Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
11 janvier 2022 2 11 /01 /janvier /2022 03:36

« Pour être candidat, il faut d’abord réunir au moins 500 parrainages d’élus avant la fin de la période de réception. Ces 500 parrainages doivent provenir de 30 départements et collectivités d’outre-mer différents. Il n’est pas permis que plus de 10% des parrainages proviennent d’un même département. » (site Internet du Conseil Constitutionnel).



_yartiParrainagesE01

Le 7 janvier 2022, le candidat Éric Zemmour a fait état de ses difficultés à recueillir les fameuses 500 signatures d’élus pour pouvoir se présenter à l’élection présidentielle. Il a annoncé qu’il avait recueilli déjà autour de 330-340 promesses de signature, ce qui est loin du compte, d’autant plus qu’il y a parfois des promesses qui n’aboutissent pas à la signature et des signatures invalidées.

Ce sujet n’est pas nouveau et c’est même d’un perpétuel recommencement. C’est ce qu’on appelle un "marronnier" à saisir dans le calendrier électoral (tous les cinq ans). J’avais moi-même déjà évoqué ce sujet plusieurs fois et mon article du 7 mars 2007  fut même l’objet de ma première publication sur le site Agoravox.

À l’époque, c’était Jean-Marie Le Pen qui mettait en garde contre le risque de ne pas avoir ses signatures pour l’élection présidentielle de 2007, alors qu’il avait réuni 16,9% des suffrages exprimés en 2002. Mais la sauce ne prenait plus, il faisait le coup à chaque élection, on ne le croyait plus. Pour autant, on a pu observer à quel point, affaibli par l’âge, il a mené une campagne assez peu dynamique, ce qui a pu expliquer un résultat assez médiocre (10,4%).

On ne s’étonnera donc pas que cette fois-ci, Éric Zemmour reprenne ce marronnier, alors que Marine Le Pen, hilare, est assurée de ses signatures maintenant que le Rassemblement national est un parti bien installé, bien structuré et bien implanté avec de nombreux élus locaux. Certains disent que Jean-Luc Mélenchon peinerait aussi à collecter ses signatures, parce qu’il n’a plus l’appui du parti communiste français qui soutient son propre candidat, Fabien Roussel.

En fait de "parrainages", il s’agit plus rigoureusement de "présentations" dont les candidats ont besoin pour se présenter. À l’origine de la Cinquième République, le Président de la République était élu par un collège d’élus (suffrage universel indirect). Pour pouvoir se présenter, il lui fallait alors 50 présentations issues de ce collège. Quand l’élection présidentielle est passée au suffrage universel direct, en 1962, il fallait 100 présentations.

C’est parce qu’il y a eu un grand nombre de candidats en 1974, à l’occurrence douze, que le Président Valéry Giscard d’Estaing a souhaité rendre plus difficile l’acte de candidature en relevant le seuil à 500 présentations, par la loi organique n°76-528 du 18 juin 1976. C’est ce seuil qui est toujours en cours pour l’élection présidentielle de 2022.

Le collège est composé des maires de France, des élus nationaux (parlementaires nationaux et européens), des élus régionaux et départementaux (conseillers régionaux et départementaux), des représentants des Français de l’étranger, ainsi que des présidents de structures intercommunales ou encore de territoires particulier (Polynésie française, Nouvelle-Calédonie, etc.). En 2022, cela fait à peu près 44 000 personnes (47 413 mandats en 2012, certains cumulent encore plusieurs mandats mais beaucoup moins qu’en 2012).

La règle est néanmoins stricte puisqu’il faut que les signataires soient représentatifs du territoire national, qu’ils soient donc issus d’au moins 30 départements ou collectivités différentes, à la condition qu’on ne comptabilise pas plus de 50 signataires par départements ou collectivités (c’est-à-dire qu’on ne peut pas avoir seulement 1 signature dans 29 départements et 471 signatures dans le 30e département).

Le Président François Hollande a fait une autre modification par la loi organique n°2016-506 du 25 avril 2016 : les signataires doivent envoyer directement au Conseil Constitutionnel leur présentation (auparavant, c’était le candidat qui les recueillait et qui les déposait au Conseil Constitutionnel), si bien que le Conseil Constitutionnel publie un état dynamique de la situation réelle. En effet, deux fois par semaine, le site Internet du Conseil Constitutionnel publie les présentations (noms des signataires et bénéficiaires) qu’il a reçues depuis la dernière mise à jour.

Cette nouvelle façon de procéder empêche le candidat de "tricher" ou de faire un "coup politique" en se victimisant et en disant qu’il n’aurait pas ses signatures, ou le contraire pour se rendre important et passer dans les médias, car les électeurs connaissent comme lui sa situation exacte. En 2017, 14 296 élus ont signé la présentation de 61 personnes voulant être candidates, seules 11 d’entre elles ont été retenues dans les conditions requises (parmi ces 61 bénéficiaires, certains ne voulaient pas être candidats).

Auparavant, la liste des signataires était aussi publiée quelques jours avant le premier tour, mais si un candidat avait plus de 500 signataires, seuls 500 tirés au sort étaient indiqués au Journal officiel, ce qui n’est plus le cas depuis 2016.

La réforme de 1976 n’a pas empêché la multiplication des candidats : en 2002, seize candidats se bousculaient dans la compétition. Malgré la contrainte très forte, un candidat potentiel avec une équipe structurée, même s’il ne représente pas beaucoup de monde, peut être un candidat reconnu.

Jean-Marie Le Pen a été la première victime de ce système en 1981 : le système était nouveau et on ne pouvait plus prendre à la légère l’acte de candidature. Cela nécessite budget, moyens humains, etc. Sa non-candidature de 1981 avait-elle été "antidémocratique" ? Dans l’absolu, oui, puisqu’il représentait un courant d’opinion. Mais dans le concret, en 1974, il ne représentait que 0,7% des suffrages exprimés, très loin des 16,9% futurs de 2002.

D’autres personnalités politiques n’ont pas, ou n’auraient pas obtenu les 500 fameuses signatures, mais des personnalités isolées, même si elles étaient connues, pas soutenues par des organisations politiques. C’était aussi un moyen pour ces personnalités de s’exprimer pendant la précampagne sans avoir les inconvénients d’une réelle candidature, il suffisait de se victimiser ensuite en disant que le système les empêcher de se présenter.

Ainsi Charles Pasqua en 2002. J’ai du mal à croire que Charles Pasqua n’aurait pas été capable de réunir ses 500 signatures alors qu’il était le combinard en chef dès les années 1970, passé quatre ans au Ministère de l’Intérieur au contact direct avec les élus par les préfets. Dominique de Villepin aurait aussi postulé en 2012, mais là encore, il y a une véritable réflexion à avoir sur sa motivation. Plus sûrement, Corinne Lepage, déjà candidate en 2002, n’a pas pu réunir 500 signatures en 2012. On peut lui faire crédité de la motivation et de la sincérité. En 2017, ont été rejetées les candidatures de Rama Yade (353), d’Alexandre Jardin (165) et de Charlotte Marchandise (135). Il y a aussi des véritables abonnés au rejet, avec peu de signatures dans leur besace : Antoine Waechter (11), Nicolas Miguet (15), Pierre Larrouturou (33), etc.

_yartiProfessionDeFoiA04

Ce système n’a pourtant pas empêcher la candidature de personnalités représentant des organisations ultraminoritaires, c’est le cas des candidats de la LCR devenu NPA et de LO qui ont été présents dans quasiment tous les scrutins (Arlette Laguiller, Alain Krivine, Nathalie Arthaud, Olivier Besancenot, Philippe Poutou, etc.). Il est vrai que ces organisations rassemblent peu de monde mais très mobilisé et très efficace (il suffisait de coller des affiches la nuit pour savoir qu’un militant de LO repasserait nécessairement après soi pour que ce soit les affiches de LO qui fussent vues au petit matin, dans tous les grandes agglomérations, cela il y a une vingtaine d’années, je ne sais pas maintenant).

De même, Emmanuel Macron, inconnu avant 2014, avec un auto-parti créé en 2016, a pu non seulement recueillir assez de signatures (1 829) mais aussi assez de suffrages (près de 21 millions) pour être élu Président de la République. Dans la démarche, Éric Zemmour reprend la démarche d’Emmanuel Macron en 2016 : nouvel arrivant sur la scène politique, nouveau parti, avec l’aura personnel et son fond programmatique comme principaux atouts et une couverture médiatique inégalée.

Bien entendu, ce système de parrainages a plusieurs inconvénients. Par exemple, il permet aux candidats soutenus par des grands partis très structurés qui ont beaucoup d’élus locaux de faire des manœuvres politiciennes. Comme soutenir des petits candidats du camp opposé pour l’affaiblir. Ces petits candidats sont bien sûr, à l’origine, déjà motivées politiquement. C’était le cas (entre autres) de Michel Debré en 1981 et Bruno Mégret en 2002. Probablement que d’autres candidats ont été ainsi soutenus en 2002, année faste des candidatures.

Autre conséquence : à chaque veille présidentielle, les maires sont assaillis de représentants de candidats sollicitant leur parrainage, ce qui, pour de nombreux d’entre eux, est aussi lourd que du harcèlement publicitaire. Un maire qui en avait marre a même mis en vente sur Internet son parrainage en 2007, par pure provocation.

Mais un filtre me paraît nécessaire pour se présenter. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder quand il n’y a pas de filtre. Les élections européennes de 2019 étaient justement à l’échelon national et il y a eu trente-quatre listes ! Dont seulement six ont eu des sièges (plus de 5%), et treize qui ont dépassé 1%. On peut considérer que le filtrage des 500 signatures permet de se retrouver à treize candidats (plus de 1%) au lieu de se retrouver à trente-quatre. Déjà à treize, le débat démocratique est difficile, alors à trente-quatre…

Au-delà des motivations politiques qui, elles, toutes, sont respectables (y compris le parti animaliste qui a fait un score non négligeable aux dernières européennes, 2,2%), certaines candidatures peuvent avoir bien d’autres motivations : faire sa publicité personnelle, de la promotion commerciale, de la provocation artistique, de la retape de secte, etc. Aux élections régionales de mars 1992, grâce à une système de financement avantageux, plusieurs partis spontanément créés s’étaient présentés dans plusieurs régions, comme le "parti du ras-le-bol" ou le "parti de la loi naturelle".

Faut-il ne plus publier le nom des signataires de présentation des candidats ? Dans une époque de transparence où l’on publie désormais le patrimoine des élus (j’y reviendrai), c’est difficile de faire machine arrière vers plus d’opacité. Un élu qui présente n’est pas un élu qui soutient, il y a une grande différence. Cependant, certains évoquent une sorte de chantage que ferait peser un président de département ou de région sur un petit maire rural dont la commune bénéficierait, ou pas, des largesses territoriales. Il faut se rappeler que cette menace (signature ou non signature en échange de subvention) est clairement de la corruption (qui sera difficile à prouver certes), puisqu’un élu n’a jamais de mandat impératif et décide en toute conscience et responsabilité.

Dans les trois élections présidentielles précédentes, je posais surtout la question cruciale : pourquoi un maire (car c’est surtout des maires, les autres sont plus politisés et aguerris) aurait-il "honte" de présenter tel ou tel candidat ? C’est un candidat pour être élu Président de la République : s’il est si "honteux" pour un maire, peut-il être respectable pour la majorité des citoyens ?

Je prends un exemple. Admettons un candidat qui se présente au nom d’une association connue de personnes homosexuelles. Je ne précise pas plus les motivations éventuelles, mais il est probable qu’en cette qualité, aucune personne n’aurait été candidate dans les années 1960 ou 1970, l’homosexualité pouvant être considérée comme honteuse sinon illégale. Puis, l’homosexualité a été autorisée dans le droit, puis dans la société, au point qu’aujourd’hui, où de nombreuses fictions font intervenir des personnages homosexuels, il ne viendrait pas à l’esprit de refuser une candidature en qualité de représentant d’une telle association. Cette lente évolution vers la respectabilité peut évidemment se retrouver dans certaines idées. La "respectabilité" acquise par Marine Le Pen provient aussi de sa volonté personnelle d’éviter tous les dérapages dont était coutumier son père. Éric Zemmour, comme polémiste, a aussi eu des positions suffisamment provocatrices ou choquantes pour qu’il doive faire ce même travail de respectabilité tout autant que politique pour être crédible et avoir une chance d’être élu.

Au-delà du filtre de respectabilité/crédibilité, le système actuel propose un filtre d’organisation et de méthode, en bref, un filtre de faisabilité de la candidature : si on n’est pas capable de recueillir 500 signatures dans toute la France, à quoi bon se présenter et demander le suffrage des électeurs ? C’est aussi un peu l’intérêt du mariage : c’est un projet commun à deux, au même titre que les vacances, l’achat d’une maison, ou (le plus grand), la naissance d’un ou plusieurs enfants. Si le "management" de ce projet d’organisation d’un mariage se passe mal, faut-il aller plus loin dans le partenariat ? Des mariages avortent à ce moment crucial. Autant éviter les frais. Ce filtre-là aussi est important, car plus il y a de candidats, plus la démocratie est illisible, moins le débat public est facile.

Une fois dit cela, la nécessité du filtre, la question est donc : est-ce qu’il y a un moyen d’améliorer ce filtre voire d’en trouver un autre ?

En fait, il n’y a pas beaucoup d’autres solutions comme alternative. Elles sont toutes anciennes.

La première proposition est de remplacer ce système (ou le compléter, ce serait au choix) par le recueil de parrainages de simples citoyens. Il faut d’abord mettre un seuil : 150 000 ? 300 000, 500 000 ? Le seuil à fixer est important et il faut bien insister que ce seuil pourrait rendre ce système bien plus difficile que le système des maires : à la dernière élection présidentielle, cinq candidats sur onze ont recueilli moins de 500 000 voix, sans contraintes géographiques. Ce système de parrainages populaires pourrait donc être pire que l’existant s’il n’est pas proposé comme une possibilité complémentaire.

Un autre problème, pas insurmontable mais réel, c’est de vérifier et de valider chaque signature. Le Conseil Constitutionnel vérifie actuellement les signatures de présentation des élus (cela en fait plus de 14 000 !) avec près de 5% de prise de contact avec le signataire pour vérifier qu’il a bien signé. Avec des centaines de milliers de signataires par candidat, avec une dizaine ou une vingtaine de candidats, c’est quasiment impossible de vérifier la réalité de ces signatures et leur exclusivité, à moins de mettre des moyens considérables (c’est possible, c’est un budget) et aussi d’avoir du temps (c’est plus délicat).

Deux autres pistes, elles aussi anciennes, peuvent cependant nourrir la réflexion. Le Comité Balladur nommé par le Président Nicolas Sarkozy pour préparer la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 a remis son rapport le 29 octobre 2007 dans lequel il évoque ce sujet : il propose d’élargir le collège des élus susceptibles de présenter un candidat à la manière du collège des grands électeurs pour l’élection des sénateurs, c’est-à-dire en y incluant des délégués des communes selon leur population, ce qui pourrait faire entre 100 000 et 200 000 signataires possibles, au lieu de 44 000.

La seconde piste, elle aussi ancienne, me paraît assez simple et exposée par Jean-Luc Mélenchon le 9 janvier 2022 sur LCI : il suffirait, là aussi, d’élargir le collège à tous les élus, y compris tous les conseillers municipaux. Les zones rurales seraient alors surreprésentées, mais ce n’est pas important puisqu’il ne s’agit pas d’élire et seulement de permette à un candidat de se présenter. Il faudrait alors peut-être relever le seuil de signatures, car il y a plus de 512 000 conseillers municipaux (512 266 au 1er juillet 2020).

Dans tous les cas, l’expérience depuis vingt ans montre que le sujet n’échauffe les esprits qu’avant une campagne présidentielle. Après l’élection présidentielle, plus personne n’en parle, pas l’élu, mais non plus les malheureux candidats, malheureux soit parce qu’ils n’ont pas été élus, soit parce qu’il n’ont même pas réussi à remplir les conditions pour être candidats. Cela signifie finalement que toutes les velléités de réforme étaient principalement des postures assez hypocrites de victimisation et que le système, globalement, tient ses promesses. Et je ne doute pas que ce soit encore le cas pour cette élection présidentielle de 2022.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 janvier 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le serpent de mer des parrainages pour la présidentielle.
En 2012, faut-il réformer le système de parrainages pour l’élection présidentielle ?
Onze candidats à l’élection présidentielle française du 23 avril 2017.
Liste des parrainages des candidats à l’élection présidentielle au 18 mars 2017.
Dix candidats à l’élection présidentielle française du 22 avril 2012.
Sarkozy parrainera-t-il Le Pen ?
Faut-il supprimer l’élection présidentielle ?
Supprimer les professions de foi ?
Petits candidats et grands candidats.
Bercy : les grands argentiers de France.
Quai d'Orsay.
Évaluation des ministres : Rendre des comptes aux citoyens, est-ce un mal ?
L’abstention, c’est grave, docteur ?
Le vote par anticipation.
Le vote proportionnel.
Le vote obligatoire.
Le vote électronique.
Réforme territoriale.
La réforme des scrutins locaux du 17 avril 2013.
Mathématiques militantes.
L’ambition en politique.
Vive la Cinquième République !

_yartiParrainagesE03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220109-presidentielle-parrainages.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/le-serpent-de-mer-des-parrainages-238574

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/01/10/39298261.html








 



 

 



 

Partager cet article
Repost0
2 janvier 2022 7 02 /01 /janvier /2022 03:55

« Un (…) motif d’espoir est que, malgré l’épreuve sanitaire, malgré la fatigue, la lassitude, notre pays continue à avancer. Nous n’avons cessé d’œuvrer pour attirer des entreprises et des investissements, ouvrir des usines, créer des emplois. Jamais depuis quinze ans, le chômage n’avait été aussi bas. La réindustrialisation de notre pays est bien une réalité. Nous avons protégé les travailleurs, aidé les plus modestes d’entre eux, nous avons investi pour défendre la dignité de nos compatriotes en situation de handicap (…). » (Emmanuel Macron, le 31 décembre 2021).




_yartiMacron2021123101

Le Président de la République Emmanuel Macron a adressé aux Français ses vœux pour l’année 2022 au cours d’une allocution télévisée le vendredi 31 décembre 2021 à 20 heures. Auparavant, la veille, il avait mis en ligne une vidéo qui célébrait les réussites françaises de l’année 2021, réussite auxquels ont contribué de nombreux Français de toutes origines. Un réponse implicite à la vidéo vieillotte et ringarde, sentant la naphtaline, du polémiste passéiste Éric Zemmour lors de sa déclaration de candidature.

Les candidats d’extrême droite et aussi (hélas) de droite modérée sont tombés dans le piège du drapeau européen sous l’Arc-de-Triomphe de Paris. La polémique dérisoire sur l’absence de drapeau français a montré (hélas encore) l’absence de projet de ces candidats qui se sont polarisés sur la forme d’un concurrent au lieu de leur propre fil.

À ma connaissance, on ne mettait pas le drapeau tricolore sous l’Arc-de-Triomphe le 31 décembre et le 1er janvier et si le Président Macron a proposé cette année de mettre le drapeau européen, c’était pour célébrer la Présidence française de l’Union Européenne. Ces candidats supposés aimant la France feraient mieux de célébrer avec le Président de la République ce moment, rare pour la France, une fois tous les quatorze ans, un signe de la puissance nationale : car la France, plus que ses successeurs ou prédécesseurs dans cette Présidence, a construit une ambition très forte pour ce semestre européen.

En tout cas, maître des horloges, Emmanuel Macron, à qui on ne peut pas retirer le patriotisme et l’amour du drapeau tricolore (encore pendant ses vœux, le bleu-blanc-rouge flottait derrière lui), a encore réussi à placer l’Europe et la construction européenne comme premier thème politique de l’année 2022, thème de campagne présidentielle, et c’est heureux car je vois peu ses concurrents y penser.

En particulier, je regrette que Valérie Pécresse n’ait pas présenté son projet européen pour le quinquennat à venir, et ait préféré se noyer dans une polémique inutile sur le drapeau, imitant ainsi l’extrême droite peu constructive. Finalement, la polémique a permis de mettre en évidence que le seul qui a une vision européenne, le seul qui a une ambition pour l’Europe et pour la France dans l’Europe, et je le répète, je le regrette, c’est Emmanuel Macron.

Revenons au message "philosophique" des vœux présidentiels. La petite vidéo publiée le 30 décembre 2021 et une partie des vœux du 31 décembre 2021 sont assez claires : il s’agit de rappeler qu’il n’y a pas deux sortes de personnes, des Français avec une définition partiale (pour Éric Zemmour, il faudrait avoir un prénom français, ne pas avoir pour religion l’islam, etc.), et des non-Français. Il n’existe pas deux catégories, mais 67 millions de catégories, 67 millions d’identités, toutes différentes mais unies, autant que de citoyens, et ces citoyens se réunissent ensuite sur la base de valeurs de la République, en particulier de la laïcité.

C’est le sens de son message des vœux qu’il a fait passer : « Faire progresser notre pays dans l’unité (...). Chemin bien difficile car il est si aisé d’opposer les générations, les catégories sociales, les origines, les territoires. Mais chemin nécessaire car lorsqu’il est rassemblé, rien ne peut résister au peuple français. (…) Continuons à respecter nos différences, à avoir confiance en ce que nous sommes, à regarder avec courage, audace et lucidité notre avenir pour agir. Décidons pour nous-mêmes d’être tout à la fois enracinés dans notre langue, notre culture, notre laïcité. Et épris de liberté, d’universel, de créativité. Restons unis, bienveillants, solidaires. Restons du côté de la vie. C’est là, ce que nous nous devons à nous-mêmes. ».

Un responsable politique qui recherche l’unité au lieu de la division ou de la stigmatisation, et un responsable politique qui célèbre les réussites françaises, qui voit dans notre pays une peuple fier prometteur de ses succès (« Je veux vous dire que je suis résolument optimiste pour l’année qui vient. »), c’est quand même plus optimiste et constructif, c’est une perspective d’avenir plus pertinente que des candidats qui ne cessent de dénigrer notre pays et notre peuple, qui ne cessent de vouloir revenir à une époque idéalisée d’un pays qui n’a jamais existé.

Dans cette allocution télévisée, Emmanuel Macron a reparlé longuement de la pandémie de covid-19, ce qui est normal dans la mesure où nous sommes en pleine sixième vague (omicron) alors que la cinquième vague était loin d’être achevée (delta).

_yartiMacron2021123102

Dans un premier temps, comme il le fait systématiquement quand il s’adresse aux Français, il a fait part de son affliction pour les conséquences humaines : « J’ai avant tout une pensée pour nos 123 000 compatriotes à qui le virus a enlevé la vie. Une pensée pour tous ceux qui traversent ce moment dans le deuil, la peine ou la solitude. Je n’oublie pas non plus ceux d’entre vous qui sont touchés par le covid long comme ceux qui subissent les conséquences psychologiques de la crise sanitaire. ». J’aimerais que ceux qui aspirent à gouverner le peuple français expriment également une pensée pour ces tragédies individuelles avant de foncer bille en tête pour critiquer la gestion de la crise sanitaire alors qu’ils n’ont rien à proposer d’intelligent pour mieux protéger la population.

Dans un deuxième temps, il a exprimé toute sa lucidité, pas très bonne à dire trois mois avant une élection majeure : « Les semaines à venir seront difficiles, nous le savons tous : le virus circule et circulera de plus en plus. ». Et il n’y a pas de raison que le virus s’en aille avant l’élection présidentielle.

Ensuite, il a confirmé son rôle moteur dans la campagne de vaccination : « Notre objectif est de permettre à chacun d’être vacciné et de faire son rappel. Nous pourrons ainsi surmonter cette vague en limitant au maximum les restrictions. En continuant, comme nous l’avons fait depuis le début, de tout faire pour préserver l’activité et ce que nous avons de plus précieux, c’est-à-dire l’école, l’éducation de nos enfants. ».

Et son plein engagement et son esprit de responsabilité : « Alors ce soir, je veux le redire avec beaucoup de force et de conviction : la vaccination est notre plus sûr atout. Elle réduit fortement la transmission, elle divise par 10 le nombre des formes graves. C’est pour cela qu’une nouvelle fois, j’en appelle aux 5 millions de non-vaccinés Faites ce geste simple. Pour vous. Pour vos compatriotes. Pour notre pays. Toute la France compte sur vous. ».

Tout en assumant que la vaccination n’est pas l’unique arme contre le covid-19 : « La vaccination est-elle seule suffisante ? Non. C’est pour cela que le respect des gestes barrières contre le virus demeure essentiel, en particulier le port du masque. ».

Trois principes rappelés : protéger les personnes les plus vulnérables et aider les secteurs économies impactés, prendre des mesures proportionnées, et miser sur la responsabilité individuelle.

En effet, comme l’a rappelé le Premier Ministre Jean Castex le 27 décembre 2021, Emmanuel Macron en a rajouté une nouvelle couche pour insister sur la règle générale du gouvernement : « Nous attacher, sur la base des faits et de la science, à prendre des mesures proportionnées. C’est exactement ce que le Premier Ministre et les ministres ont fait ces derniers jours. Tout faire pour éviter de prendre des restrictions qui pèsent sur nos libertés et veiller à respecter tous nos principes démocratiques. ».

Et aussi (le troisième principe) : « Nous appuyer sur la responsabilité de chacun, principalement en se faisant vacciner, pour soi et pour les autres. Être un citoyen libre est toujours être un citoyen responsable pour soi et pour autrui ; les devoirs valent avant les droits. ». On y retrouve curieusement le slogan du RPR pour la campagne des élections législatives du 16 mars 1986 : "libre et responsable".

_yartiMacron2021123103

Faisant la transition avec son bilan, Emmanuel Macron a voulu montrer que son ambition n’a pas été revue à la baisse malgré le covid-19 : « Là où nous aurions pu tout reporter, nous n’avons jamais renoncé à notre ambition collective. (…) La France, malgré les épreuves, est donc plus forte aujourd’hui qu’il y a deux ans. Tout cela, c’est grâce à vous, grâce à nous tous, grâce à notre esprit de résistance, notre solidarité, notre civisme, notre engagement et notre esprit d’entreprendre. ».

L’optimisme se décline aussi avec la pandémie : « 2022 peut être, sera l’année de sortie de l’épidémie, je veux le croire avec vous ; l’année où nous pouvons voir l’issue de ce jour sans fin. Dans notre pays en déployant ces campagnes de rappel et en nous organisant comme il se doit pour domestiquer le virus et écraser sa diffusion. Et au niveau mondial en agissant pour vacciner l’humanité. ». Cette dernière phrase vise à réaffirmer la volonté de la France à aider massivement les pays pauvres dans la vaccination de leurs peuples.

Bien entendu, Emmanuel Macron a évoqué l’Europe et la construction européenne, a célébré les 20 ans de la monnaie unique européenne, a énuméré l’intérêt national de bâtir l’Europe dans tous les domaines et a rappelé les perspectives de l’ambition française dans le cadre de sa Présidence : « 2022 doit être l’année d’un tournant européen. (…) Oui, les valeurs que porte notre Union, la démocratie, l’équilibre entre liberté et solidarité, une certaine idée de l’homme, sont, j’en suis convaincu, celles qui permettront de relever nos défis contemporains. Et notre Europe est bien le seul chemin par lequel la France sera plus forte face aux fracas du monde et des grandes puissances. ».

Enfin, il a évoqué le futur proche.

La fin de son quinquennat : « Fort de votre confiance, j’agirai jusqu’au dernier jour du mandat pour lequel vous m’avez élu. ». Et son éventuelle candidature qui n’est pour l’instant pas déclarée : « Nous aurons donc cette année des choix majeurs à faire pour notre Nation. Ces choix, nous les ferons avec la conviction que la France a un chemin singulier, unique, à poursuivre. Nous les ferons, je le sais, en étant fidèles à l’esprit de résistance, l‘esprit de tolérance et le choix de notre avenir commun qui nous ont toujours inspirés. Pour ma part, quelles que soient ma place et les circonstances, je continuerai à vous servir. Et de la France, notre patrie, nul ne saura déraciner mon cœur. ».

Ces deux dernières phrases (que j’ai mises en gras), j’aurais pu les mettre en tête de l’article pour signifier l’idée générale des derniers vœux de ce quinquennat : Emmanuel Macron propose son roman national (son amour de la patrie), et il entend bien participer à l’élaboration de l’avenir de notre pays pour quelques années encore…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (31 décembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Vœux d’Emmanuel Macron : protéger les Français et renforcer la France par l’Europe.
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron, le 31 décembre 2021 à Paris (texte intégral et vidéo).
Emmanuel Macron l’Européen, Président jusqu’au bout.
La France d’Emmanuel Macron.
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron, le 9 novembre 2021 à Paris (texte intégral et vidéo).
COP26 : face à l’alarmisme, le leadership mondial d’Emmanuel Macron.
Emmanuel Macron, l’homme qui valait 30 milliards.

_yartiMacron2021123104




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211231-macron.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/voeux-2022-d-emmanuel-macron-238341

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/12/11/39258660.html









 

Partager cet article
Repost0
12 décembre 2021 7 12 /12 /décembre /2021 16:30

« Ce soir, en tant que chef de l’État, garant de nos institutions, je prends donc acte solennellement du résultat de ces trois scrutins. Ils confirment la volonté exprimée par la majorité des Calédoniens de rester dans la République et dans la Nation française. Les Calédoniennes et les Calédoniens ont choisi de rester Français. Ils l’ont décidé librement. Pour la Nation entière, ce choix est une fierté et une reconnaissance. Ce soir, la France est plus belle car la Nouvelle-Calédonie a décidé d’y rester. » (Emmanuel Macron, le 12 décembre 2021).



_yartiNouvelleCaledonieE01

Le référendum de ce dimanche 12 décembre 2021 en Nouvelle-Calédonie a confirmé la très nette volonté des Néo-calédoniens à vivre dans le cadre de la République française. En effet, à la question "Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?", 96,49% des électeurs ont répondu "non".

Cette très large majorité est cependant à pondérer. Seulement 43,90% des 184 367 électeurs inscrits à ce troisième référendum ont pris part à cette dernière consultation référendaire qui clôt une série de trois depuis 2018. Tout aussi nettement que la majorité en faveur du maintien dans la République française, l’abstention des indépendantistes est massive. Elle fait suite à l’appel au boycott du bureau politique du FLNKS le 20 octobre 2021 alors que la situation sanitaire de l’archipel était en cours d’amélioration.

Les résultats dans les trois provinces sont également éloquents.

Dans la Province Sud (Nouméa), principalement loyaliste, la participation est très élevée par rapport à la moyenne, 60,56% de participation et le résultat est 96,92% pour le "non". Dans les deux autres provinces, la Province Nord et les Îles Loyauté, principalement indépendantistes, la participation est très faible, beaucoup plus faible que la moyenne, avec respectivement 16,76% et 4,54% et les résultats sont également très favorables au "non", respectivement 93,47% et 85,61%, montrant à l’évidence que seuls pratiquement, les loyalistes de ces provinces ont voté.

Sur le plan juridique et institutionnel, il n’y a pas de problème : l’organisation et le déroulement du scrutin ont été sous contrôle international et la liberté et la sincérité du scrutin sont sans équivoque. Le "non" l’a emporté, personne n’a empêché un électeur indépendantiste d’exprimer un avis contraire, et par conséquent, la messe est dite, la Nouvelle-Calédonie reste en France et c’est heureux.

Sur le plan politique et social, c’est moins évident : les indépendantistes peuvent considérer que le scrutin est contestable puisque la participation a baissé de moitié par rapport au précédent référendum, ce qui est vrai. Mais dès que le vote est un droit et pas une obligation (c’est heureux), personne ne peut être tenu pour responsable de l’abstention des indépendantistes sinon eux-mêmes qui ont voulu jouer stupidement avec le feu.

Pour dire clairement, leur appel au boycott, qui a été très suivi si l’on regarde bien les résultats dans les provinces, a été la reconnaissance qu’ils ne pensaient pas pouvoir gagner ce référendum. Pourtant, rien n’était acquis et les chiffres d’abstention montrent que le rapport des forces reste à peu près de 50% 50% même s’il y a toujours une légère avance pour les loyalistes : « Nous ne pouvons ignorer que le corps électoral est resté profondément divisé malgré le passage des années. » (selon l’Élysée).

La gestion de la crise sanitaire est là pour montrer d’ailleurs l’importance de la France dans la politique des tests, dans la campagne de vaccination et dans les soins apportés aux malades du covid-19. Pour l’instant, peut-être grâce à la venue de 2 000 gendarmes dès l’été 2021, le référendum n’a été suivi d’aucune violence (à ma connaissance).

Le Président Emmanuel Macron a pris acte de ce nouveau fait et a annoncé la mise en place d’une nouvelle étape après la fin juridique de l’Accord de Nouméa du 5 mai 1998 : « Une période de transition s’ouvre en effet qui, libérée de l’alternative binaire entre le oui et le non, doit nous conduire à bâtir un projet commun, en reconnaissant, en respectant la dignité de chacun. ».

Emmanuel Macron a rappelé l’importance de la solidarité nationale, plus forte que le lien institutionnel : « Les discussions à venir ne pourront pas se limiter aux institutions. Le lien qui nous unit n’est pas que juridique. C’est un lien charnel, un lien de solidarité, un lien humain. Les derniers mois l’ont montré. Dans l’épreuve de la crise sanitaire, la solidarité nationale s’est révélée plus concrète encore. En Nouvelle-Calédonie, comme partout sur le territoire national, l’action de l’État n’a eu qu’une priorité : sauver des vies, accompagner les plus fragiles. Je veux avoir, en ce jour, une pensée pour toutes celles et tous ceux qui pleurent un proche. Je veux leur dire ma proximité, ma compassion, et aussi l’engagement de la Nation à se tenir à vos côtés. Dans la crise, la Nation a montré son visage d’aujourd’hui, son vrai visage. C’est à ce lien de solidarité, de respect, de fraternité, que nous devons être fidèles, et c’est ce lien que nous retiendrons pour l’avenir. ».

Par ailleurs, le Président de la République a évoqué l’importance de la France dans l’Océan Pacifique : « Nous aurons à construire une place pour la Nouvelle-Calédonie dans cette région de l’Indopacifique en peine recomposition et soumise à de fortes tensions. » et en voulant inscrire la Nouvelle Calédonie entre autres dans « une histoire qui regarde devant, vers les défis de notre siècle, vers les défis de cet Océan Pacifique qui fait partie intégrante de notre espace national ».

Les résultats ont satisfait la plupart des partis politiques en métropole, mais pas tous (Jean-Luc Mélenchon a refusé de reconnaître le scrutin). L’ancien député UMP Christian Vanneste, proche de l’ultradroite, est scandalisé par la restriction du corps électoral : « Ceux-là même qui réclament le droit de vote pour les étrangers en France métropolitaine ont dissocié la nationalité française de la citoyenneté calédonienne. Cette dernière et le droit de vote qui en découle, au lieu d’être étendus, ont été restreints. Celui qui n’a pas des parents nés sur le territoire et qui n’y vit pas depuis 20 ans, n’a pu participer aux référendums sur l’autodétermination. La gauche a gelé la population d’origine européenne, elle a pratiqué le droit du sang qu’elle fustige ailleurs. ».

Mais il s’est toutefois réjoui du maintien en France et de la fin de ce long processus juridique assez insensé mis en place par les gouvernement de Michel Rocard puis Lionel Jospin : « Pour [les indépendantistes], la série n’est pas achevée. Elle ne le sera qu’avec l’indépendance. Il faut au contraire tourner la page de cette trahison mise en œuvre par les gouvernements socialistes. La Nouvelle-Calédonie doit demeurer française plutôt que de devenir un satellite d’une puissance comme la Chine, de subir une gouvernance revancharde et peut-être corrompue, et de voir une partie de sa population contrainte à l’exil. Il n’est pas étonnant qu’un Mélenchon approuve l’attitude des indépendantistes et refuse toute légitimité à ce scrutin. La gauche n’est plus le parti des ouvriers mais celui des étrangers, y compris ceux qui ne le sont pas encore mais souhaitent le devenir. ».

Ce qu’exprime Christian Vanneste n’est pas si éloigné de ce que pense Emmanuel Macron, mais ce dernier veille à se montrer inattaquable sur la neutralité et l’impartialité de l’État durant le processus de l’Accord de Nouméa qui se termine. Si des concessions étaient données aux indépendantistes, scandaleuses pour la composition du corps électoral, elles ne l’ont été que de façon temporaire (temporaire longue, plus d’une trentaine d’années), et pour éviter la recrudescence de la violence qui a déjà fait beaucoup trop de victimes entre 1984 et 1988.

Finalement, le devenir de la Nouvelle-Calédonie est original, peut-être modèle pour les problèmes d’autodétermination dans le monde. Un nouveau processus commence désormais pour concevoir son statut définitif. Il devrait aller jusqu’en été 2023 avec, à la fin, un nouveau référendum pour ratifier ce nouveau statut. On peut dire que les indépendantistes ont manqué de flair politique. Personne ne reviendra sur ce scrutin sous observation de l’ONU et leur boycott s’apparente plus à de l’hypocrisie de mauvais joueurs qu’à une démarche politique sincère et avisée. Quand on rate un train, on prend dans tous les cas du retard…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 décembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La messe est dite : la Nouvelle-Calédonie dit non à l’indépendance.
Nouvelle-Calédonie : jamais deux sans trois !
Bernard Pons.
Nouvelle-Calédonie : le vent du boulet ?
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron le 4 octobre 2020 sur la Nouvelle-Calédonie.
Résultats du référendum du 4 octobre 2020 en Nouvelle-Calédonie.
Nouvelle-Calédonie : bis repetita ?
Jean-Marie Tjibaou fut-il un martyr de la cause kanake ?
Nouvelle-Calédonie : un timide oui pour la France.
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron le 4 novembre 2018 sur la Nouvelle-Calédonie.
Résultats du référendum du 4 novembre 2018 en Nouvelle-Calédonie.
Paris à l’écoute de la Nouvelle-Calédonie.
Discours du Président Emmanuel Macron le 5 mai 2018 à Nouméa.
Discours du Premier Ministre Édouard Philippe le 5 décembre 2017 à Nouméa.
L’assaut de la grotte d’Ouvéa selon Michel Rocard.
Jacques Lafleur.
Dick Ukeiwé.
Edgard Pisani.

_yartiNouvelleCaledonieD04




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20211212-nouvelle-caledonie.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/3e-referendum-en-nouvelle-237901

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/12/11/39258646.html








 

Partager cet article
Repost0
23 août 2021 1 23 /08 /août /2021 03:03

« J’ai pensé à mon pays. Je suis un homme de devoir. Nous avons finalement décidé, par esprit républicain, de confirmer, à l’unanimité au deuxième tour, son élection présidentielle. Je suis convaincu que j’ai sauvé la République. » (Roland Dumas, "Le Figaro" le 27 janvier 2015).




_yartiDumasRolandB02

L’ancien ministre Roland Dumas fête son 99e anniversaire ce lundi 23 août 2021. Un âge qui en fait l’un des doyens (il en reste encore quelques autres) de la Cinquième République. Très proche de François Mitterrand à une époque où personne n’aurait misé un kopeck sur le futur Sphinx présidentiel, il a été élu député UDSR de Haute-Vienne en janvier 1956 (jusqu’à novembre 1958), puis député FGDS de Corrèze en mars 1967 (il a battu Jean Charbonnel à Brive), jusqu’en juin 1968, puis député PS de Dordogne de 1981 à 1993 (sauf lorsqu’il était au gouvernement).

Une carrière parlementaire très chaotique et nomade qui montre avant tout sa proximité avec François Mitterrand qui a été le parrain d’un de ses enfants. Mais son parcours politique était plutôt dans les hautes sphères de État, au Ministère des Affaires européennes du 18 décembre 1983 au 7 décembre 1984 puis des Affaires étrangères du 7 décembre 1984 au 20 mars 1986 et du 10 mai 1988 au 28 mars 1993, et enfin, Président du Conseil Constitutionnel du 8 mars 1995 au 29 février 2000.

Homme des manœuvres politiques, Roland Dumas a même réussi, probablement malgré lui, à se faire élire président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée Nationale du 9 octobre 1986 au 6 avril 1987, succédant au "géant" Jean Lecanuet, finalement réélu sénateur. Et cela malgré une majorité UDF-RPR. Comment cela a-t-il été possible ? En principe, lors du choix du nouveau président de la commission, le 9 octobre 1986, Bernard Stasi aurait dû être élu, car il avait été désigné comme le candidat de la majorité UDF-RPR, mais sans doute par des défections parmi quelques députés RPR et par un soutien plus ou moins implicite des 36 députés FN au socialiste, Roland Dumas a eu une victoire inattendue. Lors de la session suivante, la discipline a mieux régné au sein de la majorité et Valéry Giscard d’Estaing fut élu nouveau président de cette commission le 6 avril 1987.

Nommé en février 1995 par François Mitterrand à la succession d’un autre avocat, Robert Badinter, à la tête de la plus haute juridiction (cette qualification fait encore débat chez les juristes et les constitutionnaliste), Roland Dumas a été rapidement confronté à son premier problème institutionnel : valider les comptes de campagne de l’élection présidentielle de 1995. Or, selon lui (et selon d’autres membres du Conseil Constitutionnel de l’époque), les comptes de campagne des candidats Édouard Balladur et Jacques Chirac étaient « manifestement irréguliers » (selon lui-même le 28 janvier 2015 dans "Le Monde"), avec des recettes et des dépassements irréguliers.

Or, invalider les comptes de campagne d’Édouard Balladur aurait pu lui coûté cher (comme Nicolas Sarkozy en juillet 2013) mais n’aurait eu aucune conséquence sur le plan électoral puisqu’il avait été battu. Ce n’était pas le cas de Jacques Chirac qui avait été (largement) élu (52,6% des voix). Il était donc impossible de valider les uns sans les autres. Encore que… cela n’a pas empêché le Conseil Constitutionnel d’invalider les comptes de campagne d’un (très) petit candidat, Jacques Cheminade.

Dans "Le Figaro" du 27 janvier 2015, Roland Dumas a expliqué ainsi pourquoi, le 11 octobre 1995, il a réussi à convaincre ses confrères du 2 rue de Montpensier, de fermer les yeux sur les irrégularités financières : « Que faire ? C’était un grave cas de conscience. J’ai beaucoup réfléchi. Annuler l’élection de Chirac aurait eu des conséquences terribles. J’ai pensé à mon pays. Je suis un homme de devoir. Nous avons finalement décidé, par esprit républicain, de confirmer, à l’unanimité au deuxième tour, son élection présidentielle. Je suis convaincu que j’ai sauvé la République. ».

C’est sûr qu’il faut imaginer le contexte : en mai 1995, Jacques Chirac est élu Président de la République, et en octobre 1995, il serait déclaré invalidé et donc désinvesti de la charge suprême. C’était peu de temps avant l’une des plus grandes grèves contre la réforme de la sécurité sociale par Alain Juppé. On pourrait imaginer les conséquences politiques mais aussi électorales : René Monory serait devenu Président par intérim en qualité de Président du Sénat, et une nouvelle élection présidentielle aurait dû être organisée d’ici à la fin du mois de décembre 1995. Qui aurait alors été candidat ?

_yartiDumasRolandC02

C’est assez troublant de comprendre la position de Roland Dumas. Il faut se rappeler que François Mitterrand était toujours vivant et aurait pu aussi guider ou conseiller son ancien compère. D’un point de vue strictement politique, une invalidation des deux grands candidats RPR ne pouvait qu’avantager le troisième grand candidat, celui du PS, Lionel Jospin (pas sûr que François Mitterrand ait beaucoup apprécié son droit d’inventaire). Quant à son propre avenir politique, cette décision ne l’a pas aidé à se maintenir en fonction : acculé par les affaires judiciaires, Roland Dumas a fini par démissionner le 29 février 2000 (jour d’année bissextile !).

Mais visiblement, l’institutionnel l’a emporté sur le politique. Roland Dumas ne se voyait pas transformer le Conseil Constitutionnel en juges électoraux qui rejetteraient le choix souverain des électeurs. Et pourtant, la question doit se poser : à quoi servirait-il de faire une règle si l’on était incapable de l’appliquer et de sanctionner les infractions ? Le cas aurait pu se reproduire si Nicolas Sarkozy avait été réélu en 2012. Qu’aurait alors choisi de décider le Conseil Constitutionnel, alors présidé par un homme peu suspect d’amitiés sarkozyennes, Jean-Louis Debré ? Je suis à peu près convaincu qu’il aurait invalidé l’élection !

Mais lâchons l’uchronie et revenons à Roland Dumas. Peut-être ce dernier a-t-il privilégié le "tordu" sur l’institutionnel ? En effet, Roland Dumas, bien qu’avocat, a toujours eu une conception qu’on pourrait appeler "florentine" du droit, bref, une conception tordue. Il l’a même confirmé le 29 novembre 2013 dans un portrait brossé par Céline Cabourg et Vincent Monnier pour "Le Nouvel Obs" : « C’est pas mal d’être tordu si on sait bien s’en servir. C’est l’apanage des bretteurs, l’instrument des cambrioleurs. Ce qui est droit, c’est emm@rdant ! ». Peut-être est-ce la raison du complotisme, battre l’ennui ?

Soutien précoce de l’agitateur Dieudonné, de l’ancien Président ivoirien Laurent Gbagbo (il est même allé en Côte d’Ivoire en décembre 2010 pour y apporter son aide) et du dictateur libyen Mouammar Kadhafi, "parrain" au barreau de l’actuel maire RN de Perpignan Louis Aliot, Roland Dumas a depuis longtemps été repoussé par ses anciens amis du parti socialiste, au point de faire le 16 février 2015, sur BFM-TV, une boulette assez puante à propos de la supposée trop grande influence de la femme (de l’époque) du Premier Ministre (de l’époque) Manuel Valls.

Sur le plan des relations internationales, Roland Dumas a regretté la décision de Nicolas Sarkozy de réintégrer le commandent de l’OTAN : « Les Américains étaient beaucoup plus attentifs à nos positions auparavant. C’est logique : quand une jeune femme se refuse à vous, vous redoublez d’attention. ». Ou la diplomatie par la galanterie ! Cela n’en fait pas une politique étrangère sérieuse et durable.

Dans son quinzième ouvrage "Nouveaux enjeux internationaux" (éd. Le Cherche Midi, 2014), Roland Dumas a aussi pas mal égratigné son successeur Laurent Fabius sur la Syrie : « On ne peut pas régler le problème syrien sans parler aux Russes. Après des roulements de tambour, la France va être mise sur le côté. ».

Repoussé par le PS ? Pas étonnant car le vieil homme quasi-centenaire peut sortir de l’acide à propos de certains éléphants qu’il connaît bien. Laurent Fabius : « C’est un être intelligent, mais tellement infatué de lui-même qu’il pense que tous les autres se trompent. ». Arnaud Montebourg (qui voudrait participer à l’élection présidentielle de 2022) : « Jeune avocat, il était venu me voir. Il était très révérencieux. Je lui ai mis le pied à l’étrier dans des dossiers et l’ai aidé à trouver une circonscription. ». Mais les affaires judiciaires ont éloigné les deux hommes, puisque Arnaud Montebourg s’en est pris à Roland Dumas en réclamant sa démission : « C’est un garçon qui a besoin de se faire de la publicité. À l’époque, n’en trouvant pas par lui-même, il s’en est fait sur le dos de plus connus que lui. C’est malheureusement banal. » (citations du Nouvel Obs).

Dans sa retraite, Roland Dumas aime toujours jouer les transgressifs, se compromettre avec des relations sulfureuses, à l’instar d’un de ses grands amis avocats, Jacques Vergès (disparu en août 2013). Roland Dumas aime d’ailleurs rappeler la formule de Jacques Vergès : « Aux critiques de [Georges] Kiejman, il avait répondu : "Peut-on empêcher un nain de pisser sur les chaussures d’un géant ?" ». Nain, géant, je ne sais pas ce qu’est Roland Dumas, mais par sa verve, par ses missions secrètes, il est assurément l’un des acteurs inimitables de la Cinquième République. Bon 99e anniversaire !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 août 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Roland Dumas à deux pas du centenaire !
Roland Dumas, l'avocat sulfureux de la Mitterrandie triomphante.
Roland Dumas.
Laurent Fabius.
Louis Mermaz.
Marie-Noëlle Lienemann.
Jean-Luc Mélenchon.
François Mitterrand.
François de Grossouvre.
Le congrès de la SFIO à Tours du 25 au 30 décembre 1920.
Le congrès du PS à Épinay-sur-Seine du 11 au 13 juin 1971.
Le congrès du PS à Metz du 6 au 8 avril 1979.
Le congrès du PS à Rennes du 15 au 18 mars 1990.
Le congrès du PS à Reims du 14 au 16 novembre 2008.
Édith Cresson.
Pierre Joxe.
Patrick Roy.
Raymond Forni.
Georges Frêche.
Bernard Tapie.
Michel Delebarre.

_yartiDumasRolandB03





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210823-roland-dumas.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/roland-dumas-le-sauveur-de-la-235140

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/08/15/39095845.html






 

Partager cet article
Repost0
11 août 2021 3 11 /08 /août /2021 03:59

« J’ai eu beaucoup de dossiers étouffés et j’ai eu la tentation, à plusieurs reprises, de m’adresser au "Canard enchaîné". Je ne l’ai pas fait parce que je travaillais pour le ministère. » (Éric de Montgolfier, 1994).



_yartiDeMontgolfierEric01

Comme Patrick Bouchitey, l’ancien procureur Éric de Montgolfier fête son 75e anniversaire ce mercredi 11 août 2021. Ce magistrat très connu des médias et du grand public est à la retraite depuis huit ans, depuis le 30 juin 2013 (où il était procureur général près la cour d’appel de Bourges).

Diplômé de l’École nationale de la magistrature en 1975, Éric de Montgolfier a été sous les feux de l’actualité à partir de 1993 et de l’affaire OM-Valenciennes. Procureur de la République de Valenciennes, il était en effet chargé de l’affaire qui a mis Bernard Tapie, qui était ministre de François Mitterrand, en prison. Il était question d’une victoire arrangée d’un match entre les deux clubs de football.

Magistrat n’ayant pas sa langue dans sa poche (il a publié en 2006 un livre au titre très évocateur : "Le Devoir de déplaire" chez Michel Lafon), il avait osé affirmer, bien plus tard, le 2 juin 2009 à Laurent Delahousse sur France 2 : « Si le président de l’Olympique de Marseille n’avait pas été Bernard Tapie, il ne serait jamais allé en prison. Les faits ne le méritaient pas. ».

_yartiDeMontgolfierEric02

C’est assez incroyable d’observer qu’une telle déclaration n’a eu aucune véritable réaction d’un point de vue institutionnel. La justice doit être équitable et impartiale. On a le droit de ne pas apprécier Bernard Tapie car il a toujours été un personnage clivant et que, malgré lui, il reste le représentant de la France des années 1980 où l’on découvrait la jouissance de l’argent (on pourrait l’exprimer autrement), mais j’ai toujours apprécié celui qui n’avait pas peur du grand méchant loup, qui s’appelait à l’époque Jean-Marie Le Pen. Le courage, en politique, est une chose, la communication politique en est une autre, et lui avait les deux à l’époque du mitterrandisme triomphant (au grand dam des fidèles socialistes).

Mais au-delà de cela, de ce vrai produit politique de François Mitterrand (instrumentalisé pour torpiller la candidature de Michel Rocard, objectif atteint en 1994), j’ai toujours considéré que Bernard Tapie avait été une victime du système politique, dont il n’avait pas les codes. Il pouvait même devenir dangereux pour ceux qui l’avaient instrumentalisé jusqu’alors. Il pouvait jouer avec les élections législatives, les élections régionales, les élections européennes, mais pas question qu’il s’occupât en 1995 de l’élection présidentielle ni même des élections municipales à Marseille, chasse gardée des "vrais" politiques.

Je ne dis pas que Bernard Tapie était innocent de tout ce qu’on lui a reproché car je ne suis pas juge et je soupçonne que les petits arrangements doivent un jour se payer cash, mais le témoignage d’Éric de Montgolfier, quinze ans après les faits, donne une idée de cette volonté d’anéantir Bernard Tapie, et pas seulement politiquement, aussi financièrement et même médiatiquement. Tout, il devait redevenir rien. Son combat contre la maladie, impressionnant, me renforce dans l’idée qu’il reste une victime plus qu’un prédateur dans cette autre affaire (celle d’Adidas).

Revenons au procureur dont la notoriété s’est collée à celle de Bernard Tapie, à savoir Éric de Montgolfier. En 1999, sa ministre de tutelle, Élisabeth Guigou l’a envoyé au parquet de Nice supposément pour y "faire le ménage".

Éric de Montgolfier a notamment mis en cause un juge niçois qui était en "collusion" avec le milieu politique mais aussi avec le milieu de la mafia. Une loge maçonnique a été aussi mise en cause. Le juge impliqué a fini par être mis en retraite d’office, décision confirmée définitivement le 15 mars 2006 par le Conseil d’État.

Après son départ à la retraite, Éric de Montgolfier a fait une brève incursion dans la scène politique en soutenant activement la candidature de Benoît Hamon à l’élection présidentielle de 2017. Un soutien étonnant qui s’expliquait par le fait que le candidat socialiste ne semblait pas vouloir reprendre le contrôle de la justice.

On pourra toujours s’étonner de l’engagement politique d’un magistrat mais après tout, comme pour les militaires, dès lors qu’ils n’exercent plus, les magistrats, en tant que simples citoyens, ont bien le droit de s’investir dans la vie politique. Les exemples sont nombreux : Eva Joly, Laurence Vichnievsky, Éric Halphen, Thierry Jean-Pierre, Rachida Dati, Georges Fenech, Alain Marsaud, Jean-Paul Garraud, etc.

Certain ont "réussi" à s’insérer durablement dans le paysage politique (nationale ou simplement locale), d’autres au contraire ont toujours été à la marge, même avec une exposition médiatique très forte. Éric de Montgolfier a fait partie de cette seconde catégorie. À chacun sa …vocation !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 août 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Note : le titre est de moi, mais sans originalité puisque, avant moi, "Le Temps" (27 juin 2013), "L’Humanité" (23 mai 2013), "Le Monde" (6 janvier 2016), "L’Opinion" (17 février 2015) et France 24 (4 août 2011) l’ont déjà utilisé. Dans un autre contexte. Je l’ai donc gardé.


Pour aller plus loin :
Éric de Montgolfier.
Eva Joly.
Rachida Dati.
Le combattant Bernard Tapie.
Injustice pour Nicolas Sarkozy ?
Protection des mineurs (2) : pas d’imprescriptibilité pour la pédocriminalité.
Protection des mineurs (1) : 15 ans, âge minimal du consentement sexuel ?
Roland Dumas.
Robert Badinter.
Éric Dupond-Moretti, le ténor intimidé.
Jacqueline Sauvage.
Chaque vie humaine compte.
L’exécution de Mata Hari.
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Une lueur d’espoir pour Serge Atlaoui ?
Vives inquiétudes pour Mary Jane Veloso.
Mort d’Adama Traoré : le communautarisme identitaire est un racisme.
Sarah Halimi, assassinée car Juive.
Harcèlement sexuel.
Ni claque ni fessée aux enfants, ni violences conjugales !
Robert Boulin, quarante années plus tard…
Violences conjugales en France : quelques chiffres qui parlent.
La lutte contre la violence faite aux femmes, nouvelle cause nationale ?
Que restera-t-il du drame de Thionville ?
Marie Trintignant.
L’affaire Patrick Henry.
L’affaire Florence Rey.
L’affaire Aldo Moro.
L’affaire Seznec.
L’affaire Grégory.
Le dilemme d’État.
Pour ou contre la peine de mort ?

_yartiDeMontgolfierEric03






https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210811-eric-de-montgolfier.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/eric-de-montgolfier-les-pieds-dans-234957

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/08/08/39087876.html









 

Partager cet article
Repost0
22 juin 2021 2 22 /06 /juin /2021 02:19

« Il nous appartient à toutes et à tous, qui que nous soyons, d’appeler à un sursaut démocratique et de veiller à ce que le maximum d’électrices et d’électeurs se rendent aux urnes. C’est notre devoir collectif, et ce taux d’abstention particulièrement élevé nous interpelle toutes et tous. Dire que c’est la faute du gouvernement est beaucoup trop facile et vous savez que cela ne correspond pas à la réalité. (…) L’abstention s’adresse à nous tous, car elle signifie que les sortants n’ont pas su drainer les foules vers les urnes. Elle doit tous nous conduire à l’humilité : commencez par vous appliquer ce principe ! » (Jean Castex s’adressant d’abord à Patrick Mignola, puis à Damien Abad, le 22 juin 2021 dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale).



_yartiRegionales2021D02

Inimaginable avant ce premier tour des élections régionales du 20 juin 2021, et encore plus au début de la campagne de vaccination il y a six mois, il y a nettement plus de personnes qui se font vacciner que de personnes qui votent en France. Alors, comme c’était l’un des sujets électoraux du début de semaine, je reviens sur la très forte abstention, 66,7% des électeurs inscrits.

En ouvrant la séance des questions au gouvernement ce mardi 22 juin 2021, le Président de l’Assemblée Nationale Richard Ferrand a déclaré : « Mes chers collègues, je voudrais vous faire part de mon trouble et, pourquoi ne pas le dire ?, de mon inquiétude. Jamais une élection, sous la Cinquième République, n’a connu un niveau de participation aussi faible que dimanche dernier. Les causes de l’abstention sont multiples. Ce phénomène n’est ni récent ni limité aux élections politiques, mais il atteint des proportions telles que nous ne pouvons pas nous en tenir à des raisons conjoncturelles. Nous ne pouvons ignorer cette réalité. ».

En fait, ce n’est pas tout à fait exact. Il y a eu des scrutins pires que celui du 20 juin 2021 en termes d’abstention. Par exemple, au référendum du 24 septembre 2000 sur l’adoption du quinquennat, le taux d’abstention fut encore plus fort, 69,8% ! L’abstention lors du référendum du 6 novembre 1988 sur l’autodétermination en Nouvelle-Calédonie était à peine meilleure, 63,1%.

Je veux y revenir parce qu’à mon sens, on surinterprète beaucoup trop ce taux d’abstention. Ce taux élevé, naturellement, m’attriste car je crois en la démocratie, j’y ai toujours cru et ce n’est pas maintenant que je ne vais plus y croire, et je connais trop la situation de certains pays étrangers dont les peuples nous envient, envient cette possibilité de donner la parole aux citoyens. Non seulement je suis un électeur actif et régulier (je crois que je n’ai jamais raté une élection, sauf peut-être une fois pour une raison de problème matériel imprévu insoluble, mais je ne m’en souviens plus), et cela fait depuis des décennies (j’insiste) que je suis régulièrement assesseur, c’est-à-dire que je suis aussi de l’autre côté du comptoir : je vote et aussi je fais voter. Autant dire que dimanche dernier, j’avais le temps de papoter avec mes collègues.

Donc, tout cela pour dire que voter, pour moi, est un acte sacré et l’abstention est pour moi, l’un des actes les plus incompréhensibles dans une démocratie. Mais avec le temps, l’idéal a pris un peu de poussière et le pragmatisme l’a emporté : j’ai appris qu’il valait mieux un électeur abstentionniste qu’un électeur qui donnerait sa voix au diable. Attention, je n’ai pas dit qui était le diable, mais chacun en a dans son esprit une idée bien particulière.

D’ailleurs, depuis très longtemps, il y a plus de démons que d’anges dans les urnes : on vote maintenant plutôt par défaut, parce qu’on ne veut pas qu’untel soit élu plutôt qu’on vote par adhésion à un candidat qu’on adorerait. C’est une question d’exigence. Avant, l’électeur était moins regardant. Moins informé aussi. Si bien que maintenant, c’est plus dur de berner l’électeur. C’est un progrès pour la démocratie, les candidats doivent être plus exemplaires, plus honnêtes intellectuellement, plus sincères. Et plus travailleurs aussi (leurs ignorances se voient plus aisément, de nos jours).

Revenons à ces élections régionales. J’évacue les élections départementales car elles ne sont même plus sur les radars. Le conseil départemental est pourtant une instance essentielle dans notre modèle français : c’est là que sont attribuées les aides sociales décidées par l’État. Les différentes allocations, les futures aides pour la dépendance (j’attends avec impatience cette loi depuis dix ans, pourtant urgente, ce serait, à mon avis, la seule réforme qui vaille et qui aille que le Président Emmanuel Macron devrait faire avant la prochaine élection présidentielle), leur guichet est au département.

_yartiRegionales2021D01

Je suis agacé par les commentaires sur l’abstention parce que les analyses politiques qui se développent sont phagocytées pour ne pas dire empoisonnées par le phénomène des sondages, et ce n’est pas un phénomène récent. Vous avez remarqué ? On invite plus aisément un dirigeant d’un institut de sondage qu’un universitaire en science politique. Pourtant, je suis sûr que ce dernier est moins cher à inviter que le premier. Et l’on continue à réfléchir avec les sondages alors que ces sondages se sont encore une fois plantés. Ce qui est normal : les sondages ne font que confirmer une tendance ancienne, rarement prédit une tendance nouvelle.

Alors, la question qui nous préoccupe ici est : mais pourquoi donc une telle abstention ? Question subsidiaire : pourquoi surtout les jeunes (plus de 80%) ? Les plus âgés sont plutôt à 50% d’abstention. Diable : on aurait donc la même distribution des âges qu’avec la vaccination ?

Rappelons-nous le taux d’abstention au premier tour des précédentes élections régionales le 6 décembre 2015 : il était de 50,1%. Il y a donc un écart de 16,6 points en cinq ans et demi. Je considérais que la crise sanitaire était l’une des causes majeures de cette abstention.

Les sondagologues patentés disent que non. Ils ont sondé et ils ont trouvé (pour certains) que seulement 8% ne seraient pas allés voter par peur d’attraper le covid-19. 8% seulement.

Alors, commentons ce résultat : je le trouve faible, mais fiable. À ceux qui pensent que les gens ont eu peur du covid-19, on peut dire qu’aujourd’hui, c’est très peu le cas, seulement un douzième de la population, donc très peu. En fait, c’est beaucoup par rapport au risque encouru : les procédures sanitaires sont telles qu’il serait difficile d’attraper le covid-19 dans un bureau de vote.

Et soit dit en passant pour ceux qui s’interrogent sur certains déménagements de bureaux de vote : le double scrutin plus les distances de sécurité nécessaires ont rendu beaucoup de bureaux de vote très étroits et il a fallu trouver d’autres lieux publics fermés plus spacieux. C’est à chaque fois par une autorisation du préfet. Tout est très réglementé (et après les opérations électorales, tout est désinfectés, notamment dans les écoles, mais aussi dans tous les autres lieux publics). Notons aussi qu’il est possible que certains lieux sont utilisés comme centres de vaccination et ne peuvent donc pas être utilisés pour les opérations de vote (je ne sais pas si le cas s’est posé, en tout cas, pas à ma connaissance).

Maintenant, interprétons ces 8% dans le sondage en question (dont je n’ai plus l’origine mais qu’importe, c’est l’ordre de grandeur qui intéresse ici). Les analystes politiques donc les sondagologues en concluent que la crise sanitaire influe très peu sur l’abstention. Or, c’est une erreur de conclure cela.

La crise sanitaire, ce n’est pas seulement l’impact sur l’acte de voter. C’est aussi l’impact sur le contexte et l’impact sur la campagne électorale.

Sur le contexte, personne ne pourra nier le fait que ces deux ou trois derniers week-ends sont des week-ends de soulagement, de rencontres, de retour à une vie normale, de balades, etc. Pour moi, ce n’est pas incompatible avec le fait de voter, mais je conçois que l’esprit peut être largement ailleurs quand on a été semi-confinés depuis le mois d’octobre 2020 : on se libère, et le vote passe après. D’autant plus que c’était la fête des pères et peut-être l’occasion de revoir le père ou le grand-père qui était éloigné, distancié depuis si longtemps, etc. Ce relâchement, en plus, n’est pas fautif comme on aurait pu le craindre : l’épidémie est en décrue durable et c’est heureux. Il faut même en profiter, on ne sait pas ce qu’on aura en automne, si le variant delta (indien) l’emportera sur l’immunité par la vaccination ou le contraire.

Mais plus grave est l’impact sur la campagne électorale. Alors, certes, les candidats ont pu faire campagne sur Internet ou à la télévision. Elle a eu lieu, elle était réelle, mais incontestablement, ceux qui les écoutent chez eux, sur Internet ou à la télévision, ce sont déjà des personnes intéressées, curieuses, passionnées, bref, des personnes qui n’avaient sans doute pas l’intention de s’abstenir.

Non, une campagne électorale, ça n’a pas changé, c’était la même chose il y a un siècle et demi, c’est rencontrer les gens en direct, c’est-à-dire physiquement, par des meetings, certes, mais là encore, ceux qui viennent sont surtout des convaincus, mais par des rencontres spontanées sur les lieux publics, sur les lieux de vie, les marchés, les rues marchandes, les gares, etc. Et il faut bien avouer que la campagne électorale a commencé quand la France était en plein confinement et l’épidémie au plus haut de la troisième vague. C’était limite dangereux voire mortel d’aller pseudo-serrer les mains dans les marchés au mois d’avril.

Donc, la plupart des candidats n’ont pas fait de réelle campagne. Et une campagne électorale est toujours nécessaire et utile, c’est le seul moyen pour faire connaître les candidats, leur programme, mais aussi la tenue d’une élection. Qui savait samedi qu’il y avait une élection (deux mêmes !) dimanche ? C’est le genre de sondage qui m’aurait intéressé. Pas étonnant, dans ce contexte, qu’il y ait eu une prime aux exécutifs sortants : ceux qui sont en responsabilité depuis cinq ans sont nécessairement plus connus que les postulants. Certains candidats ne sont connus qu’après l’élection, c’est ballot (je pense entre autres à Jean-Laurent Félizia, j’y reviendrai dans un autre article).

Dans la campagne électorale, il faut aussi s’intéresser aux envois des "professions de foi électorales". Personnellement, j’ai reçu celles des deux scrutins, mais j’étais étonné qu’elles fussent enveloppées dans du plastique (pas très écolo) et pas dans les grandes enveloppes kraft de la préfecture (j’ai compris la sous-traitance au privé car la loi de 2005 oblige un appel d’ofre). Donc, je ne peux pas me plaindre mais la question dont je n’ai pas la réponse actuellement (mais on va le savoir), c’est quelle a été l’ampleur des erreurs, c’est-à-dire, combien d’électeurs inscrits n’ont-ils pas reçu ces professions de foi électorales ?

En tout cas, cette affaire de professions de foi non reçues me rassure : en 2016, dans le cadre de la modernisation, de la simplification et surtout de la réduction des coûts, il avait été pressenti de supprimer ces professions de foi papier pour faire des sites Internet dédiés. J’ai toujours dit qu’on devait maintenir ces envois de professions de foi papier (papier recyclé évidemment) parce que c’est le seul moyen de toucher ceux qui ne s’y intéressaient pas, par distraction, ignorance, refus, etc. Seuls ceux qui sont intéressés iraient rechercher par eux-mêmes les informations, et il y en a beaucoup, chaque candidat a son site dédié, donc, l’info, on la trouve, mais il faut la chercher. Recevoir les infos avec sa facture d’électricité, une pub de l’hypermarché du coin et la carte postale de la belle-sœur, c’est mieux, car c’est spontané et immédiat. On range soigneusement le document pour le samedi d’avant élection.

J’espère cette leçon suffisamment instructive et les protestations suffisamment nombreuses pour que l’idée d’une suppression de ces documents soit à jamais abandonnée. Je ferai peut-être un article sur le sujet, mais il ne faut pas croire que je sois ultraconservateur dans ces procédures électorales, c’est simplement que le vote libre, secret, sincère, cela se traduit par des procédures essentielles dont il ne faut pas vider le sens.

Alors, je reprends l’abstention de 2015 : 50,1%, je rajoute les 8% des trouillards du coronavirus (je les appelle ainsi car le risque est très faible) et il manque en gros 8% qui pourraient largement être mis au crédit d’une non campagne électorale pour cause de covid-19.

_yartiRegionales2021D04

Un autre sondage évoquait trois autres raisons dont la précision laisse un peu à désirer. La première, estimée à 26%, serait "congés ou week-end". Un quart des abstentionnistes aurait autre chose à faire. C’est ce que je proposais plus haut, après une période d’enfermement très longue et bientôt des vacances d’été qui se profilent, il ne reste plus beaucoup de week-ends pour refaire du liant social ou familial. Je le répète, à mon sens, cela ne justifie pas l’abstention car voter ne dure qu’une dizaine de minutes et lorsqu’on est en déplacement, on peut faire une procuration pour qu’un mandataire vote à sa place, mais cette première raison montre bien qu’il est stupide de surinterpréter politiquement cette forte abstention. Le vrai message politique, c’est qu’on veut cuire tranquillement les saucisses sur le barbecue du jardin !

La troisième raison, estimée à 12%, serait : "Manifeste ainsi contre le gouvernement actuel". C’est peut-être vrai dans l’intention, mais pas très pertinent dans les faits. Il est plus sûr et plus efficace de voter pour des candidats opposés au gouvernement si on veut manifester son opposition au gouvernement. Et s’il n’y a aucune offre de remplacement convenable, alors finalement, le gouvernement n’est pas si mauvais que cela. Et du coup, on ne manifeste plus son opposition. C’est donc un raisonnement un peu paradoxal.

J’ai gardé la deuxième raison pour la fin car elle me paraît très importante. Estimée à 22%, ce qui n’est pas rien, elle serait : "Ne se sent pas concerné". Alors, évidemment, ce sont bien les candidats les fautifs, c’était leur rôle d’expliquer aux électeurs les enjeux et l’importance des régions. Ce sont des budgets de plusieurs milliards d’euros : d’un côté, on râle contre le gaspillage de l’argent public, de l’autre côté, on refuse de choisir ceux qui vont gérer l’argent public, n’y a-t-il pas un paradoxe ?

Mais "ne se sent pas concerné" est bien pire que cela. C’est l’échelon même de la région qui, à mon sens, est mis en cause. On a une identité nationale voire européenne, on a une identité urbaine quand on habite dans une agglomération urbaine, c’est une identité forcément, mais l’identité départementale, l’identité régionale sont beaucoup moins évidentes.

Surtout depuis la concentration de grandes régions qui n’ont aucune communauté économique, culturelle ni démographique. L’exemple flagrant est la région "Grand Est" (rien que le nom est stupide, comme la grande région Nord du reste, les "Hauts-de-France"), n’a aucune unicité de population. Les Alsaciens qui ont une identité forte, avec des relations particulières avec l’Allemagne et la Suisse, ne se sentent absolument ni Lorrains ni Ardennais (de plus, la rivalité entre Nancy et Strasbourg est bien plus forte que la rivalité entre Nancy et Metz, sans doute aussi parce que toute l’élite strasbourgeoise a émigré à Nancy en 1870 lors de l’annexion de l’Alsace-Moselle). Quel point commun historique ou géographique entre un habitant de Mulhouse et un habitant de Nogent-sur-Seine ? ou entre un habitant de Charleville-Mézières et un habitant de Saint-Dié ? Curieusement, c’est justement la région Grand Est qui a le plus grand taux d’abstention, avec 70,4%.

_yartiRegionales2021D03

En revanche, la région Corse a une très forte identité culturelle et le taux d’abstention est le plus bas, 42,9%. En écrivant cela, j’utilise cependant un biais, car il n’y a pas que l’identité régionale qui compte, il y a aussi les enjeux et l’enjeu corse reste important (je ne refais pas toute l’histoire institutionnelle corse des vingt dernières années).

Certes, en dehors de la Corse, la différenciation de l’abstention par le sentiment d’identité régionale porte sur quelques points, entre 64% et 70%, mais elle n’est pas négligeable. 64,2% pour la Bretagne à fort sentiment identitaire, tandis que 69,3% pour les Pays de la Loire dont les habitants ne comprennent toujours pas pourquoi la capitale du duché de Bretagne ne se trouve pas en Bretagne (Nantes). Pourquoi ne pas avoir rassemblé les deux régions en Bretagne-Loire qui aurait pu avoir un sens culturel et même géographique. La raison est toute politicienne : le président du conseil régional de Bretagne était le Ministre de la Défense…

L’un des ouvriers de cette réforme territoriale, Thierry Mandon, vient de reconnaître : on s’est planté ! Cela n’a pas simplifié, cela n’a pas fait des économies… et le pire, c’est qu’on va garder ce schéma stupide de grandes régions qui ne signifient plus rien pour les habitants encore longtemps ? Une nouvelle réforme semble donc essentielle et probablement par référendum pour qu’un vrai débat public s’instaure, c’est la seule vraie voie pour réduire l’abstention. Faire de la vraie politique.

Car sinon, que propose-t-on pour réduire l’abstention ? Là aussi, tous les exégètes les plus spécialistes les uns que les autres y sont allés de leurs grandes réformes.

La première proposition est le vote obligatoire : quelle stupidité ! La Belgique a-t-elle une meilleure classe politique, elle qui a été sans gouvernement pendant un an et demi faute de majorité, parce qu’elle a le vote obligatoire ? Sait-on que l’une des sanctions, c’est d’interdire de voter ?! Hilarant ! Moi, quand j’entends le mot "obligation", je sors mon revolver. Encore plus quand on invoque la démocratie. La démocratie, c’est une liberté, le vote est libre. Le rendre obligatoire serait une négation de la démocratie. J’ai toujours voté mais si on rendait le vote obligatoire, je serais vraiment tenté de ne pas voter, par pur esprit de contradiction, et pour manifester mon opposition à cette éventuelle mesure.

D’autres mesures sont avancées. Par exemple, on dit qu’il faut revivifier la démocratie et pour cela, instaurer la proportionnelle. Mais ceux qui la proposent dans ce cadre-là sont-ils autant stupides qu’ils ne le montrent ? Il faut rappeler que les élections régionales sont justement à la proportionnelle, et manifestement, cela n’aide pas à la participation, au contraire, le taux d’abstention pour ces élections régionales est pire que pour les élections législatives de juin 2017.

Il y a aussi la reconnaissance du vote blanc. Mais il est déjà reconnu : depuis 2013, une loi, à l’initiative du groupe UDI, oblige à différencier le vote blanc du vote nul. Le vote blanc, c’est soit une enveloppe vide, soit une enveloppe contenant une feuille blanche. Le reste (graffitis, insultes, bulletins barrés, etc.), c’est le vote nul. Cette différenciation rend encore un peu plus difficile la tâche de ceux qui dépouillent en soirée. Et cela ne fait pas avancer le schmilblick : s’il s’agit juste de faire un autre calcul, cela n’a aucune incidence sur la réalité de l’élection : on élit un homme ou une femme, bref, une personne physique réelle, pas un papier blanc (et pourquoi pas noir, d’ailleurs ?!).

Parmi les mesures imaginées, je pourrais cependant retenir une proposition de François Bayrou, pas vraiment pour réduire l’abstention (même si Patrick Mignola, président du groupe MoDem à l’Assemblée Nationale, l’a évoquée dans sa question au gouvernement le 22 juin 2021), mais pour éviter les affaires politico-financières : créer une banque française pour la vie politique ou quelque chose comme cela (une "banque de la démocratie") qui aurait pour mission de financer les campagnes électorales de candidats susceptibles d’atteindre un minimum de pourcentage leur permettant d’être remboursés par l’État. Il s’agit donc d’une banque qui avancerait l’argent avant remboursement. Le risque est faible si on est sûr que le candidat représente un peu plus que lui et sa famille. Pourquoi cette mesure aurait-elle une influence sur l’abstention ? Parce que l’abstention est due en partie au fait qu’il n’y a pas l’offre souhaitée. Dans ce cas, il faut se présenter soi-même et proposer cette offre manquante. Or, souvent, ce sont des raisons financières qui dissuadent le dépôt de candidature, éliminons cet obstacle et l’on augmentera l’offre.

En conclusion, j’insiste sur le fait qu’il ne faut absolument pas culpabiliser les abstentionnistes : la défaillance vient des candidats, pas des électeurs. Ce sont les candidats qui ont failli, qui n’ont pas su mobiliser les électeurs. C’était d’ailleurs presque drôle d’entendre Marine Le Pen engueuler ses électeurs qui n’étaient pas venus voter pour les listes RN. Eh non, les électeurs, ce sont des clients, il faut les choyer, les ménager, ce sont les candidats qui n’ont pas fait leur boulot, les commerciaux, qui n’ont pas parlé de région, qui n’ont pas parlé des enjeux régionaux, et qui ont simplement, beaucoup trop simplement repris des thèmes nationaux bateaux que les régions sont incapables de régler car ce n’est pas dans leurs attributions : l’immigration, la santé, la sécurité… des thèmes qui ont leur place dans une campagne nationale, certainement pas régionale. Pas étonnant que les sortants aient eu une prime : c’étaient les seuls à parler de la région, des projets qu’ils ont mis en place, des perspectives à venir, etc. Les autres ne savent même pas ce qu’est une région.

De plus, il ne s’agit pas de prendre à la va-vite des mesures pour prétendument moderniser l’opération de voter sous prétexte de lutter contre une abstention massive, et qui risquent fort, au contraire, de déstabiliser une démocratie représentative très fragile et  très sensible. J’y reviendrai et repréciserai certaines choses sur le sujet. Le besoin d’affichage politique entraîne cette notion d’action/réaction qui empoissonne de plus en plus l’action publique.

Comme après un fait-divers émouvant (combien de nouvelle loi d’affichage sur la sécurité sans résultat au bout ?), le gouvernement se sent dans l’obligation de réagir en vitrine pour avoir l’air d’agir. En matière de démocratie, il faut se hâter lentement : pas question de prendre des mesures comme François Hollande a pris cette décision de concentrer les régions quelques semaines après sa défaite aux élections municipales de 2014. Le temps démocratique n’est pas le même que le temps médiatique. Pour fortifier la démocratie, laissons passer les lourdingues de la politique et gardons notre pudeur de gazelle, elle est bonne conseillère.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 juin 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Suppression des professions de foi lors des élections (28 septembre 2016).
Régionales 2021 (4) : l’abstention, c’est grave, docteur ?
Régionales 2021 (3) : le premier tour, déconfiture ?
Régionales et départementales 2021 (2) : les enjeux.
Marine Le Pen et l’effet majoritaire.
Les Républicains et la tentation populiste.
Rapport de Jean-Louis Debré du 13 novembre 2020 (à télécharger).
Avis du Conseil scientifique sur la tenue des élections du 29 mars 2021 (à télécharger).
Régionales et départementales 2021 (1) : à propos de leurs dates et de l’âge du capitaine.
Municipales 2020 (5) : la prime aux… écolos ?
Municipales 2020 (4) : bientôt, la fin d’un suspense.
Municipales 2020 (3) : et le second tour arriva…
Municipales 2020 (2) : le coronavirus s’invite dans la campagne.
Municipales 2020 (1) : retour vers l’ancien monde ?
Régionales 2015 : sursaut ou sursis ?
Les enjeux du second tour des régionales de 2015.
Le premier tour des régionales du 6 décembre 2015.
Les enjeux des élections régionales de décembre 2015.
Les départementales 2015 au second tour.
Les départementales 2015 avant le second tour.
Départementales 2015 : le pire n'est jamais sûr.
Les 4 enjeux nationaux des élections départementales de mars 2015.
La réforme territoriale.
La réforme des scrutins locaux du 17 mai 2013.
Le référendum alsacien.
Le vote par anticipation.
Le vote proportionnel.
Le vote obligatoire.
Le vote électronique.
Vive la Cinquième République !

_yartiRegionales2021D05



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210622-abstention.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/06/25/39030040.html


 

Partager cet article
Repost0
16 juin 2021 3 16 /06 /juin /2021 03:39

« Soyons assez lucides et assez forts pour nous donner et pour observer des règles de vie nationale qui tendent à nous rassembler quand, sans relâche, nous sommes portés à nous diviser contre nous-mêmes ! Toute notre histoire, c’est l’alternance des immenses douleurs d’un peuple dispersé et des fécondes grandeurs d’une nation libre groupée sous l’égide d’un État fort. » (De Gaulle, le 16 juin 1946 à Bayeux).



_yartiBayeux01

Il y a soixante-quinze ans, le 16 juin 1946, le Général De Gaulle a prononcé un très important discours à Bayeux, appelé donc le discours de Bayeux, qui fut la pierre fondatrice de la Cinquième République (qu’on peut lire ici).

Il faut bien reprendre le contexte de l’époque. À cette date, la Quatrième République n’était pas encore née. De Gaulle, après la Libération, était à la tête du Gouvernement provisoire de la République française. Il y a eu quelques tentatives pour restaurer la Troisième République, en particulier le (pitoyable) Président de la République de 1940, Albert Lebrun, dont le mandat de sept ans n’était pas encore achevé, avait proposé de continuer l’exercice de son mandat, mais De Gaulle ne lui a même pas répondu.

L’objectif de De Gaulle était double. D’une part, instaurer une nouvelle République et des institutions efficaces, en faisant table rase tant du système politique que de la classe politique qui ont donné Pétain. D’autre part, et là était le paradoxe, inclure dans l’œuvre de redressement national non seulement les forces politiques de la Résistance (dont la première fut les démocrates-chrétiens regroupés au MRP, Mouvement des républicains populaires), mais aussi tous les partis de l’ancien système, en tout cas, ceux qui n’ont pas collaboré en tant qu’organisation : le PCF, la SFIO, les républicains indépendants, les radicaux, etc. C’était la raison d’être du Conseil national de la Résistance (CNR), que ses responsables pussent parler au nom de la France, de toute la France.

Avec une première urgence, éviter soit l’émergence d’une technostructure étatique communiste (car le PCF était l’un des partis les mieux structurés de France), soit, l’un probablement entraînant l’autre, l’émergence d’une administration provisoire américaine pour empêcher une gestion communiste. Pour cela, il fallait rapidement, une fois tout le territoire libéré et les hauts fonctionnaires nommés et installés (l’équivalent des préfets etc.), rédiger une nouvelle Constitution, par une Assemblée Constituante et la faire adopter par référendum.

Très rapidement, l’unité nationale s’est fendillée sur cette question institutionnelle avec le divorce entre le MRP et De Gaulle (ce qui mettait à rude épreuve les gaullistes du MRP, comme Maurice Schumann, Edmond Michelet, etc.). De Gaulle, par orgueil et par lucidité, a vite compris que la guerre n’avait pas été une leçon suffisante et que le "régime des partis" aurait encore un certain avenir.

De Gaulle a alors pris la décision de démissionner, de quitter (définitivement) le pouvoir. Il a retardé de quelques jours cette décision pour permettre à sa fille Élisabeth de se marier (avec Alain de Boissieu, compagnon de la Libération et membre du cabinet de De Gaulle) le plus calmement possible (le 2 janvier 1946). Il a alors remis ses pouvoirs le 20 janvier 1946 au socialiste Félix Gouin, qui était le Président de l’Assemblée Constituante (la première).

Pour l’anecdote, Edmond Michelet justement, le Ministre des Armées, proposa le 8 avril 1946 à De Gaulle de régulariser son grade dans l’armée française (il n’était que général à titre temporaire en 1940), Félix Gouin voulait en faire un maréchal de France, mais De Gaulle refusa en disant que sa mort se chargerait de régulariser. Il n’a d’ailleurs jamais encaissé sa retraite de militaire (il me semble, c’est à vérifier, mais là n’est pas mon propos).

Revenons au retrait politique de De Gaulle : bouillonnant contre le régime des partis qui se réinstallait, il ne pouvait pas ne pas présenter sa propre vision de l’avenir institutionnel de la France au moment où celui-ci se cristallisait. Il l’a fait dans des circonstances très particulières, le 16 juin 1946 à Bayeux.

Il retournait ainsi dans cette ville normande qui avait été l’une des premières villes françaises à être libérées de l’occupant allemand, le 14 juin 1944 quelques jours après le début du Débarquement, ville qu’il avait donc visitée sous les ovations de la population, la reconquête du territoire national était ainsi en cours. Cet accueil très chaleureux de la population fait à De Gaulle a dissuadé les États-Unis de mettre en place une administration américaine pour gérer les territoires libérés car ils voyaient la légitimité populaire de De Gaulle.

_yartiBayeux02

De Gaulle y est revenu pour célébrer ce deuxième anniversaire et pour exprimer ses idées institutionnelles qui se sont inspirées notamment des travaux de personnalités de la Troisième République comme Alexandre Millerand et aussi André Tardieu qui n’avait pas réussi à réformer les institutions.

Un premier projet de Constitution a été adopté le 19 avril 1946 par 309 voix contre 249, mais il a été rejeté par le référendum du 5 mai 1946 (par 53% des électeurs). Résultats, de nouvelles élections législatives ont été organisées le 2 juin 1946 pour désigner une nouvelle Assemblée Constituante chargée de préparer un nouveau projet constitutionnel. Le discours de Bayeux s’est donc inscrit dans le cadre de futurs débats de cette nouvelle Constituante (la seconde).

Ce projet rejeté était principalement soutenu par la SFIO et le PCF et proposait de très grands pouvoirs aux parlementaires et peu à l’Exécutif. De plus, le Parlement serait devenu monocaméral, à savoir, sans Sénat qui aurait eu pour objet pourtant de temporiser et de modérer les ardeurs des députés.

Cela explique pourquoi, dans le discours de Bayeux, De Gaulle défendait un Parlement bicaméral, contrairement à ce qu’on a voulu imaginer de sa vision en 1969, avec un Sénat qui aurait un rôle important : « Il est clair et il est entendu que le vote définitif des lois et des budgets revient à une Assemblée élue au suffrage universel et direct. Mais le premier mouvement d’une telle Assemblée ne comporte pas nécessairement une clairvoyance et une sérénité entières. Il faut donc attribuer à une deuxième Assemblée, élue et composée d’une autre manière, la fonction d’examiner publiquement ce que la première a pris en considération, de formuler des amendements, de proposer des projets. Or, si les grands courants de politique générale sont naturellement reproduits dans le sein de la Chambre des Députés, la vie locale, elle aussi, a ses tendances et ses droits. (…) Tout nous conduit donc à instituer une deuxième Chambre dont, pour l’essentiel, nos conseils généraux et municipaux éliront les membres. Cette Chambre complétera la première en l’amenant, s’il y a lieu, soit à réviser ses propres projets, soit à en examiner d’autres, et en faisant valoir dans la confection des lois ce facteur d’ordre administratif qu’un collège purement politique a forcément tendance à négliger. ».

De Gaulle reprenait également l’idée de sa réforme de 1969 en incluant dans cette seconde Chambre « des représentants des organisations économiques, familiales, intellectuelles », composition qu’il n’avait pas pu imposer au moment de la rédaction de la Constitution en été 1958.

Parmi ses motivations, De Gaulle a rappelé la grande instabilité institutionnelle de la France et la nécessité de trouver le juste équilibre pour ne plus être parasité par les problèmes institutionnels : « Au cours d’une période de temps qui ne dépasse pas deux fois la vie d‘un homme, la France fut envahie sept fois et a pratiqué treize régimes, car tout se tient dans les malheurs d’un peuple. Tant de secousses ont accumulé dans notre vie publique des poisons dont s’intoxique notre vieille propension gauloise aux divisions et aux querelles. Les épreuves inouïes que nous venons de traverser n’ont fait, naturellement, qu’aggraver cet état de choses. (…) Bref, la rivalité des partis revêt chez nous un caractère fondamental, qui met toujours tout en question et sous lequel s’estompent trop souvent les intérêts supérieurs du pays. Il y a là un fait patent, qui tient au tempérament national, aux péripéties de l’histoire et aux ébranlements du présent (…). Il est nécessaire que nos institutions démocratiques nouvelles compensent, par elles-mêmes, les effets de notre perpétuelle effervescence politique. ».





Les mots sont forts, incisifs, exprimés de manière intemporelle. De Gaulle, c’était le fond, mais aussi la forme, une merveilleuse expression tant écrite qu’orale.

Tous les points abordés dans le discours de Bayeux se sont retrouvés, avec douze ans de perdus, dans la Constitution de la Cinquième République, avec surtout la prééminence du Président de la République et la possibilité, au gouvernement, de gouverner face à un Parlement actif mais ramené à sa place de législateur et de contrôleur.

Dans un premier temps, De Gaulle a expliqué que le fait que le Président du Gouvernement provisoire fût élu par l’Assemblée ne pouvait servir de modèle institutionnel : « Sur la table rase, il n’y avait aucun autre procédé acceptable de désignation. Mais il ne peut y avoir là qu’une disposition du moment. En vérité, l’unité, la cohésion, la discipline intérieure du gouvernement de la France doivent être des choses sacrées, sous peine de voir rapidement la direction même du pays impuissante et disqualifiée. ».

Qui doit être le chef ? Pour De Gaulle, si c’était le chef du gouvernement, cela signifierait que ce serait un « mandataire d’un parti ». Cela ne devrait être que le Président de la République : « C’est donc du chef de l’État, placé au-dessus des partis, élu par un collège (…), que doit procéder le pouvoir exécutif. Au chef de l’État la charge d’accorder l’intérêt général quant au choix des hommes avec l’orientation qui se dégage du Parlement. À lui la mission de nommer les ministres et, d’abord, bien entendu, le Premier, qui devra diriger la politique et le travail du gouvernement. Au chef de l’État (…) l’attribution de servir d’arbitre au-dessus des contingences politiques, soit normalement par le conseil, soit, dans les moments de grave confusion, en invitant le pays à faire connaître par des élections sa décision souveraine. À lui, s’il devait arriver que la patrie fût en péril, le devoir d’être le garant de l’indépendance nationale et des traités conclus par la France. ».

Quelques remarques s’imposent sur ces phrases. Sur la forme. De Gaulle a introduit le concept de "Premier Ministre" qui ne serait plus le "Président du Conseil", parce que le Président du Conseil des ministres, cela devrait être le chef de l’État. En revanche, il n’a pas nommé le chef de l’État, laissant ainsi une large place à tous les possibles, pas seulement "Président de la République" (il serait d’ailleurs intéressant à réfléchir plus complètement sur cette remarque et la signification de ne pas avoir voulu donner d’appellation ; laissait-il la porte ouverte à la monarchie ? ce qui paraîtrait invraisemblable, surtout qu’il souhaitait son élection).

Sur le fond, De Gaulle n’a pas osé exprimer sa pensée profonde sur le mode de scrutin présidentiel : pas question de prôner ici l’élection au suffrage universel direct du Président de la République, comme il l’a mise en œuvre en 1962 : il connaissait parfaitement l’histoire de la France et le précédent historique du 10 décembre 1848, cela aurait été contreproductif de se placer dans une lignée bonapartiste anachronique. Cela ne l’a pas empêché de l’instituer un peu plus tard.

Le seul défaut de vision, tant dans ce discours de 1946 que dans le texte constitutionnel de 1958, ce fut l’avenir de l’Union Française (devenue Communauté en 1958), c’est-à-dire le regroupement des pays sous domination française autour de la France : le mouvement de décolonisation a été tellement fort et rapide que cette « organisation de forme fédérative que le temps précisera peu à peu, mais dont notre Constitution nouvelle doit marquer le début et ménager le développement » est devenue aussi illusoire qu’inutile.

De Gaulle était un homme politique pragmatique et il n’avait aucun dogmatisme, il cherchait la meilleure solution à un moment donné. Il l’avait d’ailleurs exprimé avec sa culture classique : « Des Grecs, jadis, demandaient au sage Solon : "Quelle est la meilleure Constitution ?". Il répondait : "Dites-moi, d’abord, pour quel peuple et à quelle époque ?". Aujourd’hui, c’est du peuple français et des peuples de l’Union Française qu’il s’agit, et à une époque bien dure et bien dangereuse ! Prenons-nous tels que nous sommes. Prenons le siècle comme il est. Nous avons à mener à bien, malgré d’immenses difficultés, une rénovation profonde qui conduise chaque homme et chaque femme de chez nous à plus d’aisance, de sécurité, de joie, et qui nous fasse plus nombreux, plus puissants, plus fraternels. ». Remarquons bien l’objectif d’une démographie croissante.

Heureusement, De Gaulle fut rappelé au pouvoir en 1958 et a remis la France sur des rails constitutionnels qui n’avaient encore jamais existé, pour préserver à la fois la démocratie et l’efficacité et la stabilité de nos institutions républicaines.

Cela fait maintenant près de soixante-trois ans que ces institutions fonctionnent et elles fonctionnent parfaitement, elles ont montré leur solidité, leur souplesse, et surtout, leur efficacité.

Ceux qui veulent les changer, les bouleverser sont peu éloignés des adeptes du régime des partis qui avaient gagné la bataille en 1946, et on sait pour quel résultat, et ceux-là oublient que le problème, ce n’est pas les structures, au contraire, grâce à elles, grâce à nos institutions, on a évité le pire, mais ce sont les acteurs, les responsables politiques qui, parfois, d’une manière ou d’une autre, ont montré quelques carences à respecter les citoyens, les électeurs, les contribuables que nous sommes tous. Et plus généralement, c’est plutôt la classe politique qui n’est plus à la hauteur des enjeux d’aujourd’hui, que nos institutions qui ne sont qu’une règle du jeu, et pas les joueurs.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 juin 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours de De Gaulle le 16 juin 1946 à Bayeux (texte intégral).
Vive la Cinquième République !
De Gaulle et son discours de Bayeux.
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Philippe De Gaulle.
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.
Daniel Cordier.

_yartiBayeux03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210616-de-gaulle.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/de-gaulle-le-discours-de-bayeux-75-233653

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/06/11/39010704.html






 

Partager cet article
Repost0
6 juin 2021 7 06 /06 /juin /2021 03:05

« Nous entendions privilégier cette orientation de maintien des dates du scrutin, que j’avais qualifiée devant vous d’hypothèse de base, sans pour autant dissimuler les difficultés que son application concrète pouvait soulever. Celles-ci résultent évidemment des contraintes que la situation sanitaire fera peser au cours des prochains mois sur notre vie collective. » (Jean Castex, le 13 avril 2021 devant l’Assemblée Nationale).



_yartiRegionales2021A05

C’est dans trois semaines ! Les dimanches 20 et 27 juin 2021 auront lieu les prochaines élections régionales et départementales. Si les élections départementales (anciennement appelées élections cantonales) restent essentiellement des élections locales, même si la désignation d’une majorité aux conseils départementaux n’est pas sans conséquence sur la nation puisque cette instance met en œuvre toute la politique sociale du pays, les élections régionales ont pris une tournure très politique, ce qui du reste est assez habituel depuis qu’elles existent, en mars 1986, mais plus encore dans les circonstances actuelles puisqu’elles se déroulent seulement quelques mois avant l’élection présidentielle de 2022.

Je voudrais donc ici revenir sur les interrogations, discussions et consultations qui visaient à fixer les dates de ces élections, dates finalement décidées en dernier ressort le 13 avril 2021 par un gouvernement perplexe en plein reconfinement.

Aujourd’hui, le déroulement de ces élections va "sans dire" parce que depuis le début de mai 2021, la situation s’est nettement améliorée sur le front épidémique et s’améliore encore, la tension dans les services de réanimation diminue, le nombre de nouveaux cas aussi et même le nombre de décès dus au covid-19. Il sera toujours très difficile de faire la part des choses entre les effets de ce troisième confinement, les effets de la vaccination massive qui devient remarquable et simplement, les effets d’une saison qui réchauffe, mais la situation indienne laisse entendre clairement que, bien que saisonnier, ce virus a décidément encore bien des mystères à révéler.

Mais en février, mars et avril 2021, l’idée d’organiser des élections dès le mois de juin 2021 n’était pas "évidente". Dans sa déclaration aux députés le 13 avril 2021, le Premier Ministre Jean Castex a été très franc : « Ces difficultés sont réelles, nous le savons. Nous ne devons ni les nier, ni les sous-estimer. La question était de savoir si leur niveau rendait impossible la tenue des scrutins. ».

Parmi les difficultés, le fait que ce soit un double scrutin (régional et départemental), ce qui nécessite donc deux bureaux de vote pour chaque bureau de vote, c’est-à-dire deux fois plus d’assesseurs, mais aussi deux fois plus de place, deux fois plus d‘isoloirs, etc., alors que la procédure sanitaire impose une plus grande distance entre les personnes, les tables, etc. Or, dans certaines communes, certains bureaux de vote vont devoir "déménager" dans un espace plus grand, pour pouvoir préserver les distances de sécurité dans la circulation des électeurs.

On voit bien que ce sujet était un enfer pour le gouvernement : ou il les organisait, et il risquait d’être à l’origine d’une surcontamination par la création de nouveaux foyers, ou il ne les organisait pas et l’on allait crier au loup ! à la dictature ! à la démocratie violée ! et en plus, on n’aurait pas forcément tort. On ne bafoue pas impunément la démocratie.

Le calendrier électoral était assez mauvais. La seule chance, c’est que nos élections essentielles, nationales, la prochaine élection présidentielle et les prochaines élections législatives, sont prévues au printemps 2022 et tout le monde espère que la crise sanitaire sera passée, pas définitivement, mais que l’incertitude sur l’épidémie sera faible grâce à la vaccination massive. Néanmoins, le calendrier était mauvais à cause justement de ce printemps 2022 crucial : impossible de reporter les élections régionales (pour simplifier, quand je ne parlerai ici que des élections régionales, il faudra ne pas oublier qu’il y a aussi les élections départementales), au printemps 2022. Or, ces élections étaient prévues pour mars 2021.

_yartiRegionales2021A02

Il n’y avait pas beaucoup de possibilités, trois : ou les reporter juste avant les vacances estivales (fin juin 2021), ou en automne 2021 mais avec deux handicaps, le premier est l’incertitude de la situation épidémique, l’hypothèse d’une quatrième vague reste possible et donc, la situation sanitaire en octobre 2021 pourrait être pire qu’en juin 2021 (à cet égard, imaginons le second tour des élections municipales de 2020 reporté en automne 2020, cela aurait été une véritable galère démocratique), et l’autre handicap, c’est la proximité avec la précampagne présidentielle et son télescopage avec les enjeux nationaux, si bien que la troisième solution consistait à reporter… après l’été 2022, ce qui, pour le coup, devenait beaucoup trop lointain.

Personnellement, mon sentiment était plutôt à la réticence à organiser ces élections en juin et à vouloir les reporter en automne 2021 en misant sur le fait que une grande partie de la population serait vaccinée. Je n’imaginais pas que la situation épidémique pouvait aussi rapidement s’améliorer que ces dernières semaines.

Au-delà de seul sujet organisationnel (auquel je reviendrai plus loin), il y a bien sûr les considérations politiques pour ne pas dire politiciennes. On se rappelle que la plupart des élus de l’opposition en mars 2020 avaient insisté pour maintenir le premier tour des élections municipales et Emmanuel Macron n’a pas osé s’y opposer (au risque d’une supposée mise en danger d’autrui à laquelle je reviendrai plus loin).

Mais autant les élections municipales gardent leur caractère local même si on peut en tirer quelques enseignements nationaux (par exemple, l’incapacité de LREM à s’implanter localement, au contraire, par exemple, du RPF en 1947 alors tout nouveau parti), autant les élections régionales sont des élections à connotations politiques importantes, surtout à la veille de l’élection présidentielle avec des enjeux très élevés : pour un parti (RN), sa capacité à montrer qu’il pourrait conquérir un exécutif régional, prémices d’une conquête nationale ; pour un autre parti (LR), la capacité de certains leaders (Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Laurent Wauquiez, notamment) à se faire réélire et à se lancer dans la bataille présidentielle ; pour d’autres (PS), la capacité à toujours exister politiquement et pouvoir encore peser dans les choix nationaux.

Or, en ce qui concerne la majorité, le parti présidentiel LREM, il y a une grande probabilité, après le désastre des élections municipales pour lui, que les élections régionales soient un "mauvais moment à passer". Quelles que soient les circonstances pour les organiser. Ainsi, l’opposition a pris cet argument pour dire : le gouvernement veut repousser le plus tard possible ces échéances car il sait qu’il les perdra. Mais l’argument pourrait au contraire se retourner : comme, de toute façon, le gouvernement perdra ces élections, l’intérêt de la majorité, c’est de les organiser le plus tôt possible et que sa future défaite soit le plus vite oubliée avant la campagne présidentielle. C’est cela qui a de bien en politique, c’est qu’on peut dire tout et son contraire, les analyses se tordent de manière à retrouver les conclusions voulues dès le départ.

Donc, laissons la politique politicienne qui n’apporte pas grand-chose à ce sujet et venons-en à deux choses : la méthode et les difficultés. La méthode, je vais en tirer quelques mots rapidement pour venir au fond du sujet de cet article, les difficultés d’organiser des élections en période de pandémie.

Et avant de poursuivre, regardons très succinctement les pays étrangers, car la crise sanitaire sévit partout dans le monde et le problème des démocraties est qu’il faut quand même bien voter. Beaucoup de pays ont gardé leur calendrier électoral malgré la crise sanitaire. C’était le cas des États-Unis mais la grande difficulté à conclure de l’issue des élections serait plutôt à mettre parmi les contre-exemples. C’était aussi le cas d’Israël qui s’est habitué à ne faire que voter depuis deux ans. L’Allemagne aussi a voté dans certains Länder et s’apprête à renouveler ses députés en septembre prochain. Mais dans d’autres pays, on a aussi prolongé la situation : en Italie qui aurait dû revenir à des élections législatives anticipées, dans une certaine mesure, aussi la Belgique, etc. Bref, regarder à l’extérieur n’apporte rien d’intéressant : toutes les démocraties sont confrontées aux mêmes dilemmes et aucune n’a trouvé de solution miracle.

Parlons rapidement de méthode. Le Président Emmanuel Macron et le Premier Ministre Jean Castex ont anticipé le problème dès l’automne 2020. Ainsi, ils ont confié le 21 octobre 2020 à une personnalité à la probité incontestable, le gaulliste Jean-Louis Debré, ancien Président du Conseil Constitutionnel, le soin de pondre un rapport pour savoir s’il fallait garder la date du mois de mars 2021 ou la reporter ultérieurement pour les élections régionales et départementales.

Rappelons d’ailleurs que les précédentes élections départementales ont eu lieu 22 et 29 mars 2015 (donc, le mandat se termine en mars 2021), les précédentes élections régionales ont eu lieu les 6 et 13 décembre 2015 et comme le mandat est aussi de six ans, ce n’était pas scandaleux de reporter les élections régionales jusqu’en décembre 2021.

La conclusion du rapport de Jean-Louis Debré, remis le 13 novembre 2020 à Jean Castex, était sans surprise : il a proposé de reporter les élections régionales à juin 2021 avec une clause de revoyure quelques mois avant la date pour vérifier que leur organisation restait sanitairement possible.

Sur la base de ce rapport, le gouvernement a fait adopter la loi du 22 février 2021 qui a fixé la date des élections régionales et départementales aux 13 et 20 juin 2021, avec nécessité de confirmer ces dates en début du mois d’avril 2021. Remarquons, toujours pour la méthode, que si le report était attendu, il s’est formalisé seulement trois ou quatre semaines avant la date prévue, ce qui était très court (car si le Parlement avait refusé de voter cette loi, le gouvernement aurait été matériellement dans l’incapacité malgré tout d’organiser ces élections en un temps si court, et les candidats de se porter candidats et de faire campagne).

À la fin du mois de mars 2021 et début du mois d’avril 2021, plusieurs événements ont eu lieu. Le 29 mars 2021, le Conseil scientifique a donné un avis très flou sur la tenue des élections, refusant de donner une préconisation précise mais en donnant des pistes de procédure sanitaire dont certaines vont à l’encontre du processus démocratique (je l’ai déjà évoqué il y a quelques mois, par exemple, le vote par correspondance).

La balle est donc revenue au gouvernement qui, pour faire bonne mesure, a voulu faire, en un temps record, des "consultations" : Jean Castex a ainsi consulté, a « ainsi saisi les présidents des assemblées, les présidentes et présidents des groupes parlementaires, les responsables des partis politiques représentés au Parlement et les présidents des associations d‘élus locaux ». Il a reçu ainsi 39 contributions dont la majorité proposait de maintenir l’échéance à juin 2021 : 25 pour maintenir en juin, 3 pour le report et 11 sans opinion.

En un week-end, le gouvernement a aussi envoyé un message à tous les maires pour avoir leur opinion en quelques heures : « L’État ne serait pas loyal à l’endroit des maires si nous ne les associions pas à une décision qui aura un impact très fort sur eux le moment venu, et si nous ne les accompagnions pas au plus près dans l’organisation de ces scrutins. » (Jean Castex). La demande a été formulée le vendredi 9 avril 2021 à 17 heures, avec une réponse à donner pour le lundi 12 avril 2021 à 12 heures, ce qui a montré que les maires étaient très réactifs et bossaient le week-end ! Les résultats furent les suivants. 69% des maires ont répondu : 13 513 (soit 56%) ont dit pour juin, 9 812 (40%) étaient pour le report et 4% ont refusé de prendre position.

Là encore, on pourra trouver contestable d’interroger les maires pour finalement une décision qui dépend de la situation sanitaire. Il faut donc être très exact dans la formulation de la demande : le gouvernement a demandé aux maires s’il était possible matériellement d’organiser ces élections en juin ou pas. Il ne s’agissait pas de demander s’il fallait les organiser et d’en connaître la faisabilité.

Très concrètement, dans la communication politique, après des rumeurs de report, mais en gardant la face en décalant d’une semaine les deux tours des scrutins (des 13 et 20 aux 20 et 27 juin 2021), le gouvernement a pu retarder le plus possible les échéances (et donc, se donner une semaine de vaccination supplémentaire, soit plus de 2 millions de personnes de vaccinées en plus) sans avoir besoin de modifier la loi. Le Président de l’Assemblée Nationale Richard Ferrand, qui était initialement partisan d’un report en automne, a lâché le morceau le 13 avril 2021 à la matinale de RTL, quelques heures avant que Jean Castex l’annonçât officiellement à l’Assemblée Nationale après les questions d’actualité.

Cela avait pour but de montrer une reddition sans condition du gouvernement aux vues de la plupart des élus locaux. C’était aussi un moyen, pour le gouvernement, de se déresponsabiliser en cas de foyer de contamination dû à l’organisation des élections en juin, en disant que toute la classe politique le voulait et qu’il n’a fait que suivre l’avis de cette grande majorité de responsables politiques. En gros, cela s’appelle le partage de responsabilité.

Venons-en justement à l’organisation pratique, et rappelons qu’il y a plusieurs étapes : il y a d’abord les opérations de vote, les opérations de dépouillement, et puis quelques petites autres choses.

Si l’on prend l’exemple des élections municipales du 15 mars 2020, il faut savoir de quoi on parle. Certains ont dit qu’il y a eu des contaminations. C’est possible, je ne connais pas la situation exacte des centaines de milliers de bureaux de vote en France, mais je n’en ai eu aucune connaissance précise sinon des "on dit" : pas de précision, des noms de communes, d’assesseurs, d’électeurs qui auraient été (effectivement) contaminés, ni qu’ils auraient été la source d’un foyer de contamination. N’étant pas le répertoire du ministère de l’intérieur ni de la santé, je peux évidemment manquer d’information mais la moindre chose qu’on doit faire quand on accuse ainsi, c’est de donner des informations précises et vérifiables.

Dire seulement : l’ami de la cousine de ma femme a vu que dans sa commune, quinze personnes ont été infectées à cause du scrutin des municipales, c’est une information trop floue pour être prise en compte. Et je le dis d’autant plus que malgré maintenant l’expérience actuelle du covid-19, on peine encore à connaître réellement les chaînes de contamination, impossible en pleine poussée épidémique, or, c’était le cas au milieu du mois de mars 2020, et à l’époque, on n’avait en plus que très peu de tests, seules les personnes hospitalisées se faisaient tester.

En tout cas, à ma connaissance, l’information selon laquelle l’organisation du premier tour des élections municipales aurait provoqué de nombreuses contaminations (et même des décès) me paraît erronée, en tout cas, sans fondement vérifiable à ma connaissance.

Par ailleurs, justement, j’ai été assesseur à ce scrutin et j’ai aussi supervisé le dépouillement. Je me souviens aussi d’avoir voté dans le même bureau de vote (pendant ma pause !) et juste devant moi, une femme trouvait cela tout à fait normal de voter et m’expliquait (avec raison) que c’était beaucoup plus dangereux quand elle prenait le métro parisien tous les jours pour son boulot (car la distance de sécurité n’était jamais respectée, au contraire du bureau de vote).

Beaucoup de précautions ont été précises à l’époque, selon les recommandations du préfet. Ainsi, la disposition du gel hydroalcoolique à l’entrée du bureau de vote, la circulation des électeurs avec des files bien identifiables au sol pour aller prendre les bulletins puis aller à l’isoloir puis attendre avant de placer le bulletin dans l’urne, sans jamais croiser d’autres électeurs. L’importance (déjà obligatoire hors crise sanitaire) de laisser l’électeur faire glisser lui-même son bulletin dans l’urne, quand ça coinçait à l’entrée de l’urne, il fallait que ce fût l’électeur qui poussât son bulletin et pas un assesseur. Enfin, la recommandation de prendre son propre stylo pour émarger le registre électoral, et en cas d’absence de crayon, l’électeur prenait alors le crayon disponible au bureau de vote qui était systématiquement nettoyé avant et après usage au gel hydroalcoolique par l’assesseur qui, régulièrement, se lavait les mains avec le même gel. Enfin, quand l’assesseur se faisait remplacer, il renettoyait tous ses "outils" (crayon, règle, couverture du registre, poignée d’ouverture de la fente de l’urne, etc.) pour protéger son successeur.

Les opérations de dépouillement étaient également très strictes sur le plan sanitaire. Plusieurs fois, ceux qui touchaient les bulletins de vote, soit pour les compter soit pour les ouvrir, se nettoyaient leurs mains au gel, ceux qui notaient chaque vote utilisaient leur propre stylo ou prenaient un stylo désinfecté, etc.

Pour moi, le seul réel défaut de toutes ces opérations de vote, ce fut à l’annonce des résultats et à cette tentation du candidat qui a gagné, ou de l’équipe qui a gagné (c’était le cas avec les listes municipales) de fêter sa victoire, donc de s’embrasser, se congratuler, de trinquer au champagne, et là, oui, il y avait des failles, car le contact était là et c’était difficile d’éviter ces effusions humaines. Mais malgré cela, pas de cas rapporté à ma connaissance.

Je n’ai pas participé au second tour des élections municipales le 28 juin 2020 puisque dans ma commune, il n’y a eu qu’un seul tour. Néanmoins, je n’ai pas entendu de réelle différence avec ce que j’avais vécu et la situation épidémique était beaucoup plus simple car il n’y avait quasiment plus de contaminations.

Alors, venons-en maintenant aux scrutins des 20 et 27 juin 2021. Quinze mois sont passés, et l’expérience s’est enrichie. Quelles sont les différences. Essayons d’indiquer ce qui sera mieux qu’en mars 2020 et pire qu’en mars 2020.

Mieux : au contraire du premier semestre 2020, tout le monde aura des masques en juin 2021. C’est appréciable pour réduire les risques de contamination d’un virus respiratoire. Le masque protège beaucoup plus que, par exemple, les gants en plastique que certains assesseurs ou "dépouilleurs" avaient portés pendant les opérations de vote. Dans la même rubrique, il y a notre connaissance du virus qui fait que maintenant, les "gens" sont habitués à adopter les gestes barrières, ce n’était pas du tout le cas en mars 2020 où il a fallu la sidération du premier confinement, c’est-à-dire après le scrutin municipal, pour prendre toute la mesure de la gravité de l’épidémie.

Pire : il y a le côté pire du mieux, les "gens" étant habitués aux gestes barrières peuvent aussi s’en lasser et se relâcher, surtout avant l’été et une année de quasi-confinement depuis le mois d’octobre 2020. Dans le pire, il y a aussi la situation épidémique qui, bien que descendante, concerne des variants plus contaminants que le virus souche de mars 2020.

Donc, doit-on conclure qu’il n’y a pas de risques à organiser les élections en juin 2021 ? Là, c’est aller un peu vite en besogne. Le protocole est en tout cas beaucoup plus sévère qu’en 2020. Par exemple, on impose aux assesseurs d’être vaccinés (inutile de dire que cela a créé des vocations pour devenir assesseurs, parmi ceux qui, trop jeunes, ne pouvaient pas encore se faire vacciner). Des tests seront aussi demandés selon les situations.

Mais remarquons que la possibilité des assesseurs à se faire vacciner a été une possibilité offerte seulement à partir du lundi 3 mai 2021. Il a fallu d’abord prendre rendez-vous, souvent rien avant les une ou deux semaines suivantes, et pour faire la seconde injection, il fallait rajouter six à huit semaines : difficile dans ces conditions d’être entièrement vacciné à temps, c’est-à-dire avant le 20 juin !

Tout cela sent donc un peu l’impréparation et l’amateurisme. C’est d’autant plus regrettable que les dates des 20 et 27 juin ont été confirmées le 13 avril 2021, donc, l’administration a perdu trois semaines pour la vaccination des assesseurs. Insistons sur le fait qu’on ne peut pas imaginer que seules, les personnes âgées (du moins d’un certain âge) puissent être assesseurs, faute aux plus jeunes d’être vaccinés. D’autant plus que pour limiter les risques, il vaut mieux aussi limiter le nombre d’assesseurs "vulnérables" (et même vacciné, on n’est protégé qu’à 95%, pas à 100%, insistons sur cette part du risque).

À cela, il faut aussi ajouter que les opérations de dépouillement vont être longues. Les candidats aux élections départementales sont généralement peu nombreux (dans mon canton, ils ne sont que trois : les sortants, la gauche unie et le RN), en revanche, aux élections régionales, il y a de nombreuses listes, parfois juste pour avoir de l’argent (un vote égale tant d’euros), ou juste pour communiquer sa publicité. Les listes sont nombreuses, et plus il y a de candidats, plus le dépouillement est long et pénible (un conseil, si on cherche à vous embaucher pour dépouiller, insistez pour dépouiller au scrutin départemental : il y aura probablement moins de votants et surtout moins de candidats, vous vous coucherez plus tôt ! à moins que… vous ne dépouilliez pour les deux scrutins).

Ah, quand on parle de l’heure du coucher, on pense couvre-feu. Étonnant : les bureaux de vote ferment à 20 heures. Le couvre-feu commence encore à 23 heures (après le 9 juin, avant le 30 juin). Donc, il y a toutes les garanties pour violer le couvre-feu lors de ces deux dimanches électoraux. Sachant que pour chaque bureau de vote, il y a au minimum : quatre tables de quatre plus six assesseurs plus quatre secrétaires administratifs, plus peut-être des forces de l’ordre, soit une trentaine de personnes sans compter tous les observateurs et tout électeur souhaitant assister au dépouillement pour en vérifier le bon déroulement ou par curiosité de citoyen, on imagine mal la mairie devoir distribuer des centaines de justificatifs de déplacement sous couvre-feu… sans savoir à qui les adresser). Impréparation et amateurisme, donc d’un État aux injonctions paradoxales.

Dans la déclaration de Jean Castex du 13 avril 2021, j’ai noté quatre informations.

La première m’a paru raisonnable, l’assouplissement pour les votes par procuration, chaque électeur aura le droit à deux mandats pour voter par procuration, au lieu d’un mandat jusqu’à maintenant (cela est permis par la loi du 22 février 2021), et il sera possible de faire ces procurations sur le site Internet maprocuration.gouv.fr créé par le décret du 11 mars 2021, dispositif qui « permet, vous le savez, d’établir une procuration de façon presque entièrement dématérialisée ». La deuxième information est également raisonnable et permet à des petites communes, qui n’ont pas beaucoup de personnes pour dépouiller, de permettre de dépouiller, avec les mêmes personnes, successivement les deux scrutins au lieu que ce soit dépouillé simultanément (avec deux équipes de dépouillement différentes) : « Les dépouillements pourront ainsi avoir lieu l’un après l’autre dans une même salle et avec les mêmes personnes. Nous autoriserons d’ailleurs les membres du bureau de vote et les assesseurs à participer au dépouillement si cela s’avérait nécessaire. ».

La troisième information, c’est que toutes les communes laisseront ouverts leurs bureaux de vote de 8 heures à 20 heures, ce qui permettra, en élargissant pour certains cette plage horaire, « de limiter les concentrations et les flux d’électeurs ». Raisonnable, mais je pense que vu la perspective d’une abstention massive, ces concentrations seront assez rares,  je n’ai pas trop d’inquiétude sur ce plan-là (sauf heureuse surprise).

La quatrième information, en revanche, me paraît inappropriée. Je cite : « Nous examinerons la possibilité d’effectuer les opérations [de dépouillement] à l’extérieur sous certaines conditions, par exemple dans la cour de l’école. ». C’est impensable de faire le dépouillement dans un espace ouvert, pour des raisons de sécurité : pour éviter toute possibilité de fraude, il faut absolument préserver les bulletins dans un espace où ils ne pourront pas être subtilisés. Dans un espace ouvert, il sera beaucoup facile de frauder. J’espère cette idée vite abandonnée.

Plus généralement, je n’ai jamais pensé que les opérations électorales pouvaient être un facteur de contamination, justement grâce aux procédures très rigoureuses mises en place dans chaque bureau de vote et la vigilance proactive de tous les acteurs. Mais le problème, c’est qu’une élection ne se limite pas qu’aux opérations de vote. Ces dernières, ce n’est que l’aspect matériel (et dérisoire) d’un phénomène bien plus important, la démocratie.

Or, la démocratie, elle impose de faire campagne, et comment faire campagne en période de crise sanitaire ? Rappelons qu’au 13 avril 2021, nous étions en plein confinement, qu’il fallait avoir une attestation de déplacement jusqu’au 3 mai 2021 pour pouvoir se déplacer au-delà de 10 kilomètres de chez soi. Sachant que les candidats aux élections régionales doivent faire campagne dans toute leur région, parfois très grande (imaginez Mulhouse-Charleville-Mézières, ou encore Poitiers-Pau, ou encore Nîmes-Tarbes, ou Aurillac-Annecy, etc.), on peut comprendre le vrai problème démocratique pour avoir des élections qui permettent à chacun de s’exprimer et de se faire entendre dans des conditions justes et équitables.

Quand on fait campagne dans les marchés, on touche les gens, on leur parle, on postillonne, on rigole, on les embrasse, on serre leurs mains, on boit un coup (rappelons que les bistrots, cafés, restaurants sont toujours fermés pour les consommations intérieures, jusqu’au 9 juin), bref, pour faire campagne, il faut aller au contact de la population, et c’est un peu dur avec les gestes barrières.

Le Conseil scientifique a alors proposé d’intensifier les débats à la télévision et aussi sur Internet, mais visiblement, personne, dans ce conseil, n’a fait de campagne électorale. Les débats à la télévision, surtout pour des élections locales, sont très peu regardés, c’est normal, c’est ennuyeux, c’est convenu et au contraire des débats présidentiels, ce sont des intervenants moyennement doués en communication qui débattent (au moins, au niveau national, les candidats sont un peu plus doués).

Quant à faire campagne sur Internet, c’est n’importe quoi comme idée. Elle a toujours été présente sur Internet mais elle est aussi utile que les affiches grand format sur les panneaux officiels. Il faut aller vers les électeurs, et là, avec Internet, il faut que l’électeur aille vers le candidat. Autant dire que ceux qui suivent les blabla sur Internet sont essentiellement des électeurs déjà acquis dont la valeur ajoutée est donc nulle pour faire gagner une élection. L’idée d’une campagne électorale, c’est de quitter sa sphère confortable de militants pour aller voir ceux qui ne vous connaissent pas voire qui s’opposent à vous pour les faire éventuellement changer d’avis. Cela n’a pas d’intérêt de seulement conforter des militants acquis d’avance qui auraient de toute façon voté pour vous. À part faire de la provocation, ce qui est peu responsable quand on postule à une fonction élective qui demande d’être responsable, je ne vois pas comment un électeur, le vôtre, celui de votre territoire électoral, pas vos amis qui habitent à 500 kilomètres, pourrait être touché par votre communication sur Internet et les réseaux sociaux sinon à la marge, à moins que vous soyez déjà une star d’un réseau social.

_yartiRegionales2021A04

C’est donc bien cela, le drame de ces élections en temps de crise sanitaire, l’impossibilité matérielle de faire une réelle campagne. On pourrait croire que cela avantagera les sortants qui sont plus connus que leurs adversaires. Peut-être, je ne sais pas.

L’expérience des municipales est néanmoins intéressante et instructive. Au premier tour du 15 mars 2020, il y a eu au niveau national 44,7% de participation. Grosso modo entre 40% et 50% de participation, ce qui était très faible pour des élections municipales (on connaît son maire, on est souvent concerné par des dossiers municipaux). En fait, avec le recul, et l’intense pic de la première vague, on penserait plutôt à de l’inconscience : certains ont eu peur et ne se sont pas déplacés, d’autres n’ont pas pris conscience de la gravité de la situation.

Au second tour du 28 juin 2020, la participation a chuté à 41,9% au niveau national. Grosso modo, entre 30% et 40% dans les grandes villes (Bordeaux : 38,3% ; Lyon : 37,8% ; Poitiers : 33,2% ; Strasbourg : 36,7% ; Annecy : 35,7% ; Besançon : 39,1% ; Tours : 34,1% ; Marseille : 35,4% ; Grenoble : 35,8% ; Nancy : 42,2% ; Colombes : 42,9%). En clair, les électeurs ont eu réellement peur de se faire contaminer. L’existence du vaccin n’était pas encore connue et la crainte d’une deuxième vague très ancrée dans les esprits. Résultat, les personnes les plus vulnérables, et donc les plus âgées, ne sont pas allées voter, plutôt un électorat conservateur, dans le sens où il est favorable au sortant (cette analyse est très succincte et mériterait confirmation par de vraies études électorales qui se feront certainement dans les prochaines années). Conséquence, dans les grandes villes où il était souvent nécessaire d’avoir un second tour, les écologistes l’ont emporté sur un électorat plutôt conservateur. Qu’en déduire ? Que les électeurs écologistes se sont plus déplacés ? Certainement, et l’on peut imaginer que l’électorat jeune, qui a moins peur de la maladie, est plus ouvert aux thèses écologistes (là encore, cela mériterait d’être confirmé par des études poussées).

Les élections législatives partielles du 30 mai 2021 (premier tour) sont encore plus inquiétantes pour la participation très basse et il y a peu de chance pour qu’elle se redresse ce dimanche 6 juin 2021 pour le second tour. 6e circonscription du Pas-de-Calais : 24.3% de participation ; 15e circonscription de Paris : 15,5% de participation ; 3e circonscription d’Indre-et-Loire : 18,4% de participation ; 1e circonscription de l’Oise : 26,4%. Dans les résultats, on s’aperçoit que plus il y a de participation, plus la "droite" est forte (ou l’inverse : le lien de causalité n’est pas établi !).

Pour les scrutins des 20 et 27 juin 2021, la situation de la participation électorale sera encore pire que pour les municipales de 2020.

D’une part, les élections régionales et départementales sont souvent les scrutins où l’abstention a toujours battu des records, parce que ce sont des collectivités moins incarnées : on connaît "son" maire, on connaît "son" Président de la République, mais que dire de "son" président de conseil régional, et de "ses" conseillers régionaux élus sur des listes départementales aux contours flous… sans compter qu’aujourd’hui, si vous arrivez à vous y retrouver avec les étiquettes réelles et les noms génériques pour éviter de rappeler des étiquettes politiques aujourd’hui contreproductives, vous êtes un grand savant de la science politique.

Pour information, la participation du premier tour des élections départementales du 22 mars 2015 fut de 50,2% (second tour du 29 mars 2015 : 50,0%) ; celle du premier tour des élections régionales du 6 décembre 2015 fut de 49,9% (second tour du 13 décembre 2015 : 58,4%).

Et d’autre part, l’on peut rajouter, non pas la proximité des vacances scolaires (elles ne commencent que le 5 juillet 2021, il me semble, donc aucune raison que les parents partent en vacance plus tôt, du moins, les parents d’enfants scolarisés), mais simplement le défoulement de pouvoir partir en week-end au soleil après sept mois de confinement ou semi-confinement, pourrait l'emporter sur le devoir électoral.

Bref, tout est là pour que les scrutins des 20 et 27 juin 2021 soient ceux qui vont faire éclater les plafonds records de l’abstention. Après, quel va être le profil de ceux qui vont en profiter ? C’est le grand mystère. À mon sens, les sondages sont dans l’incapacité de savoir exactement qui seront les rares électeurs qui se rendront dans les bureaux de vote. Les gagnants, ce seront ceux qui auront le plus mobilisé. C’est assez banal de dire car cela s’applique à chaque élection, mais là, la capacité à mobiliser les électeurs sera la seule clef du scrutin : la peur, la colère, l’espoir… À cette occasion, on aura une petite idée de ce qui motive réellement notre nation et notre peuple. J’espère plus l’esprit constructif que râleur.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 juin 2021)
http://www.rakotoarison.eu


(Le dessin humoristique provient du site HuffingtonPost).


Pour aller plus loin :
Rapport de Jean-Louis Debré du 13 novembre 2020 (à télécharger).
Avis du Conseil scientifique sur la tenue des élections du 29 mars 2021 (à télécharger).
Régionales et départementales 2021 (1) : à propos de leurs dates et de l’âge du capitaine.
Municipales 2020 (5) : la prime aux… écolos ?
Municipales 2020 (4) : bientôt, la fin d’un suspense.
Municipales 2020 (3) : et le second tour arriva…
Municipales 2020 (2) : le coronavirus s’invite dans la campagne.
Municipales 2020 (1) : retour vers l’ancien monde ?
Régionales 2015 : sursaut ou sursis ?
Les enjeux du second tour des régionales de 2015.
Le premier tour des régionales du 6 décembre 2015.
Les enjeux des élections régionales de décembre 2015.
Les départementales 2015 au second tour.
Les départementales 2015 avant le second tour.
Départementales 2015 : le pire n'est jamais sûr.
Les 4 enjeux nationaux des élections départementales de mars 2015.
La réforme territoriale.
La réforme des scrutins locaux du 17 mai 2013.
Le référendum alsacien.
Le vote par anticipation.
Le vote proportionnel.
Le vote obligatoire.
Le vote électronique.
Vive la Cinquième République !

_yartiRegionales2021A03





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210413-regionales-2021a.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/regionales-et-departementales-2021-232350

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/04/13/38918531.html










 

Partager cet article
Repost0
30 avril 2021 5 30 /04 /avril /2021 03:35

« Il fallut donc songer à établir un chef suprême qui fût l’enfant de la Révolution, un chef en qui la loi corrompue dans la source, protégeât la corruption, et fît alliance avec elle. (…) On désespéra de trouver parmi les Français un front qui osât porter la couronne de Louis XVI. Un étranger se présenta : il fut choisi. » (Chateaubriand, le 30 mars 1814).



_yartiNapoleonI04

La polémique sur la célébration du 200e anniversaire de la mort de Napoléon Ier, le 5 mai 1821, est assez curieuse et typiquement dans l’ornière des polémiques stériles franco-françaises. Et pourtant, aucune polémique n’avait eu lieu il y a à peine deux ans, en pleine torpeur estivale, le 15 août 2019, au 250e anniversaire de la naissance de l’empereur. Pourquoi préférer célébrer cet anniversaire à l’autre ? Est-ce la décision du Président Emmanuel Macron d’honorer un des hommes qui ont fait la France qui a provoqué une telle polémique ?

Alors, oui, bien sûr, j’ai hésité à rajouter dans le titre "et Macron", car évidemment, tous ces personnages sont très différents dans des contextes très différents (j’aurais pu rajouter Thiers, Gambetta, Clemenceau, Poincaré), mais vouloir célébrer une personnalité marquante, ce n’est pas forcément vouloir s’identifier à elle, c’est juste dépassionner l’histoire, la digérer, la rendre consensuelle alors qu’elle a été passionnée, passionnelle. Après tout, les gens ont la mémoire courte. La haine contre De Gaulle que l’on pouvait entendre chez les étudiants de mai 1968 a-t-elle été oubliée alors que les protagonistes sont, pour la plupart, encore vivants ? Même chose pour les défenseurs de l’Algérie française qui se sont sentis trahis par celui qui a initié l’indépendance. En fait, pas un personnage historique qui fait consensus de son vivant dans le sentiment patriotique, au contraire, c’est parce qu’il avait de la détermination, du courage, de la volonté et une vision qu’il a transcendé le conformisme ambiant pour agir et changer le cours des choses.

Tiens, imagine-t-on Napoléon à l’époque de la pandémie de covid-19 ? Nul doute que son grand talent d’organisateur aurait su imposer à la fois la manufacture des équipements de protection, la multiplicité des tests de dépistage, l’imposition du protocole dépister, tracer, isoler, la mise en place d’une stratégie de vaccination massive et sans doute l’obligation très contraignante de se faire vacciner, de s’isoler…

C’est ici évidemment de l’uchronie, ou plutôt, de l’imagination historique (c’est un peu différent de l’uchronie, il s’agit d’imaginer un personnage historique dans un autre contexte), mais ce qui est certain, c’est que Napoléon a su insuffler l’excellence scientifique française puisque le système des écoles scientifiques d’excellence vient de son organisation de l’État, tout autant que l’excellence administrative avec la création de grands corps de l’État.

Comparer Emmanuel Macron à Napoléon serait absurde et sans intérêt, probablement plus contreproductif que laudatif, mais il y a une dizaine d’années, j’entendais une ministre déléguée comparer Nicolas Sarkozy à De Gaulle et Napoléon, ce qui signifie que tout reste permis. Emmanuel Macron n’est pas Napoléon puisqu’il est d’abord Zeus (pour moi, Jupiter est une planète et le dieu, il est grec avant d’être romain), ce qui est à peine différent du Sphinx qui se faisait appeler Dieu, alias François Mitterrand.

Mais revenons à Napoléon. En analyse rationnelle, il suffirait d’inscrire deux colonnes, une qui est positive et une qui est négative, faire le bilan de l’actif et du passif. Comme je le suggérais précédemment, Napoléon est comme la Révolution, c’est un bloc (selon l’expression de Clemenceau), on prend tout ou on ne prend rien, mais on ne peut pas faire son marché sur ce qui est bien ou mauvais.

On peut se douter des motivations personnelles, besoin de reconnaissance, mégalomanie et autres formes de caricatures psychologiques, mais bon, franchement, y a-t-il au moins un candidat normal à une élection nationale qui croit pouvoir gagner ou qui veut gagner (j’exclus toutes les candidatures de témoignage) ? Retrouver sa figure sur une affiche trois fois quatre, est-ce vraiment dans l’ordre normal d’une psychologie équilibrée ? Évidemment, non.

Alors, il y a les passifs, jusqu’aux lâches qui préfèrent laisser les autres agir et même décider, au point de n’être jamais écoutés, et puis il y a les mégalos qui veulent le pouvoir, qui veulent agir, qui veulent se mettre au service du collectif, parfois au prix de la famille, de nuits, de vies complètement bouffées par la politique, et qui se font entendre un peu trop. Et puis, toutes les nuances entre ces deux caricatures.

Napoléon est une sorte de condensé de la France directive. Chateaubriand renâclait à considérer un Corse comme un Français, et ses écrits contre Napoléon sont particulièrement xénophobes. Au-delà du début de l’article, je peux citer d’autres phrases de la même veine : « Absurde en administration, criminel en politique, qu’avait-il donc pour séduire les Français, cet étranger ? » (toujours le 30 mars 1814). Ou encore : « Par quel honteux caprice avons-nous donné au fils d’un huissier d’Ajaccio l’héritage de Robert-le-Fort ? ».

Dans ce pamphlet contre Napoléon, Chateaubriand lui a fait surtout un procès en usurpation et en imposture : « On se demande de quel droit un Corse venait de verser le plus beau comme le plus pur sang de la France [par l’exécution du duc d’Enghien]. Croyait-il pouvoir remplacer par sa famille demi-africaine la famille française qu’il venait d’éteindre ? ». Autre extrait : « Sous le masque de César et de l’Alexandre, on aperçoit l’homme de peu, et l’enfant de petite famille. ». Ou encore : « Aussitôt que l’adversité qui fait éclater les vertus a touché le faux grand homme, le prodige s’est évanoui ; dans le monarque, on n’a plus aperçu qu’un aventurier, et dans le héros, qu’un parvenu à la gloire. ».

Disons-le clairement, Chateaubriand, monarchiste, a eu tout faux, tout faux dans le sens où l’histoire n’a pas tourné comme il aurait voulu. Donc, cette haine écrite en 1814 a un côté un peu dépassé (il n’imaginait pas l’effondrement du Premier empire aussi rapidement), mais il ne disait pas que des choses fausses.

Le côté usurpateur était réel. Napoléon était un provocateur. Il s’est moqué des monarques en voulant faire le monarque encore mieux, ou pire, plutôt, que les monarques européens de l’époque. Il a tout fait, jusqu’à créer une nouvelle noblesse, de multiples décorations, ainsi qu’en se nourrissant d’un népotisme absolument ahurissant : toute sa famille avait des postes partout dans l’Europe conquise.

Oui, c’était un va-t-en-guerre, mais comment influencer sans imposer à l’époque ? Il a conquis toute l’Europe aux idées révolutionnaires, car c’était bien de cela qu’il s’agissait : la République n’était pas absente de l’Empire, c’était juste le titre, l’Empire était typiquement la République à la tête de laquelle on plaçait un nouveau monarque.

Napoléon, en ce sens, a donné l’écho des idées de liberté et d’égalité, et même de fraternité, même si, de ce point de vue, elle est difficile à dénicher dans les guerres napoléoniennes. La liberté à tout point de vue, et notamment la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, ce qui a nourri les nations, puis les nationalismes, plaies du XXe siècle. Certains pourraient poursuivre en disant que la mondialisation est la plaie du XXIe siècle, mais c’est plus compliqué que cela, la mondialisation a toujours existé en tout temps : Pushu-Ken, commerçant paléo-assyrien réputé de Kanesh, avait déjà étendu son activité de l’Inde à la Mésopotamie et sa copieuse correspondance pourrait étonner par sa modernité commerciale.

_yartiNapoleonI05

Sans le ressort psychologique de Napoléon, il n’y aurait eu aucune conquête, aucune victoire des idées révolutionnaires. La France d’aujourd’hui doit évidemment beaucoup à l’organisation administrative de Napoléon. En quelque sorte, sans Napoléon, la Révolution aurait été intellectuellement balayée.

Et la création de l’empire a montré une chose intéressante : un républicain, issu du peuple, couronné par le mérite, peut s’autoproclamer chef suprême. Et se poser lui-même la couronne de lauriers. L’empire ne pouvait toutefois pas être durable. Il a fallu trois quarts de siècle pour solder définitivement la monarchie (c’était trop tôt en 1804, il fallait attendre 1875), mais il nous a fallu encore attendre trois quarts de siècle et deux guerres désastreuses pour comprendre qu’on avait besoin quand même d’un monarque.

C’est Napoléon qui a révélé cette caractéristique du peuple français : ce besoin d’un monarque républicain, républicain car le peuple est révolutionnaire, mais monarque car il a besoin d’être dirigé. Alors, quand les institutions ne le permettaient pas, il fallait des personnalités particulièrement fortes : Thiers, Gambetta, Clemenceau, Poincaré, De Gaulle l’ont été. Mais à la différence des quatre premiers, De Gaulle a réussi à intégrer dans la Constitution, pas en 1958 mais en 1962, cette idée de chef suprême légitime, or, la seule légitimité, la seule consécration, la seule onction divine possible en République, c’est le suffrage universel direct. L’Étre suprême, c’est le peuple, donc les électeurs (pas le peuple dans la rue qui n’a quasiment jamais représenté le peuple tout court).

On peut critiquer l’autocratisme, on peut critiquer Napoléon, ses guerres sanglantes, les sondages montrent bien que le peuple français est ingouvernable, puisqu’il peut critiquer aussi bien la trop forte présence de l’autorité que son absence et sa mollesse, et cela quels que soient les hommes (et les femmes) portés au pouvoir.

_yartiMacron2019050703

Paradoxalement, Emmanuel Macron a bien compris cela en 2017. Son point faible, dans la campagne présidentielle de 2017, était sa capacité à incarner le régalien, à incarner l’autorité, même s’il assumait déjà largement la "verticalité". Il a déjà bien réfléchi à la question. Dans "Le 1 hebdo" du 8 juillet 2015, il déclarait ceci : « La démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude, car elle ne se suffit pas à elle-même. Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le roi n’est plus là ! ».

Et il a poursuivi ainsi : « On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du Général De Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du Président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. (…) Si l’on veut stabiliser la vie politique et la sortir de la situation névrotique actuelle, il faut, tout en gardant l’équilibre délibératif, accepter un peu plus de verticalité. ».

C’est clair donc qu’Emmanuel Macron a bien compris le mythe de l’homme providentiel en France : ce mythe, détesté, il est "en même temps" recherché par les Français. Emmanuel Macron cherche donc à occuper la fonction, et dans l’offre politique actuelle, il es celui qui peut le mieux occuper. En ce sens, non seulement Emmanuel Macron est un digne successeur de De Gaulle, mais également de toutes les figures du roi dont la République a été privée depuis plus de deux siècles.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 avril 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Napoléon Ier.
Le 18 juin de Napoléon.
Le Congrès de Vienne (1815).
Napoléon III.
Henri VI, comte de Paris, ou l’impossible retour du roi.

_yartiNapoleonI02




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210429-napoleon.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/napoleon-de-gaulle-et-232681

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/04/27/38942689.html









 

Partager cet article
Repost0
29 mars 2021 1 29 /03 /mars /2021 15:26

La date des prochaines élections régionales et départementales est préoccupante en raison du contexte sanitaire général (pandémie de covid-19).

Cliquer sur chaque lien pour télécharger le document correspondant (fichier .pdf).

Avis du Conseil scientifique du 29 mars 2021 :
https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/avis-conseil-scientifique-29032021.pdf

Rapport du gouvernement au Parlement sur l'avis du Conseil scientifique du 29 mars 2021 :
https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/rapport-Parlement-elections-regionales-departementales.pdf

Pour en savoir plus :
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210413-regionales-2021a.html

SR
https://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20210329-conseil-covid-avis.html



 

Partager cet article
Repost0

Résultats officiels
de l'élection présidentielle 2012
 


Pour mettre la page en PDF :
Print


 




Petites statistiques
à titre informatif uniquement.

Du 07 février 2007
au 07 février 2012.


3 476 articles publiés.

Pages vues : 836 623 (total).
Visiteurs uniques : 452 415 (total).

Journée record : 17 mai 2011
(15 372 pages vues).

Mois record : juin 2007
(89 964 pages vues).