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2 juillet 2016 6 02 /07 /juillet /2016 06:27

« Il ne nous est pas possible de croire que l’effort national est du domaine particulier de tel ou tel : de l’État, de l’usine, du marchand, du travailleur ou du banquier. Il exige l’effort de tous et l’art de gouverner, c’est désormais l’art de créer les conditions de la libre mobilisation de toutes les forces nationales. C’est d’abord l’art du consensus. » (Conclusion du Rapport Pisani du 13 octobre 1978). Seconde et dernière partie.



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Edgard Pisani vient de s’éteindre à 97 ans. Après avoir évoqué le haut fonctionnaire précoce et le sénateur très actif, voici le ministre technicien qui s’est investi dans le monde agricole et dans les infrastructures.


Ministre

Edgard Pisani a eu une assez longue carrière ministérielle, qui a commencé avec l’épopée gaulliste. Il fut nommé à 43 ans Ministre de l’Agriculture du 21 août 1961 au 8 janvier 1966 dans les gouvernements de Michel Debré et de Georges Pompidou.

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Le plus long des ministres à l’Agriculture, Edgard Pisani laissa un souvenir durable dans le monde agricole au point d’avoir donné, de son vivant, son nom à quelques lycées agricoles (il fit voter une loi de programme relatif à l’enseignement agricole). Il fit aussi voter une importante loi d’orientation agricole pour favoriser l’exportation de la production agricole française et créa l’Office des forêts, séparant ainsi les Eaux et Forêts.

Puis il fut nommé Ministre de l’Équipement du 8 janvier 1966 au 28 avril 1967 (avec le Logement à partir du 7 avril 1967). Venant d’être élu député, il donna sa démission le 28 avril 1967 pour protester contre l’utilisation des ordonnances par Georges Pompidou.

Premier à avoir ces nouvelles attributions ministérielles après la fusion des Travaux Publics, des Transports et de la Construction, il défendit la très importante loi n°67-1253 du 30 décembre 1967 d’orientation foncière (adoptée après sa démission) qui a institué le principe du plan d’occupation des sols (POS) et du schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme (SDAU) qui furent ensuite modifiés par la loi n°2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbains (SRU) où les POS ont été remplacés par les plans locaux d’urbanisme (PLU).

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Edgard Pisani retourna aux responsabilités bien plus tard, à l’époque de la gauche, d’abord comme Haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie du 4 décembre 1984 au 22 mai 1985 (avec rang de préfet) puis Ministre de la Nouvelle-Calédonie du 21 mai 1985 au 15 novembre 1985 dans le gouvernement de Laurent Fabius.

Ce fut durant une période très agitée où les Kanaks et les Caldoches s’affrontaient violemment (le 5 décembre 1984, tuerie de Hienghène faisant dix morts dont deux frères du leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou, maire de Hienghène et président du FLNKS, lui aussi assassiné à Ouvéa le 4 mai 1989). Edgard Pisani présenta le 7 janvier 1985 à Nouméa son projet d’indépendance-association mais son action fut rejetée par les deux camps. Après avoir remodelé profondément le territoire néo-calédonien (loi n°85-892 du 23 août 1985), il démissionna du gouvernement à l’issue des élections régionales néo-calédonienne du 29 septembre 1985.

De Laurent Fabius, Edgard Pisani avait son bon mot : « La tête et les jambes, oui, mais rien entre les deux ! » (cité par Jean-Pierre Chevènement devant Michèle Cotta le 15 janvier 1992).


Responsabilités européennes

L’engagement européen n’a jamais fait défaut à Edgard Pisani.

Sénateur, il vota le 23 août 1957 en faveur du marché commun et de l’Euratom. Ministre de l’Agriculture, il mit en place la politique agricole commune (PAC) de la CEE entrée en vigueur le 14 janvier 1962 et affirma au Sénat le 31 mai 1977 que la France profitait beaucoup de la PAC car elle lui a permis de développer son agriculture et de devenir exportatrice de produits agricoles. De nouveau sénateur, il interpella le Premier Ministre Jacques Chirac le 16 décembre 1975 sur la construction européenne avec l’objectif de « transformer l’ensemble des relations des États membres en une Union Européenne ».

Le 23 juin 1977, lors de la discussion de la ratification du sommet européen du 20 septembre 1976 sur l’élection au suffrage universel direct du Parlement Européen, il se demandait s’il n’existait pas une incapacité de créer des modèles institutionnels nouveaux et considérait que l’Europe était prisonnière du dilemme fédération/confédération.

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Avec le sénateur UDF Michel Sordel, il rédigea un rapport publié le 21 avril 1977 sur les conséquences d’un élargissement de la CEE (composée de neuf États membres à l’époque, il était alors question de l’adhésion de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal), en particulier sur les répercussions sur la situation agricole du Sud de la France. Défendant les viticultures et producteurs de fruits et légumes du Midi de la France, Edgard Pisani préconisa un élargissement de la CEE mais pas au titre de la politique agricole commune qui ne serait pas capable d’être financée, plutôt au titre d’un chapitre spécial de la politique européenne.

Comme personnalité qualifiée, Edgard Pisani remplaça Pierre Mendès France à la commission indépendante sur les problèmes de développement international, présidée par l’ancien Chancelier allemand Willy Brandt (Prix Nobel de la Paix 1971) et composée de 21 membres dont l’ancien Premier Ministre britannique Edward Heath, l’ancien Premier Ministre suédois Olof Palme et le patron de Lehmann Brothers Peter G. Peterson, dont les travaux (de 1977 à 1980) aboutirent à un rapport remis le 22 février 1980 à Kurt Waldheim (Secrétaire Général de l’ONU) sur la pauvreté dans le monde et intitulé : "Nord-Sud : un programme de survie" dont les mesures préconisées (qui se voulaient réalistes et concrètes) pour empêcher la famine (entre autres) n’ont pas été écoutées par aucun pays du monde.

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Comme parlementaire français, il fut aussi désigné le 20 décembre 1977 délégué représentant la France au Parlement Européen dont il présida la stratégique commission des affaires économiques et monétaires de janvier 1978 au 17 juillet 1979 (à l’époque, pas d’élection au suffrage direct) puis il fut élu député européen (au suffrage universel direct) du 24 octobre 1979 au 25 mai 1981 (élu sur la liste socialiste dirigée par François Mitterrand le 10 juin 1979 en 23e position, son siège lui fut attribué par le Conseil d’État le 24 octobre 1979).

Edgard Pisani fut nommé le 22 mai 1981 Commissaire européen chargé du Développement par François Mitterrand pour remplacer Claude Cheysson, nommé au Quai d’Orsay. La Commission Européenne était alors présidée par Gaston Thorn. Il fut Vice-Président de la Commission Européenne du 26 octobre 1984 au 2 décembre 1984 en remplacement de François-Xavier Ortoli nommé à la présidence de Total. Son mandat aurait dû s’achever le 5 janvier 1985 (laissant place à la Commission présidée par Jacques Delors), mais il avait démissionné le 2 décembre 1984 pour agir au nom du gouvernement en Nouvelle-Calédonie.

À ce poste à Bruxelles, Edgard Pisani a dirigé une administration de 600 fonctionnaires et a disposé d’un budget annuel de 2 milliards de dollars destiné à aider les pays signataires de la Convention de Lomé du 28 février 1975 renouvelée le 31 octobre 1979 (Lomé II). Il a d’ailleurs participé aux négociations pour la Convention de Lomé III signée le 8 décembre 1984.


Retrait de la vie politique

Après son "aventure" néo-calédonienne, Edgard Pisani fut intégré à l’Élysée comme chargé de mission auprès de François Mitterrand de 1986 (période de la cohabitation) à 1992 (fin des gouvernements de Michel Rocard) et fut parallèlement nommé membre du Conseil économique et social en 1992, ainsi que président de l’Institut du monde arabe (IMA) de 1988 à 1995, écarté par Jacques Chirac (parmi ses successeurs à l’IMA, Yves Guéna, Dominique Baudis, Renaud Muselier et Jack Lang).

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Edgard Pisani publia vingt et un essais entre 1946 et 2015 (le dernier "Croire pour vivre : méditations politiques", éd. Saint-Léger, fut publié il y a un an, le 27 mai 2015) où il présentait ses points de vue sur la marche du monde, sur sa vision de la France, de son économie et de son agriculture, de son aménagement, et sur son engagement européen, n’hésitant pas à se montrer idéaliste, comme l’illustre ce titre d’un ouvrage publié le 24 mars 2001 au Seuil : "Une Certaine idée du monde : l’utopie comme méthode".


Gaulliste, rocardien et européen

Edgard Pisani, parce qu’ancien résistant, était naturellement gaulliste. Mais il fut aussi socialiste proche de cette deuxième gauche moderne et non sectaire qu’a voulu incarner Michel Rocard et dont les héritiers ont oublié l’esprit (Manuel Valls). Ce courant est nécessairement favorable à la construction d’une Europe à la fois efficace économiquement et plus juste socialement.

En ce sens, ce serait des personnalités de cette envergure et de cette stature qui manquent aujourd’hui dans la classe politique française. Compétent techniquement (pour ne pas dire technocratiquement), mais avec une vision politique très affirmée qui permettrait de savoir où mener la France du futur et l’expliquer avec conviction au peuple français. Et probablement est-ce la démarche que tente aujourd’hui l’actuel Ministre de l’Économie Emmanuel Macron


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 juin 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Edgard Pisani.
Rapport Pisani sur les enjeux et les conditions des équilibres extérieurs de la France du 13 octobre 1978 (à télécharger).
Général De Gaulle.
Léon Blum.
Pierre Mendès France.
Michel Debré.
Georges Pompidou.
François Mitterrand.
Michel Rocard.
Gaston Thorn.
Laurent Fabius.
Jean-Marcel Jeanneney.
Gaston Defferre.
Yves Guéna.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160620-edgard-pisani-2.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/edgard-pisani-une-certaine-idee-du-182219

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/07/02/34005212.html

 

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25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 06:21

« Les désordres que pourrait provoquer le déséquilibre de notre balance (monnaie, emploi, indépendance) seraient tels que la tentation serait bientôt irrésistible de fermer, sélectivement d’abord, puis plus largement, nos frontières. Ce n’est que par une action concertée mais rigoureuse de l’État, des entreprises et des travailleurs et non par un abandon de notre économie aux prétendues lois du marché que nous pouvons le mieux, que nous pouvons seulement affronter la concurrence extérieure sans risque d’être submergés. » (Conclusion du Rapport Pisani du 13 octobre 1978). Première partie.


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Parce qu’il avait la double nationalité franco-britannique, Edgard Pisani aurait pu participer au référendum sur le maintien du Royaume-Uni au sein de l’Union Européenne mais il vient de s’éteindre à 97 ans ce lundi 20 juin 2016. S’il était l’ancien résistant et haut fonctionnaire typique de l’excellence française dont aimait s’entourer Charles De Gaulle, il a eu un positionnement politique très atypique de gaulliste …socialiste avec une césure en 1967-1968. Un gaullo-mitterrandisme qu’il a partagé avec Jean-Marcel Jeanneney et Michel Jobert.


Le plus jeune préfet

Originaire de Malte et né le 9 octobre 1918 à Tunis, Edgard Pisani fit de brillantes études à Paris, au lycée Louis-le-Grand, à la Sorbonne (licence de lettres), au Centre de hautes études administratives (créé après la guerre, le 9 octobre 1945, en même temps que l’IEP de Paris et l’ENA) et à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN).

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Pendant la guerre, Edgard Pisani s’engagea dans la Résistance. À 21 ans, il a embarqué le 20 juin 1940 à Bordeaux sur le "Massilia" aux côtés de parlementaires voulant poursuivre la guerre depuis l’Afrique du Nord. En particulier, aux côtés du député SFIO de Paris André Le Troquer (futur Ministre de l’Intérieur puis de la Défense et futur Président de l’Assemblée Nationale sous la IVe République) qui était venu avec sa fille dont Edgard Pisani était le fiancé (et qu’il épousa avant d’épouser en seconds noces la fille du député d’Épinal et ministre Abel Ferry, neveu de Jules Ferry, qui donna naissance notamment à l’économiste Jean Pisani-Ferry).

Finalement, Edgard Pisani retourna à Paris comme surveillant dans un lycée et fut résistant. Arrêté en mars 1944, il s’évada le 7 juin 1944 et participa le 19 août 1944 à la prise de la préfecture de police de Paris. Il devint un proche du nouveau préfet Charles Luizet (Michel Piccoli interpréta son rôle durant la Libération de Paris dans le film "Paris brûle-t-il ?" réalisé par René Clément et sorti le 26 octobre 1966).

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Sous-préfet de Paris, chef du cabinet en 1944 puis directeur adjoint du cabinet de Charles Luizet en 1945, Edgard Pisani fut nommé directeur de cabinet d’André Le Troquer lorsque ce dernier fut nommé le 23 janvier 1946 Ministre de l’Intérieur par Félix Gouin. André Le Troquer nomma ensuite Edgard Pisani préfet de Haute-Loire le 1er août 1946 (le plus jeune préfet de France, à 27 ans). Il fut nommé ensuite directeur de cabinet du Ministre de la Défense André Le Troquer, nommé par Léon Blum du 13 décembre 1946 au 13 janvier 1947, puis, le 1er décembre 1947, préfet de Haute-Marne.

Edgard Pisani s’écarta de la haute fonction publique en 1953 pour s’engager sur le terrain politique. Il retrouva sa carrière d’origine en 1968 lorsqu’il démissionna de l’Assemblée Nationale pour se retrouver "préfet en disponibilité spéciale" jusqu’en 1973 où il prit sa retraite de haut fonctionnaire.

Bien implanté en Haute-Marne, il fut élu sénateur de ce département le 1er août 1954 à la suite de la mort de Charles Barret (le 31 mai 1954). De centre gauche, il s’est alors inscrit au groupe de la Gauche démocratique (l’actuel groupe RDSE), alors qu’il était candidat de la liste du Rassemblement des gauches républicaines (RGR) présidé par François Mitterrand (lui-même membre de l’UDSR).

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Tombé très tôt dans le bain de la politique gouvernementale par ses deux belles-familles (Le Troquer et Ferry), préfet très jeune grâce à son action de résistant, il a eu une carrière politique très honorable, parlementaire et membre de plusieurs gouvernements avec la particularité d’avoir servi autant le Général De Gaulle que François Mitterrand. En quelques sortes, il est représentatif la classe politique française des années 1960 et des années 1980, capable de reclasser ses honorables retraités dans de prestigieux postes. Mais il était en même temps atypique car il refusait le clivage stérile entre la droite et la gauche dans des institutions qui, pourtant, polarisent le bipartisme par le second tour de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct.


Parlementaire

Edgard Pisani a eu de plusieurs mandats parlementaires au cours desquels il a beaucoup travaillé (rapports, propositions de loi, etc.) et il s’est éclipsé du Parlement pour prendre des responsabilités ministérielles. Il fut sénateur de Haute-Marne du 1er août 1954 au 24 septembre 1961 (nommé ministre), réélu le 19 juin 1955 (dès le premier tour avec 405 voix sur 752) et le 26 avril 1959.

L’une de ses premières interventions au Sénat eut lieu le 9 décembre 1954 où il interpella Pierre Mendès France, alors Président du Conseil, sur la multitude de procédures administratives différentes (une cinquantaine) selon le type d’investissements que peuvent faire les collectivités et établissements publics, question qui a précédé le dépôt d’une proposition de loi le 10 mars 1955 tendant à organiser l’intervention financière de l’État en matière d’investissements des collectivités locales et de leurs établissements publics.

Edgard Pisani déposa le 8 mars 1956 une proposition de loi sur un nouveau mode de scrutin pour les élections législatives. Avec le sénateur RPF Jacques de Maupeou, il rédigea un rapport de loi publié le 8 juin 1956 favorable à une politique de dissuasion nucléaire afin de maintenir la France parmi les grandes puissances mondiales. Dans un débat sur les comités d’expansion économique et les zones critiques rurales, le 14 juin 1956, il rejeta l’intérêt des régions qui, selon lui, n’auraient aucune réalité économique ni humaine stable.

Le 26 juillet 1957, il publia le rapport de la loi-cadre sur la construction de logements et d’équipements collectifs. Il rejeta le 16 mai 1958 l’état d’urgence dans le territoire métropolitain mais vota les plein pouvoirs au Général De Gaulle le 2 juin 1958 ainsi que la révision constitutionnelle le 3 juin 1958, et participa, du 11 décembre 1958 au 26 avril 1959, aux travaux sur le régime transitoire du fonctionnement du Sénat durant le passage de la IVe à la Ve République.

Il s’inquiéta le 29 septembre 1960 des redoutables problèmes posés sur la qualité et la quantité d’eau disponible en France en raison de l’absence d’autorité responsable de l’eau. Il réitéra son inquiétude bien plus tard, le 22 avril 1977 après avoir interpellé le 2 avril 1977 le Premier Ministre Raymond Barre en demandant que le gouvernement définît une stratégie globale de l’eau.

Il suggéra le 4 octobre 1960 de faire un dégrèvement fiscal pour favoriser la construction de parkings dans les grands ensembles d’habitation, pour résoudre les problèmes de stationnement en zone urbaine. Il préconisa le 10 mai 1961 la création d’un comité scientifique et technique parlementaire au sein duquel les animateurs et les responsables des grands secteurs scientifiques et techniques rencontreraient les membres du Parlement.

Par la suite, il fut élu député du Maine-et-Loire du 12 mars 1967 au 22 mai 1968, inscrit au groupe UDVe (Union démocratique pour la Ve République, gaulliste). Ministre, il fut élu conseiller général du canton de Montreuil-Bellay de mars 1964 à septembre 1973 et maire de Montreuil-Bellay de mars 1965 à 1975 (commune du Maine-et-Loire).

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Lors d’un débat réclamé par l’opposition sur la crise étudiante, le 8 mai 1968 à l’Assemblée Nationale, Edgard Pisani balança au Ministre de l’Éducation nationale Alain Peyrefitte : « Nous transmettons à nos enfants un monde sans garantie, sans signification, et nous voudrions qu’ils nous approuvent ! ».

Malgré son appartenance à différents gouvernements gaullistes, Edgard Pisani vota la motion de censure contre Georges Pompidou le 22 mai 1968 et abandonna son siège de député pour protester contre la manière dont le pouvoir gaulliste réagissait face à la révolte étudiante, en lâchant : « Ce faisant, j’ai le sentiment d’être plus fidèle que vous à l’homme que j’ai soutenu depuis la Résistance ! ».

Présente parmi les visiteurs, la journaliste Michèle Cotta a décrit dans son cahier cet épisode parlementaire du 22 mai 1968 qui l’a beaucoup marquée : « Edgard Pisani, c’est plus tordu. (…) Hier [21 mai 1968], il s’est astreint à écrire, à son bureau, deux explications de vote, l’une justifiant la censure, l’autre la condamnant. Il a eu beaucoup moins de mal à rédiger la première version que la seconde : il a donc pris la décision de voter la censure. Mais je ne trouve pas qu’il ait agi de façon correcte. Il a demandé à parler sur le temps de parole du groupe gaulliste. Tout le monde a donc pensé qu’il ne voterait pas la motion déposée par l’opposition. Il a fait le contraire en annonçant d’une voix caverneuse qu’il la voterait et qu’il démissionnerait ensuite de son mandat parlementaire. ».

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Et Michèle Cotta d’ajouter : « Épuisé, Pompidou était sorti quelques instants de l’hémicycle au moment du discours de Pisani. Quelqu’un a dû lui dire que Pisani ne soutiendrait pas le gouvernement. Alors il est revenu, il est resté quelques minutes à l’entrée, debout, face à tous les députés qui pouvaient voir ses traits décomposés, et il a fini par regagner son  banc, d’où il a écouté les dernières phrases de Pisani avec un air écœuré. C’était un instant que je n’oublierai jamais. » (22 mai 1968).

Gaulliste de gauche (et futur ministre de De Gaulle), détestant Georges Pompidou, René Capitant, président de la commission des lois à l’Assemblée Nationale envisageait, lui aussi, de voter la censure. La veille, le 21 mai 1968, il a préféré finalement démissionner de son mandat de député plutôt que de ne pas voter la censure, et a dit à ses collègues du groupe gaulliste réuni à huis clos : « Je ne pardonnerai jamais aux ministres qui ont fait huer De Gaulle par la rue ! ».

Edgard Pisani fut ensuite de nouveau élu sénateur de Haute-Marne du 22 septembre 1974 (date de sa réélection) au 26 mai 1981 (nommé commissaire européen), cette fois-ci dans le groupe socialiste, ayant adhéré au PS dans le sillage de Michel Rocard.

Il s’inquiéta le 17 décembre 1976 de la concurrence de la première ligne TGV Paris-Lyon avec le transport aérien, ainsi que du financement et du tracé de cette ligne qui n’a fait l’objet d’aucun débat au Parlement. Soucieux des affaires étrangères et de l’économie, il initia par ailleurs un débat au Sénat le 16 décembre 1980 sur le nouvel ordre économique mondial.


L’économie française dans le monde

Edgard Pisani rédigea un rapport très important publié le 13 octobre 1978 sur les enjeux des équilibres extérieurs de l’économie française (qui fut publié en 1979 chez Hachette sous le titre "La France dans le conflit économique mondial").

Sa conclusion sur l’indépendance nationale fut la suivante : « Elle n’est pas seulement militaire ou politique. L’économie joue aussi un rôle décisif. Elle ne peut résulter pour nous d’une capacité de tout produire sur notre propre territoire : notre sous-sol est pauvre et notre industrie déséquilibrée (…). Notre indépendance nationale ne peut résulter que de l’équilibre technologique et géographique, difficile au demeurant, de nos besoins et de nos atouts durement négociés sur les marchés internationaux. ».

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Sur l’emploi : « La reconquête du marché intérieur, l’utilisation parcimonieuse des ressources rares et l’exportation de produits à haute valeur ajoutée sont les seules perspectives de relance de l’embauche qui nous soient offertes. ».

Et, visionnaire, de poursuivre ainsi : « Il est désormais des recours qui nous sont interdits, il est des illusions auxquelles il nous faut renoncer. Il ne nous est pas possible de nous replier sur nous-mêmes et de nous mettre à l’abri de la concurrence internationale. Nous importons l’essentiel de nos matières premières et de notre énergie. Il nous faut les payer. Il nous faut exporter plus et importer moins. (…) Il ne nous est pas possible de croire que les choses du monde iront s’améliorant et qu’ainsi nous trouverons nos propres équilibres sans un effort immense sur nous-mêmes. ».

Mais dans son esprit, cela ne signifiait pas une baisse du pouvoir d’achat : « Il nous sera de moins en moins possible de fonder nos exportations sur nos salaires relativement bas. Notre niveau de salaires nous met naturellement en concurrence avec les pays "sous-développés" à salaires plus bas encore. Notre avenir, avec toutes les disciplines et tous les efforts que cela comporte, est dans le relèvement déterminé de notre niveau technologique et de notre niveau de rémunération. ».

Tout en mettant en garde : « Il est faux de croire qu’un seul pays au monde pratique dans les faits le libre-échangisme qu’il prône dans ses discours. Aucun gouvernement n’abandonne le destin national aux seuls mécanismes du marché. ».

Il anticipa les délocalisations : « Il serait naïf de croire que les capitaux disponibles de par le monde n’iront pas s’investir dans ces pays qui, du fait du niveau des salaires, produiront les profits les plus substantiels. ».

Et il souligna le principal défaut national : « Notre "génie" et notre histoire n’ont pas fait de nous des entrepreneurs. Plutôt des paysans, des boutiquiers, des fonctionnaires. Or il n’est pas de grand destin collectif si notre pas n’amplifie pas résolument l’effort (…) pour se doter d’un réseau d’entreprises efficaces. ».

Dans le second article, j’évoquerai l’action d’Edgard Pisani comme ministre et commissaire européen.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 juin 2016)
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Pour aller plus loin :
Edgard Pisani.
Rapport Pisani sur les enjeux et les conditions des équilibres extérieurs de la France du 13 octobre 1978 (à télécharger).
Général De Gaulle.
Léon Blum.
Pierre Mendès France.
Michel Debré.
Georges Pompidou.
François Mitterrand.
Michel Rocard.
Gaston Thorn.
Laurent Fabius.
Jean-Marcel Jeanneney.
Gaston Defferre.
Yves Guéna.

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19 juin 2016 7 19 /06 /juin /2016 00:14

« T’as roulé dans l’herbe,
Et nous, tu nous plantes là.
(…) Tu nous laisses avec les chiens,
Avec les méchants, les crétins.
(…) Nous, on a plus notre meilleur copain.
T’étais un clown mais t’étais pas un pantin.
Enfoiré, on t’aimait bien.
Maintenant, on est tous orphelins. »
(Renaud, "P*tain de camion", 1986).


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Il y a trente ans, le 19 juin 1986, juste après un 18 juin, a eu lieu l’accident qui a coûté la vie au célèbre humoriste Coluche, à l’âge de 41 ans. Un camion semi-remorque a barré la route au motard sur une route des Alpes-Maritimes, entre Cannes et Grasse. Le motard roulait pourtant à faible allure (55 kilomètres par heure) mais il ne portait pas de casque. Ce fut l’Abbé Pierre qui célébra son enterrement le 24 juin 1986 en rappelant : « Si vous entendez quelqu’un dire qu’il ne respectait rien, dites-leur que ce n’est pas vrai ! Je suis témoin. ».

En fait, tout le monde est témoin. Avec les Restos du cœur dont il a émis l’idée le 26 septembre 1985 sur Europe 1, Coluche a laissé derrière lui une œuvre de charité indispensable on ne peut pas plus respectueuse des personnes humaines : « Quand il y a des excédents de nourriture et qu’on les détruit pour maintenir les prix sur le marché, on pourrait les récupérer et on essaiera de faire une grand cantine pour donner à manger à ceux qui ont faim. ».

Le 14 octobre 1985, Coluche a créé alors l’association et les premiers repas gratuits furent distribués le 21 décembre 1985 dans le 19e arrondissement de Paris. Solution que Coluche envisageait seulement comme provisoire, c’est devenu une véritable institution, qui a distribué en France lors de la saison hivernale 2015-2016 plus de 2 milliards de repas.

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Parallèlement, il a contribué aussi à la rédaction des articles 230 et 238 bis du code général des impôts qui octroient une déduction fiscale aux contribuables (particuliers et entreprises) qui ont fait un don à des associations caritatives et humanitaires d’aide aux personnes en difficulté. On a appelé ce dispositif "loi Coluche" car Coluche l’avait proposé le 26 janvier 1986 sur TF1 et il fut voté à l’unanimité le 20 octobre 1988 dans la loi de finances pour 1989. Le dispositif a ensuite été conforté jusqu’à la loi Borloo du 18 janvier 2005 de programmation pour la cohésion sociale qui a porté à 75% le taux de déduction fiscale pour les dons (pour 100 euros de dons, celui qui paie l’impôt sur les revenus ne paie réellement que 25 euros). En 2015, les Restos du cœur ont ainsi reçu 95 millions d’euros de dons grâce à ce dispositif fiscal.

La sensibilité de Coluche, on pouvait aussi la percevoir dans son seul film qui n’était pas une comédie de boulevard au cinéma, à savoir "Tchao Pantin" réalisé par Claude Berri et sorti le 21 décembre 1983, qui lui apporta une consécration très inattendue du milieu cinématographique avec le César 1984 du meilleur acteur.

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Né le 28 octobre 1944 à Paris, tôt orphelin de père, Coluche a dû démarrer sa vie avec des petits boulots puis a travaillé dans des cafés-théâtres et des cabarets. À partir du début des années 1970, il est devenu un comique symptomatique d’une France industrielle qui était secouée par les premiers chocs pétroliers et le début d’une longue crise de l’emploi qui sévit encore aujourd’hui, quarante ans plus tard.

Si l’artiste employait très souvent des "gros mots" (que j’éviterais de reproduire in extenso ici), il insistait avec raison sur le fait qu’il le faisait toujours sans vulgarité et qu’à l’inverse, on pouvait aussi s’exprimer avec un langage châtié pour dire des vulgarités. Avec tous ses sketchs, il a laissé un grand nombre d’aphorismes, de réflexions et de proverbes dont le néomoralisme pourrait concurrencer aujourd’hui jusqu’au moralisme des maximes de François de La Rochefoucauld (1665).

On regrette l’humour caustique et cynique de Pierre Dac, Coluche, Thierry Le Luron et Pierre Desproges qui n’ont pas atteint la fin des années 1980 pour les trois derniers. Pourtant, à la différence de maintenant, ils étaient certes féroces et ne se contentaient pas de rire sur les travers de surface, les sujets étaient souvent profonds et les flèches visaient souvent juste, mais ils s’exprimaient avec une réelle tendresse, une réelle humanité et pas motivés par simple vénalité ou vanité, dans une course effrénée à la notoriété, à l’audience, aux clics ou à l’argent (comme par exemple Dieudonné dont le talent, réel, est exprimé de manière triste car se prenant au sérieux et égocentré).

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En regardant ses sketchs, on ne peut pas imaginer que Coluche n’aime pas ceux qu’il décrit. Il les nargue comme dans des blagues de potache, parce qu’on ne peut se moquer vraiment que des gens qu’on connaît, qu’on aime. Et Coluche connaissait bien ceux qui était dans les difficultés sociales ou culturelles, même si lui s’en était brillamment sorti grâce à son talent et un peu de chance dans ses rencontres.

Alors qu’on pourrait le croire comme un enfant de mai 1968 (il avait alors 26 ans), Coluche au contraire était prêt à en rire : « J’ai pris un pied terrible aux réunions de comédiens à la Sorbonne. J’ai vu des mecs qui sont devenus révolutionnaires en trente secondes. Y avait des spectacles gratuits, pour le peuple, et la caractéristique de ces spectacles, c’était le nombre de ringards, des mecs qui avant la révolution ne chantaient nulle part, on pouvait plus les sortir de scènes. Ils y tenaient des heures et des heures. ».

L’historien Bertrand Lemonnier a évoque en 2008 l’humour de Coluche ainsi : « Il s’agit pour Coluche de faire reculer les frontières de l’humour et de la dérision, dans une attitude de transgression des barrières respectables de l’humour. Tout est possible : on peut rire de tout et sans tabous, y compris bien entendu de la démocratie représentative. » et a considéré qu’après Coluche, avec "Les Guignols de l’Info" et d’autres émissions de dérision, celle-ci s’est institutionnalisée : « C’est le conformisme de l’irrévérence, la banalisation du rire, aussi provocateur soit-il, et d’une certaine façon aussi "l’entrée en dérision" d’une société en plein "vide critique". (…) Les engagements collectifs aussi ont changé de nature : les grandes causes humanitaires, fortement médiatisées, ont remplacé les idéologies. » ("Vingtième Siècle. Revue d’histoire" 2/2008, n°98).

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Devenu une icône de la contestation sociale "gentille", Coluche collabora avec des revues satiriques comme "Charlie Hebdo" et s’est même cru capable, le 30 octobre 1980, de défier le monde politique sur son propre terrain, en se présentant à l’élection présidentielle de 1981 avec des sondages à deux chiffres (jusqu’à 16%, devant Jacques Chirac !) au point d’effrayer François Mitterrand qui voyait dans cette élection sa dernière chance pour entrer dans l’histoire : « J’arrêterai de faire de la politique quand les politiciens arrêteront de nous faire rire ! » ("La politique", 1979). Soutenu par Romain Bouteille, Gilles Deleuze, Pierre Bourdieu, Serge July, Jean-Luc Godard et Daniel Cohn-Bendit, il y renonça finalement le 16 mars 1981, sous la pression des deux concurrents principaux, et parce qu’il n’avait obtenu qu’un seul des cinq cents parrainages de maires nécessaires.

Pour rendre hommage à Coluche, et montrer que ses persiflages restent encore en pleine actualité, je propose deux types de citations : les unes retranscrites par écrit selon des thèmes que j’ai sélectionnés (avec les sketchs mis en référence), et les autres visibles sur Internet grâce aux nombreuses vidéos qui s’y trouvent et dont j’ai choisi quelques-unes.


1. L’emploi, le problème numéro un

« Moi, j'ai été remplacé par une machine avec toute l'équipe de mecs qu'on était. Ah, une machine super ! Elle fait tout le travail à notre place ! Elle le fait aussi bien que nous... sinon mieux. Et puis, alors, la machine, ça a pas besoin de salaire, ça a pas besoin de repos, ça a pas besoin de vacances, c'est jamais malade ! Et le pire, ça a même pas besoin de travail ! » ("Le chômeur", 1986).

« Tout le monde gueule : "Ouais, y a 3 millions de personnes qui réclament du travail..." C’est pas vrai !... De l’argent leur suffirait. » ("Le chômeur", 1986).


2. Consommer

« Quand on pense... qu'il suffirait que les gens ne les achètent plus pour que ça se vende pas ! » ("Misère", 1978).

«Les artichauts, c’est un vrai plat de pauvres. C’est le seul plat que quand t’as fini de manger, t’en as plus dans ton assiette que quand t’as commencé. » ("L’étudiant, 1980).


3. Les grèves comme stratégie de gestion des stocks

« Alors, moi, comme je suis délégué, je suis très bien reçu. Je suis reçu par le patron... à la campagne (...). Il m'a demandé, quand c'est qu'on arrête la grève. Alors moi je lui ai répondu : "Ben... C'est quand vous voulez, c'est vous l'patron ! ça dépend du stock !" Parce que moi, j'suis dans une usine où c'est que la grève dépend directement du stock ! Je vais vous expliquer... Y a des usines comme ça, que la grève dépend du stock. (...) Vous prenez des usines, comme Longwy, dans l'Est... C'est des usines qui fabriquent des pièces de fonte qui vont sur des machines à vapeur qu'on a données aux Indes. Alors c'est dur d'en vendre, hein ! Parce que, c'est des usines qui appartenaient à l'État, ça, avant ! En moitié, vous savez ? Ils avaient pris des parts, comme ils disent. Pour renflouer, c'était déjà trop tard ! Puis alors, comme les gens du gouvernement, ils sont pas là pour rester, parce qu'après, ils se barrent, alors ils prennent un peu de... et puis il se cassent ! (...) Quand y a trop de mecs dans la rue [à faire grève], l'État dit aux patrons : "Engagez-moi donc des chômeurs qui font désordre (...). Alors l'autre, il engage les chômeurs. Et puis alors, c'est là que le stock, il intervient, parce que du coup, il fabrique encore plus qu'il ne vend ! Donc, le stock se remplit et quand le stock est plein, le patron, il peut plus bosser ! Il se retourne vers son partenaire social, qu'est le syndicat et lui dit : "Mon pauv'gars, on va débaucher une certaine catégorie de personnel !" Le syndicat appelle à la grève (...). Alors la grève dure des fois trois semaines (...). Pendant les trois semaines, qu'est-ce qu'il fait le patron ? Il vend ce qu'il a dans son stock ! Il a pas besoin des ouvriers qui fabriquent, pour vendre. Alors, au bout de trois semaines, il a tout vendu. Il dit : "Voilà les mecs... vous avez gagné. Je rengage tout le monde :!" Et les mecs retournent bosser (...). Camarades, camarades ! D'aucuns diront que le syndicalisme est à la société moderne ce que le mercurochrome est à la jambe de bois. À ceux-là, je dirai, rappelez-vous l'essentiel : Le capitalisme, c'est l'exploitation de l'homme par l'homme ! Le syndicalisme, c'est le contraire ! » ("Le syndicat, le délégué", 1979).

Cette dernière phrase est un pastiche de la blague qui courrait dans les pays du bloc soviétique : "Le communisme, c’est le contraire !" qu’a retranscrite Arthur Koestler dans "Le Cri d’Archimède" (écrit en 1960). On notera également que l’exemple évoqué ressemble étrangement à Arcelor vendu à Mittal, mais c’était à une époque d’avant Usinor-Sacilor.


4. Anti-communisme primesautier

« Je connais des chômeurs qui ont tellement honte qu'ils votent communiste pour se faire passer pour des travailleurs. » ("Le chômeur", 1986).

« La différence entre le beaujolais et le PC, c'est que le beaujolais est sûr de faire 12%. » ("PC, CGT, Russie, Pologne", 1986).

« Y a la télé en Russie, sauf que c'est elle qui vous regarde. » ("PC, CGT, Russie, Pologne", 1986).

« Le syndicat, c'est fait pour donner raison à des gens qui ont tort. » ("PC, CGT, Russie, Pologne", 1986).


5. La bureaucratie dans toute sa splendeur

« Vous savez, en France, l'administration, c'est très fertile : on y plante des fonctionnaires, il y pousse des impôts. » ("L’administration", 1986).

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« Vous savez, les administrations, c'est des endroits où quand on arrive en retard, on croise ceux qui s'en vont en avance. (…) Alors l'autre jour, une copine qui part en avance, le patron lui dit : "Dis donc, vous partez en avance et vous êtes arrivée en retard aujourd'hui déjà ! ". "Ben, elle dit, justement, je voudrais pas être en retard deus fois dans la même journée !". » ("L’administration", 1986).

« Technocrate, c’est des mecs que quand tu leur poses une question, le temps qu’ils ont fini de répondre, tu comprends pas la question que t’as posée. » ("L’étudiant", 1980).

« À la sécurité sociale, tout est assuré, sauf la pendule. Ben, on ne risque pas de la voler, le personnel a les yeux constamment fixés dessus. » ("L’administration", 1986).


6. L’hôpital

« Ah ben, faut être courageux pour avoir ces trucs-là [le cancer] ! Rien que quand on vous les annonce ! Parce que les médecins, eux, ils s'en foutent, ils sont pas malades pour la plupart ! Alors un mec, il s'amène : "Monsieur, il va falloir être fort. Très fort. Très fort. En un mot comme en cent. Je n'irai pas par quatre chemins, j'irai droit au but, je vous parlerai franchement, je vais vous parler franchement, je vais pas tarder à vous parler franchement..." Le mec est déjà mort d'autre chose ! » ("Le cancer du bras droit", 1976).

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« Le médecin a dit à mon grand-père : "Vous n’êtes pas malade. L’autopsie prouvera que j’avais raison". » ("Médecins sans diplôme", 1986).

« La médecine est un métier dangereux. Les clients qui ne meurent pas peuvent porter plainte. » ("Médecins sans diplôme", 1986).


7. Université

« J’ai été à la faculté, et tout. J’ai eu comme professeur, j’ai un le doyen de la faculté, moi… qui les avait plus, ses facultés, depuis un moment. "Orangina", on l’appelait : il était complètement secoué ! Ah bah, nous, on l’a remué… mais on lui a jamais décollé la pulpe du fond ! C’était un mec, il nous vendait de l’intelligence, il avait pas un échantillon sur lui ! » ("L’étudiant", 1980).


8. La guerre 1914-1918

« Je regrette pas de l’avoir faite, la guerre ! D’abord parce que j’suis pas mort, et puis parce que j’ai été décoré. Ben oui, puisque je suis pas mort ! À la guerre, on décore ceux qui r’viennent. Ceux qui étaient courageux, c’est ceux qui sont morts. Ben dame ! On peut pas être partout ! » ("L’ancien combattant", 1975).


9. Les policiers

« Y a les gens y disent : "La police, c'est un refuge pour les alcooliques qu'on a pas voulus à la SNCF et aux PTT". Eh ben, j' vais vous dire, franchement c'est exagéré ! (...) Je vois rien qu'au commissariat que j' suis, y en a au moins, que je dise pas de bêtises, y en a au moins quatre qui boivent pas ! Oh bah, c'est comme dans tous les troupeaux, hein ! Y a des brebis galeuses ! » ("Le flic", 1975).

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10. Les hommes politiques

« C'est le pot de fer contre le pot de vin. (...) Il y a deux sortes de justice : vous avez l'avocat qui connaît bien la loi… Et vous avez l'avocat qui connaît bien le juge. » ("Le chômeur", 1986).

« De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent. » ("Les discours en disent long", 1986).

« Les hommes politiques, j'vais vous faire un aveu, ne sont pas bêtes. Vous vous rendez compte de la gravité ? Ils sont intelligents. Ça veut dire que tout ce qu'ils font, ils le font exprès. Ils y réfléchissent, ils y pensent. » ("Les discours en disent long", 1986).


11. Les étrangers, une xénologie coluchesque

« Un type louche, un peu basané, voyez... Parce qu'on nous apprend à r'connaître les mecs louches, attention ! c'lui-là, si vous voulez, il était pas franchement louche mais il était franchement basané ! » ("Le flic", 1975).

« Ce que je déteste le plus à l'étranger, c'est que les gens parlent pas français. » ("Les vacances", 1980).

« J'ai été en Laponie. J'ai été réveillé un matin : "Police ! Qu'est-ce que vous avez fait dans la nuit du 23 novembre au 27 avril ?". » ("Les vacances", 1980).

« Vous devriez visiter Anvers rien que pour l'endroit. » ("Le Belge", 1979).


A. Spectacle "Qui dit mieux ?"





B. "Quand je serai grand" (1975)





C. "1faux" sur Canal Plus





D. "Le chômeur" (1986)





E. "Le syndicat, le délégué" (1979)





F. "Les journalistes"





G. "L’administration" (1986)





H. "Médecins sans diplôme" (1986)





I. "L’étudiant" (1980)





J. "Les hommes politiques" (1980)





K. "Les papes" (1979)





L. "PC, CGT, Russie, Pologne" (1986)





M. "Votez nul !" (1980)





« Sois fainéant, sois fainéant,
Tu vivras longtemps.
Moins tu en fais, plus tu l’espères,
Plus ta santé déjà précaire
Te libère de ses tourments,
Gagner ta vie ne vaut pas l’coup,
Attendu que tu l’as déjà.
Le boulot, y en a pas beaucoup,
Faut le laisser à ceux qui aiment ça ! »
("Sois fainéant", Coluche et P. Olivier, 1977).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 juin 2016)
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Pour aller plus loin :
L’Abbé Pierre.
Coluche.
Thierry Le Luron.
Pierre Dac.
Christina Grimmie.
Abd Al Malik.
Yves Montand.
Daniel Balavoine.
Édith Piaf.
Jean Cocteau.
Charles Trenet.
Michel Galabru.
Bernard Blier.
Gérard Depardieu.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160619-coluche.html

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/coluche-sois-faineant-l-avenir-t-181984

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/06/18/33930300.html

 

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4 juin 2016 6 04 /06 /juin /2016 00:08

« Lorsque nous nous sentons parfois enfermés dans les divisions, les dissensions, les intrigues, nous n’avons qu’une chose à faire : monter un peu plus haut, nous élever, regarder le but. Et alors, nous verrons que nous sommes profondément d’accord. Nous ressemblons à ces voyageurs qui, dans la montagne, se voient pris dans les nuages et dans le brouillard. Eh bien, on n’a qu’une chose à faire : monter, monter plus haut, et quand on monte plus haut, on trouve l’air pur, la lumière libre et le soleil. » (Léon Blum, le 21 avril 1919). Première partie.


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Il y a quatre-vingts ans, le 4 juin 1936, le leader de la SFIO Léon Blum est devenu le premier chef du gouvernement socialiste en France. Sous la IIIe République, il fut Président du Conseil du 4 juin 1936 au 22 juin 1937 puis du 13 mars 1938 au 10 avril 1938 (en cumulant avec le Ministère du Trésor), et aussi Vice-Président du Conseil du 22 juin 1937 au 18 janvier 1938 dans le troisième gouvernement de Camille Chautemps. Cet anniversaire est l’occasion de revenir sur l’homme qu’il était.

J’ai déjà évoqué les conditions de la victoire du Front populaire, le déroulement de son programme jusqu’en avril 1938, ainsi que le contexte très violent de ces élections (émeutes du 6 février 1934 et les insultes de leaders d’opinion d’extrême droite notamment ; Léon Blum a même été victime d’une tentative d’assassinat le 13 février 1936 par des membres d’Action française). La France, là encore, était divisée en deux. Mais devait-elle encore dépenser de l’énergie pour se diviser alors que toute la vie internationale fonçait droit vers la Seconde Guerre mondiale ?

Avant de diriger le gouvernement à la suite de la victoire de la SFIO à ces élections, Léon Blum a fait un voyage "triomphal" aux États-Unis


Un programme très dense

En dix semaines, Léon Blum fit adopter par les parlementaires de nombreux projets : « l’amnistie ; la semaine de quarante heures ; les contrats collectifs ; les congés payés ; un plan de grands travaux, c’est-à-dire d’outillage économique, d’équipement sanitaire, scientifique, sportif et touristique ; la nationalisation de la fabrication des armes de guerre ; l’office du blé qui servira d’exemple pour la revalorisation des autres denrées agricoles, comme le vin, la viande et le lait ; la prolongation de la scolarité ; une réforme du statut de la Banque de France, garantissant dans sa gestion la prépondérance des intérêts nationaux ; une première révision des décrets-lois en faveur des catégories les plus sévèrement atteintes des agents des services publics et des services concédés, ainsi que des anciens combattants ».

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Puis une seconde série : « le fonds national de chômage, l’assurance contre les calamités agricoles, l’aménagement des dettes agricoles, un régime de retraites garantissant contre la misère des vieux travailleurs des villes et des campagnes, (…) un large système de simplification et de détente fiscale, soulageant la production et le commerce, ne demandant de nouvelles ressources qu’à la contribution de la richesse acquise, à la répression de la fraude, et surtout, à la reprise de l’activité générale » (discours du 6 juin 1936).


Mais sans avoir tenu compte du contexte économique et financier

La confiance économique ne fut pas au rendez-vous. Au grand dam des communistes, Léon Blum préconisa alors une pause dans ses réformes pour réduire la fuite des capitaux (l’observateur attentif de la vie de la Ve République se rappelle la demande parallèle  d’une pause formulée par le Ministre de l’Économie et des Finances Jacques Delors le 29 novembre 1981 sur RTL, six mois après l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand et de ses gouvernements socialo-communistes).

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Ce fut l’annonce d’un crédit de 14 milliards de francs pour renforcer la défense nationale qui engendra le 1er octobre 1936 une dévaluation du franc. Léon Blum a alors demandé les plein pouvoirs aux parlementaires mais les sénateurs ont voulu les lui refuser, ce qui a abouti à sa démission le 21 juin 1937 (avant le vote des sénateurs).

Son deuxième gouvernement n’a pas duré longtemps. Il avait voulu constituer, le 13 mars 1938, un gouvernement d’unité nationale « de Thorez à Paul Reynaud » mais n’y parvint pas. Il voulait les plein pouvoirs pour préparer l’effort de guerre qui était imminente mais le Sénat le renversa le 8 avril 1938. Léon Blum a été choqué par l’Anschluss (l’invasion de l’Autriche par l’Allemagne hitlérienne) et a rassuré la Tchécoslovaquie du soutien de la France. En octobre 1938, les socialistes finalement ont approuvé les accords de Munich, contre lesquels s’était opposé Léon Blum « partagé entre un lâche soulagement et la honte » ("Le Populaire").


Quelques années avant la guerre

On pourrait bien sûr rappeler que pendant que Léon Blum apportait des congés payés aux travailleurs, Adolf Hitler préparait l’Allemagne à la guerre totale. C’est sûr que l’absence de préparation de la France à un conflit armé contre une Allemagne qu’elle n’avait pas cessé d’humilier avec le Traité de Versailles (le contraire du Traité de Vienne un siècle plus tôt, avec la France, dans la position de l’Allemagne, qui pouvait sauver la face), avec une Ligne Maginot particulièrement naïve, a renforcé la situation d’échec de la première "expérience" socialiste.

Pourtant, l’impréparation de la France était plutôt due aux radicaux qui contrôlaient les gouvernements depuis 1932, et même après 1936 malgré l’arrivée des socialistes au pouvoir, puisque ce sont eux, finalement, qui imposèrent aux socialistes leurs conditions, qui refusèrent le droit de vote aux femmes, qui interdirent à Léon Blum de faire intervenir l’armée française aux côtés des républicains espagnols, et finalement, qui ont clos le Front populaire le 10 avril 1938 en revenant à une alliance plus traditionnelle avec les républicains modérés et les centristes.

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On pourrait aussi remarquer que la guerre est passée alors que les "acquis sociaux" sont encore en application de nos jours, quatre-vingts ans après.


Un homme respecté

Indépendamment de son esprit pourtant partisan, il avait une vraie vision de l’intérêt général, qui en fit un homme d’État dont la République s’est servi pour démarrer la IVe République. Parce qu’il avait été l’un des rares à avoir voulu le 10 juin 1940 transférer le siège du gouvernement en Afrique du Nord, à ne pas avoir voté les plein pouvoirs à Philippe Pétain le 10 juillet 1940 et à s’être opposé sans ambiguïté au régime de Vichy, ce qui lui a valu sa déportation à Buchenwald à partir du 31 mars 1943 (libéré par les Américains le 4 mai 1945), Léon Blum est devenu une personnalité très respectée.

De Gaulle, qui lui proposa (en vain) un ministère d’État, le considérait comme un homme très estimable, et c’était bien normal puisque Léon Blum avait reconnu en lui le chef de la France Libre : « Parce le premier vous avez incarné l’esprit de résistance, que vous l’avez communiqué au pays et que vous continuez de le personnifier, nous avons, dès la première heure, reconnu en vous le chef de la bataille qui se joue actuellement et nous n’avons rien négligé pour valider et consolider votre autorité. » (lettre de Léon Blum à De Gaulle en mars 1943).

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Ce fut pour cette raison qu’il fut désigné (et investi par 575 voix sur 583) dernier Président du Gouvernement provisoire de la République française du 16 décembre 1946 au 22 janvier 1947 (le premier fut Charles De Gaulle) avant que son ancien Ministre des Finances, Vincent Auriol, fût élu Président de la République.

Dans le prochain article, j’évoquerai Léon Blum homme de lettres et tribun.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 juin 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Hollande quatre-vingts ans après.
Daniel Mayer.
Gaston Defferre.
Charles De Gaulle.
Joseph Caillaux.
Aristide Briand.
Pierre Laval.
Guy Mollet.
André Gide.
La Première Guerre mondiale.
Sarajevo.
Le Front populaire.
Léon Blum.
Jean Jaurès.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
John Maynard Keynes.
Le colonel de La Rocque.
Charles Péguy.
Ce qu’est le patriotisme.
Louis-Ferdinand Céline.
Philippe Pétain.
Pierre Laval.
L'Allemagne en 1933.
L'Espagne en 1936.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160604-leon-blum.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-legende-leon-blum-1-l-181553

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/06/03/33735708.html


 

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21 mai 2016 6 21 /05 /mai /2016 06:34

« Il est frappant de constater l’absence de scientifiques parmi les ministres, les députés, les sénateurs, les directeurs des journaux ou des moyens audiovisuels, les membres des cabinets ministériels, les capitaines d’industrie ou les acteurs des lieux de décision. (…) Ce hiatus est dommageable pour la bonne marche de notre pays et favorise nombre d’attitudes irrationnelles. » (André Brahic, 5 juillet 2012).


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Il y a trente-cinq ans, le 21 mai 1981, François Mitterrand fut officiellement investi 21e Président de la République française. L’occasion de me replonger sur quelques "mémoires"…

J’ai toujours eu beaucoup d’estime et de respect pour Jacques Attali, notamment pour le bouillonnement d’idées dont il est capable de produire, parfois très loufoques mais c’est le propre du brain storming, et aussi pour son côté un peu touche-à-tout (il a même appris à diriger des orchestres, par exemple), mais il faut bien avouer ma déception à la lecture d’un de ses très nombreux ouvrages, "C’était François Mitterrand" (publié le 2 novembre 2005 chez Fayard), au style assez laborieux et avec un manque de rigueur et de précision étonnants pour un témoignage biographique provenant d’un des technocrates les plus brillants de sa génération.

Mais ce qui prédomine, ce n’est pas la déception mais l’illustration de ce qu’avait observé à maintes reprises l’astrophysicien André Brahic, à savoir l’absence généralisée de culture scientifique chez les politiques.

Dans son livre, Jacques Attali raconte en effet qu’en décembre 1988, alors qu’il était conseiller spécial du Président de la République, son éminence grise en quelques sortes, il avait accompagné François Mitterrand à la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev et l’avait surpris en train de prier.

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Jacques Attali relate alors ce qu’il lui a affirmé pour évoquer une certaine transcendance, et en particulier cette phrase stupéfiante d’ignorance : « Pour prendre un exemple simpliste, en voyant la manière dont les ondes portent le son et l’image, on peut se demander pourquoi elles ne porteraient pas aussi une très grande intensité de pensée. ».

Je ne critique évidemment pas l’idée de porter la pensée, pourquoi pas ? C’est du domaine de la foi. Mais il ne viendrait à l’esprit d’aucun physicien ni d’aucune personne connaissant un minimum de mécanique et d’électromagnétisme, de sortir une telle ânerie. Je ne connais aucune onde capable de porter le son et l’image. Ce mélange de torchons et de serviettes est assez symptomatique de l’ignorance scientifique des dirigeants politiques.

D’un côté, le son est une onde mécanique, qui n’est que le résultat de la vibration d’un milieu, l’air la plupart du temps, ou l’eau éventuellement. De l’autre, la lumière ("l’image") est une onde électromagnétique et se propage dans le vide selon des lois optiques très particulières. Mélanger dans un même concept ces deux phénomènes est malheureusement une preuve d’ignorance dont même un lycéen devrait pouvoir se passer. On connaît les lois de l’électromagnétisme depuis au moins 1865 avec James Clerk Maxwell. Si le son était une onde électromagnétique, on résoudrait de nombreuses querelles de voisinage en éliminant facilement la pollution sonore.

Je ne veux pas pointer du doigt spécialement François Mitterrand car il ne fut pas le seul à avoir aussi peu de bagages scientifiques, ses successeurs n’en ont pas montré plus. Le débat sur l’énergie nucléaire du 2 mai 2007 entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal fut lui aussi très symptomatique. Le dernier successeur en date, François Hollande, a particulièrement brillé en voulant rendre hommage à l’un des meilleurs scientifiques du pays, André Brahic, découvreur de nouveaux anneaux planétaires, en confondant de planète (Saturne au lieu de Neptune).

J’ai saisi au bond cette petite anecdote racontée par Jaques Attali car je ne sais pas ce qui est le plus regrettable. Est-ce l’ignorance d’un Président de la République formé à l’ancienne, ayant suivi des études de droit et de sciences politiques, et surtout féru de littérature (cela ne l’a pas empêché de nommer quelques scientifiques dans ses gouvernements), ou le silence de son principal collaborateur, pourtant issu de Polytechnique (major !) et des Mines de Paris, en plus de l’IEP de Paris, de l’ENA et d’un doctorat d’État en sciences économiques à Paris-Dauphine, fort en thème, à prétention intellectuelle et universaliste ?

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Certes, on ne doit jamais pointer du doigt l’ignorance du chef devant lui (c’est mieux pour sa carrière), mais dans son livre, aucune remarque sur cette phrase. Juste un témoignage sans vouloir commenter plus précisément cette absence de connaissance scientifique élémentaire.

Le 28 septembre 2015 sur iTélé, Jacques Attali a d’ailleurs révélé qu’il était en train de rédiger un programme présidentiel pour 2017 et n’excluait pas d’être lui-même candidat à l’élection présidentielle, même s’il n’en était pas encore là : « Si dans six mois ou un an, j’estime que personne n’a envie d’agir dans ce pays, dans l’intérêt du pays, je reconsidèrerais ma position. Je ne l’espère pas, car j’espère que des hommes ou des femmes politiques dont c’est le métier le feront, mais il est essentiel qu’en 2017, ce pays agisse, et agisse massivement dans des secteurs-clefs. ».

Et le clou final, en parlant de son avant-avant-dernier livre "Peut-on prévoir l’avenir ?" (publié le 26 août 2015 chez Fayard), l’économiste polytechnicien et ingénieur des Mines a donné toute sa mesure scientifique : « J’ai voulu faire la synthèse des différentes techniques de prévision depuis l’astrologie jusqu’aux méthodes mathématiques les plus modernes (…) avec des choses très intéressantes, en particulier les techniques tibétaines ou africaines. » (28 septembre 2015).

En résonance avec ces propos d’André Brahic : « Je recommande à mes étudiants de boycotter toutes les maisons de presse, d’édition et de moyens audiovisuels qui diffusent un horoscope, une rubrique d’astrologie ou des histoires de soucoupes volantes. (…) La République, qui consacre avec raison d’importantes sommes d’argent à l’éducation, ne devrait pas tolérer ces escroqueries. La pollution intellectuelle qu’elles engendrent est tout aussi dangereuse que les autres formes de pollution. » (Université de tous les savoirs, le 7 juillet 2000).

Bien sûr, on pourrait toujours répliquer que les dirigeants politiques ne peuvent pas tout savoir, vu l’étendue actuelle des savoirs. Mais les carences en science fondamentales sont pourtant de véritables handicaps pour la France moderne. La plupart des enjeux politiques sont avant tout des enjeux scientifiques : mutation climatique, énergie, transports, communication, sûreté de l’État, armement, biotechnologies, santé publique, sécurité sanitaire, OGM, expérimentation sur les embryons humains, etc. sont des sujets d’abord scientifiques avant d’être des sujets politiques. Avoir quelques notions de physique et de biologie paraîtrait adéquat pour qui veut prétendre diriger un grand pays. Rappelons que la Chancelière allemande Angela Merkel avait soutenu dans sa jeunesse une thèse de doctorat en physique...


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 mai 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
André Brahic, pourfendeur de l’ignorance scientifique dans la vie politique.
François Mitterrand et la science.
François Mitterrand et la cohabitation.
François Mitterrand et l'Algérie.
François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
François Mitterrand et la peine de mort.
François Mitterrand et le Traité de Maastricht.
François Mitterrand et l’extrême droite.
François Mitterrand et l’audiovisuel public.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160521-mitterrand.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/francois-mitterrand-quelques-181147

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/05/21/33847437.html




 

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12 mai 2016 4 12 /05 /mai /2016 06:59

« Defferre, partout où il traverse le domaine français, laisse derrière soi la pollution de sa bave. On rétorquera que c’est son métier d’escargot qu’il fait, et qu’il n’appartient à personne de transformer sa nature. » (André Figureras, "Zoologie du Palais-Bourbon", 1956). Troisième et dernière partie.


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Gaston Defferre fut un grand résistant, ce qui lui a permis d’asseoir son pouvoir sur la ville de Marseille. Devenu un personnage clef de la vie politique, il a naturellement aspiré aux plus hautes destinées. Les échecs de ses tentatives présidentielles l’ont amené à se ranger loyalement dans le sillage de François Mitterrand et à profiter des fruits de sa victoire.


L’antirocardisme de parti

Après la mort soudaine de Georges Pompidou, François Mitterrand réalisa un excellent score du premier tour le 5 mai 1974 en rassemblant toutes les forces de gauche avec 43,2% mais ce ne fut pas suffisant pour l’emporter au second tour le 19 mai 1974 (il n’a reçu que 49,2%, avec un peu plus de 400 000 voix de retard sur Valéry Giscard d’Estaing). De même, les élections législatives de mars 1978 furent un échec pour le PS. Michel Rocard bénéficia d’une vague de popularité au détriment de François Mitterrand.

Dans l’optique du prochain congrès du PS, Gaston Defferre avait reçu le 18 décembre 1978, chez lui à Aix-en-Provence, François Mitterrand et Pierre Mauroy pour les réconcilier et les mettre d’accord sur le dos de Michel Rocard. Mais la tentative a échoué et Pierre Mauroy fit alliance avec Michel Rocard. Finalement, la motion Defferre (D) a obtenu 6,9% des votes, à comparer aux 40,1% pour la motion Mitterrand (A), 20,5% pour la motion Rocard (C), 14,4% pour la motion Chevènement (E) et 13,6% pour la motion Mauroy (B) qui s’est effondrée.

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Au congrès de Metz en avril 1979, Gaston Defferre se rangea comme Jean-Pierre Chevènement, fidèle et loyal, dans le camp de François Mitterrand en l’aidant de sa force de frappe (les fédérations PS des Bouches-du-Rhône, du Pas-de-Calais et du Nord étaient les plus importantes) face à Michel Rocard (qui l’avait concurrencé en juin 1969) et aussi face à Pierre Mauroy même si un tiers des adhérents des Bouches-du-Rhône, sous la houlette de Charles-Émile Loo, a soutenu Pierre Mauroy car encore hostiles à la stratégie d’union de la gauche.

Il est vrai qu’à Marseille, pendant un quart de siècle, Gaston Defferre et les socialistes en général ont fait barrage aux communistes et François Mitterrand, fort de l’enseignement de l’élection présidentielle du 1er juin 1969 qui a montré que sans rassemblement à gauche, l’accession au pouvoir serait impossible, au contraire, a imposé l’union de la gauche, et donc, essentiellement, une alliance entre PS et PCF à tous les échelons de la vie politique, et en particulier dans les villes. Gaston Defferre a dû donc intégrer des communistes dans son équipe municipale aux élections municipales de mars 1977 (qui fut un succès pour la gauche et confirma la justesse de l’analyse mitterrandienne).


Retour au pouvoir

Au congrès du PS à Créteil, le 24 janvier 1981, la candidature de François Mitterrand fut approuvée par 83,6%. Avec son humour, Gaston Defferre, qui annonçait aux participants ce résultat, en profita pour lâcher : « Je n’aurais pas la prétention de dire que les Français vous choisirons à une telle majorité. ».

L’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République le 10 mai 1981 bouleversa le cours de l’histoire politique. Gaston Defferre était naturellement appelé à jouer un rôle clef, mais il était déjà âgé. À 70 ans, il n’était plus question, pour François Mitterrand, qu’il occupât Matignon qu’il avait laissé à Pierre Mauroy comme gage au militant historique de la SFIO de l’époque de Guy Mollet. François Mitterrand avait pensé plutôt pour lui le perchoir, poste honorifique qui aurait comblé n’importe quel candidat à la retraite (ce fut le fidèle mitterrandien Louis Mermaz qui l’y remplaça).

Ce n’était pas du genre de Gaston Defferre qui voulut exercer du pouvoir. Il a ainsi obtenu de la part de François Mitterrand le Ministère de l’Intérieur et de la Décentralisation du 22 mai 1981 au 18 juillet 1984, avec le titre de Ministre d’État et de numéro deux du gouvernement jusqu’au 22 mars 1983 (dans le troisième gouvernement de Pierre Mauroy, il ne fut plus que quatrième derrière Jacques Delors et Pierre Bérégovoy). La réaction de l’imitateur Thierry Le Luron à sa nomination à l’Intérieur fut : « Pour s’occuper du grand banditisme, il valait mieux un spécialiste ! ». Gaston Defferre nomma dans son cabinet, ce qui est sans précédent, un syndicaliste de la police.

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Pour arriver Place Beauvau, il a accepté de démissionner de la présidence du conseil régional de PACA qu’il avait depuis 1974, mais a en revanche refusé de quitter la mairie de Marseille à laquelle il tenait tant. Affublé d’un mitterrandien, Joseph Franceschi, nommé Secrétaire d’État à la Sécurité publique du 17 août 1982 au 17 juillet 1984, Gaston Defferre a nourri avec Robert Badinter la polémique traditionnelle entre Intérieur et Justice (notamment le 23 avril 1982 sur le contrôle d’identité) et a dû faire face à des manifestations sans précédent de 2 500 policiers en colère après le meurtre le 31 mai 1983 de deux de leurs collègues par des terroristes d’Action directe.

Parmi les reproches qu’on lui faisait, celui d’avoir découpé les cantons au profit des socialistes pour les élections cantonales de mars 1982. Gaston Defferre s’était ainsi défendu le 13 mars 1982 : « Il n’y a pas de charcutage. Il y aura forcément plus de nouveaux cantons favorables à la gauche qu’à la droite, c’est vrai. (…) [Nos adversaires] avaient découpé 378 cantons. J’en découpe 165. Je n’en découpe aucun qui compte moins d’électeurs que la moyenne départementale. Si : j’ai fait une exception. Pour Lecanuet ! (…) J’ai respecté et appliqué toutes les recommandations du Conseil d’État. J’ai fait les choses correctement. Personne ne peut dire le contraire. » ("Le Nouvel Observateur").


Acte I de la décentralisation

La grande affaire de Gaston Defferre fut plutôt la décentralisation en initiant l’acte I de la décentralisation dans un contexte où le PS avait gagné de nombreuses municipalités en mars 1977 et souhaitaient plus d’autonomie par rapport à l’État. La loi Defferre du 2 mars 1982 instaura trois réformes d’envergure : la suppression de la tutelle administrative a priori du préfet sur les collectivités locales, le transfert des pouvoirs du préfet au président du conseil général et l’élection des conseils régionaux au suffrage universel direct. La loi du 7 janvier 1983 et la loi du 22 juillet 1983 ont, de leur côté, défini les compétences de l’État et des collectivités locales ainsi que réalisé les transferts de ressources.

Très aguerri sur les questions des collectivités locales, les premières propositions de loi qu’il déposa comme parlementaire furent à ce sujet : le 19 juillet 1946 sur la révision et la résiliation de certains contrats passés par les collectivités locales (n°201), ou encore le 6 août 1946 sur l’exploitation en régie par les communes d’entreprises industrielles et commerciales (n°376).

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Ancien patron de la Provence-Alpes-Côte d’Azur et patron de Marseille, Gaston Defferre faisait partie de ces barons locaux tout puissants au même titre que Jean Lecanuet à Rouen, Jacques Chaban-Delmas à Bordeaux, Pierre Mauroy à Lille, Jean-Marie Rausch à Metz, Georges Frêche à Montpellier, Jean-Marie Girault (qui vient de mourir ce 1er mai 2016) à Caen, Dominique Baudis à Toulouse, Jacques Médecin à Nice, Alain Carignon à Grenoble, Charles Pasqua dans les Hauts-de-Seine, Jacques Chirac à Paris, etc.

La conséquence de cette indispensable décentralisation fut un surcoût global pour les contribuables avec des impôts locaux en forte hausse dans les décennies qui ont suivi, un pouvoir financier accru de ces féodaux, et un système généralisé de clientélismes afin d’assurer leur réélection. Cette réforme fut néanmoins indispensable car l’État décidait de trop de choses alors que l’efficacité exigeait de rapprocher les décideurs des administrés. Elle fut suivie de la loi constitutionnelle du 28 mars 2003 voulue par le Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin (acte II de la décentralisation) avec le principe d’autonomie financière des collectivités locales et la possibilité d’organiser des référendums décisionnels locaux.


Le déclin

Après la nomination de Laurent Fabius à Matignon (le plus jeune Premier Ministre de l’histoire de la République), Gaston Defferre retrouva son titre de Ministre d’État et de numéro deux, mais en perdant l’Intérieur et la Décentralisation. Il fut nommé Ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire du 19 juillet 1984 au 20 mars 1986.

Réélu député le 16 mars 1986 et redevenu simple membre de l’opposition, Gaston Defferre fit sa dernière intervention parlementaire le 9 avril 1986 en faisant un rappel au règlement lors de la déclaration de politique générale du Premier Ministre Jacques Chirac afin de protester contre les menaces de poursuites judiciaires émanant du gouvernement envers un député qui n’était pas de son avis.

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Enfin, à Marseille, Gaston Defferre perdit son levier politique le plus précieux, le comité directeur de la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône, qui entraîna brutalement sa mort.

Je termine par cette dernière description.

Dans le tome 2 de son "Histoire de la République gaullienne" publié en 1971 (éd. Fayard), le journaliste Pierre Viansson-Ponté décrivait ainsi Gaston Defferre, grand amateur d’équitation et pourfendeur de corrida : « Au physique, c’est un méridional froid, un homme tranquille qui ne brille pas, mais qui pèse. Il respire l’assurance et le calme, la solidité de quelqu’un qui a les pieds sur terre comme un paysan cévenol. Il fait son travail méthodiquement, patiemment, même ses colères sont glacées ; si son ironie peut être mordante, s’il déteste les gens tristes, il a peu d’humour. Sa voix lente coule sans inflexions ni effets sur cette très légère cadence musicale qui est la dernière trace d’accent chez les bourgeois cultivés du midi. Du paysan, il a la dignité un peu méfiante : on ne lui tape pas sur le ventre, on ne le tutoie guère. C’est un mélange compliqué d’orgueil et de modestie, de rudesse et de rouerie, de puritanisme et de liberté d’allure, avec le goût des plaisirs coûteux et l’horreur de l’argent, avec de la séduction et de la raideur. (…) La foule l’agace et il le montre, il est le contraire d’un tribun et quand il prend la parole, il réussit en quelques minutes à décourager ses plus chauds partisans, à faire tomber l’enthousiasme (…). Dans la négociation, dans la controverse, il se veut dur, invulnérable et sans détour. Pourtant, on devine vite une sensibilité à fleur de peau, une fragilité et presque une naïveté dont on se demande bientôt s’il est conscient et use pour faire céder ou s’il s’agit chez lui d’une seconde nature. » (1971).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 mai 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Animal politique.
Front populaire.
Jean Jaurès.
Léon Blum.
Général De Gaulle.
Colonel de La Rocque.
Guy Mollet.
Maurice Faure.
Daniel Mayer.
Gaston Defferre.
Pierre Mendès France.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Pierre Sudreau.
Pierre Messmer.
François Mitterrand.
Alain Poher.
Pierre Mauroy.
Jean Lecanuet.
Laurent Fabius.
Michel Rocard.
Marseille plus tard.
Congrès de Metz.
Les "Cahiers secrets" de Michèle Cotta.

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6 mai 2016 5 06 /05 /mai /2016 06:18

« Il a aimé Marseille comme l’enfant qu’il n’a pas eu. » (Simone Orsoni, secrétaire particulière de Gaston Defferre, "Le Nouvel Observateur" du 3 novembre 2011). Première partie.


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Ce samedi 7 mai 2016 est marqué par le trentième anniversaire de la mort brutale de Gaston Defferre à 75 ans à Marseille. Éléphant du PS, ancien ministre, maire omnipotent de Marseille, ancien résistant, ancien candidat à l’élection présidentielle, Gaston Defferre avait succombé à une dispute au sein de sa propre famille politique : la perte de son influence sur la très stratégique fédération des Bouches-du-Rhône l’avait littéralement terrassé.

Après avoir été mis en minorité dans la nuit du 5 au 6 mai 1986 au comité directeur par son éternel dauphin Michel Pezet pour la nomination du secrétaire fédéral, il eut un malaise après être rentré chez lui et fit une chute qui le blessa au cou et qui le plongea dans le coma irréversible.

Il reçut des funérailles nationales le 12 mai 1986 en présence du Président de la République François Mitterrand, du Premier Ministre Jacques Chirac, de la quasi-totalité du gouvernement (de cohabitation) dont Charles Pasqua et François Léotard, de Pierre Mauroy, de Laurent Fabius, de Lionel Jospin, de Jacques Chaban-Delmas et de deux cents parlementaires : « Un long cortège, sous un soleil de plomb, de la mairie, sur le port, à la cathédrale blanche et noire. Huit jeunes socialistes, deux filles, six garçons, issus de toutes les communautés, juive, noire, asiatique, arménienne de la ville, assurant une garde d’honneur du cercueil. À l’intérieur de l’église, une cérémonie multi-cultuelle. Je n’avais jamais vu, auparavant, alignés côte à côte, autant de pasteurs, de prêtres, de patriarches orthodoxes, de religieux maronites. J’ai trouvé cela plus qu’émouvant, symbolique de sa tolérance, de son ouverture. » (Michèle Cotta, le 12 mai 1986).

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Il était l’une des rares voix politiques que l’humoriste Thierry Le Luron (mort la même année) avait daigné imiter (avec Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Georges Marchais et Edgar Faure). Le Luron était très sélectif dans ses choix et expliquait régulièrement pourquoi, par exemple, il refusait d’imiter Michel Rocard, pourtant facilement imitable.

La voix de Gaston Defferre aussi était facilement imitable, car à 70 ans, il parlait en mangeant beaucoup de ses mots. Bernard Tapie a même confié au lendemain de sa mort : « Il me racontait souvent qu’il était le seul à ne pas devoir préparer ses discours, puisque de toute façon, personne ne le comprenait. » ("Libération"). Il n’a pourtant pas été toujours un vieillard en politique. Il a été au contraire un jeune loup très ambitieux, comme beaucoup de vieux routard de la politique et une figure majeure de la vie politique française d'après-guerre.


Jeune avocat socialiste et résistant

Né le 14 septembre 1910 à Marsillargues dans une famille protestante des Cévennes, Gaston Defferre a partagé son enfance entre Nîmes et Dakar, ce qui lui a donné une attirance particulière pour le continent africain, avant d’aller poursuivre à Aix-en-Provence des études de droit pour devenir avocat. Il s’est inscrit en 1931 au barreau de Marseille (il a alors 21 ans) et fut introduit dans les milieux bourgeois de Marseille par son beau-frère André Cordesse, riche industriel du savon, futur président de la chambre de commerce de Marseille (en 1948), qui lui assura une clientèle aux revenus confortables.

En 1933, il s’engagea politiquement à Marseille en adhérant à la SFIO. Les maires de Marseille qui se succédèrent avant la Seconde Guerre mondiale furent radicaux ou socialistes avec le même type de majorité de gauche, mais les années 1930 ont vu un échauffement des esprits marseillais entre communistes et partisans des ligues d’extrême droite, du reste comme dans tout le pays. Le premier adjoint Simon Sabiani, député socialiste qui avait flirté avec les communistes à la fin de la Première Guerre mondiale, s’était jeté le 27 juillet 1936 après le début du Front populaire, dans les bras de Jacques Doriot et de son Parti populaire français (PPF).

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Après la Débâcle, Gaston Defferre, en été 1940, s’est engagé dans la Résistance et a rejoint son camarade et collègue avocat Félix Gouin, député SFIO de Marseille et ami proche de Léon Blum (c’est Félix Gouin qui a défendu Léon Blum au procès de Riom au printemps 1942). Félix Gouin, qui avait refusé le 10 juillet 1940 les plein pouvoirs à Philippe Pétain (ils n’étaient que quatre-vingt parlementaires dans ce cas), a participé à la création du Comité d’action socialiste fondé par Daniel Mayer sur instruction de Léon Blum pour structurer les résistants socialistes (il y a eu des frictions avec Jean Moulin qui ne voulait pas la préservation des partis traditionnels d’avant-guerre et qui souhaitait que la vie politique d’après-guerre fût structurée par les mouvements de résistance).

Gaston Defferre fut parmi les premiers résistants à rejoindre le réseau d’un adjoint du colonel Passy, qui est devenu le réseau Brutus, et après l’arrestation de ses premiers dirigeants (dont Pierre Sudreau), il se retrouva à la tête nationale de ce réseau à partir de décembre 1943, succédant à André Boyer qui mourut le 4 avril 1945 en déportation à Nordhausen à l’âge de 36 ans.

La veille de l’arrestation de Jean Moulin, le 20 juin 1943, Gaston Defferre était à ses côtés à Lyon, comme il rencontra les principaux dirigeants de la France libre à Londres ou à Alger où il y fit allégeance à De Gaulle en octobre 1943 et refusa de siéger à l’Assemblée consultative provisoire, pour participer à la libération de Marseille. Il laissa sa première femme sympathisante communiste Andrée Aboulker (épousée le 13 septembre 1935) à cette mission du 7 novembre 1944 au 3 août 1945 (divorcée le 23 mars 1945).

Gaston Defferre a raconté qu’il est allé voir le préfet Amédée Buissière, préfet de police de Paris, car il voulait faire libérer un de ses compagnons : « La situation était surréaliste. Tous savaient qui j’étais, quel était mon rôle dans la Résistance. (…) Je ne m’attendais pas à être reçu comme un personnage officiel. ». C’était vers début 1944, à une époque où la défaite de l’Allemagne nazie ne faisait plus beaucoup de doutes.

Avant la Libération, Gaston Defferre milita pour créer un véritable parti travailliste en intégrant à la SFIO les résistants de différents mouvements, pour compenser la force militante du Parti communiste français, mais Léon Blum et Daniel Mayer refusèrent cette idée, voulant à tout prix préserver la SFIO.

Comme on le voit, Gaston Defferre n’avait rien à voir avec les fluctuations hésitantes de François Mitterrand sous l’Occupation, il était résolument socialiste et résolument résistant. En revanche, leur point commun, en dehors du métier d’avocat, était qu’il partageait une très haute ambition politique pour eux-mêmes et avaient l’intuition que la Résistance serait pour eux un exceptionnel accélérateur de carrière.


Ambitions marseillaises

Ce fut le cas ainsi pour Gaston Defferre qui n’hésita pas à prendre possession des principaux leviers du pouvoir local à la libération de Marseille le 21 août 1944 : le journal "Le Petit Provençal" qui était explicitement collaborationniste se retrouva le 22 août 1944 de manière fort peu orthodoxe sous son contrôle sous le nom de "Le Provençal" (avec Francis Leenhardt), mais aussi la fédération des Bouches-du-Rhône de la SFIO (il batailla contre son rival Pierre Ferri-Pisani et est devenu secrétaire fédéral en mars 1950).

Et aussi, évidemment, la mairie de Marseille : à l’âge de 33 ans, Gaston Defferre fut nommé président de la délégation municipale et donc maire de Marseille du 30 août 1944 au 27 novembre 1945. Il fut confirmé lors des élections municipales des 29 avril et 13 mai 1945 avec la victoire d’un rassemblement démocratique qui a inclus les communistes.

Il démissionna ensuite de cette présidence quand il se retrouva minoritaire face aux communistes qui avaient gagné les élections cantonales d’octobre 1945, et le communiste Jean Cristofol fut élu à sa place, réélu le 22 décembre 1946 à la suite des élections des 8 et 15 décembre 1946 où la liste de Gaston Defferre a fusionné avec celle des communistes entre les deux tours (Gaston Defferre a dû accepter de se retrouver deuxième sur la liste du communiste au second tour).

Gaston Defferre échoua aux élections municipales suivantes des 19 et 26 octobre 1947 et, en faisant abstenir les élus socialistes, a favorisé la victoire de l’avocat gaulliste Miche Carlini qu’il préférait à l’élection d’un communiste à la mairie. Il a dû attendre les élections municipales suivantes, le 3 mai 1953, pour enfin conquérir électoralement la mairie grâce à un front anticommuniste (SFIO, MRP, radicaux, gaullistes) alors que les communistes étaient arrivés en tête. En tout, Gaston Defferre resta trente-trois ans maire Marseille, sans cesse réélu du 9 mai 1953 jusqu’à sa mort le 7 mai 1986.

Maire autoritaire, n’hésitant pas à utiliser des services "extrapolitiques" (le "système Defferre" reposait sur la mairie, le journal et la fédération socialiste) dans une ville très particulière, Gaston Defferre, marié en troisièmes noces en 1973 avec l’écrivaine Edmonde Charles-Roux (qui vient de mourir le 20 janvier 2016 à 95 ans), ancienne résistante et engagée à la Légion étrangère, a aussi modelé selon sa vision la deuxième ville de France. Michel Pezet lui a reconnu ainsi les plages, le port, l’alimentation en eau des hôpitaux, et deux lignes de métro : « On lui doit les grands travaux d’aménagement de la ville. ».

Mais il contribua aussi à la séparation d’une partie nord pauvre et d’une partie sud riche, en raison de sa politique d’urbanisme. Refusant d’accueillir des rapatriés d’Algérie trop nombreux (300 000), Gaston Defferre déclara le 26 juillet 1962 dans une interview dans "L’Intransigeant" : « Français d’Algérie, allez vous faire réadapter ailleurs ! Il faut les pendre, les fusiller, les jeter à la mer. (…) Jamais je ne les recevrai dans ma cité ! » (à rapprocher des réactions concernant l’accueil des réfugiés syriens de nos jours).

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Non seulement Gaston Defferre était propriétaire du journal socialiste "Le Provençal", mais également, à partir du 24 février 1971, du journal de droite "Le Méridional", ce qui lui permettait de contrôler toute la presse locale ! Les deux journaux ont fini par fusionner en 1997 sous le titre "La Provence", racheté par Hachette puis le groupe Hersant puis, le 16 juillet 2013 par Bernard Tapie…

Aux élections municipales de mars 1965, résolument anticommuniste et favorable à un centre gauche qui s’allierait à la droite modérée, il intégra le jeune Jean-Claude Gaudin (CNIP), l’actuel maire LR de Marseille, dans son équipe municipale. Une alliance de courte durée car il a dû se plier à la stratégie d’union de la gauche savamment imposée dans les années 1970 par François Mitterrand par une alliance avec les communistes et un rejet des centristes.

À ses dernières élections municipales en mars 1983, Gaston Defferre sauva son mandat de maire de justesse par une cuisine électorale particulièrement choquante : Ministre de l’Intérieur, il avait changé les règles électorales en découpant la ville en secteurs avantageusement répartis et gagna la mairie en obtenant globalement moins de voix que son rival Jean-Claude Gaudin (qui a dû attendre les élections municipales de juin 1995 pour gagner enfin la mairie).


Fin de règne à Marseille

Son biographe Gérard Unger, ancien directeur général adjoint de RMC, expliquait : « Defferre vieillissait, il ne voulait pas de successeur. Il avait un côté un peu autocratique. À la tête d’une ville comme d’une entreprise, il faut avoir du temps devant soi mais il ne faut pas non plus rester trop longtemps au risque de n’avoir plus rien à donner. À partir de la fin des années 1960, on sent un essoufflement, sauf dans le domaine culturel grâce à Edmonde Charles-Roux (…). Les mauvaises habitudes, il les avait purgées au début et, comme les mauvaises herbes, elles ont fini par revenir. (…) Defferre n’était pas un imaginatif mais il savait gérer. C’était un pragmatique. (…) Marseille était une ville en faillite plus souvent qu’à son tour. Entre 1953 et 1986, elle ne l’a jamais été parce que Defferre était un très bon gestionnaire. » (2 avril 2012).

Par anticommunisme, Gaston Defferre s’opposa très fermement à toutes les tentatives d’intercommunalité à Marseille (au contraire de sa rivale Lyon), refusant de travailler avec les maires communistes de la proche "banlieue". Il a fallu attendre début 2016 avant que la métropole Aix-Marseille-Provence fût instituée.

Par ailleurs, pour résister à la puissance du syndicat CGT des employés de la mairie, il privilégia le concurrent FO au point qu’on a beaucoup parle de cogestion (dont son successeur actuel est également accusé).


Eaux troubles

Quelques affaires ont émaillé son mandat de maire pendant qu’il était Ministre de l’Intérieur.

La principale fut le prétendu "suicide" (avec deux balles dans la tête) de René Lucet, le 4 mars 1982, nommé directeur de la caisse primaire centrale d’assurance maladie des Bouches-du-Rhône (3 300 agents) en juillet 1979 par le Premier Ministre Raymond Barre pour réduire les dépenses et le déficit de la Sécurité sociale : « Je vais mettre de l’ordre dans ce capharnaüm ! ».

Proche des milieux gaullistes (il aurait même été pressenti pour devenir Ministre des Affaires sociales) et militant FO (ce qui lui a valu la neutralité bienveillante de la municipalité de Marseille), René Lucet avait voulu notamment "normaliser" les relations avec une mutuelle proche de la CGT (« Je frappe le PC à la caisse ! ») et avait mis le doigt sur tout un système de fausses factures : des dizaines de milliards de francs détournés, une Ministre de la Solidarité nationale Nicolas Questiaux limogée le 29 juin 1982 (au bénéfice de Pierre Bérégovoy), vingt-sept agents de la municipalité de Marseille inculpés, etc.

Cette affaire aurait pu éclabousser Gaston Defferre (qui s’est montré très habile dans la gestion de ce scandale) et même François Mitterrand quelques mois avant les municipales de mars 1983 : « L’incendie a été circonscrit grâce à la volonté politique de Defferre et l’habilité administrative de Sanmarco. » (Gérard Unger).

D’autres affaires troublantes eurent lieu, comme l’assassinat du juge Pierre Michel le 21 octobre 1981 à Marseille et aussi le suicide du parrain marseillais Gaétan Zampa le 16 août 1984 en prison (accusé de l’assassinat du premier).


Carrière nationale sous la IVe République

Parallèlement à cette passion pour Marseille qui en fit un seigneur féodal pendant plus de trente ans, Gaston Defferre est parvenu à se hisser aux premiers rangs des responsabilités nationales. Élu député des Bouches-du-Rhône pour la première fois le 21 octobre 1945 (il avait alors 35 ans). Il fut constamment réélu sauf en novembre 1958. Il fut député du 21 octobre 1945 au 8 décembre 1958 et du 6 décembre 1962 au 24 juillet 1981 (entre 1981 et 1986, il fut ministre) et du 16 mars 1986 au 7 mai 1986.

Il fut très actif comme parlementaire. Les quelques exemples suivants très peu exhaustifs le montrent amplement. Le 27 septembre 1946, il déposa le rapport de la proposition de loi Denais tendant à assurer l’exercice du droit de réponse (n°1076). Le 1er juin 1948, il se fit nommer juré à la Haute Cour de justice (ordonnance du 18 novembre 1944). Le 4 février 1949, il déposa une proposition de loi tendant à réorganiser le régime de l’émission à Madagascar (n°6326).

Cette activité parlementaire très intense ainsi que son importance locale l’ont naturellement bombardé dans plusieurs gouvernements de la IVe République dès 1946.

Il fut nommé Secrétaire d’État chargé de l’Information dans le gouvernement de Félix Gouin du 26 janvier 1946 au 24 juin 1946, au cours duquel il fit adopter la loi de dévolution des biens des entreprises de presse ayant continué à paraître sous l’Occupation, puis Sous-Secrétaire d’État à la France d’Outre-mer dans le gouvernement de Léon Blum du 17 décembre 1946 au 22 janvier 1947, puis Ministre de la Marine marchande dans les gouvernements de René Pleven et d’Henri Queuille du 12 juillet 1950 au 10 juillet 1951, poste crucial pour conquérir la cité phocéenne, puis Ministre de la France d’Outre-mer dans le gouvernement de Guy Mollet du 1er février 1956 au 13 juin 1957.

Ce fut dans ses responsabilités sous Guy Mollet que Gaston Defferre s’illustra au niveau national en faisant adopter en première lecture le 20 mars 1956 la loi-cadre Defferre, à savoir, la loi n°56-619 du 23 juin 1956 relative aux mesures propres à assurer l’évolution des territoires relevant du Ministère de la France d’Outre-mer, à savoir des colonies françaises (sauf l’Algérie). Elle a permis une plus grande autonomie des pouvoirs locaux et un collège unique aux élections, supprimant la différenciation entre droit local et droit commun. Cette loi-cadre a évité que les autres colonies suivissent l’évolution tragique de l’Algérie. Dans la rédaction de ce texte essentiel, Gaston Defferre fut aidé par son directeur de cabinet, un autre amoureux de l’Afrique, un certain …Pierre Messmer.


Ascension nationale au sein de la SFIO

Cette importance prise au sein du gouvernement de Guy Mollet n’était pas un hasard (même s’il s’est opposé à la répression en Algérie), car lors du 38e congrès de la SFIO du 29 août au 1er septembre 1946 à Paris, alors que le MRP et le PCF avaient pris nettement de l’avance sur les socialistes dans les élections, Gaston Defferre avait présenté une motion très critique contre le secrétaire général sortant, Daniel Mayer, qui avait réanimé le parti en mars 1943 sur la lancée du Comité d’action socialiste.

Cela amena Guy Mollet à prendre la tête des socialistes lors du comité directeur du 4 septembre 1946 par 16 voix contre 14 en faveur du blumiste Auguste Laurent (l’influent maire de Lille). Il le resta jusqu’au congrès d’Issy-les-Moulineaux le 17 juillet 1969 organisé après la cinglante défaite présidentielle de Gaston Defferre.

Ce 29 août 1946, ce fut d’ailleurs, pour Léon Blum, le chant du cygne. Désavoué par les militants, il exprimait son incompréhension : « Quelque chose m’échappe dans ce qui se passe. Je ne comprends pas. Je m’épuise en vain depuis des jours et des jours à saisir clairement les causes, et surtout la proportion des causes avec les effets. Quelque chose reste inexplicable pour moi : une majorité des deux tiers s’est prononcée pour le rejet du rapport moral. (…) La motion de Guy Mollet parle "d’humanisme erroné". Je puis, je crois, me reconnaître sans un excès de vanité dans cette formule, quoique à ma connaissance, je n’aie jamais employé le mot d’humanisme, ou du moins, je ne l’aie jamais employé dans cette acception. J’ai simplement mis l’accent sur cette vérité qu’aucun de vous ne contestera, à savoir que dans la conception socialiste, l’individu n’est ni opprimé ni annulé, mais que tout au contraire, la fin dernière du socialisme est la libération intégrale de la personne humaine. » (discours au 38e congrès de la SFIO).

Bien qu’ayant participé à l’éviction de Daniel Mayer à la tête de la SFIO, Gaston Defferre se retrouva en opposition à la ligne directrice de Guy Mollet dès 1947. La crise de la CED (Communauté européenne de défense) rassembla ensuite les deux hommes, tous les deux ardents défenseurs de la construction européenne, au point de refuser d’entrer dans le gouvernement de son pourtant ami radical Pierre Mendès France.

Dans un prochain article, j’évoquerai les ambitions nationales et présidentielles du maire de Marseille.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 mai 2016)
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Pour aller plus loin :
Animal politique.
Front populaire.
Jean Jaurès.
Léon Blum.
Général De Gaulle.
Colonel de La Rocque.
Guy Mollet.
Maurice Faure.
Daniel Mayer.
Gaston Defferre.
Pierre Mendès France.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Pierre Sudreau.
Pierre Messmer.
François Mitterrand.
Alain Poher.
Pierre Mauroy.
Jean Lecanuet.
Laurent Fabius.
Michel Rocard.
Marseille plus tard.
Congrès de Metz.
Les "Cahiers secrets" de Michèle Cotta.

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3 mai 2016 2 03 /05 /mai /2016 06:16

« Les poisons sont quelquefois des remèdes, mais certains poisons ne sont pourtant que des poisons. » (Léon Blum, "À l’échelle humaine", 1945, éd. Gallimard).


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Ce mardi 3 mai 2016 en fin de matinée, le Président de la République François Hollande a prévu de conclure le colloque sur "La gauche et le pouvoir" organisé par la Fondation Jean-Jaurès et le think tank Terra Nova au Théâtre du Rond-Point à Paris. L’occasion de marteler à en perdre l’haleine que "la France va mieux", profitant de la baisse de 60 000 demandeurs d’emploi de la catégorie A et d’une croissance de 0,5% pour le premier trimestre de 2016, soit 0,1% de mieux que prévu. Ce colloque qui entend célébrer les 80 ans du Front populaire est tenu un peu en avance : Léon Blum ne commença à gouverner que le 4 juin 1936.

Néanmoins, c’était effectivement il y a exactement 80 ans, le 3 mai 1936, que le peuple français, à l’issue des élections législatives, apporta au Palais-Bourbon la première majorité socialo-communiste de l’histoire française.

Le scrutin s’était déroulé au scrutin uninominal majoritaire à deux tours par arrondissements selon la loi du 21 juillet 1927 qui avait abrogé la loi du 12 juillet 1919 rétablissant le scrutin majoritaire d’avant 1919 (entre 1919 et 1927, le scrutin était assez compliqué dans un mixte majoritaire et proportionnel). Le premier tour avait eu lieu le 26 avril 1936. La loi du 21 juillet 1927 fut elle-même abrogée à la Libération, le 17 août 1945.


Un débat public très violent

Il faut d’abord rappeler le climat particulièrement violent de la vie politique de l’époque. C’était le premier scrutin législatif après l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne et après les émeutes du 6 février 1934 qui a failli emporter la IIIe République (on peut d’ailleurs remarquer que le refus de putsch du colonel de La Rocque, qui disposait d'environ 8 000 militants des Croix-de-Feu au centre de Paris, a sauvé la République).

La population était particulièrement clivée, entre ceux qui avaient peur du communisme, ceux qui avaient peur du nazisme, ce qui croyaient au socialisme, ceux qui auraient voulu rester dans une perspective conservatrice, etc.

Le leader du Front populaire, Léon Blum (j’y reviendrai) était particulièrement détesté par de nombreuses personnalités de droite extrême qui n’hésitaient pas à exprimer ouvertement leur antisémitisme. Je reste d’ailleurs convaincu que la candidature de Dominique Strauss-Kahn en 2011 aurait engendré des insultes antisémites assez similaires, s’il n’y avait pas eu son inattendue affaire du Sofitel de New York. Pierre Mendès France, qui fut Sous-secrétaire d’État au Trésor dans le deuxième gouvernement de Léon Blum, a subi aussi ce genre d’insultes).

Pour s’en faire une idée, il suffit de lire quelques réflexions au cours de la campagne électorale comme celle de Xavier Vallat (1891-1972), grand orateur, député de 1919 à 1924 et de 1928 à 1940, futur responsable du redoutable Commissariat général aux questions juives de 1941 à 1942 : « Blum ! C’est le bruit que font douze balles françaises entrant dans la peau d’un traître ! ». Xavier Vallat, qui était membre des Croix-de-Feu, avait quitté ce groupement lors de l’arrivée du colonel de La Rocque qu’il trouvait beaucoup trop modéré et républicain.

D’autres appels au meurtre ont ainsi été émis. Les plus violents furent Léon Daudet (1867-1942), député de 1919 à 1924, et bien sûr, Charles Maurras (1868-1952) de l’Action française.

Ainsi, après les élections de 1936, Charles Maurras a écrit : « C’est en tant que Juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum. Ce dernier verbe paraîtra un peu fort de café : je me hâte d’ajouter qu’il ne faudra abattre physiquement monsieur Blum que le jour où sa politique nous aura amené la guerre impie qu’il rêve contre nos compagnons d’armes italiens. Ce jour-là, il est vrai, il ne faudra pas le manquer. » ("L’Action française", le 15 mai 1936).

Des mots dont il était coutumier puisque le 9 avril 1935, il écrivait déjà : « C’est un monstre de la République démocratique. Et c’est un hircocerf de la dialectique heimatlos. Détritus humain, à traiter comme tel. (…) C’est un homme à fusiller, mais dans le dos. » (Charles Maurras).

Léon Daudet n’en était pas moins féroce dans ses pamphlets, comme en 1930 : « C’est un orateur, à mon avis, ennuyeux, par son ronron insistant et geignard, mais doué de quelques-unes des qualités de l’orateur, et qui se fait écouter. (…) Intellectuellement et moralement, c’est un précieux, du genre hermaphrodite, et dans le ghetto, quand de tels précieux s’en mêlent, chacun sait qu’ils font bien les choses. (…) Il méprise profondément (…) la démocratie en général ; mais il voit en elle le moyen de parvenir à jouer un rôle important, à ramasser ainsi le sceptre tordu de Jaurès. Étant ainsi bâti, Léon Blum se parachève d’une hyperesthésie vaniteuse qui le pousse à pleurer de vraies larmes quand on le ridiculise (…). Je l’ai même vu, spectacle inénarrablement comique, taper du pied en descendant de la tribune et regagnant son banc, comme un cheval stationnant devant une boutique. Mademoiselle avait ses nerfs. (…) Quand il a fini d’évoquer, d’adjurer, d’implorer des explications sur ces arides tarifs de chemin de fer, (…) le citoyen Fifille libère tout à coup le serpent haineux qui siffle sous ce coussin de satin rose. L’œil devient d’acier. Le ton grince. Il est fait allusion à l’heure prochaine où Blum administrera la société française, sera notre maître à vous et à moi (…). C’est comique, parce qu’une demoiselle, même garnie de barèmes et de logarithmes, même stylée par Jaurès et Sembat, même ambitieusement corsetée, ne fera jamais peur aux plus timides bourgeois. (…) Ce Léon Blum est un oriental, sans frein ni loi, barbouillé en juriste français. Il n’est sincère en lui, sous le feint bon ton et le beau veston, que la rage contre une nation, nos tours d’esprit, nos mœurs, que l’avidité de les détruire. Comme elle voudrait mordre, cette fifille savante !… » ("Termites parlementaires").

Par "oriental", il fallait comprendre "Allemand", car l’extrême droite reprochait à Léon Blum d’être pro-allemand (ce qui paraît aujourd’hui stupide lorsqu’on sait que l’Allemagne est devenue nazie et donc antisémite). En plus d’être un antisémite (il tempéra son antisémitisme à partir des années 1930), Léon Daudet était aussi un misogyne. Le gouvernement du Front populaire comporta trois femmes, une première historique (Cécile Brunschvicg, Irène Joliot-Curie et Suzanne Lacore), alors que les femmes n’avaient pas encore obtenu le droit de vote. Les sénateurs radicaux firent capoter la tentative unanime en juillet 1936 des députés de leur accorder ce droit. Il a fallu attendre l’ordonnance du 21 avril 1944 signé par De Gaulle et sa première application aux élections municipales du 29 avril 1945 !


La victoire de Léon Blum

Malgré toutes ces campagnes de dénigrement, le Front populaire fut majoritaire dans l’électorat le soir du premier tour, le 26 avril 1936, représentant 5,6 millions de voix soit 57,2% des voix. La SFIO (futur PS) notamment a obtenu 19,9% des voix, le PCF (communiste) 15,3%, qui a presque doublé son audience (8,3% aux élections législatives du 1er mai 1932), et les radicaux 14,5%, en perte de vitesse (19,2% le 1er mai 1932). Depuis le début des années 1930, avec la grave crise économique, il y avait une course folle à la démagogie où se concurrençaient deux mouvements de masse, les ligues d’extrême droite et les partis ouvriers, et cela se faisait au détriment des radicaux, les élus les mieux établis dans cette IIIe République finissante.

Au soir du second tour, le 3 mai 1936, grâce aux accords de désistements, la coalition pouvait ainsi compter sur une majorité absolue de 386 sièges sur 610, dont 149 socialistes, 72 communistes et 110 radicaux dans une Chambre des députés qui comportait en outre 13 députés du PDP (Parti démocrate populaire, futur MRP à la Libération, puis Centre démocrate et CDS après 1958).

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Si la chambre élue en juin 1981 dans la foulée de l’élection de François Mitterrand a pu être qualifiée de République des professeurs (ou des barbus), celle de mai 1936 pourrait s’appeler République des avocats, tant cette profession était bien représentée, avec 110 avocats sans compter les 7 professeurs de droit.


Le Front populaire

Le congrès de Tours, du 25 au 30 décembre 1920, a vu se diviser les forces socialistes avec la scission des socialistes (SFIO) et des communistes (SFIC puis PCF). Léon Blum y a alors prononcé un discours qui ne voulait fermer aucune porte pour l’avenir : « Nous sommes convaincus jusqu’au fond de nous-mêmes que, pendant que vous irez courir l’aventure, il faut que quelqu’un reste garder la vieille maison. (…) Les uns et les autres, même séparés, resteront des socialistes ; malgré tout, restons des frères qu’aura séparés une querelle cruelle, mais une querelle de famille, et qu’un foyer commun pourra encore réunir. » (fin décembre 1920).

Les émeutes du 6 février 1934 ont encouragé les frères ennemis à se réconcilier à partir du 26 juin 1934 (discours de Maurice Thorez à Ivry) avec un accord le 27 juillet 1934. Ce fut ensuite après les élections municipales de mai 1935, où les radicaux ont perdu du terrain au profit de l’extrême droite et du vote ouvrier, que les radicaux se rapprochèrent de la SFIO et du PCF en organisant une manifestation unitaire le 14 juillet 1935 et en prônant un programme commun avec un accord de désistement réciproque entre les deux tours aux élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936. La "disciple républicaine" venait de s’amorcer.

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Il a fallu un mois avant la constitution du gouvernement de Léon Blum. Composé de socialistes et de radicaux, il fut soutenu par les communistes. Un soutien sans participation. La SFIO avait elle-même soutenu, sans y participer, le gouvernement d’Édouard Herriot après la victoire du Cartel des gauches le 25 mai 1924.

Son programme fut à l’origine de quelques grandes avancées sociales dont certaines font partie de la mythologie politique française. De même, la notion de "peuple de gauche", complètement contraire à l’esprit républicain qui veut que la France est une République indivisible, et donc qui ne peut pas être divisée en "peuple de gauche", "peuple de droite", "peuple du centre" et sans doute "peuple d’ailleurs", cette notion provient de cette période du Front populaire où tout ce qui n’était pas de gauche était réputé fasciste (ce qui était une analyse complètement stupide, surtout quand on sait que le pacte germano-soviétique a été signé quelques années plus tard).


Les mesures du gouvernement Blum

Après de fortes grèves qui ont commencé au Havre le 11 mai 1936, les accords de Matignon furent signés le 8 juin 1936 (entre patronat et syndicats) et d’autres mesures ont été prises très rapidement par le gouvernement : hausse des salaires de 12% (dans le cadre d’une politique pleinement keynésienne), création des délégués du personnel, deux semaines de congés payés, réduction du temps de travail de 48 à 40 heures par semaine, création des conventions collectives (11 et 12 juin 1936), 40% de réduction pour les billets de train accordés aux ouvriers partant en vacances, retraite des mineurs (29 juillet 1936), allocation chômage (28 août 1936), nationalisation de l’industrie aéronautique et d’armement (7 août 1936), création de la SNCF (décret-loi du 31 août 1937), scolarisation obligatoire jusqu’à 14 ans, création future du CNRS préparée par Jean Zay avec l'aide d'Irène Jolio-Curie et de Jean Perrin (décret-loi du 9 octobre 1939 signé par Albert Lebrun, Édouard Daladier, Yvon Delbos et Paul Reynaud), etc.

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Dans son "Histoire économique de la France entre les deux guerres", publié en 1965 puis réédité en 1984 (éd. Fayard), l’économiste et sociologue Alfred Sauvy (1898-1990) avait critiqué vivement, a posteriori, certaines de ces avancées sociales, notamment la réduction du temps de travail à 40 ans : « bloquant une économie en pleine reprise qui est l’acte le plus dommageable commis depuis la révocation de l’édit de Nantes ». En revanche, Alfred Sauvy avait salué la dévaluation de 29% du franc le 26 septembre 1936 et la fin de sa convertibilité en or.

En politique étrangère, la guerre civile en Espagne a commencé en juillet 1936 et Léon Blum, favorable à une intervention française pour aider les républicains, y a renoncé en raison de l’opposition des radicaux dont le soutien lui était indispensable. D’ailleurs, ce soutien fut retiré définitivement le 8 avril 1938 avec le refus des sénateurs radicaux de donner à Léon Blum les plein pouvoirs financiers.


Les "expériences socialistes"

En tout, quatre gouvernements exercèrent le pouvoir en France avec la majorité du Front populaire, deux dirigés par Léon Blum (du 4 juin 1936 au 29 juin 1937 et du 13 mars 1938 au 10 avril 1938) et deux autres par le radical Camille Chautemps (du 29 juin 1937 au 13 mars 1938). Le radical Édouard Daladier forma un nouveau gouvernement le 12 avril 1938 avec une majorité composée de radicaux et des formations de droite et de centre droit. Avec la même Chambre élue le 3 mai 1936, le maréchal Philippe Pétain fut nommé Président du Conseil le 16 juin 1940 et a obtenu les plein pouvoirs constitutionnels le 10 juillet 1940, grâce aux manœuvres politiciennes du socialiste Pierre Laval, abrogeant de fait la IIIe République.

C’est pourquoi on a souvent parlé de "l’expérience socialiste", car la majorité du Front populaire a eu moins de deux ans pour gouverner et "faire ses preuves". D’autres gouvernements furent dirigés par des socialistes sous la IVe République : Félix Gouin du 26 janvier 1946 au 24 juin 1946, Léon Blum du 16 décembre 1946 au 16 janvier 1947 pour installer les institutions de la IVe République, Paul Ramadier du 22 janvier 1947 au 19 novembre 1947, qui s’est illustré avec le socialiste Jules Moch, Ministre de l’Intérieur, qui a sévèrement réprimé les grèves communistes de novembre 1947, enfin Guy Mollet du 1er février 1956 au 21 mai 1957, qui fut le gouvernement le plus répressif de l’après-guerre avec la répression en Algérie.

Sous la Ve République, trois socialistes ont eu les pouvoirs pour gouverner : François Mitterrand Président de la République du 21 mai 1981 au 17 mai 1995, Lionel Jospin Premier Ministre de cohabitation du 2 juin 1997 au 6 mai 2002, et enfin, François Hollande, Président de la République depuis le 15 mai 2012. François Mitterrand et François Hollande ont nommé par ailleurs sept autres Premiers Ministres socialistes : Pierre Mauroy, Laurent Fabius, Michel Rocard, Édith Cresson, Pierre Bérégovoy, Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls. Grâce à la stabilité des institutions de la Ve République, les "expériences socialistes" ne sont plus des expériences mais des législatures complètes, en revanche, sont-elles encore socialistes ?…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 mai 2016)
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Pour aller plus loin :
Le Front populaire.
Léon Blum.
Jean Jaurès.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
John Maynard Keynes.
Le colonel de La Rocque.
Charles Péguy.
Ce qu’est le patriotisme.
Louis-Ferdinand Céline.
Philippe Pétain.
Pierre Laval.
L'Allemagne en 1933.
L'Espagne en 1936.

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29 avril 2016 5 29 /04 /avril /2016 06:55

« Loin d’avoir représenté une forme française du fascisme devant le Front populaire, La Rocque contribua à préserver la France du fascisme. » (René Rémond, "La Droite en France", 1954). Seconde partie.



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Après avoir dirigé les Croix-de-Feu, le colonel de La Rocque fonda le Parti social français (PSF) qui a toujours voulu rester dans le cadre légal de la République.


Rapprochement avec les radicaux

Refusant la confiance aux gouvernements de Léon Blum et de Camille Chautemps, le groupe PSF l’accorda le 12 avril 1938 au gouvernement dirigé par le radical Édouard Daladier, Président du Conseil du 31 janvier 1933 au 24 octobre 1933, du 30 janvier 1934 au 7 février 1934 et du 10 avril 1938 au 20 mars 1940, en lui donnant les plein pouvoirs et en approuvant les accords de Munich signés le 30 septembre 1938.

Le groupe vota les principales mesures sociales depuis 1936, en particulier les congés payés, les grand travaux, la prolongation de la scolarité (défendue par Jean Zay), les indemnités chômage et la retraite. Le 10 juillet 1940, huit des onze députés PSF ont voté les plein pouvoirs à Philippe Pétain (les trois autres n’ont pas pris part au vote). Comme on le voit, le PSF s’est "trompé" sur les deux grandes appréciations de l’époque, à savoir sur les accords de Munich et sur Pétain.

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Sur le plan institutionnel, La Rocque était partisan d’un régime présidentiel avec une rationalisation des activités parlementaires, une option qui, finalement, est très peu éloignée du futur discours de Bayeux de De Gaulle. Car ce qui était essentiel à l’époque et qui n’était pas forcément "naturel", c’était que le PSF souhaitait ne parvenir au pouvoir que dans le cadre légal de la République et de la démocratie élective. D’ailleurs, si la guerre n’avais pas eu lieu, il y aurait eu une forte probabilité pour que le PSF arrivât au pouvoir par la voix des urnes (mais ce n’est qu’une hypothèse qu’on pourrait qualifier d’uchronie).

Dans "Fascisme français, passé et présent" (éd. Flammarion, 1991), l’historien Pierre Milza est assez catégorique : « La Rocque et ses amis chassent sur les terres du Parti radical et s’efforcent, en affichant un anticommunisme de choc et un anticapitalisme moins timide qu’il ne l’avait été jusqu’alors dans le milieu Croix-de-Feu, d’attirer à lui les déçus du Front populaire. Ce combat sur deux fronts a valu à La Rocque d’être considéré par la gauche comme le fasciste numéro un, ce que certes il ne méritait pas mais a été le point de départ d’une légende tenace, de dresser contre lui la droite conservatrice et modérée, qu’il avait bien servie mais qu’inquiétaient désormais ses ambitions électorales, enfin de faire figure aux yeux des véritables ennemis du régime, fascistes et monarchistes, de renégat et de sauveur du parlementarisme honni. Cela n’empêchera pas le Parti social français (PSF), assagi et rallié au principe démocratique des élections, de devenir au cours des deux années précédant le déclenchement de la guerre, avec un effectif qui doit tourner autour du million d’adhérents et son réseau serré de sections et de fédérations, la première grande formation moderne de la droite française. ».


Européen

Plus intéressante et étonnante, ce fut la position de La Rocque sur l’Europe à un moment où celle-ci est profondément divisée entre les puissances autoritaires de l’Axe (Allemagne, Italie), les démocraties faibles et parfois impuissantes (Royaume-Uni, France) et une Russie qui s’est stalinisée. La Rocque envisageait en 1939 l’effondrement de Hitler et imaginait « une sorte de fédération des États ressortissant à une même civilisation dominés par de grands intérêts communs ».

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Dès 1934, il expliquait déjà : « L’union des États de l’Europe semble donc devoir débuter sous l’aspect d’un accord, d’une combinaison d’accords commerciaux. Elle s’amorcerait de la sorte par un régime simplificateur des relations réciproques entre les peuples et par un commencement de stabilité dans les échanges commerciaux. Les États-Unis d’Europe ne sauraient être que l’élargissement d’une entente économique préliminaire. Celle-ci constituera tout à la fois la pierre de touche et le premier stade constructif de la grande entreprise séculaire. » ("Service public", éd. Grasset). Un discours peu éloigné de celui, très utopique, de Victor Hugo : « En un mot, les États-Unis d’Europe. C’est là le but, c’est là le port. » (29 août 1876).


Résister au nazisme

Refusant tout renoncement, La Rocque appela à la résistance dès le 16 juin 1940 : « Après avoir jusqu’au dernier moment adressé aux Parisiens nos exhortations de courage et de fermeté, nous voulons maintenant crier à tous les Français le mot d’ordre de résistance. Le gouvernement au pouvoir [celui de Paul Reynaud qui démissionna le jour même] a été désigné, soutenu à cause de son programme essentiel : tenir, ne jamais faiblir. Ce gouvernement ne saurait capituler sans se renier lui-même. Il ne saurait mettre bas les armes par une simple décision. Sa décision ne saurait sortir de la ligne choisie, convenue, adoptée, sans que le pays soit d’abord consulté, prévenu. Ou bien ce serait une escroquerie morale dont aucun Français n’a le droit d’accuser un autre Français, ce dernier fût-il son pire adversaire politique. Tous les citoyens doivent donc être prêts à la résistance totale, et jusqu’au bout. La famille PSF au seul service de la nation entière doit donner l’exemple. (…) Une seule consigne, quoi qu’il arrive, consigne de gouvernement, consigne civique : Résistance ! » ("Le Petit Journal"). Après l’armistice du 22 juin 1940, La Rocque refusa catégoriquement toute collaboration avec les nazis.

Le PSF fut interdit en zone occupée le 28 août 1940 (puis dissous officiellement le 2 novembre 1942) après une tentative de Pétain de récupérer certains de ses cadres (dont La Rocque lui-même), au point même d’adopter la devise du PSF : "Travail, famille, patrie".

Lors du régime de Vichy, La Rocque, par légitimisme, a voulu rester loyal à Pétain tout en refusant la collaboration avec les nazis. Refusant également De Gaulle, il fit partie d’une instance consultative de Vichy, le "Conseil national" jusqu’à sa démission en août 1941 au même titre que d’autres membres du PSF. Jacques Nobécourt rappela : « La Rocque évita à la France l’aventure du totalitarisme avant guerre. Et pendant les années de Vichy, il fut la figure même du pétainiste-résistant. » (Avril 1998).

La Rocque fut même chargé de mission dans le cabinet de Philippe Pétain mais le directeur du cabinet civil, tout-puissant, Henry du Moulin de Labarthète l’en écarta rapidement. L’historien Jacques Nobécourt affirma : « À Vichy, [La Rocque] fit porter au maréchal Pétain des notes contenant des informations qu’il tenait pour occultées par l’entourage. En retour et sans exception, il ne recueillit aucune réponse. » (7 février 1998). Robert Paxton a raconté que les diplomates américains constataient qu’il passait « son temps à téléphoner pour qu’on lui donne quelque chose à faire » ("La France de Vichy", 1972).

Il refusa fermement les lois antijuives : « Les Juifs naturalisés depuis plusieurs générations appartiennent en principe, et de droit, à la grande famille civique. On ne concevrait pas que fussent prises à leur égard des sanctions préventives auxquelles la plus exacte vigilance nationale n’aurait point recouru avant notre défaite. » ("Le Petit Journal" du 5 octobre 1940).

La Rocque créa son propre réseau de résistance en mai 1942 en liaison avec les services secrets britanniques mais une rafle de la Gestapo le 9 mars 1943 arrêta 152 responsables du PSF dont La Rocque qui fut déporté. Jean Lacouture expliqua : « Opposé à la capitulation précipitée de juin 1940, au renversement de la République, au parti unique, à la collaboration et aux lois antijuives, François de La Rocque n’avait cessé d’être en butte aux rejets et vexations de la camarilla de Philippe Pétain (…). Une apparente réconciliation entre le maréchal et La Rocque (…) avait si mal tourné que La Rocque avait fondé le réseau de résistance Klan, avant d’être déporté en Allemagne en 1943. » (1998). L’arrestation de La Rocque est intervenue quelques jours après une lettre de ce dernier à Pétain pour lui proposer d’aller en Afrique du Nord pour poursuivre le combat contre les nazis.


La Rocque et De Gaulle…

Son refus de rejoindre le gaullisme fut la conséquence de son patriotisme d’indépendance qui lui dictait que le destin de la France ne devait pas plus dépendre de l’Angleterre que de l’Allemagne : « J’ai déclaré que la France ne devait pas décalquer la marche à suivre de sa politique future et actuelle sur celle du Reich et qu’elle ne devait pas non plus attendre des secours de la part des Anglo-Saxons : si la France réussit à remonter la pente, c’est elle qui, par son passé et son rayonnement dans le monde, donnera la formule heureuse au monde entier. » (le 21 novembre 1942 à Saint-Étienne).

Député PSF depuis 1938, Charles Vallin s’approcha du régime de Vichy au début puis, sur le conseil de Pierre Brossolette, rejoignit De Gaulle en 1942 avec beaucoup de militants du PSF (« Ce patriote ardent, cet apôtre de la tradition, se ralliait à moi de toute son âme. » ; "Mémoire de guerre").

Arrêté le 9 mars 1943, après avoir été emprisonné en France, le colonel de La Rocque fut déporté en Tchécoslovaquie puis près du camp de Dachau, au château d’Itter, en Autriche, où il rejoignit Paul Reynaud, Édouard Daladier, Jean Borotra, André François-Poncet, Michel Clemenceau, Maxime Weygand, Maurice Gamelin ainsi que Léon Jouhaux et Marie-Agnès De Gaulle (la sœur aînée de De Gaulle). Ils furent libérés par les Américains le 7 mai 1945.

François de La Rocque fut ensuite incarcéré en France du 9 mai 1945 au 31 décembre 1945 à titre administratif, puis placé en résidence surveillée, afin de l’écarter de la vie politique. Il est mort le 28 avril 1946 des suites de sa détention en Autriche. Il fut finalement honoré par De Gaulle à titre posthume en recevant la médaille des déportés : lui « à qui l’ennemi fit subir une cruelle déportation pour faits de Résistance et dont, je le sais, les épreuves et le sacrifice furent offerts au service de la France ». Le Premier Ministre Michel Debré a, de son côté, présenté « les excuses du gouvernement pour une injustice dont il mesure la profondeur » ("Le Monde" du 30 avril 1961).


Avant tout, le christianisme social

Même si dans les faits, le PSF n’a pas eu de parti héritier politique pérenne après la Libération, son idéologie issue du catholicisme social se retrouva tant au Mouvement républicain populaire (MRP) que chez les gaullistes de gauche, et De Gaulle reprit notamment l’idée exprimée par La Rocque dès 1934 sur la participation des travailleurs au capital.

Membre de deux gouvernements de gauche, l’historien Jean-Noël Jeanneney a voulu ainsi rétablir les faits concernant le colonel de La Rocque : « La gauche (…) l’avait, dans la chaleur des affrontements, caricaturé jusqu’à en faire le leader d’un fascisme français. (…) L’étiquette était erronée, donc injurieuse pour qualifier un homme que, parmi les droites, distinguait sa fidélité au christianisme social, qui ne songea pas à franchir le Rubicon et qui,sous Vichy, fut finalement déporté par les Allemands. » ("Le Passé dans le prétoire", éd. Le Seuil, 1998).

Certains considèrent même que l’existence du PSF et du colonel de La Rocque ont été historiquement déterminants pour éviter que la France ne connût, comme en Allemagne, en Italie voire en Espagne, une dérive fasciste.

Ainsi, le docteur Allain, qui fut membre du gouvernement, a pu témoigner le 10 juillet 1965 : « Plus je réfléchis avec le recul des années, plus je suis convaincu que c’est à La Rocque et à Kérillis, emboîtant le pas au Saint-Siège, que la France doit de n’avoir pas vu l’ensemble des mouvements nationaux verser dans le racisme national-socialiste. ».

Henri de Kérillis (1889-1958), militaire, industriel et journaliste proche de Paul Reynaud, fut député de 1936 à 1940 du groupe des indépendants républicains présidé par Georges Mandel, et s’était opposé à la ratification des accords de Munich à l’Assemblée Nationale (par 535 voix contre 75) : « Je sais bien qu’il y a parmi nous des hommes pénétrés de patriotisme qui espèrent que la France pourra vivre en paix, fière et libre, à côté de cette nouvelle et gigantesque Allemagne. (…) Non ! Ne l’espérez pas ! L’Allemagne est insatiable devant les faibles ; l’Allemagne est impitoyable pour les faibles. L’Allemagne ne respecte que les forts et nous venons de lui montrer que nous ne l’étions pas. » (séance du 4 octobre 1928).

Mais à l’époque même, certains avaient déjà eu cette conscience de l’importance du rassemblement de masse organisé par le colonel de La Rocque qui restait républicain et parlementaire. Édouard Barrachin (1900-1975), membre du PSF, résistant en janvier 1941, député républicain indépendant du 4 novembre 1934 au 3 mai 1936 et du 2 juin 1946 au 30 novembre 1958, puis sénateur centriste du 26 avril 1959 au 8 novembre 1975, Ministre d’État chargé de la réforme constitutionnelle des gouvernements de Joseph Laniel du 18 juin 1953 au 12 juin 1954, a ainsi posé cette question cruciale lors d’une conférence au théâtre des Ambassadeurs, à Paris, dès le 21 mai 1937 : « Étes-vous bien sûr que, sans La Rocque, la France n’aurait point connu l’inutile développement de l’antisémitisme ? ».

C‘est pourquoi, injustement brocardé comme "fasciste" par ses opposants de gauche sur le terrain desquels il rivalisait dans son programme politique aux mesures très sociales, le colonel de La Rocque a obtenu la reconnaissance, par De Gaulle lui-même, qu’il avait honorablement servi la France. Que soixante-dix ans plus tard, le peuple français puisse s’en souvenir encore…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 avril 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pétain.
Pierre Laval.
De Gaulle en 1940.
Catholicisme social.
Louis-Ferdinand Céline.
Hitler.
Charles Péguy.
Ce qu’est le patriotisme.


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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160428-colonel-de-la-rocque-2.html
 

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28 avril 2016 4 28 /04 /avril /2016 06:52

« Loin d’avoir représenté une forme française du fascisme devant le Front populaire, La Rocque contribua à préserver la France du fascisme. » (René Rémond, "La Droite en France", 1954). Première partie.


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Il y a exactement soixante-dix ans, le 28 avril 1946, le colonel François de La Rocque est mort à Paris. Le colonel de La Rocque a été avant tout un ovni politique de la France tourmentée des années 1930, celle des ligues d’extrême droite, celle du Front populaire, celle qui conduira le Président Albert Lebrun à désigner à Matignon aussi bien Léon Blum que Philippe Pétain.

Sa réputation a été parfois sulfureuse, mais injustement. Ni fasciste, ni antisémite, il était surtout le porteur d’un christianisme social qui rejetait en bloc les deux fléaux idéologiques de l’entre-deux-guerres, à savoir le communisme et le nazisme : « Notre idéal de liberté et de défense de la civilisation chrétienne repousse également le joug hitlérien et la tyrannie moscovite. » (discours au congrès du PSF à Marseille le 8 juin 1937).

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D’ailleurs, François de La Rocque a vite anticipé le pacte germano-soviétique signé le 23 août 1939 par Molotov et Ribbentrop : « Le danger allemand est, aujourd’hui, au premier plan visible. Le danger russe est surtout d’ordre moral. Mais l’un est complémentaire de l’autre : l’un et l’autre peuvent momentanément s’associer contre nous. » ("Le Petit Journal" du 14 juillet 1937).

Pour autant, il serait téméraire de le positionner au centre droit de l’échiquier politique, car les formations de centre droit le rejetaient également (par peur d’une recomposition politique et d’une tendance populiste) malgré la défense d’une idée commune, l’instauration d’un exécutif fort qui en finirait avec le régime très instable et controversé des partis, à l’instar des idées d’André Tardieu (1876-1945), Président du Conseil du 3 novembre 1929 au 17 février 1930, du 2 mars 1930 au 4 décembre 1930 et du 20 février 1932 au 10 mai 1932.


Brillante carrière militaire

Né le 6 octobre 1885 à Lorient, François de La Roque est entré à l’école Saint-Cyr en 1905 et a suivi une brillante carrière de militaire. Il servit au Maroc sous les ordres du maréchal Hubert Lyautey de 1908 à 1912, puis de 1914 à 1916. Il fut en 1918 chef de bataillon (à l’âge de 33 ans) et fut blessé trois fois (onze citations et décoré de la croix de guerre). Après la Première Guerre mondiale, il a servi sous les ordres du maréchal Ferdinand Foch à son état-major de 1919 à 1927 avec des missions en Pologne sous les ordres du général Maxime Weygand.

Il quitta l’armée en 1928 en prenant une retraite anticipée « avec le grade de commandant, qui lui vaut, dans le cadre de réserve, ce grade de lieutenant-colonel désormais associé à son nom pour l’histoire politique » (René Rémond). Il fut également plus tard commandeur de la Légion d’honneur (en 1931) et il commença sa carrière politique pour mettre en pratique ses engagements auprès du catholicisme social.


Croix-de-Feu

Il adhéra aux Croix-de-Feu en 1929 et en prit vice-présidence en 1930 et la présidence en 1931 sur la recommandation des maréchaux Marie-Émile Fayolle, Hubert Lyautey et Ferdinand Foch.

Avec un logo (d’origine) assez inquiétant (principalement une tête de mort sur une croix de guerre, emblème des légionnaires), les Croix-de-Feu (fondées le 11 novembre 1927) étaient une ligue d’anciens combattants au patriotisme exacerbé qui pouvaient prouver leur bravoure lors de la Première Guerre mondiale.

Cette initiative de rassemblement initialement très élitiste avait pour but la préservation de la fraternité vécue lors des tranchées, la certitude que les anciens combattants constituaient la force vive du pays sur laquelle devait s’appuyer tous les gouvernements, et aussi, de manière très circonstancielle, la ligue s’est formée en réaction à la profanation de la tombe du Soldat inconnu commise par des communistes manifestant contre l’exécution de Sacco et Vanzetti le 23 août 1927 aux États-Unis. L’adhésion aux Croix-de-Feu, acceptée au départ sous condition d’avoir été décoré pendant la guerre, valait engagement à ne pas se présenter aux élections.

La Rocque fit des Croix-de-Feu une structure politique à la fois patriotique et sociale. Les discours extrémistes y furent bannis et l’idéologie se référait à l’anticommunisme mais aussi l’antifascisme. Le colonel de La Rocque développa ses idées politiques dans son essai politique "Service public" publié chez Grasset en 1934. Il prôna un programme politique très réformateur et très social : organisation professionnelle par corporations, implication des ouvriers dans la gestion des entreprises, congés payés, salaire minimum, réunion du capital et du travail par la participation des employés, droit de vote pour les femmes (réclamé par les catholiques), réduction du pouvoir des parlementaires sur le gouvernement, etc.

Comme beaucoup de mouvements de masse, les Croix-de-Feu bénéficièrent de nombreuses organisations et associations périphériques (notamment des syndicats et des œuvres sociales). Car les Croix-de-Feu sont devenues effectivement un mouvement de masse qui avait de quoi inquiéter les gouvernements avec un programme social proche de celui du Front populaire. De 500 adhérents en 1928, le nombre est passé à environ 500 000 en 1936.


Dans un cadre légal et républicain

Contrairement aux ligues d’extrême droite, le colonel de La Rocque a toujours voulu se situer dans la légalité républicaine bien que partisan d’un exécutif fort. Il a refusé de participer aux émeutes du 6 février 1934 (ses environ 8 000 militants présents sont restés éloignés des combats le long de la Seine).

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Malgré ce refus du putsch, la loi du 10 janvier 1936 sur les groupes de combat et milices privées a abouti notamment le 18 juin 1936 (par décret du gouvernement de Léon Blum) à la dissolution des Croix-de-Feu qui cultivaient une apparence de groupe paramilitaire (discipline stricte, etc.) même si elles n’utilisaient aucune arme ni aucun uniforme dans leurs actions. (Parmi les applications de cette loi du 10 janvier 1936, il y a eu la dissolution d’Occident le 31 octobre 1968, d’Ordre nouveau le 28 juin 1973, du Service d’action civique le 3 août 1982, du Front de libération nationale de la Corse le 5 janvier 1983, d’Iparretarrak le 17 juillet 1987 et de l’Association des musulmans de Lagny-sur-Marne le 14 janvier 2016…). Ce décret de dissolution alimenta une très forte détestation du colonel de La Rocque contre Léon Blum dont les préoccupations sociales étaient pourtant voisines.

Opposé à l’Action française de Charles Maurras (qui fut ensuite un collaborateur, ce qui a déçu de nombreux jeunes nationalistes comme Daniel Cordier), dont le slogan était "Politique d’abord !", François de La Rocque prit le slogan "Social d’abord !". Les ligues d’extrême droite en voulurent beaucoup au colonel de La Rocque d’avoir refusé le 6 février 1934 de marcher vers le Palais-Bourbon pour attaquer l’Assemblée Nationale et prendre le pouvoir politique. Au contraire de celui d’autres nationalistes, le patriotisme français de La Rocque s’opposait vigoureusement au nazisme, au fascisme, à l’antisémitisme aussi bien qu’au communisme et au stalinisme.


La Rocque et l’antisémitisme

Dans son discours du 23 mai 1936, La Rocque considérait en effet que le racisme et la lutte des classes empêchaient la réconciliation nationale et le 14 juin 1936, les Croix-de-Feu organisèrent une cérémonie avec le futur grand rabbin de France Jacob Kaplan (1895-1994) pour honorer les combattants juifs morts pendant la Première Guerre mondiale. En fait, à chaque commémoration juive, les Croix-de-Feu étaient représentées d’une manière ou d’une autre. Jean Lacouture l’a confirmé : « Réprouvant toute forme d’antisémitisme, le PSF organisera des hommages aux anciens combattants juifs patronnés par les rabbins Weil et Japlan et le Consistoire de Paris. » ("Une Histoire de Français", éd. Seuil, 1998). De même, l’écrivain Louis-Ferdinand Céline dénonça l’influence juive sur La Rocque dans son pamphlet antisémite "L’École des cadavres" (1938).

Néanmoins, certains écrits du colonel de La Rocque pouvaient quand même prêter le flanc à l’antisémitisme, parce qu’ils étaient avant tout xénophobes (et également germanophobes), rendant les étrangers arrivant en France (c’est-à-dire les immigrés) responsables du chômage de masse (cela fait penser à un certain programme politique aujourd’hui) et les Juifs allemands qui quittèrent en masse l’Allemagne après la conquête du pouvoir par Adolf Hitler symbolisaient parfaitement cette figure de l’étranger détesté qui dérangeait.

La Rocque utilisait ainsi la différence entre le "bon" et le "mauvais" Juif : « Et voici que le racisme hitlérien, combiné avec notre folle sensiblerie, nous condamne à héberger une foule grouillante, virulente, d’outlaws que rien ne garantit ; voici que parmi ces derniers, de nombreux îlots se constituent pour lesquels la persécution nazie n’est qu’une couverture d’espionnage et de conspiration. Mettre ce danger en évidence n’est point faire acte d’antisémitisme. » ("Service public", 1934). De là à faire l’analogie avec ceux qui considèrent que les terroristes islamistes profitent de l’arrivée massive des réfugiés syriens en Europe…

De même, la déchéance de la nationalité (plus tard appliquée sous Vichy) était déjà dans les débat d’avant-guerre : « Lorsque le PSF sera au pouvoir, il ne manquera pas de réviser les naturalisations abusives auxquelles on a recouru, non pas seulement sous le règne du Front populaire, mais même pendant les années qui l’ont précédé. » ("Le Petit Journal" du 17 avril 1938).

Enfin, la dénonciation du lobby judéo-maçonnique, avec un vocabulaire assez célinien : « En chaque lieu, en chaque occasion où une purulence juive s’est manifestée, la franc-maçonnerie a été introductrice, protectrice, conspiratrice. Régler la question juive sans briser à jamais les loges et toutes leurs antennes serait faire œuvre chimérique. » ("Le Petit Journal" du 5 octobre 1940).

Ces trois derniers propos ont été cités par l’historien Richard Millman dans "Vingtième Siècle, revue d’histoire" n°38 d’avril-juin 1993, "Les Croix-de-feu et l’antisémitisme".

Il faut comprendre aussi que dans les années 1930, après le succès populaire des thèses antisémites prônées par Hitler en Allemagne, beaucoup de partis politiques français, et pas seulement d’extrême droite, même la SFIO a eu cette tentation, voyaient dans les propos antisémites un moyen efficace bien que démagogique de recueillir beaucoup de voix lors des élections, et le PSF a toujours refusé ce genre de facilité parce que La Rocque avait combattu aussi bien avec des Juifs qu’avec des catholiques ou des protestants durant la Première Guerre mondiale et les Juifs venus en France avant 1933 (avant l’exil des Juifs allemands) étaient très bien intégrés à la société française.


Proximités personnelles

Parmi les militants des Croix-de-Feu, on pouvait retrouver le champion de tennis Jean Borotra (1898-1994), oncle des deux parlementaires Didier Borotra et Franck Borotra, l’aviateur Jean Mermoz (1901-1936), Léon Koscziusko, oncle du grand-père de Nathalie Kosciusko-Morizet, ainsi que le futur Président de la République François Mitterrand (1916-1996) : « J’ai trouvé que ce personnage était injustement traité [à propos de La Rocque]. Ses propos tranchaient avec la réputation qui lui était faite. Il n’était ni fasciste, ni antisémite. (…) Il m’avait séduit. » (cité par Pierre Péan, "Une Jeunesse française, François Mitterrand, 1934-1947", éd. Fayard, 1994).


Parti social français

Pour réagir à la dissolution des Croix-de-Feu et s’impliquer plus activement dans la vie politique et parlementaire, le colonel de La Rocque fonda le 7 juillet 1936 le Parti social français (PSF) avec notamment Jean Mermoz comme vice-président.

Ce parti a eu un très grand succès dans les dernières années avant la Seconde Guerre mondiale. En 1939, il était le premier parti de la droite parlementaire en nombre de militants, il comptait 500 000 voire un million et demi d’adhérents selon les sources (un rapport de police laisse même entendre que le PSF aurait bien deux millions d’adhérents).

Le PSF a gagné beaucoup d’audience au fil des années et au fil des élections partielles jusqu’à environ 15% de l’électorat et il aurait pu prétendre, avec le mode de scrutin, à une centaine de parlementaires si les élections de 1940 n’avaient pas été reportées de deux ans par décision du 29 juillet 1939.

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Issus des élections législatives du 3 mai 1936 ou d’élections partielles, 11 députés se sont inscrits au groupe parlementaire du PSF, formé le 21 janvier 1937. Il fut présidé par Jean Ybarnégaray (1883-1956) qui fut Ministre d’État du gouvernement de Paul Reynaud du 10 mai 1940 au 16 juin 1940, puis Ministre des Anciens combattants et de la Famille française dans le gouvernement de Philippe Pétain du 17 juin 1940 au 10 juillet 1940 et Secrétaire d’État à la Famille, à la Jeunesse et à la Santé du 11 juillet 1940 au 6 septembre 1940, à Vichy, avant d’être renvoyé par Pétain (il fut ensuite déporté), et parmi les membres du groupe PSF, il y avait aussi François de Polignac et Charles Vallin, neveu du père Pierre Teilhard de Chardin.


Dans le prochain article, j’évoquerai l’alliance du PSF avec les radicaux, puis le comportement des responsables du PSF pendant l’Occupation.


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Sylvain Rakotoarison (28 avril 2016)
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Pétain.
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