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21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 07:55

Père de l’impôt sur le revenu progressif, adopté il y a un siècle, pacifiste et patriote, brillant Ministre des Finances au sens de l’État affirmé, Joseph Caillaux fut victime de son arrogance qui suscita beaucoup de haine chez ses adversaires et …victime de son épouse meurtrière. Première partie.


yartiCaillaux01Il
y a exactement soixante-dix ans, l’ancien chef du gouvernement français Joseph Caillaux s’éteignit à 81 ans, dans l’indifférence générale, après une carrière politique très contrastée. Il est enterré au cimetière du Père Lachaise, à l’est de Paris.

Républicain modéré et radical, Joseph Caillaux ne semble pas avoir eu la postérité qu’il aurait méritée. Brillant intellectuellement, "crâne d’œuf" comme Laurent Fabius, Valéry Giscard d’Estaing ou Alain Juppé, il fut également très arrogant, orgueilleux et hautain, ce qui ne séduisait pas forcément ni ses collègues, ni ses contemporains en général.

À la veille de la Première Guerre mondiale, il était, en dehors de Georges Clemenceau, l’homme politique le plus influent de France et prêt à faire, avec Jean Jaurès, l’une des coalitions gouvernementales les plus nécessaires de l’histoire républicaine.

Hélas pour lui, peut-être hélas pour le monde pour certains historiens ou éditorialistes (comme Dominique Jamet), Joseph Caillaux rata cette consécration historique à cause de son épouse.

Quand vous êtes un homme politique très en vue et qu’une campagne de dénigrement systématique, de calomnie, de diffamation vous attaque sans arrêt jusqu’aux plus obscurs recoins de votre intimité, vous pouvez avoir des réactions très diversifiées : le suicide, comme Roger Salengro le 17 novembre 1936 ou encore Pierre Bérégovoy le 1er mai 1993, voire le "suicide aidé", comme Robert Boulin le 28 octobre 1979 ; la contre-attaque médiatique, comme Dominique Baudis le 18 mai 2003 sur TF1 ; ou encore, l’assassinat du principal calomniateur par votre épouse.

C’est ce qu’il s’est passé pour Joseph Caillaux qui vit sa carrière politique brisée par le geste complètement irrationnel de sa seconde épouse (avec qui il s’était marié le 21 octobre 1911) qui était révoltée par la terrible campagne qui sévissait depuis janvier 1914 contre son mari, campagne fortement encouragée par Raymond Poincaré (1860-1934), Louis Barthou (1862-1934) et Aristide Briand (1862-1932). Elle avait été particulièrement écœurée par la divulgation publique de plusieurs lettres d’amour écrites par son mari (le couple s’était connu alors que chacun était marié avec une autre personne et pas encore divorcé).

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Joseph Caillaux était alors le Ministre des Finances très influent du gouvernement de Gaston Doumergue (1863-1937) depuis le 9 décembre 1913. Et il venait de faire adopter par la Chambre des députés la création de l’impôt sur le revenu, mais le Sénat l’avait rejeté et l’impôt sur le revenu était l’un des thèmes électoraux marquant de la gauche radicale (au même titre que, un siècle plus tard, les 35 heures), comme le maintien du service militaire de trois ans (loi du 7 août 1913 dite des trois ans) était un marqueur à droite, à quelques semaines des élections législatives.

Or, le 13 mars 1914, le journal "Le Figaro", à l’origine des attaques, a publié une lettre de Joseph Caillaux à sa future première femme datant du 15 juillet 1901 (cette première femme était alors mariée avec un autre et pas encore divorcée) où il s’était réjoui de l’échec de la création de l’impôt sur le revenu dont il était pourtant l’initiateur. Ce qui le discréditait aux yeux des parlementaires au moment où il cherchait le vote des sénateurs plutôt réticents sinon hostiles.

Henriette Caillaux (1874-1943) s’est rendue au siège du journal pour rencontrer le directeur du journal Gaston Calmette (1858-1914), et pour carrément l’assassiner en vidant son chargeur de pistolet automatique le 16 mars 1914. Une résolution de conflit particulièrement violente qui obligea Joseph Caillaux à démissionner dès le lendemain alors qu’il était le président du Parti radical, le parti le plus en vogue à l’époque.

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Henriette Caillaux n’avait pas voulu le tuer mais juste le blesser pour l’intimider. Elle fut jugée au cours d’un procès qui s’est déroulé en pleine crise internationale, du 20 au 28 juillet 1914, et son avocat (qui défendit aussi l’anarchiste Auguste Vaillant et le capitaine Alfred Dreyfus) obtint à la surprise générale son acquittement (l’avocat général avait demandé cinq ans de prison ferme). Trois jours plus tard, Jean Jaurès fut assassiné et son assassin fut lui aussi acquitté après la guerre. La France entrait le 3 août 1914 dans l’une des deux principales boucheries du XXe siècle…

Ce fut un autre 10 mai : aux élections législatives des 26 avril et 10 mai 1914, la gauche républicaine (majorité sortante) avait remporté une nette majorité dans l’hémicycle avec 195 sièges pour les radicaux (le parti le plus important), 88 sièges pour l’Union républicaine et 66 sièges pour les républicains de gauche (Raymond Poincaré et Louis Barthou), soit 349 sièges sur un total de 601. Et cela sans compter sur les 102 sièges remportés par les socialistes de la SFIO (Jean Jaurès) et les 24 sièges remportés par le Parti républicain-socialiste (René Viviani, Paul Painlevé, Alexandre Millerand et Aristide Briand).

En tant que président du Parti radical, Joseph Caillaux aurait dû être naturellement désigné Président du Conseil mais c’était politiquement impossible avant la fin du procès de son épouse. Avant les élections, Joseph Caillaux avait quasiment réussi à convaincre Jean Jaurès d’entrer dans son futur gouvernement, comme Ministre des Affaires étrangères. Deux partisans de l’apaisement avec l’Allemagne n’étaient pas de trop face à une classe politique plutôt revancharde.

René Viviani (1862-1925) fut donc appelé pour le remplacer, choisi par Joseph Caillaux et accepté par Raymond Poincaré car favorable à la loi des trois ans, et il parvint à réunir une majorité le 13 juin 1914, après un premier échec et l’échec du vieil Alexandre Ribot (1842-1923) qui avait constitué le gouvernement le plus court de la IIIe République (trois jours).

Le gouvernement Viviani fit enfin voter par le Sénat l’instauration de l’impôt sur le revenu le 3 juillet 1914 (loi du 15 juillet 1914) en échange de la non abrogation de la loi des trois ans. Le gouvernement intégra le 26 août 1914 deux socialistes, Jules Guesde (1845-1922) et Alexandre Millerand (1859-1943), pour mettre en œuvre l’Union sacrée. De faible envergure, René Viviani a dû laborieusement gérer le début de la guerre (son déplacement à Saint-Pétersbourg avec Raymond Poincaré fut particulièrement médiocre) et il fut renversé le 29 octobre 1915, deux semaines après la démission de son Ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé (1852-1923) du Quai d’Orsay, en désaccord avec la politique menée.

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La présence de Joseph Caillaux à la tête du gouvernement en juin et juillet 1914 aurait probablement transformé la marche inéluctable de l’Europe vers la guerre. C’est bien sûr de l’uchronie et comme on pouvait le constater après l’attentat de Sarajevo, la volonté belliqueuse des puissances européennes était très forte. Dans ses mémoires rédigées peu de temps avant sa mort, Joseph Caillaux écrivit de manière très vaniteuse : « J’aurais pu empêcher la guerre ! ».

Mais déjà durant l’été 1911, cette volonté d’en découdre était très importante et Joseph Caillaux avait réussi par grande habileté à éviter l’irréparable. Comme tous les pacifistes, et en particulier Jean Jaurès, Joseph Caillaux était voué à la haine et au procès de l’antipatriotisme. Son expérience et son crédit politiques aurait pu lui permettre de tenir tête au Président Raymond Poincaré qui, lui, lorrain, était revanchard et ne voyait pas d’un mauvais œil l’occasion de pouvoir reconquérir l’Alsace et la Moselle.

Dans un prochain article, je reviendrai plus précisément sur la vie de Joseph Caillaux, avant et après cette année phare que fut 1914 pour son existence et aussi pour celle de la France et du monde.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 novembre 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les Mémoires de Joseph Caillaux.
Sarajevo.
Première Guerre mondiale.
Jean Jaurès.
Philippe Pétain.
La dépense publique.
Le Parti radical.
Pierre Mendès France.
Edgar Faure.
Maurice Faure.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.

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http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/joseph-caillaux-1863-1944-le-mal-159739



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1 août 2014 5 01 /08 /août /2014 16:00

En mémoire de la Grande Guerre, est sonné aujourd'hui, vendredi 1er août 2014 à 16 heures, le tocsin. Il y a précisément un siècle, le gouvernement français annonçait la mobilisation générale pour se préparer à la guerre qui fut déclarée un ou deux jours plus tard (en fonction des pays). Il faut se souvenir !

SR


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31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 07:35

« Le meurtre de Jaurès, le 31 juillet 1914, au moment même où allait commencer la Grande Guerre, crime perpétré dans le droit-fil de la haine que lui portaient Maurras et Péguy, l’a comme figé en martyre du socialisme et de la paix : une sorte de saint laïque qui appelle la révérence plus que la curiosité. Or, voici l’occasion de lui redonner chair, d’en restituer l’ardeur, les appétits et jusqu’aux illusions et tensions intimes, de mesurer son formidable labeur, de saluer la liberté de sa pensée. Il était étranger, comme l’a écrit Alain, "à l’ordre des ambitions ordinaires" ; il était libre de tout sectarisme (…). » (Jean-Noël Jeanneney, le 5 mars 2000).



yartiyJaures2014062501Il y a exactement un siècle, le 31 juillet 1914, le député socialiste Jean Jaurès fut assassiné. Promoteur d’un pacifisme qu’on aurait pu inexactement croire aveugle, il perdit la vie quelques jours avant le début de la Première Guerre mondiale, la veille de la mobilisation générale.

Jaurès fait partie, depuis ces cent années, de la mythologie républicaine française, au point d’avoir donné son nom à un grand boulevard dans quasiment toutes les grandes villes du pays. Il appartient à tous, pas seulement aux socialistes de 1914 ni aux pacifistes de 1914. Il appartient à l’histoire et nul doute qu’il aurait été intéressant d’imaginer un Jaurès survivant à la guerre et probablement, nécessairement, arrivant au pouvoir parce qu’il en avait la capacité, le talent, le charisme.

À ce titre, il peut être comparé avec une autre figure emblématique de la République, Georges Clemenceau, qui s’était surtout distingué dans l’opposition (radicale) et qui a gouverné seulement très tardivement dans son existence. Quel aurait été un gouvernement Jaurès ?

Depuis plusieurs mois, des centaines de manifestations et d’initiatives ont eu lieu pour célébrer ce triste centenaire. Je suis allé à un colloque intitulé "Le Monde de Jean Jaurès" qui s’est tenu le mercredi 25 juin 2014 dans le prestigieux amphithéâtre Liard de la Sorbonne, à Paris. Il était organisé par Les Amis de François Mitterrand et la Fondation Jean-Jaurès fondée par Pierre Mauroy en 1992.

Que pensent Robert Badinter, Christiane Taubira, Alain Richard, mais aussi Alain Juppé, parmi d’autres, de Jaurès, de sa pensée, de l’homme, du symbole ?

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L’un des intérêts de cette manifestation dont les débats ont été animés par le journaliste François Bazin, chef du service politique au "Nouvel Observateur", c’était qu’elle faisait intervenir deux types d’intervenants, des personnalités politiques, acteurs parfois majeurs de la vie politique française, et des universitaires, parmi les plus grands spécialistes de Jaurès. Leurs prestations étaient néanmoins d’un intérêt inégal.


Claude Bartolone, Laurent Fabius, Christiane Taubira

Ainsi, les premières interventions de Claude Bartolone, Président de l’Assemblée Nationale, et de Laurent Fabius, Ministre des Affaires étrangères, étaient très convenues, trop préparées et peu vivantes.

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Celle de la Ministre de la Justice Christiane Taubira, en revanche, était beaucoup plus spontanée et directe, moins ampoulée, sans note, considérant qu’elle n’aurait pas pu égaler une analyse rigoureuse des universitaires présents, et donc, elle a simplement apporté son ressenti face à la figure de Jean Jaurès, un témoignage donc très personnel.

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Alain Juppé

Le même exercice tout aussi vivant et captivant a été réalisé par un homme dont la présence a étonné plus d’un participant puisqu’il s’agissait de l’ancien Premier Ministre Alain Juppé, qui, en plus, venait d’être désigné coprésident provisoire de l’UMP, la principale formation d’opposition. Il n'est cependant pas cité dans le site de la Fondation Jean-Jaurès, sans doute oublié par un rédacteur distrait.

Alain Juppé a été très percutant dans sa petite conférence et le fait qu’il était présent a donné une tournure un peu plus impartiale à ce colloque. Il a parlé assez simplement et plutôt humblement, n’hésitant pas, malgré tout, à rappeler qu’il ne se sentait pas du tout en phase avec Jean Jaurès sur le socialisme selon la définition que ce dernier avait apportée, plus étatique qu’anticapitaliste. Mais la personnalité de Jaurès l’avait fasciné. Il avait d’ailleurs trouvé dans une librairie de Bordeaux, bien avant d’avoir été invité à ce colloque, un petit recueil de discours peu connus de Jaurès dont il a lu quelques extraits avec délectation et avec ses lunettes rouges (imiterait-il Eva Joly ?).

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Alain Juppé fut surtout subjugué par la personne de Jaurès : sa grande culture (normalien comme lui), son talent oratoire, son courage (notamment de prôner la paix dans un contexte très difficile), et sa foi en l’humanité, quasi-prophétique. Et Alain Juppé de citer trois domaines prophétiques : un sur la paix, un autre sur la laïcité qui pourrait aujourd’hui s’appliquer au voile ou à la burqa, et enfin, un troisième sur le multilatéralisme, intuition de la Société des Nations (SDN), reprise par Aristide Briand, préfiguration de l’Organisation des Nations Unies (ONU).


Alain Richard

Arrivé un peu en retard, l’ancien Ministre rocardien de la Défense Alain Richard a apporté également des perspectives politiques intéressantes sur Jaurès, insistant sur le fait qu’il était avant tout un républicain qui a soutenu Émile Combes (dans sa lutte anticléricale), Joseph Caillaux (lui aussi opposé à la guerre, prêt à nommer Jaurès aux Affaires étrangères dans un gouvernement qu’il aurait dirigé en avril 1914 si son épouse n’avait pas assassiné le directeur du Figaro, auteur d’une campagne de dénigrement et de calomnie contre leur couple, épouse qui fut d’ailleurs curieusement acquittée le 28 juillet 1914) ou encore Pierre Waldeck-Rousseau (qui a intégré le premier socialiste dans un gouvernement français, à savoir Alexandre Millerand le 22 juin 1899).

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Alain Richard a évoqué la curiosité intellectuelle de Jaurès, son érudition intellectuelle (qui impressionne aussi Alain Juppé), son latinisme, sa connaissance aussi de la langue allemande (Jaurès a été condisciple de Henri Bergson à l’École Normale).

Ainsi, Jaurès défendait la théorie de l’arbitrage (Léon Bourgeois), et imaginait l’émergence d’un début de droit international. Il croyait en la diversité de l’homme, en sa capacité de conciliation et de dialogue, en sa capacité pour ouvrir des confluences.

Hervé Drévillon, professeur à la Sorbonne, a expliqué que Jaurès a vu le désastre de l’armée de métier en 1870 et soutenait une armée de conscription, universelle, à condition qu’elle fût égale pour tous et réduite dans la durée (brève) pour être acceptée par le corps social.

Comme Joseph Caillaux et au contraire de René Viviani, Jaurès s’était vivement opposé à la réforme de Raymond Poincaré de 1913 qui a prolongé de deux à trois ans la durée du service militaire. C’est d’ailleurs comme cela que l’impôt sur le revenu proposé dès 1906 par Caillaux a été adopté : après les élections d’avril 1914, Poincaré nomma le socialiste René Viviani à la tête du gouvernement et l’impôt sur le revenu fut adopté en compensation de l’adoption de la loi des trois ans.

Par ailleurs, Jaurès ne voulait pas que les officiers fussent formés dans des écoles militaires mais à l’université. Pour lui, la continuité école/armée devait garantir la formation des citoyens. Il a toujours la défense dans le débat national. Hervé Drévillon a conseillé de revoir la pensée sur la nation de Charles Péguy et de son "rival" Jean Jaurès.


Jean-Noël Jeanneney

L’ancien ministre et historien Jean-Noël Jeanneney s’est lui aussi focalisé sur le thème de la défense (en raison du centenaire de la Première Guerre mondiale), en se demandant ce qu’aurait fait Jaurès juste après la déclaration de guerre s’il n’avait pas été assassiné, puisque les socialistes ont été appelés dans les ministères.

Le 31 juillet 1914, Jaurès pensait au Président américain Woodrow Wilson qu’il avait loué dès le 8 mars 1914 pour son courage, son appel à la bonne foi, à la générosité d’esprit… en imaginant que les États-Unis pourraient développer une diplomatie pacificatrice en Europe. Il a dit à Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx, au Café du Croissant, quelques minutes avant sa mort : « Je vais demander au Président Wilson d’être l’arbitre dans cette affaire européenne. » (j’ai repris une phrase citée par l’historien Jean Sagnes absent du colloque).

Jaurès n’était cependant pas opposé au principe d’une guerre mais seulement défensive : en cas d’attaque, la France devait se défendre. Ses référents étaient Plutarque, Michelet, Marx. Jaurès avait désamorcé la phrase bien connue de Marx : « Les ouvriers n’ont pas de patrie. » en prétendant que ce ne fut qu’une « boutade étourdie et hargneuse ».

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Jean-Noël Jeanneney a aussi cité une confidence de De Gaulle dans une lettre adressée à Paul Reynaud en 1937 à la sortie d’un livre de ce dernier sur la question militaire : « Vous êtes, en notre temps, le seul homme d’État de premier plan qui ait le courage, l’intelligence et le sens national assez grand pour prendre à bras-le-corps le problème militaire dont le destin de la France dépend. » en ajoutant à propos de Jaurès : « Il faudrait remonter à Jean Jaurès pour trouver un autre exemple. Encore, Jaurès ne jouait-il, d’un archet superbe, que d’une seule corde. ».

Nancy Greene, directrice d’études à l’EHESS, a rappelé que Jaurès avait perdu en 1898 son siège de député parce qu’il avait été l’un des premiers dreyfusards. Elle l’a décrit comme « politique lucide mais humaniste jusqu’au bout ». Cela fait-il penser à une personnalité politique actuelle ?


Robert Badinter

Très attendu également, l’ancien Ministre de la Justice Robert Badinter a su passionner son auditoire en parlant pendant une demi-heure de Jean Jaurès, en retraçant son action sur deux éléments historiques : l’affaire Dreyfus et l’abolition de la peine de mort.

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Robert Badinter a rappelé qu’au début de l’affaire Dreyfus, les socialistes étaient autant convaincus de la culpabilité du capitaine que les autres parlementaires, pour la simple raison qu’aucune information n’avait été donnée si ce n’est qu’un militaire avait trahi la patrie. Ainsi, ni Georges Clemenceau, ni Jean Jaurès, ni Léon Blum ne se sont révoltés au début. Mais Jean Jaurès a ensuite évolué (comme Clemenceau) dans son approche et a réussi à faire relancer trois fois l’affaire de façon décisive pour aboutir à la reconnaissance de l’innocence et à la réhabilitation d’Alfred Dreyfus le 12 juillet 1906.

Pour l’abolition de la peine de mort, il est rappelé qu’en 1907, les républicains avaient rassemblé une majorité en faveur de l’abolition, mais juste avant le vote à l’assemblée, une affaire criminelle sordide qui a ému l’opinion publique (ce n’est donc pas nouveau) a dissuadé de nombreux députés (notamment radicaux socialistes) de voter cette abolition. Racontée par celui qui finalement la réalisa le 18 septembre 1981 à l’Assemblée Nationale (loi n°81-908 du 10 octobre 1981), cette histoire n’a pas manqué d’intérêt.

Ce qui est remarquable, sur ces deux sujets (affaire Dreyfus et peine de mort), c’est de rappeler les premiers commentaires de Jean Jaurès en apprenant la première condamnation d’Alfred Dreyfus le 22 décembre 1894 par le conseil de guerre : « Un troupier vient d’être condamné à mort et exécuté pour avoir lancé un bouton au visage de son caporal. Alors, pourquoi laisser ce misérable traître en vie ? » (à la Chambre des députés).

Une réflexion identique de Clemenceau : « Sans doute, je suis aussi résolument que jamais l’ennemi de la peine de mort. Mais on ne fera jamais comprendre au public qu’on ait fusillé, il y a quelques semaines, un malheureux enfant de 20 ans coupable d’avoir jeté un bouton de sa tunique à la tête du président du conseil de guerre, tandis que le traître Dreyfus, bientôt, partira pour l’île de Nou, où l’attend le jardin de Candide. » ("La Justice", le 25 décembre 1894, cité par Michel Winock en 2007).

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Parmi les autres intervenants du colloque du 25 juin 2014, il y a également eu l’ancien ministre Henri Nallet, président de la Fondation Jean-Jaurès, Pierre Bergé, président des Amis de François Mitterrand, Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, et les chercheurs suivants : le sociologue Vincent Duclert, le philosophe Frédéric Worms, le conseiller maître à la Cour des Comptes Louis Gautier (professeur à la Sorbonne), ainsi que Valentine Zuber et Emmanuel Jousse.


Une planète hérissée de barbarie

Le 17 juillet 1914, peu de temps avant sa mort, Jean Jaurès avait écrit dans son journal "L’Humanité" : « Toute la planète est hérissée de problèmes et de barbarie. ».

Avec la prise de Mossoul, l’islamisme politique au Moyen-Orient et en Afrique, le conflit du Proche-Orient, la crise en Ukraine, la Syrie, la Libye, une nouvelle menace d’attaque nucléaire de la Corée du Nord contre les États-Unis, et bien d’autres foyers, malgré deux guerres mondiales, des idéologies mortifiantes, l’une des expériences les plus meurtrières de l’histoire de l’humanité, la planète semble n’avoir pas tellement avancé… avec la différence qu’il n’y a plus aujourd’hui de personnalité au niveau de Jaurès, Wilson, Briand etc. pour imaginer une paix originale et solide.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (31 juillet 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La Première Guerre mondiale.
Sarajevo, le détonateur.
Robert Badinter.
Laurent Fabius.
Alain Juppé.
Claude Bartolone.
Christiane Taubira.
Jean-Noël Jeanneney.
Vidéos du colloque.

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28 juin 2014 6 28 /06 /juin /2014 07:31

La capitale de la Bosnie-Herzégovine fut le théâtre, il y a exactement un siècle, de l’élément déclencheur de la Premier Guerre mondiale. Retour sur une Europe au bord de l’explosion.


yartiSarajevo01L’été 2014 vient d’arriver, et les séquences vont se dérouler pendant tout l’été. La projection du grand film commence. Une tragédie. Après les soixante-dix ans du Débarquement, voici le centenaire de la Der des ders. La dernière guerre, normalement, qu’on a appelée plus prudemment Première Guerre mondiale.

C’est le premier épisode, un drame en un acte qui a précipité toute l’Europe dans l’embrasement. Et le monde avec elle. À l’époque, l’Europe, c’était la guerre.


L’unité de lieu : Sarajevo

D’abord, l’unité de lieu : Sarajevo, une très belle ville en plein cœur des Balkans. Depuis le 13 juillet 1878, la Bosnie, musulmane et intégrée à l’Empire ottoman, était sous domination de l’Empire austro-hongrois, très catholique, qui l’a finalement annexée en 1908. Le Congrès de Berlin supervisé par Bismarck réduisait la victoire militaire de la Russie sur les Turcs en maintenant une série de petits États dans les Balkans (diviser pour mieux régner), comme l’avaient voulu l’Autriche-Hongrie et le Royaume-Uni pour éviter la slavisation de l’Europe du Sud et surtout, éviter aux Russes l’accès à la Méditerranée.

Pour simplifier, les orthodoxes ressentirent beaucoup de rancœur (notamment les Bulgares) et les musulmans furent soulagés par le Traité de Berlin (notamment les Bosniaques). Bismarck était satisfait car il avait réussi à préserver la paix au sein de l’Europe tout en conservant l’hégémonie du Reich. Mais en 1903, un coup d’État porta à la tête de la Serbie un leader de l’expansionnisme serbe soutenu par la Russie alors qu’auparavant, le pays était allié à l’Autriche.


L’unité de temps : 28 juin 1914

Ensuite, l’unité de temps : le dimanche 28 juin 1914. Soit un an après les deux guerres balkaniques de 1912 et 1913 qu’il serait un peu difficile de résumer en quelques mots, et qui avaient été la conséquence de l’émergence des nationalismes suscités par le Traité de Berlin.

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Le 7 mars 1912, un accord d’alliance contre l’Autriche-Hongrie et l’Empire ottoman a été signé entre la Serbie et la Bulgarie, encouragé par la Russie. Le 29 mai 1912, un autre accord fut signé entre la Bulgarie et la Grèce contre l’Empire ottoman pour s’emparer de la Macédoine et de la Thrace. En juin 1912, ce fut un accord d’alliance entre la Grèce et la Serbie. Les trois pays (Serbie, Bulgarie, Grèce) formèrent la Ligue balkanique qu’a rejointe le Monténégro. Cette Ligue était soutenue par la Russie et avait pour but d’affranchir les populations chrétiennes de l’Empire ottoman du joug autrichien. Le Royaume-Uni, soutenu par la France, a tenté d’encourager quelques réformes en faveur de ces populations tandis que l’Allemagne a soutenu l’Empire ottoman et l’Autriche-Hongrie pour éviter toute formation d’un grand État slave du Sud (qui fut plus tard la Yougoslavie).

Le 8 octobre 1912, le Monténégro déclara la guerre à l’Empire ottoman. Ses trois alliés de la Ligue l’imitèrent le 17 octobre 1912. Ce fut une victoire totale sur les Ottomans déjà très affaiblis depuis une trentaine d’années, et qui terminaient, le 15 octobre 1912, une guerre contre l’Italie et la Libye. À l’issue de cette Première Guerre balkanique, les Ottomans perdirent leurs derniers territoires européens sauf Istanbul et les bords de la mer de Marmara. Dans ces territoires, il y avait six millions d’habitants mais seulement deux millions trois cent mille musulmans. L’armistice demandé par la Turquie fut signé le 19 avril 1913 après une première tentative en début décembre 1912 (mais des extrémistes turcs avaient repris le combat en janvier 1913). Ce fut la première guerre aérienne avec le survol le 6 février 1913 d’un avion grec dans les Dardanelles qui balança des bombes sur des navires ottomans (mais qui n’ont pas atteint leur cible).

Le partage de ces territoires (appelés Roumélie ottomane) fixé par le Traité de Londres du 30 mai 1913 divisa la Ligue et la Bulgarie attaqua le 16 juin 1913 son ancienne alliée, la Serbie qui avait annexé une partie de la Macédoine qu’elle revendiquait elle aussi. La Grèce (alliée à la Serbie par une alliance militaire signée dès le 1er mai 1913 et un traité d’assistance mutuelle signé le 1er juin 1913), le Monténégro et la Roumanie (précédemment neutre) s’allièrent à la Serbie contre les Bulgares… et contre l’Empire ottoman qui reprit la Thrace orientale et Andrinople. La Bulgarie fut défaite le 18 juillet 1913. Le Traité de Bucarest du 10 août 1913 donna la Dobroudja du Sud (au sud du delta du Danube) à la Roumanie, la Crète à la Grèce, la Macédoine à la Serbie et à la Grèce etc.

Le Traité de Constantinople du 29 septembre 1913 modifia la frontière entre la Bulgarie et l’Empire ottoman. Le Traité de Londres (du 30 mai 1913) et le Traité de Florence du 17 décembre 1913 accordèrent l’indépendance à l’Albanie soutenue par l’Italie et l’Empire austro-hongrois, ce qui avait pour but de retirer à la Serbie son débouché sur l’Adriatique et de supprimer à la Grèce sa domination sur l’Épire du nord, annexé lors de la Première Guerre balkanique, que l’armée grecque évacua en février 1914.

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La Serbie fut cependant la plus grande bénéficiaire de ces deux guerres balkaniques en doublant la superficie de son territoire et en augmentant de moitié sa population. Forte de son assise vers le sud, elle commença donc à regarder vers le nord pour revendiquer la Bosnie à l’Autriche-Hongrie. La Serbie devenait le relais russe pour déstabiliser l’Empire austro-hongrois. L’Allemagne, qui avait compris que l’Empire ottoman allait s’effondrer en Europe imaginait un nouvel axe des puissances centrales avec la Bulgare pour faire face aux Russes et parce que le roi de Bulgarie avait des origines germaniques. Le démantèlement de l’Empire ottoman a rendu instable la partie sud de l’Europe centrale.

Maintenant, prenons quelques personnages du drame.


Le personnage principal : l’archiduc François-Ferdinand

Le héros de l’histoire, ce fut François-Ferdinand, archiduc d’Autriche, pas vraiment apprécié par la cour d'Autriche mais prince héritier de l’Empire austro-hongrois depuis la mort de son cousin Rodolphe d’Autriche le 30 janvier 1889 (dans les bras de sa jeune maîtresse) et la mort de son père Charles-Louis de Habsbourg le 19 mai 1896 (atteint de fièvre typhoïde en buvant de l’eau du Jourdain).

Né le 18 décembre 1863 à Graz, il avait donc 50 ans. Il s’était marié tardivement, le 28 juin 1900 au château de Reichstadt, en Bohême. Son père Charles-Louis (1833-1896), né au château de Schönbrunn, était le frère de l’Empereur d’Autriche François-Joseph Ier (1830-1916), ce dernier le père de Rodolphe, qui fut aussi le Roi de Hongrie, le Roi de Croatie, le Roi de Bohême, le Roi de Dalmatie, de Slavonie, de Galicie, de Lodomérie et d’Illyrie, et le Roi de Jérusalem. François-Joseph et Charles-Louis avaient aussi deux autres frères, dont Ferdinand-Maximilien (1832-1867), Empereur du Mexique qui y fut exécuté le 19 juin 1867, laissant à la branche de Charles-Louis la succession potentielle au trône.

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À la mort du vieil Empereur, le 21 novembre 1916, ce fut le neveu de l’archiduc François-Ferdinand, le fils de Otto de Habsbourg-Lorraine (1865-1906), qui lui succéda, Charles Ier (1887-1922) jusqu’au délitement de l’Empire austro-hongrois le 12 novembre 1918. Charles Ier fut béatifié le 3 octobre 2004 par le pape Jean-Paul II (un procès en canonisation est en cours et une relique a été déposée à la basilique Saint-Epvre de Nancy en décembre 2013), et, marié à Zita de Bourbon-Parme (1892-1989), il fut le père d’Otto de Habsbourg-Lorraine Jr.

Ce dernier, né le 20 novembre 1912, marié le 10 mai 1951 à Nancy, et mort il y peu de temps, le 4 juillet 2011, dirigea la Maison impériale d’Autriche du 1er avril 1922 au 1er janvier 2007 et fut élu député européen représentant de la Bavière de 1979 à 1999, présidant deux fois, en tant que doyen d’âge, la séance inaugurale en juillet 1989 et juillet 1994. En début 1989, on lui avait proposé de se présenter à la Présidence de la République de Hongrie. Il refusa mais organisa en août 1989 un grand pique-nique qui accueillit cinq cents Allemands de l’Est qui ont franchi la frontière austro-hongroise pour se réfugier à l’Ouest. Cette digression juste pour relier le héros à un personnage européen contemporain (c’était son petit-neveu). Le fils aîné de Otto est Karl von Habsburg-Lothringen (en allemand), né le 11 janvier 1961, et fut député européen autrichien de 1996 à 1999.


L’héroïne : Sophie de Hohenberg

L’héroïne du drame fut la Tchèque Sophie Chotek de Chotkowa et Wognin, née le 1er mars 1868 et faite Princesse de Hohenberg et aussi duchesse. Elle avait donc 46 ans. C’était l’épouse de l’archiduc François-Ferdinand. Elle était d’origine noble (elle était comtesse) mais pas de sang royal, demoiselle d’honneur à la cour d’Autriche.

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Malgré ce mariage peu régulier (dit morganatique), l’Empereur accepta de ne pas déshériter François-Ferdinand parce qu’il était déjà âgé et que le suivant dans la succession était Otto senior, qui avait une vie un peu dissolue. Le deal fut donc que François-Ferdinand pouvait être Empereur mais que son épouse ne serait pas impératrice (un peu comme Camilla avec le Prince Charles), et surtout, que leurs enfants ne seraient pas appelés à la succession au trône. Depuis leur mariage, le 1er juillet 1900 en fait (le 28 juin, c’était la proclamation du deal), le couple n’avait pas les mêmes droits protocolaires. Bien qu’épouse de l’héritier au trône, Sophie n’était pas archiduchesse et ils n’avaient pas toutes les protections dues à un couple de sang royal lors de leurs déplacements (cela a eu donc une incidence désastreuse dans le déroulement du drame).

François-Ferdinand pouvait devenir d’un jour à l’autre Empereur d’Autriche-Hongrie car son oncle avait déjà 83 ans. Or, par sa femme tchèque, l’archiduc aurait été enclin à donner les mêmes droits aux populations slaves de l’Empire, qui avaient le sentiment d’être colonisés, que ceux des populations allemandes et magyares qui étaient moins nombreuses. Cette perspective ne suscitait pas seulement l’opposition des Hongrois et des Autrichiens mais aussi celle des Serbes qui voulaient rassembler tous les Slaves dans une Grande Serbie et n’auraient pas vu d’un bon œil leurs rivaux autrichiens ériger un empire "slavocompatible".


L’assassin : Gavrilo Princip

Enfin, pour compléter le tableau, un troisième personnage, le "méchant" de l’histoire, Gavrilo Princip, un étudiant serbe de Bosnie né le 25 juillet 1894, il allait donc avoir 20 ans, se revendiquant d’un nationalisme yougoslave.

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Issu d’une fratrie de neuf frères et sœurs dont seulement lui et un frère survécurent à la tuberculose, il avait des parents très pauvres et il se sentait humilié dans son identité nationale par la domination autrichienne.


Les faits

Le choix de faire un déplacement officiel à Sarajevo le 28 juin 1914 n’était pas anodin. La date marquait le quatorzième anniversaire de mariage de l’archiduc et lui permettait de faire profiter son épouse des honneurs publics qu’il recevait lui-même. De plus, cette date avait une valeur symbolique : fête religieuse chez les Serbes orthodoxes (Vidovdan) et anniversaire de la bataille de Kosovo Polje du 28 juin 1389 qui fut, contre les Serbes menés par le Prince Lazare, une victoire stratégique des Turcs qui annexèrent durablement le royaume de Serbie à l’Empire ottoman. Six cents ans plus tard, le 28 juin 1989, le Président serbe Slobodan Milosevic (1941-2006), élu le 8 mai 1989, fit un discours d’exaltation nationaliste qui embrasa la Yougoslavie dans une (autre) guerre civile qui fit plusieurs centaines de morts.

Comme inspecteur général des armées, François-Ferdinand voulait faire ce voyage d’inspection alors que l’armée autrichienne terminait de grandes manœuvres en Bosnie. L’ambassadeur serbe à Vienne déconseilla le gouvernement d’envoyer l’archiduc dont la venue pourrait être considérée comme une provocation pour les nationalistes serbes. C’est à la fin de ces manœuvres que l’archiduc a regagné Sarajevo où l’attendaient des festivités en son honneur, et c’était pour cette raison qu’il se fit accompagner de sa femme vivant retirée à Vienne.

Il y eut d’abord vers dix heures et quart du matin un premier attentat lors du trajet du couple princier vers l’hôtel de ville, qui fit plusieurs blessés. L’archiduc avait réussi à éloigner une bombe lancée par un terroriste maladroit. François-Ferdinand visita pendant une demi-heure l’hôtel de ville puis voulut se rendre à l’hôpital pour visiter les blessés. On lui déconseilla d’y aller, et on déconseilla aussi à son épouse de l’accompagner, en raison du danger, mais Sophie restait solidaire.

Carl Pietzner, photographe officiel de la cour autrichienne, a pris ce cliché particulièrement émouvant du malheureux couple seulement cinq minutes avant le drame, sur le perron de l’hôtel de ville de Sarajevo, juste avant de monter dans l’automobile.

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Le chauffeur n’ayant pas été informé de cette volonté d’aller visiter les blessés, n’a pas pris le bon itinéraire. Il s’arrêta pour faire marche arrière. La voiture était alors à l’arrêt au milieu de la foule et Gavrilo Princip, l’un des membres d’une organisation terroriste, qui avait abandonné l’idée de tuer l’archiduc (et qui était allé se chercher un sandwich) s’est retrouvé proche de la voiture et a saisi l’occasion.

Le drame s’est joué devant le Pont Latin, au carrefour entre l’avenue François-Joseph et la rue Rudolph vers onze heures du matin. Gavrilo Princip tira deux balles sur le couple. François-Ferdinand fut touché à la nuque et perdit beaucoup de sang, Sophie au ventre et s’écroula sur les genoux de son époux qui cria : « Sophie chérie ! Ne meurs pas ! Reste en vie pour les enfants ! ».

La une du New York Times du 29 juin 1914 retraça l’événement.

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En l’absence de photographie, la représentation imagée a été publiée par "Le Petit Journal" le 12 juillet 1914.

La voiture a alors foncé à la résidence du gouverneur où rien n’était possible de faire pour les soigner, et les deux s’éteignirent un quart d’heure plus tard. L’Empereur pleura en apprenant la nouvelle et lâcha : « Oh ! C’est affreux, affreux ! Rien sur cette Terre ne m’aura été épargné ! » (parmi les drames que l’Empereur avait vécu, l’assassinat de son épouse, l’Impératrice Sissi le 10 septembre 1898 à Genève). François-Ferdinand et Sophie furent célébrés à Vienne avant d’être inhumés au château d’Artstetten, une propriété familiale, près de Melk, en Autriche.

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L’uniforme taché de sang de François-Ferdinand, son automobile et l’arme de son assassin sont encore visibles au musée militaire de Vienne. La balle qui l’a tué est, elle aussi, visible au château de Konopiste, en République tchèque (à cinquante kilomètres au sud de Prague), qui fut la demeure principale du couple (et nationalisés par la Tchécoslovaquie).


La suite désastreuse de l’attentat de Sarajevo

L’arme aurait été fournie par le gouvernement serbe et Princip faisait partie d’un groupe de plusieurs terroristes chargés d’assassiner l’archiduc à Sarajevo. Cependant, ils auraient plus été manipulés par les services secrets que par le gouvernement serbe lui-même.

Les conséquences de ce double assassinat furent catastrophiques pour le monde entier car ce drame a amorcé des réactions en chaîne. Jeu de dominos qui fut la conséquence d’un double système d’alliances : la Triple-Entente avec la France, le Royaume-Uni et la Russie, et le Triplice avec l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie, et des empires coloniaux, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Inde, l’Afrique du Sud et les colonies françaises et belges suivirent les positions du Royaume-Uni et de la France.

Le 5 juillet 1914 à Potsdam, l’Allemagne a rapidement affiché son soutien inconditionnel à l’Autriche-Hongrie en lui recommandant la fermeté, pensant que c’était l’occasion idéale pour anéantir la puissance de la Serbie en pariant sur la non-intervention de la Russie (cette mauvaise hypothèse peut apporter un éclairage historique à la crise ukrainienne cent ans plus tard). Le seul opposé à la guerre, le comte Istvan Tisza, Premier Ministre de Hongrie, adressa à l’Empereur François-Joseph cette lettre prémonitoire : « Une attaque contre la Serbie amènerait très vraisemblablement l’intervention de la Russie et une guerre mondiale s’ensuivrait. » (8 juillet 1914). Tisza fut assassiné le 31 octobre 1918 à Budapest lors de la Révolution des Asters.

Le 26 juillet 1914, la Bulgarie a rompu ses relations diplomatiques avec la Serbie.

Le 28 juillet 1914, l’Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Serbie (une "guerre préventive") après lui avoir lancé un ultimatum humiliant le 23 juillet 1914. Belgrade fut bombardée le lendemain. La Serbie avait accepté huit des neufs conditions exigées par l’Autriche, tout, sauf la présence d’enquêteurs autrichien sur territoire serbe (cela fait penser aux enquêteurs en Irak en 2003).

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Le lendemain dans le journal "Wiener Zeitung", François-Joseph se justifia ainsi : « J’ai tout examiné et tout pesé ; c’est la conscience tranquille que je m’engage sur le chemin que m’indique mon devoir. », mais c’était une déclaration officielle, tandis que certaines indications ultérieures auraient au contraire montré sa réticence, en signant la déclaration de guerre : « Une guerre préventive, c’est comme un suicide par peur de la mort. ».

Président de la République française à cette époque, Raymond Poincaré lui a même rendu un curieux hommage en 1932 : « C’était un souverain riche de bonnes intentions. (…) Il n’a pas voulu le mal, il n’a pas voulu la guerre, mais il s’est entouré de gens qui l’ont faite. » ("Au service de la France"). Le comte Leopold von Berchtold, en particulier, qui fut le Ministre autrichien des Affaires étrangères, l’avait encouragé à envahir la Serbie dès le début du mois de juillet, fortement incité par le chef de l’état-major allemand Helmuth von Moltke.

Le 30 juillet 1914, mobilisation générale en Russie et en Autriche-Hongrie.

Le 31 juillet 1914, mobilisation générale en Belgique, et Jean Jaurès fut assassiné.

Le 1er août 1914, mobilisation générale en Allemagne, et l’Allemagne déclara la guerre à la Russie.

Le 2 août 1914, mobilisation générale en France, et l’Allemagne a envahi le Luxembourg et lança un ultimatum inacceptable à la France et à la Belgique qui fut rejeté le lendemain.

Le 3 août 1914, l’Allemagne déclara la guerre à la France et à la Belgique. Lunéville fut bombardée. La Belgique fut envahie.

Le 4 août 1914, le Royaume-Uni déclara la guerre à l’Allemagne après l’invasion allemande de la Belgique. Le Président français Raymond Poincaré demanda aux parlementaires l’Union sacrée.

Le 6 août 1914, l’Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Russie. La France commença une offensive en Alsace contre l’Allemagne (l’Alsace-Moselle avait été annexée en 1870).

Le 11 août 1914, la France déclara la guerre à l’Autriche-Hongrie.

Le 13 août 1914, le Royaume-Uni déclara la guerre à l’Autriche-Hongrie.

Le 19 août 1914, le nouveau Président des États-Unis Woodrow Wilson annonça la neutralité de son pays.

Le 23 août 1914, le Japon déclara la guerre à l’Allemagne.

Le 26 août 1914, le socialiste indépendants René Viviani (Président du Conseil depuis le 13 juin 1914) a formé un nouveau gouvernement français où furent intégrés des socialistes (Théophile Delcassé et Alexandre Millerand) qui s’installa le 2 septembre 1914 à Bordeaux à cause de la Bataille de la Marne. René Viviani laissa la tête du gouvernement à Aristide Briand le 29 octobre 1915.

Le 1er novembre 1914, l’Empire ottoman s’allia à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie.

Le 2 novembre 1914, la Serbie déclara la guerre à l’Empire ottoman.

Le 3 novembre 1914, la France et le Royaume-Uni déclarèrent la guerre à l’Empire ottoman.

Le 5 novembre 1914, le Royaume-Uni annexa Chypre sous souveraineté ottomane.

Le 23 mai 1915, quittant sa neutralité, l’Italie déclara la guerre à l’Autriche-Hongrie.

Le 21 août 1915, l’Italie déclara la guerre à l’Empire ottoman.

Le 5 octobre 1915, la Bulgarie déclara la guerre à la Serbie.

Le 19 octobre 1915, l’Italie déclara la guerre à la Bulgarie.

Le 27 août 1916, l’Italie déclara la guerre à l’Allemagne. La Roumanie déclara la guerre à l’Autriche-Hongrie.

Le 1er septembre 1916, la Bulgarie déclara la guerre à la Roumanie.

Le 11 novembre 1916, la Grèce déclara la guerre à la Bulgarie.

Le 21 novembre 1916, l’Empereur François-Joseph s’est éteint après presque soixante-huit ans de règne (couronné le 2 décembre 1848). Il fut enterré le 30 novembre 1916 à Vienne.

Le 25 novembre 1916, la Grèce déclara la guerre à l’Allemagne.

Le 6 avril 1917, quittant leur neutralité, les États-Unis déclarèrent la guerre à l’Allemagne.

Le 15 mai 1917, Philippe Pétain fut nommé commandant en chef des armées françaises.

22 juillet 1917, le Siam déclara la guerre à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie.

Le 16 novembre 1917, succédant à Paul Painlevé, Georges Clemenceau ("le Tigre") est redevenu le chef du gouvernement français (jusqu’au 18 janvier 1920).


Épilogue

Gavrilo Princip, qui n’avait pas eu le temps de se suicider, a été arrêté mais n’a pas pu être condamné à mort parce qu’il avait moins de 21 ans le jour de ses meurtres. En détention dans des conditions très précaires (froid, faim etc.), l’assassin de l’archiduc François-Ferdinand succomba d’une tuberculose dans sa prison de Theresienstadt (en République tchèque) le 28 avril 1918. Après la Première Guerre mondiale, son nom fut honoré par beaucoup d’États balkaniques et en particulier, par la Yougoslavie monarchiste puis communiste. Princip avait prononcé cette profession de foi : « Je suis un nationaliste yougoslave, aspirant à l’unification de toues les Slaves du sud, et je ne me soucie pas de ce que sera la forme de notre État, je sais juste qu’il devra être libéré de l’Autriche. ».

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L’armistice fut signé le 11 novembre 1918 à Rethondes. Le bilan de la guerre est monstrueux : dix millions de morts, vingt et un millions de blessés, huit millions de disparus. L’Europe a été complètement remodelée avec la chute des empires allemand, austro-hongrois, ottoman et russe.

Les Traités de paix de Versailles (28 juin 1919), de Saint-Germain-en-Laye (10 septembre 1919), de Neuilly (27 novembre 1919), du Trianon (4 juin 1920) et de Sèvres (10 août 1920) n’ont toutefois pas empêché la montée du nazisme et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, autrement plus atroce encore…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 juin 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Il y a 100 ans, l’année 1914.
Pétain.
La Shoah.
Hitler.
Le Débarquement du 6 juin 1944.
La libération de l’Europe centrale et orientale.
L’Europe, c’est la paix.
Dettes de guerre de l’Allemagne.
La part américaine.


(Les illustrations proviennent toutes du site Wikipédia).


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http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/sarajevo-1914-une-question-de-153817

 



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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 07:22

Ceux qui ont visité les cimetières militaires américains, en Normandie ou dans le nord-est de la France, auront compris que les États-Unis ont participé, avec le sang de leurs soldats, à la reconquête de la liberté et de la démocratie, et cela deux fois en un siècle en Europe. Hommage aux courageux et valeureux soldats qui sacrifièrent leur vie pour que je puisse, aujourd’hui, m’exprimer librement.


yartiDebarquement01À grand renfort tant des médias que des dirigeants du monde, le 70e anniversaire du Débarquement en Normandie le 6 juin 1944 par les troupes alliées et la création d’un second front, à l’ouest, contre le régime nazi, est l’occasion de nombreuses cérémonies et rencontres.

On pourrait toujours protester contre cette insistance médiatique ; cependant, j’y vois au moins deux sources d’intérêt (et ceux qui sont incommodés peuvent toujours éteindre leur radio ou télévision).


Élisabeth II, Obama… et Poutine

D’abord, elle encourage des dirigeants à se revoir, je le dis alors que cela paraissait normale de se réunir sans occasion formelle comme cet anniversaire, mais depuis la crise en Ukraine, c’est la première fois que le Président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine rencontre des dirigeants européens, et en particulier le Président François Hollande ce 5 juin au soir pour un "souper de travail" sans tapis rouge. Ces journées du 5 au 7 juin 2014 sont donc l’occasion d’un ballet diplomatique plus ou moins discret.

Ces discussions informelles de Vladimir Poutine avec David Cameron et avec François Hollande ont vocation à déboucher, je l’espère, sur du concret, sur une solution pacifique et satisfaisante de la situation en Ukraine qui puisse tenir compte du suffrage démocratique du 25 mai 2014 qui a vu l’élection incontestable d’un nouveau Président de la République et la marginalisation définitive des groupuscules néonazis qui ont tant fait l’inquiétude, si elle est sincère, du côté russe.


Remember !

Ensuite, il n’est jamais inutile de rappeler les moments forts d’une guerre. J’ai la chance de n’en avoir jamais vécu, et nul doute que la reconstruction de l’Europe dévastée en est la cause déterminante, mais le temps passe et les générations passent, les anciens combattants meurent. La paix n’est jamais évidente même si elle paraît banale.

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En 1984, à l'époque de la poignée de main entre François Mitterrand et Helmut Kohl, c’était la Première guerre mondiale dont c’était le 70e anniversaire. Cette année, c’est son centenaire. Une génération est passée. Il n’y a plus de Poilu depuis six ans, depuis le décès, le 12 mars 2008, de Lazare Ponticelli à 110 ans, doyen des Français et qui fut le dernier de Poilus.

Ceux qui ont combattu durant la Seconde guerre mondiale sont maintenant très vieux, les plus jeunes survivants doivent avoir dans les 87 ans (18 ans en 1945), ce qui ne leur donne pas une espérance de vie très élevée… Il faut encourager les témoignages, les écouter, apprendre, transmettre, rappeler, marteler ce que fut la guerre, comment, pourquoi…


La guerre peut toujours resurgir brutalement

C’est toujours positif de se souvenir de la guerre, des circonstances, des conséquences. En France notamment, elle est tellement étrangère à nos petites vies de tous les jours qu’il faut se méfier, elle peut toujours resurgir sournoisement, rapidement et d’une manière inattendue. La guerre est souvent la suite de l’inconséquence des dirigeants politiques, mais parfois aussi, il faut bien le dire, de l’irresponsabilité, de l’insouciance, ou au contraire, de l’agressivité des peuples.

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Les passionnés de films de guerre, de stratégies militaires, d’opérations de guerre devraient être rassasiés en ce moment, avec la multiplication des documentaires qui rappellent tous les détails de ce Débarquement. Pour ma part, quand j’étais enfant, j’avais regardé le film "Le Jour le plus long" à la télévision qui m’avait passionné. Je pense que maintenant, il m’ennuierait sans doute parce qu’il est très long (trois heures) et que je connais un peu mieux l’histoire.


Hommage aux libérateurs

Je souhaite surtout rendre hommage aux États-Unis et aux soldats américains morts pour la France, pour l’Europe et pour la liberté. C’est vrai, ils n’ont pas été les seuls à s’être sacrifiés, les Soviétiques ont payé un très lourd tribut, les libérateurs ont été de toutes les nationalités, mais je tiens particulièrement à leur rendre hommage car la France connaît un courant d’antiaméricanisme qui se développe et qui m’inquiète très fort, car il laisserait croire que le paradis des citoyens serait plutôt à Téhéran qu’à Washington.


Un antiaméricanisme qui n’a rien compris à l’intérêt de la France

Ce courant est basé sur un repli identitaire, des peurs, des ignorances, un complotisme presque candide, et aussi des réalités, parce que l’intérêt des États-Unis n’est ni l’intérêt de l’Europe, ni l’intérêt de la France, et la France a su à plusieurs reprises le rappeler, parfois de manière très ferme mais néanmoins amicale (en particulier lors de la guerre en Irak), mais il ne faut pas oublier d’où vient la liberté, d’où vient l’indépendance de la France.

Cet antiaméricanisme nie l’histoire du passé et aussi les enjeux du présent et de l’avenir. Il se croit patriote alors qu’il est antipatriote. Il ne comprend pas, par exemple, que la création de l’euro va à l’encontre de l’intérêt des Américains, que l’euro rompt le monopole du dollar que les États-Unis voudraient imposer au reste du monde. Erreur complète de croire que l’Union Européenne s’est construite sur injonction américaine. Au contraire !

Les États-Unis préfèrent dialoguer individuellement avec chacun des pays européens, dans la faiblesse de son isolement, et ne pas voir émerger une Union Européenne cohérente et rassemblée, incontournable et forte, qui est déjà aujourd’hui la première puissance économique du monde. Ce courant ne comprend pas, non plus, que le Traité transatlantique va plus avantager l’Europe que les États-Unis qui sont plutôt réticents et n’ont pas pris l’initiative des négociations. Aujourd’hui, les bananes françaises sont interdites de vente sur le sol américain. Demain, ce seront des marchés de plusieurs centaines de millions de personnes qui vont s’ouvrir à la France et à l’Europe, sans que les normes sanitaires et sociales de la France ne soient remises en cause.


Deux lieux de recueillement en Normandie

En  Normandie, deux cimetières militaires ont accueilli les corps des soldats américains tués au cours des combats, à partir du 6 juin 1944 et jusqu’à la fin de la guerre. Certains étaient très jeunes, des gosses, seuls, fauchés loin de leur famille, il n’est pas sûr qu’ils imaginaient que leur pays serait aussi insulté par les descendants de ceux qu’ils avaient eux-mêmes contribué à libérer.

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Quatorze mille dépouilles de soldats américains ont été par la suite rapatriées aux États-Unis à la demande des familles. Il en reste à peu près autant en France.

Les deux lieux sont émouvants, ils sont très bien entretenus. Les croix blanches sont tournées vers les États-Unis. Le premier cimetière est à Colleville-sur-mer, qui surplombe la plage d’Omaha Beach : 9 387 soldats américains y sont enterrés, dont 307 anonymes et 4 femmes. Le second est à Saint-James, où reposent 4 410 soldats américains qui ont péri lors de la libération de la Bretagne et lors de la percée d’Avranches.

À Colleville, trois officiers généraux américains y ont été enterrés : le général Theodore Roosevelt Jr (joué par Henry Fonda dans le film cité plus haut), fils aîné du Président des États-Unis Theodore Roosevelt Sr, qui est mort le 12 juillet 1944 dans la cour de l’école de Méautis des suites d’une crise cardiaque due à l’intensité des combats durant la bataille de Normandie ; le général Lesley James MacNair qui est mort le 25 juillet 1944 près de Saint-Lô lors de l’Opération Cobra sous un déluge de bombes alliées (bloc F, rangée 28, tombe 42) ; et le général Walker Nelson, qui est mort le 10 juillet 1944 (bloc B, rangée 23, tombe 47).

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Le général Theodore Roosevelt Jr (1887-1944) était à la fois militaire, homme politique et homme d’affaires : il avait été membre du gouvernement (Secrétaire adjoint à la Marine) de 1921 à 1924,  gouverneur de Porto Rico de 1929 à 1932, gouverneur général des Philippines de 1932 à 1933, puis président de l’American Express Company et dirigeant d’autres entreprises.

Après la campagne d’Afrique, comme il ne voulait pas être juste "gratte-papier" affecté à Londres, il eut l’autorisation d’accompagner les premières troupes qui ont débarqué : « Les forces et compétences des premiers éléments touchant la plage peuvent être déterminantes dans le succès de l’opération. (…) Je pense que je peux contribuer à ces objectifs en accompagnant la première vague d’assaut. En outre, je connais personnellement les officiers et les hommes de ces unités et je pense qu’il serait bon qu’ils me sentent avec eux. ». Sa connaissance du terrain, son sang-froid et son courage ont permis de prendre les bonnes décisions quand un imprévu se présentait (comme des erreurs de localisation).

Son frère, Quentin Roosevelt, qui fut pilote d’avion, est mort le 14 juillet 1918 abattu dans le ciel par deux chasseurs allemands à Chamery, dans l’Aisne, à l’âge de 20 ans et la famille a obtenu le droit de transférer son corps pour l’inhumer aux côtés de son frère (bloc D, rangée 28, tombes 11 et 12). Au fond à gauche sur la photo de la tombe de Theodore Roosevelt Jr, on peut remarquer une croix juive, parmi d’autres.

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C’est au mémorial de Colleville inauguré en 1956 que le Président américain Barack Obama reçoit ce vendredi 6 juin 2014 son homologue français François Hollande. C’est en effet une concession perpétuelle aux États-Unis, à tel point que lors du "shutdown" budgétaire, le mémorial fut fermé pendant deux semaines en octobre 2013.


Plus que patriotes, loyaux et fidèles à leurs valeurs

Pour avoir un peu plus d’audience pour son hebdomadaire, le journaliste Laurent Joffrin, lui, a préféré souligner les 60 000 civils français tués au cours des bombardements alliés, et se poser quelques questions d’intérêt historique, en particulier, pourquoi des villes comme Le Havre ou Royan ont-elles été rasées alors qu’il aurait dû y avoir d’autres solutions moins meurtrières ? Soixante-dix ans plus tard, c’est toujours facile de poser ces questions, un peu légèrement. Alors que l’essentiel est ailleurs.

Les quatorze mille corps de soldats américains qui est enterrés dans le sol normand, c’est bien du réel : ils étaient plus que patriotes, ils ont été loyaux et fidèles, loyaux envers l’alliance de leur pays avec les autres Alliés, fidèles à leurs valeurs qui sont la démocratie, la liberté, avant tout la liberté. Ce sont des héros qu’il convient de saluer à leur juste mérite, et c’est l’objet de ces cérémonies sans doute un peu pompeuses mais nécessaires si l’on veut nourrir la mémoire nationale.

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On a le droit de critiquer les États-Unis, c’est même parfois un devoir si les intérêts de la France et de l’Europe sont bafoués par les Américains, mais n’oublions jamais que les États-Unis ont sacrifié, eux aussi, parmi d’autres, de très nombreuses vies pour anéantir les armées d’Hitler et en finir avec la monstrueuse Shoah.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (6 juin 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La Shoah.
Hitler.
Staline.
Centenaire de 1914.
L’Europe, c’est la Paix.
Le Traité transatlantique.
Ronald Reagan.
Barack Obama.
La Reine d’Angleterre.
François Hollande.
Vladimir Poutine.

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  http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/debarquement-honneur-aux-soldats-152937

 

 

 

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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 07:38

« On a dit grand oiseau, ordinateur monté sur échasses, "magnifique insecte, mais qui n’a pas d’antennes" (Alexandre Sanguinetti), surdoué ayant une case de trop, etc. On a tout dit sauf qu’il était physiquement trop propre et croyait qu’il entraînerait la France derrière lui en laissant dans son élégant sillage, un parfum délicat de savonnette. » (Jean Cau dans "Croquis de mémoire", 1985). Première partie.


yartiVGE201401Il y a exactement quarante ans, ce 19 mai 2014, Valéry Giscard d’Estaing fut élu Président de la République à l’âge de 48 ans avec 50,8% des suffrages, à la suite d’une campagne courte provoquée par la mort du Président Georges Pompidou. Même pas quatre cent vingt-cinq mille voix l'ont séparé de son concurrent François Mitterrand.

Premier Président non gaulliste de la Ve République, il est sans doute le dernier "premier de la classe" à avoir été élu par les Français qui ont préféré par la suite, à chaque élection présidentielle depuis trente-trois ans, le candidat le plus efficacement démagogique.

Mieux que Jean Lecanuet ou Jean-Jacques Servan-Schreiber, VGE a pu incarner, par sa jeunesse et son dynamisme, le Kennedy français.


Une PME de la politique

La meilleure idée d’imaginer ce dimanche 19 mai 1974, c’est de regarder "1974, une partie de campagne", l’excellent film documentaire de Raymond Depardon sur la campagne présidentielle (inspiré du film "Primary" de Richard Leacock sur la campagne de John Kennedy), un film qui n’a eu l’autorisation d’être diffusé pour la première fois que le 20 février 2002. Il a été récemment rediffusé par la Chaîne parlementaire.

C’est le dimanche soir, il est entre dix-huit heures et dix-neuf heures, les bureaux de vote n’ont pas encore tous fermés (dans les grandes villes) mais les premières tendances vont bientôt arriver. Valéry Giscard d’Estaing attend seul dans son bureau du prestigieux Ministère de l’Économie et des Finances, rue de Rivoli. Il se lève, va sur le balcon, regarde des touristes qui se promènent le long des Tuileries, il me semble qu’il répond au salut d’un, puis se rassied sur son fauteuil posé devant un téléviseur. Le téléphone sonne. Son fidèle Michel Poniatowski l’appelle et lui indique que les premières tendances le donnent gagnant. Silence lourd quand il raccroche.

C’était la réussite d’une PME de la politique, un petit parti (les RI devenus PR), juste trois ou quatre hommes de confiance, et cette campagne d’artisan (Valéry Giscard d’Estaing conduisait lui-même sa voiture, et mettait à contribution sa propre famille) est très loin du matraquage marketing industriel dans lesquelles sont tombées les campagnes présidentielles à partir de la fin des années 1980, en crescendo, avec pour point d’orgue en coût et en coups (politiques) la campagne présidentielle de François Hollande en 2012, avec trois ou quatre énormes meetings par semaine.


Un fort en thème

Le voici chef de l’État, roi de France presque, on le surnomma même Louis XV dont il serait un descendant par la petite porte (Catherine Éléonore Bénard). Ce n’est pas une revanche sociale, il n’a jamais rien eu à prouver, c’est juste la consécration de sa très brillante carrière.

Lycéen à Janson-de-Sailly puis Louis-le-Grand, engagé volontaire en avril 1944, à 19 ans, dans la 1e Armée, celle de De Lattre de Tassigny, major à Polytechnique, énarque (mais sorti seulement 6e), inspecteur des finances, directeur adjoint du cabinet d’Edgar Faure à Matignon à 28 ans, député à 29 ans, ministre à 32 ans, grand argentier à 35 ans, et enfin, à 48 ans, tout en haut de la pyramide.

Même sa grande taille fait partie de sa stature. Son intelligence aussi, reconnue de tous. Une très belle mécanique que certains regrettent qu’elle n’ait pas fonctionné parfois à bon escient. En excluant Louis Napoléon Bonaparte, un cas un peu particulier dans l’histoire républicaine, le plus jeune Président de la République française.


Condescendance comme un réflexe ?

Une grande intelligence, une très grande conscience de cette grande intelligence, et forcément, une très grande distance mise naturellement, voire inconsciemment, entre lui et le commun des mortels. Malgré lui, malgré toutes ses tentatives pour essayer de se rapprocher du peuple, Valéry Giscard d’Estaing aura toujours cultivé une certaine condescendance qui laisse entendre que lui et "les autres", c’est très différent. Ce n’est pas la même catégorie.

yartiVGE201403

Le 18 mai 1989, par exemple, au cours d’un déjeuner dans ma ville, je l’avais salué pour la première fois et malgré notre dizaine de centimètres d’écart (je ne sais pas exactement combien il mesure), et quelques différences au niveau des diplômes et mandats (entre autres !), l’ancien Président avait encore eu besoin de me toiser du regard au moment de la poignée de main.

J’imaginais que cela devait être un réflexe spontané et involontaire car je savais aussi qu’à l’époque, en tant que président de l’UDF, par exemple, il tenait à répondre personnellement à ses correspondants épistolaires, tout comme, bien plus tard, il répondait personnellement sur son blog à certains internautes qui, parfois de manière cavalière, lui reprochaient la loi du 3 janvier 1973 (abrogée depuis longtemps et qui n’a jamais été la cause du fait que l’État dépense plus qu’il ne gagne depuis plus de trente ans).


Depuis dix ans, la retraite

Aujourd’hui, Valéry Giscard d’Estaing est un vieux monsieur de plus de 88 ans, mais il serait difficile de l’imaginer comme un vieillard. Régulièrement présent au Salon du Livre de Paris, par exemple, souvent portant un pull-over pour montrer son côté détendu et souriant, il semble toujours bénéficier d’une mécanique intellectuelle bien huilée.

Cela fait dix ans qu’il a quitté la vie politique, le 2 avril 2004, par contrainte électorale, après plus de vingt années de carrière postprésidentielle qui l’ont conduit à présider le Conseil régional d’Auvergne (1986-2004) mais aussi à encaisser trois autres échecs, les municipales à Clermont-Ferrand le 18 juin 1995 (49,1%), sa reconduction à la présidence du conseil régional le 28 mars 2004 (47,3%) et, évidemment, et j’en parlerai un peu plus tard, le référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE) du 29 mai 2005 (seulement 45,3% pour le oui) dont il avait inspiré le texte final.

Cerise sur le gâteau de ses honneurs, lui, l’ancien protecteur de l’Académie française, il fut élu Immortel le 11 décembre 2003 (reçu le 16 décembre 2004 par Jean-Marie Rouart) au 16e fauteuil, celui laissé par le Président Léopold Sédar Senghor, mais aussi celui d’Armand-Emmanuel du Plessis de Richelieu, chef du gouvernement sous Louis XVIII, d’Alexandre Ribot, autre chef du gouvernement, et de Charles Maurras. Une fonction d’académicien qui semble l’avoir assez déçu, car il l’a trouvée assez ennuyeuse finalement, ce qui ne l’a pas empêché de poursuivre une œuvre littéraire à l’appréciation diversement partagée.


L’éternel retour

Cette retraite politique n’allait pas de soi. Ayant reçu en pleine figure le premier échec de sa vie le 10 mai 1981 à 55 ans (48,2%), un échec qu’il a toujours considéré comme injuste, il a voulu rester dans la vie politique, dans le jeu politique. Il a fait sa première réapparition médiatique dans "L’Heure de Vérité" du 16 septembre 1982 sur Antenne 2.

Il a repris dès mars 1982 un petit mandat de conseiller général puis d’autres mandats, locaux ou nationaux, même européens (conseiller régional, conseiller municipal, député élu le 23 septembre 1984, réélu jusqu’au 18 juin 2002, député européen élu le 18 juin 1989 jusqu’au 9 juin 1993), et n’hésitant pas non plus à prendre à Jean Lecanuet, du 30 juin 1988 au 31 mars 1996, la présidence de l’UDF qu’il avait contribué à créer le 1er février 1978.

Une boulimie qui a sans doute nui à la postérité de son septennat, n’ayant pas pris de la hauteur et ne s’étant pas transformé en sage. En arrière-fond, une petite idée de revenir sur l’avant-scène nationale, prenant pour modèle Raymond Poincaré, lui aussi académicien (élu le 18 mars 1909), redevenu Président du Conseil en période difficile (du 15 janvier 1922 au 1er juin 1924 et du 23 juillet 1926 au 26 juillet 1929) après avoir occupé l’Élysée pendant la Première guerre mondiale (du 18 février 1913 au 18 février 1920), soit comme candidat à l’élection présidentielle de 1988 ou de 1995, soit comme Premier Ministre de la cohabitation en mars 1986, ou même comme Ministre du Redressement national, une revendication que François Mitterrand et Jacques Chirac, désigné à Matignon, considéraient comme grotesque.

Dans un second article, j’évoquerai plus concrètement le bilan du septennat de Valéry Giscard d’Estaing.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 mai 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le monopole du cœur.
De Gaulle.
Georges Pompidou.
Jacques Chirac.
Raymond Barre.
Alain Poher.
Edgar Faure.
Jean Lecanuet.
François Mitterrand.
Nicolas Sarkozy.
François Hollande.
Olivier Guichard.
Alain Peyrefitte.
Roger Galley.
Robert Boulin.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.


yartiVGE201405


 
http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/le-septennat-giscard-d-estaing-152105

 

 

 

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2 avril 2014 3 02 /04 /avril /2014 07:38

La nomination du nouveau Premier Ministre Manuel Valls intervient quelques heures avant un triste anniversaire.


yartiPompidou201401Il y a juste quarante ans, le 2 avril 1974, dans la soirée, le Président Georges Pompidou était terrassé par la maladie. Avec son septennat écourté en quinquennat, s’était éteint la période dite des Trente Glorieuses, de prospérité et de croissance dans l’après-guerre en France. Le premier choc pétrolier venait de faire exploser le prix de l’énergie et le chômage structurel commençait à se développer pour atteindre les niveaux records d’aujourd’hui.

Pour sa biographie, je propose de revoir mon précédent article à l’occasion de son centenaire, et éventuellement, pour ceux qui, à l’instar de certaines personnalités politiques, voient en Pompidou celui qui a obligé la France à payer des intérêts aux emprunts d’État, je leur conseille la lecture de cet article.


Un collaborateur

Georges Pompidou, l’histoire rappelle qu’il était évidemment le successeur de De Gaulle à l’Élysée, mais avant, il avait été son Premier Ministre, et pour l’instant, le Premier Ministre qui a eu la plus grande longévité, du 14 avril 1962 au 10 juillet 1968 (soit plus de six ans).

Alors que son prédécesseur à Matignon, Michel Debré, était un grand parlementaire et souhaitait préserver les attributions du chef du gouvernement dans le rôle classique d’une démocratie parlementaire, Pompidou n’avait pas la même tradition ni origine. Il n’était pas parlementaire lorsqu’il avait été nommé à Matignon, mais collaborateur de De Gaulle, haut fonctionnaire (Conseil d’État), et, pendant quelques années, membre du Conseil Constitutionnel (du 5 mars 1959 au 14 avril 1962).

Pour De Gaulle, il était avant tout son principal collaborateur, un normalien sachant écrire, d’abord chargé de mission de 1944 à 1946, puis directeur de son cabinet de 1946 à 1953, s’occupant aussi de la Fondation Anne-De Gaulle, du nom de la fille du Général, puis, s’éloignant de De Gaulle pour travailler dans le privé (banque Rothschild), recommandant Olivier Guichard pour lui succéder, il était revenu au service de De Gaulle comme directeur de son cabinet à Matignon de juin 1958 à janvier 1959. Lors de la prise de fonction de De Gaulle à l’Élysée, Georges Pompidou avait été invité à prendre la place à ses côtés dans la voiture présidentielle.

En ce sens, c’est véritablement Pompidou qui fut le modèle du Premier Ministre sous la Ve République, au sens gaullien du terme, au moment où le Président de la République devenait l’élu direct du peuple français (depuis 1962). Selon les mots de De Gaulle, lors de sa conférence de presse du 31 janvier 1964, « le Président choisit le Premier Ministre, le nomme ainsi que les autres membres du gouvernement, a la faculté de le changer, soit parce que se trouve achevée la tâche qu’il lui destinait et qu’il veuille s’en faire une réserve en vue d’une phase ultérieure, soit parce qu’il ne l’approuverait plus (…) ».


Les cadences infernales

Un Premier Ministre nommé par le Président de la République mais soutenu par les députés, eux-mêmes élus par le peuple, et un Président de la République élu par le peuple, voici une dualité qui a abouti à une grande flexibilité de la Constitution jusqu’à provoquer trois périodes dites de cohabitation qui ont transféré le pouvoir de l’Élysée à Matignon, quand la majorité parlementaire nouvellement élue n’était pas de même tendance que le Président de la République. Il ne fait nul doute que De Gaulle ne serait jamais resté à l’Élysée en cas de défaite aux législatives (par exemple, celles de mars 1967), mais il n’est demandé à personne d’être surhumain et d’aller au-delà des seules obligations constitutionnelles : de toute façon, le peuple y retrouvera les siens.

Les fonctions de Premier Ministre ont beau être secondaires par rapport à la fonction présidentielle, elles sont sans doute les plus épuisantes de toutes les institutions. Certains y font des surmenages, comme Raymond Barre en automne 1979, hospitalisé et prêt à laisser la place à …Robert Boulin, et d’autres font même des dépressions, à l’issue de leur mandat, allant même jusqu'au suicide pour Pierre Bérégovoy. D’ailleurs, le titre du livre et du documentaire télévisé de témoignages d’anciens Premiers Ministres réalisés par la journaliste Raphaëlle Bacqué est éloquent : "L’Enfer de Matignon" (éd. Albin Michel, le 10 septembre 2008).

yartiPompidou201405


Pile et face

Comme Jacques Chirac plus tard, Georges Pompidou a été à la fois Premier Ministre et Président de la République, un doublon somme toute très rare sous la Ve République. Les deux ont souffert de relations parfois très difficiles entre le Président et eux-mêmes.

Que ce soit Pompidou, acteur principal de la victoire gaulliste aux élections législatives de juin 1968 et finalement remercié avec ingratitude par De Gaulle quelques jours plus tard, ou Jacques Chirac, sans réelle autonomie sous Valéry Giscard d’Estaing au point de démissionner lui-même en été 1976 (fait historique et unique dans les annales), avec bien plus de pouvoirs sous la cohabitation avec François Mitterrand, les deux se sont retrouvés à fronts renversés lorsque, de l’Élysée, l’un a congédié Jacques Chaban-Delmas malgré la confiance fraîchement aquise dont il jouissait des députés, et l’autre Jean-Pierre Raffarin qui, comme Jean-Marc Ayrault ce 31 mars 2014, a été remplacé en mai 2005 pour "usure" …usure présidentielle.


Le nœud à trancher

Dans son livre testament paru le 31 mai 1974, deux mois après sa disparition, "Le Nœud gordien" (éd. Plon), où il a présenté sa vision posthume des institutions, Georges Pompidou a confirmé la prédominance de l’Élysée sur Matignon : « Le chef de l’État, investi directement de la confiance de la nation, doit être le chef incontesté de l’exécutif. C’est lui qui, avec le gouvernement, doit définir la politique et la conduire. Le Premier Ministre, comme l’indique son nom, n’est que le premier des ministres. ».

yartiPompidou201404

Pourtant, la Constitution du 4 octobre 1958 suggère le contraire dans son titre III.

Article 20 : « Le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation. Il dispose de l’administration et de la force armée. ».

Article 21 : « Le Premier Ministre dirige l’action du gouvernement. Il est responsable de la défense nationale. Il assure l’exécution des lois. (…) Il peut, à titre exceptionnel, suppléer [le Président de la République] pour la présidence d’un conseil des ministres en vertu d’une délégation expresse et pour un ordre du jour déterminé. ».

L’article 8 laisse entendre que juridiquement, un Premier Ministre pourrait refuser de démissionner s’il voulait se maintenir : « Le Président de la République nomme le Premier Ministre. Il met fin à ses fonctions sur la présentation par celui-ci de la démission du gouvernement. Sur proposition du Premier Ministre, il nomme les autres membres du gouvernement et met fin à leurs fonctions. ».

Chaque Président de la République a donc cherché à contourner la lettre de la Constitution, à commencer par son fondateur, De Gaulle, qui demandait à ses Premiers Ministres, dès leur nomination, une lettre de démission sans mettre la date.

Dans le projet initial de révision constitutionnelle qui a abouti le 23 juillet 2008, Nicolas Sarkozy était allé plus loin en voulant modifier l’article 21 (voir le point 4 de cet article) et supprimer la responsabilité de la défense nationale pour le Premier Ministre. Finalement, les parlementaires ont préféré laisser l’article en l’état, avec sa part de flou, et permettre tous les cas, notamment lors des cohabitations.


Premier des ministres

Il était consternant de lire les différents commentaires concernant les rapports entre Nicolas Sarkozy et François Fillon, entre 2007 et 2012, comme si ces rapports de quasi-subordination étaient nouveaux.

En fait, ce lien de subordination a toujours existé depuis 1959, avec plus ou moins de tact, mais avec toujours autant de réalité politique, jusque dans l’attention portée aux détails (en particulier en ce qui concerne les nominations de hauts fonctionnaires ; c’était sur ce sujet que la crise du 16 mai 1877 s’est amorcée au cours d’un bras de fer entre Mac-Mahon et Gambetta).


Quinquennat et concomitance

La mise en place du quinquennat a renforcé ce pouvoir présidentiel sur le Premier Ministre.

Durant son mandat, Georges Pompidou avait tenté, sans succès, d’instituer le quinquennat. Dans son esprit, loin des raisons invoquées par ses lointains successeurs en 2000, le quinquennat visait à renforcer les pouvoirs du Président de la République en renouvelant plus fréquemment sa légitimité populaire. C’était pour cette raison que la majorité gaulliste s’était montrée réticente et finalement, le projet fut laissé à l’abandon (mais jamais officiellement retiré).

yartiPompidou201402

Il était revenu en surface en juillet 2000 par le jeu très subtil de la cohabitation et de circonstances très particulières. D’une part, le renouvellement de l’Assemblée Nationale avait lieu la même année (2002) que la fin du mandat présidentiel. C’était la première fois depuis 1958 sans dissolution. D’autre part, chacun avait intérêt à cette réforme. Lionel Jospin pour reprendre une des 110 propositions du candidat François Mitterrand en 1981 (au même titre que les 35 heures). Quant à Jacques Chirac, qui allait avoir 69 ans à l’élection présidentielle de 2002 (l’âge qu’a actuellement Alain Juppé à quelques mois près), le fait de réduire de sept à cinq ans le mandat présidentiel rendait un second mandat moins extravagant en terme d’âge.

Depuis 2002, la France vit donc au rythme violent d’une élection présidentielle suivie, un mois plus tard, d’élections législatives tous les cinq ans. Ce qui renforce le suivisme des députés de la majorité (même si aujourd’hui, certains élus de l’aile gauche, comme Henri Emmanuelli, seraient prêts à refuser la confiance au gouvernement de Manuel Valls ; mais aucun député n’est suicidaire et une dissolution leur serait fatale dans le contexte actuel).

Dans sa conférence de presse du 31 janvier 1964, voici justement ce qu’en disait De Gaulle : « Tout d’abord, parce que la France est ce qu’elle est, il ne faut pas que le Président soit élu simultanément avec les députés, ce qui mêlerait sa désignation à la lutte directe des partis, altérerait le caractère et abrégerait la durée de sa fonction de chef de l’État. D’autre part, il est normal chez nous que le Président de la République et le Premier Ministre ne soient pas un seul et même homme. Certes, on ne saurait accepter qu’une dyarchie existât au sommet. Mais, justement, il n’en est rien. ».


La fonction présidentielle plus autoritaire mais en déclin ?

Le rôle d’arbitre a finalement vite laissé place au rôle d’initiateur.

Et parallèlement, le niveau personnel des Présidents de la République a été aussi en déclin, comme le faisait remarquer Régis Debray le 5 mars 2011 : « La société du spectacle a cédé la place à la société du contact. Plus de formes ni de protocole. Nous avons un pouvoir qui tutoie, et qu’on tutoie. (…) On est passé de la queue-de-pie au tee-shirt. Il faut que le chef soit tout le monde. Marketing oblige. Il faut qu’il soit en prise directe avec l’émotion du jour. On surfe, on virevolte, on bouge avec tout ce qui bouge. (…) Le plan de vol, c’est le bulletin météo. Ca change tous les jours. (…) Le tout à l’image, c’est le tout à l’ego. Avec la séquence des Présidents depuis cinquante ans, vous voyez le lent déclin du symbole et l’avènement de la trace. Prenons 1958, De Gaulle, grand écrivain et mémorialiste ; Pompidou, prof de lettres ; Giscard rêvant à Maupassant ; Mitterrand grand liseur, encre bleue, et belle plume ; Chirac se tourne vers les arts premiers, mais donne encore du maître à l’écrivain ; Sarkozy embrasse Johnny Hallyday. ».

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Beaucoup de témoignages attestent de la prééminence du Président de la République et de la réduction en pratique des pouvoirs du Premier Ministre sous la Ve République. En voici quelques-uns.

Georges Pompidou (cité par Alain Peyrefitte dans "Le Mal français") : « Le patron, c’est moi. Ce que le Général aura légué de meilleur à la France, c’est la prééminence du Président. Laisser le pouvoir suprême repasser la Seine, permettre que les grandes discussions qui commandent l’avenir se prennent à Matignon et non à l’Élysée, cela voudrait dire à brève échéance que l’Assemblée reprendrait le dessus. ».

François Mitterrand : « La politique de la France, je l’ai moi-même définie et (…) elle est conduite sous mon autorité. ».

Avant d’être élu, le 15 décembre 2006 à Lyon, Nicolas Sarkozy expliquait sa vision des institutions : « Le Président de la République n’est pas un arbitre au-dessus des partis, qui marche sur les eaux parce qu’il a été élu. Le Président, c’est un leader qui a le courage de dire avant les élections tout ce qu’il pense et tout ce qu’il fera et qui a l’honnêteté, au lendemain de l’élection, de mettre scrupuleusement en œuvre la politique sur laquelle il s’est engagé. C’est un homme qui s’engage, c’est un homme qui est responsable, c’est un homme qui assume ses responsabilités, ce n’est pas un homme qui se dissimule derrière un conseiller ou derrière un Premier Ministre. ».

Le 9 novembre 2010, à Colombey-les-Deux-Églises, Nicolas Sarkozy enfonçait le clou de sa supposée "hyperprésidentialisation" en citant De Gaulle : « Si la France m’a appelé à lui servir de guide, ce n’est certes pas pour présider à son sommeil. (…) Le devoir du Président de la République, sa responsabilité devant la nation, c’est de décider dans le seul intérêt général. ».

Amusant de lire aussi ce qu’en pensait François Hollande en juillet 2005, bien avant son élection, en évoquant Jacques Chirac : « Je suis pour une Présidence clarifiée. La fonction présidentielle s’est affaiblie. (…) Jamais un Président n’a eu autant de compétences et de pouvoirs concentrés et jamais il n’a été aussi peu soumis à ses responsabilités. ». Un petit arrière-goût du "Coup d’État permanent"…


Et Manuel Valls ?

Dans l’histoire de la Ve République, trois seulement Premiers Ministres semblent avoir joui pleinement de leurs pouvoirs, avec beaucoup plus d’autonomie que les autres vis-à-vis de l’Élysée, pour deux raisons, parfois cumulées, la santé présidentielle ou la cohabitation : Édouard Balladur (1993-1995), Lionel Jospin (1997-2002) et Dominique de Villepin (2005-2007).

Manuel Valls serait-il le quatrième Premier Ministre autonome sans les deux raisons invoquées ? On peut rester dubitatif sur le sujet. Certes, le caractère très fort de Manuel Valls, son autorité voire autoritarisme, risquent de peser plus lourd que l’indécision molle de François Hollande.

Mais au moindre accroc, et ils seront nombreux, Manuel Valls risquera de sauter : le vote de confiance qui va nécessiter de réunir une majorité à l’Assemblée Nationale (le PS est plus que jamais divisé), les élections européennes, les impératifs budgétaires, la courbe du chômage, etc. Autant d’occasions de voir sa cote de popularité s’effondrer et son action s’enliser…

yartiVallsAyrault02

Manuel Valls a deux ans de plus qu’Alain Juppé quand il était arrivé à Matignon. L’autoritarisme d’Alain Juppé avait engendré en six mois les dernières longues grèves que la France a connues. J’ai l’impression que c’est bien parti aussi pour lui, qui n’hésite pas à se référer à Tony Blair ou à Matteo Renzi, très à la mode dans les cours européennes.

Est-ce une coïncidence ? La seule personne à réagir à la nomination à Matignon de Manuel Valls (qui a pris ses fonctions le 1er avril 2014 sans poisson dans le dos) et à lui souhaiter bonne chance, c’était François Fillon, un ancien Premier Ministre lui aussi éprouvé par cet exercice très fragile du pouvoir, entre Élysée et opinion, entre députés de la majorité et électeurs. Bonne chance, et bon courage !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (2 avril 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le centenaire de Pompidou (5 juillet 2011).
Les héritiers du gaullisme.
La loi du 3 janvier 1973.
Manuel Valls nommé Premier Ministre.
L’Enfer de Matignon.
Matignon en 2013 ?
Matignon en 2012 ?
Matignon en 2010 ?
Matignon en 2007 ?
Ex-futur Premier Ministre ?
Le quinquennat.
De Gaulle.
Jacques Chirac.
Nicolas Sarkozy.
François Hollande.

yartiPompidou201403


 

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/matignon-selon-pompidou-150186

 

 

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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 14:26

Né le 1er janvier 1924 à Toulon, Jacques Le Goff a fait ses études à Marseille, à la Sorbonne et à Prague où il a assisté au coup de Prague en février 1948. Agrégé d'histoire en 1950 (Fernand Braudel était dans son jury), il renonça à l'enseignement au profit de la recherche à l’École des hautes études en science sociale (EHESS) qu'il transforma et dirigea. Spécialiste d'anthropologie historique de l'Occident médiéval, il reçut la Médaille d'or du CNRS en 1991 (plus haute distinction scientifique en France) et est docteur honoris causa dans onze universités dans le monde, dont Prague, Cracovie et Jérusalem. Auteur d'une cinquantaine d'essais historiques sur le Moyen-Âge, il a insisté plus sur l'histoire des mentalités que des événements singuliers :  "L’histoire est mue par des mouvements profonds et continus, elle ne connait pas de rupture brusque".

SR

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28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 11:58

Né le 15 mars 1946 à Paris, fils d'un universitaire spécialiste en droit international, Jean-Claude Colliard fit ses études au lycée Champollion à Grenoble puis Henri-IV à Paris, à l'IEP de Paris et fut reçu à l'agrégation de sciences politiques et droit public. Spécialiste du gouvernement comparé et rédacteur de la Constitution de la Principauté d'Andorre, il enseigna le droit et la science politique à la Sorbonne, à l'Université de Nantes et à l'IEP de Paris. De 1981 à 1988, il fut directeur adjoint puis directeur du cabinet du Président François Mitterrand à l'Elysée, puis directeur de cabinet de Laurent Fabius lorsque ce dernier était Président de l'Assemblée Nationale, de 1988 à 1992. Retrouvant ensuite le perchoir, Laurent Fabius nomma Jean-Claude Colliard membre du Conseil Constitutionnel du 3 mars 1998 au 3 mars 2007. Il fut élu président de l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1) du 16 mars 2009 au 14 mai 2012. Il fut chargé par le PS de veiller, avec deux autres universitaires, au bon déroulement de la primaire socialiste en 2011.

SR

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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 07:45

« On ne se méfie jamais assez de son passé. » ("Nouvel Ouest", mars 2000).
Seconde partie.


yartiGuichardOlivier05Olivier Guichard, qui a disparu il y a exactement dix ans, fut l’un des hommes politiques les plus fidèles du Général De Gaulle. Ministre et élu au long cours, il a soutenu la candidature malheureuse de Jacques Chaban-Delmas en 1974.


Le légitimisme en politique

Très étrangement, la situation des clivages internes à la majorité giscardo-gaulliste s’est par la suite inversée : après la démission avec fracas de Jacques Chirac de Matignon en été 1976 qui allait mener pendant cinq années sa guerre de tranchées contre le pouvoir giscardien, Valéry Giscard d’Estaing s’était rapproché des barons gaullistes pour endiguer la véhémence chiraquienne. C’est comme cela que Jacques Chaban-Delmas a été élu au perchoir en mars 1978 grâce aux voix UDF contre le sortant Edgar Faure soutenu par le RPR.

Entre 1976 et 1981, Olivier Guichard faisait donc figure, au même titre que Robert Boulin et Alain Peyrefitte, de premier-ministrable, la personnalité RPR incontestable proche du giscardisme (par légitimisme) qui aurait pu réduire les prétentions de Jacques Chirac.

Le 28 août 1976, Michèle Cotta notait ainsi dans ses Cahiers : « Je dis que [ces barons] ne sont pas mécontents [du] départ de [Chirac de Matignon]. Olivier Guichard est-il le nouveau "coordinateur" ? [Yves] Guéna sourit : "Coordinateur, c’est un mot chargé désormais de maléfices ; il aura un rôle politique, sans coordonner quoi que ce soit". ».

Olivier Guichard fut en effet nommé Ministre d’État, Ministre de la Justice dans le premier gouvernement de Raymond Barre, du 27 août 1976 au 29 mars 1977, succédant à Jean Lecanuet. Sa présence très politique avait pour objectif d’assagir le RPR mais cette stratégie giscardienne n’a pas été couronnée de succès.


Amertume postgiscardienne

Après le premier tour des élections municipales et la victoire de Jacques Chirac à Paris, Michèle Cotta écrivait le 14 mars 1977 dans ses cahiers : « [Philippe Moret, conseiller politique de Guichard] croit savoir que Giscard prévoit un remaniement ministériel après les élections municipales, toujours dans le but de "dégager" ce qu’il appelle les "mauvais" ministres. Dont, sans doute, Olivier Guichard à ses yeux fait partie. Raymond Barre, lui, serait très hostile à ce remaniement. ». Et Michèle Cotta de conclure : « Le ton a changé : Chirac aurait-il gagné aussi chez les barons ? ».

Le 30 mars 1977, Michèle Cotta faisait état d’une conversation « avec Olivier Guichard, notamment, qui venait de recevoir la lettre de Raymond Barre lui notifiant son éviction du futur gouvernement. Il est un peu écœuré, tout en sachant qu’il n’est pas arrivé à faire ce pour quoi il était entré au gouvernement, c’est-à-dire contenir Chirac. Au reste, comment quelqu’un a-t-il pu penser que Guichard, avec sa placidité et son bon sens, son expérience aussi, parviendrait-il à contenir ce cheval échappé ? Il n’a peut-être pas servi à cela, mais il a découvert à cette occasion, me dit-il, qu’il était impossible de gouverner avec Giscard, "à la fois macro et micro-interventionniste", auquel il n’a jamais vraiment pu parler. ».

Le fidèle lieutenant giscardien Michel Poniatowski a confirmé auprès de Michèle Cotta le 20 mai 1981, juste après l’échec présidentiel, ce type de constat : « Giscard a usé du monde sans prendre beaucoup de précaution : Lecanuet, Guichard, et même Alexandre de Marenches. (…) Il en a usé sans témoigner de rien. Ce qui me choque, c’est le gâchis des hommes ! Il est vrai que c’est une mécanique horriblement compliquée. Il y a des aspects très contradictoires, chez lui ! ».

Se confiant à Michèle Cotta le 20 décembre 1977, Olivier Guichard ruminait encore son éviction : « Après tout, si les ministres politiques [lui, Ponia, Lecanuet] ont sauté, s’ils ont été vidés du deuxième gouvernement Barre, c’était pour que le gouvernement soit autonome vis-à-vis des partis, et que ceux-ci conduisent eux-mêmes leurs électeurs en dehors du gouvernement. Alors, pourquoi Barre irait-il maintenant conduire la campagne des législatives [de mars 1978] ? ».

En 1977, il laissa donc son portefeuille à Alain Peyrefitte et ne remit plus jamais les pieds dans la salle du conseil des ministres. Il fut nommé ensuite au Conseil d’État en 1978.


Contenir Chirac

Pendant la fin du septennat giscardien, Olivier Guichard s’était opposé au comportement très arrogant de Jacques Chirac. Au cours d’un dîner avec lui, le 11 avril 1978, Michèle Cotta précisait : « [Guichard] est accablé, littéralement, par la dérive du RPR chiraquien. Au fond, il n’a jamais aimé Chirac, dont tout sépare. Pas seulement la conception du gaullisme, mais la conception de la politique elle-même. L’activisme de Chirac l’exaspère, ses conseillers aussi, et surtout le ton personnel, revanchard, sur lequel se passe ce règlement de comptes, qu’il juge inutile, entre Chirac et Chaban. ».

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Olivier Guichard s’était opposé à la constitution d’une liste RPR aux élections européennes du 7 juin 1979. À ceux qui disaient que Jacques Chirac a présenté cette liste pour sauver le gaullisme, Olivier Guichard rétorquait : « Quand on fait moins de 16% des voix, on ne sauve rien ! » (26 septembre 1979).

Un peu avant, le 4 avril 1979, devant Michèle Cotta, Olivier Guichard s’était montré toujours très agacé par Jacques Chirac : « Je n’ai pris position contre [Chirac] qu’une fois : après l’appel de Cochin, le 6 décembre [1978]. Lorsque je suis intervenu au comité central [du RPR] sur les problèmes européens, un peu avant, mes propos ont été applaudis par la plupart des parlementaires et accueillis par des hurlements de rage par le service d’ordre. Alors, forcément, je me suis un peu lassé… (…) Je ne vois pas d’inconvénient à ce que Jacques Chirac poursuive son aventure politique personnelle. Mais voilà : la baptiser comme étant gaulliste, je trouve cela scandaleux. Et, aujourd’hui, j’ai l’intention de continuer à dire ce que je pense. J’en suis même à envisager de quitter le RPR ! ».

Et Michèle Cotta poursuivit ainsi son récit quasiment prémonitoire : « Toujours aussi aigu, aussi fin analyste que son apparence est lourde, Guichard va plus loin : "Quand Chirac dit, comme il le fait en ce moment : Giscard sera battu, il dit en réalité : je le ferai battre. Il finira par le faire, tout le monde le sait ! (…) Toute tragédie commence quand les héros, emportés par leurs passions, deviennent aveugles et sourds." ».

En 1981, comme d’autres gaullistes légitimistes, très hostiles à la candidature de Jacques Chirac, il a soutenu Valéry Giscard d’Estaing à l’élection présidentielle dès le premier tour.

Durant les vingt dernières années de sa vie politique, Olivier Guichard se consacra à son fief, la région des Pays de la Loire et sa ville de La Baule où il a favorisé le tourisme de haut niveau. Le 27 juillet 1990, il épousa en secondes noces (il était veuf) la journaliste Daisy de Galard née de Gourcuff (1929-2007) qui avait été nommée membre de la CNCL (Commission nationale de la communication et des libertés) en 1986 par Jacques Chaban-Delmas en même temps que Jacqueline Baudrier, et reconduite membre du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) en 1989 (jusqu’en 1995) par Alain Poher.


De Gaulle avant tout

Olivier Guichard prit sa retraite de maire en 1995, de parlementaire en 1997 et de président de conseil régional en 1998. Il se consacra à la rédaction de deux livres sur le gaullisme publiés en 1999 ("Du particulier au général" et "Vingt ans en 40") avant de s’éteindre cinq années plus tard.

Plusieurs années avant, Olivier Guichard avait déjà rédigé un livre sur De Gaulle ("Mon Général", en 1980), et Michèle Cotta dans ses Cahiers a détaillé le 24 avril  1980 ce qu’en disait l’auteur : « Il y a travaillé trois ans en se retirant quelques heures par jour dans un endroit où personne n’a jamais eu l’idée de le chercher : dans son bureau de l’Assemblée Nationale. (…) Il faut dire qu’ils [De Gaulle et Guichard] ont vécu tous les deux à peu près seuls rue de Solferino, en 1947, quand tout le monde commençait à leur tourner le dos. ».

Olivier Guichard avait décelé chez De Gaulle une "faille" en 1968. Ses ministres ne lui "obéissaient" plus : « Il s’est senti privé de ses courroies de transmission. Il a voulu établir un contact personnel direct avec les Français, le 24 mai [1968], et cela a été une catastrophe. Puis il a voulu en sortir par un référendum, et son idée a fait fiasco. Après les législatives, qu’il n’avait pas voulues et qui ont néanmoins été un triomphe, il est revenu à son idée de référendum, et il s’est cassé la gueule. Personne n’a essayé de le retenir vraiment, et d’ailleurs, personne n’aurait pu le faire. ».

Et Michèle Cotta de conclure, sur Olivier Guichard lui-même : « Il parle à cette époque déjà ancienne avec une sorte de désolation. Peut-être pense-t-il à tout ce qu’il a fait aux côtés du Général, et surtout à ce qu’il n’a pas fait : être son Premier Ministre. À un moment de la conversation où il commence à parler de sa carrière à lui, Olivier Guichard, il s’arrête, soupire et me confie dans un élan : "Finalement, je tiens davantage au Général qu’à moi !". Je ne sais pas pourquoi, je ne doute pas de sa sincérité. ».


Grognard grognon

Grognard fidèle de la légende gaullienne, Olivier Guichard avait eu de quoi soupirer pendant toutes ces années après le départ de De Gaulle : Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac. Il aurait sans doute soupiré davantage s’il avait vécu encore un peu plus longtemps avec Nicolas Sarkozy et François Hollande


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 janvier 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les héritiers du gaullisme.
"Cahiers secrets de la Ve République" par Michèle Cotta (éd. Fayard).
Charles De Gaulle.
Michel Debré.
Georges Pompidou.
Alain Poher.
Jacques Chaban-Delmas.
Pierre Messmer.
Valéry Giscard d’Estaing.
Jacques Chirac.
Raymond Barre.
Alain Peyrefitte.
Jean Lecanuet.
Edgar Faure.
Roger Galley.
Jean-Marcel Jeanneney.
Jean Foyer.
Robert Boulin.
François Fillon.

yartiGuichardOlivier04



http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/olivier-guichard-1920-2004-le-146594



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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Histoire politique
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