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16 septembre 2022 5 16 /09 /septembre /2022 05:39

« Faut vous dire, Monsieur,
Que chez ces gens-là,
On n’cause pas, Monsieur,
On n’cause pas,
On compte. »

(Jacques Brel, le 6 novembre 1965).




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C'était il y a deux mois. Chronologie d’une polémique comme la société française sait en créer. Depuis sa nomination au gouvernement le 4 juillet 2022 comme Ministre déléguée chargée des Collectivités territoriales, la maire de Beauvais, ancienne sénatrice LR de l’Oise, Caroline Cayeux est sur la sellette. À la différence d’autres ministres contestés dans des gouvernements antérieurs, Caroline Cayeux subit une opposition également au sein même du gouvernement, et si la Première Ministre Élisabeth Borne n’a fait que la soutenir dans les polémiques, elle reste cependant dans une position très instable.

Elle n’a jamais défilé à la Manif pour tous, elle n’a jamais refusé d’appliquer la loi dans sa mairie, elle est aussi favorable à la PMA votée l’an dernier, elle est pour l’égalité des droits, elle est contre les discriminations, mais elle semble peu audible, peu crue, en particulier en raison de ses maladresses de communication.

Et surtout, sa position d’il y a une dizaine d’années l’accompagne au point d’avoir été mise au pilori dès la semaine suivant sa nomination par plusieurs députés d’extrême gauche (dont Ugo Bernalicis, Bastien Lachaud, Danièle Obono, Mathilde Panot, Adrien Quatennens, Sandra Regol et Danielle Simonnet) dans une pétition parue dans le journal "Têtu" le 11 juillet 2022 qui fustige trois ministres (Christophe Béchu, Gérald Darmanin et Caroline Cayeux dont ils réclament la démission) avec des arguments peu convaincants car leur refusant le droit d’avoir une opinion différente de la leur.

Comme pour Catherine Vautrin, présidente du Grand Reims depuis 2014, pressentie pour Matignon après la réélection du Président Emmanuel Macron et finalement écartée après des fortes pressions des "macronistes de gauche" car elle s’était opposée au mariage pour tous, Caroline Cayeux n’a pas non plus été tendre à l’époque du débat parlementaire sur le mariage pour tous.

Alors sénatrice, elle avait déclaré dans l’enceinte du Sénat le 8 avril 2013 : « Pour ma part, je pense ne pas être trop rétrograde. Ainsi, je crois que les lois qui régissent la vie des hommes ne doivent pas avoir comme unique déterminant les lois naturelles. (…) Cependant (…), il nous faut, une nouvelle fois, nous poser les bonnes questions. (…) J’ai retrouvé les propos de la philosophe Chantal Delsol selon qui "c’est dans notre nature de dépasser la nature, et nous sommes vraiment humains quand nous le faisons ; mais c’est notre devoir de nous poser la question des limites, et nous sommes irresponsables et insensés si nous ne le faisons pas". C‘est justement de ces limites, je crois, qu’il convient de parler. Avec cette excellente philosophe, je pense que "l’exigence du mariage homosexuel, et l’adoption des enfants qui va avec", n’est pas simplement un dessein "qui va contre la nature". C’est plus grave, parce que l’on ne débat pas sur "la question des limites : tout ce que je veux, et tout de suite, et qu’elles qu’en soient plus tard les conséquences". On remplace donc des valeurs morales par l’unique critère de la souffrance ou du désir individuels, selon lequel empêcher deux homosexuels de se marier serait inhumain, car, enfin, ils souffrent ! Pourquoi les en empêcher, puisqu’ils s’aiment ? Mes chers collègues, lorsque plus rien n’arrête le désir, ni la religion, ni la tradition, ni les valeurs, ni aucune sagesse plus haute, alors les dégâts ne sont pas loin. ».

À cette époque, beaucoup de parlementaires s’inquiétaient de la désintégration de la cellule familiale, l’une des dernières institutions encore en état de fonctionnement, voire s’inquiétaient de la désintégration de notre civilisation. Leurs peurs étaient légitimes, même si aujourd’hui, elles paraissent excessives. La société a beaucoup évolué en dix ans.

J’en veux pour preuve cet épisode de l’excellente série télévisée (française) "Fais pas ci, fais pas ça" (créée par Anne Giafferi et Thierry Bizot). Effectivement, cette comédie qui se veut chronique sociale en suivant la vie quotidienne de deux familles nombreuses montre à quel point, même au deuxième ou troisième degré, l’idée d’une relation homosexuelle n’était pas "ordinaire" il y a dix ans. Ainsi, dans l’épisode 6 ("Aimez-vous Chopin ?") de la saison 3 diffusé le 28 juin 2010 sur France 2 (on n’imaginait pas encore que le mariage pour tous serait voté trois ans plus tard), le couple Lepic s’inquiètent d’une suspicion d’homosexualité chez leur fille aînée Soline, au point que la mère se rend dans un bar de lesbiennes pour essayer de comprendre (en fait, c’est une erreur d’interprétation, et bien plus tard, c’est en fait la petite sœur Charlotte qui vivra avec une autre fille).

Par conséquent, reprendre des paroles définitives d’il y a dix ans avec le regard d’aujourd’hui paraît être un très mauvais procès (dont le but, on le sait car FI ne cesse de le proclamer, est de mettre le désordre dans les institutions). Une fois écrit cela, on peut toutefois s’interroger sur la manière dont la ministre a réagi, à mon sens très mal. Et c’est cette réaction qui est critiquable, assurément.

Caroline Cayeux s’est d’abord défendue dans un entretien à la matinale de Public-Sénat le lendemain, le 12 juillet 2022, où elle entendait dire qu’elle ne reniait rien de ce qu’elle disait en 2013 mais que l’époque était différente : « Je maintiens évidemment mes propos, mais j’ai toujours dit que la loi, si elle était votée, je l’appliquerais. ». Et d’ajouter : « Franchement, c’est un mauvais procès qu’on me fait et ça m’a beaucoup contrarié (…). Je n’ai jamais fait partie de La Manif pour tous, je n’ai jamais défilé, que les choses soient claires. » (notons au passage que Simone Veil a elle-même défilé contre le mariage pour tous).





Son tort, énorme, a été de lâcher, dans ses justifications, sans doute avec trop de spontanéité : « Et puis, je vais vous dire, quand même, que j’ai beaucoup d’amis parmi tous ces gens-là ! ». L’expression a été balancée dans la place publique, "ces gens-là", et le lynchage dans les réseaux sociaux s’est enclenché. Le mot est très malheureux car justement, la phrase semble sincère, authentique. Elle est l’illustration parfaite d’un racisme qui s’ignore, j’évoque le mot racisme dans un sens élargi, une distinction entre deux catégories de personnes, quelle qu’en soit leur nature (ethnique, religieuse, d’orientation sexuelle, sociale, etc.). Cela me rappelle une phrase de Jean-Marie Le Pen, dans les années 1980, au verbe provocateur et jamais bridé, qui disait en substance qu’il ne haïssait pas les arabes, la preuve, ma bonne est maghrébine (ou : mon voisin est arabe et me prête volontiers du beurre quand je n’en ai plus).

C’est une expression malheureuse qui dénote un certain état d’esprit, probablement rétrograde (contrairement à ce qu’elle affirmait au Sénat le 8 avril 2013), mais qui ne justifie pas les attaques personnelles dont elle a été la cible. Il est sûr que cela a choqué jusque dans les rangs du gouvernement, puisque Clément Beaune, son collègue chargé des Transports, s’est senti insulté par cette expression (sur LCI, il a déclaré faire, lui aussi, « partie de ces gens-là »).

Au début de l’après-midi du 12 juillet 2022, Caroline Cayeux a alors dû ramer sur Twitter pour regretter ses propos du matin : « Depuis ce matin, je lis et entends vos messages. Mes propos ont blessé nombre d’entre vous. Je les regrette profondément, ils étaient naturellement inappropriés. L’égalité des droits doit toujours être une priorité de notre action. ».

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Mais le mal est fait et cela n’a pas suffi à faire éteindre la polémique qui s’est propagée comme un feu de forêt en pleine canicule. En clair, la ministre a fait une boulette, et elle a présenté ses excuses pour celle-ci, l’affaire devrait donc être close. C’est ainsi que l’entendait sa collègue Olivia Grégoire le lendemain matin, le 13 juillet 2022 sur LCI : « Elle s’est excusée. Errare humanum est, perseverare diabolicum. On a le droit à l’erreur une fois. Ce qui est important, c’est qu’elle ait évolué, qu’elle ait surtout compris qu’elle était membre d’un gouvernement extrêmement progressiste sur ces questions-là, et qu’elle soit aujourd’hui en ligne avec la position du gouvernement. Je ne cautionne pas l’expression. Je cautionne l’excuse de la ministre. ».

Porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, à la sortie du conseil des ministres du 13 juillet 2022, a voulu l’apaisement : « L’heure n’est plus aux propos anachroniques, mais à la reconnaissance pleine et entière des nouveaux droits accordés. Le débat est désormais clos ! ».

En fait, il n’est pas clos car des associations ont décidé de déposer plainte pour « injure publique envers un groupe de personnes en raison de leur orientation sexuelle par une personne dépositaire de l’autorité publique ». Ainsi, le 13 juillet 2022, le secrétaire général de Stop Homophobie a déclaré sur franceinfo : « On ne peut pas avoir un gouvernement qui prétend lutter contre les discriminations que nous subissons et une ministre qui s’autorise à dire ça. ».

Ce même Olivier Véran avait répondu à une question de la députée écologiste Marie-Charlotte Garin sur le sujet à la séance de questions au gouvernement du 12 juillet 2022. Il avait rappelé qu’il avait bataillé dans l’hémicycle en 2013 pour faire adopter la loi sur le mariage pour tous : « J’en garde un souvenir ému parce que ce texte a fait progresser la société et que des parlementaires, siégeant sur d’autres bancs et animés d’autres convictions, avaient eu des mots blessants. (…) Nous avons fait face avec conviction parce que nous savions que nous avions raison ; nous défendions tout simplement le droit à l’indifférence. ».

Et de poursuivre : « Certains [opposants au mariage pour tous] étaient parfois virulents et certains d’entre eux sont d’ailleurs toujours là. Avec dix ans de recul et dix ans de bonheur pour des milliers de familles et d’enfants, les positions des députés opposés à cette loi ont bien évolué car, face au bonheur, ils ne peuvent que constater leur erreur d’avoir voulu s’y opposer. Oui, certains mots peuvent faire mal et peuvent blesser et heurter : nous devons nous garder de les employer et, plus encore, de les penser. (…) Nous avons en commun la volonté farouche de faire évoluer notre société pour qu’elle reflète toute sa diversité, toute sa richesse et toute sa capacité à accueillir ce qui est beau. Qui pourrait encore nier qu’il y a bien des manières d’aimer et qu’aucune n’est supérieure à l’autre ? Il n’y a pas de "ces gens-là", il y a des femmes et des hommes qui ne demandent rien d’autre que le respect. ».

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Dans "Le Parisien" du 14 juillet 2022, Caroline Cayeux a renouvelé ses excuses, cette fois-ci beaucoup plus clairement et sans ambiguïté : « Je tiens ici à renouveler toutes mes excuses les plus sincères car ils ne reflètent pas du tout ma pensée. (…) Les propos mentionnés remontent à dix ans. Et si je ne peux nier les avoir tenus, évidemment que je ne les utiliserais plus et les regrette. Je comprends que ces propos maladroits aient pu autant blesser. ». En outre, elle a écrit un courrier d’excuses à plusieurs associations : « Je veux qu’elles sachent qu’elles me trouveront toujours à leurs côtés dans les combats qu’elles mènent contre les discriminations et pour l’égalité des droits. ». Par ailleurs, sur "ces gens-là", elle a mesuré « combien cette expression a été choquante et douloureuse pour de nombreuses personnes ».

Pour tenter d’éteindre le feu à la fin de la semaine, au cours d’un déplacement dans le Calvados le 16 juillet 2022, la Première Ministre Élisabeth Borne a voulu conclure : « Caroline Cayeux a tenu il y a plusieurs années des propos qui étaient naturellement choquants. Quand elle a voulu s’en expliquer, elle a manifestement tenu des propos maladroits. (…) Je pense qu’elle a eu l’occasion de s’expliquer dans une interview pour présenter ses excuses aux personnes qui ont pu être choquées. (…) [Elle a pu] réaffirmer qu’elle partageait totalement les valeurs progressistes que porte le Président, que je porte et que porte mon gouvernement, et qu’elle sera très vigilante à l’avenir au soutien qui peut être apporté à toutes les associations qui luttent contre les discriminations, et notamment contre l’homophobie. ». Et elle a mis le point final : « Je pense que les choses sont désormais claires et Caroline Cayeux, comme le reste du gouvernement, est au travail et concentrée sur sa mission. ».

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Mais le soir même du 16 juillet 2022, une centaine de personnalités, dont Manuel Valls, Jack Lang, l’ancien ministre radical Joël Giraud (le prédécesseur de Caroline Cayeux dans le gouvernement de Jean Castex), Michèle Rubirola, Delphine Burkli, Sylvain Fort (ancien conseiller à l’Élysée), Isabelle Froment-Meurice, Yann Wehrling, Irène Théry, Boris Cyrulnik, Mathieu Gallet, Jean-Pierre Lecoq, Philippe Besson, Jean-Luc Romero, Nelson Monfort, etc. ont cosigné une tribune dans le "Journal du dimanche" en remettant en cause la présence de Caroline Cayeux au sein du gouvernement : « Comment accepter qu’un membre de l’exécutif, dont le premier rôle est d’assurer l’application des lois, puisse appeler "ces gens-là" des citoyens français ? Comment ne pas voir que, dans son esprit, ils ne relèvent pas de la même catégorie de citoyens ? (…) La question est de savoir si le gouvernement, dans son devoir de solidarité, valide la position d’un de ses membres, et si la majorité souscrit à son attitude. Il s’agit de défendre non pas telle ou telle communauté, mais bien le respect du principe d’égalité et de légalité par un membre du gouvernement. Nous savons que l’exemplarité est plus que jamais nécessaire pour maintenir un débat démocratique apaisé et constructif. ».

Et de revenir aux principes qui doivent guider les élus : « Ses propos meurtrissent personnellement beaucoup d’entre nous, mais surtout ils mettent à mal nos efforts quotidiens pour faire respecter les principes républicains dans nos territoires. Alors que les partis extrémistes et populistes mettent le pays, par leur alliance objective, dans une situation de tension sociale permanente, il revient aux élus qui se retrouvent dans les valeurs de la République d’œuvrer encore plus pour rassembler, et non diviser. Les paroles d’une ministre (…) ont une force symbolique qui dépasse souvent la force légale : ses regrets auraient eu un véritable impact s’ils avaient eu a minima la force de la sincérité. ». La tribune rappelle également que l’homosexualité n’est plus un délit seulement depuis le 4 août 1982.

La polémique a débordé largement sur la semaine suivante. On pouvait ainsi entendre le soir du 19 juillet 2022 sur CNews le "philosophe et spécialiste en géopolitique" Jean-Loup Bonnamy commenter "ces gens-là" de Caroline Cayeux en tombant dans la même maladresse sémantique, en parlant allègrement de "ces populations-là" pour désigner les habitants des "quartiers" de Seine-Saint-Denis.

Ce qui est curieux, c’est de revenir près de vingt ans en arrière. Caroline Cayeux était déjà maire de Beauvais ; elle a été élue en mars 2001 dans une triangulaire en battant le maire socialiste sortant Walter Amsallem grâce à son directeur de campagne, un ancien directeur de cabinet de Jean-François Copé, et elle s’était présentée en candidate dissidente de l’UMP aux élections législatives de juin 2002 sur la circonscription du député Olivier Dassault qui fut élu (réélu mais pas directement car ce dernier avait été battu en 1997).

À 54 ans, Caroline Cayeux était surnommée la « nouvelle madone des homosexuels » dans le journal "Oise Hebdo" du 26 mars 2003 : « Ils sont comme ça, les homosexuels. Ils ont le béguin pour les jolies femmes. Surtout quand celles-ci ont le courage de s’affirmer à la face des hommes avec un sacré caractère. Mais pas des jeunettes. Celles qui ne font pas leur âge (comme Caroline) et qui paraissent éternellement jeunes à force de rembarrer leurs congénères du sexe masculin. (…) Oh naturellement, Sébastien (…) n’est sûrement pas attiré par le côté "Bécassine, c’est ma cousine". Ce qui le "botte", certainement, chez Caroline Cayeux, c’est, outre sa force d’âme, cette tolérance innée (mais sans faiblesse), cette intelligence des situations, son anti-snobisme légendaire, cette aptitude à ne pas s’arrêter aux apparences, sa générosité. ». On notera que la formule du journaliste "ils sont comme ça, les homosexuels" est à peine plus respectueuse que "ces gens-là" dans la généralisation d'une catégorie de personnes, alors que le ton se voulait léger et humoristique.

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Ce Sébastien, qui avait prévu de se pacser avec un autre homme, avait, à grand renfort de communication, fait comme si la mairie de Beauvais allait célébrer un mariage homosexuel dix ans avant l’heure. Les relations cordiales ne sont pas restées longtemps car la maire de Beauvais a fait savoir qu’il n’en était pas question car c’était contraire à la loi du 15 novembre 1999. À l’époque, on soupçonnait donc Caroline Cayeux d’en faire trop plutôt que pas assez pour les droits des personnes homosexuelles.

Après tout, on pourrait dire aussi qu’elle a passé son examen de passage, une sorte de bizutage, et si elle a le cuir suffisamment épais, elle restera, fort du soutien de ses collègues. La maladresse a porté sur un sujet extrêmement sensible : la discrimination, et cette vive réaction, au-delà des postures politiciennes, a montré à quel point la société a évolué. Et la ministre avec elle, toute confuse en excuses.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 juillet 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Caroline Cayeux.
L’avortement, hier et aujourd’hui.
La PMA pour toutes les femmes.
Le mariage pour tous.
Aurore Bergé.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220712-caroline-cayeux.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/ces-gens-la-nouvelle-version-de-242900

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/07/23/39568773.html






 


 


 

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13 septembre 2022 2 13 /09 /septembre /2022 05:22

« La pire des prisons, c’est la mort de son enfant, celle-là, on n’en sort jamais… » (Philippe Claudel, "Il y a longtemps que je t’aime", film sorti le 19 mars 2008).




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Je m’aperçois dès le titre de ma mauvaise formulation : évidemment que la mort d’un garçon de 12 ans est toujours scandaleuse. C’est toujours une insupportable tragédie à faire hurler les parents et les éventuels frères et sœurs jusqu’à la fin des temps. Douze ans, c’est l’âge de tous les possibles, on est déjà grand, pas assez pour être adulte mais assez pour rêver utile, pour imaginer un avenir, le sien ou celui du monde, de manière réfléchi, créatif, cohérent. C’est le champ des possibles le plus étendu, et ensuite, ce champ se réduit, se réduit. Alors, mourir en pleine maturation, en plein essor, en plein éveil, quelle détresse !

Je voudrais évoquer ce qui pourrait n’être qu’un fait-divers mais qui est bien plus que cela. Il s’agit d’un garçon britannique qui s’appelle Archie Battersbee. Qui s’appelait Archie Battersbee, plus exactement, car malheureusement, il est mort dans sa chambre d’hôpital à Londres, le samedi 6 août 2022 vers midi et quart, à l’heure anglaise. Ou déjà bien avant, en fait.

Le 7 avril 2022, sa mère Hollie Dance a découvert en rentrant chez elle, à Southend, une ville de près de 200 000 d’habitants dans le comté de l’Essex, sur l’estuaire de la Tamise, à 65 kilomètres de Londres, son enfant de 12 ans, Archie, complètement inanimé, inconscient. Elle a immédiatement appelé les urgences qui l’on amené au CHU de Southend (l’équivalent d’un CHU). Archie a eu un arrêt cardiaque et n’avait plus de pouls, et a retrouvé spontanément la circulation sanguine une quarantaine de minutes après sa découverte par sa mère qui pense, sans en être sûre, qu’il participait à un défi sur Tik Tok qui consiste à arrêter de respirer le plus longtemps possible jusqu’à l’évanouissement.

Ce dernier élément est un sujet en lui-même, sur la surveillance des enfants connectés sur des réseaux sociaux, sur les idioties qui peuvent y être proposées, mais ce n’est pas le sujet principal, c’est même anecdotique dans cette histoire, d’autant plus que la mère n’a aucune certitude et à ma connaissance, aucun nouveau témoignage n’a pu étayer ce soupçon, exprimé d’ailleurs courageusement par la mère car c’est un peu sa responsabilité de parent qui pourrait être mise en défaut. Du reste, des jeux stupides (et très dangereux) ne sont pas l’exclusivité des réseaux sociaux et d’Internet ; il y a une trentaine ou quarantaine d’années, on alertait déjà les parents de faire attention à leurs enfants avec un jeu qui se passait dans les cours de récréation : rester le plus longtemps possible la tête dans un sac en plastique (des enfants en sont malheureusement morts).

Ce que les médecins ont conclu, c’est qu’Archie a subi un arrêt cardiaque de longue durée (au moins quarante minutes) qui a empêché l’apport du sang et de l’oxygène dans le cerveau et a donc eu forcément des lésions cérébrales très graves. Archie a été transféré le lendemain au Royal London Hospital de Whitechapel (hôpital dans l’est de Londres) en raison de la gravité de son état.

Pendant quatre mois, les parents ont lutté pour maintenir leur enfant en vie. Cette phrase, comme mon titre, je la trouve également bancale. Elle mériterait de s’intéresser à ce qu’est être en vie, être maintenu en vie. Archie est toujours resté inconscient, il n’a jamais repris "connaissance", mais les moyens modernes ont permis de le maintenir en vie, c’est-à-dire de recevoir des traitements de maintien en vie, un respirateur artificiel (une ventilation mécanique), une sonde gastrique pour l’alimentation, des perfusions, etc. puisque son pouls était revenu spontanément.

La situation de l’enfant est devenue une affaire, une multiple et vaste affaire judiciaire, avec beaucoup de rebondissements et, surtout, une médiatisation excessive. D’un côté, l’hôpital et les médecins, qui voulaient d’abord faire des examens cérébraux pour connaître exactement l’état des lésions cérébrales et leur caractère éventuellement définitif, puis, le cas échéant, dans le cas de conclusions négatives, arrêter le maintien en vie. De l’autre côté, aidés par une organisation religieuse venue en soutien juridique, les parents ont voulu la poursuite des traitements visant à maintenir artificiellement en vie leur enfant, considérant que c’est à Dieu de décider ce qui devrait arriver, le jour et l’heure, et la manière.

Je m’arrête un instant sur cet aspect religieux (chrétien), notamment à l’adresse des mes amis bouffe-curés. Qu’ils soient profondément croyants bien avant le drame qui les meurtrit ou qu’ils le soient devenus après, sur le tard, y trouvant comme une "solution" (un refuge) pour réagir, je considère que personne n’a le droit de juger le comportement des parents dont l’enfant va mourir. Et surtout, je considère que le problème que pose ce drame n’a rien à voir avec la religion : elle peut certes être toujours "du même côté" (celui de la vie), et c’est heureux et cohérent (chez les chrétiens, la vie est sacrée, mais je pense que la sacralisation de la vie devrait être une valeur universelle, mais visiblement, beaucoup de chrétiens ne considèrent pas la vie comme sacrée, il suffit de voir la réalité en Ukraine, par exemple), mais ce combat juridique désespéré n’est pas l’exclusivité d’une démarche religieuse, elle est plus simplement la réaction de parents désespérés qui ont tellement d’amour pour leur enfant qu’ils pourraient croire à un miracle impensable, même s’ils étaient le cas échéant des athées militants avant le drame.

Je ne détaillerai pas toutes les nombreuses actions judiciaires concernant Archie, dont l’un des jugements a été d’interdire de diffuser publiquement le nom des services médicaux et des médecins impliqués, car on peut imaginer que des extrémistes, de manière isolée, auraient pu s’en prendre à eux.

La première initiative judiciaire est venue des médecins dès le 26 avril 2022 car les parents n’avaient pas donné leur accord pour procéder à des examens (dont des IRM) pour connaître l’état du cerveau de leur enfant (pour faire un état des lieux des dégâts irréversibles). Parallèlement, une loi de 1989 impose que toute décision juridique concernant un enfant doit être prise pour son propre intérêt. Les parents ont donc fait des recours, etc. sur différentes bases (forme, fond, etc.). Les IRM ont finalement eu lieu le 31 mai 2022, et, comme on pouvait le craindre, le diagnostic, sévère, a été que l’enfant se trouvait en mort cérébrale. Or, c’est justement par ces examens qu’on peut savoir aujourd’hui si une personne (une victime d’un accident par exemple) est morte ou pas, par ses réactions dans le cerveau, par cette auscultation du cerveau. C’est la définition clinique même de la mort.

La bataille juridique a donc porté, à partir du début du mois de juin 2022, sur la poursuite ou l’arrêt des traitements pour maintenir artificiellement en vie Archie. Je reviens sur l’aspect religieux et l’idée que c’est à Dieu de décider la vie ou la mort des personnes, cela voudrait dire qu’Archie serait mort complètement depuis le 7 avril 2022. C’est par les humains qu’il a été maintenu en vie et le garder artificiellement en vie ne relève pas d’une décision de Dieu mais de celle des humains.

Les parents ont fait plusieurs recours qui ont retardé ce que j’appellerais un peu froidement et maladroitement "l’acte final", en particulier auprès de la Commission des Nations Unies pour les droits des personnes handicapées et auprès de la Cour européenne des droits de l’homme, mais aussi auprès de la Cour suprême du Royaume-Uni. L’organisme qui a aidé les parents d’Archie est le Christian Legal Centre (CLC), créé en décembre 2007, qui avait aussi aidé les parents du petit Alfie Evans pour une bataille juridique du même genre (l’arrêt du soutien artificiel à la vie, "life support withdrawal") mais pas dans une même situation clinique (voir plus loin).

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Ce fut une période éprouvante pour les parents, au point que le père de l’enfant, Paul Battersbee, a été hospitalisé les 27 et 28 juillet 2022 pour un arrêt cardiaque ou un AVC. Il y a un aspect psychologique qui est extraordinairement difficile à appréhender car on ne parle plus de la vie d’un enfant mais d’articles de loi. Par exemple, il est dit dans un jugement (le 15 juillet 2022, de la Haute Cour de justice) que le traitement de maintien en vie d’Archie était "futile", ce qui est extrêmement dur à lire ou entendre pour les parents, résumant la décision par : "la vie de mon enfant est futile". C’est d’ailleurs pour cette raison que dans la discussion de la loi Claeys-Leonetti, à la première lecture au Sénat, il a été retiré le mot "inutilement" dans l’expression « pour ne pas inutilement prolonger la vie », une expression très maladroite pour les familles et éthiquement douteuse : évoquer la notion de l’utilité d’une vie humaine pourrait amener le législateur très loin…

Le dernier acte judiciaire a été celui de la Haute Cour de justice le 5 août 2022 qui a refusé aux parents le droit de transférer Archie dans un autre établissement, dans une unité de soin palliatif, car son transport ne serait pas de son intérêt (au début, les parents avaient eux-mêmes argumenté sur le refus de faire une IRM à cause du transfert dans la salle d’examen). À cette date, les parents avaient épuisé toutes les possibilités de recours, si bien que le lendemain, l’hôpital a arrêté le traitement de maintien en vie à 10 heures et l’enfant est mort deux heures plus tard, ou plutôt, l’enfant a arrêté de respirer et son cœur de battre deux heures plus tard, car il était mort en fait dès le 7 avril 2022. Sa vie devait déjà être "ailleurs". Sa mère, le 5 août 2022, sur Sky News, était effondrée : « Ça a été très dure, je suis brisée (…). J’ai fait tout ce que j’avais promis à mon petit garçon de faire. ».

Face à un tel drame, bien entendu, les parents ont droit à la compassion de leurs contemporains. Qu’ils aient voulu entraîner leur enfant dans une sorte de survie irrationnelle n’est pas un acte militant (de foi religieuse) ni un acte de folie, c’est, comme je l’écrivais plus haut, un acte désespéré, et quelque part, une manière de faire le deuil. Est-ce plus simple d’accepter la mort d’un enfant en quatre mois plutôt qu’en quatre heures ? Je ne le sais pas, c’est toujours inacceptable, mais au bout de quatre mois, les mécanismes du deuil se sont enclenchés partiellement, du moins inconsciemment sinon consciemment (les cinq étapes : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation).

Néanmoins, certains peuvent faire état de cette information à des fins militantes, ce qui, à mon sens, serait une erreur. D’une part, parce que chaque situation est très particulière. D’autre part, parce que cette situation médiatisée n’est pas si rare qu’on pourrait le croire : elle est médiatisée ou, du moins, elle va devant les tribunaux, parce qu’il y a un désaccord formel entre la famille, les parents, et les médecins. Mais la plupart du temps, il n’y a pas de désaccord et cet arrêt des traitements pour maintenir en vie est réalisé en accord et en association avec la famille, ne serait que pour que celle-ci puisse commencer à faire le deuil dans les meilleures conditions, à s’y préparer.

À l’exception de cette très grande activité juridique, cette "affaire" n’a rien à voir avec celle de Vincent Lambert, mort il y a trois ans : au contraire d’Archie Battersbee, Vincent Lambert n’avait pas besoin de traitements de maintien de vie élaborés : il respirait normalement et il aurait pu manger normalement s’il avait obtenu une rééducation pour la déglutition (bien sûr, il fallait lui donner à manger et à boire, car il était paralysé, mais sa mère était prête à le faire). Vincent Lambert n’était pas en mort cérébrale (auquel cas il n’y aurait effectivement rien eu à faire que de laisser mourir) mais en état pauci-relationnel, c’est-à-dire qu’il percevait sans doute la vision, le son, l’odeur, le toucher, etc. mais était incapable de s’exprimer, même par le mouvement d’une paupière ou d’un doigt. Son cerveau fonctionnait, même si c’était avec de lourds handicaps.

De même, la situation d’Archie Battersbee, en mort cérébrale, était très différente de celle d’Alfie Evans à Liverpool (mort le 28 avril 2018 quelques jours avant son second anniversaire), atteint d’une maladie neurodégénérative rare, ainsi que de celle de Charlie Gard à Londres (mort le 27 juillet 2017 quelques jours avant son premier anniversaire), atteint d’une maladie génétique rare, dont le cas avait été cité dans deux décisions judiciaires pour Archie. En effet, dans ces deux derniers cas, le cerveau fonctionnait malgré des handicaps très lourds, les deux enfants n’étaient pas en état de mort cérébrale et leur maintien en vie, même artificiel, aurait eu un sens. Ainsi, Alfie Evans a continué à respirer encore pendant cinq jours après le retrait de sa ventilation artificielle.

Les mots de vocabulaire employés sont très importants. Certaines dépêches en France se trompent en évoquant à l’égard d’Archie un arrêt des soins. Il ne s’est jamais agi d’un arrêt des soins, mais d’un arrêt des traitements visant à maintenir artificiellement la vie. En d’autres termes, on n’arrête pas les soins, au contraire, on accompagne ce passage difficile par des sédatifs et d’autres produits pour que la personne, même dans un état déjà inconscient, souffre le moins possible. Je ne sais ni ce qu’il s’est passé précisément pour Archie Battersbee, ni même les particularités de la loi anglaise actuelle, mais la loi française est très claire à ce sujet : on n’abandonne pas le patient à son triste sort, et les soignants, d’ailleurs, n’en auraient pas le cœur. Bien que victime d’un tel arrêt alors qu’à mon sens, il aurait dû être protégé et aidé, Vincent Lambert n’a pas souffert, c’est certain, dans son ultime passage.

Quant à mon titre, il doit être rectifié ainsi, plus précisément : l’arrêt par les médecins des traitements pour maintenir artificiellement la vie d’Archie Battersbee, 12 ans, est-il scandaleux ? À chacun sa réponse.

Il y aura toujours ce "genre d’affaires", quel que soit l’état législatif du moment, car il y aura toujours cette énorme souffrance des proches face à la disparition d’un être cher, surtout lorsque c’est leur enfant. La bataille juridique correspond alors non seulement à un besoin d’exprimer sa colère (de manière mal ciblée, car les juges comme les médecins n’y sont pour rien), mais aussi à un besoin de croire que l’impossible a été fait, cette idée du miracle, ce refus de croire que ça va se terminer comme ça, aussi simplement, aussi méchamment. Dès lors que la justice est saisie, la médiatisation est lancée. Elle risque d’entraîner des récupérations idéologiques (souvent dans ce genre de situation) mais aussi du voyeurisme (a priori capteur d’audience). Les histoires de fin de vie s’accommodent mal de la médiatisation, elles se vivent dans le secret des consciences et dans l’intimité des émotions. Et un jour ou l’autre, chacun pourra se sentir concerné.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 août 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Archie Battersbee.
Chaque vie humaine compte.
Le départ programmé d’Inès.
Alfie Evans, tragédie humaine.
Vincent Lambert.
Bye bye Tapie !
Bernard Tapie et "choisir sa mort".
Axel Kahn : chronique d’une mort annoncée.
Fin de vie : la sérénité ultime du professeur Axel Kahn.
Euthanasie : soigner ou achever ?
Au revoir les enfants.
Le plus dur est passé.
Le réveil de conscience est possible !
Soins palliatifs.
Le congé de proche aidant.
Stephen Hawking et la dépendance.
La dignité et le handicap.
Euthanasie ou sédation ?
La leçon du procès Bonnemaison.
Les sondages sur la fin de vie.
Les expériences de l’étranger.
Tribune de Michel Houellebecq dans "Le Figaro" du 5 avril 2021.
Tribune de Michel Houellebecq dans "Le Monde" du 12 juillet 2019.
Les nouvelles directives anticipées depuis le 6 août 2016.
Réglementation sur la procédure collégiale (décret n°2016-1066 du 3 août 2016).

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220806-dh-archie-battersbee.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/la-mort-d-archie-battersbee-12-ans-243142

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/08/06/39585653.html











 

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2 septembre 2022 5 02 /09 /septembre /2022 05:06

« Toute personne conçue par assistance médicale à la procréation avec tiers donneur peut, si elle le souhaite, accéder à sa majorité à l’identité et aux données non identifiantes du tiers donneur (…). Les personnes qui souhaitent procéder à un don de gamètes ou proposer leur embryon à l’accueil consentent expressément et au préalable à la communication de ces données et de leur identité. » (Loi n°2021-1017 du 2 août 2021).




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À partir de ce jeudi 1er septembre 2022, le don de gamètes (spermatozoïdes ou ovocytes) est procédé en France avec la levée de l’anonymat du donneur. C’est une nouveauté qui est très importante et qui correspond à la fin d’une règle très stricte en droit français. C’est donc une date marquante pour le droit et la médecine en France.

En effet, la tradition juridique française impose la gratuité et l’anonymat du donneur dans le cas d’un don d’organe en général. La gratuité a pour but d’éviter des trafics et surtout, de les soumettre aux personnes aux conditions les plus modestes afin d’obtenir une rémunération (par exemple, vente d’un rein, vente de sang, etc.). L’anonymat est en quelque sorte le corollaire de la gratuité, du moins sa condition nécessaire pour éviter toute pression du donneur sur le receveur (et le cas échéant, réciproquement).

Lors des premières lois de bioéthique, en 1994, le législateur a voulu encadrer le don de gamètes à destination d’une éventuelle PMA. La PMA était plus ou moins réalisée depuis quelques années sans cadre législatif. Le législateur a encadré cette pratique en reprenant le principe de l’anonymat pour garder un cadre commun à l’ensemble des produits et éléments du corps humain. Ce principe est régi par l’article 16-8 du code civil et l’article L.1211-6 du code de la santé publique.

Ce dernier dit ainsi : « Le donneur ne peut connaître l’identité du receveur, ni le receveur celle du donneur. Aucune information permettant d’identifier à la fois celui qui a fait don d’un élément ou d’un produit de son corps et celui qui l’a reçu, ne peut être divulguée. Il ne peut être dérogé à ce principe d’anonymat qu’en cas de nécessité thérapeutique. ».

L’exception dérogatoire est explicitée au premier alinéa de l’article L.1244-6 du code de la santé publique : « Un médecin peut accéder aux informations médicales non identifiantes en cas de nécessité thérapeutique concernant un enfant conçu à partir de gamètes issus de don. ».

Dans le cadre de l’adoption de la première loi de bioéthique, la loi n°94-654 du 29 juillet 1994 relative au don et à l’utilisation des éléments et produits du corps humain, à l’assistance médicale à la procréation et au diagnostic prénatal, le Conseil Constitutionnel a validé le 27 juillet 1994 les dispositions garantissant l’anonymat des tiers donneurs et interdisant aux enfants de connaître l’identité de ceux-ci (Décision n°94-343/344 DC) : « Les dispositions de cette loi n’ont eu ni pour objet ni pour effet de régir les conditions d’attribution de paternité en cas d’assistance médicale à la procréation ; (…) aucune disposition ni aucun principe à valeur constitutionnelle ne prohibe les interdictions prescrites par le législateur d’établir un lien de filiation entre l’enfant issu de la procréation et l’auteur du don et d’exercer une action en responsabilité à l’encontre de celui-ci. ».

À l’occasion d’une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) à propos du droit à l’accouchement sous le secret, le Conseil Constitutionnel a commenté sa décision le 16 mai 2012 ainsi : « Le droit au respect de la vie privée n’implique pas un droit d’accès aux origines. » (Décision n°2012-248 QPC).

Le principe français tient donc compte plus des conditions du don que de l’intérêt de l’enfant né sans connaître ses origines. La Cour européenne des droits de l’homme a interprété l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme dans le sens que « chacun puisse établir les détails de son identité d’être humain », mais confirme le droit français : « Le droit pour toute personne de connaître ses origines ne trouve pas de fondement constitutionnel dans le droit de mener une vie familiale normale. ». L’explication est assez simple : on estime que la "vie familiale normale" correspond à son sens concret, concernant ceux qui vivent ensemble, et pas « une consécration en droit des liens biologiques ».

Du reste, le droit de filiation n’a rien à voir avec les liens biologiques, ce qui était heureux encore jusque récemment, dans une époque où il était impossible de déterminer avec certitude la filiation biologique (tests ADN). Et à notre époque, depuis quelques décennies, maintenant qu’il est possible, techniquement mais aussi commercialement, de comparer les empreintes génétiques, même si c’est, en France, juridiquement interdit, le risque est de donner du sens au seul lien biologique, au détriment des liens sociaux réels (les parents qui ont réellement élevé l’enfant). Ce sujet peut aller très loin dans l’idée qu’on peut se faire de l’être humain, entre ceux qui insistent plus sur l’apport inné (biologique, naturel) et ceux qui, comme les valeurs républicaines le proclament d’ailleurs, ne se focalisent que sur l’apport acquis (mérite personnel, instruction, culture, liens sociaux, économiques, etc.). Il y aurait beaucoup à disserter sur ce thème hautement philosophique mais ce n’est pas le sujet ici.

Dans sa décision du 16 mai 2012, le Conseil Constitutionnel a d’ailleurs bien pressenti le conflit d’intérêts sur cette question de l’accès aux origines pour un accouchement sous X, entre les intérêts de la mère de naissance et les intérêts de l’enfant. Il n’est donc pas question ici de "droits" mais d’intérêts : « Il n’appartient pas au Conseil Constitutionnel de substituer son appréciation à celle du législateur sur l’équilibre ainsi défini entre les intérêts de la mère de naissance et ceux de l’enfant. ».

Toutefois, le même Conseil Constitutionnel a voulu consacrer, le 21 mars 2019, la notion de « protection de l’intérêt supérieur de l’enfant » en lui reconnaissant une valeur constitutionnelle provenant du Préambule de la Constitution de 1946 : « Il en résulte une exigence de protection de l’intérêt supérieur de l’enfant. Cette exigence impose que les mineurs présents sur le territoire national bénéficient de la protection légale attachée à leur âge. Il s’ensuit que les règles relatives à la détermination de l’âge d’un individu doivent être entourées des garanties nécessaires afin que des personnes mineures ne soient pas indûment considérées comme majeures. » (Décision n°2018-768 QPC). Là encore, ce thème peut bifurquer sur un autre sujet très différent, comme l’immigration de mineurs non accompagnés.

Dans le compte-rendu n°6 du 6 septembre 2019 de la mission d’information de la conférence des présidents (de l’Assemblée Nationale) sur la révision de la loi relative à la bioéthique, il a été observé : « Tout le système, qu’il soit juridique, conditions d’accès, établissement de la filiation, ou médical, a été orienté vers l’idée que le secret n’appartient qu’aux parents et que c’est à eux de dire éventuellement à l’enfant comment il a été conçu et s’il a été conçu grâce à un don. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la médecine a accompagné le mouvement juridique. » (Entre autres, le médecin s’assure que l’enfant à naître par PMA puisse avoir un groupe sanguin compatible avec celui de ses parents si ceux-ci le souhaitent).

Quant au Conseil d'État, dans un rapport daté du 28 juin 2018, il a émis la possibilité d’une brèche à ce principe du secret, principe très imparfait pour les enfants : « La diversification des modèles familiaux tend à banaliser la dissociation entre filiation juridique et biologique et atténue aujourd’hui la dimension potentiellement déstabilisante de la revendication de l’accès aux origines. ».

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Ce dernier constat est probablement l’argument le plus audible pour une évolution de ce principe qui a été adoptée par la loi n°2021-1017 du 2 août 2021 relative à la bioéthique dans ces termes : « Les médecins (…) doivent, en cas d’assistance médicale à la procréation avec tiers donneurs, informer les deux membres du couple ou la femme non mariée des modalités de l’accès aux donnés non identifiantes et à l’identité du tiers donneur par la personne majeure issue du don. ».

Et le plus important est cet article L.2143-2 du code de la santé publique : « Toute personne conçue par assistance médicale à la procréation avec tiers donneur peut, si elle le souhaite, accéder à sa majorité à l’identité et aux données non identifiantes du tiers donneur définies à l’article L.2143-3. Les personnes qui souhaitent procéder à un don de gamètes ou proposer leur embryon à l’accueil consentent expressément et au préalable à la communication de ces données et de leur identité (…). En cas de refus, ces personnes ne peuvent procéder à ce don ou proposer cet accueil. Le décès du tiers donneur est sans incidence sur la communication de ces données et de son identité. Ces données peuvent être actualisées par le donneur. ». J’imagine aussi que l’informatisation de ces données rendra les procédures d’accès aux origines beaucoup plus rapides que dans le cas de fichiers papier qui, en plus, pourraient être détruits ou perdus.

Et l’article suivant (L.2143-3) précise quelles sont les "données non identifiantes" du tiers donneur : son âge, son état général décrit par lui au moment du don, ses caractéristiques physiques, sa situation familiale et professionnelle, son pays de naissance, ses motivations pour son don, rédigé par lui,

Le code civil a été aussi modifié par l’article 16-8-1 : « Le principe d’anonymat du don ne fait pas obstacle à l’accès de la personne majeure née d’une assistance médicale à la procréation avec tiers donneur, sur sa demande, à des données non identifiantes ou à l’identité du tiers donneur. ».

Donc, depuis ce 1er septembre 2022, toutes ces données sont accessibles à l’enfant issus du don de gamètes du donneur, mais seulement lorsqu’il aura atteint la majorité (18 ans). Concrètement, cette disposition ne s’appliquera donc véritablement qu’à partir de l’année 2041 (dix-huit ans après une naissance issue d’un don réalisé à partir du 1er septembre 2022).

Cette disposition est importante car elle donne la priorité à l’enfant dans le fameux conflit entre donneur et enfant : l’accès à l’origine biologique est devenu un principe plus important que le principe d’anonymat. L’enfant pourra ne demander que des données non identifiantes (décrites dans l’article L.2143-3 du code de la santé publique évoqué plus haut : âge, aspect physique, profession, etc.), ou l’identité complète du donneur qui lui permettrait, le cas échéant, de le rencontrer. En revanche, le donneur n’aura pas accès à l’identité des éventuels enfants procréés à partir de son don, sauf, bien sûr, si ces enfants le souhaitent et se présentent à lui.

Précisons aussi que les parents receveurs du don de gamètes n’auront pas eux-mêmes accès à ces données (seul leur enfant issu de ce don, à sa majorité) et en outre, élément essentiel, cette disposition n’a aucun impact sur la filiation, aucun lien légal ne pourra être établi entre le donneur et l’enfant.

Dix-huit ans, c’est beaucoup, c’est très long, on peut se dire que les risques de pression pour violer le principe de gratuité sont assez faibles après une telle période, d’autant plus que cet accès à l’identité est initié uniquement par l’enfant et pas le donneur. Mais c‘est aussi très long pour le donneur dont l’anonymat lui permettait de ne pas présager de son avenir affectif. Comment savoir dans quelle situation affective on pourrait se trouver dans une vingtaine d’années ? Quelle serait la réaction du donneur mais aussi de ses proches, de sa famille, de son éventuel conjoint, de ses éventuels enfants si un enfant issu de son don venait à se présenter à lui, à eux ? C’est là la difficulté et un engagement important du donneur.

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L’aspect juridique de l’accès aux informations du donneur est résolu simplement par un accord signé préalablement par le donneur au moment du don, l’accord que ses informations soient possiblement communiquées aux éventuels enfants issus de son don. C’est en fait dans cette signature que la loi change fondamentalement les choses : les donneurs non seulement sont prévenus mais acceptent cet accès à l’information, or c’est ce point qui fait ou va faire problème pour toutes les demandes d’accès à ces informations des enfants issus de don réalisés avant le 1er septembre 2022 : les donneurs n’avaient pas donné leur accord de communication des données au moment du don. Ils n’avaient d’ailleurs pas forcément communiqué toutes leurs données personnelles.

Il existe donc deux catégories de dons pour l’instant : ceux qui ont donné des gamètes sans cet accord préalable, et ceux réalisés à partir du 1er septembre 2022, dont l’accord est obligatoire pour faire le don. Une période transitoire sera fixée par décret (je crois qu’elle n’est pas encore définie) pour harmoniser ces deux statuts. Les "anciens" donneurs ont tout le loisir d’approuver rétroactivement la transmission de leurs données personnelles (donc après leur don) et on se retrouve dans le même régime que la nouvelle loi. Ceux qui, en revanche, refusent ou ne font pas cette démarche, verront les gamètes qu’ils ont données détruites à une date donnée (c’est cette date que le décret fixera), la période transitoire ayant pour but de laisser le temps aux anciens donneurs de faire cette démarche. C’est d’ailleurs une démarche double car ces donneurs doivent, avant de donner leur autorisation, donner préalablement leur identité et leurs informations non identifiantes pour pouvoir les transmettre, ce qu’ils n’avaient pas fait auparavant.

Ce système a été contesté par ceux qui, militants, voulaient absolument la PMA pour toutes les femmes car ils considéraient que la destruction de gamètes issues des anciens dons était une erreur dans une situation où l’on manque déjà de donneurs et que la nouvelle loi fera appel à des besoins encore plus pressants. Pourtant, la loi ici a privilégié l’intérêt de l’enfant issu de ces dons et rien n’est pire qu’un enfant en recherche d’origines et confronté pendant des décennies à des murs administratifs d’opposition et de secret. Ces militants disent que la destruction de gamètes, alors qu’il en manque déjà, n’est pas pertinente, mais aussi que l’obligation de signer un accord de transmission de données personnelles à l’éventuel enfant va réduire le nombre de donneurs.

L’étude d’impact présentée dans les débats parlementaires expliquait d’ailleurs : « Une des principales controverse concernant la levée de l’anonymat est que celle-ci engendrerait une diminution du nombre de dons. Or, si une baisse transitoire du nombre de donneurs de gamètes a pu être observée [à l’étranger] juste après le changement législatif en question, la tendance semble ensuite s’inverser pour repartir à la hausse et dépasser les chiffres initiaux. Ce fut notamment le cas en Suède, en Australie, en Finlande ou encore au Royaume-Uni. ». En Suède, ce fut une augmentation de 6% des dons dans l’année suivant la mise en place de la levée de l’anonymat. Au Royaume-Uni, le nombre a doublé : « Ainsi, si la levée de l’anonymat est susceptible d’avoir un impact initial sur le nombre de dons, il apparaît néanmoins exagéré de prévoir une baisse radicale à moyen et long terme. ».

Irène Théry et Anne-Marie Leroyer ont voulu aussi dédramatiser avec un autre argument : « Les alarmes sur la chute éventuelle des dons de sperme qui pèsent si lourdement sur le débat français, portent non pas sur plusieurs milliers de personnes, comme on l’imagine souvent, mais sur de très petits chiffre : moins de 500 donneurs par an, en France comme au Royaume-Uni. Sur de si petits effectifs, il est facile de comprendre que dans un pays de 66 millions d’habitants, la moindre campagne d’appel au don, si elle est bien faite, aura des résultats immédiats. ».

Un internaute a laissé ce message plein de bon sens en commentant l’article sur le sujet de "20 minutes" : « Il faut reconnaître que la souffrance de ne pas connaître son géniteur est plus grande que la souffrance de ne pas être né pour cause de pénurie de dons. ». Un autre, faisant dans l’humour, a constaté : « La fin de la discrétion pour les dons en liquide ? Sortez les mouchoirs ! ».

Et les faits sont là, car la réalité est différente des craintes exprimées : jamais l’année 2021 n’a connu autant de donneurs, avec la connaissance des dispositions de la loi. En 2021, il y a eu 600 donneurs de spermes (317 en 2019), 900 donneuses d’ovocytes pour 6 800 demandes de PMA.

En gros, avant la loi de 2021, 25 000 enfants naissaient chaque année par PMA (26 355 naissances en 2016, issues de 147 730 tentatives de PMA), dont 5% grâce à un don de gamètes. Environ 600 femmes (ovocytes) et environ 300 hommes (spermatozoïdes) étaient des donneurs chaque année de gamètes, et environ 5 000 hommes faisaient de l’autoconservation de spermatozoïdes dans le cadre d’une maladie dont le traitement pouvait rendre stérile. Les dons ont ainsi augmenté d’environ 50% en 2021 par rapport à 2019 (l’année 2020 est peu significative à cause du covid-19), sans doute parce que les Français ont été plus sensibilisés à cet enjeu avec le débat public engagé par l’examen de la loi de 2021.

Beaucoup ont critiqué l’extension de la PMA à toutes les femmes, sans considération de maladie ou de stérilité, en la considérant comme la victoire d’un "droit à l’enfant" contre la protection du "droit de l’enfant" et c’est probablement vrai que répondre à la question de la motivation d’avoir des enfants peut revenir à un certain "narcissisme" des futurs parents, mais pas seulement et ce n’est pas valable que dans le cas d’une PMA ou que pour des couples de femmes homosexuelles ou des femmes seules. La levée de l’anonymat donne au contraire un nouveau droit de l’enfant, celui de connaître ses origines et c’est très important pour lui. Beaucoup ont cherché très longtemps à avoir ces informations et parfois n’ont pas réussi à les obtenir dans le passé. Ce sera désormais un droit de connaître l’identité du tiers donneur, auquel l’administration ne pourra pas s’opposer.

En ce sens, même pour les enfants issus de la PMA limitée aux couples hétérosexuels qui ont un problème de stérilité (comme avant 2021), cette loi sera un progrès non négligeable par rapport à l’ancienne procédure. (Cela ne m’empêche pas de considérer cette loi de 2021 dangereuse, mais pas pour ce sujet, principalement à propos de l’expérimentation sur les cellules souches, je l’ai exprimé à de nombreuses occasions).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (01er septembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
PMA : la levée de l’anonymat du donneur.
La PMA en France depuis le 29 septembre 2021.
Validation de la loi de bioéthique par le Conseil Constitutionnel.
Bioéthique 2021 (11) : adoption définitive du texte, les embryons humains protestent !

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220901-pma-anonymat-donneur.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/pma-la-levee-de-l-anonymat-du-243540

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/09/01/39615119.html












 

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1 septembre 2022 4 01 /09 /septembre /2022 05:29

« L’État français parqua ces familles, les retrancha dans des camps d’internement à Drancy, à Beaune-la-Rolande ou ici à Pithiviers avant de les déporter dans des camps d’extermination où, dans leur immense majorité, ils furent aussitôt assassinés dans les chambres à gaz. Une gare comme celle-ci, où nous nous retrouvons aujourd’hui entre une mairie et un clocher, la France en compte des milliers. Mais il y a quatre-vingts ans, les quatorze convois de la mort qui sont passés par cette gare en ont modifié le visage à jamais. » (Emmanuel Macron, le 17 juillet 2022 à Pithiviers).



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Comme planifié dans son emploi du temps du début de l’été, le Président de la République Emmanuel Macron s’est rendu à la gare de Pithiviers le dimanche 17 juillet 2022 à l’occasion du 80e anniversaire de la rafle du Vel’ d’hiv et il y a prononcé un important discours sur cette période noire de la France. Des policiers et des gendarmes français ont arrêté des Juifs, les ont parqués au Vélodrome de Paris, puis ils ont été répartis à différents camps, à Drancy, mais aussi à Pithiviers dans le Loiret (entre Orléans et Fontainebleau) avant d’être acheminés vers des camps d’extermination. L’information de la rafle avait couru sous forme de rumeur les jours précédents, si bien que beaucoup d’hommes juifs se sont cachés et sont devenus clandestins, mais on n’imaginait pas que les femmes et les enfants seraient arrêtés, ce qui fait que les hommes étaient plutôt minoritaires dans ces camps d’internement.

La venue d’Emmanuel Macron avait au moins trois objectifs, qui ont tous été remplis. Le premier, c’était de réaffirmer la vérité historique, qui peut faire mal, à savoir que ce sont des policiers français qui ont fait ce sale boulot, cette rafle, et avec zèle puisqu’ils ont même arrêté et fait déporter les enfants alors que les nazis ne le leur avaient pas demandé. Depuis le fameux discours du Président Jacques Chirac du 16 juillet 1995, la France a reconnu sa responsabilité, c’était essentiel, même s’il faut rappeler que beaucoup de Français ont refusé courageusement cette politique antisémite, ont caché des Juifs chez eux, certains se sont révoltés et se sont engagés dans la Résistance pour cette raison.

Il me semble que son successeur direct Nicolas Sarkozy ne soit pas revenu sur cet épisode tragique de l’histoire de France (il a célébré le jeune Guy Môquet et le Plateau des Glières, ce qui était aussi nécessaire), mais ses autres successeurs, François Hollande et Emmanuel Macron sont revenus sur les lieux avec des discours tout aussi importants (le 22 juillet 2012 et le 16 juillet 2017).

Ce 17 juillet 2022, Emmanuel Macron n’a pas fait une sorte de nouvelle redite et est le premier Président de la République à venir commémorer ce drame national à la gare de Pithiviers, seul lieu qui reste (le camp a été démonté et détruit depuis longtemps). Il y avait d’ailleurs la présence du président de la SNCF et de son prédécesseur, puisque la SNCF a contribué à déporter ces Juifs arrêtés vers les camps de la mort. La SNCF a contribué en particulier à la mise en place de cette nouvelle succursale du Musée de la Shoah (présidé par Éric de Rothschild). Cette reconnaissance de Pithiviers est donc le deuxième objectif présidentiel, rappeler que c’est un lieu de mémoire, et les voyageurs qui attendront un train ou un passager pourront lire la plaque expliquant cette tragédie posée et inaugurée ce jour-là sur un mur du bâtiment.

Enfin, sur le plan plus politique, ou, du moins, sur le plan historique pour contrer un ancien adversaire à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron a voulu corriger les inepties dites par Éric Zemmour sur ce sujet très sensible du comportement des Français sous l’Occupation. Parmi les nombreux invités, il y avait les parlementaires du Loiret (dont le sénateur Jean-Pierre Sueur, ancien ministre et ancien maire d’Orléans), l’ancienne Ministre de la Santé Agnès Buzyn dont le père chirurgien Élie Buzyn était un rescapé de la Shoah (il vient de mourir le 23 mai 2022) et dont l’ancien mari était l’avocat Pierre-François Veil, un des fils de Simone Veil, il y avait aussi les époux Beate et Serge Klarsfeld (et leur fils Arno), etc.

Ce travail mémoriel est essentiel parce que les souvenirs commencent à s’échapper avec le temps. Les acteurs, les témoins, les rescapés sont aujourd’hui très âgés et bientôt vont disparaître. Non seulement l’actuel chef de l’État est né bien après la fin de la guerre (ainsi que ses deux prédécesseurs depuis 2007), mais ses propres parents aussi sont nés en 1950, après la guerre. C’est la dernière génération qui reste, ceux qui étaient des enfants ou adolescents dans les années 1940 et qui ont maintenant dans les 85-90 ans voire plus.

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Il faut se souvenir, toujours se souvenir : « Depuis Pithiviers, on déporta d’abord les hommes et les grands adolescents, puis des femmes qu’on arracha à leurs enfants. Déjà orphelins, sans le savoir encore, ces derniers restèrent seuls pendant des semaines, tendus, hagards, entassés dans des baraquements de tôle, recroquevillés sur de la paille, rongés par la vermine, avant d’être poussés à leur tour sur les rails d’Auschwitz. Pas un seul d’entre eux n’est revenu. (…) Cette gare qui fut un lieu de deuil, d’horreur, nous en faisons aujourd’hui un lieu de mémoire pour honorer le souvenir des 16 000 Juifs, dont 4 700 enfants qui furent internés de 1941 à 1943 à Beaune-la-Rolande et à Pithiviers. ».

Et rétablir des vérités historiques aujourd’hui parfois bafouées par des histrions de pacotille : « Oui, agissant au nom de la France, trahissant l’esprit et l’espoir de la République, l’État français de Pétain, Laval, de Bousquet, Darquier de Pellepoix, l’État français manqua de manière délibérée à tous ses devoirs de la patrie, des Lumières et des droits de l’homme. Car pas un seul soldat de l’Allemagne nazie ne prit part à la rafle des 16 et 17 juillet 1942. Tout cela procédait d’une volonté et d’une politique gangrenée par l’antisémitisme, initiée dès juillet 1940 et dont les racines plongeaient dans les décennies de notre histoire qui précédaient. ».

Se voulant insistant, Emmanuel Macron a alors cité des décisions précises, établies historiquement : « Le 3 octobre 1940, de sa propre initiative, l’État français avait institué un statut particulier des Juifs, un statut que le maréchal Pétain, de sa main même, avait rendu encore plus odieux. Après la rafle du Vel d’Hiv, l’État français persista avec la livraison aux Allemands en zone occupée de 10 000 Juifs étrangers de la zone libre qui étaient arrêtés lors de la grande rafle du 26 août dans les quarante départements de la zone contrôlée directement par les hommes de Vichy. Si ce sont les nazis qui ordonnèrent le port de l’étoile jaune, c’est encore l’État français lui-même qui imposa la mention Juif sur les papiers d’identité. C’est lui qui étendit cette politique de discrimination, d’exclusion, de persécution qui fut, à dire vrai, initiée dès le 6 avril 1940 par un décret qui a assigné à résidence tous les tsiganes, qu’il poursuivit et aggrava par la loi du 13 août 1940, qui entendait les francs-maçons au nom de la lutte contre le judéo-maçonnisme, par la loi du 14 août 1941, qui instituait les sections spéciales, ces tribunaux d’exception destinés à condamner à mort des communistes et des anarchistes. ».

Un regard lucide mais pas victimaire : « La France de Vichy venait de loin, insidieusement, et en quelques mois, elle a éteint les lumières, sali les couleurs, trahi les valeurs de notre nation. La responsabilité de la France y était engagée pour le pire. Mais si la France s’est trahie elle-même à travers ce régime parce qu’elle avait renoncé à ce qui lui est inséparable, la République, l’humanisme, ce n’était pas là toute la France, ce n’était pas là toute la République, même pas la République du tout. ».

Puis, le Président de la République a cité quelques grands noms de la Résistance, de la République et de l’esprit de la France : le cardinal Jules Saliège (archevêque de Toulouse), De Gaulle, André Malraux, Jacques Chaban-Delmas, Daniel Cordier, Hubert Germain, Lucie Aubrac, Missak Manouchian, Pierre Mendès France, Léon Blum, Joseph Kessel, Paul Didier (le seul magistrat qui n’a pas prêté serment de fidélité à Pétain), et plein d’autres qui furent des exemples pour la patrie.

Ce travail de mémoire est essentiel car cet antisémitisme qui a tant ruiné moralement la France de 1940, il est toujours aussi vif, toujours aussi tenace : « Nous n’en avons pas fini avec l’antisémitisme, et nous devons en faire le constat lucide. Cet antisémitisme est même plus brûlant, rampant qu’il ne l’était en 1995 dans notre pays, en Europe et dans tant d’endroits du monde. (…) L’odieux antisémitisme (…) est là, il rôde, toujours vivace, persiste, s’obstine, revient. Il se déchaîne dans la barbarie terroriste. (…) Il s’installe dans la succession des assassinats, des crimes antisémites perpétrés ces dernières années. Il s’affiche sur les murs de nos villes, il s’infiltre dans nos réseaux sociaux, il plastronne sur les tréteaux, applaudi par ceux qui confondent antisémitisme et liberté d’expression. Ils profanent nos tombes, ils souillent les portraits de Simone Veil. Il s’immisce dans les débats sur certains plateaux de télévision, il joue de la complaisance de certaines forces politiques. ».

L’attaque contre Éric Zemmour était alors très clair : « Il prospère aussi à travers une nouvelle forme de révisionnisme historique, voire de négationnisme. N’a-t-on pas cru bon, encore récemment, de rouvrir un sujet pourtant tranché de longue date par les historiens comme par les juristes, sur la participation de Pétain et des hommes de Vichy à la mise en œuvre de la Solution finale ? Alors, répétons-le ici avec force, et n’en déplaise à des commentateurs se faisant révisionnistes, ni Pétain, ni Laval, ni Bousquet, ni Darquier de Pellepoix, ni aucun de ceux-là n’a voulu sauver des Juifs. C’est une falsification de l’histoire de le dire. Et ceux qui s’adonnent à ces mensonges ont pour projet de détruire la République, et partant à nouveau, l’unité de la nation. ».

Enfin, l’enseignement à retenir pour l’avenir : « Regarder notre vérité en face, ce n’est pas affaiblir la France, ni se repentir, c’est reconnaître tout pour ne pas le reproduire. Dans ce contexte, les forces républicaines de notre pays doivent redoubler de vigilance. Car oui, la mécanique de 1940 venait de loin, et s’était nourrie de haine, d’un antisémitisme devenu ordinaire, d’approximations, de cette conviction, au fond, chez les uns, que la France était grande quand elle a oublié ses propres errements, quand elle pouvait se libérer de ses principes si encombrants de la République qui, paraît-il, l’affaiblissait. Et chez les autres, de cette habitude qu’ils avaient prise, que tout cela n’était pas si important, si essentiel. Ne jamais rien céder, réprimer et punir, commémorer et instruire. ».

C’est une exigence de tous les jours d’autant plus nécessaire que n’importe qui peut diffuser n’importe quoi sur Internet, sans filtre, sans modération. Les mots n’ont jamais cessé de tuer et il est là, l’enjeu, dresser une barrière infranchissable à ce qui a donné la Shoah. En clair, ne jamais céder sur nos valeurs républicaines. Ce discours présidentiel, à l’allure d’homélie, a eu cette fonction historique, marquer une nouvelle fois de jalons notre mémoire collective.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 juillet 2022)
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Pour aller plus loin :
Le feu sacré d’Emmanuel Macron.
Emmanuel Macron à Pithiviers.
Jacques Attali et Emmanuel Macron : pourquoi la fresque d’Avignon était antisémite.
Discours du Président Emmanuel Macron le 17 juillet 2022 à Pithiviers (vidéo et texte intégral).
La rafle du Vel d’Hiv, 80 ans plus tard : les heures sombres de notre histoire...
Les 75 ans de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.
Sarah Halimi, assassinée car Juive.
La tragique expérience de Simone Veil à Auschwitz.
Emmanuel Macron et le Vel d’Hiv (16 juillet 2017).
François Hollande et le Vel d’Hiv (22 juillet 2012).
Discours d’Emmanuel Macron du 16 juillet 2017 (texte intégral).
Discours de François Hollande du 22 juillet 2012 (texte intégral).
Discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995 (texte intégral).

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https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/emmanuel-macron-a-pithiviers-en-242798

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22 août 2022 1 22 /08 /août /2022 05:30

« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux. »




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Je voudrais profiter de la pause estivale pour revenir sur un message très important du pape François qu’il a délivré il y a trois ans et demi, le 25 janvier 2019, à la prison pour mineurs Las Garzas à Pacora, au Panama, à l’occasion de son voyage apostolique pour la 34e journée mondiale de la jeunesse.

Au cours d’une homélie, c’est-à-dire, d’un commentaire d’un texte de l’Évangile, en l’occurrence, ici, celui de saint Luc, le pape François voulait insister sur le fait qu’il ne faut pas coller des étiquettes aux personnes. La tentation est très forte, en effet, de coller des étiquettes à ceux qu’on ne connaît pas, d’abord, par simple facilité, pour se souvenir d’une personne, ensuite, par simplisme intellectuel voire idéologique, le monde est plus facilement concevable s’il est simpliste, manichéen, bon et mauvais. Son message papal, bien sûr, est tout autre, il est que le monde est très complexe, que l’âme humaine n’est ni bonne ni mauvaise mais tout en nuances.

On imagine l’idée du pape en prononçant une telle homélie dans une prison pour mineurs, celle que la faute pour laquelle ces adolescents se retrouvent en prison ne doit pas leur rester collée à vie sur leur front et qu’ils sauront dépasser ce mauvais épisode de leur vie pour aller de l’avant, tourner la page, en d’autres termes, se convertir.

La phrase citée en haut est une parole prêtée à un pharisien en parlant de Jésus, pour le déconsidérer. Le pape répond à ce pharisien : oui, mais nous sommes tous pêcheurs. En effet : « Jésus n’a pas peur de s’approcher (…) de ceux qui portaient le poids de la haine sociale, parce qu’ils avaient fait certaines erreurs dans leur vie, des fautes et des erreurs, quelques fautes, et qu’on appelait donc des pécheurs. Il le fait parce qu’il sait qu’au ciel, il y a plus de joie pour un seul pécheur converti que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui restent bien. ». En clair, il compromet sa réputation en se joignant « à ces personnes marquées par quelques fautes sociales (…), il invite toujours à regarder un horizon capable de renouveler la vie, de renouveler l’histoire ».

Et le pape de bien séparer deux visions du monde, de la vie, celle qui pense que tout est figé et celle qui croit au changement, au nouvel horizon : « Ces deux regards bien différents qui s’opposent (…). Un regard stérile et improductif, celui de la médisance et du commérage, celui qui toujours parle mal des autres et qui se croit juste, et l’autre, qui invite à la transformation et à la conversion (…), à une vie nouvelle. ».

François a alors détaillé ces deux regards.

D’abord, le regard fermé de la médisance et du commérage : « Ces gens condamnent une fois pour toutes, ils discréditent une fois pour toutes, et ils oublient qu’aux yeux de Dieu, ils sont eux-mêmes disqualifiés (…). Avec la vie des gens, il semble plus facile de mettre des pancartes et des étiquettes qui figent et stigmatisent non seulement le passé mais aussi le présent et l’avenir des personnes. On met des étiquettes aux personnes : "celui-ci est comme ça", "celui-là a fait ça et c’est tout", et il doit le porter pour le restant de ses jours. Ainsi sont les gens qui marmonnent, les commères, elles sont ainsi. Et les étiquettes, en définitive, ne font que diviser : ici, il y a les bons et là-bas, les mauvais ; ici, les justes, et là-bas, les pécheurs. ».

C’est à la culture de l’étiquette que le pape s’en est pris : « C’est la culture de l’adjectif, on aime "qualifier par un adjectif" les personnes, on adore : "Toi, comment t’appelles-tu ? Moi, je m’appelle bon". Non, ça, c’est un adjectif. Comment est-ce que tu t’appelles ? Aller au nom de la personne. Qui es-tu ? Que fais-tu ? Quels sont tes rêves ? Qu’est-ce que tu ressens dans ton cœur ? Cela n’intéresse pas les cancaniers, ils cherchent rapidement une étiquette, pour s’en débarrasser. La culture de l’adjectif qui discrédite les personnes. ».

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On dirait que le pape lit les réseaux sociaux, les commentaires nombreux, répétitifs, à l’emporte-pièce, définitifs mais revenant sans cesse : « Cette attitude pollue tout parce qu’elle élève un mur invisible qui laisse croire qu’en marginalisant, en séparant, ou en isolant, se résoudront magiquement tous les problèmes. Et quand une société ou une communauté se permet cela et que tout ce qu’elle fait, c’est chuchoter, cancaner et murmurer, elle entre dans un cercle vicieux de divisions, de récriminations et de condamnations. (…) Ce sont des gens qui se disputent toujours entre eux, qui se condamnent mutuellement, entre ceux qui s’appellent justes. Et en plus, c’est une attitude de marginalisation et d’exclusion, de confrontation qui leur fait dire, de manière irresponsable, comme Caïphe : "C’est mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas" (Jn 11,50). C’est mieux qu’ils soient tous placés là-bas, qu’ils ne viennent pas nous déranger, nous voulons vivre tranquilles. ».

Ensuite, il y a ce regard qui crée des opportunités et qui transforme, celui de la conversion : « Dieu, jamais ne va te rejeter, Dieu ne rejette personne. (…) Un amour, celui de Jésus, qui n’a pas le temps de murmurer, mais qui cherche à briser le cercle de la critique inutile et indifférente, neutre et aseptisée. (…) Il rompt avec une autre médisance tout à fait facile à détecter, et qui "détruit les rêves" parce qu’elle répète comme un chuchotement continu : "tu ne vas pas pouvoir, tu ne vas pas pouvoir". (…) Attention, c’est comme le ver qui te ronge de l’intérieur. Quand tu entends "tu ne vas pas pouvoir", donne-toi une gifle : "si, je vais pouvoir et je vais te le prouver". C’est le murmure intérieur, le cancan intérieur qui surgit en celui qui, ayant pleuré son péché et conscient de son erreur, ne croit pas qu’il puisse changer. ».

Pour le pape François, rejeter les étiquettes, c’est rejeter la fatalité, prendre sa vie en main et en toute liberté : « Chacun de nous est beaucoup plus que les étiquettes qu’on nous met, est beaucoup plus que les adjectifs que l’on veut nous mettre, beaucoup plus que la condamnation qu’on nous a imposée. (…) Il y a des temps où la médisance semble gagner, mais ne la croyez pas, ne l’écoutez pas. Cherchez et écoutez les voix qui encouragent à regarder l’avenir et non pas celles qui vous tirent vers le bas. Écoutez les voix qui vous font voir l’horizon : "oui, il est loin, mais tu vas pouvoir". Regarde-le bien et tu vas pouvoir. ».

Ce message du pape est, à mon sens, crucial pour comprendre l’humain, pour avoir la foi en l’espérance, en l’homme (et la femme). Les étiquettes ne servent à rien sinon à catégoriser, à mettre dans des tiroirs, comme le botaniste avec ses plantes dans les casiers d’un musée d’histoire naturelle. L’homme est beaucoup plus complexe qu’une étiquette. Il est multiple. L’étiquette de la nationalité, celle de la catégorie socioprofessionnelle, de l’orientation sexuelle, de la religion, de la couleur de la peau, etc. sont des étiquettes factices qui ne permettent pas de comprendre la personne en elle-même, sa richesse, son aspect unique et indivisible, ce qui l’anime, ce qui la motive. C’est des étiquettes que les sociétés humaines meurent. Par elles qu’elles s’entredéchirent, qu’elles rompent leur cohésion sociale. Le racisme, d’ailleurs, n’est ni plus ni moins qu’un étiquetage.

De ce point de vue, ce sermon de François devrait être lu par tout le monde, chrétiens, bien sûr, et non chrétiens, parce qu’il révèle l’une des clefs de l’avenir en commun, d’une humanité qui doit dépasser ses peurs et ses exclusions pour toujours progresser : « Une communauté tombe malade quand elle vit de la médisance étouffante, condamnatoire et insensible, le cancan. Une société est féconde quand elle réussit à engendrer des dynamiques capables d’inclure et d’intégrer, de prendre en charge et de lutter pour créer des opportunités et des alternatives qui donnent de nouvelles possibilités à ses enfants. Quand elle s’emploie à créer un avenir par la communauté, l’éducation et le travail, cette communauté est en bonne santé. Et si l’on peut éprouver l’impuissance de ne pas savoir comment, on n’abandonne pas et on essaie à nouveau. Et tous, nous devons nous entraider, en communauté, pour apprendre à trouver ces chemins, à commencer de nouveau et à recommencer de nouveau. C’est une alliance que nous devons nous encourager à réaliser (…). Tous, battez-vous et battez-vous, mais non pas entre vous, s’il vous plaît (…), pour chercher et trouver les chemins de l’insertion et de la transformation. ».

Son message s’adressait spécifiquement aux jeunes en prison, mais il pouvait s’adresser plus généralement à tous les êtres humains. En quelque sorte, chacun a sa propre prison, et a à s’en extirper avec les étiquettes qui lui ont été accolées à cette occasion.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 août 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le pape François en lutte contre la culture de l’étiquette et de la médisance.
Les 95 ans du pape émérite Benoît XVI.
Le ralliement des catholiques français à la République.
La lettre de Léon XIII : "Notre consolation" du 3 mai 1892.
L’encyclique "Au milieu des sollicitudes" du 16 février 1892.
Marc Sangnier.
Charles Péguy.
Étienne Borne.
François De Gaulle.
La solidarité universelle du pape François.
Desmond Tutu.
Jesse Jackson.
L’attentat de la basilique Notre-Dame de Nice le 29 octobre 2020.
Jacques Hamel, martyr de la République autant que de l’Église.
Abus sexuels : l’Église reconnaît sa responsabilité institutionnelle.
Rerum Novarum.
L’encyclique "Rerum Novarum" du 15 mai 1891.
La Vierge de Fatima.
L’attentat contre le pape Jean-Paul II.
Pierre Teilhard de Chardin.
L’Église de Benoît XVI.
Michael Lonsdale.
Pourquoi m’as-tu abandonné ?

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13 août 2022 6 13 /08 /août /2022 05:34

« Il faut arrêter l’aveuglement stupide face au djihadisme qui consiste à dire que cela n’a rien à voir avec l’islam. » (Salman Rushdie, le 8 juin 2017 dans "Le Nouvel Observateur").




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L’événement mondial de cet été, c’est probablement, hélas, cet attentat qui a visé la personne de Salman Rushdie ce vendredi 12 août 2022 à Chautauqua, dans l’Ouest de l’État de New York. L’écrivain était l’invité d’une organisation littéraire pour tenir une conférence, quand un homme de 24 ans, visiblement favorable au gouvernement iranien, a bondi sur l’estrade et l’a blessé à plusieurs reprises, le poignardant au cou et à l’abdomen. Un de ses hôtes a aussi été légèrement blessé à la tête. L’assaillant a été assez rapidement mis hors d’état de nuire puis fut arrêté et mis en garde-à-vue, tandis que Salman Rushdie a été soigné sur place par un médecin avant d’être transféré en hélicoptère vers un hôpital de Pennsylvanie pour y subir une intervention chirurgicale.

Ce qui frappe dans cette terrible agression, c’est l’absence totale d’information sur la santé de Salman Rushdie, pendant de longues heures, dans quel état se trouve-t-il ? faut-il s’inquiéter pour lui ? va-t-il s’en sortir ? C’est effectivement une très grande émotion qui s’est emparée du monde littéraire et aussi du monde politique dans toute la planète. À cette heure, aucune réaction officielle n’a encore été enregistrée tant de la part du Président des États-Unis Joe Biden que de l’Iran des ayatollahs. Cet attentat est-il un acte isolé ou, au contraire, le résultat d’une conspiration qui a été guidé par cet Iran si islamisé ?

Cet attentat est un scandale pour la liberté d’expression et d’écriture, pour la liberté de croire ou de ne pas croire, de s’opposer ou de ne pas s’opposer à des religions. Il a été commis dans l’un des pays les plus sécuritaires du monde et si l’Iran était impliqué dans cette tentative d’assassinat, ce serait le retour à un durcissement des relations diplomatiques entre les États-Unis et l’Iran. Retour ou, plus lucidement, maintien.

D’après les premières informations médicales à 19 heures (heure locale), Salman Rushdie serait actuellement en soins intensifs, sous ventilation artificielle et incapable de parler. Il risquerait de perdre la vue d’un œil, aurait eu des nerfs d’un bras sectionnés, et son foie serait endommagé par des lésions.

Entre la vie et la mort, le temps est suspendu, l’espace d’un moment, mais ce moment, pour Salman Rushdie, dure depuis trente-trois ans. Immense romancier britannique d’origine indienne, Salman Rushdie a sorti son quatrième roman "Les Versets sataniques" le 26 septembre 1988 en Grande-Bretagne. Ce roman a provoqué de nombreuses réactions, très contrastées globalement (dont la qualité a été appréciée par la critique), mais le livre a été très fortement condamné dans le monde musulman, au point que dans son propre pays d’origine, l’Inde, le gouvernement dirigé par Rajiv Gandhi en a interdit la publication au motif de garder une société apaisée au sein des communautés religieuses.

Salman Rushdie a été élevé par des parents musulmans mais lui-même se considère comme athée : « Je ne crois en aucune entité surnaturelle, qu’elle soit chrétienne, juive, musulmane ou hindoue. » affirmait-il alors dans le journal "India Today". Il n’a pas compris ce mouvement de haine qui montait contre lui, alors qu’il supposait que ses accusateurs n’avaient même pas lu son livre, du moins pas compris ce qu’il avait écrit. Il a expliqué qu’il avait mis plus de quatre ans à l’écrire, à l’époque, il avait une quarantaine d’années (il a fêté son 75e anniversaire le 19 juin dernier) : « [Mes] adversaires ne trouvèrent pas étrange qu’un écrivain sérieux puisse consacrer un dixième de sa vie à créer quelque chose d’aussi vulgaire qu’une insulte. » (2012).

Le 12 février 1989, une foule en colère de plusieurs milliers de personnes s’en est pris au Centre culture américain d’Islamabad (la capitale du Pakistan) et a tué cinq personnes (un gardien a été lynché). D’autres émeutes ont eu lieu à Karachi, aussi dans le Cachemire et à Djakarta. Mais même dans son pays, en Grande-Bretagne, il y a eu des foules de personnes musulmanes manipulées par des agents de haine contre lui qu’elles ne connaissaient pas, contre un livre qu’elles n’avaient jamais lu.

Car l’horreur a commencé le 14 février 1989 quand l’ayatollah Rouhollah Khomeiny (qui allait mourir le 3 juin 1989, la veille du massacre de Tiananmen) lança une fatwa de mort contre Salman Rushdie. Le Guide suprême iranien encourageait ainsi tous les fidèles à tuer l’écrivain, avec une récompense pécuniaire à la clef : « Je veux informer tous les musulmans que l’auteur du livre intitulé "Les Versets sataniques", qui a été écrit, imprimé et publié en opposition à l’islam, au prophète et au Coran, aussi bien que tous ceux qui, impliqués dans sa publication, ont connaissance de son contenu, ont été condamnés à mort. J’appelle tous les musulmans zélés à les exécuter rapidement, où qu’ils se trouvent, afin que personne n’insulte les saintetés islamiques. ». Le 17 février 1989, le Président de la République islamique d’Iran (et actuel Guide suprême) Ali Khamenei embrayait : « Même si Salman Rushdie se repent au point de devenir l’homme le plus pieux de notre temps, l’obligation subsiste, pour chaque musulman, de l’envoyer en enfer, à n’importe quel prix, et même en faisant sacrifice de sa vie. ».

Salman Rushdi fut donc l’homme le plus protégé du Royaume-Uni, peut-être à l’exception de la reine. Pendant dix ans, il a vécu sous une fausse identité, les six premiers mois, il a déménagé cinquante-six fois ! Après une baisse des tensions diplomatiques entre le Royaume-Uni et l’Iran en 1998, des mesures de protection ont été levées, et Salman Rushdie vit maintenant à New York, depuis une vingtaine d’années, il a même acquis la nationalité américaine, tout en vivant toujours sous protection policière (toutefois, certaines voix ont critiqué la grande faiblesse de sa protection à Chautauqua).

Cette fatwa a été le début d’une véritable hystérisation de fanatiques musulmans contre des œuvres culturels d’artistes qui sont totalement étrangers à l’islam, une haine qui a été renouvelée à l’occasion des affaires des caricatures de Mahomet et qui a engendré, entre autres, le carnage dans la rédaction de "Charlie Hebdo" le 7 janvier 2015, et l’assassinat de Samuel Paty.

Depuis 1989, évoquer Salman Rushdie est prendre position, pour ou contre cette fatwa. Monseigneur Jacques Gaillot, alors évêque d’Évreux, invité du "Club de la presse" le 12 mars 1989 sur Europe 1, a ainsi soutenu l’écrivain : « Il y a un droit au blasphème. Le sacré, c’est l’Homme. ». Mais ce qui est devenu clair, c’est que supposer critiquer l’islam pouvait être très dangereux et beaucoup d’auteurs se sont alors autocensurés de la sorte pour éviter les déboires de Salman Rushdie dont la vie a été bouleversée en conséquence.

Malgré une vingtaine de tentatives d’assassinat, Salman Rushdie est toujours resté courageux, refusant de reculer et de se dédire, de renoncer à son activité littéraire très intense (son dernier livre "Quichotte", publié en 2019, revisite le mythe de Don Quichotte dans un roman très finement construit salué par les critiques). Surtout, il n’a pas cessé de tenir des conférences un peu partout dans le monde pour répondre à ses lecteurs et à ceux qui analysent ses œuvres.

Salman Rushdie a notamment participé à une soirée mémorable organisée par France Culture en partenariat avec son éditeur français Plon, le mercredi 14 novembre 2012 dans l’amphithéâtre du Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE), à Paris, interrogé par Laure Adler, à l’occasion de la sortie de son autobiographie "Joseph Anton", avec des passages de son livre lus par l’acteur Denis Podalydès. Une telle prestation, bien que pas rare, est exceptionnelle, car généralement, le lieu de la conférence est tenu secret jusqu’au dernier moment, la manifestation elle-même est communiquée au dernier moment aussi, pour des raisons compréhensible de sécurité.

 




Inspiré d’écrivains comme Günter Grass et Mikhaïl Boulgakov, apôtre du "réalisme magique", Salman Rushdie est un immense écrivain qui a montré une fois encore son courage exceptionnel, car la manifestation estivale à laquelle il se rendait était décontractée et connue pour la proximité de ses intervenants. Peut-être un argument pour lui décerner le Prix Nobel de Littérature avant qu’il ne soit trop tard. Ce ne serait pas une provocation. La provocation, ce serait plutôt dans le camp de tous ces porteurs de haine qui refusent que les autres pensent autrement qu’eux. L’émotion suscitée par cet attentat est, en ce sens, rassurant sur l’âme humaine. L’écrivain semble en avoir réchappé pour cette fois-ci, mais à quel prix et jusque quand ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 août 2022)
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Pour aller plus loin :
Salman Rushdie.
Sempé.
Charlotte Valandrey.
Roger Penrose.
Yves Coppens.
Pierre-Gilles de Gennes.
Fred Vargas.
Jacques Prévert.
Ivan Levaï.
Jacqueline Baudrier.
Philippe Alexandre.
René de Obaldia.
Michel Houellebecq.
Richard Bohringer.
Paul Valéry.
Georges Dumézil.
Paul Déroulède.
Pierre Mazeaud.
Philippe Labro.
Pierre Vidal-Naquet.
Amélie Nothomb.
Jean de La Fontaine.
Edgar Morin.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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6 août 2022 6 06 /08 /août /2022 05:47

« Ça fait turbuler le système pour rien (…). Je ne peux que reconnaître les convictions de Sacha Houlié, mais là-dessus, évidemment, ça fait turbuler le système et ça renvoie une image qui n'est pas positive. » (Sylvain Maillard, député et vice-président du groupe Renaissance, le 17 août 2022 sur FranceInfo).



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Le député (LREM/Renaissance) Sacha Houlié a déposé le 2 août 2022 sur le bureau de l'Assemblée Nationale une proposition de loi constitutionnelle (n°178) visant à accorder le droit de vote et d'éligibilité aux élections municipales aux étrangers non ressortissants de l'Union Européenne résidant en France. Il a fallu plusieurs jours pour la classe politique s'en émeuve.

C'est un sujet hautement politique, voire hautement philosophique et la forme dans cette affaire compte autant que le fond. C'est aussi un serpent de mer, véritablement lassant.

La forme, c'est que ce sujet, le droit de vote des étrangers, est un marqueur idéologique de gauche. Attention, quand je dis cela, je le dis doublement : c'est un marqueur de gauche (pour les pour), mais c'est aussi un marqueur de droite (pour les contre). Évidemment, le sujet ne se résume pas à un clivage droite/gauche, d'autant plus que Nicolas Sarkozy avait été en 2002 assez flou sur ses convictions sur le sujet, et tous les responsables dits de gauche qui ont pu être aux responsabilités suprêmes, en particulier les trois principaux, François Mitterrand, Lionel Jospin et François Hollande, n'en ont rien fait, alors qu'ils le pouvaient, François Hollande avait la fenêtre absolument historique d'un Sénat et d'une Assemblée Nationale simultanément à gauche en juin 2012 et septembre 2014.


On ne pourra pas reprocher à Sacha Houlié, "macroniste de gauche", d'avoir des convictions. Mais on pourra lui reprocher deux choses : d'une part, ses initiatives sont scrutées avec une très grande importance depuis qu'il a été élu président de la très influente commission des lois de l'Assemblée Nationale (et même s'il a insisté sur le caractère "personnel" de son initiative, ses collègues de la majorité de la commission des lois pourraient se sentir engagés par cette démarche vis-à-vis de leurs électeurs) ; d'autre part, la situation parlementaire est telle, les projets cruciaux sont tels (immigration mais surtout projet de loi de finances pour 2023) que provoquer un énième débat polémique qui n'apporte rien de concret sinon que des divisions, en particulier au sein de la majorité, n'est pas de nature à conforter la position du gouvernement, d'autant plus que le Président de la République Emmanuel Macron lui-même avait montré sa grande réticence sur ce sujet. Quant à l'idée que la majorité veuille faire un "clin d'œil" aux enragés insoumis, à mon sens, ce serait faire fausse route ; rien ne les calmerait puisqu'ils veulent le désordre pour le désordre.

On ne pourra pas reprocher non plus à Sacha Houlié de reparler de ce serpent de mer, dont le véritable enjeu est d'être un chiffon rouge pour l'extrême droite : François Mitterrand, après l'avoir promis sans le réaliser en 1981, avait rejeté dans la soupe électorale au début du mois d'avril 1988 ce nonos à ronger (gratuitement puisqu'il se disait pour mais il disait qu'il ne le ferait pas !), ce qui a permis à Jean-Marie Le Pen d'atteindre un score jamais encore égalé par l'extrême droite à l'élection présidentielle de 1988. Sacha Houlié, né le 8 octobre 1988, est bien entendu totalement étranger à ces manœuvres politiciennes propres au mitterrandisme militant.

Pour autant, et venant au fond, je ne peux que regretter ce genre de proposition, en mentionnant d'ailleurs ce que j'avais évoqué le sujet déjà le 6 décembre 2011 à l'occasion d'une énième offensive de la gauche.

Ce qui me paraît grave, c'est que les notions de citoyenneté sont totalement bafouées avec ce droit de vote des étrangers. Le meilleur moyen de voter dans un pays, c'est encore de prendre la nationalité de ce pays. Si un étranger est si attentif à la vie politique qu'il veut voter, qu'est-ce qui lui empêcherait de demander la nationalité française ? Rien, absolument rien. Donc, faux débat.

Le corollaire de cette réflexion, c'est : à quoi sert la nationalité française si le droit de vote n'est pas l'exclusivité des nationaux ? Réduire la citoyenneté française à néant ne me paraît pas le remède au malaise qui existe depuis plusieurs décennies, qui a permis aux extrémismes et aux populismes (des deux bords) de se nourrir et de s'étendre, un malaise de perte d'identité, de peur de l'autre, de repli sur soi.

Parmi les arguments qui m'agacent, il y a cette idée que puisque le résident étranger paie ses impôts, il devrait pouvoir voter. Au nom de quoi ? Avec cette logique, on va revenir au suffrage censitaire : quid du Français qui ne paie pas d'impôt ? Payer ses impôts s'entend bien sûr payer des impôts sur le revenu, car sinon, tout consommateur est contribuable, même lorsqu'on achète une carte postale au centre de Paris. La citoyenneté française est heureusement indépendante de la situation fiscale ! Le plus incohérent aussi, c'est que l'impôt sur le revenu, ce sont les élus nationaux qui le décident, alors, pourquoi ne leur permettre que l'élection des conseillers municipaux ? Selon l'expression de Pierre Mazeaud, ancien Président du Conseil Constitutionnel, « la nationalité ne se transmet pas en pièces détachées ».

Autre argument choquant, c'est de découpler le droit de vote et l'éligibilité : au nom de quoi quelqu'un qui peut choisir ne pourrait pas être élu ? En termes d'influence et de pouvoir politiques, ça ne change pas grand-chose. Et c'est là qu'on entre vraiment dans le fond.

Le seul véritable article de la proposition de Sacha Houlié fait une distinction, pas sur l'éligibilité elle-même, mais sur l'éligibilité à certains postes : « [Les étrangers non ressortissants de l'Union Européenne résidant en France] ne peuvent exercer les fonctions de maire ou d'adjoint, ni participer à la désignation des électeurs sénatoriaux et à l'élection des sénateurs. ». C'est la reprise du texte de 2011 voire de 2000.

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Cette disposition, qui essaie, maladroitement, de circonscrire la souveraineté nationale, met dans une position d'inégalité les élus d'une même collectivité voire les collectivités elles-mêmes, celles qui ont en son sein des étrangers et celles qui n'en ont pas. De plus, réserver le droit de vote aux seules élections municipales reviendrait à rendre inégalitaires les électeurs entre eux. En ce sens, puisque Sacha Houlié argumente en parlant de « l'opportunité d'en faire une éclatante avancée », tout porte à croire que son prochain combat portera sur le droit de vote aux élections nationales après les élections locales.

Car évidemment, élire les conseillers municipaux, c'est élire aussi les sénateurs, et même si cette proposition limite la violation de la souveraineté nationale, cela signifie dans les faits que certaines villes, dont le taux de résidents étrangers pourrait être élevé, les étrangers pourraient donc influer de manière déterminante sur l'élection de parlementaires nationaux, et cela, c'est absolument anticonstitutionnel et surtout, totalement inacceptable. Et comme les conseillers municipaux élisent également le maire, ils élisent celui qui peut, par son parrainage, donner la possibilité à une personnalité d'être candidate à l'élection du Président de la République. Que cette possibilité puisse être téléguidée par des puissances étrangères met gravement en danger la souveraineté nationale, et plus largement, la cohésion nationale.

Autre réflexion, on ne peut pas envisager le vote des résidents étrangers sans qu'il n'y ait une réciprocité dans le pays dont ils ont la nationalité. Or, cette réciprocité, pour qu'elle ait lieu, nécessite des accords bilatéraux multiples (et aussi un niveau de démocratie sensiblement équivalent). C'est ce qui s'est passé en Union Européenne, à cela près qu'il a été institué un début de citoyenneté européenne. En outre, cela signifie qu'il y aurait deux types d'étrangers non européens, ceux à réciprocité, ceux pas à réciprocité. Nouvelle inégalité.

Dans son exposé des motifs, Sacha Houlié explique : « Il s’agit de permettre à ces femmes et à ces hommes qui, sans renier leur héritage, souhaitent devenir des membres à part entière de notre communauté politique, définir leur représentation et exprimer leurs aspirations. ». C'est précisément demander la naturalisation qui permettra à ces personnes d'entrer dans notre communauté politique. Et si la double nationalité leur est interdite par leur nationalité d'origine, la question se posera à eux de faire un choix.

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Toujours dans son exposé des motifs, le député a l'audace d'affirmer qu'il y a « dans les faits, une discrimination entre deux catégories d'étrangers », car, par le Traité de Maastricht (ratifié, rappelons-le, démocratiquement par le peuple français le 20 septembre 1992), les ressortissants des pays membres de l'Union Européenne peuvent déjà voter aux élections municipales et européennes (rappelons que s'ils votent en France à ces élections, ils n'ont pas le droit de voter dans leur pays d'origine).

Un tel argument, que je considère de mauvaise foi, est profondément anti-européen, car c'est bien la volonté de créer une citoyenneté européenne qui est visée par cette possibilité donnée aux ressortissants européens. Or, il n'est pas question de créer une citoyenneté mondiale, ou alors, il faudrait que l'auteur de cette proposition de loi constitutionnelle le dise clairement.

En tout cas, le sénateur Philippe Bas disait clairement son opposition en décembre 2011 : « C’est parce qu’il y a une citoyenneté européenne en gestation que l’on peut accorder le droit de vote aux élections locales à ces ressortissants communautaires. (…) L’Union Européenne, ce n’est plus du tout étranger. Ne banalisons pas le droit de vote des Européens en le réduisant à une simple étape sur le chemin d’une extension généralisée. Avec les étrangers non communautaires, il n’y a ni passeport commun, ni partage de souveraineté, ni communauté de destin, ni histoire commune. ».

Enfin, la concrétisation d'une telle mesure ne sera pas ce que certains voudraient y voir. En effet, des personnes d'origine étrangère (les "immigrés") ne sont pas forcément des personnes étrangères. Il y a manifestement, dans les enjeux, un problème de compréhension entre institutions et confrontations sociales. La meilleure intégration des personnes, c'est de respecter la loi, s'instruire et se former, travailler, se loger, et participer à la vie culturelle et associative. Participer à la vie politique est généralement, quelle que soit la nationalité, la suite logique d'un engagement professionnel, social, culturel, économique, associatif, et lorsqu'on en est là, la naturalisation devrait être aussi la suite logique.

Quelle est la probabilité de succès qu'une telle proposition de loi soit adoptée définitivement ? A priori, elle est nulle. Pourquoi ? Parce que la majorité présidentielle est plutôt opposée à une telle mesure, au moins dans son opportunité politique sinon dans le fond. Seule, la Nupes, fidèle à ses impuissantes propositions depuis quarante et un ans (rappelons que Jean-Luc Mélenchon et Olivier Faure sont les enfants de François Mitterrand), pourrait voter cette proposition, et une partie des "macronistes de gauche". Mais une fois passée l'étape de l'Assemblée Nationale, encore faut-il obtenir l'accord du Sénat majoritairement issu de LR. Puis les trois cinquième du Parlement réuni en Congrès ou la majorité populaire par référendum. On est loin du compte.

Alors, comment appeler cette initiative sinon une posture politicienne à objectif narcissique pour montrer qu'on existe toujours dans un monde où le gouvernement doit porter attention plus aux députés d'opposition qu'à ses propres troupes ? Le chiffon rouge aura juste le mérite de compter les réactions de l'opposition. Il confirme l'aspect mécaniste de la vie politique : même cause, même effet.

Je termine cet article pour en finir avec une fausse information : puisqu'on parle de droit de vote, on parle de carte d'électeur qui s'appelle désormais "carte électorale". Au printemps 2022, tous les électeurs français ont donc reçu de leur mairie une carte électorale à leur nom avec leur adresse, date de naissance, et numéro du bureau de vote, associé à un numéro sur la liste électorale de leur bureau de vote.

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La nouveauté, c'est le "gros" QR code qui se trouve sur la première page de la carte. Ce QR code est le même pour tous les électeurs français, il renvoie simplement au site du Ministère de l'Intérieur pour savoir comment faire une procuration, et autres informations pratiques concernant les opérations électorales. Il ne s'agit nullement d'une information personnelle regroupant les données indiquées sur la carte elle-même, ni même (j'en connais, des complotistes, qui s'inquiétaient !) la situation de la personne sur sa vaccination contre le covid, évidemment !


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (17 août 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les turbulences du droit de vote des étrangers.
Sacha Houlié.

Droit de vote des étrangers : la provocation à deux balles des socialistes (06 décembre 2011).
Le serpent de mer des parrainages pour la présidentielle.
Le texte qui sera débattu le 8 décembre 2011.
Le rapport de ce texte par Esther Benbassa le 30 novembre 2011.
Le texte adopté le 4 mai 2000 par l’Assemblée Nationale.
Le texte sur l’obligation de neutralité débattu le 7 décembre 2011.
Le rapport de ce texte par Alain Richard le 30 novembre 2011.
La loi du 25 mai 1998 sur le vote des Européens aux municipales.
La directive du 19 décembre 1994 sur le vote des Européens aux municipales.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220802-sacha-houlie.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/08/19/39599600.html


 


 
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18 juillet 2022 1 18 /07 /juillet /2022 05:50

« Malheureusement, malheureusement, l’antisémitisme est loin de disparaître, se diffuse aujourd’hui sournoisement ou ouvertement par des préjugés ou par des idéologies. Il se diffuse sur les réseaux sociaux, ou encore, récemment, à travers cette fresque scandaleuse sur les murs d’Avignon. » (Éric de Rothschild, le 17 juillet 2022 à Pithiviers).





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Où l’on a reparlé de cette fresque peinte à Avignon représentant Jacques Attali manipulant Emmanuel Macron. C’était à Pithiviers au cours d’une cérémonie très émouvante le dimanche 17 juillet 2022. À l’occasion du 80e anniversaire de la rafle du Vel d’hiv, la République a souhaité faire de la gare de Pithiviers, seul lieu restant, un lieu de mémoire de ces milliers d’assassinats, principalement de femmes et d’enfants juifs (les rumeurs de rafles avaient couru quelques jours auparavant et les hommes s’étaient cachés, on n’imaginait pas un instant que la police française irait arrêter aussi les femmes et les enfants). J’y reviendrai.

Avant de laisser la parole au Président de la République Emmanuel Macron, Éric de Rothschild a prononcé un petit discours introductif. Chef d’entreprise et issu d’une famille très nombreuse (et connue), Éric de Rothschild était en quelque sorte l’hôte du Président, en tant que président du Mémorial de la Shoah, depuis son ouverture en 2005, qui supervise plusieurs lieux de mémoires à Paris et aussi à Drancy depuis le 21 septembre 2012 et enfin, à Pithiviers depuis ce dimanche.

Dans son laïus, Éric de Rothschild a cité la fresque d’Avignon comme le dernier avatar de l’antisémitisme sournois ou assumé en France : « Derrière le caractère presque anodin et banal de ces murs, derrière l’apaisement que l’on sent en regardant notre belle campagne française, se cache bien plus, quelque chose qui nous ramène à l’essence même de ce que fut la collaboration, l’internement, la déportation, la Shoah. C’est le massacre d’une population porteuse d‘une culture et d’une éthique universelle. Cette gare nous parle du passé, d’un passé encore une fois enfoui et indiciblement douloureux, d’un passé que certains tentent de nier ou de falsifier. Mais cette inauguration historique se situe dans le présent d’aujourd’hui, dans la nécessité d’une histoire à perpétuer, de rappel des valeurs de la République, avant bafouées et aujourd’hui retrouvées. Malheureusement, malheureusement, l’antisémitisme est loin de disparaître, se diffuse aujourd’hui sournoisement ou ouvertement par des préjugés ou par des idéologies. Il se diffuse sur les réseaux sociaux, ou encore, récemment, à travers cette fresque scandaleuse sur les murs d’Avignon. Il se diffuse verbalement, il se diffuse physiquement. Cet antisémitisme mortifère alimente et justifie aux yeux des terroristes islamiques les morts qu’ils commettent. Nous ne pouvons pas ne pas rappeler l’assassinat de Mireille Knoll, de Sarah Halimi, des enfants de l’école Ozar Hatorah ou de l’assassinat barbare d’Ilan Halimi, victime d’un préjugé qui n’a jamais cessé de servir. Ils sont tous victimes de la haine et de l’intolérance élevées au rang d’un credo. ».

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On comprend bien que des faits antisémites et des assassinats, s’ils ne sont pas du même ordre, sont de la même idéologie et ces faits alimentent les motivations des assassinats. C’est pour cela, il faut le répéter, que l’antisémitisme n’est pas une opinion mais un délit. On ne peut pas prôner la liberté d’expression pour une idéologie de haine qui a tant massacré il y a quelques décennies.

Et donc, est venu il y a quelques semaines cette polémique de la fresque à Avignon. La mairie (socialiste) d’Avignon avait refusé, dans un premier temps, d’effacer cette fresque sous prétexte de liberté d’expression et de création artistique, et si elle a été recouverte d’une peinture blanche (après quelques dégradations volontairement commises auparavant), c’est parce que le préfet du Vaucluse lui-même a fait pression sur la maire.

Cette fresque était-elle antisémite ? En tout cas, elle en avait tout l’air. Jacques Attali, qui fut président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement de 1991 à 1993, manipule le Président Emmanuel Macron comme une marionnette. Parce qu’il est d’origine juive, on a jugé que cette fresque était antisémite, parce que la composition du dessin reprenait des dessins antisémites hélas traditionnels. Un banquier, Juif, au nez crochu, qui fait la loi contre la Nation, contre les citoyens, contre la République, pour qui seul compterait l’argent. De cet antisémitisme, une quinzaine de personnes sont mortes en France depuis 2006, comme l’a rappelé Éric de Rothschild. Vieux dessin, vieux démons, assassinats d’aujourd’hui.

En tout cas, beaucoup considèrent que cet antisémitisme affiché est un attentat aux valeurs républicaines. Valérie Rabault, l’une des leaders du PS : « Invoquer la liberté d’expression et de création pour cette fresque aux codes antisémites et complotistes n’est pas acceptable. L’antisémitisme est toujours rampant, ne rien laisser passer. ». Raphaël Glucksmann, député européen élu sur la liste socialiste : « Il faut vraiment ne jamais avoir ouvert un livre d’Histoire pour ne pas voir à quel point cette image reprend tous les codes de la propagande antisémite et de l’iconographie fasciste. ». Olivier Faure, premier secrétaire du PS : « L’interprétation de cette fresque laisse peu de doute. La figure du banquier juif manipulant ses marionnettes est une représentation récurrente des antisémites. L’antisémitisme est ce bacille de la peste qui réapparaît toujours. Aucune faiblesse n’est tolérable. Simple, basique. ». Nathalie Goulet, sénatrice centriste : « Il n’y a de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir l’antisémitisme. Soutien à Jacques Attali. Nausée. ». Même Robert Ménard, maire de Béziers, décidément en pleine Rédemption : « Cette fresque est sans l’ombre d’un doute complotiste et antisémite. Jamais je ne tolérerai ça dans ma ville. ». Du reste, l’intéressé lui-même a déposé plainte.

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Cela ne fait donc aucun doute, les leçons du passé étant ce qu’elles sont, mais on pourrait imaginer que l’auteur de la fresque, connu pour son opposition frontale à Emmanuel Macron, ne savait pas qu’il reprenait les mêmes codes que les hurleurs antisémites (admettons !).

Mais alors, pourquoi a-t-il choisi Jacques Attali comme manipulateur ? Pourquoi pas l’oncle Sam par exemple ? Ou l’Europe de Bruxelles ? Ce choix de Jacques Attali est d’autant plus étonnant qu’on prête beaucoup trop de pouvoir à Jacques Attali (comme on ne prête qu’aux riches, Jacques Attali s’en satisfait évidemment).

Quelles sont les relations entre Jacques Attali et Emmanuel Macron ? Depuis qu’il est à l’Élysée, pas grand-chose ! C’est vrai, Jacques Attali, président de la Commission pour la libération de la croissance française mise en place le 27 juin 2007 par le Président Nicolas Sarkozy fraîchement élu, avait choisi pour rapporteur général adjoint Emmanuel Macron (les mauvaises langues disaient même que le programme d’Emmanuel Macron en 2017 reprenait le rapport remis le 23 janvier 2008). Jacques Attali a affirmé que c’est lui qui l’a présenté à Jean-Pierre Jouyet, devenu Secrétaire Général de l’Élysée après l’élection de François Hollande, et a conduit ce dernier à nommer Emmanuel Macron au poste de Secrétaire Général adjoint chargé des affaires économiques.

Pour avoir une petite idée, prenons le livre de Marc Endeweld, un antimacroniste notoire, dont le titre ne laisse aucune incertitude sur ses motivations : "Le grand manipulateur" (sorti en 2019 chez Stock). Uniquement à charge, le livre ne m’a pas convaincu car il est trop partial et surtout, il n’a rien démontré sinon qu’Emmanuel Macron s’est servi de nombreux réseaux, d’un peu tout le monde par son talent et son attractivité et qu’une fois "utilisés", il "oublie" ses soutiens. Selon l’auteur, cela fait depuis 2015 que Jacques Attali a été "oublié" par le ministre puis Président Macron.

Je cite : « Jean-Pierre Jouyet n’est que le premier d’une longue liste d’anciens soutiens à être aussi durement éconduits après la victoire. (…) Autre personnalité à avoir joué un rôle auprès d’Emmanuel Macron et qui n’a plus beaucoup de nouvelles : Jacques Attali. Il faut dire qu’entre les deux hommes aux ego bien développés, c’est un "je t’aime, moi non plus". L’ancien conseiller de François Mitterrand ne supporte pas qu’on lui vole la vedette. Et dans ce domaine, Macron excelle. Rapporteur des "commissions Attali" sous Sarkozy, il attire la sympathie de l’ensemble des membres, qui louent alors ses initiatives et son sens du dialogue : "Son rôle a été d’écrire", répond sèchement Attali quelques années plus tard. Peu à peu, les liens se distendent. À l’été 2015, la rupture est consommée. Attali décide de soutenir Manuel Valls pour la future présidentielle. À l’inverse, Macon s’amuse de sa nouvelle "liberté". Lors d’un entretien à Bercy, le ministre lâche au sujet de celui que la presse continue de présenter comme son mentor : "C’est un pipoteur !". Bien sûr, une fois Macron élu, Attali essaiera de recoller les morceaux, en lui fournissant notamment une note sur les inégalités… Mais l’Élysée ne lui confiera aucune mission. ».

Autrement dit, non seulement Jacques Attali ne manipule pas Emmanuel Macron, mais il n’a reçu aucune attention particulière dans la Macronie, au contraire de sa commission sous Nicolas Sarkozy. Alors, je reviens à la question initiale : pourquoi avoir mis Jacques Attali comme manipulateur alors que cela fait sept ans qu’il n’a aucune influence sur le Président de la République ? Pourquoi, si ce n’est qu’il est Juif, ou, du moins, perçu comme tel, comme le représentant des Juifs, de la finance, etc. ?

C’est d’ailleurs curieux d’imaginer Emmanuel Macron comme un pantin, alors que justement, on le critique pour exactement le contraire. Il l’a répété encore lors de son interview du 14 juillet 2022 à propos d’Uber : « Je n’a pas un tempérament à être sous influence. ». L’arrogance, la verticalité jupitérienne, le court-circuitage des intermédiaires, c’est ce qu’on lui reproche, celui de n’en faire qu’à sa tête sans avoir plus d’écoute qu’un semblant d’écoute. Il faudrait savoir : c’est un Jupiter ou c’est une marionnette ? Même Philippe de Villiers avait été bluffé en août 2016, et il en est revenu. Beaucoup en sont revenus car ils ont cru avoir été écoutés et ils ont cru avoir eu de l’influence sur Emmanuel Macron, et ils ont vu que ce n’était en fait pas du tout le cas. Pourquoi en serait-il différent pour Jacques Attali ? Parce qu’il est… ?

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Curieusement, un certain nombre de "conseillers de l’ombre", de "visiteurs du soir", plus répandus dans les médias que dans les conciliabules secrets, sont plus cités que d’autres, pour les fustiger, pour laisser croire qu’ils sont la cause de tous nos malheurs (on les appelle des boucs émissaires) : Jacques Attali, mais aussi… Bernard-Henri Lévy, Alain Minc… Jacques Attali, en l’occurrence, est l’un des symboles brocardés, mais symboles de quoi ? C’est là la réalité de l’antisémitisme couplé au complotisme.

C’est cette obsession de s’en prendre systématiquement à Jacques Attali qui, depuis sept ans, n’a plus aucune influence sur Emmanuel Macron et plus généralement, sur le cours du monde, du moins, pas plus que des milliers d’intellectuels talentueux et imaginatifs qui proposent, au monde, comme lui, leur vision de l’avenir, une vision pertinente ou complètement fantaisiste, c’est cette obsession permanente qui est l’expression de cet antisémitisme qui rode toujours aujourd’hui, le même qu’il y a sept ans à l’Hypercasher de la Porte de Vincennes, le même qu’il y a quatre-vingts ans à Pithiviers, le même qu’il y a cent vingt-sept ans, quand Dreyfus fut condamné de haute trahison.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 juillet 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jacques Attali et Emmanuel Macron : pourquoi la fresque d’Avignon était antisémite.
Discours du Président Emmanuel Macron le 17 juillet 2022 à Pithiviers (vidéo et texte intégral).
La rafle du Vel d’Hiv, 80 ans plus tard : les heures sombres de notre histoire...
Les 75 ans de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.
Sarah Halimi, assassinée car Juive.
La tragique expérience de Simone Veil à Auschwitz.
Emmanuel Macron et le Vel d’Hiv (16 juillet 2017).
François Hollande et le Vel d’Hiv (22 juillet 2012).
Discours d’Emmanuel Macron du 16 juillet 2017 (texte intégral).
Discours de François Hollande du 22 juillet 2012 (texte intégral).
Discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995 (texte intégral).

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220624-fresque-avignon.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/jacques-attali-et-emmanuel-macron-242799

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/07/17/39562256.html








 

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17 juillet 2022 7 17 /07 /juillet /2022 19:06

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Pour en savoir plus :
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220717-macron.html













Discours du Président Emmanuel Macron le 17 juillet 2022 à Pithiviers



Merci beaucoup Monsieur le président, cher Éric, je suis très heureux et ému d'être parmi vous aujourd'hui, très heureux.
Mesdames, Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Monsieur le président du Conseil Régional Centre-Val de Loire,
Monsieur le président du Conseil Départemental du Loiret,
Mesdames et Messieurs les maires,
Monsieur le Maire de Pithiviers,
Messieurs les présidents du CRIF,
Mesdames et Messieurs les représentants des cultes,
Monsieur le président du Mémorial de la Shoah,
Monsieur le président de la SNCF,
Cher Monsieur FARANDOU,
Cher Guillaume PEPY,
Madame et Monsieur KLARSFELD,
Chers rescapés, témoins, enfants cachés, résistants et Justes parmi les nations, chers amis,

Mesdames et Messieurs, le 16 juillet 1942, il était 4 ou 5 heures du matin lorsque des policiers français se mirent à frapper aux portes de foyers du Marais, de Montmartre, de Belleville et de Ménilmontant, de Nanterre, de Clichy. Des milliers de familles basculèrent alors en plein cauchemar, simplement parce qu'elles étaient juives. Sur des paliers encombrés de jouets d'enfants, face à des portes que personne ne fermait à clé, les policiers n'eurent besoin que d'une arme, des listes, d'hommes, de femmes et d'enfants dont le seul tort était d'être juifs et qu'ils embarquèrent dans ces bus de la honte qui furent le prélude au train de la mort.

5 jours durant, le vélodrome d’hiver se transforma en premier cercle de l’enfer. Et dans cette antichambre des camps devant leur geôliers en képi, des familles françaises se chuchotaient des mots en yiddish pour se rassurer en se disant que la France ne ferait jamais cela, ne pouvait pas faire cela. Pourtant la France le fit, l’Etat français le fit. L’Etat français parqua ces familles, les retrancha dans des camps d'internement à Drancy, à Beaune-la-Rolande ou ici à Pithiviers avant de les déporter dans des camps d’extermination où dans leur immense majorité, ils furent aussitôt assassinés dans les chambres à gaz. Une gare comme celle-ci, où nous nous retrouvons aujourd’hui entre une mairie et un clocher, la France en compte des milliers. Mais il y a 80 ans, les 14 convois de la mort qui sont passés par cette gare en ont modifié le visage à jamais. C’était le 25 et 28 juin 1942, le 17 et le 31 juillet, le 3, le 5, le 7 août, puis les 6 convois du 17 au 28 août avec leurs milliers d’enfants qui transitèrent d’abord par Drancy, et le dernier, le 21 septembre. Tout au long de l’été 1942, Pithiviers devient ainsi avec Beaune-la-Rolande, non loin, une plaque tournante de la Shoah. Chacune de ces deux villes avec leurs camps d’internement où affluaient les Juifs raflés dans toute l’île de France, le Cher, le Loiret, la Bourgogne entrèrent cet été-là, cet été de sang, dans la tragédie de l’Histoire. Depuis Pithiviers, on déporta d’abord les hommes et les grands adolescents, puis des femmes qu'on arracha à leurs enfants. Déjà orphelins, sans le savoir encore, ces derniers restèrent seuls pendant des semaines, tendus, hagards, entassés dans des baraquements de tôle, recroquevillés sur de la paille, rongés par la vermine, avant d'être poussés à leur tour sur les rails d'Auschwitz. Pas un seul d'entre eux n'est revenu. Ni Annette, ni Serge, ni Sara, ni Henriette, ni Raymond, qui a 3 ans, parlait déjà comme un petit homme en déclarant à qui voulait l'entendre qu'il allait partir tout seul pour rejoindre sa mère qu'on lui avait prise.

Cette gare qui fut un lieu de deuil, d'horreur, nous en faisons aujourd'hui un lieu de mémoire pour honorer le souvenir des 16 000 Juifs, dont 4 700 enfants qui furent internés de 1941 à 1943 à Beaune-la-Rolande et à Pithiviers. Et avec eux tous les Juifs français et étrangers qui furent victimes de l'Allemagne nazie et de la France de Vichy. Je veux répéter ici les mots du Président CHIRAC, prononcés le 16 juillet 1995 : « Ces heures noires souillent à jamais notre histoire. La France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable ». Reconnaissance, ensuite constamment confirmée par tous ses successeurs. Oui, agissant au nom de la France, trahissant l'esprit et l'espoir de la République, l'État français de PÉTAIN, LAVAL, de BOUSQUET, DARQUIER DE PELLEPOIX, l'Etat français manqua de manière délibérée à tous les devoirs de la patrie, des Lumières et des droits de l'homme. Car pas un seul soldat de l'Allemagne nazie ne prit part à la rafle des 16 et 17 juillet 1942. Tout cela procédait d'une volonté et d'une politique gangrenée par l'antisémitisme, initiée dès juillet 1940 et dont les racines plongeaient dans les décennies de notre histoire qui précédaient. Le 3 octobre 1940, de sa propre initiative, l'Etat français avait institué un statut particulier des Juifs, un statut que le maréchal PÉTAIN, de sa main même, avait rendu encore plus odieux. Après la rafle du Vel d'Hiv, l'Etat français persista avec la livraison aux Allemands en zone occupée de 10 000 Juifs étrangers de la zone libre qui étaient internés dans les camps des Milles, de Rivesaltes, du Vernay, de Noé et du Récébédou, arrêtés lors de la grande rafle du 26 août dans les 40 départements de la zone contrôlée directement par les hommes de Vichy.

Si ce sont les nazis qui ordonnèrent le port de l'étoile jaune, c'est encore l'Etat français lui-même qui imposa la mention Juif sur les papiers d'identité. C'est lui qui étendit cette politique de discrimination, d'exclusion, de persécution qui fut, à dire vrai, initiée dès le 6 avril 1940 par un décret qui a assigné à résidence tous les tsiganes, qu'il poursuivit et aggrava par la loi du 13 août 1940, qui entendait traquer les francs-maçons au nom de la lutte contre le judéo-maçonnisme. Par la loi du 14 août 1941 qui instituait les sections spéciales, ces tribunaux d'exception destinés à condamner à mort des communistes et des anarchistes, et par la loi du 6 août 1942 voulue par l'amiral DARLAN qui s'est attaqué aux homosexuels et qui, hélas, resta si longtemps en vigueur, cette politique de persécution s'inscrivait dans un dessein pensé et conçu comme tel par les dirigeants de Vichy. Elle procédait du désir de venger les forces vaincues lors de l'affaire DREYFUS. Il leur fallait effacer la République, incarnation d'une nation édifiée sur deux millénaires, héritière de 1789, pionnière des droits de l'Homme, ils voulaient éradiquer ce régime qui avait reconnu l'innocence du capitaine DREYFUS et tout ce qu'il emportait avec lui, ignorant ce faisant que la fidélité à la France ne saurait s'inscrire dans la trahison et le renoncement à l'esprit de la République. Car l'un et l'autre sont indissociables. La France de Vichy venait de loin, insidieusement, et en quelques mois, elle a éteint les lumières, sali les couleurs, trahi les valeurs de notre nation. La responsabilité de la France y était engagée pour le pire. Mais si la France s'est trahie elle-même à travers ce régime parce qu'elle avait renoncé à ce qui lui est inséparable, la République, l'humanisme, ce n'était pas là toute la France, ce n'était pas là toute la République, même pas la République du tout.

La République et l'esprit de la France n'étaient pas à Vichy, pas à Paris, pas à Drancy. La République vivait encore et avec elle l'esprit de la nation, avec ses policiers qui, les 16 et 17 juillet 1942, tournèrent le dos ou détournèrent le regard pour que des Juifs puissent échapper à leur sort, et ceux qui formèrent ensuite leur propre réseau de résistance. Elle vivait sous la plume du cardinal SALIÈGE, écrivant publiquement dès le 23 août 1942 : « Les Juifs sont des hommes, les Juifs sont des femmes. Tout n'est pas permis contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères, comme tant d'autres. » Elle vivait avec ceux qui deviendraient des Justes parmi les nations et qui, partout en France, cachés, sauvaient des Juifs au péril de leur vie. Elle vivait avec les 80 parlementaires qui, le 10 juillet 1940, refusèrent les pleins pouvoirs à PÉTAIN. Elle vivait avec Paul DIDIER, le seul magistrat de France qui ne prêta pas serment de fidélité à PÉTAIN. Elle vivait avec De GAULLE et les forces de la France libre à Londres et sur le sol africain. Elle vivait avec Daniel CORDIER, Hubert GERMAIN, André MALRAUX, Jacques CHABAN-DELMAS, avec ses 1038 compagnons de la Libération, combattant sous le soleil de Bir-Hakeim ou dans l'ombre du Paris occupé. Elle vivait avec Lucie AUBRAC, prenant tous les risques pour faire évader son mari et tant et tant de ces réseaux de résistants. Elle vivait sous la plume de KESSEL et DRUON qui, sur un coin de table d’un restaurant londonien, écrivirent le chant de partisans, elle vivait avec MANOUCHIAN et ceux de l’Affiche rouge, Français et républicains de cœur et de combat. Elle vivait avec MENDES-FRANCE et BLUM, jugés de la manière la plus inique par les tribunaux de Vichy. Voilà la République. L’esprit de la France vivait. Et avec eux, la France véritable, fidèle à elle-même, partout où elle trouvait à résister et à survivre. Émanation de l'esprit français, transmis de génération en génération, instruite par 2 000 ans d'histoire de notre pays, aboutissement d'un long cheminement. Elle vivait, et avec elle, la grande aspiration de la nation initiée en 1789. Cet esprit, ces principes, ces valeurs vivaient et animaient celles et ceux qui prirent 1 000 risques pour la défendre, et qui permirent aux trois quarts des Juifs de France, à 180 000 adultes et 59 000 enfants, d'échapper à la folie criminelle des hommes de Vichy. C'est parce que la République et l'esprit de la France vivaient encore, que le Gouvernement provisoire de la République française décida, le 9 août 1944, de proclamer sa permanence contre la France de l'Etat français, contre l'esprit de Vichy, contre la France de la rafle du Vel d'Hiv, et pour que vive la Nation.

Alors aujourd'hui, grâce au long et douloureux travail de vérité, de mémoire, de justice qu'ont mené les Juifs eux-mêmes, les survivants qui témoignèrent, mais aussi les historiens qui établirent les faits, documents après documents, preuves après preuves, les écrivains et les cinéastes qui racontèrent l'horreur, ligne après ligne, image après image, les juristes qui condamnèrent les crimes, jugement après jugement. Nous savons, nous savons ce que furent le chagrin et la pitié de ces années d'occupation et d'obscurité. Nous savons les faits, leur unicité absolue, leur incomparabilité. Nous savons l'impardonnable et la mécanique de tout cela. Le traumatisme et le déni ont longtemps fait taire la vérité de la Shoah. 10 ans ont passé avant qu'Alain RESNAIS ne réalise Nuit et Brouillard, 40 ans avant Shoah de Claude LANZMANN, 50 ans avant qu'Elie BUZYN ne soulève la chape de silence ; lui qui n'avait pas 12 ans lorsqu'il vit son frère exécuté sous ses yeux pour l'exemple, et qui fut un inlassable passeur dans chaque école, chaque salle de classe, jusqu'à son dernier souffle il y a deux mois. Nous avons besoin de ces inlassables partisans de l'esprit de justice, parmi lesquels Serge et Beate KLARSFELD, que je souhaite de nouveau solennellement remercier. Vous qui avez fait de la mémoire des victimes la raison d'être de votre vie, qui est entre autres à l'origine de ce jardin mémorial des enfants du Vel d'Hiv qu'on ne peut traverser sans sentir sa gorge se nouer. Vous qui avez pris tous les risques, vous êtes battus quand la parole était interdite et quand l'oubli était la règle, quand l'effacement était encore la norme. Vous qui avez redonné des noms, des dates de naissance, puis des visages et des vies à celles et ceux à qui on avait tout pris, la vie, comme la mémoire de leur existence.

80 ans après cette éclipse de l'humanité, il est toujours aussi urgent, peut-être plus que jamais, de rappeler l'Histoire pour la conjurer. Scruter la haine dans notre passé pour mieux la déceler dans notre présent. Vous l'avez rappelé, cher Éric, et je veux vous remercier pour vos mots, mais surtout pour votre travail, votre engagement et vous remercier d'avoir rendu cette journée possible, et ce nouveau lieu d'Histoire et de mémoire possible.

Oui, avec la SNCF dont je salue l'engagement et l'initiative, et comme toutes ses équipes, avec ici la mairie et les collectivités locales, le mémorial de la Shoah, l'ensemble des associations de déportés et d'enfants de déportés. Vous avez conduit à nouveau ce travail. Mais il y a comme la métaphore de ce que nous vivons dans les lieux qui sont juste derrière moi, et que vous retrouverez dans un instant. On y voit un paysage qui ressemble pour beaucoup à ceux de nos enfances : l'herbe folle, la campagne joyeuse, une forme d'innocence. La nature a repris ses droits dans cette gare longtemps abandonnée. Mais il y a les rails qui ont été dégagés, rappelant la mécanique qui s'est jouée ici. Et il y a là la métaphore de ce que nous sommes tous et toutes en train de vivre. La vie a repris ses droits, on pourrait penser que tout cela est très loin. 8 décennies, on pourrait l'oublier et vivre comme si c'était terminé, d'une autre époque. Ne regarder que l'herbe folle, non. Regardons ces rails, visitons cette gare grâce à votre travail, et ayons la lucidité de voir notre époque.

Nous n'en avons pas fini avec l'antisémitisme, et nous devons en faire le constat lucide. Cet antisémitisme est même encore plus brûlant, rampant qu'il ne l'était en 1995 dans notre pays, en Europe et dans tant d’endroits du monde. Il peut, aujourd'hui bien sûr, prendre d'autres visages, se draper dans d'autres mots, d'autres caricatures. Mais l'odieux antisémitisme, comme disait ZOLA, est là, il rôde, toujours vivace, persiste, s'obstine, revient. Il se déchaîne dans la barbarie terroriste. Rue Copernic, rue des Rosiers à Paris au début des années 80, à Toulouse et Montauban il y a 10 ans, dans l'Hyper Casher de la porte de Vincennes, il y a 7 ans, il s'installe dans la succession des assassinats, des crimes antisémites perpétués ces dernières années. Il s'affiche sur les murs de nos villes, il s'infiltre dans nos réseaux sociaux, il plastronne sur les tréteaux, applaudi par ceux qui confondent antisémitisme et liberté d'expression. Ils profanent nos tombes, ils souillent les portraits de Simone VEIL. Il s'immisce dans les débats sur certains plateaux de télévision, il joue de la complaisance de certaines forces politiques. Il prospère aussi à travers une nouvelle forme de révisionnisme historique, voire de négationnisme. N'a-t-on pas cru bon, encore récemment, de rouvrir un sujet pourtant tranché de longue date par les historiens comme par les juristes, sur la participation de PETAIN et des hommes de Vichy à la mise en œuvre de la solution finale.

Alors, répétons-le, ici avec force, et n'en déplaise à des commentateurs se faisant révisionnistes, ni PETAIN, ni LAVAL, ni BOUSQUET, ni DARQUIER DE PELLEPOIX, aucun de ceux-là n'a voulu sauver des juifs. C'est une falsification de l'histoire que de le dire.

Et ceux qui s'adonnent à ces mensonges ont pour projet de détruire la République, et partant à nouveau l'unité de la Nation. Regarder notre vérité en face, ce n'est pas affaiblir la France, ni se repentir, c'est reconnaître tout pour ne pas le reproduire. Dans ce contexte, les forces républicaines de notre pays doivent redoubler de vigilance. Car oui, la mécanique de 1940 venait de loin, et s'était nourrie de haine, d'un antisémitisme devenu ordinaire, d'approximations, de cette conviction, au fond, chez les uns, que la France était grande quand elle a oublié ses propres errements, quand elle pouvait se libérer de ses principes si encombrants de la République qui, paraît-il, l’affaiblissait.

Et chez les autres, de cette habitude qu'ils avaient prise, que tout cela n'était pas si important, si essentiel, ne jamais rien céder, réprimer et punir, commémorer et instruire. Car l’un ne va pas sans l'autre. Et nous n’extirperons jamais les racines de l'antisémitisme si nous ne faisons pas lever en même temps les ferments de l'éducation et du dialogue.

Il y a 8 décennies, la France de Vichy trahissait ses enfants, en livrant des milliers d'entre eux à leurs bourreaux. Ce fut l'Etat français, et c'est le devoir de la France pour être fidèle à elle-même de le reconnaître, et de ne rien céder à ce combat contemporain contre l'antisémitisme.

La tragédie du Vel d'Hiv nous enseigne que lorsque la France n'est plus en République, l'Etat de droit disparaît et avec lui, les lois fondamentales qui protègent la liberté et la dignité de tout être humain. Quand la République est en exil, la nation se perd et se trahit, elle-même, car la nation et la République sont un bloc qui fait la France. Cette histoire-là, toute cette histoire, nous continuerons de la rappeler, contre l'oubli, nous continuerons de l'enseigner contre l'ignorance, nous continuerons de la pleurer contre l'indifférence, nous continuerons d'en sonder les racines profondes et les ramifications nouvelles contre les résurgences du mal et nous nous battrons, je vous le promets, chaque petit matin, car la France s'écrit par un combat, un combat de résistance et de justice qui ne s'éteint jamais. Vive la République et vive la France !

Emmanuel Macron, le dimanche 17 juillet 2022 à la gare de Pithiviers.


Source : www.elysee.fr
https://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20220717-discours-macron-pithiviers.html




 

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16 juillet 2022 6 16 /07 /juillet /2022 05:39

« Pour toutes ces personnes arrêtées, commence alors le long et douloureux voyage vers l’enfer. (…) La France, patrie des Lumières et des droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. » (Jacques Chirac, le 16 juillet 1995).




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Ce dimanche 17 juillet 2022 dans l’après-midi, le Président Emmanuel Macron se rendra à Pithiviers, dans le Loiret (entre Orléans et Fontainebleau) pour commémorer le 80e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv. Oui, 80 ans que la France et les Français vivent avec cette faute "irréparable".

En effet, les 16 et 17 juillet 1942, point culminant de la collaboration entre les autorités françaises et les forces d’occupation nazies, 13 152 Juifs ont été arrêtés à Paris et sa banlieue pour être exterminés. Parmi eux, 4 115 enfants, 5 919 femmes et 3 118 hommes. Une grande partie d’entre eux (8 160 personnes) ont été malmenés au Vélodrome d’hiver dans des conditions épouvantables, puis la plupart ont été répartis dans les camps de Drancy, Beaune-la-Rolande et Pithiviers avant d’être ensuite déportés et assassinés dans le camp d’extermination d’Auschwitz. Très peu en sont revenus.

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Cette rafle a été préparée minutieusement par la police française sur demande de l’occupant nazi. En particulier, ont participé aux réunions René Bousquet, secrétaire générale de la police française du régime de Vichy, et Émile Hennequin, directeur de la police municipale de Paris, qui a signé la circulaire n°173-42 du 13 juillet 1942 de la préfecture de police qui porte sur l’arrestation de 27 427 Juifs étrangers résidant en France. L’exécution de la circulaire a été retardée après le 14 juillet (pas célébré) pour éviter tout risque de débordement.

La décision allemande du 4 juillet 1942 était assez claire : 40 000 Juifs dont 22 000 Juifs de la région parisienne devaient être arrêtés dans un premier temps, soit un cinquième des Juifs de Paris. L’identité et l’adresse des victimes était assez facile à déterminer car la loi obligeait les Juifs depuis le 3 octobre 1940 à se faire enregistrer dans les commissariats de police et les sous-préfectures.

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Évoquons la nationalité des Juifs arrêtés, car c’était l’une des justifications des pétainistes de l’époque (et même de l’époque récente) : le gouvernement aurait livré les Juifs apatrides et étrangers pour mieux protéger les Juifs français, ce qui est faux. D’une part, la loi du 22 juillet 1940 a déchu de la nationalité française de nombreux Juifs français (en particulier les enfants dont quasiment aucun n’est revenu des camps). D’autre part, les nazis exigeaient un ratio d’arrestations 60% Juifs étrangers ou apatrides et 40% Juifs français.

L’historien américain Robert O. Paxton, une référence mondiale pour cette période, notait dans une tribune publiée le 17 octobre 2014 dans "Le Monde" : « Aucune "préférence nationale" n’apparaît [dans les statuts de Vichy concernant les Juifs]. Toutes les mesures de Vichy concernant les Juifs visaient autant les citoyens français que les immigrés (…). Tous les historiens ayant travaillé sérieusement sur la France de Vichy détectent un changement à l’été 1942. Lorsque la "solution finale" commença à être mise en œuvre en France, avec les arrestations de masse, et la séparation des mères de leurs enfants. Mêmes ceux qui s’étaient récemment plaints du nombre trop élevé à leurs yeux d’immigrés montrèrent de la répulsion. Cinq évêques dénoncèrent ces arrestations. Pierre Laval, le chef du gouvernement, n’obtint qu’un report de l’arrestation des Juifs français. Les Allemands acceptèrent de déporter en priorité les Juifs étrangers, pourvu que la police française assure un nombre suffisant pour remplir les trains. Ils dirent très clairement à Laval qu’ils finiraient par s’occuper des Juifs français aussi. Il n’y eut jamais aucun accord, ni écrit ni oral, sur cette question. En fin de compte, les Allemands s’emparèrent de tous ceux qu’ils purent, français ou non. Un tiers des 76 000 Juifs déportés était des citoyens français, dont, il est vrai, des enfants nés en France de parents immigrés. L’extermination de 25% des Juifs de France ne fut pas une issue positive. (…) Plus stupéfiant encore, le régime de Vichy envoya spontanément 10 000 Juifs étrangers de la zone libre de l’autre côté de la ligne de démarcation pour les livrer à une mort certaine. Une telle mesure n’eut pas d’équivalent en Europe de l’Ouest. ». L’historien a aussi pointé le courage de nombreux Français qui ont aidé les Juifs à échapper aux rafles et qui ont, en quelque sorte, sauvé l’honneur de la France.

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Dans une interview à "Télérama" le 14 octobre 2015, Robert O. Paxton a confirmé : « Il est évident que le régime de Vichy a voulu réduire le rôle et la place de tous les Juifs, surtout les Juifs de nationalité française comme Léon Blum. (…) Bien sûr, à l’été 1942, on entre dans une nouvelle phase de radicalisation de la politique allemande. À ce moment-là (…), il devient gênant pour Vichy de devoir obtempérer aux demandes allemandes à propos du Service de travail obligatoire (STO). Les gouvernements ont préféré livrer leurs étrangers. Non pas pour sauver les Juifs mais pour sauver la face et ne pas montrer au monde qu’ils n’étaient pas entièrement souverains. Vichy a donc tenté de faire partir d’abord les étrangers en sachant parfaitement, pace que les Allemands ne cessaient de le rappeler, que tout le monde devait partir. Il n’y a jamais eu le moindre accord, entre Pierre Laval et l’ambassadeur Otto Abetz ou le général SS Carle-Albrecht Oberg, pour protéger les Français. ».

Par ailleurs, c’est Pierre Laval lui-même qui a donné l’ordre d’arrêter les enfants de moins de 16 ans en même temps que les autres Juifs, au nom d’une supposée préoccupation humanitaire (pour ne pas séparer les familles). La participation de la police française dans ces rafles qui ont conduit des dizaines de milliers de Juifs à l’extermination provenait plus du système de la collaboration avec l’occupant nazi que du résultat d’un antisémitisme d’État pourtant bien présent.

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Il a fallu attendre le 16 juillet 1995 pour que la France reconnût sa responsabilité dans la rafle du Vel d’Hiv et les autres. Tout juste élu Président de la République, Jacques Chirac a en effet prononcé l’un de ses meilleurs discours et probablement celui qui marquera l’histoire mémorielle. Malgré son appartenance à la famille gaulliste, il rompait ainsi avec toute la symbolique gaulliste qui voulait que la France ne pouvait être que la France libre : « Nous conservons à [l’égard des personnes arrêtées] une dette imprescriptible. ».

Mais Jacques Chirac n’a pas seulement fait référence à cet événement monstrueux de 1942. Il l’a mis en perspective avec le présent qui n’était pas moins radicalisé en 1995 qu’aujourd’hui, avec son lot de haine, d’antisémitisme et de racisme : « Quand souffle l’esprit de haine, avivé ici par les intégrismes, alimenté là par la peur et l’exclusion. Quand à nos portes, ici même, certains groupuscules, certaines publications, certains enseignements, certains partis politiques se révèlent porteurs, de manière plus ou moins ouverte, d’une idéologie raciste et antisémite, alors cet esprit de vigilance qui vous anime, qui nous anime, doit se manifester avec plus de force que jamais. ».

Et de poursuivre : « En la matière, rien n’est insignifiant, rien n’est banal, rien n’est dissociable. Les crimes racistes, la défense de thèses révisionnistes, les provocations en tout genre, les petites phrases, les bons mots, puisent aux mêmes sources. Transmettre la mémoire du peuple juif, des souffrances et des camps. Témoigner encore et encore. Reconnaître les fautes du passé, et les fautes commises par l’État. Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité. C’est lutter contre les forces obscure, sans cesse à l’œuvre. ».

Et la conclusion de ce discours si important semble résonner encore dans l’actualité prégnante de la guerre en Ukraine. Il s’agissait alors de la guerre dans l’ex-Yougoslavie : « Ces valeurs, celles qui fondent nos démocraties, sont aujourd’hui bafouées en Europe même, sous nos yeux, par les adeptes de la "purification ethnique". Sachons tirer les leçons de l’Histoire. N’acceptons pas d’être les témoins passifs, ou les complices, de l’inacceptable. ». Je crois qu’il faut insister sur cette dernière phrase : N’acceptons pas d’être les témoins passifs, ou les complices, de l’inacceptable.

Après Jacques Chirac, deux autres Présidents de la République ont suivi cette ligne historique, François Hollande le 22 juillet 2012 et Emmanuel Macron le 16 juillet 2017, chaque fois au début de leur quinquennat. Emmanuel Macron enfoncera le clou le 17 juillet 2022.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 juillet 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La rafle du Vel d’Hiv, 80 ans plus tard : les heures sombres de notre histoire...
Les 75 ans de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.
Sarah Halimi, assassinée car Juive.
La tragique expérience de Simone Veil à Auschwitz.
Emmanuel Macron et le Vel d’Hiv (16 juillet 2017).
François Hollande et le Vel d’Hiv (22 juillet 2012).
Discours d’Emmanuel Macron du 16 juillet 2017 (texte intégral).
Discours de François Hollande du 22 juillet 2012 (texte intégral).
Discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995 (texte intégral).

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220716-vel-d-hiv.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/la-rafle-du-vel-d-hiv-80-ans-plus-242747

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/07/10/39552901.html








 

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