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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 06:01

« Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants. » (Jean Cocteau).



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Ce grand corps est un peu diminué car il ne peut plus marcher, mais l’esprit est complètement alerte. Pétillant, plein de vie, marchant excellemment, lui. Une capacité à faire de l’humour, à faire des plaisanteries de potache, gentillettes, parfois un peu salaces sur les bords, mais jamais grossières. Il pourrait dire, comme Pierre Dac : « La mort n’est, en définitive, que le résultat d’un défaut d’éducation puisqu’elle est la conséquence d’un manque de savoir-vivre ».

Une mémoire à toute épreuve, capable de se souvenir d’un petit incident anodin il y a longtemps, quarante ans peut-être. Et surtout, une aptitude à raconter des histoires. Pas à mentir, mais à raconter. À conter. Un véritable conteur.

Si l’on avait dit cela il y a vingt ans, on aurait presque haussé les épaules tellement c’était banal, normal, commun de dire cela : Gauthier était Gauthier, il resterait toujours le même, farceur, conteur, vif, de bonne humeur. Sauf qu’il y a vingt ans, il avait déjà 83 ans et demi. Alors maintenant…

Ses talents de conteur, on aurait pu les imaginer par procuration. Gardant en mémoire ses anciennes histoires, il les redirait maintenant, une fois centenaire. Mais non ! Il est capable de raconter la mort de son épouse, l’an dernier, alors qu’elle voulait toujours faire les choses trop vite. Du coup, elle ne l’a pas attendu.

S’il n’avait pas eu son métier, et si des découvreurs de talents l’avaient croisé, il aurait été un excellent "raconteur d’histoires" à la télévision comme pouvaient l’être un Pierre Bellemare, qui a fêté ses 87 ans ce vendredi 21 octobre 2016, ou encore un Pierre Tchernia qui est parti à 88 ans le 8 octobre 2016. D’une histoire peut-être banale, il serait capable d’esquisser un scénario intéressant, une trame qui attire, un ton qui fait retenir le souffle, et une chute qui fait rire ou sourire, même quand l’histoire est triste (parce que sa femme, il l’a aimée pendant …très très longtemps, bien avant la guerre !).

Quand il a retrouvé une autre belle-sœur, l’autre jour, il fallait voir les regards complices. Une gamine, pour lui. Elle n’a que 88 ans et demi. Ce n’est rien ! Quinze ans de moins ! Elle a sa canne, un peu de mal à marcher, mais au moins, elle marche, pourrait-elle lui dire. Et comme lui, elle a le sourire. Huit cent cinquante kilomètres les séparent. Peut-être ne se reverront-ils pas ?

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Pourtant, il a beau avoir l’âge qu’il a, Gauthier n’était pas le plus vieux dans la famille. Il avait un beau-frère qui avait cinq ans de plus, quand même. Il ne s’est jamais senti doyen, ou vénérable, ou sage. Au contraire de sa femme pourtant un peu plus jeune que lui. Autant sa femme était âgée depuis toujours, autant lui est resté jeune, pas seulement d’esprit mais de peau presque. Comme s’il avait absorbé la molécule qui empêcherait de vieillir. D’ailleurs, on le dit bien, l’âge n’est pas dans les artères mais dans la tête.

Sa belle-famille, c’étaient trois sœurs nées à partir de la Première Guerre mondiale. La génération suivante, ce sont huit personnes nées autour de la Seconde Guerre mondiale. La troisième génération, ce sont quatorze autour de mai 1968, mais déjà avec des disparités énormes, puisqu’il y a vingt ans de décalage entre le  premier et le dernier. Et parmi cette troisième génération, il y a déjà une grand-mère ! Si bien que le jeune Gauthier, il est déjà arrière-arrière-grand-père. Et depuis plusieurs années, et même plusieurs fois !

Cette famille avait vécu comme sur un nuage. Pendant trente ans, aucun départ. Départ vers l’au-delà, je veux dire. Et si on élargit la période, sur quarante-cinq ans, presque deux générations, seulement trois départs, une belle-mère, un beau-frère et une nièce.

Aujourd’hui, on l’a oublié. C’est ce qu’il se dit, le Gauthier. On l’a oublié, et pourtant, il est prêt. Il était prêt depuis longtemps. On l’attend même. Sa femme, sa fille, sa belle-sœur, sa tante. Un neveu aussi. Mais il n’est vraiment pas pressé…


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Sylvain Rakotoarison (21 octobre 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Prince sans rire.
Un arrière-goût d'inachevé.
Omnes vulnerant, ultima necat.
Fin de vie, nouvelle donne.
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
Comme dans un mouchoir de poche.
Vivons heureux en attendant la mort !
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 03:09

« La vie, comme la conscience, est retirée et comme enfermée dans l’unité d’un individu d’où elle tend cependant à se diffuser et à se communiquer, comme si elle rayonnait. » (Nicolas Grimaldi, "Traité de la banalité").


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Elle était partie sur la pointe des pieds il y a un peu moins de deux ans. Elle aurait eu 100 ans ce vendredi. Veuve à 83 ans, c’était trop tard pour goûter aux joies du célibat qu’elle n’avait jamais connu. Elle avait des petits problèmes d’oreille, juste une question d’équilibre qu’une canne ou un appui affectif pouvaient compenser, mais elle n’imaginait plus voyager, découvrir de nouveaux horizons au-delà de son téléviseur, de ses livres ou surtout de ses visiteurs qui se faisaient de plus en plus rares.

Elle n’avait jamais vraiment imaginé vivre hors de chez elle. Autonome, elle savait penser comme une personne de son âge pouvait le faire, parfois avec des préjugés, par ignorance, mais toujours avec l’ouverture du cœur.

On a toujours tendance à veiller sur la forme mentale des aînés. Parce qu’on a peur. On a peur que leur santé se détériore. Leur santé mentale. On a peur de deux maladies notamment, deux mots qui épouvantent maintenant autant que cancer et sida, à savoir Parkinson et Alzheimer. Deux maladies principalement de vieilles personnes (pas toujours hélas), parce que maladies dégénératives.

Évidemment, il fallait ne pas s’inquiéter pour rien. Un oubli, un mot tombé dans une crevasse de la mémoire, un prénom confondant le fils avec le mari, un autre fils avec un petit-fils, une date prise pour une autre, tout cela pouvait relever d’une distraction bien ordinaire. La mémoire joue toujours plus d’un tour et la faille n’est jamais loin, en dehors de tout événement médical.

Il y avait aussi cette peur, une peur peu exprimée mais tellement visible. Une peur que j’ai connue longtemps avec elle, que j’ai sentie longtemps. La peur de la mort. Une peur que j’ai toujours partagée. Si l’on n’a pas peur pour soi, on a peur au moins pour ceux qui restent, cela revient au même. C’est le néant qui déprime.

Elle n’aurait certainement pas atteint ces hauteurs intellectuelles de l’écrivain Michel Butor, qui vient de mourir à 89 ans ce 24 août 2016 : « La méditation sur la mort est un thème littéraire fondamental, donc ce n’est pas une difficulté. » ("Tribune de Genève", le 26 avril 2016).

Elle aurait plutôt applaudi cette confidence de la grande couturière Sonia Rykiel, qui est morte elle aussi récemment, à 86 ans ce 25 août 2016 (atteinte de la maladie de Parkinson) : « Ma vie pourrait s’arrêter, ce qui me fait hurler de peur. » ("N’oubliez pas que je joue", le 13 avril 2012).

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La mémoire est un bien précieux qui peut se détériorer. La première manifestation d’un véritable problème a eu lieu lors d’un dîner de Noël, alors qu’elle avait 94 ans. Elle avait déjà dépassé sa mère en âge et pour elle, c’était déjà impressionnant. Elle devait être assez fatiguée, d’autant plus qu’il était tard. Elle ne reconnaissait plus personne.

C’était comme si elle était tombée dans un puits d’espace-temps : elle revenait à l’époque de l’école communale. J’étais devenu un camarade de classe. Les autres aussi. Son fils, souvent confondu avec son mari disparu, était devenu carrément son père. Elle ne se souvenait pas précisément de qui était qui, mais avait le sentiment de familiarité, de connaissance, par une vague intuition affective.

Cette nuit était assez impressionnante. Heureusement, elle alla mieux quelques jours plus tard, reposée et surtout, on avait décelé qu’elle reprenait beaucoup trop souvent ses médicaments pour dormir, car elle ne se souvenait plus de les avoir pris. Or, ces surdoses pendant plusieurs semaines avaient altéré sa mémoire.

Chez elle, les failles de mémoire n’étaient pas forcément irréversibles. C’était cela, le plus étonnant. Même si la pente restait descendante.

Ses enfants ont réussi à la convaincre d’aller dans une maison médicalisée lorsqu’elle avait plus de 97 ans. Une attention soutenue et permanente devenait nécessaire. Elle oubliait de manger ou de se laver, et perdait toutes ses affaires, ses clefs, ses lunettes, ses papiers d’identité, etc. Et il était nécessaire d’être là en cas de chute.

Elle qui avait la crainte matérielle du lendemain, parce qu’elle était née pendant la guerre et qu’elle a fait naître ses enfants pendant la guerre suivante, se réjouissait alors de ne pas payer sa chambre dans cet établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendants (EHPAD). En fait, c’étaient ses enfants qui réglaient pour elle, mais elle ne l’imaginait pas.

L’une des conséquences de la révolution que fut son départ de sa propre maison vers l’EHPAD, ce fut son détachement. Détachée de toutes les considérations matérielles. Plus de sac à main, plus de papiers, plus de clefs… Toutes les "contingences" étaient prises en charge. Elle avait même un atelier mémoire. Comme affaires personnelles, seulement quelques photos de famille, et quelques cartes postales.

Dans cette résidence, elle avait décidé, c’était bien une décision, elle le répétait, d’être souriante, de ne pas s’opposer aux personnes qui l’aidaient, d’être la plus facile pour elles.

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Les quelques mois que j’ai eu l’occasion de la visiter dans ce nouveau domicile étaient contrastés. Parfois, très fatiguée, elle n’avait plus toute sa raison, notamment un jour alors qu’il fallait attendre longuement l’ascenseur de la résidence. Et puis le lendemain, elle montrait une forme éclatante.

J’ai eu la chance de la voir dans cette forme éclatante avant qu’elle ne tombât en "fin de vie" (j’explique plus loin ce que je veux dire par cette expression). Elle était même capable de me guider sur la route pour retrouver sa résidence. Elle se souvenait des petits problèmes de santé de certaines connaissances et demandait si cela allait mieux ou pas. Et surtout, elle savait profiter de ces petites oasis de vie, du soleil, d’une prairie, d’un sourire, de la bonne humeur.

Elle n’en croyait pas ses yeux qu’elle allait avoir 98 ans. Elle venait d’en prendre conscience. Quand je l’ai quittée, elle était convaincue que nous ne nous reverrions plus. Qu’elle partirait avant mon retour. C’était presque vrai.

Quand je l’ai revue, quatre semaines plus tard, elle avait un niveau de conscience indéterminé. Ses mains étaient jaunes et froides. Ses yeux à moitié ouverts. C’était impressionnant de voir la mécanique de la Nature focaliser sa rare énergie sur le vital en délaissant les éléments considérés comme mineurs, périphériques. Depuis une quinzaine de jours, elle ne mangeait plus. Elle buvait à peine et on ne l’avait pas hydratée artificiellement. Elle semblait souffrir car elle n’arrivait plus à respirer.

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Il a fallu une intervention auprès de la direction de l’établissement pour qu’elle pût avoir un masque à oxygène. Son cœur de presque centenaire fonctionnait à merveille, mais sa respiration déclinait. Le "protocole" aurait été déclenché. La procédure collégiale de fin de vie. Je ne l’ai jamais vraiment su. Je n’ai jamais vraiment cherché à savoir. Au même titre que l’oxygène, il a fallu demander pour qu’elle eût un suivi permanent avec injection de morphine éventuellement.

Depuis le samedi, son pouls était en permanence l’équivalent d’un coureur de fond. Je l’ai quittée le dimanche soir avant de repartir de la région. Son cœur a résisté jusqu’au lundi matin. Elle est partie comme une sportive de haut niveau. Une parmi tant d’autres.

« Je souris, je ris comme tout le monde, mais chaque sourire est une larme de plus qui se concentre dans mon âme jusqu’à ce qu’éclatent ces perlent d’amertume sur ces pages où elles restent. » (Anaïs Nin, "Journal d’enfance").


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Sylvain Rakotoarison (02 septembre 2016)
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29 août 2016 1 29 /08 /août /2016 06:37

« Et bientôt, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée de miettes de gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de cause. (…) Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. » (Marcel Proust, "Du côté de chez Schwann", 1913).


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Étrange petite expérience humaine. Cet été, j’ai pu vivre comme Proust. Ou plutôt, j’ai vu Proust revivre devant moi. C’était d’autant plus étrange qu’il y avait même une coïncidence des dates. 1913, c’est l’année de la parution du premier tome de "À la Recherche du temps perdu" de Marcel Proust (1871-1922). C’est aussi l’année de naissance de Gauthier dont j’ai déjà évoqué la force de vie. Dans quelques jours, il aura 103 ans et demi.

Me trouvant dans la région, je suis allé le visiter le 23 juillet 2016. Comme je le savais gourmand, j’avais envisagé de lui offrir des chocolats (la région s’y prêtait bien, en plus). Mais finalement, un concours de circonstances a fait que je me suis retrouvé avec des délicieuses madeleines fraîches (faites maison) à lui offrir. Les madeleines aussi étaient une spécialité de sa région d’enfance.

Je suis arrivé dans sa chambre, qui était fermée. Elle était assez irrespirable, pas d'air et forte chaleur, le balcon un peu ouvert. Pyjama avec tee-shirt blanc, et double menton. Tout maigre, mains aux veines visibles. Une montre plate, bracelet noir et cadran blanc. Quand je lui ai donné les madeleines (il en a mangé une ou deux devant moi), il s’est immédiatement plongé dans ses souvenirs d'enfance. Il m’a alors parlé très longuement de sa tante, la sœur de sa mère, qui se faisait appeler Sœur Madeleine de Saint-Charles. Elle était très connue de la région et était même un "phénomène".

Je n’étais plus qu’un récepteur attentif d’histoires humaines très anciennes, savourant chaque mot articulé d’une voix très basse. Gauthier avait les yeux presque fixes, presque dans le vide, ouverte, la bouche en sourire. Il était loin. Très loin. Grâce à ces madeleines, dont je n’imaginais pas le pouvoir, le pouvoir typiquement proustien, j’ai fait un voyage extraordinaire dans le temps.

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Sœur Madeleine était infirmière et a voulu devenir religieuse très jeune, elle a dû avoir un chagrin amoureux tôt. Elle était garçon manqué, toujours très gaie et très audacieuse, forte personnalité.

Le maire de Verdun lui avait donné une fourgonnette Juvaquatre pendant la guerre, et lorsqu'elle roulait, elle avait la baraka. Un jour, pendant la guerre, elle transporta dans le coffre un cochon entier, et elle s'est retrouvée devant un barrage routier, des militaires avec armes pointées vers elle. Alors, elle appuya sur son klaxon gyrophare (son à deux temps) et fonça vers eux. Les militaires ont dû s’esquiver. S'ils ne s'étaient pas retirés, elle, de toute façon, elle ne se serait pas arrêtée. Militaires allemands.

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Elle avait la dragée haute. Une autre fois, elle a même transporté un officier allemand, considérant qu'elle devait secourir tous les blessés, quelle que soit leur nationalité. On a laissé ainsi passer le convoi. Elle était appréciée des deux camps.

Elle disait aux médecins et même aux professeurs de médecine ce qu'il fallait faire aux blessés qu’elle ramenait. Elle aurait été capable de marcher sur le pape s'il le fallait. Elle l’aurait remis en place le cas échéant, et les mandarins la craignaient ! Elle savait par expérience ce qu'avaient les blessés. C'était le tout début de la radio mais elle n’en avait pas besoin pour diagnostiquer une fracture. Elle est devenue sœur supérieure de l'hôpital Saint-Nicolas de Verdun et elle était connue de partout, la supérieure de l'hôpital central de Nancy, Sœur Louise, disait qu'elle n'en connaissait pas deux comme elle en France.

Sœur Madeleine ne gardait rien, très détachée des choses matérielles. Quand c'était un jour de fête et qu'on lui faisait des cadeaux, elle avait une grande pièce remplie de cadeaux et le soir, il n'y avait plus rien car elle donnait tout à ses visiteurs. Elle a ainsi donné un cheval de bois à trois roues à Gauthier. Une année, Gauthier avait vidé toute sa tirelire pour lui offrir une Vierge, une statue lourde, et il a été estomaqué quand il a su qu'elle l'avait redonnée à quelqu'un d'autre ! Elle ne gardait rien.

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La mère de Gauthier rigolait beaucoup et était en admiration devant sa sœur Madeleine. Je comprenais ainsi mieux la bonne humeur quasi-permanente de Gauthier, même après des coups durs, c’était familial, et c’était sans doute cette propension à plaisanter qui lui rallongeait autant la vie.

Sœur Madeleine et sa sœur avaient trois autres frères dont René et André, menuisier. Le père de Gauthier, Edmond, en revanche, n'était pas du tout un rigolo, il faisait les comptes le dimanche. Le grand-père, le père et Gauthier lui-même ont été carrossiers. Le grand-père faisait de la carrosserie en bois. Le père, Edmond, faisait de la carrosserie en acier. Et Gauthier faisait de la carrosserie avec du plastique.

Il expliquait qu'il construisait des camions isothermes, frigorifiques, et qu'il était le meilleur sur le marché, coefficient K021 au lieu de K019 pour les concurrents (différence de températures qui tient en une heure selon certaines conditions) car il utilisait du polyester, résultat d’un travail de recherche.

Quand je lui ai demandé de quelle guerre il s'agissait, Gauthier m'a dit la Seconde Guerre mondiale mais il a dit ensuite que ses souvenirs, c'était quand il avait 5 ou 8 ans. Il était donc probable que ses souvenirs se soient chevauchés dans le temps. L’histoire de la Vierge offerte devait dater de son enfance, mais pas l’histoire du cochon dans la fourgonnette où il devait avoir une trentaine d’années déjà.

En faisant quelques recherches, j’ai trouvé cette annonce du "Bulletin de Meurthe-et-Moselle" (organe de la société d’assistance aux réfugiés évacués et sinistrés de Meurthe-et-Moselle) numéro 15 du lundi 8 mars 1915 cette citation à l’ordre de l’armée (ordre du 26 décembre 1914), paru dans le Journal officiel : « Le général commandant l’armée cite à l’ordre du jour Madame XX, en religion Sœur Madeleine, supérieure des Sœurs de Saint-Charles de l’hospice privé de Bayon : "À force d’ingéniosité, a réalisé dans l’asile des vieillards dont elle est supérieure une installation hospitalière parfaite, où elle a reçu et traité un grand nombre de malades et blessés, en leur prodiguant les soins les plus complets et les plus étendus avec un dévouement inlassable qui ne s’est jamais démenti." ».

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Une annonce identique a été publiée par "L’Écho de Paris" du 9 mars 1915. Je ne sais pas s’il s’agissait vraiment de la même personne mais cela le semblerait.

Un autre souvenir de jeunesse de Gauthier a fusé. Il était avec l'un de ses frères, près du fourneau où sa mère avait mis à chauffer du lait et le lait, à l’ébullition, allait se sauver. Il a alors vite pris un torchon avec nœud pour prendre la queue de la casserole, mais il a renversé le lait bouillant sur son pied. Il a été brûlé au dernier degré, la plaie fut profonde. Il a pleuré toute la nuit, est resté à l'hôpital pendant trois mois et il a encore des séquelles car la zone brûlée le démange encore parfois.

Alors que j’allais le quitter, je lui ai dit de façon très banale : « Je vais te laisser ! », et alors, comme des nuages noirs qui étouffaient le soleil, Gauthier prit une tête très triste, presque désespérée, me dit que c’était la phrase que lui disait inlassablement sa fille et son fils quand ils le visitaient (« Vous êtes tous les mêmes ! »), et qu’ils le laissaient ainsi seul le soir, la nuit… Puis, ses yeux se rallumèrent, le sourire en coin, il rajouta qu’heureusement, ils reviendraient le lendemain le revoir. Montrant toujours une bonne forme et un esprit farceur et provocateur, il venait de me charrier, jouant pour le plaisir de jouer.

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Gauthier est capable de dire que le temps est long, qu'on ne décide pas de quand on partira, que cela vient sans crier gare mais on ne sait pas quand, etc. Ce n'était pas nouveau, cela fait plus de trente ans que je parle avec lui de la mort, mais là, il s'en rapproche irrésistiblement.

Gauthier a gardé tous ses souvenirs, beaucoup d'humour encore, un peu de surdité, l'œil pétillant et un bon appétit (il a mangé les madeleines). Et preuve de bonne traitance (on parle de maltraitance, pourquoi pas de bonne traitance ?), il a dit que les repas étaient bons dans sa résidence médicalisée. Les dîners sont servis dans la chambre à 18 heures. Il était temps que je m’éclipsasse. Je partis sur la pointe des pieds avec Sœur Madeleine…


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Sylvain Rakotoarison (29 août 2016)
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(Le tableau "La Madeleine au miroir" a été acheté en 1936 par le père de Laurent Fabius qui l’a fait expertiser comme une œuvre de Georges de La Tour, et l’a revendu au National Gallery of Art e Washington en 1964, faute d’acquéreur français).


Pour aller plus loin :
Proust au coin du miroir.
Dépendances.
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10 mars 2016 4 10 /03 /mars /2016 05:11

« De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier. » (Fontenelle).


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Le lendemain de Noël 2015, je suis retourné dans la maison de retraite au bord de l'agglomération. Un établissement d'habitation pour personnes âgées dépendantes, plus exactement, qu'on peut trouver après avoir traversé une dense zone commerciale et l'entrée d'un petit village. Le but, visiter mon compère Gauthier.

Je dis "compère" mais il n’est pas vraiment un compère. Il y a plusieurs dizaines d’années, j’étais encore sur ses genoux et gamin, je m’amusais follement avec lui. Jamais avare d’histoires drôles, il est le genre de personne avec qui on ne s’ennuie jamais parce qu’il a toujours le mot pour rire. Le temps ne l’a jamais érodé ; il a gardé un visage de poupon, au ton très rose de la peau à peine fripée, et les yeux pétillants de l’enfant émerveillé.

Gauthier est aujourd’hui le survivant de quelques personnes très vieilles que je voyais régulièrement depuis quelques années. Je les connaissais et les rencontrais depuis plusieurs dizaines d’années, et parce qu’elles arrivaient à un certain stade de leur vie, j’essayais de les voir le plus souvent possible lors de mes passages dans la région.

L’incontournable devait nécessairement arriver. C’était obligatoire. Certes, au début, ces personnes n'étaient pas nonagénaires, mais ce qui était troublant, c'est qu'elles sont parties dans l'ordre chronologique inverse : la plus jeune est partie la première. Et les autres ont suivi plus tard. Odette, la belle-sœur de Gauthier, est partie en été 2014 à l’âge de 98 ans. Et Angèle, l’épouse de Gauthier et sœur d’Odette, la plus en forme, est partie à 99 ans en été 2015.

Angèle avait gardé toutes ses facultés tant mentales que physiques. De corpulence frêle, on ne lui aurait pas garanti une longévité à toute épreuve. Elle pouvait encore écrire des cartes où elle me racontait quelques histoires précieuses, avec la belle écriture des élèves studieuses, une écriture appliquée et un peu hésitante.

Malgré un très long amour fusionnel, de plus de soixante-dix-sept ans, elle avait accepté que Gauthier s’en allât en maison médicalisée en septembre 2014. La corpulence de Gauthier, l’incapacité de ses genoux à le porter, à le soulever, faisaient qu’il était devenu une "personne dépendante", comme on dit. Et c’était finalement un moindre mal et un grand soulagement de ne plus devoir s’en occuper toute seule. Il y a des personnes dévouées dont c’est le métier. Les conjoints sont parfois moins résistants que les personnes qu’elles aident.

Ce fut finalement le cas de la pauvre Angèle, qui fut en quelques sortes une victime de la canicule et de sa peur de la médecine en général. Elle n’a appelé que trop tard son médecin lorsque, par manque d’eau, elle a fait une péritonite, elle a terminé une vie qui aurait pu se poursuivre encore en bon état. En quelques jours, elle est partie, et a bénéficié des soins palliatifs pour éviter de souffrir sans pour autant perdre sa conscience. Elle a pu dire au revoir à ses enfants, mais pas à son mari bloqué dans sa maison médicalisée.

Angèle est partie à quelques "encablures" de ses 100 ans et le bon Gauthier était toujours là, habité par une vie pétillante (pour les rigoristes, je précise toutefois qu’une "encablure" n’est pas une mesure de temps mais de distance).

Je n'avais pas pu le revoir depuis l'enterrement de son épouse. À l'époque, je l'avais quitté dans son fauteuil roulant, la tête abattue, l'esprit effondré, ne reconnaissant plus personne, cassé par la nouvelle, et surtout, par le fait que tous les deux s'étaient préparés à fêter le centenaire d’Angèle. Le "destin" en a voulu autrement. Gauthier pensait évidemment partir le premier et surtout, était relié au monde réel par Angèle, qui avait gardé toute sa tête, qui était dans le concret et qui le visitait presque tous les jours.

L'établissement semble très bien tenu. Des sécurités nombreuses ont été installées pour réduire au maximum tous les risques : un digicode pour pénétrer dans la propriété, pour entrer ou sortir, un sas pour entrer dans le bâtiment, qui nécessite que la première porte automatique soit fermée pour ouvrir la seconde porte. Dans le hall, il n'y avait personne, une table où se tenaient des objets d'une braderie. Il y avait encore un sapin de Noël, la température était très élevée, et les escaliers étaient sécurisés, avec un double portillon au sommet pour éviter de tomber dans la cage d’escalier.

Je suis arrivé vers quinze heures trente et je connaissais déjà les lieux. Deuxième étage, au fond et sur la gauche. En parcourant le long couloir, je pouvais admirer des photographies de chats et de chiens plutôt sympathiques. La porte de la chambre de Gauthier était entrouverte. J'ai frappé et suis entré. Il était seul.

Gauthier était allongé dans son lit, on avait dû l’y remettre peu de temps avant. L'œil vif et malicieux, il m'a immédiatement reconnu, le sourire élargi jusqu'à ses grandes oreilles. J'étais rassuré. Non seulement Gauthier était bien vivant, mais il était en bonne forme, il avait tous ses esprits, mieux que les dernières fois que je l'avais vu, et surtout, il avait digéré la mort douloureuse de sa femme. Dans la conversation, il m'en a parlé deux ou trois fois, avec un peu d'amertume, un goût d'amour, mais pas seulement de la nostalgie, aussi de la plaisanterie, que cette fichue Angèle, elle voulait toujours aller trop vite, elle ne l’attendait jamais...

Dans la conversation, j’ai compris que son gendre ne lui avait pas dit la vérité à propos d’Angèle. Il ne l’avait pas prévenu de sa mort imminente. Quel dommage ! Ils n’ont pas pu se dire adieux, eux qui s’aimaient autant ! Il a eu droit à une histoire romancée qu’il se plaisait ainsi de me raconter. Lorsque Angèle a appelé le médecin, le premier jour, il lui aurait prescrit un médicament, et le second jour, voyant que le médicament ne faisait pas d’effet, il lui aurait dit d’aller en urgence à l’hôpital mais elle n’aurait pas survécu au transport pourtant bref, elle serait morte dans l’ambulance. C’était dû à pas de chance !

En fait, Angèle était arrivée à l’hôpital trois jours avant sa mort et le médecin lui a dit qu’il n’y avait plus rien à faire car à cet âge, on ne pouvait pas l’opérer. Ces quelques jours, oui, cela aurait été difficile, mais je suis sûr que Gauthier les aurait soigneusement utilisés pour dire au revoir. Tant pis. Je croyais qu’il ne se relèverait pas, et en fait non, chez lui, la vie est trop éclatante, il était donc capable d’en parler comme d’une mauvaise plaisanterie de sa femme. Sacrée Angèle !

Sept minutes après mon arrivée, une très charmante infirmière est venue le changer. Elle était prête à revenir après ma visite mais j'ai préféré plutôt attendre un peu, l'opération ne durait que cinq minutes et je suis allé dans le couloir pour attendre.

Là, comme j’étais au bout du bâtiment, j'ai aperçu une très vieille dame avec son déambulateur qui s'était "écrasée" contre la vitre du bout du couloir. Elle était allée dans le mauvais sens et ne savait plus comment faire, bloquée contre la vitre. Une aide-soignante, patiemment, la tenait un peu, lui disait de lâcher la rampe de la main droite, de négocier un demi-tour, etc. mais c'était laborieux. Vision des difficultés habituelles du grand âge. La charmante infirmière est partie sans rien dire, j'ai juste eu le temps de lui demander si je pouvais rentrer dans la chambre de Gauthier et j'ai laissé la pauvre voisine à sa difficile manœuvre de déambulateur.

Gauthier était même plus heureux ainsi changé. Grosse tête un peu amaigrie, sur un corps allongé quasi-inexistant sous les draps, sauf deux grandes mains encore très capables de saisir toute sorte de choses sur sa petite table à roulettes, et en particulier les délicieux chocolats que je lui avais offerts pour l’occasion.

Il m'a expliqué qu'il était très bien traité ici, qu’il y mangeait bien, qu'il avait plein d’amoureuses, et l’infirmière d’ailleurs avait confirmée quand elle était venue, c’était sa première des amoureuses. Il est chouchouté, et s’il n’a pas oublié Adèle, la vie ne l’a pas quitté.

Au cours de la conversation, je lui avais donné des nouvelles d’une personne en lui disant qu’il avait son bonjour. Alors, farceur comme il l’a toujours été, il m’a répliqué en disant : « Toi aussi, tu as son bonjour ! ». Et moi de lui demander, le bonjour de qui ? « De ma guibole ! ». Humour sans doute de potache mais qui prouvait qu’il était toujours le même, le plaisant compagnon de la bonne humeur.

En discutant sérieusement avec lui, j’ai pu comprendre qu’il lui manquait deux précieux objets restés dans sa maison où vivait seule Angèle. Un casque pour écouter la télévision, car son niveau d’audition est tel qu’il ne peut pas écouter la télévision dans sa chambre sans cet outil indispensable… et son livre d’histoires drôles.

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C’était toute une affaire, et je savais à quel point ce livre lui manquait. Il y a déjà une vingtaine d’années, quand j’allais les visiter, Angèle et lui, je venais souvent à l’improviste car pour moi, c’était du temps volé, non planifié. Je retardais un départ vers Paris pour prendre quelques heures à les revoir.

Mais Angèle avait eu la simplicité de m’avertir qu’ils préféraient que je les prévinsse avant, quitte à ce que cela fût quelques heures seulement avant. Je comprenais très bien, car ils préféraient être bien habillés, me recevoir avec la décence de leur coquetterie, mais je n’appréciais pas beaucoup non plus, car c’était l’occasion pour eux d’ouvrir une bouteille de champagne, de préparer un goûter sophistiqué et je ne voulais surtout pas trop les déranger.

J’ai su un peu plus tard que la raison était tout autre : Gauthier, chaque fois que je le rencontrais, me sortait de nombreuses histoires drôles, parfois hilarantes, d’autres moins, mais ce n’était pas l’important, l’important, c’était que cette personne vivait en permanence dans la bonne humeur et dans la farce, autant dire, dans la jeunesse ! Or, l’âge venant, il ne se souvenait plus de ses histoires drôles. Donc, avant l’arrivée de ses visiteurs, il révisait un peu, histoire de pouvoir les raconter comme il le fallait !

Quand j’avais discuté avec l’infirmière, je lui avais demandé si Gauthier était le pensionnaire le plus âgé. Non, il y avait deux autres pensionnaires qui avaient atteint les 105 ans. Gauthier n’est donc pas le doyen.

Ah, au fait, je ne vous ai pas donné l’âge de Gauthier. Il n’est plus nonagénaire depuis longtemps. Ce jeudi 10 mars 2016, il fête ses 103 ans. Joyeux anniversaire, cher Gauthier ! et tous mes vœux pour que ta retraite se poursuive avec une si large vivacité d’esprit que bien des "moins âgés" ont perdue depuis longtemps !

Ton secret ? Comme les poêles Tefal : tu es détaché depuis longtemps. Dans ton esprit, ta philosophie de vie est simple : « Vivons heureux en attendant la mort ! », comme disait un autre humoriste très regretté…



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 mars 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Une sacrée centenaire.
Résistante du cœur.
Une existence parmi d’autres.
Soins palliatifs.
Dépendance.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".

_yartiGauthier07


http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160310-gauthier.html

http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/vivons-heureux-en-attendant-la-178532

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/03/10/33462845.html

 

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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 07:53

Hommage à une grande dame, ou plutôt, à une grande demoiselle, humble, rieuse, dynamique, énergique, volontaire et tendre. Elle vient de s’éteindre. Je rallume sa mémoire. « Celui qui n’aime pas reste dans la mort. » (saint Jean).


yartiMissCornyM01Samedi, j’ai enterré la Miss. Ma Miss. Enfin, non, notre Miss, je n’étais pas seul. Nous étions plus d’un millier dans sa vie. Dans la vie, si je suis aussi bavard, je le dois un peu à elle. Elle a été l’alpha de mon apprentissage. Elle fut mon institutrice du cours préparatoire et de la première année du cours élémentaire. C’est elle qui reçut bien plus tard le premier exemplaire de ma thèse, comme un terminal pour bons et loyaux services.

Sans toi, j’aurais pu être un retardé social peut-être, ou un exclu en tout cas. Tu as su me faire rattraper en trois mois un retard de langage inexplicable par les lois de la médecine. Trois mois en collaboration serrée avec les parents, chaque soir, pour relever le défi. Pari gagné dès Noël. Tu as résisté contre les diktats des circulaires ministérielles. Au péril de ta propre carrière, tu as rejeté les méthodes qu’on voulai t’imposer pour appliquer une pédagogie plus adaptée.

Grâce à toi, j’ai appris à lire avec un très vieux bouquin, avec "Le Tour de France par deux enfants". Ce livre a été passion pour moi, les hauts-fourneaux lorrains, le ver à soie lyonnais, les valeurs morales, Ambroise Paré etc. Il a été le germe de ma culture générale et de ma curiosité. J’ai appris bien plus tard que ce livre n’était plus utilisé dans l’enseignement depuis 1923, et tu avais bien fait de persévérer malgré son côté désuet.

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Mais pour moi, tu as été plus que tout cela. Plus que cette fée faisant des miracles. Car tu étais exigeante. Tu voulais la discipline. Tu ne supportais ni paresse ni dissipation. Tu savais te faire obéir. Pour un peu, je dirais que tu étais paternaliste, mais peut-on être paternaliste quand on est une femme ? Pas d’exigence sans cœur. Une exigence faite de tendresse, d’affection et, disons-le, d’amour : « Tu es un bon coco ! ».

Tu n’as pas été pour moi, comme pour d’autres, une seconde mère. Non, pas de seconde mère. Je n’ai senti aucun sentiment de genre maternalisant auprès de moi. Non, à bien y réfléchir, tu as été ma première autorité extrafamiliale. C’est peut-être aussi cela qui a compté. Une sorte de mélange de dirigisme et d’encouragement, de tendresse et de perspicacité.

Alors, comment comprendre qu’au début de mes études, à la fin de mon adolescence, j’ai ressenti le besoin de revenir te voir régulièrement, prendre de tes nouvelles ? Je crois simplement que c’était par gratitude. Une gratitude infinie. Celle très rare des élèves auprès de leurs formateurs, de leurs enseignants, de leurs professeurs. Pourtant, il est clair que certains d’entre eux ont eu une part décisive dans l’évolution d’une existence.

La Miss, tu fais partie de ces personnes décisives. J’en avais pris conscience rapidement et j’ai su, ou plutôt, j’ai eu le courage, car quand on sort de l’adolescence, on peut avoir cette timidité à renouer avec le passé, de venir te revoir.

Je n’étais pas trop inquiet de ton accueil. Tu étais contente. Tu étais désormais à la retraite mais tu travaillais encore, tu aidais encore beaucoup d’enfants, parfois handicapés. Tu as aidé jusqu’à l’âge de 88 ans, c’est dire si l’enseignement, la pédagogie, c’était ta passion.

Même éloigné de la ville où tu habitais, où nous habitions, je suis venu te voir. Pas bien souvent, à peine deux ou trois fois par an, parfois une fois, parfois plus d’une année s’était écoulée entre deux visites. Je savais que tu n’aimais pas trop le principe des visites à l’improviste (à ta place, je réagirais pareil) mais c’était ma seule manière de te voir. Je navigue à vue, difficile de prévoir à plusieurs centaines de kilomètres.

Mes visites étaient comme mes lectures, toujours par effraction, toujours sur un coup de tête. Je me souviens de ce Noël 2005 par exemple. Rapide aller-retour pour le jour de Noël. Je voulais repartir vite le lendemain. Mais je n’ai pas pu quitter l’agglomération : les chutes de neige étaient abondantes. J’ai dû y renoncer. En revenant au point de départ, parce que j’avais un peu de temps devant moi avant de retenter la route, la première idée qu’il m’était venu à l’esprit, c’est d’aller te voir. Du négatif météorologique est devenu du positif humain.

L’été dernier, tu étais contente d’avoir un homme à la maison, un homme qui venait tous les jours t’aider pour les tâches ménagères. Il t’avait vite compris. Il t’avait même offert un martinet en cuir qu’il avait trouvé par hasard dans une brocante. Tu avais alors posé pour moi avec cet outil étrange. Tu n’étais pourtant pas du genre sado-maso, tu aimais juste la rigolade. Même à 93 ans. Le fouet et le sourire. Sévère et affectueuse. C’était tout toi !

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Quand je regarde les photos, maintenant, oui, je m’aperçois que tu avais vieilli, beaucoup vieilli. Les cheveux s’étaient blanchis, les traits raidis, le visage était devenu plus ridé. Pourtant tu n’avais pas changé. Tu as toujours été la même, avec le même âge, sans âge.

Quand tu as eu 79 ans, nous étions quelques dizaines à nous être rassemblés autour de toi dans l’ancienne école. Et à tes 80 ans, ce fut un peu plus organisé, près de cent cinquante d’entre nous t’avons entourée dans une grande salle municipale aux confins de la ville. J’y ai retrouvé des camarades de classe que je n’avais plus revus depuis cette période lointaine. L’une d’eux n’avait pas bougé. Même visage, même coiffure. Sentiment étrange de retour vers le futur.

Depuis que tu as eu 90 ans, tu étais un peu surprise d’être arrivée si loin : qui ne le serait pas ? Déjà 90 ans ! Et toujours là, avec toutes tes dents ! Les dernières années furent quand même un peu rudes. Chutes, séjours à l’hôpital, lit médicalisé, déambulateur, appareil auditif, mais au final, tu t’en étais bien sortie, tu avais la résistance au cœur, tu voulais vivre, tu avais su rester autonome, tu acceptais les petits ennuis de la vie.

Tu le disais toi-même que tu avais de la chance de pouvoir encore lire, regarder la télévision, et même tricoter une layette pour un éventuel bébé qui se préparerait à naître dans ton entourage. Il y a cinq ans, tu m’avais même offert cette lampe qui était chez toi. Tu voulais faire comme cadeau ce que tu avais déjà chez toi. Je la conserve précieusement, comme si elle était devenue une lumière nécessaire chez moi.

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Tu es née le 26 septembre 1917 dans la campagne lorraine. Tu étais la troisième de la fratrie, et ta mère Céline fut d’une très grande exigence. Heureusement, ton père, constructeur de manèges pour fête foraine, et ta tante Lucie, qui n’avait pas d’enfant, t’apportèrent toute l’affection dont tu avais besoin. C’était sans doute l’origine de ta rudesse et de ta tendresse.

À l’âge de 11 ans, après ton certificat, tu te retrouvas dans un établissement à Baccarat. Là, la directrice avait tout de suite remarqué ton sens de la discipline, ton humour, ton sens de la répartie ainsi que ton sens du partage.

Voyant ton potentiel, on te proposa alors de te destiner au métier d’enseignante tout en t’assurant le logement et la nourriture en échange de divers services comme la surveillance des dortoirs etc. Tu étais déjà élève et prof, et pour réduire la distance avec les autres élèves dont tu t’occupais, on t’appela "la Miss". Tu y tenais à ce surnom, même soixante-quinze ans plus tard ! C’était devenu ton prénom.

En septembre 1935, tu assuras ta première classe. Dans une filière professionnelle toute nouvelle. Tu as dû te plonger dans la discipline pour l’enseigner. Tu as montré dès le début ce génie de la pédagogie, adaptée, inventive, et pratiquée dans l’amour de tes élèves. Encourageante. Tes élèves, c’étaient des jeunes filles.

Quand tu avais 27 ans, sous l’Occupation, deux jeunes cousins de 17 et 19 ans furent "abattus" par les nazis qui leur refusèrent une sépulture décente. Malgré la surveillance de la Gestapo, tu as pris sur toi d’aller rechercher leur corps en creusant à mains nues la terre où ils avaient été mis et les enterrer dignement.

En juin 1952, tu avais voulu changer. Changer de vie, changer de ville. Tu voulais aller enseigner à Nancy et auprès de garçons, pour changer. On te proposa un poste peu alléchant. Un vieux directeur malade et austère, imposant à son petit monde ses rigueurs, ne te donnait qu’une petite chambre sous le toit sans eau, sans toilette ni cuisine. Fallait-il s’en réjouir ? Avant la rentrée, ce directeur mourut si bien que tu n’avais plus à hésiter.

Après un intérim de quelques mois, ce fut un jeune directeur chef scout de 25 ans qui arriva, portant costume de golf et béret. Tout de suite, le courant passa avec toi, qui avais 35 ans, alors que les autres collègues avaient plus de la quarantaine. Tu pris la responsabilité des cours préparatoires. C’est à partir de ce moment-là que tu as développé ton imagination créative et as appliqué une méthode particulière pour l’apprentissage de la lecture. Tous les parents t’en ont été gréés et beaucoup d’entre eux et de leurs enfants devinrent tes amis.

Ton école s’est peu à peu transformée par votre énergique volonté, à tous les deux : grenier restauré, sous-sol creusé etc. grâce à l’aide d’anciens élèves et de jeunes gens bénévoles.

J’ai dû mal à t’imaginer jeune femme trentenaire ouvrant son club le soir avec un magnétophone que tu as acheté sur tes économies pour faire de la danse, et ceux qui avaient la permission de vingt-trois heures poursuivaient la soirée dans ton petit appartement de fonction accolé à l’appartement du directeur, au deuxième étage, et là, pendant la nuit, toi, les jeunes gens, vous refaisiez le monde.

C’est dans ces discussions que vous aviez imaginé visiter le monde. Tu n’avais pas le permis de conduire mais tu avais quand même acheté une deux chevaux pour compléter avec l’autre et à six ou sept, chaque été, vous partiez dans un pays étranger, avec juste de quoi dormir en camping.

Le premier voyage fut en Yougoslavie, puis des dizaines et des dizaines d’autres voyages, parfois, les deux chevaux étaient délaissées au profit de l’avion. Jérusalem, la Turquie, la Grèce, l’Égypte, la Libye, la Thaïlande, l’Inde, le Mexique, le Yémen, le Canada, le Chili, le Pérou etc. Dans ta classe, tu approfondissais la connaissance d'un pays chaque année.

Je me souviens que tu me montrais avec joie tes albums photos de tes odyssées, fière d’avoir vu ces mondes si différents et pas inquiète du tout de ne pas connaître leur langue. Une vraie téméraire qui ne craignait pas les dangers, comme ces brigands en Égypte qui vous ont provoqué quelques sueurs froides.

À 65 ans, tu as été obligée de prendre ta retraite après quarante-huit années d’enseignement. Mais tu as poursuivi jusqu’en 2006 avec des aides particulières. Des parents ont demandé pour toi les palmes académiques qui te furent remises en 1984 devant une grande foule.

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Ce n’est pas un hasard si tous tes élèves ont été tes enfants. Reconnaissance réciproque d’une sacrée bonne femme dont le cœur ne manquait pas de faire grossir celui des autres. Le 5 mars 2012, alors qu’on aurait pu penser que tu aurais gagné une nouvelle fois la bataille du corps, la mort l’a finalement emportée à Brabois. T’a finalement emportée. Tu viens de retourner à Blainville-sur-l’Eau. 94 ans d’une vie merveilleuse, d’un regard qui ne s’est jamais assombri, qui éblouissait même les esprits les plus tristes.

Nous n’étions peut-être pas de la même époque, mais justement, tu fais partie des ces personnes hors époque. Qui se sont données là où elles étaient, quand elles y étaient. Un pragmatisme de l’existence.

Là où tu es, tu veilleras à moi comme aux tiens, tu seras une petite étoile qui ne manquera pas de briller au plus profond de moi : « La Miss vous embrasse. Vous avez tous été sa raison de vivre et sa joie de vivre ! ». Dans son linceul, on lui a placé cette petite médaille à laquelle elle tenait tant : « Elle a beaucoup aimé. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 mars 2012)
http://www.rakotoarison.eu

yartiMissCornyM02


http://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/miss-corny-une-resistante-du-coeur-112603



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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 06:57

Il y a cinq ans, je me réjouissais de la percée du candidat François Bayrou. Une occasion de revenir sur ce qu’est un blog…


yartiBlogMisEnAbyme02Voici un texte toujours d’actualité.

« Heureusement, l’histoire a démontré que jamais rien n’était écrit à l’avance. Et c’est la bonne surprise de janvier (…) : l’émergence d’un candidat dont tout le monde moquait la rugosité et la mollesse, François Bayrou. En fait de mollesse, voici un homme qui a des convictions dures comme le roc. Et qui a prouvé que son courage les servait.

Sous la Ve République, c’est toujours un peu casse-cou de vouloir une fois pour toute casser l’éternel débat gauche-droite inutile mais bien ancré dans la tradition républicaine française. Pourtant, pour faire de profondes réformes (fiscalité, retraite…), l’apport de tous est essentiel, et les Allemands l’ont déjà compris. ».

Et un peu plus loin : « Fort de ses sympathies pour Henri IV, Bayrou souhaite avant tout rassembler les Français de bonne volonté pour s’attaquer aux vrais problèmes. Et le premier, c’est celui de la lourde dette qui fait que l’impôt sur les revenus suffit à peine à payer les intérêts de la dette. Et les autres sujets cruciaux : la panne de la construction européenne depuis mai 2005, la nécessité d’un État impartial (thème déjà développé par Raymond Barre en 1988).

Loin de la démagogie, il rêve encore de réunir de nouveaux Raymond Barre et de nouveaux Jacques Delors dans un même gouvernement pour proposer des solutions acceptables par tous, sans esprit dogmatique ou clanique. ».

C’était un texte que j’avais écrit et publié le 7 février 2007, il y a cinq ans. Il me paraît toujours d’actualité.

yartiBlogMisEnAbyme01


Mise en abyme

Une fois n’est pas coutume, je vais faire un peu de nombrilisme et de mise en abyme en évoquant ce que j’ai écrit.

Cela fait en effet cinq années que je tiens un blog. Ouvert pour l’élection présidentielle de 2007, j’ai découvert l’intérêt de ce mode d’expression somme toute très facile d’emploi et de diffusion.

Il est loin le temps où je passais des nuits blanches à mettre en page quasi-clandestinement sur l’ordinateur d’une université la maquette de journaux que j’ai dirigés pendant quelques années et les week-ends passés à imprimer puis diffuser les milliers d’exemplaires, par courriers, par tractages devant les facultés, dans les marchés etc.

Le retour, c’était entre autres de belles lettres d’encouragements de personnalités pour qui j’ai eu la plus grande sympathie, en particulier Bernard Stasi, Raymond Barre et André Diligent, mais aussi Jean Lecanuet, Pierre Méhaignerie, Jacques Barrot et Bernard Bosson (notamment).


Anonymat ou pas ?

La première question qui s’est posée à moi a été de savoir quelle serait ma signature. J’ai dû d’ailleurs décider au moment même de la dénomination du blog. J’avais le choix entre mon identité propre et un pseudonyme.

J’ai en fait très rapidement opté pour mon identité propre même si ce n’est pas souvent l’usage sur Internet. Après tout, je me suis engagé en politique, au Centre des démocrates sociaux, à l’âge de 19 ans, j’ai été candidat deux fois, élu une fois, à l’âge de 24 ans, et comme j’assume mes engagements et que nous sommes en démocratie, je ne vois pas pourquoi je devrais me cacher derrière un prête-nom, considérant que l’action politique est a priori publique. Ni une fierté mais ni une honte.

J’évite tant que possible de faire trop mousser l’ego (qui n’attend que cela), et utiliser son propre patronyme demande justement un peu de responsabilité et d’autorégulation, celle de d’assumer tous ses propos auprès de tout le monde, ne pas avoir de double langage et se prêter à la critique en cas de mauvaise anticipation. L’intérêt, c’est de montrer un sens réel du respect auprès des lecteurs, internautes, puisqu’ils sont en face d’un visage à découvert, ce qui est la norme dans des journaux en papier (j’avais déjà évoqué la question il y a quelques années), sans possibilité de manipulation ni de flou sur l’émetteur (l’anonymat permet de répandre insidieusement de fausses rumeurs). En clair, je m’engage sur mon nom et je peux rendre des comptes si j’exprime n’importe quoi.

Évidemment, il peut y avoir des inconvénients à une telle transparence, et j’en vois principalement deux : le risque de s’énerver par écrit comme cela est trop souvent le cas, ce qui est sans gravité sous un pseudonyme mais beaucoup moins défendable à identité ouverte. Et puis, il y a un autre désavantage, qui correspond surtout à ma liberté personnelle, c’est le traçage horodateur qui s’ensuit.

Là encore, sous pseudo, c’est sans conséquence, mais avec ma réelle identité, il est possible de me tracer presque minute après minute en fonction des interventions sur Internet. Ma recommandation, d’ailleurs, c’est de limiter ces interventions pour éviter un trop grand flicage, sachant que souvent, il n’y a aucun intérêt à répondre à des trolls qui ne cherchent pas à être convaincus mais qui n’attendent que déstabilisation ou provocation (pas tous heureusement).

Le conseil, c’est de ne réagir que lorsqu’il s’agit d’apporter matière supplémentaire à l’article et de ne surtout pas répondre à la provocation car c’est une activité qui fait perdre inutilement du temps (cela n’apporte rien à personne). Souvent, l’article est d’ailleurs mal ou pas lu, volontairement (mauvaise foi) ou involontairement (lecture trop rapide). À quoi sert-il de reprendre ce qui est déjà écrit dans l’article ? D'autant plus que ce genre de réactions prend beaucoup de temps.


Des réactions souvent inattendues…

Parfois, c’est seulement le titre qui donne lieu à lecture et certains ne peuvent s’empêcher de réagir sans avoir compris (ou cherché à comprendre) un seul mot du message transmis.

C’est d’ailleurs intéressant de voir qu’il y a de véritables trolls professionnels qui se gargarisent d’un ou de deux mots sans être capables d’en saisir le sens au sein d’une phrase ou d’un article.

Parfois, certains "réacteurs", principalement anonymes et oisifs, s’entêtent à projeter sur l’auteur d’un article des idées qu’il n’a pas développées et qu’il n’a jamais eues. J’ai arrêté depuis longtemps de répondre à ce genre de commentaires qui refusent la raison et qui remettent en cause les principes même de la lecture (cela questionne d’ailleurs beaucoup sur les objectifs en fin de l’enseignement primaire).

Ainsi, lorsque j’ai évoqué une intervention de Nicolas Sarkozy, j’aurais été forcement sarkophile (c’est le principe : je serais pour le sujet sur qui j’écris) mais a contrario, quand j’ai relevé une erreur qu’aucun média ni même aucun de ses pires opposants n’avait relevée (à mon grand étonnement voire colère), qu’avait faite ce même Nicolas Sarkozy, on ne m’aura pourtant pas dit antisarkophile. C’est cela, la projection, on veut batailler sur le net, alors on se cherche des adversaires. Ce sera sans moi.

Ou alors, on se complaît à ne voir que le mot "ange" sans lire le mot "démon" lorsque j’ai évoqué Charles Pasqua dont la personnalité est bien plus complexe qu’on voudrait le faire croire, et on n’hésite pas à me rejeter à l’extrême droite lorsque j’ai décrit la personnalité de Jörg Haider qui avait considérablement marqué la vie politique de l’Autriche contemporaine (ses scores électoraux l’ont démontré, c’est un fait), que ce soit avant ou après sa brutale disparition. Il suffit d’aller lire les articles pour voir s’il y a ou pas apologie.

D’ailleurs, cette droite extrême, j’ai même essayé d’en analyser certains mécanismes. Ce sont alors d’autres réactions, tout aussi violentes, quand on ose s’opposer au programme du Front national ou à sa leader Marine Le Pen, ce qui montre à l’évidence que Internet en donne une audience surévaluée par rapport à sa réalité sociologique dans le pays.

En revanche, quand j’ai rendu hommage à Raymond Forni, Daniel Mayer (qui le connaît encore ?) ou encore Patrick Roy, bizarrement, on ne m’a pas rangé parmi les laudateurs du Parti socialiste mais heureusement, on a oublié dans ce cas que je serais d’extrême droite (ouf !). Quand j’ai écrit mon premier article sur François Hollande (le 12 janvier 2010 ; à l’époque, dans les oubliettes de l’histoire, il avait refusé de prendre la succession de Philippe Séguin), j’ai toutefois eu peur d’être pris pour un hollandolâtre solitaire (heureusement, j’ai réussi à être convaincant dans mes démentis).

L’absence de lecture, c’est aussi quand j’ai abordé la situation de l’homosexualité en Afrique, où on m’a fait un procès stupide d’homophobie (d’autant plus stupide que j’ai ensuite parlé d’un pseudo-mariage homosexuel) alors que justement, l’article visait à dénoncer ceux qui, en Afrique, réprimaient les homosexuels (mais pour comprendre cela, il fallait savoir lire).

De la même manière, quand j’ai découvert que l’ex-roi de Grèce était toujours vivant et que j’ai imaginé comme simple hypothèse (uniquement dans le titre) un retour de la monarchie en Grèce, on n’a pas manqué de me croire monarchiste alors que j’avais clairement exprimé mes idées républicaines même sous déclinaison britannique.

Mais il y a aussi eu de très bonnes surprises, comme sur le thème de l’euthanasie qui a reçu des réactions mesurées et généralement très réfléchies et intéressantes alors qu’un tel sujet plutôt passionnel aurait pu être malmené et objet de bien des amalgames et simplismes.


Ouverture vers toutes les désinformations

Quand j’ai indiqué les possibles progrès de la médecine sur le sida, je ne pensais pas avoir affaire à quelques individus qui remettraient en cause des éléments déjà largement prouvés et reconnus, car je n’imaginais pas que Internet, avec son immense liberté d’expression, pouvait donner un écho complètement disproportionné à toutes sortes de fantaisies révisionnistes, au sens très général du terme : sur la réalité des attentats du World Trade Center bien sûr, mais aussi sur l’efficacité des vaccins, ou encore sur cette lubie obsessionnelle contre une loi abrogée depuis presque vingt ans (!), et même sur les missions Apollo sur la Lune ! Je ne parle même pas de la remise en cause du premier ou du second principe de thermodynamique qui fait dire un peu n'importe quoi sur les nouvelles énergies (mais cela permet des lectures divertissantes).

Lorsque j’ai exprimé la crainte d’une résurgence de l’antisémitisme, en particulier en observant les attaques dont a été victime l’animateur de télévision Arthur (dont je n’apprécie pas tellement les émissions par ailleurs), il y avait de quoi s’effrayer et aussi, hélas, comprendre pourquoi certains acteurs voudraient réduire la liberté sur Internet (je crois pourtant à l’autocontrôle). Antisémitisme que j’ai ressenti également lorsqu’on ose s’en prendre à Céline (sans pour autant lui ôter son grand talent littéraire).


Pourquoi tant de haine ?

Comment comprendre ceux qui cherchent sans arrêt la bagarre sur Internet en faisant exprès de mal lire, de projeter, de mal interpréter, de comprendre de travers ?

Je pense qu’il faut les distinguer. Il y a une catégorie très compréhensible, ceux qui défendent une cause, un candidat, un parti, une secte, une entreprise ou un procédé, bref, qui ont un intérêt, et ceux-là sont facilement repérables même si leur prosélytisme est souvent contreproductif.

Et puis, il y en a d’autres dont les problèmes seraient plutôt à rechercher dans le registre psychologique, Internet palliant certains manques ou encore, dont l’addiction devient flagrante. À quoi bon répondre à ceux qui cherchent la bagarre ?


Voyage intérieur

Un blog, cela permet aussi de faire un travail intérieur incroyable. J’ai souvenir par exemple de mon idée un peu folle d’énumérer tous les massacres qui ont eu lieu juste avant la fin de la Seconde guerre mondiale, au moment où les Alliés allaient gagner.

Il y a eu Oradour-sur-Glane et on venait (avec raison) de rappeler le massacre de Maillé. J’ai voulu approfondir et je me suis aperçu, d’une part, qu’il n’y avait pas de liste vraiment exhaustive, d’autre part, qu’il y en avait eu de très nombreux. Je ne cache pas que cette petite recherche m’a empêché de dormir pendant quelques nuits.


Audience ?

J’ai remarqué que lorsqu’on évoque un sujet trop en amont, il ne fait pas "recette". J’avais évoqué (pour le contester) le principe de la TVA sociale lors du débat de la primaire socialiste car c’était une proposition de Manuel Valls, mais ce n’est que lorsque Nicolas Sarkozy en a parlé que ce sujet est devenu majeur alors que ce n’est qu’un serpent de mer qui revient régulièrement depuis une vingtaine d’années et qui avait d’ailleurs coûté quelques dizaines de circonscriptions à l’UMP en juin 2007 à cause d’un malheureux mot de Jean-Louis Borloo répondant à (l’habile) Laurent Fabius.

Il est probable que le sujet de la retenue à la source de l’impôt sur les revenus va revenir violemment à la surface de l’actualité, pourtant, il mériterait qu’on s’y intéresse dès maintenant puisque c’est dans les propositions du candidat François Hollande.

Une parenthèse d’ailleurs, ceux qui pensent participer à des informations alternatives, originales, ne font souvent que suivre la mousse médiatique habituelle (les journaux participatifs abordent exactement les mêmes thèmes avec la même fréquence que les journaux classiques, même quand ces thèmes sont dérisoires). Peut-être peut-on même observer maintenant que ce sont les journaux classiques qui suivent les phénomènes de "buzz" sur Internet. Bien sûr, sans plus d’enquête approfondie.

Au niveau des statistiques, il est intéressant de voir que les sujets les plus fréquentés ne sont pas ceux auxquels on pourrait croire. Il est remarquable qu’il y a eu deux pics très forts de fréquentation dans mon blog, l’un en mai et juin 2007 à l’issue de l’élection présidentielle, ce qui est un peu normal, mais l’autre a été très récent puisqu’il correspond à l’arrestation stupéfiante de Dominique Strauss-Kahn et à toutes ses conséquences. Parfois, même, Google hisse un article on ne sait pas trop comment pour un mot clef pourtant banal, ce qui renforce certains domaines d’expertise pour un blog pourtant généraliste (à part le sport, je touche à peu près à tout).

Il est regrettable évidemment que certains articles soient beaucoup plus discrets que d’autres, comme celui sur Jean-Marcel Jeanneney, une personnalité d’une très grande envergure qui a récemment disparu dans sa centième année et dont la disparition n’a été saluée que par France Culture (son fils Jean-Noël Jeanneney a été président de Radio France), celui sur Alain Poher, qui a apporté beaucoup à la défense des libertés constitutionnelles, ou encore celui sur Jacqueline Baudrier, partie quasiment seule alors qu’elle a été l’une des grandes dames de l’information, etc.


Créer de l’info ?

Autre surprise que j’avais déjà eue hors technologie numérique, car le seul fait de diffuser un journal politique dans une grande ville pouvait être pris en grande considération sur le plan local (le préfet, au courant avant tout le monde en raison du dépôt légal, s’amusant auprès du maire des critiques qui allaient lui être formulées), c’était le "buzz" créé au sein de l’Assemblée Nationale lorsque je me suis amusé, en guise de poisson d’avril, à annoncer la dislocation de l’UMP le 1er avril 2008. Apparemment, je n’étais pas très loin de la réalité, vu les réactions de bien des parlementaires, et c’est aussi en cette occasion qu’on peut apprécier le sens de l’humour de certains responsables politiques (en particulier le principal mis en cause, Jean-Pierre Raffarin).

Tout aussi surprenant, le fait qu'un autre poisson d’avril, sur le retour de l’obélisque de la Concorde à Louxor, puisse avoir été pris au sérieux (pourtant, à la fin, je suis très clair sur son caractère de canular) et même repris dans des sites touristiques comme source d’informations (la fiabilité sur Internet, tout un sujet !).


Un outil "formidable"

En résumé, un blog est un formidable outil d’expression, maniable, facile à guider, mais qu’il s’agit de bien canaliser pour ne pas perdre de vue quelques objectifs qu’on aurait pu s’être fixés initialement.

La campagne présidentielle ne prête bien sûr pas au ton mesuré mais il serait cependant réjouissant que les débats enflammés se séparent au moins de l’expression de la haine qu’on peut ressentir un peu trop systématiquement sur certains forums.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (7 février 2012)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Premier article sur le blog.
Premier article sur Agoravox.
Les corbeaux citoyens.

 





http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/blog-mis-en-abyme-il-y-aura-bien-109538

 

 

 

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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 17:14

Année électorale et présidentielle par excellence, 2012 sera dans tous les cas l'année des changements. Mais au-delà de l'actualité, c'est dans la vie de chacun que j'adresse mes meilleurs vœux pour l'année 2012, souhaits de bonne santé à tous (c'est ce qui est le plus cher et qui ne s'achète pas), de succès et de bonheur dans la vie sociale et affective.

Pour le reste, que le meilleur gagne !

Sylvain Rakotoarison

 

 

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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 02:00

...

 
chx


(1937-2011)

 

 

 

 

 

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 00:07

 

 



Joyeuses Pâques 2011 !

 

 

 

SR

 

 

 

 

 

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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 20:34

Meilleurs vœux pour la nouvelle année 2011 !!

 

Le plus important, je vous souhaite de garder la santé, la vôtre et celle de ceux qui vous sont chers.

Le reste est souvent de moindre importance... et la santé est le bien le plus précieux.

 

Sylvain Rakotoarison (1er janvier 2011)

 

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Résultats officiels
de l'élection présidentielle 2012
 


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Petites statistiques
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Du 07 février 2007
au 07 février 2012.


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