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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 06:02

« Il est certain qu’à la longue, la vérité et la justice s’ouvriront leur chemin, mais pour ouvrir ce chemin, il est indispensable que la vérité se décante et se purifie dans l’intimité des consciences, qu’elle s’aiguise sous la lime d’un jugement indépendant et que la lumière se fasse avec le soutien et l’assurance de la responsabilité. (…) Pour surmonter cette difficulté [pour que chacun apporte son grain de sable à la formation de l’opinion], on recommandera surtout, à titre d’hygiène morale, la pratique quotidienne d’actes de courage civique, moins dangereux que les actes de courage du combattant sur le champ de bataille, mais pas moins nécessaires à la conservation et au salut de la République. » (Manuel Azana, Président de la République espagnole du 11 mai 1936 au 27 février 1939, discours du 18 juillet 1938 à Barcelone).



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Il y a quarante ans, le général Francisco Franco, chef suprême de l’Espagne, est mort après une lente agonie. C’était le 20 novembre 1975. Parmi les très rares chefs d’État à assister à son enterrement, un fervent admirateur, le général Augusto Pinochet, chef suprême du Chili, qui est né il y a cent ans, le 25 novembre 1915.

La proximité de ces deux anniversaires qui n’ont pas dû être célébrés par beaucoup de personnes dans ce monde, même s’il doit rester quelques fidèles des deux hommes, me donne l’occasion d’évoquer ces deux sinistres dictateurs. Sinistres ? Pas vraiment, en fait, si l’on tient compte de l’étymologie du mot "sinistre" qui veut dire avant tout gauche (en grec). Non, au contraire, ces deux dictateurs étaient dit de droite, et même d’extrême droite, et il était courant pendant les années 1970, dans les conversations de comptoir en France, de se lancer en invectives gauche/droite d’un côté des Pinochet et Franco et de l’autre côté des Brejnev, Staline, Mao et Pol Pot. Ce n’était pas très constructif mais il fallait l’élection de François Mitterrand à l’Élysée et surtout la première alternance pour retrouver un débat …un peu plus subtil et serein !

D’ailleurs, Pinochet était-il de droite ? Il a débuté surtout en servant fidèlement le Président socialiste Salvador Allende, au point même d’avoir été l’aide de camp personnel de Fidel Castro lorsque ce dernier fut en déplacement officiel au Chili. C’est plus l’appât du pouvoir qu’une idéologie particulière qui a finalement convaincu ce terne militaire à faire partie du complot qui a abouti au coup d’État du 11 septembre 1973 (l’autre 11 septembre) et au suicide de Salvador Allende, et à finalement prendre le dessus de la junte militaire en s’arrogeant tous les pouvoirs constitutionnels pendant près de vingt ans.

Franco était-il de droite ? Pas sûr non plus. Il était plutôt monarchiste mais il n’a jamais rétabli la monarchie, il était plutôt conservateur mais il a servi loyalement les républicains au début de la Seconde République espagnole, comme Pinochet avait servi loyalement le gouvernement socialiste chilien. Franco et Pinochet étaient motivés sans aucun doute par un anticommunisme viscéral et la peur qu’un gouvernement communiste dans leur pays le fît bousculer dans le giron soviétique.

Les deux étaient des militaires qui avaient voulu servir fidèlement le pouvoir, mais le pouvoir était de plus en plus éloigné de leurs vues. Ils n’ont pas initié les complots militaires mais ont finalement accepté d’en faire partie et ont eu l’habileté à ensuite en prendre la tête. Ils n’avaient pas d’opinion politique particulière sinon de maintenir leur propre pouvoir personnel au prix de la répression la plus écœurante, d’exécutions sommaires, d’internements, de disparitions et d’actes de torture. À la différence de Pinochet, Franco était un militaire particulièrement méritant qui avait su former toute une génération d’officiers qui furent les cadres fidèles de son régime autoritaire.

À la différence des dictatures communistes (que ce soit soviétique ou chinoise), les dictatures de Pinochet et de Franco se sont achevées avec la fin de l’exercice du pouvoir de ces deux dictateurs. Et même, l’on pourrait dire que Pinochet et Franco ont mêle organisé la "démocratie" pour leur succession en donnant les clefs juridiques d’une transition démocratique.

L’ancienne Première Ministre britannique Margaret Thatcher avait même donné à Pinochet un sauf-conduit honorable : « Je suis bien consciente que vous êtes celui qui a amené la démocratie au Chili, vous avez établi une Constitution appropriée à la démocratie, vous l’avez mise en œuvre, des élections ont été tenues, et enfin, conformément aux résultats, vous avez quitté le pouvoir. » (déclaration du 26 mars 1999 à la BBC). La date de cette déclaration laisse penser qu’elle n’était pas encore atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Et c’est un fait que Franco a permis à Juan Carlos de rétablir la monarchie espagnole et instaurer une démocratie qui fut mise à rude épreuve jusqu’en 1980 (attentats, putsch, etc.). Et c’est un fait aussi que Pinochet a quitté le pouvoir, progressivement, en laissant la démocratie chilienne s’installer tout en manœuvrant pour éviter de rendre des comptes à la justice des hommes.


Franco (1892-1975)

Né le 4 décembre 1892 au Ferrol, fils de militaire, Francisco Franco a fait des études militaires à Tolède puis fut affecté au Ferrol et au Maroc où il s’est fait remarquer le 12 octobre 1913. En 1920, il commanda un nouveau bataillon d’élite à Ceuta. Sa réputation fut telle qu’il s’est fait appeler "le caudillo" dès 1923.

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Promu plus jeune général d’Europe à 33 ans, en février 1926, Franco fut consacré par le général Miguel Primo de Rivera, Président du Conseil des ministres du 15 septembre 1923 au 28 janvier 1930 (venu au pouvoir à la suite du coup d’État du 13 septembre 1923 à Barcelone), qui lui confia le 4 janvier 1928 le commandant de l’Académie générale de Saragosse, l’école d’excellence des officiers. Franco y recruta tous les futurs cadres de son régime dictatorial, jusqu’au 14 juillet 1931 où l’école fut dissoute par le nouveau Ministre de la Guerre Manuel Azana, issu du gouvernement républicain provisoire de Niceto Alcala Zamora venu au pouvoir après le départ du roi Alphonse XIII le 14 avril 1931 (qui s’exila à Avon, près de Fontainebleau, jusqu’en 1934 puis à Rome jusqu’à sa mort le 28 février 1941).

Manuel Azana fut ensuite chef du gouvernement républicain du 14 octobre 1931 au 12 septembre 1933, puis du 19 février 1936 au 10 mai 1936, avant d’être élu Président de la République du 11 mai 1936 au 27 février 1939 (Manuel Azana est mort le 3 novembre 1940 en exil en France et fut enterré à Montauban).

Franco refusa de rejoindre le général le plus populaire de l’Espagne, José Sanjurjo, dans son coup d’État à Séville le 10 août 1932 pour s’opposer aux républicains alliés aux socialistes. Le putsch (appelé la "Sanjurjada") échoua faute d’être suivi par d’autres officiers et en raison d’une grève générale lancée par les communistes. Franco eut des mots très cyniques contre Sanjurjo : « Je ne vous défendrai pas. Vous méritez la peine de mort, non pas parce que vous vous êtes soulevé, mais parce que vous avez échoué. ». Sanjurjo fut effectivement condamné à mort puis finalement exilé au Portugal.

Après les élections législatives du 16 février 1936 qui donnèrent la victoire au Front populaire espagnol (coalition des républicains, des socialistes et des communistes), peu de temps avant la victoire électorale de l’équivalent français (le 3 mai 1936), José Sanjurjo se retrouva le 8 mars 1936 à la tête du complot fomenté par six autres généraux dont Franco hésitant et Emilio Mola. Le soulèvement des généraux contre le gouvernement républicain eut lieu le 17 juillet 1936 en réponse à l’assassinat du monarchiste José Calvo Sotelo, ancien Ministre des Finances du 3 décembre 1925 au 21 janvier 1930 (cet assassinat a convaincu Franco qu’il fallait ce putsch). Ce fut le début de la guerre civile espagnole, encourageant également des initiatives révolutionnaires dans certaines régions. Trois jours plus tard, Sanjurjo se tua dans un accident d’avion lors de son retour en Espagne. Le général Mola, véritable cerveau du putsch, se tua lui aussi dans un accident d’avion le 3 juin 1937, laissant tout le pouvoir de leur camp à Franco qui fut proclamé chef d’État dès le 28 septembre 1936.

La guerre civile dura presque trois ans, ruinant le pays : « La tragédie espagnole est un charnier. Toutes les erreurs dont l’Europe achève de mourir et qu’elle essaie de dégorger dans d’incroyables convulsions viennent y pourrir ensemble. (…) Un tel cloaque, image de ce que sera demain le monde. » (Georges Bernanos, "Les Grands Cimetières sous la lune", 1938).

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Les forces nationalistes ne contrôlaient au début que la moitié du pays, le nord du Maroc, Séville, la Galice, la Castille-Leon, la Navarre, et devaient faire face à la forte opposition des républicains à Madrid, en Catalogne, dans l’Andalousie, à Valence, au Pays basque, dans les Asturies, etc. Les armées franquistes se firent remarquer par leur cruauté, massacrant plusieurs milliers de prisonniers de guerre le 14 août 1936 à Badajoz, etc. mais le camp d’en face n’était pas moins cruel, massacrant aussi plus de trois mille de prêtres, treize évêques ; une quinzaine de milliers de personnes auraient été fusillées sommairement à Madrid, à Malaga, etc., des anciens ministres et des députés furent aussi assassinés en août 1936, plusieurs milliers de personnes furent tuées en début novembre 1936 à Paracuellos et Torrejon de Ardoz, par les républicains.

Les nazis allemands et les fascistes italiens ont aidé Franco, les nazis bombardèrent notamment Guernica le 26 avril 1937, les Italiens Barcelone en mars 1938, mais les socialistes français au pouvoir avec Léon Blum refusèrent d’intervenir aux côtés des républicains pour que la France et le Royaume-Uni pussent avoir une position commune (proposition du 1er août 1936). Franco et Mussolini étaient très opposés de personnalité, l’un catholique et conservateur, l’autre athée et révolutionnaire socialiste. La guerre s’acheva au bénéfice des nationalistes le 1er avril 1939 après la victoire de la Catalogne. Le bilan humain fut éprouvant avec plus de 636 000 morts et 500 000 personnes en exil.

Franco consolida son pouvoir sur toute l’Espagne pendant une quarantaine d’années, jusqu’à sa mort, le 20 novembre 1975. Au cours de sa dictature, la répression contre les opposants aurait engendré la mort d’au moins 200 000 personnes.

Malgré ses affinités nationalistes avec les nazis et les fascistes, Franco refusa d’engager l’Espagne aux côtés des forces de l’Axe et resta neutre, ce qui a profité notamment aux Français qui voulaient fuir la France complètement occupée par les nazis. Certains ont évalué à entre 25 et 60 000 le nombre de Juifs sauvés grâce à cette neutralité.

Devenant un rempart contre le communisme durant la guerre froide, Franco bénéficia du soutien implicite des Américains et des Britanniques. À la fin de sa vie, rongé par la maladie, Franco organisa sa succession en nommant prince héritier le 22 juillet 1969 le prince Juan Carlos, le petit-fils du dernier roi Alphonse XIII, et aussi en désignant un Président du Gouvernement, l’amiral Louis Carrero Blanco le 9 juin 1973, puis, après l’assassinat de ce dernier le 20 décembre 1973, Carlos Arias Navarro le 3 janvier 1974. Maintenu artificiellement en vie pendant plusieurs semaines, Franco est mort à 82 ans le 20 novembre 1975 à Madrid.

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Après la mort de Franco, Juan Carlos Ier fut proclamé roi d’Espagne le 22 novembre 1975 (il le fut jusqu’à son abdication le 18 juin 2014) et rétablit la démocratie en quelques années. Le premier gouvernement postfranquiste fut celui d’un de ses fidèles, Adolfo Suarez (1932-2014) du 3 juillet 1976 au 25 février 1981 qui fit adopter la nouvelle Constitution du 29 décembre 1978 (approuvée par 88,5% des voix lors du référendum du 6 décembre 1978), et le premier gouvernement socialiste après la guerre civile fut dirigé par Felipe Gonzalez du 1er décembre 1982 au 4 mai 1996. La démocratie espagnole fut consolidée, d’une part, par le comportement exemplaire et héroïque du roi Juan Carlos qui affronta les troupes du lieutenant-colonel Antonio Tejero pour s’opposer à leur coup d’État du 23 février 1981, d’autre part, lors de l’adhésion de l’Espagne aux traités européens le 1er janvier 1986.


Pinochet (1915-2006)

Originaire d’une famille bretonne (basée à Lamballe), Augusto Pinochet est né le 25 novembre 1915 à Valparaiso et a poursuivi des études militaires dans une école d’officiers. Au fil de sa carrière, il s’est retrouvé en 1963 à enseigner la géopolitique à l’école militaire de Santiago qu’il dirigeait et quelques années plus tard, promu colonel puis général, il a été affecté à la direction d’une division.

Après l’élection de Salvador Allende le 4 novembre 1970, et malgré les mouvements sociaux nombreux, Pinochet resta du côté du pouvoir, avec l’objectif de préserver l’ordre public. Le 23 août 1973, il fut même nommé commandant en chef de l’armée chilienne par Salvador Allende. Finalement, Pinochet accepta de rejoindre le commandant en chef de l’armée de terre et celui de la marine dans le coup d’État du 11 septembre 1973 : Salvador Allende se suicida dans son palais présidentiel, et les putschistes installèrent au pouvoir une junte militaire dont Pinochet a capté la Présidence.

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Chef de l’État aux pouvoirs étendus du 11 septembre 1973 au 11 mars 1990 (Président de la République à partir du 17 décembre 1974) et commandant en chef des forces armées jusqu’au 11 mars 1998, Pinochet installa le Chili dans une période de répressions sans concession, au même titre que d’autres dictatures d’Amérique du Sud à la même époque (en particulier en Argentine, au Brésil, Paraguay, Uruguay, Bolivie). Le Chili a pu cependant jouir d’une période de croissance économique élevée durant cette période, sauf au début des années 1980 où le PIB chuta singulièrement, ce qui permettait aux partisans de Pinochet de justifier le régime autoritaire par cette embellie économique qui aurait sauvé le pays du chaos communiste.

Parmi les assassinats politiques, il y a eu l’assassinat de l’ancien ministre Carlos Prats, le prédécesseur direct de Pinochet à la tête de l’armée chilienne, le 30 septembre 1974 à Buenos Aires, et l’ancien ministre Orlando Letelier le 21 septembre 1976 à Washington. Le nombre de victimes du régime Pinochet est toujours très difficile à estimer précisément. Selon certains historiens, le nombre de personnes tuées, exécutées sommairement ou disparues serait supérieur à 3 000, et à environ 400 000 arrestations et cas de torture perpétrés parfois par d’anciens nazis (notamment Paul Schäfer qui a été par la suite condamné pour de nombreux actes de pédophilie en plus des actes de torture et des assassinats). Entre 500 000 et un million de personnes ont fui le Chili, pourchassés, et ont émigré, en Europe, en particulier en France et c’est ainsi que j’ai eu l’honneur de me faire des amis chiliens à cette époque, parce qu’ils étaient mes voisins.

La Constitution approuvée par le plébiscite du 11 septembre 1980 avec 69,0% des suffrages (aux résultats contestés), entrée en vigueur le 11 mars 1981 (et plusieurs fois modifiée jusqu’à sa dernière révision le 15 février 2014) prévoyait la désignation du chef de l’État et sa ratification par référendum. C’est ainsi que fut organisé le référendum du 5 octobre 1988 qui devait confirmer le renouvellement du mandat de Pinochet après le rétablissement des libertés politiques (sauf pour les communistes) le 23 mars 1987. Les "non" soutenus par l’opposition l’emportèrent avec 56,0% des suffrages et avec une très forte participation, 97,5%. Pinochet abandonna donc ses pouvoirs politiques le 11 mars 1990 à Patricio Aylwin (97 ans le 26 novembre 2015), élu le 14 décembre 1989 dès le premier tour avec 57% des voix.

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Augusto Pinochet ne quitta pas complètement le pouvoir car il resta commandant en chef de l’armée chilienne encore huit ans, du 11 mars 1990 au 11 mars 1998 (il avait alors 82 ans). Son rôle pendant cette transition fut plutôt salué par les démocrates car il a en effet temporisé la rancœur des officiers inquiets d’être mis en accusation pour les crimes commis durant la dictature. Pinochet fut ensuite sénateur "à vie" de 1998 à 2002.

Pinochet fut arrêté à Londres le 16 octobre 1998 sur un mandat international délivré par un juge espagnol. Il fut placé en résidence surveillée jusqu’au 2 mars 2000. Cette arrestation engendra des querelles judiciaires, politiques et diplomatiques. Le Chili demandait la libération de Pinochet tandis que l’assignation à résidence a eu lieu en pleine campagne présidentielle et que le candidat qui fut élu le 16 janvier 2000 et qui prit ses fonctions le 11 mars 2000, Ricardo Lagos, le premier socialiste depuis Salvador Allende, voulait dépolitiser l’affaire judiciaire et la mener jusqu’au bout.

De retour au Chili, Pinochet a vu son immunité levée une première fois le 23 mai 2000 et fut inculpé le 1er décembre 2000 pour l’assassinat de 75 opposants (poursuites définitivement abandonnée le 1er juillet 2002), une deuxième fois le 26 août 2004 pour sa participation à l’opération Condor (relaxé définitivement le 15 septembre 2005), une troisième fois le 14 septembre 2005 pour sa complicité dans l’exécution de 119 opposants, une quatrième fois le 19 octobre 2005 pour fraudes fiscales et détournements de fonds (Pinochet s’était énormément enrichi pendant sa dictature), une cinquième fois en mai 2006 pour l’assassinat d’un militaire, une sixième fois le 26 octobre 2006 pour trafic de lingots d’or, enfin une septième fois le 30 octobre 2006 pour les assassinats et tortures commises dans la Villa Grimaldi dirigée par le colonel Manuel Contreras, chef de la DINA, la police politique (l’actuelle Présidente chilienne Michelle Bachelet y fut détenue), ce qui a valu à Pinochet une nouvelle assignation à résidence le 27 novembre 2006.

Mais aucune de ces affaires judiciaires n’a pu aboutir en raison de la mort de Pinochet le 10 décembre 2006 à Santiago après une semaine d’hospitalisation. Pinochet non seulement n’a jamais regretté aucun acte qu’il avait commis durant sa dictature mais a assumé pleinement toutes ses actions, encore à l’occasion de ses 91 ans, deux semaines avant de mourir.

Si Manuel Contreras est mort très récemment, le 7 août 2015, après avoir été condamné à deux cents ans de prison pour ses exactions, Michael Townley (73 ans), agent de la CIA travaillant pour Pinochet, Pedro Espinoza (82 ans),colonel de la DINA, Raül Iturriaga (77 ans), général de la DINA, Luis Posada Carriles (87 ans), terroriste cubain anti-castriste, tous impliqués dans des assassinats pour le compte de Pinochet, sont toujours vivants et ont été condamnés à plusieurs reprises pour leurs exactions.


Dictature = désastre humain

Les deux dictatures ont provoqué des exodes massifs de population avec de grandes vagues d’émigration de plusieurs centaines de milliers de réfugiés. Comme pour les protestants français, comme pour les Irlandais, heureusement que des pays les ont accueillis, en Europe ou en Amérique du Nord (en fin janvier 1939, après la prise de la Catalogne par les nationalistes, 450 000 se réfugièrent en France dans des camps).

Franco et Pinochet n’avaient pas beaucoup de compétences en politique mais uniquement des compétences militaires qu’ils ont su utiliser à leur profit pour récupérer les mouvements comploteurs. La forte polarisation politique, tant en Espagne entre républicains et franquistes qu’au Chili entre socialistes et nationalistes, avait plongé ces deux pays dans le chaos politique et social, à la fin des années 1930 pour le premier et au début des années 1970 pour le second. Aucune justification politique (la peur du communisme) ne pourrait être cependant acceptable pour expliquer les centaines de milliers de victimes que ces deux régimes dictatoriaux ont engendrées.

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Si aujourd’hui, certains gardent encore une image idyllique de ces dictateurs, plus rien de l’État, en Espagne comme au Chili, ne leur rend hommage, ce qui fut d’ailleurs très tardif pour l’Espagne (la loi sur la mémoire historique, adoptée par le gouvernement le 28 juillet 2006, fut votée par les députés le 31 octobre 2007 et par les sénateurs le 10 décembre 2007).

Pour avoir une idée du sens de l’intérêt général d’un dirigeant d’un État, il faut avant tout compter combien de vies humaines ont été (inutilement) fauchées par le régime. Ce décompte est un travail d’historien sans doute encore inachevé, tant pour l’Espagne franquiste que pour le Chili de Pinochet, mais il laisse entrevoir effectivement, que la démocratie est le pire des régimes …à l’exception de tous les autres déjà expérimentés dans l’Histoire (et on peut penser aussi à Staline, Hitler et Mao), comme s’était amusé à le déclamer Winston Churchill le 11 novembre 1947 à la Chambre des Communes : « Democracy is the worst form of Governement except all those other forms that have been tried from time to time. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 novembre 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Adolfo Suarez.
Élisabeth Eidenbenz.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20151120-franco-pinochet.html

http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/franco-et-pinochet-deux-dictateurs-174557

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/11/24/32972490.html


 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Histoire politique
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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 06:46

« Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres. » (Charles De Gaulle, 1951).



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Ce dimanche 22 novembre 2015, c’est le 125e anniversaire de la naissance de Charles De Gaulle. Un siècle un quart. Autant dire qu’il est à la fois hors du temps et pourtant, toujours aussi moderne dans sa manière de gouverner.

Ah, si De Gaulle avait été là, il aurait… Qu’aurait-il fait ? Eh bien, en fait, personne n’en sait rien ! Il n’y a rien de pire que faire parler un mort. Ce qui le caractérisait avant tout, c’était le pragmatisme, face à une situation donnée, dans l’intérêt du peuple français. En dehors de toute idéologie et de tout dogmatisme, De Gaulle était un vrai pragmatique. L’indépendance de l’Algérie l’a démontré.

Aujourd’hui, beaucoup de responsables dans la classe politique se réfèrent à la pensée de De Gaulle. Cela aurait pu signifier la victoire définitive du gaullisme sur toute autre opposition, mais en fait, il n’en est rien. On ne cesse d’instrumentaliser la figure de De Gaulle à des fins de récupération électorale. De Gaulle a dû se retourner plusieurs fois dans sa tombe depuis quarante-cinq ans et en particulier depuis qu’un parti issu du pire anti-gaullisme des années 1960 a le toupet de se référer au gaullisme aujourd’hui.

Je profite de cet anniversaire (d’aucuns préfèrent célébrer sa mort, ce qui, en novembre, revient à peu près à la même période) pour revenir sur neuf éléments historiques à propos de la pensée et de l'action de De Gaulle et pointer du doigt les incohérences de certains qui veulent récupérer, à des fins démagogiques, la stature du Général De Gaulle.


1. La "race" des Français

Je ne pouvais pas faire l’impasse de cette polémique stérile même si je considère que le sujet ne méritait pas une aussi volumineuse mousse médiatique sur la maladresse puis la susceptibilité d’une élue de la République (en général, on fait amende honorable quand on fait une maladresse et on passe à autre chose, cela arrive à tout le monde de faire un dérapage incontrôlé).

Deux citations ont été reprises fréquemment, souvent par l’extrême droite (De Gaulle, plutôt que se retourner, doit parfois se gondoler à Colombey-les-Deux-Églises), où il aurait employé le mot "race". L’une serait issue de ses mémoires, l’autre d’un témoignage de son ministre Alain Peyrefitte qui avait rassemblé tout le contenu de leurs discussions entre quatre yeux et publié trente-cinq ans après. Évidemment, il faut croire sur parole Alain Peyrefitte mais on peut se fier à la rigueur du normalien dans sa volonté de laisser à la postérité les échanges les plus proches de la réalité pour au moins lui accorder la sincérité de ce témoignage.

La première réflexion est que le mot "race" n’a pas été employé dans le même contexte qu’en 2015 : d’une part, les avancées de la génétique mais aussi de l’anthropologie (lire les travaux de Claude Lévi-Strauss) n’étaient sinon pas entamées en tout cas pas bien connues ni assimilées par De Gaulle, au même titre que beaucoup de personnes de sa génération ; d’autre part, ces paroles n’ont pas été lancées dans un climat de surenchères électoralistes et démagogiques amorcées par un parti d’extrême droite.

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De plus, aucune déclaration n’a été dite en ce sens publiquement, et Dieu sait qu’il aurait eu l’occasion de le faire, De Gaulle, à ma connaissance (je peux me tromper, je ne connais pas toutes ses déclarations) n’a pas prononcé une seule fois le mot "race" dans un discours public. D’ailleurs, convaincu que l’Afrique était le seul moyen de changer le cours de la guerre, il a toujours eu beaucoup de respect pour tous les peuples africains et d’origine africaine. On peut le voir entre autres avec beaucoup de respect pour Félix Éboué (1884-1944), gouverneur du Tchad puis gouverneur-général de l’Afrique Équatoriale française, qui avait dès le 18 juin 1940 entendu l’appel de De Gaulle et dès le 26 août 1940 proclamé le ralliement du Tchad à la cause gaulliste. Le racisme semble donc complètement absent du comportement de De Gaulle malgré sa génération.

Le journaliste Daniel Schneidermann a émis dans sa chronique du 1er octobre 2015 une hypothèse très vraisemblable, celui de la "sonde", en reprenant le contexte de 1959 : « Qui est Peyrefitte à l’époque ? (…) L’homme qui sur son bureau avait un bouton lui permettant d’appeler directement le patron de la radio-télévision publique (…). En 1959, De Gaulle est revenu au pouvoir depuis un an. Il ne s’est évidemment pas encore prononcé publiquement pour l’indépendance de l’Algérie, qui interviendra en 1962 [le 3 juillet 1962]. L’armée l’a ramené au pouvoir pour qu’il fasse l’inverse [c’est la version de Daniel Schneidermann, mais précisons quand même ce n’est pas l’armée mais René Coty ainsi que la grande majorité des députés de l’époque qui l’ont ramené au pouvoir] : mater la rébellion du FLN, et maintenir l’Algérie dans la France. Mais il envisage l’indépendance comme une des hypothèses de sortie de guerre. Et il utilise Peyrefitte comme "sparring partner", pour tester les hypothèses les plus indicibles. Tenus à Peyrefitte dans le secret de son bureau, à la tombée du soir, ses propos sont à mi-chemin entre le monologue intérieur et la délivrance officieuse d’éléments de langage. ».

Et Daniel Schneidermann d’y voir exactement l’inverse de ce qu’on a voulu lui faire dire : « De Gaulle évoque la "race blanche" justement pour expliquer que les Algériens ne seront jamais de vrais Français. Dans sa tête, dès 1959, il fomente l’Algérie indépendante, et sa tirade vise sans doute à y préparer son jeune ministre Peyrefitte, pour que celui-ci fasse infuser cette hypothèse dans la tête de ses interlocuteurs journalistes. Aucune trace de démagogie dans sa tirade, pas trace de pression électorale d’un parti xénophobe (il n’en existe pas). Les immigrés, en France, ne constituent nullement un problème économique. Ils sont, au contraire, un atout indispensable. (…) Dans l’esprit de De Gaulle, le mot "race" n’est nullement connecté à "la question e l’immigration". Il pense Histoire, France éternelle, sacre de Reims, cathédrales. (…) Mais De Gaulle (…) ne méprise pas les musulmans davantage que les Pieds noirs, ou les généraux, ou les Français en général, ces "veaux", et sur toutes ces catégories, on en trouve de gratinées, dans le livre de Peyrefitte (et davantage encore dans les souvenirs de Jacques Foccart, son autre visiteur du soir). » (1er octobre 2015).


2. De Gaulle et l’Europe

Je l’ai déjà évoqué. Contrairement à ce qu’on semble lui faire dire, De Gaulle a été, de fait, le premier qui a appliqué le Traité de Rome. Il a été convaincu par un certain nombre d’experts que l’intérêt général des Français aurait été négligé s’il avait "enterré" le Traité de Rome (comme il en avait la possibilité en juin 1958 : la signature a eu lieu le 25 mars 1957 et son entrée en vigueur le 1er janvier 1958).

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Il n’a jamais considéré que la souveraineté de la France était en concurrence avec la construction européenne même s’il s’est "gaussé" des responsables du MRP qui auraient pu parler en "volapük" : « Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute l’Europe dans la mesure où ils étaient respectivement et éminemment italien, allemand et français. Ils n’auraient pas beaucoup servi l’Europe s’ils avaient été des apatrides et s’ils avaient pensé et écrit en quelque espéranto ou volapük intégré. » (conférence de presse du 15 mai 1962) ou sauter comme des cabris : « Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe !… mais ça n’aboutit à rien et cela ne signifie rien ! » (entretiens avec Michel Droit du 14 décembre 1965, en campagne présidentielle). Il se moquait surtout de ceux qui parlaient alors que lui agissait, et ses actes ont été décisifs pour construire l’Europe d’aujourd’hui.

Le seul point sur lequel il était ferme, c’était de refuser l’entrée dans la CEE du Royaume-Uni. François Bayrou ne semble pas dire autre chose lorsqu’il évoque le Brexit qu’il préférerait à un traité qui dénaturerait tous les principes qui ont régi la construction européenne.


3. La réconciliation avec l’Allemagne

Et De Gaulle a sûrement fait beaucoup dans la construction européenne en renouant avec l’amitié franco-allemande avec le Chancelier allemand Konrad Adenauer le 8 juillet 1962 à Reims. De Gaulle après la Première Guerre mondiale a toujours été fasciné par l’Allemagne, sa capacité d’organisation, d’ordre, et s’il l’a combattue pendant les deux guerres, ce fut toujours avec un profond respect pour le peuple allemand, respect qu’il montrait d’ailleurs en prononçant ses discours en allemand lorsqu’il se rendait en Allemagne (il le faisait aussi dans d’autres pays étrangers).

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Aujourd’hui, ce sont ceux qui dénoncent le plus ouvertement le modèle allemand, au point d’en devenir germanophobes, qui croient intelligent de brandir la figure tutélaire de De Gaulle. Où est la cohérence ?


4. L’OTAN

Même réflexion à propos de l’OTAN. De Gaulle n’a jamais fait quitter la France de l’OTAN. Il a juste décidé le 7 mars 1966 de retirer la France du commandement militaire intégré de l’OTAN, mais la France est toujours restée dans l’alliance atlantique d’autant plus que c’était en période de guerre froide : « La France considère qu’encore aujourd’hui, il est utile à sa sécurité et à celle de l’Occident qu’elle soit alliée à un certain nombre d’États, notamment à l’Amérique, pour leur défense et pour la sienne dans le cas d’une agression commise contre l’un d’eux. » (conférence de presse du 21 février 1966).

D’ailleurs, cette décision, provoquée surtout pour préserver l’indépendance de la force de dissuasion nucléaire française, n’a pas forcément été très pertinente. Le commandement était basé à Paris et il a dû quitter la France pour aller à Bruxelles. Surtout, cela n’a pas empêché des troupes françaises de continuer à se battre sous drapeau de l’OTAN, notamment en ex-Yougoslavie, au Koweït et en Afghanistan, alors que la France n’avait plus aucune capacité de prendre des décisions concernant l’action de ses soldats (dont certains sont morts), drôle de souveraineté…

C’est pour cette raison que la France a finalement réintégré le commandement militaire intégré de l’OTAN le 3 avril 2009 à Strasbourg (pour ou contre ?). Ce retour a été annoncé par Nicolas Sarkozy le 7 novembre 2007 devant le Congrès des États-Unis à Washington. Cependant, la France n’a pas réintégré le comité des plans nucléaires pour préserver sa totale liberté concernant son armement nucléaire.

C'est d'ailleurs fort instructif de rappeler ce qu'en disait François Hollande, dans l'opposition, le 8 avril 2008 à l'Assemblée Nationale : « Eh bien, je vous l’affirme : cette décision de revenir dans le commandement militaire de l’OTAN est fâcheuse ! (...) Car si notre pays renonçait à son autonomie de jugement au sein de l’Alliance, c’est l'ensemble de l'Europe, pas simplement la France, qui se trouverait en situation d'alignement sur les États-Unis. Et que vaut l'argument sur la contrepartie offerte en termes de reconnaissance de l'Europe de la défense ? C’est un jeu de dupes ! Les États-Unis ne peuvent donner aucune garantie tout simplement parce que l’Europe de la défense ne dépend pas d’eux. (...) L’OTAN, dans ce schéma, deviendrait le bras armé d'un bloc occidental dont la mission principale serait de défendre partout les valeurs de l’Occident. » (débat sur la motion de censure).

Aujourd’hui, certains brandissent la mémoire de De Gaulle pour réclamer de quitter purement et simplement l’OTAN, ce que De Gaulle n’avait jamais envisagé.


5. La fonction présidentielle

Le 8 janvier 1959, lorsqu’il céda l’Élysée au « plus illustre des Français » (une de ses expressions datant du 29 mai 1958), René Coty avait eu cette autre formule : « Le premier des Français est désormais le premier en France. ». C’était exactement cela qu’incarnait De Gaulle, le premier en France. Tous les faits et gestes du chef de l’État sont les faits et gestes de la France. Le protocole a été tellement bien appliqué par la suite que Valéry Giscard d’Estaing en a même manqué de galanterie si ce n’est d’élégance ou de politesse en s’octroyant à toute occasion la première place en tant que Président de la République française (De Gaulle, au contraire, laissait la place d’honneur à sa femme Yvonne, au risque de la faire assassiner à sa place au Petit-Clamart).

Et la moindre des choses, lorsqu’on est un élu responsable, surtout lorsqu’on prétend à la fonction suprême, c’est de respecter la fonction présidentielle, plus encore lorsqu’on est à l’étranger. Spectacle navrant alors de voir une députée européenne française qui se prétend patriote insulter aussi intensément non seulement le Président de la République française mais aussi la France dans une enceinte internationale en rabaissant François Hollande dans le rôle de simple administrateur d’une province allemande, avec des mots qui rappellent en plus la période d’Occupation. Jamais un élu français n’a abaissé de façon aussi affligeante la fonction présidentielle que Marine Le Pen le 6 octobre 2015 au Parlement Européen.


6. Les institutions de la Ve République

On a souvent dit, à tort, que les institutions de la Ve République étaient taillées sur mesure pour De Gaulle. Je considère que c’est complètement faux. C’est même le contraire de l’idée gaullienne.

De Gaulle savait qu’il avait une légitimité historique exceptionnelle par son action courageuse pendant la guerre et notamment par son appel à résister. Si bien qu’il n’avait aucun problème de légitimité. Il n’a jamais été élu député ni élu d’aucun mandat local. Il aurait pu gouverner la France plus longtemps après janvier 1946 s’il n’avait pas démissionné par agacement et lassitude.

Jamais sa légitimité politique n’a été mise en doute entre janvier 1959 et décembre 1965 et pourtant, il n’avait été élu que par des notables et pas par le peuple français, mais personne ne pouvait lui retirer l’idée qu’il était l’émanation du peuple bien avant d’avoir finalement été réélu directement par le peuple français (et seulement au second tour).

Si, profitant de l’attentat du Petit-Clamart du 22 août 1962, il a proposé au conseil des ministres du 12 septembre 1962 l’élection du Président de la République au suffrage universel direct, c’était justement parce qu’il anticipait l’après-De Gaulle et qu’il savait que le seul moyen pour que ses successeurs puissent avoir la même légitimité historique que lui, c’était d’être consacrés, ou plutôt, sacrés par le suffrage universel direct. Et cela a bien fonctionné puisque même une personnalité qu’on a dit hésitante, indécise, normale voire molle, a pu se prévaloir de cette légitimité populaire pour gouverner voire intervenir militairement à l’étranger.

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Voici en quels termes il avait évoqué sa légitimité et celle de ses successeurs : « Pour que le Président puisse porter et exercer effectivement une charge pareille, il lui faut la confiance explicite de la Nation. Permettez-moi de dire qu’en reprenant la tête de l’État en 1958, je pensais que pour moi-même et à cet égard, les événements de l’histoire avaient déjà fait le nécessaire. (…) Il y a entre vous, Françaises et Français, et moi-même, un lien exceptionnel qui m’investit et qui m’oblige. Je n’ai donc pas attaché alors une importance particulière aux modalités qui allaient entourer ma désignation, puisque celles-ci étaient d’avance prononcées par la force des choses. (…) Il n’en serait pas de même pour ceux qui, n’y ayant pas reçu les événements à la même marque nationale, viendront après moi, tour à tour, prendre le poste que j’occupe. Cela pour qu’il soit entièrement en mesure et complètement obligé de porter la charge suprême et qu’ainsi notre République ait une bonne chance de rester cohérente, populaire et efficace en dépit des démons de nos divisions. Cela, dis-je, il faut qu'il en reçoive mission de l'ensemble des citoyens. » (allocution télévisée du 20 septembre 1962). On ne peut pas être plus clair.

Par ailleurs, avec la prédominance de l’exécutif sur le législatif, De Gaulle avait privilégié l’efficacité sur l’expression scrupuleuse de toutes les sensibilités. C’était un choix (que je considère comme judicieux). L’objectif d’une Constitution est de permettre l’exercice du pouvoir par un gouvernement qui puisse jouir d’une légitimité. Celle-ci est double, à la fois parlementaire et présidentielle. C’est ce qu’un constitutionnaliste comme Maurice Duverger a appelé "régime semi-présidentiel".

Ces institutions conviennent justement à un peuple frondeur qui change sans arrêt d’opinion sur les gouvernants. Depuis au moins 2007, si nos institutions avaient été celles de la IVe République, il y aurait eu une succession de crises ministérielles aussi épuisantes qu’inutiles : « Personne au fond ne doute que notre pays serait très vite jeté à l’abîme si par malheur nous le livrions de nouveau au jeu puéril et dérisoire d’autrefois. » (De Gaulle, le 20 septembre 1962).

Heureusement que Nicolas Sarkozy, François Hollande et probablement leurs successeurs aient pu bénéficier de telles institutions pour se focaliser sur les réponses à apporter aux grands problèmes du pays au lieu de se paralyser dans des jeux politiciens pour garder leur pouvoir. Surtout en période d’état d’urgence !


7. Le scrutin majoritaire

De Gaulle a adopté le principe du scrutin majoritaire à deux tours pour les élections législatives, considérant que seul un effet majoritaire donnait le plus de chance de constituer une majorité à l’Assemblée Nationale (ce fut toujours le cas depuis 1958 sauf en juin 1988). Il l’a fait d’ailleurs en arbitrant entre un Michel Debré partisan d’un scrutin à la britannique (majoritaire à un tour seulement, l’effet majoritaire aurait été très amplifié) et ceux, nombreux de l’ancien régime, partisans d’un scrutin proportionnel prêt à paralyser à nouveau la France.

Il faut sans doute sourire quand certains qui brandissent De Gaulle réclament à cor et à cri un scrutin proportionnel qui est la négation même du gaullisme…


8. L’orthodoxie budgétaire

De Gaulle a confié à Jacques Rueff, un proche de Raymond Poincaré, d’inspiration libérale anti-keynésienne, l’animation d’un comité regroupant des hauts fonctionnaires et des patrons (notamment celui de la banque Lazard et celui de Péchiney). Les travaux de ce comité ont abouti au plan Pinay-Rueff sous forme d’ordonnances signées au conseil des ministres du 27 décembre 1958 avec la création du nouveau franc : « J’ai décidé de remettre nos affaires en ordre réellement et profondément (…). Notre pays va se trouver à l’épreuve (…). Le rétablissement visé est tel qu’il peut nous payer de tout (…). Sans cet effort et ces sacrifices, nous resterions un pays à la traîne, oscillant perpétuellement entre le drame et la médiocrité. » (De Gaulle, allocution télévisée du 28 décembre 1958). En raison des réticences de ses ministres au cours du conseil des ministres, De Gaulle a fait planer la menace de sa démission. Il fallait faire adopter ces mesures en urgence car il avait les plein pouvoirs jusqu’au 31 décembre 1958.

Par ce plan, De Gaulle a confirmé qu’il soutenait l’orthodoxie financière qui favorisait une monnaie forte dans un cadre où l’État ne dépensait pas plus qu’il ne gagnait et où il investissait massivement pour l’avenir (augmentation de 26% des investissements de l’État en 1959 !). Les budgets de la France n’étaient pas déficitaires et seulement une faible part du PIB était consacrée aux dépenses publiques (autour de 35% en 1960 contre 57% aujourd’hui, 60% de plus !). Sans être un expert en économie (on lui a assez reproché cela), De Gaulle avait quand même compris que l’inflation serait une perte de souveraineté de la France.


9. La France de l’excellence technologique

De Gaulle a changé la manière de gouverner la France par rapport aux régimes antérieurs. Si Michel Debré faisait partie de la classe politique, ses deux autres Premiers Ministres étaient avant tout (à l’origine) des hauts fonctionnaires et pas des élus, Georges Pompidou et Maurice Couve de Murville. C’est De Gaulle le 9 octobre 1945 qui créa une grande école pour le service de l’État appelée École nationale d’administration (ENA).

Être parlementaire n’était plus une condition pour être nommé ministre et De Gaulle a choisi parmi ses ministres de nombreux "experts", ingénieurs polytechniciens, hauts fonctionnaires, universitaires qui n’étaient pas des "animaux politiques" mais pouvaient prendre des décisions techniques d’une grande pertinence pour l’avenir national : « J’adopte le projet des experts (…). Du point de vue technique, je m’en remets dans l’ensemble aux spécialistes (…). Mais c’est ce que le projet a de cohérent et d’ardent, en même temps que d’audacieux et d’ambitieux, qui emporte mon jugement. » (De Gaulle, dans "Mémoires d’espoir").

C’est ainsi que furent initiés de nombreux projets technologiques, le nucléaire (militaire), de grands projets industriels (aéronautique, aérospatial, ferroviaire, raffineries pétrolières, etc.) sur lesquels la France continue à se baser pour asseoir sa réputation de grande puissance innovante.

À l’époque, tous ces hauts fonctionnaires nommés au gouvernement ou dans les cabinets ministériels n’étaient pas appelés "technocrates" ni "énarques" ni "bureaucrates" mais experts d’excellence. Là encore, étrange incohérence de certains à brandir De Gaulle tout en vouant aux gémonies tout ce que la France compte d’excellence et de richesse intellectuelle…


Pragmatisme

Même si elles ont été dictées par cette fameuse « certaine idée de la France » que chacun, par la suite, est prêt à mettre à sa propre sauce idéologique ou clientéliste, les décisions de De Gaulle n’ont pas forcément été prévisibles. Sa désertion à Londres le 17 juin 1940 et son insoumission à Vichy (car il s’agissait bien de cela), ses démissions le 20 janvier 1946 et le 28 avril 1969, son accord du parlementarisme rationalisé voulu par le comité Debré, son choix de se porter à la Présidence de la République le 21 décembre 1958 (même si son discours de Bayeux du 16 juin 1946 apportait déjà quelques précieuses indications), l’indépendance de l’Algérie, etc., beaucoup de ses décisions ont été prises à la suite d’une analyse ponctuelle dans une situation donnée à un moment donné.

Je peux me sentir profondément gaulliste en ce sens que je ne peux qu’admirer l’esprit de Résistance qui a animé De Gaulle pendant la guerre et la pertinence et la clairvoyance exceptionnelles dont il a fait preuve en imaginant des institutions adaptées au tempérament frondeur du peuple français, mais je me garderais bien de l’utiliser pour des sujets d’actualité qui sont très différents de son époque (il y a un demi-siècle déjà).

On imagine mal dans les années 1970 des personnalités politiques se demander ce que Clemenceau aurait fait, ou ce que Jaurès aurait fait. En revanche, on pourraient comprendre se référer à leurs pensées, à leurs idéaux, à leurs valeurs, à leurs manières d’agir.

Pour De Gaulle, cela devrait être aussi le cas. En aucune façon un homme né au XIXe siècle ne pourrait raisonnablement résoudre des problèmes du XXIe siècle, mais ceux qui sont aujourd’hui en charge de les résoudre pourront toujours s’inspirer de son pragmatisme, mais devront quand même innover, trouver des solutions originales, sortir des sentiers battus, exactement comme De Gaulle avait innové en son temps. De grâce, laissons De Gaulle sur l’autel consensuel de l’Histoire de France et du monde, mais ne l’utilisons pas à des fins très misérables de basses manœuvres politiciennes !…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 novembre 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
De Gaulle face à l’Histoire.
L’appel du 18 juin.
De Gaulle Président.
Les valeurs du gaullisme.
L’héritage du gaullisme.
Péguy.
Le Comité Rueff.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20151122-de-gaulle.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/de-gaulle-halte-a-la-recuperation-174401

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/11/22/32957266.html
 

 

 

 

 

 

 

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15 octobre 2015 4 15 /10 /octobre /2015 06:11

« En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences : impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement ; le passage de la logique à l’épilepsie est consommée… Ainsi naissent les mythologies, les doctrines, et les farces sanglantes. » (Emil Cioran dans "Précis de décomposition", 1949, cité dans "L’œil de Vichy", 1993). Sur Pierre Laval, première partie.


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Ce jeudi 15 octobre 2015 a lieu un anniversaire qui ne sera ni célébré ni regretté, le soixante-dixième anniversaire de l’exécution de Pierre Laval. Si De Gaulle avait accepté de sauver la vie de Philippe Pétain pour beaucoup de raisons, le grand âge (« La vieillesse est un naufrage. ») et la bataille de Verdun notamment, il a été très sévère avec Pierre Laval : pas question de lui accorder la moindre indulgence de la République. Retour sur une personnalité qui est tombé dans les délices et poisons de la conquête du pouvoir au point de terroriser tout un peuple.

Pierre Laval, symbole angoissant de la collaboration de la France avec les forces d’occupation nazie. Le matin de son exécution, il avait tenté de se suicider avec une ampoule de cyanure pour ne pas être tué par des balles françaises : « C’est à proximité du château d’eau, en bordure de ronde, que fut fusillé, le 15 octobre 1945, Pierre Laval, jugé intransportable après sa tentative d’empoisonnement. Son exécution, bâclée, se déroula à quelques pas des fenêtres de la troisième division dont les détenus huèrent le procureur général Mornet. » ("L’Épuration" par Pierre-Denis Boudriot).

Maurice Garçon précisa : « Pierre Laval, qui s’était habillé et qui maintenant paraissait rétabli, marcha d’un pas ferme jusqu’à la porte de la prison et monta dans le fourgon qui le conduisit derrière la prison de Fresnes devant une butte qui pendant la guerre avait servi aux Allemands de lieu d’exécution. Quelques minutes suffirent pour le conduire au poteau. Il refusa l’escabeau qu’on lui proposait pour s’asseoir, se laissa lier au poteau et mourut. » ("Le Procès Laval : Compte rendu sténographique", 1946).



Un homme politique chevronné

Lorsque Philippe Pétain arriva au pouvoir le 16 juin 1940, Pierre Laval allait atteindre ses 57 ans et avait déjà acquis une expérience politique très grande. Pierre Laval était l’un des dirigeants les plus en vue de la IIIe République, encore plein de ressources et d’ambition. Sa trajectoire a cristallisé tout ce qu’il y a eu de pire chez un homme politique : électoralisme, opportunisme, vénalité, affairisme, et cela avant la haute trahison dont il fit preuve à partir de juin 1940 par sa collusion avec l’ennemi et par ses assassinats à grande échelle…

Après une licence en science naturelle, il est devenu avocat en 1909 (il défendait les militants CGT), gendre d’un maire radical, beau-frère d’un député socialiste, lui-même élu député socialiste de Saint-Denis en 1914, à l’âge de 30 ans. Exempté du service militaire (et donc pas mobilisable), pacifiste mais rallié à l’Union sacrée pendant la Première Guerre mondiale, appréciant Clemenceau au point que ce dernier lui proposa d’entrer dans son gouvernement en novembre 1917 (il avait 34 ans) comme Sous-Secrétaire d’État à l’Intérieur (auprès de Georges Mandel) mais son groupe socialiste avait renoncé à toute participation ministérielle, Pierre Laval fut élu maire d’Aubervilliers en mars 1923 (et constamment réélu jusqu’à la Seconde Guerre mondiale) contre une liste communiste, une liste SFIO (dont il était lui-même issu) et une liste du Bloc national.

Son fief électoral était un véritable champ d’amitiés et de clientélismes qui lui permettaient de s’affranchir des partis politiques grâce à son réseau d’élus locaux qui le firent élire sénateur en janvier 1927 (soutenu par le député-maire communiste de Saint-Denis Jacques Doriot). Sa carrière d’avocat, qu’il a menée en parallèle, lui assurera de très confortables revenus qu’il utilisa dans l’acquisition de journaux et de stations de radio, et aussi dans la création d’une agence de publicité. Sa fortune contribua à son impopularité.

Sa carrière ministérielle fut très riche : Ministre des Travaux publics du 17 avril 1925 au 29 octobre 1925 (gouvernement Paul Painlevé), puis Sous-Secrétaire d’État à la Présidence du Conseil du 28 novembre 1925 au 3 mars 1926 (gouvernement Aristide Briand), puis Ministre de la Justice du 9 mars 1926 au 19 juillet 1926 (gouvernement Aristide Briand), puis Ministre du Travail et de la Prévoyance sociale du 2 mars 1930 au 13 décembre 1930 et du 20 février 1932 au 3 juin 1932 (gouvernements André Tardieu) où il fit adopter des assurances sociales pour six millions de personnes (loi du 30 avril 1930 ; la sécurité sociale pour tous n’a été créée que le 4 octobre 1945, par une ordonnance de De Gaulle, il y a soixante-dix ans).


Quatre fois chef d’un gouvernement de la IIIe République

Enfin, il a atteint la direction du gouvernement le 27 janvier 1931 (à 47 ans) soutenu par une majorité composée des radicaux et des républicains modérés, poste qu’il occupa en dirigeant quatre gouvernements dont trois successivement : du 27 janvier 1931 au 6 février 1932 (cumulant avec le Ministère de l’Intérieur, puis, le 14 janvier 1932, avec le Ministère des Affaires étrangères). Son gouvernement fut renversé par le Sénat en raison de sa volonté de réformer le mode de scrutin pour les élections législatives.

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Il fut également Ministre des Colonies du 9 février 1934 au 13 octobre 1934 (gouvernement Gaston Doumergue à la suite des émeutes du 6 février) puis a pris la succession de Louis Barthou, assassiné dans l’attentat qui tua aussi le roi de Yougoslavie Alexandre 1er (en tout, six morts le 9 octobre 1934 à Marseille), comme Ministre des Affaires étrangères du 13 octobre 1934 au 24 janvier 1936 (gouvernements Gaston Doumergue, Pierre-Étienne Flandin, Fernand Bouisson et sous son propre gouvernement). Rejetant la politique de Briand de rapprochement avec l’Allemagne (devenue entre temps sous l’emprise nazie), Pierre Laval esquissa une alliance avec l’Italie de Mussolini pour contrer Hitler (c’était aussi le but de la venue du roi de Yougoslavie prévue à Paris). Mais l’invasion de l’Éthiopie par Mussolini entraîna des sanctions inévitable de la France et du Royaume-Uni et poussa Mussolini dans les bras de Hitler.

Chef du gouvernement, Pierre Laval fit une visite officielle aux États-Unis en octobre 1931 qui fut un véritable triomphe médiatique, au point d’avoir été considéré par le magazine "Time" comme "l’homme de l’année". Il retrouva la tête du gouvernement du 7 juin 1935 au 22 janvier 1936 (cumulant avec le Ministère des Affaires étrangères) et appliqua à l’aide de décrets-lois une politique économique très austère pour résister à la crise financière (entre autres mesures impopulaires, il baissa de 3% à 10% le salaire des fonctionnaires), ce qui n’a pas empêché le chômage de s’accroître. Les radicaux lui retirèrent leur confiance et le gouvernement fut renversé en janvier 1936, peu avant la victoire du Front populaire.


La préparation du pétainisme

Éloigné du pouvoir de 1936 à 1940, Pierre Laval chercha à trouver des soutiens auprès de Franco pour former un gouvernement dirigé par Philippe Pétain (qui fut par la suite ambassadeur de France en Espagne du 2 mars 1939 au 16 mai 1940, date à laquelle le maréchal fut nommé Vice-Président du Conseil dans le gouvernement de Paul Reynaud).

Celui qui avait milité pendant plusieurs années en faveur d’un gouvernement dirigé par Pétain (considéré à l’époque comme un républicain de centre gauche mais nationaliste) retrouva enfin la voie des ministères le 23 juin 1940. Pétain voulait le nommer le 16 juin 1940 Ministre de la Justice mais il refusa car il voulait les Affaires étrangères. Finalement, après la signature de l’Armistice, Pierre Laval intégra le gouvernement comme Ministère d’État sans portefeuille (numéro deux du gouvernement avec qualité de Vice-Président du Conseil).


« Vive la République quand même ! »

La présence de Pierre Laval le 10 juillet 1940 fut décisive au Casino de Vichy où se sont réunis les parlementaires. Ce fut lui qui persuada la plupart des parlementaires de voter les plein pouvoirs à Pétain. Sans lui, il serait très probable que le vote désapprouvât Pétain. Tout le monde était conscient qu’en les votant, ils enterraient la IIIe République et la démocratie.

Il n’y avait que 846 parlementaires inscrits au 10 juillet 1940 (544 députés élus lors de la victoire du Front populaire et 302 sénateurs) sur les 907 inscrits en 1939 (61 parlementaires communistes avaient été déchus de leur mandat le 16 janvier 1940 en raison du Pacte germano-soviétique signé le 23 août 1939). 670 ont pris part au vote (426 députés et 244 sénateurs) car 176 étaient absents, dont 27 avaient embarqué au bord du "Massilia"(en particulier Jean Zay et Pierre Mendès France). Le président de séance (comme c’est de coutume),  Jules Jeanneney n’a pas pris part au vote.

Sur 649 votes exprimés, 569 ont approuvé les plein pouvoirs et seulement 80 courageux ont voté contre. Enfin, 20 se sont abstenus. Parmi les opposants, on peut citer Léon Blum, Vincent Auriol, Jules Moch, André Philip, Paul Ramadier, Auguste Champetier de Ribes, Félix Gouin, Joseph Paul-Boncour, Jean Perrot… 36 parlementaires SFIO (socialistes) ont voté contre Pétain, mais 90 parlementaires SFIO ont voté pour Pétain. Vincent Badie (PS) a voté contre en criant : « Vive la République quand même ! ».

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Vincent Auriol, Ministre des Finances du Front populaire et futur premier Président de la IVe République, expliqua la solitude des socialistes opposés à Pétain : « Voici Léon Blum. Quelques rares et fidèles amis autour de lui. Où sont les 175 parlementaires socialistes ? Quelques-uns sans doute n’ont pas pu venir… mais les autres ? (…) Sur 150 députés et 17 sénateurs socialistes, nous ne sommes que 36 fidèles à la glorieuse et pure mémoire de Vaillant, de Guesde, de Jaurès. ».

Léon Blum lui aussi témoigna de sa solitude, Pierre Laval ayant réussi à retourner un à un beaucoup de parlementaires réticents : « Tel camarade qui, à mon entrée dans la salle, s’était précipité vers moi la main tendue, m’évitait visiblement au bout d’une heure. (…) Le sentiment cruel de ma solitude ne m’avait pas trompé : j’avais bien eu raison de me juger désormais comme un étranger, comme un suspect au sein de mon propre parti. ».

Une autre figure socialiste Daniel Mayer commenta le vote des socialistes ce jour-là : « Les socialistes représentaient un pourcentage relativement important du total des opposants [45%], mais il s’agit d’un pourcentage infime en face de la composition du parti socialiste [21%]. ».

En votant les plein pouvoirs à Pétain, les parlementaires lui ont adressé un chèque en blanc qui se révéla très coûteux à la France, aux Français, et aussi aux Juifs français ou étrangers qui résidaient en France.

Dans le prochain article, j’évoquerai la politique de Pierre Laval sous l’Occupation.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 octobre 2015)
http://www.rakotoarison.eu

Je conseille de lire la biographie par le gendre de Pierre Laval, René de Chambrun : "Pierre Laval devant l’Histoire" (éd. France-Empire, 1983).


Pour aller plus loin :
De Gaulle.
Pierre Laval.
Pétain.
Hitler.
La Shoah.
Mai et juin 1940.
Daniel Cordier.
Jean Zay.
Germaine Tillion.
Stéphane Hessel.
Irina Sendler.
Élisabeth Eidenbenz.
Céline.
Charles Péguy.
Jacques Chirac.
Le mythe gaullien de la rafle du Vel’ d’Hiv’.
Discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995 (texte intégral).
Discours de François Hollande du 22 juillet 2012 (texte intégral).
L’Europe, c’est la paix.
Ce qu’est le patriotisme.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20151015-pierre-laval.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/pierre-laval-de-l-arrivisme-172762

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/10/15/32748617.html

 

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18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 06:02

« Elle savait seulement que ce royaume, de tout temps, lui avait été promis et que jamais, pourtant, il ne serait le sien, plus jamais, sinon à ce fugitif instant, peut-être, où elle rouvrit les yeux sur le ciel soudain immobile, et sur ses flots de lumière figée, pendant que les voix qui montaient de la ville arabe se taisaient brusquement. Il lui sembla que le cours du monde venait alors de s’arrêter et que personne, à partir de cet instant, ne vieillirait plus ni ne mourrait. En tous lieux, désormais, la vie était suspendue, sauf dans son cœur où, au même moment, quelqu’un pleurait de peine et d’émerveillement. » ("L’Exil et le Royaume", Albert Camus, 1957).


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La crise des réfugiés en Europe apporte au moins une clarification dans la position de la classe politique. Il y a certaines surprises désagréables et d’autres plus rassurantes. Il y a une urgence, protéger la vie de ceux qui l’ont risquée pour fuir la guerre et la barbarie, et il y a parallèlement une nécessité à plus long terme pour arrêter cet exode, à savoir rétablir la stabilité en Syrie et en Irak, et cela passe forcément par une intervention militaire au sol contre Daech sous l’égide de l’ONU avec l’accord non seulement de l’OTAN mais aussi de la Russie, de la Turquie, de l’Iran et de l’Arabie Saoudite. C’est bien ce qui s’est entrevu lors des deux débats à l’Assemblée Nationale, l’un sur une intervention en Syrie le 15 septembre 2015, l’autre sur les réfugiés le 16 septembre 2015.

Humanité pour l’accueil en Europe (on a suffisamment déploré la répression contre les chrétiens d’Orient pour maintenant ne pas agir concrètement en les aidant, eux et les non chrétiens tout autant opprimés), mais fermeté contre Daech. On a parfois l’impression qu’il y a échange de valeurs dans certaines réflexions.

La réalité historique est que les grands mouvements migratoires ont toujours favorisé le dynamisme économique. Le dernier en France a eu lieu après la guerre d’Algérie avec l’arrivée des pieds noirs et des harkis, généralement mal accueillis en France (il suffit d'écouter ce qu'en disaient des personnalités comme Gaston Defferre ou Louis Joxe en juillet 1962) mais qui ont contribué au dynamisme économique des années 1960.

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L’ancien Ministre des Finances Alain Madelin est l’une des rares personnalités politiques à comprendre ce qu’est l’économie et surtout, à être intellectuellement cohérent. Même s’il a quitté la politique pour un fonds d’investissement et les médias (il intervient régulièrement sur BFM Business), il est capable de dire des vérités que ses anciens amis politiques refusent pourtant d’admettre : l’immigration a toujours été une chance pour le pays d’accueil.

Et le 15 septembre 2015, il citait notamment l’émigration irlandaise massive au milieu du XIXe siècle en rappelant qu’il y a eu les mêmes désastres humains que dans la Méditerranée aujourd’hui puisqu’un bateau sur cinq a fait naufrage lors de la traversée de l’Atlantique.


Causes de l’exode irlandais

Appesantissons-nous justement sur l’émigration irlandaise. Elle a commencé dès le XVIe siècle en raison des persécutions religieuses (vers la France, l’Italie et l’Espagne, des pays catholiques) puis à partir du XVIIIe siècle lors de la révolution industrielle (entre 1815 et 1845, 500 000 Irlandais ont émigré vers l’Angleterre). Mais au milieu du XIXe siècle, les Irlandais ont massivement émigré vers le Canada et les États-Unis. Avec la navigation à vapeur, trois semaines suffisaient pour traverser l’Atlantique au lieu de douze sur un voilier.

La première cause fut la grande famine entre 1845 et 1852 qui a considérablement appauvri et affamé la population irlandaise, une famine due au mildiou (champignon) qui a ravagé les cultures de pommes de terre et due aussi à l’indifférence des Britanniques. Les récoltes dévastées pendant plusieurs années de suite ont été la cause d’une grande malnutrition et aussi d’une épidémie de choléra. Par la volonté des grands exploitants anglais qui voulaient continuer leur business, l’Irlande a quand même continué à exporter vers l’Angleterre alors que sa production avait chuté de 40% !


Un bilan très lourd

Le bilan fut très lourd sur la population irlandaise, sur 8 millions d’habitants en 1840, près de 1,5 million sont mortes de faim ou de maladie et 2 millions s’expatrièrent en quelques années. La population a donc diminué énormément (d’un tiers !). Entre 1841 et 1920, plus de 5 millions d’Irlandais ont émigré. L’Irlande en 1911 s’est retrouvée avec sa population de 1800 (4,5 millions de personnes).

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Tout était bon pour quitter l’Irlande et tout le monde voulait embarquer dans des navires qui traversaient l’Atlantique. Le rêve américain a ainsi touché près des trois quarts des candidats irlandais à l’émigration (aujourd’hui, ce serait le rêve allemand, et sûrement pas le rêve français, que François Hollande avait pourtant promis de "réenchanter"). Entre 1840 et 1860, les trois quarts des 4 millions d’Européens venus aux États-Unis étaient soient des Irlandais soit des Allemands (fuyant l’Allemagne après le réveil des idées nationales en 1848). Aux États-Unis, le nombre d’habitants nés à l’étranger a presque doublé entre 1850 à 1860, passant de 2,2 à 4 millions de personnes. Entre 1820 et 1967, il y a eu 43 millions de personnes qui sont venues vivre aux États-Unis dont 9,4 millions d’Irlandais ! Au début du XXe siècle, la moyenne était de l’ordre de 1 million de personnes émigrant aux États-Unis par an.


Une traversée maritime très dangereuse

Ce fut dramatique pour les personnes qui ont choisi l’émigration car la très longue traversée de l’océan fut épouvantable. Beaucoup moururent avant d’atteindre la côte américaine, soit noyés dans un naufrage, soit par des épidémies car les conditions d’hygiène n’avaient pas été respectées. Les passagers étaient traités comme des chiens par les marins, les femmes et les filles risquaient d’être violées en permanence, etc. La distribution de nourriture était régulièrement accompagnée de violences et de bagarres.

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À l’époque de la grande famine, on a évalué à 9% le nombre de morts dans les navires (si l’on doit tenir une comparaison macabre, les réfugiés qui ont traversé la Méditerranée depuis le début 2015 avaient environ 1% de risque de mourir noyés ou asphyxiés par la suite, souvent grâce à l’Union Européenne qui a sauvé du naufrage des centaines de milliers de migrants). À la fin du XIXe siècle, la loi avait imposé aux compagnies maritimes certaines normes de sécurité et de hygiène et afin de les encourager à les respecter, une amende avait été instituée à raison de 10 dollars par mort pendant la traversée…


Un début difficile

La plupart des migrants irlandais se sont installés dans les grandes villes à l’est des États-Unis, principalement à New York (en particulier Ellis Island, île près de Manhattan à partir de 1892) et à Boston, mais aussi à Chicago, à La Nouvelle Orléans et pour les plus riches à San Francisco. Certains ont émigré aussi au Canada, mais souvent pour pouvoir entrer ensuite aux États-Unis. Les migrants irlandais représentaient alors un tiers de l’immigration aux États-Unis.

Aux États-Unis, les conditions de vie des arrivants irlandais furent au départ difficiles, ils se sont retrouvés à se loger dans des habitations insalubres (suintant la saleté et les immondices, comme le décrivait Charles Dickens) et à travailler dans les tâches pénibles de construction avec une rémunération très faible. Leur intégration n’était pas forcément facile à cause de la langue (gaëlique) et de la religion (catholique).

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Malgré la xénophobie de certains habitants d’origine (qui les traitaient de tous les maux et préjugés, paresseux, ivrognes, etc., et les représentaient même en singes), les émigrés irlandais sont parvenus à s’investir dans les institutions économiques, sociales et politiques à la fin du XIXe siècle et même à faire fortune (moins de 20% des émigrants irlandais occupaient un emploi sans qualification au début du XXe siècle).


L’intégration malgré la religion

Le courant anticatholique aux États-Unis s’est confondu avec le courant contre les migrants irlandais pendant la seconde moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle, au point de craindre que les Irlandais préférassent obéir à leur pape qu’à leur pays d’accueil (il était alors dit que leur Église était "une, sainte, catholique, apostolique et irlandaise" !). Dans les faits, les "Irlandais" ont su prendre des positions importantes au sein du Parti démocrate. Le premier candidat catholique à l’élection présidentielle fut Al Smith en 1928 (contre Herbert Hoover) et le courant anticatholique (ou anti-irlandais) s’est arrêté avec l’élection du Président John F. Kennedy le 8 novembre 1960.

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D’origine irlandaise et beaucoup critiqué pour sa religion, John Kennedy avait commencé sa campagne présidentielle devant une assemblée de pasteurs protestants en affirmant ceci : « Je crois en une Amérique où la séparation de l’Église et de l’État est absolue, une Amérique où aucun prélat catholique ne saurait dicter au Président (fût-il catholique) comment agir, et où aucun pasteur protestant ne saurait dire à ses paroissiens pour qui voter. (…) Une Amérique où aucune organisation religieuse ne saurait imposer, directement ou indirectement, les vues de ses représentants au public ou à la population en général : une Amérique où la liberté religieuse est une et indivisible, de sorte qu’une attaque contre une Église soit perçue comme une attaque contre toutes les Églises. (…) Je ne suis pas le candidat catholique à la Présidence. Je suis le candidat du Parti démocrate à la Présidence, qui s’avère également être catholique. Je ne parle pas au nom de mon Église sur les questions d’intérêt public, et l’Église ne s’exprime pas en mon nom. » (Houston, le 12 septembre 1960).


Contribution à la richesse de l’Amérique

Aujourd’hui, il y a environ 33 millions d’Américains qui se déclarent d’origine irlandaise, c’est-à-dire 11% de la population. Ils sont parmi les plus prospères des États-Unis, avec un niveau d’étude, une profession et des rémunérations très au-dessus de la moyenne. Leur enrichissement a favorisé leur départ des quartiers irlandais des grandes villes et les mariages avec des non-Irlandais puis avec des non-catholiques furent de plus en plus courant jusqu’à se mélanger complètement avec le reste de la population des États-Unis.

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(JFK avec sa famille irlandaise en 1963)


Les immigrés irlandais ont ainsi montré qu’ils pouvaient devenir de "bons Américains" sans pour autant renoncer à leur héritage culturel et religieux. L’assimilation n’était donc pas un processus dans un seul sens et les États-Unis se sont aussi transformés par leur apport. Les descendants des migrants irlandais ont largement contribué à la réputation et à la prospérité des États-Unis, ce fut le cas notamment de deux Présidents, John Kennedy et Ronald Reagan, de l’astronaute Neil Armstrong (le premier homme sur la Lune), de l’industriel Henry Ford, aussi du chanteur Jim Morrison, des acteurs Grace Kelly, John Wayne, Robert De Niro, George Clooney, Clint Eastwood, Kevin Costner, Harrisson Ford, Johnny Depp, etc.


Urgence humanitaire et vision historique

Dans l’histoire du monde, les Européens ont été parmi les peuples qui ont le plus émigré pour différentes raisons et en particulier les difficultés économiques, la guerre et l’oppression. Il faudrait avoir la mémoire vraiment courte pour que ceux-ci restent indifférents à la détresse que leurs propres parents ou aïeuls avaient eux-mêmes connue très fréquemment au cours de leur histoire très mouvementée. Surtout au point d’en arriver à des affrontements comme ce 16 septembre 2015 à la frontière entre la Serbie et la Hongrie.

L’accueil des réfugiés a toujours présenté un défi pour les pays d’accueil, un défi économique mais aussi politique, mais la réalité historique, c’est que cela a toujours abouti à un enrichissement du pays. L’oublier, c’est ne pas connaître l’histoire.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 septembre 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
John F. Kennedy.
L’immigration irlandaise.
Fausses peurs et vrais défis.
La révocation de l’Édit de Nantes.
Angela Merkel.
François Hollande.
Jean-Claude Juncker.
Le coq devenu hérisson ?
Sauvez l’âme française (Koztoujours, le 3 septembre 2015).
Que sommes-nous devenus ? (Christian Schoettl, le 31 août 2015).
L'humanité échouée.
L'exemple allemand.
Aylan invité au Conseil de sécurité de l'ONU.
Lettre de Mgr Saliège le 23 août 1942 sur la personne humaine (texte intégral).
Les Français sont-ils vraiment eurosceptiques ?
Chaque vie humaine compte.
Rouge de honte.
Les drames de Lampedusa.
L’Europe doit faire quelque chose.
L’humain d’abord.
L’immigration en Hollandie.
Une chance pour l‘Europe.
Les valeurs de la République.
Le gaullisme, c’est d’abord des valeurs.
Valeurs républicaines et patriotisme.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20150918-emigration-irlandaise.html

http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/un-exemple-d-emigration-massive-171973

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/09/18/32641803.html



 

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14 septembre 2015 1 14 /09 /septembre /2015 06:23

Qu’as-tu fait de tes 20 ans ? Un Français a pu répondre : la guerre, et je l’ai gagnée !


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Ah, Marignan, souvenez-vous (quand vous étiez petit), c’était …en 1515. Plus exactement, le 14 septembre 1515. Il y a donc précisément cinq cents ans. Un demi-millénaire. Par les hasards des dates historiques, après avoir honoré Napoléon Ier (les 200 ans de Waterloo) et Louis XIV (les 300 ans de sa mort), voici que l’année 2015 célèbre un troisième monarque majeur de l’Histoire de France, le roi François Ier, premier de la branche Valois-Angoulême de la dynastie des Capétiens (qui n’est ni un pape, ni un ancien Président de la République, ni un autre Président de la République, ni un candidat centriste, ni un ancien Premier Ministre…).

L’année 1515 fut capitale dans la destinée de François Ier. Le 1er janvier 1515, le roi Louis XII est mort sans laisser de descendance masculine. C’est alors François Ier, fils de Charles d’Angoulême, le cousin de Louis XII, qui lui succéda selon la loi salique. Il fut sacré à Reims le 25 janvier 1515. Pour aider à convaincre d’être le seul héritier (il fut considéré ainsi par Louis XII dès    avril 1498), il avait épousé Claude de France, la fille de Louis XII, le 18 mai 1514 (les fiançailles avaient eu lieu dès le 21 mai 1506).

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Né le 12 septembre 1494 à Cognac, il avait alors 20 ans quand il accéda au trône de France. Il avait déjà acquis une solide réputation d’humaniste, de protecteur des arts et de la culture, encourageant l’impression des livres. Il fut d’ailleurs le roi symbole de la Renaissance en raison de ses ambitions italiennes initiées par ses deux prédécesseurs, Louis XII et Charles VIII, le dernier Valois direct.

Car le contexte de 1515, c’était que la France était depuis plusieurs dizaines d’années engagées dans des guerres en Italie (en tout, onze guerres entre le 2 septembre 1494 et le 3 avril 1559) : pour des raisons de succession dynastique, la France revendiquait le Duché de Milan et le Royaume de Naples. Des alliances parfois changeantes des Suisses, soutenant certaines fois les Milanais (dirigés par le jeune duc Maximilien Sforza et alliés au pape Léon X, un Médicis, et à l'empereur Maximilien Ier) et d’autres fois les Français, avaient permis à la France d’occuper une partie de l’Italie à la fin du XVe siècle et début du XVIe siècle.

François Ier renonça à Naples mais pas à Milan. Il ne perdit pas de temps et organisa la reconquête du Duché de Milan. Pour cela, il a fait construire une nouvelle voie pour franchir les Alpes et surprendre les Suisses (plus au sud que la route habituelle). Le chevalier Bayard participa à cette aventure, nommé lieutenant-général du Dauphiné dès le 20 janvier 1515 par le roi (Bayard fut acclamé par la foule grenobloise lors de son arrivée le 17 mars 1515). L'avant-garde des troupes françaises a été menée par La Palice, fait maréchal de France le 7 janvier 1515. Comme Napoléon plus tard, François Ier accompagna lui-même ses troupes en Italie et ce fut sa mère qui s’occupa provisoirement de la régence.

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La bataille de Marignan a eu lieu les 13 et 14 septembre 1515. Les affrontements se sont arrêtés avec le coucher du jour puis de la lune, rendant la nuit très obscure et plongeant tous les belligérants dans une grande confusion. Il est même rapporté que le roi de France aurait passé toute la nuit à moins de cent mètres d’un canon suisse ! La bataille fut terrible. Les Français et leurs alliés vénitiens (alliance depuis le 14 mars 1513, quelques semaines après la mort du puissant pape Jules II) avaient environ 35 000 hommes tandis que les Suisses et les Milanais 22 000 (ce sont des estimations). Elle fut particulièrement longue et meurtrière. Les Français ont pris l’avantage grâce à leur artillerie, la plus puissante de l’époque et le renfort des troupes vénitiennes. En tout, le bilan humain fut consternant, entre 14 000 et 18 000 morts, dont les deux tiers environ du côté suisse.

Certains ont raconté que le lendemain de la victoire, le roi se faisait adouber par le plus glorieux des chevaliers, Bayard. Narration parfois contestée mais pourtant très plausible. Bayard était le noble idéal pour le mettre en référence.

Le 17 septembre 1517, les troupes française entrèrent à Milan et Maximilien Sforza se rendit le 4 octobre 1515 (il fut exilé à Paris où il mourut le 4 juin 1530). François Ier a pu faire son entrée triomphale à Milan le 11 octobre 1515 avec l'allégeance du duc de Savoie Charles III (qui perdit beaucoup d'influence dans le Piémont) et du marquis de Montferrat Guillaume IX Paléologue.

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La victoire de Marignan sur les Suisses a abouti au Traité de Fribourg le 29 novembre 1516 pour maintenir une paix perpétuelle entre la France et la Confédération helvétique (qui a tenu jusqu’à l’invasion de la France révolutionnaire en 1792) et qui fut à l’origine de la neutralité suisse signée le 20 mars 1815 au Congrès de Vienne.

Elle a aussi permis une issue provisoire du différend franco-espagnol avec la signature du Traité de Noyon le 13 août 1516 par François Ier et Charles Quint, où Charles Quint reconnaissait la souveraineté française sur Milan tandis que François Ier renonçait à celle sur Naples. Charles Quint (cinq ans plus jeune que lui) fut ensuite son adversaire récurrent, l'héritier de quatre royaumes, ceux d’Espagne, d’Autriche, de Bourgogne et de Naples. Charles Quint lui souffla, à l’âge de 19 ans, la couronne impériale du Saint Empire Romain Germanique le 28 juin 1519 pour la succession de son grand-père Maximilien Ier. Charles Quint fut le dernier empereur à garder l’ambition carolingienne de représenter le monde chrétien face à l’empire ottoman qui s'était étendu jusqu'aux portes de Vienne, mais la France a toujours refusé une telle bipolarité qui l’aurait écartée du jeu diplomatique.

En outre, la France a conclu le 18 août 1516 avec le pape Léon X le Concordat de Bologne ("Primitiva illa ecclesia") qui a établi les relations entre la France et l'Église catholique en donnant un grand pouvoir de nomination au roi (enregistré au Parlement de Paris le 22 mars 1518). Ce concordat resta en vigueur jusqu'à l'instauration de la constitution civile du clergé adoptée par la Constituante le 12 juillet 1790.

Défait à Pavie le 24 février 1525 par Charles Quint (au cours de la bataille, Le Palice fut tué et reçut en épitaphe : "Hélas, s'il n'était pas mort, il ferait encore envie" compris en "il serait encore en vie"), François Ier réduisit les prétentions françaises sur l'Italie sans y renoncer vraiment. La défaite a entériné la longue rivalité entre la France catholique et les Habsbourg. Ces ambitions françaises sur l’Italie restèrent intactes jusqu’au XIXe siècle puisque les troupes françaises occupèrent Rome encore sous le futur empereur Napoléon III (lire Victor Hugo à ce sujet).

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Mais au-delà de ses conséquences diplomatiques, la victoire de Marignan fut un formidable outil de communication personnelle (pour ne pas dire propagande) à l’intérieur de la France, montrant un jeune roi courageux et victorieux, qu’une silhouette forte et malicieuse accentuait (il mesurait un mètre quatre-vingt-dix-huit). Il renforça d’ailleurs son pouvoir personnel, jusqu’à amorcer un absolutisme que Louis XIV symbolisa par excellence cent cinquante ans plus tard. C’est ce roi qui écrivait dans chacun de ses actes : « Parce que tel est mon bon plaisir. » reprenant une vieille formule latine : "Quod principi placuit legis habet vigorems". Le témoignage d’un ambassadeur de Venise fut éloquent : « Pour ce qui est des grandes affaires de l’État, de la paix et de la guerre, Sa Majesté, docile en tout le reste, veut que les autres obéissent à sa volonté ; dans ces cas-là, il n’est personne à la cour, quelque autorité qu’il possède, qui ose en remontrer à Sa Majesté. » (Marino Cavalli qui ajouta : « Et si le roi de France n’avait pas rencontré dans sa route un prince aussi puissant […] que l’est Charles Quint […], la dignité impériale appartiendrait derechef à la France. »).

Ce roi a signé le texte juridique le plus ancien encore en vigueur en France, à savoir, l'ordonnance de Villers-Cotterêts enregistrée par le Parlement de Paris le 6 septembre 1539 dans laquelle notamment il a instauré le droit de légitime défense (art. 168), a imposé l'usage exclusif du français comme langue administrative (art. 110) et a rendu obligatoire un registre des naissances dans un état-civil (art. 51).

François Ier a favorisé une cour pléthorique (de plus de dix mille personnes), a fait construire les villes du Havre et de Vitry-le-François (d’où son nom) et construire ou restaurer de nombreux châteaux (Saint-Germain-en-Laye, Fontainebleau, Ambroise, Blois, Chambord, le Louvre, Villers-Cotterêts, etc.). Il a par ailleurs augmenté énormément les impôts pour payer ses guerres (taille doublée, gabelle triplée, renforcement du protectionnisme douanier, etc.).

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François Ier est mort le 31 mars 1547 à 52 ans au château de Rambouillet, d’une septicémie et d’une insuffisance rénale, après plusieurs jours d’agonie. et fut enterré à la Basilique Saint-Denis auprès de son premier fils et de sa première épouse. Il a laissé à la postérité le nom et la date de la fameuse bataille de Marignan, qui est connue de nos jours de tous les écoliers chevronnés, même cinq cents ans plus tard ! Peu de souverains peuvent l’égaler sur ce registre de la mémoire, à l’instar de la guerre des Gaules de Jules César et des batailles napoléoniennes.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 septembre 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Louis XIV.
Congrès de Vienne.
Napoléon Ier à Waterloo.
Napoléon III en Italie.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20150914-marignan.html

http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/marignan-victoire-marketing-a-la-171757

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1 septembre 2015 2 01 /09 /septembre /2015 05:57

« Le roi était si habitué à ce que l’on vécût pour lui qu’il n’imaginait pas que l’on pût mourir pour soi. » (Madame de Maintenon).


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Il y a exactement trois siècles, le 1er septembre 1715, s’est achevé l’un des règnes les plus longs d’Europe et le plus long de l’histoire millénaire de la France, soixante-douze ans et trois mois et demi. Le roi Louis XIV est né le 5 septembre 1638 à Saint-Germain-en-Laye et devint roi le 14 mai 1643 à l’âge de 4 ans, à la mort de Louis XIII, son père. Il fut sacré à Reims le 7 juin 1654 (considéré majeur depuis le 7 septembre 1651). Il fut le petit-fils de Henri IV, l’arrière-arrière-petit-fils de Charles Quint et en raison de la consanguinité, plusieurs fois descendant (entre autres) de Ferdinand Ier du Saint Empire Romain Germanique (frère et successeur de Charles Quint).

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Il n’aimait pas se rendre au château de Saint-Germain-en-Laye car depuis la terrasse, s’il ne pouvait pas (encore) voir la Tour Eiffel ni la Tour Montparnasse, il pouvait cependant apercevoir les deux tours de la basilique de Saint-Denis qui lui rappelaient sans cesse sa mortalité, puisque tous les rois de France y étaient enterrés. Étrangement, lui, le grand architecte qui a fait ériger entre autres le dôme des Invalides et une ville à Versailles, il n’avait rien construit près du Mont Valérien pour cacher Saint-Denis, quelque chose comme… les tours de La Défense, par exemple !…

Après trois semaines d’agonie, Louis XIV s’éteignit peu avant ses 77 ans le 1er septembre 1715 à huit heures et quart du matin des suites d’une gangrène mal diagnostiquée (l’état de la médecine laissait à désirer, comme aurait dit son auteur préféré Molière).


Une succession pas évidente

Même s’il a commencé à s’intéresser au pouvoir dès l’âge de 16 ans (il avait commencé par augmenter les impôts le 13 avril 1655), il a pris réellement les commandes du pouvoir à la mort du cardinal Jules Mazarin, le 9 mars 1661 (à l’âge de 22 ans) et a développé à son paroxysme la notion de monarchie absolue de droit divin. Il a tellement marqué l’Europe qu’il n’était pas utile de préciser son nom dans les cours européennes pour annoncer que "le roi" était mort. Après avoir été exposé au peuple, son corps fut transporté le 9 septembre 1715 à Saint-Denis, en pleine nuit pour éviter les émeutes. Sa tombe fut ensuite profanée pendant la Révolution, le 14 octobre 1793, et ses restes jetés dans une fosse commune, comme la plupart de ses prédécesseurs et successeurs.

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Entre 1711 et 1714, Louis XIV perdit de nombreux membres de sa famille et presque tous ses héritiers, de maladie ou d’accident. Le futur Louis XV n’était qu’un bébé à la santé fragile et s’il mourait avant le roi, la couronne aurait dû revenir à Philippe V, le roi d’Espagne, petit-fils de Louis XIV d’une branche cadette mais qui avait renoncé à la couronne de France pour lui et ses descendants lors du Traité d’Utrecht des 11 avril et 13 juillet 1713 (condition pour permettre à un Bourbon de régner en Espagne, la Grande-Bretagne ne voulant absolument pas d’un royaume continental trop puissant réunissant la France et l’Espagne). Juan Carlos, et son fils, l’actuel roi d’Espagne, Felipe VI (depuis le 19 juin 2014) sont les descendants directs de Philippe V et font partie, avec la branche luxembourgeoise, des derniers représentants régnants de la dynastie capétienne.

Pour éviter que la couronne ne passât à la branche d’Orléans (issue de son frère et représentée par son neveu Philippe, le duc d’Orléans), Louis XIV signa l’édit du 29 juillet 1714, peu avant sa mort, où il proposa le droit de succession (« à défaut de tous les princes de sang royal ») à deux de ses enfants adultérins issus de sa liaison avec Madame de Montespan, le duc du Maine et le comte de Toulouse. Une décision qui remettait en cause la loi salique et qui avait pour but d’éviter une épouvantable querelle dynastique entre la maison royale d’Espagne et la branche d’Orléans.

Louis XIV n’avait pas tort de craindre une telle querelle puisque bien plus tard, après la mort de Henri d’Artois, duc de Bordeaux et comte de Chambord, le 24 août 1883, dernier descendant de Louis XIV lui-même sans descendance, certains légitimistes refusèrent leur ralliement à la maison d’Orléans issue alors de Louis-Philippe, arrière-arrière-petit-fils de Philippe d’Orléans et dont le représentant actuel, depuis le 19 juin 1999, est Henri Philippe d’Orléans (82 ans), comte de Paris et ancien comte de Clermont, pour soutenir la branche espagnole, représentée depuis le 30 janvier 1989 par Louis Alphonse de Bourbon (41 ans), duc d’Anjou, considéré comme le plus proche du trône de France selon la loi salique.

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Le bébé toutefois survécut. Ce fut donc l’arrière-petit-fils de Louis XIV, devenu Louis XV (1710-1774), qui lui succéda, mais il n’avait que 5 ans et la véritable bataille du pouvoir a eu lieu pour la régence.  Soutenu par le testament du roi remis le 26 août 1715, le duc du Maine (enfant adultérin) devait devenir régent et Philippe d’Orléans (neveu) seulement président du conseil de régence (sans pouvoir). Mais Philippe d’Orléans réussit à convaincre le Parlement de Paris de lui attribuer dès le lendemain de la mort du roi le titre de régent jusqu’à la majorité de Louis XV, le 15 février 1723. Le coup d’État posthume de Louis XIV n’a donc pas abouti, mais ce dernier n’avait eu aucune illusion puisque quelques jours avant de mourir, il avait dit au duc du Maine : « Vous l’avez voulu, mais sachez que quelque grand que je vous fasse et que vous soyez de mon vivant, vous n’êtes rien après moi, et c’est à vous après à faire valoir ce que j’ai fait pour vous, si vous le pouvez. ».

Curieusement, le plus connu des rois de France chez nos écoliers ne jouit pas d’une forte popularité au sein de la République française depuis cent cinquante ans, au contraire pourtant d’un de ses clones imitateurs, Napoléon Ier qui remarquait, dans ses mémoires : « Le Soleil lui-même n’a-t-il pas des taches ? Louis XIV fut un grand roi. C’est lui qui a élevé la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne, quel est le roi de France qu’on puisse comparer à Louis XIV sous toutes ses faces ? ». Cette année 2015 aura à cet égard été l’occasion de revisiter trois grandes figures d’hommes d’État qui ont bâti la France moderne, Louis XIV, Napoléon Ier (le second centenaire de la fin de son règne), ainsi que De Gaulle (et son appel). J’aurais presque osé dire les trois seules grandes figures des quatre derniers siècles si je n’avais pas oublié Clemenceau et peut-être Gambetta.

Revenons donc sur ce roi qui prit pour symbole le Soleil. Grand politique, grand économique, mais aussi grand culturel. Il a aimé et encouragé les arts et la culture : Molière, Lully (j’avais évoqué récemment "Armide"), Charles Le Brun, André Le Nôtre, etc. Il fut à l’origine de la création de la Comédie-Française, de la protection de l’Académie française, etc.

Louis XIV a aussi été un grand bâtisseur (la mégalomanie parisienne de François Mitterrand a dû provenir de cette volonté d’imiter Louis XIV-le-Grand) : agrandissement du château de Versailles, restauration du château des Tuilerie par Le Brun, construction à Paris du pont Royal, des Champs-Élysées, de l’Observatoire, des Invalides, de la Place des Victoires, de la Place Vendôme, de l’Observatoire, des arcs de triomphe de Saint-Denis et Saint-Martin, construction du château de Marly, restauration des jardins à Versailles et Saint-Germain-en-Laye par Le Nôtre, etc.


Slogans et logos

Les attributs marketing du pouvoir donnaient l’idée de hauteur et de grandeur. Le roi s’est revendiqué le Soleil très tôt (mais on attribue l’expression du Roi Soleil seulement bien plus tard sous la Monarchie de Juillet), et il a même joué le rôle du Soleil dans un ballet mémorable le 23 février 1653 où il apparaissait en dernière scène dans toute sa splendeur entouré de l’Honneur, de la Victoire, de la Valeur et de la Renommée. Sa vie est par la suite devenue une longue pièce de théâtre avec un large public de courtisans. Tout était mis en scène, ses levers, ses couchers, ses amours, ses nombreux ennuis de santé (et son endurance physique), etc.

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Louis XIV n’avait pourtant pas choisi ni apprécié sa devise "Nec pluribus impar" (c’est du latin) qu’un courtisan lui avait proposée et presque imposée le 5 juin 1662 à l’occasion de la fête du carrousel organisée pour la naissance du Grand Dauphin (le premier fils de Louis XIV) et dont la traduction serait particulièrement difficile à établir réellement tant plusieurs sens seraient possibles (j’éviterai donc soigneusement sa traduction en français) : « On ne voit pas bien clairement ce que signifie cette devise. Louvois l’explique ainsi : "Seul contre tous", mais Louis XIV, dans ses "Mémoires", lui donne un autre sens : "Je suffirai à éclairer encore d’autres mondes". Le véritable sens est probablement celui-ci : "Au-dessus de tous (comme le Soleil) ". » (Pierre Larousse, "Fleurs latines des dames et des gens du monde", 1894). On retrouve cette devise encore actuellement sur les canons de la cour des Invalides à Paris.

Il n’est pas ici question de retracer ce "siècle de Louis XIV", selon l’expression de Voltaire, historiographe officiel de son successeur, mais d’en évoquer juste quelques éléments.


L’actif et le passif

C’est probablement impressionné par la Fronde que le jeune Louis XIV prit la mesure de la nécessité d’installer un pouvoir central fort. Il le fit avec une ferme volonté au point de personnifier la monarchie absolue de droit divin (déjà amorcée par Louis XIII avec Richelieu).

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Après sa première communion à l’église Saint-Eustache de Paris à Noël 1649, il était entré au conseil de régence à 11 ans en "pleine" Fronde (qui s’est déroulée entre le 15 juin 1648 et le 3 août 1653 contre Mazarin). Louis XIV décida alors de poursuivre la stratégie de Richelieu en réduisant considérablement l’influence de la noblesse (par le développement d’une cour) et en misant tout sur une administration centralisée (prééminence des intendants sur les gouverneurs).

Pour cela, au cours de son règne, il se fit aider de deux ministres rivaux qui marquèrent durablement la France, Colbert (pour l’économie, les finances, l’administration) et Louvois (pour la guerre). À eux, il faut rajouter Nicolas de La Reynie pour la restructuration de la police parisienne (et la mise en place d’un véritable service de renseignements), ainsi que Vauban, ingénieur et militaire de génie, qui, sans fonction vraiment politique, fut le grand architecte des fortifications [en particulier à Besançon, Belfort, Briançon, Lille] qui ont protégé le royaume jusqu’à la fin du XVIIIe siècle (« Une ville construite par Vauban est une ville sauvée, une ville attaquée par Vauban est une ville perdue. »). Avec Colbert, le roi a aussi beaucoup investi dans le développement d’une marine de guerre française (près de quatre cents vaisseaux de guerre ont été construits durant son règne). Louis XIV créa également le Code Louis en 1666, 1667 et 1670 (préfiguration du futur code civil et construction juridique d’un État réellement unifié, qui était encore très divisé entre les différentes provinces).

Formé militairement par Turenne, Louis XIV aimait faire la guerre (il le regretta à la fin de sa vie), et engagea cinq guerres en Europe, qui durèrent en tout trente-deux ans au cours de son règne, essentiellement contre les ennemis de toujours de la France d’alors, les Habsbourg qui encerclaient le royaume au nord, à l’est et au sud. Cependant, si le roi a réussi à réduire la puissance espagnole (en y plaçant un Bourbon, son petit-fils Philippe V), la fin de son règne a vu surgir deux nouvelles puissances européennes, la Grande-Bretagne et l’Autriche.

En faisant de la France la première puissance militaire de l’Europe, Louis XIV est parvenu à agrandir le royaume, malgré parfois son isolement diplomatique. À la fin de son règne, le territoire de la France s’est étendu avec de nouvelles acquisitions : l’Alsace (avec finalement Strasbourg mais sans Mulhouse), la Sarre, le Hainaut, les Trois-Évêchés (Metz, Verdun, Toul), le comté de Bourgogne sur l’actuelle Franche-Comté (Besançon), l’Artois et la Flandre française (Dunkerque, Lille, Cambrai), le Roussillon (Perpignan), Orange, Barcelonnette furent intégrés au royaume de France. Louis XV récupéra ensuite la Lorraine et il a fallu attendre la Révolution pour une extension supplémentaire et la stabilisation du territoire sous la forme d’un hexagone consacré par le Congrès de Vienne cent ans après la mort de Louis XIV.

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L’essor économique a été favorisé par une politique très volontariste de Colbert qui encouragea le capitalisme d’État, les exportations, la construction de nouvelles infrastructures (nouvelles routes ; canal du Midi reliant l’Atlantique à la Méditerranée ; création ou développement des ports de Brest, Toulon, Rochefort, Sète, Lorient et Marseille, etc.), et le développement de nouvelles industries, tant privées (Saint-Gobain fondé en 1665 sous le nom de Manufacture royale des glaces, etc.) que publiques (Manufacture des Gobelins "relancée" en 1663 avec beaucoup d’avantages fiscaux, etc.) tout en réduisant les importations avec des barrières protectionnistes. Une politique que certains (ir)responsables politiques, trois cent cinquante ans plus tard, voudraient voir renaître malgré un contexte totalement différent (globalisation des échanges, nombreux accords douaniers, Internet, transport aérien et maritime massif, etc.).

Au passif de Louis XIV, au-delà des guerres et aussi de deux véritables ravages du Palatinat pour défendre le Rhin, un massacre sanglant commis par Turenne en juillet 1674 et une destruction organisée par Louvois au printemps 1689 (ce qui serait à l’origine, selon certains historiens, du contentieux franco-allemand), on pourrait citer notamment les augmentations considérables des impôts (mais la famille royale n’en fut plus exonérée) et la promulgation du Code Noir en mars 1685 qui réglementait l’esclavage (et confirmait des peines de mutilation ou de mort, mais apportait aussi des droits aux esclaves et rappelait paradoxalement le principe d’égalité entre humains qu’a toujours prôné l’Église catholique, notamment par quatre lettres papales, "Unum est" rédigée en septembre 873 par le pape Jean VIII, et "Pastorale officium" rédigée le 29 mai 1537, "Veritas ispsa", rédigée le 2 juin 1537, et "Sublimis Deus" rédigée le 9 juin 1537 par le pape Paul III, qui condamnèrent et interdirent la pratique de l’esclavage).

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On pourrait enfin ajouter, sous l’influence de Madame de Maintenon et du clan des Le Tellier (après la mort de la reine Marie-Thérèse d’Espagne et de Colbert), une mesure particulièrement stupide qui a replongé la France dans une nouvelle guerre de religion, l’édit de Fontainebleau du 16 octobre 1685 qui formalisa la révocation de l’édit de Nantes signé le 13 avril 1598 par Henri IV. Ce dernier avait ainsi tenté de pacifier le pays dans une coexistence pacifique des religions. Il a fallu un nouvel édit de Nantes, en l’occurrence la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État pour retrouver un nouveau mode d’emploi du vivre ensemble qui bute aujourd’hui sur d’autres difficultés religieuses.


Frasques et sens de l’État

Il est indiscutable que Louis XIV fut l’un des plus grands rois de France, celui qui a eu une vision parmi la plus claire de ce que l’État devait être, devait faire, un roi moderne prêt à anticiper l’avenir, un roi qui a eu le sens des responsabilités. Et pourtant, cela ne l’a pas empêché d’être mêlé à de nombreuses frasques où les égarements dans une chambre d’hôtel de luxe à l’étranger ou les timorés transits présidentiels en scooter font très pâles figures face aux jeux des nombreuses favorites qui égayaient la cour de Versailles. Et bien sûr, je ne parle pas des enrichissements personnels récurrents des ministres pourtant de haute stature, comme Richelieu, Mazarin, Colbert, etc. qui rendent un "pauvre" Jérôme Cahuzac un peu pâlot comme petit fraudeur fiscal.

Bref, parler aujourd’hui de Louis XIV, c’est aussi l’occasion d’observer qu’on préfère souvent ne retenir du passé que les faces glorieuses sans ses aspects les plus négatifs voire glauques (je ne parle même pas de l’état d’avancement de la médecine : les quatre docteurs Diafoirus avaient diagnostiqué une sciatique alors que le roi avait la gangrène, et une belle-fille lui a donné comme breuvage pour se soigner un bon remède …contre la vérole !), alors qu’en observant le présent, on grossit les aspects très négatifs (et il y en a, bien sûr) en oubliant les aspects positifs d’une politique (par exemple, si Laurent Fabius paraît un piètre Ministre des Affaires étrangères, il est en revanche un excellent Ministre du Développement international et à ce titre réussit à renforcer les synergies entre les ambassadeurs et les entrepreneurs pour exporter des produits français, et pas seulement des grands groupes).

Pourtant, les expériences récentes le montrent : Jacques Chirac fut détesté pendant ses deux mandats, très impopulaire, accusé de n’avoir rien fait… mais sa cote est immédiatement montée dès l’arrivée à l’Élysée de son successeur Nicolas Sarkozy, lui aussi rapidement détesté. Et pourtant ! Aujourd’hui, beaucoup d’électeurs de François Hollande regrettent Nicolas Sarkozy pour la simple raison que son successeur paraît encore faire pire. Méfiez-vous de votre vote en 2017 à vouloir sanctionner un sortant, la France pourrait prendre …encore pire (et je le dis d'autant plus aisément que je n'ai jamais voté pour l’actuel Président de la République). C’est évidemment naturel d’embellir le passé en oubliant la réalité.

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Il y a deux ans, je m’étais retrouvé à l’Habitation Clément, au François, en Martinique, dans une ancienne distillerie du rhum où se rencontrèrent le 14 mars 1991, sur un territoire français mais sur le continent américain, les deux Présidents George HW Bush (père) et François Mitterrand, lieu choisi sur recommandation d’Aimé Césaire, pour discuter de stratégie juste après la fin de la 1e guerre du Golfe. Et en regardant les photos, les documents, une évidence s’affichait : qu’on eût été d’accord ou pas avec leur vision, ces deux hommes-là avaient développé une vision très ferme de l’intérêt de leur pays respectif. Or, c’est à peu près ce qui manque à François Hollande, une vision claire de la France et de l’Europe qu’il souhaite, qu’il veut, qu’il accompagne dans leur destin. C’est peut-être pour cela que l’opinion publique refuse de tolérer ses moindres frasques.

Quant à Louis XIV, répétons-le quitte à rester ambigu : nec pluribus impar !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (1er septembre 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Armide.
Congrès de Vienne.
Deux autres figures françaises du sens de l’État.
Vive la République !

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20150901-louis-XIV.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/louis-xiv-entre-grandeur-et-171255

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/09/01/32559168.html

 


 

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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 06:17

« Ah, j'existe, je le sens. C'est loin d'être une consolation. C'est parfois plus triste, puisque je n’ai pas d'histoire. Je me tais, mais je ne sauve pas le monde. Je sens déjà l'influence de la morale, de la police de la pensée. (…) Certains sont prêts au combat, mais se feront vite briser, d'autres sont déjà brisés et plus tard, ne sauront jamais nommer leur mal. (…) En face, la prison de Nanterre, toujours illuminée, qui me rappelle concrètement la réalité de ce monde. Je ferme la fenêtre et retourne à la chaleur de ma cellule et je pense à un refrain à deux francs : Que devient le rêve, quand le rêve est fini ? » (propos d’avant "les terribles événements" cités par Frédéric Couderc dans "Bac+2+Crimes" publié le 15 octobre 1998).



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Le Ministre de l’Intérieur a déclaré : « Les événements graves qui se sont produits la nuit dernière justifient que des mesures radicales soient mises en place pour combattre tous ceux qui menacent l’ordre public. ».

On se croirait à cette époque de menace terroriste extrême ("Charlie Hebdo", Air Products, etc.) avec un ministre qui continue à vendre sa loi sur le renseignement qui, décidément, n’aura que peu d’effet sur les tentatives d’attentats puisque toutes les personnes impliquées dans les dernières affaires de terrorisme étaient déjà connues des services de renseignements.

Pourtant, ce n’est pas le même ministre, ce n’était pas la même époque. Celui qui avait prononcé cette phrase était Charles Pasqua il y a un peu plus de vingt ans, devant l’Hémicycle, le 5 octobre 1994 exactement.

L’éditorial du journal "France Soir" enfonça d’ailleurs le clou : « Le débat théorique qui s’était engagé sur le risque de voir les forces de l’ordre abuser des prérogatives nouvelles qui leur sont octroyées (…) paraît presque déplacé aujourd’hui. Car il  a plus que péril en la demeure. Il y a le feu. » tout comme celui du journal "Le Figaro" : « Voilà que ressurgissent, dans le centre de la ville, la violence gratuite et l’instinct de mort. (…) En ce sens, les propositions de Charles Pasqua sur la sécurité peuvent être approuvées dans leurs grandes lignes. ».

Comme on le voit, rien n’a beaucoup changé. À l’époque, il était question des lois Pasqua, adoptées définitivement le 21 janvier 1995. Mais la situation de la sécurité en 1986 n’était guère meilleure, tout comme en 2001. Et même en reprenant le débat public du début des années 1970, on retrouve toujours les mêmes arguments, les mêmes envolées : à l’époque (entre le 30 mai 1968 et le 27 février 1974), c’était le ministre Raymond Marcellin (1914-2004) qui officiait (« Enfin Fouché, le vrai ! » aurait dit De Gaulle en le comparant avantageusement à son prédécesseur direct Christian Fouchet supposé n'avoir pas fait le poids face à la révolte étudiante de mai 1968).

Les « événements graves » qu’évoquait Charles Pasqua, c’était la folle équipée d’un jeune couple d’étudiants tombés dans la radicalité contre la société. Au départ, les deux jeunes gens (elle 19 ans, lui 22 ans), qui s’étaient rencontrés à l’Université de Paris-Nanterre, avaient milité contre le CIP (le contrat jeune proposé par Édouard Balladur pour enrayer le chômage des jeunes ; là encore, les mêmes arguments, les mêmes propositions, comme si depuis trente ans, le film repassait sans cesse la même bande en matière de sécurité ou d’emploi). Le jeune homme, entier, était alors très engagé contre le racisme, contre le FN, et aussi au Droit au logement (DAL). Puis, ils sont "tombés" dans l’activisme révolutionnaire pour espérer après mars 1994 un nouveau mai 1968.

Après un plan foireux (l’attaque d’une fourrière pour dérober des armes) et une panique dans son exécution, le jeune couple commença une chevauchée meurtrière qui se termina tragiquement. En tout, l’épisode coûta la vie à cinq personnes, trois policiers, un chauffeur de taxi et le jeune assassin. La jeune fille du couple infernal fut arrêtée. Elle s’isola dans un silence continu, même pendant son procès où elle fut jugée devant la cour d’assises de Paris pour « vols à main armée, meurtres et tentatives de meurtres commis sur des personnes dépositaires de l’autorité publique dans l’exercice de leurs fonctions ayant précédé, accompagné ou suivi d’autres crimes, enlèvements et séquestrations de personnes comme otages pour favoriser la fuite des auteurs d’un rime, participation à une association de malfaiteurs ».

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Au procès, elle regretta les faits en pleurant : « Je voulais dire aux familles des victimes que j’étais désolée. (…) Que ça a été un enchaînement effroyable. Je comprends leur douleur. Je sais ce que c’est de perdre quelqu’un, (…) de perdre un ami, un père, une mère, (…) enfin… l’arrachement que cela représente. J’aurais aimé que ça n’arrive pas. ».

Elle fut condamnée le 30 septembre 1998 à vingt années de réclusion criminelle sans période de sûreté (jugement rendu définitif le 14 avril 1999 par l’absence de pourvoi en cassation). L’avocate générale avait requis une peine de trente ans. L’avocat de la jeune fille a donc pu se sentir soulagé : « Quinze ans de détention, c’est une lourde peine. J’avais demandé aux jurés de lui laisser la chance d’avoir un jour des enfants. Je souhaite maintenant qu’elle puisse vivre tranquille. » ("Le Parisien" du 25 juin 2009).

Ce drame a suscité de très nombreux développements médiatiques mais aussi culturels : des romans, des bandes dessinées, des pièces de théâtre, des films, des chansons et même une installation d’arts plastiques à Venise (en 2009) ont été inspirés de ce terrible "fait divers". Le journaliste spécialisé dans la narration des crimes, Christophe Hondelatte, analysait cet engouement médiatique : « Cette affaire a fait fantasmer beaucoup de monde. (…) Parce qu’ils étaient jeunes, beaux et amoureux, le crime devenait impensable. On en parlerait jusqu’à la fin des temps. Il faut peu de choses pour nourrir la notoriété d’un fait divers. » ("Les grandes histoires criminelles", publié le 16 octobre 2008).

En particulier, l’écrivain David Foenkinos a décrit la funeste cavale dans son livre "Les Cœurs autonomes" publié le 10 mai 2006 chez Grasset : « Une balle le touche, et il bascule en arrière. Ses yeux sont ouverts. Une seule balle. Il est neutralisé. Il n'y a aucun doute. Les policiers se rapprochent lentement de la voiture. Ils crient à la seconde personne de se rendre. Ils ne savent pas encore qu'il s'agit d'une femme, ils ne savent pas encore qu'il s'agit d'une si jeune femme. Elle n'entend rien. Ni les mots, ni les pas de ceux qui avancent vers elle, armes en avant. Elle regarde son amour, immobile déjà, et calme. Presque soulagé par la mort. Elle s'approche de lui, et pose ses lèvres sur ses lèvres. Ce moment est parsemé de tous les moments, en folie, à la vitesse supérieure, les moments de leur amour tourbillonnants autour de leurs deux visages comme la vie défile aux yeux de ceux qui glissent vers le néant ; le néant qui l'attend, lui, dans l'au-delà, et elle dans l'en-delà ; tous deux vers le néant. Les instants du premier baiser, la bataille de polochons, l'amour mauvais des mauvais jours aussi, les montées et les descentes des montagnes, les excitations infinies, les illusions perdues, le bonheur absolu, évident, le temps suspendu, tout est là, encore à cet instant, encore plus évident et plus fort que jamais, peut-être. Le goût de ses lèvres, dans le froid. Le goût de ses lèvres, comme une transmission de la mort. ».

Toujours à devoir prouver qu’elle était à la hauteur de son amoureux, elle fut sans doute malgré elle l’aiguillon d’un jeune en colère, désabusé par les hypocrisies sociales et prêt à tout pour donner un sens à sa vie, à leur vie.

Sans pour autant donner beaucoup d’explications, elle a très vite regretté ses actes. Le 21 juin 1996, elle affirma ainsi devant le juge, en parlant de son compagnon : « Je regrette que cela se soit passé, parce que cela a fait souffrir beaucoup de gens et que c’était stupide. Sur le moment, je n’ai pas réfléchi pour [le] suivre. J’étais dans des conditions pas très stables. J’avais du mal à m’opposer et à m’affirmer par rapport à [lui]. Je me fais des reproches là-dessus. J’avais besoin de me sentir utile et qu’il me reconnaisse, ce qui n’était pas souvent le cas. ».

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Considérée comme détenue modèle, ayant repris ses études, fait du sport, joué au théâtre, lu beaucoup, elle est sortie de prison avant la fin de sa peine, le 2 mai 2009 après quatorze ans et demi d’incarcération. L’instruction avait établi qu’elle n’avait tiré aucun des coups mortels mais fut tout de même reconnue coauteur du meurtre de l’un des policiers et complice du meurtre des autres victimes. Sa libération, annoncée publiquement quelques semaines plus tard, fit l’objet de quelques polémiques sur les réductions de peine ou sur leur publicité.

Parce qu’elle regrette les faits qu’elle a commis, parce qu’elle a purgé sa peine, elle lutte aujourd’hui pour le "droit à l’oubli" afin de se réinsérer le plus discrètement possible, afin de redevenir une femme lambda démédiatisée (mais les familles des victimes ont-elle le droit de ne pas oublier ?). Son avocate de comprendre : « En réalité, elle a honte d’être devenue un personnage public sur des faits aussi épouvantables. ». Roseline Letteron, professeure de droit public à la Sorbonne, a évoqué ainsi ce "droit à l’oubli" : « Le juge s’efforce donc de trouver un équilibre entre le droit légitime à l’information et le droit à l’oubli de celui ou celle dont le nom est de nouveau stigmatisé dans la presse. » (Contrepoints du 28 novembre 2013).

L’attaque d’un tireur fou le 15 novembre 2013 au siège de BFM-TV puis le 18 novembre 2013 au siège de "Libération" (blessant un photographe) et à celui de la Société Générale à la Défense a en effet fait ressurgir le passé effroyable de la jeune femme. Pour la simple raison que l’agresseur était justement le "troisième homme" qui avait été condamné pour avoir aidé le couple maudit à acquérir des armes.

Cela l’a amenée à faire publier ce communiqué : « N'ayant plus aucun lien avec le dénommé [troisième homme] depuis 1994, et ayant payé ma dette à la société, je m'étonne que, pour illustrer les récents événements tragiques, ma photo se soit retrouvée aussitôt en bonne place dans les médias, avec les conséquences graves que ça représente forcément pour qui cherche à retrouver une vie normale. Pour ma part, j’ai souvent condamné et regretté les terribles évènements du 4 octobre 1994 et leurs conséquences pour les victimes et leur famille. Je m'étonne enfin que ce sinistre personnage n'en ait pas lui aussi retiré les enseignements qui s'imposent, et qu'il ait choisi de replonger dans des actions criminelles graves et dramatiques. » (23 novembre 2013).

Ce jeudi 27 août 2015, la jeune femme a désormais 40 ans…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 août 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Charles Pasqua.
Loi sur le renseignement.
Merah.
"Charlie Hebdo".
Air Products.
Chauffeur de taxi.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20150827-florence-rey.html

http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/les-terribles-evenements-171123

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/08/27/32542894.html


 

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10 août 2015 1 10 /08 /août /2015 01:47

« Ma génération est la dernière de l’histoire de France. Après, ce sera l’histoire de l’Europe… » (27 mai 2013).


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Le vieillard qui fête ce lundi 10 août 2015 ses 95 ans n’est pas un inconnu mais un héros de la Résistance. Daniel Cordier, connu surtout pour avoir été le secrétaire de Jean Moulin, représentant de De Gaulle en France, semble avoir gardé toute son énergie de témoigner, dans son élégance coutumière, sur l’histoire de la Résistance. Avoir 19 ans en juin 1940 (à peu près comme Jean Lacouture ou Edgar Morin), c’était se retrouver dans un espace-temps exceptionnel où il fallait prendre des décisions, peut-être par défaut qui allaient inéluctablement déterminer, mouler tout le reste de l’existence : ne rien faire, collaborer, résister.

Gaulliste pendant la guerre, il le trouvait réactionnaire après la guerre et se sentait beaucoup plus proche d’une personnalité comme Pierre Mendès France. Comme beaucoup de ses compagnons d’armes, Daniel Cordier aurait pu avoir une prestigieuse carrière politique, sous la IVe République, puis sous la Ve République.

Pourtant, c’est tout le contraire qu’il s’est passé. À la Libération, il a quitté définitivement ce milieu d’anciens combattants et d’anciens résistants, a lâché l’engagement politique pour l’art contemporain, et il est devenu marchand d’arts (réputé). D’abord, pendant une dizaine d’années, il a peint et collectionné des toiles, puis il a tenu une galerie (de novembre 1956 à juin 1964) d’où beaucoup de peintres furent "lancés" et comme cette activité était déficitaire, il s’est reconverti en organisateur d’expositions. C’est Jean Moulin qui lui avait donné le goût de l’art contemporain. Ses collections personnelles sont actuellement en cours de donation au Centre Pompidou à Paris.


Maurrassien

La famille de Daniel Cordier était assez diversifiée : « De mon grand-père bonapartiste, je reçus le culte de Napoléon ; de ma grand-mère américaine, la tentation d’une anarchie esthétique ; de mon père, la tolérance et les voluptés de la musique classique ; de ma mère, les sortilèges de l’élégance. » ("Alias Caracalla", p.12).

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L’engagement politique, le jeune garçon Daniel Cordier le connaissait très bien. Il était maurrassien, farouchement nationaliste, membre de l’Action française à 17 ans, créant même le Cercle Charles-Maurras le 1er mai 1936 à Bordeaux où il est né, et parce qu’il vouait à Charles Maurras une admiration sans limite, il était naturellement monarchiste, antisémite et anticommuniste.


Résistant

Toutefois, le 17 juin 1940, il a eu un déclic particulier. Philippe Pétain venait de prendre la direction du gouvernement et Daniel Cordier pensait que l’ancien vainqueur de Verdun allait poursuivre la lutte contre les Allemands. Pourtant, lorsqu’il a entendu à la radio la première allocution du maréchal (« C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. »), il a compris qu’il ne pouvait plus compter sur Pétain. Pire, son mentor, Charles Maurras, était lui aussi pour l’armistice et se satisfaisait allègrement de l’Occupation allemande qui paraissait aider ses idées d’extrême droite. Pourtant, où donc pourrait se nicher le nationalisme français en acceptant la défaite et l’Occupation par les Allemands ? Retournement. Par patriotisme.

Pour Daniel Cordier, l’armistice était un "crime" contre la souveraineté nationale : « La France paie encore cette trahison. Elle supporte les conséquences de ce qu’elle était à ce  moment-là : la guerre de 1914-1918 marque la fin de l’histoire de la France comme une grande nation. » ("Le Nouvel Obs" du 27 mai 2013). Ce qui lui a fait écrire : « La France du général De Gaulle était le rêve d’un géant pour un peuple de nains qui n’aspirait plus qu’à la paix ! » pour expliquer : « C’est ce que nous pensions. Le refus de se battre, l’abandon, puis la compromission avec l’occupant ont fait perdre définitivement à la France son rang de grande nation. Avec Vichy, elle est devenue un petit pays, même si De Gaulle a tout fait pour faire croire le contraire. » (27 mai 2013).


Au service de De Gaulle

Le 21 juin 1940, sans demander l’avis de personne et en rassemblant une quinzaine de volontaires, il embarqua à Bayonne dans un cargo belge, le "Léopold II" qui devait les amenait en Afrique du Nord d’où ils pensaient reprendre les combats mais qui se détourna en fin de compte vers Londres. Ce fut donc parmi les premières Forces françaises libres que Daniel Cordier se retrouva le 28 juin 1940 à Londres, auprès du Général De Gaulle : « Le 14 juillet 1940, pour présenter les armes au général De Gaulle, il y a avait 650 collégiens, 750 marins, et, heureusement, 900 légionnaires qui s’étaient battus en Norvège ! Pourquoi n’étions-nous pas plus nombreux ? Je n’ai pas de réponse à cela. Tous les jeunes auraient dû quitter la France à ce moment-là. (…) Personnellement, je m’en tiens autour de 300 000 [résistants] sur 40 millions de Français. Du 18 juin 1940 à la Libération, c’est peu en quatre ans… » (27 mai 2013).

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Daniel Cordier a décrit précisément, dans ses mémoires ("Alias Caracalla, mémoires 1940-1943", éd. Gallimard) publiées le 15 mai 2009, ses journées particulières auprès de De Gaulle. Prix littéraire de la Résistance et Prix Renaudot Essai, cet excellent ouvrage, bien écrit et rigoureux dans ses affirmations, est un témoignage plutôt humble et authentique d’un homme qui avait "mal" commencé (dans le nationalisme et l’antisémitisme) et qui a su quitter rapidement l’influence de celui qu’il considérait comme son maître à penser (Maurras) lorsque ce dernier se plaçait dans des positions qui lui étaient opposées (et incohérentes du point de vue nationaliste).


Au service de Jean Moulin

Après deux ans de formation militaire à Londres, Daniel Cordier fut envoyé par De Gaulle en France à sa demande d’en découdre. Parachuté le 26 juillet 1942 dans la région de Montluçon, sous les pseudonymes d’Alain à Lyon et Michel à Paris, il devait être le radio de Georges Bidault mais finalement fut, à partir du 1er août 1942, à la tête du secrétariat de Jean Moulin à Lyon puis à Paris jusqu’au 21 mars 1944 (auprès aussi du successeur de Jean Moulin après son arrestation le 21 juin 1943, sa torture et son exécution le 8 juillet 1943), notamment pour aider à la création du Conseil national de la Résistance le 27 mai 1943 qui s’est réuni pour la première fois le 15 juin 1943.

Il va donc sans dire que pendant ces années, Daniel Cordier avait une connaissance extrêmement pointue de toutes les activités de Jean Moulin et ce fut aussi humainement que Daniel Cordier a pu comprendre un peu plus le monde : les arts contemporains, mais aussi la politique. Daniel Cordier, au contact du radicalisme de Jean Moulin, avait ainsi évolué petit à petit vers les valeurs républicaines et vers un socialisme modéré mais sans beaucoup de conséquence puisqu’il a refusé toute activité politique après la guerre.


Retour à sa jeunesse à 57 ans

Après une telle école de la vie, à 25 ans, Daniel Cordier semblait vouloir tourner la page. Ce ne fut que le 11 octobre 1977, soit plus de trente années plus tard, qu’il a ressenti le besoin de reprendre pied dans sa propre histoire. Il était l’un des invités de l’émission "Les Dossiers de l’écran" sur Antenne 2 pour commenter le premier téléfilm sur Jean Moulin ("Jean Moulin" réalisé par Henri Calef), aux côtés notamment de Raymond Aubrac, du colonel Passy et Henri Frenay qu’il revoyait pour la première fois depuis trente ans : « L’atmosphère était lourde et pas franchement cordiale. Des décennies plus tard, on retrouvait les mêmes divisions de la guerre, qui n’étaient pas digérées. J’ai contesté certains propos et on m’a renvoyé au fait que je n’étais qu’un second couteau, un secrétaire, celui de Jean Moulin. (…) Je ne voulais pas qu’on mente sur la vie de mon ancien patron. Je devais remplacer mon témoignage par des documents afin de transformer mes souvenirs en Histoire. » (27 mai 2013).

À l’origine, les nombreuses polémiques qui remettaient en cause Jean Moulin, l’accusaient d’être un espion soviétique (jusqu’à sa supposée homosexualité que Daniel Cordier a démentie formellement en le décrivant au contraire comme un grand séducteur de femmes, plein de santé : « le genre d’homme qui font l’amour quatre, cinq, six fois par jour avec des femmes différentes »). Des polémiques suscitées surtout par Henri Frenay (1905-1988), fondateur dès août 1940 du premier réseau de résistance devenu par la suite le mouvement Combat et qui aurait voulu fédérer toute la Résistance intérieure.


Trente-cinq ans d’expérience d’historien …sur le tas

Daniel Cordier a alors décidé de se replonger sur sa période de Résistance. Pas seulement comme un témoin, mais aussi comme un chercheur, un historien, refusant d’affirmer des faits sans les vérifier, sans vérifier les dates précises, etc. Cela a donné au bout d’une douzaine d’années sa monumentale biographie sur Jean Moulin "Jean Moulin. L’Inconnu du Panthéon" (éd. Jean-Claude Lattès) en trois volumes, publiés de novembre 1989 à juin 1993 qui fait désormais référence. Cordier, le résistant, Cordier l’amateur d’art est devenu Cordier l’historien salué par la plupart des historiens.

Au début, beaucoup de résistants avaient contesté cette version des faits qui faisait tomber le masque de la légende d’une Résistance unitaire et consensuelle. Daniel Cordier a décrit en effet des rivalités politiques ou personnelles assez rudes au sein de la Résistance : rivalité entre Jean Moulin et Pierre Brossolette (transféré cette année au Panthéon avec Jean Zay, Germaine Tillion et Geneviève Anthonioz-De Gaulle), désaccords entre Henri Frenay et De Gaulle. Henri Frenay aurait sans doute eu toutes les capacités de poursuivre une grande carrière politique s’il n’y avait pas eu ces dissensions à l’époque.

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Plus que dissensions : Henri Frenay voulait que la République se construisît, après la Libération, uniquement à partir des mouvements de la Résistance et d’hommes nouveaux tandis que De Gaulle, au contraire, voulait aussi restaurer l’autorité des partis d’avant-guerre, qui s’étaient considérablement discrédités à cause de la défaite, ce qui pouvait laisser entendre qu’il encourageait entre autres les communistes. Henri Frenay était de la gauche modérée anticommuniste (et futur grand européen) et soupçonnait Jean Moulin de favoriser les réseaux communistes alors que l’idée de De Gaulle était d’éviter toute confusion entre la lutte contre l’occupant (qui devait regrouper toutes les tendances politiques) et les luttes purement politiques, le pouvoir politique restant de son ressort à Londres puis à Alger. Avec un rapport de Pierre Brossolette, Daniel Cordier a pu ainsi prouver que Jean Moulin, au contraire, était fondamentalement opposé à la participation au CNR du Front national (pas celui de la famille Le Pen) qui était l’émanation du PCF.

Le travail d’orfèvre de l’histoire de Daniel Cordier se basait surtout sur des documents et des archives personnelles plus que sur des souvenirs personnels (toujours sujets à caution après plusieurs décennies) ou de témoignages oraux sans base très solide. Il pensait toujours à ceux qui étaient tombés : « Ce soir, en évoquant pour vous cette période lointaine, les ombres des mots sont à nouveau parmi nous. Ce sont nos camarades, qui auraient sans doute de la difficulté à reconnaître en nous les jeunes hommes qui ont partagé leurs espoirs et leur peine, mais que le temps, cruellement, a transformés. Eux, dans leur éternité, sont intacts dans nos cœurs et dans notre mémoire. Ces jeune gens et ces jeunes femmes, dont beaucoup étaient encore des adolescents, sillonnaient la France dans une immense et mortelle partie de cache-cache avec la police et la Gestapo. » (Colloque du 9 juin 1983).

Lors de ce colloque organisé le 9 juin 1983 par l’IHTP (Institut d’histoire du temps présent, laboratoire du CNRS), Daniel Corder rappela, preuves à l’appui, à l’ancien ministre socialiste Christian Pineau (1904-1995), fondateur du mouvement Libération Nord en octobre 1940 et proche de Daniel Mayer, que ce dernier fut le premier en fin 1942 à avoir eu l’idée du projet d’un Conseil national de la Résistance. Il l’avait oublié alors que c’était plutôt flatteur. Christian Pineau fut l’un des signataires français du Traité de Rome avec Maurice Faure et parmi les possibles futurs Présidens du Conseil s'il n'y avait pas eu le retour De Gaulle en 1958.


Un futur séisme…

Pour l’instant, les archives sur la période ne sont pas consultables. Lorsque le dernier témoin de la Résistance mourra, Daniel Cordier pense que « ce sera un vrai séisme que l’on n’imagine pas ». Et de parler des archives de la Gestapo de l’avenue Foch protégées dans un abri antiaérien au Fort de Vincennes, ou des paquets ficelés qui contiennent des lettres de dénonciation dans la cave des archives départementales de Chartres : « Heureusement que les acteurs seront tous morts… ».

L’ouverture de toutes les archives, françaises mais aussi étrangères (américaines, britanniques, allemandes, russes, etc.) devrait avoir lieu en 2050.


L’amour de Gide

Parmi les ouvrages que Daniel Cordier a écrits, le dernier en date est sorti le 5 mai 2014, "Les Feux de Saint-Elme" (éd. Gallimard), et concerne son autobiographie avant son engagement dans la Résistance, le collégien à l’internat dans une école catholique qui découvrit avec fascination les lectures d’André Gide (c’est à partir de cet âge-là qu’il se mit à rédiger un journal personnel qui fut d’une précieuse aide dans la reconstitution de la chronologie).

Lorsqu’il a embarqué pour Londres, il avait emporté deux livres, un de Maurras que l’auteur lui avait personnellement dédicacé, "Mes Idées politiques", qu’il renia définitivement, et le " Journal" d’André Gide : « Si Maurras était le maître à penser de ma famille, Gide y incarnait le mal. (…) Mon admiration pour Gide fut sans bornes. À la différence de Maurras, il était mon secret. En lui, je reconnaissais mes aspirations inavouées : les séductions d’un amoralisme d’esthète, l’assouvissement de passions secrètes et contradictoires. Influences d’autant plus fortes que son programme libertaire était transfiguré par une écriture voluptueuse que je mettais au pinacle. Gide, protestant hédoniste, cultivait ses contradictions et prônait l’individualisme anarchique combattu par Maurras. Je n’éprouvais nul déchirement à ce paradoxe. Au contraire, chacun de ces principes exaltait  une tendance extrême de mon caractère : passion de l’autorité et ivresse de la volupté. » ("Alias Caracalla", p.17).

Daniel Cordier a expliqué comment il avait découvert Gide : « Mon père a confondu les titres. Alors que je lisais "L’Évangéliste" d’Alphonse Daudet, il a entendu "L’Immoraliste" de Gide. En voyant sa réaction scandalisée, je n’ai eu de cesse de me procurer ce livre maudit. ». Il avait lu au même âge Céline qui l’avait lui aussi marqué : « Lire la masturbation, le plaisir, c’est à la fois le chaos, la découverte, l’aventure, l’ouverture du monde par le sexe, un sexe solitaire bien entendu. ».


Un héros modeste mais à la mémoire longue

Ses mémoires sur sa période de la Résistance ont été adaptées dans le téléfilm "Alias Caracalla" réalisé par Alain Tasma et diffusé sur France 3 les 25 et 26 mai 2013 qui évoque entre autres sa première rencontre avec Stéphane Hessel (1917-2013) en 1941 près de Londres. Auparavant, France 5 avait diffusé le 30 mai 2010 un documentaire sur sa trajectoire ("Daniel Cordier, la Résistance comme un roman" par Régis Debray et Bernard George). France Culture lui a aussi consacré une longue émission de six heures et demi "La nuit rêvée de Daniel Cordier" (produite par Philippe Garbit et réalisée par Virginie Mourthé) diffusée le samedi 7 juillet 2013 ainsi qu’une longue interview dans la matinale de France Culture, un peu avant, le 8 mai 2013.

Daniel Cordier, l’un des derniers témoins de la Grande Histoire, est bien l’honneur des Français, dans sa modestie, dans sa persévérance, dans son authenticité, et finalement aussi, dans son dynamisme à continuer à témoigner à un âge aussi avancé.

« Je suis un homme de liberté et je crois toujours qu’il est nécessaire de mourir pour la liberté. Sinon, je ne me serais pas engagé. C’est au nom de cette liberté que je n’ai jamais été communiste. Je ne suis pas un intellectuel, mais c’est mon espérance. Résister aujourd’hui, c’est rester libre ! » (Daniel Cordier, 27 mai 2013).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 août 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les valeurs républicaines.
André Gide.
De Gaulle.
Pétain.
Céline.
Jean Zay.
Germaine Tillion.
Daniel Mayer.
Charles Péguy.
Stéphane Hessel.
Jean Lacouture.
Edgar Morin.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20150810-daniel-cordier.html

http://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/daniel-cordier-ni-juge-ni-flic-170416

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/08/10/32438337.html



 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Histoire politique
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22 juillet 2015 3 22 /07 /juillet /2015 06:37

Le journalisme : « Ce métier file un mauvais coton. Le journalisme d’aujourd’hui a tort de se prendre pour la police, pour la justice, pour la diplomatie secrète et pour tout ce qu’il n’est pas. Notre métier tend par essence au dévoilement et ne saurait donc se substituer à des fonctions fondés sur l’implicite. Je pense que la transparence, c’est la barbarie. La transparence aboutirait à nous faire vivre en un aquarium : nous y serions nus, nous y ferions l’amour, nous nous moucherions, etc. Or je pense que la civilisation commence à la première feuille de vigne et au premier mouchoir ! » (12 septembre 1998).



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En exprimant dans "Télérama" son angoisse sur son métier de journaliste et sur la trop grande transparence, mode de l’époque, il ne connaissait pas encore les émissions de téléréalité ("Love Story" etc.), l’utilisation narcissique des réseaux sociaux (Facebook et Twitter) et les enregistrements de scènes de vie et leur diffusion immédiate à la Terre entière grâce aux téléphones mobiles.

Le journaliste et essayiste Jean Lacouture est mort à 94 ans le 16 juillet 2015 à Roussillon, quatre ans après sa femme Simonne avec qui il avait coécrit plusieurs ouvrages (« J’ai eu une veine incroyable dans la vie. Mes voiles ont été bien manœuvrées par Simonne. Elle était mon amiral. »). Avec cette disparition, la France ne perd pas seulement l’un des derniers grands journalistes tels qu’il n’en existe presque plus, comme encore Jean Daniel, modèle de journalisme pensant et écrivant, mais aussi un très grand biographe de l’époque contemporaine.

Contraste évident de l’homme entre des engagements mal engagés et une honnêteté intellectuelle et une lucidité sur ses propres impasses historiques. Le Président François Hollande a déclaré le 17 juillet 2015 que ce biographe « savait aussi reconnaître ses erreurs, preuve de sa grande honnêteté intellectuelle ». Jean Lacouture n’était pas un homme de pouvoir, un gouvernant, et donc, oui, autant le dire, ses errements intellectuels n’ont pas eu beaucoup de conséquences (c’est peut-être pour cela qu’il vaut mieux éviter de mettre des trop intellos au pouvoir, l’idéalisme totalisant va mal avec le principe de réalité et de liberté individuelle), mais cela ne l’a pas empêché d’offrir une production particulièrement prolifique de livres très bien écrits et très intéressants.


Le droit à l’erreur

Parlons tout de suite de ses engagements. Il est clair qu’ils n’auraient pas été les miens si j’avais été de sa génération, mais il a eu la décence de souvent s’autocritiquer, de reconnaître sa naïveté ou l’influence de sa trop grande admiration. Par son début de carrière au sein de l’armée, il a rencontré très tôt Hô Chi Minh et en fut complètement séduit. Le processus a dû se réaliser aussi, avec plus de distance, pour Mao et pour les Khmers rouges : des personnes si intelligentes et si plaisantes ne pouvaient pas dévier vers les pires atrocités génocidaires (la réalité, c’est que si, il avait confondu « empathie et lucidité »). Jean Lacouture a reconnu son erreur cambodgienne dès 1976 et y est revenu en 1989 dans un récit d’autocritique ("Enquête sur l’auteur") où il proposait cette définition du droit à l’erreur : « Tenter d’écrire l’histoire instantanée entraîne beaucoup d’erreurs. C’est dans la correction de ces erreurs que consiste l’exercice responsable de ce métier. ».

On le dit militant de la décolonisation. C’est vrai, il a été très tôt, bien avant la "mode" favorable à l’indépendance du Vietnam et de l’Algérie, par exemple. Mais cet anticolonialisme, aujourd’hui très commun même si l’histoire s’était fait avec des grincements de dents, était en partie la conséquence d’un antiaméricanisme particulièrement vigoureux et complètement inconséquent (peut-être dû au maccarthysme et à d’autres intolérances outre-atlantique). Or, l’indépendance et la libération des peuples n’ont jamais été le premier objectif des guerres postcoloniales. L’objectif était plutôt d’imposer des régimes totalitaires, dictatures à la fois personnelles et dogmatiques qui ont causé d’effroyables dégâts à l’âme humaine, parfois avec un nettoyage ethnique s’approchant de la Shoah.

Parce que d’autres ont raisonné autrement, mais peu nombreux, on peut observer qu’il aurait pu éviter ces erreurs de discernement. Même si les intellectuels étaient nombreux à se retrouver dans un marxisme qui se voulait scientifique et qui semblait triompher dans le communisme totalitaire en Russie et en Chine, entre autres. Pourquoi reprocher à Jean Lacouture les mêmes égarements que le sociologue philosophe de la même génération Edgar Morin ? Au moins, ces deux intellectuels éminents ont reconnu leurs erreurs, au contraire d’un Jean-Paul Sartre qui n’en a pas été pour autant moins l’un des plus grands écrivains de ce XXe siècle si mouvementé.

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Étrangement, le statut de "spectateur engagé" que revendiqué Jean Lacouture aurait dû l’encourager au premier engagement qu’un homme de sa génération pouvait concevoir. Né le 9 juin 1921, il venait d’avoir 19 ans lors de l’appel du 18 Juin. Et étrangement, alors que généralement, ce sont les enfants qui partaient en Résistance au grand dam de leurs parents, ce furent ses parents, bien établis à Bordeaux (le père chirurgien réputé), qui furent immédiatement gaullistes. Jean Lacouture a préféré rester neutre et poursuivre ses études à Science Po à Paris jusqu’en 1942 puis à Bordeaux (en lettres et en droit). Ce n’est qu’avec mauvaise conscience, qu’il garda toute sa vie, qu’il s’engagea tardivement en avril 1944 dans la Résistance puis qu’il rejoignit en septembre 1944 la 2e division blindée du général Leclerc pour avancer jusqu’en Allemagne en mai 1945.

Jean Lacouture a sans aucun doute nourri beaucoup de tendresse pour ses sujets d’étude. Il l’a souvent reconnu, comment pourrait-on consacrer beaucoup de temps de sa vie à des choses qu’on détesterait ? Est-ce à dire que les biographies furent systématiquement orientées ? Pas forcément. Mais subjectives, forcément.

Séduit par Hô Chi Minh et Mao, heureux lors de l’arrivée au pouvoir de Pol Pot (il a mis un an à reconnaître son impasse intellectuelle), faisant même de la rétention d’informations (il l’a reconnu) pour ne pas discréditer le FLN en Algérie, Jean Lacouture n’était pourtant pas un "gauchiste" et se définissait plutôt comme un mendésiste, et par conséquent, cela se traduisait dans les années 1980, par du rocardisme (« vieux mendésiste et donc plus ou moins rocardien »).

Spectateur engagé. Jean Lacouture considérait qu’un journaliste ne pouvait jamais être impartial même s’il en avait la volonté, car on expose une situation toujours d’un point de vue. Alors, pour lui, autant l’assumer. En ce sens, il allait complètement à l’encontre d’un grand historien comme Pierre Goubert, né avec la Première Guerre mondiale (né le 25 janvier 1915 et mort le 16 janvier 2012 sans beaucoup d’écho médiatique) qui expliquait qu’il ne pouvait pas écrire l’histoire sur une période contemporaine, au cours de laquelle il avait vécu et donc, eu autre chose que de la réflexion et de l’étude avec recul, mais aussi des sentiments, des émotions personnelles qui rendraient l’écrit beaucoup trop subjectif (cela dit, il faut bien que certains relatent les faits actuels et les analysent). Pierre Goubert avait expliqué cet état d’esprit lorsqu’il avait publié en 1984 son excellente "Initiation à l’histoire de France" (chez Fayard) qu’il avait fait arrêter en 1914 pour les besoins de sa neutralité.


Grand écrivain très prolifique

Luc Cédelle, du journal "Le Monde", a décrit Jean Lacouture comme un surdoué de l’écriture : « Il avait une allure de mousquetaire, un profil en lame de couteau, les sourcils fournis et les yeux plissés par un éternel sourire. Bluffant jusqu’aux plus brillants de ses collègues, c’est debout et en un quart d’heure que Jean Lacouture tapait à la machine l’éditorial de politique étrangère du Monde au début des années 1960. » (17 juillet 2015).

De toute sa carrière, Jean Lacouture a écrit plus de soixante-dix livres (parfois en collaboration, dont un avec le prince Norodom Shianouk), souvent denses, principalement sur les grands sujets de l’après-guerre, mais pas seulement, également sur ses passions du rugby, de l’opéra, de la littérature, de sa "girondité" (il est né à Bordeaux), ou encore de la tauromachie (il avait protesté contre son interdiction récente en Catalogne).

Jean Lacouture a écrit notamment un ouvrage sur les Jésuites (3 octobre 1991) et un sur Champollion (25 janvier 1989) qui ont été de grands succès. Également sur Carmen de Bizet (8 septembre 2011), sur le rugby (22 janvier 1993), sur Greta Garbo avec un excellent titre (1999) et encore un livre sur les musées en chantier (15 février 1992).

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Au-delà du XXe siècle, Jean Lacouture s’est intéressé sur les écrivains en général, et en particulier sur André Malraux (1er mai 1973) bien sûr dont il fut friand dans sa jeunesse, et François Mauriac (1980), mais aussi Montaigne (1996), "girondité" obligée, Montesquieu (3 janvier 2003), Alexandre Dumas (2 septembre 2005) et Stendhal (22 janvier 2004).

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Mais avant tout, Jean Lacouture était plus connu pour ses biographies de dirigeants politiques de son siècle. À l’étranger, parmi les premières biographies, deux qui ont compté pour façonner le Jean Lacouture engagé (et contestable), Hô Chi Minh (15 janvier 1967) et Nasser (1er janvier 1971), aussi John F. Kennedy (2000) et plusieurs livres de réflexion sur l’Algérie (15 mai 2008), le Vietnam, le Cambodge (1er octobre 1978)…

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Enfin, la réputation de Jean Lacouture dans la classe politique française s’est forgée aussi sur ses biographies références des grands personnages de la République, à commencer par Léon Blum (1er octobre 1977), Pierre Mendès France (1er mai 1981), le Général De Gaulle (1er octobre 1984) dont j’avais rapidement acheté les trois tomes, aussi Germaine Tillion (29 septembre 2000), qui vient d’être panthéonisée avec Jean Zay, et enfin François Mitterrand (17 septembre 1998). Curieusement, (à ma connaissance), aucune biographie de Jean Jaurès ni de Victor Hugo.

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Pour De Gaulle, c’était étonnant en ce sens que Jean Lacouture s’était opposé politiquement très vite à De Gaulle dans les années 1960, mais il est devenu gaulliste après coup, reconnaissant en De Gaulle la stature représentant la France et l’ayant toujours observé de loin, ce qui lui permettait un recul qu’il n’avait jamais pu avoir avec Mitterrand.


Lacouture et Mitterrand

Lui préférant à cette époque François Mitterrand, Jean Lacouture a été "très amer" de son travail le concernant (consterné par toutes les ombres de la vie de Mitterrand) et son étude a donné deux tomes (près de mille pages) : « Ceci est l’histoire d’un homme qui dès sa 25e année (…) sut qu’il avait reçu un don redoutable : l’aptitude au pouvoir. » (introduction). Il a senti qu’il avait été sans doute un peu trop complaisant à l’égard de l’homme à la Francisque, sans pour autant omettre toutes les ombres de celui qui fut le plus long des Présidents de la République, mais les années 1990 ont lancé la mode de ce qu’on appelait pas encore le Mitterrand-bashing et Jean Lacouture considérait qu’il ne fallait pas aller dans cette facilité : « J’ai vu le vieil homme en proie à la souffrance et dans la position du cerf face à la curée. ».

L’interview de Jean Lacouture par Antoine Perraud (dont j’ai déjà cité quelques phrases) parue dans "Télérama" le 12 septembre 1998 pour la sortie de sa biographe de François Mitterrand était très intéressante pour comprendre à la fois la manière de travailler de Jean Lacouture et en savoir un peu plus sur François Mitterrand.

Sur François Mitterrand, Jean Lacouture ne cachait pas l’ambition dévorante de celui-ci et sa conscience, très tôt, qu’il était fait pour gouverner. Il a replacé cette ambition dans le contexte d’après-guerre où la personnalité de De Gaulle dominait évidemment. Très à l’aise dans les "délices et poisons" de la IVe République, François Mitterrand aurait sans doute été désigné Président du Conseil un jour ou l’autre si De Gaulle n’était pas revenu au pouvoir.

Et Jean Lacouture de confier que la question s’était réellement posée à Mitterrand sur l’attitude à adopter : soutenir De Gaulle et être sûr d’être "servi" au gouvernement, mais sans doute pas au premier rang, ou s’y opposer pour se hisser à son niveau et prendre la première place : « problème crucial à Mitterrand, qui se voit déjà au faîte de sa carrière ». Il a cité le témoignage d’André Rousselet, vieux grognard de la Mitterrandie.

L’ambition étant ce qu’elle est (aut Caesar, aut nihil !), Mitterrand a choisi la seconde option (notons que François Bayrou a fait un choix similaire avec Nicolas Sarkozy, mais sans doute pas avec la même importance historique), et le coup de poker lui a finalement réussi, mais très tardivement. Précisons quand même que ces postures n’ont fait appel à aucune conviction particulière. Au contraire, les convictions s’adaptèrent allègrement aux postures d’un ancien étudiant séduite par l’extrême droite, issu de la bourgeoise catholique, devenu un socialiste "convaincu" qui a fait l’union avec les communistes !

Jean Lacouture a évoqué aussi un second rival pour la postérité de Mitterrand (après De Gaulle), Léon Blum mais cette rivalité s’est définitivement évaporée lorsque Mitterrand décida de combattre d’abord l’inflation : « Les mânes de Blum seront exorcisés avec le tournant de la rigueur, en 1983 : il n’est plus question que d’instiller du socialisme, non plus de le bâtir. Certes, l’objectif européen va prendre le relais, ce qui n’est pas négligeable, mais ce changement de ligne exclut Mitterrand de l’héritage légitime d’une lignée socialiste. Il redevient automatiquement le rival de De Gaulle, en cette monarchie présidentielle où tout est question de stature historique. Et cet aspect a toujours été, chez lui, central. François Mitterrand, intimement, n’a jamais démenti que le Général fût d’une tout autre altitude. Chez le successeur, la durée, quatorze ans de pouvoir !, tendait à compenser la hauteur du prédécesseur. Lui n’était pas le Mont-Blanc et rêvait d’apparaître telle une chaîne de montagnes. » (12 septembre 1998).

Jean Lacouture expliqua aussi qu’à la fin de sa vie, Mitterrand fut moins malveillant vis-à-vis de ses adversaires politiques (au contraire d’un Clemenceau qui resta Tigre jusqu’à la fin) et trouvait sur le tard quelques qualités à Jacques Chirac, à Alain Juppé et même à Charles Pasqua, mais jamais aucune à Michel Rocard !

Comme mendésiste et rocardien, Jean Lacouture se savait peu apprécié de François Mitterrand, qui, cependant, s’était rapproché du journaliste (sa maison côtoyait celle de la mère de Mazarine) pour probablement chercher à le séduire et devenir le prochain sujet de ses biographies : « Il me regardait donc d’un air soupçonneux, tout en sachant que son tour était venu d’être portraituré. Lui restait à me conquérir… ». Jean Lacouture n’a jamais fait partie de la "cour" au contraire de bien des "intellectuels" et il n’a accompagné François Mitterrand que lors d’un seul voyage présidentiel et pas n’importe lequel, celui à Moscou le 21 juin 1984 où François Mitterrand osa prononcer le nom du dissident Andrei Sakharov devant Konstantin Tchernenko lors d’un dîner officiel (Sakharov est né trois semaines avant Jean Lacouture).

Jean Lacouture trouvait qu’il y avait plus de valeur de s’engager auprès de Vichy puis de passer à la Résistance comme a fait François Mitterrand qu’être resté "flottant" comme lui-même (Lacouture), à ne pas s’être engagé en 1940, à être resté neutre pendant quatre ans. Cette reconnaissance aussi les faisait ranger dans la même génération : « Mitterrand a accepté de tremper les mains dans le cambouis (…) pour réaliser deux ou trois choses auxquelles ma génération tenait, au premier rang desquelles l’abolition de la peine de mort. Alors, ces "mains sales", je dois d’une certaine façon y reconnaître ma part : nous nous sommes trompés, nous n’avons pas défendu nos idéaux avec la force et le désintéressement qu’ils exigeaient. C’est Mitterrand qui a le plus dérapé, qui s’est le plus abîmé, mais il nous a tout de même représentés. ».

Sur son métier de biographe, Jean Lacouture a décrit son tempérament en écrivant sur Mitterrand, « avec une double hantise : la complaisance autant que le dénigrement » en poursuivant : « Mes livres sont en général des livres d’admiration. Celui sur Mitterrand est sans doute celui dans lequel l’admiration est la plus contrôlée, refrénée, combattue, mais c’est ma pente : je me range derrière la défense, plutôt que du côté de l’accusation. » tout en reconnaissant qu’il « y manque sans doute quelques coups de canif ».


Historien de l’immédiat, avec ses failles et ses émotions

Excellent biographe de son temps, Jean Lacouture fut pardonné de ses errements intellectuels même si ses convictions n’étaient pas des errements (pour la décolonisation ou la peine de mort par exemple). Pardonné pour trois raisons au moins : parce que ces errements étaient le lot habituel des intellectuels de sa génération ; parce qu’il était lucide et admettait ses erreurs ; enfin, parce qu’il écrivait avec une facilité déconcertante, encore à la fin sa vie (« C’est tellement amusant d’écrire ! ») des montagnes de biographies qui ont fait la joie de tous ses lecteurs, de gauche comme de droite, comme de rien du tout.

Ce n’est pas un hasard si toute la classe politique lui a rendu hommage alors que les positions politiques et idéologiques de l’homme n’avaient rien de consensuelles. Ce qui fait que l’hommage du Premier Ministre Manuel Valls sur Twitter était pour le moins une maladresse : « Grand écrivain à la vie aussi riche que ses biographies, Jean Lacouture restera pour la gauche et la France une très grande conscience. ». En effet, Jean Lacouture n’est pas qu’une conscience de la gauche, il fut un historiographe de toute la France politique. Il n’appartient pas à la gauche, il n’appartient à personne, il appartient à tout le monde. Désormais.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 juillet 2015)
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Pour aller plus loin :
Maurice Duverger.
Charles De Gaulle.
Pierre Mendès France.
François Mitterrand.

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25 juin 2015 4 25 /06 /juin /2015 06:50

« La pâle mort mêlait les sombres bataillons. D’un côté c’est l’Europe et de l’autre la France. Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l’espérance ; Tu désertais, victoire, et le sort était las. » (Victor Hugo, 1853).
« Rien n’est perdu parce que cette guerre est une guerre mondiale. Dans l’univers libre, des forces immenses n’ont pas encore donné. Un jour, ces forces écraseront l’ennemi. Il faut que la France, ce jour-là, soit présente à la victoire. » (De Gaulle, 3 août 1940).


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Ce 18 juin 2015 a marqué à la fois le début de l’aventure gaulliste et la fin de l’épopée napoléonienne. L’occasion de s’attarder sur les deux personnages les plus influents des deux derniers siècles.


Napoléon Bonaparte (1769-1821)

Stratège militaire incontestablement génial et précoce, Napoléon Bonaparte fut aussi un usurpateur cynique qui imita avec outrance toutes les tares de l’aristocratie, en créant sa propre noblesse avec un mélange d’ironie et de sérieux. Comme tout grand "animal politique", Napoléon a transformé son bluff en réalité historique : « Aussitôt que l’adversité qui fait éclater les vertus a touché le faux grand homme, le prodige s’est évanoui : dans le monarque on n’a plus aperçu qu’un aventurier, et dans le héros qu’un parvenu à la gloire. » (Chateaubriand, 1814).

Malgré cette personnification extraordinaire du despotisme éclairé (éclairé par les Lumières), Napoléon m’a toujours fait un effet contrasté. Envoyer des centaines de milliers d’hommes se faire massacrer pour envahir l’Europe par la force m’a toujours paru démentiel, même si lui, au moins, était courageux et présent sur le front des événements.

Et pourtant, il est indéniable que c’est par ses conquêtes (vite perdues au Congrès de Vienne) que les idées de la Révolution française, elles-mêmes issues des Lumières, ont pu se répandre dans l’Europe entière, en particulier les principes de notre devise nationale, la liberté, l’égalité, la fraternité. Que le pouvoir temporel procède des peuples (d’où l’essor des nationalismes) et pas du divin (d’où la laïcité, qui mit encore un siècle avant de s’établir et rien n’est acquis puisque la question de la laïcité se pose encore aujourd’hui, pour une autre religion).

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Napoléon n’a pas été seulement le vecteur des idées révolutionnaires. Il était un excellent organisateur et un créateur original d’institutions qui existent encore aujourd’hui ; c’est grâce à lui que l’État est ce qu’il est, avec des administrations modernes, des préfets, avec la Cour des Comptes (16 septembre 1807), avec un code civil (promulgué le 21 mars 1804) qui perpétue les idées révolutionnaire au-delà des changements de régime politique, avec le code pénal (promulgué le 12 février 1810), avec les cours d’appel et la cour de cassation, avec le franc Germinal (7 avril 1803), avec les chambres de commerces (24 décembre 1802), avec la Banque de France, avec le cadastre du territoire, avec les conseils de prud’hommes (18 mars 1806), avec le baccalauréat (17 mars 1808), avec des écoles prestigieuses qui forment l’élite de la nation (comme Saint-Cyr le 1er mai 1802), avec la Légion d’honneur (19 mai 1802), avec le règlement de la Comédie française, etc. Napoléon a même eu l'audace d'aller voir Goethe pour lui dire de réécrire ses écrits !

La Constitution de l’an VIII appliquée à partir du 25 décembre 1799 (Consulat) a apporté une véritable rationalisation du processus parlementaire, avec un Conseil d’État, bras technocratique de l’Exécutif, chargé de rédiger le texte des projets de lois, et des assemblées chargées séparément de les discuter, de les voter (ou pas) et de valider leur conformité avec la Constitution (rôle du Conseil Constitutionnel sous la Ve République).

Parmi les réalisations architecturales, à Paris : l’Arc de Triomphe de la place de l’Étoile (renommée De Gaulle), l’Arc du Carrousel, la colonne Vendôme, la rue de Rivoli, la Madeleine, le Palais Brogniart, le Palais d’Orsay, le pont des Arts (et deux autres ponts), etc. mais aussi la ville de Roche-sur-Yon, la place Bellecour à Lyon, etc.

Napoléon est donc un tout, et un peu comme la Révolution selon Clemenceau, il est un bloc à prendre ou à laisser.


Charles De Gaulle (1890-1970)

Il est un peu plus facile de se faire une idée de De Gaulle car il est contemporain de bien des personnes qui vivent encore aujourd’hui. On s’est à mon avis longtemps trompé en croyant que le gaullisme était un bonapartisme. C’est vrai que lorsqu’il a "pris" le pouvoir à Londres à partir de juin 1940, il n’avait aucune légitimité démocratique (les nazis n’en avaient pas plus à envahir la France). Mais c’est ce que j’expliquais plus haut, il a représenté la France malgré lui, à cause de l’énorme vide laissé par la classe politique : il aurait voulu que des anciens ténors du gouvernement, à commencer par Paul Reynaud, mais aussi Georges Mandel, alors Ministre de l’Intérieur (du 18 mai au 16 juin 1940), etc. l’accompagnassent et représentassent la France auprès de Churchill et Roosevelt à sa place. Il aurait préféré que des notables de la politique française, avec leur réputation, leur expérience et leur habileté, le remplaçassent. Il n’était qu’un militaire et n’avait aucune vocation à devenir un politique.

On a aussi voulu diviser De Gaulle en deux époques, le De Gaulle du 18 juin (admissible) et le De Gaulle du 13 mai (contestable) et ce dernier, aurait été de la graine de dictateur selon François Mitterrand : « Désormais les minorités violentes pourront impunément et victorieusement partir à l’assaut de la démocratie. (…) Ses compagnons d’aujourd’hui, qu’il n’a sans doute pas choisis mais qui l’ont suivi jusqu’ici, se nomment le coup de force et la sédition. » (1er juin 1958). Or, cela n’a jamais été le cas. De Gaulle, bien que d’origine catholique du Nord (et influencé par un certain royalisme à l’époque de sa naissance), a toujours été républicain.

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Et dans sa conférence de presse du 19 mai 1958 au Palais d’Orsay, qui résonne dans le cœur de l’Histoire de France autant que la formule de Pétain sur le don de sa personne à la France, De Gaulle s’est presque énervé à une question : « Est-ce que j’ai jamais attenté aux libertés publiques fondamentales ? Je les ai rétablies. Et y ai-je une seconde attenté jamais ? Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans, je commence une carrière de dictateur ? ». Argument d’autorité dit avec l’ironie des pirouettes, et le véritable argument était intervenu quelques minutes avant : « Les pouvoirs de la République, quand on les assume, ce ne peut être que ceux qu’elle-même vous aura délégués. Voilà pour les termes qui me paraissent parfaitement claires. (…) La République, il fut un temps où elle était reniée, trahie par les partis eux-mêmes, et moi, j’ai redressé ses armes, ses lois, son nom ! ». C’était d’autant plus vrai qu’il ne s’est jamais accroché au pouvoir, démissionnant de la tête du gouvernement le 20 janvier 1946 (cela aurait été un peu plus tôt sans le mariage de son fils qu’il ne voulait pas gâcher) et une seconde fois, après son retour, le 28 avril 1969.

Aujourd’hui, De Gaulle doit se retourner souvent dans la tombe. Lui, le pragmatique, on lui fait désormais dire n’importe quoi quarante-cinq après sa mort. Il a même été récupéré par ceux qui l’ont toujours détesté, par ceux qui estiment encore en 2015 que Pétain n’était pas si mauvais bougre que ça. On croit rêver ! Les europhobes aussi l’ont récupéré mais à tort. De Gaulle avait la notion de l’intérêt de la France et c’est pour cela qu’il fut le premier à avoir appliqué le Traité de Rome qui avait été signé un an avant son arrivée au pouvoir.

C’est Jean-Marcel Jeanneney qui l’a convaincu de ne pas remettre en cause le Traité de Rome. Par ses liens historiques avec Konrad Adenauer, et en signant le Traité de Paris du 22 janvier 1963 qui installa dans les textes l’amitié franco-allemande (il avait ressenti de la fascination pour l’esprit allemand lors de la Première Guerre mondiale), De Gaulle a sans doute été parmi les dirigeants français qui ont le plus fait pour la construction européenne. Malgré ses réticences, c’est bien lui qui a fait vivre en France les premières années de la Communauté Économique Européenne dont il a épousé tous les objectifs (lire ou écouter à cet égard son allocution télévisée du 28 décembre 1958).


L’homme (ou la femme) providentiel du XXIe siècle ?

Napoléon Bonaparte pour le XIXe siècle, Charles De Gaulle pour le XXe siècle… On voit bien qu’en 2015, alors que notre siècle est déjà bien avancé, il manque à l’évidence une nouvelle personnalité historique pour façonner la France du XXIe siècle.

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Mais, est-ce une époque à personnalité providentielle, justement ? Peut-être pas. Les temps sont à la transparence, à l’information galopante qui place les citoyens sur le même pied d’égalité que les gouvernants, ce qui renforce les exigences d’exemplarité et d’intégrité, mais qui incite aussi les gouvernants à plus d’humilité et de sobriété.

Et puis, le besoin de personnalité exceptionnelle se fait en période exceptionnelle. Certes, le monde est en crise structurelle profonde dans son modèle économique et social. Néanmoins, cette situation est loin d’être comparable avec la situation d’une Europe voire d’une planète à feu et à sang tant en 1815 qu’en 1940.  Jean-Baptiste Duroselle avait décrit ce côté Jeanne d’Arc de De Gaulle : « Cette idée de mission, ce mélange de grandeur et de consciente humilité, donnent une allure déconcertante au personnage dans le jeu des événements ordinaires. Il était fait pour le drame. » (1955).

Finalement, c’est peut-être mieux ainsi, avoir un État moins fort, plus de considération pour les personnes, leurs opinions, leurs initiatives, leurs entreprises, leurs talents, leur mérite, mais cela supposerait aussi une condition : ne pas tout attendre de celui qui sera élu à la prochaine élection présidentielle. Sinon, nous serions condamnés perpétuellement à faire de l’Élysée-bashing, Nicolas Sarkozy avait inauguré cette République électronique et François Hollande continue de servir de cible aux citoyens contribuables salariés consommateurs désabusés. Il est probable d’ailleurs que la personne qui sera élue le 7 mai 2017 sera rapidement contestée par ses propres électeurs quelques mois plus tard…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 juin 2015)
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Pour aller plus loin :
Le Congrès de Vienne.
Victor Hugo.
De Gaulle.
Les valeurs du gaullisme.
L’héritage du gaullisme.
Péguy.
Pétain.
Hitler.

_yarti18juin08



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