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28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 03:22

« Le Sénat ne dit jamais oui par discipline et non par dogmatisme. » (Gérard Larcher).



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Évaporé définitivement le rêve de conquérir le Sénat par les troupes LREM du Président Emmanuel Macron. En fait, on le savait depuis trois ans mais ce nouveau renouvellement du Sénat qui a eu lieu le dimanche 27 septembre 2020 en a apporté une nouvelle démonstration éclatante.

En effet, le Sénat se renouvelle par moitié tous les trois ans si bien que ce Sénat "complet", au soir du 27 septembre 2020, a été complètement renouvelé par rapport à celui d’avant l’élection d’Emmanuel Macron à l’Élysée. Les enjeux étaient assez faibles et très tournés vers l’intérieur du Sénat, à savoir la possibilité d’une recréation d’un groupe écologiste, le maintien du groupe communiste (dont certains membres, entre 2017 et 2020, étaient écologistes), le maintien du nouveau groupe des sénateurs ex-LR proches d’Emmanuel Macron, dirigé par Claude Malhuret (Les Indépendants, République et Territoires).

Et aussi le maintien du groupe historique RDSE, ancienne "Gauche démocratique" renommée "Rassemblement démocratique, social et européen", composé essentiellement de sénateurs radicaux (de gauche comme de droite) et donc, groupe unique où cohabitaient (avant 2017) des sénateurs de la majorité présidentielle et des sénateurs de l’opposition.

J’écris "avant 2017" car avec la majorité présidentielle d’Emmanuel Macron, il est beaucoup plus difficile de savoir ce que signifie la majorité présidentielle au Sénat de nos jours, car le (grand) groupe Union centriste (lui aussi historique) rassemble tant des sénateurs UDI (plutôt de l’opposition) que des sénateurs MoDem (assurément de la majorité, puisque le MoDem est au gouvernement).

Mais ce flou ne concerne pas seulement les sénateurs centristes. Ainsi, dans l’Eure, l’ancien Premier Ministre Édouard Philippe a soutenu l’actuel Ministre des Outre-mer Sébastien Lecornu, tête d’une liste vaguement LR-LREM (officiellement "divers droite" ou plutôt "divers centre"). Sébastien Lecornu, ex-LR, est effectivement LREM, tandis que ses suivants de liste, sénateurs sortants, sont de LR : Nicole Duranton en deuxième position, et, placé en cinquième et dernière place (et donc prêt à quitter en fait le Sénat), Ladislas Poniatowski, proche de Bruno Le Maire.

Au contraire, le Président du Sénat sortant, Gérard Larcher, a fait campagne pour une autre liste, ayant reçu l’investiture de LR et de l’UDI, menée par un autre sénateur sortant, centriste cette fois-ci, Hervé Maurey (ancien président du groupe Union centriste), composée ensuite par différents maires du département, UDI et LR. Malgré le grand réseau local de Sébastien Lecornu, qui fut président du conseil départemental de l’Eure de 2015 à 2017, et la présence des sénateurs LR sortants sur sa liste, il n’a obtenu que 30,8% et un seul siège, tandis que la liste d’Hervé Maurey a "raflé" les deux sièges restants (sur les trois au total) avec 49,8%, presque la majorité absolue.

Il n’y avait pas, d’ailleurs, beaucoup d’incertitude sur l’évolution du groupe LREM, provenant principalement de sénateurs socialistes et de quelques sénateurs radicaux de gauche (hors les deux membres du gouvernement d’origine LR et candidats à ce scrutin). Son président, François Patriat, en difficulté dans son département de Côte-d’Or pour sa réélection, a finalement pu être réélu grâce à son réseau local, mais dans son ensemble, le groupe, qui comptait 23 sièges avant le scrutin de 2020 et dont 10 sièges étaient renouvelables, se retrouve après le scrutin avec seulement 20 sièges. Les trois candidats les plus "visibles" de LREM ont, en revanche, étaient élus ou réélus, à savoir, comme dit précédemment, Sébastien Lecornu et François Patriat, ainsi que le ministre Jean-Baptiste Lemoyne (ex-LR) dans l’Yonne, ce qui n’est pas étonnant : ce n’est pas le parti mais l’aura de ces personnalités qui les a servis, ou qui a compensé un préjugé négatif sur les candidats LREM des élus locaux.

Les écologistes d’EELV peuvent être heureux puisque, avec la conquête de plusieurs grandes villes en juin dernier, mécaniquement, ils ont obtenu six sièges : Guy Benarroche dans les Bouches-du-Rhône, Monique de Marco en Gironde, Daniel Salmon en Ille-et-Vilaine, Jacques Fernique dans le Bas-Rhin, enfin deux sièges dans le Rhône, Thomas Dossus et Raymond Poncet. Les autres grandes villes conquises ou conservée (Grenoble) par les écologistes n’ont pas eu d’effet sur le scrutin des sénatoriales cette année car ces villes sont dans des départements non renouvelables (comme à Tours, Grenoble, etc.). Il faudra donc attendre 2023 pour en voir les effets. Ce gain de 6 sièges va permettre, avec les 5 des départements non renouvelables, de créer à nouveau le groupe écologiste existant entre 2012 et 2017, et la sénatrice de Paris Esther Benbassa a d’ores et déjà proposé d’en être la présidente.

Cela dit, cette renaissance reste à la marge et ne modifie pas les équilibres politiques du Sénat, d’autant plus que ce gain de 6 sénateurs écologistes s’est fait principalement au détriment de leurs alliés naturels, les socialistes, qui ont perdu 5 sièges, passant de 71 à 66 sièges. Il faut noter l’échec, dans le Finistère, de l’ancien Ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas, ancien président de la commission des lois de l’Assemblée Nationale, qui était prévisible dans la mesure où il n’était placé qu’à la troisième place de la liste socialiste.

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La vraie et seule caractéristique de ce scrutin sénatorial, c’est la large victoire de la majorité sénatoriale sortante, c’est-à-dire de la droite et du centre, plus exactement de LR et de l’UDI dont la plupart des listes étaient communes. En effet, le premier groupe du Sénat, LR, passe de 144 à 148 membres (gain de 4 sièges) et le groupe UC (Union centriste) de 51 à 53 (gain de 2 sièges), à eux deux seuls, ils rassemblent donc 201 sièges sur 348, soit largement plus que la majorité absolue. De quoi réjouir l’actuel Président du Sénat Gérard Larcher qui devrait, dans quelques jours, être réélu au Plateau sans beaucoup de suspense et avec une majorité confortable, d’autant plus qu’il est apprécié bien au-delà de sa majorité sénatoriale.

Non seulement c’est la principale leçon des élections sénatoriales de 2020, mais cela aurait dû être aussi la principale leçon des élections municipales de 2020, puisque les délégués des élus municipaux impactent pour 95% sur le résultat des sénatoriales : on ne l’a pas dit suffisamment en s’arrêtant un peu trop vite sur la victoire (exceptionnelle certes) de grandes villes par les écologistes vaguement de gauche ou par une gauche vaguement écologiste. Ces conquêtes, très médiatisées, ont caché en fait les véritables vainqueurs des dernières élections municipales qui étaient LR et l’UDI, d’autant plus que leur victoire avait eu lieu souvent dès le premier tour du 15 mars 2020, une époque où l’on ne parlait que du confinement sans qu’aucune analyse du scrutin du premier tour n’ait réellement imprimé dans la mémoire collective.

Cette victoire de LR-UDI est confirmée également lors du second tour des six élections législatives partielles qui ont eu lieu ce dimanche 27 septembre 2020 qui s’est soldé, pour cette alliance, par le gain de 1 siège supplémentaire à l’Assemblée Nationale (après le désastre électoral du premier tour, le 20 septembre 2020, pour LREM), des résultats obtenus avec une très forte abstention (aucune médiatisation et sujets autres très prenants : attentat terroriste, crise du covid-19, etc.).

Quant aux autres "petits" enjeux, indiquons que le groupe communiste a gagné 1 siège ce qui lui donne 17 membres, mais il faut lui retrancher les 5 membres actuels qui iront probablement dans le groupe écologiste, si bien que le groupe survivra avec 12 sièges (il en faut au moins 10). Le groupe RDSE, lui aussi dont l’existence était incertaine, est parvenu tant bien que mal à conserver 5 sièges sur les 14 renouvelables, ce qui donne un total de 15 sièges. De même, le groupe LIRT (Les Indépendants, République et Territoires) de Claude Malhuret, lui-même réélu, maintient son existence malgré la perte de 3 sièges avec 13 sièges au total.

Terminons sur les "non inscrits", ces sénateurs trop peu nombreux pour créer un groupe politique homogène, ils sont passés de 6 à 4, avec la perte de 2 sièges qui sont celui de Philippe Adnot, qui ne se représentait pas, et de la successeure du sénateur RN David Rachline qui a préféré la mairie de Fréjus en 2017. Je l’ai évoqué dans mon précédent article, cette sénatrice a été exclue de RN pour propos extrémistes (!), candidate soutenue par Nicolas Dupont-Aignan sans aucune chance de conserver son siège.

Restons avec le RN pour aller dans les Bouches-du-Rhône. Contrairement à certaines prévisions, mais que je trouvais farfelues, Stéphane Ravier, l’unique sénateur RN, a été réélu à Marseille, ce qui ne m’étonne pas car il fait son travail de sénateur et les grands électeurs non RN qu’il avait réussi à convaincre en 2014 ont maintenu leur vote en sa faveur. Sa liste a en effet obtenu 10,0% des voix dans le département, ce qui lui donne 1 siège.

À noter que Jean-Noël Guérini a réussi à se faire réélire, en recueillant quand même 15,6% des voix, tandis que la liste de gauche rassemblant socialistes, écologistes et communistes a obtenu 3 sièges avec 28,7% des voix, dont l’ancienne ministre socialiste Marie-Arlette Carlotti. Enfin, la liste LR-UDI est la grande gagnante avec 36,1% des voix, mais n’obtient pas plus de sièges, 3 seulement, dont la députée de Marseille Valérie Boyer qui a pu sentir sa circonscription fragilisée avec la victoire de Michèle Rubirola à la mairie de Marseille dans l’optique des élections législatives de 2022. À noter aussi que parmi les candidats de cette liste, on peut citer en fin de liste Renaud Muselier, l’actuel président du conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur, ainsi que Martine Vassal, l’actuelle présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône, tous les deux LR.

Enfin, en plus des élus ou réélus cités, précisons notamment l’élection ou la réélection (avec *) des personnalités suivantes : Philippe Tabarot, Dominique Estrosi Sassone*, Alain Houpert*, Alain Cadec, Nathalie Delattre*, Alain Cazabonne*, Jean-Pierre Grand*, Étienne Blanc, François-Noël Buffet*, Alain Joyander*, Cédric Vial, Loïc Hervé*, Catherine Morin-Desailly*, Stéphane Demilly, Philipp Folliot, Alain Milon*, Bruno Retailleau*, Jean Hingray et Daniel Gremillet*.

À l’issue de ce scrutin des élections sénatoriales du 27 septembre 2020, ce qu’il en ressort, c’est donc le renforcement du poids politique de Gérard Larcher, Président du Sénat, dans un paysage politique français particulièrement éclaté. Une conclusion qui pourrait lui donner quelques …"envies" !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 septembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Sénatoriales 2020 (2) : large victoire de la droite et du centre.
Les enjeux des élections sénatoriales du 27 septembre 2020.
Christian Poncelet.
Résultats des élections municipales de 2020.
Le Sénat vote le principe de la PMA pour toutes.
80 km/h : le recul irresponsable adopté par les sénateurs.
Affaire Benalla : l’attaque frontale des sénateurs.
Benalla vs Sénat : 1 partout.
Gérard Larcher.
Élection du nouveau Président du Sénat (le 2 octobre 2017).
Résultats des élections sénatoriales du 24 septembre 2017.
Sénatoriales 2017 : état des lieux.
La XVe législature de la Ve République.
Les Langoliers.
Forza Francia.
La Ve République.
La campagne des élections législatives de juin 2017.
Élections sénatoriales du 28 septembre 2014.
Jean-Pierre Bel.
René Monory.
Alain Poher.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200927-senatoriales-2020b.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/senatoriales-2020-2-large-victoire-227408

https://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/09/20/38544217.html








 

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4 septembre 2020 5 04 /09 /septembre /2020 13:04

« Ce plan de relance est un plan pour la France, un plan pour les Françaises et pour les Français. Il fera face à la crise grave à laquelle nous sommes confrontés. Mais (…) il nous permettra surtout de préparer les défis de l’avenir en adaptant et en transformant notre économie. J’appelle toutes les Françaises et tous les Français, tous les entrepreneurs, tous les acteurs à avoir confiance, non seulement dans ce plan, mais surtout dans notre pays, dans son redressement. Croyez-le bien, nos ressources de créativité, de travail, d’initiative, d’imagination sont là. Et ce plan, finalement, doit permettre à toutes les qualités de notre beau pays de s’exprimer au mieux. » (Jean Castex, le 3 septembre 2020 à Paris).


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Attendu depuis plusieurs semaines, retardé même d'une semaine, le plan de relance, appelé France Relance à grand renfort de logo, que le Premier Ministre Jean Castex a présenté ce jeudi 3 septembre 2020 à l’issue du conseil des ministres est probablement l’élément central d’action de la dernière partie du quinquennat du Président Emmanuel Macron. Jean Castex fut accompagné, pour l’exercice, de quatre membres du gouvernement : Bruno Le Maire (Économie, Finance et Relance), Barbara Pompili (Transition écologique), Élisabeth Borne (Travail) et Clément Beaune (Affaires européennes). L’objectif ambitieux est clair : retrouver, en 2022, le niveau d’activité économique d’avant la crise sanitaire.

Je passerai sur le ton très ennuyeux de Jean Castex, certains l’apprécient, peut-être est-ce "vintage", ambiance des années 1960 ? l’idée d’un rouleau compresseur. Peut-être une question d’esprit de finesse ? Cela dit, Jean Castex, en déroulant son discours, quoiqu’un peu comme un robot, a montré que les choix du gouvernement étaient pertinents. Leur ambition fait en tout cas l’honneur de ce gouvernement.

Précisons le contexte. Avant la pandémie du covid-19, la situation économique et sociale allait nettement mieux : le taux du chômage était en dessous de 8% de la population active, le pays était économiquement le plus attractif de l’Union Européenne. Ces bons résultats, résultats d’une politique résolument pro-business comme on dit (favorable au développement des entreprises françaises, dit en français), ont été évidemment cassés par la crise sanitaire.

Le gouvernement a donc, au confinement puis au déconfinement, pris plusieurs mesures d’urgence pour aider les entreprises à survivre dans cette situation très difficile, avec une mesure phare et approuvée par tous les partenaires sociaux, l’aide à l’activité partielle (ou chômage partiel), qui va être reconduite dans certains secteurs jusqu’en 2021 (c’est une mesure qui n’a rien de libéral puisque l’État, en gros, finance les salaires des employés du secteur privé qui n’ont plus d’activité économique). En avril 2020, 8,8 millions de salariés en ont profité et en mai 2020, 7,9 millions de salariés, pour un total de près de 20 milliards d’euros.

D’autres mesures ont été prises, comme le report de cotisations sociales pour 2 millions de travailleurs indépendants et 800 000 employeurs (ce qui correspond à 18 milliards d’euros), également l’exonération de cotisations sociales pour les TPE et les PME (près de 4 milliards d’euros), le prêt garanti par l’État pour 600 000 entreprises (plus de 120 milliards d’euros), le fonds de solidarité faisant bénéficier 1,7 million d’entreprises pour près de 6 milliards d’euros, etc. À la fin de juillet 2020, 470 milliards d’euros ont été mobilisés pour soutenir les entreprises (principalement TPE et PME) et pour protéger les salariés. France Relance intervient donc après déjà cette série d’aides économiques, pour le but d’impulser un rebond économique.

Le montant de ce plan de relance est historique, jamais un tel montant n’a été consacré pour un plan de relance économique : 100 milliards d’euros sur deux ans. Le plan de relance consécutif à la crise de 2008 n’avait été qu’un peu plus du quart de ce montant, à cela près que la déflagration économique était nettement moins grave qu’en 2020. Sur le plan européen, c’est le plan de relance le plus ambitieux rapporté au PIB : 9,5% pour la France, à comparer à l’Allemagne (6,9%), l’Italie (5,0%) et l’Espagne (4,4%).

Son financement est principalement l’endettement, mais dans un contexte où, d’une part, les taux sont très faibles (mais cela ne durera peut-être pas), et d’autre part, tous les autres pays de même poids s’endettent de la même manière, ce qui crée un contexte de dette beaucoup plus favorable à la France qu’en 2009. Du reste, 40% de ce plan est financé par le plan de relance européenne. En effet, ces 40 milliards d’euros proviennent des 750 milliards d’euros de l’accord européen de relance du 21 juillet 2020 (qui, contrairement à quelques désinformations ici ou là, ne sont pas compensés par une sorte de rétrofacture). Au cours de la présentation, Clément Beaune a d’ailleurs insisté : « Il ne faut pas avoir l’Europe honteuse ! ».

Pour justifier ces nouvelles dépenses, malgré le contexte d’endettement déjà très lourd de la France, c’est le pragmatisme et le pari que la relance va redresser l’économie. La perte de 4 points de PIB coûte à la France 50 milliards d’euros par an. En deux ans, si la situation du PIB était redressée de 4 points, finalement, le plan n’aurait alors pas coûté plus cher que si le gouvernement n’avait rien fait.

Dans son discours de présentation (dont on peut lire l’intégralité ici), Jean Castex a d’ailleurs délivré un message fort, l’orthodoxie budgétaire doit rester au service des hommes et pas l’inverse. Dans ce contexte de crise terrible, l’austérité ne ferait qu’accélérer la chute, ce qui s’est passé lors de la crise de 1929 aux États-Unis avec le refus, par le Président Herbert Hoover, de faire intervenir l’État dans les faillites et la pauvreté (cela a abouti à l’élection de Franklin Delano Rossevelt et au New Deal, probablement la période la plus réformatrice des États-Unis).

Jean Castex a donc clarifié la "doctrine" du gouvernement : « Nous avons (…) fait le choix d’une relance fondée sur des dépenses non pérennes, qui représentent 80% du plan [seuls, la baisse des impôts de production est pérenne]. On en attend un très rapide retour sur investissement. S’il atteint son objectif de réactivation de l’activité, son impact, l’impact du plan de relance sur notre ratio de dette, sera presque entièrement résorbé à partir de 2025. Mais surtout, la pire option pour nos finances publiques aurait été précisément de ne pas faire de plan de relance, de laisser l’économie s’installer en sous-régime. 4 points de croissance, 4 points de PIB perdus, c’est chaque année environ 50 milliards de recettes non perçues, donc de dettes supplémentaires. Il est économiquement et socialement infiniment préférable de dégrader temporairement les soldes publics pour investir, réarmer l’économie et repartir de l’avant, plutôt que de s’enfoncer dans l’austérité, laisser exploser le chômage, la misère et les drames humains. En tout cas, c’est le choix très clair fait par le Président de la République et son gouvernement. ».

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Par ailleurs, il a été répété qu’il n’y aurait pas de hausse d’impôts ni d’impôts nouveaux (ce qui ne fut pas le cas en 2013), et même, que la suppression de la taxe d’habitation serait accélérée (ce qui demanderait un peu plus de précisions, le 20 juillet 2020, Bruno Le Maire avait confirmé le calendrier pour sa suppression en 2023) : « Nous ne reproduirons pas l’erreur de procéder à des hausses de la fiscalité qui affaibliraient notre croissance et enverraient des signaux négatifs tant aux ménages qu’aux entreprises. Pour autant, nous préserverons la soutenabilité de notre dette publique. ».

Ainsi, les impôts de production vont même être diminués (voir plus loin). Ces impôts que beaucoup de Français découvrent à cette occasion étaient les remplaçants de la taxe professionnelle (c’est toujours très français de supprimer des impôts mais ceux-là reviennent par la porte de service sous une autre appellation et avec un autre calcul) étaient particulièrement antiproductifs puisque les entreprises devaient les payer même sans chiffre d’affaires et même sans bénéfices, donc, un boulet fiscal avant même de créer de la richesse. Cette suppression, d’ailleurs, était prévue même hors crise sanitaire.

Le choix de faire de la dette plutôt qu’une augmentation des impôts et taxes est d’autant plus logique qu’il est cohérent : en macroéconomie, si on finance un plan de relance par l’impôt, on retire à l’économie nationale ce qu’on y aura injecté, bénéfice global donc nul. L’idée, au contraire, c’est de doper ex nihilo, et c’est en cela que l’accord européen du 21 juillet 2020 est historique, car c’est la première fois que l’Europe est capable de s’endetter ès qualités pour aider ses États membres (situation très nouvelle par rapport à 2008).

France Relance, il y a le fond (ou les fonds !) et la forme. Passons rapidement sur la forme qui, pour un plan de relance, est essentielle. Le fond est la décision de savoir combien ou pour quoi attribuer une enveloppe budgétaire (j’y reviens juste après ceci).

La forme, c’est comment appliquer cette décision. D’un point de vue formel, le plan de relance sera inclus dans le projet de loi de finances 2021, il fera donc partie des discussions budgétaires au Parlement. D’un point de vue pratique, le gouvernement a la volonté d’impliquer l’ensemble des corps intermédiaires (partenaires sociaux, collectivités territoriales, etc.) pour déterminer précisément qui aura quoi. Ensuite, il y a un comité de suivi pour vérifier que les projets sont effectivement lancés. L’un des problèmes récurrents des plans de relance, c’est que l’argent attribué est rarement dépensé rapidement, ce qui fait qu’il peut avoir peu de conséquence sur la conjoncture économique. Celui consécutif à la crise de 2008 n’avait pas été encore totalement dépensé en 2010. Or, le gouvernement de Jean Castex veut aller vite pour faire un électrochoc à l’économie française.

Apparemment, Bruno Le Maire a réussi à avoir gain de cause sur Jean Castex pour avoir la maîtrise du pilotage de ce plan de relance (il n’est pas ministre de la relance pour rien). C’est une responsabilité centrale et stratégique de la fin de ce quinquennat. L’idée est de réaffecter les sommes déjà affectées si elles n’ont pas été dépensées suffisamment tôt. Cela incite à aller vite. C’est en elle-même une bonne chose, en ce sens qu’il ne s’agit pas de saupoudrer l’économie nationale mais de la doper massivement.

Soit dit en passant, Bruno Le Maire, qui peut raisonnablement tabler sur sa présence à Bercy encore jusqu’en 2022 (au moins), sera sans doute l’un des ministres des finances les plus "longs" de la Cinquième République et sa carrière pourrait alors se comparer à celle de Valéry Giscard d’Estaing, car personne n’imagine qu’il ait renoncé à son ambition présidentielle, clairement exprimée par sa candidature malheureuse à la primaire LR en novembre 2016. Plus globalement, les deux poids lourds politiques du gouvernement, dont on devine, pour chacun d’eux, l’ambition présidentielle, sont à Bercy (Bruno Le Maire) et à l’Intérieur (Gérald Darmanin), ce qui fait deux modèles de trajectoire pour atteindre l’Élysée (Valéry Giscard d’Estaing pour le premier, Nicolas Sarkozy pour le second).

Revenons au plan de relance et au fond, c’est-à-dire, au cœur des financements.

Comme l’a expliqué Bruno Le Maire dans sa présentation, le plan France Relance a pour but que dans deux ans, notre économie soit à la fois plus compétitive, plus décarbonée et plus solidaire (amusant de voir que dans le schéma du gouvernement, une faute d’orthographe s’est glissée à "décarbonée" !). Ce sont les trois points du plan, environ un tiers chacun, qui veut renforcer donc trois objectifs spécifiques : la compétitivité et l’innovation, la transition écologique et la cohésion sociale et territoriale.

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Le message de Bruno Le Maire est clair et sans ambiguïté : on a des atouts (avant la crise) et on va y arriver (après la crise). Ce n’est pas la méthode Coué, c’est simplement un message de confiance en l’avenir, qui, seul, peut faire retrouver la croissance économique. Et les 100 milliards d’euros sont là pour conforter ce message de confiance. Ce n’est donc pas avec les mains vides que le gouvernement veut redonner confiance !


1. La compétitivité et l’innovation : 35 milliards d’euros

Point fort de ce plan, une aide massive aux entreprises qui produisent sur le territoire français a été décidée. Elle comprend notamment la baisse des impôts de production pour 20 milliards d’euros sur deux ans. Un plan d’investissements pour l’avenir a été décidé pour 11 milliards d’euros, ce qu’on peut appeler les emplois d’avenir (dans des secteurs technologiques majeurs). Ce plan en question n’est pas nouveau, il y en a régulièrement, à peu près un par quinquennat depuis une vingtaine d’années. 3 milliards d’euros sont consacrés au soutien aux fonds propres des entreprises et 1 milliard d’euros pour favoriser le développement industriel sur les "territoires". 385 millions d’euros sont en outre réservés à favoriser la transition numérique des TPE et PME, nécessaire en cas de reconfinement.

L’objectif de cette partie, c’est la souveraineté économique et l’indépendance technologique. En particulier, en favorisant la localisation de la production à haute valeur ajoutée en dopant la recherche, la formation et la modernisation de l’appareil de production.


2. La transition écologique : 30 milliards d’euros

Jamais un gouvernement n’a consacré une enveloppe budgétaire si élevée pour l’écologie. Pour comparaison, rappelons que les écologistes eux-mêmes ne proposaient qu’un plan d’un montant du tiers de ce que lui consacre France Relance. L’objectif est d’économiser les ressources naturelles, de décarboner l’électricité et d’encourager l’innovation verte et de nouveaux modèles agricoles.

Dans cette enveloppe, une grande part va à la rénovation thermique des bâtiments, qu’ils soient publics ou aide aux particuliers (7 milliards d’euros, notons que cette aide aux particuliers n’est pas nouvelle, simplement, le dispositif voit son enveloppe très largement en hausse). 11 milliards d’euros sont affectés aux transports (train, vélo, etc.), 9 milliards d’euros à la transition écologique des entreprises, et 3 milliards d’euros à la biodiversité, à l’amélioration de la richesse des sols et à d’autres objectifs comme le développement d’une agriculture plus durable et une alimentation plus saine (1,2 milliard d’euros) et la rénovation des réseaux d’eaux (300 millions d’euros).


3. La cohésion sociale et territoriale : 35 milliards d’euros

Une grande part du plan de relance est mise pour aider socialement dans le domaine de l’emploi et la formation, soit 14,1 milliards d’euros (dont 6,6 milliards d’euros pour l’activité partielle de longue durée et 6,5 milliards d’euros pour l’emploi des jeunes). Les investissements pour les hôpitaux et la recherche sont à hauteur de 9 milliards d’euros (dont 6 milliards d’euros pour les hôpitaux). Les collectivités locales se voient soutenues à raison de 5,2 milliards d’euros. Enfin, d’autres enveloppes sont planifiées, pour 6,7 milliards d’euros : rénovation des ponts (350 millions d’euros), aides sociales, etc. L’idée est notamment d’aider les personnes vulnérables, en situation de handicap et les jeunes. Sont aussi comprises de cette partie l’augmentation de 100 euros de l’allocation rentrée (500 millions d’euros) et un renforcement du plan pauvreté et anti-exclusion (200 millions d’euros).

Comme on le voit, le risque de la présentation, c’est un catalogue à la Prévert, ce qui peut rendre un peu confus la grande diversité des financements adoptés. C’est aussi la conséquence d’un plan massif de relance comme l’est France Relance.


Commentaires

Pour commencer les commentaires, rappelons ce qu’a dit l’ancien Premier Ministre Lionel Jospin (qui fait en ce moment le SAV de son nouveau livre dans les médias) sur France 5 le 3 septembre 2020 : aucun plan de relance économique ne peut être qualifié de néo-libéral, puisque c’est l’État qui propose d’injecter de l’argent dans l’économie. Donc, les critiques de "néolibéralisme" qui pourraient être formulées en commentant ce plan ne pourraient être que malvenues et en tout cas, sans pertinence intellectuelle, ou alors, il faudrait redéfinir ce que signifie libéralisme (plus on est libéral, moins l’État intervient, en principe, et en ce sens, je doute fort qu’Emmanuel Macron puisse être qualifié de libéral ou de néolibéral, lui dont on reproche par ailleurs le supposé autoritarisme étatique).

J’évoque cette critique généralement consubstantielle des antimacronistes primaires, car on peut critiquer évidemment le plan de relance, on peut critiquer les choix pris, mais dire que c’est un plan libéral, c’est un oxymore. On peut même critiquer le montant (100 milliards d’euros), comme l’a fait Alain Minc, mais il y a une véritable mauvaise foi en disant à la fois, comme j’ai pu l’entendre, que le gouvernement ne faisait pas assez et que le niveau de la dette était désastreux (si le gouvernement en faisait plus, le niveau de la dette serait encore plus désastreux).

Autre critique qui ne me paraît pas plus fondée, c’est de n’injecter de l’argent que dans l’aide aux entreprises. D’une part, c’est faux car l’aide pour la rénovation thermique est apportée aux particuliers, même si ce sont les entreprises du secteur qui vont en bénéficier, tout comme l’aide à l’activité partielle et l’aide à la formation. D’autre part, soutenir la demande a toujours été une erreur récurrente depuis une quarantaine d’années, dès lors que la balance du commerce extérieur est très largement déficitaire : doper la demande, c’est favoriser les économies étrangères, en particulier chinoise, mais cela n’a pas beaucoup d’influence sur le niveau de l’emploi en France. Enfin, la capacité à consommer existe, le confinement a augmenté l’épargne des Français, ce qui est doublement compréhensible : d’abord, parce qu’en situation de confinement, c’était matériellement très compliqué de consommer ; ensuite, parce qu’il est normal qu’en situation de grande incertitude (et elle le reste), à cause de la crise sanitaire, on préfère épargner pour l’avenir à consommer pour le présent. De plus, on ne consomme jamais bien qu’en situation de confiance, confiance en l’avenir, confiance que le beau temps va revenir.

Ce plan de relance a donc une double fonction : redonner confiance aux Français pour se remettre à consommer (et là, on peut être optimiste, les mesures économiques prises au déconfinement ont été très efficaces, notamment pour l’industrie automobile), et surtout, renforcer l’emploi, soit en réduisant au mieux les pertes d’emplois futures et en créant de nouveaux emplois (les emplois d’avenir, sur des nouveaux secteurs technologiques, comme l’hydrogène vert, le calcul quantique, etc.). Le gouvernement table sur une création de 160 000 emplois en 2021, ce qui peut paraître faible mais le soutien à l’économie n’entre pas dans ce calcul.

On ne pourra donc pas dire que le gouvernement veut "faire des cadeaux aux patrons", il s’agit surtout de sauver les entreprises, en particulier les petites entreprises et les entreprises de taille intermédiaire, pour préserver le tissu économique, et plus encore, pour relocaliser les entreprises industrielles parties hors du territoire national (notamment pour des raisons stratégiques, on l’a enfin compris au début de la crise sanitaire). Personne ne peut critiquer la volonté du gouvernement de réindustrialiser la France et de lui faire retrouver sa souveraineté économique. Au contraire, même hors covid-19, il aurait été nécessaire de le faire. Cela fait dix à quinze ans qu’il aurait fallu le faire.

De plus, faire le reproche qu’on "donnerait" aux entreprises sans "compensations" (discours socialisant habituel) est assez stupide en situation de récession historique : quand on veut sauver des entreprises, on ne leur impose pas des conditions, on les sauve, c’est tout. C’est le choix du gouvernement. Les "compensations" sont inutiles à imposer si elles sont dans le sens économique et sont contreproductives si elles sont antiéconomiques (dans ce cas, autant ne pas aider).

Une autre critique, tout à fait recevable, c’est de dire que pas grand-chose n’est fait, dans ce plan, pour les plus démunis. C’est en partie vrai. De ce point de vue, ce choix est volontaire mais pas exclusif. L’objectif de ce plan est de redresser l’emploi qui s’est particulièrement effondré depuis le début de la crise sanitaire. Le gouvernement a annoncé qu’il regarderait attentivement la situation de la précarité et si elle venait à s’aggraver, alors un plan pour plus lutter contre la précarité et la pauvreté serait à l’étude. Dès maintenant, le plan de relance s’occupe toutefois des jeunes et des personnes devant faire une reconversion professionnelle (issues de secteurs très touchés par la crise, comme l’aéronautique), au moyen d’aide à la formation.

Pour conclure, il faut dire que le gouvernement a de la chance dans la malchance de la crise sanitaire, économique et sociale. La partie recettes de ce plan de relance a été la plus facile à définir après les négociations difficiles sur le plan européen pendant deux mois. Ce résultat des négociations est à mettre à l’initiative et à l’actif d’Emmanuel Macron qui a su comprendre l’élément clef de l’intérêt national : celui de disposer d’une somme suffisamment élevée pour faire redémarrer l’activité économique.

Toute la responsabilité du gouvernement va donc reposer sur sa capacité à dépenser de la manière la plus efficace ces 100 milliards d’euros. Le choix des trois tiers paraît judicieux. On pourra toujours critiquer en finition les choix plus détaillés. Mais le plan n’est pas encore totalement finalisé, il faut évidemment sélectionner les nombreux projets éligibles pour recevoir les aides de ce plan, en particulier, ce programme d’investissements d’avenir (PIA) qui concerne 11% du montant du plan de relance et qui sera la base de l’activité économique à horizon 2030. Panser les plaies du présent et préparer l’avenir, de fortes ambitions. Ce sera sur les résultats que sera jugé le quinquennat d’Emmanuel Macron en 2022. Du moins, son premier quinquennat !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 septembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours du Premier Ministre Jean Castex le 3 septembre 2020 à Paris (texte intégral).
France Relance, 100 milliards d’euros pour redresser la confiance française.
Jean Castex et France Relance.
Roselyne Bachelot, la culture gaie.
Éric Dupond-Moretti, le ténor intimidé.
Barbara Pompili, "l’écolo" de service.
François Bayrou sera-t-il le Jean Monnet du XXIsiècle ?
Secrétaires d’État du gouvernement Castex : des nouveaux et des partants.
Nomination des secrétaires d’État du gouvernement Castex I.
Gérald Darmanin, cible des hypocrisies ambiantes.
Relance européenne : le 21 juillet 2020, une étape historique !
Discours du Premier Ministre Jean Castex le 16 juillet 2020 au Sénat (texte intégral).
Discours du Premier Ministre Jean Castex le 15 juillet 2020 à l’Assemblée Nationale (texte intégral).
La déclaration de politique générale de Jean Castex le 15 juillet 2020.
Interview du Président Emmanuel Macron le 14 juillet 2020 par Léa Salamé et Gilles Bouleau (retranscription intégrale).
Emmanuel Macron face aux passions tristes.
L'enfant terrible de la Macronie.
Composition du gouvernement Castex I.
Le gouvernement Castex I nommé le 6 juillet 2020.
Jean Castex, le Premier Ministre du déconfinement d’Emmanuel Macron.
Discours du Président Emmanuel Macron devant la Convention citoyenne pour le climat le 29 juin 2020 à l’Élysée (texte intégral).
Après-covid-19 : écologie citoyenne, retraites, PMA, assurance-chômage ?
Édouard Philippe, le grand atout d’Emmanuel Macron.
Municipales 2020 (5) : la prime aux… écolos ?
Convention citoyenne pour le climat : le danger du tirage au sort.
Les vrais patriotes français sont fiers de leur pays, la France !
Le Sénat vote le principe de la PMA pour toutes.
Retraites : Discours de la non-méthode.
La réforme de l’assurance-chômage.
Emmanuel Macron explique sa transition écologique.

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 03:55

« Le début de la fin de l’enfance commence lorsque l’on se rend compte que tout ce qu’on a rêvé n’est pas possible. Accepter quoi que ce soit, c’est refuser tout le reste. » ("L’Atlantique est mon désert", éd. Gallimard, 1996). Sur Jean-François Deniau, troisième partie.



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Jean-François Deniau n’a pas été seulement un haut fonctionnaire et un élu politique. Il fut aussi un doux rêveur de l’immensité de la mer et un baroudeur formidable des missions délicates.


4. Le marin

Grand passionné de mer et de voile, Jean-François Deniau n’a cessé de déclarer son amour pour la mer : « J’aime la mer et j’aime être en mer. J’aime partir, larguer l’amarre et passer les feux ; j’aime naviguer, voir le vent tourner, la brise adonner, le ciel changer, la mer se former et se déformer ; j’aime le bouillon chaud dans le thermos au pied du barreur et l’étoile qu’on prend un temps pour cap la nuit entre hauban et galhauban ; j’aime quitter une côte en vue, et, après un jour, huit jours, un mois, en voir apparaître une autre, qu’on attendait ; j’aime arriver, entrer, mouiller, et quand tout est en place, fixé, tourné, amarré, ferlé, rabanté, être à terre. Je suis un amateur. » (1975).

Malgré ses gros ennuis de santé, il fit la traversée de l’Atlantique à la voile en 1995 avec le champion Nicolas Hénard, entre les îles Canaries et la Martinique, et sa traversée fut racontée en 1996 dans son livre "L’Atlantique est mon désert" (éd. Gallimard) : « Je devais, après un triple pontage, passer trois semaines dans un institut spécialisé, aller régulièrement aux Invalides où existe le meilleur service de rééducation. Patiemment réapprendre, une fois de plus, à respirer et à me servir de mes jambes. Il y a peut-être encore mieux pour la convalescence. L’air du large. La responsabilité de la barre. La liberté. L’océan. Je suis décidé à traverser l’Atlantique à la voile en solitaire. » (1996). Explication : « Retrouver avec la barre, et les voiles, et le vent, et la mer, la liberté avec ses risques et ses contraintes choisis, je ne cherchais pas à mourir, mais à survivre. ».

La marin fit aussi une traversée dans le désert et de l’alpinisme, une expédition dans l’Atlas lorsqu’il était étudiant, chapeauté par le Musée de l’Homme : « J’aime le désert qui est le frère de la mer, et où on navigue à l’air du temps et au chant des constellations. » (1994). Plus tard, il crapahuta dans les montagnes afghanes sous les bombardements de l’armée soviétique, dans les déserts de l’Érythrée, dans les forêts d’Amazonie…


5. Le baroudeur

L’esprit baroudeur, c’était de vouloir se rendre directement sur les lieux des drames, partout dans le monde, où sa présence pouvait était utile. Jean-François Deniau l’a fait publiquement, avec les médias parfois, pour alerter, mais aussi en secret, après que l’on lui a confié des missions de négociation très particulières. Il faut se rappeler qu’il a été un très habile négociateur dans la diplomatie française, du Traité de Rome aux Accords de Lomé en passant par l’élargissement de la future Union Européenne au Royaume-Uni, à l’Irlande et au Danemark.

Alain Peyrefitte, l’un de ses vieux amis, pouvait attester du caractère secret de certaines missions : « Nous n’apprîmes que beaucoup plus tard ce que vous étiez allé faire en Indochine. Nous ne savions rien, parce que vous ne disiez rien. Vous aviez déjà vérifié la force que donne le secret. Les mauvaises langues insinuent que vous en dites plus que vous n’en faites. Je fus souvent témoin que vous en avez fait plus que vous n’en avez dit. Plus tard, on racontera sans doute votre vie en bandes dessinées. Déjà, par moments, on a l’impression de feuilleter les aventures de Tintin. (…) Votre frère Xavier, chef du district dans les hauts plateaux moï, vous a écrit : "Je monte des unités de partisans, parce que la guérilla se gagne par la contre-guérilla". Il ajoutait : "J’ai besoin de gens comme toi pour encadrer mes partisans. Viens !". Vous nous estimiez sans doute incapables de comprendre l’exaltation que vous aviez ressentie à disposer d’un éléphant de fonction dans la jungle indochinoise. (…) Vous rêviez d’être diplomate et là-haut, aucun père jésuite n’a su vous révéler que la meilleure façon de courir le monde n’était pas plus d’être diplomate que d’être officier de marine. » (10 décembre 1992).

Jean-François Deniau a risqué sa vie plusieurs fois dans ces missions parfois périlleuses. Ses aventures furent aussi un contenu exceptionnel pour ses récits qu’il publia dans des dizaines de livres et aussi, comme reporter dans certains journaux. Au-delà de ses missions secrètes, il avait une démarche d’engagé qui le poussait à être présent sur tous les fronts où les droits de l’Homme pouvaient être bafoués : « Tous les terrains d’opération du "tiers-monde instable", je les ai pratiqués. Les nuits dans la boue, le sable, la neige, je les ai vécues. Et les heures avant l’attaque, et les marches forcées, et la fatigue, la faim, la peur. Parfois seulement l’attente, la tristesse, la poussière des jours. Et pourtant, rien, jamais rien n’est inutile. » (1997).

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Citons seulement, sans être exhaustif, les pays ou régions du monde qu’il a visité pour ses missions : Cambodge, Afghanistan, Liban, Érythrée, Croatie, Bosnie, plus généralement ex-Yougoslavie, Mauritanie, Espagne, Djibouti, Iran, Kurdistan, Union Soviétique, Roumanie, Inde, Afrique du Sud, Angola, Indonésie, Somalie, Nicaragua, Amazonie, etc.

En 1996, Jean-François Deniau a donné quelques explications : « Je ne compte plus mes voyages à Sarajevo. Ni le nombre de fois où je me suis retrouvé sous les bombardements, au milieu de populations en détresse. L’expérience m’a appris que l’on doit pouvoir empêcher un certain nombre de guerres si l’on se montre suffisamment décidé et si l’on s’y prend assez tôt. Pour cela, il faut oser faire confiance aux "amateurs", à ceux qui vont sur le terrain. (…) Si j’agis souvent ainsi, ce n’est pas par manque de professionnalisme. C’est avant tout parce que j’aime la paix et la démocratie. L’une, en effet, ne va pas sans l’autre. ».

Son humanisme, c’était d’être effondré dès la première victime : « Parfois, le cri d’un enfant qui pleure est plus intolérable que le souvenir d’un million de victimes. Parfois, l’idée d’un seul tué est plus intolérable que mille ou cent mille. Non, il n’y a pas de statistiques de l’horreur humaine. ».


Dans le prochain et dernier article, j’évoquerai enfin l’écrivain et académicien, et aussi, un autre aspect de sa vie, qui montrait à quel point le courage pouvait s’accorder au pluriel.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 janvier 2017)
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Pour aller plus loin :
Jean-François Deniau.
Jean d’Ormesson.
Alain Peyrefitte.
Pierre-Jean Rémy.
Jean François-Poncet.
Claude Cheysson.
Valéry Giscard d’Estaing.
Pierre Messmer.
Jacques Chirac.
Raymond Barre.
Maurice Faure.
L’URSS.
L’Afghanistan.
Andrei Sakharov.
Xavier Deniau.
Edgar Faure.
Jean Lecanuet.
Michèle Cotta.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Françoise Giroud.
Simone Veil.
Monique Pelletier.
Quai d’Orsay.

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https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jean-francois-deniau-l-engage-188953

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/08/10/34848444.html


 

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15 juillet 2020 3 15 /07 /juillet /2020 03:11

« Qu’est-ce qui se passe dans notre pays ? (…) En constatant ce qui n’a pas fonctionné, notre pays au fond a peur, il y a une crise de confiance, confiance à l’égard de lui-même. Regardez même la période récente que nous venons de franchir. Si nous nous écoutions nous-mêmes tous les jours, on faisait moins bien que les voisins, nous étions les pires. Quand on commence à regarder le bilan, non ! Il y a une épidémie (…). On est loin d’être les pires. Mais nous avons en quelque sorte un doute permanent sur nous-mêmes en tant que pays. Et nous avons en notre sein des, ce que j’ai parfois appelé, passions tristes, c’est-à-dire des forces de division. » (Emmanuel Macron, le 14 juillet 2020).



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La crise sanitaire, la réponse à la crise économique, la relance de l’emploi, la réforme des retraites, le référendum sur la transition écologique… Le Président de la République Emmanuel Macron a été interviewé à l’Élysée par les journalistes Léa Salamé (France 2 et France Inter) et Gilles Bouleau (TF1) ce mardi 14 juillet 2020 à l’issue de la cérémonie de la fête nationale (sa retranscription peut être lue ici dans son intégralité). Étrange évolution, une sorte de chiraquisation ? Alors qu’Emmanuel Macron se voulait volontaire et directif, au point d’utiliser le nouveau droit du Président de la République à s’exprimer devant les parlementaires réunis en Congrès chaque année en juillet (il l’a fait le 3 juillet 2017 et le 9 juillet 2018), il en est revenu à la "traditionnelle" interview du 14 juillet depuis une trentaine voire une quarantaine d’années (à l’exception de Nicolas Sarkozy). En revanche, Emmanuel Macron a pris la parole la veille de la déclaration de politique générale de son nouveau Premier Ministre Jean Castex, ce qui a une signification politique.

Mais autant dire tout de suite que si l’objectif était d’expliquer pourquoi il avait changé de Premier Ministre, il est loin d’être atteint. Il a certes redonné d’autres priorités (l’emploi et l’écologie), mais l’idée reste la même : continuer à appliquer la politique pour laquelle il a été élu (mais ce concept n’est pas vraiment clair, surtout lorsque l’élection se base sur un choix par défaut et pas par adhésion).


Un mea culpa ?

Les premières questions ont porté sur la persistance des divisions en France alors que l’une des missions du candidat Emmanuel Macron était de rassembler les Français. Son échec est personnel mais pas seulement : « J’ai sans doute fait des erreurs qui ne m’ont pas permis d’y parvenir et nous avons vécu le chaos, si je puis dire, et le grand fracas du monde. Depuis plusieurs années, ce que vit notre pays le traumatise profondément. L’histoire est revenue : l’histoire la plus tragique. Nous nous parlons aujourd’hui, mais je n’oublie pas qu’il y a quatre ans, le même jour, à Nice, les attentats frappaient notre pays à nouveau. Et j’ai une pensée pour évidemment la ville de Nice et toutes les familles de victimes. Mais nous avons vécu le terrorisme. Nous avons vécu au fond des crises économiques à répétition et le chômage de masse qui affaiblit des familles, fait douter. La crise d’un modèle méritocratique républicain qui est pour moi, presque le plus important de nos problèmes, au fond. Nous avons vécu une crise sociale sans précédent avec les gilets jaunes qui a été la colère d’une partie du peuple français, qui, pour la plupart du temps, travaillait en vivant mal et s’est dit : "Ce monde n’est pas fait pour nous. Les réformes qu’ils font, ce qu’ils nous demandent de faire, n’est pas fait pour nous". Et en demandant du pouvoir d’achat, mais au-delà de cela, d’être rassuré sur, au fond, un projet de société. Nous vivons une crise internationale du multilatéralisme. Un ami américain qui doute quand il ne se retire pas, des grandes puissances qui reviennent dans notre voisinage… Et là, nous venons de vivre une grande pandémie. Et donc, face à tout cela, tout ça n’est pas, vous en conviendrez, un grand accélérateur de confiance. ».

Sans oublier sa propre responsabilité : « Mais j’ai donné le sentiment à nos concitoyens qu’au fond, je réformais pour eux ou malgré eux, comme pour adapter le pays à quelque chose qu’ils n’aimaient pas tellement et dont on n’était pas sûr de la destination, mais qui n’était pas juste. Or, ce pourquoi je me suis engagé en politique, ce pourquoi j’ai voulu à un moment devenir Président, ce pourquoi nous avons construit ce pacte, c’est pour rendre une France plus forte et plus indépendante. ».

Avec une motivation récurrente : « Je le fais aussi pour que chacun retrouve la maîtrise de sa vie, de son destin et qui est un chemin de justice, et ça, je ne l’ai pas assez montré. Parce que nous n’avons pas produit assez de résultats, parce qu’on n’a pas été assez vite, je ne l’ai peut-être pas assez dit. Moi, c’est pour ça que je me suis engagé, pour que ce chemin qu’il y a dans la République, qui fait que, quel que soit son prénom, quel que soit la famille d’où on est né, sa religion, sa couleur de peau, il y a un chemin qui permet d’arriver à l’excellence. ».

Mon commentaire : Il est assez convenu qu’un Président explique que si sa politique n’a pas convaincu les Français, c’est à cause d’un problème d’explication. Et que la conséquence est de continuer encore plus dans la voie engagée par sa politique parce qu’elle ne produit pas encore assez ses effets. Le problème, c’est que ce genre de discours ne peut pas convaincre les Français parce qu’il a été proposé depuis plus d’une trentaine d’années. Or, Emmanuel Macron semble redécouvrir l’histoire politique et tombe dans les mêmes pièges que ses prédécesseurs. Il voulait du nouveau, et il ressort plutôt de vieilles sauces.


Une seconde vague du coronavirus en France ?

J’y reviendrai plus spécifiquement plus tard : beaucoup de signes laissent entendre que la crise épidémique est loin d’être terminée en France. Emmanuel Macron n’en sait pas plus que les scientifiques qui ne sont pas toujours d’accord entre eux : « Nous avons des signes que ça repart quand même. Face à cela, nous devons prévenir et nous préparer. (…) La meilleure prévention, ce sont ce qu’on appelle les gestes barrières contre le virus. Les masques, se tenir à distance et le gel hydroalcoolique. (…) Là-dessus, on voit des faiblesses. Donc, j’ai demandé à ce qu’on passe une étape au gouvernement et je souhaite que dans les prochaines semaines, on rende obligatoire le masque dans tous les lieux publics clos. (…) Et nous allons observer la situation, mais nous mettre en situation de pouvoir, par exemple à partir du 1er août, le rendre totalement obligatoire. ».

Mon commentaire : Ce genre de discours est paradoxal et donc, n’a aucune efficacité. S’il y a vraiment un risque de remontée de l’épidémie comme cela semble hélas s’observer, il ne faut pas attendre le 1er août mais rendre obligatoire dès maintenant le port du masque dans les lieux publics clos. En disant dans deux semaines, on conforte les Français que cette nécessité n’en est pas une. Un peu comme lors du préconfinement (entre le 13 et 16 mars 2020), où l’on a dit aux Français : les magasins sont fermés, restez chez vous mais allez voter…


La réponse à la crise économique majeure

Emmanuel Macron a d’abord rappelé les premières mesures au moment du confinement : « Il était légitime parce qu’il y avait le feu à la maison et donc, on n’allait pas compter les seaux. Et ce "quoi qu’il en coûte", il était légitime parce qu’il évitait une casse sociale, économique, avec les drames qui l’accompagnent, que nous aurions payés hier ou demain, et donc, cet effort se poursuit. (…) Dès le mois de mars, nous avons décidé à un niveau qu’aucun autre pays au monde n’a décidé. Je le dis parce qu’on peut être fier de la France parfois, et en l’espèce, je crois qu’on le doit. Nous avons accompagné les salariés avec un dispositif de chômage partiel qui n’a pas d’équivalent. Qui est le plus généreux en Europe, l’Europe est le continent le plus protecteur au monde. (…) On a fait en sorte qu’il n’y ait pas de licenciements à cause du covid dans cette période-là et donc que les gens puissent rester dans l’entreprise en étant payés en chômage ou en étant payés à moins travailler. Donc, c’est vrai qu’on a distribué énormément de chômage partiel, et on a eu plus de 40% des salariés de notre pays qui ont été concernés par cette mesure avec 84% de remplacement de salaire, parfois complété par les entreprises. ».

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Et aujourd’hui : « On va continuer d’investir pour préserver les emplois et les compétences parce qu’on a appris de la crise d’il y a dix ans que si on licenciait trop vite dans ces périodes, on détruisait des compétences pour l’entreprise et on mettait des gens dans le désarroi économique. (…) Nous avons décidé pour le pays d’un dispositif inédit, d’activité partielle de longue durée, qui permet de garder dans l’entreprise les salariés, de les payer parfois les uns en acceptant de travail un peu moins, en allant vers des formations, et d’avoir l’État qui abonde ces dispositifs. Et donc, c’est un plan, si je puis dire, anti-licenciements. (…) Pour notre pays, je préfère au maximum qu’il y ait (…) des salaires qu’on accepte de baisser momentanément plutôt que des licenciements parce qu’après, parfois, on met des années à revenir à vers un emploi. Mais ça doit passer par le dialogue social, c’est-à-dire qu’on a conçu, ce à quoi je tiens et qui contribue aussi d’une conviction que j’ai conçue et forgée à l’expérience, c’est quand il y a de la peur, de la conflictualité dans notre pays, que le dialogue social à l’échelle de la branche et de l’entreprise a une valeur inouïe. (…) En faisant quoi ? En disant "on accepte de la modération salariale pour un temps". Moi, je souhaite qu’elle s’accompagne (…) d’intéressements et de participation. Pourquoi ? Parce qu’il faut que le salarié qui accepte dans cette période de faire un effort, le jour où ça va mieux, il ait droit aussi à sa part du mieux. Cela doit s’accompagner d’une modération des dividendes (…). On va mettre sur ce dispositif 30 milliards d’euros pour compléter parfois les salaires, pour financer des formations, pour permettre là soit d’être le jour d’après, un salarié mieux formé, mieux qualifié, qui gagnera mieux sa vie, soit d‘aller vers des secteurs d’activité où il y a des opportunités parce qu’on sait que certains secteurs vont détruire de l’emploi. ».

Mon commentaire : C’est probablement le point le plus positif de l’action d’Emmanuel Macron de ces derniers mois. Son intuition économique l’a encouragé à investir massivement dans le soutien à l’emploi en pleine crise sanitaire. On ne pourra vraiment plus qualifier sa politique de libérale, elle est au contraire étatique, et c’est à mon sens positif si elle est faite sur une courte période. C’est ce qui avait manqué aux États-Unis juste après la crise de 1929 avec la volonté de laisser l’économie s’effondrer seule sans secours de l’État, ce qui a coûté très cher aux Américains (et aux Européens par voie de conséquence). C’était ce qu’a voulu éviter Nicolas Sarkozy pour la crise de 2008, mais on lui a reproché un surcroît d’endettement, après lui avoir reproché de ne pas en avoir fait assez ! Emmanuel Macron aura probablement ces deux reproches contradictoires en 2022…


Des emplois aidés ?

Parmi les mesures présentées par Emmanuel Macron : « On va créer des mécanismes nouveaux. 300 000 projets et contrats d’insertion qui permettent d’aller chercher les jeunes qui sont parfois les plus loin de l’emploi, qui n’ont pas réussi à trouver justement l’entreprise qui leur signe leur contrat d’apprentissage ou leur alternance. Et donc, ceux-là, on va les chercher avec des contrats d’insertion. ».

Mon commentaire : Je doute que cette mesure soit efficace. Certes, elle peut être nécessaire pour aider les jeunes les plus en difficulté, mais elle n’est certainement pas un moyen de leur faire acquérir un emploi de manière durable et pérenne. Cette idée a été mise en œuvre depuis plus de trente-cinq ans avec des appellations diverses (les premiers contrats de ce type ont été appelés TUC par le décret n°84-919 du 16 octobre 1984 !) et souvent des destins similaires.

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La réforme des retraites

Emmanuel Macron a refusé d’enterrer sa réforme des retraites : « Elle ne peut pas se faire comme elle était emmanchée avant la crise du covid. Est-ce que c’est une bonne idée de l’abandonner totalement ? Je ne crois pas. La remettre en question, à la concertation. Et pourquoi ? D’abord parce qu’il y a deux choses dans cette réforme. Il y a la réforme du système universel par points. Je pense que cette réforme est juste et elle est faite pour celles et ceux qu’on a appelés les premiers de corvée, les femmes et les hommes qui ont été en première ligne, caissières, livreurs, métiers modestes, souvent avec du temps partiel subi, cette réforme des retraites, ils en sont les grands gagnants. (…) Je crois que cette réforme est juste. Il faut peut-être lui donner un peu plus de temps, mieux la concerter. On doit la remettre sur l’ouvrage. À côté de ça, il y avait l’aspect financier de la réforme. (…) Nous devons regarder notre système de retraite en face. (…) Mais je vais être clair : la priorité de cet été et de la rentrée prochaine, c’est l’emploi. C’est la lutte pour que nos jeunes puissent avoir ou une formation ou un emploi, et que personne ne soit sans solution, c’est la bataille pour préserver tous les emplois que nous pourrons préserver et pour créer tous les nouveaux emplois possibles. Cela, c’est la priorité. ».

Mon commentaire : Là encore, le discours présidentiel est très anxiogène et contreproductif. Pour une raison que le sens politique ignore, Emmanuel Macron voudrait absolument se présenter devant les Français en 2022 avec une réforme des retraites dans son bilan, car elle faisait partie de ses engagements en 2017. Il est clair que le système à points prévu en 2019 a vécu. L’urgence, pour les retraites, est de trouver de nouveaux financements. Le "problème" est passé de 4 milliards à 30 milliards d’euros de déficit, avec la crise sanitaire, ce qui fait que la seule solution ne pourra être qu’un allongement de la durée de la carrière. En clair, la réforme en vue est une réforme "classique", changeant juste un curseur (le nombre d’annuités de cotisation, c’est-à-dire, accélérer la réforme déjà mise en œuvre par Marisol Touraine). Or, comme l’a très bien fait remarquer le politologue Olivier Duhamel la semaine dernière, sur le plan de la communication, au lieu de dire : "je continue à faire la réforme des retraites pour résoudre le problème du financement", il aurait plutôt fallu dire : "je renonce à la réforme des retraites, mais je dois prendre une mesure pour le financement". Le résultat aurait été le même, mais avec un emballage psychologique très différent. C’est une faute de vouloir dire "je persiste" alors que tous les partenaires sociaux, des syndicats les plus révolutionnaires jusqu’au Medef, tous lui disent que ce n’est pas la priorité et qu’il faut se focaliser sur l’emploi (comme pourtant Emmanuel Macron l’assure lui-même dans les mots).


Un référendum sur la lutte contre le réchauffement climatique ?

Emmanuel Macron a annoncé un possible référendum issu de la réflexion de la Convention citoyenne : « La seule question sur laquelle il peut y avoir un référendum, compte tenu des demandes qui ont été faites par les citoyens de la Convention citoyenne, est une réforme constitutionnelle, celle de l’article 1er qui place l’objectif de lutte contre le réchauffement climatique et aussi, le respect de la biodiversité dans notre texte constitutionnel. J’y suis favorable. Je pense que c’est une avancée majeure et je pense que c’est une avancée qui permettra de créer du droit, et donc, des contraintes, et d’aider à transformer le pays. La Constitution ne me permet pas aujourd’hui de décider d’un référendum demain matin sur cette base. Il faut d’abord qu’il y ait un vote par l’Assemblée puis le Sénat dans des termes conformes, et selon les termes de notre Constitution, à ce moment-là, il peut y avoir ou un Congrès ou un référendum. ».

Mon commentaire : Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’Emmanuel Macron ne se mouille pas beaucoup pour un référendum sur l’écologie. Si organiser un référendum, dans la forme, est une bonne chose, et si vouloir augmenter les contraintes pour assurer la transition écologique n’est pas non plus une mauvaise chose, inscrire dans notre texte fondamental l’objectif de lutte contre le réchauffement climatique me paraît particulièrement dangereux pour l’avenir du pays. La crise du covid permet justement de donner un exemple très parlant : avec l’épidémie, on a remisé les carafes d’eau et l’on a repris la vieille et mauvaise habitude de bouteille d’eau individuelle en plastique pour les conférences, réunions de travail, etc. pour des raisons sanitaires évidentes. De même, les emballages individuels sous plastique de part de gâteau, par exemple, sont les bienvenus en période d’épidémie. Si la mesure proposée était en application, ces écarts avec le respect de la nature (pour respecter l’humain, sa santé) seraient alors… anticonstitutionnels ! Dans tous les cas, il faut faire prévaloir la sauvegarde de l’humain sur le climat, cela paraît un enjeu constitutionnel qui pourrait s’avérer essentiel dans les mois à venir.


Encore quatre citations

Pour terminer, voici quatre autres extraits de l’interview concernant des personnalités très médiatisées ces derniers temps…

Sur Édouard Philippe : « C’est une page politique et de la vie du pays qui se tourne. (…) Vous savez, en 2017, lorsque j’ai été élu, j’ai fait le choix pour diriger le gouvernement de nommer un responsable politique qui était peu connu des Françaises et des Français, et qui n’avait pas fait ma campagne, qui ne venait pas de ma formation politique et de celles qui m’avaient conduite au pouvoir. C’est inédit dans la Cinquième République, il n’y a pas d’autre exemple. (…) Et donc, changer de Premier Ministre aujourd’hui ne signifie pas ne pas reconnaître tout ce travail qui a été fait parce qu’il est important pour moi. (…) Et il est légitime dans la vie démocratique, politique, de notre pays que, après trois années passées, quand on dit il y a un nouveau chemin, une nouvelle méthode… ».

Sur Jean Castex : « C’est quelqu’un qui a une culture du dialogue social et qui, pendant plusieurs années, dans des fonctions d’administration, y compris sur le terrain, comme à Paris, s’est battu pour accompagner notre pays et qui connaissait très bien ce qu’est la vie des élus locaux de nos collectivités, notre proximité dont on a besoin, les partenaires sociaux, la santé et les arcanes, si je puis dire, de notre modèle social. Et donc, tout ça, et son style, sa personnalité parce que derrière, il y a la patte humaine, si je puis dire, ont conduit à dire : il peut être celui qui va diriger cette nouvelle équipe gouvernementale en étant justement plus à l’écoute, en associant davantage les élus de terrain pour la relance dans laquelle nous devons entrer, en bâtissant des solutions pour lutter contre le chômage, pour relancer notre économie, pour défendre notre modèle social avec les partenaires sociaux. ».

Sur Gérald Darmanin : « Aussi vrai que je crois à la force des causes justes, je pense qu’aucune cause n’est défendue justement si on le fait en bafouant les principes fondamentaux de notre démocratie. ».

Sur Didier Raoult : « Vous savez, nous sommes le pays des Lumières. Dans le pays des Lumières, moi, je crois à la rationalité et donc, à la rationalité scientifique. Le professeur Raoult, puisque vous l’évoquez, est un grand scientifique, j’ai été le voir pour me rendre compte, et donc, il était normal et légitime, de mon point de vue, qu’il participe du débat scientifique. Mais ce n’est pas au Président de la République ou à un politique de trancher un débat scientifique avec des critères politiques. Ce n’est pas plus à un homme scientifique, quand bien même il devient une personnalité publique, d’acter des croyances scientifiques. La science a ses processus de vérification et c’est comme ça qu’on se porte mieux, je crois. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours du Premier Ministre Jean Castex le 15 juillet 2020 à l’Assemblée Nationale.
La déclaration de politique générale de Jean Castex le 15 juillet 2020.
Interview du Président Emmanuel Macron le 14 juillet 2020 par Léa Salamé et Gilles Bouleau (retranscription intégrale).
Emmanuel Macron face aux passions tristes.
Gérald Darmanin.
Composition du gouvernement Castex I.
Le gouvernement Castex I nommé le 6 juillet 2020.
Jean Castex, le Premier Ministre du déconfinement d’Emmanuel Macron.
Discours du Président Emmanuel Macron devant la Convention citoyenne pour le climat le 29 juin 2020 à l’Élysée (texte intégral).
Après-covid-19 : écologie citoyenne, retraites, PMA, assurance-chômage ?
Édouard Philippe, le grand atout d’Emmanuel Macron.
Municipales 2020 (5) : la prime aux… écolos ?
Convention citoyenne pour le climat : le danger du tirage au sort.
Les vrais patriotes français sont fiers de leur pays, la France !
Le Sénat vote le principe de la PMA pour toutes.
Retraites : Discours de la non-méthode.
La réforme de l’assurance-chômage.
Emmanuel Macron explique sa transition écologique.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200714-macron.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/emmanuel-macron-face-aux-passions-225764

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28 juin 2020 7 28 /06 /juin /2020 21:33

Razzia sur les grandes villes : Lyon, Bordeaux, Grenoble, Strasbourg, Annecy, Poitiers, Tours, Besançon, Colombes… Attention à la tentation électoraliste de vouloir adopter des mesures écologistes extrémistes sur le plan national dans la foulée de cette vague électorale qui ne concerne qu’une certaine catégorie de la population, celle des grandes villes, celle plutôt aisée, en oubliant la population des périphéries !



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Ces élections municipales 2020 auront été atypiques jusqu’au bout. Le second tour des élections municipales qui s’est déroulé ce dimanche 28 juin 2020 a subi la même désaffection qu’au premier tour, pire même dans la mesure où c’était surtout dans les grandes villes qu’on revotait. Autour de 60% d’abstention, dont la cause n’est pas encore très certaine, entre peur du coronavirus, esprit délibérément ailleurs après une période difficile de confinement et cette volonté d’en finir, de retrouver les grands espaces, de prendre des vacances, notamment pour de nombreux salariés épuisés par les conditions de travail pendant la crise, et aussi les désillusions d’une nouvelle armée de demandeurs d’emploi… Tout est un peu différent d’avant.

Dans le détail, tous les partis pourraient y trouver leurs joies : LREM avec la réélection du Premier Ministre Édouard Philippe au Havre (environ 59%), qui se trouve en situation de grande force politique au sein de la majorité présidentielle (le renvoyer dans quelques jours serait incompréhensible), le PS avec la réélection d’Anne Hidalgo, la victoire à Nancy et à Montpellier (Michaël Delafosse), et le maintien dans de nombreuses autres villes, le RN évidemment avec l’élection à Perpignan de Louis Aliot qui pourrait concurrencer sérieusement son (ex ?) compagne pour la prochaine courses présidentielle, la droite parlementaire qui a gagné quelques villes (comme Lorient avec l’élection de Fabrice Loher) mais qui en perd aussi, et surtout, les écologistes.

Et ce sont bien les écologistes qui ont gagné les élections municipales de 2020, et gare aux conclusions de la Convention citoyenne pour le climat du lendemain. C’est clair que ceux qui ont voté ne représentent pas tous les Français : abstention massive et scrutin seulement dans les villes qui nécessitaient un second tour. Les écologistes ont gagné Lyon (c’est probablement l’événement de la soirée et l’échec complet de Gérard Collomb), aussi Annecy (à un dixième de % face au maire sortant), Strasbourg, Tours, Poitiers, Colombes, Besançon, Bordeaux (un choc pour le successeur d’Alain Juppé), Grenoble (réélection d’Éric Piolle avec 53,1% dans une quadrangulaire avec l'ancien maire LR Alain Carignon 23,4% et la députées LREM Émilie Chalas 12,5%), et à Lille, il s’en est fallu d’un cheveux (227 voix) pour que Martine Aubry tombât devant le mur écologiste (toutes les estimations sortie des urnes la donnaient d’ailleurs perdante).

La chute de Martine Aubry aurait même pu être un soulagement pour le PS qui aurait ainsi perdu une figure tutélaire du vieux monde. Et cette élection peu glorieuse extrêmement serrée est compensée par l’excellente mais désolante performance d’Anne Hidalgo qui peut être mise aussi sur le compte des écologistes avec qui elle s’était alliée au second tour. Compensée aussi par la réussite dans certaines villes, comme, hélas prévisible, à Nancy où Laurent Hénart a perdu face à Matthieu Klein, mais aussi dans certaines villes comme à Saint-Brieuc qui passe à gauche, la majorité sortante ayant été embouteillée par une multiplication de candidatures.

À Marseille, la situation est encore un peu floue, ce qui est certain, c'est la victoire aux voix de la liste de gauche menée par Michèle Rubirola, mais il est difficile de "l'étiqueter", entre une de gauche quasi-dure et une liste écologiste (elle est un peu des deux) et le système électoral un peu particulier de Marseille (concocté par Gaston Defferre pour garder la ville même sans majorité absolue des voix) pourrait même lui faire rater la mairie car il me semble que cette liste n'a pas la majorité absolue des sièges au conseil municipal.

Malgré le succès de Perpignan (et l'élection de Romain Lopez à Moissac), le RN n’a pas de quoi pavoiser dans ce scrutin qui ne lui était de toute façon pas favorable. Alors que le PS et la droite et le centre peuvent encore croire à une persistance nette dans la vie politique. À Toulouse, Jean-Luc Moudenc a finalement gagné avec un résultat moins serré que prévu.

Reprenons quelques villes gagnées ou maintenues à droite : Colmar (Éric Straumann), Mulhouse, Narbonne, Saint-Malo (Gérard Lurton), Aix-en-Provence (Maryse Jossains-Masini réélue), Limoges, Nice (Christian Estrosi réélu), Metz (la victoire de François Grosdidier a été cependant très serrée, avec moins de 200 voix d’écart sur le candidat de gauche).

Le PS peut regretter l’échec d’Alain Claeys (battu par une liste écologiste menée par une jeune femme de 30 ans pleine de dynamisme) à Poitiers, mais peut être heureux de maintenir toute une série de villes, à commencer par Paris, et aussi : Rouen, Rennes, Brest, Quimper, Le Mans (grande victoire de Stéphane Le Foll), Nantes (réélection de Johanna Rolland), Dijon (François Rebsamen avec 43,5%), sans compter la conquête de Nancy et de Saint-Denis (sur le PCF qui perd aussi Aubervilliers). Le PS voudrait même croire à un axe PS-EELV qui est complètement illusoire dans les conditions actuelles (hors Paris).

À La Rochelle, sans enjeu politique, le maire sortant Jean-François Fountaine a battu son rival Olivier Falorni avec 181 voix d’avance. À Orléans, l'ancien maire LR Serge Grouard a largement battu le maire sortant ex-LR passé à LREM Olivier Carré. À La Baule, l'ancien conseiller de Nicolas Sarkozy et conseiller régional Franck Louvrier (LR) a battu largement Jean-Yves Gontier (LREM).

Paradoxalement, même s’il est difficile de ne pas parler d’échec pour la majorité présidentielle (l’échec d’Agnès Buzyn à Paris, l’échec de nombreux candidats LREM dans des grandes villes comme Lyon, Lille, Bordeaux, etc., souvent dès le premier tour d’ailleurs) ne doit quand même pas faire oublier de belles réélections, celle de Gérald Darmanin à Tourcoing dès le premier tour, celle d’Édouard Philippe au Havre (Emmanuel Macron l’a félicité dans la soirée et ils se voient dès ce lundi 29 juin 2020 à 10 heures), celle aussi de François Bayrou à Pau, de Franck Riester, etc.

Très globalement, il est vraiment difficile de donner une tendance nationale, à l’exception de la victoire des écologistes dans les grandes villes, et un écologisme d'extrême gauche et de décroissance. À l’évidence, il y a eu un véritable besoin de renouvellement, des municipalités à droite sont tombées à gauche, d’autre à gauche sont tombées à droite, et quand la gauche persiste, c’est aussi par le truchement d’alliance avec les écologistes (comme à Paris, tandis que sans alliance, comme à Lille, le PS est très affaibli).

Ce qui est clair, c’est que recevoir la Convention citoyenne pour le climat à l’Élysée au lendemain des élections municipales n’était pas un hasard du calendrier : Emmanuel Macron voudrait finir son quinquennat comme étant le Président de la République qui a pris en compte l’enjeu climatique. Or, la victoire des écologistes aux municipales risque de précipiter des décisions parfois prises hors de toute considération rationnelle.

Il faut se rappeler qu’au lendemain des élections régionales de mars 1992, qui avaient vu les courants écologistes portés par 12% des électeurs (divisés en Génération écologie et Les Verts), le Président François Mitterrand, par électoralisme, avait pris des décisions stupides notamment en sabotant la grande compétence française sur la surgénération, condamnant la centrale de Creys-Malvile jusqu’à en faire qu’une pitoyable poubelle géante (honte à cet électoralisme !). Cela n’avait pas suffi à éviter la débâcle socialiste historique de mars 1993 qui a abouti au tragique suicide de Pierre Bérégovoy.

J’espère que le Président Emmanuel Macron saura raison garder face à cette pression écologiste qui va bientôt se décliner quand toutes les grandes villes. Le retour du balancier pourra être rapide quand les habitants des périphéries des grandes agglomérations (dont étaient principalement composés les gilets jaunes) s’apercevront qu’ils ne pourront plus du tout circuler en voiture dans leur ville centre. L’écologie punitive n’a jamais été un moyen pour convaincre les citoyens de l’urgence à prendre des décisions. Elle ne fera qu’augmenter les bataillons de ses opposants qui iront chercher ailleurs l’écoute qu’ils auront perdue auprès des plus rationnels.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 juin 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Municipales 2020 (5) : la prime aux… écolos ?
Municipales 2020 (4) : bientôt, la fin d’un suspense.
Municipales 2020 (3) : et le second tour arriva…
Municipales 2020 (2) : le coronavirus s’invite dans la campagne.
Municipales 2020 (1) : retour vers l’ancien monde ?
Les élections municipales de mars 2014.
Les élections municipales de mars 2008.
Scrutins locaux : ce qui a changé.
Le vote électronique, pour ou contre ?
Les ambitieux.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200628-municipales-2020e.html

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26 juin 2020 5 26 /06 /juin /2020 03:23

« Certains êtres sont comme des zéros, il leur faut un chiffre qui les précède, et leur néant acquiert alors une valeur décuple. » (Balzac, 1843).



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Pour tout dire, ce n’est pas évident qu’il y ait un suspense sur l’issue des élections municipales. Leur second tour éventuel se déroule ce dimanche 28 juin 2020 et apparaît un peu comme du réchauffé du premier tour en pleine crise épidémique, le 15 mars 2020. De plus, cela ne concerne qu’environ un tiers ou un quart de l’électorat, puisque pour la grande majorité des communes, l’équipe municipale a déjà été choisie. Cependant, les communes qui doivent passer un second tour sont plutôt les grandes villes, et ces élections ont donc un enjeu politique à la fois local (chaque situation est très différente) et national (pour voir quelques grandes tendances se dessiner dans la perspective de la prochaine élection présidentielle).

En raison de la pandémie, le premier tour a subi, le 15 mars 2020, une très forte abstention. Maintenant que la poussée épidémique est en France plutôt en fin de course et sous contrôle (même si certains faits sont encore alarmants), y aura-t-il encore une si forte abstention ? C’est une inconnue que j’imagine mal les sondages évaluer correctement. L’importance des personnalités parfois l’emporte sur les étiquettes politiques.

Dans tous les cas, les résultats du premier tour impacteront sur ceux du second tour, évidemment, et certaines villes sont très "tangentes". Il y a quelques sondages locaux qui peuvent donner des tendances, mais là encore, leur précision laisse à désirer. Ce sont des grosses incertitudes qui font que dimanche, tout pourrait surprendre.

Restons-en encore à l’avant second tour. Comme c’est traditionnel, des alliances ont été conclues entre les deux tours entre des listes qui souhaitent unir leurs voix pour gagner. A contrario, celles qui ont refusé les alliances, sauf grande avance, ont déjà acté leur défaite (c’est le cas à Paris). La tendance générale est celle-ci : les listes de gauche (à savoir PS, PCF, etc.) s’allient généralement avec les listes écologistes. Une telle union peut leur donner une force de frappe massive. Paradoxalement, on constate aussi un apparentement, selon un terme edgarfauresque, entre les listes de droite classique (LR) et les listes LREM (généralement associées aux centristes de l’UDI et du MoDem). Enfin, un troisième pôle se concentre autour du RN, partis seuls et terminant seuls la campagne (souvent éliminé dès le premier tour).

Les capacités de conquête du RN sont plutôt limitées. Si le RN a fait de bons scores dans les dix communes qu’il avait déjà conquises en mars 2014 (avec des réélections dès le premier tour, notamment à Fréjus, 50,6% au redoutable David Rachline, ce qui est déjà un grand succès), il y a peu de marge de progression et ce scrutin apparaît donc plutôt décevant pour Marine Le Pen. À une exception près, puisque son compagnon, le député Louis Aliot, pourrait être élu à Perpignan, ce qui serait alors une conquête symbolique qui ne manquerait pas d’être utilisée par le RN. En effet, au premier tour, la liste RN a fait 35,6% des voix et Jean-Marc Pujol (LR) ne suit qu’à 18,4%. La faiblesse des partis de gauche ou écologistes peut profiter au RN. Si ce succès se confirmait, ce ne serait cependant pas une "première" pour le RN. En 1995, un des potentats du FN avait gagné la mairie de Toulon et ce fut un désastre dans la gestion municipale. Il fut battu sans difficulté en 2001 par le candidat LR Hubert Falco (ancien ministre et ancien président du conseil général du Var) réélu dès le premier tour le 15 mars 2020 avec 61,4% (RN 15,0%, gauche 9,1% et LREM 7,3%).

Le parti présidentiel (LREM) a été souvent battu et en est sorti diminué au premier tour (souvent en raison de divisions locales incompréhensibles). Pour sa survie, il a donc fait souvent alliance avec des listes LR (parfois, cette alliance a été nouée dès le premier tour, comme à Toulouse ou à Nancy). On a dit que c’était "normal" qu’un nouveau parti avait du mal à s’implanter localement, qu’il fallait du temps, un travail militant acharné et de longue haleine sur le terrain.

J’affirme que dire cela, c’est une méconnaître l’histoire des élections municipales. Lorsque De Gaulle, s’excluant de lui-même des délices de la Quatrième République, a décidé de créer son propre parti, le RPF (en avril 1947), des élections municipales avaient lieu quelques mois plus tard (en octobre 1947), et ce fut un grand succès immédiat (38% en moyenne nationale !) : de nombreuses villes ont été conquises par le RPF, parfois pour une longue durée : Bordeaux (Jacques Chaban-Delmas), Strasbourg, Paris (Pierre De Gaulle, frère du général), Rennes, Marseille, Nantes, Le Mans, Lille, Saint-Étienne, Angers, Grenoble, Le Creusot, etc. Au contraire du rassemblement (du peuple français), La République en marche est composée de personnalités qui ne marchent pas au même pas ni à la même allure.

Ces premiers constats donnent ainsi un visage de la France électorale diamétralement opposé à celle, paysage de désolation, laissée par l’élection présidentielle de 2017. Le clivage n’est pas LREM vs RN mais plutôt LR et UDI vs PS et PCF (voire EELV).

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Ceux qui troublent le jeu traditionnel d’avant 2017, ce sont les écologistes. Ils sont arrivés en tête dans quelques grandes villes, on peut citer Strasbourg, Toulouse, et bien sûr Grenoble qui a déjà un maire sortant écologiste (qui va probablement être réélu, aidé par l’identité de son concurrent). Y aura-t-il d’autres grandes villes gérées par les écologistes ? Peut-être, à moins que le second tour soit un tour de réaction (ce fut le cas dans plusieurs scrutins à deux tours).

Après Perpignan et Grenoble, continuons un petit tour de France (un peu au hasard de la carte). À Montpellier, la situation est très éclatée, les écologistes auraient pu faire la différence mais ils étaient très divisés, mais la gauche devrait quand même l’emporter. À Marseille, la situation est assez difficile à comprendre, du reste comme à Lyon, car c’est une élection à deux niveaux (un peu comme le scrutin de la présidentielle américaine), avec des secteurs. La gauche pourrait reprendre la ville après vingt-cinq ans de règne de Jean-Claude Gaudin. La majorité sortante était particulièrement divisée. La situation lyonnaise aussi est compliquée, la seule leçon, c’est que Gérard Collomb, le maire sortant, a jeté l’éponge et a fait alliance avec LR pour éviter la victoire des écologistes (la situation est d’autant plus compliquée qu’il y a aussi la Métropole de Lyon qui a des prérogatives départementales).

Plus au nord, à Dijon, son maire socialiste sortant François Rebsamen (pas soutenu par LREM) nettement en tête avec 38,2%, devrait être réélu. La situation à Besançon est plus incertaine, avec peu d’avance de la gauche face à la droite et au centre. À Strasbourg, la division entre droite et centre pourrait favoriser les écologistes arrivés en tête avec 27,9%. C'est cependant l'une des rares villes que LREM pourrait conquérir avec Alain Fontanel à 19,9%. L’ancienne maire et ministre socialiste Catherine Trautmann tente de faire un retour mais est arrivée en troisième position avec 19,8%. À Metz, le sénateur LR François Grosdidier pourrait peut-être atteindre le poste de ses rêves, il est arrivé en tête du premier tour avec 29,8% mais talonné par les écologistes 25,0%. La gauche a été pulvérisée.

À Nancy, le maire sortant, ancien ministre et président du Mouvement radical Laurent Hénart n’est arrivé qu’en deuxième position avec 34,7% (sans réserve de voix), pourtant soutenu par LR et la majorité LREM, face à son rival socialiste Mathieu Klein, actuel président du conseil départemental, 37,9% (les deux ont été très actifs pendant la crise sanitaire, avec masques, couvre-feu, dépistage ambulant etc.), et les écologistes, avec 10,2% pourraient faire pencher la balance à gauche (ce qui serait "historique" dans la vieille capitale du duché de Lorraine).

À Lille, Martine Aubry n’a recueilli que 29,8% au premier tour, en tête mais talonnée par les écologistes 24,5%. Elle devrait repasser sur les vestiges de la droite et du centre. En effet, la liste centriste a obtenu la troisième place avec 17,5% et la liste LR menée par l’ancien ministre (et ancien centriste) Marc-Philippe Daubresse a chuté à la cinquième place, avec 8,2%, derrière la liste FI. La ville du Havre est aussi une ville test. Édouard Philippe est arrivé en tête avec 43,6% mais a peu de réserve de voix (sinon les abstentionnistes) alors qu’il avait été élu avec 52,0% dès le premier tour en 2014. Face à lui, un candidat communiste à 35,9% et les écologistes qui ont fait 8,3%. Les sondages le donneraient gagnant et sa popularité nationale reste très élevée.

À Rouen, la gauche a fait 29,5% et les écologistes 23,2%. La droite et le centre ont été laminés. À Rennes, le clivage semble être entre la maire sortante socialiste qui a eu 32,8% et les écologistes 25,4%, tandis que la droite et le centre ont fait des scores assez faibles (moins de 15%), sur le papier, ils pourraient être plus forts que les écologistes mais ne semblent pas être dans une dynamique de victoire. À Brest, les voix sont très partagées, ce qui devrait avantager la gauche. À Nantes, la maire socialiste sortante Johanna Rolland est arrivée en tête avec 31,4% et au premier tour, a eu une longueur d’avance sur la droite (19,9%) et centre (13,0%), ainsi que sur les écologistes (19,6%).

À Bordeaux, le successeur d’Alain Juppé, Nicolas Florian, arrivé en tête avec 34,6%, a été talonné par la gauche 34,4%, mais son alliance avec le candidat LREM Thomas Cazenave 12,7% devrait lui assurer la victoire. Le maire sortant de Pau et président du MoDem François Bayrou (soutenu par LR et LREM) devrait aussi être réélu, arrivé en tête au premier tour avec 45,8% suivi par la gauche 22,0% et les écologistes 14,6%. À Poitiers, le maire socialiste sortant Alain Claeys est arrivé en tête avec 28,2% suivi d’une autre liste de gauche 23,9%.

À La Rochelle, deux apparentés socialistes (ou anciens socialistes) Jean-François Fountaine (maire sortant et ancien bras droit disgracié de Ségolène Royal au conseil régional du Poitou-Charentes) et le député Olivier Forlani (tombeur de Ségolène Royal, à l’époque, en juin 2012, soutenu par Jean-François Fountaine) étaient au coude à coude au premier tour avec respectivement 32,6% et 33,3%, devant la liste écologiste 16,7% (la droite a été éliminée). À Tours, les rapports des forces étaient partagés, au premier tour, la gauche a fait 35,5%, la droite 25,6% et LREM 12,7%. À Orléans, la bataille des maires a semblé tourner en faveur de l’ancien, Serge Grouard (LR) avec 35,6%, face au maire sortant Olivier Carré, passé à LREM, à 23,1%, devant les écologistes 19,2% et la gauche 12,9%.

À Toulouse, le maire sortant soutenu par LREM et LR, Jean-Luc Moudenc (qui ferait partie des éventuels bénéficiaires d’un remaniement, dit-on) n’a obtenu que 36,2%, certes en tête, mais face à une liste de gauche dirigée par Antoine Maurice qu’un sondage donnerait légèrement gagnant, qui a recueilli au premier tour 27,6%, une autre liste de gauche 18,5% et celle de l’ancien maire socialiste Pierre Cohen 5,7%. En revanche, à Saint-Étienne, le maire sortant LR Gaël Perdriau a frôlé l’élection au premier tour avec 46,9% face à une gauche 21,3% et des écologistes 12,4% (le RN a été éliminé). À Clermont-Ferrand, la gauche devrait rester aux manettes sans surprise, même si la situation reste partagée au premier tour : gauche à 38,1%, LR à 20,7, centristes à 15,5% et FI à 12,3%.

À Nîmes, la situation est assez éclatée : LR avec Jean-Paul Fournier (maire sortant) est arrivé en tête avec 34,4% tandis que son rival centriste, ancien député, Yvan Lachaud (président sortant de Nîmes Métropole et ancien premier adjoint de Jean-Paul Fournier) est en deuxième place 15,7% puis gauche 15,7% (15 voix d’écart), RN 14,3% et gauche 12,2%. À Auxerre, LR est arrivée en tête avec 37,2% suivi des centristes 33,1%, gauche 13,3% et écologistes 10,9%.

À Aix-en-Provence, la liste LREM est arrivée au premier tour à une bonne position, à 20,5% derrière celle LR de la maire sortante Maryse Joissains-Masini à 30,3%. La gauche n'a eu que 15,9% et les écologistes 9,3%. À Annecy, le maire centriste sortant Jean-Luc Rigaut est en position incertaine, bien qu'en tête à 28,4% du premier tour, talonné par une liste écologiste 27,9% et concurrencé par une autre liste centriste à 21,5% et de gauche à 10,0% (en 2014, Jean-Luc Rigaut avait gagné au bout d'une quadrangulaire avec 45,1%). À Lons-le-Saunier, la liste LREM pourrait gagner l'élection comme à Strasbourg, largement en tête du premier tour avec 36,2% suivi d'une liste de gauche 30,0% et d'une liste centriste 21,0% (en 2014, la droite avait gagné dès le premier tour avec 56,2%).

Enfin, je termine avec la situation à Paris, très compliquée aussi, où la maire socialiste sortante Anne Hidalgo, qui a fait alliance avec les écologistes, a de grandes chances de se maintenir malgré une majorité contre elle, en raison de l’incapacité de la droite et du centre à s’allier : un sondage donnerait en effet 44% d’intentions de vote à la gauche (donc minoritaire), 35% à Rachida Dati (LR) et 18% à Agnès Buzyn (LREM et UDI). Les trois candidates ont débattu ensemble de manière très ennuyeuse pour les téléspectateurs sur BFM-TV le jeudi 25 juin 2020.

Ce petit tour, qui ne respecte pas la géographie du voyageur commercial, montre qu’il y a eu quand même une évolution de fond dans le paysage politique général : FI et le RN ont du mal à s’implanter dans les grandes villes, le RN souvent est éliminé (n’arrivant pas à franchir le seuil de 10%) et FI existe à peine dans de nombreuses villes. La gauche traditionnelle ou la droite et le centre traditionnels parfois existent encore fortement grâce à une personnalité ou une équipe qui ont fait déjà leur preuve, parfois, ils sont laminés. Il y a eu aussi beaucoup de listes dissidentes de droite, du centre ou de gauche, qui rajoutent à la confusion générale.

LREM fait rarement de beaux scores et les écologistes, au contraire, font généralement des scores très honorables, souvent en capacité d’arbitrer (par des alliances ou des reports de voix) et même de diriger des municipalités. Le PS n’aura donc pas beaucoup de mal à assurer sa survie électorale, ayant complètement acté l’alliance avec les écologistes. C’est d’ailleurs, à mon sens, une erreur stratégique des écologistes : ils auraient dû se séparer définitivement des socialistes et se compter jusqu’au second tour s’ils voulaient prouver qu’ils étaient désormais dans la cour des seigneurs et pas des vassaux…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 juin 2020)
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Pour aller plus loin :
Municipales 2020 (4) : bientôt, la fin d’un suspense.
Municipales 2020 (3) : et le second tour arriva…
Municipales 2020 (2) : le coronavirus s’invite dans la campagne.
Municipales 2020 (1) : retour vers l’ancien monde ?
Les élections municipales de mars 2014.
Les élections municipales de mars 2008.
Scrutins locaux : ce qui a changé.
Le vote électronique, pour ou contre ?
Les ambitieux.

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25 juin 2020 4 25 /06 /juin /2020 03:45

« [Les] propos [de l’ancienne procureure du parquet national financier], qui ont suscité un émoi important, sont interprétés par certains comme révélant d’éventuelles pressions qui auraient pu être exercées sur la justice dans une procédure ouverte à un moment essentiel de notre vie démocratique. Il est donc essentiel de lever tout doute sur l’indépendance et l’impartialité de la justice dans cette affaire. Le Président de la République a demandé au Conseil supérieur de la magistrature d’analyser si le parquet national financier a pu exercer son activité en toute sérénité, sans pression, dans le cadre d’un dialogue normal et habituel avec le parquet général. » (Communiqué de l’Élysée du 19 juin 2020).



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L’ancienne procureure du parquet national financier a fait une déclaration le 10 juin 2020 devant une commission d’enquête parlementaire qui a provoqué une forte polémique. Même si elle a souhaité réduire la portée de ses propos quelques jours plus tard, elle a laissé entendre que le traitement de "l’affaire Fillon" n’avait pas été ordinaire et que le candidat François Fillon a été victime d’un traitement très particulier qui a abouti à sa mise en examen quelques semaines avant le premier tour de l’élection présidentielle de 2017. Le 29 juin 2020, François Fillon devrait être fixé sur son sort judiciaire.

Certains responsables de LR ont crié à la manipulation politique, certains allant jusqu’à dire qu’on leur a volé l’élection présidentielle. Le 19 juin 2020, afin de calmer les ardeurs, celui que certains considèrent comme le bénéficiaire de tout cela, le Président Emmanuel Macron, a annoncé qu’il saisissait le Conseil supérieur de la magistrature (dont il est constitutionnellement le président) afin de tirer cela au clair. Il a eu raison de réagir aussi rapidement : on peut être bénéficiaire de circonstances qu’on n’a jamais voulues.

On peut s’amuser à refaire le monde. C’est de l’uchronie et ce n’est pas très utile sinon se rassurer. Cela fait penser un peu à Abraracourcix, le chef du village d’Astérix, qui disait souvent que s’il avait voulu, il aurait été sénateur à Rome. Les compères Goscinny et Uderzo (qui a disparu il y a exactement trois mois) ne manquaient pas d’humour appliqué à la sociologie politique française.

Comme j’ai été soutien et électeur de François Fillon au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, on ne pourra pas me soupçonner de vouloir faire du "Fillon bashing", mais il faut aussi savoir être lucide. François Fillon est un drôle d’animal politique. Il n’est pas un homme providentiel, comme ont pu l’être Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, et même Dominique de Villepin, Jean-François Copé et Laurent Wauquiez. Issu d’un parti par essence un tantinet bonapartiste, François Fillon, lui, n’avait rien, dans ses attitudes, de bonapartiste. Au contraire, il était plutôt un parlementariste laborieux. Toute sa force personnelle reposait depuis 2007 sur ses relations excellentes avec les parlementaires de son courant politique. En ce sens, il est plus comparable à Jacques Chaban-Delmas qu’à Georges Pompidou ou Valéry Giscard d’Estaing.

Je ris beaucoup en ce moment de voir à quel point aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon et ses sbires sont les premiers soutiens de François Fillon ! Et j’en connais la raison, la double raison. Il y a dans la motivation un antimacronisme viscéral qui veut réécrire l’histoire en disant qu’Emmanuel Macron a été mal élu, ou que son élection n’était pas légitime, ce qui est évidemment faux. Mauvaise foi d’un ancien candidat qui aurait trouvé légitime d’être élu lui-même avec moins de voix que celui dont il dénonce la légitimité.

L’autre motivation du chef des soi-disant "insoumis", c’est bien sûr de fustiger la justice qui lui a pourri sa vie depuis deux ans. Il suffit de voir comment Jean-Luc Mélenchon ramène une question sur l’affaire Fillon à sa propre affaire, à sa propre perquisition. Ce n’est pas que de l’égocentrisme, c’est aussi une haine de la justice depuis qu’il en est une supposée victime (en 2017, en revanche, le candidat Jean-Luc Mélenchon trouvait tout à fait normal que François Fillon fût mis en examen un mois avant l’élection).

Nous verrons le jugement que rendra la justice le 29 juin 2020 (à moins qu’on ne rouvre le procès, comme l’ont réclamé les avocats de la défense), mais je doute que l’affaire s’arrêtera là, il y aura sûrement appel d’une manière ou d’une autre. Dans tous les cas, ce qu’on reproche à François Fillon a été le fait de très nombreux parlementaires depuis une cinquantaine d’années : embaucher un ou des membres de leur famille pour être leurs collaborateurs.

C’est désormais interdit depuis 2017, mais même le Ministre de l’Intérieur Bruno Le Roux, en arrivant place Beauvau, avait pour collaborateur parlementaire encore un membre de sa famille, et s’il a dû quitter le gouvernement après cette découverte, je n’ai pas connaissance qu’une affaire judiciaire soit en cours le concernant. Une justice à plusieurs vitesses donc.

Or, ce qu’on reproche à François Fillon, ce n’est évidemment pas d’avoir recruté son épouse ou ses enfants, car ce n’était pas interdit, même si moralement cela pouvait prêter à soupçon. Ce qui l’a encouragé à en finir avec ce type de collaboration dès 2013 (bien plus tôt que Bruno Le Roux, donc). On lui reproche que son épouse aurait été rémunérée (grassement) sans avoir accompli le travail associé, bref, ce qu’on lui reproche, c’est un emploi fictif qui, par voie de conséquence, aurait enrichi le couple Fillon de manière indue.

Le vrai problème de fond dans cette affaire, c’est que les parlementaires sont libres d’utiliser leurs ressources comme bon il leur semble. Refuser ce principe est remettre en cause l’indépendance des parlementaires. Si la justice, et pourquoi pas, le gouvernement venaient à surveiller les activités personnelles des parlementaires et de leurs collaborateurs, il n’y aurait plus de fonction de contrôle, indispensable à une démocratie équilibrée. C’est pourquoi une condamnation changerait la nature du régime politique.

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Ce qu’on reproche à la justice, c’est de s’être fait François Fillon, alors qu’il a utilisé toutes les possibilités légales, d’une part, et qu’il était le candidat favori, d’autre part, à une élection présidentielle, l’échéance fondamentale qui dessine le paysage politique pendant cinq ou dix ans.

Il y a cependant une erreur d’interprétation. Le traitement très particulier de l’affaire Fillon par la justice a-t-il eu un rôle dans l’échec de François Fillon à l’élection présidentielle ? À mon sens, non, pour deux raisons. Si elles n’avaient pas été là, peut-être que la mise en examen, qui n’a été qu’un achèvement, aurait été cruciale, mais cela n’a pas été le cas en 2017.

D’une part, le favori de l’élection, auréolé par sa désignation triomphale à la primaire LR de novembre 2016, commençait à dévisser dans les sondages dès le début de janvier 2017, avant l’éclatement de l’affaire. En effet, candidat que les médias avaient négligé pendant six mois (à tort), François Fillon était porteur d’un programme politique désormais passé au crible des médias. Or, sa politique de restriction budgétaire, notamment pour la sécurité sociale et pour la fonction publique (suppression de 500 000 postes !), commençait à devenir un véritable boulet de campagne et sa capacité à justifier ces mesures restait encore à prouver. Son manque de charisme n’était pas forcément un handicap puisque sa force devant les électeurs était sa probité, son honnêteté, son intégrité.

Je commençais d’ailleurs à m’inquiéter de la mollesse de son début de campagne, en janvier 2017, comme s’il se croyait déjà élu, une erreur qui coûta l’Élysée à Édouard Balladur. Si j’avais choisi François Fillon, ce n’était pas forcément pour son programme économique qui me paraissait trop ultra, et je comptais sur son écoute, celle-ci déjà éprouvée, des parlementaires de sa future majorité pour tempérer ses ardeurs réformatrices, mais il avait réussi, avec ses discours pour la plupart excellents (j’ai eu une petite idée de la plume), à faire la synthèse avec deux France, à rassembler le réalisme économique et européen et le sens de l’État, de l’histoire, de la souveraineté nationale.

Élu Président, François Fillon aurait sans doute été un adversaire redoutable pour la famille Le Pen, car il naviguait sur tout le territoire de la droite, de son extrême parfois dite catholique (c’est un oxymore de mettre catholique, qui veut dire universel, avec extrême, il n’y a que le rassemblement qui peut être catholique, mais c’est pourtant une force politique, née du débat public sur le mariage pour tous), jusqu’aux terres centristes, sociales et démocrates, pour la construction européenne et la décentralisation, telle qu’on peut le concevoir dans sa région Pays-de-la-Loire et Bretagne. Pour corser le tout, ne l’a-t-on pas appelé le candidat de Moscou, en raison d’une russophilie qui est certaine ?

D’autre part, même sans le boulet du programme économique, même sans l’immixtion de la justice pendant la campagne, François Fillon a très mal réagi après les révélations du "Canard enchaîné". Piqué au vif, noyé dans une pudeur conjugale, le seul vrai premier message après l’éclatement de cette affaire, ce fut une déclaration d’amour à sa femme en plein meeting. Tout le monde s’en moquait, si ce n’était qu’il était bien content que cet amour fût là (c’est toujours triste une séparation), mais surtout, c’était complètement hors sujet ! Sans compter ses maladresses en affirmant qu’il renoncerait à sa candidature en cas de mise en examen et qu’il voulait que la justice allât vite (ce qu’elle fit !).

La réponse devait être politique et personnelle. Au lieu de cela, aucun conseiller n’a pu discuter avec lui, il s’est renfermé dans une sorte de rumination solitaire, et pire, le seul angle d’attaque, c’était de dire qu’il y avait un complot contre lui, et en disant cela, il se victimisait et prenait acte qu’il ne serait jamais Président de la République (un Président ne pleurniche pas, il regarde l’avenir et propose un rêve, il va de l’avant).

Au-delà de l’emploi douteux de son épouse, c’était bien sur le plan de la morale que François Fillon a dégringolé dans l’esprit d’une partie de son propre électorat (il a perdu environ 5% qui ont dû se partager à sa droite et à sa gauche). En effet, le piège des costumes offerts dans lequel il est tombé après l’éclatement de l’affaire est invraisemblable, un romancier n’aurait jamais osé l’imaginer ! Au lieu de la prudence pendant les quatre mois de campagne, il est retombé dans un travers méconnu mais désormais public, qui n’est pas illégal mais détestable : la vénalité ! L’image d’un rond-de-cuir, autoproclamé père la vertu, qui amasse tout ce qu’il pouvait amasser a eu un effet beaucoup plus désastreux dans les consciences que les éventuelles manœuvres judiciaires.

Et puis, incidemment, n’était-ce pas un test grandeur nature en cas de crise ? Comment aurait réagi François Fillon si Vladimir Poutine ou Donald Trump l’avaient provoqué ? Aurait-il su garder sa raison et réagir froidement et efficacement ? Je le croyais avant l’affaire, je n’en suis plus sûr après, mais j’avais trop de doute sur la capacité d’Emmanuel Macron à incarner la fonction présidentielle que je n’ai pas changé mon choix. Du reste, sur ce sujet, Emmanuel Macron, critiqué pour son aspect supposé autoritaire, est entré dans la fonction excellemment dès le premier jour, mieux que tous ses prédécesseurs après De Gaulle.

Revenons cependant au traitement judiciaire hyperrapide, à cette enquête préliminaire ultracourte et à cette instruction judiciaire ultraefficace avec désignation d’un juge qui était connu pour mettre en difficulté les politiques. Comme je viens de l’expliquer, François Fillon n’avait pas besoin de cela pour sombrer dans l’échec, son élection n’a jamais été acquise. Et il n’est pas la seule victime d’une "affaire" en pleine campagne présidentielle. C’est même plutôt la tradition en France, tradition regrettable mais réelle ; les enjeux politiques sont si importants…

Ainsi, en 1974, Jacques Chaban-Delmas a été dégommé sur ses impôts (il bénéficiait de l’avoir fiscal, tout à fait légalement). En 1981, Valéry Giscard d’Estaing, pourtant favori, a sombré avec les diamants de Bokassa, une affaire qui n’en aurait jamais été une s’il avait daigné se défendre (son orgueil l’a perdu, exactement comme François Fillon !). En 1988, l’affaire Gordji a aussi mis en difficulté Jacques Chirac même si ce n’était pas vraiment la cause de son échec. En 1995, une multitude d’affaires ont noyé le candidat Édouard Balladur (notamment en attaquant ses proches, comme Charles Pasqua), et juste après l’élection, ce furent des chiraquiens qui étaient plongés dans des affaires (les histoires d’appartements parisiens pour Alain Juppé et Jean Tiberi). Il est vrai que depuis 2011, les affaires sont maintenant rudement plus redoutables : ce sont les candidats favoris qui sont visés, par leurs propres frasques (Dominique Strauss-Kahn, François Fillon).

François Fillon s’est ridiculisé en dénonçant un "cabinet noir" à l’Élysée qui lui aurait nui. Concrètement, je ne vois toujours pas l’intérêt qu’aurait eu François Hollande à vouloir s’immiscer dans l’élection présidentielle, car il n’était pas lui-même candidat et personne ne lui convenait : ni Benoît Hamon, le candidat officiel du PS, encore moins Jean-Luc Mélenchon, évidemment, pas plus Emmanuel Macron qu’il n’avait aucune raison d’aider alors que la candidature de ce dernier avait précipité sa propre non-candidature.

On pourrait juste faire l’hypothèse que ce n’est pas le pouvoir politique qui aurait cherché à manipuler les juges, mais pour une fois, l’inverse, des juges qui auraient voulu attaquer la classe politique. L’étiquette politique de François Fillon n’aurait dans cette hypothèse aucune importance. C’est presque la thèse de Jean-Luc Mélenchon, car lui va plus loin en disant : tout candidat qui aurait pu barrer la route à Emmanuel Macron aurait été empêché comme François Fillon. Je n’y crois pas pour la simple raison que personne ne croyait qu’Emmanuel Macron aurait pu étre élu, et donc, personne n’aurait cherché à empêcher sa non-élection car elle était prévue.

L’hypothèse d’une sorte de vengeance corporatiste des juges contre les responsables politiques pourrait être crédible. S’il n’y a pas eu manipulation, il y a eu en tout cas incompétence. Le Ministre de la  Justice de l’époque, Jean-Jacques Urvoas, lui-même rattrapé par la justice quelques mois plus tard, aurait dû faire en sorte que la justice n’intervienne pas de manière directe dans le bon déroulement d’une campagne présidentielle.

On pourra toujours dire, et sur le fond, on aura raison, que c’était mieux que les électeurs fussent informés des éventuelles infractions d’un candidat, mais le problème, c’est que la culpabilité n’est reconnue qu’une fois la condamnation définitive prononcée. La présomption d’innocence, dans les faits, n’existe pas lorsqu’il y a une mise en examen. On pourrait d’ailleurs imaginer une certaine immunité des candidats à l’élection présidentielle pendant le temps de la campagne. Pour éviter toute interférence, au même titre que le Parlement arrête ses travaux pendant la campagne.

De plus, il peut y avoir une injustice de fond, comme pour François de Rugy, mais dès lors que le soupçon entache une personnalité, comment celle-ci pourrait s’en débarrasser si jamais elle était quand même élue ? La politique, c’est aussi une affaire de circonstance. Il y a de la préparation, du travail, de la compétence, mais il y a aussi une part de chance ou de malchance : la bonne personne au bon moment. Les plats repassent rarement plusieurs fois (François Bayrou n’a eu sa chance qu’en 2007, et pas en 2012, idem Ségolène Royal). Emmanuel Macron a eu simplement de la chance, mais cela ne remet pas en cause la légitimité de son élection, choisi en conscience le 7 mai 2017 par plus de 20,7 millions de Français contre 10,6 millions à Marine Le Pen (pour donner une comparaison, De Gaulle a été réélu le 19 décembre 1965 par près de 13,1 millions de Français contre 10,6 millions à François Mitterrand).

Et cette expérience a aussi montré qu’il ne fallait pas rompre tout lien entre le gouvernement et le parquet. Si le parquet était en roue libre, où serait la démocratie, qui est représentée ici par le gouvernement démocratiquement soutenu ? J’en reviens à la proposition de Raymond Barre en 1988, celle de faire élire un Ministre de la Justice réellement indépendant, élu par les députés pour la durée de la législature, indéboulonnable et autorisé à donner des consignes au parquet.

Le plus curieux, dans cette affaire, c’est que de tous les candidats à la candidature LR, sans doute François Fillon est celui qui a su le plus facilement tourner la page de son échec. Il s’est retiré de la vie politique et a des responsabilités dans un fonds d’investissement. Alain Juppé, le favori initial de 2017, rage toujours d’avoir chuté à la primaire LR et s’est casé comme sage au Conseil Constitutionnel, gelant définitivement son avenir. Quant à Nicolas Sarkozy, il est retiré de la vie politique, mais il bouillonne encore d’envie de faire un retour, et il conseille beaucoup son dernier successeur.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 juin 2020)
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Pour aller plus loin :
A-t-on volé l’élection de François Fillon ?
François Fillon, victime de la morale ?
Une affaire Fillon avant l’heure.
François Fillon, artisan de la victoire du Président Macron.
L’élection d’Emmanuel Macron le 7 mai 2017.
Matignon en mai et juin 2017.
François Fillon et son courage.
Premier tour de l'élection présidentielle du 23 avril 2017.
Macron ou Fillon pour redresser la France ?
François Fillon, le seul candidat de l’alternance et du redressement.
Programme 2017 de François Fillon (à télécharger).
La Ve République.
L’autorité et la liberté.
Un Président exemplaire, c’est…
Interview de François Fillon dans le journal "Le Figaro" le 20 avril 2017 (texte intégral).
Interview de François Fillon dans le journal "Le Parisien" le 19 avril 2017 (texte intégral).
Discours de François Fillon le 15 avril 2017 au Puy-en-Velay (texte intégral).
Discours de François Fillon le 14 avril 2017 à Montpellier (texte intégral).
Discours de François Fillon le 13 avril 2017 à Toulouse (texte intégral).
Tribune de François Fillon le 13 avril 2017 dans "Les Échos" (texte intégral).
Discours de François Fillon le 12 avril 2017 à Lyon (texte intégral).

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4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 03:34

« Il appartient donc désormais au gouvernement de prendre et d’assumer seul sa décision. La question est complexe, la réponse suscitera des désaccords, mais la clef pour le gouvernement réside dans la cohérence de ses décisions. (…) Après avoir pesé le pour et le contre, nous pensons que la vie démocratique, elle aussi, doit reprendre tous ses droits. » (Édouard Philippe, le 22 mai 2020).


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Les listes susceptibles d’être présentes, seules ou en fusion avec d’autres, au second tour des élections municipales avaient jusqu’à ce mardi 2 juin 2020 à 18 heures pour se déclarer dans les préfectures.

À l’issue du premier tour, le dimanche 15 mars 2020, ce n’était pas une soirée électorale habituelle après le dépouillement. Les chaînes de télévision, généralement, multipliaient leurs reportages sur telle ou telle ville. Trente-quatre mille résultats. De quoi tenir jusqu’à la fin de la nuit, avec des résultats de grandes villes qui tardaient souvent à venir. Mais là, pas de municipales, toute l’information était focalisée sur les rumeurs du futur confinement. Le coronavirus avait détrôné l’urne. Exit le second tour du 22 mars 2020… C’est la loi du 23 mars 2020 qui a reporté le scrutin du 22 mars 2020. Rétroactivement. Par nécessité.

Décidément, les élections municipales sont une variable d’ajustement des calendriers. Ce n’est pas la première fois qu’elles ont été reportées : en 1995, de mars, elles sont passées à juin 1995 pour éviter le télescopage avec l’élection présidentielle (sans législatives programmées, à l’époque), mais en 2007, de mars, elles sont carrément passées à mars 2008, prolongeant d’un an le mandat de six ans des élus municipaux, pour cause de printemps électoral.

À la différence des deux reports évoqués, celui de 2020 n’était pas prévu. Soyons clairs : le gouvernement était dans un enfer décisionnel lorsque, le 12 mars 2020, il devait confirmer ou infirmer la date du premier tour des élections municipales du 15 mars 2020 : comment annuler juridiquement et politiquement un scrutin à la fin d’une campagne électorale pour raison sanitaire ?

Beaucoup ont reproché au Premier Ministre Édouard Philippe de l’avoir maintenu, mais il n’avait pas beaucoup d’autres choix. Il ne pouvait pas juridiquement annuler le scrutin, sauf à le reporter d’une ou de deux semaines, ce qui aurait été insuffisant avec la pandémie, ou alors, nous entrions dans une dictature, sans État de droit.

Ceux qui lui reprochent d’avoir maintenu le premier tour sont de deux types. Il y a d’abord les opposants politiques, et franchement, cela ne fait pas honneur à la classe politique d’émettre une telle critique puisque justement, le pouvoir avait consulté tous les partis politiques et très majoritairement, tous s’étaient prononcés pour le maintien du scrutin, en particulier LR, majoritaire parmi les maires de France.

Il y a ensuite des électeurs ou des assesseurs qui affirment que les conditions de sécurité n’étaient pas respectées et qu’il y a eu des contaminations à cause du scrutin (il n’y a pas eu de statistiques à ma connaissance, mais plusieurs maires sont hélas morts du covid-19). À ceux-là, je répondrais qu’il est quasiment impossible de déterminer l’origine d’une contamination, quand l’épidémie s’est autant propagée. C’est possible lorsqu’il n’y a que quelques dizaines de cas, mais le 15 mars 2020, la France était en plein dedans, comme on dirait.

Évidemment, comme tout le reste, des failles humaines (un geste oublié) ou organisationnelles (qui sont aussi du ressort humain) sont toujours possibles et ont probablement eu lieu (la perfection n’est pas de ce monde). Pour avoir été, durant ce scrutin, à la fois électeur, assesseur et superviseur du dépouillement de mon bureau de vote, je dois au contraire reconnaître que le personnel de ma mairie était quasi-parfait et que tout était sécurisé. Tout pour le public, tout sauf lorsque l’équipe gagnante a voulu fêter sa victoire avec du champagne (là, les distances de sécurité n’étaient pas respectées). Lorsque je suis allé voter, j’ai attendu un peu après l’isoloir pour atteindre l’urne, et ma voisine de devant, à un mètre de moi, me confiait que c’était beaucoup plus sûr que dans le métro, qu’elle prenait tous les jours de la semaine.

Le 22 mai 2020, Édouard Philippe s’est défendu avec le même genre d’argument : « Décision parfois contestée, mais décision assumée. J’assume d’avoir considéré qu’un bureau de vote était un lieu indispensable à la vie du pays. J’assume d’avoir considéré, comme le conseil scientifique, et au vu des conditions d’organisation des bureaux de vote qui avaient été mises en place, qu’il n’y avait ce jour-là pas plus de risques à aller voter qu’à aller, par exemple, faire ses courses. J’assume surtout cette décision parce que, dans aucune démocratie, on ne peut décider, en dehors de tout cadre légal, d’annuler un scrutin la veille du jour où il doit se tenir. ».

Ajoutons à cela les milliers de candidats qui ont mené campagne pendant plusieurs semaines voire mois, pour certains épuisés, qui voulaient au moins conclure par le vote, car tout report aurait rendu nécessaire une nouvelle campagne avec probablement de nouveaux thèmes, et peut-être de nouvelles listes, tant la pandémie a chamboulé notre vision de l’avenir.

Finalement, 30 143 communes ont choisi leurs conseillers municipaux dès le premier tour. Soit une grande majorité des communes, puisqu’il ne reste plus que 5 000 communes, parmi les plus grandes, qui ont besoin d’un second tour. La crise sanitaire a cependant empêché l’installation des nouveaux conseils municipaux, prolongeant ainsi le mandat des équipes municipales sortantes de quelques semaines pour agir pendant le confinement. Les nouveaux conseils municipaux ont été installés entre le 23 et le 28 mai 2020, soit avec un retard de deux mois et demi (normalement, l’installation aurait dû se faire entre le 19 et le 22 mars 2020).

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Certes, il y a eu une forte abstention, ce qu’on pourrait appeler une "abstention coronavirus" car l’épidémie a découragé beaucoup d’électeurs de venir voter, de peur d’être contaminés (en particulier chez les personnes âgées ou fragiles). Il y a eu effectivement, le 15 mars 2020, 55,4% d’abstention, à comparer aux 37,9% du premier tour des précédentes élections municipales du 23 mars 2014. C’est donc beaucoup et personne ne le niera, mais il faut quand même regarder le verre à moitié plein : plus de 20,5 millions de Français ont eu le courage d’aller voter malgré l’épidémie (et les discours alarmistes) : « Chacun se souvient des conditions exceptionnelles dans lesquelles s’est déroulé ce premier tour. Ces conditions, ce sont celles d’une vague épidémique d’une rare brutalité qui avaient conduit le gouvernement à prendre des mesures soudaines pour limiter la vie sociale dans les jours qui ont immédiatement précédé ce 15 mars. ».

Dans sa conférence de presse du 22 mai 2020, Édouard Philippe a annoncé que le second tour aurait lieu le dimanche 28 juin 2020, tout en laissant une petite incertitude en cas de reprise de l’épidémie (ce qui n’est pas le cas à ce jour). Le 20 mai 2020, il avait consulté les différents partis politiques et avait annoncé qu’il voulait un vote au Parlement. Les partis ont refusé le vote en disant que c’était de la responsabilité du gouvernement : c’est facile de vouloir critiquer le gouvernement et de refuser de prendre ses responsabilités et d’assumer aussi la part des parlementaires. Édouard Philippe leur avait proposé une cogestion du calendrier électoral des municipales, ce qui n’était pas aberrant dans l’état de crise dans laquelle le pays est plongé.

Par ailleurs, Édouard Philippe avait laissé un choix qui n’en était pas vraiment. Il proposait soit la fin du mois de juin 2020, c’est-à-dire le plus loin possible avant la pause estivale, soit …en janvier 2021 (des responsables du RN voulaient même en mars 2021, en même temps que les élections régionales et départementales). Pourquoi pas en octobre 2020 ? Parce que la campagne des municipales impose traditionnellement une pause des travaux parlementaires, or le Parlement est très occupé en automne avec la discussion des lois de finances. De toute façon, le gros inconvénient de reporter après l’été 2020 le second tour des élections municipales, c’était de rendre difficile la tenue des élections sénatoriales de septembre 2020, car les élus municipaux sont les plus gros bataillons des grands électeurs sénatoriaux. Et puis, si jamais l’épidémie reprenait en automne, la situation serait alors extrêmement compliquée.

Quand, ce 22 mai 2020, Édouard Philippe a annoncé la date du 28 juin 2020, beaucoup l’ont contestée en disant que c’était trop tôt et trop risqué. Mais on ne peut accepter de tout rouvrir, y compris les bars et les restaurants, et même les cinémas, et refuser de rouvrir les bureaux de vote. Et pourquoi exclure du déconfinement les bureaux de vote ?

D’ailleurs, deux semaines plus tard, plus personne ne conteste cette date. Certains ont même critiqué la date en voulant l’avancer d’une semaine, au 21 juin 2020, considérant que le 28 juin serait le premier week-end des départs en vacances (ce qui est inexact puisque les vacances scolaires ne commencent que le week-end suivant).

L’enjeu économique est aussi important que l’enjeu démocratique : ce sont les communes et les intercommunalités qui lancent la plupart des projets de travaux publics, l’arrêt des investissements publics depuis deux mois et demi a plombé une partie de l’économie nationale et il faut donc redémarrer les chantiers au plus vite.

16 millions d’électeurs sont donc convoqués à participer à ce second tour, pour achever le processus électoral de près de 5 000 communes et compléter les 1 100 structures d’intercommunalité qui n’étaient pas encore entièrement renouvelées.

Au lieu d’être de courte durée (trois jours), la campagne du second tour a donc plus de trois semaines (vingt-quatre jours). Les conditions sanitaires des opérations de vote seront plus strictes que le 15 mars puisque les assesseurs devront porter un masque chirurgical et les électeurs un masque éventuellement alternatif (cela sera "coton" pour vérifier l’identité de l’électeur avec la photo de la carte d’identité).

C’est la campagne électorale qui va être plus difficile. Il est vain d’imaginer des meetings en vidéoconférence, car seuls les militants convaincus regarderont ces meetings sur Internet. L’intérêt d’une campagne, c’est de s’ouvrir à ceux que les candidats ne voient jamais, pour mieux les connaître, mieux les comprendre. Faire une campagne uniquement sur Internet, c’est la replier sur le déjà vu, déjà connu. Tous ceux qui ont fait campagne le savent bien, d’ailleurs, car il y a toujours une composante Internet dans une campagne, mais elle a une faible influence, elle a surtout pour fonction de convaincre (et rassurer) les convaincus et de polémiquer avec des militants opposants convaincus. Certes, les réunions électorales ne sont guère plus fournis que les clics sur Internet, mais la campagne, c’est surtout aller au devant de la population, les croiser dans les marchés, dans les commerces, dans les cafés, etc. Un peu dur avec la distanciation physique et le masque, et surtout, oui car ce sont des gestes essentiels en campagne, avec l’absence de poignée de main et de bise.

Le risque d’une forte abstention est évidemment toujours aussi élevé, mais que faire d’autre ? Supprimer les élections ? Le maire de Pau et président du Modem, François Bayrou aurait voulu profiter de cette crise exceptionnelle pour promouvoir le vote électronique. Je dis surtout : attention, le vote électronique anéantira le reste de confiance qu’il reste dans la démocratie, dès lors que n’importe quel citoyen, même des "nuls" en informatique, en algorithme, ne pourra plus vérifier de lui-même, personnellement, de ses yeux, que les opérations de vote ont bien eu lieu de manière totalement sincère, libre, secrète et honnête. De son côté, le maire de Nancy et président du Mouvement radical, Laurent Hénart est favorable à assouplir les règles du vote par correspondance et permettre à tous les électeurs de le faire, ce qui réduirait l’abstention.

Il faut bien sûr réfléchir à l’hypothèse d’une nouvelle crise comme celle-ci, aussi soudaine, et peut-être pas seulement une pandémie, cela pourrait très bien être une contamination radioactive, même si celle-ci ne devrait a priori pas s’étendre sur tout le territoire, en tout cas, imaginer une situation exceptionnelle où le bon déroulement d’un scrutin serait remis en cause, et alors, que faire ? J’évoque cette possibilité car si, au lieu des élections municipales, nous avions eu une élection présidentielle, l’enjeu aurait été d’autant plus grave pour la démocratie (c’est du reste la situation des États-Unis le 3 novembre 2020). Anticiper, préparer le pire des scénarios, c’est ce à quoi devront s’atteler les gouvernements de l’après-coronavirus.



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 juin 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Municipales 2020 (3) : et le second tour arriva…
Municipales 2020 (2) : le coronavirus s’invite dans la campagne.
Municipales 2020 (1) : retour vers l’ancien monde ?
Les élections municipales de mars 2014.
Les élections municipales de mars 2008.
Scrutins locaux : ce qui a changé.
Le vote électronique, pour ou contre ?
Les ambitieux.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200522-municipales-2020c.html

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12 mai 2020 2 12 /05 /mai /2020 03:02

« Je suis fasciné de découvrir que nous avons autant d’experts pour (…) répondre sur toutes nos chaînes : les grands experts, très assurés ; les petits experts, qui manquent d’expérience sur Zoom et dont on ne voit que le nez, le menton et les lunettes en gros plan ; les soi-disant experts, qui répètent ce qu’ils ont entendu une heure avant sur une autre chaîne ou à la radio ; et, enfin, les faux experts qui lancent des craques en espérant faire le buzz. À force de tous les regarder, j’ai découvert un théorème, que je vous propose : plus il y a d’experts, moins on comprend. » (Claude Malhuret, le 4 mai 2020 au Sénat).


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Cette petite pique provient du sénateur centriste Claude Malhuret qui a fait un petit discours particulièrement incisif (qu’on peut lire intégralement ici) le lundi 4 mai 2020 au Sénat en réponse à l’intervention du Premier Ministre Édouard Philippe qui présentait le plan du gouvernement pour préparer le déconfinement.

Claude Malhuret (70 ans) s’exprimait comme président du groupe "Les Indépendants, République et Territoires", groupe sénatorial qu’il a fondé le 2 octobre 2017 après les élections sénatoriales, composé de quatorze membres issus de divers partis, LR, Agir, UDI et Mouvement radical et dont la profession de foi précise ceci : « Le Sénat est concerné au premier chef par l’inévitable recomposition. La famille libérale, sociale et européenne doit en prendre l’initiative plutôt que de la subir. L’affirmation de son identité et de ses idées passe par la création d’un groupe autonome, seule façon de peser dans une assemblée parlementaire. S’inscrivant dans la majorité sénatoriale, ce groupe travaillera de façon libre et indépendante, refusant toute opposition systématique comme tout suivisme. ». On pourrait s’interroger sur la différence avec le groupe Union centriste, mais on peut résumer la motivation de ce nouveau groupe par l’élection du nouveau Président Emmanuel Macron et le soutien de certains membres de LR. En quelque sorte, ce groupe fait partie du classique centre droit parlementaire des anciennes majorités mais est aussi macron-compatible.

"On connaît" assez bien Claude Malhuret dont la (déjà longue) carrière politique et parlementaire a été aussi discrète que ses débuts furent très médiatiques. Oui, il faut rajouter les longues moustaches pour se ressouvenir qu’il fut l’un des médecins fondateurs de Médecins Sans Frontières (MSF), président de MSF de 1978 à 1986 (en opposition avec Bernard Kouchner), fils d’un dermatologue et d’une pharmacienne, lui-même médecin épidémiologiste (expert à l’OMS) et "en même temps" (ce qui montre aussi une "grosse tête"), avocat (par des études de droit, pas en tant que parlementaire comme c’est possible depuis une dizaine d’années). Comme médecin humanitaire, il fut très présent à l’étranger, au Maroc, en Inde, au Cambdoge, etc.

Proche d’Alain Madelin (UDF-PR) dans son combat contre les régimes totalitaires (avec des personnalités comme Jean-François Revel et Alain Besançon), Claude Malhuret fut nommé (à l’âge de 36 ans) Secrétaire d’État chargé des Droits de l’homme dans le gouvernement de cohabitation dirigé par Jacques Chirac, du 20 mars 1986 au 10 mai 1988. Ce fut une innovation puisque ce ministère n’avait encore jamais existé, et ce ne fut pas un ministère permanent, on peut se rappeler que Rama Yade fut également nommée à ce poste par le Président Nicolas Sarkozy dans le deuxième gouvernement de François Fillon.

Après son expérience gouvernementale, piqué par le virus de la politique, Claude Malhuret a poursuivi une carrière politique très "classique". Il fut élu maire de Vichy, ville où il a vécu enfant, du 20 mars 1989 au 5 octobre 2017 (il a démissionné en raison de la loi sur les cumuls). Pendant une longue période (notamment aux élections municipales de mars 2001 et de mars 2008), il a eu à Vichy un opposant pas très apprécié par les électeurs, qui était parti sous la vague étiquette des radicaux de gauche, un avocat pourtant très connu, un certain… Gilbert Collard, député FN du Gard de juin 2012 à juin 2019 et député européen RN à partir de mai 2019.

UDF-PR, puis DL (Démocratie libérale), puis, à partir de 2002, UMP et LR (patron de la fédération départementale de LR dans l’Allier), il a quitté LR pour Agir après l’élection d’Emmanuel Macron (il avait soutenu Alain Juppé à la primaire LR de 2016). Dans la foulée de sa première élection à la mairie de Vichy, il fut élu député européen de juin 1989 à avril 1993 (sur la liste menée par Valéry Giscard d’Estaing), puis fut élu député de l’Allier de mars 1993 à juin 1997 (il fut battu en 1997 par un candidat radical de gauche), il fut élu conseiller régional d’Auvergne de mars 2004 à octobre 2014, et enfin, il fut élu sénateur de l’Allier le 28 septembre 2014, poste qui l’a ramené dans l’arène politique nationale (entre 1997 et 2014, il n’avait donc aucun mandat national).

Parallèlement, il a continué à s’intéresser aux affaires sanitaires puisqu’il fut en 1999 le cofondateur du portail médical Doctossimo, qui fut grande réussite (et qui a survécu à l’éclatement de la bulle Internet), site revendu au groupe Lagardère en 2008. Il fut également responsable de l’éthique dans le groupe Korian (gestion d’EHPAD) entre 2006 et 2014.

On comprend alors son ironie lorsqu’il parlait des expertises médicales à propos de la pandémie du covid-19, lui-même ayant quelques compétences en la matière puisque connaissant très bien l’épidémiologie dont c’est le métier d’origine.

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Son intervention du 4 mai 2020 au Sénat n’avait pas un grand intérêt législatif, mais visait surtout à se soulager face à tout ce qu’on peut lire et écouter dans la presse, les médias et surtout, sur Internet et les réseaux sociaux. Elle résumait de manière très synthétique tous les travers de ses contemporains, avec une belle dose d’humour (et même d’autodérision), et fut à ce titre très appréciée de la classe politique non extrémiste.

Claude Malhuret a ainsi décrit la discussion parlementaire à l’Assemblée Nationale (l’autre assemblée) à la suite du discours d’Édouard Philippe le mardi 28 avril 2020 : « Il y a là-bas des virtuoses du coronavirus. Ils vous ont expliqué ce qu’il fallait faire hier et ce qu’il n’aurait pas fallu faire, ce qu’il faut faire aujourd’hui et ce qu’il faudra faire demain. Je revois encore le professeur Mélenchon, de la faculté de médecine de La Havane, pointer sur vous [il s’adressait à Édouard Philippe] un doigt vengeur et vous lancer d’une voix de stentor : "Il y aura un deuxième pic de l’épidémie, et vous le savez !". Impressionnant ! J’étais au bord du retweet ! Devant tant de recommandations, je n’ose pas vous proposer les miennes, moi qui ne suis qu’un simple médecin épidémiologiste. ».

Résultat, l’ancien ministre s’est borné à réfuter quelques idées fausses et inepties qu’il a entendues ici et là.

Première idée fausse, le coupable de cette crise sanitaire serait le libéralisme : « La plus absurde [de ces idées fausses], c’est que le libéralisme est la cause de la pandémie. Dans ce pays, où beaucoup préfèrent Robespierre à Tocqueville, où l’on préférera toujours se tromper avec Sartre qu’avoir raison avec Aron, c’est toujours le libéralisme qui porte le chapeau. ».

Un simple rappel historique : « Même les plus ignares des antimondialistes, des populistes et des complotistes devraient savoir, puisque même Google le dit, que Périclès, mort de la peste en 429 avant Jésus-Christ, ou Saint-Louis, mort du même mal en 1270, n’avaient jamais ne serait-ce qu’entendu les mots de capitalisme ou de libéralisme. Le covid-19 n’est pas une maladie de la mondialisation ; c’est une maladie tout court. (…) Il fallait trouver le responsable du complot. Au Moyen-Âge, c’étaient la colère divine, les sorcières ou les Juifs. Aujourd’hui, c’est la mondialisation. ».

La mondialisation, c’est au contraire une chance, car elle pourra accélérer la découverte d’un traitement et d’un vaccin : « La vérité est l’exact contraire. La grande nouveauté, c’est que c’est la science qui est aujourd’hui mondialisée. Jamais dans l’histoire, on n’a donné une réponse aussi rapide à une nouvelle maladie : le génome du virus séquencé en une semaine, les premiers tests produits un mois plus tard, les essais cliniques de traitements et de vaccins déjà par centaines. À ceux qui s’impatientent, il faut rappeler que les épidémies d’avant faisaient cent fois plus de morts, qu’il a fallu des milliers d’années avant que Pasteur, en 1885, ne découvre le vaccin contre la rage et que Yersin n’isole le bacille de la peste, et que c’est grâce à la démocratie libérale et à ses progrès scientifiques qu’elles ont été vaincues comme celle-ci le sera demain. ».

Deuxième idée fausse, également fustigée par Michel Houellebecq : « Deuxième idée qui traîne, celle des prophètes, qui nous expliquent que, demain, rien ne sera comme avant. Mais dès qu’on les écoute, on s’aperçoit que leur monde futur est celui qu’ils prêchaient avant : l’avenir radieux avec les lunettes du passé. Ils annoncent des révolutions, mais on s’aperçoit qu’ils profitent de la crise pour recycler des idéologies archidécédées : mort du capitalisme, haine de la technique, décroissance, éloge du populisme, retour des frontières, nationalisme. Ils courent les télévisions pour annoncer l’avènement d’un monde nouveau, mais leur besace ne contient que la poussière du prêt-à-penser qu’ils ressassent depuis des décennies. ».

La réponse à cette idée faisandée : « La réalité, c’est que personne n’a jamais vu demain. C’est à nous de préparer l’avenir, et il sera sans doute différent. Mais ce qui est certain, c’est qu’il ne ressemblera sûrement pas à un remake des thèses de Karl Marx, de Maurras ou de Malthus. ». Heureusement !

Troisième et dernière idée fausse, sur l’efficacité des dictatures pour vaincre le coronavirus : « Troisième ineptie : les régimes autoritaires seraient les grands gagnants de cette pandémie, car les plus efficaces. C’est le contraire qui est vrai. La cause de la maladie est le virus. La cause du drame est le régime chinois, qui a caché la vérité pendant un mois. C’est pour cela qu’il y a aujourd’hui 25 000 morts en France et des centaines de milliers dans le monde. Les seuls pays qui s’en sont bien sortis sont les quatre démocraties asiatiques : Taiwan, Hong Kong, Singapour et la Corée du Sud, qui bénéficiaient d’expériences antérieures. J’espère que personne ne va me dire : "Et la Chine ?". La Chine qui annonce 4 500 morts sans avoir jamais expliqué à quoi servaient les 50 000 urnes funéraires livrées en urgence, de nuit, dans la seule ville de Wuhan. La Chine dont on ne connaîtra le nombre de morts qu’un jour lointain, comme on n’a connu les 40 millions de morts du Grand Bond en avant que trente ans plus tard, à la mort de Mao. ».

Les démocraties "populistes" : « Quant aux populistes en "Occident" ? Trump, qui restera comme le Président du Make the virus great again, Bolsonaro, qui laisse s’infecter sans protection les habitants de ses bidonvilles, et Johnson, sauvé de peu de ses propres théories sur l’immunité et dont le pays détient désormais la palme européenne des victimes. ».

L’exemple de l’Allemagne : « Je préfère l’exemple de l’Allemagne démocratique. C’est bien sûr un peu irritant, ces Allemands qui savent toujours où sont rangées les affaires. Mais attention : d’abord, l’Allemagne nous suit de dix jours dans l’épidémie et ses chiffres montent ; ensuite, les résultats allemands sont, hélas, beaucoup plus proches de ceux du reste de l’Europe que de ceux de l’Asie. ». Étonnant d’ailleurs, ceux des populistes qui ne cessent aujourd’hui de parler de l’exemple allemand étaient auparavant souvent les premiers à "germanophober"…

Et Claude Malhuret termine son laïus en souhaitant bonne chance à Édouard Philippe pour le déconfinement à partir de ce 11 mai 2020, une semaine plus tard : « Vous vous apprêtez, monsieur le Premier Ministre, à prendre la plus grande décision de cette crise, parce que le déconfinement sera beaucoup plus difficile que le confinement. Vous serez tenté de le faire très prudemment. D’abord, parce que, dans nos régimes libéraux, qui s’attachent à rendre impossibles leurs propres décisions, les épées de Damoclès politiques, juridiques et médiatiques vous menaceront à la moindre erreur, les sycophantes ont déjà ouvert leurs dossiers. Mais votre Rubicon est là et vous n’avez d’autre choix que le franchir sans trembler. Jusqu’à ce jour, entre laisser mourir des hommes et suspendre l’économie, nous n’avons pas hésité et nous avons choisi le confinement. (…) Ne laissons personne dire que nous ferions le choix inverse, celui de l’économie contre les hommes. Au contraire, poursuivre le confinement ou déconfiner trop timidement ferait aujourd’hui beaucoup plus de victimes. ».

Dans son esprit, les victimes sont doubles : « D’abord, les victimes, bien plus nombreuses qu’on ne le croit, d’autres pathologies, qui, depuis deux mois, ne se soignent plus. Ensuite, parce qu’une crise économique (…) fait bien plus de victimes que le virus, même si le fait de ne pas pouvoir les chiffrer permettra à tous ceux qui n’ont rien compris à l’économie et qui ne l’aiment pas (…) de vous accuser de préférer les profits à la santé de nos concitoyens. ».

Enfin, de conclure : « Il faut ouvrir les portes et le faire sans hésiter. (…) Il y aura des bosses sur la route (…), mais il faudra prendre la route. Richelieu disait : "Il ne faut pas tout craindre, mais il faut tout préparer". C’est la tâche qui vous attend aujourd’hui, c’est la tâche qui nous attend. ».

La majorité sénatoriale et la majorité présidentielle (LR, UC, LREM et son groupe) ont fortement applaudi l’intervention très efficace du docteur Claude Malhuret, grand chasseur d’inepties dans les médias et sur le net. Bravo à lui !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours de Claude Malhuret le 4 mai 2020 au Sénat (texte intégral).
Covid-19 : les trois inepties du docteur Claude Malhuret.
11 mai 2020 : Stop au covid-19 ! (et traçage ?).
Discours du Premier Ministre Édouard Philippe le jeudi 7 mai 2020 à Matignon sur le déconfinement (texte intégral).
Professeur mégalo (vidéo).
Covid-19 : où est l’Europe de la Santé ?
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
Unitaid.
Déconfinement : les départements verts et les départements rouges, la confusion des médias…
Didier Raoult, médecin ou gourou ?
Le déconfinement selon Édouard Philippe.
Covid-19 : le confinement a sauvé plus de 60 000 vies en France.
Du coronavirus dans les eaux usées ?
Le covid-19 n’est pas une "simple grippe"…

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26 février 2020 3 26 /02 /février /2020 03:04

« Ce que je vois aujourd’hui me désespère un peu, moi qui ai consacré beaucoup de ma vie à ce travail. Je crains que l’Europe aujourd’hui ne soit en train de passer en seconde division. » (Dominique Strauss-Kahn, JDD le 12 octobre 2019).


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Le procès de François Fillon, prévu le 24 février 2020 et reporté ce mercredi 26 février 2020 pour cause de grève des avocats, fait penser à un autre candidat à l’élection présidentielle, soi-disant favori lui aussi, qui a été empêché de se présenter. C’était le 14 mai 2011 : Dominique Strauss-Kahn, homme le plus populaire de France, imposant Directeur général du Fonds monétaire international (FMI), devait gagner l’Élysée l’année suivante sur un plateau d’argent (comme Édouard Balladur en 1995 et Alain Juppé en 2017). Il était tellement sûr de lui que cela ne le gênait pas d’être vu à Paris en compagnie de son épouse au volant de la Porsche Panamera d’un ami (son conseiller en communication), alors qu’on reprochait déjà à Nicolas Sarkozy de fréquenter un peu trop les "riches". DSK, lui, fréquentait surtout les chefs d’État et les patrons de grandes multinationales et allait déclarer sa candidature présidentielle le 28 juin 2011 (selon une indiscrétion de BFM-TV).

L’affaire du Sofitel (qui fit le bonheur de François Hollande) a définitivement discrédité Dominique Strauss-Kahn et même si aujourd’hui, il en est ressorti sans condamnation (comme après d’autres affaires dont celle, sordide, du Carlton de Lille), sa capacité à rebondir dans la vie politique française est complètement nulle. Qu’importe, puisque DSK a choisi une autre vie.

Il est devenu un homme d’affaires et un financier. Certes, il a parfois mal choisi ses associés, son alliance avec l’un d’eux a terminé par le suicide d’un escroc qui a volatilisé 100 millions d’euros de plus de 150 créanciers, dont 1 million de la propre poche de l’ancien ministre. Cependant, ses relations internationales lui ont permis de proposer ses services dans différents pays, notamment en Chine, en Serbie, en Russie, au Soudan du Sud, au Togo, à la République du Congo, etc.

L’hebdomadaire "L’Obs" a sorti ce mardi 25 février 2020 une enquête sur ce qu’est devenu Dominique Strauss-Kahn et il en a déduit qu’il était actuellement millionnaire. En effet, dans ses recherches, celui qui habite désormais à quelques kilomètres de Marrakech, serait "heureux", "libre" et "riche". Il n’aurait jamais été aussi riche. Les journalistes du magazine ont ainsi pu vérifier dans les registres du commerce de Casablanca que l’entreprise de Dominique Strass-Kahn, l’unique actionnaire, affichait un bénéfice cumulé de plus de 20 millions d’euros entre 2013 et 2018 et que lui-même avait une rémunération d’un patron du CAC40, à savoir plus e 5 millions d‘euros annuels.

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Faut-il le fustiger pour cela ? J’imagine qu’en France, on serait tellement jaloux qu’on voudrait le mettre au pilori pour cause de trop grande réussite pécuniaire. Pourtant, qu’un éminent spécialiste de l’économie internationale, dont les compétences n’ont jamais été réfutées par personne (ce qui fait que son affaire de mœurs est un grand gâchis pour le personnage mais aussi pour beaucoup d’institutions), puisse gagner très largement sa vie en créant et dirigeant une entreprise est plutôt rassurant. En effet, les économistes sont souvent des "praticiens non pratiquants" de l’économie et en plus, ils se trompent souvent. Là, au moins, il est capable de faire gagner une entreprise, et cela malgré quelques choix hasardeux (comme un mauvais associé, déjà écrit plus haut).

En revanche, même s’il est très discret sur le plan politique, Dominique Strauss-Kahn, le symbole de la mondialisation et un chaud partisan de la construction européenne, considérant que l’Union Européenne a pour but d’être un interlocuteur économique fort dans la planète qui s’organise, a laissé entendre qu’il était heureux du Brexit. Au point que le Huffingtonpost a titré le 13 octobre 2019 : « Dominique Strauss-Kahn se définit comme un "brexiter" ». Serait-il bojolien ?

Dans une interview accordée au "Journal du dimanche" le 12 octobre 2019, DSK a effectivement précisé sa pensée sur le Royaume-Uni : « C’est très bien que les Anglais fassent leur chemin de leur côté (…). Une bonne partie de la difficulté de construction de l’Europe depuis quarante ans est liée à la présence de nos amis britanniques, qui n’ont jamais voulu jouer le jeu. ».  Au moins, c’est dit avec grande franchise, mais ce n’est pas sûr que ce discours débridé aurait été le même s’il était resté dans la vie politique.

Mais peut-on encore entendre DSK ? Certainement pas. Il est inaudible. Sa parole est définitivement dévaluée et la seule chose qui peut lui rester, c’est de rester discret et de se fondre dans l’anonymat national, même si je ne doute pas que la raison des bénéfices et des millions qu’il accumule aujourd’hui est liée à sa notoriété dans le domaine de l’expertise économique (dont il est, rappelons-le quand même, un docteur et un agrégé).

Quant à s’investir personnellement dans le monde des affaires après la fin de leurs illusions élyséennes, Dominique Strauss-Kahn n’est pas le seul puisque Dominique de Villepin, Nicolas Sarkozy et François Fillon, parmi d’autres, l’ont imité…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 février 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les millions de DSK et le Brexit…
DSK le retour.
DSK, un immense gâchis.
Où vont les strauss-kahniens ?
Les rendez-vous manqués de DSK.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200225-dsk.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/les-millions-de-dsk-et-le-brexit-221819

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