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19 avril 2016 2 19 /04 /avril /2016 06:45

« L’Algérie, c’est la France ! (…) Ceux qui veulent l’en dissocier seront partout combattus et châtiés. » (François Mitterrand, Ministre de l’Intérieur, le 12 novembre 1954 en séance à l’Assemblée Nationale, Journal officiel p. 4967-4968).


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Il y a exactement soixante ans, l’actrice Grace Kelly (1929-1982) s’est mariée avec le prince Rainier III (1923-2005), prince de Monaco du 9 mai 1949 au 6 avril 2005. Ce 19 avril 1956 fut considéré comme le mariage du siècle, luxe et paillettes, l’union entre le star system américain et l’aristocratie européenne. Trente millions de téléspectateurs ont assisté à la cérémonie religieuse. Six cents personnalités furent conviées à participer aux agapes.

Parmi ces invités, François Mitterrand. Il représentait le gouvernement français. Le Traité de Paris signé le 17 juillet 1918 faisait de Monaco un protectorat de la France. François Mitterrand avait alors 39 ans (Emmanuel Macron a 38 ans) et était déjà un vieux routard de la vie politique. Après plusieurs portefeuilles ministériels, il a été nommé Ministre d’État, Ministre de la Justice le 1er février 1956 dans le gouvernement de Guy Mollet après la victoire du Front républicain. Il le fut jusqu’au renversement du gouvernement le 21 mai 1957 mais continua à diriger son ministère jusqu’au 12 juin 1957.

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À l’époque, François Mitterrand était d’une ambition sans borne. Numéro trois du gouvernement devant Jacques Chaban-Delmas et derrière Pierre Mendès France qui, finalement, donna sa démission le 23 mai 1956, et en raison de la fréquence des changements de gouvernements, il était à peu près convaincu qu’il serait rapidement nommé Président du Conseil, le sommet du pouvoir. À la tête d’un petit parti centriste (l’UDSR) dont les voix étaient indispensables à toute majorité gouvernementale (parti dit charnière ou pivot), il était devenu incontournable tout en ne représentant pas beaucoup d’électeurs.

Vingt-cinq ans plus tard, il est devenu Président de la République, d’une République qu’il avait toujours combattue (et pour cause, le retour au pouvoir de De Gaulle lui a cassé son ascension politique), et l’un de ses rares actes positifs pendant ses interminables quatorze ans de double septennat, ce fut l’abolition de la peine de mort. Bien plus tard, son Ministre de la Justice (et avocat) Robert Badinter confiait que François Mitterrand n’avait pas toujours été un abolitionniste forcené et qu’il avait été convaincu seulement tardivement : « Il n’a pas été un militant de l’abolition, c’est sûr. Je ne me souviens pas d’avoir eu la moindre discussion philosophique ou morale avec lui à ce sujet. » ("L’Abolition", éd. Fayard, 2001).


Des exécutions pour raison politique

En 1956, en effet, François Mitterrand était loin d’être abolitionniste. Beaucoup de gens en métropole, craignant l’extension du conflit algérien, souhaitaient la fermeté, et pour cela, voulaient que des têtes tombassent pour faire preuve de sévérité contre le FLN. Or, si des condamnations à mort avaient été déjà prononcées, sur des personnes qui, généralement, n’avaient commis aucun meurtre, aucune exécution n’avait encore été faite.

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Sachant que l’avenir politique appartenait aux partisans de la fermeté, François Mitterrand et son rival Maurice Bourgès-Maunoury (le Ministre de la Défense nationale et des Forces armées dont l’avis comptait également pour les demandes de grâce avec un Président de la République, René Coty, qui n’avait aucun pouvoir politique et qui suivait les avis du gouvernement) voulurent montrer rapidement la fermeté du gouvernement, en plein accord avec Guy Mollet. Après le renversement de ce dernier, ce fut finalement Maurice Bourgès-Maunoury qui succéda à Guy Mollet (du 12 juin 1957 au 30 septembre 1957) malgré toutes les tentatives de séductions de François Mitterrand auprès de René Coty (François Mitterrand refusa alors d’appartenir à un gouvernement qui ne serait pas dirigé par lui).

Guy Mollet demanda des pouvoirs spéciaux au conseil des ministres du 15 février 1956. François Mitterrand signa, parmi quatre ministres, les lois n°56-268 et n°56-269 publiées dans le Journal officiel du 17 mars 1956. Toute la classe politique, y compris le Parti communiste français, vota ces lois d’exception qui transféra une grande partie des pouvoirs à l’armée. Elles permettaient de condamner à mort les nationalistes algériens arrêtés les armes à la main, sans instruction préalable : « En Algérie, les autorités compétentes pourront (…) ordonner la traduction directe, sans instruction préalable, devant un tribunal permanent des forces armées, des individus pris en flagrant délits de participation à une action contre les personnes ou les biens (…) si ces infractions sont susceptibles d’entraîner la peine capitale lorsqu’elles auront été commises. » (cité par "Le Point" du 31 août 2011). Plus de 1 500 condamnations à mort furent ainsi prononcées !

Roland Dumas, qui avait voté ces lois, a témoigné très amèrement : « Bien sûr, j’ai pensé que c’était un moyen de débloquer la situation. Je croyais qu’on allait mener une politique originale, mais je ne me doutais pas qu’elle entraînerait un conflit aussi dur : on a fini par jeter des types depuis des hélicoptères ! ». Le prédécesseur de François Mitterrand à la Justice (du 23 février 1955 au 24 janvier 1956), Robert Schuman, avait fermement refusé le principe de ces lois qui violaient les droits de la défense.

Magistrat à la chancellerie à l’époque, Jean-Claude Perier évoqua la signification de ces lois : « Les pouvoirs spéciaux changent tout. On ne peut plus parler de notion de liberté. On peut faire des perquisitions de jour comme de nuit. On n’est pas tenu à certaines règles comme la présentation à un avocat. Toutes choses qui transforment cette justice en justice de fait. On a énormément travaillé pour donner la justice aux militaires, mais ça n’a fait qu’augmenter le nombre des condamnations à mort. (…) Il y avait simplement une volonté très ferme : écraser la rébellion. ».

Ce fut l’hebdomadaire "Le Point" qui retrouva les procès verbaux des demandes de grâce des condamnés à mort pour cause d’appartenance au FLN. Cela a fait un dossier réalisé par les journalistes François Malye et Philippe Houdart qui fut publié le 31 août 2001. Ils ont comptabilisé 222 condamnés à mort exécutés dans le conflit algérien, soit un quart des exécutions pendant l’épuration à la Libération, dont 45 pendant la durée où François Mitterrand était le Garde des Sceaux. Sur ces 45 exécutions, François Mitterrand en a approuvé au moins 32. Il a émis un avis favorable à seulement 7 demandes de grâce et 6 autres avis sont absents des archives. "Le Point" a rappelé que Robert Lacoste, le Ministre résident en Algérie (du 9 février 1956 au 14 juin 1958), réputé pour sa fermeté, avait été bien plus clément (il n’avait approuvé que 9 des 27 exécutions parmi les 45 évoquées).



Un documentaire réalisé par François Malye et l’historien Benjamin Stora a également été diffusé sur France 2 le jeudi 4 novembre 2010 à 22 heures 50 sur le sujet, reprenant le livre des deux auteurs "François Mitterrand et la guerre d’Algérie" (éd. Calmann-Lévy) et un autre livre "Algérie 1954-1962. Lettres, carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre" de Benjamin Stora avec Tramor Quemeneur (éd. des Arènes) a également été publié sur sujet en 2010.

Les procès dans des tribunaux militaires furent souvent expéditifs. "Le Point" expliquait : « Le plus surprenant, c’est surtout la minceur des dossiers liés à la guerre d’Algérie : lorsqu’on les voit pour la première fois, entassés sur la longue table de bois clair du service des archives de la chancellerie, on constate rapidement qu’il faut empiler au moins une vingtaine d’exécutions capitales en Algérie pour obtenir un dossier aussi épais que celui d’un obscur droit commun de métropole. Quelques feuillets, deux ou trois bristols griffonnés de mains illustres ont donc suffi à mener, le plus souvent au terme d’une parodie de justice, 222 hommes à la mort en cinq ans. ».

Les exécutions furent politiques. Il s’agissait au gouvernement français de montrer sa fermeté et sa détermination face aux nationalistes du FLN. Les deux premiers condamnés à mort de la guerre d’Algérie ont été guillotinés le 19 juin 1956. Il s’agissait de Mohamed Ben Zabana et d’Abdelkader Ferradj. Quarante-trois autres les ont suivis à l’échafaud avant la chute de ce gouvernement. François Malye a précisé le 4 novembre 2010 : « Contrairement à ce qu’on a pu croire, ces premiers condamnés à mort exécutés de la guerre d’Algérie ne sont pas des poseurs de bombe. Ils ont participé à l’insurrection, mais souvent sans commettre de meurtre. (…) Ce n’est qu’après Mitterrand que les poseurs de bombe du FLN d’Alger seront capturés. Avant, les prisonniers sont juste de pauvres types qui n’ont pas fait grand-chose… » ("Le Point").


Socialisme sécuritaire et absence d’anticipation

Le 7 janvier 1957, Guy Mollet a donné au général Jacques Massu tous les pouvoirs pour la Bataille d’Alger. Il y a eu plus de 3 000 exécutions sommaires, plus de 3 000 Algériens furent ainsi portés disparus et de très nombreuses personnes furent torturées.

Le secrétaire général de la préfecture d’Alger, Paul Teitgen, ancien résistant et écœuré, donna sa démission le 29 mars 1957 : « Sur certains assignés, j’ai reconnu les traces profondes des sévices ou des tortures qu’il y a quatorze ans, je subissais personnellement dans les caves de la Gestapo à Nancy. ».

L’avocate Gisèle Halimi, qui défendit de nombreux militants du FLN, déplora la réaction de certains hommes politiques lorsqu’elle leur expliqua la réalité : « J’ai rencontré Mendès, Daniel Mayer et Mitterrand à l’Assemblée Nationale. J’apportais des preuves. Alors Mitterrand me dit : "Vous ne croyez pas que vous exagérez un peu ?". Mayer, lui, s’est mis à sangloter, la tête entre les mains, en disant : "Ce n’est pas possible que nous, Français, fassions cela". Mendès était complètement bloqué par mon écrit. Et il disait : "Mais il faut le faire savoir, il faut le faire savoir…". Mitterrand ne parlait jamais de la torture. Je ne l’ai pas vu réagir à ce sujet. Il pensait qu’on en faisait trop (…). Il n’a jamais cru qu’elle était systématiquement utilisée. ».

Ce fut le gouvernement le plus répressif de l’histoire de France depuis Pétain. Caution morale, Pierre Mendès France quitta ce gouvernement pour cette raison dès le 23 mai 1956. Alain Savary, Secrétaire d’État socialiste aux Affaires marocaines et tunisiennes, l’imita le 3 novembre 1956. Et Gaston Defferre, Ministre de la France d’Outre-mer, désapprouvait aussi ces méthodes musclées.

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Tandis que François Mitterrand, à l’ambition débordante, minimisait les faits de torture (il déclara le 2 avril 1957 devant la commission de la justice de l’Assemblée Nationale à propos des actes de torture : « Il y en a eu beaucoup moins souvent qu’on ne dit, mais plus souvent qu’il ne faudrait ! ») et continuait à voir dans la politique du gouvernement son salut politique. À propos de la démission de Pierre Mendès, François Malye a rappelé ceci : « Mitterrand en était soulagé. Mendès France ne reviendra plus jamais au premier plan de la politique. Au fond, Mitterrand s’est arrimé à lui le temps qu’il fallait… S’il approuve la politique de répression, c’est qu’il croit que la guerre peut être gagnée très vite. C’est loin d’être un visionnaire. » ("Le Point").

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Le 23 octobre 1954, alors Ministre de l’Intérieur en déplacement officiel en Algérie, François Mitterrand a rendu compte par écrit au Président du Conseil Pierre Mendès France en ces termes : « Je tiens à vous dire, Monsieur le Président, le grand espoir que votre gouvernement suscite parmi ces populations loyales et fidèles et combien j’ai été sensible à la confiance qu’elles font à votre personne. ». Quelques heures plus tard à l’aéroport d’Alger avant de s’envoler vers Paris : « J’ai trouvé les trois départements français d’Algérie en état de calme et de prospérité. Je pars empli d’optimisme. ». Un vrai talent d’analyste puisque… une semaine plus tard, l’insurrection algérienne éclata.

À propos des condamnations à mort et de la torture, l’historienne Sylvie Thénault, spécialiste du droit et de la répression légale pendant la guerre d’Algérie, analysa l’attitude de François Mitterrand ainsi : « Je crois que pour lui, l’État de droit, c’est celui qui respecte le droit que l’État s’est donné, même si ce droit est un droit d’exception, même si, à un moment donné, il ne va plus respecter les principes généraux qu’on doit avoir en tête si on se revendique comme étant le pays des droits de l’Homme. ».

Il existe depuis longtemps une branche de "socialisme sécuritaire" qu’on retrouve encore aujourd’hui : Jules Moch, Guy Mollet, François Mitterrand, François Hollande, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve.


L’ambition dévorante

Les auteurs du livre de 2010, Benjamin Stora et François Malye, avaient alors décrit le contexte politique de François Mitterrand : « Il poursuit une ambition : être le premier. Aujourd’hui, le chemin vers la Présidence du Conseil ne peut lui être disputé que par quelques-uns des hommes qui l’entourent. Guy Mollet bien sûr, cacique de la SFIO qu’il a arrachée à Daniel Mayer en 1946. Pierre Mendès France ensuite, conscience de la gauche, qui lui a abandonné la place de Président du Conseil à la fin d’un dîner. François Mitterrand soupire. Quel manque d’ambition politique ! Lui n’aurait pas hésité. Il y a encore Maurice Bourgès-Maunoury, Ministre de la Défense nationale, poste stratégique à un moment où les armées pèsent lourd, où il faut maîtriser ces hommes qui ne se remettent pas de leurs défaites. ».

La position de François Mitterrand était essentiellement opportuniste. L’un de ses plus proches amis, qui a eu grâce à cette amitié une carrière politique prestigieuse, Roland Dumas, l’a évoqué ainsi : « Mitterrand était dans le gouvernement Mollet par opportunité. Il pensait que ce dernier ne ferait pas l’affaire face à la situation et qu’il lui succéderait. ». Benjamin Stora a enfoncé le clou : « Mitterrand est empêtré dans des querelles d’ambitions. Il n’a pas de hauteur. Il est au diapason du discours conservateur et répressif sur le nationalisme algérien. ». Jean Lacouture a également confirmé : « Il est clair que dans son esprit, la Place Vendôme était l’antichambre de Matignon. ».

Et effectivement, François Mitterrand refusait l’indépendance de l’Algérie et n’avait aucune idée de la gravité de ce qu’on appellerait plus tard la guerre d’Algérie.


Entre ambitions et valeurs en politique

L’intérêt de rappeler cet épisode navrant de l’aventure politique (romanesque) de François Mitterrand (qui se confond avec la vie des Français), ce n’est pas de faire de l’antimitterrandisme qui serait anachronique (il est mort depuis plus de vingt ans). De plus, le cynisme et la duperie de François Mitterrand ont largement été révélés depuis longtemps par ceux-là même qui avaient été ses électeurs et ses soutiens aux moments décisifs de son ascension politique.

Non, l’intérêt d’un tel rappel réside en l’avenir. Savoir qu’en 1956, un personnage ambitieux savait que pour se faire apprécier et pour "monter" dans la hiérarchie gouvernementale, il devait adopter le sentiment majoritaire, et celui-ci était basé sur la fermeté au point d’envoyer à l’échafaud de "pauvres bougres", selon l’expression d’un ancien condamné à mort, Abdelkader Guerroudj, qui a échappé à l’exécution : « Ce sont surtout des pauvres bougres qu’on a guillotinés. Pour l’exemple, pour faire peur. » ("Le Point" du 31 août 2011).

Aujourd’hui, le sentiment majoritaire est d’être là aussi ferme. Ferme contre les terroristes islamistes ? Mais ferme pour qui ? pour ses valeurs fondamentales ? Le sentiment majoritaire, c’est de refuser l’accueil des réfugiés syriens et irakiens qui sont pourchassés dans leur pays, comme l’a rappelé il y a deux jours l’ancien Chancelier Helmut Kohl. Le sentiment majoritaire, c’est de vouloir la déchéance de nationalité à des terroristes qui, de toute façon, méprisent leur propre vie au point de vouloir se faire exploser en mille morceaux avec leurs bombes.

Le courage en politique, justement, c’est de ne pas surfer sur ces élans très circonstanciels et de se déporter sur une perspective historique : en cela, le pape François à Lesbos le 16 avril 2016, tout comme la Chancelière allemande Angela Merkel ont été l’honneur de l’Europe en restant fermes sur les valeurs contre les "opinions publiques" qui, un jour, protesteront contre la lâcheté des personnalités politiques ordinaires…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 avril 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La peine de mort.
François Mitterrand et la cohabitation.
François Mitterrand et l'Algérie.
François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
François Mitterrand et la peine de mort.
François Mitterrand et le Traité de Maastricht.
François Mitterrand et l’extrême droite.
François Mitterrand et l’audiovisuel public.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160419-mitterrand.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/mitterrand-en-1956-l-algerie-et-180085

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/04/19/33675100.html

 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Histoire politique
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20 mars 2016 7 20 /03 /mars /2016 01:03

« Depuis que la naissance ne joue plus un grand rôle, les chemins sont variés qui mènent au pouvoir : la force des armes, la faveur de l’opinion, l’intrigue. Mais les hommes d’État sont jugés sur l’usage qu’ils en font, surtout dans les épreuves qui, tôt ou tard, frappent les nations et même une grande partie de l’humanité : catastrophes naturelles, crises économiques, guerres, révolutions. La France en a souffert plusieurs en ce vingtième siècle ; nos pères et nous-mêmes les avons vécues. Deux guerres mondiales, des guerres de décolonisation, mais aussi une élévation du niveau de vie, des progrès scientifiques et techniques fabuleux, au point que tout le monde en a été bouleversé. » (Pierre Messmer, le 10 février 2000 à Paris).


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Ce dimanche 20 mars 2016 a lieu le centenaire de la naissance de Pierre Messmer.

Disparu il y a plus de huit ans (le 29 août 2007), Pierre Messmer aurait pu devenir Président de la République à la mort de Georges Pompidou. Premier Ministre, il voulait être le candidat du rassemblement de la majorité qui allait s’éparpiller autour de trois candidatures : Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing et Edgar Faure : « Devant la situation créée par plusieurs candidatures de la majorité de Georges Pompidou, en raison du risque que cela fait courir à la France, je me suis résolu à me présenter aux suffrages des Français si ces candidats se retirent. Je le leur demande. ». Edgar Faure renonça mais pas les deux autres.

La candidature de Pierre Messmer n’a duré que quelques heures dans la journée du 9 avril 1974 : « Les conditions n’étant pas réunies, j’ai décidé de ne pas poser ma candidature à la Présidence de la République. Ma décision est irrévocable. ». Il expliqua plus tard, très humblement : « Depuis le début de ma vie active, j’avais toujours eu conscience de dominer ma fonction, grande ou petite, donc d’être capable de l’assumer au mieux, ce qui me donnait assurance et autorité. Pour la première fois, depuis mon entrée à Matignon, je n’étais plus sûr de moi et je devais me poser la question : serais-je capable d’être Président de la République ? La réponse n’était pas évidente. ».

François Jacob commenta cette réflexion le 10 février 2000 ainsi : « Pour moi, ces lignes sont le signe d’une véritable grandeur. Je ne vois guère d’hommes politiques, parvenus à ce niveau de responsabilité, susceptibles de se poser ainsi une telle question et surtout de l’avouer. Eussiez-vous décidé de vous présenter à cette élection, l’évolution de notre République eût été profondément différente. ».


Le jeune résistant

Ce n’est ni l’homme politique (il fut notamment Ministre des Armées du 5 février 1960 au 22 juin 1969 et Premier Ministre du 5 juillet 1972 au 27 mai 1974, à l’origine de l’indépendance nucléaire de la France tant militaire que civile) ni son métier d’administrateur de la France d’Outre-mer (il fut diplômé de l’École nationale de la France d’Outre-mer, de l’École des langues orientales et docteur en droit), mais le jeune militaire engagé dans la Résistance, sur lequel je voudrais revenir à cette occasion du centenaire.

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Et avec les témoignages de ses collègues de "fin de vie", à savoir, de l’Académie française qui l’a élu le 25 mars 1999 au siège de Maurice Schumann, autre résistant historique.

Pierre Messmer, Maurice Schumann, Jacques Chaban-Delmas, Yves Guéna, Daniel Cordier et quelques autres, ils ne furent pas nombreux à tout quitter au moment de la débâcle et à rejoindre le Général De Gaulle à Londres. Ces hommes ont été l’honneur de la France et surtout, ont été des héros car ils ont agi au péril de leur vie et au service d’une certaine idée de leur patrie.

Pierre Messmer était un peu plus vieux que Yves Guéna et Daniel Cordier lorsqu’il a entendu Philippe Pétain le 17 juin 1940 demander de déposer les armes (« C’est le cœur serré que je vous aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. »). À 24 ans, Pierre Messmer avait été mobilisé pour son service miliaire en octobre 1937, après ses études, et ne fut démobilisé qu’en novembre 1945.

Comme l’expliqua Simone Veil le 18 mars 2010, « né à Vincennes au creux de la Première Guerre mondiale, Pierre Messmer était lesté d’un patriotisme familial venu de l’Alsace-Lorraine, cette province qui fut longtemps la pomme de discorde entre la France et l’Allemagne ».

Alors sous-lieutenant (au 12e régiment de tirailleurs sénégalais) posté dans l’Allier, Pierre Messmer décida dès l’après-midi du 17 juin 1940 de partir résister. Il quitta sa caserne avec son camarade Jean Simon (1912-2003), lieutenant à l’époque et futur général d’armée, devenant des déserteurs pour leur hiérarchie, quittèrent leur uniforme, et dérobèrent une moto pour descendre vers le sud. La moto en panne, ils firent du stop jusqu’à Tarascon, puis prirent le train à Beaucaire pour arriver à Marseille où ils se firent embaucher comme dockers, histoire d’avoir accès à un bateau.

François Jacob, autre académicien ancien résistant, rappelait le caractère de Pierre Messmer le 10 février 2000 : « Vous n’êtes pas homme à faire les choses à moitié. Vous travaillez donc dur [comme docker]. Au point de recevoir une sévère admonestation de votre délégué syndical. Vous avez le tort d’améliorer inutilement le rendement de votre équipe, donc de gâcher le métier. ».

Le 20 juin 1940, ils rencontrèrent un capitaine prêt à détourner son navire italien (le "Capo Olmo") vers l’Angleterre, alors qu’ils lurent le même jour l’appel du 18 juin de De Gaulle ("Le Petit Provençal" avait mal orthographié De Gaulle, avec un seul l). Malgré la présence d’un convoi (dont un torpilleur), le cargo qui devait se rendre à Oran réussit à simuler une avarie le 23 juin 1940 pour bifurquer vers Gibraltar le 27 juin 1940 puis Liverpool le 16 juillet 1940 après avoir vendu toute la cargaison du cargo, apportant ainsi les premières recettes à la France libre.

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Pierre Messmer écrivit plus tard : « Pas un instant, nous ne nous sommes interrogés pour savoir si nous devions suivre les mouvements de notre cœur plutôt que les ordres de nos chefs ; aucun doute n’a assailli notre esprit ; aucun doute n’y entrera jamais au cours des années suivantes. ».

Petites parenthèses : Jean Simon fut chancelier de l’Ordre de la Libération du 21 septembre 1978 au 26 septembre 2002, Pierre Messmer le fut du 6 juin 2006 au 29 août 2007 et François Jacob du 12 octobre 2007 au 11 octobre 2011.


Le légionnaire

Pierre Messmer et Jean Simon furent reçus pendant quelques minutes dans le petit bureau de De Gaulle lors de leur arrivée à Londres, sans remerciement ni compliment car De Gaulle considérait que leur venue était normale. Mais comme ils avaient apporté les premiers fonds à la France libre, De Gaulle leur demanda dans quel corps ils souhaitaient servir. Les deux dirent immédiatement : à la Légion étrangère. Pourquoi ? Pierre Messmer s’en est expliqué : « Parce que je voulais faire la guerre avec des gens sérieux ! ».

La 13e demi-brigade de la Légion étrangères venait de battre les Allemands à Narvik le 27 mai 1940 (en Norvège). Elle était commandée par le colonel Ralph Monclar, de son vrai nom Raoul Magrin-Vernerey (1892-1964), qui avait rejoint Londres dès le 21 juin 1940, et qui avait adopté la devise : « More majorum » qui veut dire : "à l’exemple des Anciens", et qui est devenue la devise de la brigade (13e DBLE).

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Pierre Messmer servit à la 13e DBLE comme lieutenant puis capitaine commandant de compagnie (à partir de 1941) à Dakar, Libreville, puis en Érythrée, en Libye, en Tunisie, et combattit à Keren, Massava, Kissoué, Damas, Bir Hakeim, El Alamein. Il débarqua en Normandie en juin 1944 et arriva à Paris en août 1944. La vie parisienne ne lui convenait pas : « J’avais l’illusion que pour être propre, il suffisait que je risque ma vie. ».

Il continua donc de servir dans la Légion étrangère après la guerre en se faisant parachuter en Indochine en août 1945 avec un capitaine pharmacien et un sergent-chef radio, fut fait prisonnier par le Vietminh et s’évada au bout de deux mois en traversant une rivière à la nage puis en marchant dans un marais, pour rejoindre Hanoi en octobre 1945.

Sa première vie venait de s’achever et deux autres s’ouvraient à lui : le haut fonctionnaire dans les colonies (il fut le directeur de cabinet de Gaston Defferre, Ministre de la France d’Outre-mer en 1956), puis le ministre fidèle gaulliste qui a gravi jusqu’aux marches de Matignon, tout en assumant quelques mandats locaux (député-maire de Sarrebourg et même président du conseil régional de Lorraine).

C’est ainsi que démarra une véritable fidélité à la Légion étrangère que Pierre Messmer exprima même le jour de sa réception à l’Académie française le 10 février 2000 quand il rendit hommage aux légionnaires morts pour la France : « Qu’il me soit seulement permis d’observer que vous n’avez jamais fait large place à ces hommes d’action un peu aventureux que sont les coloniaux et, en particulier, les légionnaires. Puisque je suis le premier officier de Légion appelé à siéger sous cette Coupole, je veux saluer le sacrifice des 35 000 étrangers morts pour la France dans les rangs de la Légion étrangères, dont 20 000 depuis 1940. ».

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Ce n’est pas étonnant puisque une autre devise régulièrement adoptée par les légionnaires, c’était : "Honneur et Fidélité". Ce qui caractérisa Pierre Messmer notamment vis-à-vis du Général De Gaulle. Ce fut sans doute une incompatibilité à gagner politiquement face à des personnalités politiques assoiffées d’ambition comme le furent …Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac. Simone Veil qualifia Pierre Messmer de « passionné et raisonnable », en faisant référence au discours de De Gaulle le 18 juin 1942 au Royal Albert Hall de Londres : « "Les raisonnables ont duré. Les passionnés ont vécu" [Chamfort]. Pendant ces deux années, nous avons beaucoup vécu, car nous sommes des passionnés. Mais aussi nous avons duré. Ah que nous sommes raisonnables ! ».


Le contrat de la seconde chance

Lorsqu’elle rendit hommage à Pierre Messmer, le 18 mars 2010, Simone Veil rappela aussi le fonctionnement de la Légion étrangère, et ses paroles prennent aujourd’hui un sens tout particulier avec l’arrivée des nombreux réfugiés syriens et irakiens sur le sol européen.

En faisant référence à un hommage fait à Pierre Messmer en 2005 par de jeunes légionnaires de la 13e DBLE à l’Académie française, elle a notamment dit : « Les légionnaires présents sous la Coupole en 2005 ne venaient pas d’Espagne ou d’Allemagne comme ceux que le lieutenant Messmer avait eus sous ses ordres, mais plus probablement d’Ukraine, de Roumanie ou du Brésil. Pourtant, une commune envie de servir les animait. (…) Ils étaient, à leur manière, les ambassadeurs de la langue française, ayant renoncé à leur passé, à leur nom peut-être, pour se couler dans un nouvel uniforme, apprendre une nouvelle langue, adopter un nouveau pays, épouser une nouvelle histoire. Ce renoncement à soi-même, c’est l’effort que la Légion étrangère demande à ceux qui la rejoignent. Au terme de cinq années de services "avec honneur et fidélité", un passeport leur est accordé. Pareil contrat moral passé entre la France et de jeunes étrangers doit être salué. Il honore une société désireuse de donner aux hommes une second chance. (…) Chacun sait le rôle prioritaire qui demeure le sien dans toute intervention sous nos couleurs. » (18 mars 2010).

Je termine ce modeste hommage à Pierre Messmer le légionnaire par cette question qui taraude les hommes d’État : « Il y a des guerres justes mais il n’y a pas de guerre propre et, dans les grandes crises, nul ne gouverne innocemment. Pour le bien et le repos de la patrie, doit-on prendre le risque de perdre son âme ? » (10 février 2000). C’est à cela que l’électeur doit songer lorsqu’il devra choisir son candidat à la prochaine élection présidentielle…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 mars 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pierre Messmer le légionnaire.
François Jacob.
Simone Veil.
Yves Guéna.
Qu’aurait pensé le Général De Gaulle ?
De Gaulle en 1940.
De Gaulle en 1965.
Georges Pompidou.
Le gaullisme politique.
Edmond Michelet.
Pierre Messmer.
Robert Boulin.
Jacques Chaban-Delmas.
Valéry Giscard d’Estaing.
Jacques Chirac.
Raymond Barre.
Edgar Faure.
Maurice Faure.
René Monory.
Jean Lecanuet.
Jean Foyer.
Michel Debré.
Jean-Marcel Jeanneney.
Olivier Guichard.
Alain Peyrefitte.
Roger Galley.
Jean Charbonnel.
Pierre Bas.
Philippe Séguin.
Jacques Toubon.
Daniel Cordier.

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17 mars 2016 4 17 /03 /mars /2016 06:41

« Je ne suis pas le Premier Ministre et vous n’êtes pas le Président de la République, nous sommes deux candidats, à égalité, et qui se soumettent au jugement des Français. » (Jacques Chirac à François Mitterrand le 28 avril 1988). Seconde partie.


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Les élections législatives du 16 mars 1986 ont apporté une majorité parlementaire opposée au Président de la République. Ce fut une configuration inédite sous la Ve République. Malgré la réticence de certaines personnalités, la cohabitation s’ouvrait dans un contexte de rivalité présidentielle entre les deux têtes de l’exécutif.


Le second gouvernement Chirac et premier gouvernement de la cohabitation

Ce fut assez rapidement, dès son allocution télévisée du 17 mars 1986, que François Mitterrand nomma Jacques Chirac à Matignon. Sans surprise et sans manigance, selon la tradition républicaine du chef du parti le plus important qui avait déjà prévalu chez René Coty en préférant le 1er février 1956 Guy Mollet à Pierre Mendès France comme Président du Conseil lors de la victoire du Front républicain le 2 janvier 1957.

Pendant la formation du gouvernement, les journalistes étaient installés en nombre sur le perron de l’Élysée, attendant au froid l’annonce du Secrétaire Général de l’Élysée, et à un moment, François Mitterrand est venu lui-même leur servir un café chaud pour bien montrer qu’il n’était pas du tout impliqué dans ce gouvernement qui fut finalement nommé le 20 mars 1986 (on oublia de nommer un Ministre de la Santé, d’où de nouvelles nominations le 25 mars 1986).

Jacques Chirac bénéficia de la très courte majorité UDF-RPR : il a ainsi réussi à caporaliser toute sa majorité, considérant que si un parlementaire faisait défaut, ce serait François Mitterrand qui en bénéficierait.

La première conséquence, c’est que Raymond Barre n’a pas formé de groupe parlementaire et laissa ses partisans au sein du groupe UDF (ce fut une erreur stratégique qui lui coûta l’Élysée). Cela signifiait aussi qu’aucun barriste ne ferait barrage à un gouvernement de cohabitation. De nombreux barristes y furent nommés, dans des postes essentiellement techniques : Pierre Méhaignerie, président du CDS, à l’Équipement, au Logement, à l’Aménagement du Territoire et aux Transports ; René Monory à l’Éducation nationale ; Georges Chavanes au Commerce, à l’Artisanat et aux Services ; Bernard Bosson aux Collectivités locales puis aux Affaires européennes ; Adrien Zeller à la Sécurité sociale ; Jean Arthuis à la Consommation et à la Concurrence ; et Ambroise Guellec à la Mer.

La deuxième conséquence, c’est que Jacques Chirac pouvait jouer sur le veto de François Mitterrand pour refuser certaines nominations : ainsi, Étienne Dailly ne fut pas nommé à la Justice (à la place, Albin Chalandon) ; ni Jean Lecanuet aux Affaires étrangères (à la place, Jean-Bernard Raimond, qui vient de mourir, le 7 mars 2016) ; ni non plus François Léotard à la Défense (à la place, André Giraud ; François Léotard, qui a eu la Culture en 1986, fut finalement plus tard nommé à la Défense dans le deuxième gouvernement de la cohabitation en 1993) : ni même Valéry Giscard d’Estaing au Redressement national (qui aurait couvert l’Économie et l’Emploi). La nomination de Charles Pasqua à l'Intérieur n'a posé aucun problème à François Mitterrand en raison de l'estime réciproque qu'ils nourrissaient l'un pour l'autre et du passé de résistant de Charles Pasqua.

Les autres ministres du gouvernement furent : Édouard Balladur, en véritable vice-vizir, à l’Économie et aux Finances, chargé de réaliser les privatisations ; Bernard Pons aux Dom-tom ; Philippe Séguin aux Affaires sociales et à l’Emploi ; Alain Madelin à l’Industrie ; François Guillaume, président de la FNSEA, à l’Agriculture ; Michel Aurillac à la Coopération ; André Rossinot aux Relations avec le Parlement.

Enfin, parmi les sous-ministres, on peut citer en particulier : Alain Juppé au poste stratégique du Budget, Hervé de Charette, Michel Noir, Robert Pandraud, Jacques Douffiagues, Alain Carignon, Alain Devaquet, Michèle Barzach, Yves Galland, Gérard Longuet, André Santini, Claude Malhuret, Philippe de Villiers, Didier Bariani, Gaston Flosse et Michèle Alliot-Marie.

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Lors du premier conseil des ministres réuni à l’Élysée le 22 mars 1986, l’atmosphère fut glaciale et tendue. François Mitterrand est apparu en sphinx froid et distant, à la limite de l’impolitesse, ne saluant aucun des ministres et refusant de figurer sur la traditionnelle photographie du gouvernement sur le perron de l’Élysée. Jacques Chirac avait d’ailleurs demandé à ses ministres de ne jamais discuter des projets politiques devant le Président de la République, réservant le temps du débat aux conseils de cabinet qu’il allait organiser à Matignon.


Le long fleuve pas tranquille de la cohabitation

Cette première cohabitation a innové une nouvelle pratique des institutions : le pouvoir s’est déplacé de l’Élysée à Matignon, mais n’a pas pour autant renforcer l’influence du Parlement. Au contraire, sous prétexte de contexte institutionnel délicat (cohabitation et majorité très courte), Jacques Chirac a pu imposer la discipline au sein de sa majorité. Ce fut le cas aussi dans d’autres cohabitations, même lorsque la majorité était large (comme sous Édouard Balladur).

Jacques Chirac a tenté de déconstruire tout ce que le pouvoir socialo-communiste avait bâti les cinq années précédentes, et en particulier en suppriment l’impôt sur les grandes fortunes, en rétablissement le scrutin majoritaire à deux tours pour les élections législatives, en privatisant les entreprises qui ont été nationalisées par la gauche et en réformant l’audiovisuel public.

Mais, en embuscade, François Mitterrand a réussi à faire valoir son autorité présidentielle en refusant de signer les ordonnances pour le scrutin majoritaire, les privatisations et l’audiovisuel public. Il l’a annoncé le 14 juillet 1986 en pleine garden-party, et cela a failli faire exploser la cohabitation. Jacques Chirac n’a toutefois pas voulu s’enliser dans un débat constitutionnel (le Président de la République a-t-il le droit de refuser de promulguer des ordonnances ?) et a pris un peu plus de temps en passant par la voie de la loi (c’était juste une manœuvre de François Mitterrand puisque ce dernier avait admis qu’il ne pourrait pas refuser de promulguer les lois, même celles qui ne lui plaisaient pas).

Au-delà des attentats terroristes d’Action directe (notamment l’assassinat de Georges Besse le 17 novembre 1986 commis entre autres par Jean-Marc Rouillan, qui avait été remis en liberté en 1981 par une loi d’amnistie voulue par François Mitterrand, et qui s’est permis dans une interview le 23 février 2016 à Radio Grenouille de faire l’apologie des lâches terroristes des attentats du 13 novembre 2015 à Paris) et du conflit en Nouvelle-Calédonie (avec la prise d’otages dans la grotte d’Ouvéa qui a été "réglée" entre les deux tours de l’élection présidentielle), il y a eu aussi les manifestations contre le projet de loi réformant les universités et porté par Alain Devaquet, qui fut retiré après la mort de Malik Oussekine le 6 décembre 1986.

Dans les conférences internationales, Jacques Chirac a imposé sa présence aux côtés de François Mitterrand et cela, au détriment du Ministre des Affaires étrangères. Y compris lors des conférences de presse ponctuant la conférence internationale.

Ce fut donc une cohabitation conflictuelle qui termina très mal puisque les deux têtes de l’État furent candidates à l’élection présidentielle de 1988 (entretenant le suspens, François Mitterrand ne s’était déclaré que le 22 mars 1988) et elles ont été qualifiées au second tour.

Pour préparer le débat télévisé entre les deux tours, le 28 avril 1988, François Mitterrand avait porté le niveau de machiavélisme et de mesquinerie à son comble en imposant la largeur de la table qui allait séparer les deux protagonistes : elle fut de la même largeur que celle du conseil des ministres, pour mettre Jacques Chirac en état de subordination et pas au même niveau d’égalité.

Du coup, il y a eu ce fameux échange où Jacques Chirac a lancé : « Permettez-moi de vous dire que ce soir, je ne suis pas le Premier Ministre et vous n’êtes pas le Président de la République, nous sommes deux candidats, à égalité, et qui se soumettent au jugement des Français, le seul qui compte. Vous me permettrez donc de vous appeler "Monsieur Mitterrand". », et François Mitterrand de répondre très goguenard : « Mais vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier Ministre ! ».


Issue de la première cohabitation et les suivantes

Jacques Chirac fut largement battu par François Mitterrand au second tour de l’élection présidentielle du 8 mai 1988, avec seulement 46,0% des voix (près de 2,5 millions de voix les séparèrent, plus de quatre millions au premier tour !).

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Échaudé par cette mauvaise expérience, lorsque la coalition UDF-RPR retrouva le pouvoir à l’issue des élections législatives du 28 mars 1993, Jacques Chirac, bien que chef du parti le plus important, refusa de retourner une troisième fois à Matignon et laissa son vice-vizir faire le job de la deuxième cohabitation… au point que ce dernier, Édouard Balladur, se trouva des ailes pour loucher vers l’Élysée.

Jacques Chirac finit par être élu Président de la République le 7 mai 1995 après avoir battu son "ami de trente ans" Édouard Balladur au premier tour le 23 avril 1995.

Une troisième cohabitation fut pratiquée, très différente des deux premières, où Jacques Chirac prit le rôle de Président de la République avec un Premier Ministre issu de l’opposition, Lionel Jospin (son concurrent du second tour à la présidentielle). Cette cohabitation est survenue après les élections législatives du 1er juin 1997 qui ont été anticipées par Jacques Chirac lui-même avec la dissolution de l’Assemblée Nationale décidée le 21 avril 1997 (Patrick Devedjian : « On était dans un appartement avec une fuite de gaz. Chirac a craqué une allumette pour y voir clair ! »).

Cette cohabitation dura cinq années au lieu des deux années habituelles, jusqu’à l’élection présidentielle de 2002. Le pire était évidemment que c’était Jacques Chirac lui-même qui se précipita dans cette cohabitation alors que les élections n’étaient prévues que pour mars 1998. Cette idée, provenant de Dominique de Villepin (Secrétaire Général de l’Élysée) et approuvée par Alain Juppé (Premier Ministre), pourrait être à l’origine de la fin de la pratique de dissolution, les successeurs ayant trop peur de renouveler cette fâcheuse mésaventure.

C’est ce qui a fait circuler cette petit blague : François Mitterrand a inventé le septennat de cinq ans (1981 à 1986 et 1988 à 1993), tandis que Jacques Chirac a inventé le septennat de …deux ans ! (1995 à 1997).

Néanmoins, Jacques Chirac gagna l’élection présidentielle qui ponctua cette troisième cohabitation, largement avec plus de 82% des suffrages exprimés, Lionel Jospin ayant été éliminé dès le premier tour.

L’expérience historique a montré qu’un Premier Ministre en exercice avait très peu de chance de gagner l’élection présidentielle, surtout en période de cohabitation : Jacques Chirac en 1988, Édouard Balladur en 1995 et Lionel Jospin en 2002 l’ont appris à leurs dépens.


La cohabitation est-elle encore possible ?

Ce fut le principal argument présenté pour faire la réforme du quinquennat. Là encore, j’étais parmi les ultra-minoritaires à avoir voté contre le quinquennat lors du référendum du 24 septembre 2000 (je faisais partie des rares 2,7 millions d’électeurs ayant voté non, soit seulement 6,8% des électeurs inscrits).

Il était ainsi avancé qu’en faisant élire le Président de la République tous les cinq ans et en faisant élire les députés tous les cinq ans un mois après, on éviterait la cohabitation.

En fait, rien n’est évident. Cette réforme a surtout enrégimenté encore un peu plus la majorité parlementaire puisque les députés sont encore plus tributaires de l’élection de leur champion à l’Élysée. Et donc plus godillots. Qu’on ne se méprenne pas avec les prétendus "fraudeurs" du PS aujourd’hui : aucune motion de censure ne sera votée d’ici 2017, alors que la motion de censure est le seul réel pouvoir des députés, et seul moyen d’exprimer son opposition quand on s’oppose …vraiment aux projets du gouvernement ! Le reste n’est que posture, et ce n’est pas nouveau, le RPR n’a cessé de faire une guerre de position aux gouvernements de Raymond Barre entre 1976 et 1981 mais n’a jamais voté de motion de censure contre eux.

Rien n’est évident car rien n’empêche en effet qu’un Président de la République soit élu début mai, en raison de sa personnalité, et qu’une majorité de députés qui soient opposés à ce Président soit choisie par les électeurs en mi-juin. Dans un tel cas, la cohabitation serait directement liée au mandat présidentiel et le Président de la République aurait sa légitimité contestée dès sa prise de fonction.

D’ailleurs, le principe même de cohabitation repose sur un postulat de moins en moins prouvé aujourd’hui : sur la bipolarisation du paysage politique. Or, avec l’irruption du Front national dans le débat politique au plus haut niveau électoral, la tripolarisation du paysage politique rend la cohabitation encore plus probable puisqu’il renforce les hypothèses de non-concordance de tendance politique entre l’Élysée et le Palais-Bourbon…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 mars 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Mitterrand.
Jacques Chirac.
Le scrutin proportionnel.
Valéry Giscard d’Estaing.
Raymond Barre.
Édouard Balladur.
Jacques Chaban-Delmas.
Alain Peyrefitte.
Jean Lecanuet.
René Monory.
Laurent Fabius.
Lionel Jospin.
Pierre Mauroy.

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16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 06:33

« Je ne suis pas le Premier Ministre et vous n’êtes pas le Président de la République, nous sommes deux candidats, à égalité, et qui se soumettent au jugement des Français. » (Jacques Chirac à François Mitterrand le 28 avril 1988). Première partie.


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Il y a exactement trente ans se tenaient en France les élections législatives du 16 mars 1986. Premières et uniques élections législatives au scrutin proportionnel intégral, voulu par François Mitterrand pour empêcher la coalition de centre droit UDF-RPR à obtenir la majorité absolue, elles ont conclu la première période d’alternance sous la Ve République. Je dis "période" et pas "expérience" comme on avait parlé de l’expérience du Front populaire avec Léon Blum en 1936, parce que les institutions avaient donné à celui qui les avait tant critiquées en 1964 ("Le Coup d’État permanent") un trésor très précieux : la durée.

Mais ces élections ont donné lieu à deux autres innovations politiques. La première, l’arrivée massive de députés du FN à l’Assemblée Nationale ; la seconde, la cohabitation.

Grâce à l’effet proportionnel, avec 9,6% des voix, le Front national de Jean-Marie Le Pen est entré effectivement en nombre au Palais-Bourbon avec 35 sièges, de quoi faire un groupe (de même importance que le groupe communiste). On notera d’ailleurs que ces députés n’ont jamais montré aucune volonté constructive dans leurs travaux parlementaires (pendant la durée de cette législature).

François Mitterrand, allié tacite du FN, ce n’est plus un secret d’État, c’est la confirmation d’une stratégie politicienne qui n’a pas pour horizon l’intérêt du peuple français mais la préservation des intérêts de son clan face à la concurrence UDF-RPR.

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(Schéma Wikipédia)

Avec 31,0%, le PS a pu ainsi se maintenir à un niveau assez élevé malgré la grande impopularité des gouvernements de Pierre Mauroy et du gouvernement de Laurent Fabius (ce score donne quelques espoirs à François Hollande). Le parti mitterrandiste a ainsi pu sauver les meubles en faisant élire 212 députés socialistes soit 73 seulement de moins qu’aux précédentes élections législatives du 21 juin 1981 (mais avec un total de siège augmenté de 86).

L’opération n’a cependant pas fonctionné puisque la coalition UDF-RPR a obtenu de justesse la majorité absolue des sièges, avec 286 députés (155 RPR et 131 UDF) complétés par quelques députés parmi les 9 non-inscrits. Jacques Chirac avait fait campagne sur le thème "Libres et responsables".

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Cela a abouti à une configuration institutionnelle totalement inédite, un Président de la République d’une tendance politique et une majorité parlementaire d’une tendance opposée.

C’est en effet le point critique des institutions, avec la double légitimité populaire du Premier Ministre et de son gouvernement : nommés par le Président de la République élu par tous les Français et soutenus par l’Assemblée Nationale élue, elle aussi, par tous les Français.

Depuis 1983, beaucoup de responsables politiques avaient déjà évoqué ce cas de cohabitation avec trois possibilités : la première, c’est la démission de Président de la République, considérant qu’il a été désavoué par les électeurs ; la deuxième, c’est la nomination d’un gouvernement minoritaire de la tendance du Président de la République mais en confrontation directe avec une majorité parlementaire prête à le censurer ; enfin la troisième possibilité, c’était la cohabitation véritablement, à savoir, la coexistence d’un gouvernement issu de la majorité parlementaire avec un Président d’une tendance opposée.

Dans tous les cas, la décision revient au Président de la République qui garde l’initiative sur le choix à faire. Mais la majorité parlementaire (ici menée par Jacques Chirac) aurait pu aussi imposer ses propres choix, comme lors de la crise du 16 mai 1877 (Léon Gambetta contre le Maréchal de Mac-Mahon : « Il faut se soumettre ou se démettre ! ») ou encore en 1924 contre le Président Alexandre Millerand, en faisant une grève des Premiers Ministres par exemple et en censurant tout gouvernement émanant du Président de la République désavoué.


1. La démission du Président de la République

C’était la position très gaullienne de l’ancien Premier Ministre Raymond Barre. Comment un Président de la République pourrait-il rester en place alors qu’il aurait été largement désavoué par les électeurs ? C’est par cette position gaullienne que j’ai tout de suite voulu soutenir la candidature de Raymond Barre à l’élection présidentielle et je reste convaincu qu’élu, il aurait su préparer la France aux enjeux économiques et sociaux d’aujourd’hui, alors que la France est enlisée dans un immobilisme inquiétant précisément depuis une trentaine d’années.

Raymond Barre n’hésitait pas à se référer au comportement même du Général De Gaulle qui, désavoué par les électeurs lors du référendum du 27 avril 1969, avait quitté de lui-même le pouvoir, n’imaginant pas une seule seconde que le contrat du 19 décembre 1965 (mandat de sept ans) était encore valable.

Cet esprit des institutions avait été confirmé par quelques gaullistes, historiques ou pas, comme Michel Debré, ou encore Charles Pasqua. Mais cette position gênait la marche au pouvoir de Jacques Chirac qui avait clairement misé sur Matignon en 1986 comme tremplin pour l’Élysée en 1988 (en ce sens, Charles Pasqua était pour le maintien du septennat mais n'a jamais été officiellement contre la cohabitation, seule période où fut ministre).

Paradoxalement, Raymond Barre était essentiellement soutenu par les centristes du CDS (Centre des démocrates sociaux) qui auraient été les plus susceptibles de proposer des majorités plus arrangeantes avec un François Mitterrand à l’Élysée.

Concrètement, sauf par un coup d’État, personne ne pouvait imposer à François Mitterrand de démissionner, et ce dernier, bien trop amoureux du pouvoir, avait laissé entendre qu’il n’entendrait en aucun cas quitter l’Élysée.

Position qu’avait prise également le Président Valéry Giscard d’Estaing le 27 janvier 1978, alors que dans les sondages, la gauche était sur le point de remporter les élections législatives de mars 1978. À Verdun-sur-le-Doubs, il avait annoncé qu’il resterait Président de la République, qu’il nommerait François Mitterrand à Matignon et qu’il se retirerait à Rambouillet pour s’éloigner des affaires politiques : « Nul n’est en droit de me dicter ma conduite. J’agis en tant que chef de l’État et selon ma conscience, et ma conscience me dit ceci : Le Président de la République n’est pas un partisan, il n’est pas un chef de parti mais il ne peut pas rester non plus indifférent au sort de la France. (…) Vous pouvez choisir l’application du programme commun. C’est votre droit. Mais si vous le choisissez, il sera appliqué. Ne croyez pas que le Président de la République ait, dans la Constitution, les moyens de s’y opposer. J’aurais manqué à mon devoir si je ne vous avais pas mis en garde. ».

Et il avait ajouté ceci qui reste encore d’actualité près de quarante ans plus tard : « Il m’a toujours semblé que le sort de la France hésitait entre deux directions. Tantôt, quand elle s’organise, c’est un pays courageux, volontaire, efficace, capable de faire face au pire, et capable d’aller loin. Tantôt, quand elle se laisse aller, un pays qui glisse vers la facilité, la confusion, l’égoïsme, le désordre. La force et la faiblesse de la France, c’est que son sort n’est jamais définitivement fixé entre la grandeur et le risque de médiocrité. (…) Si au fond de moi-même, je vous fais confiance, c’est parce que je suis sûr qu’au moment de choisir, oubliant tout à coup les rancunes, les tentations, les appétits, vous penserez qu’il s’agit d’autre chose, et que, qui que vous soyez, inconnu ou célèbre, faible ou puissant, vous détenez une part égale du destin de notre pays. Et alors, comme vous l’avez toujours fait, vous ferez le bon choix pour la France ! ». Cette hypothèse n’a finalement pas été confirmée en 1978 en raison de la victoire inattendue de la majorité sortante (oserais-je encore dire : cela donne là aussi quelques espoirs à François Hollande ?).


2. Un gouvernement minoritaire contre la majorité parlementaire

Une telle situation créerait une véritable crise institutionnelle qui serait sévèrement condamnée par les électeurs. En effet, avec le droit de dissolution et la motion de censure, l’Élysée et le Palais-Bourbon pourraient s’envoyer des scuds nucléaires à un coup sans pour autant réussir à mettre en place un gouvernement stable. Ce serait la politique de la terre brûlé, chacun se paralysant avec ses armes de dissuasion.

Cette hypothèse avait pourtant été évoquée parmi les éléments de réflexion de François Mitterrand, avec par exemple un Premier Ministre Jean-Louis Bianco (qui était à l’époque Secrétaire Général de l’Élysée) mais elle n’était pas politiquement réaliste.

Du reste, l’histoire de France avait déjà donné une telle configuration lorsque le Cartel des gauches, qui avait gagné les élections législatives du 25 mai 1924, refusa de gouverner avec le Président Alexandre Millerand qui avait soutenu le Bloc national (sortant) pendant la campagne, lors de son discours d’Évreux le 14 octobre 1923. Ce dernier a alors nommé son fidèle Ministre des Finances Frédéric François-Marsal à la tête du gouvernement du 8 juin 1924 au …10 juin 1924. L’objectif était de permettre à Alexandre Millerand d’adresser un message aux parlementaires qui fut lu par Frédéric François-Marsal le 10 juin 1924 : « S’il était entendu désormais que l’arbitraire d’une majorité peut obliger le Président de la République à se retirer pour des motifs politiques, le Président de la République ne serait plus qu’un jouet aux mains des partis. ». Le gouvernement fut logiquement renversé le jour même et Alexandre Millerand démissionna finalement le 11 juin 1924. Gaston Doumergue lui succéda le 13 juin 1924 (le mathématicien Paul Painlevé, le candidat du Cartel des gauches, échoua) et Édouard Herriot, chef des radicaux et du Cartel des gauches, fut (enfin) nommé Président du Conseil le 14 juin 1924.


3. La cohabitation

S’il était particulièrement contesté par Raymond Barre à partir de 1984, à l’époque très populaire et favori de l’élection présidentielle de 1988, le principe de la cohabitation avait été théorisé dès 1983 par Édouard Balladur. Et la cohabitation était donc l’hypothèse la plus probable de l’après-mars 1986.

Le supposé machiavélisme de François Mitterrand laissait entrevoir des scénarios particulièrement savoureux. En particulier dans le choix du Premier Ministre, figure déterminante pour cette innovation de la pratique constitutionnelle.

Jacques Chirac, président du RPR, parti le plus fort de la majorité parlementaire, et donc chef de la majorité, était en principe l’homme incontournable pour Matignon mais François Mitterrand restait maître de ses prérogatives.

Parmi les noms qui circulaient, il y avait Jacques Chaban-Delmas dont l’amitié avec François Mitterrand aurait pu faire une "cohabitation douce", mais Jacques Chirac lui aurait alors annoncé qu’il le censurerait (la majorité était bien verrouillée). Les autres hypothèses étaient encore plus farfelues, comme Alain Peyrefitte qui avait publié le 25 septembre 1985 un livre programme destiné à cette hypothèse ("Encore un effort Monsieur le Président", éd. Jean-Claude Lattès), ou Valéry Giscard d’Estaing, ce qui aurait été cocasse dans la salle du conseil des ministres après deux duels présidentiels sans complaisance. René Monory et Simone Veil (très populaire) auraient pu être sur la ligne de départ si l’UDF avait obtenu plus de sièges que le RPR.

Dans un prochain article, j’évoquerai la formation du premier gouvernement de la cohabitation.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 mars 2016)
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Pour aller plus loin :
François Mitterrand.
Jacques Chirac.
Le scrutin proportionnel.
Valéry Giscard d’Estaing.
Raymond Barre.
Édouard Balladur.
Jacques Chaban-Delmas.
Alain Peyrefitte.
Jean Lecanuet.
René Monory.
Laurent Fabius.
Lionel Jospin.
Pierre Mauroy.

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22 février 2016 1 22 /02 /février /2016 06:00

« Ils sont tombés silencieux sous le choc, comme une muraille. » (inscription sur le mausolée du lieutenant-colonel Émile Driant et de ses chausseurs tués pour la défense de Verdun les 21 et 22 février 1916 au Bois des Caures). Seconde partie.


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Dans l’article précédent, j’avais évoqué l’horreur de la Bataille de Verdun et la nécessité d’apprendre les leçons de l’histoire, et notamment à propos du projet sur la déchéance de la nationalité.

Pour finir sur Verdun, je voudrais en citer une figure marquante qui est morte il y a juste cent ans ce lundi 22 février 2016. J’aurais certes aimé citer Charles Péguy qui a préféré aller au casse-pipe alors qu’il avait eu la possibilité de rester bien au chaud chez lui. Il fut l’une des premières victimes de la Première Guerre mondiale, le 5 septembre 1914, mais ce n’était pas à Verdun mais près de Meaux.
Pour la Bataille de Verdun, je voudrais plutôt évoquer le colonel Émile Driant. Il se trouve qu’il y a une rue du Colonel-Driant juste en face de la Banque de la France dans le 1er arrondissement à Paris et cela m’avait frappé car je connaissais aussi la place du Colonel-Driant à Nancy, pas loin de la cathédrale, au centre ville.


Un brillant militaire mais trop bavard

Né le 11 septembre 1855, Émile Driant fut un militaire particulièrement brillant et fut nommé chef de bataillon puis chef de corps. Gendre du général Georges Boulanger (il avait été sous ses ordres de 1884 à 1897, tant en Tunisie qu’au sein même du Ministère de la Guerre), il fut plusieurs fois sanctionné par l’armée pour ses prises de position publiques, sur le général Boulanger dont il a défendu la mémoire (après le suicide de celui-ci le 30 septembre 1891), sur l’histoire des fiches que le ministre du moment avait faites pour éviter de promouvoir les militaires catholiques, etc. si bien que dans l’impossibilité d’être promu, il a fini par démissionner de l’armée le 31 décembre 1905 (à 50 ans).


Un député défenseur de l’armée

Démarrant une carrière politique, Émile Driant fut élu député de Nancy en 1910 et réélu en 1914, membre du groupe parlementaire Action libérale populaire qu’il est difficile de rattacher à la partition politique actuelle. Il faisait partie de ces "catholiques sociaux" qui avaient rejoint la République sur les encouragements du pape Léon XIII, et sous la direction de personnalités comme Albert de Mun.

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Ami de Paul Déroulède et de Maurice Barrès (ce dernier était lui aussi élu lorrain), Émile Driant fut l’un des plus ardents défenseurs de l’armée dans les débats parlementaires, en particulier lorsqu’il a fallu rallonger la durée du service militaire à trois ans (un texte qui fit beaucoup polémique à l’époque) et il s’opposa très fermement aux vues pacifistes d’Aristide Briand et de Jean Jaurès.


Un romancier à succès

Parallèlement à ses activités de militaire puis de député, sous le pseudonyme de Capitaine Danrit, il écrivit et publia, entre 1892 et 1913, une trentaine de romans d’anticipation qui ont connu beaucoup de succès où il racontait des voyages fantastiques, décrivait les progrès de la technique et proposait quelques idées de stratégie militaire (dont certaines ont eu l’allure prémonitoire, comme à propos de Pearl Harbor).

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Son activité littéraire était un si grand succès (ses ouvrages étaient offerts lors de la distribution des prix dans les écoles) qu’en décembre 1915, il décida de postuler à l’Académie française, au fauteuil d’Albert de Mun (mort le 6 octobre 1914).


Engagé volontaire pour la guerre

Malgré son âge avancé (58 ans) et ses fonctions parlementaires, le lieutenant-colonel Émile Driant voulut absolument reprendre du service après la déclaration de guerre et le 14 août 1914, il fut nommé commandant des 56e et 59e bataillons de chasseurs à pieds. Il s’est retrouvé à défendre Verdun en fin 1915 et avertit jusqu’au Président de la République Raymond Poincaré de la très grande insuffisance des moyens de défense dans sa zone.

Le Ministre de la Défense de l’époque (du 29 octobre 1915 au 16 mars 1916), le général Joseph Gallieni, qui soutenait la requête d’Émile Driant, fut désavoué par le Président du Conseil Aristide Briand, et a finalement dû démissionner tandis que le général Joseph Joffre fut confirmé dans sa stratégie de désarmer la Meuse pour préparer la Bataille de la Somme (qui a eu lieu du 1er juillet 1916 au 18 novembre 1916 et coûta aussi très cher en vies humaines, près de 450 000 morts !). Joseph Joffre était le généralissime commandant en chef des opérations du 2 août 1914 au 26 décembre 1916, avait beaucoup d’influence auprès des politiques et, agacé, était prêt à arrêter Émile Driant pour son intervention auprès du gouvernement.

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La veille du déclenchement de l’offensive de Verdun par les Allemands, Émile Driant avait écrit ceci à son épouse : « La visite de Joffre, hier [19 février 1916], prouvent que l’heure est proche et au fond, j’éprouve une satisfaction à voir que je ne me suis pas trompé en annonçant il y a un mois ce qui arrive, par l’ordre du bataillon que je t’ai envoyé. À la grâce de Dieu ! Vois-tu, je ferai de mon mieux et je me sens très calme. J’ai toujours eu une telle chance que j’y crois encore pour cette fois. Leur assaut peut avoir lieu cette nuit comme il peut encore reculer de plusieurs jours. Mais il est certain. Notre bois [des Caures] aura ses premières tranchées prises dès les premières minutes, car ils y emploieront flammes et gaz. Nous le savons, par un prisonnier de ce matin. Mes pauvres bataillons si épargnés jusqu’ici ! Enfin, eux aussi ont eu de la chance jusqu’à présent… Qui sait ? Mais comme on se sent peu de choses à ces heures-là ! » (lettre du 20 février 1916).

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La Bataille de Verdun commença le lendemain matin, le 21 février 1916 à 7 heures 15, par l’invasion de la 5e armée allemande qui fut d’une redoutable violence, les obus éclatant sans répit jusqu’à la fin de l’après-midi. Les deux bataillons dirigés par Émile Driant furent décimés (90% des hommes y perdirent leur vie). La neige n’aida pas non plus à arrêter l’offensive. Le lendemain, le 22 février 1916 dans l’après-midi, en situation de repli vers le sud-ouest avec les derniers survivants, Émile Driant fut atteint à la tempe d’une balle de mitrailleuse alors qu’il venait de soigner l’un de ses hommes blessés. La résistance héroïque et désespérée de ces soldats pendant deux jours a permis de freiner l’arrivée des troupes allemandes et d’organiser le renfort de Verdun.


Un hommage national à sa gloire

La mort d’Émile Driant a bouleversé la classe politique mais aussi la jeunesse française friande de ses romans. Le 7 avril 1916, ce fut Paul Deschanel (en tant que Président de la Chambre des députés) qui prononça son éloge funèbre dans l’Hémicycle. Son ami et collègue député Maurice Barrès écrivit alors dans "L’Écho de Paris" : « Le lieutenant-colonel Driant, député de Nancy, demeure allongé sur la terre lorraine, baignée de son sang. » (8 avril 1916) puis : « Il respire, il agit, il crée : il est l’exemple vivant. » (9 avril 1916). Une cérémonie a lieu chaque 21 février devant le monument du Bois des Caures. C’en est le centenaire ce dimanche.

Émile Driant fut honoré après la guerre comme héros patriotique de la nation au même titre que Joseph Joffre, Ferdinand Foch, Joseph Gallieni …et Philippe Pétain qui, lui, connut une "fin de vie" catastrophique (le naufrage de la vieillesse, selon De Gaulle)…

Par ailleurs, pour la simple anecdote, l’arrière-petite-fille d’Émile Driant, Laure Driant, s’est mariée le 10 avril 1999 avec Xavier Darcos, ancien ministre et actuel membre de l’Académie française, et a été élue conseillère départementale LR de l’Essonne le 29 mars 2015 sur le canton de Gif-sur-Yvette. Elle est également l’arrière-arrière-petite-fille du général Boulanger.

Je trouve que le colonel Driant est une figure bien plus symbolique de la Bataille de Verdun et plus généralement, de la Grande Guerre, que cette poignée de main plus ou moins spontanée entre Helmut Kohl et François Mitterrand le 22 septembre 1984...


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 février 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le symbole de Verdun.
La déchéance de nationalité.
1914.
Sarajevo.
La Bataille de Verdun.
Charles Péguy.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Philippe Pétain.
Émile Driant.

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21 février 2016 7 21 /02 /février /2016 06:09

« Ils sont tombés silencieux sous le choc, comme une muraille. » (inscription sur le mausolée du lieutenant-colonel Émile Driant et de ses chausseurs tués pour la défense de Verdun les 21 et 22 février 1916 au Bois des Caures). Première partie.


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Il y a précisément cent ans, ce dimanche 21 février 2016, la Bataille de Verdun avait commencé. Elle fut l’une des plus meurtrières de la Première Guerre mondiale et la plus longue puisqu’elle dura jusqu’au 19 décembre 1916. Elle a été décidée par les Allemands et les Français se sont vaillamment défendus au point de reprendre les quelques bouts de champs conquis au début par l’ennemi. En tout, 306 000 soldats sont morts dans cette bataille, 163 000 Français et 143 000 Allemands. 70% des Poilus ont connu cette bataille car le turn-over était très grand tant les conditions de vie durant la bataille furent infernales.


La visite de Verdun

Parce que j’étais lorrain, j’ai eu l’occasion deux fois, enfant, une fois avec l’école et une fois en famille, de visiter les forts de Douaumont et de Vaux. Sur la plaine de Meuse. Des champs, des villages complètement détruits. À l’époque où j’y étais allé, des paysans m’avaient raconté qu’ils trouvaient dans leurs champs encore des bouts d’os, des restes de munitions, et qu’il faudrait probablement plusieurs siècles pour en venir à bout.

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On m’avait fait visiter les deux forts. Les couloirs où les soldats étaient stationnés, immobilisés pour se défendre. Il faisait obscur, froid et humide. Le guide avait alors allumé un pétard qu’il a balancé au bout du couloir. Le bruit fut assourdissant. Or, durant la bataille, le bruit d’un pétard n’était rien par rapport à celui des armes et des obus, explosant en permanence. Si le soldat n’était pas tué, de toute façon, il était devenu sourd et surtout, fou. On ne pouvait pas ressortir indemne de ces trous de vie. L’état psychologique ne pouvait rester intact.

J’avais notamment visité l’ossuaire très impressionnant de Douaumont et je conseille vivement aux personnes qui habitent dans la région ou qui y passent de s’y arrêter une journée. Des tas d’os, de soldats anonymes, inconnus, ramassés et entassés dans un grand cube en verre, transparent. L’image ne peut être que marquante. Il faut se souvenir. Il faut toujours se souvenir, malgré les années, les décennies, les siècles qui passent.

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C’est vrai qu’en 1916, on n’imaginait pas la suite, on ne savait pas qu’il y aurait Auschwitz et d’autres camps d’extermination par les nazis. C’est vrai aussi que le XXe siècle ne faisait que commencer, avec ses atrocités, ses cruautés, idéologiques (nazisme, communisme) ou même sans idéologie, que les dictateurs parmi les plus inhumains de l’histoire du monde ont pu garder le pouvoir, pendant parfois une période très longue, sur des peuples opprimés, oppressés.

Quand les peuples d’Europe centrale et orientale se sont enfin libérés du joug soviétique après la chute du mur de Berlin, j’avais beaucoup écrit sur cette Première Guerre mondiale, en disant notamment que tous ces jeunes soldats, souvent d’une vingtaine d’années, qui sont tombés durant ces deux guerres mondiales, avaient sacrifié leur vie pour que moi, bien confortablement assis dans un pays désormais en paix, je puisse choisir librement le destin commun de notre nation par mon vote. Ceux qui crachent sur la démocratie française, et plus généralement européenne, n’ont visiblement rien compris à l’histoire de ce si poignant XXe siècle. Ils crachent aussi sur tous ces jeunes combattants morts et sur la paix.


La leçon du XXe siècle ?

Si la leçon de la Première Guerre mondiale n’a pas pu être entendue par la classe politique des années 1930, cette leçon que cette guerre serait la "der des der", il serait bon qu’elle le soit enfin aujourd’hui, cent ans plus tard.

Et pourtant, est-ce si sûr ?

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Prenons la déchéance de la nationalité. Ce n’était pas le régime de Pétain qui a promulgué la loi permettant cette déchéance. Non, c’était la IIIe République. Ce fut le gouvernement d’Édouard Daladier qui a instauré la déchéance de nationalité pour actes de trahison contre la France par le décret-loi du 12 novembre 1938 relatif à la situation et à la police des étrangers, comme le rappelle très opportunément Hervé Torchet le 26 décembre 2015 dans son excellent blog, juste après les Accords de Munich (signés le 29 septembre 1938). Le décret-loi du 9 septembre 1939 permettait même de déchoir de sa nationalité, à titre exceptionnel, un Français de naissance sans avoir une autre nationalité s’il se comportait en ressortissant d’une puissance étrangère (décret-loi qui toucha deux députés communistes dont Maurice Thorez le 17 février 1940 en raison du Pacte germano-soviétique).

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Cette disposition des deux décrets-lois du 12 novembre 1938 et du 9 septembre 1939 n’a pas été appliquée par le gouvernement d’Édouard Daladier (à l’exception de deux députés communistes) mais par Philippe Pétain un an et demi plus tard, et notamment le 8 décembre 1940 contre la personne du Général De Gaulle : « On s’en est servi aussi pour annuler la naturalisation de très nombreux Juifs allemands que l’Allemagne avait rendus apatrides et qui avaient cru pouvoir se ranger sous la protection de la France. Pétain avait promis de protéger les Juifs français contre les nazis. Sa prétendue protection ne s’étendait pas aux naturalisés, dont beaucoup, rendus à l’Allemagne, finirent dans les camps de la mort. On comprend que, depuis cette époque, la déchéance de nationalité ait fait figure de spectre dans le droit français et, compte tenu de ce précédent épouvantable, c’était bien le moins. » (Hervé Torchet).

En effet, l’acte du 22 juillet 1940 a remis en cause toutes les naturalisations survenues depuis le vote de la loi du 10 août 1927 sur la nationalité française. Entre juin 1940 et mai 1944, 15 600 personnes perdirent leur nationalité française (des milliers de Juifs et quelques centaines gaullistes Français de naissance considérés comme des terroristes) sans compter les 110 000 Juifs algériens qui perdirent en octobre 1940 leur citoyenneté française (obtenue par le décret Crémieux, décret n°136 du 24 octobre 1870 « qui déclare citoyens français les Israélites indigènes de l’Algérie »).

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C’était l’inquiétude exprimée par l’ancienne ministre Delphine Batho lors de la discussion à l’Assemblée Nationale : « Je suis obligée de regarder cette proposition de révision de la loi fondamentale de la République avec une certaine inquiétude pour l’avenir. Parce que c’est la loi fondamentale que nous mettons entre les mains des majorités futures, avec peut-être le meilleur mais aussi, peut-être, le pire. Or je ne souhaite pas que la loi fondamentale de la République puisse autoriser la déchéance de nationalité de Français de naissance, par une loi simple modifiant le code pénal. » (9 février 2016).

Ce que disait d’ailleurs plus crûment Hervé Torchet : « Une fois que la brèche sera ouverte, nos dirigeants pourront se vautrer tout à fait dans la fange, et étendre à leur guise la "déchéance" pour pouvoir en faire ce qu’ils veulent. » (26 décembre 2015).

Nul doute que comme le gouvernement Daladier, le gouvernement actuel ne se servirait pas du tout, ou uniquement avec une extrême parcimonie, de cette nouvelle disposition constitutionnelle si elle était adoptée par les parlementaires, mais rien ne garantirait qu’un gouvernement futur n’en abuserait pas pour assouvir une colère issue d’une idéologie particulièrement nauséabonde. Exactement comme en fin 1938 et début 1939…


Dans le prochain article, j’évoquerai une figure marquante de cette infernale Bataille de Verdun.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 février 2016)
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Pour aller plus loin :
La déchéance de nationalité.
1914.
Sarajevo.
La Bataille de Verdun.
Charles Péguy.
Jean Jaurès.
Joseph Caillaux.
Philippe Pétain.
Émile Driant.

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8 janvier 2016 5 08 /01 /janvier /2016 06:27

« Mitterrand, c’est le type du politichien. Il n’a absolument rien pour lui que l’ambition, le désir de prendre la place le jour où il le pourrait. » (Charles De Gaulle, 22 septembre 1965).


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Les nostalgiques des années Mitterrand vont être servi cette année 2016 avec le vingtième anniversaire de la mort de François Mitterrand ce vendredi 8 janvier 2016 et le centenaire de sa naissance le 26 octobre 2016. D’ailleurs, les documentaires et autres articles concernant l’ancien Président de la République ont fleuri depuis le début décembre 2015, tant dans la presse que dans l’audiovisuel.

Pourfendeur de la Ve République, François Mitterrand s’est moulé dans les institutions comme un roi, bien mieux que De Gaulle. Au point d’avoir atteint le record de longévité d’un Président de la République française avec quatorze ans de règne. Un record qui ne pourra plus jamais être égalé, en tout cas quatorze années successives, à cause de la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 qui limite cette longévité à deux mandats consécutifs de cinq ans. Il faut remonter à Napoléon III pour retrouver une telle longévité pour un chef d’État.

Mais à part la longévité et le livre des records, que reste-t-il de François Mitterrand ? Pas grand chose sinon son cynisme. À son actif, soyons honnête quand même, il a été un ardent défenseur de la construction européenne et à ce titre, il est sans doute le dernier Président français à avoir cru en l’Europe. Comme Valéry Giscard d’Estaing. Leurs successeurs n’ont fait que gérer des situations de fait sans initiative particulièrement marquante pour renforcer l’intégration européenne. À son passif, il a laissé un bébé grandir qui, aujourd’hui, a atteint sa pleine maturité électorale : le Front national et la famille Le Pen.

Je profite donc de cet anniversaire pour évoquer François Mitterrand et l’extrême droite.


Entre 1934 et 1945

Son passé est maintenant connu même si, durant sa Présidence, il avait tout fait pour réduire au silence toute information le concernant (le livre de Pierre Péan de 1994, "Une Jeunesse française. François Mitterrand, 1934-1947" est un document très fouillé sur cette période).

Issu d’une famille nombreuse de la bourgeoisie provinciale catholique, François Mitterrand est parti faire des études à Paris, dans le futur IEP de Paris et à la faculté de lettres et de droit pour devenir avocat. Il fut adhérent en novembre 1934 des Croix-de-feu dirigées par le colonel François de La Roque, qui est un militant de droite nationaliste, mais républicain, chrétien social, et qui fut par la suite résistant et déporté sous l’Occupation. En 1936, après la dissolution des Croix-de-feu, François Mitterrand fréquentait des amis issus de La Cagoule, un groupuscule armé d’extrême droite, sans y appartenir lui-même.

En particulier, c’est Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal, père de Liliane Bettencourt et ami d’Eugène Deloncle (dirigeant de la Cagoule que l’homme d’affaires avait financée), qui lui trouva un emploi après la guerre (comme directeur de "Votre Beauté") et qui l’encouragea à s’implanter électoralement dans la Nièvre (parce qu’Eugène Schueller était un ami de Patrice Flynn, l’évêque de Nevers).

Rédigeant des articles dans un journal proche du Parti social français (le successeur des Croix-de-feu), François Mitterrand écrivit quelques pamphlets contre les étrangers, en particulier : « Désormais, le Quartier Latin est ce complexe de couleurs et de sons si désaccordés qu’on a l’impression de retrouver cette tour de Babel à laquelle nous ne voulions pas croire. ». Des photographies publiées dans la presse d’extrême droite de l’époque attestent aussi de sa présence lors de la manifestation "anti-métèques" du 1er févier 1935 organisée par l’extrême droite.

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Pendant la guerre, après avoir été fait prisonnier par les Allemands en juin 1940 et s’être évadé en janvier 1942, François Mitterrand a été recruté dans l’administration à Vichy. Dans une lettre datée du 22 avril 1942, il a écrit que le retour de Pierre Laval ne lui faisait pas beaucoup peur, et il rencontra Philippe Pétain le 15 octobre 1942 comme l’un des responsables du comité d’entraide aux prisonniers rapatriés de l’Allier. Il entra dans la Résistance vers mars 1943 mais fut décoré de l’ordre de la Francisque par Pétain eu printemps 1943 (n°2202) au titre des prisonniers de guerre. Il rompit toute relation avec Vichy en fin mai 1943. Pour beaucoup de gaullistes,  François Mitterrand avait été encouragé à recevoir la Francisque car c’était une couverture idéale.

François Mitterrand était donc, jusqu’au milieu de la guerre, dans des milieux certes nationalistes et pétainistes mais il n’était en aucun cas fasciste ni antisémite (De La Rocque avait contesté le statut des Juifs). Ce qu’on peut lui reprocher, c’est d’avoir fait une OPA des mouvements de prisonniers à partir de 1943, grâce à la "reconversion" gaulliste de son pétainisme, et que cette démarche a été la base de sa légitimité politique après la guerre au sein de petits partis politiques de centre gauche (UDSR, puis CIR).


Entre 1945 et 1981

C’est pendant cette période de fin de la guerre que François Mitterrand se lia d’amitié avec René Bousquet, le terrible secrétaire général de la police de Vichy du 18 avril 1942 au 31 décembre 1943, organisateur de la rafle du Vel’ d’hiv’. Blanchi étonnamment par la justice, René Bousquet tenta sans succès une carrière politique en se présentant aux élections législatives du 23 novembre 1958, sous l’étique UDSR, le parti de François Mitterrand.

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Devenu un banquier influent et un homme de presse (assurant la succession de Jean Baylet à "La Dépêche du Midi"), il a soutenu la campagne présidentielle de François Mitterrand en 1965. François Mitterrand continua à voir René Bousquet ainsi que son collaborateur Jean-Paul Martin jusqu’en 1986, les invitant à Latché et même à l’Élysée (Jean-Paul Martin est mort en 1986 et des accusations contre René Bousquet s’intensifièrent à partir de cette même année). Selon Georges-Marc Benhamou, il aurait lâché : « Une carrière ainsi brisée à 35 ans, et ce n’est pas supportable. (…) Bousquet en souffrait cruellement. Imaginez cette cassure, cette carrière foudroyée. ».

François Mitterrand a aussi reçu pour le second tour de l’élection présidentielle du 19 décembre 1965 le soutien du candidat d’extrême droite Jean-Louis Tixier-Vignancour. Là encore, les voix n’ont pas d’odeur et il avait bénéficié de l’antigaullisme de Jean-Louis Tixier-Vignancour et de son directeur de campagne Jean-Marie Le Pen qui en voulaient à De Gaulle d’avoir fait accéder l’Algérie à l’indépendance. De plus, au cours d’un témoignage judiciaire, François Mitterrand avait soutenu le général Raoul Salan le 17 mai 1962 lors du procès de ce dernier, défendu par …Jean-Louis Tixier-Vignancour.

Ce qui a fait dire à De Gaulle le 24 novembre 1965 : « Mitterrand et Bousquet, ce sont les fantômes qui reviennent : le fantôme de l’anti-gaullisme issu du plus profond de la collaboration. Que Mitterrand soit un arriviste et un impudent, je ne vous ai pas attendu pour le penser. Mitterrand est une arsouille. » (discussion avec Alain Peyrefitte).

Bien plus tard, un de ses pourtant partisans, peu de temps avant sa mort, n’a pas hésité à le balancer aussi : « François Mitterrand, vous savez, je l’ai toujours servi loyalement mais je n’ai jamais été mitterrandiste. C’était un homme qui venait de l’extrême droite et qui a toujours été à l’extrême droite. » (Georges Frêche, en 2009). Georges Frêche, ancien député-maire de Montpellier et président du conseil régional de Midi-Pyrénées, n’a jamais été nommé ministre (ni par François Mitterrand, ni par Lionel Jospin).

Pendant la période d’opposition de l’union de la gauche, tout au long des années 1970, François Mitterrand a réussi à mettre hors de compétition le Parti communiste français, faisant du PS la première force à gauche. Son élection le 10 mai 1981 a marqué la réussite de sa patiente stratégie d’union de la gauche alors qu’il n’avait jamais montré dans sa jeunesse une passion débordante pour le marxisme.


Entre 1981 et 1996

Le "maréchalisme" de François Mitterrand a été très mal ressenti par ses plus proches soutiens. Entre 1984 et 1991, François Mitterrand fit déposer chaque année une gerbe de fleurs sur la tombe de Philippe Pétain. Ses prédécesseurs ne l’avaient fait qu’une seule fois au cours de leur mandat (en novembre 1968, en février 1973 et en novembre 1978). Il arrêta cette pratique en 1992 lorsque la polémique s’est enflée.

Devenu très impopulaire à partir de 1983, en particulier sur les sujets économiques mais aussi sociétaux, comme l’enseignement (en juin 1984, plus d’un million de personnes ont défilé en faveur de l’école libre et contre le projet Savari), François Mitterrand a cherché, à défaut de gagner les élections législatives de mars 1986, d’empêcher l’alliance UDF-RPR d’obtenir la majorité absolue. Pour cela, il a profité d’un appel d’air aux thèses du Front national à Dreux en septembre 1983 (17% lors des élections municipales partielles) et il a modifié en avril 1985 le scrutin électoral en instituant la proportionnelle intégrale (sur la base des analyses électorales des élections cantonales de mars 1985).

Pour faire mûrir le FN, François Mitterrand a encouragé les chaînes de télévision publiques à inviter dans leurs émissions politiques le leader du FN, à savoir Jean-Marie Le Pen. Le directeur adjoint du cabinet à l’Élysée de l’époque a confirmé ces consignes qui se voulaient des ordres, notamment auprès de François-Marie de Virieu, l’animateur de "L’Heure de vérité".

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De fait, Jean-Marie Le Pen a fait un tabac lors de sa première apparition comme invité de "L’Heure de vérité" le 13 février 1984 sur Antenne 2. Aux élections européennes du 17 juin 1984, le FN a grimpé jusqu’à 10,9%, à 0,2% du PCF. Fondé formellement en 1972, le FN venait d’être "regénéré" médiatiquement en 1984 grâce à François Mitterrand.

La stratégie électorale de François Mitterrand ne fut pas couronnée de succès car l’alliance UDF-RPR a finalement obtenu de justesse la majorité absolue de l’Assemblée Nationale le 16 mars 1986, à quelques sièges près (deux), assurant au futur Premier Ministre Jacques Chirac une discipline majoritaire très ferme, tandis que trente-cinq députés FN (avec 9,6%) ont fait leur entrée au Palais-Bourbon.

En début avril 1988, pour continuer dans sa stratégie d’encouragement du FN, François Mitterrand, candidat à sa réélection, renouvela sa position en faveur du droit de vote des étrangers tout en indiquant qu’il ne le réaliserait pas. Des propos inutilement polémiques visant à encourager la colère des moins modérés et à renforcer la candidature de Jean-Marie Le Pen qui a réussi à obtenir 14,4% des suffrages exprimés au premier tour de l’élection présidentielle du 24 avril 1988. François Mitterrand a été réélu sans beaucoup de difficulté après un entre-deux tours particulièrement âpre.


Hollande et Valls sur les pas de Mitterrand

Ce cadeau empoisonné à la droite, la gauche a eu plus tard l’amère surprise d’en être la principale victime avec l’élimination de Lionel Jospin du second tour de l’élection présidentielle de 2002.

Depuis 2011, les niveaux électoraux très élevés du FN marquent une nouvelle étape au point de se demander si François Hollande et Manuel Valls ne jouent pas avec le feu pour 2017 (notamment en réalisant le programme du FN sur la déchéance de la nationalité), car la seule possibilité de gagner l’élection présidentielle prochaine est de se retrouver dans un second tour face à Marine Le Pen qu’il a donc fallu favoriser dans les médias et dans le débat public en général en en faisant sa principale interlocutrice.

François Mitterrand, à titre posthume, est devenu une sorte de …docteur Frankenstein, ne maîtrisant plus la créature qu’il a contribué à faire croître dans le plus redoutable des cynismes, et ses héritiers socialistes en jouent et abusent de manière plus que menaçante.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (8 janvier 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
François Mitterrand et la peine de mort.
François Mitterrand et le Traité de Maastricht.
François Mitterrand et l’extrême droite.
François Mitterrand et l’audiovisuel public.

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http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/francois-mitterrand-le-politicien-175948

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28 décembre 2015 1 28 /12 /décembre /2015 06:11

« En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences : impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement ; le passage de la logique à l’épilepsie est consommée… Ainsi naissent les mythologies, les doctrines, et les farces sanglantes. » (Emil Cioran dans "Précis de décomposition", 1949, cité dans "L’œil de Vichy", 1993). Sur Pierre Laval, troisième et dernière partie.



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Après avoir évoqué le passé politique plutôt prestigieux de Pierre Laval juste avant l’arrivée au pouvoir de Pétain, puis la politique de collaboration qu’il a menée pendant ses deux à trois années au pouvoir sous le régime de Vichy, on en arrive au jugement de l’Histoire, et d’abord, au jugement de ses contemporains. Personne, à par son épouse, sa fille et son gendre, ne pleura l’exécution de Pierre Laval le 15 octobre 1945, il y a exactement soixante-dix ans.


Rebondir une nouvelle fois ?

Avec l’arrivée de la Première armée aux portes de Paris, Pierre Laval, voyant que l’Allemagne allait s’effondrer, a tenté de négocier un nouveau retournement en début août 1944 pour rétablir la IIIe République et empêcher De Gaulle de prendre le pouvoir. Il voulait réunir les parlementaires à Paris sous la présidence d’Édouard Herriot et de Jules Jeanneney, respectivement, en juillet 1940, Président de la Chambre des Députés et Président du Sénat. Édouard Herriot, détenu à l’hôpital de Maréville, à Laxou, dans la banlieue de Nancy, accepta d’être ramené à Paris mais Jules Jeanneney refusa de répondre à la demande de Pierre Laval.

Finalement, Édouard Herriot refusa cette manœuvre politicienne désespérée et les Allemands s’y opposèrent aussi et l’arrêtèrent. Pierre Laval et Philippe Pétain furent arrêtés et transférés à Sigmaringen les 17 et 20 août 1944 puis ont tenté de fuir après l’arrivée de la Première armée en février 1945. Pierre Laval trouva asile à Barcelone le 2 mai 1945 mais Franco le remit à De Gaulle le 2 août 1945.

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À noter aussi, pour l’anecdote, qu’Albert Lebrun, Président de la République depuis le 10 mai 1932 et réélu le 5 avril 1939 pour un second mandat de sept ans, avait tenté, en vain, de négocier avec De Gaulle son retour à l’Élysée jusqu’en 1947. De Gaulle considérait au contraire qu’il fallait une nouvelle Constitution, approuvée par le peuple, et de nouveaux acteurs de la vie politique, Albert Lebrun étant particulièrement l’exemple de l’ectoplasme en politique, sous la Présidence duquel il y a eu les émeutes fascistes du 6 février 1934, le gouvernement du Front populaire …et le gouvernement Pétain qui scella sa propre perte.


En procès

Arrêté et inculpé de haute trahison, Pierre Laval fut entendu pendant trois heures comme témoin le 3 août 1945 lors du procès de Pétain. Cette intervention fut historiquement importante puisqu’il apportait sa vision de sa propres politique, suivie pendant les années du régime de Vichy.

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Jaques Isorni, l’un des avocats de Pétain, l’a décrit ainsi : « Qui oubliera l’entrée de cet homme ravagé, les cheveux blanchis, au teint plus marron que jaune, le cou décharné, les yeux battus sous les paupières lourdes, avec le costume pauvre et fripé de quelqu’un qui a dormi tout habillé la nuit entière, dans un compartiment de troisième classe. Il y avait en lui de la misère et de l’inquiétude. On le regardait. On suivait chacun de ses pas, chacun de ses gestes. Il serrait contre sa poitrine une serviette toute plate qui ne devait pas contenir grand-chose, comme s’il avait tenu là des documents sauveurs et les secrets de sa politique. Au milieu des éclairs de magnésium [flashs photos], il s’avançait hésitant, cherchant peut-être une tête aimée. Il était seul… ».

Pierre Laval expliqua ainsi la rencontre Pétain-Hitler à Montoire : « Je voudrais que chacun mette les pieds sur la terre solide. Au mois d’octobre 1940, où était l’Angleterre ? L’Amérique n’était pas entrée dans la guerre. Les Russes étaient aux côtés des Allemands… Croyez-vous qu’en 1940, un homme de bon sens pouvait imaginer autre chose que la victoire de l’Allemagne ? [Protestations] En octobre 1940, je vous dis… [Protestations] J’entends bien… Je m’excuse si je dis quelque chose qui vous blesse, je parle avec les faits du moment… (…) Je sais bien que ce que je dis peut choquer ou blesser, mais je voudrais tout de même qu’on juge avec l’impression non pas du mois d’août 1945, mais du mois d’octobre 1940. L’intérêt de la France à ce moment-là eut été d’évidence de trouver avec l’Allemagne une formule qui nous fasse échapper aux conséquences de la défaite. Qu’est-ce que nous désirions ? Qu’est-ce que je voulais ? Qu’est-ce que voulait le maréchal ? Ne pas perdre un mètre carré de notre territoire. Pouvions-nous le prétendre ? Oui, Monsieur le Président, parce que l’Allemagne était impuissante à faire l’Europe sans le concours actif de la France. (…) Le prestige de la France en Europe centrale, en Europe orientale, partout, me faisait croire, à moi, que la politique que je faisais n’était pas dangereuse car j’étais sûr que, le jour où l’Allemagne aurait mis bas les armes, la France retrouverait sa place. Voilà la position que j’ai prise et voilà pourquoi je l’ai prise. ». Tout son système de défense était d’avoir évité le pire. Il chargea cependant Pétain : « Il n’en reste pas moins que le maréchal était au courant de tout ce que je faisais d’important. J’avais avec lui des contacts tous les matins, que je lui rendais compte. Dans la mesure où je pouvais, je tenais compte de ses avis. Mais le maréchal était naturellement au courant. ».

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Le propre procès de Pierre Laval a eu lieu le 5 octobre 1945 devant la Haute Cour de justice. Pierre Laval pensait déjà à sa vie politique après ce procès qu’il considérait comme une simple instance où il avait juste à s’expliquer. Le procès fut cependant bâclé, les jurés l’insultant, et lui décida de ne plus y assister ni de se défendre.

De Gaulle refusa un second procès  même si son Ministre de la Justice de l’époque, Pierre-Henri Teitgen (MRP), admit que le procès fut déplorable : « L’affaire Laval a été abominable, abominable en ce sens que l’instruction a été bâclée au vrai sens du mot. Le procès a été mal conduit. Il n’a pas disposé des garanties nécessaires : je suis le premier à le reconnaître. Mais cela ne veut pas dire que Laval était un innocent. Si on disposait maintenant du temps nécessaire, fût-ce un an, deux ans, trois ans, pour réexaminer un à un tous les arguments et tous les moyens de défense de Laval, on arriverait à la même condamnation, la seule qui s’imposait : la mort ! » (1945).


Le jugement de l’Histoire

Pour terminer, je propose l’appréciation de De Gaulle qui jugea l’arrivisme et l’opportunisme sans foi de ce petit dictateur ainsi : « Porté de nature, accoutumé par le régime, à aborder les affaires par le bas, Laval tenait que, quoi qu’il arrive, il importe d’être au pouvoir, qu’un certain degré d’astuce maîtrise toujours la conjoncture, qu’il n’est point d’événement qui ne se puisse tourner, d’hommes qui ne soient maniables. Il avait, dans le cataclysme, ressenti le malheur du pays mais aussi l’occasion de prendre les rênes et d’appliquer sur une vaste échelle la capacité qu’il avait de composer avec n’importe quoi. (…) Il jugea qu’il était possible de tirer parti du pire, d’utiliser jusqu’à la servitude, de s’associer même à l’envahisseur, de se faire un atout de la plus affreuse répression. Pour mener sa politique, il renonça à l’honneur du pays, à l’indépendance de l’État, à la fierté national. (…) Laval avait joué. Il avait perdu. Il eut le courage d’admettre qu’il répondait des conséquences. » ("Mémoire de guerre", tome 2).

Mais je laisse le mot de la conclusion à Primo Levi : « Sauf exceptions, ils n’étaient pas des monstres : ils avaient notre visage. »… et à cet extrait du discours de Jacques Chirac le 16 juillet 1995 : « Quand souffle l’esprit de haine, avivé ici par les intégrismes, alimenté là par la peur et l’exclusion. Quand à nos portes, ici même, certains groupuscules, certaines publications, certains enseignements, certains partis politiques se révèlent porteurs, de manière plus ou moins ouverte, d’une idéologie raciste et antisémite, alors cet esprit de vigilance (…) qui nous anime doit se manifester avec plus de force que jamais. En la matière, rien n’est insignifiant, rien n’est banal, rien n’est indissociable. Les crimes racistes, la défense de thèses révisionnistes, les provocations en tout genre, les petites phrases, les bons mots, puisent aux mêmes sources. (…) Sachons tirer les leçons de l’Histoire. N’acceptons d’être les témoins passifs, ou les complices de l’inacceptable. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 octobre 2015)
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Je conseille de lire la biographie par le gendre de Pierre Laval, René de Chambrun : "Pierre Laval devant l’Histoire" (éd. France-Empire, 1983).


Pour aller plus loin :
De Gaulle.
Pierre Laval.
Pétain.
Hitler.
La Shoah.
Mai et juin 1940.
Daniel Cordier.
Jean Zay.
Germaine Tillion.
Stéphane Hessel.
Irina Sendler.
Élisabeth Eidenbenz.
Céline.
Charles Péguy.
Jacques Chirac.
Le mythe gaullien de la rafle du Vel’ d’Hiv’.
Discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995 (texte intégral).
Discours de François Hollande du 22 juillet 2012 (texte intégral).
L’Europe, c’est la paix.
Ce qu’est le patriotisme.

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 06:24

« En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences : impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement ; le passage de la logique à l’épilepsie est consommée… Ainsi naissent les mythologies, les doctrines, et les farces sanglantes. » (Emil Cioran dans "Précis de décomposition", 1949, cité dans "L’œil de Vichy", 1993). Sur Pierre Laval, deuxième partie.


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Pierre Laval était une personnalité politique très classique de la IIIe République. Et le voici qui a viré à l’autocrate traître et sanguinaire.


Laval et Vichy

Le régime de Vichy était ainsi né : « L’Assemblée Nationale donne tout pouvoir au gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, à l’effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle Constitution de l’État français. Cette Constitution devra garantir les droits du Travail, de la Famille et de la Patrie. Elle sera ratifiée par la Nation et appliquée par les Assemblées qu’elle aura créées. La présente loi constitutionnelle, délibérée et adoptée par l’Assemblée Nationale, sera exécutée comme loi de l’État. » (signé par Albert Lebrun et Philippe Pétain, à Vichy le 10 juillet 1940). Il n’y a eu aucune ratification par le peuple des actes constitutionnels que Pétain a promulgués dans la plus grande autocratie.

Ce régime, qui remit en cause sans le dire explicitement à la fois la République et la démocratie, dura quatre années parallèlement à l’Occupation nazie. Il s’effondra avec la Libération de la France et très formellement avec l’ordonnance du 9 août 1944 relative au rétablissement de la légalité républicaine sur le territoire continental promulguée à Alger par De Gaulle.

Cette ordonnance, inspirée des thèses constitutionnelles de René Cassin, proclamait que le régime de Vichy ("autorité de fait") n’avait jamais représenté la France qui était donc toujours demeurée républicaine : « La forme du gouvernement est et demeure la République. En droit, celle-ci n’a pas cessé d’être [article 1]. Sont en conséquence nuls et de nul effet tous les actes (…) promulgués sur le territoire continental postérieurement au 16 juin 1940 et jusqu’au rétablissement du Gouvernement provisoire de la République française [article 2]. ».

C’est pourquoi De Gaulle a toujours refusé de rétablir la République comme lui demandait notamment Georges Bidault, le président du Conseil national de la Résistance (CNR) : « La République n’a jamais cessé d’être. La France libre, la France combattante, le Comité français de libération nationale l’ont tour à tour incorporée. Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu. Moi-même suis le Président du Gouvernement de la République. Pourquoi irais-je la proclamer ? ».

Cette doctrine très gaulliste (déjà proclamée dans le manifeste de Brazzaville le 27 octobre 1940 : « L’organisme sis à Vichy et qui prétend porter ce nom est inconstitutionnel et soumis à l’envahisseur. ») fut néanmoins battue en brèche sans être explicitement remise en cause par Jacques Chirac lorsqu’il a reconnu la responsabilité de l’État dans la rafle du Vel’ d’Hiv’ le 16 juillet 1995 (voir plus loin). On ne pouvait cependant ignorer que le pouvoir en France continentale était aux mains de Pétain…


La politique de collaboration

Philippe Pétain resta officiellement Président du Conseil avec le titre de Chef de l’État mais le gouvernement était désormais dirigé par un Vice-Président du Conseil avec la nomination de Pierre Laval le 12 juillet 1940, bombardé comme le successeur désigné de Pétain en cas de vacance du pouvoir, et cumulant à partir du 28 octobre 1940 le Ministère des Affaires étrangères, mais il a été congédié sans ménagement le 13 décembre 1940 au profit de Pierre-Étienne Flandin puis de l’amiral François Darlan. Il fut rappelé par Pétain sur forte insistance des nazis le 18 avril 1942 avec le titre de Président du Conseil jusqu’à la Libération (formellement le 19 août 1944), période où il a cumulé également les titres de Ministre de l’Information, des Affaires étrangères et de l’Intérieur.

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Toute la politique de Pierre Laval, en 1940 et de 1942 à 1944, a été de montrer la sincérité d’une alliance entre la France et l’Allemagne, ce qui nécessitait d’être plus zélé que les nazis. Il considérait que le Royaume-Uni perdrait un jour ou l’autre la guerre et qu’il fallait montrer des gages de bonne volonté aux Allemands pour préserver au maximum les intérêts de la France. Toute une propagande s’est développée autour de Pétain, des valeurs du travail, de la famille et de la patrie, autour de l’effort et de la noblesse des paysans, de la période précédente qui était laxiste, immorale et dégénérée. Je conseille à cet égard de regarder l’excellent film "L’œil de Vichy" réalisé par Claude Chabrol en partenariat avec Robert Paxton et Jean-Pierre Azéma, et sorti le 10 mars 1993.

Se moquant de la "Révolution nationale" voulue par Pétain et peu "préoccupé" par le statut des Juifs institué dès le 3 octobre 1940 (qu’il signa), Pierre Laval a tout fait pour favoriser la collaboration avec les nazis. Après sa rencontre avec Hitler à Montoire, Laval a convaincu Pétain de le rencontrer aussi le 24 octobre 1940. La poignée de main eut un terrible retentissement symbolique.

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De retour au pouvoir (après la disgrâce de Darlan), Pierre Laval redoubla les signes de collaboration avec les nazis, pensant (à tort) que Hitler serait plus clément avec la France dans le cadre d’une réorganisation de l’Europe. Au point de se faire humilier lors d’une autre rencontre avec Hitler à Munich le jour même de l’invasion de la zone libre par les nazis. Pierre Laval rencontra Hitler au moins trois fois pendant la guerre.


« Je souhaite la victoire de l’Allemagne… »

Le 22 juin 1942, à l’occasion du premier anniversaire de l’attaque de l’Allemagne contre l’Union Soviétique, Pierre Laval prononça à la radio ce qui le fit condamner pour haute trahison. Il donna cette alternative : « Ou bien nous intégrer, notre honneur et nos intérêts vitaux étant respectés, dans une Europe nouvelle et pacifiée ; ou bien nous résigner à voir disparaître notre civilisation. (…) J’ai la volonté de rétablir avec l’Allemagne et l’Italie des relations normales et confiantes. De cette guerre surgira inévitablement une nouvelle Europe. (…) Pour construire cette Europe, l’Allemagne est en train de livrer des combats gigantesques. (…) On parle souvent d’Europe. C’est un mot auquel, en France, on n’est pas encore très habitué. On aime son pays parce qu’on aime son village. Pour moi, Français, je voudrais que demain, nous puissions aimer une Europe dans laquelle la France aura une place qui sera digne d’elle. ».

On notera que les mots employés avaient perdus de toute signification : "Europe pacifiée" (par les ravages du nazisme), "civilisation" (déjà disparue avec Auschwitz), "digne d’elle" (en collaborant avec l’occupant). Un peu comme après la Libération les "républiques démocratiques" ou "populaires" qui n’avaient rien de démocratique et rien de populaire. Alors que la Communauté Économique Européenne (CEE) puis l’Union Européenne (UE) ont été réellement porteuses de paix sur le continent européen (et même Prix Nobel de la Paix).

Et dans un détour d’argumentation, Pierre Laval lâcha cette phrase qui choqua tous les Français, même ses plus proches collaborateurs : « Je souhaite la victoire de l’Allemagne parce que, sans elle, le bolchévisme demain s’installerait partout. ». Il avait initialement prévu de dire « Je crois en la victoire de l’Allemagne et je la souhaite parce que… » mais Pétain lui avait fait corriger : « Non, vous n’avez pas le droit de dire "je crois", vous n’êtes pas militaire, donc vous ne pouvez pas faire de pronostic sur l’issue du conflit, vous n’en savez rien. ». Lors de son procès, Pétain rejeta toute la responsabilité de la phrase sur Pierre Laval : « Quand je l’ai entendu à la radio, je croyais que c’était fait, qu’il avait arrangé l’affaire, quand j’ai entendu que cette phrase était répétée à la radio, j’ai bondi. Je ne me suis pas rendu compte. Je croyais que c’était supprimé et je suis navré qu’elle soit restée. » (3 août 1945).

Maurice Schumann, représentant de De Gaulle à la BBC à Londres, a réagi le soir même : « L’homme qui ose souhaiter la victoire de l’Allemagne s’est exclu de la France, il s’est condamné à mort. [Il est] un Judas doublé d’un maître-chanteur et triplé d’un négrier. (…) Pour forcer les ouvriers français à mener dans les usines bombardées du Reich une existence pire que celle des coolies [ouvriers agricoles d’origine asiatique], il a commencé par fermer mille trois cents usines, de manière à synchroniser la création du chômage avec l’invitation au voyage. » (22 juin 1942).


La répression antisémite

La répression des Juifs se renforça et ce fut Pierre Laval qui proposa le concours de la police française dans les arrestations. Plus de dix mille Juifs, surtout des femmes et des enfants, furent arrêtés par la police française (dirigée par René Bousquet) lors de la rafle du Vel’ d’Hiv’ les 16 et 17 juillet 1942.

Il a fallu attendre le 16 juillet 1995 avec l’élection de Jacques Chirac pour que le Président de la République française reconnût la responsabilité de l’État dans cette cruelle ignominie : « La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. » en ajoutant plus positivement : « Je veux me souvenir que cet été 1942, qui révèle le vrai visage de la "collaboration", dont le caractère raciste, après les lois anti-juives de 1940, ne fait plus de doute, sera, pour beaucoup de nos compatriotes, celui du sursaut, le point de départ d’un vaste mouvement de résistance. Je veux me souvenir de toutes les familles juives traquées, soustraites aux recherches impitoyables de l’occupant et de la milice, par l’action héroïque et fraternelle de nombreuses famille françaises. J’aime à penser qu’un mois plus tôt, à Bir Hakeim, les Français libres de Kœnig avait héroïquement tenu, deux semaines durant, face aux divisions allemandes et italiennes. (…) Cette France n’a jamais été à Vichy. Elle n’est plus, et depuis longtemps, à Paris. Elle est dans les sables libyens et partout où se battent les Français libres. Elle est à Londres, incarnée par le Général De Gaulle. Elle est présente, une et indivisible, dans le cœur de ces Français, ces "Justes parmi les nations" qui, au plus noir de la tourmente, en sauvant au péril de leur vie (…) les trois quarts de la communauté juive résidant en France, ont donné vie à ce qu’elle a de meilleur. Les valeurs humanistes, les valeurs de liberté, de justice, de tolérance qui fondent l’identité français et nous obligent pour l’avenir. » (16 juillet 1995). Ce discours est d’ailleurs toujours d’actualité avec la crise des réfugiés syriens.

Son successeur François Hollande confirma cette interprétation historique le 22 juillet 2012 : « La vérité, c'est que la police française, sur la base des listes qu'elle avait elle-même établies, s'est chargée d'arrêter les milliers d'innocents pris au piège le 16 juillet 1942. C'est que la gendarmerie française les a escortés jusqu'aux camps d'internement. La vérité, c'est que pas un soldat allemand, pas un seul, ne fut mobilisé pour l'ensemble de l'opération. La vérité, c'est que ce crime fut commis en France, par la France. ».

En tout, plus de soixante-seize mille Juifs furent arrêtés par la police française entre 1942 et 1944, puis déportés et massacrés à Auschwitz. La justification de Pierre Laval était terrifiante : « Le seul moyen de conjurer le péril juif était le rapatriement de ces individus dans l’Est de l’Europe, leur pays d’origine. » (30 septembre 1942, télégramme aux ambassadeurs français).

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Pierre Laval institua aussi le STO (Service de travail obligatoire) qui apporta une main d’œuvre de 600 000 ouvriers français dans les usines allemandes de juin 1942 à août 1943 (le STO a encouragé l’entrée en Résistance de jeunes qui refusaient de partir en Allemagne).

À partir du 26 novembre 1942, Pierre Laval a concentré tous les pouvoirs avec la bénédiction de Pétain (il n’avait plus besoin de la signature du vieux maréchal). Il accentua la répression contre les résistants, les maquisards, tous les opposants au régime ou à l’occupant, et intégra même dans son gouvernement des militants carrément fascistes comme Joseph Darnand (1er janvier 1944), Philippe Henriot (6 janvier 1944) et Marcel Déat (16 mars 1944). À Marseille, un milicien fut même nommé préfet.

Dans le prochain article, la déchéance de Pierre Laval, dont personne ne demanda la réhabilitation.


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Sylvain Rakotoarison (15 octobre 2015)
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Je conseille de lire la biographie par le gendre de Pierre Laval, René de Chambrun : "Pierre Laval devant l’Histoire" (éd. France-Empire, 1983).


Pour aller plus loin :
De Gaulle.
Pierre Laval.
Pétain.
Hitler.
La Shoah.
Mai et juin 1940.
Daniel Cordier.
Jean Zay.
Germaine Tillion.
Stéphane Hessel.
Irina Sendler.
Élisabeth Eidenbenz.
Céline.
Charles Péguy.
Jacques Chirac.
Le mythe gaullien de la rafle du Vel’ d’Hiv’.
Discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995 (texte intégral).
Discours de François Hollande du 22 juillet 2012 (texte intégral).
L’Europe, c’est la paix.
Ce qu’est le patriotisme.

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18 décembre 2015 5 18 /12 /décembre /2015 06:27

« Pour que le Président puisse porter et exercer effectivement une charge pareille, il lui faut la confiance explicite de la Nation. Permettez-moi de dire qu’en reprenant la tête de l’État en 1958, je pensais que pour moi-même et à cet égard, les événements de l’histoire avaient déjà fait le nécessaire. (…) Il y a entre vous, Françaises et Français, et moi-même, un lien exceptionnel qui m’investit et qui m’oblige. Je n’ai donc pas attaché alors une importance particulière aux modalités qui allaient entourer ma désignation, puisque celles-ci étaient d’avance prononcées par la force des choses. D’autre part, tenant compte de susceptibilités politiques dont certaines étaient respectables, j’ai préféré à ce moment-là qu’il n’y eût pas à mon sujet une sorte de plébiscite formel. (…) Il n’en serait pas de même pour ceux qui, n’y ayant pas reçu les événements à la même marque nationale, viendront après moi, tour à tour, prendre le poste que j’occupe. Cela pour qu’il soit entièrement en mesure et complètement obligé de porter la charge suprême et qu’ainsi notre République ait une bonne chance de rester cohérente, populaire et efficace en dépit des démons de nos divisions. Cela, dis-je, il faut qu’il en reçoive mission de l’ensemble des citoyens (…). Mais pour maintenir et pour affermir dans l’avenir nos institutions face à toutes les entreprises factieuses, de quelque côté qu’elles viennent. Et aussi aux manœuvres de ceux qui, de bonne ou mauvaise foi, voudraient nous ramener au funeste système d’antan. Je crois devoir faire au pays la proposition que voici. Quand sera terminé mon propre septennat, ou, si la mort ou la maladie l’interrompait avant le terme, le Président de la République sera dorénavant élu au suffrage universel [direct]. » (allocution télévisée du 20 septembre 1962).



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Il y a cinquante ans, le 19 décembre 1965, le Général De Gaulle fut réélu Président de la République française, et pour la première fois, élu au suffrage universel direct. Les électeurs français n’ont revoté par la suite au mois de décembre que cette année pour les élections régionales.


De Gaulle, candidat comme les autres

Après une période d’incertitude qui avait mis en difficulté la majorité gaulliste et incité l’humoriste Pierre Dac à se présenter, De Gaulle avait annoncé sa candidature le 4 novembre 1965 (à la Saint-Charles) au cours d’une allocution télévisée : « Que l’adhésion franche et massive des citoyens m’engage à rester en fonctions, l’avenir de la République nouvelle sera décidément assuré. Sinon, personne ne peut douter qu’elle s’écroulera aussitôt et que la France devra subir, mais cette fois sans recours possible, une confusion de l’État plus désastreuse encore que celle qu’elle connut autrefois.. ». Son directeur de campagne, Pierre Lefranc, a expliqué plus tard que l’hésitation à se représenter était réelle, Tante Yvonne (son épouse) y était opposée et De Gaulle lui-même songeait à terminer de rédiger ses mémoires avant de mourir.

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Par orgueil, il avait alors refusé de faire campagne, d’utiliser pleinement son temps de parole à la télévision, considérant que son nom, son passé glorieux, ses actes auraient suffi à le faire réélire (il ne parla que le 30 novembre 1965 et le 3 décembre 1965). Le ballottage infligé à lui au premier tour le 5 décembre 1965 (il n’a eu que 44,7% des suffrages exprimés, soit seulement 37,5% des inscrits) a été ressenti par De Gaulle à la fois comme une humiliation et comme une ingratitude des Français au point d’envisager de se désister et de s’en aller.

Finalement, pour éviter l’élection de François Mitterrand (31,7% au premier tour) ou de Jean Lecanuet (15,6%), sa combativité reprit le dessus ; il fit alors activement campagne pour le second tour.

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Pendant son temps de parole, il accepta d’être interviewé trois fois par le journaliste Michel Droit. C’était la premier fois qu’il s’est prêté au jeu et a lâché à la fin des enregistrements à son directeur de cabinet Georges Galichon : « Vous m’avez fait mettre en pyjama devant les Français ! » (13 décembre 1965).

Dans ces prestations, il s’est montré goguenard, débonnaire, affable et émouvant : « Les Français découvrent, sur leurs petits écrans, un De Gaulle qu’ils ne soupçonnent pas, allègre, bonasse, plein d’alacrité, l’œil et le style pétillants, redoutable dans sa rouerie malicieuse. Un numéro éblouissant, diaboliquement exécuté. » (Joseph Poli et Pierre Sainderichin, dans "Histoire secrète d’une élection", éd. Plon en 1966, cité par Aude Vassallo).

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Le 14 décembre 1965, il fustigeait ceux qui sautaient comme des cabris pour vouloir l’Europe. Le lendemain, il sermonnait : « La ménagère veut le progrès, mais elle ne veut pas la pagaille. Eh bien, c’est vrai aussi pour la France ! Il faut le progrès, il faut le progrès, il ne faut pas la pagaille ! ». Il fut réélu avec une confortable avance (55,2%) mais ce ne fut pas, néanmoins, un triomphe, d’autant moins qu’en comptant par rapport aux inscrits, seulement 45,3%, même pas la majorité absolue des citoyens français, lui avaient fait confiance.

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Rappelons par ailleurs que le candidat de l’extrême droite, Jean-Louis Tixier-Vignancour (5,2%), avocat du général Raoul Salan et de Louis-Ferdinand Céline, et dont la campagne fut dirigée par Jean-Marie Le Pen, avait soutenu activement au second tour la candidature de François Mitterrand pour faire barrage …au Général De Gaulle (la récupération de De Gaulle par la famille Le Pen est donc historiquement une grossière arnaque intellectuelle).


La peur de la monarchie élective

C’était la première élection directe pour De Gaulle, mais pas pour les Français. Le seul précédent avait eu lieu, aussi en décembre, le 10 décembre 1848, qui a fait élire Louis Napoléon Bonaparte, jeune neveu de Napoléon Ier (il avait 40 ans) à un poste nouveau, taillé sur mesure par les conservateurs afin de le circonscrire à un rôle purement honorifique. L’histoire a alors montré que la légitimité populaire l’emporterait sur les intentions juridiques des constituants. Thiers avait soutenu le futur Napoléon III en confiant à ses amis cette idée finalement erronée : « C’est un crétin qu’on mènera ! ».

Cette amère expérience qui fit naître presque naturellement le Second Empire (qui fut une période assez contrastée sur le plan politique et économique) a alors convaincu les républicains de la IIIIe République, surtout après l’élection un peu particulière d’Adolphe Thiers, de ne surtout pas instituer une élection directe et d’éviter l’élection à la tête de l’État d’une personnalité trop forte, ce que Georges Clemenceau a encouragé pendant une très longue période (Clemenceau fut lui-même victime de cette logique lors de son échec à l’élection présidentielle du 17 janvier 1920, et celui à l’origine de cette défaite, Aristide Briand, en fut  également une victime lors de l’élection présidentielle du 13 mai 1931).

À deux exception près, Jean Casimir-Périer et Alexandre Millerand (qui finalement démissionnèrent pour protester contre l’impuissance de leurs fonctions), tous les successeurs de Thiers jusqu’à De Gaulle furent des Présidents potiches, bons à inaugurer les chrysanthème, et si Raymond Poincaré est resté dans les livres d’Histoire, ce fut surtout en tant que Président du Conseil et pas comme Président de la République.


La République des écuries présidentielles

Cette première campagne présidentielle de 1965 a véritablement modernisé la communication politique puisque, pour assurer l’égalité des candidats, il a fallu donner à l’opposition du temps d’antenne (ce qui était rare à l’époque), le même qu’à la majorité. À partir de la réforme constitutionnelle approuvée par le référendum du 28 octobre 1962 qui a institué l’élection au suffrage universel direct du Président de la République (loi n°62-1292 du 6 novembre 1962), la vie politique s’est transformée progressivement en faisant des ambitions présidentielles le point d’orgue du débat public, et faisant des partis politiques des simples écuries présidentielles.

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Le premier à s’être moulé parfaitement dans cette nouvelle donne fut Valéry Giscard d’Estaing dès 1965 (toutes ses prises de position étaient motivées par ses convictions certes, mais aussi par cette ambition de devenir un continuateur rassurant mais moderne du gaullisme) tandis que des personnalités comme Antoine Pinay, Pierre Mendès France, Gaston Defferre et plus tard, Simone Veil, Jacques Delors, Martine Aubry, Jean-Louis Borloo, Dominique de Villepin, Daniel Cohn-Bendit et Nicolas Hulot (entre autres) n’ont pas su se mouler dans cette logique très contraignante de la communication personnelle et, il faut bien le dire, du nombrilisme institutionnalisé (il faut à la fois être le manager d’une armée de dévoués et quasiment créer un culte de la personnalité !).

Depuis lors, l’obsession présidentielle (que j’appellerais "présidentialite aiguë") a atteint de nombreuses personnalités politiques, et les principales sont : François Mitterrand, Jacques Chirac, Laurent Fabius, Jean-Marie Le Pen, Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou, François Hollande, et l’on pourrait valablement rajouter Manuel Valls et Marine Le Pen, obsédés par l’élection présidentielle depuis au moins 2011, et peut-être aussi Bruno Le Maire, Marion Maréchal-Le Pen et Laurent Wauquiez.

Certaines personnalités ont été focalisées par leur ambition présidentielle mais sans y avoir mis tous les moyens, tels que le développement d’une écurie, la prudence et la ténacité, comme Jacques Chaban-Delmas, Michel Rocard, Philippe Séguin, Lionel Jospin et on pourrait aussi y inclure Dominique Strauss-Kahn et Jean-François Copé, tandis que d’autres personnalités n’ont été que les "ambitieux" d’une seule élection, comme Georges Pompidou, Raymond Barre, François Léotard, Édouard Balladur, Jean-Luc Mélenchon, et pour celle de 2017, François Fillon, Alain Juppé et Cécile Duflot.


D’autres personnalités politiques sont probablement, elles aussi, "obsédées" par l’élection présidentielle, mais leur audience, dans l’état actuel des rapports de force, ne semble pas les conforter dans une position de candidates à court terme (je pense à Xavier Bertrand, qui vient de renoncer à sa candidature, mais il y en a aussi à gauche comme Arnaud Montebourg).

Depuis au moins une vingtaine d’années, peut-être parce que depuis la chute du mur de Berlin, la fidélité à une certaine tradition politique est de moins en moins prégnante, le choix de la personnalité des candidats semble compter bien plus que le choix de leur programme politique, dans une élection présidentielle. Cela a sans doute expliqué l’élection de François Hollande pour "lâcher" Nicolas Sarkozy et il y a une grande probabilité pour qu’en 2017, le rejet de François Hollande motivera plus d’un de ses anciens électeurs dans leur choix.

Or, si, jusqu’à maintenant, la droite et le centre comptaient nettement plus de personnalités atteintes de "présidentialite aiguë" (voir ma liste ci-avant), il se trouve que le champion Nicolas Sarkozy a maintenant face à lui deux "obsédés" qui l’ont largement dépassé sur le front de la communication politique et qui sont nettement plus jeunes que lui : Manuel Valls et Marine Le Pen. L’absence, dans cette génération, de bulldozer du même type (à l’exception notable de Jean-François Copé qui est en période de convalescence sinon d’évanescence) risque bien d’handicaper pour une longue durée les partis de la droite et du centre… (à moins que j’en oublie un ?).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 décembre 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le calendrier de la campagne présidentielle de 1965 (par Aude Vassallo).
L’ambition en politique.
De Gaulle réélu.
Halte à la récupération de De Gaulle !
La première élection présidentielle française.
Faut-il supprimer l’élection présidentielle ?
L’élection présidentielle de 2012.
Le quinquennat.
La Ve République.
De Gaulle face à l’Histoire.
L’appel du 18 juin.
De Gaulle Président.
Les valeurs du gaullisme.
L’héritage du gaullisme.
Péguy.
Le Comité Rueff.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20151219-de-gaulle.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-reelection-de-de-gaulle-en-175440

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/12/18/33049870.html




 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Histoire politique
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