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16 avril 2019 2 16 /04 /avril /2019 03:41

« On superposa la pierre à la pierre, on accoupla ces syllabes de granit, le verbe essaya quelques combinaisons. Le dolmen et le cromlech celtes, le tumulus étrusque, le galgal hébreu, sont des mots. Quelques-uns, le tumulus surtout, sont des noms propres. Quelquefois même, quand on avait beaucoup de pierre et une vaste plage, on écrivait une phrase. L’immense entassement de Karnac est déjà une formule tout entière. Enfin on fit des livres. Les traditions avaient enfanté des symboles, sous lesquels elles disparaissaient comme le tronc de l’arbre sous son feuillage ; tous ces symboles, auxquels l’humanité avait foi, allaient croissant, se multipliant, se croisant, se compliquant de plus en plus ; les premiers monuments ne suffisaient plus à les contenir ; ils en étaient débordés de toutes parts ; à peine ces monuments exprimaient-ils encore la tradition primitive, comme eux simple, nue et gisante sur le sol. Le symbole avait besoin de s’épanouir dans l’édifice. L’architecture alors se développa avec la pensée humaine ; elle devint géante à mille têtes et à mille bras, et fixa sous une forme éternelle, visible, palpable, tout ce symbolisme flottant. » (Victor Hugo, "Notre-Dame de Paris", 1831).


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L’incendie, qui a ravagé la cathédrale Notre-Dame de Paris ce lundi 15 avril 2019 à partir de 18 heures 30, a ému tout le monde. Un journal ("L’Opinion") a parlé de "sidération mondiale", le Vatican a parlé de son "incrédulité" tellement les images de ce symbole fort en flammes étaient impressionnantes. Sentiment de tristesse effroyable, insupportable, paysage de désolation. À l’évidence, cet incendie marquera l’histoire, l’histoire de Paris, l’histoire de la France, et aussi, bien sûr, l’histoire du christianisme. En ces moments difficiles, et malgré l'anticléricalisme ambiant renforcé par les récents scandales, la Nation se rassemble.

Notre-Dame de Paris a constamment accompagné l'Histoire de France. Ce fut le lieu de célébration de l'Armistice du 11 novembre 1918 (en l'absence de Clemenceau qui restait anticlérical), et aussi de la Libération de Paris le 26 août 1944 (en présence de De Gaulle).

Cathédrale du XIIe siècle, le moment le plus impressionnant fut sans doute l’effondrement de sa si célèbre flèche, effondrement heureusement sur elle-même, ce qui fait penser aux moments terribles et atroces de l’effondrement des deux tours du World Trade Center à New York le 11 septembre 2001. Avec deux grosses différences.

Oui, deux grosses différences et malgré les dégâts gigantesques, malgré les pertes définitives d’œuvres d’art, malgré probablement les dégâts matériels collatéraux (le voisinage), il faut se réjouir que dans ce grand malheur, il n’y ait eu aucune victime humaine (à ma connaissance), c’est même une grande joie de le savoir tant l’ampleur de l’incendie au centre de la capitale du pays le plus visité au monde par les touristes pouvait laisser craindre le pire. Il faut aussi saluer l'héroïsme et l'efficacité des pompiers (il y aurait eu un pompier grièvement blessé cette nuit, selon Reuters).

Il faut aussi se réjouir que cet incendie serait de provenance accidentelle. On n’en sait pas beaucoup plus, une enquête longue et minutieuse viendra expliquer les causes réelles (ou pas ?), mais selon toute vraisemblance, il ne s’agirait pas d’un acte malveillant, encore moins d’un acte terroriste, et il faut s’en réjouir aussi car un incendie dû à "pas de chance" (sinon à de la négligence involontaire ?) ne transforme pas la tristesse en colère.

Or, dans ces moments difficiles, il vaut mieux ne pas réagir avec la haine, même si les souffleurs de haines, les souffleurs des braises de la cohésion nationale sont déjà sortis, ont déjà émis, dès le lendemain matin, des rumeurs gratuites (par exemple, le site polémique et controversé Riposte Laïque commençait à diffuser son odieux et indécent venin : « Notre-Dame de Paris en feu : pourquoi un attentat musulman est fort possible » avant même l’extinction de l’incendie).

Au-delà de ces extrémistes qui cherchent à récupérer systématiquement le moindre fait, mais ici, je suppose que ce sera très contreproductif tant son principe est aussi pourri qu’irresponsable, et entraîne le dégoût de ceux qui ont été sincèrement émus, il n’est pas temps de disserter sur le "choc des civilisations", mais ce sera plutôt l’heure de chercher à mieux sécuriser les églises et plus généralement, les bâtiments anciens qui n’ont pas été conçus avec les normes de sécurité actuelles. Je ne doute pas, d’ailleurs, que cet incendie aura cet effet bénéfique sur les autres bâtiments. C’est le cas de chaque catastrophe, qu’elle soit aérienne, ferroviaire, spatiale, nucléaire, etc., on en apprend plus et l’on sécurise plus, en réaction.

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Le Président Emmanuel Macron, qui avait enregistré son allocution télévisée vers 18 heures pour diffusion à 20 heures, après avoir songé parler en direct pour évoquer l’incendie, a finalement préféré la reporter et se rendre sur place, en compagnie du Premier Ministre Édouard Philippe et de la maire Anne Hidalgo. Lorsqu’on est un responsable national, il faut savoir mesurer en effet le degré de gravité d’un événement et l’incendie de Notre-Dame de Paris est un événement national et même international de grande gravité.

Curieuse coïncidence d’ailleurs avec les événements émouvants qui s’entrechoquent puisque, au lendemain de la précédente allocution télévisée d’Emmanuel Macron, celle, également très attendue, du 10 décembre 2018 qui devait réagir aux violences de la Place de l’Étoile du 1er décembre 2018, il y avait eu l’attentat de Strasbourg.

Oui, l’incendie et la destruction accidentelle de Notre-Dame de Paris est de première importance parce que la cathédrale de Paris est un double symbole.

Elle est le symbole de Paris et plus généralement, comme la Tour Eiffel, de la France. Les messages de soutien et de compassion provenant de toutes les nations (Donald Trump, Theresa May, etc.) montrent que l’émotion n’est pas seulement nationale mais mondiale. Notre-Dame de Paris est l’un des monuments touristes les plus visités au monde. Au-delà du symbole du pays, c’est aussi le symbole de la culture française, de la littérature française avec le fameux roman de Victor Hugo "Notre-Dame de Paris" publié en mars 1831 (l’écrivain n’avait alors que 29 ans, son écriture est extraordinaire de clarté).

Mais évidemment, la cathédrale de Paris est un aussi autre symbole, parce qu’elle a sa fonction religieuse, elle est le symbole, l’un des symboles les plus forts du christianisme et plus particulièrement de l’Église catholique (pas le seul, certes). Ce symbole chrétien est d’autant plus fort que la veille, le dimanche des Rameaux, les chrétiens ont entamé la semaine la plus importante de l’année liturgique, la Semaine Sainte qui se termine par Pâques et le mystère de la Résurrection. Or, il y a beaucoup plus de messes pendant cette semaine, chaque jour, et elles sont plus fréquentées. C’est donc vraiment un miracle que touristes et fidèles aient pu être tous évacués sans qu’il n’y ait eu de victimes.

On pourra toujours disserter sur la France, fille aînée de l’Église, sur ses racines chrétiennes, mais l’heure est à l’émotion nationale, à l’unité de tous les Français face à l’adversité, face à cette catastrophe qui marquera autant l’histoire des Français que l’histoire du monde des croyants. On voit poindre spontanément des élans de solidarité, provenant tant de privés (par exemple, 100 millions d’euros de la famille Pinault, surenchéris par 200 millions d'euros de la famille Arnault) que de structures publiques (par exemple, Valérie Pécresse a débloqué 10 millions d’euros d’urgence du conseil régional d’Île-de-France).

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On aura le droit de se poser la question de l’urgence des travaux de reconstruction (qui seront coûteux et longs) face à l’urgence sociale de gens qui crèvent la faim et dorment dans les rues. On pourra s’étonner de cet élan de solidarité pour des "vieilles pierres" préférées à des humains réels, actuels, bien vivants, ou plutôt, en survie. Il y a déjà eu ce débat lorsque les terroristes de Daech avaient détruit des sites archéologiques en Syrie (ou les Talibans en Afghanistan), cette émotion internationale, spontanée, semblait presque plus forte que les massacres humains qu’ils commettaient au même moment.

Mais personne ne pourra rejeter l’idée que Notre-Dame de Paris est un symbole universel, le double symbole universel, celui de la France des Lumières, car la France rayonne encore aujourd’hui, sans arrogance mais intellectuellement, dans une grande partie du monde, et celui du christianisme en début de la Semaine Sainte (catholique veut d’ailleurs dire universel).

Ce ne sont donc pas pour de "vieilles pierres" que les Français se sont émus au matin de la désolation, mais bien pour ce double symbole universel fort qui constitue les fondations de leur propre identité. Cette émotion est une véritable communion nationale. En ce sens, c’est même rassurant, et cela devrait rassurer tous ceux qui craignent que les Français n’aient perdu leur identité nationale : non, elle est bien vivante et elle se réanime toujours aux moments les plus émouvants, aux moments plus durs comme aux moments les plus joyeux.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Notre-Dame de Paris, double symbole identitaire.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.
Discours du pape François le 24 février 2019 au Vatican (texte intégral).
La protection des mineurs dans l’Église.
Mgr Barbarin : une condamnation qui remet les pendules à l’heure.
Pédophilie dans l’Église : le pape François pour la tolérance zéro.
Document : rapport "Lutter contre la pédophilie" de l'épiscopat français publié en octobre 2018 (à télécharger).
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Les étiquettes.
Le pape François demande pardon pour les abus sexuels dans l’Église.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
La canonisation de Jean-Paul II et de Jean XXIII.
La canonisation de Paul VI et de Mgr Romero.
Paul VI.
Mgr Oscar Romero.
Jean-Paul II.
Concile Vatican II.
Saint Nicolas II.
Barbe Acarie.
Divine douceur.
Le plus dur est passé.
Le début de la révolution luthérienne.
Saint François de Sales.
Le pape Formose.
Viens m’aider à aider !
Le pape François, une vie d’espérance.
Benoît XVI.
Les saints enfants de Fatima.
La révocation de l’Édit de Nantes.
La laïcité française depuis 1905.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190415-notre-dame-de-paris.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/notre-dame-de-paris-double-symbole-214344

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/04/15/37262290.html


 

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15 avril 2019 1 15 /04 /avril /2019 03:19

« Comme fouettés par des esprits invisibles, les coursiers solaires du Temps passent avec le léger carrosse de notre destinée. Et il ne reste rien d‘autre à faire que de tenir solidement, avec une ferme résolution, les rênes, et tantôt à droite, tantôt à gauche, de guider la course des roues entre la roche et le précipice. Où va-t-on ? Est-il quelqu’un qui le sache ? À peine si l’on se rappelle d’où l’on vient. » (Goethe, 1787).


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Dans quelques jours, le Conseil d’État va donner son avis, ou plutôt, sa décision sur le respect de la procédure d’arrêt des soins de Vincent Lambert faite par l’hôpital de Châlons-en-Champagne et confirmée par le tribunal administratif de la même ville.

L’audience a eu lieu le vendredi 29 mars 2019 et les juges administratifs suprêmes se sont donnés trois semaines pour donner leur jugement qui pourrait aller de l’acceptation de l’arrêt des soins (et donc, de l’arrêt de la vie de Vincent Lambert) à la recommandation de transférer Vincent Lambert dans un établissement spécialisé qui a l’expérience et la compétence pour soigner son état pauci-relationnel (conscience minimale) dans lequel vivent environ mille sept cents personnes en France dans des conditions hélas difficiles tant pour elles que pour leur entourage familial et amical.

Ces juges administratifs, qui sortent des grandes écoles (pour la plupart de l’ENA), ne sont évidemment pas préparés à donner un avis qui aura pour effet le maintien de la vie ou la mort d’une personne. Du reste, ils y seraient préparés "scolairement" qu’ils n’y seraient jamais préparés humainement parce que personne ne peut être préparé à planifier la mort, pas même les médecins dont les prévisions sont parfois trompeuses (par exemple, en novembre 1981, on avait donné à François Mitterrand à peine quatre ou cinq ans encore à vivre à cause de son cancer, il est mort en janvier 1996).

Attendre la mort… Tout être humain, dès sa naissance, attend sa mort, car c’est à peu près la seule chose de certain pour son avenir. Cela rend la vie parfois très absurde, déprimante ou vaine, mais heureusement, si ce sentiment, cette connaissance intime et ultime, cette garantie qu’il n’y a aucune garantie, revient régulièrement, et en particulier au fil des décès et des deuils que les êtres connaissent au cours de leur existence, la vie l’emporte toujours, et avec elle, une certaine folle insouciance, celle finalement de refuser d’anticiper l’avenir pour ne pas savoir, ne pas vouloir savoir qu’à la fin de la route, il y aura toujours un cimetière ou un crématorium.

Une fois cela dit, de manière très théorique, il y a des personnes qui voient la mort s’approcher réellement près d’elles. Les personnes âgées, mais si à 80 ans, on peut se dire que l’échéance n’est plus très loin, certaines peuvent vivre parfois au-delà de 100 ans, et ces vingt années, dont on martèlera que cela dépendra de l’état de santé pendant cette période, c’est carrément une génération nouvelle, des arrière-arrière-petits-enfants peut-être, des technologies qui ont évolué, un monde totalement différent finalement. C’est exaltant de durer.

À condition évidemment de ne pas avoir de problème de santé, mais ces problèmes, hélas, on peut aussi les rencontrer jeune, très jeune même. Et c’est sans doute la deuxième catégorie des personnes qui voient leur mort se rapprocher vite, celles qui sont malades, dont l’état de santé montre qu’elles seraient "condamnées", un vilain mot car aucun médecin ne peut en fait connaître l’avenir. Cependant, il est possible que cette vie qui se rétrécit devienne insupportable à la personne malade et c’est pour cette raison que le législateur français a adopté, à la quasi-unanimité (ce qui est rare et donc à souligner), plusieurs lois sur la fin de vie (chacune améliorant la précédente), la dernière étant la loi Claeys-Leonetti promulguée le 2 février 2016.

Celles-ci proposent comme principes la lutte contre la souffrance et la liberté du patient de se soigner ou pas. Pour lutter contre la souffrance, il y a les soins palliatifs qui demandent des moyens budgétaires et qui répondent à la grande majorité des situations difficiles. Pour les autres situations, la possibilité d’une sédation profonde et continue permet "l’endormissement" du patient sans transgresser la barrière morale et sans violer le serment d’Hippocrate, à savoir, sans donner délibérément la mort. En la laissant juste venir dans les meilleures conditions de confort, c’est-à-dire, sans souffrance.

D’autres situations, certes, laissent entendre que la mort pourrait être proche. C’est hélas la situation de Serge Atlaoui dans une prison de Jakarta, condamné à mort pour un crime qu’il dit ne pas avoir commis (trafic de drogues) et qui a épuisé tous ses recours judiciaires. C’est le cas plus généralement de tous les condamnés à mort qui attendent plus ou moins leur grâce ou leur exécution. C’est le cas aussi de situations de guerre, de crime, de prise d’otages, etc. où la mort violente peut survenir rapidement.

Vincent Lambert, lui, ne se retrouve dans aucune des situations décrites plus haut. Car il est vivant, il n’est pas en fin de vie. Cela fait six ans que certains voudraient arrêter sa vie en arrêtant de le nourrir et de l’hydrater (la première procédure d’arrêt de soins a commencé le 10 avril 2013), et cette procédure a été faite sous prétexte que Vincent était en fin de vie, et avec le recul, on voit bien qu’il n’était pas en fin de vie, il vit toujours, malgré tout, malgré plusieurs semaines sans alimentation (jamais une personne a montré qu’il tenait autant à la vie dans une telle situation). Vincent s’accroche à la vie, il n’est pas dans le meilleur état de santé, mais il vit, et il n’est pas seul car il a des personnes autour de lui qui veulent l’aider, l’accompagner et qui l’aiment. Les médecins qui soignent des patients dans la phase terminale de leur maladie témoignent souvent que les rares personnes qui réclament l’euthanasie sont celles qui semblent en manque d’amour.

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Certains promoteurs de la loi Claeys-Leonetti (qui, rappelons-le, est une loi précieuse, à la fois sage et subtile, prenant en compte la spécificité de chaque situation humaine) expliquent que si cette loi devait ne pas s’appliquer à Vincent Lambert, alors, inéluctablement, une loi légalisant l’euthanasie arriverait un jour en France parce que cela voudrait dire que la loi actuelle ne suffirait plus à répondre aux situations délicates.

Je trouve ce type de position (par exemple exprimée par l’un des auteurs de la loi, que je respecte beaucoup, Jean Leonetti, actuel vice-président de LR et caution centriste de Laurent Wauquiez) particulièrement malsaine, pour au moins deux raisons.

La première, c’est que Vincent Lambert est une personne unique et ce qui sera décidé de sa situation, de son avenir, de ses possibilités d’amélioration de vie, est unique, spécifique et ne devra jamais être pris comme un modèle, un exemple, un cas général. En quelques sortes, c’est le risque de l’écho médiatique, la situation de Vincent est instrumentalisée, elle l’est des deux côtés, par ceux qui demandent l’arrêt des soins comme ceux qui demandent leur maintien. Elle est nécessairement instrumentalisée car elle est médiatisée. Elle le sera aussi par la justice car cette situation créera un précédent par la jurisprudence.

La seconde raison, sur le fond, c’est que cette affirmation est fausse. Le problème n’est pas dans les moyens d’interrompre une vie douloureuse qu’il faut à tout prix achever. La loi actuelle le permet par la sédation profonde, sans souffrance pour la personne concernée. Le problème est ailleurs, il est dans la liberté du patient, ce qui signifie que pour l’exercer, il faut qu’il puisse exprimer clairement sa volonté.

Or, Vincent n’a jamais exprimé de volonté, ni avant son accident, le 20 septembre 2008, ni moins après, où son état physiologique ne le permet pas. Il n’a pas rédigé de directives anticipées, il n’a désigné aucune personne de confiance, comme le propose la loi actuelle. Certes, il a maintenant une tutrice, son épouse, mais cela ne concerne pas le domaine de la fin de vie, le fait d’être tuteur ne s’applique pas à cette loi Claeys-Leonetti mais plutôt aux éventuelles affaires administratives et financières, matérielles.

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Le problème, qui a fait que les tribunaux administratifs ont été beaucoup sollicités, c’est que la famille, l’entourage très proche n’a pas d’accord sur l’avenir de Vincent. Son épouse veut l’arrêt des soins, ses parents veulent le maintien des soins et le transfert dans une unité qui connaisse la situation très spécifique de Vincent (plusieurs établissements ont déjà proposé de lui ouvrir leurs portes).

Aucune loi ne pourra résoudre une absence de consensus familial. On aura beau jeter des anathèmes, dire par exemple que les parents sont des catholiques intégristes (ils ne sont que des parents aimant leur fils), mais on peut aussi dire que l’épouse veut "en finir" pour pouvoir refaire sa vie. Si c’était le cas, on pourrait la comprendre mais cela ne justifierait pas pour autant l’arrêt des soins.

Ce n’est pas tout à fait ce qu’a dit le chef de service qui a initié la première procédure d’arrêt de soin, mais c’est quand même son sens général. Répondant à des questions de Cécile Bouanchaud le 10 juin 2015 sur Europe 1, le docteur Éric Kariger a déclaré en effet, pour fustiger la diffusion d’une vidéo prise par un ami de Vincent qui le montrait vivant : « Ca s’appelle de la manipulation. J’en ai les larmes aux yeux en vous parlant. C’est douloureux, c’est dramatique. C’est irrespectueux pour le malade, pour son épouse et sa fille, qui ne peuvent pas faire le deuil, à travers cet acharnement qui vient de leur propre famille. C’est dramatique. ».

Comme je l’ai dit plus haut, la médiatisation entraîne nécessairement une part d’instrumentalisation et donc de manipulation de part et d’autre. Ce qui est dramatique, et cette réaction du médecin a de quoi faire frémir sinon bondir, c’est qu’il parle de "deuil" comme si Vincent était déjà mort.

C’est sûr, c’est certain, les proches de personnes très dépendantes vivent un enfer, c’est un changement radical de vie, c’est une transformation qui dévaste les projets de vie, qui est lourd à porter, qui tue même (50% des proches aidants meurent avant la personne dépendante qu’ils accompagnent), mais la question n’est pas là, la question n’est pas de dire que pour supprimer les conditions de cette vie tragique des proches, il faut supprimer la personne dépendante. C’est le respect de la personne humaine et la dignité humaine qui sont en cause, là.

La loi sur la fin de vie est pour soulager la douleur des personnes en fin de vie, pas pour soulager la conscience des proches, leur faciliter une vie particulièrement dévastée psychologiquement et matériellement, par cette dépendance de l’être cher. C’est important de souligner cet élément. Du reste, il faudrait prévoir l’accompagnement psychologique des proches aidants, leur vie est à rude épreuve, il est difficile de ne pas flancher.

Il n’est pas temps de faire le deuil. Vincent l’a démontré depuis six ans. Il vit, il est même capable probablement de vivre encore longtemps. Il est encore jeune. Les experts sollicités par le tribunal administratif ont conclu en novembre 2018 que Vincent ne souffrait pas, que son maintien en vie n’était pas une "obstination déraisonnable" malgré l’irréversibilité constatée de son état de conscience minimale (mais ce constat est en fait incertain, aucun spécialiste sérieux n’est prêt à donner dans des affirmations définitives en ce domaine).

Il est temps en priorité de tout faire pour que la vie de Vincent soit la plus confortable possible. Qu’on lui aménage son confort de vie sans lequel il ne pourrait jamais progresser, si jamais il pouvait encore progresser. Qu’il puisse parfois quitter sa chambre dont il est actuellement retenu prisonnier. Qu’il puisse bénéficier de soins de kinésithérapie. Qu’il puisse se déplacer en fauteuil roulant, se promener dans un jardin, voir la vie. Qu’il puisse jouir de tous les soins dont il a besoin et que, manifestement, cet hôpital de Châlons-en-Champagne ne lui procure pas parce qu’il n’est pas compétent dans le domaine de ses pathologies.

C’est pourquoi la décision du Conseil d’État est tant attendue par la famille et les proches. La vie de Vincent ne peut pas rester en l’état. Mais l’État ne peut pas se permettre, dans sa toute-puissance régalienne, d’arrêter sa vie. Le principe de solidarité, c’est au contraire de protéger les plus fragiles, pas de les sacrifier.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Illustrations : les peintures sont de Salvador Dali.


Pour aller plus loin :
Vincent Lambert entre la vie et la mort.
La tragédie judiciaire et médicale de Vincent Lambert.
Le retour de la peine de mort prononcée par un tribunal français.
Le livre blanc des personnes en état de conscience altérée publié par l’UNAFTC en 2018 (à télécharger).
Vincent Lambert et la dignité de tout être humain, des plus vulnérables en particulier.
Réglementation sur la procédure collégiale (décret n°2016-1066 du 3 août 2016).
Le départ programmé d’Inès.
Alfie Evans, tragédie humaine.
Pétition : soutenez Vincent !
Vers une nouvelle dictature des médecins ?
Sédation létale pour l’inutile Conseil économique, social et environnemental.
Vincent Lambert et Inès : en route vers une société eugénique ?
Le congé de proche aidant.
Stephen Hawking, le courage dans le génie.
Le plus dur est passé.
Le réveil de conscience est possible !
On n’emporte rien dans la tombe.
Le congé de proche aidant.
Un génie très atypique.
Les nouvelles directives anticipées depuis le 6 août 2016.
Un fauteuil pour Vincent !
Pour se rappeler l'histoire de Vincent.
Dépendances.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".
Euthanasie ou sédation ?
François Hollande et la fin de vie.
Les embryons humains, matériau de recherche ?
Texte intégral de la loi n°2016-87 du 2 février 2016.
La loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016.
La leçon du procès Bonnemaison.
Les sondages sur la fin de vie.
Les expériences de l’étranger.
Indépendance professionnelle et morale.
Fausse solution.
Autre fausse solution.
La loi du 22 avril 2005.
Chaque vie humaine compte.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190329-vincent-lambert-fdv2019cj.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/vincent-lambert-entre-la-vie-et-la-214301

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/04/14/37258067.html





 

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4 avril 2019 4 04 /04 /avril /2019 03:06

« L’écrit s’en va. S’il trouve des lecteurs, mon vœu est qu’ils y entendent ce qui les éveillera à leur propre parole. » (Maurice Bellet).


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Cela fait déjà un an que Maurice Bellet, grand penseur chrétien, est mort à l’âge de 94 ans. C’était le 5 avril 2018 et il travaillait encore sur des livres et participait à des rencontres quelques jours auparavant. Probablement parce qu’il a été à la confluence de la philosophie, de la théologie, de la psychanalyse, de la sociologie et même de la poésie, il est "inclassable". La disparition du prêtre, pourtant auteur de plus d’une soixantaine d’ouvrages très denses, a eu très peu d’échos médiatiques en dehors de médias plus ou moins "spécialisés" (notamment les médias chrétiens).

Car il était difficile de définir Maurice Bellet : prêtre ? pas porteur pour les bouffe-curés ! philosophe ? on ne va rien comprendre ! psychanalyste ? cela peut faire peur et faire fuir ! etc. En plus d’une pensée très originale, incisive et profonde, souvent complexe, il maniait un style parfois très poétique qui pouvait déconcerter, et rendre encore plus difficile sa compréhension. Il était d’abord le témoin d’une désespérance, à l’écoute des détresses humaines parfois les plus sordides. Il connaissait le mal mais il voyait aussi le bien. Toute sa vie, finalement, a été consacrée à cette impossible équation de Dieu : Dieu est tout puissant, Dieu est bon et le Mal existe. La clef, c’est la liberté de l’humain. Cette liberté peut être sa détresse.

Heureusement, on sait que sa pensée ne restera pas inerte malgré sa disparition. Son œuvre, gigantesque, restera vivante et beaucoup aujourd’hui comptent l’animer, la faire vivre, la rendre vivante. Car Maurice Bellet fut avant tout un précurseur. Jean-Jacques Guillebaud a écrit : « Maurice Bellet a jeté les fondements d’un autre christianisme. ». Un christianisme qui soit à l’écoute des gens, qui s’adapte à eux, à leur vie, à leur mode de vie. Cela ne veut pas dire un christianisme qui renonce à ce qui fait le christianisme, mais un christianisme qui soit traduit à notre époque, à notre époque moderne et déchristianisée. Il y a des paroles qui ne sont plus audibles aujourd’hui, il faut les renouveler, les adapter. Des évêques français ont demandé en 2016 à des enfants et à des jeunes ce qu’ils proposeraient pour améliorer l’Église et l’une des choses qui revenait fréquemment, c’était d’adapter son langage. C’était une partie du travail de Maurice Bellet.

Collaboratrice de Maurice Bellet, Myriam Tonus a publié ces dernières semaines, le 2 janvier 2019 chez Albin Michel, un livre intitulé "Ouvrir l’espace du christianisme" avec pour sous-titre : "Introduction à l’œuvre pionnière de Maurice Bellet" : « Oui, la pensée de ce théologien hors norme (…) est véritablement pionnière. (…) Ce livre (…) veut offrir des portes d’entrée et de lecture accessibles vers une œuvre qui ouvre tout grand l’espace d’un christianisme de grand souffle, vraie bonne nouvelle pour la vie de chaque humain. ». Je n’ai pas lu ce livre et je ne peux rien en dire de plus sinon qu’il était le fruit d’une demande tant de l’éditeur que de nombreux lecteurs de Maurice Bellet.

D’un point de vue éditorial, le début de l’année 2019 fut marqué par la publication le 16 janvier 2019 chez Bayard du dernier manuscrit de Maurice Bellet, qui était déjà achevé à sa disparition, et qui est intitulé : "Le Messie crucifié", sous-titré : "Scandale et folie", reprenant cette phrase de saint Paul : « Nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations. ». L’éditeur indique : « Pour Maurice Bellet, on peut sauver le monde du chaos et l’homme de la misère si l’on aime Dieu par la seule force de l’esprit critique. ». Comme ses précédents ouvrages, cet ultime livre est difficile à lire, il faut prendre son temps, relire, méditer certaines phrases.

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Parallèlement, chez Albin Michel, a été réédité le 2 janvier 2019 son ouvrage "La Voie" en deux tomes ("I. En quête de haute tendresse" ; "II. Traversée vers l’éveil") dont le texte a été aéré, disposé d’une manière plus légère et intelligible que précédemment. Sa première édition date de 1982. En 2018, l’éditeur (Jean Mouttapa) explique : « Il était devenu le livre de chevet pour des milliers de ses amis et de ses lecteurs, qui étaient souvent les mêmes. Il a accompagné des vies, il en a peut-être sauvé. Il était posé sur l’autel lors de l’enterrement du théologien-poète. ». Et l’éditeur de justifier cette réédition ainsi : « Il nous a semblé que son propos totalement adogmatique, d’une simplicité puisée au plus profond de l’expérience, répondait de manière prophétique à ce qui était depuis toujours le rêve de son auteur : donner à entendre une parole audible par tous. ».

Ces deux ouvrages, parce qu’ils sont "d’actualité" (éditoriale), sont facilement "trouvables" (disponibles) dans les (bonnes) librairies. Il faut préciser qu’en dehors de ces ouvrages, il est plutôt difficile de trouver ses autres ouvrages (dont certains sont "épuisés") sans commander à des librairies particulières, parce qu’il n’a jamais voulu tomber dans le show-business médiatique des paillettes.

Je ne jetterai donc pas de paillettes, mais je propose de "picorer". Dans les deux tomes de "La Voie", ouvrage de référence, je propose en effet de prendre quelques citations de Maurice Bellet qui m’interpellent ou me font sens et de les présenter, sans forcément reprendre la cohérence de son ouvrage qu’un simple article ne suffirait pas à exposer (et je ne me sentirais pas non plus capable de le faire), afin de faire vivre la citation mise en début d’article.

Ces "textes picorés", je les propose ici sans volonté de cohérence, un peu comme un touriste de la pensée intellectuelle, pour le plaisir des mots et des réflexions immédiates, au hasard de ses lectures, un peu comme mettre une petite graine dans un pot de yaourt sous du coton, graine qui pourra peut-être pousser, ou pas, et aussi pour donner un "échantillon" de la belle écriture de Maurice Bellet qui pourrait, qui sait ?, donner envie de le lire, conduire à lui.


La cruauté

Dans "La Voie I", Maurice Bellet parle de la cruauté : « La cruauté de la faim garde quelque chose d’honnête : le besoin crie, l’autre gêne, on l’ôte pour passer ou pour prendre. C’est dur et net. ». Aussi d’une autre cruauté : « Mais l’absence de faim fait sortir une autre cruauté. C’est une cruauté d’indifférence : elle ne sait pas, elle est aveugle, elle anéantit sans savoir. ». Et de s’expliquer : « L’homme riche n’a aucune idée de ce qu’est la vie pauvre, il n’en imagine rien, il n’y songe pas. Il a plutôt souci de ce qu’il croit lui manquer encore ; et son avidité enfle férocement les conflits bien au-delà de ce que provoque la concurrence des besoins. De tous ce que les riches, peuples et individus, accaparent, que faut-il à la faim stricte et à même au goût de la fête ? Fort peu. Le reste est fausse faim, qui instaure le règne de la cruauté. Mais c’est un règne invisible à ceux-là même qui sont au cœur. ».

En quelques phrases, Maurice Bellet sait mettre des mots sur des pans entiers de l’humanité, plutôt la face immonde. Il poursuit ainsi : « L’étouffement de la faim d’amour engendre une extrême et inconsciente dureté. Comment comprendre autrement la férocité sans mesure de tant d’éducations, y compris libérales ou avancées ? (…) Par-dessous, divague un désir, rendu fou. ».

En introduction, il a des mots terribles pour décrire des détresses : « Il y a pire que la faim : c’est de ne plus avoir faim. (…) La faim d’amour aussi peut mourir. Ca donne ce que notre monde appelle, avec son humour si particulier, des "maladies mentales". L’enfant se retire hors de la trop grande douleur, du refus qu’il ne peut supporter, vers cet en dedans qui est hors la vie, hors l’amour, hors tout ; plus tard, l’enfant en l’homme répète la détresse initiale. Ou bien, le manque délire, la faim d’amour ne sait plus son nom, elle se fait obsession persécutrice, théâtre fou, pouvoir de la cruauté, dénaturation des rapports humains. La faim d’amour devenue folle cherche sa voie insensée parmi les décombres et les cris de terreur et dans le silence étouffant de ce qui aurait dû être dit et ne le fut pas. ».

Puis, il parle de cette mystérieuse "Voie" qui fait le titre de son ouvrage : « Quant à celui qui n’a pas faim de la Voie (…), celui-là est prêt pour la cruauté majeure. Il ne le sait pas encore, peut-être, il est encore dans l’illusion de ses bons sentiments, de sa culture, de sa moralité. Il suffira d’un choc, peut-être léger, d’un glissement, d’un écart imprévu. ». En lisant cela, j’imaginais tout de suite la période de l’Occupation. En période normale, on peut être neutre, indifférent, mais quand il y a à sauver ou à dénoncer, la neutralité n’existe plus, c’est ce "glissement" qui m’évoque cette situation : on peut alors devenir un héros (un "Juste") ou alors, un "salaud" (un "collabo", un délateur).

Le théologien continue : « Car il est prêt : fruit bon à cueillir par le premier démon qui imposera, à cet homme vide, sa loi de fer. Et quant à cette grande faim devenue dévoyée et pervertie, est-il nécessaire de rappeler ce qu’elle a engendré de fanatismes et fureurs, inquisitions, massacres et horreurs en tous genres ? ».

Ensuite, Maurice Bellet poursuit son escalade de la cruauté. Son troisième degré : « Faim de la faim de l’autre : elle se nourrit et se repaît directement de la détresse d’autrui. ». Dans le genre sadique : « Quelques héros démoniaques, du genre nazi, ou quelques grands libertins donnent une image de cette faim de mort, de la mort active, infligée, jouie. Mais elle erre un peu partout. À sa cruauté nue s’ajoutent la complicité et la complaisance : fascination de l’horreur et de l’abjection, admiration pour la sombre grandeur, cela aussi est détresse. ».

Quatrième degré de la cruauté, « de l’ordre du mensonge » : « Elle aveugle : c’est sa tâche première. Elle brouille, confond, détourne. (…) Elle veut que l’autre y soit trompé, qu’il prenne son mal absolu pour le bonheur. (…) Elle est essentiellement perversion. (…) Cette cruauté-là est dérision. Elle achève la tragédie de la cruauté dans une sorte de comédie abjecte, absolument sans gaieté. ».


La tendresse

Ce premier tome de "La Voie", Maurice Bellet l’a consacré à la "haute tendresse". En particulier : « La tendresse est étrange au savoir. Le savoir doute. Comment, dit-il, la tendresse serait-elle plus, au mieux, que le tendre refuge des humains, leur chaleur minuscule perdue au sein de l’univers froid ? Comme sa fermeté et sa hauteur seraient-elles plus que ce qui se joue entre les hommes, pour leur assurer une vie un peu habitable, tandis que la mort, déjà victorieuse, précède et suite ? ».

Il propose : « L’homme tient à être justifié d’être en sa détresse, il veut avoir pour lui, tel qu’il est, l’évidence. Même la culpabilité est, à cet égard, satisfaction : elle donne à la tristesse de quoi se loger. Or la haute tendresse déloge abruptement de ce lieu-là. Elle ne dit pas seulement que le moi ou que l’homme ne sont pas le centre de tout : elle dit que notre monde et notre tout ne sont pas le tout et que nous ne pouvons même pas nous fier à notre condition humaine. Elle inaugure l’ailleurs de tout. ».

Notion de décentrement : « Pensée impensable, décentrement si dur qu’il semble condamner toute puissance et toute science. Or c’est l’inverse : départ d’une science et d’une efficience inespérée, puisque le décentrement est extrême et que l’homme y devient attentif à ce qui surgit hors du monde qu’il s’est fait. (…) La pensée doute : où est la preuve ? La tendresse est sans preuve, sans autre preuve qu’elle-même en son fruit : la toute primitive présence, où se défait le nœud absolu de la détresse. ».

Affichage : « La tendresse est cachée. (…) C’est donc bien mauvais signe lorsque, en son nom, il y a étalage et prétention. C’est pourquoi (…) beaucoup seront, sur la haute tendresse, d’une discrétion extrême. Ils seront sévères et railleurs pour tout ce qui discourt d’amour, de fraternité ou de communication ; le mot "tendresse" ne leur plaira pas davantage, ou beaucoup moins. (…) Elle habitera ce silence, en deçà de tout ce qui serait déclaration et conscience. Ce qui paraîtra d’elle aura l’air d’être son contraire ; ce sera critique, distance, pensée froide, activité sévère et efficace. ».

Quelques "définitions" de la tendresse : « C’est le visage du monde, la mémoire, le rêve et le poids des jours. (…) C’est la lumière entre les arbres, au commencement du matin. C’est le souffle profond, quand vient l’heure du soulagement et de la vérité. C’est le corps aimant, c’est la marche au bord de la mer, c’est la veillée à la maison, c’est le premier jour et la cent millième fois. C’est la foule et le solitaire, c’est le travail, c’est la douleur, c’est la détresse elle-même : car la tendresse sauve tout. ».

Le don : « Le don n’a rien à voir avec cet exercice de la moralité ou de la ferveur qui "appelle" ou "exige", en sorte que l’homme ou la femme sont vidés d’eux-mêmes, pompés, saignés, au profit de fait de quelque doctrine ou parti. (…) La haute tendresse se méfie souverainement de ce désintéressement-là. Il est impossible à l’homme de ne pas être attaché à lui-même. La volonté de faire du bien par pur devoir ou par amour est encore une contrainte intérieure et voulue : c’est-à-dire, en vérité, une dépendance qui ne se connaît pas. ».

Et Maurice Bellet continue immédiatement avec ce verbe lucide et franc : « Elle est encore tristesse et ce qu’elle donne, à travers ses activités et ses œuvres, est encore en fin de tout la tristesse (sinon pourquoi tant de vies vouées à de justes causes collent-elles si bien la mort à ceux qu’elles touchent ?). Ou bien le désintéressement réclame en secret : il a son salaire dans l’orgueil, la domination, le droit à la reconnaissance. Mieux vaut l’homme qui, donné à lui-même, n’a pas à extorquer de quoi être. ».

Pas de retour d’ascenseur attendu avec la tendresse : « [La tendresse] donne, non point pour avoir en retour le juste équivalent, mais parce qu’elle donne : c’est sa nature. Il n’est pas étonnant qu’elle soit suspecte, qu’elle paraisse fuyante, ou folle, ou abusée, et il est vrai qu’on peut en faire le prétexte à la pire injustice, envers soi-même ou envers autrui (…). Ainsi, par rapport aux arrangements raisonnables et aux usages commodes, la douce tendresse est-elle sauvage. Elle pousse et bouscule les règles admises du bien vivre, comme la végétation de la jungle pousse et écarte les vieux temples. (…) La tendresse est une communion brutale avec toute faim. La voilà sans repos. (…) Qui donne se nourrit de donner, faim apaisée et renaissante. ».

Aspect quasi-écologique et créatif : « La tendresse s’adresse à tout. Elle ne sépare pas l’homme de ce qui donne à l’homme sa demeure ; elle n’oppose pas l’homme et le reste. Elle est amour des bêtes (…). Elle est amour de la terre et de la mer, du ciel et des au-delà immenses. L’espace infini ne l’effraie pas. Elle jubile de la science qui ouvre sa voie vers l’inconnu. Elle aime ainsi par goût et non par principe (…). Elle est odeur et toucher, saveur et musique. (…) La tendresse, bondissante, est l’allégresse violente de toute la création. ».


Le retour de la détresse

Dans le second tome de "La Voie", Maurice Bellet parvient à mettre des mots sur des angoisses indicibles : « Rien ne m’assure que la détresse ne reviendra pas, imprévisible, hors de toute raison et de tout espoir, et jusqu’à ma mort. La détresse est comme les vagues de la mer : assaut indéfini, toujours renouvelé, d’une eau en réalité immobile. Visions suffocantes. ».

Par exemple, le deuil d’un être cher : « Ce visage que j’aime, un jour ne sera plus qu’os et dents, sans chair et sans regard. Ceci n’est pas un fantasme ou une terreur d’enfant ; c’est une chose sûre et qui vient. Puis-je encore regarder le visage aimé ? ».

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Depuis ma propre mort : « Ma propre fin, je n’en ai aucune idée, sauf ce ressenti parfois : toutes choses s’éloignent, et les autres, et même le visage aimé, ils sont sur l’autre rive, la rive des vivants, me laissant seul m’enfoncer dans l’inconnu. Et cette séparation est odieuse et épouvantable. ».

Jusqu’à la mort de tout mon monde : « Le soleil sera mort dans quelques centaines de millions d’années. Toute vie cessera sur la terre ; et la terre elle-même, sans doute, disparaîtra dans un gouffre stellaire. Et le monde où nous sommes, sa démence ! Le chemin de fait de toute vie conduit vers la mort. ».


La révolte violente contre l’organisation du monde

Le diagnostic social de Maurice Bellet est d’une rudesse à toute épreuve, fustigeant « la bêtise, la cruauté bassement bête, aveugle, insensible et irréformable » : « Elle est plus forte même que l’intérêt. Ah, si seulement les hommes étaient égoïstes ! Même pas ; ils appellent "réalisme" leur démangeaison suicidaire et leur imbécillité. (…) L’immense gâchis humain ! ».

Et de constater en particulier : « L’intelligence même est corrompue. D’honnêtes savants travaillent consciencieusement à fabriquer de quoi détruire plusieurs fois l’humanité. Je suppose qu’ils ont des justifications rationnelles à leur activité. ».

Condamnation du pouvoir administratif : « La figure la plus achevée de cette basse et cruelle bêtise est le bureaucrate tortionnaire, qui réduit des hommes et des femmes au désespoir simplement parce qu’il exige que ses formulaires soient remplis. Il ne sait même pas qu’il torture. Mais, tout de même, il en jouit ! Abjection. ».

La faim dans le monde : « La terre abîmée. L’avenir perdu. Le règne hurlant de la faim. La faim du corps, chez des centaines de millions d’hommes ; et chez les mieux nourris, l’autre faim, tellement inassouvie et égarée qu’il se peut qu’elle cesse, et alors s’ouvre l’espace terrifiant de la tristesse pure. Quels monstres ne peuvent-ils pas sortir de cette nuit ? (Nous devrions pourtant être avertis ; il n’est pas si loin de nous, le prophète à la croix gammée !). ».

Le gâchis humain : « Dans les pays riches, tant d’hommes et de femmes enroulés serrés autour du nœud indéfaisable ; vies de détresse pure, de désespoir goutte à goutte, ennui exaspéré, solitude, dessèchement, peurs, errances forcenées ; l’incurable, l’immonde gâchis humain ! Et tout ça pour le délire de pouvoirs imbéciles, la jouissance sotte et maladive de l’argent, de l’appareil bureaucratique, des faux savoirs. ».

La faute à qui ? À tous : « Si seulement nous étions innocents ! Mais l’aberrant demeure et persiste par le soutien et la complicité de presque tous. Le désir des masses n’est pas si beau que l’ont imaginé les révolutionnaires. En face de cette toute-puissance de la bassesse-bêtise-cruauté, la tendresse paraît niaise, c’est une cantilène d’enfants sages, alors que les fauves déments organisent le monde. ».

Que faire ? « Écœurante humanité. Oui, tout pourrait être différent. Il faudrait un peu de largeur, un peu d’esprit, de l’invention, du généreux, du gratuit, du libre, un peu du feu léger et vif de l’immortelle gaieté ! Mais ces qualités légères et rares sont anéanties sous le béton des organisations, des compétences et des envies. ».

Le texte a été publié en 1982, mais il pourrait par exemple rester d’actualité avec la crise des gilets jaunes : « Ne nous reste-t-il qu’à entretenir le feu de la fureur, comme le dernier refuge de notre dignité ? (…) À qui a bu l’eau et le sang de la tendresse, ce retour à la paix altière (…) n’est plus possible. (…) La douleur du monde égaré le transperce comme une lame. ».


Toute voie est bonne : l’éveil

Il n’y a pas un chemin particulier : « L’âme de la connaissance est la haute tendresse, et non la volonté de dominer, ou la curiosité avide, ou la froideur détachée, ou la frénésie secrète du moi-sujet qui veut s’approprier la place divine. Toute voie est bonne, qui connaît sa propre mort ; qui sait, quand sa puissance est à l’extrême, que sa puissance va lui manquer, pour qu’elle connaisse enfin la tendresse comme tendresse, don éclatant, plus dur que la plus dure pensée. ».

Une parole lucidement décapante : « Toute critique est bonne. Et ce qui paraît le plus sûr et le plus admis est précisément ce qui doit être le plus durement travaillé par le doute, l’absence, le vide. Il n’y a pas de situation privilégiée. Tout est donc bienvenu, qui sert au nettoyage. Vive la critique, sous toutes ses formes ! Vive le décapage et la purge sans pitié du "religieux", du "philosophique", et tout autant du "révolutionnaire", du "scientifique", de "l’analytique". Car tout mérite, en cette affaire, la dure clarté  d’une raison qui ne passe rien. ».

Jusqu’où aller dans sa révolution intérieure ? « Le seul reproche qu’on puisse y faire à la critique, le seul, c’est de ne pas aller assez loin, c’est de s’empêtrer un peu en route dans ses propres certitudes, c’est de ne pas avoir l’audace sans réserve de descendre au fond de la tristesse. ».


Lucide et dérangeant

J’avais averti. J’ai picoré. J’ai grignoté quelques paroles de Maurice Bellet, très profondes et, en même temps, ce qui n’est pas un inconvénient, très bien écrites. Quelques phrases parmi tant d’autres. Des phrases chocs, des mots éveillés, un sursaut de conscience, un bousculement des neurones et des sens.

Maurice Bellet ne peut pas laisser indifférent car il parle au plus profond de chaque être, au cœur, aux entrailles, au regard, disons-le, puisque c’est le mot, à "l’âme" (« Qu’est-ce que l’âme, sinon tout l’homme, entendu, vu et goûté selon sa hauteur, et non d’avance rabaissé et contraint ? »). Ses ouvrages vont rester, durer, vont mûrir, être mûris par des générations de lecteurs, de nouvelles générations. Le verbe si clair, si lucide, si visionnaire…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Site officiel de Maurice Bellet.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse, dans La Voie.
Maurice Bellet, en pleine immersion dans son temps.
La disparition de Maurice Bellet.
Quelques citations de Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apollinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190405-maurice-bellet.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/maurice-bellet-cruaute-et-213923

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/03/24/37203818.html



 

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31 mars 2019 7 31 /03 /mars /2019 01:15

La journée du 17 septembre 1981 a été marquée ne France par l'ouverture du débat sur l'abolition de la peine de mort avec le discours de Robert Badinter, Ministre de la Justice, qui a fait date. On peut relire ce discours grâce aux documents du Journal Officiel.

Cliquer sur le lien pour télécharger le compte-rendu d 17 septembre 1981 (ficher .pdf) :
http://archives.assemblee-nationale.fr/7/cri/1980-1981-extraordinaire2/014.pdf

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190330-robert-badinter.html

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-19810917-debat-peine-de-mort.html


 

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29 mars 2019 5 29 /03 /mars /2019 02:44

« Leur vulnérabilité en appelle de notre part à l’expression d’obligations morales et de considérations politiques dès lors que le fil de leur existence tient aux égards et aux solidarités que nous leur témoignons. La vérité insoupçonnée d’une vie hors de nos représentations et même de ce qui nous paraît a priori humainement concevable et acceptable a émergé aux confins des pratiques soignantes : ces personnes nous imposent une considération et une réflexion plus exigeante et fondée que la compassion. » (Professeur Emmanuel Hirsch, Livre blanc sur les états d’éveil non répondant et les états pauci-relationnels, 2018).


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En cette fin du mois de mars 2019, le Conseil d'État est en train d'examiner, pour deux sujets, la situation très douloureuse de Vincent Lambert. La justice administrative est très sollicitée depuis plusieurs années parce qu'il y a un désaccord de fond majeur au sein de la famille de Vincent Lambert sur son avenir. Il s'agit de justice "administrative" car il s'agit de savoir si les lois concernant les relations entre médecins, hôpitaux, patients et familles sont bien appliquées ou pas. La complexité judiciaire que je propose ici d'évoquer ne doit jamais faire perdre de vue que dans tous les cas, derrière tous les jugements, les réflexions, les déclarations, il y a en jeu la vie d'un homme, une vie précieuse et digne, bien que diminuée.

Le lundi 18 mars 2019, une courte audience du Conseil d'État s'est déroulée pour savoir si la cour administrative d'appel de Nancy a eu raison ou pas de rejeter le 15 janvier 2019 la demande de dépaysement de l'affaire de fond sur l'application de la procédure collégiale qui, elle, a été jugée le 31 janvier 2019 sans attendre le pourvoi au Conseil d'État. Le lundi 25 mars 2019, le Conseil d'État a rejeté la demande des parents de dépaysement de l'affaire (l'instance administrative suprême a indiqué qu'il n'y avait "pas lieu de statuer"). Ce vendredi 29 mars 2019, le Conseil d'État est également en audience pour le recours sur le jugement de fond du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne annoncé le 31 janvier 2019. Tentons de revenir clairement sur cette triste histoire.

La décision du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne rendue publique le jeudi 31 janvier 2019 a de quoi scandaliser. Le juge administratif a donné son accord pour poursuivre la procédure d’arrêt de "soins" sur Vincent Lambert engagée par le CHU de Reims le 9 avril 2018. En langage clair, pour amener Vincent à mourir.

Cette décision de justice est la conséquence du recours fait auprès du tribunal administratif contre la décision du CHU. Quand l'hôpital a pris cette décision, le 9 avril 2018, l'un des avocats d'une grande partie de la famille de Vincent a déclaré : « Les parents de Vincent ont pris cette décision comme une condamnation à mort. ». La petite différence, c'est que le 9 avril 2018, c'était uniquement le CHU qui a pris la décision, sans décision judiciaire, alors que depuis le 31 janvier 2019, la justice a confirmé la décision du CHU. Vincent Lambert n'est évidemment coupable de rien, son seul tort est d'être dans un état qui est si diminué, à cause de sa conscience altérée, que certains proches voudraient le voir mourir. Pourtant, plus d'un millier et demi de personnes sont dans le même état que lui, avec la même dignité, et la première dignité, c'est celle de la vie. Vincent n'a pas de tuyauterie, il a juste besoin qu'on l'aide à se nourrir et à s'hydrater.

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Reprenons rapidement le fil de "l’affaire judiciaire" en cours (j’en ai beaucoup parlé ici). Je reprends ce qui est nouveau : lors d’une audience à la cour administrative d’appel de Nancy le 15 janvier 2019, le rapporteur général a recommandé de rejeter le recours demandé par les parents de Vincent de délocaliser l’affaire qui est jugée à Châlons-en-Champagne car ils considéraient que le tribunal n'était pas impartial. Cette cour a rejeté officiellement cette demande de dépaysement le lendemain, 16 janvier 2019.

L’audience au tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a donc eu lieu, le 21 janvier 2019, sans attendre l'appel sur la décision de dépaysement, et elle le fut de façon très tendue. Le tribunal s’est donné une dizaine de jours pour prendre et annoncer sa sinistre décision.

Pourquoi sinistre ? Parce les juges administratifs n’ont voulu lire qu’une partie du rapport des experts qu’ils avaient eux-mêmes demandé. Ils n’ont gardé que le "caractère irréversible" des lésions de Vincent. En clair, que la situation de Vincent Lambert serait sans aucun espoir de s’améliorer. Cette affirmation est d’autant plus audacieuse et péremptoire qu’on n’en sait rien, on n’est pas capable de comprendre tous les mécanismes du cerveau et les retours de la conscience sont très difficiles à analyser, certains l’ont été en dehors de toutes les prédictions, de toutes les "condamnations", car cette affirmation résonne comme une "condamnation". Les bons professionnels, ceux qui ont consacré toute leur vie à soigner ces patients particuliers, sont incapables de donner des affirmations aussi péremptoires à ce sujet, ils ne peuvent qu’émettre des hypothèses, des probabilités, des suppositions. Surtout lorsqu'on ne suit pas le protocole utilisé par les spécialistes pour faire les évaluations.

Mais le rapport avait dit autre chose qui allait à l’encontre de la procédure d’arrêt de soins : que le fait de nourrir et d’hydrater Vincent de manière artificielle ne constituait pas une "obstination déraisonnable". Or, cette autre conclusion du rapport, les juges l’ont oubliée, l’ont méprisée. Pourtant, sans "obstination déraisonnable", toute procédure d’arrêt de soins est considérée comme illégale par la loi Claeys-Leonetti. C’est donc un élément majeur dans l’analyse (juridique et médicale) de la situation.

Dans le cas de Vincent, les "soins" ne consiste pas en l'utilisation d'un appareil de respiration artificielle, par exemple, car Vincent respire tout seul, il n’a pas de tuyau en permanence fixé sur lui, mais il a simplement besoin qu’il puisse manger et boire, et il ne peut pas le faire tout seul. Sans manger et sans boire, évidemment qu’une personne ne peut que mourir, mais c’est valable aussi pour toutes les personnes bien portantes. Et j’attire l’attention aussi sur le fait qu’il y a des milliers de personnes, et j’en ai connu, hélas, personnellement, qui n’ont plus la possibilité de se nourrir et de boire tout seules, sans être pour autant "mourantes". Faut-il alors décider de les éliminer comme le voudrait une société de plus en plus marchande qui ne gère les vies humaines qu’à coups d’euros et qu’en coûts en euros ?

Une journaliste d’un magazine automobile a eu l’indécence de dire, sur le plateau de France 5 le 28 janvier 2019, que la limitation à 80 kilomètres par heure serait coûteuse économiquement parce que le coût des pertes de temps (minimes pourtant !) ne serait pas compensé par l’économie des vies qui seraient épargnées, tant de la mort ou de l’hospitalisation. Sans compter que je ne crois guère à cette conclusion comptable (le coût de la sécurité sociale dû à l’accidentalité routière est énorme), ce qui était instructif, c’était que même si c’était vrai, cette honorable dame n’avait pas pris en compte, pas mis dans la balance, les centaines de vies humaines quand même épargnées !

Avec Vincent, nous allons plus loin car on a peur de la dépendance, du handicap, et surtout, des situations irréversibles. Alors, oui, c’est plus simple de renoncer à la vie. Pas la sienne, mais celle du patient. Éliminons, éliminons ! C’est là un vrai scandale. C’est une véritable dérive de notre société. Et ce n’est pas cela qui permettra d’améliorer leur état un jour, si on ne veut plus les soigner aujourd’hui.

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Mille sept cents personnes sont aujourd’hui dans la même situation, très difficile, de handicap massif, d’impossibilité de communiquer, que Vincent. Faut-il donc se mettre à les éliminer ? Gagner des places de lit dans les hôpitaux pour des personnes malades un peu plus productives, plus efficaces dans la société, plus prometteuses pour leur état futur ?

Quelle étrange coïncidence : la chaîne France 2 a diffusé dans la soirée du 29 janvier 2019 un excellent documentaire du médecin et petit-fils de déporté Michel Cymes ("Hippocrate aux enfers") sur l’élimination de plus de 70 000 malades mentaux par les nazis, parce qu’ils coûtaient trop cher pendant la guerre et mobilisaient trop de lits qui auraient été "plus" utiles aux soldats blessés. Comment ne pas faire le parallèle ? Point Godwin ? Heures sombres etc. ? Mais qui prononce un arrêt des soins qui aboutira inexorablement à la mort ?

C’est vers cette société dans laquelle on tend. Certes, par petit pas, certes, de manière feutrée, sous couvert d’une légalité effrayante, sous couvert d’euphémismes pour ne pas parler d’eugénisme. La loi Claeys-Leonetti ne s’applique a priori qu’aux personnes en fin de vie, et ne devrait donc pas s’appliquer à Vincent qui vit, qui a prouvé qu’il vit, qu’il n’est pas en fin de vie, qui a vécu déjà dix ans, qui vivra encore longtemps s’il peut se nourrir et s’hydrater.

Ce que réclament ses parents, ses frères et de très nombreux amis de Vincent, c’est qu’il soit transféré dans une unité de soins spécialisée, car il est actuellement comme "séquestré", ne reçoit aucun soin qu’il devrait recevoir, à savoir des soins de kinésithérapie, une rééducation, et il reste enfermé, n’a pas le droit de bouger, d’être déplacé hors de sa chambre, en fauteuil roulant, de faire un tour à l’extérieur, d’être stimulé avec tous ses sens.





Dans sa décision, le tribunal donne deux "conclusions" infondées. « Il résulte (…) que le maintien des soins et traitements constitue une obstination déraisonnable. » : le "donc" va à l’encontre du rapport d’expertise demandé et remis en novembre 2018. Et il résulterait aussi « que la volonté de Vincent Lambert de ne pas être maintenu en vie dans l’hypothèse où il se trouverait dans l’état qui est le sien depuis dix ans est établie. » : comment établir justement l’absence de volonté exprimée avant son accident ? La seule volonté que Vincent a réellement exprimée dans les actes, c’est que malgré un mois sans nourriture, il a voulu vivre, il a refusé de mourir, il s’est accroché à la vie comme peu auraient pu le faire. C’est cela, l’établissement d’une volonté ? On "veut" par procuration, dans ce cas-là… Avant l'accident, Vincent, qui était pourtant très sensibilisé par cette hypothèse par son métier, n'a rédigé aucune directive anticipée, et aujourd'hui, on parle de témoignages qui n'existaient pourtant pas les première années après son accident.

L’ordonnance de référé du tribunal a de quoi glacer le sang. Elle explique que le médecin qui veut suspendre l’alimentation et l’hydratation a eu raison de retenir que « le maintien des soins et traitements qui sont prescrits à Vincent Lambert, dont l’alimentation et l’hydratation font partie, n’a pour effet que le seul maintien artificiel de la vie du patient ». Où est l’artifice ? Vincent vit, il ne peut pas se nourrir et boire tout seul, c’est normal qu’on l’aide. C’est une question de solidarité. Mais il vit, il vit pleinement. Toute personne qu’on nourrit serait-elle alors seulement maintenue artificiellement en vie ? Quelle jurisprudence compte-t-on faire de cette ordonnance ? Veut-on toutes amener ces personnes à la mort ?

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Le pire, sans doute, c’est d’expliquer que son état non seulement n’est pas acceptable par lui (il est impossible de le savoir), mais aussi par son épouse : « La limitation extrême ou totale de ses capacités d’accès à la conscience, de communication, de motricité, d’expression de sa personnalité, l’altération irréversible de son image, lui porte atteinte à un point qui n’est pas acceptable par lui-même et par son épouse et tutrice. ». Mais que vient faire l’état qui ne peut pas être supporté, ou plutôt accepté, par son épouse, soit-elle sa tutrice qui, d’ailleurs, est un statut qui n’a rien à faire dans une décision d’arrêt de soins (c’est bien précisé dans la loi Claeys-Leonetti et ce point a été longuement débattu au Parlement) ?

En écartant "d’un revers de la main" (selon l’expression du communiqué des soutiens de Vincent) l’avis de cinquante-cinq médecins spécialistes de l’évaluation de patients comme Vincent, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne n’a pas adopté une attitude neutre et rationnelle, voire impartiale. C’est la question que s’est posée l’un des avocats des parents de Vincent, maître Jean Paillot, le 23 janvier 2019, après l’audience du 21 janvier 2019 : « Sommes-vous en présence d’un tribunal impartial lorsque celui-ci, au moment de juger de l’état de Vincent, a déjà considéré (par mémoire écrit adressé à la cour d’appel administrative) que l’expertise se serait merveilleusement bien passée et que les experts auraient rempli toute leur mission : et ceci, alors qu’il nous a été interdit de discuter du protocole d’évaluation ? ».

Les cinquante-cinq médecins avaient écrit au tribunal administratif le 20 janvier 2019 pour contester la méthode d’expertise : « Monsieur Vincent Lambert n’a pas été évalué conformément aux règles de l’art. Cela est d’autant plus inquiétant que ce qui s’appliquera à sa personne pourrait, par la suite, concerner aussi tous ceux qui partagent sa condition. ».

La question est de savoir si les personnes les plus fragiles ont encore leur place dans la société d’aujourd’hui. Cette décision est très grave. Les avocats vont saisir le Conseil d’État mais la décision de ce tribunal remet en cause les valeurs fondamentales.

Maître Jean Paillot veut d’ailleurs sortir par le haut de cette affaire, c’est-à-dire porter avant tout attention à Vincent : « Non seulement Vincent Lambert peut être pris en charge dans un établissement spécialisé, mais il pourrait également être pris en charge à la maison. Son seul "traitement" étant son alimentation par une sonde entérale, il pourrait parfaitement sortir du CHU. Ceci a, au demeurant, été rappelé par les experts judiciaires, qui ont conclu leur rapport en précisant que Vincent n’est pas dans une situation d’obstination déraisonnable, qu’il ne souffre pas, qu’il ne nécessite aucune sédation, et qu’il pourrait parfaitement être placé en établissement de soins spécialisé. » (Genethique.org, le 23 janvier 2019).

Tout n’a pas été essayé pour Vincent. Il est temps de le soigner correctement en le transférant dans une unité adaptée à sa situation auprès de médecins expérimentés et spécialistés, et pas de le réduire à néant sans qu’il ne l’ait jamais voulu. On n’élimine pas un problème en éliminant une personne.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Illustrations : les peintures sont de Salvador Dali.


Pour aller plus loin :
La tragédie judiciaire et médicale de Vincent Lambert.
Le retour de la peine de mort prononcée par un tribunal français.
Deux interviews du Pr. Xavier Ducrocq, le 24 novembre 2018 dans "Valeurs actuelles" et le 26 novembre 2018 dans "Gèn-éthique".
Le livre blanc des personnes en état de conscience altérée publié par l’UNAFTC en 2018 (à télécharger).
Vincent Lambert et la dignité de tout être humain, des plus vulnérables en particulier.
Réglementation sur la procédure collégiale (décret n°2016-1066 du 3 août 2016).
Le départ programmé d’Inès.
Alfie Evans, tragédie humaine.
Pétition : soutenez Vincent !
Vers une nouvelle dictature des médecins ?
Sédation létale pour l’inutile Conseil économique, social et environnemental.
Vincent Lambert et Inès : en route vers une société eugénique ?
Le congé de proche aidant.
Stephen Hawking, le courage dans le génie.
Le plus dur est passé.
Le réveil de conscience est possible !
On n’emporte rien dans la tombe.
Le congé de proche aidant.
Un génie très atypique.
Les nouvelles directives anticipées depuis le 6 août 2016.
Un fauteuil pour Vincent !
Pour se rappeler l'histoire de Vincent.
Dépendances.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".
Euthanasie ou sédation ?
François Hollande et la fin de vie.
Les embryons humains, matériau de recherche ?
Texte intégral de la loi n°2016-87 du 2 février 2016.
La loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016.
La leçon du procès Bonnemaison.
Les sondages sur la fin de vie.
Les expériences de l’étranger.
Indépendance professionnelle et morale.
Fausse solution.
Autre fausse solution.
La loi du 22 avril 2005.
Chaque vie humaine compte.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190321-fdv2019ci-vincent-lambert.html

https://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/la-tragedie-judiciaire-et-medicale-212741

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26 mars 2019 2 26 /03 /mars /2019 03:29

« Je préfère penser, quant à moi, que tout devient possible dans une société dont les actes ne sont plus contrôlés par l’opinion populaire. Dès lors, le meurtre peut bien lui apparaître comme la solution la plus rapide à ses problèmes. Ce qui est affreux et nous donne de l’espèce humaine une opinion désolée, c’est que, pour mener à bien ses dessins, une société de ce type trouve invariablement les instruments zélés de ses crimes. » (Robert Merle, le 27 avril 1972).


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Dans cette préface à la nouvelle édition de son roman paru en 1952, l’auteur, très étrangement, dénonçait les égarements du régime nazi tout en soutenant les égarements du régime communiste jusqu’à l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979.

L’écrivain français Robert Merle est mort il y a quinze ans, le 27 mars 2004, à l’âge de 95 ans (né le 29 août 1908 en Algérie). Il avait donc une trentaine d’années pendant la Seconde Guerre mondiale. L’âge le meilleur dans la période la pire.

Élève en prépa à Louis-le-Grand, agrégé d’anglais (reçu premier), docteur en lettres avec un travail sur Oscar Wilde, Robert Merle fut professeur d’anglais dans plusieurs lycées successifs (à Bordeaux, Marseille, et il fut même un collègue de Jean-Paul Sartre à Neuilly-sur-Seine). Enseigner, c’est probablement la meilleure profession pour pouvoir écrire sans se soucier des lendemains. Sauf que pendant la guerre, tout le monde devait se soucier des lendemains. Fait prisonnier à Dunkerque en juin 1940, il fut déporté et interné jusqu’en 1943. Après la guerre, il fut nommé à l’Université de Rennes, puis celles de Toulouse, Caen, Rouen, Alger et Nanterre. C’était de Nanterre qu’il a vécu les événements de mai 1968 (ce qui a donné "Derrière la vitre", sorti en 1970).

Au-delà de l’enseignement, l’activité principale de Robert Merle fut l’écriture, après la guerre, comme pour la "digérer". Il fut très vite reconnu comme un romancier majeur avec "Week-end à Zuydcoote", publié en 1949 (chez Gallimard), qui lui a valu le Prix Goncourt. C’est un roman autobiographique qui raconte un épisode de la guerre, et le roman fut popularisé par le film du même nom réalisé par Henri Verneuil et sorti le 18 décembre 1964 avec Jean-Paul Belmondo, Jean-Pierre Marielle, Pierre Mondy, François Périer, etc. Ce film fut un grand succès du cinéma français (plus de 3 millions d’entrées en salles).

Robert Merl a écrit une douzaine de romans, plus une très ambitieuse fresque historique, des recueils de pièces de théâtre et des traductions d’œuvres anglophones (il a traduit notamment Jonathan Swift et Che Guevara). Il a également publié des essais biographiques ou historiques (sur Oscar Wilde, sur Ahmed Ben Bella, sur Fidel Castro, etc.).

Dans ses romans, qui peuvent être autobiographiques (comme le premier) ou, au contraire, de la science-fiction, comme "Un animal doué de raison" (1967), "Malevil" (1972), "Les Hommes protégés" (1974) et "Le Propre de l’homme" (1989), le thème de la guerre revient plus ou moins clairement.

Je voudrais retenir surtout son deuxième roman qui me paraît être une œuvre majeure pour l’histoire de l’humanité : "La mort est mon métier". Ce livre est sorti chez Gallimard en 1952, ce qui est étonnamment tôt et je suppose qu’à l’époque, il n’a pas reçu l’attention qu’il aurait méritée, car c’était encore un récit peu "audible" (ou peu "lisible", plutôt). Heureusement, à partir des années 1970-1980, ce roman fut "redécouvert" et aujourd’hui, avec la montée des intolérances, il mériterait d’être lu par tout jeune devenant citoyen. La lecture de ce livre peut être angoissante, émouvante, haletante, mais elle donne à réfléchir sur l’âme humaine, elle donne à imaginer les possibles inimaginables, elle donne aussi à comprendre ce qu’il s’est passé.

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De quoi s’agit-il ? Du récit de l’un des principaux acteurs opérationnels de la Shoah. C’est donc un "témoignage" majeur sur la manière dont l’horreur (exterminer tous les Juifs du monde) a pu s’industrialiser avec des considérations de coûts, de rendements, de productivité, etc. En s’appesantissant sur la vie d’un homme, Rudolf Lang : « Au début, j’éprouvais une impression pénible. Puis, peu à peu, j’ai perdu toute sensibilité. Je crois que c’était nécessaire : sans cela, je n’aurais pas pu continuer. Vous comprenez, je pensais aux Juifs en termes d’unités, jamais en termes d’êtres humains. Je me concentrais sur le côté technique de ma tâche. ».

Véritable travail d’ingénieur. Par exemple, changer les méthodes anciennes. Inconvénient des camions-gazeurs : « Au début, on ouvrait les portes du camion, on croyait recevoir des cadavres, mais les gens étaient seulement évanouis, et quand on les jetait dans les flammes, ils poussaient des cris. ». Le style est incisif car il est factuel.

C’est bien un témoignage car il reprend les mémoires de l’officier nazi Rudolf Höss (1900-1947), commandant du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, même si c’est écrit sous forme d’un roman qui invite le lecteur à s’installer dans sa vie, au sein de sa famille, confronté à ses raisons, à son humanité dans son inhumanité, à son idéologie qui sous-tend toutes ses actions et à sa docile obéissance à ses supérieurs. Après le suicide d’Himmler (son chef), Rudolf Höss fut arrêté, écouté comme témoin au procès de Nuremberg (il assuma la Solution finale) et fut jugé par un tribunal polonais, condamné à mort et exécuté par pendaison à Auschwitz.

La très grande différence avec des témoignages d’anciens déportés qui ont décrit et raconté les camps d’extermination (comme Primo Levi, Élie Wiesel, Simone Veil, Germaine Tillion, etc.), c’est que le narrateur se place du point de vue du bourreau. Ce qui est, en quelques sortes, encore plus effrayant. C’est un peu comme si on écrivait un livre intitulé "Ma vie est un enfer" et qu’on se plaçait du côté du Diable.

Le livre est donc très dur, retourne, bouleverse, ne laisse pas indifférent, mais il est essentiel  pour comprendre le passé et prévenir l’avenir. Il est également complémentaire à la bande dessinée poignante d’Art Spiegelman (les deux tomes de "Maus").

Robert Merle, dans sa préface du 27 avril 1972, précisait : « Qu’on ne s’y trompe pas : Rudolf Lang n’était pas un sadique. Le sadisme a fleuri dans les camps de la mort, mais à l’échelon subalterne. Plus haut, il fallait un équipement psychique très différent. Il y eut sous le nazisme des centaines, des milliers de Rudolf Lang, moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs "mérites" portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’État. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux. ».

Je termine par deux citations du livre, l’une pour donner la motivation profonde du personnage principal, l’autre pour montrer son cynisme indissociable de sa recherche d’efficacité.

La motivation : « [Hitler] avait fait de cette définition la devise de sa troupe d’élite : "Ton honneur", avait-il dit, "c’est ta fidélité". Désormais, par conséquent, tout était parfaitement simple et clair. On n’avait plus de cas de conscience à se poser. Il suffisait seulement d’être fidèle, c’est-à-dire d’obéir. Notre devoir, notre unique devoir était d’obéir. Et grâce à cette obéissance absolue (…), nous étions sûr de e plsu jamais nous tromper, d’être toujours dans le droit chemin (…). ». Application. À une personne qui l’interroge : « Vous agiriez contre votre conscience ! », le personnage principal répond : « Excusez-moi, je crois que vous ne comprenez pas mon point de vue. Je n’ai pas à m’occuper de ce que je pense. Mon devoir est d’obéir. ».

Le cynisme dans la productivité : « J’apportai immédiatement une amélioration notable au système de Treblinka. Je fis inscrire sur les deux bâtiments : "Salle de désinfection", et je fis installer, à l’intérieur, des pommes de douche et des tuyauteries en trompe-l’œil, pour donner l’impression aux détenus qu’on les amenait là pour se laver. Toujours dans le même esprit, je donnai à l’Untersturmführer de service les instructions suivantes : il devait annoncer aux détenus qu’après la douche, du café chaud leur serait servi. Il devait, en outre, entrer avec eux dans la "salle de désinfection" et circuler de groupe en groupe en plaisantant (et en s’excusant de ne pouvoir distribuer du savon) jusqu’à ce que tout le monde fût entré. ».

2,5 millions de victimes tuées à Auschwitz ont été annoncées par Rudolf Höss à son procès. "Seulement" 2,5, car son objectif, c’était 3,5 millions. C’était il y a deux générations…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 mars 2019)
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Pour aller plus loin :
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Maurice Bellet.
Alexandre Soljenitsyne.
François de Closets.
Noam Chomsky.
Joseph Joffo.
Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
René Rémond.
Marceline Loridan-Ivens.
François Flohic.
Françoise Dolto.
Lucette Destouches.
Paul Claudel.
Louis-Ferdinand Céline.
Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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23 mars 2019 6 23 /03 /mars /2019 03:23

« Accepter de mourir pour que vivent des innocents, tel est le cœur de l’engagement du soldat. Être prêt à donner sa vie parce que rien n’est plus important que la vie d’un concitoyen, tel est le ressort intime de cette transcendance qui le portait. Là était cette grandeur qui a sidéré la France. » (Emmanuel Macron, le 28 mars 2018 aux Invalides à Paris).


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Cela fait un an qu’un terroriste islamiste a tué quatre personnes et blessé quinze autres à Carcassonne et à Trèbes. Parmi les victimes, la France a découvert et honoré le colonel Arnaud Beltrame, qui a succombé dans la nuit du 23 au 24 mars 2018, des suites de ses blessures. Le gendarme avait 44 ans et avait donné sa vie pour sauver celle d’une otage. Il avait réussi à convaincre le terroriste de libérer l’otage et de le prendre à la place.

L’émotion très forte de ces moments fut planétaire. La France mais aussi le monde entier ont honoré la mémoire d’Arnaud Beltrame qui a montré un sens du sacrifice exceptionnel, presque inconcevable dans une société consumériste où l’égoïsme et l’égocentrisme prévalent souvent sur le sens du don et du sacrifice. Il n’était pas un téméraire, et avait cru qu’il aurait été capable de désarmer l’islamiste.

Ayant passé trois heures avec le terroriste, Arnaud Beltrame n’a manqué ni de courage ni de devoir face au danger. Son épouse insista par la suite sur la foi du gendarme : « Il savait fédérer ses hommes, leur insuffler son élan, les amener à donner le meilleur d’eux-mêmes. Il était animé de très hautes valeurs morales, des valeurs de service, de générosité, de don de soi, d’abnégation. Il avait une force de volonté hors du commun, toujours capable de se relever après les épreuves. Pour lui, être gendarme, ça veut dire protéger. Mais on ne peut comprendre son sacrifice si on le sépare de sa foi personnelle. C’est le geste d’un gendarme et le geste d’un chrétien. Pour lui, les deux sont liés, on ne peut pas séparer l’un de l’autre. (…) Les obsèques de mon mari auront lieu en pleine Semaine sainte, après sa mort un vendredi, juste à la veille des Rameaux, ce qui n’est pas anodin à mes yeux. » ("La Vie", propos recueillis le 26 mars 2018 par Jean-Pierre Denis).

L’héroïsme d’Arnaud Beltrame appartient à la République tout entière. Si le Président de la République Emmanuel Macron a présidé personnellement l’hommage aux Invalides le 28 mars 2018, ce fut notamment l’un de ses opposants à la dernière élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, qui lui a rendu le plus grand hommage lors de la séance des questions au gouvernement le mardi 27 mars 2018, dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale, comme évidemment d’autres de ses collègues de tout bord, et il fut ovationné sur tous les bancs.

François de Rugy, le Président de l’Assemblée Nationale : « Vendredi dernier, près de Carcassonne, notre République avait un visage : celui du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame. Il a consenti le sacrifice suprême, lui qui, pour sauver des vies, n’hésita pas à exposer la sienne. ».

Christian Jacob, président du groupe LR à l’Assemblée Nationale : « Les noms de quatre innocents vont s’ajouter à la liste de ceux qui sont tombés par la haine d’individus qui exècrent l’héritage judéo-chrétien de la France et les valeurs de la République. Le sacrifice du lieutenant-colonel Beltrame décuple la colère des Français. Car il est insupportable de penser qu’un officier supérieur de la gendarmerie a été poignardé par un homme, surveillé depuis 2014, fiché S, radicalisé notoire, et que la nation a accueilli en son sein par la naturalisation. ».

Marc Fesneau, président du groupe MoDem à l’Assemblée Nationale : « Les actualités se télescopent et nous laissent stupéfaits. À Trèbes, vendredi dernier, Arnaud, Jean, Hervé et Christian sont morts dans les circonstances que nous connaissons. À Paris, le même jour, Mireille, rescapée du Vél d’Hiv, a été assassinée par antisémitisme. Ces deux actes ont la même origine : l’ignorance, la haine et la cruauté, se rejoignant toutes les trois en la plus infâme barbarie. (…) L’acte d’Arnaud Beltrame nous oblige et nous honore : il répond par l’honneur et la vertu à l’égoïsme et à l’obscurantisme. ».

Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI : « Je vous dis (…) notre admiration sans borne pour le sacrifice du lieutenant-colonel Beltrame. ».

Olivier Faure, président du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale : « Face au crime abject, il y a eu l’abnégation d’un homme, Arnaud Beltrame. Alors, je le dis à tous les enfants de France : entre celui qui sacrifie sa vie pour les autres et celui qui sacrifie celles des autres, il y a la différence entre l’héroïsme et la lâcheté, entre le courage et l’indignité. ».

Jean-Luc Mélenchon, président du groupe FI à l’Assemblée Nationale : « Alors que le pire était en place, le mal a été vaincu, j’ose le dire, parce que la scène a été inversée : le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a remis le monde humain en ordre ; il a réaffirmé la primauté de la compassion ; il a assumé la primauté d’un altruisme absolu, celui qui prend pour soi la mort possible de l’autre, illustrant ainsi les valeurs de foi et de philosophie auxquelles il était attaché personnellement. En ce sens, le lieutenant-colonel Beltrame est un héros de la condition humaine. Certes, son sacrifice n’efface ni la douleur, ni le sang, ni la mort, mais il nous prescrit un devoir impératif et impérieux : à notre tour de refuser à l’ennemi quelque victime que ce soit, à commencer par celle de la division, de la confusion et de la polémique qui viendraient à nous déchirer. ».

André Chassaigne, président du groupe communiste à l’Assemblée Nationale : « Nous saluons solennellement le dévouement et le courage exemplaires du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame. La force de son choix conscient, si admirable, va bien au-delà d’un simple acte héroïque personnel. Il est la marque d’une culture forte qui est celle de notre gendarmerie nationale. ».

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Édouard Philippe, Premier Ministre, leur répondant : « Dans ce temps qui est encore celui du deuil, la mémoire très vive encore de cet attentat et l’image de son auteur abattu par les forces de l’ordre s’effacent derrière celle d’un héros, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame. Il incarne (…) la République. Il est son image, son corps et il s’inscrit dans une longue histoire de Françaises et de Français civils ou militaires qui se sont tenus droit au moment où le pire survenait. Cette image, ce courage m’impressionnent, nous impressionnent et ils nous renvoient, au fond, à un sentiment non pas paradoxal mais mêlé d’immense fierté et de très grande humilité. ».

Les municipalités françaises ne sont pas restées inertes pour honorer la mémoire d’Arnaud Beltrame puisqu’en un an, une cinquantaine d’entre elles ont baptisé une voie publique avec son nom, ce qui est sans précédent depuis la Libération. L’exemple du colonel Beltrame appartient à toute la nation et aucun parti politique ne peut en revendiquer "l’exclusivité", ce qui exclut tout risque de "récupération politique".

C’est difficile de ne pas mettre en parallèle ce comportement exemplaire du colonel Beltrame dont la postérité, je le souhaite, perdura au-delà de la vie de ses contemporains, ce que permettent justement les noms des rues et avenues, et les comportements de délinquants, voire de criminels, des casseurs de l’avenue des Champs-Élysées, samedi 16 mars 2019.

Le vandalisme des Champs-Élysées n’a rien d’idéologique, il suffit, pour s’en rendre compte, de voir ces casseurs vaguement gilets jaunes piller sans scrupules les boutiques de luxe. Ce sont des voleurs, pas des militants. Ils cassent par jalousie, pas par idéologie. Ils sont aussi des graines d’assassins, car mettre le feu à un immeuble habité par des familles, ce s’appelle tentative d’assassinat.

Le 16 mars 2019, il y a eu donc plus grave que la destruction du Fouquet’s, de kiosques et de boutiques, qui n’ont été que des dommages matériels. Il y a eu la dégradation de la plaque commémorative du policier Xavier Jugelé, assassiné par un terroriste islamiste le 20 avril 2017 aux Champs-Élysées, un acte probablement guidé par l’homophobie de son auteur. Un symbole vandalisé comme fut insultée la mémoire de Simone Veil le 9 février 2019 à Paris, par un acte de vandalisme antisémite. Mais il y a surtout eu la mise en danger d’une mère et de son enfant, au deuxième étage du bâtiment d’une agence bancaire incendiée. Et aussi plus d’une dizaine de personnes blessées par des bâtiments en feu.

Alors, oui, Olivier Faure, d’habitude moins percutant, avait trouvé effectivement l’idée forte, ce mardi 27 mars 2018 à l’Assemblée Nationale, il faut choisir son camp, choisir ses modèles : « entre celui qui sacrifie sa vie pour les autres et celui qui sacrifie celles des autres ». Le colonel Arnaud Beltrame appartient à la République, les casseurs des Champs-Élysées agissent selon des valeurs contraires à celles de la République. N’oublions pas le colonel Beltrame ! Il doit rester vivant dans les mémoires comme le modèle et le héros des générations montantes. C’est cette image-là de la France que je veux pouvoir garder jusque dans les livres d’histoire.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
N’oublions pas le sacrifice du colonel Arnaud Beltrame !
Strasbourg : la France, du jaune au noir.
La France d’Arnaud Beltrame.
Discours du Président Emmanuel Macron aux Invalides le 28 mars 2018 (texte intégral).
La gendarmerie nationale.
Arnaud Beltrame, la foi et la République.
Que faire des djihadistes français en Syrie ?
L’attentat du Super U de Trèbes le 23 mars 2018.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190323-arnaud-beltrame.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/n-oublions-pas-le-sacrifice-du-213684

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/03/18/37188715.html



 

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8 mars 2019 5 08 /03 /mars /2019 21:24

La Conférence des évêques français a publié un rapport sur la lutte contre la pédophilie en octobre 2018 qu'on peut lire sur Internet.

Cliquer sur le lien pour télécharger le rapport (fichier .pdf) :
https://eglise.catholique.fr/wp-content/uploads/sites/2/2018/10/Rapport-Lutter-contre-pedophilie.pdf

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190308-pedophilie-eglise-catholique.html
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190307-philippe-barbarin.html
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190224-pape-francois.html

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20190308-rapport-pedophilie-episcopat-francais.html




 

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8 mars 2019 5 08 /03 /mars /2019 01:20

« Je voudrais ici réaffirmer clairement : si dans l’Église, on détecte même un seul cas d’abus, qui représente déjà en soi une horreur, un tel cas sera affronté avec la plus grande gravité. Frères et sœurs, dans la colère légitime des personnes, l’Église voit un reflet de la colère de Dieu, trahi et frappé par ces consacrés malhonnêtes. L’écho du cri silencieux des petits, qui, au lieu de trouver en eux une paternité et des guides spirituels, ont trouvé des bourreaux, fera trembler les cœurs anesthésiés par l’hypocrisie et le pouvoir. Nous avons le devoir d’écouter attentivement ce cri silencieux étouffé. » (Le pape François, le 24 février 2019 au Vatican).


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La multiplication des affaires de pédophilie dans l’Église catholique partout dans le monde a conduit le pape François à organiser au Vatican, du 21 au 24 février 2019, une réunion extraordinaire de tous les présidents des épiscopats nationaux (environ 190) pour lutter contre les abus sexuels sur mineurs de l’Église. Le titre du synode était : "La protection des mineurs dans l’Église".

C’est un fait sans précédent et très positif. Toujours surprenant, le pape a décidé de prendre le taureau par les cornes et à vider cet abcès qui empoisonne les catholiques depuis longtemps. Pour cela, il a fait rencontrer ces évêques avec des victimes d’actes de pédophilie commis par des religieux afin de mieux comprendre leurs souffrances. Il y a deux sortes de scandales : les actes de pédophilie eux-mêmes, qui sont très graves (le cardinal australien George Pell en a été reconnu coupable le 26 février 2019), et la manière dont un diocèse "gère" une affaire de pédophilie impliquant un membre de ce diocèse (par exemple, le cardinal Philippe Barbarin à Lyon, qui a trop tardé avant d’agir à l’égard d’un prêtre encore au contact avec des enfants).

Face à ce qui était une grande muette (l’institution religieuse), les victimes non seulement crient justice mais aussi veulent en faire la publicité pour assainir le clergé. Le pape François cherche d’ailleurs à imaginer un moyen de mieux contrôler la sélection des futurs prêtres dans ce domaine (mais le même problème se pose dans le recrutement de fonctionnaires, professeurs, éducateurs, etc., tous ceux qui sont au contact avec des enfants et qui ne déclarent évidemment pas leurs penchants pédophiles dans leur dossier de candidature…).

Le 21 février 2019, le pape François a introduit ces journées de réflexion très franchement : « Face au fléau des abus sexuels perpétrés par des hommes d’Église contre des mineurs, j’ai pensé vous consulter (…). Le poids de la responsabilité pastorale et ecclésiale qui nous oblige à discuter ensemble de manière synodale, sincère et approfondie, sur la façon d’affronter ce mal, qui afflige l’Église et l’humanité, pèse sur notre rencontre. Le saint Peuple de Dieu nous regarde et attend de nous, non pas de simples et faciles condamnations, mais des mesures concrètes et efficaces à préconiser. Il faut être concret. ».

Il a ainsi fait parvenir à chaque participant un petit guide qui a servi de point de départ à la réflexion. On peut y lire au point 11 : « Consolider la collaboration avec toutes les personnes de bonne volonté et avec les agents des médias pour pouvoir reconnaître et discerner les cas réels de ceux qui sont faux, les accusations des calomnies, en évitant les rancœurs et les insinuations, les rumeurs et les diffamations. ».

Le point 16 : « Introduire des règles concernant les séminaristes et les candidats au sacerdoce ou à la vie religieuse. Introduire pour ces derniers des programmes de formation initiale et permanente pour consolider leur maturité humaine, spirituelle et psychosexuelle, ainsi que leurs relations interpersonnelles et leurs comportements. ».

Le point 17 : « Procéder pour les candidats au sacerdoce et à la vie consacrée à une évaluation psychologique par des experts qualifiés et accrédités. ».

Ou encore le point 21 : « Il est nécessaire de créer, là où cela n’a pas encore été fait, un organe facilement accessible pour les victimes qui souhaitent dénoncer d’éventuels crimes. Un organisme qui jouisse d’une autonomie également vis-à-vis de l’autorité ecclésiastique locale et composé d’experts (clercs et laïcs), sachant exprimer l’attention de l’Église à l’égard de ceux qui, dans ce domaine, se considèrent offensés par les attitudes déplacées de clercs. ».

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Il s’agit de rompre avec les ambiguïtés du passé et d’être intraitable pour l’avenir. Ainsi, le cardinal Theodore MacCarrick, ancien archevêque de Washington du 21 novembre 2000 au 16 mai 2006, accusé d’attouchements sur un adolescent, a été exclu officiellement de l’Église le 15 février 2019 (il avait démissionné du collège cardinalice le 27 juillet 2018).

Sur le papier, pourtant, la sévérité est de mise depuis une vingtaine d’années, plus sévère que la justice civile parfois (en levant la prescription). La procédure permet d’exclure de l’Église des prêtres accusés ou condamnés : « Dans les cas très graves où le procès civil criminel a déclamé le membre du clergé coupable d’abus sexuels sur des mineurs ou si la preuve est évidente, la Congrégation pour la doctrine de la foi peut choisir de soumettre l’affaire directement au Saint-Père en lui demandant d’émettre un décret de démission ex officio de l’état clérical. Il n’existe aucune procédure de recours canonique contre un tel décret pontifical. ». Ainsi, en 2011 et 2012, le pape Benoît XVI a réduit à l’état laïque près 400 prêtres pour abus sexuels (selon "La Vie" du 18 mars 2016).

Le plus important à retenir de cette réunion de quatre jours au Vatican, c’était le discours du pape François le 24 février 2019 (on peut le lire ici dans son intégralité). Même si le fait de mettre en parallèle les abus sexuels et les sacrifices d’enfants dans les rites païens ne m’a pas paru très adapté, c’est un discours extraordinaire de clairvoyance et d’efficacité. Le pape François n’a pas voulu cacher le phénomène qui concerne des millions d’enfants dans le monde qui sont victimes d’exploitation et d’abus sexuels : « Le théâtre des violences n’est pas seulement le milieu familial, mais aussi celui du quartier, de l’école, du sport et, malheureusement aussi ecclésial. ».

Le "malheureusement" n’était pas une tournure de style pour ce pape qui n’a pas la langue dans sa poche, mais surtout une colère : « L’inhumanité du phénomène au niveau mondial devient encore plus grave et plus scandaleuse dans l’Église, parce qu’en contradiction avec son autorité morale et sa crédibilité éthique. La personne consacrée, choisi par Dieu pour guider les âmes vers le salut, se laisse asservir par sa propre fragilité humaine, ou sa propre maladie, devenant ainsi un instrument de Satan. Dans les abus, nous voyons la main du mal qui n’épargne même pas l’innocence des enfants. Il n’y a pas d’explications satisfaisantes pour ces abus sur des enfants. ».

Il a ajouté : « Humblement et courageusement, nous devons reconnaître que nous sommes devant le mystère du mal, qui s’acharne contre les plus fragiles parce qu’ils sont images de Jésus. C’est pourquoi dans l’Église s’est accrue, ces temps-ci, la prise de conscience de devoir non seulement chercher à enrayer les abus très graves par des mesures disciplinaires et des procédures civiles et canoniques, mais aussi d’affronter résolument le phénomène à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Église. Elle se sent appelée à combattre ce mal qui touche le centre de sa mission : annoncer l’Évangile aux petits et les protéger des loups avides. ».

Le pape François a considéré que les abus sexuels étaient aussi des abus de pouvoir : « Il est (…) difficile de comprendre le phénomène des abus sexuels sur les mineurs sans considérer le pouvoir, étant donné qu’ils sont toujours la conséquence de l’abus de pouvoir, l’exploitation d’une position d’infériorité de l’être abusé ans défense qui permet la manipulation de sa conscience et de sa fragilité psychologique et physique. ».

Pour le pape, il peut y avoir des "explications" mais il n’y a pas de "signification" : « Devant tant de cruauté, tant de sacrifices idolâtriques des enfants au dieu du pouvoir, de l’argent, de l’orgueil, de l’arrogance, les seules explications empiriques ne sont pas suffisantes ; elles ne sont pas capables de faire comprendre l’ampleur et la profondeur de ce drame : encore une fois, l’herméneutique positiviste montre sa limite. Elle nous donne une véritable explication qui nous aidera à prendre les mesures nécessaires, mais elle n’est pas capable de nous donner une signification. Et nous, aujourd’hui, nous avons besoin d’explications et de significations. Les explications nous aideront beaucoup dans le champ opérationnel, mais elles nous laisseront à mi-chemin. ».

La difficulté vient du mal intégré dans l’humanité : « Je voudrais vous le dire avec l’autorité d’un frère et d’un père, certes petit et pécheur, mais qui est pasteur de l’Église qui préside à la charité : dans ces cas douloureux, je vois la main du mal qui n’épargne même pas l’innocence des petits. (…) Et de même que nous devons prendre toutes les mesures pratiques que le bon sens, les sciences et la société nous offrent, de même nous ne devons pas perdre de vue cette réalité et prendre les mesures spirituelles que le Seigneur lui-même nous enseigne : humiliation, accusation de nous-mêmes, prière, pénitence. C’est le seul moyen de vaincre l’esprit du mal. C’est ainsi que Jésus l’a vaincu. ».

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C’est donc un véritable changement de paradigme. Le pape François se moque des conséquences de la publicité des scandales, et veut d’abord sauver ou, du moins, aider les victimes : « L’objectif de l’Église sera donc celui d’écouter, de défendre, de protéger et de soigner les mineurs abusés, exploités et oubliés, où qu’ils se trouvent. L’Église, pour atteindre cet objectif, doit se mettre au-dessus de toutes les polémiques idéologiques et des politiques journalistiques qui instrumentalisent souvent, pour des intérêts divers, même les drames vécus par les petits. L’heure est venue, par conséquent, de collaborer ensemble pour éradiquer cette brutalité du corps de notre humanité, en adoptant toutes les mesures nécessaires déjà en vigueur au niveau international et au niveau ecclésiastique. L’heure est venue de trouver le juste équilibre de toutes les valeurs en jeu et de donner des directives uniformes pour l’Église, en évitant les deux extrêmes d’un justicialisme, provoqué par le sens de la faute en raison des erreurs du passé et de la pression du monde médiatique, et d’une autodéfense qui n’affronte pas les causes et les conséquences de ces graves délits. ».

Concrètement et très clairement : « L’objectif premier de toute mesure est celui de protéger les petits et d’empêcher qu’ils soient victimes de tout abus psychologique et physique. Il convient donc de changer les mentalités pour combattre l’attitude défensive et réactive visant à sauvegarder l’Institution, au bénéfice d’une recherche sincère et décidée du bien de la communauté, en donnant la priorité aux victimes des abus dans tous les sens du terme. ».

Ce discours qui affronte la réalité glauque de certains membres de cette Église qui a longtemps cherché, par esprit d’institution, à cacher le mal d’une manière scandaleuse, est à tout niveau exceptionnel et prometteur. En cela, le pape François a justifié toutes les promesses qui s’étaient attachées à son élection il y a déjà six ans. On pourra toujours dire que cela arrive bien tard et je le comprends pour les victimes. Mais il faut savoir reconnaître que cela est arrivé, et qu’il vaut mieux tard que jamais. Le pape François a toujours montré sa compassion envers les victimes des abus sexuels dans l'Église, notamment en demandant pardon en août 2018 à Dublin.

Sans doute la génération de ses deux prédécesseurs, Jean-Paul II et Benoît XVI, tout en mesurant l’horreur et l’ampleur de ces abominations, n’avaient probablement pas la capacité psychologique à apporter une réponse collective et efficace pour combattre ce terrible fléau. Le pape François a su le faire, avec une belle vision collective et le sentiment convaincu que les scandales qui peuvent rejaillir sur l’institution ne sont rien face aux souffrances des victimes et que ce sont elles, elles seules, qui doivent focaliser l’attention et les efforts de l’Église.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours du pape François le 24 février 2019 au Vatican (texte intégral).
La protection des mineurs dans l’Église.
Mgr Barbarin : une condamnation qui remet les pendules à l’heure.
Pédophilie dans l’Église : le pape François pour la tolérance zéro.
Document : rapport "Lutter contre la pédophilie" de l'épiscopat français publié en octobre 2018 (à télécharger).
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Les étiquettes.
Le pape François demande pardon pour les abus sexuels dans l’Église.
Maurice Bellet.
Sœur Emmanuelle : respecter et aimer.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
La canonisation de Jean-Paul II et de Jean XXIII.
La canonisation de Paul VI et de Mgr Romero.
Paul VI.
Mgr Oscar Romero.
Jean-Paul II.
Concile Vatican II.
Saint Nicolas II.
Barbe Acarie.
Divine douceur.
Le plus dur est passé.
Le début de la révolution luthérienne.
Saint François de Sales.
Le pape Formose.
Viens m’aider à aider !
Le pape François, une vie d’espérance.
Benoît XVI.
Les saints enfants de Fatima.
La révocation de l’Édit de Nantes.
La laïcité française depuis 1905.

_yartiPapeFrancois2019022401



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190224-pape-francois.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/03/09/37162022.html



 

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7 mars 2019 4 07 /03 /mars /2019 03:12

« Aujourd’hui, en cette Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, je décrète le lancement de la grande cause du quinquennat. (…) Et je souhaite que la première de ces priorités soit la lutte contre les violences sexuelles et sexistes. Je serai personnellement attentif à ce que cette grande cause remplisse pleinement sa fonction, celle de faire de notre société une société plus égalitaire, plus juste. (…) Je relisais il y a quelques jours une lettre que Baudelaire écrivait à sa mère, une nuit où il parlait de son découragement, du caractère insupportable de la vie. Et au milieu de la nuit, il décrivait ce moment, celui où souvent il se mettait à écrire de ce qu’il appelait "le ressaisissement". C’est ce qui est en train de se passer dans la société française, c’est le moment du ressaisissement. » (Emmanuel Macron, le 25 novembre 2017 à Paris).


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Le 8 mars 2019 est une nouvelle Journée internationale des femmes. Je voudrais évoquer surtout les violences faites aux femmes, et en particulier, les violences conjugales. Les statistiques sur ces violences conjugales pour l’année 2018 n’ont pas encore (à ma connaissance) été publiées, si bien qu’il est aujourd’hui difficile d’évaluer l’efficacité de la politique mise en œuvre par le Président Emmanuel Macron pour lutter contre ce "fléau" après son discours du 25 novembre 2017 (lisible ici), mais il me paraît intéressant néanmoins d’en parler. Il parlait d’ailleurs à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, il a fallu créer une journée spéciale à ce sujet (le 25 novembre) tellement le phénomène est grave et répandu dans le monde.

Le 8 juillet 2008, j’avais présenté quelques statistiques qui venaient d’être publiées sur les violences conjugales de l’années 2007 en France. Les statistiques de 2017, dix ans plus tard, n’ont pas évolué : en gros, il y a toujours une femme qui meurt tous les trois jours des coups de son chéri, ou plutôt, son supposé chéri (ou ancien chéri).

C’est la donnée essentielle : 130 femmes ont été tuées en France en 2017 par leur partenaire actuel ou ancien, officiel ou pas, soit une tous les 2,8 jours exactement. Sur les 109 femmes tuées par leur partenaire officiel, 51 ont été victimes de violences antérieures. En 2006, c’étaient 137 femmes, il y a une légère amélioration, mais cela reste beaucoup. (En 2007, 166 femmes tuées ; en 2013, 134 femmes ; en 2014, 118 femmes).

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Quand on parle de cette violence-là, qui est souvent peu compréhensible, ou alors, elle peut être expliquée quand il y a volonté, souvent de la part de la femme, de quitter son partenaire, souvent, on brandit une autre statistique, celle des hommes tués par leur partenaire.

Oui, il y a aussi des hommes battus, j’ai même été témoin d’un acte d’une grande violence conjugale impliquant une femme, mais il faut convenir que si les hommes l’avouent moins ouvertement que les femmes (notamment auprès de la police), les statistiques sont aussi là pour dire que le phénomène, qui existe aussi, est cependant moins répandu.

En 2017, il y a eu 21 hommes tués par leur partenaire officielle ou non officielle, soit un homme tous les 17 jours. Sur les 16 hommes tués par leur partenaire officielle, 11 étaient des auteurs de violences. Ce qui n’excuse pas les auteures femmes d’homicides. En 2006, c’étaient 37 hommes tués de cette violence-là, soit presque deux fois plus qu’en 2017, comme si les campagnes contre les violences conjugales profitaient d’abord …aux hommes ! (En 2014, 25 hommes tués).

En 2016, des féministes ont d’ailleurs très sévèrement critiqué cette idée des "hommes battus" par des "femmes violentes" : « Il s’agit pour eux de contester les ressources institutionnelles et économiques conquises par les luttes féministes ; mais aussi de renverser les analyses féministes du système patriarcal en présentant les hommes comme victimes d’un phénomène selon eux massif et tabou : les violences conjugales exercées par les femmes. ».

Le "Guide d’autodéfense intellectuelle contre le masculinisme" (éd. Bambule, 2013) est ainsi présenté : « Nous voulons avancer l’idée que les hommes ne sont pas, en tant que groupe social, victimes de violences dans le couple hétérosexuel, de la part des femmes, en tant que groupe social. Autrement dit, les hommes ne sont pas victimes de violences conjugales, ne sont pas discriminés au sein des couples, il n’y a pas d’hommes battus. Nous ne nions pas l’existence d’actes de violences de femmes à l’encontre d’hommes, mais nous refusons l’instrumentalisation des analyses féministes, qui implique ici un renversement des rapports de domination. Si l’on parle en termes de phénomènes sociaux structurels et non de cas isolés, il n’y a pas de sexisme anti-hommes, ni d’hommes battus. » (7 juillet 2016).

Et ce "Collectif antimasculiniste" de préciser : « Notre thèse (…) revient donc à dire que le vocable de "violences conjugales" ne convient pas pour analyser des actes de violences exercées par des femmes sur leurs (ex) conjoints. Dans une société patriarcale, de tels actes ne sont pas adossés à un système d’oppression, ne s’inscrivent pas dans un continuum de violences, ne sont pas "estampillés du sceau de  domination" pour reprendre l’expression de Romito. Ce sont donc des violences isolées (même lorsqu’elles sont répétées et inscrites dans la durée) par opposition à des violences structurelles. ».

Selon un rapport de l’ONDRP (voir plus loin ce sigle), le refus, par les hommes, de la séparation en cours ou passées est la cause principale du passage à l’acte (du meurtre) : 40% des cas de féminicides en 2013, 29% en 2014. Cela tendrait à confirmer le contexte d’oppression dans lequel vivaient les femmes tuées dans ces conditions.

Je ne souscris pas nécessairement aux arguments avancés (qui sont parfois extrémistes ou, du moins, excessifs, car tout couple n’est pas forcément fondé sur le postulat patriarcal), mais je ne m’étendrai pas plus sur cette polémique féministes/masculinistes (je voulais seulement la signaler), d’autant plus que l’essentiel, c’est de pouvoir réduire la violence d’où qu’elle vienne et quel qu’en soit le malheureux destinataire. D’ailleurs, des cas comme celui de Jacqueline Sauvage, qui a tué son mari violent, sont compliqués à analyser objectivement et sereinement, hors de toute passion publique (j’y reviendrai peut-être plus tard).

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Au-delà de l’homme et de la femme dans le couple (ou l’ex-couple), il ne faut pas oublier les éventuels enfants : en 2017, 25 enfants mineurs ont été tués « par l’un de leurs parents dans un contexte de violence au sein du couple » (en 2014, ils étaient 35 enfants mineurs tués). Parmi ces 25 enfants, 11 ont été tués par leur père en même temps que leur mère. On compte aussi 7 homicides hors couple et enfants, commis sur des rivaux éventuels ou fantasmés, et 5 victimes collatérales (enfants majeurs, beaux-parents, témoins, etc.).

La présence des enfants n’empêche malheureusement pas le passage à l’acte par l’auteur des homicides : 31 enfants ont été témoins des scènes de crimes (dans 9 affaires, c’est même l’un des enfants qui a donné l’alerte), et 19 enfants (principalement en bas âge) étaient présents dans le domicile mais n’ont pas vu les faits. En tout, 109 sont devenus orphelins, dont 10 des deux parents, 91 de mère et 8 de père.

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Ces trois principales statistiques de 2017 (nombre de femmes, d’hommes et d’enfants tués par les violences conjugales) proviennent du Ministère de l’Intérieur.

L’INSEE donne aussi d’autres informations instructives pour l’année 2017. 219 000 femmes majeures âgées de 18 à 75 ans (soit 1,0% de la population associée) ont déclaré avoir été victimes de violences physiques ou sexuelles par leur partenaire ou ex-partenaire. Les trois quarts les ont subies de manière répétée. Et les quatre cinquièmes ont aussi été soumis à des violences psychologiques ou à des agressions verbales. Mais de ces 219 000 femmes, moins d’un cinquième (19%) a déposé plainte et près de la moitié (44%) n’a contacté personne pour être aidé.

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Selon le Ministère de l’Intérieur, 88% des victimes des violences conjugales enregistrées par les services de police et de gendarmerie sont des femmes. Parmi les faits connus, les violences commises par le conjoint ou ex-conjoint représentent les deux tiers des violences volontaires et le tiers des viols concernant une victime femme majeure.

Selon le Ministère de la Justice, sur les presque 70 000 auteurs présumés impliqués dans des violences conjugales en 2017, 17 600 ont été condamnés pour des violences sur leur partenaire ou ex-partenaire, et ce sont 96% (des 17 600) des hommes.

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Sur l’ensemble des homicides (femmes ou hommes tués en 2017 par les violences conjugales), 70% ont eu lieu au sein d’un couple (marié, pacsé, concubin, etc.), 13% au sein d’un couple séparé et 17% au sein d’un couple non officiel (amant, maîtresse, relations épisodiques, etc.).

Le total des victimes des violences conjugales meurtrières est de 235 personnes tuées en 2017 (130 femmes, 21 hommes, 25 enfants mineurs, 7 hors du couple, 5 victimes collatérales, 47 auteurs d’homicides qui se sont suicidés ensuite). Dans 62 cas sur les 125 homicides commis dans un couple officiel, les violences existaient déjà antérieurement et étaient déjà connues des forces de l’ordre ou du voisinage. En 2014, il y a eu 283 décès liés aux violences conjugales (à comparer aux 235 en 2017).

Les forces de l’ordre ont enregistré 111 870 cas d’actes commis par le partenaire des victimes en 2017, dont 98 570 des victimes femmes (soit 88%) et 13 300 des victimes hommes (soit 12%). Dans le cadre du couple, 2 410 viols ont été commis en 2017, dont 2 370 sur les femmes (soit 98% des cas).

Sur les 94 000 viols ou tentatives de viols commis en 2017 sur des femmes âgées de 18 à 75 ans, 65 000 femmes (soit 0,3% de la population de référence) déclarent avoir subi au moins un viol. Dans 91% des cas, ces viols ou tentatives de viols sont commis par une personne connue de la victime, et dans 47% des cas, l’auteur est son partenaire ou ancien partenaire. Seulement une victime sur dix a déposé plainte.

Dans un cadre de violences familiales, il faut aussi inclure les excisions. Je n’ai trouvé officiellement que des évaluations de 2004 (reprises encore dans "La lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes" n°11 de février 2017) qui font état de 53 000 femmes excisées vivant en France (90% ont été excisées avant l’âge de 10 ans) : « Les mutilations féminines concernent une partie des femmes migrantes originaires de pays où l’excision se pratique (Mali, Sénégal, Côte d’Ivoire, Burkina Faso et Guinée principalement) ainsi que leurs filles. (…) Il ressort que 11% des filles de femmes excisées interrogées sont elles-mêmes excisées. Ce chiffre varie très fortement selon que la fille est née en France ou dans un pays à risque. Dans le premier cas, seul 3% des filles sont excisées. Dans le second, ce chiffre monte à 45%. ».

Il faut rappeler que l’excision est un crime et le code pénal punit sévèrement les auteurs de mutilations sexuelles féminines : l’article 222-29 précise que la peine encourue est de 10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende. Si elles sont commises sur une mineure de moins de 15 ans, la peine est de 20 ans d’emprisonnement (article 222-10). Le fait même d’inciter à faire une excision est puni de 5 ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende (article 226-24-1 du code pénal, par la loi du 5 août 2013). L’article 222-16-2 va même très loin : « L’auteur d’une mutilation commise à l’étranger, qu’il soit français ou étranger, peut être poursuivi en France, si la victime mineure est de nationalité française ou bien si elle est étrangère et réside habituellement en France. ». Pour les excisions sur une mineure de moins de 15 ans, l’auteur peut être poursuivi jusqu’à l’âge de 38 ans de la victime (20 ans après sa majorité).

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Dans une étude parue en décembre 2017 (réalisée par Hélène Guedj, publiée par InterStats, Analyse n°18) prenant des informations de l’INSEE, on a cherché à décrire les victimes de violences sexuelles en France métropolitaine pour la période allant de 2008 à 2016. Il y a en moyenne 222 000 victimes par an parmi les personnes âgées entre 18 et 75 ans. Sexe des victimes : 184 000 femmes (83%) et 38 000 hommes (17%). Âge des victimes : 78 000 entre 18 et 30 ans (35%) et 144 000 entre 30 et 75 ans (65%). Nature des violences sexuelles : 117 000 viols et tentatives de viols et 105 000 attouchements sexuels. Enfin, caractéristique de l’auteur des violences : dans 70 000 cas (32%), l’auteur est cohabitant, et dans les 152 000 autres cas (68%), l’auteur n’est pas cohabitant. Cela signifie que dans un tiers des cas, les violences sexuelles sont commises au sein du foyer conjugal.

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Autre caractéristique importantes des violences faites aux femmes, leur vulnérabilité. Au cours de la conférence du 7 novembre 2017 sur les violences vécues par les femmes handicapées, l’historienne Michelle Perrot a noté : « Ces violences visent les plus faibles et les femmes pauvres, les femmes dépendantes, les femmes qui n’ont pas les moyens de gagner leur vie par exemple et qui sont toujours dans une situation de dépendance par rapport à l’homme. Leur dépendance par rapport à l’homme les rend particulièrement vulnérables aux violences sexuelles et c’est pourquoi il est si fondamental, toujours et encore, que les filles aient une éducation et surtout qu’elles aient un métier, qu’elles gagnent leur vie. C’est sûr qu’en gagnant sa vie, on peut être indépendante et résister par conséquent à la violence conjugale par exemple. Dans cette dépendance de la faiblesse vient évidemment la place des femmes handicapées. Parce qu’elles sont faibles, parce qu’elles ont un corps affaibli, parce qu’elles sont dans une situation de dépendance familiale, conjugale et sociale, eh bien oui, les femmes handicapées sont particulièrement victimes de violences. ».

Au cours d’un colloque organisé en 2010 par l’association Femmes pour le dire, femmes pour agir (FDFA) sur les violences faites aux femmes handicapées, un sondage sous forme de questionnaire anonyme a donné à la question "Avez-vous subi des violences ou des maltraitances ?" ces réponses : 36% de oui pour les femmes valides et 70% de oui pour les femmes en situation de handicap (je n’ai pas le nombre total de réponses mais c’est plus une indication qu’une évaluation scientifique).

Dans une étude croisée publiée en mars 2016 (Repères n°31) par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), il est indiqué : « Les femmes de 18 à 75 ans handicapées ou ayant "quelques gênes ou difficultés dans la vie quotidienne" en couple cohabitant, affichent un taux de violences physiques ou sexuelles sur deux ans par conjoint cohabitant de 3,81%, il est très significativement supérieur à celui des autres femmes en couple cohabitant (1,78%). ».

Le Parlement Européen s’est lui-même saisi de ce sujet peu médiatisé des violences faites aux femmes en situation de handicap par le vote de la résolution P8-TA-2017-0329 du 12 septembre 2017 qui demande l’adhésion de l’Union Européenne à la Convention d’Istanbul (Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et de la violence domestique) : « Les femmes handicapées courent un risque 1,5 à 10 fois plus élevé d’être victimes de violence fondée sur le genre et, du fait de leur situation de dépendance, il est encore plus difficile pour ces femmes de le signaler. ».

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Je termine sur une comparaison. En 2017 en France, j’ai indiqué plus haut qu’il y a eu 235 victimes tuées par des violences conjugales (homicides et suicides). Sans prendre en compte les suicides, cela fait 188 victimes tuées. Il faut comparer ce nombre avec le nombre total de victimes de meurtres en France en 2017, qui est de 825. Cela signifie que 22,8% des homicides ont été commis par violences conjugales, soit un meurtre sur quatre, ce qui est considérable.

Ma conclusion est hélas la même qu’il y a dix ans, je la reprends telle quelle : « Vu l’ampleur de ces violences, il n’est pas inutile de rappeler qu’il faut savoir couper les relations dès les premiers signes de violences, même si psychologiquement, cela peut s’avérer très difficile. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (05 mars 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Principal document utilisé : "La lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes" n°13 de novembre 2018.

Discours du Président Emmanuel Macron le 25 novembre 2017 à Paris (texte intégral).
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Violences conjugales en France : quelques chiffres qui parlent.
La lutte contre la violence faite aux femmes, nouvelle cause nationale ?
Que restera-t-il du drame de Thionville ?
Marie Trintignant.
Jacqueline Sauvage.
L’Académie française et la féminisation des noms de métiers et de fonctions.
L’écriture inclusive.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190308-violences-conjugales.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/violences-conjugales-le-massacre-213231

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/02/28/37138598.html



 

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