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22 septembre 2021 3 22 /09 /septembre /2021 03:46

« Tant de nationalisme mal placé, tant de chauvinisme étriqué, tant d’incompétence qui susciterait une grande inquiétude sur ses capacités à gouverner si l’on la prenait au sérieux… » (25 octobre 2011).



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J’ai l’outrecuidance de me citer parce que cela mérite d’être répété. J’ai écrit la phrase ci-dessus le 25 octobre 2011. À l’époque, c’était Marine Le Pen, la toute nouvelle présidente du Front national de papa et bientôt candidate (pour la première fois) à l’élection présidentielle de 2012, qui avait fait de la provocation à deux balles le 23 octobre 2011 sur M6 en regrettant que Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, n’ait pas prénommé d’un prénom français sa petite fille qui venait de naître quatre jours plus tôt, en oubliant dans l’affaire que la mère du bébé est quand même d’origine italienne. De Gaulle disait : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres. ». Décidément, comme c’est vrai !

Comme on le voit, Éric Zemmour, qui atteint maintenant 11% d’intentions de vote dans un dernier sondage (celui de Harris Interactive/Challenges publié le 21 septembre 2021), n’a rien inventé dans la provocation nationalo-débilissime sur les prénoms. Non seulement il n’a rien inventé, mais c’est une véritable obsession. Il avait ainsi envoyé la sauce dès septembre 2016 et il a récidivé en septembre 2018, puis encore ce mois de septembre 2021, en particulier chez Laurent Ruquier le 11 septembre 2021 sur France 2, et il a continué un peu partout dans tous les médias (il faut vraiment être de mauvaise foi pour se victimiser et dire qu’on le censure : on ne voit que lui depuis deux semaines, ce qui fait ses affaires et celles de son nouvel éditeur).

Éric Zemmour a critiqué dès 2016 l’attribution du prénom de la fille de Rachida Dati qui l’avait choisi pour honorer sa propre mère. Le polémiste a en effet déclaré le 12 septembre 2016 sur LCI que le choix de ce prénom était « scandaleux » : « En donnant des prénoms musulmans, les parents refusent de s’approprier l’histoire de France ». Rachida Dati, qui sait avoir de la répartie, lui a répondu le 13 septembre 2016 sur BFM-TV : « Qu’il se fasse soigner, je pense. C’est pathologique, non ? Que voulez-vous que je réponde à ça ? Il n’y a rien d’autre à dire ! ». Elle a quand même expliqué : « Est-ce que vous trouvez scandaleux de donner le prénom à un de vos enfants de votre maman ? J’ai adoré maman, qui a disparu trop tôt. J’ai eu une petite fille, je l’ai appelée comme maman. Comme le font des millions de Français et comme cela arrive tous les jours. ».

D’ailleurs, c’est bien un hommage au passé, à l’histoire et à la tradition de prénommer son enfant du prénom de son ascendant. Éric Zemmour aurait dû être content… mais de toute façon, de quoi se mêle-t-il ?!

Et c’est sur cette polémique que Thierry Ardisson a refait parler le polémiste du prénom le 15 septembre 2018 sur C8. Éric Zemmour a confirmé : « Normalement, chez moi, en tout cas, depuis une loi de Bonaparte, qui a malheureusement été abolie par les socialistes en 1993, on doit donner des prénoms dans ce qu’on appelle le calendrier, c’est-à-dire les saints chrétiens. ».

Dans cette affirmation, plusieurs choses fausses. D’une part, la loi du 1er avril 1803 (du 11 germinal an XI) n’a jamais imposé des prénoms chrétiens, mais « des noms en usage dans les différents calendriers et ceux des personnages connus de l’histoire ancienne » (sans préciser histoire de France), notamment dans des calendriers républicains pas du tout chrétiens entre 1793 et 1806.

D’autre part, cette loi n’a jamais été appliquée jusqu’en 1993, elle a été très fortement amendée et élargie par De Gaulle dans la circulaire du 3 mai 1966 qui précise clairement : « Le choix des prénoms appartient aux parents et dans toute la mesure du possible, il convient de tenir compte des désirs qu’ils ont pu exprimer. ». Quand, par la loi n°93-22 du 8 janvier 1993 modifiant le code civil, relative à l’état-civil, à la famille et aux droits de l’enfant et instituant le juge aux affaires familiales, le gouvernement de Pierre Bérégovoy a abrogé la loi de 1803, elle n’était donc déjà plus appliquée depuis près d’une trentaine d’années. Éric Zemmour est un nostalgique d’une France qui n’a jamais existé et a fortiori, qu’il n’a jamais connue !

Présente sur le plateau de "Les Terriens du dimanche" ce 15 septembre 2018, la chroniqueuse Hapsatour Sy a alors rétorqué à Éric Zemmour : « Je m’appelle Hapsatour et je suis Française ! ». A suivi alors un dialogue qui a été partiellement coupé au montage.
ÉZ : « Bah, votre mère a eu tort. ».
HS : « Vous voudriez qu’elle m’appelle Marie, ou des prénoms qui ne lui inspirent rien ? ».
ÉZ : « Absolument, c’est exactement ce que je veux. ».
HS : « Vous voudriez donc que je m’appelle comment ? ».
ÉZ : « Corinne, ça vous irait très bien. ».

Ensuite, Éric Zemmour a dit que son prénom était « une insulte à la France » : « Parce que la France n’est pas une terre vierge, c’est une terre avec une histoire, avec un passé, et les prénoms incarnent l’histoire de la France. Donc, votre prénom n’est pas dans l’histoire de la France, que cela vous plaise ou non. ».
HS : « Je suis dans l’histoire de la France ! ».
ÉZ : « Non, vous êtes dans le présent de la France, mais vous n’êtes pas dans le passé de la France. ».

Ce dialogue indique beaucoup sur ce qu’est le vrai Éric Zemmour, bloqué dans un passé et même un passé qu’il a lui-même idéalisé. Il confond cause et conséquence. Hapsatour Sy, dès lors qu’elle est Française, fait partie de l’histoire de la France, le passé n’étant que la somme des présents révolus ! De la même manière, Éric Zemmour avait constaté qu’il y aurait de la discrimination à l’embauche avec des CV contenant un prénom à consonance étrangère et donc, il fallait interdire les prénoms à consonance étrangère : il n’a pas compris que c’était la discrimination qu’il fallait combattre (au contraire, il a donné raison à ceux qui faisaient une telle discrimination) et celle-ci est d’ailleurs déjà interdite par la loi. Des raisonnements qui sortent des clous de la simple logique.

Cette remise en cause du caractère français d’un citoyen français (ici citoyenne française) par un autre citoyen français, aussi français, ou aussi peu français, que son interlocutrice, est d’une puanteur sans limite… Seule, la justice peut statuer à propos des lois de la République. Mais dès lors qu’un individu, qui, d’ailleurs, ne paraît pas plus français que son interlocutrice, se permet d’émettre des doutes, gratuitement, sur le seul délit de sale prénom, au critère purement subjectif, on s’achemine vers la mouise.

Cela me fait penser à ce dialogue surréaliste entre Jean-Marie Le Pen et Lionel Stoléru pris à partie par le président du FN lors d’un débat le 5 septembre 1989 sur la Cinq. Jean-Marie Le Pen lui a demandé s’il avait la « double nationalité ». Lionel Stoléru de répondre : « Laquelle ? ». Le Pen : « Je ne sais pas, je vous le demande. ». Stoléru : « Non, je suis Français. ». Le Pen : « Parfait. Sinon, j’aurais été gêné. ». Cela donnait une idée de la "hauteur" intellectuelle de l’extrême droite dont Éric Zemmour semble devenir l’héritier.

La proposition d’Éric Zemmour du 11 septembre 2021 sur France 2 est très claire : élu, il reviendrait à la loi de 1803, une loi de Napoléon (on est loin de la nostalgie gaullienne !) pour imposer des prénoms français du calendrier chrétien (mais comme je viens de l’écrire, la loi de Napoléon ne dit pas du tout cela). Il va donc falloir faire gaffe avec ses prénoms ! Pour quelqu’un qui prétend revendiquer la liberté d’expression, je ne suis pas sûr que dans l'histoire du monde, il y ait eu beaucoup d’autocrates ou même de dictateurs prêts à imposer eux-mêmes les prénoms de leurs administrés. Il va avoir du boulot, de s’occuper de tout cela.

Le choix des prénoms n’a rien de politique même si certains vont politiquement être difficiles à porter (comme Adolf ou Benito, par exemple). Le choix du prénom d’un enfant à naître fait partie de ce qu’il y a de plus intime dans la famille, avec de très nombreuses considérations, en particulier familiales, ne pas vexer tel ou tel ascendant, perpétuer une tradition familiale (j’ai connu une famille qui avait un Nicolas à chaque génération), traduire des passions culturelles, surtout télévisuelles (tel héros de cinéma, de série télévisée, tel chanteur, etc.). Et beaucoup d’autres motivations qui ne concernent personne d’autres que les parents eux-mêmes, n’en déplaise au policier de la pensée Zemmour.

En quoi l’État devrait-il se mêler de ce choix très intime ? En quoi cette décision devrait-elle entrer dans la sphère publique ? Cela ne se justifierait pas. Ce serait beaucoup trop arbitraire et attentatoire aux libertés.

Le préfet peut refuser certains prénoms, mais surtout pour le bien de l’enfant, pas pour le caprice de monsieur Zemmour, pour éviter des moqueries, et cela peut se faire avec des prénoms bien français, ça risque même d’être plus fréquents avec des prénoms français qu’étrangers qui ne peuvent pas être confondus avec un mot français (par exemple, Jean Bonnot). Souvent, d’ailleurs, ce sont des parents "bien français" (je ne m’étendrais pas sur ce concept qui est très glissant et douteux) qui donnent à leurs enfants des prénoms étrangers par amour d’une star ou d’une autre personnalité qui a égayé leur joie de vivre.

Et que dire des prénoms originaux ? Comme Waldeck qui n’a rien d’étranger mais qui n’est pas vraiment ordinaire (les parents du futur secrétaire général du parti communiste français Waldeck Rochet lui avaient donné ce prénom en hommage à un grand Président du Conseil du début du siècle dernier). Dans ma famille, j’ai aussi connu une Joffrette, que je confondais un peu facilement avec gaufrette quand j’étais petit (et gourmand), qui est née peu après la première guerre mondiale (je ne sais plus exactement), pour honorer le maréchal Joffre. Heureusement, on n’a pas eu de Gaullette …mais on a eu des Chalandonettes, des Balladurettes et des Juppettes (mais c’étaient des maisons ou des voitures).

Du reste, en évoquant le prénom Mohammed (il a par la suite cité Kevin et Jordan, ce dernier probablement en clin d’œil avec le nouveau président du RN depuis le 12 septembre 2021), Éric Zemmour mélange complètement la nationalité et la religion, alors qu’il ne s’agit ni de l’un ni de l’autre, mais plutôt de culture et de filiation. Il existe bien des Français qui sont musulmans et qui souhaitent donner à leurs enfants un prénom musulman : pourquoi le leur refuser à moins de remettre en cause la sacro-sainte loi du 9 décembre 1905 sur la laïcité ? Et si c’est le cas, qu’il l’affiche clairement, qu’il fasse comme le voulait son idole Napoléon, que le christianisme catholique soit la religion d’État et qu’on jette la laïcité dans les orties, mais dans ce cas, je doute qu’il puisse engranger beaucoup de voix.

Bien sûr que j’aurais des préférences sur les prénoms des enfants de mes amis, mais je ne me permettrais jamais d’y mettre mon grain de sel, sauf s’ils me le demandaient explicitement. C’est une affaire intime qui touche déjà deux familles, pas facile de tout concilier, et avant de toucher deux familles, cela touche déjà les deux parents, il faut déjà se mettre d’accord à deux, d’accord avec le pour ou le contre de certains prénoms. Ce n’est déjà pas évident de se mettre d’accord à deux. Comment imaginer que l’État vienne s’immiscer dans ces affaires intimes et parfois très délicates ?

La pensée d’Éric Zemmour sur les prénoms est très grave car elle donne une idée angoissante sur le niveau de dégradation de la pensée politique. Cela va totalement à l’encontre de l’esprit républicain où l’on distingue les personnes pour ce qu’elles font et pas pour ce qu’elles sont. Il veut concrètement établir une partition de la population française entre deux catégories de Français, ceux qui portent des prénoms zemmouro-compatibles (dont je n’ai pas bien compris l’exacte et rigoureuse définition), et les autres, dont les parents seraient supposés traîtres à la tradition française.

À bien y regarder, beaucoup de pays africains ont adopté des prénoms francophones très sophistiqués et peu usités voire démodés de nos jours en France (comme Nicéphore, Célestin, Bartholomé, etc.). Ces pays ont-ils pour autant perdu leur âme ? leur culture ? Ne montrent-ils pas plutôt un attachement, sinon un amour, à la culture française ?

Et d’ailleurs, si moi-même Français et mon épouse Française, nous étions installés à l’étranger, par exemple aux États-Unis, au Japon ou même en Chine, pour plusieurs années voire décennies, aussi intégrés ou pas que nous serions, je ne m’imaginerais pas donner à mes enfants d’autres prénoms que des prénoms français, qui me font sens, ou alors des prénoms communs (Laura aux États-Unis, par exemple, mais certainement pas Ashley ou Heather qui ne font aucun sens pour moi, je le répète, bien intégrés ou pas du tout, ça ne changerait rien !). On ne peut pas demander à une personne de supprimer son origine ni son identité, et j’imagine encore moins que ce soit un "identitaire" qui puisse le lui demander, car cela irait justement contre sa propre logique identitaire !

Éric Zemmour n’est pas stupide. Il sait très bien que le fond idéologique de cette philosophie pourrie des prénoms n’a aucune cohérence intellectuelle. En revanche, il a une bonne cohérence en fonds de commerce (fonds avec un s, ici), car il sait qu’il sera suivi par un certain nombre de personnes qui se sentent "envahies". Eh bien, son fonds de commerce, il va pouvoir le faire fructifier en lecteurs (déjà 80 000 exemplaires de son nouveau livre vendus en quatre jours, bravo l’auteur) et éventuellement, en électeurs.

Parler de ce sujet est tout de même honteux. Prendre du temps pour expliquer en quoi cette proposition zemmourienne est totalement hors sol, dérisoire et démente (quand on connaît les grands enjeux politiques : terrorisme, géopolitique, pandémie de covid-19, emploi, logement, éducation, transformation écologique) paraît presque loufoque et paraît surtout irrespectueux des Français. Même un gamin de 6 ans peut comprendre que "le monsieur" est complètement à côté de la plaque, que le choix d’un prénom n’améliorera pas la vie des Français, et qu’il est terrible qu’il faille perdre du temps au moindre pet d’Éric Zemmour. Qu’il fiche la paix aux heureux parents des nouveaux-nés et vive la liberté !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Giulia : le nationalisme mal placé de Marine Le Pen.
Les prénoms d’Éric Zemmour.
Le virus Zemmour.
Le chevalier Zemmour.
Élysée 2022 (1) : un peuple d’ingouvernables ?
Les Républicains et la tentation populiste.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210911-eric-zemmour.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/les-prenoms-d-eric-zemmour-235756

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/09/21/39145137.html








 

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13 septembre 2021 1 13 /09 /septembre /2021 03:16

« Je sens mes jambes se dérober sous moi à cause de la culpabilité. Mais je ne baisse pas les yeux et les laisse dans les siens. » (Valérie Perrin, "Les Oubliés du dimanche", éd. Albin Michel, 2015).




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Ce lundi 13 septembre 2021 s’ouvre au tribunal correctionnel de Paris le procès de l’ancien collaborateur de l’Élysée Alexandre Benalla. Un procès qui devrait durer trois semaines (jusqu’au 1er octobre 2021). J’ai déjà évoqué ici plusieurs fois cette "affaire" qui a été le premier grain de sable, à partir du 18 juillet 2018 (trois jours après la victoire nationale), de la très belle mécanique macronienne qui a eu pour effet de bouleverser le calendrier présidentiel des réformes, calendrier dont le Président de la République n’a jamais vraiment réussi à reprendre le contrôle à cause du mouvement des gilets jaunes en novembre 2018, puis de la crise sanitaire majeure à partir de janvier 2020.

Avec la rediffusion des nombreux films avec Jean-Paul Belmondo à la télévision, le téléspectateur avisé a pu revoir l’excellent "Stavisky" d’Alain Resnais, assisté de Florence Malraux, la fille du grand écrivain (sorti le 15 mai 1974), qui retrace l’histoire terrible d’un homme ambitieux et audacieux, Alexandre Stavisky, qui ne fonctionnait que par bluff, ayant acquis une influence considérable dans les milieux politiques et parfois, au plus haut niveau de l’État. Le scandale a débouché sur l’une des crises politiques les plus graves de la Troisième République, les émeutes du 6 février 1934.

Évidemment, ce serait faire injure à l’Histoire de faire des analogies oiseuses. Néanmoins, il y a un peu de Stavisky chez Benalla, ambition et audace, bluff et influence. De même, personne ne lui souhaite la même fin que l’homme d’affaires escroc, malgré la haine qu’il a pu susciter sur les réseaux sociaux.

Lorsque Alexandre Benalla a été interrogé au Sénat par la commission des lois à l’époque encore présidée par Philippe Bas, ce dernier avait parfois le souffle coupé par le bluff voire le mensonge froidement exprimé d’un homme qui voyait dans cette audition l’une de ses minutes de gloire… alors qu’il n’y avait pas de quoi s’en vanter : les juges vont le lui rappeler.

Je rappelle très brièvement les raisons du procès : on lui reproche d’avoir frappé en tenue de policier le 1er mai 2018, place de la Contrescarpe à Paris des manifestants alors qu’il n’avait pas à la porter (donc, deux motifs), on lui reproche aussi d’avoir utilisé deux passeports diplomatiques qui auraient dû ne plus être valides après son départ de l’Élysée (il a été licencié le 20 juillet 2018), on lui reproche aussi le port d’arme, il y a d’autres affaires et enquêtes judiciaires, dont une qui concerne des contrats avec un oligarque russe. Son renvoi en correctionnelle a été motivé pour « usage public et sans droit de documents justifiant d’une qualité professionnelle » et « faux et usage de faux ». Il est jugé aussi pour « violences volontaires en réunion » et « immixtion sans titre dans l’exercice d’une fonction publique ».

Au-delà des faits que l’État de droit a identifiés, il y a surtout toute la manière dont l’Élysée fonctionne qui s’est révélée avec cette affaire Benalla. La sécurité de François Hollande à l’Élysée n’avait pas été meilleure et on avait pu observer de graves dysfonctionnements. D’autres dysfonctionnements ont été pointés pour la sécurité de son successeur, Emmanuel Macron, en particulier lorsqu’un collaborateur pouvait se permettre de venir à l’Élysée avec une arme. L’affaire met en lumière aussi les frontières floues entre vie publique (et institutionnelle) du Président de la République et de sa sécurité, et sa vie privée puisque ce collaborateur était censé assurer la sécurité présidentielle lorsqu’il était dans sa vie privée. Mais au risque d’être simpliste, il faut rappeler que lorsqu’on est Président de la République, on a choisi de ne plus avoir de vie privée pendant cinq ans.

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Emmanuel Macron a sans doute soutenu Alexandre Benalla quelques jours de trop. Il a imaginé qu’en s’en prenant à son ancien collaborateur, on s’en prenait à lui, alors, il a lâché une phrase qui a fait des ravages dans sa communication politique en politisant imprudemment une affaire qui aurait dû rester de droit commun. Devant les parlementaires de la majorité réunis le 24 juillet 2018 à la Maison de l'Amérique latine, Emmanuel Macron a en effet continué à soutenir son ancien collaborateur en déclarant : « On ne sacrifie pas des têtes de fonctionnaires, de ministres ou de collaborateurs sur l’autel des émotions populaires. ». Et il a fini par une provocation qui lui a fait beaucoup de tort : « Le responsable, c’est moi. Qu’ils viennent me chercher ! ».

Une phrase imprudente sinon stupide, avec l’utilisation d’un "ils" à opposer à "moi" particulièrement mal venue (eux sont bêtes, moi j’ai raison) quand on a pour fonction de représenter tous les Français et de les rassembler autour d’un projet d’avenir commun. Cela faisait un peu "caïd de banlieue". Avec le même tort que fait par une autre petite phrase de "caïd élyséen" prononcée par Nicolas Sarkozy au Salon de l’Agriculteur (« Casse-toi, pauvr' c... ! »)...

C’était une erreur de novice en politique. Un homme politique prudent aurait immédiatement pris ses distances avec Alexandre Benalla dès lors qu’il était convaincu que ce dernier avait été en infraction avec la loi. Son Premier Ministre d’alors Édouard Philippe avait alors été beaucoup plus habile et prudent en constatant simplement une « dérive individuelle » qui n’avait rien à voir avec une « affaire d’État ».

Dans le film "Stavisky", les amis hauts placés de Jean-Paul Belmondo (Alexandre Stavisky) lui rappellent que s’il était recherché par la police, alors eux, ses amis, ne l’auraient jamais connus. C’est cette attitude qu’Emmanuel Macron, au risque du cynisme, aurait dû adopter pour éviter toute polémique politique. Rejeter l’affaire Benalla comme une simple affaire de droit commun, indépendante de tout soutien politique, particulièrement imprudent aujourd’hui avec les moyens technologiques dont on dispose (Alexandre Benalla aurait été enregistré dans ses conservations téléphoniques, etc.).

Le gouvernement, qui a toujours fort à faire avec la crise sanitaire et la relance économique, se serait bien passé du nouvel écho de cette triste affaire que le procès va apporter à quelques mois de la campagne présidentielle. Ce Benalla est décidément le petit bout de sparadrap du capitaine …Macron !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alexandre Benalla s’invite dans la campagne présidentielle.
Affaire Benalla : des parlementaires qui font leur travail !
Affaire Benalla : un manque de sens politique ?
Vidéo de la conférence de presse de la commission d’enquête sénatoriale sur l’affaire Benalla le 20 février 2019 (à télécharger).
Affaire Benalla : l’attaque frontale des sénateurs.
Rapport de la mission sénatoriale sur l’affaire Benalla le 20 février 2019 (à télécharger).
Benalla en prison : vers la fin de l’impunité ?
Alexandre Benalla dans les traces de Jérôme Cahuzac.
Jérôme Cahuzac.
Audition de Jérôme Cahuzac le 26 juin 2013 (texte intégral).
Audition d’Alexandre Benalla au Sénat le 21 janvier 2019 (vidéo à télécharger).
Audition d'Alexandre Benalla au Sénat le 19 septembre 2018 (vidéo à télécharger).
Benalla vs Sénat : 1 partout.
Audition de Patrick Strzoda au Sénat le 25 juillet 2018 (vidéo à télécharger).
Patrick Strzoda et le code du travail à la sauce Benalla.
Exemplaire et inaltérable la République ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210913-benalla.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/alexandre-benalla-s-invite-dans-la-235757

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/09/13/39132594.html












 

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7 septembre 2021 2 07 /09 /septembre /2021 03:11

« Le foot m’a tout apporté et il m’a tout repris. » (Bernadette Adams, le 17 mars 2018 sur Franceinfo).



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Quelques heures avant la disparition de Jean-Paul Belmondo, ce lundi 6 septembre 2021, une autre personnalité est aussi partie, une personne très discrète depuis une ou deux générations, le footballeur Jean-Pierre Adams, à l’âge de 73 ans (né le 10 mars 1948 à Dakar, au Sénégal). Il s’est "éteint" dans la matinée au CHU de Nîmes.

Jean-Pierre Adams était un footballeur très connu dans les années 1970, il faisait partie, avec Marius Trésor, de ce qu’avait appelé le sélectionneur de l’époque, Stéphane Kovacz, avec la maladresse sémantique de l’époque (elle ne se commettrait plus aujourd’hui), la "garde noire" de l’équipe de France, une défense redoutable pour les adversaires. Sélectionné 22 fois en équipe de France de 1972 à 19767, Jean-Pierre Adams a joué dans six clubs : Entente Fontainebleau Bagneaux Nemours de 1967 à 1970, Nîmes Olympique de 1970 à 1973, puis OGC Nice de 1973 à 1977, puis Paris Saint-Germain de 1977 à 1979, puis FC Mulhouse de 1979 à 1980 et FC Chalon-sur-Saône de 1980 à 1981 (auparavant, dans ses jeunes années, à Montargis). Il a joué dans 251 matchs en division 1 (avec 24 buts à son actif), et s’est révélé comme un joueur d’une grande pointure le 13 octobre 1972, lors de l’inauguration du Parc des Princes à Paris pour la coupe du monde, au cours du match France-URSS.

Dans une réaction à l’annonce dans "L’Équipe", on peut y lire ces mots qui peuvent résumer le sentiment de ceux qui l’admiraient : « Pour tous ceux qui l’ont connu, il représentait la force, l’engagement physique et l’amour du geste défensif (…). Une grosse pensée pour ses proches. ». Un autre : « Pour l’avoir connu, c’était quelqu’un exceptionnellement gentil et généreux. ».

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Mais le "vrai" Jean-Pierre Adams, c'est-à-dire le sportif, s’était "éteint" bien avant cette année, à l’âge de 34 ans. En effet, il vivait en très grande situation de handicap depuis presque quarante ans, depuis le 17 mars 1982. À l’hôpital Édouard-Herriot à Lyon, il aurait dû avoir une opération chirurgicale bénigne au genou, un tendron à rattacher, mais une erreur d’intubation pendant l’anesthésie a détruit son cerveau, des lésions irréversibles, et l’a plongé dans une sorte de coma.

J’ai écrit une "sorte" de coma car il était encore capable de respirer et de manger seul, mais pas de s’exprimer, pas de parler, pas de communiquer avec son entourage proche, et en particulier avec son épouse Bernadette ; ils se sont mariés en avril 1969, avant que le footballeur fût connu, et ont eu rapidement des enfants. Certains parlaient d’état "végétatif" (et parlent encore dans certains médias) alors qu’il était dans tous les cas un humain et pas un être végétal, et il ressentait probablement beaucoup de choses.

Après un an d’hospitalisation à la suite de cet accident d’anesthésie, la Sécurité sociale a écrit à Bernadette pour lui dire que l’hôpital ne pourrait plus le garder et ce fut donc elle qui s’en est occupé pendant tout ce temps, comme une sainte, courageuse, aimante et persévérante. On ne peut qu’avoir une pensée compassionnelle très forte pour sa femme et leur famille qui ont tenu bon et ne l’ont jamais laissé seul malgré sans doute des périodes de découragement. La famille a quitté Chalon-sur-Saône en 1985 pour s’installer dans le Gard, à Caissargues.

L’amère destinée de Jean-Pierre Adams, un grand gaillard réduit à la perte d’autonomie, peut faire penser aussi à une autre tragédie humaine, celle de Vincent Lambert qui, malgré une "bataille" juridique et éthique en raison d’une division au sein de sa famille (ses parents opposés à sa femme), est mort il y a deux ans, le 11 juillet 2019 selon le protocole prévu par la loi Claeys-Leonetti, même si nombreux considèrent (et j’en fais partie) que cette loi pour les patients en fin de vie ne devait pas s’appliquer à Vincent Lambert car il n’était pas en fin de vie et qu’à partir du moment où il y avait un doute sur sa volonté de ne pas survivre à son accident, on devait le maintenir en vie dès lors qu’on était assuré qu’il ne souffrait pas.

Le 21 mai 2019, le célèbre journaliste sportif Jacques Vendroux, un ami de la famille, a écrit une lettre, publiée dans "Le Point", à Bernadette pour l'assurer de son soutien à un moment où des personnes ne comprenaient pas son maintien en vie : « Au milieu des remugles de l’affaire Vincent Lambert, j’ai trouvé le besoin de t’écrire. (…) Je sais que des gens sont venus le voir dans sa chambre, persuadés qu’il était branché ou qu’il y avait une machine cachée sous le matelas, mais il n’en est rien. Tu lui donnes ses repas toi-même, il déglutit encore. Bernadette, tu es pour moi une héroïne : tu as pris ton mari avec toi, chez toi. C’est toujours avec beaucoup de respect que tu prends soin de lui. (…) Je sais que l’affaire Vincent Lambert te rappelle des souvenirs épouvantables, toi qui es contre l’euthanasie. Je sais que tu souffres de voir ton mari prisonnier de son silence, que tu es toujours très amoureuse et que les moments sont difficiles à vivre, mais je suis avec toi. ».

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Heureusement, à l’instar de Jacques Vendroux, Jean-Pierre Adams avait plein d’amis qui lui étaient toujours restés fidèles. À chaque anniversaire, il recevait des tonnes de fleurs pour l’honorer. Entre parenthèses, préférez offrir des fleurs quand la personne est vivante, c’est plus utile qu’au cimetière !

C’est encore le dialogue entre deux internautes de "L’Équipe" qui me permet d’évoquer cette tragédie. L’un a écrit : « Condoléances à la famille. Difficile de se mettre à la place des proches, mais être dans le coma depuis 39 ans, j’ai du mal à comprendre la démarche. ». Une phrase qui est étonnante avec cet emploi du mot "démarche" comme si c’était une démarche de s’occuper d’un chéri "abîmé". Et une réponse presque miraculeuse, la seule à ce message, et qui est la clef : « Il n’est pas possible de tout comprendre. Surtout si vous n’êtes pas confronté à la même chose. ». Le mot magique s’appelle amour. L’internaute qui a répondu ici a aussi répondu à un autre message (voir plus loin).

Oui, tout raisonnement théorique est ici nul et non avenu : les personnes ne réagissent pas selon des principes abstraits définis dans le vide, elles réagissent spontanément sur le moment selon leurs tripes, sur une situation réelle, concrète, toujours particulière, avec la pleine conscience de leur devoir. Bernadette Adams pensait que son mari se réveillerait un jour : fallait-il arrêter d’espérer, même si cette espérance a mangé plus de la moitié de leur vie ?

Un autre intenaute a lâché sans empathie : « Franchement, il est mort en 1982… Après, c’est de l’acharnement. ». Acharnement. On aurait pu aussi le dire pour le Premier Ministre israélien Ariel Sharon, ou on peut encore maintenant le dire pour Michael Schumacher. Mais qui est-on pour juger un proche, une famille dans ce qui il a de plus intime ?

Bien avant la mort de son mari, Bernadette Adams s’était souvent exprimée sur ce calvaire. Femme dévouée, elle était heureuse qu’on se rappelle l’existence de Jean-Pierre Adams. Qu’il n’était pas oublié. Ainsi pour les 70 ans de son mari, elle avait apprécié que les amis aient fait un signe. Elle regrettait en revanche que Marius Trésor, son complice de cette "garde noire", ainsi que Michel Mézy, ami et ancien entraîneur à Nîmes, ne soient jamais allés le voir (« Peut-être qu’ils manquent de courage. Je leur pardonne ! »).

À cet anniversaire, Franceinfo les a interrogés. Marius Trésor : « Même si Jean-Pierre se réveille maintenant, il ne reconnaîtra pratiquement rien. Alors, est-ce que ça vaut le coup de continuer à vivre comme ça ? S’il devait m’arriver quelque chose de ce genre, j’ai dit à ma femme de ne rien faire pour me retenir. ». Michel Mézy : « Peut-être que la vie l’a emporté. Il y avait trop de vie en lui. Et aujourd’hui, il n’y en a plus. C’est d’autant plus dramatique que c’est un ami qui a disparu en étant toujours là. ».

Interrogée elle aussi par la chaîne Franceinfo le 17 mars 2018, Bernadette Adams a précisé : « Il entend, ça c’est certain. Je ne dirais pas qu’il comprend, ou alors par instants, ça se voit à sa bouche qui remue. ». Quand une porte claquait, l’ancien footballeur sursautait.

Et elle s’est exprimée sur l’euthanasie, ce qui la rendait furieuse : « Les gens sur Facebook disent qu’il faut le débrancher. Mais il n’est pas branché ! [Comme c’était le cas aussi pour Vincent Lambert.] Moi, je ne me sens pas le courage d’arrêter de lui donner à manger ou à boire ! ». Elle croyait qu’il pourrait se réveiller un jour, comme cela est déjà arrivé à d’autres, même très longtemps après.

On retrouve ainsi cette idée dans les réactions sur le site de "L’Équipe". Un autre internaute était encore plus interrogatif : « Magnifique vie que de passer 40 ans dans le coma !!! Décidément, je ne comprends pas pourquoi c’est possible. La famille qui ne voulait pas le débrancher, ou l’impossibilité de mettre fin à sa vie de manière légale ? ». Et à cela, plusieurs réponses, dont le même internaute que celui cité plus haut : « Je ne crois pas qu’il était "branché" comme vous dites, mais pour partie autonome. Je ne sais pas si vous avez vécu une telle épreuve, et si tel n’est pas le cas, abstenez-vous de juger la famille. ». Un autre a réagi ainsi : « Et tous ceux qui, sans explication, en sortent, on fait quoi ?… » [en sortent, du coma, je suppose].

Grâce au dévouement et à l’abnégation de Bernadette Adams, son mari était toujours soigné et vivait dans l’amour. Sa crainte pendant longtemps a été de partir la première : « On ne sait pas combien de temps ça va durer. ». Dans "Le Figaro" du 17 juin 2019 : « D’ordinaire, on veut partir avant l’autre, mais moi, j’appréhende l’avenir. Qui s’occupera de lui ? ». Avec ce départ, elle pourra au moins se dire que cette crainte-là est levée. Mais pas la tristesse. Courage à toute la famille pour cette nouvelle vie.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 septembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean-Pierre Adams.
Vincent Lambert.
Bernard Tapie et "choisir sa mort".
Kylian Mbappé.
Pierre Mazeaud.
Usain Bolt.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210906-jean-pierre-adams.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/le-drame-de-la-famille-adams-235610

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/09/06/39124255.html














 

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5 septembre 2021 7 05 /09 /septembre /2021 03:55

« Les récits complotistes ont toujours existé et ils ont toujours fait partie de la narration globale. D’ailleurs, plus les sociétés se sont structurées, plus ils ont été importants. Ils sont une forme de contre-discours et l’analyse par ceux qui ne savent pas l’observer. (…) Il existe une maladie en psychiatrie qui s’appelle l’apophénie. C’est le fait de voir des choses qui n’existent pas, et le complotisme est à la fois un facteur et un symptôme des sociétés modernes. » (Thomas Huchon, le 25 août 2021 sur Public Sénat).



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Dans quelques jours, le samedi 11 septembre 2021, aura lieu le vingtième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Quatre avions détournés qui se sont écrasés, deux sur les deux tours géantes du World Trade Center (WTC) à Manhattan, le quartier d’affaires de New York, symbole de la grandeur économique du pays, un sur le Pentagone à Arlington, tout près de Washington, symbole de la puissance militaire du pays, et un autre qui a "réussi" à éviter une quatrième cible qui aurait été la Maison-Blanche, symbole et cœur politiques des États-Unis, et qui est tombé en Pennsylvanie, à Shanksville.

En tout, sans compter les 19 terroristes auteurs de ces quatre attentats-suicides, 2 977 personnes y ont laissé la vie, dont 2 753 dans les deux tours jumelles du WTC, dont 343 pompiers et 60 policiers. Seules, 1 643 victimes ont été identifiées. De plus, il y a eu 6 291 personnes blessées, mais outre les États-Unis, c’était le monde entier qui a été blessé, traumatisé, y compris la Russie qui a été l’un des premiers pays à exprimer sa solidarité avec le peuple américain.

J’ai déjà eu l’occasion d’écrire que ce 11 septembre 2001 avait marqué l’histoire du monde. Le changement a commencé le 9 novembre 1989 (l’inverse pour les mois et jours 9-11 et 11-9) avec la chute du mur de Berlin, un point de singularité historique positif, la fin définitive du bloc communiste et la victoire des démocraties libérales, contrariées par cette horreur de la terreur islamiste qui est le pendant négatif de la singularité avec un nouvel "ennemi", le terrorisme islamique qui peut se décliner sous divers visages, parfois antagonistes, partout dans le monde.

Comme un pied de nez de l’histoire, les Talibans, chassés par la coalition internationale créée à la suite du 11 septembre 2001, sont revenus à Kaboul parallèlement au départ de cette coalition internationale dont le bilan politique est très amer.

Vingt ans, c’est une génération. Pour les jeunes, c’est déjà dans les manuels d’histoire mais sans connaissance "en direct". Et c’est cela qui est important : plus l’événement est lointain, plus on peut dire n’importe quoi. En quelque sorte, je comprends très bien pourquoi les rescapés des camps d’extermination se sont pour la plupart tu lors de leur retour dans leur pays d’origine. Pourquoi témoigner alors que c’était absolument indicible, incroyable ? On ne les aurait pas crus. Heureusement, certains sont passés outre, comme Primo Levi, mais le risque de mépris, d’indifférence, de rejet de leurs témoignages était trop grand. C’était incroyable, alors pourquoi les auraient-on crus ? Même s’ils étaient eux-mêmes la preuve vivante de cette horreur industrielle. Sans compter le complexe de culpabilité d’avoir survécu. Mieux valait tourner la page et vivre l’avenir sans retour vers le passé. Il a fallu attendre des décennies avant d’entendre ces témoins traumatisés, parfois sur leur lit de mort. Aujourd’hui, il n’en subsiste plus beaucoup. Ils vont surtout dans les écoles, témoigner discrètement, en dehors du fracas médiatique et des polémiques inutiles, inutiles sauf pour gagner de l’argent.

Le complotisme naît souvent de l’incrédulité. Par un sophisme carrément sauvage, on s’exonère de la croyance aveugle d’une "version" des faits par un doute salutaire, mais aussi par une replongée encore plus crédule dans une "version" complètement stupide (avec des variantes puisque cette nouvelle version ne repose sur aucun fait).

Les fausses informations, les raisonnements détournés de raison, l’exploitation d’événements particulièrement traumatisants, les interprétations loufoques et hasardeuses ont toujours existé depuis que l’homme est homme, comme disait le journaliste Thomas Huchon, mais les attentats du 11 septembre 2001 sont arrivés à un moment où la société mondiale s’était équipée de smartphones, d’ordinateurs portables, avec des contenus qui sont devenus quelques années des réseaux sociaux où le moindre pet de cigogne se fait entendre à l’autre bout de la planète en quelques microsecondes, le temps de parcourir la fibre optique ou de passer de satellites en satellites.

J’aurais voulu écrire qu’avec ces attentats, jamais on n’avait écrit autant de stupidités complotistes sur un événement… mais depuis un an et demi, il m’est pénible de constater que la destruction du World Trade Center est du pipi de chat complotiste à côté de toutes les bêtises qu’on peut lire sur la pandémie de covid-19. Sournois, les propos complotistes n’affirment jamais rien mais remettent tout en cause, même quand il n’y a plus débat sur le sujet. En posant quelques questions manipulatrices, qui dévoilent surtout ignorance et incompétence du sujet, les complotistes sont censés faire réfléchir et amener leurs interlocuteurs à aboutir eux-mêmes à des conclusions particulièrement fantaisistes (je conseille, comme exercice de belle désinformation, de regarder la série documentaire "Alien Theory" aux images très belles, mais disant n’importe quoi, de l’origine de l’homme venu de Mars à la connaissance des hélicoptères par les pharaons).

Je n’ai pas lu les volumineux rapports pondus depuis vingt ans sur ces attentats de 2001, parfois par les commissions d’enquête particulièrement rigoureuses et indépendantes, mais j’ai lu de nombreuses absurdités complotistes sur le sujet et il serait bien vain de vouloir utiliser la raison pour tenter de raisonner ceux qui sont manipulés par ces propagandistes du complot-minute (un complot à la minute, comme la cocotte-minute). C’est la loi de Brandolini : il est plus facile de créer une fausse information que de la démonter. C’est donc techniquement impossible de démonter toutes les fausses informations, et de toute façon, ce n’est plus une question de raison mais de croyance, et cela paradoxalement au nom de l’incrédulité.

Néanmoins, on peut comprendre toute l’imbécillité des théories complotistes quand on peut apprécier personnellement des faits avec ses propres observations. J’ai deux exemples en tête concernant le 11 septembre 2001.

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Il se trouvait qu’à cette époque, je travaillais pour un groupe américain de nouvelles technologies. Je travaillais notamment avec une collègue américaine qui venait de s’expatrier en France. Elle était alors installée dans le même bureau que moi (provisoirement). Elle ne parlait encore pratiquement pas le français (elle l’apprenait) mais adorait déjà la France (il en existe, même d’origine texane !), ayant déjà visité par exemple la Corse. Mon bureau était plutôt spacieux et la porte était vitrée. C’était une question de sécurité, pouvoir voir tous les salariés du couloir, si par exemple, j’étais évanoui, qu’on puisse venir me secourir rapidement. Mais comme j’étais dans un couloir très passant, pour éviter les centaines de regards indiscrets, j’avais scotché un grand poster à l’intérieur, contre la vitre, pour montrer à l’extérieur une magnifique photographie de New York by night, où l’on voyait évidemment les deux tours jumelles, un peu l’équivalent de silhouette de notre Tour Eiffel. Après les attentats, j’ai rapidement été gêné lors de la venue de mes premiers visiteurs américains d’après attentats, ayant oublié ce poster qui pouvait leur rappeler de terribles émotions. Je l’ai immédiatement déchiré et mis à la corbeille.

Mais revenons à ce jour funeste. C’était dans l’après-midi et les premières informations qui arrivaient étaient qu’il y avait eu un acte de guerre contre New York. C’était bien avant l’effondrement des tours, mais après le choc du premier avion. Il devait être aux alentours de 15 heures. Ma collègue et moi-même, nous avons plongé sur mon ordinateur, à la recherche de "news" souvent floues et contradictoires. Nous avons vu en direct le deuxième avion ainsi que l’effondrement des deux tours. Vous imaginez l’état de choc de ma collègue (et le mien).

Ce n’était pourtant pas cela qui l’avait choqué le plus. D’autres informations nous parvenaient. Tous les aéroports américains mais aussi européens ont fermé. Beaucoup de pays se mettaient en état de guerre. Certains avions à destination des États-Unis ont dû faire demi-tour. Rien ne disait que des actes de guerre ne surviendraient pas dans d’autres pays alliés aux États-Unis. Pendant ce temps, je l’ai vu après coup, cette image de George W. Bush, en train de discuter avec des écoliers, apprenant en direct le sinistre événement. Il semblait cauchemarder. Tout le monde cauchemardait. On a parlé d’un troisième avion qui est tombé sur le Pentagone. Sommet de l’émotion. Pour ma collègue : son père était en train de travailler au Pentagone. Ensuite un quatrième avion. Cette multitude d’informations, et probablement, dès ce moment, de désinformations a renforcé l’émotion de ceux qui pouvait être touché de près.

Ma collègue est allée rejoindre d’autres expatriés américains au consulat à Paris le soir, une soirée de recueillement, de solidarité, d’information. Selon les premiers constats, aucune personne de mon entreprise n’était présente au World Trade Center ce matin-là. Le père de ma collègue a aussi réchappé au pire, mais dans le bâtiment détruit, il y a eu beaucoup de dégâts, et le crash a tué les 64 passagers de l’avion et 165 personnes travaillant au Pentagone.

Or, la première désinformation médiatisée de ces attentats, provenant d’un livre d’un pseudo-journaliste que je ne citerai pas et qui s’est expatrié entre-temps dans un pays plus prometteur en manipulations, c’était qu’il n’y aurait jamais eu d’avion s’écrasant sur le Pentagone. Je savais nécessairement que cette idée était fausse, et le pire, c’est que sur Internet, on peut retrouver en deux minutes une vidéo d’une caméra de surveillance qui a filmé cette horreur.

Le soir, je suis rentré chez moi relativement tôt (avant 20 heures). Je me demande aujourd’hui pourquoi je n’ai pas accompagné ma collègue américaine au consulat. Je me disais que je n’étais pas Américain et que ce n’était pas ma place. C’était probablement une erreur. Dès mon arrivée chez moi, j’ai bien sûr mis la télévision. À l’époque, il n’y avait pas du chaîne d’information continue, du moins sur les chaînes hertziennes classiques, mais TF1 et France 2 étaient en information continue elles-mêmes, une sale habitude prise depuis la Guerre du Golfe quand il y avait des événements majeurs.

Je ne sais plus laquelle des deux chaînes laissait en continue l’image de la chaîne américaine CNN afin d’assister en direct aux mêmes informations que les Américains, avec un doublage en français des déclarations. Ce fut sur le coup de 23 heures que j’ai bien entendu une présentatrice américaine annoncer que des pompiers ou des policiers (je ne sais plus) avaient bourré d’explosifs la septième tour du WTC parce que les fondations se fissuraient et que le bâtiment allait s’écrouler, trop secoué par les deux premiers effondrements. Ils avaient pris leur temps et avaient réussi à la faire évacuer. Puis, j’ai assisté devant mon téléviseur en direct à l’effondrement programmé de cette septième tour. Tout était logique et expliqué, explicable en tout cas.

Je n’étais évidemment pas à New York ce soir-là, mais je me rappelle très bien la chronologie, les raisons, la scène, cette présentatrice, ces images qu’on peut retrouver sur Internet. Ce n’est que bien plus tard que j’ai lu que des théories complotistes complètement stupides parlaient de l’effondrement de la septième tour, amalgamaient en disant que les deux tours jumelles avaient été aussi bourrées d’explosifs, etc. Pourtant, il n’y avait aucun mystère, puisqu’il fallait éliminer un danger, une menace urgente, en précipitant la destruction de la septième tour. Simplement, le ou les auteurs de cette théorie n’avaient pas vu que cette explosion s’était faite en toute transparence, en direct devant des dizaines de millions d’Américains (et d’Européens).

Les théories fumeuses jouissent de la mémoire qui s’effiloche de ceux qui ont pu voir, observer, à l’époque des faits et qui pourraient invalider ces théories fumeuses. Et finalement, être témoin par la télévision n’empêche pas l’être, les images n’étaient pas inventées, et ici, je ne veux pas réfuter toutes les affirmations fumeuses, sinon pour dire que la probabilité est beaucoup trop faible pour qu’un véritable complot reste toujours dans le secret de la conscience de dizaines de milliers de personnes aussi longtemps (vingt ans), dont certains auraient pu avoir mauvaise conscience, regretter, se confesser sur leur lit de mort, etc. Impossible qu’il n’y ait pas eu des fuites. Quand on sait que le moindre fait et geste est quasiment en direct reproduit sur les réseaux sociaux, comment un tel secret aurait-il pu durer aussi longtemps ?

Cette observation par la télévision a son intérêt : c’est que c’est facilement retrouvable, que plusieurs personnes, des millions de personnes peut-être, ont été capables de voir les mêmes faits. Je termine par une fausse information dérisoire. Dérisoire car c’est sans intérêt mais cela montre à quel point cette culture du complotisme est fertile, souvent sur un élément d’incompréhension, car il manque une information, une donnée qui peut expliquer un fait qu’on pourrait trouver "bizarre" ou "insolite", voire choquant.

C’était le 1er septembre 2021. Le Président de la République Emmanuel Macron a entamé sa visite de trois jours à Marseille. Une "séquence" importante, la visite des quartiers nord, la rencontre avec les habitants. Concrètement, rien de concret n’en sortira, mais c’est un exercice essentiel, d’écoute de la population, d’empathie (Emmanuel Macron sait y faire), avec risque de débordement, voire de gifle. Toutes les télévisions étaient là, à l’affût du moindre incident, ou d’un dialogue remarquable, en quête d’un futur buzz.

Pendant qu’il marchait dans la rue, pas très loin de ses gardes du corps, il y avait surtout des jeunes, de l’autre côté de barrières, et le Président est venu vers eux, leur parler. C’était le but. Moi, j’ai tout de suite remarqué quelque chose : Emmanuel Macron était le seul qui portait un masque, dehors, en plein soleil, ciel bleu. Tous ses interlocuteurs, les jeunes, étaient sans masque mais on pouvait l’accepter, c’était en plein air, même si les distances de sécurité n’étaient pas respectées.

Et puis, un moment qu’il allait en marchant d’un pâté de maisons à un autre, il a parlé avec un proche, un assistant, et ce qu’on entendait vaguement, c’était (en substance) : ah oui ? le masque n’est pas obligatoire dehors ? Bon, d’accord, je l’enlève. Et il s’est mis à enlever son masque et à continuer à rencontrer d’autres habitants sans masque.

Il n’a fallu que quelques heures pour que des sites complotistes, ou plutôt, actuellement spécialisés dans l’antimacronisme primaire, en fissent leurs choux gras : ah, regardez ! Macron ne porte pas de masque, se moque des gestes barrières alors qu’en classe scolaire, les enfants doivent porter des masques (je ne ferai pas l’injure de rappeler qu’une salle de classe n’est pas en plein air à Marseille, aussi vétuste soit-elle).

Bref, tout est bon pour critiquer, mais critiquer Emmanuel Macron sur les gestes barrières à Marseille alors qu’il était probablement le seul qui les respectait au mieux, c’est d’autant plus stupide qu’Emmanuel Macron a certainement bien d’autres points où on peut le critiquer, mais …intelligemment (par exemple, sur ce qu’il a dit le lendemain, mais pour cela, il faudrait écouter ou lire son discours, ce qui doit un effort insurmontable pour les professionnels des stupidités complotistes).

C’était dérisoire mais c’était exactement la même mécanique que pour la septième tour : il suffisait de regarder la télévision pour comprendre la stupidité de ces affirmations fumeuses et pour les démonter. C’est pour cela qu’il faut savoir choisir son camp dans la guerre des sources : Ce qu’on veut entendre ou ce qu’on veut apprendre. Des sites qui ont toujours diffusé des informations pourries, rien ne peut sortir de bon et fiable.

Restent donc simplement les "vrais" journalistes, ceux qui sont payés pour faire de l’information et qui sont bien sûr parfois très critiquables, souvent par leur inculture et leur manque de perspective dans le temps, ils peuvent se tromper, ils peuvent même vouloir tromper les autres, manipuler, mal interpréter, mais dans tous les cas, la bataille d’ego étant ce qu’elle est, la concurrence tellement rude, que lorsqu’un "vrai" journaliste dit une bêtise, il y aura forcément un autre collègue pour le rembarrer et s’assurer une courte gloire avant une prochaine "séquence". Car il ne faut pas croire, les journalistes sont comme des mandarins d’hôpitaux, ils sont des individualités solitaires, sont rarement solidaires et ne ratent jamais leurs proies, c’est pour cela qu’il y a une régulation naturelle au marché de l’information : le faux ne tient jamais bien longtemps, de nos jours, et c’est heureux.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 septembret 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les attentats du 11 septembre 2001 et la naissance du complotisme 2.0.
Les attentats du 11 septembre 2001.
Complot vs chaos : vers une nouvelle religion ?
Nouveau monde.
Qu’aviez-vous fait le 11 septembre 2001 ?
11 septembre, complot ?
Les théories du complot décortiquées sur Internet.
Ben Laden, DSK, même complot ?
L'attentat de Kaboul du 26 août 2021.
Jacques Hamel, martyr de la République autant que de l’Église.
Fête nationale : cinq ans plus tard…

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210911-attentat-world-trade-center.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/les-attentats-du-11-septembre-2001-235567

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/09/01/39117192.html











 

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1 septembre 2021 3 01 /09 /septembre /2021 03:28

« Exister n’est pas utile. Vivre, c’est utile. » (Bernard Tapie, le 8 juillet 2021 sur LCI).


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Depuis plusieurs années, Bernard Tapie se bat contre la maladie. Une double maladie, de la saloperie (désolé pour le mot). Deux cancers. J’ai toujours apprécié Bernard Tapie. Certes, je n’aimais pas le symbole des années 80, celui des "années fric", l’arrivée de l’argent en France (c’est bien de cela qu’il s’agit), celui qui corrompt, qui assouvit, qui rend dingue. La frime, la vie au-dessus de ses moyens, l’oubli de son origine modeste. Tout cela, je n’ai pas apprécié chez Bernard Tapie.

En revanche, j’ai beaucoup admiré sa fascinante énergie. Son refus de la fatalité. Ses répliques contre Jean-Marie Le Pen, et au corps à corps, le Narnard, il gagnait à la télé contre l’ancien d’Algérie ! Cette audace, ce courage aussi, de dire les quatre vérités. Évidemment, ça ne faisait pas plaisir à tout le monde.

Son arrivée dans le monde politique a créé un grand malaise. Déjà au sein du parti qui a dû l’accueillir. Certes, Bernard Tapie n’a jamais été socialiste (il n’a été que "radical de gauche"), mais quand même, c’était François Mitterrand qui l’avait installé non seulement au Palais-Bourbon en 1988, mais carrément au conseil des ministres, au sommet suprême, en 1992. Mais partout il faisait peur, car il n’était pas "contrôlable" et l’on s’inquiétait qu’il participât à une élection présidentielle.

Il n’en a pas eu le temps, les affaires judiciaires pleuvaient sur sa carrière écourtée. Probablement qu’il a commis des erreurs, peut-être des fautes, des infractions voire des délits vis-à-vis de la loi, je ne suis pas juge de ses éventuelles élasticités avec la loi, et de toute façon, quand on dirige des entreprises, vu le nombre de décisions à prendre, dont la loi parfois donne un aperçu flou, on peut rapidement être dans le rouge du gendarme. C’est Emmanuel Macron qui a apporté le droit à l’erreur face à l’administration. Ne pas être coupable a priori.

Je n’écris pas cela pour l’excuser, mais sur l’affaire Adidas, il paraît quand même dans la position plus de la victime d’une banque géante dirigée par l’État que du prédateur calculateur. Une telle affaire, qui dure depuis si longtemps, est si complexe qu’il n’est pas sûr que quelque chienne juriste que ce soit y retrouve ses chiots, surtout quand on sait que des personnalités comme Pierre Mazeaud, ancien Président du Conseil Constitutionnel et juriste au-dessus de tout soupçon, ont des implications tortueuses dans celle-là.

Cette énergie, Bernard Tapie la déploie maintenant contre la maladie et c’est impressionnant, émouvant même, au même titre, mais d’une bien autre manière, que le professeur Axel Kahn qui avait joyeusement tiré sa révérence au début de l’été. Il est des personnalités fortes et qui impressionnent. Ils en font partie, tous les deux.

Comble du manque d'humanité d’une justice qui interroge, le procès en appel d’un module de cette affaire (écrirais-je) s’est fait sans le principal prévenu le 26 mai 2021 pour cause de …maladie. En effet, Bernard Tapie a vécu le mois qui a suivi de manière particulièrement difficile. Il a beaucoup souffert.

C’est avec une voix quasi-inaudible qu’il s’est confié au journaliste Darius Rochebin le 8 juillet 2021 sur la chaîne LCI : « J’ai vécu un mois de douleurs très intenses (…). Je suis dans une phase un peu moins douloureuse. Mais j’ai été pendant un mois à souffrir le martyre du matin au soir, à ne pas pouvoir me lever, manger. Vous vous battez contre cette volonté d’y mettre un terme. ».

Oui, la souffrance est horrible et je ne me la souhaite pas, ni à personne d’ailleurs. Je souhaite à Bernard Tapie tout le courage nécessaire à son combat. Ce qui m’a paru scandaleux, c’est que ses déclarations personnelles ont été tout de suite "récupérées" par les zélateurs de l’euthanasie pour tous. Ce qui est d’un fort mauvais goût lorsqu’on est en pleine pandémie et qu’on cherche à sauver des vies humaines, y compris dans les services de réanimation.

Je ne peux pas m’empêcher de rappeler cette réflexion de Pierre Mazeaud sur l’intérêt général : « Il y a donc pour moi une démission du politique, donc affaiblissement de l’État, pour ne satisfaire que des intérêts catégoriels et bruyants face au seul intérêt général combien plus éminent mais plus diffus. En réalité, la politique est devenue plus compassionnelle que rationnelle. L’individu, en effet, tel un électron libre, tente de trouver refuge dans le communautarisme dont les exigences contribuent à dissoudre la conception et la détermination de l’intérêt général. Un État digne de ce nom doit s’opposer à de telles dérives, sauf à y perdre son autorité. Ne laissons pas "un véritable droit à l’autonomie pour tous". Que penser de cette dernière proposition de loi d’un député UMP tendant à la reconnaissance d’un droit à la sexualité pour les [personnes handicapées] ? » (le 7 février 2011).

Personne n’a rappelé que la loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016 était déjà suffisante dans sa situation : d’abord, basée massivement sur les soins palliatifs, c’est-à-dire des soins de confort dont le but est qu’ils réduisent sinon suppriment les douleurs, au risque d’abréger la vie (mais je crois, je n’en suis pas sûr, que Bernard Tapie n’en est pas encore là puisque, si j’ai bien compris, il a reçu des traitements pour combattre sa maladie), ensuite, si l’épreuve est trop insupportable, le patient en fin de vie peut choisir la sédation profonde et continue, en d’autres termes, choisir de s’endormir définitivement et sans douleur, ce qu’a choisi le professeur Axel Kahn, qui était un opposant résolu à l’euthanasie.

Du reste, Bernard Tapie est bien conscient de cette possibilité de la loi, puisqu’il a poursuivi l’entretien avec le journaliste par ce qu’il disait à son épouse : « Je lui disais : "que penses-tu si, à un moment donné, je ne peux plus supporter les douleurs au point d’être mis dans un état comateux, d’anticiper le rendez-vous définitif ?". Et elle m’a répondu : "moi, non". ». Les lobbyistes de la culture de la mort se sont bien gardé de retranscrire cette partie-là de la confession de Bernard Tapie. Aujourd’hui, la loi permet d’abréger si c’est trop épouvantable. Elle permet de résoudre la quasi-totalité des situations des personnes en fin de vie.

Cette loi a pris des années, quasiment onze à douze ans, pour être rédigée avec précision, en pesant chaque mot, et surtout, pour être adoptée avec un consensus, car sur ces sujets-là, il y a un besoin évident de consensus, il faut en finir avec ceux qui vendent les valeurs de la vie au rabais, et il y en a beaucoup tant dans la majorité que dans les oppositions.

Qu’on laisse au moins le temps d’évaluer la loi avant d’en soumettre une autre, qu’on poursuive voire étende le développement des soins palliatifs (c’est ce qu’a annoncé le ministre Olivier Véran le 8 avril 2021), en particulier en unités mobiles pour de la médecine ambulatoire, pour permettre aux patients en fin de vie de vivre leurs derniers instants chez eux. Mais arrêtons de penser que pour supprimer le mal, il faut supprimer le malade au lieu de supprimer la maladie !

C’est sûr que les propos de Bernard Tapie pouvaient être ambigus quand il a lâché : « Faut arrêter de nous faire chier à vouloir nous faire vivre comme eux l’ont décidé. (…) Est-ce que moi, je vais m’occuper de la manière dont va mourir tel ou tel ministre ? ». Cette phrase en elle-même résonne de vie et de vigueur car les propos expriment de la colère, une colère un peu démago mais on ne s’y arrêtera pas car il n’a plus rien à vendre.

C’est justement parce qu’il n’y a pas eu de loi sur l’euthanasie que Bernard Tapie a pu exprimer sa colère. Parce que ce qu’il raconte, son témoignage, c’est qu’il a lutté entre plusieurs forces, celles du renoncement, de l’abandon, de la mort, et celle de la vie, de la combativité, de l’énergie. Dans la douleur, je n’imagine pas autrement mes pensées qu’une succession d’impressions opposées, des oscillations du doute à la certitude.

La plupart des médecins qui suivent les patients en fin de vie peuvent attester qu’en dehors de cas très limités, parfois militants, ceux qui réclament l’euthanasie, ce sont des personnes en bonne santé pour un avenir dont ils ne connaissent rien. Ceux en mauvaise santé, en dépendance, ils ont revu leurs ambitions à la baisse, ils se disent qu’ils peuvent encore vivre, avoir des émotions, rire, pleurer, être en colère comme Bernard Tapie, et cela même diminuées, même sans pouvoir plus jamais marcher, même sans voir, etc.

Quant à la douleur, elle a été déjà mise hors-la-loi dès 2002, et il est temps que chaque patient qui en formule le besoin puisse en bénéficier immédiatement. C’est dans la loi mais c’est la loi de finances qui compte pour le coup (pour le coût). À l’exception de très rares situations médicales, on est aujourd’hui capable de combattre les douleurs. Ne perdons pas de vue les raisons d’un combat. La vie, elle persiste parfois au-delà de nos propres espérances, et c’est ce qui la rend si belle. Assez des vautours de la morgue, préférons l’espérance de la vie !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 août 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Axel Kahn : chronique d’une mort annoncée.
Euthanasie : soigner ou tuer ?
Bernard Tapie et "choisir sa mort".
Éric de Montgolfier, les pieds dans le Tapie.
Le combattant Bernard Tapie.
Bernard Tapie : faut-il encore s’acharner sur cet homme ?
Aquarius : 630 vies humaines et les sales eaux.
Grandeur et décadence de Bernard Tapie.
"Un jour, un destin" rediffusée le 4 janvier 2011 sur France 2.
Bernard Tapie, victime ?

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210708-bernard-tapie.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/bernard-tapie-et-choisir-sa-mort-234293

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6 juillet 2021 2 06 /07 /juillet /2021 16:57

« J’ai débuté un excellent livre (…). En ayant lu 8 pages en 12 jours, je crains de ne pas parvenir à sa fin avant la mienne, ce qui est dommage mais ne suffit pas à dégrader l’appréciation de la vie que je mène. » (Axel Kahn, le 15 juin 2021 sur son blog).



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Voilà. Ces quelques phrases peuvent résumer ces dernières semaines, celles du professeur Axel Kahn, grand médecin, grand chercheur généticien, humaniste engagé, et président de la Ligue contre le cancer. Il est mort ce mardi 6 juillet 2021 à Paris, de son cancer généralisé.

Tout le monde s’y attendait puisqu’il l’avait annoncé, mais cela n’empêche pas l’émotion ni surtout le manque, le manque intellectuel après sa disparition. Axel Kahn était une personnalité surmédiatisée, il en profitait pour proposer ses réflexions, toujours originales, toujours abouties, et pas seulement sur la médecine, mais aussi sur la médecine dans la société, sur la place de la médecine, sur la crise sanitaire, sur le besoin d’engager une campagne de vaccination massive.

Le 17 mai 2021, il répondait encore aux questions de Léa Salamé à la matinale de France Inter, l’œil encore vif, le phrasé précis. Il imaginait encore quatre semaines, ce fut un peu plus. Il avait décidé de tout dévoiler. Il n’en aurait pas pour longtemps : « On ne sait jamais de quoi l’avenir sera fait. Étant moi-même cancérologue, le plus probable est que je sois en train de parcourir l’itinéraire final de ma vie. ». Il n’a pas fait cette révélation par gaieté de cœur, mais parce qu’il devait préparer sa succession à la présidence de la Ligue contre le cancer. En août 2020 : « J’exige une discrétion totale sur ma maladie (…). Outre mes médecins, seules trois personnes sont dans la confidence. ». Transparence des derniers jours, succédant à un secret absolu pendant près d’un an.

Il y a un côté tragique "arroseur arrosé" d’être le premier combattant contre le cancer et de tomber sur le champ d’honneur. En plus, même s’il refusait l’idée d’une injustice, il avait toujours vécu sans excès, sans boire, sans fumer, en prenant des fruits et légumes, en faisant de l’exercice (c’était un randonneur passionné), etc. Bref, il n’y a jamais de justice dans la maladie : « Alors, la réaction juste à ces drames [du cancer] n’est pas de se lamenter contre l’injustice, elle est de combattre le cancer sans faillir, d’en guérir toujours plus, de récolter pour cela les moyens nécessaires, d’être en mesure progressivement d’aider de mieux en mieux les victimes du cancer qui ont besoin d’aide. Mobilisation plutôt que lamentation ! » (14 juin 2021).

Il l’a apprise en été 2020 : « Une IRM pratiquée le 3 août découvre des métastases cervicales et dorsales étagées, puis un scanner corps entier note que la majorité des os sont atteints, de même que les poumons et diverses masses ganglionnaires. » (3 juin 2021). Et puis les statistiques : « [Elles] établissent à environ 25 mois la durée moyenne de cette première rémission. ». Il espérait tenir jusqu’à la fin d’un demi-mandat en juin 2022, pour réformer la Ligue contre le cancer. Mais les statistiques ne sont que statistiques : « Je ne suis hélas pas du bon côté de la courbe de Gauss de la médiane des rémissions et des survies. ». Au début du printemps 2021 : « La prolifération reprend sous une forme particulièrement agressive, totalement insensible à l’hormonothérapie [appliquée l’été précédent] et aux autres traitements connus, rapidement invasive. La dégradation de mon état général est dès lors très rapide. ».

On pourrait diviser l’humanité en deux catégories (et plein de catégories intermédiaires). Il y a ceux pour qui la pensée de la mort angoisse trop pour en avoir conscience et qui l’enfouissent au plus profond de leur conscience que les deuils successifs ne parviennent pas à déterrer. Il y a ceux qui ont l’obsession de la mort, qui ne vivent qu’avec cette pensée récurrente tout au long de leur vie, dans une situation d’angoisse plus ou moins assumée et plus ou moins contrôlée. Et puis, il y a tous ceux qui sont entre ces deux comportements.

Restons dans les divisions caricaturales de la population et proposons une autre réflexion. Il y a ceux qui préfèrent mourir sur le coup, d’un coup, sans rien sentir, sans le savoir ("a-t-il souffert ?" est probablement la question la plus posée quand on apprend le décès d’un proche). Et il y a ceux qui, au contraire, préfèrent avoir du temps, être prévenus, pour se préparer, pour tout ranger, pour laisser après eux une place nette, propre, ordonnée. La chance, c’est qu’on ne doit pas choisir, le destin s’en chargera lui-même.

Axel Kahn, lui, se moque de la mort, car il ne pense qu’à la vie : « Je vais mourir bientôt. Tout traitement à visée curative, ou même frénatrice, est désormais sans objet. Reste à raisonnablement atténuer les douleurs. Or, je suis comme j’espérais être : d’une totale sérénité. (…) Je ne ressens aucune anxiété. Ni espoir (…), ni angoisse. Un certain soulagement plutôt. » (21 mai 2021).

Après un séjour à l’hôpital du 18 mai au 1er juin 2021, Axel Kahn est retourné chez lui avec lit médicalisé et soins palliatifs. Il se savait donc en phase terminale et la manière d’appréhender cette fin de course a été exceptionnelle de courage et d’espérance. Pas espérance dans l’au-delà, car il était athée et ne croyait pas en un royaume des cieux, mais espérance dans la vie ici sur terre. Il comptait bien encore profiter de cette vie puisqu’il lui restait encore quelques semaines. Pas d’angoisse de la mort, juste de la sérénité. Une sérénité étonnante, qui lui a permis de profiter au mieux des personnes de son entourage venues le visiter, l’accompagner, le soutenir.

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Il y en a qui réussissent leur vie, on peut dire qu’Axel Kahn a réussi sa mort, enfin, il a réussi aussi sa vie, et il l’a terminé "avec succès", c’est-à-dire, comme il l‘avait souhaité, voulu, à froid, quand ce n’était qu’une hypothèse lointaine.

On peut donc dire que c’est l’histoire du mec qui va mourir, qui le sait et qui sourit malgré tout parce qu’il sait que la vie est belle. À 76 ans, il ne voulait pas dire qu’il n’avait pas l’âge de s’en aller, il avait déjà eu bien du temps pour vivre, son père qui l’a tant façonné est parti avec vingt-deux ans de moins (et parti volontairement).

Le généticien a décidé de prendre son blog et d’y noter son journal au jour le jour. Il l’a appelé « la chronique apaisée de la fin d’un itinéraire de vie » pour décrire son « Voyage au bout de soi ». Voici quelques morceaux choisis, sans ordre chronologique.

La lassitude de lire tellement de bêtises sur le covid-19 : « J’y vois ce que vous voyez. Jean-Marie Bigard et Alexandra Henrion-Caude, le pire imaginable de la vulgarité alcoolisée et l’ex-brillante biologiste dont j’ai dirigé la thèse, battent l’estrade. » (27 mai 2021).

Le rappel sur ce qu’est le cancer, une épreuve éprouvante sinon mortelle : « Un cancer est diagnostiqué chez 400 000 personnes chaque année. La guérison sera obtenue après souvent un long combat chez 220 000 d’entre elles, quelques dizaines de milliers pourront compter sur une vie longue malgré leur cancer mais près de 150 000 autres mourront. C’est mon cas (…). Ce pronostic ne sonne pas tant un arrêt de mort qu’une mobilisation générale pour vivre, il existe une véritable urgence de vie. » (7 juin 2021).

Pas d’euthanasie pour le professeur Axel Kahn : « [Je suis] mû par une seule certitude : je suis vivant, encore pour quelque temps, et c’est quand même chouette de l’être. (…) La question de la fin de vie étant des plus polémiques, nous pouvons lire souvent les messages des personnes malades qui témoignent de leurs souffrances et de leur choix de les abréger en requérant qu’on mette un terme à leur vie, ou bien qu’on les aide à le faire elles-mêmes. Ce choix leur appartient, il est une décision intime, en lien, je l’ai rappelé, avec la lecture tardive, romaine du stoïcisme. Il se trouve que vivant cela, tout cela (maladie sans espoir, d’évolution inexorable, entraînant de vives douleurs que seule une combinaison d’opiacés à des doses conséquentes permet d’atténuer), mon ressenti de cette situation n’est pas du tout celui-là. La croyance n’y est pour rien, on me sait irréductiblement mécréant. L’amour de la vie explique tout, y compris prenant en compte le coût de cette vie dans les circonstances où je l’affronte. » (15 juin 2021).

Mais le détachement, un certain détachement, un sentiment très répandu parmi les "futurs défunts" que j’ai pu connaître : « La période de la vie dont on connaît, avec une raisonnable certitude, la fin proche est très intéressante à vivre. Rare, bien entendu, unique si on laisse de côté les miracles et les erreurs. Intéressante, elle est riche aussi, et pour tout dire, pas désagréable. Si l’esprit n’est assombri par aucune angoisse (…), il connaît une incroyable liberté, presque totale si le futur défunt a pu s’assurer que les survivants ne seront pas en danger. » (30 mai 2021).

Atténuer la douleur, c’est quand même être de moins en moins capable de profiter de la vie : « [Cette chronique] ne saurait désormais se prolonger beaucoup. Les doses de morphine et d’opium qu’il faut utiliser pour éviter que les douleurs n’envahissent tout mon univers mental ne me laissent déjà plus que des plages d’éveil entrecoupées de voyages ondulant sur le tapis volant de l’opium, pas désagréable au demeurant. Du moins en général. Je suis plutôt gagnant dans cette évolution du cours des choses puisqu’elle m’offre deux occasions potentielles d’impressions agréables. En mode veille active, des rencontres avec des gens que j’aime. » (15 juin 2021).

Le soleil s’est couché progressivement, toujours plus brutalement qu’envisagé : « Le rideau de ce blog est de ce fait maintenant tiré. (…) Les exigences de l’atténuation de la douleur poussent mes médecins, en accord avec moi, à augmenter les doses d’opiacés qui m’éviteront de n’être qu’un corps martyrisé. Puis, je l’ai dit, la main dans la main des miens qui seront transpercés de mon amour, moi-même nimbé de leur amour, je m’endormirai, ils me verront m’endormir. Je ne serai bientôt plus, ils seront encore, je les accompagnerai. Eux et les autres, dont je me suis efforcé d’honorer la confiance. » (17 juin 2021).

Le blog est resté muet à partir du 17 juin 2021 à midi sur ces derniers mots cités. Bravo, monsieur le professeur, d’avoir voulu faire une dernière leçon à tous les patients malades du cancer, celle de continuer, au-delà du raisonnable, à garder à l’esprit l’amour de la vie, même à son stade terminal. Reposez en paix, maintenant que vous avez franchi la dure étape. Et que la France vous honore comme l’un de ses fidèles serviteurs.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 juillet 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Blog d’Axel Kahn.
Axel Kahn : chronique d’une mort annoncée.
Axel Kahn interviewé par Léa Salamé dans la matinale de France Inter le 17 mai 2021 (à télécharger).
Fin de vie : la sérénité ultime du professeur Axel Kahn.
L’intolérable du professeur Axel Kahn.
Jean-François Kahn.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210706-axel-kahn.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/axel-kahn-chronique-d-une-mort-234178

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/07/06/39047086.html





 

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2 juillet 2021 5 02 /07 /juillet /2021 03:43

« Si les chercheurs portent en eux cette soif de connaissance qui a un intérêt certain, dans le cadre d’une loi de bioéthique, d’autres intérêts sont en présence. C’est l’essence même de la bioéthique : poser les limites aux intérêts scientifiques pour garantir l’intérêt de l’homme, y compris du petit de l’homme. Placer la connaissance des chercheurs comme intérêt supérieur sans protéger l’embryon humain de la destruction et de la modification de son patrimoine génétique, sans envisager d’alternative à la recherche les cellules souches embryonnaires humaines (qui détruit l’embryon humain), (…)… c’est abandonner la bioéthique. » (Lucie Pacherie, le 21 juin 2021).




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Ce mardi 29 juin 2021 dans l’après-midi, à 18 heures 40, a eu lieu l’adoption définitive de la loi de bioéthique par l’Assemblée Nationale. Au cours de ce scrutin n°3855, il y a eu 483 votants, 326 pour, 115 contre et 42 abstentions.

Le vote étant public, on peut voir qui exactement a voté quoi. Le texte a été principalement adopté par le groupe LREM (209 pour, 6 contre), le groupe MoDem (32 pour, 8 contre), le groupe PS (24 pour, 2 contre), le groupe Agir Ensemble (12 pour, 2 contre), le groupe Libertés et Territoires (7 pour, 1 contre), le groupe FI (16 pour) et le groupe PCF (10 pour). Et le texte a été rejeté principalement par le groupe LR (5 pour, 77 contre), le groupe UDI (3 pour, 10 contre) et par une courte majorité des députés non-inscrits (8 pour, 9 contre). À part pour le groupe FI, la conscience l’a emporté sur l’appartenance politique puisqu’il y a des votes hostiles à la majorité du groupe de leurs auteurs. Cette liberté de vote laissée à chacun dans son groupe politique montre une fois encore les défauts d’un mandat impératif que certains voudraient imposer à nos élus parlementaires.

À l’issue de ce scrutin, le Président de l’Assemblée Nationale Richard Ferrand a donné quelques indications statistiques de cet examen : « En près de deux années et avec quatre lectures, l’examen de ce projet de loi a donné lieu à 62 réunions de la commission spéciale, pour un total de 160 heures, et à 44 séances, soit plus de 109 heures de discussion dans l’hémicycle ; près de 12 700 amendements ont été déposés en commission et en séance publique, dont 714 ont été adoptés. Je suis convaincu que notre assemblée s’est honorée en prenant ainsi le temps du débat et de la réflexion sur des sujets fondamentaux pour l’avenir de notre société, en respectant les convictions de chacun. ». La fin de la phrase est inexacte puisque ce texte n’a finalement pas été consensuel, le respect des convictions de chacun est donc ici une vitrine inexacte, une coquille vide.

Après la loi du 25 juillet 1994 défendue par Simone Veil qui a ouvert la possibilité de faire des PMA pour les couples (hétérosexuels) ne pouvant pas avoir d’enfant naturellement, ce projet de loi élargit cette possibilité aux couples de femmes et aux femmes seules aussi, donc sans mission thérapeutique. L’objectif du gouvernement est que les premiers enfants issus de cette loi soient conçus à la fin de l’année 2021.

Je l’ai écrit et répété de nombreuses fois ici : cette loi, qui passera sans doute par une validation par le Conseil Constitutionnel avant sa promulgation, n’est pas seulement un texte qui propose la PMA pour toutes les femmes, mais a complètement supprimé les protections pour l’embryon humain, sujet qui n’a rien à voir et qui a été très peu médiatisé à cause de la mesure phare de la PMA. Il aurait fallu deux lois, il n’est pas possible de faire du sociétal dans une loi de bioéthique, c’est absolument antagoniste.

C’est pour cela que je regrette très amèrement cette adoption définitive : d’une part, à cause du fond, parce qu’elle met en danger les embryons humains qui vont être considérés comme du simple matériau biologique pour les recherches à venir, et d’autre part, à cause de la forme : ce texte est brouillon, évoque trop de sujets très différents, mélange, comme je viens de l’écrie, sociétal et éthique. Et surtout, je considère que c’est une honte qu’une loi de bioéthique ne soit pas consensuelle, comme cela a été le cas depuis les premières lois il y a une trentaine d’années. C’est une honte car chaque citoyen, dans la République, doit se sentir à l’aise avec les valeurs que les lois républicaines déclinent. Le minimum moral aurait dû être d’aboutir à un consensus au sein de la commission mixte paritaire et de ne pas purement et simplement éliminer les travaux du Sénat dans le texte final.

Il est d’ailleurs notable de voir combien ces débats ont été mal compris de la population. J’en veux pour preuve la position de Jean-Marie Le Pen, qui n’est pas un baromètre pour ma pensée, heureusement !, mais qui n’est pas ce qu’on pourrait appeler une personne naïve ou une personne qui n’a pas de sens politique. Il soutient la PMA pour toutes selon le raisonnement très simpliste suivant (et pas du tout suivi par la plupart des partisans de cette mesure) : ce serait une mesure pro-vie, puisque cela augmenterait le nombre de naissances. Peut-être mais est-ce si pro-vie que cela ? Pour une naissance par PMA réussie, combien d’embryons humains produits, détruits ou stockés ? Et j’ajoute maintenant : combien d’embryons humains utilisés pour des expérimentations scientifiques destructives ? Monsieur Le Pen devrait savoir un peu mieux étudier les textes avant de donner son avis. Certes, le grand âge peut excuser la paresse intellectuelle.

J’imagine qu’il n’est pas le seul à être tombé dans le panneau, à savoir de n’avoir vu que l’arbre PMA sans avoir vu la forêt d’embryons humains. Comme l’exprimait Lucie Pacherie, juriste de la Fondation Jérôme Lejeune, le 21 juin 2021, cela fait une quinzaine d’années que personne dans le monde n’a réussi à faire aboutir les recherches sur les cellules souches d’embryon humain. Ce texte adopté est en retard de quinze ans et d’autres solutions scientifiques sont maintenant bien maîtrisées qui ne provoquent pas la destruction d’embryons humains, comme les cellules souches pluripotentes (iPS) à partir de cellules prélevées sur une personne adulte sans la mettre en danger.

La majorité a refusé de rajouter au texte des interdictions clairement exprimées, comme celle de la GPA. Patrick Hetzel (LR) l’a évoqué dans son intervention à l’Assemblée : « Parmi les déceptions à relever, la majorité porte la responsabilité de n’avoir pas voulu explicitement inscrire certains interdis dans le texte. Nous pouvons d’aillurs nous interroger sur les raisons de ce refus. Il en va ainsi, par exemple, pour l’interdit de la GPA. Pourquoi ne pas l’avoir explicitement inscrit dans le texte de loi ? Il en va d même pour l’interdit strict de toute forme d’eugénisme. Ce sont des valeurs humaines fondamentales ! Vous avez pourtant refusé que cela soit inscrit dans le texte de loi. Nous pouvons véritablement nous demander pourquoi. ».

Ce texte ne réfléchit pas sur les conséquences éthiques d’un développement expérimental d’embryons humains pendant quatorze jours (quatorze jours !), sur les conséquences du non-respect du consentement des parents qui ont donné leurs embryons (issus d’une PMA) pour la recherche, et surtout sur les conséquences d’une création de chimère, le mélange génétique animal/homme en utilisant des cellules souches d’embryon humain dans une gamète animale (l’inverse reste interdit). Ce n’est plus une loi de bioéthique, c’est une loi d’anti-éthique !

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Je propose ici de transcrire quelques interventions de députés qui, le 29 juin 2021, avant le vote définitif, ont exprimé leur opposition frontale à ce texte.

Emmanuelle Ménard (proche du RN) : « Ce texte (…) nous positionne au seuil d’un véritable équinoxe moral. (…) L’adulte qui crée, même s’il s’en défend, un droit à l’enfant, à sa marchandisation, à sa programmation et à sa sélection. Pourquoi s’en priverait-il d’ailleurs, puisque, dans votre monde, les seules limites sont celles de la science ? (…) Un monde qui ne sourcille déjà plus à l’idée de créer des chimères entre animaux et humains ou des gamètes et des embryons synthétiques. Un monde qui voit l’embryon humain non comme un enfant à naître mais comme une matière première sur laquelle on peut faire des recherches jusqu’à quatorze jours et que l’on peut modifier génétiquement. Un monde glacial qui supprime le délai de réflexion d’une semaine pour une interruption médiale de grossesse au nom, vous ne reculez devant rien !, de l’émancipation de la femme. Un monde qui s’interroge : est-il éthique d’avorter un enfant jusqu’à la veille de sa naissance lorsque sa mère se trouve dans une situation psychosociale ? Étrange époque dans laquelle la science sert de caution aux pires égarements. Finalement, vous proposez une société qui a perdu la tête, qui a perdu la raison. Un jour, le père est sacralisé au point que vous allongez le congé paternité à vingt-cinq jours ; le lendemain, vous construisez une femme toute-puissante qui décidera seule, en cas de diagnostic prénatal, si le père a le droit ou non de savoir si son enfant est malade. ».

Agnès Thill (UDI) : « Le Président de l’Assemblée Nationale lui-même, qui est un proche du Président de la République, n’a pas été réélu conseiller régional, ce week-end. Veuillez m’excuser de le rappeler, mais on se demande parfois quelle légitimité vous avez pour faire passer ce projet de loi relatif à la bioéthique, avec toutes ses conséquences ! (…) Désormais, on fabrique un être humain à notre convenance, selon notre désir. Qu’un malade parvienne au pouvoir et le pire sera à nouveau possible, à cause de vous. L’enfant serait un "projet". Et si le résultat ne vous convient pas, que ferez-vous ? Vous le jetterez ? Prévenez-nous tout de suite. (…) Oui, on peut craindre le pire, votre seul argument étant que cela se fait ailleurs. Sachez que les territoires ne vous suivent pas. (…) Avec les dispositions qui concernent l’autoconservation des ovocytes, les centres privés lucratifs, l’absence de raison médicale, les bébés médicaments, la filiation et ainsi de suite, la question n’est même pas de savoir quelle planète nous laisserons à nos enfants, mais quels enfants nous laisserons à notre planète. ».

Patrick Hetzel (LR) : « Je tiens à rappeler une nouvelle fois que, sur le plan éthique, ce texte conduira à franchir de nombreuses lignes rouges, pour aboutir à un moins-disant évident (…). Ce projet de loi ne remplira pas le rôle de régulation et de garantie de la bioéthique qui lui est assigné. En outre, il est d’inspiration scientiste car il vise à légaliser quasiment tout ce que permettra la technologie. Enfin, il menace l’espèce humaine, puisque l’animal et l’environnement seront mieux protégés que l’homme. L’enjeu de la bioéthique est pourtant la protection de l’être humain face aux avancées médicales et scientifiques qui pourraient lui porter atteinte. (…) Encadrer les progrès de la science et de la médecine pour éviter les dérives : tel est normalement l’objectif des lois de bioéthique. Celles-ci visent aussi à trouver un point d’équilibre entre la protection des droits fondamentaux de la personne et l’absence d’entrave aux progrès de la recherche. Or, avec ce texte, les droits fondamentaux de la personne et la protection de l’être humain régresseront. (…) La compétitivité internationale, la sécurité juridique des chercheurs, le besoin de développer les connaissances sont les premiers arguments à avoir été avancés et repris, tandis que la question de la protection de l’être humain est, hélas, devenue de plus en plus secondaire (…). Ce projet de loi contribue à ce renversement inédit des priorités, et c’est une rupture très forte par rapport à d’autres textes de bioéthique. (…) Ce projet de loi n’est plus bioéthique, il est, hélas, d’inspiration scientiste. Sans prendre en compte la réalité anthropologique de l’embryon humain, la loi valide toutes les nouveautés de la science. Parce que l’on sait faire, il faut légaliser, c’était l’argument des rapporteurs. (…) Dans le domaine pharmacologique, par exemple, l’animal est désormais mieux protégé que l’embryon humain et les cellules souches embryonnaires humaines. Là encore, cela devrait nous conduire à nous interroger sur ce que doivent être nos lignes rouges en matière d’éthique. ».

Valérie Six (UDI) : « La mesure phare du projet de loi (…) est l’assistance médicale à la procréation. Nous continuons à croire que cette disposition ne devrait pas se trouver dans un projet de loi de bioéthique, mais dans un projet de loi sociétale et politique. (…) Le projet de loi de bioéthique touche également à la vie et à la valeur que nous y attachons collectivement. Nous ne pouvons que nous interroger lorsque vous entendez autoriser l’hybridation de cellules souches humaines avec des cellules souches animales, ou encore la recherche sur des embryons humains surnuméraires. Les embryons surnuméraires, destinés à la destruction puisque n’étant plus rattachés à un projet parental, pourront être l’objet d’expériences. On tente de nous rassurer en disant qu’un seul embryon pourrait être utilisé durant plusieurs années grâce à la division cellulaire, mais cela ne fait qu’exacerber nos interrogations et nos inquiétudes. Si, à l’appui de diverses publications scientifiques, vous considérez qu’un embryon peut être réduit à un amas de cellules, à une potentialité, on peut aussi considérer, à l’inverse, au plus intime de soi, qu’il y a déjà de la vie dans un embryon. La destination de l’embryon, un projet parental ou la destruction, n’en altère pas la nature. La valeur qui lui est attachée ne dépend que de notre conscience collective. ».

Ces quatre députés font partie des 115 députés qui ont rejeté ce texte, mais ils étaient minoritaires. Le texte a donc été adopté. Malgré le caractère définitif du vote, la procédure n’est pas encore totalement achevée puisque l’opposition souhaite saisir le Conseil Constitutionnel sur certaines dispositions du projet de loi. Valérie Six a en effet déclaré : « Personne ne dit qu’un couple de femmes élèvera moins bien un enfant qu’un couple composé d’un homme et d’une femme. Il apparaît évident que la mère qui n’accouche pas doit être reconnue comme la mère de l’enfant. Là où nous sommes en complet désaccord avec vous, c’est sur la manière dont vous établissez la filiation : l’expression d’une simple volonté ne peut être suffisante pour fonder une filiation. Ce débat juridique sera, à n’en pas douter, tranché par le juge constitutionnel. ».

Le cas échéant, je reviendrais donc sur ce projet de loi si le Conseil Constitutionnel émettait un avis pour valider ou invalider certaines dispositions du texte. Il est patent que cette loi revêt un caractère politique de première importance même si le Président Emmanuel Macron semble s’en être totalement désintéressé. La PMA pour toutes les femmes fera partie de son bilan, après avoir fait partie de ses engagements. À l’approche du renouvellement de son mandat, c’est un élément stratégique de première importance… Et tant pis pour les embryons humains !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 juin 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Bioéthique 2021 (11) : adoption définitive du texte, les embryons humains protestent !
Un allié inattendu pour les partisans de la PMA pour toutes.
Bioéthique 2021 (10) : à partir de quand l’humanité commence ?
Euthanasie : soigner ou achever ?
Protection des mineurs (2) : pas d’imprescriptibilité pour la pédocriminalité.
Protection des mineurs (1) : 15 ans, âge minimal du consentement sexuel ?
Bioéthique 2021 (9) : le rejet par les sénateurs de la PMA pour toutes.
En quoi le progrès médical est-il immoral ?
Bioéthique 2020 (8) : diagnostic préimplantatoire (DPI) et interruption médicale de grossesse (IMG).
Bioéthique 2020 (7) : l’inquiétante instrumentalisation du vivant.
Document : le rapport approuvé le 3 juillet 2020 de la commission spéciale de l’Assemblée Nationale sur la bioéthique (à télécharger).
Bioéthique 2020 (6) : attention, un train peut en cacher un autre !
Vincent Lambert.
La Charte de déontologie des métiers de la recherche (à télécharger).
Claude Huriet.
Document : le rapport approuvé le 8 janvier 2020 de la commission spéciale du Sénat sur la bioéthique (à télécharger).
Le Sénat vote le principe de la PMA pour toutes.
La PMA et ses sept enjeux éthiques.
Les 20 ans du PACS.
Harcèlement sexuel.
Pédophilie dans l’Église catholique.
Le projet de loi sur la bioéthique adopté par les députés le 15 octobre 2019.
Texte du projet de loi sur la bioéthique adopté le 15 octobre 2019 par l’Assemblée Nationale (à télécharger).
Quel député a voté quoi pour la loi sur la bioéthique ? Analyse du scrutin du 15 octobre 2019.
Attention, les embryons humains ne sont pas que des "amas de cellules" !
La découverte révolutionnaire de nouvelles cellules souches.
Embryons humains cherchent repreneurs et expérimentateurs.
Expérimenter sur la matière humaine.
Chaque vie humaine compte.
L’embryon puis le fœtus est-il une personne humaine ?
La PMA.
Le mariage pour tous.
L’avortement.
La peine de mort.
Ni claque ni fessée aux enfants, ni violences conjugales !
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Jacques Testart.
Simone Veil.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210629-bioethique-ak.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/bioethique-2021-11-adoption-234087

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7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 03:41

« Chers collègues, les divergences qui ont été exposées témoignent de la vitalité de notre débat démocratique. Elles sont cependant très profondes et nous empêchent de parvenir à un accord. Je propose donc que notre commission mixte paritaire constate qu’elle ne peut parvenir à élaborer un texte commun sur les dispositions restant en discussion du projet de loi relatif à la bioéthique. » (Agnès Firmin Le Bodo, présidente de la commission mixte paritaire, à l’issue de ses travaux le 17 février 2021).




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C’est l’échec de trouver un terrain d’entente entre l’Assemblée Nationale et le Sénat pour le projet de loi sur la bioéthique. Alors, on repasse dans la navette. La dernière.

En effet, le projet de loi sur la bioéthique, qui intègre l’élargissement de la PMA (procréation médicalement assistée) à toutes les femmes, a démarré son troisième round. Après deux premières lectures qui ont abouti à des textes différents adoptés à l’Assemblée Nationale et au Sénat, on en est arrivé cette troisième lecture. Auparavant, une commission mixte paritaire a été convoquée le 4 février 2021 pour tenter de mettre d’accord députés et sénateurs, elle s’est réunie le 17 février 2021 et a abouti sur un désaccord, d’où l’ultime troisième lecture à l’Assemblée Nationale qui aura le dernier mot.

À l’Assemblée Nationale, donc, le texte voté par le Sénat le 3 février 2021 a été examiné et amendé par la commission spéciale en six séances, du 1er au 3 juin 2021, plus une septième séance le 7 juin 2021, et, sur la base du texte amendé par cette commission, le projet est maintenant en discussion en séance publique du lundi 7 juin 2021 après-midi au vendredi 11 juin 2021. Cette semaine est donc cruciale pour la conclusion de cette loi. La commission spéciale a bien sûr repris les dispositions rejetées par les sénateurs, en particulier la mesure phare de PMA pour toutes les femmes.

J’insiste sur cette disposition. C’est mon dixième article sur le sujet. Le texte a été présenté et adopté au conseil des ministres le 24 juillet 2019. On ne peut donc pas dire que le processus est accéléré voire bâclé, non, on ne peut pas le dire, cela fait plus d’un an et demi que les parlementaires examinent ce projet de loi, et c’est heureux car les sujets de bioéthiques sont ultrasensibles et méritent qu’on y prenne du temps.

Néanmoins, c’est pour cela que je le répète, il y a une véritable imposture dans ce texte qui a cette disposition phare (PMA pour toutes), on est pour ou on est contre, mais le sujet est en lui-même un texte de loi. Avec quelques sous-sujets tout aussi importants et qui concernent aussi la PMA, comme toutes les mesures sur les conditions de la conservation des ovocytes ou sur la fin des dons anonymes afin de permettre à l’enfant issu d’un tel don de pouvoir connaître, à sa majorité, l’identité de son géniteur biologique.

Et permettre, pour la loi, cela signifie lui donner le droit de connaître l’identité, une mesure qui ne peut concerner que les dons à venir qui ne seront acceptés qu’en cas d’autorisation du donneur à révéler son identité plus tard (ce qui n’a pas été fait jusqu’à maintenant pour les dons antérieurs), d’autant plus que, paradoxalement : « Ce droit [d’accéder à ses origines] ne s’oppose pas au principe d’anonymat du don ». L’avis du Conseil d’État exprimé le 18 juillet 2019 constate d’ailleurs, de manière un peu tordue : « Le Conseil d’État considère que ces dispositions clarifient la distinction à opérer entre anonymat du don et droit d’accès aux origines. ».

On voit bien que tous ces sujets, très importants, et qui rendent la nécessité de légiférer, indépendamment du souhait d’élargir ou pas la PMA, auraient largement mérité un débat exclusif, sans autres sujets très différents de bioéthique. C’était du reste ce que réclamaient les associations qui militaient pour cet élargissement de la PMA, afin de ne pas noyer cette mesure dans d’autres mesures.

Car le scandale, l’imposture, c’est que le texte est bien plus fourni que cela et concerne aussi d’autres dispositions très importantes, comme les dispositions sur l’utilisation des embryons humains dans la recherche scientifique, un sujet bien moins "sexy", parce que, il faut bien le reconnaître, très compliqué techniquement et juridiquement, mais qui doit répondre, à la va-vite, à une question fondamentale et philosophique de l’homme : à partir de quand l’humanité commence ?

Or, je considère que sur nos valeurs, sur le devenir de l’humain en tant que personne humaine, ces questions ont un enjeu bien plus grave que celui de la PMA. En quelque sorte, la PMA semble être l’arbre qui cache la forêt de ce texte.

Est-ce volontaire ? Je pense que ce qui est volontaire de la part du gouvernement, c’est de ne pas vouloir en faire un étendard qui puisse cliver le peuple français, nous avons suffisamment de difficultés comme cela pour rajouter une nouvelle guerre de religion. L’intention de ne pas vouloir cliver est louable, mais la conséquence, c’est que le débat sur le statut de l’embryon humain est passé par pertes et profits médiatiques dans le débat public, ce qui me paraît désolant, surtout quand certains le considèrent comme un amas de cellules.

À partir de quand un embryon humain est-il une personne humaine ? A priori, la grossesse est un processus continu depuis la fécondation jusqu’à la naissance, après environ neuf mois. On peut dire s’il y a douleur ou pas ; quand les centres nerveux ne sont pas encore formés, il ne peut pas y avoir de douleur, cela, c’est sûr, mais dire à partir de quelle date il y a conscience de l’humanité, c’est quasiment impossible (d’autant plus que pour la boutade, on pourrait dire que certains adultes n’ont toujours pas acquis de conscience humaine !).

Le sujet est difficile puisqu’il y a la possibilité de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) qui ne doit pas être confondue avec un homicide volontaire (comme le considèrent par exemple les chrétiens). Mais la conscience d’un individu est-elle créée dès la fécondation et la division de la première cellule ? Si oui, qu’en est-il alors des vrais jumeaux, ceux issus de la même fécondation, puisqu’au début, ils n’étaient qu’un et ensuite, après le début du processus, deux êtres humains totalement différents même si génétiquement similaires ?

Or, ce texte de loi pose implicitement toutes ces questions, et je regrette que ce débat n’ait pas lieu, car trop complexe. Je le reproche au gouvernement et au législateur, c’est-à-dire au Parlement, mais aussi aux médias, et plus encore, à certains collectifs principalement catholiques qui ne voient du projet de loi que la PMA sans voir les dispositions graves sur l’embryon humain.

En d’autres termes, tous les acteurs du débat, et en premier lieu le gouvernement qui en est l’initiateur, font la confusion entre le sociétal et l’éthique. L’éthique ou la bioéthique, prend en compte des considérations sur les valeurs qu’une société doit préserver pour avancer. On avance toujours plus vite sans valeurs, sans réglementation, sans normes, mais dans ce cas, on avance peut-être dans le mur.

Avoir une idée claire de nos valeurs, de ce qu’est l’humanité, au même titre qu’on souhaite préserver autant que possible notre environnement, notre planète, la biodiversité, qui sont d’autres valeurs, qui sont des contraintes dans les lois économiques et sociales. L’éthique, cela n’a rien à avoir avec le sociétal, qui est une considération tout aussi respectable, bien entendu, mais antagoniste, qui tient compte d’autres contraintes, plus sociales et économiques.

Rappelons que la plupart des arguments en faveur de ce projet de loi d’élargissement de la PMA sont des arguments d’égalité (entre femmes mariées à un homme et les autres femmes), de justice sociale (ne pas devoir aller à l’étranger pour faire sa PMA), de liberté individuelle (c’est un nouveau droit), etc. Ce sont des arguments tout à fait recevables mais qui n’ont rien à faire dans une loi qui traite de bioéthique où justement les valeurs éthiques s’opposent souvent au social et à l’économique parce qu’on considère qu’il y a des lignes rouges à ne pas franchir sur la notion du vivant.

C’est en cela que je considère que ce projet de loi est une imposture intellectuelle qui aura de graves conséquences, car il y a mille débats en un dans cette discussion législative, et que certains sujets d’importance suprême sont traités très légèrement.

Lors de la séance du 17 février 2021 de la commission mixte paritaire évoquée plus haut, le sénateur Bernard Jomier (PS) résumait ainsi cette imposture : « Un accord sur la révision des lois de bioéthique était impossible dès lors qu’avait été fait le choix d’y inclure la révision sociétale de l’AMP [assistance médicale à la procréation]. Aucune évidence n’imposait que cette réforme sociétale soit mêlée à la révision générale des lois de bioéthique. En faisant ce choix, le gouvernement l’avait déjà quasiment condamnée à l’échec compte tenu de la configuration politique de l’Assemblée Nationale et du Sénat. (…) Il est donc regrettable de s’être condamné à l’échec en mêlant la réforme de l’AMP, que je soutiens, à la révision des lois de bioéthique. (…) On ne peut pas reprocher au Sénat de ne pas s’en être tenu à des modifications anecdotiques (…). Ce n’est pas l’objet d’une chambre du Parlement que de procéder à des modifications anecdotiques. Il ne fallait pas mêler le désaccord politique, que vous avez raison de signaler, à la révision des lois de bioéthique. ».

C’est cela aussi qui est grave : jusqu’à maintenant, les lois de bioéthique bénéficiaient d’un consensus parlementaire, car elles engagent la société durablement et doivent donc quitter le terrain confortable intellectuellement mais glissant juridiquement de la politique politicienne.

Quant au député Patrick Hetzel (LR), lui aussi membre de la commission mixte paritaire, il disait sa surprise : « J’avoue être surpris par l’organisation du calendrier parlementaire. Le gouvernement a reporté à la fin de l’état d’urgence sanitaire l’examen de textes tels que le projet de loi relatif au grand âge et à l’autonomie, la réforme des retraites, et bien d’autres. Pour les sujets de fonds, il apparaît donc que les conditions d’examen ne doivent pas être dégradées, ce qui conduit à reporter les débats. Mais pour la bioéthique, on va à marche forcée, comme le prouve la convocation de cette commission mixte paritaire. Nous comprenons bien que cette commission ne sera pas conclusive, et c’est heureux. (…) La première mesure d’apaisement consisterait justement à faire en sorte que des débats aussi importants, qui touchent aussi profondément l’éthique, se tiennent dans un contexte parlementaire normalisé. (…) Un débat serein, où l’ensemble des points de vue peut s’exprimer, est d’autant plus nécessaire que ce projet de loi engage une modification anthropologique profonde de notre société. Or, débattre quasiment dans la torpeur de l’été, comme cela a été fait à l’Assemblée Nationale il y a quelques mois, est indigne d’un sujet qui appelle, au contraire, à s’élever. Hélas, nous en sommes très souvent loin. ».

Comme la majorité est majoritaire à l’Assemblée Nationale et qu’elle aura le dernier mot dans ce débat parlementaire, je ne doute donc pas que, malheureusement, ce projet soit adopté dans les prochains jours ou semaines, d’autant plus que le Président Emmanuel Macron veut évidemment avoir un "bilan" suffisamment fourni à la fin de son mandat et que la crise des gilets jaunes et, plus encore, la crise sanitaire majeure ont paralysé toute tentative de réforme pendant plus de la moitié du quinquennat. Mais réformer pour réformer est une bien mauvaise méthode pour préparer l’avenir de notre nation…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 juin 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Bioéthique 2021 (10) : à partir de quand l’humanité commence ?
Euthanasie : soigner ou achever ?
Protection des mineurs (2) : pas d’imprescriptibilité pour la pédocriminalité.
Protection des mineurs (1) : 15 ans, âge minimal du consentement sexuel ?
Bioéthique 2021 (9) : le rejet par les sénateurs de la PMA pour toutes.
En quoi le progrès médical est-il immoral ?
Bioéthique 2020 (8) : diagnostic préimplantatoire (DPI) et interruption médicale de grossesse (IMG).
Bioéthique 2020 (7) : l’inquiétante instrumentalisation du vivant.
Document : le rapport approuvé le 3 juillet 2020 de la commission spéciale de l’Assemblée Nationale sur la bioéthique (à télécharger).
Bioéthique 2020 (6) : attention, un train peut en cacher un autre !
Vincent Lambert.
La Charte de déontologie des métiers de la recherche (à télécharger).
Claude Huriet.
Document : le rapport approuvé le 8 janvier 2020 de la commission spéciale du Sénat sur la bioéthique (à télécharger).
Le Sénat vote le principe de la PMA pour toutes.
La PMA et ses sept enjeux éthiques.
Les 20 ans du PACS.
Harcèlement sexuel.
Pédophilie dans l’Église catholique.
Le projet de loi sur la bioéthique adopté par les députés le 15 octobre 2019.
Texte du projet de loi sur la bioéthique adopté le 15 octobre 2019 par l’Assemblée Nationale (à télécharger).
Quel député a voté quoi pour la loi sur la bioéthique ? Analyse du scrutin du 15 octobre 2019.
Attention, les embryons humains ne sont pas que des "amas de cellules" !
La découverte révolutionnaire de nouvelles cellules souches.
Embryons humains cherchent repreneurs et expérimentateurs.
Expérimenter sur la matière humaine.
Chaque vie humaine compte.
L’embryon puis le fœtus est-il une personne humaine ?
La PMA.
Le mariage pour tous.
L’avortement.
La peine de mort.
Ni claque ni fessée aux enfants, ni violences conjugales !
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Jacques Testart.
Simone Veil.

_yartiEmbryon2019AB02




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22 mai 2021 6 22 /05 /mai /2021 03:59

« Étre homme, conscient à la fois de son animalité et de ses traits spécifiques fondant notre humanité, oser vouloir en réaliser pleinement ses potentialités, en communion avec autrui, s’en donner les moyens. Puis, parfois, se retourner sur son chemin et pouvoir se dire que, s’il n’est pas parfait, il n’est pourtant pas insignifiant. En ressentir quelque satisfaction, tenter d’être heureux, en somme… » (Axel Kahn, "L’homme, ce roseau pensant…", éd. NIL, 2007).



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Il a tout prévu, rien ne sera laissé au hasard. La musique des obsèques, aidé de son frère qu’il décrit comme un grand musicologue. Même le menu du repas d’enterrement, avec du champagne, parce qu’en Champagne, il y a toujours du champagne, même dans les enterrements. Il y a comme une gêne à écouter le professeur Axel Kahn qui était interviewé sur BFM-TV ce vendredi 21 mai 2021.

En fait, cette gêne existe depuis le début de la semaine, je ne sais pas s’il s’est répandu dans d’autres médias, mais il était l’invité de France Inter dans la matinale du lundi 17 mai 2021. Pour dire que, pour lui, tout était fini. Qu’il était atteint d’un cancer irrémédiable. Il partait à l’hôpital dans deux jours (le 19 mai 2021), et que ce ne serait qu’une question de semaines, peut-être de jours.

C’est la Ligue nationale contre le cancer, qu’il préside depuis le 28 juin 2019, qui l’a annoncé le 11 mai 2021 : la maladie s’est brutalement aggravée et il va devoir démissionner, tout laisser en plan. En fait, cette saleté de maladie, il a eu le premier diagnostic le 3 août 2020, mais il croyait pouvoir compter sur deux ou trois ans encore. Il voulait laisser son mandat de président de la Ligue contre le cancer en 2022, après une marche de Paris à Nice (c’est un grand randonneur). Il n’en aura pas le temps : en avril 2021, un brutal coup d’accélérateur de cette maladie terrible.

On ne présente plus le professeur Axel Kahn tant il est très souvent invité des plateaux de télévision et studios de radio. L’homme est volontiers cabotin et adore parler, adore expliquer, adore transmettre, et ma foi, pour une personne qui dit des choses sensées, parfois compliquées, toujours denses, c’est plutôt une bonne chose et cela change des vendeurs de vents et de rêves.

C’est un médecin et chercheur en génétique, il a travaillé notamment à l’INSERM et à l’Institut Cochin, il a aussi beaucoup enseigné, fut président de l’Université Paris-Descartes (Paris-5) de 2007 à 2011. Mais il est connu aussi pour ses ouvrages de vulgarisation et ses essais, ses réflexions qui dépassent largement sa seule sphère de compétences scientifiques, c’est un type qui réfléchit par lui-même et cela fait du bien de l’entendre ou de le lire, même si on n’est pas forcément d’accord avec tout ce qu’il exprime.

La science est toujours proche des limites de la philosophie dès lors qu’on réfléchit à l’éthique. Axel Kahn a d’ailleurs été l’un des éminents membres du Comité consultatif nationale d’éthique (CCNE) de 1992 à 2004, et c’est par cette qualité qu’il a eu sa notoriété médiatique, même si sa notoriété était déjà construite par ses travaux de recherche (près de 500 publications dans des revues prestigieuses à comité de lecture).

Ancien membre du parti communiste français, puis du parti socialiste, Axel Kahn a toujours été "de gauche" et s’est souvent engagé : auprès de Bertrand Delanoë à Paris aux élections municipales de mars 2008, aussi auprès de Martine Aubry lors de la primaire socialiste d’octobre 2011. Candidat socialiste lui-même aux élections législatives de juin 2012 dans la 2e circonscription de Paris, Axel Kahn a obtenu un score honorable au premier tour (dans les 5e, 6e et 7e arrondissements), 33,9% et fut battu au second tour avec 43,5% par l’ancien Premier Ministre François Fillon.

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Son frère aîné, le journaliste Jean-François Kahn (presque 83 ans), le "musicologue" selon son frère, lui, s’était plutôt engagé derrière François Bayrou, sur la liste du MoDem aux élections européennes de juin 2009 dans le Grand-Est.

À 76 ans (né le 5 septembre 1944), Axel Kahn jouissait jusqu’alors d’un statut confortable de mandarin, écouté par les médias qui lui ouvraient leurs portes quand il le voulait, à l’image d’un Albert Jacquard. Il n’était donc pas étonnant qu’avec la pandémie de covid-19, il fût parmi les premiers médecins à être au front médiatique pour commenter, conseiller, recommander, regretter…

Axel Kahn fut d’ailleurs parmi les médecins qui ont le moins compris la stratégie du gouvernement après Noël 2020, demandant un troisième confinement dès la fin du mois de janvier 2021 pour réduire ces quatre à cinq cents décès quotidiens du covid-19. Il a aussi mis en garde contre les retards de dépistage des cancers à cause de la crise sanitaire et a évalué une surmortalité d’environ 13 000 décès par cancer ce retard de prise en charge.

La maladie renforce-t-elle la lucidité ? Quand Bernard Tapie, atteint du même mal et probablement pas en meilleure posture, intervient dans les médias, c’est surtout pour parler de ses affaires, de son histoire, de sa vie, alors qu’Axel Kahn, lui, aborde d’abord sa maladie, sa mortalité, son bout du chemin. Marielle de Sarnez préférait combattre dans la discrétion et loin des médias.

L’épreuve qu’Axel Kahn traverse est malheureusement aujourd’hui incontournable. Certes, c’est le destin de tout homme, mais savoir l’échéance très proche n’aide pas forcément à vivre les dernières semaines de son existence de manière sereine. Lui qui est athée, il sait qu’il survivra à son corps, de manière intellectuelle, grâce à tous les écrits qu’il a pu laisser ici ou là, et aussi dans le souvenir de ceux qui restent.

Ce qui frappe cette semaine, c’est ce besoin de s’épancher dans les médias, comme si, pour lui, c’était aussi le moyen de continuer à vivre jusqu’au bout. Ce sentiment de gêne que j’ai décrit au début, c’est une sorte d’impudeur de s’étaler ou d’étaler sa maladie. C’est aussi cette sorte de volonté de se montrer en exemple, non pas comme modèle (bien sûr que non), mais pour exprimer, se faire en quelque sorte le porte-voix de tous les malades du cancer en phase terminale qui vivent la même stupeur, la même angoisse, la même terreur.

Mais son exemple est individuel, personnel, particulier, singulier, spécifique, il ne peut représenter que lui-même dans ce dernier combat. Car lui, au contraire peut-être d’autres, semble avoir gagné une extrême, une ultime, j’oserais écrire, une sublime sérénité. Il va mourir dans quelques jours, quelques semaines, il sait qu’il va mourir bientôt, il est bien placé comme médecin pour n’imaginer aucun réel échappatoire, mais il veut vivre ses derniers moments le mieux possible, le plus serein possible, comme on termine un copieux repas, qui, à un moment, doit nécessairement s’achever.

Alors, son expression médiatique n’a qu’une valeur descriptive, qu’une valeur de témoignage, de précieux témoignage, d’angoissant témoignage, elle ne saurait être figure instructive, elle est indicative, elle n’est qu’une parmi tant d’autres mais lui, au contraire de tant d’autres, a un accès illimité aux médias, ce qui lui donne un caisse de résonance importante, aussi une certaine responsabilité.

À la question sur l’euthanasie, ce n’est plus une hypothèse d’école, Axel Kahn a répondu très clairement : pas question d’abandonner le combat, il se battra jusqu’au bout, il ne choisira pas son heure car il ne sait pas ce qu’il est encore capable de vivre des petits bonheurs. Il n’exclut pas, aux tout derniers moments, d’utiliser la possibilité d’une sédation profonde comme l’autorise la loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016, mais il refusera toute euthanasie active parce qu’il ne veut rien rater de la vie. Il ne desserra la mâchoire qu’à son dernier souffle.

Aux autres malades comme à lui, il recommande d’utiliser tous les moyens pour éviter la souffrance, ce qui est possible avec les soins palliatifs, mais sans arracher à la vie qui n’est pas le rôle du médecin, comme il l’avait toujours prôné lorsqu’il était au CCNE, comme il s’était prononcé contre la réification de l’embryon humain.

Comme je l’ai prudemment écrit quelques lignes plus haut, son refus d’euthanasie n’a pas valeur d’exemple et un choix contraire n’aurait pas été plus un exemple, il n’est pas question d’un combat idéologique ni politique, mais du combat d’un homme, du choix d’un homme. Tandis que j’observe que certains lobbyistes de l’euthanasie n’avaient pas hésité, il y a quelques mois, à récupérer honteusement le suicide assisté de l’ancienne sous-ministre socialiste Paulette Guinchard-Kunstler décédée le 4 mars 2021 à Berne, dont le geste, respectable par ailleurs, a choqué, par son caractère militant, de nombreux aidants qui accompagnent des personnes atteintes d’une maladie neurodégénérative, comme si seule la mort pouvait les soigner.

Face à son destin, en regardant les yeux dans les yeux l’échéance qui va arriver prochainement, Axel Kahn a montré un certain courage, une certaine dignité aussi, celle de vouloir encore un peu maîtriser ce qui n’est plus maîtrisable, une vie, qui vient et qui part, en tâchant de faire, entre les deux, ce que le devoir et l’envie lui ont dicté. Bon courage pour ce terrible voyage…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 mai 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Fin de vie : la sérénité ultime du professeur Axel Kahn.
L’intolérable du professeur Axel Kahn.
Jean-François Kahn.
Tribune de Michel Houellebecq dans "Le Figaro" du 5 avril 2021.
Tribune de Michel Houellebecq dans "Le Monde" du 12 juillet 2019.
Euthanasie : soigner ou achever ?
Soins palliatifs.
Le congé de proche aidant.
Stephen Hawking et la dépendance.
Le plus dur est passé.
Le réveil de conscience est possible !
On n’emporte rien dans la tombe.
Les nouvelles directives anticipées depuis le 6 août 2016.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".
Euthanasie ou sédation ?
François Hollande et la fin de vie.
Texte intégral de la loi n°2016-87 du 2 février 2016.
La loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016.
La leçon du procès Bonnemaison.
Les sondages sur la fin de vie.
Les expériences de l’étranger.
Fausse solution.
Autre fausse solution.
La loi du 22 avril 2005.
Chaque vie humaine compte.
Vincent Lambert.
Au cœur de la civilisation humaine.
Pr. Claude Huriet.
Pr. Jacques Testart.
Bioéthique 2021 (9).

_yartiKahnAxelCZ03



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210521-axel-kahn-fdv2021cz.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/fin-de-vie-la-serenite-ultime-du-233230

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4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 03:10

« Deux modèles de laïcité s’opposent. L’un, combatif, anticlérical, est défendu par Émile Combes ; l’autre prône la séparation mutuelle de l’État et des religions dans le respect de toutes les options spirituelles. Ce dernier modèle, plus libéral et tolérant, porté notamment par Aristide Briand, Jules Ferry et Jean Jaurès, l’emporte. » (Rapport Stasi, le 11 décembre 2003).


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L’ancien ministre centriste Bernard Stasi est mort il y a dix ans, le 4 mai 2011, d’une méchante maladie, à quelques semaines de ses 81 ans. Pour ceux qui ont connu Bernard Stasi, l’homme était simple, convivial, sans chichi, mais il était aussi une grande pointure de réflexion et surtout, une boussole de la morale politique.

Il faut insister sur ce sujet : la morale et la politique. La politique ne prétend pas faire de morale. Le politique agit quand le moraliste réfléchit. La politique, ce n’est pas l’idéal, c’est le souhaitable dans le possible, avec ses failles, ses insatisfactions, ses douches froides. Bernard Stasi ne prônait pas le moralisme, mais considérait qu’une action politique vidée de toute morale pouvait être dangereuse, pouvait aboutir à des impasses de l’histoire. C’est pour cela que son avis a beaucoup compté pendant la trentaine d’années où il fut très actif dans la vie politique.

La morale, impossible de la séparer de l’action politique. Application rapidement à l’ordre du jour : quand on s’oppose au gouvernement socialo-communiste, faut-il faire alliance avec toutes les oppositions, y compris avec l’extrême droite, par peur du communisme ? La réponse de Bernard Stasi fut évidemment non : il y a  des limites à l’anticommunisme. À ce titre, Bernard Stasi fut l’une des cibles privilégiées de Jean-Marie Le Pen, ce qui en a fait la fierté du leader centriste.

Parce qu’il était franc, Bernard Stasi n’a pas eu sans doute la carrière politique que son talent, son intelligence, l’acuité de ses convictions auraient méritée, il rêvait d’être Ministre des Affaires étrangères et il fut finalement "remercié" par ses électeurs viticulteurs de la Marne pour avoir fait trop de voyages à l’étranger et pas assez dans sa circonscription.

Son ami et condisciple de promo Jacques Chirac, qui aurait voulu en faire son Ministre du Travail, l’a finalement nommé Médiateur de la République (devenu pour ses successeurs Défenseur des droits). Mais il a vu aussi qu’il était l’homme de la situation pour enfin résoudre cette quadrature du cercle que fut le voile à l’école.

Depuis 1989, la France était en effet infectée par des débats récurrents sur le port du voile islamique d’adolescentes à l’école. Prosélytisme religieux, atteinte aux droits des femmes… ce sujet a envenimé l’école et la vie politique pendant une quinzaine d’années. Il faut dire que le ministre de l’époque, Lionel Jospin, n’avait pas eu le courage de traiter le sujet avec lucidité et l’avait lâchement laissé pourrir au Conseil d’État (le dernier échelon de la juridiction administrative), qui bottait généralement en touche pour renvoyer la balle au législateur et à ses responsabilités. Il a fallu attendre 2003 pour que le gouvernement décidât de réagir et d’adopter des mesures fermes et acceptables.

En amont de loi n°2004-228 du 15 mars 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques, Bernard Stasi fut chargé le 3 juillet 2003 de présider la commission chargée de dégager quelques lignes directrices de l’État. Dans cette commission dont le rapporteur fut le jeune énarque Laurent Wauquiez, plein d’avenir (et considéré alors comme centriste), on pouvait y voir Michel Delebarre, René Rémond, Nelly Olin, Nicole Guedj, Régis Debray, Raymond Soubie, Alain Touraine…

Les travaux de cette commission, essentiellement de nombreuses auditions (qui furent, pour une centaine, diffusées en direct à la télévision, sur Public Sénat), ont été très riches et la conclusion n’était pas écrite à l’avance. Avec sa passion habituelle, Bernard Stasi a mené ces travaux avec une neutralité combative, cherchant à comprendre les ressorts de celles qui voulaient porter le voile, entre provocation familiale sans conséquence publique et promotion consciente de l’islamisme politique.

Son talent fut notamment d’avoir su créer une dynamique de groupe au sein de la commission, malgré la grande diversité de ses membres : « Très vite s’est créé, entre nous, ce que je m permettrai d’appeler un esprit d’équipe ; esprit d’équipe encore renforcé par un attachement commun à une laïcité qui soit à la fois intransigeante dans l’application des principes de la République et respectueuse de toutes les croyances religieuses et philosophiques ».

J’avais déjà évoqué le rapport qui a été remis au Président Chirac le 11 décembre 2003 (à lire ici dans son intégralité), et je voudrais y revenir pour quelques éléments intéressants. Cette commission a fait date car elle a permis d’écouter toutes les forces vives du pays sur l’un des fondements de notre pays, la laïcité, et, Bernard Stasi le précisait en introduction, aucune des personnalités sollicitées n’a refusé de s’exprimer (à l’exception des gamines porteuses de voile). C’est un sujet qui passionne les Français : « Oui, les Français ont parfaitement conscience que ce qui est en jeu dans ce débat est important pour eux et pour notre pays, pour la qualité de notre vivre ensemble, aujourd’hui et demain. ».  Et à l’évidence, presque que vingt ans plus tard, ce sujet passionne toujours autant les Français, voire plus, d’autant plus que depuis 2012, des citoyens français ont perdu leur vie pour cette laïcité, au nom d’un islamisme politique qui voudrait terroriser plus ou moins aveuglément la République.

Bernard Stasi voulait encore ménager ceux qui niaient, à l’époque, l’existence même d’un problème (à l’instar du ministre de l’époque Lionel Jospin) : « Il ne s’agit certes pas de dramatiser, mais c’est le devoir de tous ceux qui exercent des responsabilités dans notre pays d’être clairvoyants. ».

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Son rapport pointait du doigt la dégradation de nombreux "quartiers" urbains : « Dans sept cents quartiers, accueillant de nombreuses nationalités, les difficultés se cumulent : chômage supérieur à 40%, problèmes aigus de scolarisation, signalements sociaux trois fois plus importants que dans le reste du territoire. Les habitants de ces quartiers délaissés ont le sentiment d’être victimes d’une relégation sociale qui les condamne au repli sur eux-mêmes. C’est notamment le cas des plus jeunes. 32% de la population y a moins de vingt ans : c’est dire le gâchis pour eux-mêmes et pour la République. ».

En clair, cette situation dans les "banlieues" n’est pas nouvelle, et les militaires "en charentaises" signataires d’une tribune à l’expression extrémiste à la limite de l’appel à la sédition semblent avoir découvert récemment cette réalité sociale pourtant déjà très ancienne… En ce sens, Michel Houellebecq serait un meilleur capteur de signal alarmant que des militaires en retraite ambitionnant un "coup" (bas) politique.

Le rapport s’inquiétait aussi de la dégradation de la vie des femmes : « "La République ne protège plus ses enfants". Les jeunes femmes se retrouvent victimes d’une résurgence du sexisme qui se traduit par diverses pressions et par des violences verbales, psychologiques ou physiques. Des jeunes gens leur imposent de porter des tenues couvrantes et asexuées, de baisser le regard à la vue d’un homme ; à défaut de s’y conformer, elles sont stigmatisées comme "putes". Plusieurs associations s’alarment des démissions de plus en plus fréquentes de leurs adhérentes d’origine étrangère, qui se voient interdire par leur milieu l’engagement dans la vie associative. (…) Des droits élémentaires des femmes sont aujourd’hui quotidiennement bafoués dans notre pays. Une telle situation est inacceptable. ».

Une autre caractéristique déjà bien ancrée dans la société de l’époque, la recrudescence des faits d’antisémitisme : « Les menaces à la laïcité vont de pair avec un regain de violence à l’égard de personnes appartenant ou censées appartenir à la communauté juive. Cet antisémitisme ravivé, en France ou dans d’autres pays européens, est attisé par les images du conflit israélo-palestinien. (…) Toute injure, toute action, toute violence à caractère antisémite est répréhensible et doit être punie sévèrement conformément à la loi. ». Comment ne pas penser au meurtre de Sarah Halimi, au caractère antisémite reconnu, commis par une personne dont le procès n’aura a priori jamais lieu ?

Autre signe déjà présent qui fait penser à l’assassinat de Samuel Paty : « Ces menaces ne pèsent pas que sur les élèves. Des enseignants ont quitté l’enseignement public, en raison des difficultés auxquelles ils étaient confrontés du fait de leur patronyme. ».

Enfin, dans sa conclusion, le rapport rappelait : « La liberté de conscience, l’égalité de droit, et la neutralité du pouvoir politique doivent bénéficier à tous, quelles que soient leurs options spirituelles. Mais il s’agit aussi pour l’État de réaffirmer des règles strictes, afin que ce vivre en commun dans une société plurielle puisse être assuré. La laïcité française implique aujourd’hui de donner force aux principes qui la fondent, de conforter les services publics et d’assurer le respect de la diversité spirituelle. ».

Les travaux de cette commission ont été suivis de mesures concrètes, par cette loi qui interdit le port ostensible de signes religieux à l’école publique. Cette loi a réglé le problème de voile à l’école, donnant aux chefs d’établissement l’outil juridique de l’interdire sans risquer d’être démentis par un tribunal administratif.

Depuis cette commission, d’autres embûches se sont dressées sur le chemin de la laïcité. Et ce sont d’autres commissions Stasi qu’il faudrait mettre en place pour étudier en toute rationalité les problèmes qui se posent concrètement pour défendre les valeurs républicaines aujourd’hui. Que le souvenir de Bernard Stasi perdure dans l’idée que la tolérance ne peut que s’accompagner, pour être respectée, d’une défense ferme et déterminée des valeurs qui fondent notre cohésion nationale. Encore merci Bernard !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 mai 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La laïcité tolérante mais intransigeante de Bernard Stasi.
Rapport Stasi du 11 décembre 2003 sur la laïcité (à télécharger).
Bernard Stasi et la peine de mort.
Discours du Président Jacques Chirac le 17 décembre 2003 à l’Élysée sur la laïcité (texte intégral).
La Commission Stasi : la République, le voile islamique et le "vivre ensemble".
L’immigration, une chance pour la France : Bernard Stasi toujours d’actualité !
Bernard Stasi a 80 ans.
Pas de politique sans morale.
Merci Bernard !
Hommage de François Bayrou à Bernard Stasi (11 mai 2011).

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210504-bernard-stasi.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-laicite-tolerante-mais-232764

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2021/05/01/38949248.html



 

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