Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
24 janvier 2020 5 24 /01 /janvier /2020 03:52

« Son assassin, sans aucun antécédent psychiatrique, a été jugé pénalement irresponsable, en raison de sa consommation de cannabis. C’est délirant ! C’est un scandale judiciaire. Il faut un procès pour Sarah Halimi. » (Meyer Habib, le 21 janvier 2020 à l’Assemblée Nationale).



_yartiHalimiSarah01

Ce cri de révolte et d’indignation a été poussé par le député centriste Meyer Habib lors de la séance des questions au gouvernement le 21 janvier 2020 au Palais-Bourbon. Ce n’est pas le premier ni sans doute le dernier. Tout, dans l’affreuse histoire de Sarah Halimi, a été révoltant.

Le plus révoltant est évidemment son assassinat. Sarah Halimi, qui habitait dans le quartier de Belleville, celui (entre autres) des personnages de Daniel Pennac (les Malaussène), depuis une trentaine d’années, a été rouée de coups, puis défenestrée de son appartement du troisième étage dans la nuit du 3 au 4 avril 2017. Elle avait 64 ans, elle était juive, mère de trois enfants, médecin puis directrice de crèche.

Son assassin, un homme de 27 ans dont le nom ne mérite pas d’être cité ici, a commis cet acte odieux en criant "Allahou akbar" et en traitant sa malheureuse victime de "sheitan", ce qui signifie démon en arabe. Cet assassinat était clairement antisémite en ce sens que si la victime n’avait pas été juive, elle n’aurait pas été ciblée par le tueur. Elle a d’ailleurs été souvent insultée par son assassin (qui lui lançait "sale Juive"). Elle dormait quand l’agression a commencé, et une voisine a appelé la police qui a mis beaucoup de temps pour se rendre sur les lieux. Le 9 avril 2017, s’est déroulée une marche blanche pour rendre hommage à Sarah Halimi.

Depuis près de trois ans, la famille de Sarah Halimi cherche à obtenir justice : que son assassinat soit officiellement considéré comme antisémite et que son assassin soit jugé.

Or, dès les premiers jours, ce "fait-divers" a été complètement négligé par les médias. Il faut se rappeler qu’on était alors en pleine campagne de l’élection présidentielle, à moins de trois semaines du premier tour, au moment où tout se cristallisait. Il est sans doute vrai que cela n’est pas suffisant pour comprendre cet état d’indifférence. Il faut rappeler, pour comparaison, que le policier Xavier Jugelé a été assassiné par un terroriste islamiste sur les Champs-Élysées à Paris le 20 avril 2017, quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle et que cet événement a été très largement couvert par les médias. La proximité de l’élection présidentielle n’explique donc pas tout.

L’avocat de la sœur de la victime, Gilles-William Goldnadel a déploré cette indifférence dans "Le Figaro" du 22 mai 2017 : « L’assassin présente le profil classique des criminels islamistes habituels (…). Mais ce qui serre le plus le cœur de l’homme et de l’avocat (…), s’appelle l’indifférence publique. ».

Dans une tribune publiée le 2 juin 2017 dans "Le Figaro", plus d’une quinzaine d’intellectuels (dont Marcel Gauchet, Jacques Julliard, etc.) ont dénoncé « le déni du réel ». Quant à Michel Onfray (qui a aussi signé cette tribune), il a dénoncé le silence des autorités le 8 juin 2017 : « Tout réel est aujourd’hui évacué et balayé s’il est susceptible de faire le jeu du Front national. Mais le réel se venge toujours un jour hélas. (…) Comment peut-on (…) tuer deux fois cette pauvre dame ? Puisque finalement ne pas donner à cet événement l’écho qu’il aurait mérité, c’était considérer que ce crime et meurtre-là ne comptait pour rien (…). À chaque fois qu’il y a une surenchère dans la terreur, il y a une surenchère dans la dénégation de la terreur. ». Cela a été dit quelques jours avant le premier tour des élections législatives où le FN espérait pouvoir constituer un groupe.

Il a fallu attendre le 10 juillet 2017 pour que le prévenu fût entendu par un juge et reconnût les faits tout en niant qu’il fût motivé par l’antisémitisme : « Je me sentais comme possédé. Je me sentais comme oppressé par une force extérieure, une force démoniaque. ». Il venait de consommer du cannabis peu avant l’assassinat. Il a été mis en examen le 12 juillet 2017 notamment pour "homicide volontaire".

Chargé de l’expertise psychiatrique, Daniel Zagury indiqua sur son rapport remis le 4 septembre 2017 : « En dépit de la réalité indiscutable du trouble mental aliénant, l’abolition du discernement ne peut être retenue du fait de la prise consciente et volontaire régulière du cannabis en très grande quantité. (…) Le fait que [la victime] soit juive l’a immédiatement diabolisée et amplifié le vécu délirant, a focalisé sur sa personne le principe diabolique qu’il fallait combattre et a provoqué un déferlement barbare dont elle a été la malheureuse victime. Autrement dit, [son crime] est un acte délirant et antisémite. ».

_yartiHalimiSarah02

Après plus de cinq mois de procédure et de refus, la juge d’instruction a retenu (enfin !) le 27 février 2018 le caractère antisémite considéré comme une circonstance aggravante. Après d’autres expertises, une autre expertise a conclu le 18 mars 2019 à une « bouffée délirante aiguë d’origine exotoxique », ce qui pourrait faire renoncer à un procès. Le parquet de Paris demanda cependant le 17 juin 2019 le renvoi du suspect aux assises. Les juges d’instruction ont conclu le 12 juillet 2919 à l’irresponsabilité du suspect et ont écarté le caractère antisémite.

Ces deux ordonnances ont été contestées par le parquet de Paris, si bien que la cour d’appel de Paris s’est prononcée le 19 décembre 2019 pour renoncer au procès car le prévenu a été déclaré irresponsable « en raison d’un trouble psychique ayant aboli son discernement au moment du crime » (au sens de l’article 122-1 du code pénal), tout en reconnaissant « l’existence d’une circonstance aggravante liée à la motivation antisémite de l’acte ». Les avocats de la partie civile se sont pourvus en cassation.

Cette décision du 19 décembre 2019, peu avant les fêtes de fin d’année et en pleine grève des transports en commun a pu passer inaperçue mais reste terriblement scandaleuse. Il est sûr que le gouvernement, au nom du sacro-saint principe de séparation des pouvoirs, n’est pas qualifié pour commenter une décision de justice et encore moins la contester. En revanche, rien n’empêche les simples citoyens de se dire atterrés voire indignés par cette décision de justice.

Car, que signifie cette décision de la cour d’appel ? Que la consommation du cannabis "excuse" l’assassinat antisémite ! En clair, elle est "mieux" (pour le prévenu) qu’une circonstance atténuante. Rappelons qu’au début des années 1970, lorsqu’un chauffard était jugé après avoir provoqué un accident mortel sur la route, on parlait de circonstance atténuante s’il avait bu trop d’alcool auparavant. Faut le comprendre, il avait trop bu, c’est pas sa faute, pardi ! Heureusement, depuis que l’État s’occupe sérieusement et de la sécurité routière, et de la lutte contre l’alcoolisme, la consommation d’alcool est devenue une circonstance aggravante.

Les parlementaires, en "vacances" de Noël pendant cette période, n’ont pas pu réagir avant la rentrée parlementaire du 7 janvier 2020.

C’est ce qu’a fait dès le mercredi 8 janvier 2020, durant la séance de questions au gouvernement au Palais du Luxembourg, le sénateur LR Roger Karoutchi, parmi les plus scandalisés de la décision de justice sur l’assassin de Sarah Halimi. Sa question au gouvernement a été ultracourte : « Monsieur le Premier Ministre, la République se doit d’être protectrice de tous les citoyens. Sarah Halimi a été massacrée, défenestrée par un meurtrier clairement antisémite. Il n’y aura pas de procès. Au-delà des règles, au-delà des codes, monsieur le Premier Ministre, trouvez-vous cela juste ? ».

Et Édouard Philippe lui a répondu avec une certaine et prévisible "langue de bois" : « Vous savez parfaitement, en me demandant si je trouve cette décision juste, qu’en tant que chef du gouvernement, il ne m’appartient pas de porter une appréciation sur une décision de justice. (…) L’émotion suscitée par la décision a été vive. Les questions que pose cette décision sont sérieuses. La cour d’appel a utilisé une procédure, une façon de juger, dirai-je, créée en 2008, qui permet de juger, c’est important de l’avoir en tête, en audience publique les faits commis par un individu dont l’irresponsabilité pénale a été reconnue. (…) Peut-être cette décision suscitera-t-elle, au-delà de l’émotion, un débat. Si débat il doit y avoir, le gouvernement y prendra sa part. Reste qu’il est normal, important et légitime que le gouvernement ne se prononce pas et ne donne pas une appréciations sur les décisions de justice, sans quoi séparation des pouvoirs, grands principes républicains, tout cela partirait à vau-l’eau. ».

Insatisfait par ces quelques paroles, Roger Karoutchi a précisé son questionnement : « Dans un pays où, aujourd’hui, quand on marche dans un parc à VIllejuif, dans une rue à Metz, dans une gare à Paris, on peut croiser à tout moment quelqu’un qui dispose d’un couteau et qui peut nous dire, puisque nous vivons maintenant au rythme des déséquilibrés, qu’il n’avait pas toute sa conscience à ce moment-là, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut-il dire que ces gens-là sont irresponsables pénalement ? Pour toujours ? À terme ? Où allons-nous. (…) Je vous dis : le gouvernement, la République se doivent de protéger tous les Français. » (8 janvier 2020).

L’antisémitisme a pris une nouvelle tournure en France depuis une quinzaine d’années. Alors que les actes antisémites étaient plutôt le fait de groupuscules ou de militants d’extrême droite, ils sont aussi, désormais, le fait d’un islamo-gauchismee qui se nourrit du conflit israélo-palestinien en tentant de le déporter en France. C’est d’ailleurs l’un des thèmes de réflexion de Michel Onfray qui dénonce les médias "classiques" de ne pas donner assez d’écho à cet antisémitisme au nom du vivre ensemble et de la non stigmatisation des musulmans.

Sarah Halimi n’est hélas pas la seule victime de cet antisémitisme. Comme le rappelait le député Meyer Habib le 21 janvier 2020, douze Français juifs ont été assassinés par antisémitisme depuis 2003, parfois dans des conditions atroces. En particulier, Sébastien Selam (23 ans), assassiné au couteau et à la fourchette à Paris le 20 novembre 2003, Ilan Halimi (23 ans), kidnappé le 20 janvier 2006, puis frappé, torturé, brûlé et assassiné le 13 février 2006, et Mireille Knoll (85 ans), assassinée au couteau puis brûlée à Paris le 23 mars 2018, le même jour que les attentats de Carcassonne et Trèbes.

_yartiHalimiSarah03

Oui, « soixante-quinze ans après, la bête immonde n’est pas morte : elle a muté » (Meyer Habib), on peut encore être tué parce qu’on est Juif ! Meyer Habib a martelé le 21 janvier 2020 devant la représentation nationale : « Hier apanage de l’ultra-droite, l’antisémitisme prospère aujourd’hui sur fond d’islamisme, de haine d’Israël et de théorie du complot. (…) Dans notre pays, la maladie mentale emprunte trop souvent le visage de l’islamisme et de son corollaire, la haine d’Israël, du Juif et de la France. Je ne suis pas inquiet pour les Juifs, mais pour la France. J’ai écrit une lettre ouvert au Président à ce sujet. ».

Le Président de la République n’était évidemment pas présent mais indirectement, il a répondu à ce député lors d’un discours à Jérusalem ce jeudi 23 janvier 2020 (dont on peut lire le texte intégral ici).

Emmanuel Macron a notamment déclaré : « L’antisémitisme en France, c’est d’abord et avant tout le problème de la République. Parce que l’antisémitisme, c’est la quintessence, le visage premier de la haine de l’autre. À chaque fois que les démocraties se sont affaiblies, à chaque fois que des grandes crises ont bousculé la confiance et ont ravivé les divisions, le premier signal, ce fut l’antisémitisme et ce qui semblait enfoui, tu, (…) remonte à ce moment de plein fouet. (…) Lutter contre les confusions aussi quand, de manière honteuse, on détourne des signes et des traces de l’histoire sur d’autres causes en la déformant et en la reconvoquant. Je veux ici dénoncer tous les discours et toutes les formes de compromission inacceptables lorsque ce genre de confusion advienne ou lorsque le silence se fait. En France, ces violences ou ces profanations n’ont pas leur place. En France, l’utilisation de l’étoile jaune n’a pas à être faite dans un insupportable amalgame. En France, le combat contre l’antisémitisme est inséparable du combat contre le racisme parce que c’est aussi le combat contre ceux qui minent la République et notre union. Alors, dans ce moment que nous vivons, je veux le dire très clairement (…), je ferai tout pour conjurer cette solitude des Juifs de France (…). Il n’y a pas de solitude à avoir parce que ce combat (…), c’est celui de la République, parce que la République a son histoire et cette part juive de l’âme française, c’est nous, c’est la France, c’est la République qui protège en son sein tous ses enfants. ».

Et un peu plus loin dans le discours, Emmanuel Macron a abordé franchement l’assassinat de Sarah Halimi. Voici ce qu’il en dit : « Je sais combien, dans ce contexte, l’émotion est encore forte après la décision de la cour d’appel de Paris sur l’assassinat de Sarah Halimi. De là où je vous parle, je ne peux vous parler avec le cœur parce que je suis le garant de l’indépendance de la justice, des principes cardinaux de notre code pénal et je dois respecter ces principes de la République. Le Président de la République n’a pas à commenter une décision de justice ni à prétendre la remettre en cause. Je vais vous dire simplement des choses simples. La première, c’est qu’un pourvoi en cassation a été formé et constitue une voie possible par le droit. Mais j’ai reçu tant de lettres, entendu tant d’émoi, vu tant de rage, de colère à l’idée qu’au fond, la justice ne soit jamais faite et ne puisse passer. Alors, je veux vous dire d’abord que la justice française a reconnu le caractère antisémite de ce crime. Il est reconnu, et ce caractère antisémite, personne ne peut le remettre en cause. Ensuite, la justice doit avoir un lieu et je sais la demande de procès qui doit se tenir. (…) Ce que nous apprend ce qui vient de se passer, c’est que même si à la fin, le juge devait décider que la responsabilité pénale n’est pas là, le besoin de procès, lui, est là (…). Nous en avons besoin dans la République. ».

Pourvu que la cour de cassation tienne en compte de ces éléments essentiels pour prendre leur décision…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours du Président Emmanuel Macron le 23 janvier 2020 à Jérusalem (texte intégral).
Les 75 ans de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.
Sarah Halimi, assassinée car Juive.
L’attentat de Trèbes.
La lutte contre l’antisémitisme est l’affaire de tous !
Discours du Président Emmanuel Macron au dîner du CRIF le 20 février 2019 (texte intégral).
Alain Finkielkraut, l’antisémitisme et la bêtise.
Rapport sur le racisme de la CNCDH publié le 22 mars 2018 (à télécharger).
L’agression antisémite et le besoin de transcendance.
Maréchal, vous revoilà !
Les 70 ans d’Israël.
La France du colonel Beltrame.
Éradiquer l’antisémitisme.
Marceline Loridan-Ivens.
Simone Veil.
La Shoah.
Élie Wiesel.
Germaine Tillion.
Irena Sendlerowa.
Élisabeth Eidenbenz.
Céline et sa veuve ruinée, la raison des pamphlets ?
Les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline.
Louis-Ferdinand Céline et les banksters.
Charles Maurras.
Roger Garaudy.
Jean-Marie Le Pen et ses jeux de mots vaseux.
Antisémitisme et morale en politique : l’attentat de la rue des Rosiers.
Massacre d’enfants juifs.
Arthur, l’un des symboles stupides du sionisme.
Les aboyeurs citoyens de l’Internet.
La Passion du Christ.
Représenter le Prophète ?
Complot vs chaos : vers une nouvelle religion ?
Le cauchemar hitlérien.
Jeux olympiques : à Berlin il y a 80 ans.
Les valeurs républicaines.

_yartiHalimiSarah04



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200121-sarah-halimi.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/sarah-halimi-assassinee-car-juive-220938

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/22/37962770.html





 

Partager cet article
Repost0
23 janvier 2020 4 23 /01 /janvier /2020 03:37

« Ne nous y trompons pas : les projets de loi relatifs à la bioéthique, s’ils peuvent sembler techniques voire abstraits, touchent au plus profond de l’intimité des Français, la famille, l’enfance, la maladie et tout ce qui compose une vie dans ses choix ou dans ses espoirs. Plutôt que de problèmes à résoudre ou de défis à relever, il s’agit de réfléchir à la société dans laquelle nous voulons vivre et que nous souhaitons proposer aux générations futures. (…) Dignité de la personne humaine, autonomie de chacun, et solidarité de tous, bien plus que des verrous, ces principes sont des balises qui nous guident et nous protègent. » (Agnès Buzyn, Ministre de la Santé et des Solidarités, le 21 janvier 2020 au Sénat).


_yartiBioethique2020AE01

Dans la nuit du 21 au 22 janvier 2020, après une discussion passionnée, les sénateurs ont voté pour le principe de la PMA (procréation médicalement assistée) pour toutes les femmes. Proposée dans l’article 1er du projet de loi, cette mesure avait fait l’objet d’un amendement visant à la supprimer. L’amendement a été rejeté par 162 voix contre 126 et 37 abstentions sur 325 votants. Du 21 janvier au 4 février 2020, le Sénat examine en première lecture le projet de loi de bioéthique dont la mesure la plus emblématique est l’élargissement de la PMA aux couples de femmes et aux femmes non mariées.

Peu avant ce vote d’étape, la Ministre de la Santé et des Solidarités Agnès Buzyn a rappelé une chose importante : « L’ouverture de la PMA heurte peut-être des valeurs morales ou culturelles, une certaine image de la famille et du rôle du père, mais pas des principes de bioéthique. La PMA pour les couples homosexuels ne met pas plus en tension nos principes bioéthiques que la PMA pour les couples hétérosexuels. Le glissement n’est pas possible. ».

À cet égard, sur ce sujet précis (article 1er), les sénateurs en séance publique ont repris à leur compte les recommandations et le texte de la commission spéciale du Sénat sur la bioéthique adopté le 8 janvier 2020.

Je souhaite d’ailleurs apporter un rectificatif à propos de mon précédent article où j’ai laissé entendre que la commission spéciale du Sénat avait supprimé l’élargissement de la PMA à toutes les femmes. C’est une erreur pour laquelle je prie les lecteurs de m’excuser. En effet, la commission sénatoriale a gardé cet élargissement aux femmes (en couple ou non mariées) par un amendement qui rajoutait un alinéa supplémentaire, l’alinéa principal du texte originel (adopté par les députés le 15 octobre 2019) avait été lui modifié sur le seul principe d’une PMA pour les couples hétérosexuels avec critère d’infertilité.

Ce que la commission avait modifié le 8 janvier 2020, ce n’était donc pas le principe d’élargissement aux femmes, mais l’élargissement pour les couples hétérosexuels (il faut qu’il y ait un problème d’infertilité pour eux, ce que le texte initial avait supprimé) et, mesure très politique, la non prise en charge de cette PMA lorsqu’il n’y a pas d’infertilité.

On peut être contre la PMA pour toutes, mais refuser son remboursement par la sécurité sociale (même si ce n’est pas un traitement contre pathologie, après tout, l’IVG est dans le même cas), c’est renoncer au principal argument pour accepter l’élargissement de la PMA, à savoir, le principe d’égalité. Il est évident qu’en refusant le remboursement, la loi créerait une inégalité relative à la situation pécuniaire de chaque personne.

Mais revenons à ce vote d’importance qui, comme je l’avais indiqué précédemment, n’est pas le premier qui confirme qu’un Sénat pourtant à majorité de droite et du centre n’est pas opposé à cet élargissement de la PMA. Les sénateurs LR sont plus progressistes que les députés LR. Ce n’est pas une découverte, le Sénat a toujours été une enceinte de la modernité et du progrès, du réalisme et du concret (je le dis sans second degré, car c’est vrai, je l’ai déjà testé sur de nombreux sujets : économie, entreprise, recherche, éducation). Parce que les sénateurs sont élus avec un mode de scrutin très particulier, ils sont moins tributaires du court terme et peuvent mieux réfléchir sur des horizons plus lointains. En outre, ils sont beaucoup plus libres que les députés vis-à-vis de leur parti. Ils n’ont jamais de consigne de vote provenant d’un appareil partisan extérieur au Sénat ou alors, ils ne les suivent que si elles correspondent à leurs propres visions de la société. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si les premières lois de bioéthique proviennent du Sénat (en particulier de l’ancien sénateur de Nancy, le professeur Claude Huriet, ancien chef du service néphrologie au CHU de Nancy).

Pour le groupe LR au Sénat, la situation est donc assez intéressante. 57% des sénateurs LR ont voté contre l’amendement voulant supprimer l’élargissement de la PMA. Son président, Bruno Retailleau, proche de François Fillon, a laissé la liberté de vote à son groupe. Il est plutôt contre, il s’abstiendra peut-être (probablement) lors du vote solennel le 4 février 2020, et finalement, les membres sont très partagés. L’enjeu particulier pour Bruno Retailleau, c’est de rester à la tête des sénateurs LR après le renouvellement de septembre 2020, il ne veut donc pas que la PMA soit un sujet de clivage pour un parti politique qui compte sur les élections municipales pour se refaire la santé.

Dans son intervention au Sénat le 21 janvier 2020, Bruno Retailleau a rappelé certains éléments : « Ce texte échappe aux classifications ordinaires. Sylviane Agacinski, Michel Onfray, Alexis Escudero, José Bové ne viennent pas de la même planète politique que la mienne, mais ils s’opposent tous à la mesure principale de ce projet de loi. Quelque chose de fondamental se joue : c’est un choc, mais ce n’est pas un affrontement entre droite et gauche ou entre ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas. C’est un choc entre deux modèles : la vision française et la vision anglo-saxonne mondialisée. ».

Et de préciser : « Notre vision, inscrite au frontispice de notre édifice juridique, c’est la dignité, c’est-à-dire la fragilité et la paternité. Le modèle ultralibéral anglo-saxon, adepte du contrat, ferme trop souvent les yeux sur la marchandisation des corps. Il n’a pas peur de défendre la loi du plus fort, c’est-à-dire celle des adultes. Derrière ce texte, il y a des convictions respectables, mais aussi des valeurs idéologiques, militantes, terranoviennes. Il y a une logique compassionnelle, parce qu’il y a tant de souffrances, tant de désirs. Il y a aussi une logique implacable, techno-marchande : il ne faut surtout pas rater le train de la modernité ! ».

Bruno Retailleau a poursuivi : « Nous ne devons pas oublier que la liberté des adultes s’arrête là où commence le droit de l’enfant. (…) Ce texte engage l’avenir des nouvelles générations, notre conception de l’homme. L’humanité est parvenue à un moment historique, comme l’ont dit Hannah Arendt et Hans Jonas, où l’homme peut échanger son existence humaine contre un ouvrage de ses propres mains. ».

Plus généralement, les responsables LR ne souhaitent absolument pas focaliser le débat politique sur la PMA, comme cela avait été le cas à l’époque du mariage pour tous en 2013. Leurs électeurs, plus préoccupés par l’emploi, l’économie, le pouvoir d’achat, la sécurité, le terrorisme, ne comprendraient pas une diversion dans le débat public avec ce sujet-là. Du reste, les avertissements catastrophistes à l’époque de l’adoption du PACS puis à l’époque du mariage pour tous n’ont jamais été vérifiés. En Espagne où la PMA élargie est légale depuis plusieurs décennies, la GPA a toujours été refusée par le législateur, ce qui ôte aussi un des arguments majeurs des élus LR contre la PMA, qui serait la première étape pour introduire, à terme, la GPA dans la loi.

L’ancien ministre Roger Karoutchi, ancien proche de Philippe Séguin, est un exemple intéressant de sénateur LR. Il était d’ailleurs le prédécesseur de Bruno Retailleau à la présidence du groupe LR. En votant favorablement à l’élargissement de la PMA, il fait partie des "modernistes" de la droite qui ne veulent pas se voir coller une étiquette de conservatisme et de ringardisme. Le 21 janvier 2020, Roger Karoutchi a parlé avec franchise : « Si quelqu’un dans cet hémicycle détient la vérité, qu’il nous transmette les coordonnées de celui qui la lui a donnée ! Après avoir participé à la plupart des auditions de la commission spéciale, comme Jean Gabin, au fond, je ne sais qu’une chose : que je ne sais rien. Je voterai l’article premier, tout en refusant absolument la GPA. Je suis issu d’une famille religieuse, très pratiquante, et mes honorables parents, s’ils étaient encore en vie, s’opposeraient sans doute à une évolution qu’ils considéreraient comme diabolique. Mais votons-nous des lois selon nos convictions personnelles ou ce que nous sommes ? Non ! En tout cas, pas moi. Je vote en fonction de mon intime conviction de ce qui est le mieux pour la société et ses évolutions. Je n’étais pas là en 1975, mais j’ai assisté, plus récemment, à d’autres débats très durs, où l’on annonçait des choses abominables qui ne sont pas arrivées. N’intervenons pas dans la vie privée si l’ordre social n’est pas menacé. ».

Au contraire, un autre sénateur LR, René Daseni, s’est fermement opposé à la PMA pour toutes : « Pour moi, ce texte porte en lui pour demain la marchandisation du corps des femmes dans les pays pauvres et pour après-demain, l’eugénisme, la sélection d’enfants parfaits. ». Un autre sénateur, lui LREM, tout aussi opposé, médecin généraliste, Michel Amiel : « Il eût été plus honnête, juridiquement, d’inclure la GPA dans ce texte ; on aurait, ce faisant, créé un droit-créance, un grand marché de la procréation, avec des congélations de gamètes sous pression de l’employeur. ».

Président du groupe LREM au Sénat et proche du Président Emmanuel Macron, François Patriat a soutenu la PMA pour toutes : « Les mamans d’Anna, 4 ans, se sont mariées en 2015. Elles ont construit leur projet surmontant leurs craintes, les préjugés de ceux qui ont un modèle de famille parfaite. Fanny et Aurélie ont longtemps hésité : aller en Espagne ? Adopter ? Acheter des gamètes sur Internet ? Ce n’est pas le droit à l’enfant mais le désir d’enfant que le législateur comble. Aucune étude ne prouve qu’avoir deux mamans compromettrait le développement de l’enfant. La pluralité des situations familiales doit être acceptée. "Quand l’enfant vient, la joie arrive et nous éclaire", disait Victor Hugo. Interdire la PMA au nom de la nature, c’est l’interdire aussi aux couples hétérosexuels infertiles. Nous sommes en 2025. Anna est née à Toulouse. Elle a 4 ans. C’est le monde où je veux vivre dans cinq ans. ».

_yartiBioethique2020AE02

En attendant la suite de la discussion au Sénat, je propose de préciser quelques points contenus dans le volumineux rapport n°237 de la commission spéciale du Sénat sur le projet de loi de bioéthique adopté le 8 janvier 2020 (on peut le lire ici). Volumineux, en effet, car il contient …863 pages !

Ce rapport rappelle l’objectif d’un tel projet de loi : « Chaque loi de bioéthique s’inscrit dans un équilibre délicat, produit de la volonté d’accueillir des avancés médicales, technologiques ou scientifiques dans le respect des principes fondamentaux formant "l’éthique à la française". ». Le texte adopté par les députés le 15 octobre 2019 a ainsi était modifié par 137 amendements dont 124 provenaient d’un des quatre rapporteurs.

Le rapport présente quelques statistiques intéressantes. Ainsi, l’Agence de la biomédecine a recensé pour l’année 2017 un total de 151 611 tentatives de PMA (soit 3,8% de plus qu’en 2014), dont 49 367 inséminations artificielles et 102 244 fécondations in vitro. 96% de ces tentatives ont été réalisées en "interconjugal" (c’est-à-dire avec les gamètes des deux membres du couple). Pour les 4% restants, il y a eu recours à un tiers donneur (don de sperme pour 70% des cas, ou don d’ovocyte) et très rarement, accueil d’embryon (147 cas en 2017). En tout, 25 614 naissances ont été recensées pour l’année 2017 (soit 1 naissance pour 6 tentatives de PMA), soit 3,3% des enfants nés de la population générale (en 2009, cela représentait 2,6%).

La notion de "femme non mariée" pour les cas prévus d’élargissement de la PMA a été préférée, sur recommandation du Conseil d’État, à celles de "femme célibataire" ou "femme seule", ces deux dernières notions n’ayant aucune valeur juridique. En effet, par son statut, la femme mariée peut imposer à son mari de devenir père de l’enfant dont elle accoucherait, par le jeu de la présomption de paternité. Cela permettrait à une femme vivant en concubinage hétérosexuel de demander seule une PMA, son compagnon n’ayant pas obligation de reconnaître sa paternité.

Le gouvernement a aussi supprimé tout critère médical pour éviter de créer une inégalité entre couples de deux femmes et couples hétérosexuels. Cependant, la commission sénatoriale a rétabli le critère médical pour la prise en charge des couples hétérosexuels. Concrètement, le critère pathologique d’infertilité n’est pas identifié dans 10 à 15% des cas, car le diagnostic d’hypofertilité est constaté par l’absence de grossesse. Agnès Buzyn a explicité ainsi : « Aujourd’hui, l’accès à la PMA se fait sur des critères purement déclaratifs. Aucun médecin ne vérifiera si vous avez couché ou non avec votre conjoint dans l’année précédente. La stérilité n’a pas besoin d’être prouvée médicalement. Elle n’est d’ailleurs pas présente dans la majorité des cas. ».

Par ailleurs, l’interdiction du double don de gamètes (ovocytes et spermatozoïdes) soulève des incompréhensions alors que l’accueil d’embryons provenant de couples qui n’ont plus de projet parental est possible. Cette dernière activité est très marginale, 138 couples ont accueilli un embryon en 2017, et 18 enfants en sont nés vivants. Parallèlement, 582 couples ont abandonné leur projet parental, et ont proposé les embryons conservés à l’accueil par un autre couple (1 654, soit 13% des embryons ayant fait l’objet d’un "consentement à l’abandon du projet parental").

Le rapport explique ensuite pourquoi élargir la PMA : « Autoriser l’accès à un geste médical relativement simple, l’insémination artificielle ou la fécondation in vitro, a été perçu comme un prolongement naturel dans la reconnaissance par la société de la diversité des moyens de "faire famille" et de l’égale valeur des différents modèles familiaux. Au-delà, le fait de ne pas avoir accès en France à des techniques autorisées dans un grand nombre de pays voisins a suscité un sentiment d’injustice voire de discrimination. ».

Dans la discussion au sein de la commission spéciale, le rapporteur avait présenté un amendement de suppression de l’article visant à élargir la PMA. Mais après un "large débat", la commission a finalement approuvé l’ouverture aux couples de femmes et aux femmes non mariées, tout en modifiant les conditions en maintenant le critère médical actuel d’accès à la PMA pour les couples hétérosexuels et la prise en charge des seules demandes fondées sur ces indications médicales.

Comme on le voit, sur l’élargissement de la PMA pour toutes, le débat est resté très ouvert au Sénat, tant en commission qu’en séance publique. Les rapporteurs étaient partisans de supprimer du texte à examiner cette mesure emblématique, mais la majorité de la commission spéciale l’a refusé. Tout comme une majorité de sénateurs a rejeté, en séance publique, l’amendement visant à supprimer cet article 1er du projet de loi. Les sénateurs ont donc adopté le principe de l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes non mariées, et cela malgré la majorité LR-UC de la haute assemblée. Mais le plus important est ailleurs


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Document : le rapport approuvé le 8 janvier 2020 de la commission spéciale du Sénat sur la bioéthique (à télécharger).
Le Sénat vote le principe de la PMA pour toutes.
La PMA et ses sept enjeux éthiques.
Les 20 ans du PACS.
Harcèlement sexuel.
Pédophilie dans l’Église catholique.
Le projet de loi sur la bioéthique adopté par les députés le 15 octobre 2019.
Texte du projet de loi sur la bioéthique adopté le 15 octobre 2019 par l’Assemblée Nationale (à télécharger).
Quel député a voté quoi pour la loi sur la bioéthique ? Analyse du scrutin du 15 octobre 2019.
Attention, les embryons humains ne sont pas que des "amas de cellules" !
La découverte révolutionnaire de nouvelles cellules souches.
Embryons humains cherchent repreneurs et expérimentateurs.
Expérimenter sur la matière humaine.
Chaque vie humaine compte.
L’embryon puis le fœtus est-il une personne humaine ?
La PMA.
Le mariage pour tous.
L’avortement.
La peine de mort.
Ni claque ni fessée aux enfants, ni violences conjugales !
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Jacques Testart.
Simone Veil.

_yartiBioethique2020AE03



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200122-bioethique.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/bioethique-2020-5-le-senat-vote-le-220910

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/20/37957032.html



 

Partager cet article
Repost0
21 janvier 2020 2 21 /01 /janvier /2020 03:02

« Le législateur prend une grave responsabilité à long terme. En érigeant une filiation fondée sur le projet parental, issu d’une volonté fragile car versatile, en arguant de l’égalité des droits, comment refuser demain à un couple d’hommes, ou à un homme seul, l’accès à l’AMP ? N’est-ce pas la porte ouverte à la GPA, peut-être par une question prioritaire de constitutionnalité renvoyée à la Cour européenne des droits de l’homme ? » (Thibault Bazin, député LR, le 15 octobre 2019 à Paris).



_yartiLoiBioethique2019C03

Et voici le projet de loi de bioéthique qui revient dans l’actualité. Après l’adoption du projet en première lecture le 15 octobre 2019 par l’Assemblée Nationale, le Sénat commence son examen en séance publique ce mardi 21 janvier 2020 à 14 heures 30. Son examen en première lecture durera jusqu’au mardi 4 février 2020 à 14 heures 30.

La mesure la plus médiatique est la PMA pour toutes, à savoir, permettre à toutes les femmes sous condition d’âge de bénéficier des techniques d’assistance médicale à la procréation (AMP) sans condition d’infertilité (c’est-à-dire que cette assistance est élargie à toutes les femmes seules et à tous les couples de femmes).

Des manifestations ont repris dès le week-end dernier (26 000 manifestants contre la PMA pour toutes le 19 janvier 2020 à Paris), ce qui fait que le gouvernement se retrouve avec deux fronts sociaux importants, contre la réforme des retraites et contre le projet de loi de bioéthique. Et ce sont deux fronts sociaux à… fronts renversés, si je puis l’écrire. C’est-à-dire que, même si ce n’est pas tout à fait exact, les manifestants qui protestent contre la réforme des retraites sont plutôt de gauche (pas tous) et ceux qui protestent contre la PMA pour toutes sont plutôt de droite (pas tous).

Pourtant, si la réforme des retraites porte sur un sujet très précis, même si sa mise en œuvre, dans tous les cas, est complexe, le projet de réforme de bioéthique porte sur de nombreux sujets, parfois très subtils, souvent très complexes à comprendre, tant en termes de techniques biomédicales qu’en termes d’enjeux éthiques et plus largement sociétaux.

Comme je l’ai déjà écrit, les sujets les plus importants et les plus graves pour la société française ne sont pas, à mon sens, ceux concernant la PMA mais d’autres mesures incluses dans ce projet de loi qui cassent un consensus déjà bien entamé en 2013 par le Président François Hollande sur ce qu’est un embryon humain. La PMA est comme une sorte de chiffon rouge, plus ou moins accepté par un peu plus de la moitié des Français, et l’autre moitié des Français, on le sait car on l’a déjà observé pour le PACS et pour le mariage pour tous, s’y ralliera plus ou moins de bonne grâce au fil des prochaines années.

Cependant, je m’arrête ici, dans cet article, à la seule PMA, et je reviendrai plus tard sur les sujets que je considère bien plus graves contenus dans ce projet de loi que les sénateurs, probablement, ne manqueront pas de corriger avec force (mais pas forcément efficacement sur le plan de la procédure parlementaire car ce sont les députés qui auront le dernier mot, voir en fin d’article la copie des rapporteurs du Sénat).

Dans la PMA pour toutes, il y a (au moins) sept sujets éthiques en un.

D’abord, le premier enjeu, il y a le principe même de la PMA, c’est-à-dire de "produire" une série de plusieurs embryons humains, par fécondation in vitro puis de les inséminer dans l’utérus de la femme qui va porter l’enfant. Je n’ose plus écrire dans l’utérus de la mère, puisqu’il devrait maintenant y avoir deux mères, ce qui est assez absurde, il faudrait au moins trouver un adjectif ou un nom pour désigner la femme qui a porté l’enfant, qui sera toujours différente de la femme qui l’accompagne, à moins d’alterner les temps de grossesse !

Je parle de l’hypothèse la plus importante et qui nécessite l’intervention d’un médecin (car il y a des "PMA" très douces, juste insémination du sperme du donneur, auquel cas, la femme inséminée pourrait même se passer des services d’un médecin même si ceux-ci sont préférables pour des raisons d’hygiène et de sécurité).

Dans l’hypothèse initiale, le problème éthique de la technique, c’est qu’on utilise plusieurs embryons, qu’on insémine un certain nombre d’entre eux dans l’utérus (car les échecs sont nombreux), il y a donc des probabilités accrues pour que plusieurs embryons se développent, faisant naître des jumeaux, triplés, quadruplés, etc. Et surtout, il y a des embryons surnuméraires dont on ne sait que faire : les supprimer ? les stocker ? Ah si, on sait quoi en faire, justement, les utiliser comme matériaux pour des expérimentations scientifiques (j’y reviens plus loin).

C’est le plus grave problème éthique pour la PMA, mais que le projet de loi actuel n’a pas créé, même s’il en augmente la fréquence : la PMA est déjà légale pour des couples hétérosexuels qui ne parviennent pas à avoir des enfants naturellement, par conséquent, cette création d’embryons surnuméraires est déjà un problème existant (avant ce projet de loi).

Ensuite, le deuxième enjeu, il y a un questionnement sur l’éthique médicale qui peut être philosophique mais qui est avant tout pécuniaire : le médecin doit intervenir en cas de seul besoin médical. Or, dans les nouvelles situations créées par ce projet de loi, les femmes impliquées ne sont pas (pas forcément) en situation d’infertilité, si elles étaient en couple hétérosexuel, elles pourraient avoir naturellement des enfants. Faut-il soigner des non malades ?

Avec la question qui fâche : faut-il rembourser de tels soins ? Le gouvernement a répondu par l’affirmative, malgré les problèmes de déficit dans les comptes sociaux. C’est donc une réponse politique claire, un choix de société qui est un choix philosophique et un choix budgétaire. C’est comme si on décidait de rembourser des soins de chirurgie esthétique, dans le cas où ils ne sont pas consécutifs à un accident ou à une maladie.

On peut comprendre le point de vue du gouvernement : le problème de non-remboursement de la PMA serait le même que le non-remboursement de l’IVG : ce serait alors une mesure réservée aux seules classes favorisées et donc, loin d’un vent d’égalité.

Troisièmement, il y a cette mention de l’état-civil où l’enfant né sera l’enfant de deux mères et d’aucun père, sans précision, pour les mères, de celle qui l’aura porté. Bien entendu, ce "problème" est un enjeu à mon sens mineur et juste symbolique, celui de la reconnaissance par l’État et plus généralement par la société d’un enfant d’un couple de deux femmes. L’affection, la parole, l’accompagnement que peut avoir l’enfant, dans son enfance puis adolescence seront en fonction de ce couple, ni mieux ni pire qu’avec des parents "classiques" (notons d’ailleurs qu’il n’y a plus que 45% des enfants qui sont nés au sein d’une famille "classique", c’est-à-dire un couple hétérosexuel non séparé dont les parents éducatifs sont bien les parents biologiques). Si ses parents lui expliquent comment il a été "fait", sans rien lui cacher, sans lui mentir, tout ira bien, il saura qui est sa "mère porteuse", même si elle n’est pas la mère biologique.

Cependant, et ce sont les quatrième et sixième enjeux, le père sera l’absent, absent complètement jusque dans l’état-civil. Là encore, ce n’est pas nouveau, il y a eu de nombreux enfants nés sans connaissance du père, d’un point de vu officiel (état-civil) comme d’un point de vue affectif (absence du père, soit par séparation, soit par décès, soit même par ignorance d’être le père).

Mon quatrième enjeu est bien celui-ci : même si je considère que les parents éducatifs sont (quasiment) tout, les seuls et vrais parents, ceux qui torchent le bébé, ceux qui sont témoins du premier sourire, du premier mot prononcé, du premier pas debout, de la première dent tombée, des premières victoires, des premiers échecs, etc., nécessairement, l’enfant va demander un jour ou l’autre qui est son père biologique.

Non pas par un effet mimétique (parce que ses camarades auront un père), car les situations familiales sont désormais tellement diversifiées qu’il n’y a plus de normes sociales à ce sujet. Au même titre que s’il était "honteux" pour un enfant que ses parents fussent séparés voire divorcés dans les années 1960, c’était déjà largement "accepté" dans les années 1990 et maintenant, dans ces années 2020, tellement banal que l’exception serait plutôt la situation contraire, la cellule familiale traditionnelle, parfois maintenue hypocritement, mais cette hypocrisie est plus rare car la femme travaille.

Non pas par cet effet mimétique, disé-je, mais par un simple besoin identitaire : qui est-il ? et la construction de son identité passe nécessairement par la connaissance de son père biologique. Là encore, on sait que c’est un problème qui n’est pas nouveau, d’autant plus qu’il y a beaucoup de pères soi-disant biologiques qui ne le sont en fait pas (d’où le gros problème de généraliser les empreintes génétiques, ce qui créerait un véritable désordre affectif dans beaucoup de chambres à coucher).

Mais cette curiosité de construction identitaire est un problème important et ce sujet, à mon sens, est un grand point positif du projet de loi puisqu’il oblige le donneur à accepter de révéler son identité à l’enfant procréé avec son sperme. Comme la loi ne peut pas être rétroactive, ce ne sera valable qu’une fois ce projet de loi mis en application, car aucun des donneurs dans les PMA anciennes n’a signé un papier acceptant une telle révélation et ils ont donné généralement sous couvert d’anonymat. Avec ce projet de loi, aucune PMA ne pourra être réalisée sans donneur ayant accepter cette révélation lorsque l’enfant sera majeur. C’est donc, pour les droits de ces enfants à naître, un grand progrès. Le seul, peut-être.

Dans ce quatrième enjeu, il y a donc un enjeu collatéral qui est la remise en compte de la règle de l’anonymat. En effet, en France en tout cas, il a toujours été édicté ce principe général de don anonyme et gratuit de toute partie biologique (sperme, sang, organe). Plus exactement, l’anonymat assure la gratuité. Dans un sens ou dans un autre. À partir du moment où le donneur et le bénéficiaire du donneur peuvent connaître l’identité de l’autre, peuvent communiquer, rien n’empêche des rapports de force, du harcèlement, des menaces, du chantage pour qu’il y ait une transaction pécuniaire à l’abri du regard de l’État et de tiers.

Pour autant, avec les progrès scientifiques, vouloir maintenir à tout prix l’anonymat du donneur de sperme n’a plus beaucoup de sens et est très illusoire dans la mesure où on est maintenant capable de définir l’identité génétique de chaque personne. Certes, il n’y a heureusement pas encore de "catalogue" ou "annuaire" des empreintes génétiques (en fait, on parlerait plutôt de "fichier") mais il est en cours de construction et à terme, il est à peu près inévitable que tout le monde sera fiché pour une raison ou une autre (c’est pour cela qu’à ce jour, je déconseille formellement à toute personne de demander son empreinte génétique car une fois connue, elle restera quelque part dans une mémoire et non seulement elle trahira un jour cette personne demandeuse, mais aussi toute son ascendance, sa fratrie et sa descendance).

Le cinquième enjeu est donc cette levée de l’anonymat dix-neuf ans plus tard. On se place du point de vue de l’enfant, et c’est un progrès pour lui, il pourra retrouver ses origines biologiques, ses racines génétiques. Cela peut être important d’un point de vue médical même si cela ne signifie pas un prédiagnostic génétique pour l’instant extrêmement limité (on n’est heureusement pas comme dans le film "Bienvenue à Gattaca", même si le risque est là, souvent soulevé par le professeur Jacques Testart).

Mais du point de vue du donneur, la situation est tout autre : qu’en sera-t-il de sa propre situation affective, peut-être dans un état d’esprit très différent d’il y a  deux décennies, et s’il n’en a pas parlé à un éventuel nouveau partenaire, quelle sera la réaction de sa (nouvelle) cellule familiale le jour où cet enfant (oublié) apparaîtra adulte ? Cela peut être difficile à gérer pour toute la famille du donneur.

Le sixième enjeu éthique de la PMA, c’est à peu près le seul (avec le septième) qui est souvent débattu dans l’espace public, à savoir la question éducative : un enfant vivant dans un couple de personnes de même sexe sera-t-il aussi équilibré qu’un enfant vivant dans un couple hétérosexuel.

Même s’il peut y avoir des études sociologiques sur le sujet avec un recul du temps de plusieurs décennies (il faut une bonne trentaine d’années pour savoir si l’enfant devenu adulte est "normal" ou pas, avec un sens de "normal" à évidemment définir), je ne suis pas convaincu qu’on puisse avoir des réflexions très concluantes sur le sujet. La plupart des arguments sont plutôt des spéculations théoriques.

Pour moi, l’élément clef est l’amour filial. La probabilité pour qu’un enfant devienne un adulte équilibré est proportionnelle à l’amour qu’il aura reçu de ses parents éducatifs (j’ajoute "éducatifs" pour bien indiquer les parents qui se sont occupés de lui enfant et adolescent). Un parent biologique que l’enfant ne connaîtra qu’à l’âge adulte ne sera qu’un "étranger" dans sa vie. Un "étranger" qui pourrait prendre beaucoup de place affective, mais pas plus qu’un nouvel ami, une nouvelle relation, etc.

Là encore, cet enjeu n’est pas nouveau. Il est le même que pour les (très nombreuses) familles monoparentales (souvent le parent est la mère), que les décisions de la vie ou les accidents de la vie ont rendues monoparentales. À mon sens, il y a toutes les variétés d’enfants équilibrés et déséquilibrés.

Dans une famille avec un couple de deux femmes, on peut toujours dire que l’enfant manquera de figure paternelle, de modèle du père, voire de figure masculine. Le père, c’est l’autorité, c’est la force, c’est la sécurité, c’est la protection. En disant cela, on est déjà très sexiste.

D’une part, ce n’est pas nouveau (hélas) qu’un père manque dans une famille. D’autre part, cette autorité peut très bien être représentée par la mère (d’ailleurs, dans le cas fréquent d’une garde par la mère dans un couple séparé, le père est souvent plus permissif que la mère, un peu par sentiment de culpabilité et pour se faire pardonner de ne plus être présent dans le foyer). Enfin, et c’est le principal argument à ce sujet, s’il n’y a pas de figure de père au sein de la cellule familiale, il est très improbable que l’enfant ne la retrouve pas dans son entourage proche, auprès d’autres personnes, comme le grand-père (on est à peu près sûr aujourd’hui qu’il n’y a pas, encore, deux générations sans père, sauf grande malchance !), comme un oncle, comme un enseignant, comme un entraîneur sportif, comme n’importe quel homme proche de sa cellule familiale.

Enfin, le septième enjeu est probablement l’argument choc des opposants à la PMA pour toutes, à savoir l’inéluctabilité de la GPA pour tous à terme (gestation pour autrui). À partir du moment où l’on justifie la PMA pour toutes avec l’argument d’égalité, un mauvais argument à mon avis car "égalité" dans le sens "tous les êtres humains sont égaux devant la loi", ne doit pas être incompatible avec les "différences naturelles entre les sexes" (heureusement, sinon, la société ne serait composée que de personnes sans sexe déterminé), tout reste possible pour la GPA : les hommes auraient autant le "droit" d’avoir des enfants que les femmes (en fait, personne ne devrait avoir le "droit" d’avoir des enfants car les enfants ne sont pas des choses).

La supposée garantie des pouvoirs publics qu’il ne sera pas question, pour l’avenir, d’accepter la GPA est illusoire. Comme l’a dit le député LR Thibault Bazin, cette GPA pourrait même être imposée juridiquement au nom du principe constitutionnel d’égalité, à partir du moment où le sexe et la nature des relations sexuelles ne font plus barrage (naturelle) à l’idée d’égalité.

Comme ont été illusoires les garanties de ne jamais franchir une nouvelle étape à chaque évolution sociétale : lors du PACS (1999), pas question de faire le mariage des couples homosexuels ; lors du mariage pour tous (2013), pas question de faire la PMA pour toutes ; lors due la PMA pour toutes (2020), pas question de faire la GPA. Alors, la GPA, ce sera pour quand ? 2030 ? ou même 2024 ? (quatorze ans, sept ans, trois ans et demi ?…).

_yartiLoiBioethique2019C04

La commission spéciale du Sénat sur le projet relatif à la bioéthique, nommée le 16 octobre 2019, a examiné le projet de loi voté par les députés du 7 au 9 janvier 2020. Le rapport présenté par les rapporteurs de cette commission, adopté le 8 janvier 2020, a modifié très sensiblement le texte voté par les députés, avec notamment la suppression de l’essentiel du premier article, à savoir que la PMA est réservée aux couples hétérosexuels et sa prise en charge réservée aux demandes fondées sur des indications médicales. Le nouveau texte propose aussi de prévoir un accord exprès exprimé au moment de la demande d’accès à l’identité de son donneur par la personne majeure issue du don (au lieu de l’accord exprimé au moment du don, c’est-à-dire près de dix-neuf ans au moins auparavant, voire bien plus en cas d’échecs des premières tentatives de procréation).

Pour l’anecdote historique, le Sénat, à l’époque, de majorité UMP-UC comme aujourd’hui, avait adopté l’amendement d’une sénatrice socialiste lors de la précédente révision des lois de bioéthique, le 7 avril 2011. Cette élue, Alima Boumediene-Thiery, avait alors déclaré : « Nous devons tenir compte de la situation d’infertilité sociale, à l’origine de procréations organisées à l’étranger. (…) La PMA est si populaire que les Belges ont dû mettre en place des procédures particulières pour les Français qui veulent un "bébé Thalys". ».

À l’époque, le ministre en charge de ce sujet, Xavier Bertrand, avait rejeté catégoriquement la proposition : « Le constat d’infertilité reste la condition d’accès à la PMA alors que certains proposent un critère sociétal. Le gouvernement n’est pas prêt à suivre cette logique. Avis défavorable. ». Le Sénat avait quand même adopté cette proposition, mais l’Assemblée Nationale l’avait par la suite supprimée.

Je suis resté ici uniquement sur le "terrain" de la PMA mais, comme je l’ai indiqué, le texte concerne des enjeux bien plus graves que la PMA, le texte des députés, mais aussi celui modifié par la commission sénatoriale qui propose jusqu’à élargir les tests préimplantatoires, ce qui accroît un véritable danger d’eugénisme qu’a régulièrement combattu le père du bébé-éprouvette français, Jacques Testart. En revanche, les commissaires sénatoriaux ont renforcé les verrous à la création d’embryons chimériques. Les débats au Sénat risquent donc d’être, comme au Palais-Bourbon, enrichissants et importants. J’y reviendrai.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La PMA et ses sept enjeux éthiques.
Les 20 ans du PACS.
Harcèlement sexuel.
Pédophilie dans l’Église catholique.
Le projet de loi sur la bioéthique adopté par les députés le 15 octobre 2019.
Texte du projet de loi sur la bioéthique adopté le 15 octobre 2019 par l’Assemblée Nationale (à télécharger).
Quel député a voté quoi pour la loi sur la bioéthique ? Analyse du scrutin du 15 octobre 2019.
Attention, les embryons humains ne sont pas que des "amas de cellules" !
La découverte révolutionnaire de nouvelles cellules souches.
Embryons humains cherchent repreneurs et expérimentateurs.
Expérimenter sur la matière humaine.
Chaque vie humaine compte.
L’embryon puis le fœtus est-il une personne humaine ?
La PMA.
Le mariage pour tous.
L’avortement.
La peine de mort.
Ni claque ni fessée aux enfants, ni violences conjugales !
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Jacques Testart.
Simone Veil.

_yartiEmbryon2019AB02



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200121-pma.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/bioethique-2020-4-la-pma-encore-la-220851

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/20/37956514.html



 

Partager cet article
Repost0
19 janvier 2020 7 19 /01 /janvier /2020 03:18

Une commission spéciale a été formée au Sénat le 16 octobre 2019 pour examiner en commission le projet de loi relatif à la bioéthique. On peut lire le Rapport n° 237 (2019-2020) de Mmes Corinne IMBERT, Muriel JOURDA, MM. Olivier HENNO et Bernard JOMIER, fait au nom de la commission spéciale, déposé et approuvé le 8 janvier 2020.

Cliquer sur le lien pour télécharger le fichier .pdf correspondant.

Rapport lui-même dans son intégralité (863 pages) :
https://www.senat.fr/rap/l19-237/l19-2371.pdf

Tableau comparatif :
https://www.senat.fr/rap/l19-237/l19-237.pdf

Synthèse du rapport :
https://www.senat.fr/rap/l19-237/l19-237-syn.pdf

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200122-bioethique.html

SR
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20200108-rapport-bioethique.html


 

Partager cet article
Repost0
3 décembre 2019 2 03 /12 /décembre /2019 03:03

« Oui, voyez, Soldats, la Nation s’unir dans la diversité des opinions et des croyances, des horizons et des différences, autour de vous, des drapeaux bleu-blanc-rouge qui ornent vos cercueils. Vos couleurs. Nos couleurs. Les couleurs d’une Nation libre, toujours. Et unie autour du sacrifice de ses enfants pour qu’elle vive libre, forte et fière. » (Emmanuel Macron, dans la cour d’honneur des Invalides, le 2 décembre 2019).


_yartiHommageMortsMali01

La France pleure dans l’unité nationale ses treize héros morts au combat le 25 novembre 2019 au Mali. L’hommage national rendu à ces treize héros dans la cour d’honneur des Invalides, ce lundi 2 décembre 2019 à 15 heures, pouvait paraître très protocolaire. Elle fut avant tout émouvante. L’ensemble de la nation, représentée par les différents responsables de l’État, a préféré se rassembler, au court de cette courte trêve, au-delà des vaines polémiques, et c’est heureux. Ce n’était pas la première fois, et ce ne sera probablement pas, hélas, la dernière fois.

Lorsque j’avais évoqué l’engagement militaire de la France au Mali annoncé par François Hollande le 11 janvier 2013 au cours d’une allocution télévisée, j’avais insisté sur le fait que lorsqu’on vote à l’élection présidentielle, on vote aussi pour le futur chef des armées et que ses décisions, d’une manière ou d’une autre, par défaut ou en conscience, par inaction ou par volonté, impactent nécessairement sur la vie des personnes. À ce jour, quarante-quatre soldats français sont morts au Mali depuis ce 11 janvier 2013.

Ce nouveau deuil de l’armée française a pourtant été l’occasion pour certains, dont l’émotion ne les étouffe pas, de polémiquer avec une certaine indécence, sans penser à l’effondrement des treize familles qui ont subi l’effroyable choc depuis une semaine. Si la réflexion sur la présence militaire de la France au Sahel a évidemment le droit d’être posée dans le débat public, comme toute autre décision gouvernementale d’ailleurs, la poser juste à ce instant précis de la tragédie ne paraît pas vraiment opportun où l’émotion est encore vive.

Ceux qui considèrent que les événements au Mali leur sont étrangers devraient ouvrir un peu mieux les yeux. Encore vendredi 29 novembre 2019, deux personnes sont mortes assassinées par un terroriste islamiste au London Bridge. Les Européens sont les principaux concernés des évolutions de Daech au Sahel. La construction d’un nouvel État islamique (califat) dans le Sahel aurait une conséquence directe sur la sécurité personnelle des habitants en Europe.

Le Président de la République Emmanuel Macron a abordé de façon très brève dans son hommage aux Invalides (qu’on peut lire dans son intégralité ici), le 2 décembre 2019, les raisons de la présence des soldats français au Mali et plus généralement au Sahel (un territoire aussi vaste que l’Europe !) : « Treize noms qui seront inscrits dès demain à l’encre de pierre sur le monument aux Morts pour la France en opérations extérieures. Comme les noms de l’engagement de nos armées pour notre défense. Comme les noms de la lutte de tout un pays contre ses ennemis. Comme les noms de la guerre de toute une Nation contre le terrorisme. Comme les noms du combat universel de la France pour la liberté. ».

De ceux qui cherchent la polémique, certains en sont à affirmer n’importe quoi, et l’on ne sait pas dans leurs motivations, si prédominent leur opposition systématique à Emmanuel Macron et plus généralement au Président de la République française (car c’était déjà le cas avant Emmanuel Macron), ou plus généralement, le position récurrente contre la France, ses valeurs, ses intérêts. Même si je ne doute pas que ce soit involontaire, ces personnes-là sont les vecteurs de l’anti-France.

Certains ont même osé réduire l’héroïsme des treize soldats morts le 25 novembre 2019 sous prétexte qu’il s’agirait d’un "simple", un "banal" accident d’hélicoptère. C’est odieux de remettre en cause leur héroïsme car ce genre d’accident fatal, il faisait justement partie de leur mission, de leur acte d’engagement. Ils sont avant tout morts au combat. Ils devaient justement enlever toutes les protections de vol de leurs hélicoptères pour faire leur opération.

Ceux qui n’en sont pas convaincus devraient écouter l’interview du général François Lecointre, le chef d’état-major des armées, sur France Inter le mercredi 27 novembre 2019. Il expliquait très bien que les risques étaient calculés mais bien réels. Qu’il ne s’agissait pas d’un "banal" accident mais bien d’une décision tactique du mode opératoire, exactement comme la mort des deux soldats du Commando Hubert venus libérer deux otages au Bénin et au Burkinabé Faso le 10 mai 2019, se mettant volontairement à découvert (et donc bien conscients de ce que cela signifiait comme danger de mort) car il n’y avait pas d’autres moyens pour prendre d’assaut les lieux.

Il disait ainsi : « Une opération militaire, en particulier au Sahel, c’est un exercice de très haute couture. Cette coordination extrêmement fine se fait toujours dans des conditions difficiles, en général la nuit ; et elle se fait dans des conditions de combat, avec un stress de combat. (…) Il y a une part de risque assumée dans le fait de rentrer dans cette coordination très fine. (…) Je considère que ces hommes sont morts au combat. ».

_yartiHommageMortsMali04

D’autres ont le réflexe idéologique, complètement passéiste et anachronique, d’invoquer le supposé "néocolonialisme" de la France pour vouloir être présente au Sahel. Hélas, s’ils avaient raison, la situation serait bien plus simple pour la France. Le problème (et Emmanuel Macron l’a rappelé encore récemment) est que quasiment personne d’autre que la France (à part un peu le Royaume-Uni et l’Estonie) ne veut faire le "sale boulot" de lutte (très difficile) contre les terroristes islamistes (très coriaces et parfois très jeunes).

Or, il est impératif d’empêcher la mise en place d’un nouveau califat terroriste, rendu militairement possible par la faiblesse des États du Sahel et en particulier du Mali (dont l’éventuelle ingratitude de certains habitants n’est de toute façon pas un critère pour définir une politique géostratégique : « Des théories du complot fleurissent partout. Bientôt, on accusera la France d’être responsable des inondations. Alors que c’est l’inertie de nos propres dirigeants qui est d’abord en cause. Lesquels se contentent de réactions d’indignation sans que rien ne change. » a expliqué un ancien ministre malien à "Libération" le 13 juin 2019).

La guerre actuelle, dite asymétrique, est de combattre tout foyer terroriste où qu’il soit (surtout lorsqu’il peut bénéficier de la profonde désorganisation institutionnelle de la Libye et de l’incertitude politique de l’Algérie), et l’historique de Daech, en Syrie et en Irak, montre bien qu’il ne faut pas recommencer les mêmes erreurs.

Et quels intérêts la France peut-elle défendre au Mali si ce n’est pas effectivement d’empêcher l’extension du cancer islamiste ? Visiblement, il ne s’agit pas de stratégie économique puisque notre pays n’est présent que depuis 2013 et nous n’avons pas changé d’industrie entre-temps. Et si c’étaient des intérêts économiques, la France serait bien stupide car, sans compter les pertes de dizaines de vies humaines (à une époque où heureusement les autorités essaient de faire tout pour respecter la vie humaine), les opérations extérieures, en particulier au Sahel, ont des coûts budgétaires énormes qui ne seraient certainement pas compensés par l’éventuel bénéfice qu’elle aurait à y gagner, selon les détracteurs de la France. Ces coûts sont évalués à 600 millions d’euros par an par le journal "Le Monde" du 30 juin 2017. Soit plus de 4 milliards d’euros à ce jour.

Dans le rapport du Sénat du projet de loi de finances pour 2019, les coûts des opérations extérieures au Mali étaient indiqués à 693,1 millions d’euros pour l’année 2017 avec un effectif de 4 666 soldats et l’ensemble des opérations extérieures à 1 329,6 millions d’euros pour un effectif de 7 677 soldats (selon les réponses apportées du gouvernement français). Ce rapport, qui a été enregistré le 22 novembre 2018 (il date d’un an), a été rédigé notamment par le sénateur radical Jean-Marie Bockel, ancien ministre (rapporteur du budget de la défense au Sénat), qui fut particulièrement touché par la tragédie du 25 novembre 2019 puisqu’il y a perdu un fils, le (devenu) capitaine Pierre Bockel.

_yartiHommageMortsMali03

Le général François Lecointre, dans la même interview sur France Inter le 27 novembre 2019, a rappelé que chaque soldat français au Sahel était évidemment un engagé volontaire, et c’est la grande différence du cas de la mobilisation générale lors d’une guerre : chaque soldat peut démissionner et renoncer à son engagement, alors qu’en cas de mobilisation, ce serait considéré comme une désertion. C’est pour cela que chaque soldat, surtout avant chaque mission périlleuse, doit avoir la conviction que sa présence dans ces lieux a un sens et si jamais il concluait qu’elle n’a pas de sens, il ne mettrait pas sa vie en danger et ferait autre chose. Car chaque soldat, qui a souvent une famille et n’est donc pas seul, est une personne responsable.

François Lecointre a ainsi expliqué que les soldats étaient « très exigeants sur les conditions et sur le sens de leur engagement parce qu’ils mesurent bien que (…) cette mission peut leur donner la mort au risque de leur propre vie ». Autrement dit : « Ce qui est important, c’est de mesurer cet enthousiasme, cet enthousiasme de tous ces  jeunes gens, qui est accompagné par une gravité très profonde, la gravité de ce sens de la mission, (…) du fait qu’on va porter les armes de la France, et qu’à chaque fois, il faudra qu’on questionne le sens de cet engagement. ».

Et d’ajouter sur la politique française : « Ce n’est pas parce qu’il y a des morts, que notre action n’a pas de sens. (…) On a des résultats. Il faut être patient et persévérant. Une crise transfrontalière, qui peut s’étendre à toutes l’Afrique de l’Ouest, nécessite des objectifs à long terme : ce qu’on évite, c’est que cette hydre continue de produire un effet de contagion dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest et qu’on arrive à de vrais dangers pour nos pays européens. (…) J’ai toujours la crainte d’une forme d’indifférence de la Nation. Une admiration, mais une admiration de loin. (…) Je crois que nous n’atteindrons jamais une victoire définitive. Contrairement aux grands conflits du XXe siècle, jamais les armées françaises ne défileront en vainqueurs sous l’Arc de Triomphe. ».

Selon le bilan rendu public le 20 février 2019 par la Ministre de la Défense Florence Parly, 600 djihadistes auraient été "neutralisés" (tués ou capturés) par les forces françaises depuis 2014 dont 200 en 2018, sur environ 3 000 djihadistes au total présents au Mali. Dans un récent sondage de l’IFOP publié le 2 décembre 2019, 58% des sondés étaient favorables à la présence de l’armée française au Sahel (les moins favorables étaient des sympathisants du RN et de FI).

_yartiHommageMortsMali02

Rendons surtout hommage au courage et à la bravoure de ces treize soldats morts sur le champ d’honneur. Et saluons leurs noms : le chef d’escadron Nicolas Mégard (35 ans), le chef de bataillon Benjamin Gireud (32 ans), le chef de bataillon Clément Frison-Roche (27 ans), le chef d’escadron Romain Chomel de Jarnieu (34 ans), le capitaine Pierre Bockel (28 ans), le capitaine Alex Morisse (30 ans), le major Julien Carette (35 ans), l’adjudant Jérémy Leusie (33 ans), l’adjudant Andreï Jouk (43 ans), l’adjudant Alexandre Prottin (33 ans), le maréchal des logis-chef Valentin Duval (24 ans), le maréchal des logis-chef Antoine Serre (22 ans) et le maréchal des logis Romain Salles de Saint-Paul (35 ans). À leurs familles, à leurs amis, les Français et les Européens sont reconnaissants et je leur adresse mes sincères condoléances.

« Vous étiez treize soldats, treize engagés volontaires. Engagés pour une idée de la France qui vaut d’être servie partout où il faut défendre la liberté des hommes et où la Nation le décide. Un engagement profond, modeste et discret, qui n’est rendu public que par le sacrifice ultime. Loin du fracas des mots inutiles. Volontaires, car chacun avait choisi, seul, exerçant son libre arbitre, de parcourir tout le chemin de la force et de l’honneur d’être homme. Ainsi, ce que nous saluons aujourd’hui, c’est (…) l’acceptation lucide et profonde de ce devoir, qui fait du soldat français un citoyen d’autant plus admirable. » (Emmanuel Macron, le 2 décembre 2019).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 décembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours du Président Emmanuel Macron le 2 décembre 2019 aux Invalides pour rendre hommage aux treize soldats tués au Mali le 25 novembre 2019 (texte intégral).
Interview de François Lecointre sur France Inter le 27 novembre 2019 (à télécharger).
Pourquoi mourir au Mali ?
L’engagement militaire de la France au Mali le 11 janvier 2013.
Daech.
Commando Hubert : la France dans l’unité nationale autour de ses deux héros.
Bénin : le courage et le sacrifice de deux vies pour en sauver d’autres.
Niger : le prix d’un message.
N’oublions pas le sacrifice du colonel Arnaud Beltrame !
Nos soldats à Beyrouth, il y a trente-cinq ans…
Hommage des quatre soldats tués le 24 janvier 2012 en Afghanistan.
Ils ne sont pas des numéros.
Chasseurs alpins en Afghanistan.

_yartiHommageMortsMali05



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191202-mali.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/pourquoi-mourir-au-mali-219677

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/12/02/37834484.html





 

Partager cet article
Repost0
18 novembre 2019 1 18 /11 /novembre /2019 01:09

(verbatim)


Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200823-rocard.html



Discours du Premier Ministre Michel Rocard le 18 novembre 1989 à La Villette à l'occasion du 50e anniversaire de la Cimade


Monsieur le Président,
Chers amis,
Je connais trop bien la CIMADE pour imaginer qu'elle puisse trouver plaisir à s'attendrir sur elle-même ou à se faire couvrir d'éloges aussi sincères soient-ils, et même le jour de son 50ème anniversaire.

Permettez-moi quand même de saluer son jubilé.
J'étais enfant quand est née la CIMADE, mais je crois avoir entendu parler d'elle dès ce moment là, si bien que j'ai un peu l'impression d'avoir grandi avec elle.
Comment cacher que ce qu'elle faisait, ce qu'elle n'a cessé de faire, son combat de tous les jours durant ce demi-siècle, a beaucoup compté pour moi?
Madeleine BAROT et Jacques MAURY, Jacques BAUMONT, Michel WAGNER, Roby BOIS, Marc BRAUNSCHWEILER, Alain RUELLAN, tant d'autres noms auxquels s'attache l'histoire de la CIMADE sont -vous le savez bien- autant de noms d'amis pour moi.
Il y a quarante ans que je suis un militant politique et, sans avoir jamais été membre de la CIMADE, tout au long de ces années je n'ai jamais senti son action et ses luttes très éloignées des miennes.

Aussi vous ne m'en voudrez pas de prendre le temps de dire le plaisir que j'ai à venir saluer en tant que Premier Ministre, cette jeune cinquantenaire qui est pourtant une très vieille amie, pour lui dire, non pas en mon seul nom propre mais au nom du Gouvernement français, la fierté que nous éprouvons à considérer son histoire, l'histoire de son inlassable activité au service des plus démunis et des plus affaiblis des hommes.
Et comment se refuser au plaisir de vous dire « bon anniversaire » quand ce jubilé coïncide avec cette sorte de miracle que constitue la destruction du mur de Berlin, qu'on peut désigner comme la fin - enfin ! - de cette deuxième guerre mondiale dont le début a donné lieu précisément à la naissance de la CIMADE
Mais je sais que vous attendez autre chose de moi que ce seul salut amical.
Vous vous êtes réunis durant ces quatre jours pour réfléchir sur les solidarités de demain, Votre horizon de réflexion est vaste et je n'aborderai que quelques points.

Je voudrais d'abord vous faire part en quelques mots des réflexions que m'inspire votre rôle, c'est-à-dire le rôle d'une organisation non gouvernementale vouée au service des hommes menacés dans leurs droits.
L'adoption en 1948 de la déclaration universelle des droits de l'homme a marqué une avancée considérable, en jetant les bases d'une véritable éthique internationale.
Mais l'histoire nous a appris qu'il ne suffit pas que les Gouvernements affirment des principes et prennent des engagements pour que ceux-ci soient respectés.
Je le dis en n'oubliant pas que cela concerne aussi la France.

Nous, gouvernants, savons bien qu'en raison des contraintes qui pèsent sur nous, les droits de l'homme seraient bien menacés s'ils étaient confiés à la vigilance des seuls gouvernements.
Car ils sont l'affaire de tous, et leurs plus sûrs défenseurs seront toujours les "non gouvernants" attentifs aux appels des victimes, ou au silence des hommes sans voix.
Les droits des hommes ne sont effectifs que si les hommes s'en saisissent.
Et s'ils sont trop faibles pour le faire, il faut que d'autres hommes, plus libres, interviennent pour leur restituer ces droits.
Voilà pourquoi 50 ans après la naissance de la CIMADE et dans un monde qui est, certes, moins violent en Europe que celui d'il y a 50 ans, l'action des ONG n'est pourtant pas devenue un luxe mais reste, si j'ose dire, un produit de première nécessité.

Voilà pourquoi le Président de la République lors du 40ème anniversaire de la Déclaration universelle, déclarait que "la France favorisera tout ce qui consolidera l'action des organisations non gouvernementales".
Bien évidemment, ma présence ici n'est pas seulement un hommage à votre action passée. Elle se veut d'abord un encouragement pour vous à continuer à défendre, avec opiniâtreté et parfois intrépidité, toutes les victimes, tous les exclus, tous les opprimés comme vous l'avez toujours fait.
J'ajouterai que, sans vouloir bien entendu limiter si peu que ce soit votre indépendance, je souhaite que se fortifie cette dialectique fructueuse entre l'action du Gouvernement et l'action des organisations non gouvernementales, dont la vôtre. En témoigne l'attention toute particulière que je porte aux travaux de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme.
Car vous avez un rôle déterminant à jouer dans l'évolution des mentalités de nos sociétés sur des points particulièrement sensibles comme la promotion des droits économiques, sociaux et culturels, mais aussi politiques des étrangers sur notre sol. Vous pouvez ouvrir le chemin là où l'Etat est tenu lui de rechercher patiemment le consensus. Vous pouvez hâter le temps, hâter l'histoire.
Ceci m'amène à la question de l'immigration.

Vous me permettrez d'inverser intentionnellement l'ordre des priorités : de ne pas aborder en premier le problème des conditions d'entrée et de séjour, mais celui de l'intégration des communautés étrangères, qui me paraît déterminant.
Si le débat sur le port du foulard dans les établissements scolaires a permis de poser ce problème, il n'aura pas été négatif.
J'y reviens d'autant plus volontiers devant vous que l'un de vos thèmes de réflexion porte sur la condition des femmes, et notamment des femmes immigrées et réfugiées dans l'Europe en construction.
Or, cette affaire du foulard concerne directement la condition féminine. La question a été assez mal posée, qui a laissé entendre qu'il s'agissait d'abord d'un problème de laïcité. C'est vrai que les jeunes filles concernées l'on présentée comme tel, mais ce n'est pas une raison pour se limiter à cette analyse.

Avant d'y venir, je tiens à réaffirmer que nous ne transigerons pas sur la laïcité de l'école publique. L'école laïque n'est pas multi-confessionnelle et ne le deviendra pas.
Dans notre République, l'Etat laïque garantit la manifestation de toutes les opinions et croyances dans la société civile. Mais précisément parce qu'il est laïc et non pas confessionnel, l'Etat républicain considère que l'école publique ne doit pas être un lieu de concurrence entre les religions, mais un lieu où toute religion est mise entre parenthèses, où l'enfant est soustrait au débat entre croyances différentes pour se consacrer à l'acquisition du savoir.
Et c'est dans ces conditions que l'école laïque peut demeurer ce creuset d'intégration qu'elle a toujours été. Les enfants porteurs de culture, traditions et coutumes différentes des nôtres sont ceux qui ont le plus besoin de profiter de cette capacité exceptionnelle d'intégration à notre société que propose l'école laïque.

Voilà pourquoi il ne saurait être question de réagir d'abord en les rejetant.
Mais, le foulard pose une question particulière, puisqu'il n'est pas signe seulement d'appartenance à une religion, mais aussi d'appartenance à une culture traditionnelle où la femme est subordonnée à l'homme. C'est cet aspect qui soulève le plus de problèmes. Nous-mêmes, qui avons mis des siècles avant de tenter de réaliser une égalité effective entre l'homme et la femme, sommes encore loin du compte.
N'oublions pas que toutes nos religions ont maintenu les femmes -et pendant longtemps- dans un statut subordonné. Elles ont évolué. L'Islam aussi évolue et continuera à évoluer.
Mais en tant que signe ostensible de cette subordination, le foulard est inacceptable dans l'école de la République, qui a inscrit dans sa Constitution la Déclaration des Droits de l'Homme.
Ainsi les traditions sont loin d'être toutes également respectables, et pourtant les personnes, et particulièrement les enfants, porteurs de ces traditions qui nous choquent, ont droit au plus entier respect.

Le respect de l'enfant est le premier principe de l'école. Aussi difficiles que puissent être les solutions pratiques à ce problème, ce respect sera assuré.
Dans son admirable lettre aux instituteurs de 1883, Jules FERRY écrivait : "Vous ne toucherez jamais avec trop de scrupules à cette chose délicate et sacrée qu'est la conscience de l'enfant."
Il recommandait de s'armer de patience, de douceur, d'élévation dans le caractère et de puissance persuasive pour faire face aux "préjugés grossiers" dont les enfants peuvent être porteurs.
Nous partageons la conviction de Jules FERRY.
On ne fait pas le bonheur des gens malgré eux. On ne libère pas des traditions oppressantes par la répression, l'exclusion ou l'interdit.
J'attends avec le plus grand intérêt les résultats de vos travaux sur la condition des femmes dans l'Europe. Nous ne manquerons pas de nous en inspirer.
Ce qui est sûr en tout cas, c'est que dans cette intégration difficile, mais absolument indispensable, des populations d'origine étrangères résidant sur notre sol, le rôle et l'action des femmes sera déterminant.
Mais ce rôle, cette action des femmes ont des alliés efficaces : le corps enseignant qui chaque jour apporte des réponses, mais aussi et surtout l'écrasante majorité des jeunes musulmanes qui vivent sur notre sol et trouvent dans nos moeurs, nos lois, nos écoles, les leviers les plus sûrs de leurs aspirations émancipatrices.
L'école laïque, qui est un des grands lieux de l'apprentissage de la liberté est un des facteurs de cette intégration, mais elle n'est pas le seul.

Si nous ne prenons pas la mesure du problème. Si nous ne réagissons pas avec l'ampleur souhaitable, des mécanismes se mettront en place qui conduiront implacablement à des violences.
Nous ne voulons pas nous retrouver enfermés dans la logique des ghettos. Nous y opposons notre politique en faveur du logement des plus démunis, et une politique de la ville tout spécialement dans la région parisienne.
C'est un élément essentiel d'une politique plus générale à mettre en oeuvre. Nous menons déjà des actions visant à intégrer les résidents d'origine étrangère, mais elles sont marquées, par un trop grand éparpillement dans les différents ministères : il y a un déficit de coordination au sein de l'administration, déficit qui ne permet pas, aujourd'hui, d'exprimer comme il le faudrait une volonté forte. J'ai engagé la procédure permettant d'y porter remède à brève échéance.
D'autre part, les politiques menées actuellement semblent marquées par une vision emprunte d'anachronisme : elles visent trop souvent encore à accueillir des gens en transit, alors qu'il s'agit, nous le savons bien désormais, d'intégrer dans notre société des hommes, des femmes et des enfants qui vont, dans leur grande majorité, demeurer sur notre sol.
Mais si nous voulons cette politique, qui seule est humainement admissible et conforme à nos valeurs, il est bien clair que nous tiendrons bon sur la politique de restriction de l'immigration décidée dès 1974 et que nous devons appliquer strictement.
C'est dans ce sens que nous allons agir.

Cela m'amène, bien entendu, à la question du droit d'asile dont je sais combien il vous préoccupe. Je serai clair, quitte, peut-être à vous décevoir un peu.
N'y a-t-il pas aujourd'hui un certain détournement du droit d'asile qui, s'il n'y est pas porté remède, finira par menacer l'existence de ce droit lui-même ?
De 18 800 demandes en 1980, nous sommes passés à 28 900 en 1985, puis à 34 000 en 1988 pour atteindre un quasi doublement en un an avec 60 000 demandes en 1989. S'étonnera-t-on alors que la proportion de rejets est passée en douze ans de 4,57 % en 1976 à plus de 65 % en 1988.
Nous avons signé la Convention de Genève de 1951 sur le statut des réfugiés. Elle demeure notre référence.
Nous tiendrons cet engagement dans les termes mêmes où nous l'avons pris. Ni plus, ni moins.
Il s'agit d'accueillir les personnes persécutées pour leurs opinions et leurs engagements notamment politiques, et elles seulement.
Certes, les déséquilibres de la planète sont tels que dans bien des Nations, la misère s'ajoute à l'oppression.

Nous ne méconnaissons pas la situation difficile des hommes et des femmes privés de perspective de travail dans les pays de grande pauvreté.
Les ONG qui se consacrent plus spécialement au développement savent bien que l'unique et durable solution à la misère d'un trop grand nombre de peuples, ce n'est pas leur déplacement vers les pays développés mais le développement de leur pays. Nous ne ménageons pas nos efforts en ce sens.
Mais il n'est pas normal, il est même dangereux, de vouloir faire passer les uns pour les autres. Car à confondre les réfugiés politiques et les demandeurs d'emploi, nous finirions par mettre en danger la Convention de Genève elle-même et, par conséquent, tous ceux pour qui elle est faite. La rigueur dans l'admission des candidats au refuge est la meilleure protection des droits des véritables réfugiés, de même que la rapidité des décisions les concernant -et nous venons de décider de doter l'OFPRA des moyens nécessaires pour y parvenir- est la condition du respect de leur dignité.

Chers Amis, le chemin devant nous ne sera pas beaucoup plus facile que celui qui est derrière nous.
Dans les conditions tout à fait neuves -du fait de la démocratisation en cours dans les pays de l'Est- où va se présenter la construction de l'Europe, les problèmes graves auxquels vous vous consacrez ne trouveront pas de solutions évidentes ni aisément consensuelles.
Je suis sûr d'avance, pourtant, que loin de vous décourager ce langage réaliste contribuera, au contraire, à renforcer votre engagement.
Car les principes et les valeurs sur lesquels vous vous appuyez, et qui sont le socle même de notre humanisme socialiste et démocratique demeurent assurément la boussole qui nous permettra, aux uns et aux autres, de garder notre cap.
Je ne doute pas qu'ils seront encore d'actualité pour votre centième anniversaire !
Bon courage !

Michel Rocard, le 18 novembre 1989 à La Villette, à Paris.

Source : Vie Publique
http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-19891118-discours-rocard.html
 

Partager cet article
Repost0
15 novembre 2019 5 15 /11 /novembre /2019 03:55

« La non-discrimination n’est pas l’indifférenciation. Le domaine, dans lequel la différence entre hommes et femmes est fondatrice, est constitutive de l’humanité, de sa survie, est celui de la filiation. Voilà pourquoi le PACS ne légifère pas sur l’enfant et la famille. Voilà pourquoi, en raison de ces choix faits en toute connaissance de cause, le pacte concerne le couple et lui seul. » (Élisabeth Guigou, le 3 novembre 1998).


_yartiPACS01

Le Président Jacques Chirac a promulgué il y a vingt ans, le 15 novembre 2019, la loi n°99-944 du 15 novembre 1999 relative au pacte civil de solidarité (dont l’abréviation est PACS ou pacs) : « Un pacte civil de solidarité est un contrat conclu par deux personnes physiques majeures de sexe différent ou de même sexe, pour organiser leur vie commune. » (Art. 515-1 du titre XII du livre Ier du code civil). C’était une proposition de loi qui fut votée par la majorité socialo-communiste de l’époque, en pleine cohabitation, sous le gouvernement de Lionel Jospin, qui a fait beaucoup couler d’encre et qui a beaucoup mobilisé l’opposition pendant une année.

Une première tentative a échoué le 9 octobre 1998, car l’opposition a réussi à voter une exception d’irrecevabilité (application de l’article 91 aliéna 4 du règlement de l’Assemblée Nationale), en raison du grand absentéisme des députés de la majorité ! (les députés de la majorité ont tenté de tenir le crachoir le plus longtemps possible pour rameuter leurs collègues, mais sans succès).


Des débats houleux

L’exception d’irrecevabilité fut défendue le 9 octobre 1998 par le professeur Jean-François Mattei, député DL de Marseille (et futur ministre de la santé), qui admettait qu’il fallait résoudre des problèmes pratiques (décès d’un membre d’un couple homosexuel, bail, fiscalité, etc.) mais sans avoir à changer fondamentalement la société : « Les réformes indispensables sont à ce niveau [dispositions pratiques] et ne justifient pas l’intervention du corps social pour modifier les fondements de la société. Aller au-delà, c’est souligner d’autres confusions entretenues par le PACS à propos de la solidarité et du mariage. Qui ne voit que derrière l’alibi de la solidarité se profile la légitimation sociale de l’homosexualité ? ».

Et de décliner notamment : « Par nature, le PACS ne peut être qu’une étape. Après la reconnaissance du couple, viendra la revendication de l’enfant au moyen de l’adoption ou de la procréation médicalement assistée. Il est en effet totalement illusoire et trompeur d’imaginer qu’un statut quasi-matrimonial imposé à tous les couples, hétérosexuels comme homosexuels, puisse ne pas ouvrir à terme la possibilité de l’adoption. ». Paroles prophétiques.

Pendant cette première discussion avortée, Christine Boutin a brandi la Bible pendant le discours de la Ministre de la Justice Élisabeth Guigou qui disait, pour expliquer le pacs : « Les partenaires seront placés, volontairement ou non, en dehors des obligations nées du mariage et ne bénéficieront donc pas des droits qui y correspondent. Mais ils auront souhaité sortir de la simple cohabitation pour organiser leur vie commune et ils jouiront des droits adaptés à l’étendue de leurs engagements. ». Et Christine Boutin de la couper : « Vous ferez mieux de lire la Bible ! Ca vous changerait ! ». En fait, elle a brandi l’imposant règlement de l’Assemblée Nationale !

Finalement, un autre texte a été proposé par des députés de la majorité (notamment Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste) et l’examen de ce texte a commencé le 3 novembre 1998 avec ses deux rapporteurs socialistes Jean-Pierre Michel et Patrick Bloche. Christine Boutin a très longuement défendu le même jour une nouvelle exception d’irrecevabilité (pendant cinq heures !), où elle a rappelé l’historique du pacs, avec la première proposition de loi sur un "partenariat civil" déposée le 25 juin 1990 par un certain sénateur… Jean-Luc Mélenchon, devenu "contrat d‘union civile" dans deux autres propositions de loi, déposées le 25 novembre 1992 par des députés socialistes et le 21 décembre 1993 par Jean-Pierre Chevènement et Georges Sarre.

Puis, entre 1995 et 1997, d’autres socialistes ont repris le flambeau : « Ils ont conçu alors un concubinage non discriminatoire. Mais, face aux réticences de nombreux élus, ils ont inventé en définitive une sorte de communauté d’entraide juridiquement illisible, un prêt-à-porter juridique pour couple de passage. (…) Les lobbies homosexuels militent depuis plusieurs années pour obtenir une certaine reconnaissance sociale, mais les mouvements ou associations homosexuels diffèrent beaucoup dans leurs demandes. (…) Certains veulent un statut du concubinage, d’autres veulent un mariage, d’autres, enfin, ne veulent pas en entendre parler. Certaines communautés revendiquent le droit à l’égalité. D’autres demandent le droit à l’indifférence, parfois même à la différence. Certaines autres demandent le droit à l’adoption. ». L’exception d’irrecevabilité fut cette fois-là rejetée et le processus d’examen du texte enclenché.

_yartiPACS03

Il a fallu un peu moins d’une année, 120 heures de débats, 2 161 amendements, avec les navettes entre l’Assemblée Nationale et le Sénat, pour achever le processus législatif. Sans l’approbation du Sénat, l’Assemblée Nationale a définitivement adopté le PACS le 13 octobre 1999 par 315 voix pour, 249 voix contre et 4 abstentions, sur 568 votants. Dans l’opposition, Jean-Louis Borloo, Philippe Séguin et Alain Madelin se sont abstenus, tandis que Roselyne Bachelot et Gérard Grignon ont voté pour. Saisi par l’opposition, le Conseil Constitutionnel a validé la constitutionnalité du texte le 9 novembre 1999 (décision n°99-419 DC). La loi fut ensuite promulguée le 15 novembre 1999. Le premier PACS fut conclu le 18 novembre 1999 à Lille par un couple d’hommes.

Dans sa longue explication de vote le 13 octobre 1999, le rapporteur Jean-Pierre Michel a rappelé quelques propos polémiques ou contradictoires d’élus de l’opposition durant ces débats parlementaires. Voici entre autres ce qu’il a cité.

Des responsables de l’oppositions plutôt favorables au PACS :

Jean-Paul Delevoye (député RPR et président de l’Association des maires de France, futur grand manitou de la réforme des retraites) le 15 avril 1998 : « Il faut mettre un terme aux situations de précarité que connaissent les unions homosexuelles de même que les concubins. Un contrat éventuellement enregistré en mairie doit être étudié par le législateur. J’y suis favorable. ». De même, François Fillon, Édouard Balladur et Alain Juppé ont hésité ou ont soutenu le courage de Roselyne Bachelot qui a, selon François Fillon, compris avant beaucoup de monde les évolutions de la société française.

Charles Pasqua : « Je suis favorable à l’adoption de ce texte, mais mon groupe ayant décidé de voter contre, je voterai contre. ».

Des propos très polémiques, dont le rapporteur n’a pas osé livrer le nom des auteurs :

Philippe de Villiers : « C’est un retour de la barbarie. ».
François Vannson : « Pourquoi pas avec des animaux de compagnie ? ».
Bernard Accoyer : « La nation n’a pas à encourager les déviances. ».
Pierre Lellouche : « Il n’y a qu’à les stériliser. ».
Pierre-Christophe Baguet : « Nous nous sommes enfermés, tous autant que nous sommes, dans des positions radicalisées. ».
Dominique Dord : a dénoncé la « dialectique diabolique dans laquelle le gouvernement avait essayé de [les] enfermer ».
Patrick Devedjian : « Pourquoi ne regardez-vous pas la poutre que vous avez dans l’œil ? ».

Ou encore (sans auteur identifié ici) : « Pourquoi pas avec son chien ? » ; « les tantes vont pouvoir se marier » : « le mariage tampax sans garde-folles » ; « il y a aussi des zoophiles » ; « comme les escargots » ; « c’est le cirque Pinder » ; « l’homosexualité est l’expression d’une sexualité sinon infantile du moins en fort déficit d’accomplissement » ; « pourquoi pas à la direction des services vétérinaires ? » ; « faites un PACS pour les poissons » ; « nous vous proposons de limiter le PACS aux personnes de sexe différent »


Le PACS : rien à voir avec le mariage ! (selon la ministre de l’époque)

Le 3 novembre 1998, Élisabeth Guigou (la ministre en charge du texte) a expliqué l’origine du texte : « Nous savons que la jurisprudence ne permet pas que les concubins homosexuels bénéficient des quelques droits reconnus aux concubins hétérosexuels. Rapidement, il est cependant apparu que la situation de tous les couples qui ne veulent ou ne peuvent se marier était insuffisamment prise en compte par le droit. (…) Dès lors que l’on privilégie le contrat par rapport au constat, pourquoi ne pas se limiter à reconnaître des droits matériels, pourquoi prévoir un contrat qui implique une reconnaissance symbolique de la solidarité des couples ? Tout simplement parce que les personnes concernées considèrent qu’elles sont unies par des liens affectifs profonds. Retenir un contrat de type purement patrimonial serait dénier toute reconnaissance spécifique au couple non marié et réduirait la valeur de l’engagement affectif et de la solidarité qui n’est pas seulement matérielle. Un couple n’est pas une société anonyme. ».

Le PACS fut conçu comme un dispositif clairement issu des revendications de certaines associations de personnes homosexuelles, mais a été rendu universel pour ne pas en faire un dispositif communautaire. En effet, tout couple peut se pacser, homosexuel comme hétérosexuel, ce qui ne discrimine personne. Parmi les différences avec le mariage, le pacs n’impose pas la fidélité entre les deux conjoints.

Plus largement, le pacs est un contrat entre deux cohabitants, sans forcément une relation sexuelle : « La notion de vie commune, puisque le PACS s’adresse à des couples ayant une vie commune, est connue en jurisprudence. Elle présume une communauté de toit et de lit. À l’évidence, ce n’est qu’une présomption. La solitude, les difficultés de la vie quotidienne, au premier rang desquelles le chômage et l’insuffisance des ressources, ont conduit de nombreuses personnes à rechercher de nouvelles formes de solidarité et d’entraide, dont la cohabitation est un mode majeur. Mais l’État, s’il ne doit pas s’immiscer dans la vie privée des personnes, ne saurait en aucune manière accorder une reconnaissance, même limitée, à des situations illicites. L’État est fondé à interdire toute éventualité d’inceste et de bigamie. Deux personnes qui, sans enfreindre la loi, ne peuvent partager le même lit ne doivent pas pouvoir conclure un pacte de solidarité. Un père et une fille, une mère et un fils, un frère et une sœur ne doivent pas pouvoir signer un PACS. En revanche, des personnes dont le lien est seulement d’ordre affectif pourront signer un pacte dès lors que, sans enfreindre la loi, elles pourraient avoir des relations sexuelles. Leur vie privée n’intéresse pas la société. » (Élisabeth Guigou).

Mais cette volonté de ne pas assumer la reconnaissance des couples homosexuels au même titre que les couples hétérosexuels a fait que ce statut était au milieu du gué, avec des inégalités d’un point de vue matériel, en particulier fiscal. Car à quoi sert le mariage ? Deux fonctions : à protéger le conjoint le plus faible, en particulier lors d’une rupture, et à donner des garanties pour les enfants (leur filiation, leur éducation notamment).

Des enfants, il n’en est pas question dans le pacs qui reste juste un contrat civil déposé au greffe du tribunal d’instance (ce n’est qu’à partir du 1er novembre 2017 que le pacs est déposé soit chez un notaire soit à la mairie, comme pour un mariage).

Élisabeth Guigou a très bien expliqué la différence avec le mariage le 3 novembre 1998 : « Pourquoi (…) avoir fait le choix de dissocier le pacte de la famille ? Une famille, ce n’est pas simplement deux individus qui contractent pour organiser leur vie commune, mais bien plus que cela : c’est l’articulation et l’institutionnalisation de la différence des sexes ; c’est la construction des rapports entre les générations qui nous précèdent et celles qui vont nous suivre. La famille, c’est aussi la promesse et la venue de l’enfant. Celui-ci nous inscrit dans une histoire qui n’a pas commencé avec nous et qui ne se terminera pas avec nous. ». Et de faire la différence : « En revanche, le pacte civil de solidarité est un contrat qui concerne deux personnes qui vivent ensemble sans être mariées. Il a pour objet l’organisation de leur vie commune. (…) Il fallait donc trouver une formule qui permette d’exprimer cet engagement et de la gratifier de nouveaux droits, mais il convenait aussi de bien marquer qu’au regard de l’enfant, couples homosexuels et hétérosexuels sont dans des situations différentes. ».


Vingt années sont passées

Dans son long discours du 3 novembre 1998, Christine Boutin a cité les propos du maire communiste de Somain (Nord) dans "Le Figaro" du 3 septembre 1998 : « Nous aurons à payer les conséquences des dérapages qu’induit le PACS, qui est la porte ouverte à la reconnaissance du mariage des homosexuels, avec les possibilités qu’il comporte en matière d’adoption. Un couple se compose d’un homme et d’une femme, et un enfant a besoin des deux pour se structurer correctement. Il est extrêmement dangereux de mettre le doigt de cet engrenage. ».

Vingt années sont passées et la société a évolué de manière très rapide. Aujourd’hui, on en est à autoriser la PMA à tous les couples, même sans problème de fertilité. Cette autorisation, qui est en cours d’adoption (les députés l’ont adoptée en première lecture et l’examen au Sénat va alors lieu dans quelques semaines ou mois), reçoit maintenant dans les sondages généralement une approbation par une confortable majorité des sondés.

En vingt ans, la société a bougé très vite. Il y avait déjà des téléphones mobiles, mais pas de smartphone. Il y avait déjà Internet mais pas les réseaux sociaux. Aujourd’hui, la moindre information est diffusée immédiatement, en temps réel, même lorsqu’on est absent de chez soi, et les réactions se multiplient, les mobilisations aussi, les surréactions, les polémiques pour des broutilles.

Beaucoup de ceux qui étaient opposés au mariage pour tous en 2013 expliquaient que le pacs suffisait, alors que les mêmes en avaient combattu énergiquement la création à l’époque. Mais les dénis furent plus nombreux dans l’autre camp, puisque pour ceux qui approuvaient le pacs, il n’était pas question de faire le mariage pour les couples homosexuels, et encore moins la PMA pour toutes.

Toujours dans son discours introductif du 3 novembre 1998, Élisabeth Guigou a en effet réaffirmé la primauté de l’enfant sur le désir égoïste de parentalité : « Une enfant a droit à un père et une mère. Ce droit de l’enfant ne peut dépendre du statut juridique du couple de ses parents. (…) Sur ce sujet, je veux être parfaitement claire. Je reconnais totalement le droit de toute personne à avoir la vie sexuelle de son choix. Mais je dis avec la plus grande fermeté : ce droit ne doit pas être confondu avec un hypothétique droit à l’enfant [Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste]. Un couple, qu’il soit hétérosexuel ou homosexuel, n’a pas de droit à avoir un enfant, en dehors de la procréation naturelle, bien entendu, qui, elle, implique nécessairement un homme et une femme. Les lois récentes sur la procréation médicalement assistée ont été l’occasion de tracer les limites du droit à l’enfant comme source de bonheur individualiste. Elles ont clairement indiqué, et je partage ce point de vue, que les procréations médicalement assistée ont pour seul objet de remédier à l’infertilité pathologique d’un couple composé d’un homme et d’une femme. Elles n’ont pas pour but de permettre des procréations de convenance sur la base d’un hypothétique droit à l’enfant. (…) Pourquoi l’adoption par un couple homosexuel serait-elle une mauvaise solution ? Parce que le droit, lorsqu’il crée des filiations artificielles, ne peut, mesdames et messieurs les députés, ni ignorer ni abolir la différence entre les sexes. (…) Je soutiens, comme de nombreux psychanalystes et psychiatres, qu’un enfant a besoin pour sa structuration psychique, sociale et relationnelle d’avoir face à lui, pendant sa croissance, un modèle de l’altérité sexuelle, un référent homme et un référent femme. (…) Mon refus de l’adoption pour des couples homosexuels (…) est fondé sur l’intérêt de l’enfant, sur son droit à un milieu familial où il puisse structurer son identité et épanouir sa personnalité. ».

Ce qui est intéressant dans ce discours introductif d’Élisabeth Guigou, c’est qu’il paraît paradoxalement hyperconservateur avec ces vingt années de recul, voire rétrograde si l’on en juge aux positions actuelles des socialistes (mariage pour tous et PMA pour toutes).

D’ailleurs, on peut se demander à quoi sert le pacs aujourd’hui, puisqu’il y a le mariage pour tous. Et pourtant, ce dispositif fonctionne tout comme le mariage, et surtout pour les couples hétérosexuels (dans plus de 96% des cas !). Tous les couples ont ainsi trois moyens de vivre en couple : l’union libre (ce qu’on appelle du vilain mot de concubinage), le pacs et le mariage. L’idée générale développée ces derniers temps (depuis 2005) a été que d’un point de vue fiscal, le statut ne doit pas bouleverser l’imposition finale, afin de ne pas privilégier fiscalement un statut par rapport à un autre.


Statistiques sur le PACS

D’un point de vue statistique, le PACS a été vite adopté dans les usages : les banques et toutes sortes d’administrations publiques ou privées ont prévu dans leurs formulaires la possibilité d’être pacsé et pas seulement marié ou célibataire. En l’an 2000, il y a eu 22 276 pacs (et 624 dissolution de pacs). La même année, il y avait 305 400 mariages. Le sommet a été atteint en 2010 avec 205 550 pacs. En 2008, il y a eu 273 500 mariages et 146 084 pacs. Même si le nombre de mariages diminue lentement, le total mariages et pacs a augmenté depuis le début des années 2000.

_yartiPACS02

Les pacs ne permettaient pas, à l’origine, de faire des statistiques sur le nombre de couples de personnes de même sexe et de sexe différent, jusqu’au 1er janvier 2007 (par les lois du 6 août 2004 et du 23 juin 2006, la différenciation statistique est devenue techniquement et juridiquement possible). En 2017, dernière année pour les statistiques INSEE mises à jour, on a eu ainsi 233 915 mariages et 193 950 pacs. Si l’on prend les couples de personnes de même sexe, il y a eu 7 244 mariages (3,1%) et 7 336 pacs (3,8%). Au total, l’ensemble des couples (mariages et pacs) formés en 2017 a été de 427 865 couples, dont 14 580 de couples de personne de même sexe (3,4%).


Banalisation et évolution

Depuis 2015, les statistiques sont relativement stables : environ 14 000 couples de personnes de même sexe se forment chaque année, répartis pour moitié dans le mariage et dans le pacs (rapport environ 50%-50%), environ 410 000 couples de personnes de sexe différent se forment chaque année, 225 000 mariages et 185 000 pacs (en 2017, rapport environ 55%-45%).

En ce sens, le pacs est devenu un dispositif banalisé, accepté et d’autant plus consensuel qu’il est maintenant soutenu et défendu par ceux-là même qui s’y étaient opposé au moment de son adoption, afin de renforcer leur opposition au mariage pour tous.

Alors, comment dire après ces évolutions si prévisibles que la PMA pour toutes ne sera pas la dernière étape avant la GPA pour tous ? Et cela avec le même argument depuis vingt ans : au nom de l’égalité ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les 20 ans du PACS.
Harcèlement sexuel.
Pédophilie dans l’Église catholique.
Le projet de loi sur la bioéthique adopté par les députés le 15 octobre 2019.
Texte du projet de loi sur la bioéthique adopté le 15 octobre 2019 par l’Assemblée Nationale (à télécharger).
Quel député a voté quoi pour la loi sur la bioéthique ? Analyse du scrutin du 15 octobre 2019.
Attention, les embryons humains ne sont pas que des "amas de cellules" !
La découverte révolutionnaire de nouvelles cellules souches.
Embryons humains cherchent repreneurs et expérimentateurs.
Expérimenter sur la matière humaine.
Chaque vie humaine compte.
L’embryon puis le fœtus est-il une personne humaine ?
La PMA.
Le mariage pour tous.
L’avortement.
La peine de mort.
Ni claque ni fessée aux enfants, ni violences conjugales !
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Jacques Testart.
Simone Veil.

_yartiPACS04


http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191115-pacs.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/les-20-ans-du-pacte-civil-de-219274

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/11/13/37784861.html




 

Partager cet article
Repost0
13 novembre 2019 3 13 /11 /novembre /2019 03:50

« On l’a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout : il était si utile qu’il avait bien fallu qu’on finît par l’aimer ; ses ouvriers en particulier l’adoraient, et il portait cette adoration avec une sorte de gravité mélancolique. » (Victor Hugo, "Les Misérables", 1862).


_yartiBalkanyB01

Le maire de Levallois-Perret Patrick Balkany va-t-il sortir de prison ce mercredi 13 novembre 2019 ? Pas sûr, car même si le juge l’acceptait, il faudrait payer une caution, et selon sa femme Isabelle Balkany, sur France Info à la veille de cette décision, le 12 novembre 2019, seulement 10% du montant de la caution (un demi-million d’euros) auraient été collectés par l’association de soutien à Patrick Balkany…

Patrick Balkany est incarcéré à la prison de la Santé depuis le vendredi 13 septembre 2019. Il a été deux fois condamné à de la prison ferme par le tribunal de grande instance de Paris : le 13 septembre 2019 à quatre ans de prison ferme (avec mandat de dépôt) et dix ans d’inéligibilité (son épouse Isabelle à trois ans de prison ferme et dix ans d’inéligibilité) pour fraude fiscale, et le 18 octobre 2019 à cinq ans de prison ferme et dix ans d’inéligibilité (son épouse Isabelle à quatre ans de prison ferme et dix ans d’inéligibilité, et leur fils Alexandre à six mois de prison avec sursis) pour blanchiment de fraude fiscale aggravé. Le seul élément positif pour la famille Balkany le 18 octobre 2019 a été que la charge de corruption n’a pas été retenue (relaxe). Ni celle de prise illégale d’intérêt.

La première demande de liberté a été étudiée le 22 octobre 2019 et la décision annoncée le 28 octobre 2019 a été favorable, mais comme Patrick Balkany a été condamné à de la prison ferme pour une autre raison, il faut que la seconde demande de liberté soit également positive pour permettre une mise en liberté effective sous caution. Cette seconde demande de liberté a été examinée le 5 novembre 2019 avec une décision prévue pour ce mercredi 13 novembre 2019.

Première adjointe au maire depuis mars 2001, Isabelle Balkany assume les fonctions de maire pendant que son époux est en prison. Il y a une certaine provocation à ce népotisme municipal qui tend à faire de la ville de Levallois-Perret une sorte de charge au sens notarial du terme. Et cela à quelques mois, quatre mois, des prochaines élections municipales.

Y a-t-il encore beaucoup de personnes qui soutiennent les Balkany ? Oui, mais ils ont la caractéristique de toutes habiter à Levallois-Perret. Elles sont fières que leur ville accueille de nombreux sièges de grandes entreprises, que de nombreux équipements sont proposés aux familles, etc. (certes, en oubliant de dire que c’est au prix d’un endettement massif). Vu la popularité dont il jouit encore dans sa ville, Patrick Balkany serait-il donc l’homme providentiel de Levallois-Perret ?

Il peut être tentant de dire que la vie des Balkany est un roman. Et quel roman choisir sinon "Les Misérables" de Victor Hugo ? Il l’a publié en 1862, il y a plus de cent cinquante ans, avec des contextes très différents, et pourtant, on peut s’amuser à y voir quelques similitudes.

La première idée qui vient à l’esprit, c’est évidemment de considérer le couple Balkany comme les Thénardier. Le genre grippe-sous qui n’hésitent pas à accumuler quand il le faut, au détriment d’une morale en faillite : « Voilà encore des canailles, ceux-là ! ». Pourtant, une analyse plus fine pourrait se montrer étonnante et faire oublier les Thénardier.

Ainsi, on pourrait plutôt comparer Patrick Balkany à Jean Valjean. Le but n’est pas de l’encenser (d’ailleurs, je ne sais pas, je ne pense pas qu’être comparé à Jean Valjean soit flatteur), mais d’essayer de comprendre pourquoi il continue à avoir un comité de soutien très enthousiaste dans sa ville (enthousiaste mais peut-être pas très fortuné, du moins pour payer une caution).

Un chapitre pourrait en effet bien lui convenir, le chapitre III du livre VII du premier tome, intitulé : "Une tempête sous un crâne". C’est quand Jean Valjean, avec un autre nom, est devenu un homme très estimé de Montreuil-sur-Mer : « C’était un homme d’environ cinquante ans, qui avait l’air préoccupé et qui était bon. Voilà ce qu’on en pouvait dire. » (cette citation, et les prochaines sont dans un précédent chapitre).

Pourquoi bon ? Parce qu’il est un "capitaine" d’industrie : « Quiconque avait faim pouvait s’y présenter, et était sûr de trouver là de l’emploi et du pain. ». Homme providentiel : « Du reste, sa venue avait été un bienfait, et sa présence était une providence. Avant l’arrivée du père Madeleine, tout languissait dans le pays ; maintenant, tout y vivait de la vie saine du travail. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait partout. Le chômage et la misère étaient inconnus. Il n’y avait pas de poche si obscure où il n’y eût un peu d’argent, pas de logis si pauvre où il n’y eût un peu de joie. (…) Il n’exigeait qu’une chose : soyez honnête homme ! soyez honnête fille ! ».

Patrick Balkany, bâtisseur de Levallois-Perret ! Et homme providentiel : « Comme nous l’avons dit, au milieu de cette activité dont il était la cause et le pivot, le père Madeleine faisait sa fortune, mais, chose assez singulière dans un simple homme de commerce, il ne paraissait point que ce fût là son principal souci. Il semblait qu’il songeât beaucoup aux autres et peu à lui. (…) Quand on le vit enrichir le pays avant de s’enrichir lui-même, les mêmes bonnes âmes dirent : C’est un ambitieux. ». Il inquiéta d’ailleurs le député du coin à cause de son influence et de sa piété, il refusa du roi d’être nommé maire, il refusa du roi une décoration : « Décidément, cet homme était une énigme. Les bonnes âmes se tirèrent d’affaire en disant : Après tout, c’est une espèce d’aventurier. ».

Après un second refus mais l’insistance du préfet, il accepta d’être maire : « Le peuple en pleine rue le suppliait, l’insistance fut si vive qu’il finit par accepter. On remarqua que ce qui parut surtout le déterminer, ce fut l’apostrophe presque irritée d’une vieille femme du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur : Un bon maire, c’est utile. Est-ce qu’on recule devant du bien qu’on peut faire ? (…) Monsieur Madeleine devint monsieur le maire. ».

C’était pour présenter le père Madeleine alias Jean Valjean, maire adulé de ses administrés.

Quelques (nombreux) chapitres plus tard, dans "Une tempête sous un crâne", voici Jean Valjean en pleine interrogation morale, entre sa conscience et sa liberté. Croyant reconnaître Jean Valjean en monsieur Madeleine, Javert (policier sous les ordres du maire) a voulu le dénoncer à la justice, mais un pauvre misérable, Champmathieu avait été identifié par trois forçats comme Jean Valjean. Champmathieu a été surpris en train de voler des pommes à cidre, a été jeté en prison et a été reconnu par ces forçats.

Le problème, c’est qu’en étant pris pour un autre, Champmathieu risque bien plus qu’un simple voleur : « L’affaire est mauvaise. Si c’est Jean Valjean, il y a récidive. Enjamber un mur, casser une branche, chiper des pommes, pour un enfant, c’est une polissonnerie ; pour un homme, c’est un délit ; pour un forçat, c’est un crime. Escalade et vol, tout y est. Ce n’est plus la police correctionnelle, c’est la cour d’assises. Ce n’est pas quelques jours de prison, ce sont les galères à perpétuité. (…) Il est reconnu par quatre personnes, le vieux coquin sera condamné. ».

D’où la "tempête sous le crâne" de monsieur Madeleine : ou il préserve sa position acquise, reste maire, industriel fortuné, apprécié de tous, mais il met aux galères un innocent pris pour lui, ou il choisit la vertu, il se dénonce et sauve Champmathieu.

C’est urgent car Javert lui a annoncé que le procès de Champmathieu aurait lieu dès le lendemain (à Arras). S’il veut rester droit, Madeleine doit se dénoncer avant le procès. Toute la nuit, il est donc en pleine hésitation : « Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme dont nous racontons les souffrances n’avaient engagé une lutte si sérieuse. Il le comprit confusément, mais profondément, dès les premières paroles de Javert. ».

C’est là qu’intervient la physique quantique ! Jean Valjean (le vrai) se retrouve dans un état d’indétermination quantique (ou d’incertitude selon la mauvaise traduction pour évoquer l’équation d’Heisenberg) : « Le reste de la journée, il fut dans cet état, un tourbillon au-dedans, une tranquillité profonde au-dehors ; il ne prit que ce qu’on pourrait appeler "les mesures conservatoires". Tout était encore confus et se heurtait dans son cerveau ; le trouble y était tel qu’il ne voyait distinctement la forme d’aucune idée ; et lui-même n’aurait pu rien dire de lui-même, si ce n’est qu’il venait de recevoir un grand coup. ».

L’indécision suprême : « Rentré dans sa chambre, il se recueillit. Il examina la situation et la trouva inouïe ; tellement inouïe qu’au milieu de sa rêverie, par je ne sais quelle impulsion d’anxiété presque inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il craignait qu’il n’entrât encore quelque chose. Il se barricadait contre le possible. (…) Hélas ! ce qu’il voulait mettre à la porte était entré ; ce qu’il voulait aveugler, le regardait. Sa conscience. (…) De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison, et dont il cherchait à tirer une évidence et une résolution, rien ne se dégageait que l’angoisse. (…) Il lui semblait qu’il venait de s’éveiller de je ne sais quel sommeil, et qu’il se trouvait glissant sur une pente au milieu de la nuit, debout, frissonnant, reculant en vain, sur le bord extrême d’un abîme. Il entrevoyait distinctement dans l’ombre un inconnu, un étranger, que la destinée prenait pour lui et poussait dans le gouffre à sa place. Il fallait, pour que le gouffre se refermât, que quelqu’un y tombât, lui ou l’autre. ».

Cette « sorte de convulsion de la conscience qui remue tout ce que le cœur a de douteux, qui se compose d’ironie, de joie et de désespoir, et qu’on pourrait appeler un éclat de rire intérieur » peut parfaitement illustrer le sourire sûr de lui de Patrick Balkany durant ses procès, comme s’il voulait narguer le destin.

_yartiBalkanyB02

Le problème de conscience : « Après tout, s’il y a du mal pour quelqu’un, ce n’est aucunement de ma faute. C’est la providence qui a tout fait. C’est qu’elle veut cela apparemment ! Ai-je le droit de déranger ce qu’elle arrange ? »… oui mais : « Au contraire, se livrer, sauver cet homme frappé d’une si lugubre erreur, reprendre son nom, redevenir par devoir le forçat Jean Valjean, c’était là vraiment achever sa résurrection, et fermer à jamais l’enfer d’où il sortait ! ».

Dans ses multiples réflexions pour peser le pour et le contre se dénoncer pour éviter qu’un innocent soit condamné aux galères, il y a toujours cette idée d’homme providentiel : « J’ai fait l’aisance, la circulation, le crédit ; avant moi, il n’y avait rien ; j’ai relevé, vivifié, animé, fécondé, stimulé, enrichi tout le pays ; moi de moins, c’est l’âme de moins. Je m’ôte, tout meurt. ». On imagine Patrick Balkany s’imaginer indispensable à Levallois-Perret et prêt à se porter candidat même depuis sa cellule de prison. La dernière phrase est suivie de celle-ci : « Et cette femme qui a tant souffert, qui a tant de mérites dans sa chute, dont j’ai causé sans le vouloir tout le malheur ! ». Elle pourrait s’appliquer à Isabelle Balkany (en fait, il s’agit de Fantine dans le roman).

Et une réflexion alambiquée qui pourrait servir de sauf-conduit de la conscience, une sorte d’élément de langage : « Supposons qu’il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que ma conscience me la reproche un jour, accepter, pour le bien d’autrui, ces reproches qui ne chargent que moi, cette mauvaise action qui ne compromet que mon âme, c’est là qu’est le dévouement, c’est là qu’est la vertu. ».

Le chapitre de cette tourmente finit dans une indétermination confirmée. Je laisse la suite à la lecture du roman, dont le style reste très moderne, sorte de conte précis et structuré avec une voix off (le narrateur, restons en français) très plaisante.

Vous l’avez deviné, Patrick Balkany n’a plus à se poser la question : faut-il se livrer à la justice ? C’est la justice qui l’a elle-même appelé et happé. C’était l’occasion de faire un petit tour dans un des romans les plus classiques de la littérature française (qui a été adapté un nombre de fois très élevé au cinéma).

Patrick Balkany n’a pas encore été condamné aux galères et peut-être même sera-t-il relâché dans quelques heures… Merci monsieur Hugo !

NB du 13 novembre 2019. Finalement, la deuxième demande de remise en liberté a été rejetée par la cour d'appel de Paris ce matin. Il restera en prison jusqu'à son procès en appel.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Patrick Balkany, les Misérables, l’homme providentiel et l’incertitude quantique.
Patrick Balkany en prison.
Bernard Tapie.
Jérôme Cahuzac.

_yartiBalkanyB03



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191022-balkany.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/patrick-balkany-les-miserables-l-219219

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/10/22/37731701.html


 

Partager cet article
Repost0
9 novembre 2019 6 09 /11 /novembre /2019 03:57

« Il cherchait à avoir des relations sexuelles avec moi, me collait, m’embrassait dans le cou, sentait mes cheveux, me caressait la cuisse en descendant vers mon sexe, je ne bougeais pas, il m’en voulait de ne pas consentir, cela déclenchait des crises de sa part à chaque fois. » (Adèle Haenel, Mediapart, le 4 novembre 2019).



_yartiHaenelAdele01

J’ai toujours été mal à l’aise avec l’idée du #BalanceTonPorc, dont l’initiatrice a d’ailleurs été condamnée pour diffamation. Ce n’est pas parce qu’on est un homme qu’on ne doit pas combattre toutes sortes de harcèlement et d’agressions contre les femmes, mais ce n’est pas non plus parce qu’on s’engage publiquement contre ce harcèlement (et plus si pas affinités) qu’on est sans reproche soi-même.

Et l’idée qu’on vienne dénoncer publiquement un homme, qu’on désigne au lynchage internautique sinon médiatique, me déplaît beaucoup. Si l’honneur d’un homme doit être détruit, ce n’est pas par des accusations individuelles, mais par une justice qui fait son travail, c’est-à-dire qui veille à ce que chaque citoyen (et donc également chaque citoyenne) soit en sécurité et en liberté, protégé de tout prédateur.

Pour autant, il a été manifeste que cette initiative a libéré la parole des femmes, et je m’en félicite. Car le silence est le pire complice des prédateurs. Par le sentiment de culpabilité ou de honte, ces prédateurs réussissent le tour de force de transformer les victimes en coupables et les coupables en victimes. Pourtant, si elles dénoncent ainsi, publiquement, des hommes qui les auraient agressées, elles peuvent quand même se rendre coupables de diffamation si elles ne prouvent pas les affirmations.

Le problème, surtout quand les faits remontent à plusieurs décennies, c’est que c’est souvent la parole de l’un contre la parole de l’autre. L’idée d’une justice (et plus généralement des lois) était qu’il fallait un tiers, représentant la société, pour départager deux parties. C’est à la justice de savoir qui, de l’une ou de l’autre partie, dit la vérité, sachant qu’il est possible qu’aucune des deux ne l’ait dite.

Le malheur, c’est que 73% des plaintes pour harcèlement ou agressions sexuelles sont classées sans suite par la justice en France. Alors, l’agora médiatique et internautique semble aujourd’hui remplacer les tribunaux, mais avec des risques de débordements très graves.

Rappelons rapidement les "événements" des deux dernières années. Les journalistes Jodi Kantor et Megan Twohey ont publié le 5 octobre 2017 dans le "New York Times" un dossier accablant  qui accusa lourdement le producteur de cinéma américain Harvey Weinstein, une personnalité qui avait une position dominante dans l’industrie cinématographique à Hollywood pendant plusieurs décennies. Le journaliste Ronan Farrow, fils de Woody Allen qui l’a abandonné, a également publié le 10 octobre 2017 une enquête explosive de dix dans mois dans "The New Yorker" confirmant ces accusations et qui a amplifié l’écho du scandale.

Ce scandale a ouvert les vannes du silence honteux des victimes, si bien que l’actrice américaine Alyssa Milano (ancienne de la série "Charmed") a ouvert quelques jours plus tard, le 15 octobre 2017, le hashtag #MeToo sur Twitter, donnant la parole aux femmes victimes de prédateurs sexuels : « If you’ve been sexually harassed or assaulted write ‘me too’ as a reply to this tweet. ». Elle reprenait ainsi une initiative de la militante féministe Tarana Burke qui avait démarré une campagne similaire dès 2007.

Partout dans le monde, cette initiative fut reprise et en France, la journaliste Sandra Muller, a ouvert dès le 13 octobre 2017 à 14 heures 06 sur Twitter le hasghtag #BalanceTonPorc pour encourager les femmes victimes d’agressions sexuelles et de harcèlement à parler et surtout, à donner les noms de leurs harceleurs. En trois jours, plus de 150 000 messages furent échangés avec 16 000 témoignages dénonçant le harcèlement sexuel au travail.

Poursuivie le 10 janvier 2018 par l’un des premiers hommes dénoncés par ce hashtag, Sandra Muller, qui l’avait "balancé", a été condamnée le 25 septembre 2019 à 15 000 euros de dommages et intérêts pour diffamation (le plaignant avait demandé 50 000 euros). Le juge a rappelé à cette occasion que le harcèlement est constitué par « une répétition ou une pression grave » et que le tweet de Sandra Muller a exposé le plaignant « à la réprobation sociale, elle a dépassé les limites admissibles de la liberté d’expression, ses propos dégénérant en attaque personnelle ».

Les effets de l’affaire Weinstein ont été dévastateurs dans le monde entier. De nombreuses bouches se sont ouvertes, les victimes ont osé s’afficher, parler. Les prédateurs ont été dénoncés, identifiés.

Parmi les scandales collatéraux, on peut en citer trois en France. La plainte déposée par la militante féministe Henda Ayan le 20 octobre 2017 pour "des faits de viol, d’agressions sexuelles, violences volontaires, harcèlement, intimidation" contre l’islamologue helvético-égyptien Tariq Ramadan et son placement en détention provisoire du 31 janvier 2018 au 15 novembre 2018 en France.

Cela a aussi provoqué la pagaille à l’Académie suédoise et son impossibilité de désigner le Prix Nobel de Littérature de 2018 (d’où deux lauréats en 2019), après la révélation, le 21 novembre 2017 dans le grand quotidien suédois "Dagens Nyheter", par la journaliste Matilda Gustavsson, des agressions sexuelles commises sur de nombreuses femmes par le Franco-suédois Jean-Claude Arnault (devenu "Jean-Kladd" soit en suédois "Jean-Crade"), époux très influent d’une membre de l’instance qui décerne le Prix Nobel de Littérature !

Troisième exemple, la plainte déposée par une actrice pour viol contre le réalisateur Luc Besson le 18 mai 2018. Précisons en insistant pour les plaintes que les prévenus sont tous présumés innocents jusqu’à preuve du contraire par une condamnation judiciaire (et il faut même ajouter : par une condamnation judiciaire définitive).

Ce mouvement a fait aussi des contre-réactions comme cette tribune signée par cent femmes (dont Catherine Deneuve, Brigitte Lahaie et Catherine Millet) publiée dans "Le Monde" le 9 janvier 2018 qui a défendu la "liberté d’importuner". Le 7 mai 2018 sur France 3, Brigitte Lahaie a présenté son livre "Le bûcher des sexes" (éd. Albin Michel) qui a pour bandeau : « Ni tous des porcs, ni toutes des pures ». Laetitia Casta s’est opposée aussi au mouvement #MeToo, considérant que la haine des hommes n’a pas de sens et ne fait pas avancer la cause des femmes.

De son côté, le philosophe Alain Finkielkraut, dans son obsession identitaire, a vu dans ce mouvement un élément dispersif du vrai problème selon lui : « L’un des objectifs de la campagne #BalanceTonPorc était de noyer le poisson de l’islam : oubliée Cologne, oubliée La Chapelle-Pajol, oubliés les cafés interdits aux femmes à Sevran ou Rillieux-la-Pape. On traquait le sexiste là où il était une survivance honnie et l’on couvrait du voile pudique de la lutte contre la discrimination les lieux où il façonnait encore les mœurs. » (FigaroVox, le 20 novembre 2017).

Toute cette parole libérée, principalement dans le milieu cinématographique (mais aussi dans les médias, la politique, la culture, etc.), a montré en quelques mois que lorsqu’un homme avait une position de pouvoir ou de domination (principalement professionnelle mais pas seulement), la tentation d’abuser sexuellement les femmes qu’il croise était grande (heureusement, pas systématique). Ce n’est pas nouveau qu’il y ait des scandales sexuels de ce genre mais ce qui est nouveau, c’est la masse des victimes qui osent enfin parler, et à ce titre, c’est positif. Ce qui est moins positif, c’est lorsque la dénonciation ne repose pas sur des faits réels, qu’elle vise des hommes qui n’ont rien fait, qu’elle n’est qu’un acte de malveillance qui peut détruire une existence.

Dans son excellent roman "La Femme fardée" (sorti en 1981 chez Pauvert et Ramsay), Françoise Sagan a décrit en se délectant les mœurs de domination sexuelle dans ce milieu du cinéma, notamment avec ses personnages Simon, obsédé sexuel, producteur riche et réputé, et sa compagne Olga, jeune starlette qui ne l’aime que pour la signature de son contrat. Évidemment, l’époque a changé et là où la romancière décrit les relations avec certes lucidité mais aussi légèreté et humour, elle aurait aujourd’hui du mal de ne pas instiller de la gravité et de la colère car ces comportements de prédation sexuelle ont détruit plus d’une femme.

Revenons à #BalanceTonPorc. Le nombre de plaintes pour harcèlement sexuel ou agressions sexuelles a augmenté à Paris de 20 à 30% pendant quatre mois à Paris à la fin de l’année 2017.

Alors, pourquoi parler cette semaine de l’actrice Adèle Haenel ?

Parce que cela a fait un tournant dans ce phénomène de dénonciation des abus sexuels. Jusqu’à maintenant, la plupart des dénonciatrices qui allaient déposer une plainte n’étaient pas des actrices très connues et l’on pouvait même imaginer que leur démarche judiciaire était en partie motivée par leur besoin de visibilité professionnelle, ou alors, qu’elles avaient été des victimes plus ou moins consentantes par esprit carriériste (du genre "promotion canapé").

Pour Adèle Haenel, qui est née la même année que la chute du mur de Berlin, ce n’est pas l’absence de notoriété qui l’a motivée. Au contraire, actrice depuis l’âge de 12 ans, elle a, à 30 ans, tout ce qu’une actrice aurait envie d’avoir : la célébrité et la reconnaissance internationale. En plus, elle a reçu deux Césars de la meilleure actrice en 2014 (dans un second rôle) et en 2015, et a été nommée pour quatre autres Césars en 2008, 2012, 2018 et 2019. Elle vit confortablement et peut voir son avenir sans anxiété. Elle n’est donc pas à la recherche de projecteurs médiatiques et surtout, elle ne risque pas perdre des rôles en sortant de son silence.

Adèle Haenel s’est entretenue pendant une heure, sur Mediapart le 4 novembre 2019 à 19 heures, avec les journalistes Edwy Plenel et Marine Turchi : « Je veux raconter un abus malheureusement banal, et dénoncer le système de silence et de complicité qui, derrière, rend cela possible. (…) Le silence joue toujours en faveur des coupables. ».

_yartiHaenelAdele03

Marine Turchi est l’auteure de la grande enquête publiée le 3 novembre 2019 sur le site de Mediapart, qui a révélé les comportements dont Adèle Haenel a été victime. La journaliste a expliqué les circonstances de son enquête, une rencontre avec l’actrice par hasard en avril 2019, qui s’est dit marquée par un documentaire de Dan Reed de la chaîne HBO ("Leaving Neverland") diffusé le 21 mars 2019 sur M6 et qui confortait les graves accusations de pédophilie contre le chanteur Michael Jackson, faisant resurgir la propre colère de l’ancienne adolescente abusée : « Le témoignage de la comédienne nous a frappé par sa précision, circonstancié, daté, documenté. (…) Pendant sept mois, nous avons vérifié les lieux, dates, protagonistes des scènes décrites par Adèle Haenel, déniché une série de documents (…), retrouvé et interviewé les témoins des différentes décennies. ».

Docteure en sémiostylistique, Maud Assila a exprimé son admiration envers Adèle Haenel le 5 novembre 2019 sur son blog chez Mediapart : « Ce qui m’a alors frappé, c’est son visage. Impossible de rester indifférent à ces yeux grand ouverts, à ce regard aussi doux que déterminé, à cette mâchoire serrée qui ne semble décidée à s’ouvrir que pour dire la douleur si longtemps enfouie. Les mots viennent facilement, mais on sent tout de même qu’ils butent un peu, quelque part. (…) Adèle Haenel parle, et mon corps tout entier, bras et gorge se crispent. Un mélange de tension très forte et de grande émotion me fige : je suis en train de voir une jeune femme combattre. Elle est juste devant moi, se débarrassant peut-être d’un peu du poids qui la hante depuis des années. ».

_yartiHaenelAdele02

Le témoignage d’Adèle Haenel est nouveau dans ce paysage de lutte contre les violences sur les femmes (nous sommes en plus en plein Grenelle).

La première singularité, c’est qu’Adèle Haenel a parlé alors qu’elle est très connue ; sa sincérité ne peut pas être mise en doute sur ses motivations (sur la véracité de ses accusations, je ne peux évidemment rien dire sinon qu’elles sont très crédibles et étayées). Cela a permis aussi à la victime d’être aussi influente et importante dans la profession que son agresseur. Cela lui permet aussi d’avoir la voix qui porte grâce à sa propre notoriété. Son long silence peut aussi s’expliquer par une évidence : il faut toujours du temps pour se remettre de sa sidération.

La deuxième singularité, qui pourrait faire écho à un scandale dénoncé il y a déjà une dizaine d’années contre le réalisateur Roman Polanski, accusé d’avoir drogué et violé une adolescente (mais qui reste toujours présumé innocent), et aussi d’un autre début de scandale qui a fini par le suicide du photographe britannique David Hamilton, c’est qu’Adèle Haenel a porté des accusations non seulement d’agressions sexuelles et de harcèlement sexuel, mais aussi de pédophilie.

En effet, elle a accusé son premier réalisateur, Christophe Ruggia, qui l’avait recrutée lorsqu’elle avait 12 ans pour le tournage du film "Les Diables", d’avoir eu avec elle des « comportements sexuels inappropriés entre 2001 et 2004 », c’est-à-dire, lorsqu’elle avait entre 12 et 15 ans, dans la préadolescence. Elle était très jeune.

La troisième singularité tient à ce que la victime et les proches (au total, vingt-trois personnes ont témoigné dans l’enquête de Mediapart) ont témoigné à visage découvert, et pas sous anonymat comme c’est habituel dans ce genre de témoignage, ce qui rend leurs témoignages crédibles et capables d’être recoupés.

La quatrième singularité enfin à propos du témoignage, c’est qu’Adèle Haenel a refusé de déposer une plainte devant la justice et a montré une très basse considération pour celle-ci : « La justice nous ignore, on ignore la justice. ».

Cette singularité multiple a été constatée par le critique des médias, Daniel Schneidermann, dans sa chronique du 5 novembre 2019 sur "Arrêt sur Images" : « Cette rare impression d’assister à un moment de basculement, au déroulement majestueux, implacable, de l’histoire en train de s’écrire : incontestablement, la prise de parole de la comédienne Adèle Haenel, victime d’attouchements et de harcèlement sexuel par le réalisateur Christophe Ruggia lorsqu’elle était préadolescente, marquera une date, et sans doute même plusieurs. ».

C’était aussi ce que disait la journaliste Guillemette Odicino le 4 novembre 2019 dans "Télérama" : « Cette prise de parole personnelle doit, avant tout, être prise pour un geste politique, et hautement symbolique. Ainsi, pour la première fois dans le cinéma français, une actrice connue et reconnue décide de témoigner, de dénoncer, d’offrir sa souffrance personnelle à autopsier, au service d’une cause générale. (…) Au moment des faits qu’elle relate, Adèle Haenel était une enfant et elle débarquait dans le cinéma avec une candeur qui annihile, d’emblée, toute suspicion de carriérisme. ».

Dans ce même article de "Télérama", la réaction d’une lectrice est intéressante (entre autres) : « Une vraie bombe ! Jusque là, à part [deux cas] (…), tout ça n’existait que dans le cinéma US et on était trop contents, comme d’habitude, de stigmatiser les tares américaines sans se soucier des nôtres. Merci Adèle. Certains aujourd’hui doivent raser les murs et croiser les doigts en redoutant la déflagration. ».

Cela dit, pour qu’il y ait une action en justice (les faits dénoncés ne sont pas encore prescrits), il n’est pas nécessaire que la victime porte plainte. En effet, il suffit que le procureur de la République (ici de Paris) s’autosaisisse lui-même de l’affaire, ce qu’il a fait le 6 novembre 2019 en ouvrant une enquête préliminaire confiée à l’Office central de la répression de la violence faites aux personnes, pour "agressions sexuelles sur mineure de 15 ans par personne ayant autorité" et pour "harcèlement sexuel" (précisons que dans le langage juridique, "mineure de 15 ans" signifie une jeune fille ayant moins de 15 ans). Le risque est de dix ans de prison et de 150 000 euros d’amende.

Dans son témoignage explosif, Adèle Haenel a été soutenue pour son courage, tant par la Ministre de la Justice Nicole Belloubet le 6 novembre 2019 sur France Inter, un peu interloquée toutefois par son peu de considération pour la justice (« Je conseille à Adèle Haenel d’aller en justice. ») que par Brigitte Macron elle-même, lors de la visite d’une école le 7 novembre 2019 en compagnie du Ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse Jean-Michel Blanquer : « Tous ceux qui parlent ont du courage. ».

De son côté, le réalisateur Christophe Ruggia, qui doit bénéficier de la présomption d’innocence et dont le dernier long-métrage est titré "Dans la tourmente" (2011), a nié les faits dans un droit de réponse accordé par Mediapart le 6 novembre 2019. Il a reconnu cependant avoir « commis l’erreur de jouer les pygmalions avec les malentendus et les entraves qu’une telle posture suscite » et a expliqué : « À l’époque [il avait 36 ans], je n’avais pas vu que mon adulation et les espoirs que je plaçais en elle avaient pu lui apparaître, compte tenu de son jeune âge, comme pénibles à certains moments. Si c’est le cas et si elle le peut, je lui demande de me pardonner. ». Avec son mot "erreur", on est loin de ce qu’a décrit Adèle Haenel…

Christophe Ruggia a ajouté : « Mon exclusion sociale est en cours et je ne peux rien faire pour y échapper. Le Moyen-Âge avait inventé la peine du pilori, mais c’était la sanction d’un coupable qui avait été condamné par la justice. Maintenant, on dresse, hors de tout procès, des piloris médiatiques tout autant crucifiant et douloureux. ».

Effectivement, la Société des réalisateurs de films (SRF) dont il fut le coprésident en 2018-2019 (également en 2014-2015) et encore un des administrateurs, a exprimé sa solidarité pour Adèle Haenel (« Nous tenons à lui dire que nous la croyons et que nous en prenons acte immédiatement, sans nous dérober à notre propre responsabilité et sans faire l’économie de notre remise en question collective. ») et a annoncé le 4 novembre 2019 une procédure de radiation de Christophe Ruggia.

L’enquête longue et minutieuse de Mediapart donne des éléments probants pour croire au témoignage d’Adèle Haenel. Pour autant, Mediapart est une entreprise de journalisme qui vit des scandales qu’elle soulève (l’affaire Jérôme Cahuzac entre autres) et ne peut en aucun cas s’ériger en juge dont ce n’est pas le métier. Le réalisateur incriminé a reconnu les sentiments qu’il vouait à l’actrice adolescente, avec des comportements reconnus par lui-même comme lourds, pour ne pas dire lourdingues, mais refuse catégoriquement d’être considéré comme un prédateur sexuel. Il a certes droit à la présomption d’innocence.

Or, si les faits sont réels, ne pas saisir la justice serait le laisser dans cette confortable présomption d’innocence. C’est pourquoi le parquet de Paris a bien fait de s’autosaisir de cette affaire. C’est le seul moyen que la mise au pilori social soit faite, le cas échéant, avec justice et avec tous les droits de la défense. C’est le principe même d’une société de liberté et de responsabilité. Que chaque citoyen soit protégé, que la justice puisse le protéger, et que les agresseurs soient sanctionnés le cas échéant. Si le témoignage d’Adèle Haenel doit être un modèle, que les autres prédateurs tremblent, ils ne resteront plus impunis, et ce sera le vrai succès de la démarche de l’actrice.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Adèle Haenel.
Mgr Barbarin : une condamnation qui remet les pendules à l’heure.
Pédophilie dans l’Église : le pape François pour la tolérance zéro.
Le pape François demande pardon pour les abus sexuels dans l’Église.
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.
Violences conjugales en France : quelques chiffres qui parlent.
La lutte contre la violence faite aux femmes, nouvelle cause nationale ?
Que restera-t-il du drame de Thionville ?
Marie Trintignant.
Jacqueline Sauvage.
L’Académie française et la féminisation des noms de métiers et de fonctions.
L’écriture inclusive.

_yartiHaenelAdele04



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191104-adele-haenel.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/adele-haenel-nouveau-symbole-de-la-219130

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/11/07/37770521.html




 

Partager cet article
Repost0
30 octobre 2019 3 30 /10 /octobre /2019 03:18

« Nous devons faire très attention à ce que nous tous, ici, responsables politiques élus ou non, nous disons. Singulièrement lorsque nous parlons de religion, de toutes les religions (…). Je vois bien que le débat politique est plein de passions, parfois plein d’invectives, parfois plein d’amalgames. D’un côté comme de l’autre, quelles que soient les positions défendues, on s’accuse de ne pas comprendre la menace contre la République, on accuse tel ou tel parti. Je tiens à affirmer (…) qu’il me paraît que, dans une démocratie mûre comme la nôtre, dans une République sûre de ses principes, nous pourrions tous ensemble considérer qu’il n’y a qu’une seule communauté : la communauté nationale. » (Édouard Philippe, le 29 octobre 2019, dans l’Hémicycle du Palais-Bourbon).


_yartiBayonneMosquee01

L’attentat, car il s’agit bien d’un attentat, qui a eu lieu ce lundi 28 octobre 2019 à 15 heures 20 contre la mosquée de Bayonne sera peut-être un élément déclencheur d’une nouvelle responsabilité dans le discours politique. L’auteur de cet attentat voulait mettre le feu à la mosquée de Bayonne et a blessé très gravement deux fidèles musulmans septuagénaires. J’espère que le pronostic vital n’est pas engagé et que ces deux victimes pourront retrouver sérénité et rétablissement, ainsi que leurs familles.

L’homme a eu 84 ans en septembre dernier et est connu dans son voisinage pour une personne ouvertement d’extrême droite. Il y a quelques jours, il voulait déposer plainte contre le Président Emmanuel Macron pour "non assistance à peuple en danger". Il a été candidat aux élections départementales de mars 2015 en Pyrénées-Atlantiques avec l’investiture du FN/RN et il a obtenu 17,5% (1 810 voix) dans le canton de Seignanx. Depuis, il a quitté le FN/RN.

La mosquée est nouvelle, aux lignes claires et épurées, elle a été inaugurée en mars 2014. Aucun trouble provenant des musulmans de Bayonne n’a été constaté depuis cette date, mais la mosquée a fait l’objet de plusieurs actes hostiles, des tags en janvier 2015 et une tentative d’incendie en août 2017. Le maire de Bayonne Jean-René Etchegaray a déclaré : « Il n’y a aucun climat de tension à Bayonne. ». Cea n’a pas empêché cet acte probablement isolé. Mais inacceptable acte, d’autant plus commis dans la ville de René Cassin et du cardinal Roger Etchegaray qui étaient des partisans de la concorde et de l’humanité.

Ancien militaire, l’auteur de l’attentat a déclaré avoir voulu venger l’incendie de Notre-Dame de Paris, qui serait, selon lui, le fait des musulmans (à ce jour, l’enquête s’est dirigée plutôt vers la thèse de l’accident). La réaction de la classe politique est heureusement unanime dans la condamnation, et en premier lieu, celle du Président de la République Emmanuel Macron le 28 octobre 2019 sur Twitter : « Je condamne avec fermeté l’attaque odieuse perpétrée devant la mosquée de Bayonne. J’adresse mes pensées aux victimes. La République ne tolérera jamais la haine. Tout sera mis en œuvre pour punir les auteurs et protéger nos compatriotes de confession musulmane. Je m’y engage. ».

Tous les regards se sont tournés vers un parti, le RN, qui avait investi ce terroriste aux élections départementales d’il y a quatre ans. Ses discours extrémistes n’étaient pas nouveaux et son militantisme dans la mouvance fasciste était connu. Il faut évidemment refuser d’amalgamer cette personne avec l’ensemble du RN d’autant plus qu’il a quitté ce parti depuis plusieurs années. Marine Le Pen, à ce titre, a pris les devants pour ne pas laisser prise à l’ambiguïté : « L’attentat commis contre la mosquée de Bayonne est un acte inqualifiable absolument contraire à toutes les valeurs portées par notre mouvement. Ces crimes doivent être traités avec la sévérité la plus totale. MLP » (Twitter). Dont acte.

Il y a même un aspect étonnant d’entendre aujourd’hui les soutiens du RN marteler le "pas d’amalgame" qu’ils n’ont cessé de fustiger lors des attentats islamistes. Pourtant, il y a bien la nécessité de faire la différence entre des terroristes islamistes et des musulmans qui pratiquent simplement leur religion en total accord avec les lois de la République. Comme si la situation était à front renversé. Et même, à front national renversé.

Nicolas Bay (RN) a raison de rappeler que le tueur du conseil municipal de Nanterre, peu avant l’élection présidentielle de 2002, était étiqueté écologiste et que personne n’avait incriminé le parti écologiste dans ces terribles assassinats multiples. Pour autant, la responsabilité du RN, pas plus que celle de tous ceux qui, politiques, éditorialistes, journalistes, responsables religieux, etc., sont capables d’intervenir dans le débat public, ne saurait être écartée. Le débat national est particulièrement violent en ce moment sur l’islam.

_yartiBayonneMosquee02

Le député LR Philippe Gosselin a ainsi déclaré le 29 octobre 2019 sur LCI : « Le RN joue avec le feu comme d’autres, tout cela attise la haine qui gangrène notre pays. ». Spécialiste de l’islam en France, Hakim El Karoui a constaté sur France 5 le 29 octobre 2019 : « La haine a le droit de cité. ». Et de citer les discours xénophobes, avec le ton manifestement de la haine, entendus par exemple à la convention d’extrême droite organisée par Marion Maréchal le 28 septembre 2019. Typiquement, la gangrène idéologique du "grand remplacement" véhiculé par Renaud Camus diffuse les germes de la haine partout dans la société française. On le voit dans les espaces publics et le RN n’est pas insensible à cette haine, pas imperméable à cette haine.

C’est vrai qu’on imagine mal un ancien candidat LR, ou LREM, ou PS, etc., passer ainsi à l’acte. Là encore, on pourra toujours dire qu’il est dérangé, mais autant que tous les terroristes islamistes qui tuent gratuitement des personnes qu’ils ne connaissent pas. Il faut être dérangé du ciboulot pour s’en prendre à des inconnus de manière à la fois atroce et gratuite (les crimes d’amour ou d’intérêts sont plus compréhensibles même si cela n’excuse rien). Il faut plutôt considérer ces extrémistes violents et criminels, qu’ils soient du côté islamiste comme de l’autre côté, comme des personnes sous emprise sectaire, la secte des islamistes et la secte de la théorie du grand remplacement.

Par ailleurs, depuis près de trois semaines, la polémique, dans sa énième édition réchauffée, sur le voile (ou sur tout autre vêtement) a resurgi de la manière la plus contestable, même au sein du RN, par l’altercation honteuse d’un élu RN, Julien Oudol, au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, lors d’une séance publique à Dijon le 11 octobre 2019, en raison du port d’un voile d’une mère accompagnatrice d’élèves venus assister aux débats de l’instance régionale.

Le RN n’est pas seul en cause puisque la majorité sénatoriale a adopté ce 29 octobre 2019 une proposition de loi émanant d’une sénatrice LR voulant rendre obligatoire l’absence de signe religieux pour les personnes qui accompagnent les enfants dans les sorties scolaires (proposition de loi déposée en début de juillet 2019 et qui n’a rien à voir avec la polémique du conseil régional à Dijon). Proposition de loi qui n’aura aucune chance de passer à l’Assemblée Nationale en raison de l’opposition du gouvernement, et notamment du Ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer qui a persévéré dans la seule position à peu près tenable sur le sujet, à savoir, aucune nouvelle loi et voile pas souhaitable, mais pas interdit pour autant.

Interdire le voile aux personnes accompagnatrices est une amputation de la liberté de s’habiller plus que de croire ou pas croire (le voile n’a jamais été obligatoire ni synonyme d’une religion, et il est plutôt le signe d’une société machiste qui n’est pas celle des valeurs de la République française d’aujourd’hui). Il n’y a aucune raison de l’interdire car ces personnes ne sont pas des agents de l’État, elles ne sont pas payées, ce sont des bénévoles, et le seul résultat d’un tel texte, s’il était appliqué, ce serait l’absence de ces bénévoles, donc la suppression des sorties scolaires (car la puissance publique n’a pas la capacité financière à recruter des personnes accompagnatrices, et si elle en avait la capacité, accompagnons d’abord tous les enfants en situation de handicap pour qu'ils puissent apprendre à l'école comme les autres !), cela du côté scolaire, et un plus grand enfermement de ces mères de familles, de leur côté.

Le grand scandale, dans le débat public actuel, c’est d’assimiler cette mère de famille accompagnatrice comme s’il s’agissait d’une terroriste islamiste. Heureusement que ce n’est pas le cas, et même si c’était le cas (l’avenir peut être décevant), cela n’empêche que le fait de porter le voile, aussi peu souhaitable dans l’espace public soit-il, n’est pas mettre une bombe, tirer à la kalachnikov ou encore faire sauter une ceinture d’explosifs. Elle est là l’obsession de la secte de la théorie du grand remplacement, c’est de croire que le peuple français (qui est composé aussi de nombreux musulmans, aussi français que les autres), soit assiégé par deux ou trois millions de terroristes islamistes, ce qui est faux. Et évidemment anxiogène. Et d’assimiler les migrants, avec des statistiques faussées, à des terroristes en puissance (faussées car ces porteurs de haine ne parlent que des entrants sans jamais évoquer les sortants, comme les étudiants en fin d’études, ce qui compte, c’est évidemment le solde migratoire, pas les seuls entrants).

Cela n’écarte pas la nécessité de lutter contre l’islamisme radical et assassin, qui a encore massacré le 3 octobre 2019 en plein cœur de la préfecture de police à Paris. D’ailleurs, l’attentat contre la mosquée de Bayonne fait partie des réponses attendues des terroristes islamistes : leur idée, c’est de cliver, c’est de polariser la société française en plusieurs communautés, de diviser, d’attiser la haine de part et d’autre, car avec des actes criminels islamophobes, ces islamistes comptent bien convaincre les simples fidèles qui ne veulent que pratiquer leur religion dans le calme et le respect des lois et de la République, de devenir eux-mêmes des islamistes car ce genre d’attentat montrerait, selon eux, l’hostilité de la société française vis-à-vis de leur religion.

En ce sens, tous ceux qui ont remis un euro dans le nourrain sur le voile, et cela depuis trente ans, sont coresponsables de ce climat de haine qui conduit des extrémistes, parce qu’ils se sentent soutenus, notamment dans les réseaux sociaux, à passer à l’acte, c’est-à-dire à passer à l’acte criminel. En ce sens, le RN, qui a toujours voulu respecter la légalité, n’est pas plus concerné que d’autres partis ou d’autres éditorialistes à succès dans les librairies.

Il faut juste comprendre que ceux qui ont accès à la parole publique, et avec Internet, il y a beaucoup plus de monde qu’il y a trente ans, ont une responsabilité forte. C’était ce que disait le Premier Ministre Édouard Philippe lors d’une question au gouvernement posée par Jean-Luc Mélenchon le mardi 29 octobre 2019 : « À chaque fois que l’on pointe telle ou telle confession ou telle ou telle partie du peuple, on appauvrit ce qu’est la République, c’est-à-dire une union, une nation, un "plébiscite de tous les jours" de gens qui ne sont pas semblables, qui ne croient pas la même chose, qui ne se ressemblent pas tous, mais qui sont unis dans les valeurs de la République et dans le respect de la loi. ».

Et le chef du gouvernement de conclure : « Chacun doit donc (…) être responsable de ses propos, ne jamais être naïf car dire que notre pays subit parfois des attaques au nom du dévoiement d’une religion n’est pas faire offense à nos concitoyens de telle ou telle confession, c’est un fait et c’est d’ailleurs un fait qui n’est pas propre à notre République, qui n’est pas propre à la France. C’est un des combats du XXIe siècle, nous le savons et nous pouvons l’assumer sans jamais oublier ce qui constitue le socle républicain : la liberté de croire ou de ne pas croire, le respect absolu de la loi, de la loi que vous votez et que le gouvernement fait respecter. ».

Dans sa chronique dans "Libération" le 29 octobre 2019, Laurent Joffrin ne dit pas autre chose : « Il arrive qu’une atmosphère d’intolérance, un climat tendu, un usage excessif de l’invective, échauffent les esprits plus fragiles ou plus vindicatifs et favorise le passage à l’acte. Certains prêches, certaines vidéos intégristes peuvent encourager les plus violents parmi les islamistes. De même, la multiplication obsessionnelle des mises en cause de l’islam, des musulmans (…), finit par créer un contexte dommageable, pour ne pas dire dangereux. (…) L’hystérie entretenue autour des questions identitaires, qui finissent par occuper toute la scène, détériore la qualité du débat public et occulte d’autres questions plus essentielles, d’ordre social ou économique. ».

S’il fallait chercher du positif dans le négatif, ce serait bien dans cette voie-ci : que cet attentat de la mosquée de Bayonne réveille les consciences pour remettre le débat public dans plus de dignité, plus de rationalité, plus de responsabilité, et qu’il en finisse avec les inconséquences et les haines, toujours porteuses de guerre civile, qu’on le veuille ou non, et toujours au détriment du peuple.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Mosquée de Bayonne : non assistance à peuple en danger ?
La société de vigilance.
N’oublions pas le sacrifice du colonel Arnaud Beltrame !
Strasbourg : la France, du jaune au noir.
La Commission Stasi : la République, le voile islamique et le "vivre ensemble".
La laïcité depuis le 9 décembre 1905.
Le burkini réseau en question.
L’apéro saucisson vin rouge (12 juillet 2011).
L’esprit républicain.
Le patriotisme.
Représenter le prophète ?
L’islam rouge (19 septembre 2012).
La laïcité et le voile.
La burqa et la République.
Terrorisme et islamisme.

_yartiBayonneMosquee03



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191028-mosquee-bayonne.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/mosquee-de-bayonne-non-assistance-218924

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/10/29/37749307.html



 

Partager cet article
Repost0

Résultats officiels
de l'élection présidentielle 2012
 


Pour mettre la page en PDF :
Print


 




Petites statistiques
à titre informatif uniquement.

Du 07 février 2007
au 07 février 2012.


3 476 articles publiés.

Pages vues : 836 623 (total).
Visiteurs uniques : 452 415 (total).

Journée record : 17 mai 2011
(15 372 pages vues).

Mois record : juin 2007
(89 964 pages vues).