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28 juin 2017 3 28 /06 /juin /2017 05:43

« Je tenterai de m’inspirer de mes prédécesseurs dans cette fonction que vous me confiez aujourd’hui : la bienveillance qui n’empêchait pas la rigueur de Jacques Chaban-Delmas ou de Claude Bartolone, la volonté de réformer de Jean-Louis Debré ou de Laurent Fabius, la fidélité au projet présidentiel de Louis Mermaz, ou encore l’humanité si particulière de Philippe Séguin ou d’Henri Emmanuelli. Oui, de tout cela je tenterai de m’inspirer, parce que nous savons tous qu’il n’y a pas d’imagination sans mémoire. » (27 juin 2017).



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Ce ne sera pas François Bayrou, ni François Baroin, ni évidemment François Fillon, encore moins François Hollande, mais il n'y aura bien quand même un François qui sera honoré dans la République Macron.

Ce fut peu avant 17 heures ce mardi 27 juin 2017 que le doyen d’âge des députés, Bernard Brochand (79 ans), ancien maire de Cannes, a annoncé l’élection de François de Rugy à la Présidence de l’Assemblée Nationale, après avoir ouvert la XVe Législature à 15 heures.

À l’Hôtel de Lassay, ce dernier devient donc le quatrième personnage de l’État, après Emmanuel Macron (Élysée), Gérard Larcher (Petit-Luxembourg) et Édouard Philippe (Matignon). Il n’a que 43 ans et 6 mois, mais il n’est pas le plus jeune à avoir été élu à cette fonction. Contrairement aux commentateurs qui n’ont d’histoire politique que les dépêches AFP, ce ne fut pas Laurent Fabius qui fut le plus jeune Président de l’Assemblée Nationale depuis le début de notre tradition républicaine, élu à 41 ans et 10 mois le 23 juin 1988 après la réélection de François Mitterrand à la Présidence de la République, mais Léon Gambetta, qui avait seulement 40 ans et 10 mois lors de son élection au perchoir le 31 janvier 1879 (qu’il quitta le 27 octobre 1881 pour diriger le gouvernement).

François de Rugy a été élu dès le premier tour avec 353 voix, face aux 94 voix pour Jean-Charles Taugourdeau (LR), 34 voix pour Laure de La Raudière (UDI-LR-Les constructifs), 32 voix pour Laurence Dumont (PS) et 30 voix pour Caroline Fiat (FI), avec 24 blancs ou nuls (567 députés ont voté sur 577 : entre autres, les députés nommés ministres n’ont pas voté et leurs suppléants doivent attendre un mois avant de siéger). Il fallait une majorité de 272 pour être élu, qu’il a largement dépassée.

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François de Rugy avait été désigné le matin même lors de la réunion du groupe ultra-majoritaire LREM, là aussi dès le premier tour, avec 153 voix sur 301 votants, face aux 59 voix pour Sophie Ferrante (ex-PS), 54 voix pour Brigitte Bourguignon (ex-PS ex-hamoniste) et 32 voix pour Philippe Folliot (ex-UDI).

La première remarque, c’est que la parité et l’attention portée aux femmes ne sont valables que pour les postes subalternes : aucune femme à Matignon, pas même de Ministre d’État (deux hommes ; le premier gouvernement, trois hommes), aucune femme présidente de groupe (cela ne dépend évidemment pas que d’Emmanuel Macron) et enfin, aucune femme au perchoir. C’était l’occasion historique pour réaliser cette première fois (après l’occasion manquée de juin 2012, avec l’échec électoral de Ségolène Royal, le refus de Marylise Lebranchu, qui préférait redevenir ministre, et le rejet d’Élisabeth Guigou). Il y avait pourtant des femmes compétentes et expérimentées, au moins trois : Brigitte Bourguignon, Laure de La Raudière et Sophie Ferrante (on conçoit qu’une telle femme devait provenir du groupe LREM).

La deuxième remarque provient de la conférence de presse de Richard Ferrand, le président du groupe LREM, en milieu de journée du 27 juin 2017, entre la primaire LREM et l’élection officielle au perchoir, en assurant que François de Rugy ne serait élu que pour trente mois. C’est une affirmation anticonstitutionnelle et personne, aucun député, n’a le droit de faire pression sur un Président de l’Assemblée Nationale élu régulièrement pour la durée de la législature et pas la moitié de la durée. Pour les autres responsabilités (commissions, bureau), c’est différent puisque c’est régulièrement renouvelé à chaque nouvelle session.

Il est vrai que la préoccupation démocratique n’a pas dû dominer non plus l’élection de ce même Richard Ferrand à la présidence du groupe LREM le 24 juin 2017 car il a été élu "par acclamation" (à main levée), par 306 des 308 membres (deux abstentionnistes). Or, la désignation des personnes devrait toujours se faire par vote secret pour éviter toute pression personnelle (ce qui explique que la procédure du vote au perchoir demande plus d’une heure).

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La troisième remarque, c’est que le changement des usages attendra dans les actes. Si c’est cela, le renouvellement en marche, alors il y a probablement tromperie sur les actes. Car François de Rugy est l’exemple type du responsable politique de l’ancien monde, celui qui n’a jamais vécu que par et pour la politique, un professionnel habile qui a réussi un coup de maître en se hissant au perchoir alors qu’il ne représentait que 3,8% des électeurs de la primaire socialiste de janvier 2017.

Comme son prédécesseur Claude Bartolone, François de Rugy a toujours été un apparatchik de la politique. Il a été nommé secrétaire général du groupe des radicaux de gauche à l’Assemblée Nationale en 1997, après son échec aux législatives dans la circonscription de Jean-Marc Ayrault. C’est là qu’il a rencontré Jean-Vincent Placé qui était l’attaché parlementaire de Michel Crépeau, le président de ce groupe. En 2007, il fut l'un des rares candidats écologistes à avoir reçu le soutien du PS, d'où son élection à Nantes.

François de Rugy n’a d’ailleurs pas hésité à retourner sa veste quand c’était nécessaire pour aider ses ambitions : d’abord inscrit à Génération Écologie, il a longtemps été membre des Verts puis d’Europe Écologie (EELV), a même coprésidé le premier groupe écologiste à l’Assemblée Nationale, puis en 2015, a finalement rejoint le groupe socialiste en espérant faire partie des nouveaux ministres (ce furent Barbara Pompili et Jean-Vincent Placé), après la première déception de ne pas avoir été nommé ministre en 2012 par Jean-Marc Ayrault, dont il avait été l’adjoint à la mairie de Nantes (entre 2001 et 2008).

Son départ d’Europe Écologie en 2016 a même été consommé par sa candidature à la primaire socialiste de janvier 2017 (il n’a obtenu que 3,8%, je le répète !), mais a encore effectué un nouveau retournement de veste : avant Manuel Valls, il a rejoint finalement la candidature du futur Président Emmanuel Macron (reniant son engagement de soutenir le candidat officiel du PS) et s’est fait réélire député à Nantes le 18 juin 2017 sous l’étiquette En Marche.

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De tous les candidats ou candidats à la candidature au perchoir en 2017, il faut bien reconnaître que François de Rugy a été le seul à faire vraiment campagne, bien avant le 18 juin 2017, également au cours de la campagne des élections législatives, aidant parfois des candidats à se faire élire ou réélire (comme le jeune neurologue Olivier Véran à Grenoble, suppléant de l’ancienne ministre Geneviève Fioraso).

De plus, il est indéniable qu’il a acquis l’expérience nécessaire pour comprendre les us et coutumes du Palais-Bourbon, élu député depuis juin 2007 (c’est son troisième mandat, en 2007, il était parmi les benjamins de l’Assemblée Nationale, à 33 ans), président de groupe politique de 2012 à 2015 (coprésident en alternance avec Barbara Pompili) puis vice-président de l’Assemblée Nationale de mai 2016 à février 2017 (succédant à Denis Baupin, démissionnaire après une affaire de harcèlement).

Les idées qu’il a développées lors de son premier discours, lu laborieusement comme à son habitude, aussi scolaire qu’un collégien sans assurance, montrent une vision déjà réfléchie de la modernisation de l’institution parlementaire qu’il entend engager pour les années à venir, notamment en ce qui concerne les privilèges des députés (retraite, chômage, notes de frais, etc.), l’ouverture vers le monde réel (il proposera des "conférences parlementaires de territoires" organisées par les préfets et voudra utiliser le numérique pour faire plus participer les citoyens) et les moyens supplémentaires pour contrôler l’exécutif (notamment l’accès à tous les documents administratifs). Ces idées, qui sont dans l’air du temps, méritent d’être consensuelles dans l’opinion publique, mais peut-être pas chez les parlementaires…

Dans son allocution à l'issue de la proclamation de son élection, François de Rugy, au-delà du programme de modernisation des pratiques parlementaires, a évoqué notamment trois sujets importants.

La forte abstention aux élections législatives : « Pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, nous avons été collectivement choisis par une minorité de Françaises et de Français. Cela n’entame en rien notre légitimité, votre légitimité à agir et à légiférer, car nul ne peut prétendre représenter ou porter la voix de celles et ceux qui n’ont pas participé aux dernières élections législatives. Mais cela vous confère, nous confère, une responsabilité particulière, celle de reconquérir une confiance que des décennies de crises économique et sociale et de crise de la représentation démocratique ont érodée. »

Le besoin de ne plus se comporter comme des enfants dans une cour de récréation (surtout devant les caméras) : « Pour être plus démocratique, l’Assemblée devra être en premier lieu une enceinte dans laquelle on ne se contente pas de parler, mais où l’on apprend à s’écouter. Cet hémicycle ne doit pas être un lieu de provocations et d’anathèmes, ni un théâtre d’excès et de caricatures. Il faut de la sérénité, de la bienveillance, un esprit constructif et du respect dans les débats. L’Assemblée ne sera respectée que si elle est respectable dans ses comportements. ».

Le drapeau européen accroché à côté du drapeau national dans l'hémicycle : « En ce moment si particulier dans une vie publique, j’ai aussi une pensée pour les miens, pour les valeurs que m’ont transmises mes parents et mes grands-parents. Directement victimes de la Seconde Guerre mondiale, ils m’ont transmis un engagement européen profond qui me rend fier de siéger, face à vous, devant ce drapeau européen. Le Président Accoyer avait eu la judicieuse idée d’installer ce symbole d’une paix durable dans notre hémicycle : il y a toute sa place, aux côtés de nos couleurs nationales. ».

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Politiquement, si l’on peut parler de pragmatisme très élastique (il était contre la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes mais a soutenu le respect de la décision des électeurs de la consultation locale du 26 juin 2016), il fait partie de ces libéraux-libertaires jusqu’à la caricature : partisan de la légalisation du cannabis, de la PMA pour tous (le Comité d’éthique lui a donné raison le jour même de son élection au perchoir), de la GPA pour tous (on retrouve la philosophie de Pierre Bergé pour qui un bras ou un utérus sont la même chose, ouvriers et mères porteuses, même combat), mais ce libertarisme n’est pas sans contradiction car il a quand même voté la loi sur le renseignement qui réduit considérablement les libertés individuelles.

Assis, à cause du hasard de l’ordre alphabétique, à côté de François Ruffin, François de Rugy n’est donc pas un "usurpateur" dans cette fonction très élevée de la République. Il est au contraire dans la tradition de cette institution qui demande de l’expérience politique et un certain talent à la manœuvre politicienne. Il n’y aura donc pas de changement d’usages comme le préconisait Emmanuel Macron dont il était le candidat (dit-on).

Dans cette tradition républicaine, presque théorisée par son lointain prédécesseur Jean-Louis Debré, le Président de l’Assemblée Nationale est le représentant de tous les députés et pas seulement des députés de la majorité, et à ce titre, son devoir est de préserver les droits de l’opposition. C’est pourquoi il était très mal venu de la part des deux populistes colériques de service, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, ce dernier assis à côté de la nouvelle députée FN Emmanuelle Ménard (femme du maire de Béziers), de ne pas se lever ni applaudir l’élection de "leur" nouveau Président. En ce sens, ils rompent la continuité républicaine, mais c’était finalement très prévisible…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 juin 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François de Rugy.
Allocution de François de Rugy lors de son élection au perchoir (27 juin 2017).
Premier tour de la primaire socialiste du 22 janvier 2017.
Troisième débat de la primaire socialiste du 19 janvier 2017.
Deuxième débat de la primaire socialiste du 15 janvier 2017.
Premier débat de la primaire socialiste du 12 janvier 2017.
Programme de François de Rugy (à télécharger).
La primaire EELV de 2016 (premier tour).
Jean-Louis Debré.
François Bayrou sycophanté.
Édouard Macron II : bientôt la fin de l’indétermination quantique.
Composition du second gouvernement d’Édouard Philippe (21 juin 2017).
Les Langoliers.
Résultats officiels du second tour des élections législatives du 18 juin 2017.
Forza Francia.
Résultats officiels du premier tour des élections législatives du 11 juin 2017.
La Ve République.
La campagne des élections législatives de juin 2017.
Liste des 7 882 candidats aux élections législatives du 11 juin 2017 (à télécharger).
Liste des 511 candidats investis par La République En Marche le 15 mai 2017 (document).
Programme LR-UDI pour les législatives présenté le 10 mai 2017 (à télécharger).
Loi de moralisation de la vie politique (1er juin 2017).
Emmanuel Macron et la fierté nouvelle d’être Français ?
Richard Ferrand, comme les autres ?
Édouard Macron : d’abord l’Europe !
Composition du premier gouvernement d’Édouard Philippe (17 mai 2017).
Édouard Philippe, nouveau Premier Ministre.
L’investiture d’Emmanuel Macron (14 mai 2017).
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Qui sera nommé Premier Ministre en mai et juin 2017 ?
L’élection d’Emmanuel Macron le 7 mai 2017.
Macronités.
Ensemble pour sauver la République.
Débat du second tour du 3 mai 2017.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170627-francois-de-rugy.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/francois-de-rugy-et-le-baton-de-194554

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/06/28/35422454.html


 

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 17:52

(verbatim)

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170627-francois-de-rugy.html



Présidence de M. François de Rugy
Allocution de M. le Président


M. le Président. Monsieur le secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement, monsieur le doyen, mes chers collègues, je sais que beaucoup parmi vous partagent une émotion particulière, que j’ai éprouvée pour ma part il y a dix ans. Elle est de ces émotions que l’on n’oublie pas, celle de députés qui siègent pour la première fois dans cet hémicycle.

Ici se sont écrites des pages essentielles de notre histoire ; ici se sont déroulés des débats passionnés ; ici ont résonné de grandes voix qui ont fait la démocratie française ; ici ont été prises des décisions qui ont forgé la France, son dynamisme économique, son système de solidarité, ses libertés publiques. Sachons nous inspirer du meilleur de ces lieux !

Mais ne nous arrêtons pas à ces lieux. L’Assemblée nationale est plus riche de celles et ceux qui représentent la Nation que du cadre même de leurs travaux.

Nous sommes, vous êtes, dans votre diversité de parcours, d’engagements, et de convictions, vous êtes ensemble la représentation nationale.

En me portant à la présidence de notre Assemblée, vous ne me faites pas seulement un honneur insigne ; vous me confiez une responsabilité dont je mesure la charge et que je souhaite exercer parmi vous, avec vous.

Car nous ne pouvons pas ignorer le défi particulier que nous devons relever. Pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, nous avons été collectivement choisis par une minorité de Françaises et de Français. Cela n’entame en rien notre légitimité, votre légitimité à agir et à légiférer, car nul ne peut prétendre représenter ou porter la voix de celles et ceux qui n’ont pas participé aux dernières élections législatives. Mais cela vous confère, nous confère, une responsabilité particulière, celle de reconquérir une confiance que des décennies de crises économique et sociale et de crise de la représentation démocratique ont érodée.

Restaurer la confiance dans l’efficacité de l’action et de la parole publiques : ce sera, en premier lieu, le rôle de la majorité qui devra mettre en œuvre le projet qu’elle a porté, tout en conservant en toutes circonstances le respect des oppositions et la volonté de construire des majorités plus larges pour avancer.

Dans cet hémicycle profondément renouvelé – dans ses visages comme dans sa géographie politique –, la vérité ne siégera ni d’un côté ni de l’autre. Elle naîtra du débat et de la volonté d’agir pour les Françaises et les Français.

Redonner confiance, ce sera obtenir des résultats. Mais ce sera également rétablir la confiance dans nos institutions, dans notre institution.

Ma candidature reposait sur un projet que j’ai publiquement exposé. Ce projet, c’est celui d’une Assemblée nationale plus démocratique, plus efficace, plus moderne.

Pour être plus démocratique, l’Assemblée devra être en premier lieu une enceinte dans laquelle on ne se contente pas de parler, mais où l’on apprend à s’écouter.

Cet hémicycle ne doit pas être un lieu de provocations et d’anathèmes, ni un théâtre d’excès et de caricatures. Il faut de la sérénité, de la bienveillance, un esprit constructif et du respect dans les débats.

L’Assemblée ne sera respectée que si elle est respectable dans ses comportements.

Cette législature doit être aussi celle de la concrétisation de réformes démocratiques profondes, trop longtemps repoussées. Réduction du nombre de députés, introduction de la proportionnelle : ces engagements du projet présidentiel doivent être tenus.

Ces réformes seront évidemment portées conjointement avec le Gouvernement d’Édouard Philippe, mais elles rencontreront un écho plus fort, et seront mieux comprises, si elles s’appuient sur une forte mobilisation des parlementaires. Pour les réaliser, il faudra une collaboration constructive entre le Gouvernement, le Sénat, et, ici, la majorité et les oppositions, afin de réunir le consensus le plus large possible.

Il faut une Assemblée plus démocratique, mais aussi plus efficace.

Les Français que nous rencontrons nous le disent souvent : ils ont le sentiment que le Parlement parle beaucoup, mais agit peu.

Agir mieux, c’est d’abord agir plus vite. J’appelle donc tous les groupes de cette assemblée nouvelle à travailler à des modifications indispensables de la procédure parlementaire. Aujourd’hui, la procédure encourage l’enlisement et l’obstruction. Il faut favoriser la construction, garantir la concrétisation des réformes validées par les Françaises et les Français, mais aussi faciliter l’aboutissement d’initiatives parlementaires, qu’elles viennent de la majorité ou de l’opposition.

Si certaines réformes nécessitent une révision de la Constitution – et le Président de la République s’y est engagé –, il est possible pour notre Assemblée de moderniser de son propre chef un certain nombre de procédures obsolètes : faisons-le !

Mais les députés ne sont pas là seulement pour faire la loi. Ils ont pour rôle essentiel de contrôler l’action de l’État et du Gouvernement. Le Président de la République l’a souvent rappelé pendant ces derniers mois : il faut un Parlement qui contrôle vraiment.

Contrôler efficacement, cela demandera notamment de conquérir de nouveaux pouvoirs d’enquête et d’accès aux documents administratifs et aux rapports d’inspection de l’administration. Cela exigera plus de moyens pour évaluer sur le terrain les politiques publiques.

Fixons-nous l’objectif que chaque exercice d’évaluation donne lieu à des recommandations précises de modifications réglementaires ou législatives auxquelles le Gouvernement ou les commissions concernées seraient tenus de répondre.

L’efficacité tiendra enfin à notre capacité à nous inspirer d’innovations mises en œuvre dans des parlements étrangers : facilitons les échanges de bonnes pratiques et les coopérations avec les parlements des pays membres de l’Union européenne.

Nous avons tout à gagner à cette ouverture. Nos pratiques, mais aussi nos politiques pourront en bénéficier.

Pour être plus démocratique et plus efficace, l’Assemblée devra enfin être plus moderne.

Pour nos concitoyens, l’Assemblée est trop souvent le symbole de l’opacité, du secret et du règne de pratiques exceptionnelles ou dérogatoires. Il faut que notre institution entre pleinement dans la règle commune. Cette législature devra permettre d’instaurer l’égalité entre les citoyens et les parlementaires.

Le projet de loi du Gouvernement va dans le bon sens et apporte des réponses trop longtemps différées. Mais il faudra aussi des décisions de notre Assemblée sur ses propres pratiques : retraite des parlementaires, protection sociale en fin de mandat, notes de frais, règles d’emploi et statut des collaborateurs parlementaires, immunité parlementaire… Remettons tout sur la table et garantissons l’égalité et la transparence.

Avec vous, j’agirai pour conforter le rôle du déontologue de notre assemblée ; ses moyens de contrôle et son indépendance devront être renforcés. Cela éloignera le soupçon, et cela nous sécurisera, vous sécurisera, car des règles insuffisamment claires compliquent l’exercice du mandat et ouvrent la voie aux fantasmes et à l’antiparlementarisme.

La modernité se trouvera aussi dans l’ouverture sur la société. D’abord en menant à bien, ici, la révolution numérique : c’est un enjeu essentiel pour permettre aux citoyens d’intervenir dans la fabrique de la loi, de suivre les débats, d’inspirer des propositions de lois, et d’enrichir le contrôle et l’évaluation des politiques publiques.

Mais si le numérique peut apporter beaucoup, il n’est pas tout. Il faudra également que notre institution aille à la rencontre des citoyens, au travers de conférences parlementaires de territoires, associant les députés locaux, des présidents de commissions et le président de l’Assemblée nationale. Ces conférences pourraient s’étaler sur toute la durée de la législature afin de couvrir l’ensemble des territoires, de métropole et des outre-mer.

Notre ambition ne doit pas seulement être de rendre notre institution plus transparente. Elle doit être également de la faire rayonner et de la rendre attractive.

La modernité passe enfin par la mise en œuvre des principes du développement durable dans le fonctionnement et la gestion de l’Assemblée nationale.

Mes chers collègues, cette législature est celle du renouvellement profond des députés. Je le constate en parcourant des yeux les travées : tant de nouveaux visages, qui disent la féminisation, le rajeunissement, la diversité…

Cette législature est également celle d’une recomposition politique radicale – nous le constaterons lorsque vous siégerez sur ces bancs au sein de vos groupes respectifs.

Mais cette législature doit être celle de la préparation d’une autre révolution, aussi indispensable que les deux précédentes, celle d’une meilleure représentativité sociologique. Nous devrons donc, ensemble, avancer dans l’élaboration d’un statut de l’élu qui facilite l’accès de chacune et de chacun, quelle que soit sa classe sociale, à la fonction de député.

Voilà, mes chers collègues, en quelques mots, le projet que j’ai présenté d’abord à mes collègues du groupe majoritaire. C’est ce projet qui me conduit ici aujourd’hui, c’est ce projet qui m’engage, c’est ce projet que je partage désormais avec vous, et que j’entends mener à bien avec vous.

Je parlais tout à l’heure de la mémoire des lieux. Il y a aussi celle des hommes. Je tenterai de m’inspirer de mes prédécesseurs dans cette fonction que vous me confiez aujourd’hui : la bienveillance qui n’empêchait pas la rigueur de Jacques Chaban-Delmas ou de Claude Bartolone, la volonté de réformer de Jean-Louis Debré ou de Laurent Fabius, la fidélité au projet présidentiel de Louis Mermaz, ou encore l’humanité si particulière de Philippe Séguin ou d’Henri Emmanuelli. Oui, de tout cela je tenterai de m’inspirer, parce que nous savons tous qu’il n’y a pas d’imagination sans mémoire.

C’est précisément à la mémoire que je voudrais consacrer mes derniers mots, plus personnels si vous le voulez bien.

Tout d’abord, je tiens à saluer la mémoire de Corinne Erhel qui aurait pu, qui aurait dû, siéger dans notre assemblée si elle n’avait été foudroyée, en pleine campagne électorale, en mai dernier. J’étais à ses côtés, et je pense à elle, comme beaucoup d’entre vous.

En ce moment si particulier dans une vie publique, j’ai aussi une pensée pour les miens, pour les valeurs que m’ont transmises mes parents et mes grands-parents. Directement victimes de la Seconde Guerre mondiale, ils m’ont transmis un engagement européen profond qui me rend fier de siéger, face à vous, devant ce drapeau européen.

Le président Accoyer avait eu la judicieuse idée d’installer ce symbole d’une paix durable dans notre hémicycle : il y a toute sa place, aux côtés de nos couleurs nationales. (Applaudissements.)

Je n’oublie pas le goût pour la diversité régionale que mes parents m’ont transmis. De la Bretagne à la Lorraine, de la Corse à l’Alsace…

Un député. Bravo !

M. le président. ...de la métropole aux outre-mer (Applaudissements), nous sommes ici les représentants de cette diversité qui fait la richesse de la France.

Je pense enfin, comme, je l’imagine, beaucoup d’entre vous, à mes enfants. C’est finalement pour eux, pour l’avenir des générations qui viennent, que nous sommes toutes et tous ici engagés.

Puissions-nous leur transmettre, à notre tour, une République préservée, une démocratie vivante et respectueuse d’autrui, et une Assemblée nationale renouvelée dans ses pratiques.

Vive la République ! Vive la France ! (Mmes et MM. les députés et M. le secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement se lèvent et applaudissent longuement.)

François de Rugy, 27 juin 2017.

Source : assemblee-nationale.fr

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20170627-allocution-de-rugy.html

 

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 05:14

« Il semblerait que l’ambition de Jean-Louis Debré ne soit pas de faire gagner son camp mais de monter en grade dans la machine à faire perdre. » (Christian Estrosi, "Le Nouvel Obs" du 16 octobre 2008).


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L’ouverture de la XVe législature de la Ve République a lieu ce mardi 27 juin 2017. Le premier acte des députés élus les 11 et 18 juin 2017 est d’élire leur nouveau Président de l’Assemblée Nationale, quatrième personnage de l’État. Son rôle est de diriger les travaux de cette assemblée et de la représenter. Si la figure tutélaire de Jacques Chaban-Delmas, longtemps élu au perchoir (pendant quinze ans), reste dans toutes les mémoires, deux Présidents ont particulièrement marqué l’histoire récente, par leur volonté de moderniser l’institution, Philippe Séguin, du 2 avril 1993 au 21 avril 1997, et Jean-Louis Debré, du 25 juin 2002 au 4 mars 2007.

J’ai un petit "faible" pour Jean-Louis Debré (72 ans). Je n’appréciais pas vraiment le second couteau assez lourdingue chargé de protéger le Jacques Chirac des années 1990, celui en recherche encore de l’Élysée et encore moins le premier flic de France qui faisait hélas rire tous les terroristes, corses, ou pas. Il faut dire que mettre un juge à l’Intérieur est plus insensé que mettre un policier à la Justice. Et pourtant, le problème de Jean-Louis Debré, c’était un problème de casting : au perchoir et à la rue de Montpensier, il était en revanche totalement dans son rôle institutionnel et il est ainsi devenu un baron de la République très honorable et honoré (bien qu’il ait refusé toutes les décorations sauf le Mérite agricole).

Il y a peut-être un côté sentimental, plus encore que familial, dans les relations entre Jean-Louis Debré et la République. Je me souviens avoir vu, il y a déjà très longtemps, un documentaire sur lui qui le montrait jeune, la trentaine, chercher laborieusement ses électeurs à chaque porte des maisons, aux élections législatives de mars 1978. Il avait beau être un Debré, il n’avait pas été élu. Il a fallu attendre le scrutin proportionnel et la protection rapprochée de Jacques Chirac pour qu’il fût enfin élu député de l’Eure en mars 1986, puis réélu dans la 1e circonscription en juin 1988 sans discontinuité jusqu’en mars 2007.

Oui, Jean-Louis Debré est "un" Debré, et il faut dire que, comme la famille Jeanneney, la famille Joxe, et bien d’autres, les Debré sont une famille de la République, bien ancrée dans la vie politique, dans la médecine et dans l’art également. Jean-Louis Debré est le fils de Michel Debré, ancien premier Premier Ministre du Général De Gaulle, le petit-fils de Robert Debré, grand médecin qui a donné son nom à des hôpitaux, neveu du peintre Olivier Debré, père du journaliste Guillaume Debré et frère (faux) jumeau de l’urologue Bernard Debré qui fut député et ministre également (il a d’autres frères).

Encouragé par Pierre Mazeaud (ami de la famille), Jean-Louis Debré a fait des études de droit public et de sciences politiques qui l’ont mené jusqu’au doctorat en droit avec une thèse consacrée aux idées constitutionnelles du Général De Gaulle. Parallèlement à quelques vacations à la faculté de droit de Paris, il s’intégra dans la vie politique par la petite porte, comme membre de cabinets ministériels auprès de Jacques Chirac de 1973 à 1976 (à l’Agriculture, à l’Intérieur puis à Matignon). Il l’a fait alors qu’il soutenait la candidature de Jacques Chaban-Delmas à l’élection présidentielle de 1974 tandis que Jacques Chirac avait soutenu Valéry Giscard d’Estaing. Il fut aussi chef de cabinet du Ministre du Budget, alors Maurice Papon, entre 1978 et 1979.

Le lien de fidélité et de loyauté entre Jean-Louis Debré et Jacques Chirac ne s’est jamais brisé malgré les nombreux retournements de l’histoire politique, et cela même quand Michel Debré, son père, incontrôlable dans une colère permanente expression d’une exaltation personnelle, était encore en "politique active", au point de se présenter à l’élection présidentielle contre Jacques Chirac en 1981.

Ces premières années politiques n’ont pas particulièrement fasciné Jean-Louis Debré, et l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 a d’ailleurs empêché toute nouvelle collaboration ministérielle. Qu’importe, car il était devenu juge d’instruction, s’occupant de quelques affaires parfois très sensibles (comme celle de Virgil Tanase ou celle du terroriste Carlos).

Son engagement politique total a eu lieu en mars 1986 en se faisant élire député RPR de l’Eure, mandat qu’il conserva pendant vingt et un ans. Il s’est aussi impliqué dans la bataille municipale à Évreux, ville communiste, avec un échec en mars 1989 et une victoire en mars 2001 (il fut donc maire d’Évreux entre mars 2001 et mars 2007). Entre-temps, il accepta d’être élu adjoint au maire de Paris, Jean Tibéri, entre juin 1995 et mars 2001. Par ailleurs, il a été conseiller général de l’Eure de mars 1992 à mars 2001 (vice-président du conseil général de 1998 à 2001).

À partir de 1986, Jean-Louis Debré fut un grognard du chiraquisme, et resta fidèle même après la lourde défaite présidentielle de mai 1988 (Charles Pasqua et Philippe Séguin s’étaient alors émancipés). Entrant en 1988 au secrétariat national du RPR (chargé de la justice et de la sécurité), il fut désigné secrétaire général adjoint du RPR de 1993 à 1995 (sous la houlette de Jacques Chirac et Alain Juppé), l’une des personnalités restées encore fiables malgré la mode Édouard Balladur (à laquelle avaient succombé Nicolas Sarkozy, mais aussi Bernard Debré, deux de ses ministres).

Si sa nomination comme Ministre de l’Intérieur du 18 mai 1995 au 2 juin 1997 n’a pas été un franc succès, car il aurait sans doute été meilleur comme Ministre de la Justice, ayant eu du mal à succéder à Charles Pasqua et à terroriser les terroristes aussi efficacement que ce dernier, contournant l’omnipotence de Dominique de Villepin à l’Élysée, Jean-Louis Debré fut néanmoins une pièce maîtresse de la Chiraquie en période de cohabitation jospinienne : il fut élu président du groupe RPR à l’Assemblée Nationale du 12 juin 1997 au 18 juin 2002, devenant le défenseur principal d’un Président de la République réduit au minium institutionnel pendant cinq ans.

Lorsque Jean-Louis Debré décida de se présenter au perchoir après les élections législatives de juin 2002, il avait réussi à écarter Alain Juppé mais avait encore contre lui Édouard Balladur (qui, après Matignon, avait cherché en vain à reconquérir une nouvelle responsabilité politique : président du conseil régional d’Île-de-France en 1998, maire de Paris en 2001, et enfin, le perchoir en 2002).

Président de l’Assemblée Nationale du 25 juin 2002 au 4 mars 2007, Jean-Louis Debré fut alors dans un nettement meilleur rôle, s’épanouissement dans la défense du parlement, en raison de sa fascination et de sa passion pour l’histoire politique. Sa proximité avec Jacques Chirac ne l’a pas empêché de lui exprimer ses oppositions : il était très réticent lors de la nomination de Jean-Pierre Raffarin à Matignon en mai 2002 (il songeait peut-être à occuper le poste), et s’était auparavant opposé à l’adoption du quinquennat, en bon gardien de la Constitution que fut son père aussi. Surtout, il ne cessa de militer contre Nicolas Sarkozy et sa candidature à l’élection présidentielle pourtant de plus en plus inéluctable.

Parmi ses dernières décisions présidentielles, Jacques Chirac nomma le 23 février 2007 son fidèle écuyer Président du Conseil Constitutionnel, poste suprême de la défense de la République, ce qui engendra de nombreuses protestations chez les sarkozystes. La citation indiquée au début de cet article date de cette époque, celle où Christian Estrosi était un second couteau sarkozyste sans état d’âme, et il était heureux que Jean-Louis Debré, à la tête de l’institution qui arbitre les conflits constitutionnels, ne demeurât pas partial et ne cherchât pas à "faire gagner son camp".

L’Assemblée Nationale avait achevé ses travaux en février 2007, comme à chaque fin de quinquennat, et la nouvelle législature commençait en juin 2007. Mais en quittant l’Hôtel de Lassay (la résidence du Président de l’Assemblée Nationale), Jean-Louis Debré avait provoqué une nouvelle élection : il était en effet nécessaire de désigner son successeur au perchoir pour quelques semaines, ce qui n’était qu’un titre honorifique. Pierre Méhaignerie et Claude Gaillard (député de Nancy qui ne se représentait pas) furent candidats à ce furtif poste mais ce fut le gaulliste Patrick Ollier (compagnon de Michèle Alliot-Marie et futur président de la Métropole de Paris) qui fut élu au perchoir du 7 mars 2007 au 19 juin 2007, seul Président de chambre à n’avoir jamais présidé aucune séance à l’Hémicycle (autre que celle de son élection).

Succédant au vieil ami Pierre Mazeaud, Jean-Louis Debré présida le Conseil Constitutionnel du 5 mars 2007 au 5 mars 2016, un mandat très long de neuf ans, englobant trois quinquennats. Il a eu donc à accueillir dans son conseil, hormis Valéry Giscard d’Estaing qui avait décidé de venir siéger à partir de 2004 (il était membre de droit depuis mai 1981), deux autres anciens Présidents de la République membres de droit, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, eux-mêmes qui renoncèrent à siéger après quelques années de présence (pour des raisons diverses : procès et maladie pour Jacques Chirac ; retour à l’engagement politique et mise en cause pour le financement de sa campagne présidentielle de 2012 pour Nicolas Sarkozy).

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Au-delà de cet élargissement du nombre de ses membres, il a surtout dû faire face à une révision capitale de la Constitution décidée par Nicolas Sarkozy, celle du 23 juillet 2008, qui a trait à la question prioritaire de constitutionnalité, tout justiciable étant capable de remettre en cause une loi déjà promulguée, ce qui a profondément bouleversé les travaux da l’institution, avec un manque de moyens patent (on donne plus de pouvoirs sans augmenter le budget de fonctionnement).

En entrant rue de Montpensier (une aile du Palais-Royal), Jean-Louis Debré ne pouvait pas ne pas ressentir une forte émotion, car son père a été le père de la Constitution du 4 octobre 1958. D’ailleurs, le Président Georges Pompidou avait proposé à Michel Debré (alors ministre) de le nommer Président du Conseil Constitutionnel et ce dernier lui avait refusé, car il voulait encore faire de la politique et essayer d’avoir une influence sur le cours des événements, dans les années 1970 (ce n’était pas son caractère de vouloir prendre une retraite anticipée et occuper un placard doré).

À la fin de son mandat de neuf ans (remplacé par Laurent Fabius), Jean-Louis Debré est donc redevenu un homme libre, sans droit de réserve (qu’il avait pourtant un peu malmené) et a sorti dès le 21 avril 2016 un livre mémoire "Ce que je ne pouvais pas dire" chez Robert Laffont où il pouvait "se lâcher" (livre qui a eu un grand succès commercial pendant l’été 2016).

S’il a gardé un pied dans les institutions, comme président du Conseil supérieur des archives (succédant à l’historienne Georgette Elgey et au politologue René Rémond), nommé par la Ministre de la Culture et de la Communication Audrey Azoulay le 5 mars 2016, fonction bénévole (a-t-il tenu à préciser), Jean-Louis Debré, décontracté (sans cravate), a décidé de changer de métier (comme Roselyne Bachelot) en se transformant en chroniqueur de télévision (Paris Première) et de radio (Europe 1).

Jean-Louis Debré a pu ainsi révéler certaines décisions personnelles. Ainsi, malgré son ancienne appartenance à l’UMP, il a déclaré que depuis 1995, il s’était toujours opposé à Nicolas Sarkozy car ce dernier combattait Jacques Chirac. Interviewé par Jean-Michel Aphatie à la matinale de France Info le mardi 15 novembre 2016, Jean-Louis Debré a confié qu’il avait agi comme François Bayrou, à savoir qu’il avait voté pour François Hollande au second tour de l’élection présidentielle du 6 mai 2012 (contre Nicolas Sarkozy) : « Pour moi, qu’on soit à droite ou à gauche, l’important, c’est d’être républicain. J’ai déjà voté à gauche. ».

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Au même moment, il hésitait à soutenir à la primaire LR entre la candidature d’Alain Juppé et celle de son "poulain" Bruno Le Maire qu’il avait "installé" dans sa circonscription de l’Eure (il a soutenu finalement Alain Juppé), avant d’être déçu par la victoire de François Fillon : « La France doit se reprendre. (…) Nous avons besoin d’un Président qui rassemble, qui redonne à l’État une autorité qu’il a perdue. Et je pense qu’aujourd’hui, dans le panorama de ceux qui se présentent, à droite comme à gauche, à gauche, on ne sait pas encore, c’est Alain Juppé qui a le meilleur profil, l’autorité, la dignité, l’expérience pour remettre la France dans le droit chemin. » (15 novembre 2016).

Finalement, Jean-Louis Debré a confié au maire de Lyon, Gérard Collomb, futur Ministre de l’Intérieur (son dernier successeur Place Beauvau), qu’il voterait pour Emmanuel Macron aux deux tours de l’élection présidentielle de 2017 (et Bruno Le Maire fut ensuite nommé Ministre de l’Économie et des Finances par Emmanuel Macron) : « Je ne peux pas voter pour François Fillon. Je voterai pour Emmanuel Macron. » (selon "L’Opinion" du 12 avril 2017). Il l’a donc fait au même titre que François Bayrou, Dominique Perben, Dominique de Villepin et d’autres chiraquiens…

Probablement que l’élection de Laurent Wauquiez à la tête de LR, le cas échéant, éloignerait définitivement Jean-Louis Debré de la famille résiduelle du gaullisme politique, au profit d’un nouvel ordre présidentiel incarné par …Emmanuel Macron.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 juin 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean-Louis Debré.
Bernard Debré.
Michel Debré.
Jacques Chirac.
Vincent Auriol.
Édouard Herriot.
Jacques Chaban-Delmas.
Edgar Faure.
Laurent Fabius.
Henri Emmanuelli.
Philippe Séguin.
Raymond Forni.
Patrick Ollier.
Claude Bartolone.
Daniel Mayer.
Robert Badinter.
Roland Dumas.
Yves Guéna.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20161115-jean-louis-debre.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jean-louis-debre-haut-perche-194505

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/06/27/35422144.html


 

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22 juin 2017 4 22 /06 /juin /2017 05:20

« On n’a jamais vu un orchestre, surtout un orchestre symphonique, composé avec les mêmes instruments. » (Édouard Philippe, le 20 juin 2017 sur BFM-TV/RMC).



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La Fête de la musique pour fêter l’arrivée de l’été …et l’arrivée du second gouvernement d’Édouard Philippe. Le premier gouvernement a démissionné normalement le 19 juin 2017 à l’issue des élections législatives des 11 et 18 juin 2017.


L’avant-nomination

Quatre poids lourds politiques du gouvernement sortant ont annoncé successivement leur refus de rester au gouvernement : Richard Ferrand (le 19 juin 2017), Sylvie Goulard (le 20 juin 2017) et François Bayrou et Marielle de Sarnez (le 21 juin 2017). Ce ne sont pas des démissions puisque le gouvernement en entier était déjà démissionnaire.

Quel que soit l’emballage de ces abandons, la raison est celle invoquée par Sylvie Goulard : leur implication, d’une manière ou d’une autre, dans une affaire judiciaire, les incitait à renoncer à leurs responsabilités ministérielles.

Mépris du Parlement ? Ce qui ne convenait pas au gouvernement serait-il acceptable pour des postes à grandes responsabilités à l’Assemblée Nationale ? Richard Ferrand serait amené à présider l’imposant groupe de la majorité La République En Marche tandis que Marielle de Sarnez à présider le groupe MoDem (le premier de l’histoire du MoDem).

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François Bayrou, qui avait habilement retardé sa démission de la mairie de Pau (prévue à la fin du mois) va donc rester maire et gardera donc son entière liberté d’expression comme il l’a répété dans sa conférence de presse du 21 juin 2017. François Bayrou a tenu aussi à préciser que son retrait n’a pas été engendré par celui de Sylvie Goulard et qu’il en avait déjà parlé à Emmanuel Macron le 9 juin 2017, lorsqu’une enquête préliminaire a été ouverte sur l’affaire des attachés parlementaires du MoDem.

Invité du journal télévisé de 20 heures le 21 juin 2017 sur TF1, le Premier Ministre Édouard Philippe a insisté pour dire qu’il n’y aurait pas de jurisprudence Bayrou : seule, la mise en examen provoquerait la démission d’un ministre du gouvernement. Une jurisprudence déjà adoptée à l’époque de Pierre Bérégovoy (avec Bernard Tapie le 23 mai 1992), Édouard Balladur (avec Alain Carignon le 19 juillet 1994, Gérard Longuet  le 14 octobre 1994, Michel Roussin le 12 novembre 1994) et Lionel Jospin (avec Dominique Strauss-Kahn le 2 novembre 1999).

Par ailleurs, rien n’empêchera ces quatre anciens ministres de revenir au gouvernement si la justice les innocente dans les procédures actuellement engagées.


Les supputations

Elles ont été nombreuses, comme à chaque changement de gouvernement ou à chaque remaniement. Contrairement à prévu, il ne s’est pas agi d’un simple remaniement technique mais d’un changement politique important.

À la justice furent annoncés René Dosière ou Bertrand Delanoë. À la Défense, Jean-Pierre Raffarin ou encore Nathalie Kosciusko-Morizet (malgré son échec aux élections législatives). On a parlé aussi de Thierry Solère, Pierre-Yves Bournazel, Franck Riester, Jean-Louis Bourlanges, etc.


La composition du nouveau gouvernement

Comme le 17 mai 2017, les journalistes ont été surpris à l’annonce des nouveaux ministres, n’en connaissant même pas le nom de certains.

Plusieurs remarques sur les nouveautés de cette composition (lisible ici).

1. Le gouvernement est de moins en moins "resserré" avec 29 membres (on est loin des 15 annoncés à l’élection présidentielle !). Comme d’habitude…

2. Aucun poids lourd politique n’a remplacé ceux qui sont partis. Ils auront donc leur existence politique directement liée au nouveau pouvoir et pas leur existence propre (comme c’était le cas avec François Bayrou et Richard Ferrand).

3. Il y a un rééquilibrage politique avec plus de ministres issus du PS (notamment Florence Parly, ancienne sous-ministre de Lionel Jospin et Nicole Belloubet), d’autres responsables issus de LREM (Stéphane Travert, Benjamin Griveaux, Julien Denormandie et Brune Poirson), et l’arrivée d’autres ministres MoDem (Jacqueline Gourault et Geneviève Darrieussecq).

4. À droite, c’est les proches de Bruno Le Maire qui l’ont emporté avec l’arrivée de Sébastien Lecornu, un jeune talent précoce (plus jeune président de conseil départemental) et celle de Jean-Baptiste Lemoyne. La probable désignation de Thierry Solère comme président du groupe LR "constructifs" et UDI qui devrait compter une quarantaine de députés (autant que le MoDem) donnera au Premier Ministre Édouard Philippe son propre groupe parlementaire.

5. L’arrivée de nombreux ministres issus des "territoires" compense la réputation de gouvernement trop urbain collée au précédent : Stéphane Travers, Geneviève Darrieussecq, Jacqueline Gourault, etc. connaissent mieux les zones rurales, et bien sûr Jacques Mézard, qui passe de l’Agriculture à la Cohésion des Territoires.

6. Bravo à la diplomate Nathalie Loiseau, directrice de l’ENA depuis le 3 octobre 2012, choisie pour s’occuper des Affaires européennes. Ce n’est peut-être pas très connu, mais l’ENA a depuis une dizaine d’années une action très forte en faveur de la construction européenne, en tissant des relations avec les autres pays européens. Son siège à Strasbourg n’y est pas d’ailleurs un hasard et a favorisé ce genre d’action (décidé par Édith Cresson).

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7. Enfin, tout le processus montre que c'était Emmanuel Macron qui était en première ligne pour choisir le nouveau gouvernement. Il est clair que le Premier Ministre va devoir prendre du pouvoir d'initiative pour montrer qu'il n'est pas qu'un simple collaborateur présidentiel...


La suite : la "réduction du paquet d’ondes" !

Alain Juppé aurait passablement apprécié que le rouleau compresseur LREM ait massacré ses propres candidats en Gironde ou même au niveau national, comme son ancien directeur de campagne Gilles Boyer. Il reprocherait à son ancien poulain Édouard Philippe d’avoir sauté le pas avant les élections législatives, ce à quoi a répondu l’intéressé sur TF1 ce 21 juin 2017 en expliquant qu’il était plus sain de faire cet audacieux saut avant les élections législatives pour rester transparent et clair avec la nouvelle majorité élue sur cette base-là.

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La nouvelle Assemblée va être particulièrement divisée : au-delà d’un groupe pléthorique de LREM et du groupe MoDem, on devrait compter le groupe LR "canal historique" (dans l’opposition), un groupe LR-UDI "constructifs" favorable au nouveau gouvernement, un groupe PS, un groupe FI, un groupe PCF (s’il trouve assez de députés, il leur en manque 5), sans compter les 8 députés du FN (Manuel Valls a également tenté de former un groupe au centre gauche, apparemment sans succès).

Jean-Luc Mélenchon a prévenu que la condition pour commencer un dialogue à gauche, ce serait de voter contre la confiance. Et en effet, tout va se jouer le 4 juillet 2017, lors du vote de confiance au gouvernement.

Ceux qui la voteront seront considérés comme faisant partie de la majorité, et réciproquement, ceux qui voteront contre dans l’une des oppositions multiples. Ce sera la fin de l’indétermination quantique qui a commencé le 6 avril 2016 avec la création du mouvement En Marche qui acceptait la double appartenance avec un ancien parti traditionnel (LR, UDI, PS, PRG, etc.).

Le jour du vote de confiance, chaque député sera mis devant ses responsabilités politiques : et ce vote va structurer non seulement le quinquennat du Président Emmanuel Macron mais probablement l’avenir du paysage politique français pour les prochaines décennies…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 juin 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Édouard Macron II : bientôt la fin de l’indétermination quantique.
Composition du second gouvernement d’Édouard Philippe (21 juin 2017).
Les Langoliers.
Résultats officiels du second tour des élections législatives du 18 juin 2017.
Forza Francia.
Résultats officiels du premier tour des élections législatives du 11 juin 2017.
La Ve République.
La campagne des élections législatives de juin 2017.
Liste des 7 882 candidats aux élections législatives du 11 juin 2017 (à télécharger).
Liste des 511 candidats investis par La République En Marche le 15 mai 2017 (document).
Programme LR-UDI pour les législatives présenté le 10 mai 2017 (à télécharger).
Loi de moralisation de la vie politique (1er juin 2017).
Emmanuel Macron et la fierté nouvelle d’être Français ?
Richard Ferrand, comme les autres ?
Édouard Macron : d’abord l’Europe !
Composition du premier gouvernement d’Édouard Philippe (17 mai 2017).
Édouard Philippe, nouveau Premier Ministre.
L’investiture d’Emmanuel Macron (14 mai 2017).
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Qui sera nommé Premier Ministre en mai et juin 2017 ?
L’élection d’Emmanuel Macron le 7 mai 2017.
Macronités.
Ensemble pour sauver la République.
Débat du second tour du 3 mai 2017.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170621-gouvernement-edouard-philippe-ii.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/edouard-macron-ii-bientot-la-fin-194351

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/06/22/35407275.html

 

 

 

 

 

 

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21 juin 2017 3 21 /06 /juin /2017 19:27

Édouard Philippe a été reconduit Premier Ministre le 19 juin 2017 par le Président de la République Emmanuel Macron. Son premier gouvernement a été nommé le mercredi 21 juin 2017 à 19 heures 20. La première réunion en conseil des ministres a lieu le jeudi 22 juin 2017 à 10 heures.

Premier Ministre : Édouard Philippe.

Ministre d'État, Ministre de l'Intérieur : Gérard Collomb.
Ministre d'État, Ministre de la Transition écologique et solidaire : Nicolas Hulot.

Garde des Sceaux, Ministre de la Justice : Nicole Belloubet.
Ministre de l'Europe et des Affaires étrangères : Jean-Yves Le Drian.
Ministre des Armées : Florence Parly.
Ministre de la Cohérision et des Territoires : Jacques Mézard.
Ministre des Solidarités et de la Santé : Agnès Buzyn.
Ministre de l'Économie et des Finances : Bruno Le Maire.
Ministre de la Culture : Françoise Nyssen.
Ministre du Travail : Muriel Pénicaud.
Ministre de l'Éducation nationale : Jean-Michel Blanquer.
Ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation : Stéphane Travert.
Ministre de l'Action et des Comptes publics : Gérald Darmanin.
Ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation : Frédérique Vidal.
Ministre des Outre-Mer : Annick Girardin.
Ministre des Sports : Laura Flessel.

Ministre déléguée auprès de Gérard Collomb : Jacqueline Gourault.
Ministre déléguée auprès de Nicolas Hulot chargée des Transports : Élisabeth Borne.
Ministre déléguée auprès de Jean-Yves Le Drian chargée des Affaires européennes : Nathalie Loiseau.

Secrétaire d'État auprès d'Édouard Philippe chargé des Relations avec le Parlement et porte-parole du gouvernement : Christophe Castaner.
Secrétaire d'État auprès d'Édouard Philippe chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes : Marlène Schiappa.
Secrétaire d'État auprès d'Édouard Philippe chargée des Personnes handicapées : Sophie Cluzel.
Secrétaire d'État auprès d'Édouard Philippe chargé du Numérique : Mounir Mahjoubi.
Secrétaire d'État auprès de Nicolas Hulot : Sébastien Lecornu.
Secrétaire d'État auprès de Nicolas Hulot : Brune Poirson.
Secrétaire d'État auprès de Jean-Yves Le Drian : Jean-Baptiste Lemoyne.
Secrétaire d'État auprès de Florence Parly : Geneviève Darrieussecq.
Secrétaire d'État auprès de Jacques Mézard : Julien Denormandie.
Secrétaire d'État auprès de Bruno Le Maire : Benjamin Griveaux.


Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170621-gouvernement-edouard-philippe-ii.html


SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20170621-composition-gouvernement.html


 

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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 05:18

« Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général De Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du Président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. Tout s’est construit sur ce malentendu. » (Emmanuel Macron, le 8 juillet 2015).



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Comme c’est étrange ! Comme j’ai l’impression que l’histoire de France s’est remise en marche depuis quelques semaines. Après cinq ans de honte, d’immobilisme et de dogmatisme. Après cinq mois d’une campagne présidentielle stressante et anxiogène. C’est comme le retour du soleil après la pluie diluvienne d’un orage. Le ciel s’éclaire. On serait presque tenté de reprendre la phrase de Jack Lang qui avait osé proclamer le 10 mai 1981 : « Les Français ont franchi la frontière qui sépare la nuit de la lumière. ». Il reste encore des flaques d’eau.

Cette impression que toutes les choses qui allaient mal, toutes les mesures stupides, tout va être remis en ordre, remis à l’endroit : les rythmes scolaires, la réforme du collège, la retenue à la source de l’impôt sur le revenu, le compte pénibilité, etc. Cette impression que la raison l’a emporté le 7 mai 2017, et qu’on va enfin gouverner intelligemment, sans se moquer des Français, sans s’intéresser uniquement à un parti, qu’on va enfin œuvre pour le seul intérêt général.

Faut-il rajouter les superlatifs à ceux des médias ? Pourquoi pas ? Les miens le sont parce qu’ils s’en étonnent, parce qu’il y a un an, je n’aurais pas imaginé une seconde ce cours des événements. Parce que le pire n’est jamais certain.

Au cours de la campagne présidentielle, j’avais trouvé des airs bonapartistes à Emmanuel Macron. Ce n’est pas pour lui faire l’injure de n’être pas républicain, je n’ai pas d’inquiétude à ce sujet, mais la comparaison pourrait porter sur son tempérament, sa folle audace, sa grande capacité de travail, son sommeil très court, son destin souriant, sa précocité aussi, sa manière à conquérir à la hussarde un Élysée imprenable, réservé aux vieux soutiers du navire démocratique.

La première photographie de cet article, prise lors de son avancée aux Champs-Élysées vers l’Arc-de-Triomphe de la Place de l’Étoile, saluant une foule (clairsemée), entouré des motards et des cavaliers, avait déjà cette ressemblance bonapartiste. Un cheval indocile donnait le change pour en faire une nouvelle image d’Épinal. La ressemblance avec les tableaux de Gros et surtout de Vernet représentant le général Napoléon Bonaparte conduisant ses troupes sur le pont d’Arcole, le 17 novembre 1796, est frappante.

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Le capitaine Joseph Sulkowski, qui fut l’aide de camp de Bonaparte, a décrit ainsi la scène dans des lettres publiées en 1946 : « En attendant, le général en chef, instruit de l'état des affaires, s'était déjà avancé lui-même à moitié chemin : on lui apprend les pertes irréparables qu'on vient de faire, l'obstination de l'ennemi, le découragement de nos soldats. Le combat était engagé, il fallait vaincre ou périr, et il prend un parti digne de sa gloire. Nous le voyons tout à coup paraître sur la digue, entouré de son état-major et suivi de ses guides, il descend de cheval, tire son sabre, prend un drapeau et s'élance sur le pont au milieu d'une pluie de feu. Les soldats le voient et aucun d'eux ne l’imite. ».

Un autre témoin, le sous-lieutenant Jean Antoine François Ozanam (père de l’historien chrétien Frédéric Ozanam), a raconté aussi la scène : « Sa colonne l’avait à moitié franchi lorsqu’un feu de flanc la fit rétrograder. Les grenadiers enlevèrent Bonaparte et l’entraînèrent, il fut précipité dans un marais où il s’enfonça jusqu’à mi-corps. Lannes, qui était blessé, était accouru de Milan, il couvrit le général de son corps. Muiron, aide de camp, en fit autant et il fut tué, alors que le général Jean Gilles André Robert fut grièvement blessé (il devait décéder de ses blessures le 10 janvier 1797). ».

J’ai évoqué quelques soulagements intérieurs, mais c’est en politique étrangère qu’il faut le plus se réjouir et que les plus récalcitrants commencent, eux aussi, à y trouver un changement bienvenu. Je passerais sur les expressions énervantes des médias, cette "séquence internationale" qu’il aurait suivie dans un "sans faute" (quelle faute attendait-on donc ? qu’il trébuchât sur Angela Merkel ?).

Cette "séquence" (pour employer ce vilain mot) a commencé le jeudi 25 mai 2017 avec le Sommet de l’OTAN à Bruxelles. Un sommet très important et nouveau autant pour le Président français Emmanuel Macron que pour le Président américain Donald Trump. L’occasion, pour ces deux hommes, de faire connaissance en partageant le déjeuner. Parfois, l’honneur d’un pays tient à peu de choses. À une poignée de main. Donald Trump a l’habitude d’écraser la main de ses interlocuteurs. Emmanuel Macron, le sourire jusqu’aux oreilles, a écrasé la main de Donald Trump. Cela a l’air anodin mais pas autant que cela. Derrière ce sourire tendre et plaisant se révèle une volonté de fer. Elle a été déployée pour la campagne présidentielle, et maintenant élu, Emmanuel Macron l’utilise pour la France. Pour son nouveau "job".

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C’est peut-être cela que les Français commencent à apprécier chez lui : il n’a pas été candidat à l’élection présidentielle pour assouvir une ambition narcissique débordante, il a été candidat parce qu’il a compris de l’intérieur toutes les carences du pouvoir et qu’il a eu la folle audace de vouloir les corriger. Il n’est pas un François Mitterrand qui a mis quarante ans de sa vie à atteindre le sommet de la pyramide après de si longs rêves de sphinx. Il n’est pas un Jacques Chirac qui, une fois élu, après plusieurs redoublements, ne savait plus quoi faire. Il n’est pas Nicolas Sarkozy qui n’a jamais qu’aimé le pouvoir pour le pouvoir. Il n’est pas François Hollande qui, saisissant une improbable chance, s’est retrouvé à la tête d’un pays alors qu’il n’avait jamais dirigé qu’un parti.

Emmanuel Macron a d’ailleurs déjà montré, au grand désespoir des journalistes, que le Président de la République ne communiquerait plus à tort et à travers avec eux, que l’existence de Twitter et des chaînes d’information continue n’est pas une raison pour placer le chef de l’État dans un rôle de simple commentateur sportif. Que l’Élysée n’est pas la maison de Loft Story. Ce sera peut-être le premier Président de la République qui aura non seulement compris mais maîtrisé les nouvelles technologies en y plaçant son propre tempo, sans en être l’esclave. Cette superbe et orgueilleuse expression de "maître des horloges" prend maintenant tout son sens.

Le premier déplacement officiel a été réalisé à Berlin dès le 15 mai 2017 pour rencontrer la Chancelière allemande Angela Merkel. On aurait pu l’interpréter comme un acte d’allégeance d’une France diminuée et vassalisée auprès une Allemagne surpuissante et triomphante. Les derniers jours qui se sont écoulés a effacé cette mauvaise interprétation qui pêche d’ailleurs dans l’oubli de la réciprocité : le Chancelier nouvellement élu fait, lui aussi, son premier déplacement à Paris pour rencontrer le Président français. Comme Angela Merkel est au pouvoir depuis 2005, soit depuis quatre Présidents français, cette réciprocité est moins visible, mais elle existe et est le symbole persistant de cette heureuse amitié franco-allemande.

Les deux journées suivantes furent italiennes, les 26 et 27 mai 2017, pour le Sommet du G7 à Taormina, en Sicile, dans un site archéologique. Ce fut l’occasion pour Emmanuel Macron de connaître ses nouveaux camarades de classe internationale. Il avait déjà reçu le 21 mai 2017 à l’Élysée l’hôte du sommet, le Président du Conseil italien Paolo Gentiloni, désigné à la tête du gouvernement italien depuis le 12 décembre 2016 à la suite de l’échec du référendum constitutionnel du 4 décembre 2016, succédant au fougueux Matteo Renzi qui avait commencé à diriger l’Italie le 22 février 2014, à 39 ans, l’âge actuel d’Emmanuel Macron.

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Pendant ces trois journées, Emmanuel Macron a rencontré de nombreuses personnalités, notamment le Président turc Recep Tayyip Erdogan, le Président de la Commission Européenne Jean-Claude Juncker, la Premier Ministre britannique Theresa May, et le Premier Ministre canadien Justin Trudeau dont on évoque régulièrement le même jeune âge (il avait 43 ans quand il a conquis le pouvoir le 4 novembre 2015).

Le clou du "spectacle", si l’on peut parler de spectacle pour des rencontres internationales, ce fut bien sûr ce lundi 29 mai 2017 avec la visite officielle du Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, au château de Versailles. La première réception officielle d’un chef d’État étranger du nouveau quinquennat.

J’ai toujours eu honte de la France durant le quinquennat précédent sur la manière dont François Hollande s’était comporté avec la Russie. Bien sûr que certains de nos "intérêts" ne sont pas convergents, mais l’histoire et la culture se rejoignent dans l’amitié franco-russe. Les deux peuples sont liés par plusieurs siècles de mutuelles compréhension. Ce fut une honte que François Hollande ne fût pas présent à Moscou le 9 mai 2015 pour commémorer le soixante-dixième anniversaire de la Victoire. Sa présence n’aurait pas réduit les exigences de la France et de l’Europe sur la souveraineté de toute l’Ukraine, y compris la Crimée. On ne doit jamais humilier un peuple. Le Traité de Versailles a engendré en partie Hitler.

Emmanuel Macron a fait les choses en grand. On avait vu Vladimir Poutine très impressionné le 12 juin 2007, lorsqu’il avait rencontré l’écrivain qui l’avait fasciné, Soljenitsyne. Il semblait redevenir un petit garçon. J’ai eu le sentiment qu’il a été très impressionné aussi, et très honoré, d’avoir été reçu dans ce si luxueux château de Versailles et pour une occasion encore plus magistrale de l’histoire des deux pays, puisqu’il a inauguré une exposition retraçant la venue du tsar Pierre le Grand en France il y a trois siècles. Le tsar a séjourné en France du 21 avril 1717 au 21 juin 1717, et est allé deux fois à Versailles, logé au Grand Trianon, du 24 au 26 mai 1717 et du 3 au 11 juin 1717. L’exposition en question est ouverte au public au Grand Trianon du 30 mai 2017 au 24 septembre 2017.

Dans sa chronique du matin (avant donc la visite), le journaliste Daniel Schneidermann (qui n’apprécie pas beaucoup le nouveau Président) s’était amusé à évoquer un tableau réalisé plus d’un siècle plus tard, sous Louis-Philippe, en 1838, par le peintre Louis Hersent, représentant la venue du roi Louis XV, alors enfant de 7 ans, le 10 mai 1717, à l’hôtel de Lesdiguières où résidait Pierre le Grand. Alors, hors de toutes les convenances, bousculant le protocole, le tsar a pris dans ses bras l’enfant roi pour l’embrasser.

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Dans ses Mémoires, Saint-Simon a décrit cette scène assez exceptionnelle : « Le roi alla voir le tsar, qui le reçut à sa portière, le vit descendre de carrosse, et marcha de front à la gauche du roi jusque dans sa chambre où ils trouvèrent deux fauteuils égaux. Le roi s’assit dans celui de la droite, le tsar dans celui de la gauche, le prince Kurakin servit d’interprète. On fut étonné de voir le tsar prendre le roi sous les deux bras, le hausser à son niveau, l’embrasser ainsi en l’air, et le roi à son âge, et qui n’y pouvait pas être préparé, n’en avoir aucune frayeur. On fut frappé de toutes les grâces qu’il montra devant le roi, de l’air de tendresse qu’il prit pour lui, de cette politesse qui coulait de source, et toutefois mêlée de grandeur, d’égalité de rang, et légèrement de supériorité d’âge ; car tout cela se fit très distinctement sentir. Il loua fort le roi, il en parut charmé, et il en persuada tout le monde. Il l’embrassa à plusieurs reprises. Le roi lui fit très joliment son petit et court compliment. » (Tome 14, chapitre XVIII).

Daniel Schneidermann imaginait alors que l’enfant roi serait Emmanuel Macron tenu dans les bras du tsar Poutine. Eh bien, il n’en a rien été ! Le tsar n’était pas celui qu’on aurait pu croire.

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Non seulement Emmanuel Macron a montré beaucoup d’égards à Vladimir Poutine, l’a honoré comme il se devait, mais aussi il n’a rien lâché et il a même montré un courage et une sincérité qu’il est bon d’observer enfin dans les relations internationales. Au cours de la conférence de presse commune, alors que Vladimir Poutine se trouvait à deux ou trois mètres de lui, Emmanuel Macron a fustigé clairement les "officines" russes Russia Today et Sputnik pour avoir diffusé de fausses informations sur son compte au cours de la campagne présidentielle.

Emmanuel Macron a étonné car il est l’exact contraire de François Hollande. Parce qu’il n’est pas dans la posture mais dans l’authenticité. Il a reçu avec beaucoup d’honneurs, il a repris le dialogue, mais il a été réellement ferme sur certaines positions françaises. Rien à voir avec un François Hollande qui refusait de parler à la Russie et dont l’influence était quasiment nulle. De toute façon, il faudra bien, un jour ou l’autre, trouver une porte de sortie pour lever les sanctions contre la Russie et reconnaître la Crimée russe, car personne n’imagine que la Crimée redeviendra ukrainienne.

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Oui, en écoutant cette conférence de presse commune, j’ai senti cette étrange émotion. Cette impression que la France redevenait le centre du monde, un des centres du monde, soyons plus modeste et moins emphatique, que la France redevenait écoutée. L’élection (inattendue) d’Emmanuel Macron a surpris et fasciné la "communauté internationale", et a montré que le peuple français n’avait pas succombé à la vague de populismes qui avait emporté récemment plusieurs démocraties postindustrielles. La France est capable d’enrayer cette vague dépressive de déclinisme, de défaitisme, de pessimisme, et de redonner un nouveau contexte, des perspectives futures plus positives.

Sous François Hollande, je ressentais de la honte. La honte que François Hollande n’honorait pas sa fonction, n’honorait pas l’histoire de son pays, n’honorait pas la France éternelle. La honte de sa réaction stupide de condescendance lors de l’élection de Donald Trump. Même la honte d’avoir laissé des journalistes trash écouter ses conversations diplomatiques confidentielles, en particulier un échange téléphonique avec Matteo Renzi. Tout dans la posture et rien dans la droiture.

Alors oui, même si je pouvais un peu douter avant de l’avoir vu en action, je suis fier d’Emmanuel Macron, fier d’être Français, fier d’être représenté par le Président Macron, qui montre ce qu'est le sentiment patriotique. Il continuera certainement à étonner encore. Je pense qu’il sera probablement un grand Président de la République. Un qu’on ne pourra pas comparer, ni à Napoléon (dont la fonction impériale n’est pas si éloignée de la fonction présidentielle sous la Ve République), ni à Clemenceau, ni à De Gaulle, ni à Kennedy, ni à Valéry Giscard d’Estaing. Un incomparable comme il y en a peu par génération.

C’est un fait. La France est ressortie grandie de ce marathon diplomatique de quelques jours. Tout reste à faire, rien n’a été résolu. L’épineuse question du maintien des États-Unis dans l’Accord de Paris de la COP21 n’a pas été levée à Taormina.

On ne finira pas d’être étonné par Emmanuel Macron. Sa capacité à rassembler d’abord ses partisans puis les électeurs, à fasciner ses interlocuteurs étrangers, et peut-être à rassurer les partenaires sociaux dans son indispensable tentative de réforme du code du travail… tout est aujourd’hui fait dans l’optique du rassemblement du peuple français.

Rien ne dit qu’il n’y aura pas de petits cailloux qui casseront cette belle mécanique, mais je suis convaincu que sa capacité à rassembler le peuple français sera d’autant plus efficace qu’Emmanuel Macron ne disposera pas d’une majorité absolue monolithique, monocolore, godillot, à l’Assemblée Nationale et qu’il devra en permanence consulter, ausculter, convaincre tant les parlementaires que les Français eux-mêmes dans chacune de ses démarches. Enfin du vent frais pour redonner un peu d’optimisme dans une France plus puissante qu’elle ne le croit elle-même !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (01er juin 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Emmanuel Macron et la fierté nouvelle d’être Français ?
Richard Ferrand, comme les autres ?
Édouard Macron : d’abord l’Europe !
Composition du premier gouvernement d’Édouard Philippe (17 mai 2017).
Édouard Philippe, nouveau Premier Ministre.
L’investiture d’Emmanuel Macron (14 mai 2017).
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Qui sera nommé Premier Ministre en mai et juin 2017 ?
L’élection d’Emmanuel Macron le 7 mai 2017.
Macronités.
Ensemble pour sauver la République.
Débat du second tour du 3 mai 2017.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170529-macron.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/emmanuel-macron-et-la-fierte-193703

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18 mai 2017 4 18 /05 /mai /2017 00:31

« Le gouvernement a pour mission de faire que les bons citoyens soient tranquilles, que les mauvais ne le soient pas. » (Georges Clemenceau).


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Avec un jour de retard, le temps de continuer à faire bouillir la marmite LR, la composition du premier gouvernement d’Édouard Philippe, en CDD de quatre semaines jusqu’au 19 juin 2017, lendemain des élections législatives, a été annoncée par Alexis Kohler, le nouveau Secrétaire Général de l’Élysée, ce mercredi 17 mai 2017 à 15 heures (liste complète ici).

C’était un exercice très délicat de dosages, tant sur le sexe, la géographie, les origines politiques, les compétences professionnelles, les formations initiales, etc. Finalement, j’aurais tendance à dire qu’il n’y a pas vraiment de "révélation" ou de changement des usages. La formation de ce gouvernement a été faite de la même manière que les précédents sous la Ve République, dans un savant équilibre entre les propositions du Premier Ministre et les impositions du Président de la République.

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Le gouvernement est moins resserré qu’annoncé : vingt-trois membres au lieu des quinze annonces. La nomination de ministres d’État n’a rien de révolutionnaire, c’est au contraire une vieille pratique pour anoblir quelques personnalités essentielles au sein d’un gouvernement. Il y en a eu dans tous les gouvernements de la Ve République sauf entre 1995 et 2004 et entre 2012 et 2017.

S’il n’y a que quatre anciens ministres dans cette équipe gouvernementale de vingt-trois, il est cependant difficile de dire qu’il incarne vraiment un profond renouvellement, ou, du moins, plus profond à chaque début de mandat présidentiel. Quatre des cinq premiers noms sur la liste ministérielle ont en effet plus de 60 ans, dont deux 69 ans. La moyenne d’âge frôle les 55 ans, ce qui est élevé, alors que la moyenne d’âge des candidats investis par La République En Marche était de 46 ans le 11 mai 2017 (la liste des 511 candidats publiée le 15 mai 2017 a un peu modifié cette moyenne). Il n’y a que trois ministres trentenaires et trois ministres quadragénaires (en comptant Édouard Philippe), alors que trois autres ministres vont bientôt atteindre 70 ans.

Sur la parité, il y a douze hommes pour onze femmes, ce qui est la parité parfaite si l’on exclut le Premier Ministre. Pourtant, il y a comme une petite odeur de duperie dans cet affichage. Comme disait Natacha Polony sur LCI le 16 mai 2017, qu’importe qu’il y ait juste 50% de femmes ou 40%, 45% ou même 55%, pourvu que ce soient les compétences qui motivent les nominations.

À part Sylvie Goulard, bombardée Ministre des Armées (nouvelle appellation et surtout, ancienne appellation du Ministère de la Défense, on redécouvre l’histoire de France, c’est bien), six des sept premiers membres du gouvernement sont des hommes. Aucune femme n’est parmi les trois ministres d’État, ni Premier Ministre. La plupart des femmes ministres proviennent de la "société civile" et n’auront donc aucun poids politique à court terme. Seules Sylvie Goulard, Annick Girardin et Marielle de Sarnez auront du poids politique parmi les onze femmes ministres.

La part belle est faite à l’Europe, et je m’en réjouis.

Sylvie Goulard, l’une des trois énarques de l’équipe (avec Édouard Philippe et Bruno Le Maire) est députée européenne depuis juin 2009 (élue sous l’étiquette du MoDem mais elle n’est pas MoDem dans ce gouvernement, spécifiquement En Marche) et elle fut la collaboratrice de Romano Prodi, Président de la Commission Européenne lors des négociations du TCE. Il ne fait pas beaucoup de doute qu’elle aura à cœur de lancer (relancer si l’on se souvient de la très ancienne Communauté européenne de défense avortée) une politique commune de défense européenne, d’une part, pour que la charge de la défense ne retombe pas sur les seules épaules de la France (et de ses finances), d’autre part, pour compenser l’isolationnisme plus ou moins affiché (avec des signaux contradictoires) du Président américain Donald Trump.

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Le titre du Quai d’Orsay, incluant l’Europe aux Affaires étrangères, attribuées à un poids lourd du gouvernement précédent, Jean-Yves Le Drian, a tout pour rassurer, et la présence de sa Ministre déléguée aux Affaires européennes, Marielle de Sarnez, femme de conviction, déterminée, et passionnée par la construction européenne, devrait être prometteuse.

À ma connaissance, aucun membre n’est étiqueté spécifiquement PS (à part peut-être Jean-Yves Le Drian) même si certains (au moins quatre) sont issus du PS mais ont rejoint En Marche très tôt, comme Richard Ferrand (premier ministrable) et Christophe Castaner, qui pourrait maintenant être déçu de n’avoir obtenu qu’un petit Secrétariat d’État, lui qui imaginait un grand portefeuille ministériel. D’autres déçus du macronisme précoce : François Patriat, Benjamin Griveaux (probablement appelé à présider La République En Marche), Daniel Cohn-Bendit, Bertrand Delanoë, Corinne Lepage, François de Rugy, Arnaud Leroy, Anne-Marie Idrac, Jean-Paul Delevoye, etc.

Pourtant, les membres politisés d’origine de gauche (PS ou PRG) sont largement plus nombreux que les autres politisés.

Le MoDem, en toute logique, reçoit deux ministères aux attributions importantes (Justice et Affaires européennes), et est le mouvement de premier plan d’alliance avec La République En Marche.

En revanche, s’il y a bien trois ministres originaires de Les Républicains, le débauchage d’élus LR n’a pas été très large. Certains parlaient de cinq, ou six en comptant le Premier Ministre. Trois individus ont franchi le Rubicon, pas sûr que cela puisse suffire pour faire éclater LR, même si beaucoup de parlementaires LR sont évidemment à préjugé favorable pour ce nouveau gouvernement. Rappelons que bien que membre de l’opposition, Edgar Faure avait donné un préjugé favorable lors de la formation du gouvernement socialo-socialiste de Laurent Fabius en juillet 1984, probablement ébloui par la jeunesse, le talent, l’intelligence et le dynamisme du nouveau Premier Ministre de l’époque, qui lui rappelait sa propre jeunesse.

Cette branche LR macroniste contrôle cependant, avec les deux ministres, Économie d’une part, Action et Comptes publics d’autre part (qui regroupent aussi la Fonction publique), l’ensemble de la politique économique et industrielle de la France et les réformes de l’État (réduction du nombre de fonctionnaires, etc.).

Pour les réformes techniques sur la santé, le travail, l’éducation, les universités, etc., il y a essentiellement des ministres de la "société civile", c’est-à-dire, qui n’ont pas d’expérience politique mais une grande reconnaissance professionnelle. Si certains sujets provoqueront des réactions passionnées, ces ministres, eux, ne feront donc pas dans la posture mais dans l’action et l’intérêt général, et sans doute, au début, dans la maladresse.

Je reprends maintenant quelques ministres clefs en particulier.

Gérard Colomb : Le doyen du gouvernement n’avait encore jamais été ministre, et a brillé par son absentéisme au Sénat dont il est l’élu depuis des décennies. Parce qu’il est à l’Intérieur, certains journalistes ont voulu le comparer à Gaston Defferre en 1981. Mais François Mitterrand n’avait pas du tout imaginé Place Beauvau pour l’ancien candidat, il lui avait proposé le perchoir, poste honorifique pour couronner sa carrière. C’est Gaston Defferre qui a refusé et voulait être ministre, et surtout, à l’Intérieur pour avoir l’autorité sur les services de police (notamment à Marseille). C’est Laurent Fabius qui l’a aiguillé sur une voie de garage (Plan et Aménagement du Territoire) pour laisser l’Intérieur à un ministre plus jeune (Pierre Joxe). Gérard Collomb est sans doute le symbole du faux renouvellement mis en vitrine par Emmanuel Macron : à 69 ans, il succède à Matthias Fekl, 39 ans, intérimaire très court de la fonction (7 semaines, autant que François Baroin au printemps 2007), toujours aussi anonyme en quittant son ministère qu’en arrivant, et qui pourrait être le fils de son successeur.

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Nicolas Hulot : J’ai toujours considéré que l’ancien présentateur vedette devrait s’éloigner des milieux politiques car je pense qu’il n’est pas fait pour cela. J’espère donc me tromper. Pourquoi a-t-il dit oui à Emmanuel Macron alors qu’il a dit non à François Hollande et à Nicolas Sarkozy ? La centrale de Fessenheim sera-t-elle fermée ? L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes sera-t-il finalement construit ou pas, ou devrons-nous encore attendre un quinquennat pour avoir la réponse ? José Bové, réagissant à la nomination de Nicolas Hulot (qui est un succès pour Emmanuel Macron) a mis en garde ainsi : « Nicolas Hulot n’entre pas au gouvernement pour faire la plante verte. ». On verra donc si sa présence est utile ou pas, s’il n’est qu’une caution médiatique, un prête-nom, ou s’il aura un réel pouvoir d’influence sur les événements. Si sa venue gouvernementale ressemblera à un destin ministériel à la JJSS ou à la Léon Schwartzenberg ou pas (JJSS n'était pas de la "société civile", car il était un élu politique, président du parti radical depus pluseurs années en 1974). On sera vite fixé et peut-être ce ministre poids lourd surprendra-t-il son monde.

François Bayrou : Je me réjouis que François Bayrou soit nommé Ministre d’État. Il a refusé un grand nombre de ministères et même (si l’on le croit), Matignon une ou deux fois, entre 2002 et 2012. En 2012, il pensait sincèrement entrer dans le gouvernement de François Hollande qui, au contraire d’Emmanuel Macron, était resté dans un vieux schéma de gauche plurielle. Néanmoins, François Bayrou convoitait certainement les Affaires étrangères qu’il voulait déjà en mai 1995 (ses actions au sein de l’Internationale démocrate-chrétienne dans les années 1990 lui avaient permis de côtoyer de nombreux chefs d’État et de gouvernement du monde entier). À la Justice, il se méhaignerise : Pierre Méhaignerie, qui voulait les Finances en mars 1993, s’était retrouvé à la Justice dans un Ministère d’État aussi, alors qu’il ne connaissait rien au sujet, lui l’ingénieur agronome, et ce fut son dernier bâton de maréchal pour sa carrière, donné par Édouard Balladur. Place Vendôme, ce n’est pas Matignon, mais François Bayrou peut quand même s’enorgueillir d’avoir maîtrisé son destin, d’être partie prenante (pour une fois) de la victoire présidentielle et permettre à Marielle de Sarnez son entrée au gouvernement, à 66 ans. François Bayrou va s’atteler à la loi sur la moralisation politique, mais son action ne se limitera pas à cette mesure posture, car son ministère ne sera pas de tout repos. Comme numéro quatre du gouvernement, il aura un ascendant politique important dans le débat politique des mois qui s’annoncent.

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Bruno Le Maire : C’est le plus gros "poisson" LR attrapé par Emmanuel Macron. Il faut dire que c’était prévisible, puisque Bruno Le Maire avait clairement laissé entendre qu’il était prêt à faire le grand saut. C’est la poursuite du désastre de l’arrivisme. Bruno Le Maire, c’était d’abord un homme d’une très grande intelligence, subtil, littéraire (il sait écrire, c’est assez rare dans la classe politique), modéré, prudent… et puis, lorsqu’il a fait campagne pour la présidence de l’UMP à partir de l’été 2014, et pire encore, lors de la "primaire de la droite et du centre" l’automne 2016 (où il s'est effondré à 2%), il a montré son vrai visage, l’arrivisme, capable de tout pour atteindre le but fixé. Il a droitisé son discours au point de se retrouver sur les mêmes positions que Laurent Wauquiez, et surtout, il a montré un discours creux, celui du jeunisme, celui du renouvellement, le faux, celui d’un énarque dans le système, le même que celui d’Emmanuel Macron mais en moins efficace visiblement. Moins efficace car beaucoup plus démagogique. C’est cette démagogie, employée à contretemps par cet homme de la nuance, qui m’a particulièrement déçu. Aujourd’hui, il saute à pieds joints au centre gauche. Passer de la droite extrême au centre gauche n’est pas gênant pour sa souplesse qui s’appelle arrivisme. Bruno Le Maire voulait Bercy, et il a failli l’avoir le 29 juin 2011, mais François Baroin, au dernier moment, a mieux convaincu Nicolas Sarkozy. Petite revanche personnelle : aujourd’hui, François Baroin est son premier opposant, en tant que chef de file LR aux élections législatives. Il va lui falloir beaucoup d’habileté politique pour expliquer à ses électeurs d’Évreux qu’il est parti à la soupe uniquement pour l’intérêt général…

Jacques Mézard : Également drôle de symbole du renouvellement de la classe politique. Ce sénateur, qu’on verrait plutôt à la Présidence du Sénat que dans un ministère, préside le groupe charnière de centre gauche, le RDSE, ancienne Gauche démocratique qui faisait cohabiter, avant la création de l’UMP, des membres de droite et des membres de gauche (notamment les radicaux). Élu d’une région rurale, il connaît donc bien les enjeux de l’agriculture, et fervent partisan de la construction européenne, il saura négocier à Bruxelles dans le cadre de "marathons"…

Gérald Darmanin : À 34 ans, il est le benjamin des ministres (pas des secrétaires d’État), et a déjà derrière lui une belle carrière politique, député-maire LR de Tourcoing, il avait abandonné son mandat parlementaire pour devenir vice-président du conseil régional des Hauts-de-France, le bras droit de Xavier Bertrand (qui fut pressenti pour Matignon). Il est un "bébé Sarkozy", son porte-parole durant la primaire LR, et a toujours montré des propos mesurés et de bon sens. Son entrée au gouvernement est logique à la fois politiquement et personnellement. Son grand potentiel va donc subir rapidement l’épreuve du feu car ses attributions sont très importantes puisqu’il devient responsable de la politique budgétaire et de la fonction publique.

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À part l’arrivée de Nicolas Hulot, la composition du nouveau gouvernement n’a rien de très surprenant. L’équipe rassemble des personnalités très honorables, de grandes compétences. Il n’est pas sûr qu’Édouard Philippe va pouvoir prendre l’ascendant politique sur Gérard Collomb (qui sera très autonome), François Bayrou, Jean-Yves Le Drian et même Sylvie Goulard et Richard Ferrand, deux ministres reliés directement à l’Élysée. En revanche, il aura les coudées franches sur la politique économique et budgétaire, avec deux autres LR à ses côtés. Il faudra alors qu’il explique pourquoi il augmentera la CSG alors qu’il avait fustigé cette mesure il y a quelques jours encore.

La couleur très européenne fait que ce gouvernement, qui n’a d’autre utilité que de mener la campagne des élections législatives, a de quoi rassurer ceux qui, à l’étranger, croyaient que la France hésitait sur sa place dans l’Europe. Non seulement elle entend bien y rester, mais elle entend y prendre le leadership. Pour cela, il faudra encore attendre quelques mois, après les élections législatives françaises …et allemandes.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 mai 2017)
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Pour aller plus loin :
Édouard Macron : d’abord l’Europe !
Composition du premier gouvernement d’Édouard Philippe (17 mai 2017).
Édouard Philippe, nouveau Premier Ministre.
L’investiture d’Emmanuel Macron (14 mai 2017).
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Qui sera nommé Premier Ministre en mai et juin 2017 ?
L’élection d’Emmanuel Macron le 7 mai 2017.
Macronités.
Ensemble pour sauver la République.
Débat du second tour du 3 mai 2017.

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17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 15:07

Édouard Philippe a été nommé Premier Ministre le 15 mai 2017 à 14 heures 53 par le Président de la République Emmanuel Macron. Son premier gouvernement a été nommé le mercredi 17 mai 2017 à 15 heures. La première réunion en conseil des ministres a lieu le jeudi 18 mai 2017 à 11 heures.

Premier Ministre : Édouard Philippe.

Ministre d'État, Ministre de l'Intérieur : Gérard Collomb.
Ministre d'État, Ministre de la Transition écologique et solidaire : Nicolas Hulot.
Ministre d'État, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice : François Bayrou.

Ministre des Armées : Sylvie Goulard.
Ministre de l'Europe et des Affaires étrangères : Jean-Yves Le Drian.
Ministre de la Cohérision des Territoires : Richard Ferrand.
Ministre des Solidarités et de la Santé : Agnès Buzyn.
Ministre de la Culture : Françoise Nyssen.
Ministre de l'Économie : Bruno Le Maire.
Ministre du Travail : Muriel Pénicaud.
Ministre de l'Éducation nationale : Jean-Michel Blanquer.
Ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation : Jacques Mézard.
Ministre de l'Action et des Comptes publics : Gérald Darmanin.
Ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et l'Innovation : Frédérique Vidal.
Ministre des Outre-Mer : Annick Girardin.
Ministre des Sports : Laura Flessel.

Ministre déléguée auprès de Nicolas Hulot chargée des Transports : Élisabeth Borne.
Ministre déléguée auprès de Jean-Yves Le Drian chargée des Affaires européennes : Marielle de Sarnez.

Secrétaire d'État auprès d'Édouard Philippe chargé des Relations avec le Parlement et porte-parole du gouvernement : Christophe Castaner.
Secrétaire d'État auprès d'Édouard Philippe chargée de l'Égalité entre femmes et hommes : Marlène Schiappa.
Secrétaire d'État auprès d'Édouard Philippe chargée des Personnes handicapées : Sophie Cluzel.
Secrétaire d'État auprès d'Édouard Philippe chargé du Numérique : Mounir Mahjoubi.



Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170517-gouvernement-edouard-philippe-i.html


SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20170517-composition-gouvernement.html


 

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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 21:34

« Le Président de la République a nommé monsieur Édouard Philippe Premier Ministre et il l’a chargé de former le nouveau gouvernement. » (Alexis Kohler, nouveau Secrétaire Général de l’Élysée, le 15 mai 2017 à 14 heures 53 au Palais de l’Élysée).



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Lors de la passation des pouvoirs vers 16 heures, ce lundi 15 mai 2017, à Matignon, le nouveau Premier Ministre Édouard Philippe, député-maire LR du Havre, a salué son prédécesseur également normand, Bernard Cazeneuve, ancien maire PS de Cherbourg, et a loué leur esprit normand qui était « violemment modéré ».

L’attente fut longue pour les journalistes, qui pensaient que cette nomination interviendrait en début de matinée et ont dû "meubler" pendant plus de six heures. Le nouveau Président de la République Emmanuel Macron est parti ensuite aussitôt vers Berlin où l’attendait Angela Merkel, heureuse de sa victoire électorale, la veille, en Rhénanie-du-Nord-Wesrphalie, qui préfigure celle des prochaines élections législatives en Allemagne en septembre prochain.

Aparté sur le premier déplacement présidentiel à Berlin, comme ce fut le cas pour Nicolas Sarkozy en mai 2007 et François Hollande en mai 2012 : ce déplacement est réciproque, c’est-à-dire qu’après sa prise de pouvoir, le nouveau Chancelier (ou nouvelle Chancelière) effectue son premier déplacement international à Paris, il ne s’agit donc pas d’une allégeance française à l’Allemagne mais de l'expression d'une grande proximité, d'un mutuel respect et d'une mutuelle amitié. L’image aurait sans doute été plus rassurante si c’était Angela Merkel qui avait fait le voyage. François Fillon avait prévu, une fois élu, de rencontrer pour la première fois la Chancelière à Strasbourg.

Ce n’est pas un hasard si Emmanuel Macron a confié les clefs de Matignon à un Normand, avec le côté bivalent de sa rhétorique pendant toute la campagne présidentielle "et en même temps…". C’est surtout une belle "prise", apparemment de second choix si l’on en juge par le témoignage de Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hautes-de-France élu grâce au désistement des socialistes pour faire barrage à Marine Le Pen en décembre 2015, qui aurait renoncé à la proposition présidentielle la semaine dernière.

Il faut dire que l’idée était séduisante, pour un élu LR, de succomber à la tentation. Un pari évidemment personnel, surtout pour Édouard Philippe qui ne faisait pas encore partie des poids lourds des dirigeants LR, même si sa personnalité, sa grande intelligence, sa capacité à beaucoup travailler, à être rigoureux lui destinaient au minimum une belle carrière ministérielle, mais aussi un pari politique, collectif, assez fou, mais pas plus fou que la candidature d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle.

Emmanuel Macron, pendant la campagne présidentielle, a fait complètement exploser le Parti socialiste. La moitié s’est retrouvée derrière lui, une partie déjà minoritaire chez le "frondeur" Benoît Hamon devenu le candidat "majoritaire" du PS, et une autre grande partie de ses électeurs derrière Jean-Luc Mélenchon. Résultat, les intentions de vote donneraient aujourd’hui, dans les sondages, pour les législatives, autour de 7% pour le PS, ce qui serait un cheminement à la communiste…

Il restait au nouveau Président à faire exploser l’autre pôle du paysage politique français, à savoir Les Républicains. Or, c’était une partie plus difficile. D’une part, parce que, malgré l’échec de leur candidat François Fillon, dans une élection "imperdable", les dirigeants LR sont restés (jusqu’à ce lundi) unis pour la campagne des élections législatives, souhaitant gouverner en cohabitation sous la direction de François Baroin. D’autre part, parce qu’au contraire du PS, LR représente une formation politique très bien implantée localement et encore très puissante électoralement.

Certes, le programme un peu remanié de LR n’est pas le point fort de cette campagne, mais celui de La République En Marche non plus. Toujours très ironique, à l’annonce de la nomination du nouveau Premier Ministre, Jean-François Copé a proposé le point de vue majoritaire de son parti : puisque le Président veut gouverner à droite, donnez-lui une majorité à droite, donc LR !

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Le pari collectif d’Édouard Philippe, adoubé par Alain Juppé qui, pourtant, a rappelé qu’il soutiendrait les candidats LR aux élections législatives, c’est de faire bouger les lignes comme l’avait voulu François Bayrou en 2007, réunir le centre droit et le centre gauche dans un gouvernement rassemblé pour conduire une politique de liberté et de progrès social autour de quelques principes forts, la libération de l’économie, la relance de la construction européenne et le dialogue social.

Plusieurs personnalités LR ou proches de LR ont apporté leur soutien à Édouard Philippe le 15 mai 2017 en demandant à la direction de LR de ne pas exclure ceux qui partiraient, de bonne foi, à l’aventure, sur une base programmatique proche de LR. On peut citer parmi les signataires : Jean-Louis Borloo, Fabienne Keller, Franck Riester, Nathalie Kosciusko-Morizet, Thierry Solère, Gérald Darmanin, Christian Estrosi, Benoist Apparu, Dominique Buissereau, Pierre-Yves Bournazel, etc.

Le pari d’Emmanuel Macron est très risqué. Il aurait pu l’imaginer après les élections législatives et pas avant. Si ce pari rate électoralement, il n’aura réellement gouverné que cinq semaines ! Il a refusé de nommer à Matignon un intérimaire. En nommant Édouard Philippe, il peut toutefois raisonnablement tabler sur son maintien après le 18 juin 2017 car il se trouvera au centre de la nouvelle majorité parlementaire, quelle qu’elle soit : même si La République En Marche n’est pas le groupe le plus important et que LR le soit, Édouard Philippe pourrait ainsi contribuer à l’explosion de LR et à la formation d’un groupe LR plutôt juppéiste macro-compatible rassuré par la présence d’Édouard Philippe à Matignon.

Qu’on ne s’y trompe pas : l’enjeu est bien plus fort que la seule "soupe" de quelques élus LR qui entreraient au gouvernement. L’enjeu est bien une recomposition profonde du paysage politique, celle voulue par François Bayrou en 2007 et par Emmanuel Macron en 2017, celle qu’aurait voulu conduire, sans espoir de succès, Jacques Delors (renonçant à l’aventure présidentielle en décembre 1994).

Le risque politique à moyen terme, c’est de renvoyer ceux (issus de LR ou du PS) qui ne sont plus au cœur du "système" vers les extrêmes, vers Marine Le Pen et vers Jean-Luc Mélenchon, avec une troisième force qui monopoliserait un temps le pouvoir, mais qui risquerait, si elle venait à être renversée, de laisser le pouvoir à un extrême, ce qui fut d’ailleurs le risque de l’élection présidentielle de 2017 pour le second tour. Un tel nouveau clivage est donc "casse-cou" s’il ne s’accompagne pas d‘une véritable réussite gouvernementale de cette troisième force. Cela signifie, à échéance de 2022, une réduction massive du nombre de demandeurs d’emploi et un retour au sens dans la fierté d’être français.

Concrètement, Édouard Philippe a donc une petite journée, celle de ce mardi 16 mai 2017, pour convaincre ses (anciens ?) amis politiques de faire partie de l’aventure. La composition du gouvernement devrait être connue à la fin de journée, mais c’est toujours difficile de constituer une équipe gouvernementale, surtout lorsqu’on veut casser autant de codes en voulant renouveler non seulement le paysage politique, mais aussi la manière de faire la politique.

Les supputations sont évidemment nombreuses et sont déjà évoqués les noms de nombreux ministres potentiels, bien plus nombreux que ne pourrait contenir une équipe restreinte censée n’avoir qu’une quinzaine de membres.

Parmi les noms les plus cités : Gérard Collomb (à l’Intérieur), François Bayrou (aux Affaires étrangères ou à la Justice), Bruno Le Maire (aux Affaires étrangères, il avait été pressenti par François Fillon pour ce poste), Christophe Castaner, Richard Ferrand (au Travail ou aux Relations avec le Parlement), Thierry Breton (déjà ministre), Jean-Yves Le Drian (indéboulonnable à la Défense), Jean-Pierre Raffarin (aux Affaires étrangères), Sylvie Goulard (aux Affaires européennes), Franck Riester, Benoist Apparu, Marielle de Sarnez, Corinne Lepage (à l’Éducation), Anne-Marie Idrac, Astrid Panosyan, Axelle Tessandier, Jean-Paul Delevoye, Anne-Marie Montchamp, Thibault Lanxade, Mounir Mahjoubi, François de Rugy, Arnaud Robinet, Gérald Darmanin, Nicolas Hulot, etc.

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Revenons à la personnalité du nouveau Premier Ministre. Invité du journal de 20 heures sur TF1 ce 15 mai 2017, Édouard Philippe a montré une certaine sincérité et une certaine simplicité à raconter sa première rencontre avec Emmanuel Macron. C’était en 2011 et il avait dîné avec celui qui était encore un banquier et tous les convives furent fascinés à la fois par la grande intelligence d’Emmanuel Macron mais aussi par sa capacité de penser par lui-même, en dehors de la pensée dominante, sa capacité de réfléchir à partir de fondamentaux et de transgresser le politiquement correct. Puis, il a bien fallu reconnaître que jamais il aurait imaginé que, cinq ans plus tard, ce même homme le nommerait à l’un des postes les plus importants et les plus épuisants du pays ! En fait, selon Catherine Nay sur France 5 le 16 mai 2017, il a dû déjà croiser Emmanuel Macron quelques années auparavant, lorsqu'il travaillait pour Areva, dans le cadre de la commission présidée par Jacques Attali, tandis que le futur Président y travaillait aussi.

Il a dit s’entraîner à la boxe trois fois par semaine, et a expliqué qu’il s’est mis à la boxe après la mort de son père, il avait besoin de taper sur quelque chose et la boxe a été pour lui un bon défouloir. Manuel Valls avait aménagé à Matignon une salle de boxe, il va donc pouvoir en profiter, avis à ses futurs opposants !

Édouard Philippe représente bien le renouvellement car il n’a jamais ministre et il est encore jeune, 46 ans, il faut, sous la Ve République, remonter à Laurent Fabius (37 ans en juillet 1984), Jacques Chirac (41 ans en mai 1974) et Michel Debré (46 ans le 8 janvier 1959, à quatre jours près 47 ans) pour trouver aussi jeune ou plus jeune, même s’il a sept ans de plus que le nouveau Président de la République.

Mais cette "nouveauté" ne doit pas cacher qu’Édouard Philippe a déjà, derrière lui, une vingtaine d’années de carrière politique très "ordinaire" de la Ve République : après l’IEP Paris, l’ENA et le Conseil d’État (très brillantes études), il a eu des mandats locaux (adjoint, conseiller régional, conseiller général, maire), puis un mandat de député…

Il a eu deux mentors, Antoine Rufenacht à qui il succéda à la mairie du Havre le 24 octobre 2010 (réélu dès le premier tour le 23 mars 2014 dans une ville communiste avant Antoine Rufenacht), et Alain Juppé qui l’a nommé directeur général de l’UMP au moment de la création de l’UMP (de 2002 à 2004). Son élection comme député en juin 2012 dans une circonscription difficile (comme suppléant, il venait de succéder le 23 mars 2012 sans siéger au député de la circonscription, décédé quelques semaines avant les élections) lui a apporté la reconnaissance politique du "conquérant" après avoir été, auparavant, seulement un "héritier". Il connaît les CDD de cinq semaines entre présidentielle et législatives puisqu’en mai 2007, il était collaborateur du Ministre d’État à l’Écologie, Alain Juppé, qui avait été battu ensuite en juin 2007 aux élections législatives. Enfin, juppéiste de toujours, il a été le porte-parole d’Alain Juppé pendant la "primaire de la droite et du centre" en 2016.

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D’une taille très giscardienne, ressemblant un peu à Alain Juppé (la barbe pour éviter le crâne d’œuf ?), Édouard Philippe est réputé pour son intelligence, sa persévérance, sa rigueur, sa capacité de travail, son humour très pince-sans-rire, mais aussi son expérience tant de parlementaire et d’homme de terrain (Le Havre dont il préside aussi la communauté d’agglomération depuis le 18 décembre 2010) que d’employé dans le privé, comme avocat et aussi comme directeur des affaires publiques chez Areva.

Lors de la passation de pouvoir à Matignon, reprenant les références de Jean Jaurès et Léon Blum de son prédécesseur, il a ajouté celles de Georges Clemenceau et Charles De Gaulle. Il aurait pu ajouter Pierre Mendès France (gouvernant efficace qui rend des comptes), Michel Rocard (en qui il croyait jusqu’à l’éviction de ce dernier de la direction du PS), et probablement Jacques Chirac dans sa lutte contre l’extrême droite.

Enfin, pour terminer, remarquons que c’est sans doute la première fois qu’au sommet de l’État, les deux têtes de l’exécutif savent le mieux, depuis plusieurs décennies, ce qu’est le milieu de l’enseignement : en effet, si le nouveau Président a pour femme une professeure de français, le nouveau Premier Ministre est le fils de deux professeurs de français aussi. De quoi rassurer les enseignants, inquiets légitimement des programmes des candidats pendant la campagne présidentielle…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 mai 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Édouard Philippe, nouveau Premier Ministre.
L’investiture d’Emmanuel Macron (14 mai 2017).
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Qui sera nommé Premier Ministre en mai et juin 2017 ?
L’élection d’Emmanuel Macron le 7 mai 2017.
Macronités.
Ensemble pour sauver la République.
Débat du second tour du 3 mai 2017.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170515-edouard-philippe.html

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/edouard-philippe-le-pari-de-la-193220

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/05/15/35292139.html


 

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19 avril 2017 3 19 /04 /avril /2017 06:19

« Ne touchons que d’une main tremblante à des institutions qui sont le socle de la République ! » (Pierre Mazeaud, alors Président du Conseil Constitutionnel, le 3 janvier 2006).



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Chaque campagne présidentielle est l’occasion de taper sur les institutions. Tous les maux leur sont imputés : la faible qualité du débat politique, la désaffection du "système" (qui se traduirait par une "double 21 avril"), l’absence de transparence et de démocratie, etc.

Ce mouvement n’est pas nouveau puisque dès la fin des années 1990, Arnaud Montebourg voulait créer une VIe République, thème repris en 2017 par deux candidats qui se marquent l’un et l’autre, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon.

Sous le vocable "VIe République", d’ailleurs, beaucoup de notions contradictoires peuvent s’y retrouver, si bien qu’il n’est pas évident qu’un consensus national puisse être véritablement trouvé sur un changement en profondeur des institutions. Comme il n’y a pas dix mille solutions, deux idées contradictoires se distinguent : l’une pour tendre vers un régime purement présidentiel (suppression de la fonction de Premier Ministre, suppression du droit de dissolution et de la motion de censure), l’autre pour tendre vers un régime purement parlementaire (suppression de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct ou, du moins, suppression de ses pouvoirs au profit d’un Premier Ministre responsable uniquement devant le Parlement).

La première tendance était très à la mode dans les années 1990 et avait des partisans à droite comme à gauche. Au-delà de la fascination qu’inspirent les États-Unis (fascination dont la plupart en sont revenus avec un système capable de faire élire Donald Trump), cette idée avait pour but de confirmer les prérogatives du Président de la République. Mais on voit bien que la démocratie américaine est capable de générer bien mieux que la démocratie française des contrepouvoirs puisque Donald Trump a été désavoué au moins deux fois, et probablement d’autres fois à l’avenir (décret anti-immigration et abrogation de l’Obamacare).

La seconde tendance est une sorte de redécouverte de la IVe République : reconfirmer le pouvoir des partis (alors que justement, ceux-ci sont discrédités au point que selon les sondages, aucun parti gouvernemental ne serait présent au second tour de l’élection présidentielle), et redonner aux parlementaires leur pouvoir du siècle dernier. Le problème, c’est que sous la Ve République, le régime purement parlementaire a été finalement déjà pratiqué pendant neuf ans, au cours des trois "cohabitations". En on a pu observer que ce n’étaient pas les parlementaires qui avaient repris le pouvoir sur l’Élysée, mais Matignon, donc, toujours le pouvoir exécutif.

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La Ve République est un régime hybride appelé "régime semi-présidentiel" par le constitutionnaliste Maurice Duverger, ou encore "régime parlementaire rationalisé". Il est un mélange des deux tendances constitutionnelles évoquées plus haut et correspond bien à la "mentalité" du peuple français qui aspire, comme tous les peuples, à la démocratie et à la capacité de choisir lui-même ses représentants et la politique nationale, mais aussi qui est, peut-être plus que d’autres peuples, en recherche, en demande de la personne providentielle.

Pour simplifier, dans ce qui suit, je parlerai de "l’homme providentiel" mais cette expression comprend bien sûr l’éventualité d’une "femme providentielle" aussi. L’homme providentiel, c’est dans la nature historique d’un pays comme la France qui s’est souvent construit à travers la volonté et la vision de quelques grands "guides" comme Philippe Auguste, Jeanne d’Arc, François Ier, Henri IV, Louis XIV, Napoléon Ier, Napoléon III, Adolphe Thiers, Georges Clemenceau, Philippe Pétain (hélas), et évidemment Charles De Gaulle.

Aujourd’hui, le mythe de l’homme providentiel peut être repris par deux candidats à l’élection présidentielle, et deux seulement : Marine Le Pen, dont la personnalité attire un quart de l’électorat, et Emmanuel Macron, dont la personnalité, jeune, habile, intelligente et sympathique, a séduit et est son seul fonds de commerce électoral.

L’itinéraire d’Emmanuel Macron emprunte moins à John Kennedy (sans nouvelles frontières), Jean Lecanuet (dit "les-dents-blanches"), Jean-Jacques Servan-Schreiber ("L’Express" plus BFM-TV), Valéry Giscard d’Estaing (avec les cheveux), François Léotard (sans période au séminaire), Jacques Delors (plus jeune), François Bayrou (plus à gauche), etc., qu’à …Napoléon Ier ou même Napoléon III. En effet, dans les faits, la méthode d’Emmanuel Macron relève plus du bonapartisme que du centrisme : l’agence de publicité et les gourous de la communication ayant pris la place de l’armée et des maréchaux d’Empire.

L’élection présidentielle au suffrage universel direct est sans doute la consécration du mythe de l’homme providentiel. Les électeurs attendent un superman (ou woman) capable de régler tous les problèmes du pays, et évidemment, comme il ne le réussit pas, le Président pourtant toujours "bien" élu se retrouve rapidement impopulaire (François Hollande n’a eu que quatre mois d’état de grâce). C’était aussi la faute des électeurs car ils veulent croire au Père Noël et sont donc forcément déçus au bout du compte.

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Il n’y a pas beaucoup de De Gaulle ou de Napoléon par siècle, n’en déplaise à Emmanuel Macron. Si De Gaulle a voulu l’élection présidentielle au suffrage universel direct, ce n’était pas pour lui-même dont la légitimité historique était incontestable, mais il considérait que ses successeurs n’auraient forcément pas une telle stature historique et que seule l’onction du suffrage populaire pouvait remplacer le sacre des rois et asseoir la légitimité et l’autorité des prochains Présidents de la République.

Et parce que l’élection présidentielle est en France l’échéance cruciale dans la respiration démocratique, elle est plébiscitée : c’est l’élection qui a le moins d’abstention, autour de 20%, ce qui est faible même dans des périodes de désaffection du politique. Il est donc impossible, politiquement, de retirer aux Français ce droit obtenu par eux grâce à De Gaulle seul face à une classe politique vieillissante, y compris parmi ses amis au point d’avoir provoqué le seul renversement de gouvernement de toute la Ve République.

En réalité, si ces institutions ne sont pas parfaites, elles sont globalement adaptées au comportement politique du peuple français fait à la fois de protestations permanentes et d’attentes quasi-candides, un peuple à la fois rebelle et légitimiste, à la fois insoumis et légaliste.

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Vouloir changer de République, au-delà de la connotation symbolique et de la grosse prétention historique de ceux qui voudraient l’initier, c’est d’abord ouvrir un chantier impossible qui mobiliserait ou plutôt immobiliserait toutes les énergies pendant cinq ans alors que le pays est déjà en difficulté sur au moins deux fronts urgents, la lutte contre le chômage et la lutte contre le terrorisme (nous sommes encore sous état d’urgence, et le récent attentat de Saint-Pétersbourg rappelle amèrement que rien n’est fini !).

Comme le débat sur l’identité nationale il y a une dizaine d’années qui fut proposé par Nicolas Sarkozy et qui a pollué les priorités nationales, un débat sur une nouvelle constitution polluera les vrais enjeux de la décennie 2020, à savoir comment adapter la France à un monde ouvert, globalisé, sans renoncer ni à son identité ni à sa prospérité ? Or, changer d’institutions ne changera rien sur la capacité de la France à se battre avec des armes économiques et sociales efficaces.

Pire : je considère que la Ve République, éprouvée à plusieurs reprises (alternance en 1981, cohabitation en 1986, absence de majorité absolue en 1988), a montré sa solidité et sa force, et surtout, son efficacité quand il s’agit de permettre le gouvernement. Sous la IVe République, François Mitterrand n’aurait duré que dix-huit mois au pouvoir (soit à peu près comme Léon Blum), et François Hollande même pas dix mois (soit à peu près comme Pierre Mendès France).

Le quinquennat avait déjà réduit l’espace présidentiel de deux ans, ce qui rend désormais les décisions présidentielles trop associées aux aléas de l’actualité quotidienne, d’autant plus que les nouvelles habitudes technologiques, les réseaux sociaux, les chaînes de télévision d’information continue, etc. ont encore grossi l’importance de l’immédiateté sur l’analyse de fond sur du long terme.

Dans son blog, Hervé Torchet s’est d’ailleurs amusé à dénoncer la grande supercherie de Jean-Luc Mélenchon à vouloir bouleverser les institutions : « Si l’on suit bien M. Mélenchon, il est candidat à inaugurer les chrysanthèmes et expédier les affaires courantes en attendant qu’une assemblée constituante nommée par lui ou élue sur sa convocation (mais selon quel processus aujourd’hui constitutionnel ?) achève la rédaction de la constitution d’une VIe République, que l’on imagine inspirée par un mélange des Soviets et du discours de Robespierre (mais quel Robespierre ? celui d’avant le pouvoir, tout miel, ou celui du pouvoir, tout fiel et tout sang). Malgré cette modeste ambition formelle, M. Mélenchon affiche un programme économique qu’il juge cohérent, ce qui est en soi incohérent, car enfin, veut-il gouverner, ou pas ? Est-il là pour peu de temps en attendant un régime non présidentiel, ou pas ? Tout ceci sent la duperie à plein nez. C’est le brouillard. » (28 mars 2017).

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Toutes les raisons de bouleverser les institutions, parfois bonnes, pourraient trouver des réponses hors d’un tel bouleversement.

Le thème le plus éloquent est par exemple la moralisation de la vie politique. Elle ne s’obtient pas par un changement de constitution. Elle s’obtient d’abord par une classe politique honnête, bien sûr, mais aussi par des règles de déontologie qu’on pose au départ. L’incompréhension de François Fillon à propos des emplois familiaux provient du fait qu’on établit a posteriori une règle (morale puisque juridiquement, rien n’a été encore proposé) et qu’on lui reproche d’avoir fait il y a trente ans ce que toute la classe politique faisait elle aussi. D’ailleurs, François Fillon avait "arrêté" en 2013, comprenant (bien avant d’autres, suivez mon regard vers la place Beauvau) que cette pratique (pourtant légale) n’était plus moralement acceptable. Or, qui énonce les règles de moralisation des parlementaires ? Les parlementaires eux-mêmes : c’est le règlement de chacune des assemblées qui encadre tout ce qui peut être considéré comme abusif ou, au contraire, correct. Ces règles de déontologie doivent évidemment s’adapter aux temps, cela a déjà commencé (comme l’enveloppe des parlementaires pour leur circonscription), mais cela doit être poursuivi avec un effort de transparence supplémentaire.

Parmi les autres sujets qui justifieraient un supposé changement de constitution, il y en aurait deux importants.

Le premier est la capacité des citoyens à provoquer un référendum. La révision du 23 juillet 2008 a ouvert une porte qu’il faudrait sans doute élargir, mais pas trop : 450 000 (Benoît Hamon) ou 500 000 (Marine Le Pen), c’est trop peu comme seuil de déclenchement d’un référendum. La procédure doit rester peu fréquente et sur des sujets bien précis et importants, avec une question dont il faudrait définir les règles de rédaction. 500 000 signatures, cela correspondrait à 1% du corps électoral, c’est bien trop peu pour un pays qui compte près de 70 millions d’habitants. Rien n’empêche cependant d’ouvrir un peu plus que la porte actuelle, en assouplissant les conditions imposées en 2008, sans pour autant changer de République.

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Le second est à mon sens le plus important, c’est la capacité de contrôle du parlement sur le gouvernement. Je l’ai expliqué plus haut, Donald Trump a beaucoup moins de pouvoirs que le Président français et il a été désapprouvé par les membres de son propre parti au Congrès. En France, on imagine que le Président est le chef suprême de tous les députés de la majorité et il leur faudrait un courage inouï (et une capacité de se faire réélire sans investiture de leur parti) pour oser s’opposer à ce chef.

Là encore, la révision du 23 juillet 2008 a ouvert une (faible) brèche sur les nominations du Président de la République qui ne doivent pas être invalidées par les commissions parlementaires. On pourrait renforcer le rôle des parlementaires dans ce sens (au lieu de ne pas être invalidées, que les nominations soient validées). Et plus généralement, renforcer la fonction de contrôle des parlementaires, leur permettre de créer des commissions d’enquête sur simple demande d’un dixième des membres et pas la moitié, etc. La proposition formulée par Raymond Barre en 1988 me paraît, elle aussi, d’actualité : faire désigner un Ministre de la Justice pour cinq ans, par vote au Parlement, lui donnant une véritable indépendance par rapport à l’Élysée, tout en ayant une légitimité démocratique car parlementaire.

Le meilleur défenseur de la Ve République a probablement été François Mitterrand qui, malgré les attaques incessantes contre De Gaulle et sa pratique supposée solitaire du pouvoir ("Le Coup d’État permanent", 1964), avait adopté la pratique de ce régime présidentialiste dès 1971 à la tête du parti socialiste avant de diriger lui-même le pays d’une main de fer bien plus solitaire que ses prédécesseurs. Le quinquennat et la concomitance des élections présidentielle et législatives ont renforcé le poids de l’Élysée dans la manière de gouverner depuis 2007.

Dans un film, les acteurs sont plus importants que la marque de la pellicule. Ce sont les acteurs qui impriment les institutions. La IIIe République avait réussi à sécréter un Père la Victoire en 1917, mais les acteurs ont failli à la guerre suivante en se jetant dans les bras de Pétain. La Ve République n’était pas taillée pour De Gaulle mais pour ce peuple français à la fois persifleur et ambitieux. Elle permettrait même l’éclosion de nouveaux mouvements politiques et est suffisamment forte pour ne pas voir la souveraineté populaire trop se diluer dans ses délégations européennes.

Au lieu de vouloir ouvrir une boîte de Pandore, préservons au contraire précieusement cette République qui a été la seule force de stabilité de la France depuis la fin des Trente Glorieuses et qui a permis de garder la cohésion nationale malgré la grave crise économique et morale qui l’a atteinte depuis une trentaine d’années. Cela n’empêche pas son adaptation aux temps modernes qui demandent plus de transparence et plus de contrepouvoirs, mais ces adaptations superficielles n’immobiliseront pas les énergies dans des discussions stériles. L’essentiel reste avant tout de mettre toutes les forces nationales au service de l’emploi. Il ne faut pas un débat national sur comment changer les institutions mais comment lutter efficacement contre le chômage et contre le terrorisme. Il ne faut pas se tromper d’enjeu.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 avril 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Il faut défendre les institutions de la Ve République.
Faut-il supprimer l’élection présidentielle au suffrage universel direct ?
50 ans de Ve République (en 2008).
160 ans d’élection présidentielle (en 2008).
10 ans de quinquennat (en 2010).
La cohabitation.
Le scrutin proportionnel.
La révision du 23 juillet 2008.
Les nominations présidentielles.
Quelques idées reçues sur le gaullisme.
Autorité et liberté.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20170218-ve-republique-institutions.html



http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/04/19/35133588.html



 

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