emmanuel Macron, Président de la République, lorsqu’il a évoqué sa politique migratoire le 21 novembre 2017 dans un centre des Restos du cœur, dans  le 10e arrondissement de Paris, a cité explicitement Michel Rocard : « On ne peut pas accueillir tous les gens qui viennent sur des visas (…) et qui restent après. Donc, après, il faut retourner dans son pays, je vous le dis franchement. Après, on aide les gens quand ils sont malades, mais je ne peux pas donner des papiers à tous les gens qui n’en ont pas. Sinon, comment je fais après avec les gens qui sont déjà là et qui n’arrivent pas à avoir un travail ? Il faut protéger les gens très faibles qui sont en insécurité chez eux, mais si vous n’êtes pas en danger dans votre pays, il faut retourner dans votre pays. Au Maroc, vous n‘êtes pas en danger. La France est un pays qui est généreux et fait respecter le droit d’asile et l’accueil de ceux qui sont fragiles. On prend notre part, mais on ne peut pas prendre toute la misère du monde, comme disait Michel Rocard. C’est très important de faire de la pédagogie. Quand des gens demandent des papiers, on a aujourd’hui beaucoup de gens qui ne sont pas dans la situation de demander l’asile, qui sont en grand fragilité, qui demandent des papiers, à qui on dit non et qui ne repartent pas dans leur pays. ».

"Comme disait Michel Rocard", probablement l’expression convenue pour instrumentaliser Michel Rocard qui s’en est mordu les doigts bien avant de s’éteindre.

Même Manuel Valls, rocardien sécuritaire notoire soutenu pour cette raison par Serge Dassault, à l’époque sénateur, a utilisé cette phrase à propos des Roms alors qu’il était Ministre de l’Intérieur, le 11 septembre 2012 sur BFM-TV : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde et de l’Europe. ». Et il a ajouté : « Aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous permettre d’accueillir toutes ces populations qui sont souvent des damnés de la Terre, qui sont pourchassés dans leur pays, qui sont discriminés. ».

Voyant venir la mauvaise postérité de sa petite phrase, Michel Rocard a publié dès le 24 août 1996 une tribune dans "Le Monde" pour mettre en garde contre sa mauvaise interprétation : « "La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part". Prononcée par moi en 1990, la première partie de cette phrase a eu un destin imprévisible. Elle soulignait les limites inévitables que les circonstances économiques et sociales imposent à toute démarche d’immigration, et cela d’autant plus qu’on veut la conduire dignement. Ce rappel des contraintes pesant sur les responsables politiques a été perversement interprété comme un ralliement à une doctrine d’immigration zéro qui n’a jamais été la mienne et qui serait aussi irréaliste pour la France que dangereuse pour son économie. Au point qu’aujourd’hui, cette phrase (…) est séparée de son contexte et sert de caution tous azimuts pour légitimer, sans aucune considération des droits de la personne humaine, des impitoyables lois Pasqua de 1993, qui doivent être abrogées tout comme mon gouvernement avait fait abroger la loi Pasqua de 1986. ».

N’hésitant pas à citer De Gaulle, il a poursuivi : « J’ai déjà dit souvent, et je veux écrire explicitement ici, qu’on ne peut plaider pour le tout ou rien en matière d’immigration. Que nous ne puissions, à nous seuls, prendre en charge toute la misère mondiale ne nous dispense nullement de la soulager en partie. Au contraire. Dans la fidélité à elle-même, à ses principes, à son histoire, la France doit prendre loyalement, fièrement et généreusement sa juste part de cette misère. N’est-ce pas De Gaulle, qui proclamait : "C’est beau, c’est grand, c’est généreux, la France !". Ouvrons les yeux ! La France est la quatrième puissance économique de la planète et quelles que soient les difficultés actuelles, elles sont sans commune mesure avec celles de l’immense majorité du reste de l’humanité. La France prend sa part dans la misère du monde quand elle participe au développement d’un certain nombre de pays, notamment en Afrique. (…) L’histoire de la République nous oblige. La France n’est elle-même que lorsqu’elle est juste. Elle ne l’est pas quand on se laisse enfermer dans le paradoxe qui consiste à obéir aux injonctions de Le Pen sous prétexte de limiter son influence. Que les partis républicains réfléchissent tous ensemble à la question de l’immigration est une tâche urgente. Je l’avais engagée avec succès en 1990. Tout ce qui s’est produit depuis démontre qu’il est grand temps de la reprendre. ».

Michel Rocard a expliqué dans cette tribune que la petite phrase en question avait été initialement prononcée lors du 50e anniversaire de la Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués, un service œcuménique d’entraide rassemblant des chrétiens de toutes confessions) à La Villette, à Paris, le 18 novembre 1989 (et pas en 1990 comme il l’écrivait dans sa tribune, ni en février comme certains l’ont évoqué, et peut-être que ces erreurs proviennent de la diffusion des deux émissions religieuses "Le Jour du Seigneur" et "Présence protestante" le matin du dimanche 18 février 1990 sur Antenne 2 qui ont rendu compte du rassemblement de novembre 1989 qui n’avait pas eu d’écho médiatique à l’époque).

Michel Rocard a confirmé cette version à l’éditorialiste politique de France Inter, Thomas Legrand, le 17 octobre 2013, car entre-temps, il aurait retrouvé les notes de son discours pour le 50e anniversaire de la Cimade de novembre 1989 et qui disait, selon lui, un petit peu différemment : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, raison de plus pour qu’elle traite décemment la part qu’elle ne peut pas ne pas prendre. ». Aucune preuve que cette phrase ait été réellement prononcée mais qui reste crédible, selon le journaliste de "L’Obs" Pascal Riché le 17 octobre 2013 : « La complexe double négation est très conforme au style de l’homme, ce qui rend la phrase crédible. Mais on est loin, dans le sens, de "mais elle doit en prendre sa part". Tout ce qu’il dit, c’est qu’il faut bien traiter les immigrés qui sont déjà en France. ». En fait, il n’a pas prononcé cette phrase précise (voir plus loin).

Cependant, à l’époque, personne n’avait encore retrouvé ces mots prononcés par Michel Rocard, alors Premier Ministre, à cette occasion (ce qui est très étrange pour l’occasion). Rue89, qui s’était penché le 5 octobre 2009 sur le sujet, avait réussi à avoir le témoignage d’une ancienne proche collaboratrice de Michel Rocard : « On ne saura jamais ce qu’il a vraiment dit. Lui se souvient l’avoir dit. En tout cas, dans son esprit, c’est ce qu’il voulait dire. Mais il n’y a plus de trace. On a cherché aussi, beaucoup de gens ont cherché mais on n’a rien. Il pense l’avoir dit à la radio il y a très longtemps. C’est un monsieur qu’on peut croire, il est de bonne foi. ».

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Le 26 septembre 2009, à l’occasion du 70e anniversaire de la Cimade, Michel Rocard a voulu enfoncer le clou contre les (supposés) détournements de ses propos : « Chers amis, permettez-moi, dans l’espoir, cette fois-ci, d’être bien entendu, de le répéter : la France et l’Europe peuvent et doivent accueillir toute la part qui leur revient de la misère du monde. (…) Que nous ne puissions à nous seuls prendre en charge la totalité de la misère mondiale ne nous dispense nullement de devoir la soulager autant qu’il nous est impossible. Il y a vingt ans (…), j’ai déjà voulu exprimer la même conviction. Mais une malheureuse inversion, qui m’a fait évoquer en tête de phrase les limites inévitables que les contraintes économiques et sociales imposent à toute politique d’immigration, m’a joué le pire des tours : séparée de son contexte, tronquée, mutilée, ma pensée a été sans cesse invoquée pour soutenir les conceptions les plus éloignées de la mienne. Et, malgré mes démentis publics répétés, j’ai dû entendre à satiété le début négatif de ma phrase, privé de sa contrepartie positive, cité perversement au service d’idéologies xénophobes et de pratiques répressives et parfois cruellement inhumaines que je n’ai pas cessé de réprouver, de dénoncer et de combattre. (…) Si j’ai été compris à l’inverse de mes intentions il y a vingt ans, c’est qu’à cette époque, une très large partie de la classe politique et de l’opinion française, de droite à gauche, s’était laissé enfermer dans le paradoxe consistant à obéir aux injonctions xénophobes de l’extrême droite sous prétexte de limiter son influence. Paradoxe qu’hélas, l’Europe politique tout entière s’est mise à partager. Le résultat en est que les vingt années écoulées ont été marquées par le développement d’une réglementation européenne sur l’entrée et le séjour des migrants fondée sur une vision purement sécuritaire. Comme si le seul rapport à l’étranger désirant la rejoindre que l’Europe puise avoir devait être la méfiance et le rejet. ».

Et de montrer les conséquences désastreuses d’une telle politique qu’il combattait : « Les conséquences de cette politique d’inhospitalité sont tout simplement tragiques et souvent criminelles : des milliers de morts en Méditerranée, dans l’Atlantique, ou au milieu du désert et, pour les candidats à l’exil, jamais découragés, des trajets toujours plus longs et dangereux, nos pratiques de rejets encourageant les filières mafieuses à s’engouffrer dans cette nouvelle manne de la traite des êtres humains. À l’intérieur de l’Union Européenne, ces législations fragilisent partout le respect des droits et des libertés de tous, en contribuant à renforcer une vision fantasmatique de l’immigration, un repli frileux sur soi et la peur de l’autre. (…) Il n’en reste pas moins, évidemment, que dans nos sociétés si complexes, si fragiles sur tant de points, les États ne peuvent pas laisser leurs portes grand ouvertes, mais ils ne doivent surtout pas les fermer non plus : il faut en finir avec le tout ou rien ! Le droit à l’émigration et le devoir d’hospitalité doivent s’exercer selon des règles qui les rendent acceptables par tous. ». Je reviendrai sur ce discours en fin d’article.

En fait, la première fois que Michel Rocard avait prononcé sa petite phrase, c’était le 3 décembre 1989 dans l’émission télévisée "Sept sur sept" sur TF1, animée par Anne Sinclair. À l’époque, chef du gouvernement, il avait adopté une politique très ferme sur l’immigration, et il venait s’en vanter devant les Français (ce qu’il avait aussi fait dans sa tribune du 24 août 1996 : « Je l’avais engagée avec succès en 1990 », déjà cité) : « Il faut lutter contre toute immigration nouvelle : à quatre millions… un peu plus, quatre millions deux cent mille étrangers en France, nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde : ce n’est pas possible (…). Les réfugiés, ce n’est pas une quantité statistique, c’est des hommes et des femmes qui vivent à Vénissieux, aux Minguettes, à Villeurbanne, à Chanteloup ou à Mantes-la-Jolie. Et là, il se passe des choses quand ils sont trop nombreux et qu’on se comprend mal entre communautés. C’est pourquoi je pense que nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde, que la France doit rester ce qu’elle est, une terre d’asile politique. ».

Il était même fier de l’efficacité de sa politique : « Nous sommes signataires de la Convention de Genève qui prévoit de donner accueil à tous ceux dont les libertés d’expression ou dont les opinions sont réprimées sur place, mais pas plus. Il faut savoir, le chiffre n’est pas encore public, je peux le donner aujourd’hui, qu’en 1988, nous avons refoulé, refoulé, à nos frontières 66 000 personnes ! 66 000 personnes refoulées aux frontières ! À quoi s’ajoute une dizaine de milliers d’expulsions depuis le territoire national pour l’année 1988. Et je m’attends à ce qu’en 1989, l’année n’est pas finie, les chiffres soient un peu plus forts. Autrement dit, je ne peux laisser personne dire que rien ne se fait. Cette politique est dure, il n’est pas question qu’elle soit médiatisée, mais nous devons le faire pour maintenir la cohésion de la société française et pour pouvoir intégrer, insérer, dans des conditions décentes ceux des immigrés qui sont chez nous en situation régulière, et qui sont, Dieu merci !, le plus grand nombre. ».

Sur les immigrés clandestins : « La France est un pays de droit : on ne les embarque pas par charter sans que la justice y mette son nez. Les tribunaux doivent se prononcer. Nous sommes un pays de droit. Mais nous ne pouvons pas en accepter davantage. ».

Dans cette intervention télévisée du 3 décembre 1989, Michel Rocard a clairement évoqué la politique de fermeté de son gouvernement, et sa petite phrase n’a pas été compensée par la seconde partie de l’idée, celle de devoir y prendre part. Michel Rocard, voyant l’étendue des dégâts médiatiques, s’est alors attaché à rajouter cette seconde idée pour réduire la portée de la première, mais il semble maintenant établi que l’interprétation que ses (supposés) "héritiers" ont faite à sa phrase n’a pas été finalement décontextualisée, au contraire de ce qu’il affirmait.

La preuve, c’est que Michel Rocard a répété à peu près le même message pendant les mois qui ont suivi. À l’Assemblée Nationale, le 13 décembre 1989 : « Tout cela se conjugue pour accroître dans des proportions insoutenables la pression de l’immigration venant du monde entier vers les pays développés. (…) L’importance de ces pressions nouvelles dit amener tout gouvernement responsable à adopter une démarche nouvelle. Puisque, comme je l’ai dit, comme je le répète, même si comme vous, je le regrette, notre pays ne peut accueillir et soulager toute la misère du monde, il nous faut prendre les moyens que cela implique. Cela se traduit par le renforcement nécessaire des contrôles aux frontières ; cela se traduit également par la mobilisation de moyens sans précédent pour lutter contre une utilisation abusive de la procédure de demande d’asile politique. (…) C’est cela même, cette volonté affichée, affirmée, traduite dans les faits, de lutter contre l’immigration clandestine, qui est la condition du traitement harmonieux que nous voulons tous pour les étrangers en situation régulière qui, eux, doivent pouvoir s’intégrer à notre nation (…) Rigueur à l’extérieur, intégration à l’intérieur ne sont pas seulement pour nous des slogans. Nous nous dotons des moyens de notre volonté. ».

Lors d’un colloque parlementaire sur l’immigration, quelques semaines plus tard, le 7 janvier 1990, face à des amis socialistes surpris du ton sécuritaire : « Aujourd’hui, je le dis clairement, je n’ai pas de plaisir à le dire, j’ai beaucoup réfléchi avant d’assumer cette formule, il m’a semblé que mon devoir était de l’assumer complètement : la France n’est plus, ne peut plus être une terre d’immigration nouvelle. Je l’ai déjà dit et je le réaffirme : quelque généreux qu’on soit, nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. (…) Le temps de l’accueil de main-d’œuvre étrangère relevant de solutions plus ou moins temporaires est désormais révolu. ». Encore à l’Assemblée Nationale le 22 mai 1990 : « Nous ne pouvons pas, hélas, soulager toutes les misères de la planète. ».

Même un de ses ministres, Lionel Stoléru (chargé du Plan), a alimenté cette idée lors d’un débat télévisé face à Jean-Marie Le Pen le 5 décembre 1989 sur la Cinq : « Le Premier Ministre a dit une phrase simple, qui est qu’on ne peut pas héberger toute la misère du monde, ce qui veut dire que les frontières de la France sont une passoire et que quels que soient notre désir et le désir de beaucoup d’êtres humains de venir, nous ne pouvons pas les accueillir tous. Le problème de l’immigration, c’est essentiellement ceux qui sont déjà là. ».

Mais Michel Rocard avait déjà développé toute une argumentation de fermeté à propos de l’immigration dans la politique qu’il menait. Ainsi, il déclara à l’Assemblée Nationale, dès le 6 juin 1989 : « Au-delà des divergences et sans chercher la polémique, je voudrais évoquer avec vous la réalité sous un double éclairage ; l’absolue nécessité de limiter l’afflux d’étrangers en France, l’impérieux devoir d’offrir à ceux qui vivent en situation régulière sur notre territoire la dignité et la sécurité auxquelles ils ont droit. Sur la nécessité de faire échec à l’immigration clandestine, tout le monde s’accorde et les divergences ne naissent que sur les moyens à mettre en œuvre. Il y a, en effet, dans le monde trop de drames, de pauvreté, de famine pour que l’Europe et la France puissent accueillir tous ceux que la misère pousse vers elle. Aussi bien, et si pénible que cela soit pour les fonctionnaires quotidiennement confrontés à des situations humaines déchirantes, nous faut-il résister à cette poussée constante. Pour autant, nous savons tous que nul gouvernement n’a le pouvoir, quand bien même il en aurait l’intention, de faire de notre pays une sorte de bunker parfaitement étanche. Notre histoire ne nous y porte pas et, de toute façon, notre géographie nous en empêcherait. À partir de ce constat, certains considèrent que la seule solution consiste à nous bâtir à l’étranger une réputation de rigueur suffisante pour dissuader l’immigration. Faisons en sorte, disent-ils, que tous les candidats à l’immigration clandestine sachent nos frontières infranchissables, et ils renonceront à venir. Je ne sous-estime pas cet aspect. Et Pierre Joxe [Ministre de l’Intérieur] n’a cessé d’attirer l’attention du gouvernement sur le fait que la France avait, dans certaines nations du tiers-monde, la réputation d’être moins inaccessible que d’autres pays européens. Nous en tenons compte et plusieurs dispositions adoptées par l’Assemblée la semaine dernière permettront une amélioration. ».

En fait, selon lui, aucune politique nationale ne pourrait dissuader un candidat à l’immigration à venir en France : « Au-delà, je voudrais que le problème soit enfin perçu au niveau où il se pose. Vue du fin fond de l’Afrique ou de l’Asie, la France est toujours la France, que son Premier Ministre soit socialiste ou président du RPR. Il y a quelque illusion à croire que des étrangers se livrent à une analyse juridique des dispositions applicables avant d’entamer un voyage auquel le désespoir les pousse. Il y a  quelque naïveté à penser qu’il y ait pour eux une différence dans le fait que la loi en vigueur porte le nom de Pierre Joxe ou de Charles Pasqua. Non, mesdames et messieurs, si des lois strictes sont nécessaires, ce n’est pas à travers elles qu’on peut décourager les flux migratoires. Ceux qui vivent, ou plutôt, qui survivent, dans le plus extrême dénuement voient la France comme une terre de liberté et d’opulence. Et dans la situation où ils se trouvent, ils sont bien souvent prêts à affronter n’importe quel risque pour atteindre des pays qui, vus du leur, leur apparaissent comme une espèce d’Eldorado. Ainsi, pour lutter efficacement contre l’immigration, il faut agir sur les causes et pas seulement sur les effets. (…) Cela exige donc avant tout de mener une politique de coopération ambitieuse (…). La solution réelle du problème, elle est là, et là seulement. (…) Il nous faut avoir la volonté d’exercer un contrôle très strict aux frontières, et nous l’avons. Mais il nous faut aussi avoir la lucidité de savoir que cette solution ne pourra jamais être à la mesure du problème, qu’elle ne sera pas suffisante à le régler. Elle est un pis-aller nécessaire, tandis que le remède unique et véritable ne réside que dans le développement du tiers-monde. ».

Il faut aussi revoir le contexte : l’affaire du voile islamique à l’école allait démarrer le 18 septembre 1989 au collège de Creil et a provoqué une polémique qui a duré quinze années. Toute la classe politique était polarisée sur ce problème de l’immigration. Dans une interview diffusée le 10 décembre 1989 sur Antenne 2 et TF1, François Mitterrand, alors Président de la République, avait déclaré : « Ne me demandez pas mon avis sur le caractère moral, bien que j’aie quelque opinion, mais le seuil de tolérance a été atteint dès les années 1970 où il y avait déjà 4 100 000 à 4 200 000 cartes de séjour, comme à partir de 1982. ». L’expression "seuil de tolérance" utilisée par François Mitterrand avait provoqué une polémique et le Président se justifia dans le journal "Vendredi" le 12 janvier 1990 en expliquant qu’il n’avait fait que reprendre l’expression utilisée dans la question qui était : « Monsieur Mitterrand, est-ce que vous acceptez, comme une grande majorité de Français, cette notion qu’il y a en fait un seuil de tolérance ? Est-ce que c’est une notion que vous acceptez ? ».

Cela dit, c’est toujours instructif de voir ce qu’un gouvernement dit de gauche ressent lorsqu’il est au pouvoir à propos d’immigration : généralement, la fermeté l’emporte, car il est dans un esprit de responsabilité. La successeure de Michel Rocard à Matignon, la socialiste Édith Cresson a ainsi créé une polémique en justifiant l’emploi de "charters" pour expulser des étrangers en situation irrégulière, lors d’une interview dans le journal de 20 heures sur TF1 le 8 juillet 1991 : « Je comprends très bien qu’un pilote n’accepte pas qu’une personne extrêmement perturbée, extrêmement agitée, entre dans son avion. Il ne faut pas faire de cette façon-là, il ne faut pas prendre des lignes régulières. Il faut prendre un autre système, et ce sera fait (…). Vous appelez cela des charters. Les charters, ce sont des gens qui partent en vacances avec des prix inférieurs. Là, ce sera totalement gratuit et ce ne sera pas pour des vacances. Ce sera pour reconduire des gens dans leur pays lorsque la justice aura établi qu’ils n’ont pas le droit d’être chez nous. ».

On se souvient aussi du mot "sauvageons" pour qualifier de jeunes délinquants des banlieues (laissant même entendre une équivalence immigration/délinquance), mot employé le 10 janvier 1999 sur TF1 par le Ministre de l’Intérieur de l’époque Jean-Pierre Chevènement. Manuel Valls a montré aussi beaucoup de fermeté sur l’immigration lorsqu’il était au gouvernement (voir plus haut). Même Arnaud Montebourg, le 23 avril 2012, dans un odieux souci de récupération un peu grossière des 18% de voix de Marine Le Pen, a osé affirmer que la politique d’immigration du PS était la même que… celle du FN !! (dans l’émission "Mots croisés" animée par Yves Calvi sur France 2). Il a balancé en effet : « Dans le programme de Marine Le Pen, il y a cent dix mille cartes de séjour supplémentaires. Et quand Nicolas Sarkozy lui-même dit qu’il faut arrêter l’immigration, lui-même a plus régularisé que sous Lionel Jospin, je ne lui jette pas la pierre. Il y a un consensus dans la nation qui s’installe, y compris dans le langage du FN, pour dire que nous avons besoin d’immigration. ». Ce qui a fait réagir le politologue Olivier Duhamel, sur le plateau : « Je sais que vous avez besoin de ses électeurs pour le second tour, mais vous entendre dire qu’il y a un consensus, les bras m’en tombent ! ».

Du côté de l’opposition de la droite parlementaire, lorsque la gauche est au gouvernement, la surenchère est de mise. Ainsi, lors d’un dîner-débat à Orléans le 19 juin 1991, Jacques Chirac a lâché : « Le travailleur français qui habite à la Goutte-d’or et qui voit sur le palier d’à côté de son HLM une famille avec un père, trois ou quatre épouses, une vingtaine de gosses, qui touche 50 000 francs de prestations sociales sans travailler. Si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur, le travailleur français sur le palier, il devient fou. Ce n’est pas être raciste que de dire que nous n’avons plus les moyens d’honorer le regroupement familial. ». Ou encore l’emploi mûrement réfléchi et assumé du mot "invasion" pour parler d’immigration dans une tribune savamment dosée publiée par Valéry Giscard d’Estaing dans "Le Figaro Magazine" du 21 septembre 1991, la veille de son passage dans "Sept sur Sept" sur TF1.

En revanche, lorsque la gauche est dans l’opposition, il est généralement de bon ton d’affirmer que le gouvernement est beaucoup trop ferme avec l’immigration et qu’il ne respecte pas les droits de l’homme. C’était ainsi le cas de Michel Rocard dans sa tribune du 24 août 1996 où il demandait la régularisation des 300 personnes qui s’étaient réfugiées dans l’église Saint-Bernard et que le Ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean-Louis Debré, qui n’avait pourtant rien à voir avec Charles Pasqua dans sa philosophie générale, voulait déloger avec les forces de l’ordre. C’était le cas également lorsque Michel Rocard a fait sa déclaration le 26 septembre 2009 (citée plus haut) pour s’opposer à la politique migratoire de Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux.

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C’était le cas encore lorsque Michel Rocard, de nouveau invité par Anne Sinclair le 4 juillet 1993 dans l’émission "Sept sur sept", est revenu sur sa fameuse petite phrase. Le contexte avait complètement changé. Alors probable futur candidat à l’élection présidentielle, il était devenu le premier secrétaire d’un PS complètement lessivé par la défaite électorale de mars 1993, revenu dans l’opposition, et Charles Pasqua était revenu place Beauvau : « Nous sommes dans l’agitatoire d’une majorité qui veut consolider la sympathie de ses électeurs même quand ils pensent des bêtises. ». Et il a précisé à propos de sa formule sur la misère du monde : « C’est tragiquement une évidence. Et c’est précisément celle qui fait le problème. Mais laissez-moi lui ajouter son complément, à cette phrase. Je maintiens que la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. La part qu’elle en a, elle prend la responsabilité de la traiter le mieux possible. Mais à partir de là, ce n’est pas non plus une raison pour que la France se charge de toutes les xénophobies du monde. ». Une rectification légèrement modifiée dans "L’Express" du 25 avril 1996 : « Si la France ne peut accueillir toute la misère du monde, elle peut tout de même en accueillir une petite partie. » (cité par Jean-Paul Alaux en juillet 1996 dans "Plein Droit" n°32).

Pour résumer, les rectificatifs de Michel Rocard n’ont pas été très convaincants : la formule qu’il avait énoncée le 3 septembre 1989 était sans seconde partie positive. Pourtant, au-delà de Michel Rocard, plusieurs rocardiens ont continué à citer cette seconde partie de la phrase, avec des différences si fantaisistes qu’elles prêteraient à sourire pour un tel manque de rigueur si le contexte n’était pas aussi tragique (le naufrage d‘un bateau transportant des réfugiés le 19 avril 2015 au large de la Libye). Ainsi, Michel Sapin le 20 avril 2015 sur France Info : « Souvenez-vous de ce que disait Michel Rocard, l’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle peut prendre sa part de cette misère. ». Ou encore Bernard Kouchner le 21 avril 2015 sur LCI : « Complétons la formule de Michel Rocard, il a dit "on ne va pas prendre toute la misère du monde, encore faut-il s’y efforcer". »

Dans la presse, trois enquêtes ont cherché à trouver la preuve de cette seconde partie de phrase, mais aucune d’elles ne l’a trouvée.

Thomas Deltombe, dans "Le Monde diplomatique" du 30 septembre 2009, en est arrivé à la conclusion d’une imposture de Michel Rocard sur la fameuse phrase : « On ignore si la formule sur la "misère du monde" fut utilisée par le Premier Ministre lors de cette rencontre [de la Cimade le 18 novembre 1989]. On ignore également si la fantomatique "seconde partie" de la phrase, supposément "tronquée", a également été prononcée. Quand bien même ces deux morceaux de phrase auraient été prononcés, ils sont passés totalement inaperçus. Presque personne, à l’époque, n’a fait mention des propos, ni même du passage de Rocard à La Villette, exception faite des émissions religieuses chrétiennes. (…) Contrairement à la mystification qu’il inventera plus tard, Rocard n’a en réalité utilisé son intervention devant les militants d la Cimade, en incluant opportunément ces derniers dans son cercle d’amis, que pour laver son image. ». En fait, on n’ignore plus puisque le texte de son discours est maintenant connu, voir plus bas.

Zineb Dryef a enquêté pour Rue89 le 5 octobre 2009 et a terminé ainsi (Michel Rocard était encore en vie) : « Selon son entourage, harcelé à ce sujet depuis des années, Michel Rocard a eu besoin d’apporter une réponse définitive à la polémique sur cette petite phrase. Ou de renier la très sévère politique d’immigration menée par son gouvernement à la fin des années 80. Si vous avez assisté au cinquantième anniversaire de la Cimade ou que vous disposez d’une trace de l’intervention de Michel Rocard, n’hésitez pas à nous écrire. » (lire maintenant le discours intégral ci-dessous).

Juliette Debord, de "Libération", a conclu son enquête le 22 avril 2015 ainsi : « Que ces mots aient été, ou pas, prononcés, devant la Cimade, ne change rien au fait qu’entre 1989 et 1990, la phrase a bien été assénée par Michel Rocard sans cette seconde partie, comme une justification de sa fermeté vis-à-vis de l’immigration. Et non comme un encouragement à l’accueil des immigrés, dont veut se souvenir le PS aujourd’hui. ».

À cette époque (dans les années 2010), le site Vie Publique qui retranscrit de très nombreux discours politiques n’avait pas encore publié le texte du fameux discours du 18 novembre 1989 à la Cimade, mais le site consulté ce jour, le 23 août 2020, on peut y lire le texte intégral de Michel Rocard et aucun passage n’évoque ni la première ni la seconde partie de la fameuse phrase.

On peut seulement y lire : « Les politiques menées actuellement semblent marquées par une vision emprunte d’anachronisme : elles visent trop souvent encore à accueillir des gens en transit, alors qu’il s’agit, nous le savons bien désormais, d’intégrer dans notre société des hommes, des femmes et des enfants qui vont, dans leur grande majorité, demeurer sur notre sol. Mais si nous voulons cette politique, qui seule est humainement admissible et conforme à nos valeurs, il est clair que nous tiendrons bon sur la politique de restriction sur l’immigration décidée dès 1974 et que nous devons appliquer strictement. C’est dans ce sens que nous allons agir. ».

Poursuivant sur le droit d’asile (les dirigeants de la Cimade venaient de critiquer la politique du gouvernement Rocard sur la remise en cause du droit d’asile) : « Cela m’amène, bien entendu, à la question du droit d’asile (…). Il s’agit d’accueillir les personnes persécutées pour leurs opinions et leurs engagements notamment politiques, et elles seulement. Certes, les déséquilibres de la planète sont tels que dans bien des nations, la misère s’ajoute à l’oppression. Nous ne méconnaissons pas la situation difficile des hommes et des femmes privés de perspective de travail dans les pays de grande pauvreté. Les ONG qui se consacrent plus spécialement au développement savent bien que l’unique et durable solution à la misère d’un trop grand nombre de peuples, ce n’est pas leur déplacement vers les pays développés, mais le développement de leur pays. Nous ne ménageons pas nos efforts en ce sens. Mais il n’est pas normal, il est même dangereux, de vouloir faire passer les uns pour les autres. Car à confondre les réfugiés politiques et les demandeurs d’emploi, nous finirons par mettre en danger la Convention de Genève elle-même, et, par conséquent, tous ceux pour qui elle est faite. ».

Donc, à cette lecture, il est très clair que Michel Rocard, voulant se refaire une virginité à gauche à propos de la politique d’immigration, a tenté et réussi à effacer ses propos très fermes de ses années à Matignon. Était-ce avec une visée présidentielle ? Évidemment, puisque chef du PS, seul leader populaire, il était le seul à pouvoir relever le défi de l’élection présidentielle de 1995 pour le compte des socialistes, mais pour gagner le premier tour (c’est-à-dire, pouvoir être qualifié au second tour), il fallait convaincre la gauche du PS de se rassembler dès le premier tour sans attendre le second tour. Or, sa fermeté sur l’immigration était un obstacle au rassemblement des gauches. Les justifications après 1995 n’ont plus de visée présidentielle mais seulement une volonté de réécrire l’histoire pour sa postérité.

Et puis, même s’il n’a pas dit ce qu’il prétend avoir dit en 1989, donnons-lui au moins le droit qu’il puisse changer d’avis, ou plutôt, nuancer son avis. Finalement, sur l’immigration, son discours du 26 septembre 2009, toujours devant la Cimade, paraît comme un testament politique intéressant à lire et à méditer, au-delà des autojustifications que j’ai citées plus haut.

Je termine ainsi par ces quelques autres extraits de ce discours du 26 septembre 2009 qui pourraient encore servir plus de dix années plus tard.

Quitter la vision eurocentrée : « Au niveau international, c’est un gouffre d’incompréhension et de rancœurs qui se creuse avec les populations du Sud et leurs gouvernements, qui se voient souvent contraints de se plier à un marchandage humiliant entre l’aide au développement et la participation au contrôle policier des mouvements migratoires. (…) Dans le même temps, la prévision d’une croissance démographique soutenue, notamment pour l’Afrique dont la population devrait doubler d’ici à 2050, accompagnée des dérèglements climatiques et de leurs conséquences sur la vie des populations, n’annonce-t-on pas plus de 100 millions de "réfugiés climatiques" pour le milieu de ce siècle ?, souligne encore, si besoin en était, que les migrations sont encore pour longtemps non pas derrière mais devant nous. ».

Garder son humanité : « La réglementation actuelle ne proposant aucune solution réelle au problème, il y a donc urgence pour l’Europe à inventer d’autres règles, se fondant sur le respect du droit international et les principes des droits humains dans le cadre d’une vision réaliste des conditions économiques et sociales de l’intégration des immigrés basée sur une nouvelle lecture du monde, des risques et des chances de son avenir prévisible. ».

I have a dream : « Cette nécessité impérieuse de transformer les logiques à l’œuvre depuis vingt ans, j’aimerais qu’elle trouve en premier lieu sa concrétisation par un changement des pratiques politiques développées en France à l’égard de la question de l’immigration prise dans son ensemble. Je fais le rêve que la France ouvre là-dessus le chemin de l’avenir, en osant poser les bases de cette politique d’hospitalité sans laquelle elle-même et l’Europe perdront inévitablement le sens des valeurs politiques et éthiques qui les fondent, et l’art de vivre en commun qu’elles peuvent seules garantir. ».

Nicolas Sarkozy et Edgar Morin : « Le Président Sarkozy, reprenant à son compte le concept d’Edgar Morin, a soutenu la nécessité de promouvoir une "politique de civilisation". Il me paraît clair qu’une politique de civilisation implique une vision tout à fait neuve du fait migratoire et de la façon de le penser et de le traiter en France et en Europe. C’est un pas symboliquement fort que de renoncer au recours aux tests ADN voulu par la majorité parlementaire. (…) Mais il y a d’autres aspects où une semblable intervention s’impose si l’on veut que notre politique d’immigration renonce aux inhumanités qu’elle entraîne parfois et qui défigurent notre pays. ».

Trois points à faire évoluer selon lui, le premier sur les quotas : « Le premier porte sur la fixation de quotas annuels d’expulsions du territoire. Pas besoin de longues phrases pour dire ce qu’il y a d’humainement inacceptable dans le fait de donner à la police un objectif chiffré de ce type. Je ne nie pas la nécessité de recourir dans certains cas à des expulsions. Mon gouvernement aussi l’a fait. Mais c’était dans le cadre des actions de police normales de maintien de l’ordre public. Les quotas entraînent, au contraire, les services policiers à mener une sorte de traque pour atteindre l’objectif fixé par les préfets, avec le risque permanent des drames que l’on déplore trop souvent. ».

Le deuxième sur les atteintes à la vie familiale : « Aujourd’hui, la politique de rétention et d’expulsion des migrants, en effet, n’épargne pas les couples et les familles, enfants compris, et semble souvent bien éloignée du respect élémentaire des libertés individuelles, banalisant des législations d’exception. ».

Le troisième point sur les permis de séjour : « On estime qu’il y a en France entre 100 000 et 150 000 immigrés en situation irrégulière mais pourvus d’un travail, logés, pratiquant le français et donc pleinement intégrés à notre vie sociale et dont la grande majorité est originaire de nos anciennes colonies, et relèvent donc tout spécialement de "notre part". Je ne plaide pas pour une régularisation massive, comme on dit, car je pense au contraire qu’une politique d’intégration implique l’examen cas par cas. Mais à condition que l’objectif soit de donner un permis de séjour à tous ceux dont l’intégration constatée établira la vocation à vivre parmi nous. L’éthique des droits humains nous l’impose, mais aussi bien une politique responsable, car quel sens y a-t-il à maintenir sans permis de séjour des hommes et des femmes dont le travail contribue à l’activité du pays, souvent dans des secteurs où les Français ne se bousculent guère, et dont les enfants sont scolarisés dans l’école de la République ? ».

Identité et immigration : « Pour une politique d’hospitalité en Europe, il est temps de sortir de la logique folle qui voudrait protéger nos libertés et notre identité en sapant les fondements même de notre humanisme. Il est urgent de redonner sens et contenu aux principes d’égalité et de fraternité, en restaurant un droit stable et protecteur, permettant à celles et à ceux qui ont vocation à rester sur le territoire européen d’accéder à une véritable citoyenneté de résidence. ».

Les logements sociaux : « Je suis heureux d’avoir pu faire adopter la loi qui oblige toutes les villes à construire au moins 20% de logements sociaux dans toutes leurs constructions neuves. Il y a encore des réticences à son application. Il faut en chercher les raisons, et peut-être durcir les sanctions. ».

En finir avec une législation surréaliste : « Il faut (…) débarrasser notre législation de toute disposition ou contradiction tendant à créer cette catégorie inadmissible d’étrangers non régularisables non expulsables. ».

…Alors, reste-t-il encore des rocardiens dans la salle ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 août 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours de Michel Rocard le 18 novembre 1989 à Paris pour le 50e anniversaire de la Cimade (texte intégral).
Tous héritiers de Michel Rocard sur l’immigration et la misère du monde ?
Victime du cynisme socialiste.
Pierre Mendès France.
Méthode, combat politique et personne humaine.
Michel Rocard (1930-2016).
Michel Rocard, ambassadeur chez les pingouins et les manchots.
Le congrès de Metz.
Rocard et la Libye.
Rocard et Ouvéa.
Rocard roule pour Delanoë.
Opéré du cerveau le 30 juin 2007 à Calcutta.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200823-rocard.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/tous-heritiers-de-michel-rocard-226598

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/08/19/38486226.html







 

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22 août 2020 6 22 /08 /août /2020 03:20

« Le tumulte me rajeunit ! » (Roland Dumas, en décembre 2010).


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Vieux routier de la politique française, celle des secrets et des mystères, celle des réseaux et des conclaves, Roland Dumas fête, ce dimanche 23 août 2020, son âge canonique de 98 ans. Résistant (à 20 ans), avocat aux très nombreuses affaires sensibles, jeune député, vieux ministre et unique Président du Conseil Constitutionnel dans l’histoire institutionnelle à avoir été contraint à la démission, l’homme est un personnage de roman qui ne pouvait qu’adorer un autre personnage de roman qu’était François Mitterrand.

Replié dans une sorte de retraite par l’âge, Roland Dumas n’a jamais hésité à lâcher quelques petites bombes médiatiques à droite et à gauche, heureux de laisser quelques traces dans l’histoire, et d’abord, dans l’histoire du parti socialiste d’Épinay, pas la SFIO de Guy Mollet mais le PS qui fut OPAïsé par François Mitterrand.

Roland Dumas est un vétéran des années 1960, celles qui ne donnaient pas beaucoup d’avenir à un homme du passé, celui de la Quatrième République. Un vétéran de l’antique Convention des institutions républicaines, sorte de rassemblement des clubs mitterrandistes sans grande audience électorale. Ils sont peu nombreux, ces vétérans historiques : Georges Dayan, Georges Beauchamp, Roland Dumas, Louis Mermaz, Charles Hernu, Claude Estier, André Rousselet, Georges Fillioud, et quelques autres dont la fidélité fut sans faille au chef, même, pour les survivants, lorsqu’ils ont appris les liens étroits avec des personnalités comme René Bousquet.

Dès la campagne présidentielle de 1965, Roland Dumas servait de ce que Michèle Cotta a appelé dans ses "Cahiers" « agent de liaison politique de F. Mitterrand » ou « émissaire tout-terrain de Mitterrand, par qui passe une bonne partie des messages » (chargé notamment des relations avec les communistes en 1965 et en 1972). Pour donner une idée de l’étendue des réseaux de Roland Dumas, qui a eu des amis tant chez les communistes qu’à l’extrême droite, ce fut l’un de ses amis, qui était membre du cabinet de Georges Pompidou lorsqu’il était à Matignon, qui s’est décidé à informer directement l’ancien Premier Ministre des rumeurs qui couraient sur son compte et celui de son épouse dans l’affaire Markovic (personne, dans l’entourage de Pompidou, n’avait osé l’avertir de ce qui se disait dans les salons parisiens).

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Roland Dumas était donc l’homme des missions délicates de François Mitterrand. Et si l’on écoutait les rumeurs de Paris, il aurait pu être nommé Premier Ministre. Cela se serait passé en décembre 1985. François Mitterrand, qui avait nommé en juillet 1984 le "plus jeune Premier Ministre que la France n’ait connu", à savoir Laurent Fabius, le trouvait désormais usé et peu fiable, d’autant plus qu’il avait exprimé devant les députés, le 4 décembre 1985, son "trouble" parce que François Mitterrand venait de recevoir à l’Élysée le général Jaruzelski, Président polonais, à l’Élysée. Confiance rompue.

Michèle Cotta a relaté dans ses "Cahiers" l’une des hypothèses évoquées lors d’une réunion du "Siècle" le 11 décembre 1985 : le fondateur de ce club politique réunissant des membres de toutes les tendances politiques estimait que François Mitterrand avait besoin d’un nouveau gouvernement avant les élections législatives de mars 1986 qui devaient lui imposer une cohabitation : « Il faut à celui-ci [Mitterrand], pour réussir la prochaine cohabitation, négocier sans doute avant mars la composition du premier gouvernement issu des prochaines élections [note personnelle : alors qu’on ne connaît pas encore les résultats !]. Seul Roland Dumas est en mesure de mener à bien cette négociation, avec la confiance intacte du Président et grâce à ses talents bien connus de négociateurs. ».

Ce raisonnement fut diversement apprécié dans la salle : « Jérôme Monod [très proche de Jacques Chirac] paraît convaincu par la démonstration. Simon Nora et moi nous ergotons : maintenant, à trois mois des élections, changer de Premier Ministre ? Je hasarde : "Tout de même, n’est-il pas un peu bête de ‘brûler’ Dumas, qui, éventuellement, peut servir pendant la cohabitation ?". ».

Le 17 décembre 1985, les rumeurs ont abandonné l’hypothèse Roland Dumas au profit d’une autre, celle de Pierre Bérégovoy à Matignon, tremplin de trois mois avec l’idée éventuelle d’être candidat à la place de François Mitterrand en 1988. Il y a eu aussi des rumeurs que François Mitterrand organiserait un référendum pour le 19 janvier 1986, deux mois avant les élections législatives, sur la durée du mandat présidentiel ou encore sur le cumul des mandats…

Finalement, rien de cela ne s’est produit, Laurent Fabius est resté à Matignon jusqu'au bout de la législature, jusqu’à la défaite socialiste du 16 mars 1986 et a passé ses pouvoirs à Jacques Chirac qui a pris la tête du premier gouvernement de cohabitation. Le nom de Roland Dumas a de nouveau circulé pour Matignon après l’éviction de Michel Rocard au printemps 1991, au même titre que Michel Charasse, mais ce furent successivement Édith Cresson, puis Pierre Bérégovoy, qui furent choisis. Quant à Roland Dumas, François Mitterrand lui laissa en mars 1995 la prestigieuse succession de Robert Badinter à la tête du Conseil Constitutionnel, un mandat normalement de neuf ans…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 août 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Roland Dumas.
Roland Dumas, l'avocat sulfureux de la Mitterrandie triomphante.
Claude Cheysson.
Georges Fillioud.
Claude Estier.
Michel Rocard.
Jacques Delors.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200823-roland-dumas.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/roland-dumas-a-deux-pas-du-226568

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/08/18/38486138.html










 

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20 août 2020 4 20 /08 /août /2020 03:07

« Maintes fois, il m’est arrivé, j’en conviens, de célébrer le caractère désintéressé de la science et même de vanter la recherche d’où s’élimine toute pensée d’application pratique. J’entendais par là que rien n’est plus beau que l’effort continu d’un savant qui poursuit la vérité, sans préoccupation personnelle, et qui n’attend de la science que la satisfaction de la cultiver. Mais un savant a aussi le devoir d’être un citoyen dans sa patrie et un homme dans l’humanité. Il ne doit pas se retrancher de la société qui l’environne ; il ne doit pas se détourner de ceux qui souffrent et qui espèrent. » (Raymond Poincaré, le 25 octobre 1927).


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Président de la République française du 18 février 1913 au 18 février 1920 et cinq fois chef du gouvernement, Raymond Poincaré est né il y a cent soixante ans, le 20 août 1860 à Bar-le-Duc, en Lorraine.

Raymond Poincaré fait partie de cette petite douzaine de personnalités qui ont marqué la (longue) histoire de la Troisième République (pour l’instant, le régime républicain le plus long de l’histoire de France, près de soixante-dix ans), qu’on peut ici citer : Léon Gambetta, Adolphe Thiers, Jules Ferry, Georges Clemenceau, Aristide Briand, Raymond Poincaré, Alexandre Millerand, Édouard Herriot, André Tardieu, Léon Blum, et on peut aussi citer, comme fossoyeurs de cette république, Philippe Pétain et Pierre Laval, et ajouter Jean Jaurès comme inspirateur socialiste.

Brillant et intelligent, admirant la figure de Jules Dufaure, à la fois avocat et homme politique, Raymond Poincaré était un avocat très apprécié (il fut même bâtonnier en 1931), il a défendu des journalistes et des écrivains comme Jules Verne. Son mentor en politique fut Jules Develle (1845-1919), parlementaire de la Meuse pendant longtemps, préfet, avocat, collaborateur de Jules Grévy et très souvent Ministre de l’Agriculture (il fut son directeur de cabinet au ministère de janvier 1886 à mai 1887).

Raymond Poincaré a ainsi plongé dans la vie politique très tôt (dès l’âge de 25 ans) : élu conseiller général de Pierrefitte-sur-Aire de 1886 à 1934, président du conseil général de la Meuse de 1910 à 1913, et élu parlementaire, député de la Meuse de 1887 à 1903 puis sénateur de la Meuse de 1903 à 1934. Il n’a bien sûr pas exercé ces mandats cités pendant son séjour à l’Élysée entre 1913 et 1920 et il a gardé ces mandats jusqu’à sa mort, le 15 octobre 1934, à l’âge de 74 ans.

Son courant politique était de centre gauche, il fut un héritier de Gambetta et de ces "républicains modérés" qui ont façonné la tradition républicaine au début de la Troisième République (on parlait de "républicains opportunistes", terme dont ils se réclamaient alors). À gauche, il pouvait l’être par son soutien au capitaine Alfred Dreyfus et son soutien à la laïcité (sans être pour autant anticlérical). Petit à petit, avec "l’éclosion" des "radicaux", puis des socialistes et des communistes, son courant fut considéré après la Première Guerre mondiale comme une tendance de centre droit.

Il a eu aussi une carrière ministérielle "précoce", ministre dès l’âge de 32 ans, d’abord à l’Instruction publique, aux Beaux-arts et aux Cultes du 4 avril 1893 au 3 décembre 1893 (gouvernement de Charles Dupuy, dans lequel il a retrouvé Jules Develle aux Affaires étrangères) et du 26 janvier 1895 au 1er novembre 1895 (gouvernement d’Alexandre Ribot), puis aux Finances du 30 mai 1894 au 26 janvier 1895 (gouvernement de Charles Dupuy) et du 14 mars 1906 au 25 octobre 1906 (gouvernement de Ferdinand Sarrien), avant d’être choisi cinq fois pour diriger le gouvernement. En octobre 1906, Clemenceau lui avait proposé de rester au gouvernement, mais Poincaré refusa pour ne pas dépendre de lui.

Dès juin 1899 (il n’avait que 38 ans), Raymond Poincaré fut pressenti pour former le gouvernement, mais il n’est pas parvenu à réunir une majorité et proposa Pierre Waldeck-Rousseau. Très vite repéré par Clemenceau, Raymond Poincaré et Clemenceau furent des rivaux historiques pendant des décennies, ne s’appréciant pas mutuellement. Cela ne l’a pas empêché d’être cinq fois Président du Conseil en trois périodes : en cumulant avec les Affaires étrangères du 14 janvier 1912 au 21 janvier 1913 et du 15 janvier 1922 au 1er juin 1924, et en cumulant avec les Finances du 23 juillet 1926 au 20 juillet 1929. Il fut ainsi treize ans à la tête de l’État, soit de la République, soit du gouvernement, ce qui est beaucoup sous la Troisième République.

Clemenceau, qui a toujours eu le jugement très sévère, n’hésitait pas à le descendre à de nombreuses occasions. Ses formules tueuses furent nombreuses : « Le don de Poincaré n’est pas à dédaigner : c’est l’intelligence. Il pourrait faire remarquablement à côté de quelqu’un qui fournirait le caractère. ». Ou encore en comparant avec Aristide Briand (dont Clemenceau était aussi un rival) : « Briand ne sait rien mais comprend tout ; Poincaré sait tout mais ne comprend rien. ». Plus tard, quand Poincaré fut à l’Élysée : « Monsieur Poincaré invente des costumes, des couvre-chefs, et dit des choses convenues à un signe donné. Il imite à la perfection le vivant. » (6 août 1917). Aussi : « Cet homme-là était fait pour fabriquer des dictionnaires. Il a le lyrisme du Larousse. Promettez-moi qu’il n’y aura pas sur ma tombe un discours de Poincaré ; ce serait vraiment mourir deux fois. » (5 avril 1929, à l’époque, Poincaré était encore chef du gouvernement).

Du reste, Clemenceau ne fut pas le seul à souligner le manque de charisme, la timidité, la mollesse, le manque de caractère de Poincaré. Charles Maurras : « Monsieur Poincaré est un homme ordinairement faible et un esprit flottant. Mais il peut trouver, comme tout le monde, un instant de fermeté, un éclair de résolution. S’il avait seulement dix années de moins, je tiendrais un compte sérieux de cette possibilité. » (18 février 1913). Plus tard : « Les Herriot, les Briand, toute une tourbe siège ou a siégé à côté de Monsieur Raymond Poincaré. Elle le tient donc par la main, elle le tient donc par les pieds, par les yeux qu’elle bouche, par l’esprit qu’elle paralyse, par la conscience du devoir républicain qui annule et éteint le sens du devoir national. » (4 juillet 1929).

Gustave Hervé, à propos d’un de ses voyages en Russie : « Notre Président de vaudeville harangue les poissons de la Baltique. » (28 juillet 1914). Léon Daudet : « Poincaré, qui peut lire, pendant cinq heures d’horloge, un papier composé de chiffres et de paragraphes numérotés, dégage, lui aussi, une fatigue extrême. » (1930).

Élu très tôt à l’Académie française (le 18 mars 1909 dès le premier tour) au fauteuil de Fénelon, Molé, Falloux (et futur fauteuil de Maurice Genevoix) alors qu’il n’avait pratiquement rien publié (il est des personnalités politiques qui sont cooptées en raison de leur symbole dans la vie politique, Simone Veil le fut aussi pour cette raison), Raymond Poincaré fut reçu sous la Coupole par l’historien Ernest Laville le 9 décembre 1909.

Si on exclut Adolphe Thiers, chef du pouvoir exécutif puis Président de la République, et le maréchal Pétain, qui, bien que chef de l’État, ne fut jamais Président de la République même pendant une très courte période, c’est (à ma connaissance) la seule fois où un futur Président de la République a été élu à l’Académie française, ce qui peut être assez étrange, car pendant son mandat à l’Élysée, Raymond Poincaré fut à la fois membre de l’Académie française et protecteur de celle-ci (en raison de ses fonctions présidentielles). Un autre Président de la République, mais cette fois-ci un ancien, fut élu membre de l’Académie française, ce fut Valéry Giscard d’Estaing (le 11 décembre 2003).

NB du 29 août 2020. Rectification : J'ai oublié Paul Deschanel qui a été élu à l'Académie française le 18 mai 1899 (reçu le 1er février 1900) avant d'avoir été élu Président de la République le 17 janvier 1920 (prise de fonction le 18 février 1920).

Lorsque, le 5 février 1920, Raymond Poincaré a reçu solennellement le maréchal Foch, élu à l’unanimité le 21 novembre 1918 à l’Académie française, il était alors Président de la République mais s’est habillé comme un simple académicien recevant un autre académicien (le Président de la République, en tant que protecteur de l’Académie, peut assister aux réceptions de nouveaux académiciens, ès qualités) : « Maréchal de France, Field Marshall britannique, soldat respecté, non seulement par toutes les nations de l’Entente et par tous les jeunes États européens, mais par nos ennemis d’hier, président du comité de Versailles, vous demeurez pour la France et pour tous les pays amis, le plus clairvoyant et le plus précieux des conseillers. ».

Pour l’anecdote, la droite, très représentée à l’Académie française, ne voulait pas de Raymond Poincaré et avait favorisé l’élection de son cousin mathématicien célèbre, Henri Poincaré (1854-1912), le 5 mars 1908, en pensant (avec erreur) que l’élection d’un membre de la famille pouvait réduire les risques de faire élire Raymond Poincaré.

Pourquoi Poincaré a-t-il été aussi marquant dans l’histoire politique de la France alors qu’il a eu, finalement, une carrière politique assez ordinaire avec un tempérament assez ordinaire ? Sans doute parce qu’il a été le symbole de deux fermetés, qui furent en fait les éléments clefs de sa postérité politique : la politique étrangère et la politique financière.

La première concerne la diplomatique française à laquelle il s’intéressait beaucoup, en s’octroyant le portefeuille des affaires étrangères trois fois sur les cinq qu’il était à la tête du gouvernement. En 1912, il montra sa détermination en politique étrangère, en voulant un rapprochement avec la Grande-Bretagne, la fermeté avec l’Allemagne (ennemie depuis 1870, qui avait annexé l’Alsace-Moselle) et en renforçant l’amitié franco-russe. Son voyage officiel en Russie du 6 au 12 août 1912 fut d’ailleurs salué par toute la presse.

La haine de Clemenceau contre Raymond Poincaré a culminé lors de l’élection présidentielle du 17 janvier 1913. Raymond Poincaré était alors Président du Conseil et a présenté sa candidature. Le Président de la Chambre (Paul Deschanel) et le Président du Sénat (Antonin Dubost) étaient également candidats. La tradition républicaine voulait que fût organisée une réunion préparatoire chargée de désigner le candidat de tous les républicains, en d’autres termes, une "primaire", pour l’emporter très facilement face à la droite conservatrice (monarchiste) et à l’extrême gauche socialisante.

Or, dans ces réunions préparatoires, l’influence de Clemenceau était déterminante et son objectif était de faire élire Jules Pams, alors Ministre de l’Agriculture, d’un esprit suffisamment effacé pour qu’il ne gênât aucun gouvernement par la suite. Jules Pams fut aussi soutenu officiellement par Joseph Caillaux, autre leader radical influent, prédécesseur de Raymond Poincaré à la tête du gouvernement, qui, en fait, soutenait réellement Paul Deschanel. Aristide Briand et Louis Barthou ont, de leurs côtés, soutenu la candidature de Raymond Poincaré.

Lors de la réunion préparatoire, à laquelle le centre droit refusait de participer, Jules Pams a obtenu au troisième tour 323 voix contre 309 pour Raymond Poincaré, qui fut ainsi battu. Néanmoins, ce dernier a maintenu sa candidature lors du scrutin officiel, malgré la demande des radicaux de se retirer face au candidat qui avait gagné la primaire, et il a eu raison car il fut élu finalement élu au second tour par 483 voix contre 296 à Jules Pams et 69 au socialiste Édouard Vaillant. Clemenceau, également exclu à la réunion préparatoire à l’élection suivante, en janvier 1920, refusa de faire comme Poincaré et renonça à l’Élysée (par orgueil). On pourrait même aller plus loin dans les analogies en disant qu’Alain Juppé en novembre 2016 et Manuel Valls en janvier 2017 furent également victimes de telles primaires et auraient pu se maintenir à l’élection réelle, ce qui aurait bouleversé alors les résultats finaux.

Cependant, pour Raymond Poincaré, ce fut une perte de pouvoir pendant une période importante, puisque le pouvoir était à la tête du gouvernement et pas à l’Élysée, en particulier durant la Première Guerre mondiale. Sa principale action a été d’être favorable à la fermeté, avant et pendant la guerre.

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Lors de son voyage officiel en Russie du 13 au 23 juillet 1914, juste après l’attentat de Sarajevo, il conseilla la fermeté à la Russie, mais même avant l’attentat, il était favorable à la loi du 7 août 1913 qui rétablissait les 3 ans de service militaire, voulu par Barthou, Clemenceau et Briand mais à laquelle s’opposaient Jean Jaurès et l’extrême gauche pacifiste en général. Un signe fort fut la venue de Clemenceau le 23 mai 1913 à l’Élysée, pour signifier aux députés réticents à cette loi des 3 ans qu’en cas de renversement du gouvernement, Poincaré choisirait Clemenceau comme nouveau Président du Conseil.

Juste après le début de la guerre, dans un message lu le 4 août 1914 par le chef du gouvernement René Viviani aux députés, Raymond Poincaré a prôné la fameuse Union sacrée : « Depuis que l’ultimatum de l’Autriche a ouvert une crise menaçante pour l’Europe entière, la France s’est attachée à suivre et à recommander partout une politique de prudence, de sagesse et de modération. On ne peut lui imputer aucun acte, aucun geste, aucun mot qui n’ait été pacifique et conciliant. (…) Le Président de la République, interprète de l’unanimité du pays, exprime à nos troupes de terre et de mer l’admiration et la confiance de tous les Français. Étroitement unie en un même sentiment, la nation persévérera dans le sang-froid (…). Dans la guerre qui s’engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l’éternelle puissance morale. Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l’ennemi l’Union sacrée et qui sont aujourd’hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l’agresseur et dans une même foi patriotique. Elle est fidèlement secondée par la Russie, son alliée ; elle est soutenue par la loyale amitié de l’Angleterre. ».

Raymond Poincaré a visité plusieurs fois les soldats sur le front pendant la guerre. Pour leur propagande pacifiste ultérieure, les communistes publièrent dans les années 1920 (voir plus loin) une photo de lui avec un rictus en raison du soleil et cette légende : "Poincaré-la-guerre, l’homme qui rit dans les cimetières". Poincaré s’en est expliqué devant les députés : « Nous avions le soleil dans les yeux et par la suite, nous avions les traits légèrement contractés. J‘ajoute que malgré l’intensité de ce soleil, j’avais la tête découverte, ce qui prouve suffisamment, j’imagine, que je suis dans un cimetière comme tous les Français, j’ai le respect des morts. ».

Mais Poincaré n’était pas tenu informé des affaires militaires. Le général Joffre se méfiait de lui et l’accompagnait systématiquement dans ses déplacements pour éviter tout contact spécifique du Président de la République avec un officier supérieur.

Comme plus tard René Coty avec De Gaulle (en mai 1958), Poincaré fit appel en novembre 1917 à Clemenceau, pourtant son pire adversaire politique, à la tête du gouvernement, pour la raison simple qu’il était le seul de la classe politique à vouloir continuer la guerre jusqu’à la victoire totale, tandis qu’un fort courant pacifique souhaitait s’accommoder d’une paix négociée avec l’Allemagne, ce qui était inacceptable pour Poincaré. Après la victoire, Poincaré fut toutefois totalement exclu des négociations du Traité de Versailles.

Après son mandat présidentiel, Raymond Poincaré fut rappelé en 1922 au pouvoir par le Président Alexandre Millerand et la majorité du Bloc national qui avait renvoyé Aristide Briand pour sa politique étrangère. Poincaré continua à appliquer sa politique de fermeté vis-à-vis de l’Allemagne (qui ne payait pas ses dettes de guerre) en allant jusqu’à faire occuper la Ruhr par les troupes françaises à partir du 11 janvier 1923, ce qui, par la suite, se révéla comme une profonde erreur contribuant à renforcer le sentiment d’humiliation des Allemands et de volonté de revanche et de gloire que Hitler a développée par la suite.

Pour d’autres raisons, les communistes se sont très violemment opposés à cette politique. Ainsi, Paul Vaillant-Couturier déclara à Charenton le 26 janvier 1922 : « Il est l’homme du militarisme et de la petite bourgeoisie. Il est le défenseur des petits-bourgeois porteurs de valeurs russes. Il est surtout celui qui, par sa diplomatie secrète, déchaînera demain sur le pays une nouvelle guerre. Poincaré, individu médiocre, soutient les Nivelle du Chemin des Dames, les Castelnau de Morhange, les Mangin, tueurs d’hommes qui ont sur la conscience 1 700 000 morts. Douze balles, non ! Un tribunal révolutionnaire dont la sentence sera rendue par les anciens combattants. Poincaré, tu auras à répondre de tes crimes ! ». Cependant, les communistes n’ont jamais pu produire de preuves, à partir des archives de Moscou, d’un accord secret entre Poincaré et le tsar Nicolas II.

Le 19 mai 1923, lors des funérailles de Charles de Freycinet (1828-1923), ancien Président du Conseil et académicien, au nom tant du gouvernement que de l’Académie française, Raymond Poincaré lui a rendu un vibrant hommage : « N’ayant jamais été au nombre des hommes politiques qui se croient indispensables, il avait pris spontanément une retraite que tout le monde avait trouvée prématurée. Il a parlé quelque part de ce mal de l’infaillibilité, qui atteint si souvent les gouvernants et qui est, en général, pour eux, le prélude de la catastrophe. Jamais sa sévérité n’a été troublée par ce vertige. ».

Sa politique de fermeté et sa rigueur budgétaire ont rendu impopulaire le gouvernement de Raymond Poincaré et ont entraîné la victoire du Cartel des gauches en 1924. Après les deux premières années de cette nouvelle législature (dominée par les radicaux et Édouard Herriot), la crise financière fut telle qu’on rappela Raymond Poincaré à la tête du gouvernement. Il gouverna la France encore trois ans, de 1926 à 1929, dans le cadre d’une union nationale avec le maintien de Briand aux Affaires étrangères et lui aux Finances, pour appliquer la rigueur budgétaire et juguler la crise. L’une de ses grandes réalisations fut le franc Poincaré qui, le 25 juin 1928, remplaça le franc germinal.

Ce fut probablement ces trois dernières années (il a ensuite démissionné car sa santé était trop fragile) qui ont nourri la postérité de Raymond Poincaré, devenu l’un des modèles de vertu républicaine, par à la fois son patriotisme (pour l’indépendance de la France face à l’Allemagne), son orthodoxie budgétaire et son sérieux dans la gestion financière de l’État, dont se réclamèrent, par la suite, de nombreux successeurs, en particulier Antoine Pinay, Valéry Giscard d’Estaing, Raymond Barre, et même le socialiste Pierre Bérégovoy.

Je termine par la conclusion de l’hommage rendu à Maurice Barrès qu’a prononcé Raymond Poincaré le 23 septembre 1928 à Sion-Vaudémont : « Connaissons nos limites, ne nous faisons pas l’illusion de les dépasser, mais, si petit que soit notre cadre, travaillons-y pour l’infini. Nous aussi, nous sommes des instants de l’éternité. Les instants passent ; l’éternité reste. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 août 2020)
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Pour aller plus loin :
Raymond Poincaré.
L’affaire Dreyfus.
Ferdinand Foch.
Philippe Pétain.
Charles Maurras.
Édouard Herriot.
Georges Clemenceau.
André Tardieu.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Léon Blum.
Pierre Laval.
Colonel de La Rocque.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
John Maynard Keynes.
Léon Gambetta.
Benjamin Constant.
François Guizot.
Adolphe Thiers.
Napoléon III.
Victor Hugo.
Charles Péguy.
Jean Jaurès.
Paul Painlevé.
Mata Hari.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200820-raymond-poincare.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/raymond-poincare-un-modele-226539

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12 août 2020 3 12 /08 /août /2020 03:12

« Ma méthode reste la même : "apaiser, rassembler, réformer". Apaiser pour rassembler et rassembler pour réformer. Par rapport à beaucoup d’autres pays, nous avons eu trop souvent une approche conflictuelle, clivante et polémique des problèmes. Je suis convaincu qu’au fond d’eux-mêmes, les Français n’en veulent plus. » (Alain Juppé, 2015).


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L’ancien Premier Ministre Alain Juppé fête ses 75 ans le samedi 15 août 2020. Pour un ancien "jeune premier", la vieillesse est peut-être plus cruelle que pour les autres. Depuis un an, l’ancien maire de Bordeaux s’est replié au Conseil Constitutionnel, il a renoncé à faire de la politique active, et termine confortablement une prestigieuse carrière politique qui, néanmoins, se caractérise par un troublant manque : l’Élysée.

Je conseille de regarder la petite série documentaire intitulée "Si la France savait", qui évoque quelques Premiers Ministres de la Cinquième République. Elle passe actuellement sur LCP (la chaîne parlementaire) et est proposée par l’éditorialiste Patrice Duhamel. Elle consacre un épisode à Alain Juppé et son grand intérêt est qu’elle interviewe le responsable politique en question. Dans cet exercice d’introspection, Alain Juppé est très bon car il est sincère, même si, parfois, il montre des résurgences d’un grand orgueil (quel candidat à l’élection présidentielle ne serait-il pas orgueilleux ?).

Eh oui, au détour d’une explication, Alain Juppé a justifié son renoncement le 6 mars 2017 à remplacer François Fillon pour la candidature LR à l’élection présidentielle par un sursaut d’amour-propre : je ne suis pas un plan B, je ne suis pas un remplaçant ! Pourtant, un "vrai" politique, c’est celui qui profite de l’occasion, qui la suggère même, qui la crée. Nul doute que Jacques Chirac aurait foncé pour remplacer François Fillon et aurait eu moins de scrupules. Cela signifie une simple chose : malgré ses affirmations dans l’interview, Alain Juppé n’en avait pas si envie que cela, d’être Président de la République. Et puis, il faut être réaliste, il aurait été élu, il aurait fini son mandat à l’âge de 76 ans et demi, ce n’aurait peut-être pas été très raisonnable… (du reste, membre du Conseil Constitutionnel, il finira son mandat à… 82 ans !).

Peut-être est-ce le même orgueil que Pierre Mendès France ou Jacques Delors qui n’ont pas cherché à combattre sur le terrain présidentiel (l’un en 1969, l’autre en 1995), parce qu’ils étaient à peu près convaincus qu’ils ne pourraient pas appliquer exactement leur politique ? Cela reprend une vieille formule latine : aut Caesar aut nihil (je laisse la traduction aux distingués latinistes ; je trouve qu’une formule latine perd de sa puissance en étant traduite).

Alain Juppé fait partie du cercle restreint des grandes personnalités politiques de l’histoire française : ceux qui ont influencé le pays, son évolution, ou qui étaient en situation de pouvoir l’influencer mais qui n’ont pas pu.

Il avait toutes les caractéristiques : brillante intelligence (je le constate, mais je n’ai pas vocation à donner moi-même des brevets d’intelligence, qui serais-je pour cela ? il est reconnu ainsi), forte ambition (pour le pays, pour lui-même), connaissance excellente des rouages de l’État, expérience d’élu local et de ministre, dynamisme physique (c’est important pour faire campagne, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy l’ont confirmé ; a contrario, la campagne de Jean-Marie Le Pen en 2007 fut une de trop, il était épuisé ; même François Bayrou n’a pas tenu le rythme en mars 2007), un réseau non négligeable (ENA, Normale Sup., chef de parti, proximité avec un précédent leader, ici Jacques Chirac, etc.), capacité à animer une équipe, à conduire une campagne, à motiver l’adhésion autour d’un projet, etc.

Mais Alain Juppé a été tué politiquement par son arrogance originelle. Celle du "jeune premier", le principal collaborateur du patron (Jacques Chirac qui l’a présenté comme "le meilleur d’entre nous", ce qui, paradoxalement, ne l’a pas aidé car il a suscité de vives jalousies), qui savait mieux que les autres (et c’était peut-être un peu vrai), avec ce sommet lors des grandes grèves de novembre et décembre 1995 : "Je suis droit dans mes bottes !".

Cette réputation de "rectitude" qui en a fait un entêté sans écoute est pourtant fausse. Il voulait prouver son volontarisme en faisant un peu trop dans l’autoritarisme (un penchant dans lequel est aussi un peu tombé Emmanuel Macron) mais en fait, cet homme doute aussi, ressent des émotions, et même écoute ses interlocuteurs, ses fonctions de maire de Bordeaux l’ont amplement montré, du moins, par ses réélections successives. À lui tout seul, il représentait pendant longtemps la "classe dirigeante", le pendant "de droite" d’un Laurent Fabius, le technocrate "de gauche", en somme, la technostructure.

Avec cette expérience, Alain Juppé était bien conscient que l’écoute était essentielle : « Faire de la politique, c’est en permanence travailler pour et avec les autres. Comprendre leurs problèmes et leurs attentes, savoir les écouter et les aider, savoir aussi leur expliquer ce que l’on veut faire et les contraintes qui pèsent sur l’action, leur donner confiance, les entraîner dans un projet collectif dont ils comprennent la nécessité et dont ils espèrent recueillir les fruits, voilà le cœur du métier politique. » (2006).

Mais pour faire de la politique, il faut aussi du cuir : « Se faire interpeller plus ou moins amicalement, lorsqu’on a fait le choix de la vie publique, fait partie de la fonction. Si on ne le supporte pas, il vaut mieux renoncer à solliciter les suffrages de ses concitoyens. Il faut apprendre à endurer les reproches, même les plus injustes, il faut s’attendre à subir les critiques, même les plus blessantes, les insultes parfois. Il faut savoir réagir dignement, quand la main que vous tendez est refusée. On s’endurcit, on se blinde, on se cuirasse, sans jamais accepter totalement, d’ailleurs, cette façon brutale qu’ont certains d’exprimer leurs idées par l’invective. Et puis, il y a, de temps en temps, un inconnu qui vous dit au détour d’une rue "On est avec vous !", qui vous fait oublier tous les autres et dont l’interpellation vous fait chaud au cœur. » (2016). Quand Alain Juppé parlait de "réagir dignement", cela faisait évidemment penser à Nicolas Sarkozy au Salon de l’Agriculture…

Alain Juppé a eu son destin qui s’est souvent échappé, sauf une fois, en 1995. Il avait soutenu la candidature de Jacques Chirac par fidélité mais sans illusion, et lorsque ce dernier a été élu en 1995, la logique politique aurait voulu qu’il nommât Philippe Séguin, le concepteur de la "fracture sociale", à Matignon. Jacques Chirac n’imaginant pas de cohabiter avec un homme si peu contrôlable (il s’est dit la même chose en 2002 avec Nicolas Sarkozy), il préféra donc Alain Juppé. Or, c’est Alain Juppé qui a imaginé la dissolution de 1997 (ainsi que Dominique de Villepin). Une dissolution pour convenance personnelle absolument incompréhensible et injustifiable politiquement, si bien que la gauche est revenue bien plus rapidement que prévu (ce fut en quelque sorte Alain Juppé qui permit au PS, complètement démonétisé en mars 1993, de retrouver la voie du pouvoir seulement quatre années plus tard, ce qui prouve, avis aux partis en ruine, que tout est possible en politique, même des résurrections).

En 2002, il a pris les devants auprès de Jacques Chirac pour lui dire qu’il ne voulait pas être nommé Premier Ministre en raison de son "affaire" (des emplois fictifs de la ville de Paris), bien qu’il allât payer pour les autres. Cela ne l’a pas empêché de revenir au gouvernement, furtivement en mai 2007 dans un grand ministère d’État à l’Écologie (déjà !), puis à partir de 2010 à la Défense, puis, de nouveau, aux Affaires étrangères (il l’avait déjà été entre 1993 et 1995).

Les vrais "animaux politiques" (dont fait partie Alain Juppé) se prêtent guère aux sondages de popularité : ils savent qu’ils sont fluctuants et je conseillerais à Jean Castex de se méfier des 56% des bonnes opinions. Dans deux mois, les Français en auront peut-être assez d’avoir un Premier Ministre qui ne cesse de faire des déplacements tous les jours, sans voir quelques résultats probants (sur le front du chômage, par exemple). Une même personnalité peut avoir de "très bons sondages" un jour et de "très mauvais sondages" un autre jour. C’est juste une question de "tempo". Il y a des moments ou pas pour telle ou telle autre personnalité. François Bayrou et Ségolène Royal, leur moment, c’était en 2007, comme pour Nicolas Sarkozy.

Et un "bon sondage" ne signifie pas une élection triomphante, l’acte de vote n’a rien à voir avec la sympathie qu’on éprouve pour une personnalité. Ainsi, beaucoup de personnalités consensuelles ont une forte popularité (comme François Bayrou, etc.) mais au moment du vote, les urnes polarisent : en clair, ce sont les opposants politiques à la personnalité qui ont dit qu’ils l’appréciaient, mais ils ne vont pas pour autant voter pour elle.

Avec son affaire judiciaire, et même son exil (au début difficile) au Québec, Alain Juppé a renoncé à l’élection présidentielle de 2007, laissant le terrain libre à Nicolas Sarkozy. Alain Juppé a même failli y rester, au Canada, mais l’appel de Bordeaux et l’appel de Paris furent trop fort.

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Le moment Juppé était pour 2017. Enfin, disons qu’après l’échec de Nicolas Sarkozy en 2012, qu’après la lutte fratricide entre François Fillon et Jean-François Copé, il ne restait vraiment plus qu’Alain Juppé. Et Alain  Juppé y a cru parce que les sondages suivaient, le portaient. Une vague Juppé. Lui, qui fut si impopulaire à Matignon, qui fut si clivant, si cassant, si arrogant à Matignon (quand j’écris "qui fut", cela signifie : "qui fut considéré comme"), le voici l’homme consensuel, l’homme du rassemblement, l’homme de l’apaisement, l’homme de la réconciliation. Au point même qu’il ait subi des procès en islamophilie aussi stupides qu’insignifiants (sur les réseaux sociaux, on l’a appelé Ali Juppé).

Après avoir vu la droite hystérisée par Nicolas Sarkozy, son électorat voulait retrouver le "calme" et le chemin de la raison. Alain Juppé a alors sorti sa fameuse "identité heureuse" qui avait eu pour résultat de plus inquiéter que rassurer cet électorat de droite pourtant fatigué de Nicolas Sarkozy. Pourquoi ? Sans doute parce qu’il n’a pas su faire passer le message (c’est ainsi qu’il l’explique aujourd’hui) : les gens ont cru qu’il disait qu’on était dans une identité heureuse, alors que lui voulait tendre vers une identité heureuse mais qu’on n’y était pas. Trop subtil ? Pourtant, c’est mieux de faire campagne sur de choses positives que sur des choses négatives (comme : "les immigrés, dehors !").

Avec les bons sondages d’intentions de vote pour la primaire LR, Alain Juppé y a cru et a pris une seconde jeunesse en automne 2016. Pourtant, je le répète, son thème de campagne, qui m’allait, était électoralement anxiogène. La remontée soudaine de François Fillon, qui proposait le meilleur projet, le plus construit, le plus réfléchi (il s’y préparait depuis février 2013), a fait perdre beaucoup d’électeurs d’Alain Juppé qui l’avaient choisi par défaut pour éviter Nicolas Sarkozy : une solution "alternative" était possible avec François Fillon. Alain Juppé ne l’a pas vu venir, ni de nombreux observateurs politiques.

Pourtant, ce phénomène a déjà eu lieu en 1995 ! C’est ce que j’appellerais le "syndrome de Balladur". Il s’agit d’un excès de confiance en ses chances pour vaincre. Il faut rappeler les sondages élogieux en janvier 1995, quand Édouard Balladur, Premier Ministre parmi les plus populaires (avec Michel Rocard et Lionel Jospin), a fait sa déclaration de candidature, son soutien Nicolas Sarkozy l’imaginait déjà gagner dès le premier tour ! (un exploit que même De Gaulle n’avait pas réussi faire).

Dans ce syndrome de Balladur, il y a deux éléments.

Le premier, le plus visible, est que le plus populaire n’est pas forcément celui qui va être élu. Deux raisons : parmi ceux qui le trouvent sympathique, des opposants qui ne voteront pas pour lui de toute façon (voir plus haut) ; c’est qu’en étant le favori, il est la cible de tous les autres candidats. C’est le principe d’une campagne électorale : elle a sa raison d’être, c’est le moment où les consciences électorales se polarisent et se cristallisent, et l’histoire a montré que jamais un candidat donné gagnant par avance, avant la campagne, ne gagnait sans avoir fait une excellente campagne.

Le second élément, c’est que le troisième candidat, c’est-à-dire, celui dont on ne parle pas (puisqu’on ne parle jamais que des duels), qui est donc peu médiatisé, peut avancer sans être attaqué et peut séduire par le contenu de son projet, si bien qu’il peut arriver à la fin …premier ! C’était la surprise de 1995 : non seulement Édouard Balladur a perdu sa qualification, mais c’était Lionel Jospin qui est arrivé en tête du premier tour (alors que les médias ne parlaient que de la rivalité Chirac/Balladur). Pour la primaire LR, ce fut un peu la même chose : François Fillon, considéré comme quantité négligeable par les médias, a bondi à la première place au premier tour de la primaire.

L’échec d’Alain Juppé au second tour de la primaire LR de novembre 2016 était regrettable pour deux raisons : d’une part, mais on ne peut le dire qu’a posteriori, François Fillon s’est montré être un très mauvais candidat, à cause de son affaire et de la gestion de celle-ci ; d’autre part, la France avait besoin d’un candidat consensuel comme Alain Juppé. Il avait derrière lui la plupart des responsables centristes, dont François Bayrou.

La désignation de François Fillon n’était pas un problème pour la plupart des centristes. François Fillon n’avait pas une volonté d’autoritarisme et écoutait particulièrement bien les parlementaires de sa majorité (un Président qui écoute sa majorité, c’est devenu très rare depuis une vingtaine d’années !).

Le surgissement du candidat Emmanuel Macron a changé la donne : en effet, si Emmanuel Macron a déclaré sa candidature avant l’échec d’Alain Juppé à la primaire LR et surtout, avant la renonciation de candidature de François Hollande (un fait sans précédent sous la Cinquième République), il était considéré comme ultraminoritaire, une candidature de témoignage avant peut-être, plus sérieusement, l’élection de 2022. Or, les circonstances ont fait qu’Emmanuel Macron devenait un double candidat de plan B : pour les centristes orphelins d’Alain Juppé (Emmanuel Macron a basé toute sa campagne sur la bienveillance), mais aussi pour les socialistes qui ne se sentaient pas du tout représentés par …Benoît Hamon (ce dernier a même quitté le PS après l’élection présidentielle).

Alain Juppé aurait-il fait de l’Emmanuel Macron s’il avait été élu Président de la République ? Évidemment non, car on sait par expérience que la personnalité du Président de la République joue beaucoup dans la conduite des affaires de l’État. On vote pour un homme (ou une femme) plus que pour un programme.

Par son expérience, Alain Juppé n’aurait pas réinventé l’eau tiède, notamment tous ces discours quasi-naïfs qui fleuraient bon l’hypocrisie des années 1970. Il aurait aussi pris en compte les demandes des élus locaux, il aurait laissé plus de place aux corps intermédiaires. Son expérience de 1995 lui permettait paradoxalement d’être un meilleur acteur du dialogue social (on ne recommence jamais ses erreurs, surtout quand elles coûtent une vingtaine d’années de vie).

En revanche, je doute qu’il aurait rétabli la situation après la crise des gilets jaunes ; avec le grand débat, Emmanuel Macron a réussi à répondre à certaines préoccupations des manifestants. Et surtout, je doute qu’il aurait eu l’énergie de gérer la crise du covid-19 qui nécessitait une attention 24 heures sur 24 et la capacité à absorber un flot incommensurable de bêtises sur les réseaux sociaux.

C’est ainsi, il y aura toujours un petit arrière-goût d’inachevé dans la trajectoire politique d’Alain Juppé. Il en a fait son deuil mais il y a encore cet arrière-goût qui reste collé comme le sparadrap du capitaine Haddock. Il n’était pas si loin de l’Élysée. Il n’est pas le seul à l’avoir, ce petit et amer arrière-goût, Jacques Chaban-Delams, Laurent Fabius, Michel Rocard, Édouard Balladur, Lionel Jospin, Dominique Strauss-Kahn, entre autres, l’ont eu aussi. Et seule la philosophie peut leur permettre de vivre cela, la philosophe de nos amis russes, bien sûr : "c’est la vie !"…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 août 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alain Juppé aurait-il été Emmanuel Macron en plus âgé ?
Le syndrome de Balladur.
Montesquieu, Alain Juppé et l’esprit des institutions.
Les réponses d’Alain Juppé aux questions des députés (à télécharger).
Vidéo de l’audition d’Alain Juppé par la commission des lois de l’Assemblée Nationale le 21 février 2019 (à télécharger).
Alain Juppé et la fragilité des dépassés.
Discours d’Alain Juppé le 14 février 2019 à Bordeaux (texte intégral).
Alain Juppé, le meilleur-d’entre-nous chez les Sages.
Alain Juppé l’utralucide.
Déclaration d’Alain Juppé le 6 mars 2017 à Bordeaux (texte intégral).
François Fillon l’obstiné.
Le grand remplacement.
Liste des parrainages des candidats à l’élection présidentielle au 3 mars 2017.
Le programme d’Alain Juppé.
Alain Juppé peut-il encore gagner ?
Alain Juppé et le terrorisme.
L’envie d’Alain Juppé.
Alain Juppé, la solution pour 2017 ?
En débat avec François Hollande.
Au Sénat ?
Virginie Calmels.
Second tour de la primaire LR du 27 novembre 2016.
Quatrième débat de la primaire LR 2016 (24 novembre 2016).
Premier tour de la primaire LR du 20 novembre 2016.
Troisième débat de la primaire LR 2016 (17 novembre 2016).
Deuxième débat de la primaire LR 2016 (3 novembre 2016).
Premier débat de la primaire LR 2016 (13 octobre 2016).
L’élection présidentielle 2017.

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8 août 2020 6 08 /08 /août /2020 03:20

« Chacun de nous, à vingt ans, et parfois plus tard, a rêvé d’être roi. De détenir le pouvoir suprême, et de se sentir nécessaire totalement et surtout, naturellement. Ce moment où un être humain croit s’identifier à la volonté d’un peuple et à la permanence d’une nation, est-il de soleil plus haut et plus chaud ? » (Paris, 10 décembre 1992). Sur Jean-François Deniau, deuxième partie.



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Dans le précédent article, j’ai évoqué la figure du diplomate déjà baroudeur et du ministre à tout faire. Il fallait à Jean-François Deniau un fief électoral ; ce fut Bourges.


3. L’élu de la République

La défaite de la droite aux élections municipales à Bourges en mars 1977 a favorisé le "parachutage" électoral de Jean-François Deniau dans le Cher, alors peu connu localement, souvent confondu avec son frère Xavier Deniau mais imposant par sa grande stature : « Je ne suis pas originaire du Cher, mais du département voisin. Pour ces élections législatives de 1978, tout le monde donne les élections perdues pour la droite. D’autant que dans la circonscription de Bourges, où le candidat communiste paraissait imbattable, personne ne voulait y aller. J’avais été plusieurs fois ministre sans être élu… On m’a sollicité. J’ai refusé. C’est alors que j’ai été convié à déjeuner à l’Élysée. Le Président Giscard d’Estaing m’a accueilli avec cette phrase : "Alors Jean-François, on se dégonfle pour la première fois de sa vie ?". Je me suis présenté sous l’étiquette UDF. Mon suppléant était RPR. ».

Parce qu’il était donc devenu membre du gouvernement, il était normal de se baigner dans la mer électorale. Jean-François Deniau fut élu de justesse au second tour en mars 1978 face au nouveau maire communiste de Bourges, Jacques Rimbault, dans une circonscription difficile (il n’a pas siégé en 1978 car il était resté au gouvernement). Il avait été aidé par Simone Veil, ministre très populaire, par sa présence lors d’un meeting le 6 mars 1978 réunissant mille personnes dans la salle des fêtes de la chancellerie, à Bourges. Simone Veil et Jean-François Deniau étaient de bons amis depuis qu’ils étaient étudiants.

Le 3 mars 1981, Jean-François Deniau se retrouva dans le staff de la campagne présidentielle de Valéry Giscard d’Estaing chargé des études et des argumentaires. Michèle Cotta raconta le meeting du Président sortant reçu par Roger Galley à Troyes le 9 avril 1981 : « Pendant qu’il parle, en face de moi, Jean-François Deniau, qui a accompagné le Président aujourd’hui, fait semblant de prononcer lui-même, et en même temps, le discours que Giscard tient à la tribune. Je ne comprends pas : il mime les phrases avec une sorte de souffrance interne dont l’intensité me sidère. Est-ce pour montrer qu’il les a écrites de sa main ? Ou bien regrette-t-il, en cet instant, de ne pas être à la place de Giscard ? En fait, il nous avait dit (…), un soir de mauvaise humeur, que le sort aurait pu le choisir, lui, au lieu de Giscard : même formation, davantage de culture, autant d’éloquence, plus d’humour. Est-ce à cela qu’il pense aujourd’hui ? (…) J’ai l’impression de lui avoir dérobé un secret qu’il devrait taire. ».

Dans une conversation que Michèle Cotta a eu avec Michel Poniatowski juste après l’échec de son mentor, le 19 mai 1981, ce dernier lui a dit qu’il avait conseillé à Valéry Giscard d’Estaing de changer de Premier Ministre dès juin 1980 : « Pourquoi cette réticence à changer de Premier Ministre avant le début de la campagne ? [Poniatowski] me dit : "Qui prendre ? Jean-François Deniau ? Trop diaphane, quoique très proche de Valéry !". Il en veut manifestement à Deniau à qui Giscard avait délégué l’organisation de sa campagne : "Confier à Deniau, qui n’avait jamais commandé à personne, l’organisation d’une affaire mettant en cause 200 personnes au QG de la rue de Marignan, et 800 autres sur le terrain dans toute la France !" » (Michèle Cotta).

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Jean-François Deniau a été battu par Jacques Rimbault en juin 1981 dans la lancée de la victoire de François Mitterrand (que Jean-François Deniau appelait "Fantomas" !). Le 24 juin 1981, il était en fureur contre l’entrée des ministres communistes au gouvernement de Pierre Mauroy : « Je suis entré en résistance, et croyez-moi, je ne suis pas tout seul ! » a-t-il maugréé à Michèle Cotta : « Sa vigueur me surprend : je le croyais le plus "à gauche" des giscardiens… Cela ne suffit manifestement pas à lui faire accepter des communistes au gouvernement. ».

Il retrouva ensuite son siège de député de mars 1986 à juin 1997. En mars 1986, la carrière politique de Jean-François Deniau avait encore gardé un grand potentiel, à tel point qu’on parlait même de lui pour Matignon. Le 9 octobre 1986, Jean-François Deniau a bataillé contre Bernard Stasi pour l’élection du président de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée Nationale. Bernard Stasi a dépassé Jean-François Deniau au premier tour, mais n’a pas pu obtenir la majorité absolue au deuxième tour, et finalement, malgré une majorité UDF-RPR, c’est le socialiste Roland Dumas qui a été élu au troisième tour avec 5 voix non socialistes probablement provenant de députés FN (36 députés FN avaient été élus grâce au scrutin proportionnel).

Sa large réélection en mars 1993 laissait entendre qu’il serait nommé ministre au sein du gouvernement d’Édouard Balladur, ce qui ne fut pas le cas. Il ne se représenta pas en juin 1997, envisageant son élection au Sénat, mais n’a pas pu imposer son candidat, le radical Yves Galland, ancien ministre, dont la suppléante était Frédérique Deniau , son épouse, devenue première adjointe au maire de Bourges après la reconquête de la ville en juin 1995 par Serge Lepeltier, futur ministre, député élu en mars 1993 et battu en juin 1997 par Yann Galut.

En mars 1979, Jean-François Deniau démarra aussi une carrière de conseiller général dans un canton difficile qu’il gagna de manière assez confortable. Il est devenu alors vice-président, puis président du conseil général du Cher de janvier 1981 à mars 1998. Il fut battu aux élections cantonales de mars 1998 à cause de la présence d’un candidat DL (Démocratie libérale) Franck Thomas-Richard, adjoint au maire de Bourges et ancien député, qui l’a empêché d’atteindre le second tour finalement gagné par une candidate socialiste Irène Félix.

Parachuté à Bourges initialement pour "reprendre" la ville aux communistes en mars 1983, il ne fut finalement pas candidat en raison de sa fonction de président de conseil général qu’il jugeait incompatible avec celle de maire d’une grande ville (le cumul n’était cependant pas encore interdit par la loi). Aux élections municipales de mars 1989, après deux mandats du maire communiste Jacques Rimbault, son opposition municipale considérait que seul Jean-François Deniau pouvait reconquérir la mairie. Mais ce dernier refusa (toujours à cause de sa fonction de président du conseil général), si bien que certaines rumeurs laissaient entendre qu’il y avait un accord tacite entre Jacques Rimbault et lui pour se partager le pouvoir, la mairie à la gauche et le département à la droite. D’autres élus locaux ont été moins partageurs : entre mars 1985 et juin 1995, Alain Carignon, par exemple, avait cumulé les fonctions de maire de Grenoble et de président du conseil général de l’Isère.

Après son échec cinglant aux cantonales de mars 1998, Jean-François Deniau quitta le Cher et renonça à toute ambition électorale, et Frédérique Deniau quitta aussi le conseil municipal de Bourges. Ses électeurs avaient de l’admiration voire de la fascination pour l’homme, son charisme, ses engagements internationaux, ses livres et aussi son courage face à la maladie, mais trouvaient qu’il négligeait un peu trop les affaires locales du Cher. Le couple regagna Paris après vingt ans d’aventure berrichonne.

Il faut dire aussi que tout ce que Jean-François Deniau a vécu a beaucoup relativisé les petites joutes de la politique locale : « Vous avez découvert mieux que l’espoir : l’espérance. Elle oblige à faire un tri, à reclasser toutes les hiérarchies. Moins vous êtes sûr de votre existence, plus vous avez envie de vous consacrer aux êtres et aux choses qui en valent la peine. Vous n’arrivez plus à prendre au sérieux un certain jeu politique. (…) Les préoccupations de carrière vous paraissent tellement dérisoires, auprès des riches heures passées avec ces quatre enfants. » (Alain Peyrefitte, le 10 décembre 1992).

Il fut également élu député européen en juin 1979 mais démissionna immédiatement, puis fut réélu député européen de juin 1984 à avril 1986 sur la liste UDF-RPR menée par Simone Veil. Pour les élections européennes de juin 1994, il avait proposé d’être la tête de la liste unique UDF-RPR, mais il ne fut pas choisi et la liste a finalement été menée par Dominique Baudis.

La vie politique de Jean-François Deniau fut un peu chaotique, surtout parce que ce n’était pas son unique but dans la vie. Pour un dilettante, il était pourtant arrivé à un niveau très important de carrière politique (parlementaire, ministre, chef d’un grand exécutif local, etc.). Lors d’une émission littéraire à la télévision, il avait été invité comme faire-valoir d’un académicien (à l’époque où il ne l’était pas encore) et l’animateur, à peine poli, s’est tourné vers lui en lui demandant : « Et vous, Monsieur Deniau, pourquoi êtes-vous un raté ? ».

Ce fut Jean-François Deniau qui raconta cette anecdote à ses amis académiciens le 7 décembre 1992 : « Comment voulez-vous répondre en direct à des questions pareilles ? Je lui dis : "Euh… Quoi, vraiment ?". Et il me dit : "Écoutez, je vous le prouve. Vous avez fait de la politique, vous avez été plusieurs fois ministre, vous n’êtes pas Premier Ministre ni Président de la République, vous êtes un raté." ».

Le présentateur a ensuite constaté que Jean-François Deniau n’était pas non plus un champion de voile comme Éric Tabarly (qui était un ami et il lui a quand même succédé en 1999 à l’Académie de Marine), et qu’il n’avait rien écrit de connu. Alors, l’académicien qui l’avait fait venir comme faire-valoir, s’est senti obligé de prendre sa défense : « Là, l’ami se dit qu’il m’a entraîné quand même dans une sacrée galère, qu’il faut qu’il fasse quelque chose et intervient : "Mais comment pouvez-vous dire cela ? Jean-François a écrit un livre merveilleux, délicieux, charmant, épatant qui s’appelle…" et là, le trou de mémoire ! En direct ! L’horreur absolue ! Il essaie de se rattraper, il dit : "La terre est carrée, non, l’univers…". La catastrophe ! » [Il s’agissait de : "La mer est ronde", publié en 1975 (Le Seuil)].


N’évoquer que les fonctions politiques pour décrire la vie de Jean-François Deniau laisserait ignorés des pans entiers de son existence. Dans le prochain article, j’évoquerai le passionné de mer, de désert, de montagne, d’engagement personnel.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 janvier 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean-François Deniau.
Jean d’Ormesson.
Alain Peyrefitte.
Pierre-Jean Rémy.
Jean François-Poncet.
Claude Cheysson.
Valéry Giscard d’Estaing.
Pierre Messmer.
Jacques Chirac.
Raymond Barre.
Maurice Faure.
L’URSS.
L’Afghanistan.
Andrei Sakharov.
Xavier Deniau.
Edgar Faure.
Jean Lecanuet.
Michèle Cotta.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Françoise Giroud.
Simone Veil.
Monique Pelletier.
Quai d’Orsay.

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https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jean-francois-deniau-l-engage-188952

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/08/08/34848440.html



 

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6 août 2020 4 06 /08 /août /2020 03:18

« À la réalité "homme", si complexe et si énigmatique, cette science ["les sciences humaines"] s’attaque pour ainsi dire par tous les moyens : elle interroge le présent et le passé, scrute les labyrinthes de la croyance et du mythe, observe les rites qui les manifestent, dissèque les structures des sociétés, fouille aussi bien les tombeaux qu’elle analyse les langages. En somme, tout lui est bon qui permet de serrer au plus près cet étranger qui est aussi notre semblable. » (Jacques Soustelle, le 24 mai 1984).



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L’ancien ministre Jacques Soustelle est mort il y a trente ans, le 6 août 1990, à l’âge de 78 ans, d’un cancer. Il était un exemple de vrai "insoumis", le 22 juin 1940 mais aussi le 5 février 1960. Homme "de gauche", il s’est retrouvé rapproché de l’extrême droite. Observateur de civilisations anciennes, intellectuel précoce, il a eu une vie politique très active, fougueuse, mais aussi très chaotique.

Opposé à l’indépendance de l’Algérie comme un autre illustre résistant, Georges Bidault, successeur de Jean Moulin à la présidence du CNR, l’ethnologue Jacques Soustelle voulait l’intégration des Algériens à la citoyenneté française et la démocratie : « Je répète (…) que je reste républicain et démocrate ; que je condamne tout régime d’arbitraire et estime indispensable à la liberté des citoyens l’équilibre des pouvoirs et le pluralisme des opinions débattues et exprimées sans contrainte ; qu’à mes yeux, l’État ne trouve sa justification que dans les progrès qu’il rend possibles, la paix qu’il assure, la culture qu’il aide à se répandre, l’égalité des chances qu’il garantit impartialement à tous. » (1963). En outre, Jacques Soustelle fut favorable à la création de l’État d’Israël, favorable à la loi Veil sur l’avortement, a soutenu Jean Lecanuet en 1965, Alain Poher en 1969 et Valéry Giscard d’Estaing en 1974.

L’expression "ancien ministre" ne signifie vraiment rien pour une personnalité très riche et si contrastée, plusieurs vies en une seule : l’ethnologue reconnu, qui fut normalien (major à l’entrée), agrégé de philosophie à l’âge de 22 ans (major), docteur en lettres, professeur au Collège de France ; le résistant et gaulliste, qui fut chargé par De Gaulle, dès 1941, de missions diplomatiques au Mexique, pays qu’il connaissait bien pour y avoir étudié des civilisations anciennes ; le ministre de l’information, que ce fût dans le gouvernement provisoire ou un peu plus tard, toujours nommé par De Gaulle ; l’homme politique de la Quatrième République, parlementaire gaulliste ; gouverneur général de l’Algérie, puis l’insoumis, refusant l’indépendance de l’Algérie, l’exilé ; puis de nouveau le député et même le chargé de mission du Président de la République.

De Gaulle aimait s’entourait d’éminents intellectuels, en particulier de normaliens (Georges Pompidou, Alain Peyrefitte, Jacques Soustelle, Georges Gorse, Robert Poujade, Jean Charbonnel, etc.). Mais en 1958, le Général ne se sentait pas à l’aise avec ses compagnons du RPF en qui il avait une grande dette, celle de la fidélité. Jacques Soustelle, secrétaire général du RPF de 1947 au 1951, avait imaginé devenir le président du nouveau parti gaulliste, l’UNR, en 1959, mais finalement, il n’y a pas eu de président, seulement un secrétaire général (le premier fut Albin Chalandon, puis Roger Frey).

En mars 1978, Jacques Soustelle, qui avait vaillamment regagné une circonscription législative à Lyon en 1973, s’est fait battre par un jeune espoir du parti gaulliste (qui se révéla finalement assez décevant), Michel Noir, futur maire de Lyon (Jacques Soustelle s’est aussi présenté sans succès aux élections municipales de mars 1977 contre le maire sortant).

L’une des fonctions majeures que Jacques Soustelle a occupées durant sa très riche vie, ce fut celle de gouverneur général de l’Algérie du 26 janvier 1955 au 30 janvier 1956 : il fut nommé au début de la guerre d’Algérie par Pierre Mendès France, alors Président du Conseil, parce qu’il était un homme "de gauche" et qu’il était progressiste, prêt à réaliser l’intégration des Algériens musulmans dans la République française (autrement dit, leur donner la citoyenneté française). Guy Mollet l’a remplacé par le général Georges Catroux puis Robert Lacoste.

Jean Guitton rappela le 10 octobre 1990 l’état d’esprit de Jacques Soustelle lors de son époque algérienne : « Gouverneur de l’Algérie, Jacques Soustelle tenta d’unir la foi républicaine, la foi laïque des défenseurs des droits de l’homme… à la foi musulmane, l’esprit de 1789 et l’esprit du Coran, afin de préparer une synthèse future, une spiritualité proprement algérienne. (…) Ainsi Soustelle quitta De Gaulle, parce qu’il se voulait plus gaullien que De Gaulle lui-même. (…) Puis-je révéler enfin que chacun de leur côté, sentant s’approcher la mort inéluctable qui efface et sublime, Charles De Gaulle et Jacques Soustelle avaient souhaité tomber dans les bras l’un de l’autre, pour se réconcilier. ».

Dans son livre "C’était De Gaulle", Alain Peyrefitte a fait part d’une conversation avec De Gaulle le 5 mars 1959 : « Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! Les musulmans, vous êtes allé les voir ? Vous les avez regardés, avec leurs turbans et leurs djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français ! Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibri, même s’ils sont très savants. ». Et Alain Peyrefitte de rajouter une parenthèse : « (il doit penser à Soustelle) ». C’est dans cette tirade que je ne poursuis pas où De Gaulle a parlé de "Colombey-les-Deux-Mosquées" et de quelques autres expressions (huile et vinaigre, etc.) qu’il ne s’agit pas ici de commenter.

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Jacques Soustelle a gagné l’immortalité (intellectuelle) en devenant académicien, probablement par une insolente liberté de l’Académie française qui l’a élu le 2 juin 1983 et qui l’a reçu le 24 mai 1984 (par Jean Dutourd), au fauteuil de La Bruyère, Louis Duchesne et Pierre Gaxotte. À sa mort, lui succéda Jean-François Deniau.

Lors de sa réception, il déclara : « Je n’ignore pas que j’ai été précédé ici par d’insignes représentants des sciences dites humaines. Si l’ethnologie et l’histoire des religions ont droit de cité dans cette Académie, si les mythologies amérindiennes et les systèmes de pensée des Indo-européens y rencontrent des thèmes plus traditionnels, c’est à travers moi l’Amérique autochtone, celle du Mexique passé et présent, que vous accueillez aujourd’hui. Je pense en cet instant à ces Indiens taciturnes aux yeux d’obsidienne qui font encore résonner de nos jours les langages de l’Antiquité sur les plateaux de l’Anahuac et dans la brousse du Yucatan ; je pense aussi aux œuvres incomparables que leurs ancêtres ont laissées comme traces de leur passage sur la terre, à la grandeur et à la grâce des monuments maya, à la subtilité des hiéroglyphes, à l’austère beauté de Teotihuacan, au symbolisme bouleversant de la sculpture aztèque. "Tant que le monde durera, a écrit l’historien indien Chimalpahin Quauhtlehuanitzin, jamais la gloire et l’honneur de Mexico-Tenochtitlan ne devront être oubliés". Cette gloire, cet honneur, je me suis efforcé d’en montrer comme le reflet ; il me plaît de me considérer comme l’humble interprète non d’une civilisation, mais d’un essaim de civilisations toutes apparentées et néanmoins diverses, nées il y a  plus de trois mille ans sur ce vaste morceau du continent américain, longtemps méconnues, et qu’il est juste de placer au premier rang parmi ces constructions éphémères et admirables que les hommes, s’arrachant de temps à autre à la médiocrité, réussissent à édifier au milieu de l’indifférence du monde. ».

Ses connaissances des civilisations mexicaines lui ont permis de continuer à communiquer avec son épouse malgré son exil hors de France, entre 1961 t968, car leur correspondance était écrite en nahuati, langue de la famille uto-aztèque.

Jean Dutourd répondit à Jacques Soustelle le même jour (24 mai 1984) : « Vous avez marché depuis votre jeunesse au milieu des drames, parce que dans chaque circonstance où le destin vous a placé, vous avez préféré faire ce qui répondait aux élans de votre cœur ou aux raisonnements de votre tête, plutôt que ce que la société attendait de vous. Il est très difficile d’être fidèle à soi-même, tant dans la littérature que dans l’action. Si difficile, ma foi, que la plupart des gens se trahissent eux-mêmes sans le savoir. Il me semble que vous ne vous êtes jamais trahi, que vous avez été constamment inflexible, que vous avez toujours préféré votre vérité à celle des autres, y compris du plus grand de tous les autres. » [à savoir De Gaulle].

Le même Dutourd, lui-même gaulliste, évoqua les relations de Soustelle avec De Gaulle : « Il n’y a rien que d’honorable dans ce qui vous a séparé de De Gaulle. C’était une différence de nature. Il était homme d’État et pragmatique ; vous étiez philosophe. Pendant près d’un quart de siècle, ces deux caractères se sont accommodés, et quelquefois complétés. Une tragédie nationale les avait réunis ; une autre tragédie nationale les divisa. ».

Dans un autre hommage, le 27 septembre 1990, Jean Dutourd remarqua : « Jacques Soustelle était heureux d’appartenir à l’Académie française. C’était plus pour lui que la consécration de ses travaux. Que nous l’eussions élu effaçait en quelque sorte ses années d’épreuves. ». Et il termina sur ces mots : « Ne pensons pas qu’il est mort. Disons-nous qu’il est au Mexique, qu’il s’y plaît, et qu’il cause avec le dieu Quetzalcoatl dont il connaît tous les secrets. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 août 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Albin Chalandon.
Jacques Soustelle.
Valéry Giscard d’Estaing.
Raymond Barre.
Simone Veil.
La Cinquième République.
Olivier Guichard.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Philippe Séguin.
Michel Droit.
René Capitant.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200806-soustelle.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jacques-soustelle-l-insoumis-226201

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/07/28/38453051.html




 

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