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14 février 2020 5 14 /02 /février /2020 08:47

« J’ai employé la première un mot nouveau, la vulgarité, trouvant qu’il n’existait pas encore assez de termes pour proscrire à jamais toutes les formes qui supposent peu d’élégance dans les images et peu de délicatesse dans l’expression. » (Madame de Staël, 1800).


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Glauque Saint-Valentin. Dans une vidéo dépouillée de condamné à mort donnée à l’AFP, l’ancien secrétaire d’État Benjamin Griveaux a annoncé ce vendredi 14 février 2020 son abandon dans la conquête de la mairie de Paris. À un mois du premier tour des élections municipales, c’est une véritable catastrophe pour la majorité LREM alors qu’elle croyait avoir acquis virtuellement la ville de Paris après les beaux résultats des élections européennes de mai 2019.

C’est aussi quasiment sans précédent pour un candidat de cette importance politique, ou du moins, à l'exception de l’abandon européen de Philippe Séguin en 1999 (et de celui d'Alain Lipietz à l'élection présidentielle de 2002). Benjamin Griveaux a semble-t-il été victime dans la nuit précédant sa renonciation de la diffusion d’une sextape l’impliquant. C’est la première fois qu’un tel procédé, très courant en Russie pour discréditer certains candidats, est utilisé en France et laisse entrevoir un futur très nauséeux pour la vie politique. Ce n’est pas un poisson d’avril, mais ce n’est pas non plus une rose de la Saint-Valentin. C’est d’ailleurs surtout pour des raisons familiales que Benjamin Griveaux a jeté l’éponge, ne voulant pas que ses proches soient traînés dans la boue sur son sillage.

Comme pour les Balkany, peut-être Benjamin Griveaux bénéficiera d’une empathie qu’il n’a jamais eue pour l’instant. Un non-candidat est de toute façon toujours préféré au candidat. C’était le cas de Jacques Chirac après 2007. Benjamin Griveaux représentait à merveille l’arrogance du "nouveau monde" macronien. En fait, il était très typique de "l’ancien monde", celui des ambitions perdues.

À l’origine, Benjamin Griveaux, né quelques jours après Emmanuel Macron, IEP Paris, HEC mais pas ENA (dont il a raté le concours), était un jeune cadre plein d’espoir du Parti socialiste, proche de Dominique Strauss-Kahn et de Marisol Touraine, qui n’avait pas obtenu d’investiture aux élections législatives socialistes en 2017. Élu local (conseiller municipal de Chalon-sur-Saône et vice-président du conseil général de Saône-et-Loire présidé par Arnaud Montebourg), il aurait voulu être député PS à Paris.

Lié par son mariage à la famille du chef d’orchestre Marc Minkowski, Benjamin Griveaux a trouvé son salut avec la candidature d’Emmanuel Macron qu’il a soutenu dès 2015, le futur Président représentait pour lui le meilleur moyen d’assouvir sa grande ambition, tant sur le plan personnel que sur le plan des idées sociales-libérales. Pendant la dernière campagne présidentielle, il a fait partie du très peu nombreux staff des lieutenants d’Emmanuel Macron, aux côtés de Richard Ferrand et de Christophe Castaner, d’ailleurs, on ne voyait que ces trois seconds couteaux dans les médias pour défendre les idées du fondateur d’En Marche.

Avec l’élection d’Emmanuel Macron, ce fut la consécration. Élu député de Paris, il fut nommé le 21 juin 2017 Secrétaire d’État dans le second gouvernement du Premier Ministre Édouard Philippe, d’abord auprès de Bruno Le Maire à Bercy, puis, le 24 novembre 2017, Porte-Parole du gouvernement quand Christophe Castaner quitta ce poste pour diriger LREM (tout en restant cependant au gouvernement mais à un autre poste moins exposé).

Exprimant régulièrement son "envie" de la mairie de Paris, et suscitant beaucoup de rejet à cause des ambitions de concurrents internes et externes, Benjamin Griveaux a quitté le gouvernement le 27 mars 2019 pour se consacrer totalement à sa candidature à Paris. Désigné candidat officiel de LREM le 10 juillet 2019 face à de nombreux autres candidats (Cédric Villani, Hugues Renson, Mounir Mahjoubi, etc.), il n’a pas réussi à faire l’unité autour de lui avec le maintien persistant de la candidature de Cédric Villani qui s’est éloigné de LREM le 26 janvier 2020 après son entrevue à l’Élysée. Benjamin Griveaux avait pourtant réussi à faire l’union avec l’UDI et Agir, l’aile macroniste de LR, avec le désistement et ralliement du jeune député Pierre-Yves Bournazel.

Même s’il a essayé d’adopter une attitude décontractée et proche des gens durant ses premières semaines de campagne sur le terrain, la mayonnaise n’a jamais prise : il restait victime de son image nationale d’arrogant et d’ambitieux prêt à vendre père et mère pour atteindre ses objectifs. Le fait qu’il quitte aujourd’hui l’arène parisienne pour protéger sa famille a finalement de quoi rassurer sur son humanité (qui, du reste, n’aurait jamais dû être mise en doute).

Depuis un mois, Benjamin Griveaux était dépassé dans les sondages d’intentions de vote par la candidate LR Rachida Dati. Ses propositions complètement stupides pour Paris, comme déplacer la gare de l’Est pour construire un parc d’attraction, sans prendre en compte les conséquences désastreuses dans les transports pour les Franciliens et aussi les provinciaux venant de l’est de Paris, ont montré une absence inquiétantes de la connaissance des réalités économiques et sociales et n’ont pas pour autant suffi à remonter la pente.

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Le retrait de Benjamin Griveaux va provoquer un véritable séisme dans la classe politique. Un double séisme.

Le premier est purement parisien et circonstanciel pour les élections de mars 2020, il sera vite oublié. Les listes de Benjamin Griveaux poursuivront-elles leur aventure mais avec une autre tête de liste, peut-être Pierre-Yves Bournazel ? Olivia Grégoire ? Peut-être Marlène Schiappa ? Agnès Buzyn ? Delphine Bürkli, la maire du neuvième arrondissement ? Ou au contraire, serait-ce l’occasion de retrouver l’unité perdue avec une fusion des listes de Cédric Villani ? Il ne faut pas négliger le fait qu’il est déjà très tard, chaque candidat a déjà formé ses listes, ses équipes, et le dépôt des listes est déjà ouvert depuis la veille, le 13 février 2020, si bien que certain dépôt ont pu être déjà réalisé (même si l’intérêt politique commande de déposer au dernier moment ses listes, pour laisser la possibilité d’une ultime modification).

Dans tous les cas, la confirmation d’un duel au sommet entre Anne Hidalgo et Rachida Dati est confirmée, car il sera toujours très difficile de reprendre une campagne en main au dernier moment, c’était le problème du retrait de Philippe Séguin de la tête de liste RPR aux élections européennes de juin 1999 et la difficulté, en quelques semaines, de reprendre le flambeau avec un autre candidat, Nicolas Sarkozy. Les électeurs penseront dans tous les cas que le meilleur candidat pour vaincre la maire sortante est Rachida Dati. Dans les faits, Benjamin Griveaux a montré qu’il n’était pas le meilleur candidat LREM.

Le second séisme est plus grave, national et plus durable. Car si Benjamin Griveaux s’est senti obligé de se retirer, c’est qu’il est d’abord une victime d’une attaque ignoble sur Internet. Et ce niveau d’attaque n’avait jamais été atteint. Il y a bien eu des calomnies qui ont été médiatisées dans le passé, je rappelle par exemple Dominique Baudis accusé à tort à Toulouse par une prostituée dans une affaire sordide, mais la nouveauté technologique qui permet avec Internet et les réseaux sociaux de diffuser très rapidement (même si très provisoirement) des images de caractère pornographique pour discréditer un candidat à une élection politique, disons-le clairement, c’est dégueulasse, et c’est très inquiétant.

Les auteurs de cette attaque n’avaient peut-être pas imaginé que quelques heures seulement après leur forfait, le candidat attaqué démissionnerait. Je ne veux pas savoir à quoi fait allusion cette attaque car je sais qu’il ne s’agit que d’affaires personnelles qui ne regardent qui sa vie privée, mais je mets en garde sur ce climat réellement délétère, les mœurs des uns et des autres ne doivent pas entrer dans le débat politique ni même public dès lors qu’elles respectent la loi. Il faut marteler que la transparence qu’on doit attendre des élus doit se limiter aux frontières de l’intimité.

Je ne vais pas inscrire "Je suis Benjamin Griveaux" parce qu’il y a des causes plus graves et urgentes, mais même si je doutais qu’il ferait un bon maire de Paris, j’apporte aujourd’hui tout mon soutien à Benjamin Griveaux et à sa famille pour l’épreuve qu’ils traversent, et espère surtout qu’il n’y aura pas d’autre victime politique de ces procédés, répétons-le, odieux et dégueulasses.

NB. Il est possible que la diffusion de cette vidéo soit plus un moyen de se faire de la publicité de la part d'un soi-disant artiste russe apparemment déjanté que d'attaquer un responsable de la classe politique. Cela ne retire rien aux réflexions et conclusions.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 février 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Benjamin Griveaux.
Municipales 2020 (1) : retour vers l’ancien monde ?
Les élections municipales de mars 2014.
Les élections municipales de mars 2008.
Scrutins locaux : ce qui a changé.
Le vote électronique, pour ou contre ?
Les ambitieux.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200214-benjamin-griveaux.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/benjamin-griveaux-ne-sera-pas-le-221502

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/02/14/38022664.html

 

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10 février 2020 1 10 /02 /février /2020 03:29

« [Le Conseil d’État] appelle l’attention du gouvernement sur la nécessité d’assurer le respect de méthodes d’élaboration et de délais d’examen des textes garantissant la qualité de l’action normative de l’État et souligne l’importance de cette recommandation pour l’examen des nombreuses ordonnances prévues par les projets de loi. » (Avis du Conseil d’État n°399-528 et n°399-539 du 24 janvier 2020).



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Saisine peu préparée du Conseil d’État, procédure accélérée au Parlement, ordonnances, absence de financement… il ne manquerait plus que le 49 alinéa 3 de la Constitution !… pourtant de sinistre mémoire pour Emmanuel Macron, alors Ministre de l’Économie, lorsque le Premier Ministre Manuel Valls le lui avait imposé en 2015 pour sa loi Macron.

La réforme des retraites en est, depuis le 03 février 2020, à sa "phase parlementaire". Depuis cette date, en effet, la commission spéciale de l’Assemblée Nationale sur le sujet examine les deux projets de loi correspondant à la réforme du gouvernement d’un système universel e retraite (les textes d’origine sont lisibles ici). Les députés commenceront l’examen en séances publiques à partir du lundi 17 février 2020, date qui a été choisie pour une nouvelle journée de grève.

Mais la commission spéciale n’aura probablement pas le temps de finir d’examiner les …22 160 amendements déposés : 299 pour les groupes LREM et MoDem, 283 pour le groupe PS, 489 pour le groupe PCF, 1 148 pour le groupe LR …et 19 713 pour le groupe FI. Les députés FI ont en effet une moyenne d’environ 1 000 amendements par personne. Des amendements de pure forme, une virgule par-ci, une virgule par-là. On appelle cela de l’obstruction, les responsables FI ne s’en cachent pas puisqu’ils revendiquent le droit de porter la contestation sur la seule carte qu’il leur reste à jouer, celle de l’obstruction parlementaire. À cet égard, le "psychanalyste énervant" (!) Gérard Miller a rappelé le 10 février 2020 la scène d’un excellent film de Frank Capra, "Monsieur Smith au Sénat" (sorti le 19 octobre 1939), où le jeune héros sénateur, joué par James Stewart, essaie de parler le plus longtemps possible en lisant lettre après lettre la Bible.

Ceux qui souhaitent un comportement un peu plus constructif ne peuvent que regretter cette attitude : comme la commission spéciale ne pourra pas terminer d’examiner ces dizaines de milliers d’amendements, certains peut-être intéressants et susceptibles d’être adoptés à l’unanimité sont noyés dans cette avalanche d’amendements, le texte sur lesquels les députés débattront le 17 février 2020 sera donc probablement le texte initial du gouvernement. Rappelons que grâce à la révision constitutionnelle voulue par le Président Nicolas Sarkozy, le texte de référence pour les examens en séances publiques est le texte adopté en commission, alors qu’auparavant, il était le texte du gouvernement.

En disant que c’est la seule carte à jouer, c’est un peu vrai. Les opposants ont tenté avec une grève très longue des transports en commun (RATP, SNCF), la plus longue de l’histoire de la Cinquième République, de faire reculer le gouvernement, mais sans succès. Quelques opérations illégales (au contraire de la grève) ont également échoué (coupures d’électricité, blocages de raffineries de pétrole, etc.).

On peut quand même comprendre les députés FI même si on ne les approuve pas. Car le gouvernement a vraiment tout fait pour saboter le débat national qu’il souhaitait sincère et réel (je ne doute pas de sa sincérité initiale).

Lorsque j’avais soutenu Alain Juppé à la primaire LR de 2016, je ne savais pas s’il allait gagner et j’avais même de sérieux doutes car mon expérience m’avait appris que les favoris des sondages n’étaient jamais élus (Raymond Barre en 1988, Édouard Balladur en 1995, Lionel Jospin en 2002, Ségolène Royal en 2007, Dominique Strauss-Kahn en 2012, et plus tard, Alain Juppé en 2017).

Mais j’avais ressenti une sorte de soulagement de le voir dans la compétition. Certes, il était déjà assez âgé mais il avait un avantage compétitif sur tous ses concurrents, tous partis confondus : il avait eu l’expérience des terribles grèves de l’automne 1995 et il en avait tiré quelques enseignements sur l’importance de la méthode, presque plus importante que le fond même d’une réforme ambitieuse. Ce fut probablement d’ailleurs cet esprit consensuel qui lui a barré la route de la candidature : quand on est candidat, il faut cliver, il faut rassembler son camp avant de gagner une partie de l’autre camp au second tour. C’était parce qu’il avait compris cela que Jacques Delors avait renoncé en décembre 1994. Alain Juppé aurait mis un peu de rassemblement dans un monde passablement éclaté. Il n’a pas réussi, car le monde était déjà trop éclaté.

Curieusement, celui qui dirige la majorité actuelle est un bébé Juppé : le Premier Ministre Édouard Philippe. C’est vrai, beaucoup des soutiens d’Alain Juppé se sont retrouvés à soutenir Emmanuel Macron, mais souvent seulement au second tour, comme beaucoup d’autres d’autres partis. On aurait pu imaginer que l’expérience de gouvernance d’Alain Juppé allait lui servir. Et finalement, à mon grand étonnement, non.

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Tout le monde, et le gouvernement en premier, admet que cette réforme des retraites est une réforme de grande ampleur. C’est simple, tous les Français sont impactés. Jusqu’aux nouveaux-nés. Presque tous, puisque les plus âgés de la population active (la barre a été baissée) en ont été exemptés.

C’est une réforme importante, qui concerne une grande part de nos dépenses publiques (13% du PIB), et qui va s’installer dans le temps (jusqu’en 2047 ?). En clair, au moins deux générations de Français vivront quotidiennement au rythme de cette réforme.

Face à cet enjeu essentiel, le gouvernement ne propose aux parlementaires qu’un texte à trous, avec une absence totale de financement (c’était pourtant l’argument de la boulette sur le congé parental pour le deuil d’un enfant, j’y reviendrai), qui serait fixé par 29 ordonnances en relation avec les conclusions d’une "grande conférence sociale" sur le financement des retraites dont Laurent Berger, de la CFDT, avait proposé le principe. Au-delà de cette défaillance parlementaire qui fait peu de considération à la représentation nationale (on s’étonnera ensuite de l’antiparlementarisme qui sévit chez les populistes), le texte a été mis en "procédure accélérée", c’est-à-dire qu’il n’y aura qu’une seule lecture et pas deux lectures au Parlement.

Même la préparation du texte a été peu professionnelle : le Conseil d’État a été saisi le 3 janvier 2020 mais il y a eu de nombreuses saisines rectificatives les 9, 10, 13, 14, 15 et 16 janvier 2020. Ce grand corps de l’État a étudié le texte les 16 et 23 janvier 2020, publiant son avis le jour de sa présentation et adoption au conseil des ministres. Cela signifie qu’il y a eu des dispositions qui n’étaient même pas connues au moment de l’étude du texte !

L’avis du Conseil d’État (qu’on peut lire ici) est d’ailleurs sans complaisance pour le gouvernement : « L’étude d’impact initiale qui accompagne les deux projets de loi est apparue, pour certains dispositions, insuffisante au regard des prescriptions de la loi organique n°2009-103 du 15 avril 2009. Le Conseil d’État rappelle que les documents d’impact doivent répondre aux exigences générales d’objectivité et de sincérité des travaux procédant à leur élaboration (…). ». Et il ajoute par ailleurs : « Le Conseil d’État constate que les projections financières ainsi transmises restent lacunaires (…). ». En clair, le gouvernement demande aux députés de signer un chèque en blanc…

L’avis du Conseil d’État note aussi la précipitation du gouvernement : « Le Conseil d’État relève que la saisine des organismes qui doivent émettre un avis s’est effectuée tardivement, après que le projet de loi lui a été transmis et la plupart du temps selon les procédures d’examen en urgence. Si la brièveté des délais impartis peut être sans incidence sur les avis recueillis lorsqu’ils portent sur un nombre limité de dispositions, il n’en va pas de même lorsque la consultation porte sur l’ensemble du projet de loi, tout particulièrement lorsque le projet de loi, comme c’est le cas en l’espèce, vise à réaliser une réforme de grande ampleur. Au surplus, compte tenu de la date à laquelle ces avis ont été rendus, la possibilité pour le gouvernement de les prendre en compte est extrêmement réduite, y compris au stade de l’examen par le Conseil d’État, stade auquel au demeurant auraient déjà dû être intégrées les modifications pouvant le cas échéant en résulter. ».

Précipitation aussi pour sa propre saisine : « Le Conseil d’État souligne qu’eu égard à la date et aux conditions de sa saisine, ainsi qu’aux nombreuses modifications apportées aux textes pendant qu’il les examinait, la volonté du gouvernement de disposer de son avis dans un délai de trois semaines ne l’a pas mis à même de mener sa mission avec la sérénité et les délais de réflexion nécessaires pour garantir au mieux la sécurité juridique de l’examen auquel il a procédé. Cette situation est d’autant plus regrettable que les projets de loi procèdent à une réforme du système de retraite inédite depuis 1945 et destinée à transformer pour les décennies à venir un système social qui constitue l’une des composantes majeures du contrat social. ».

J’ai entendu ce lundi 10 février 2020 sur LCI le député LREM Frédéric Descrozaille, par ailleurs courageux car ils ne sont pas si nombreux que cela à défendre la méthode du gouvernement à la télévision, défendre cette procédure avec les deux semaines d’examen prévues en séance publique en comparaison avec les vingt heures du débat pour la peine de mort en 1981 ou avec les trente heures pour le débat sur la loi Veil en 1974. Comme disait Voltaire, comparaison n’est pas raison : comment mélanger une réforme qui aura une conséquence concrète sur tous les Français pendant plusieurs générations et des textes qui, tout aussi importants sur le plan des valeurs ou de la santé publique, ne concernaient qu’une infime minorité de Français, les doigts d’une main par septennat pour la peine capitale, quelques centaines de milliers de femmes par an pour l’avortement ? Là, on est sur des dizaines de millions de familles qui sont impactées.

On a parlé aussi de la procédure accélérée, qui était toujours voulue lors des réformes de retraites. Sauf que dans le cas d’aujourd’hui, il s’agit d’une "réforme systémique" et donc, d’une très grande ampleur : on ne bouge pas quelques paramètres, on change complètement la règle du jeu.

C’est pour cela que je pense que le gouvernement n’a pas d’autres issues que le suffrage universel, à savoir le référendum. Pour une réforme de cette ampleur, il faut placer le débat national au niveau même des citoyens. D’une part, les lois ne doivent pas être issues de la rue, et c’est pour cela que le débat national ne pouvait pas provenir des syndicats ni des grévistes. D’autre part, avec parallèlement la procédure accélérée, les trous à ordonnances du gouvernement et l’obstruction consécutive des députés FI, le débat national ne peut avoir lieu au Parlement. Il ne reste donc plus que les urnes, le niveau le plus noble.

Pourquoi vouloir faire une telle réforme contre les Français ? Il ne s’agit pas de financement mais de système. Il ne s’agit pas de faire un "RIC" qui permettrait de vouloir plus de policiers et moins d’impôts (cela sert à cela, d’élire une majorité : gouverner avec cohérence et réalisme). Il s’agit juste de changer de modèle social. Si le gouvernement pense qu’il est meilleur, la campagne référendaire serait le moyen idéal pour convaincre les Français. Et s’il n’arrive pas à convaincre, tant pis, la France s’en remettra : même De Gaulle a échoué en avril 1969.

Le jusqu’au-boutisme du gouvernement, aidé par les institutions (et je considère que les institutions sont bonnes, c’est au gouvernement de prendre ses responsabilités, c’est lui qui est aux commandes, et l’on a besoin d’institutions solides qui permettent au gouvernement de gouverner, regardons l’immobilisme dans des pays comme l’Italie, la Belgique, l’Autriche, et même l’Allemagne et Israël, incapables de trouver une majorité ou trouvant une majorité pour ne rien faire), relève maintenant plutôt du domaine de l’idéologie et pas du pragmatisme.

L’argument de l’inscription de cette réforme dans le programme présidentiel d’Emmanuel Macron n’est pas vraiment efficace : il serait valable si le Président de la République avait été élu dès le premier tour (peu probable en France, même sous De Gaulle !), mais il est sûr qu’aucun de ses nouveaux électeurs du second tour n’avait choisi ce programme au premier tour. Quant à la comparaison avec un référendum sur la peine de mort, qui est un sujet sur les valeurs et pas sur le niveau de revenu des retraités dans les cinquante prochaines années, elle me paraît douteuse (comme je l’ai indiqué plus haut) car on gouverne pour les Français, jamais contre les Français.

La saisine du peuple par référendum, après un débat parlementaire visant à améliorer les textes du gouvernement, serait ainsi une excellente idée pour la démocratie et un moyen noble pas seulement de sortie de crise mais aussi de prise en considération de l’avis des citoyens pour ce qui leur appartient de plus cher : les conditions du contrat social qui les lient à la nation.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 février 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Retraites : Discours de la non-méthode.
Les deux projets de loi (ordinaire et organique) sur la réforme des retraites publiés le 24 janvier 2020 et leur étude d’impact (à télécharger).
Avis du Conseil d’État sur la réforme des retraites publié le 24 janvier 2020 (à télécharger).
Retraites : semaine de Sisyphe !
Les intentions du pouvoir.
Une seule solution : le référendum.
La réforme du code du travail.
La réforme de l’assurance-chômage.
Jean-Paul Delevoye.
Édouard Philippe sur les retraites : déterminé mais pas fermé.
Les détails du projet de retraite universelle par points annoncé par Édouard Philippe le 11 décembre 2019.
Discours d’Édouard Philippe le 11 décembre 2019 au CESE (texte intégral).
Discours d’Édouard Philippe le 12 septembre 2019 au CESE (texte intégral).
Rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) du 21 novembre 2019 (à télécharger).
La retraite, comme l’emploi, source d’anxiété extrême.
Grèves contre la réforme des retraites : le début de l’hallali ?
Rapport de Jean-Paul Delevoye sur la réforme des retraites remis le 18 juillet 2019 : "création d’un système universel de retraite" (à télécharger).
Faut-il encore toucher aux retraites ?
Le statut de la SNCF.
Programme du candidat Emmanuel Macron présenté le 2 mars 2017 (à télécharger).
La génération du baby-boom.
Bayrou et la retraite à la carte.
Préliminaire pour les retraites.
Peut-on dire n’importe quoi ?
La colère des Français.
Le livre blanc des retraites publié le 24 avril 1991.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200210-retraites.html

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/retraites-discours-sur-la-methode-221406

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/02/10/38012196.html





 

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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 03:44

« Il y a un contraste entre ces bons chiffres et le moral des Français qui n’a jamais été aussi bas. » (Ségolène Royal, le 28 janvier 2020 sur LCI).


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Il est parfois des déclarations qui ne manquent pas d’audace. Ségolène Royal a habitué ses concitoyens à ce genre de réflexions. Depuis qu’elle a été virée de son très dépensier poste d’ambassadrice aux Pôles, depuis le conseil des ministres du 24 janvier 2020 (celui qui a adopté le texte "précis" de le réforme des retraites), l’ancien candidate perpétuelle à l’élection présidentielle a repris sa liberté. Autant dire qu’elle est incontrôlable depuis longtemps.

D’ailleurs, si elle a été remerciée, c’était justement parce qu’elle avait déjà pris un peu trop sa liberté avec sa hiérarchie. On revient de loin ! Pendant la campagne présidentielle de 2017, Ségolène Royal avait soutenu plus ou moins explicitement la candidature du Président actuel et trouvait même qu’il s’était inspiré de sa campagne de 2007 avec Désirs d’Avenir. Mais voilà, Ségolène Royal a été manuelvallsisée par Emmanuel Macron à partir de mai 2017, c’était aussi le sort réservé à François Bayrou par l’ingrat François Hollande en mai 2012 qui avait négligé son ralliement du second tour pour l’ignorer complètement.

En clair, parce qu’elle n’a pas été employée à sa juste valeur (au moins un ministère d’État, ce qui aurait fait cocasse aux côtés de François Bayrou), elle se jette à fonds perdus dans l’opposition et elle croit même qu’elle a une petite fenêtre d’opportunité. Car qui connaît encore des adhérents du parti socialiste en capacité de se présenter à l’élection présidentielle de 2022 ? Olivier Faure, son premier secrétaire ?! Qui est capable d’en citer un seul, ne serait-ce qu’avec une petite notoriété ?

Maintenant que les formalités d’usage ont été accomplies, Ségolène Royal se lance donc entièrement dans la bataille… Rien ne l’arrêtera, sinon le principe de réalité. Car elle est terriblement seule, encore plus seule que lorsqu’elle était ambassadrice (où elle pouvait compter sur des collaborateurs dont le rôle est en train d’être épluché par la justice, une enquête préliminaire a été ouverte le 15 janvier 2020). Qui croit encore en l’avenir présidentiel de Ségolène Royal ? François Mitterrand avait quatre ans de moins qu’elle en arrivant à l’Élysée et il était autrement plus endurant qu’elle.

Parler de son âge n’est peut-être très galant, alors, parlons de son bilan : qu’a-t-elle laissé de durable pendant ses années au gouvernement ? Pas grand-chose. Sûrement pas une volonté de faire la transition écologique. Quand on laisse les feux de cheminée à Paris, on ne se préoccupe pas beaucoup de la qualité de l’atmosphère francilienne. Quand on s’incline devant quelques "bonnets rouges" et qu’on renonce (au prix de très coûteuses pénalités) à l’écotaxe des camions qui polluent et détruisent les routes de France, de l’Allemagne à l’Espagne, on comprend pourquoi elle critique l’autorité d’Emmanuel Macron. Aucune autorité, mais du populisme à revendre, oui.

Dans la matinale de LCI, ce mardi 28 janvier 2020, elle a en effet déclaré : « Oui, nous sommes dans un régime autoritaire, c’est ce que pensent les Français. ». Évidemment, la volonté ne fait pas partie des outils de gouvernance de Ségolène Royal. Est-ce autoritaire d’être Président de la République, de convoquer un dimanche après-midi un député de sa majorité qui n’aurait jamais été élu sans sa victoire présidentielle et qui lui refuse de rentrer dans le rang pour l’élection présidentielle ? Drôle de régime autoritaire lorsqu’on laisse manifester trois fois par semaine, qu’on laisse les Franciliens privés pendant plus d’un mois des transports publics, que pendant plus d’un an, tous les samedis, des manifestants ont cherché la bagarre, parfois avec violence, et sont prêts, encore très récemment, à vouloir la tête du Président de la République démocratiquement élu

Mais Ségolène Royal n’est pas à cela près. Il y a deux ans, elle soutenait le candidat Macron et son programme, et maintenant, elle dit, croyant caresser dans le sens du poil une gauche éclatée et sans repère : « La réforme systémique est une très mauvaise idée. (…) Pourquoi casser ce qui marche et précariser ? Le système des retraites actuel est juste. ». Elle a peut-être raison sur le fond, mais pas elle. Ce n’est pas à elle de le dire. Philippe Martinez, oui, mais pas elle, qui retourne sans arrêt sa veste.

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Le pire, et c’est aussi un typique populisme de gauche depuis quelques jours, uniquement par idéologie, c’est la réaction face aux "bonnes" statistiques du chômage publiées le lundi 27 janvier 2020 par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES).

Certaines personnes, pour refuser de s’en réjouir, parlent d’emplois précaires, de gens qui dorment dans leur voiture (qu’ils ont quand même), etc. Alors que les statistiques montrent que la précarisation s’est au contraire réduite, que le nombre de CDI est en hausse, que la durée des CDD est en hausse aussi.

C’est un peu comme les statistiques des créations d’entreprises, 800 000 par an ! C’est énorme. Oui, on peut parler des auto-entrepreneurs, pour qui c’est une activité souvent complémentaire, oui, mais cela représente 400 000, alors retirons-les, cela en fait encore 400 000 créations de (vraies) entreprises, et dans celles-ci, toutes les sortes d’entreprises ont progressé. Rappelons-nous que l’objectif de Jean-Pierre Raffarin, en 2002, objectif qui a été atteint et c’était déjà un exploit à l’époque, et il n’y avait pas encore d’auto-entrepreneurs, c’était 1 million de créations d’entreprises pour le quinquennat de Jacques Chirac, entre 2002 à 2007, soit 200 000 par an. Aujourd’hui, on en est au double. Et qu’on ne me parle pas de faillites, le nombre de faillites après trois ans a justement diminué.

Voilà, l’idéologie de la gauche refuse de croire que l’économie française s’est assainie et s’est améliorée. Alors, quand j’entends Ségolène Royal dire : « Heureusement que le chômage recule, car les aides aux entreprises s’élèvent à 40 milliards d’euros. », je m’étonne. Ah bon ? Et elle ? Ministre entre 2014 et 2017, on attend toujours "l’inversion de la courbe" ! Non seulement le chômage ne baissait pas, mais les aides aux entreprises étaient du même ordre qu’aujourd’hui. Quelle mauvaise foi ! Tout cela parce qu’elle voudrait refaire un tour à la présidentielle, du côté gauche. Je dirais, du côté maladroit.

Soyons au moins heureux de cet élément : jamais le chômage n’a autant baissé depuis la crise de 2008. Le nombre de personnes inscrites à Pôle Emploi (catégories A, B et C) au quatrième trimestre de 2019 s’établit à 5 442 900 personnes (3 308 800 pour la seule catégorie A). Ce nombre a diminué de 87 700 (1,7%) par rapport au trimestre précédent et de 2,9% sur un an. Sur la courbe, la montée du chômage s’est arrêtée vers le printemps/été 2018 et commence à baisser assez sensiblement depuis deux trimestres. On aurait envie que le gouvernement dans lequel travaillait Ségolène Royal ait pu avoir une si belle performance. Pour la catégorie A (3 674 400 demandeurs d’emploi), c’est une baisse de 3,3% sur un an (120 700 demandeurs d’emploi en moins sur un an !).

On pourra toujours tenter de donner des explications, ce sont plusieurs indicateurs qui passent au vert, comme l’attractivité économique de la France qui attire beaucoup d’investisseurs étrangers, comme les créations d’entreprise. D’ailleurs, il suffit de voir que le chômage n’est plus une préoccupation des Français (ce qui est troublant néanmoins car à 8,6% de la population active, on est encore loin de dire qu’il a disparu). Toutes les catégories de demandeurs d’emploi en âge ont baissé : sur un an, 2,1% de moins pour les personnes de 50 ans ou plus, 4,0% de moins pour les 25-49 ans et 1,4% de moins pour les moins de 25 ans (en catégorie A).

Au lieu de s’en réjouir, on fait sa mijaurée (on pourrait dire : sa minorée !), dans un sentiment suicidaire de toujours fustiger son propre pays, même quand il commence à aller mieux (au point que ce n’est pas très patriotique).

On peut aussi parler des inégalités sociales, en hausse c’est vrai, mais attention au mode de calcul. Le problème n’est pas qu’il y ait des riches (au contraire) mais qu’il y ait des pauvres. Il ne faut pas combattre la richesse, il faut combattre la pauvreté. La gauche ne semble toujours pas l’avoir compris au risque de faire passer son idéologie pour de la simple jalousie.

C’est un peu comme le père de ses enfants, François Hollande : on ne peut pas se permettre de donner des leçons de gouvernance quand on a été incapable de bien gouverner la France pendant cinq ans. Un peu d’humilité ne serait donc pas superflue pour ce couple de "has been"…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Ségolène Royal et la baisse du chômage…
Ségolène Royal, adepte de la castritude aiguë.
Ségolène Royal et l’écotaxe.
Ségolène Royal avant la primaire socialiste de 2011.
Ségolène Royal et la démocratie participative.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200128-segolene-royal.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/segolene-royal-et-la-baisse-du-221123

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/29/37983054.html




 

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29 janvier 2020 3 29 /01 /janvier /2020 03:06

« Comme toujours avec le Président de la République, la conversation fut agréable. Nous partageons une vision sur bien des enjeux, mais aujourd’hui, j’acte une divergence majeure. (…) Entre l’appartenance à un appareil politique et l’engagement pour la ville qui m’a fait, je choisis de rester fidèle aux Parisiennes et aux Parisiens en maintenant ma candidature librement. Cette nécessaire clarification me donnera la plus grande légitimité pour porter un projet humaniste et démocratique de transformation de Paris. » (Cédric Villani, le 26 janvier 2020 à Paris).


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Dissidence, double candidature, exclusion. Les prochaines élections ont un parfum d’ancien monde, celui des appareils politiques et des diktats au fond d’un bureau… ou plutôt, d’un politburo.

Dans seulement un mois et demi, ce sont les élections municipales en France. Elles auront lieu les 15 et 22 mars 2020, pour les deux tours. Il n’est pas trop tard pour qui ne sont pas encore inscrits sur la liste électorale de leur commune puisque le dernier délai n’est plus le 31 décembre 2019 mais le 7 février 2020, ce qui donne cinq semaines aux mairies de remettre à jour leur liste d’électeurs.

Le gouvernement aborde ces élections dans les pires conditions politiques et sociales : la réforme des retraites a laissé le paysage social dans un champ de ruines et les grèves ne sont pas encore terminées, des gilets jaunes ont encore manifesté le 19 janvier 2020, les manifestants anti-PMA se mobilisent également avec l’examen du projet de loi de bioéthique au Sénat en première lecture… Et pourtant, jamais la France n’a créé autant d’emplois industriels depuis des années, jamais la France n’a produit de nouveaux créateurs d’entreprises (qui ne sont seulement pas des auto-entrepreneurs) depuis des années, jamais la France n’a attiré autant d’investisseurs étrangers qu’aujourd’hui.

Alors que la bonne tenue de la liste de la majorité menée par Nathalie Loiseau aux élections européennes de mai 2019 avait donné beaucoup d’assurance au pouvoir au point d’imaginer que les élections municipales seront un nouveau tremplin pour LREM avant l’élection présidentielle, le gouvernement souhaite "sauter" l’épreuve électorale et ne se préoccuper que de son calendrier propre. Au départ, LREM avait simplement regardé les très bons scores de sa liste européenne dans les grandes villes, mais la situation a complètement changé car il ne s’agit plus d’une élection nationale mais d’une élection local avec des enjeux locaux et des notoriétés et réputations de personnalités.

Dans tous les cas, il sera toujours très difficile d’interpréter politiquement les résultats des élections municipales car ce sont d’abord quelque 36 000 batailles électorales très spécifiques à chaque commune. Mais on ne peut cependant pas dire que les enjeux de politique nationale y sont absents puisque lors des précédentes élections municipales en mars 2014, le principal parti d’opposition, LR, avait gagné de nombreuses villes de plus de 9 000 habitants, ce qui avait conduit François Hollande a nommé Manuel Valls à Matignon (contre toute attente et toute logique).

LREM aurait voulu faire de ces échéances l’acte un de l’implantation locale d’un mouvement politique qui n’a pour l’instant que des parlementaires (nationaux ou européens) et des élus locaux qui ne sont que des "transfuges" (sans connotations négatives) d’autres partis (des ralliements donc, mais pas des élections).

La réalité, c’est que les comportements des militants LREM à ces élections municipales sont complètement confus. J’avais déjà regretté l’absence de ligne politique claire lors des élections municipales de mars 2008 pour le MoDem qui était alors sur sa lancée des plus de 18% de François Bayrou à l’élection présidentielle de 2007 : des candidats MoDem faisaient alliance avec des listes UMP dans certaines villes, d’autres candidats MoDem avec des listes PS (parfois même d’union de la gauche), bref, c’était assez confus. Mais le comportement des candidats LREM en 2020 est encore bien plus confus puisque dans certaines grandes villes, il y a parfois plusieurs listes LREM ! On peut citer notamment Paris, Strasbourg, Biarritz (avec deux ministres candidats et adversaires !), etc.

Ces confusions, ces doubles candidatures ne doivent pas inquiéter les démocrates. Après tout, les électeurs trancheront. Du reste, comment s’offusquer que deux membres du même parti se combattent dans un élection municipale alors qu’on a eu le comble avec deux candidats RPR à l’élection présidentielle de 1995 ; Édouard Balladur et Jacques Chirac ? Il ne me semble pas qu’Édouard Balladur fût exclu du RPR en 1995, et il a même aidé Philippe Séguin, un ancien rival pour les élections municipales à Paris en mars 2001.

Pour l’électeur qui se fierait uniquement à des préoccupations de politique nationale, ce serait complètement illisible et incompréhensible. On comprend néanmoins qu’au-delà des légitimes ambitions de personnes (pas de vie politique sans ambitions personnelles), il y a aussi ce fameux "en même temps" du mouvement du Président Emmanuel Macron qui rend les choses très délicates : les LREM d’origine de gauche privilégient l’alliance à gauche et les LREM d’origine du centre et de droite privilégient l’alliance avec le centre et la droite.

L’enjeu politique est pourtant très clair avec ces élections municipales : au-delà des élections sénatoriales de septembre 2020 (renouvellement de la moitié du Sénat, ce qui aura une incidence en cas de révision de la Constitution qui nécessite une majorité des trois cinquièmes des parlementaires), c’est bel et bien la pérennité de LREM, en tant que mouvement politique, qui est en jeu, c’est-à-dire son implantation sur le terrain, communes après communes, afin de durer et d’exister au-delà d’Emmanuel Macron.

Historiquement, sous la Cinquième République, un seul nouveau mouvement politique, créé ex nihilo, sans rattachement à aucune philosophie politique, sans aucune tradition historique, a eu cette pérennité : ce sont les gaullistes (UNR, UDR, RPR, UMP, LR). Tous les autres, issus de l’ambition d’un seul, ont périclité après le retrait de leur leader (Jean-Pierre Chevènement, Philippe de Villiers, Charles Pasqua, Catherine Lepage, Brice Lalonde, Bruno Mégret, etc.).

Pour les mouvements créés ex nihilo encore présents, ces élections municipales donneront une idée de leur espérance de vie : LREM (Emmanuel Macron), FI (Jean-Luc Mélenchon), DLF (Nicolas Dupont-Aignan), Les Patriotes (Florian Philippot), Générations (Benoît Hamon), et d’autres (je ne vais quand même pas citer François Asselineau qui n’a jamais vraiment existé dans le paysage politique français, je le place plutôt à côté des Nicolas Miguet, ces genres de personnages qui cherchent à utiliser la vie démocratique à des fins exclusivement narcissiques).

On regardera donc surtout attentivement la situation des grandes villes dont l’enjeu politique dépasse le seul enjeu local. Par exemple, Grenoble a été la seule ville de plus de 100 000 habitants à avoir été conquise par les écologistes en mars 2014 (court-circuitant la liste socialiste qui voulait prendre la succession de l’équipe de Michel Destot). Qu’en sera-t-il en mars 2020 ?

Car le premier enjeu est le score des écologistes : leur capacité à gagner seuls une élection au scrutin majoritaire. Or, je crois que les médias sont allés un peu vite en besogne avec le score d’Europe Écologie Les Verts (EELV) aux élections européennes de mai 2019. Certes, 13,5% des voix avec 49,9% de participation, c’était honorable, avec la troisième place, mais cela restait quand même un score assez faible pour espérer obtenir plus de 50% des voix. Ce signifie seulement que dans certaines communes, les écologistes pourraient faire de bons résultats.

C’était par exemple le cas à Montpellier où la candidate investie par EELV, Clothilde Ollier est donnée favorite au premier et au second tours dans les sondages. Mais c’était sans compter sur la grande capacité politicienne des écologistes à s’autodétruire, puisque justement, EELV a retiré son soutien à cette candidate qui ne semblerait pas être exactement sur la même longueur d’onde que Yannick Jadot ! À mon avis, cela n’empêcherait certainement pas la victoire annoncée de l’ex-candidate écologiste, mais elle ne pourra pas être mise au crédit de EELV.

Dans les sondages, beaucoup de grandes villes donneraient de très beaux scores aux écologistes : Paris, Bordeaux, Lyon, Grenoble, Montpellier, Perpignan, Nantes, etc.

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Ce n’est peut-être pas dans les résultats des listes écologistes qu’il faut voir que les écologistes ont le vent en poupe, mais plutôt dans les programmes municipaux de toutes les listes dans toutes les communes, quelle que soit la tendance politique : tout a été repeint en vert, en développement durable, en mobilités douces, en circuit court, en rénovation urbaine, en chasse des dioxydes de carbone, en chasse au gaspillage, etc. Finalement, si c’est tant à la mode, c’est parce que les électeurs le demandent. Or, je trouve que c’est la meilleure réussite de la tendance écologiste : qu’elle ne soit pas portée par un mouvement unique, exclusif, à la fois désordonné et quasi-totalitaire, mais par l’ensemble du spectre politique. C’est en tout cas le moyen le plus efficace pour qu’il y ait des réalisations concrètes à court terme.

L’autre enjeu, c’est la survie des deux principaux partis de gouvernementaux qui ont été bousculés par l’arrivée du macronisme, LR et le PS. LR ne semble pas craindre la disparition complète. Le PS, c’est moins sûr, à part les candidats sortants (Lille, Paris, Nantes, etc.), je ne suis pas certain que des électeurs voteraient pour une liste socialiste si les candidats n’avaient pas l’expérience ou la notoriété qui leur permetteraient de passer au-dessus du seul sentiment partisan.

Ce sera là le problème d’ailleurs de LREM : ce mouvement arrivera-t-il à remplacer des élus sortants qui, pour la grande majorité d’entre eux, sont appréciés de leurs électeurs ?

Prenons Paris. Si l’on en croit le sondage réalisé à Paris du 13 au 17 janvier 2020 par Ifop-Fiducial pour "Le Journal du Dimanche" et Sud Radio et publié le 19 janvier 2020, la situation de Benjamin Griveaux, tête de liste LREM à Paris serait plus qu’incertaine. En effet, Anne Hidalgo (liste PS-PCF) serait en tête avec 25% des intentions de vote, suivie de Rachida Dati (liste LR) avec 19%, Benjamin Griveaux (liste LREM-UDI) avec 15%, David Belliard (liste EELV) avec 14% et Cédric Villani (liste LREM dissidente) avec 13%. Les listes de FI et du RN ne seraient créditées que de 5% d’intentions de vote. Parmi les autres listes, celle de l’ancien conseiller en communication (!) de François Hollande recueillerait …1% des intentions de voix (soit le bruit de fond pour l’échantillon des 995 électeurs parisiens sollicités).

Quant au sondage plus récent réalisé par Odoxa pour "Le Figaro" et publié le 26 janvier 2020, Anne Hidalgo arriverait toujours en tête avec 23% d’intentions de vote, Rachida Dati en deuxième avec 20%, puis Benjamin Griveaux 16%, David Belliard 14,5% et Cédric Villani 10%. Pour le second tour, deux configurations d’alliance ont été testées. La première avec la seule fusion gauche-écologistes qui donnerait à Anne Hidalgo 39% d’intentions de vote (en tête donc elle serait élue), suivie de Rachida Dati avec 27%, Benjamin Griveaux 19% et Cédric Villani 15%. La seconde configuration, ce serait d’avoir également une alliance des deux listes LREM, ce qui ferait Anne Hidalgo+David Belliard avec 40% d’intentions de vote et Benjamin Griveaux+Cédric Villani avec 29%. Mais cette dernière configuration est peu probable en raison de la détermination de Cédric Villani à aller "jusqu’au bout".

D’ailleurs, s’il veut empêcher la réélection d’Anne Hidalgo, son vrai défi serait de faire une alliance avec les écologistes au second tour. Je rappelle qu’en cas de second tour, seules les listes ayant obtenu au moins 10% des voix au premier tour peuvent se représenter au second tour, et toute liste ayant obtenu au moins 5% au premier tour peuvent fusionner avec une liste pouvant se représenter au second tour.

Certes, à ma connaissance, les sondages évoqués ne prennent pas en compte la spécificité d’une élection municipale comme à Paris, où le candidat victorieux dépend des dix-sept secteurs (tous les arrondissements sauf les quatre premiers réunis à partir de 2020 en un seul secteur), ce qui en fait plutôt un scrutin de type élection présidentielle américaine.

Ce qui est intéressant dans ces sondages, c’est que Rachida Dait a une capacité à rassembler au second tour (elle augmenterait beaucoup son score), mais insuffisante pour prétendre à la victoire. Dans "Le Monde" du 25 octobre 2019, Rachida Dati avait confié, en parlant de ses camarades LR (le fils de Jean Tiberi conduira à nouveau une liste dissidence dans le 5e arrondissement, avec peut-être son père en fin de liste) : « Il y a des gens dans ma famille politique qui se réveillent tous les matins en se demandant comment ils vont pouvoir me nuire. Cela va être une campagne de chiens. ». Quant aux deux listes LREM, si elles se maintenaient au second tour, elles n’auraient qu’une faible réserve de voix.

Avec les candidats en présence, Anne Hidalgo serait donc la favorite pour sa réélection, et pourtant, elle ne serait pas appréciée des Parisiens puisque dans le dernier sondage cité (Odoxa), 57% des sondés affirment qu’ils ne sont pas satisfaits de son mandat et 63% des sondés répondent non à la question "souhaitez-vous qu’elle soit réélue ?".

La situation parisienne, bien que très particulière, est pourtant très typique des problèmes de LREM : après les résultats des élections européennes de 2019, on disait Paris acquise à LREM, qui était plébiscitée dans les beaux quartiers généralement acquis à LR. Or, c’est oublier que la mécanique électorale ne se satisfait pas que d’un raisonnement arithmétique car la personnalité des candidats qui incarnent un mouvement politique est aussi importante que ce mouvement dans le cas des élections municipales. Typique aussi par sa complexité.

Car une frange modérée de LR (Agir) voulait d’abord faire ses propres listes menées par le jeune député Pierre-Yves Bournazel qui était crédité de 6% d’intentions de vote dans les sondages jusqu’à son retrait et son soutien à Benjamin Griveaux (candidat LREM mais aussi UDI). Or, ces 6% n’ont pas bénéficié à Benjamin Griveaux mais plutôt à Rachida Dati.

Paris est complexe car chaque arrondissement est un univers particulier. Ainsi, le maire du 15e arrondissement, le balladurien Philippe Goujon, très influent car le 15e arrondissement est l’arrondissement le plus habité et l’on ne peut guère gagner Paris sans gagner le 15e. Or, pour l’instant, il hésite sur son soutien, la ligne directrice de Philippe Goujon est : je veux soutenir le meilleur candidat pour battre Anne Hidalgo. Cédric Villani avait commencé à négocier avec lui, Benjamin Griveaux espère le convaincre, peut-être que les bons sondages de Rachida Dati lui feront changer d’avis…

Ce qui est frappant, c’est que la percée de Rachida Dati semble une surprise pour les journalistes. Pourtant, elle a plus d’un titre à être la meilleure représentante des Parisiens, et en particulier le fait d’être maire du 7e arrondissement depuis deux mandats et aussi, le fait de ne pas avoir cherché à affronter François Fillon lorsqu’il a débarqué, en 2012, dans cette circonscription en or comprenant le 7e arrondissement (à l’époque, il se préparait à se présenter éventuellement à la mairie de Paris pour 2014).

Les anciens grands partis LR et PS pourraient ainsi montrer des signes de résistance voire de résurrection dans de nombreuses villes, à Paris, donc, mais aussi à Nantes, à Lille, à Bordeaux, etc.

Le troisième enjeu concerne les deux grands partis d’aujourd’hui qui sont peu implantés dans les municipalités sortantes : LREM et le RN/FN.

En mars 2014, le FN avait conquis dix communes, ce qui était sans précédent dans l’histoire électorale (Hénin-Beaumont dès le premier tour, Béziers, Fréjus, Hayange, Beaucaire, Le Luc, Le Pontet, Mantes-la-Ville, Villers-Cotterêts et Cogolin), sans compter les deux communes dont la municipalité sortante était déjà d’extrême droite (Orange et Bollène). Le RN compte améliorer ses conquêtes en particulier dans une grande ville comme Perpignan (même si Louis Aliot semble être en perte de vitesse dans les sondages). Cependant, partant de très bas, le RN aurait donc des probabilités non négligeables d’améliorer ses performances de 2014.

Quant à LREM, ce sera également difficile de savoir s’il a gagné ou perdu. Il y a quelques batailles au grand jour, comme Paris, mais il sera difficile dans tous les cas d’y comprendre quelque chose, tant LREM est souvent désuni, avec des listes dissidentes dans certaines grandes villes. Les situations politiques de Bordeaux, Lyon, Metz sont assez compliquée à comprendre, sinon en ne prenant en compte que les ambitions personnelles, et même deux villes qui seront très probablement gagnées par un candidat LR, à Toulouse avec Jean-Luc Moudenc, maire sortant LR d’origine centriste et soutenu par LREM, et à Strasbourg avec Fabienne Keller, ancienne maire LR d’origine centriste (actuellement Agir et élue députée européenne sur la liste de Nathalie Loiseau), les bilans chiffrés seront très difficiles à établir.

D’autant plus difficiles qu’une circulaire du Ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a provoqué la colère des députés LR : celle-ci refuse de prendre en compte l’étiquette politique déclarée des candidats pour les communes de moins de 9 000 habitants. On comprend qu’en ne permettant de faire des statistiques électorales que pour les villes de plus de 9 000 habitants, il serait impossible de connaître le poids électoral respectif des grandes formations nationales. Si beaucoup de listes se présentent sans étiquette comme tel collectif d’intérêt local, d’autres sont politisées et cette politisation, accrue d’ailleurs à cause de la réforme de François Hollande qui a baissé le seuil de 3 500 à 1 000 habitants pour obliger à se présenter sur une liste bloquée non panachable, concerne aussi de nombreuses villes de moins de 9 000 habitants.

Et la situation du gouvernement reste elle-même incertaine en plein enfer social : Gérald Darmanin vient d’annoncer Le 26 janvier 2020 sa candidature pour retrouver la mairie de Tourcoing, et dans quelques jours, le Premier Ministre Édouard Philippe mettra fin au suspens sur sa candidature au Havre.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Municipales 2020 (1) : retour vers l’ancien monde ?
Les élections municipales de mars 2014.
Les élections municipales de mars 2008.
Scrutins locaux : ce qui a changé.
Le vote électronique, pour ou contre ?
Les ambitieux.

_yartiMunicipales2020A03




http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200121-municipales-2020a.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/municipales-2020-1-retour-vers-l-221108

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27 janvier 2020 1 27 /01 /janvier /2020 03:27

« Il faut que je me concentre pour ne pas aller plus loin. » (Nicolas Sarkozy, le 20 janvier 2020 à Romorantin).



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Ce mardi 28 janvier 2020, Nicolas Sarkozy fête son 65e anniversaire. C’était l’âge légal de la retraite avant l’arrivée des socialo-communistes au pouvoir en 1981. Mais à l’époque, l’ancien Président n’avait que 26 ans. De fait, l’âge légal de la retraite est maintenant à 62 ans et tout porte à penser qu’il passera à 64 ou 65 ans dans quelques années. L’âge d’équilibre, qui est un âge pour avoir un taux plein serait même introduit dans la réforme des retraites proposée par le gouvernement. Il a été retiré in extremis pour des raisons de grèves massives et de négociations avec les syndicats mais il reviendra nécessairement dans quelques mois, par un amendement lors de l’examen parlementaire (on peut lire le contenu de l’ensemble du projet de loi sur le système universel des retraites présenté et adopté le 24 janvier 2020 par le conseil des ministres ici, ainsi que sa volumineuse étude d’impact).

Mais revenons aux 65 ans de Nicolas Sarkozy. Il n’est pas inactif mais politiquement, il est en retrait depuis le 20 novembre 2016 après son échec à la primaire LR. En fait, il est ancien Président de la République depuis le 15 mai 2012 et comme certains de ses prédécesseurs, ou successeurs, on ne peut pas dire qu’il a repris de l’activité politique. Pourtant, ce n’est pas l’envie et les capacités qui lui manquent.

Reprenons tous les Présidents de la Cinquième République. Quand De Gaulle a atteint les 65 ans, c’était en novembre 1955 (l'année de naissance de Nicolas Sarkozy), il venait de vraiment prendre sa retraite politique (à la grande joie de son épouse Yvonne) après l’échec du RPF. Trois années plus tard, il retourna quand même au pouvoir, appelé par l’Histoire, rédigea une nouvelle Constitution et fut élu Président de la République pour dix ans. Son successeur direct, Georges Pompidou, à 65 ans …était déjà mort, hélas pour lui. Il les aurait eus en principe quelques jours après la fin de son septennat (en juillet 1976).

Valéry Giscard d’Estaing, comme Nicolas Sarkozy, a quitté l’Élysée à un âge relativement jeune, lui à 55 ans (Nicolas Sarkozy à 57 ans), si bien qu’il pouvait encore prétendre à servir les Français en restant dans la vie politique (qu’il a véritablement quittée en 2004, soit à l’âge de 78 ans). Lorsque VGE a eu 65 ans, c’était en février 1991, et à cette époque, il était le président de l’UDF (entre 1988 et 1996) et il a même été tête de liste aux élections européennes de juin 1989.

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François Mitterrand, à 65 ans, était Président de la République depuis à peine six mois, en octobre 1981. À l’évidence, sa vie politique, bien que déjà très ancienne, était encore tournée vers l’avenir, jusqu’en 1995. Quant à son successeur direct (et rival), Jacques Chirac, qui a, lui aussi, les deux seuls de l’histoire républicaine, assumé deux mandats présidentiels dans leur totalité, il a eu 65 ans en novembre 1997, soit deux ans et demi après sa première élection à l’Élysée, et loin d’être le maître des horloges, il était déjà en cohabitation longue durée avec le Premier Ministre Lionel Jospin depuis près de six mois.

François Hollande, de la même génération que Nicolas Sarkozy, a eu 65 ans en août 2019 et n’a aucun mandat politique depuis mai 2017. Enfin, Emmanuel Macron aura 65 ans en décembre 2042, bien après son séjour à l’Élysée…

Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a eu, jusqu’à maintenant, deux sortes d’anciens Présidents de la République, ceux qui ont renoncé à toute activité politique, ce fut le cas de De Gaulle et François Mitterrand, et ceux qui ont cru être encore indispensables à la vie politique, Valéry Giscard d’Estaing et Nicolas Sarkozy. Les deux premiers sont morts peu après leur départ de l’Élysée, en raison de leur grand âge, tandis que les deux autres évoqués, par leur jeune âge, ont occupé de nombreuses fonctions politiques après leur séjour à l’Élysée.

Valéry Giscard d’Estaing a presque tout été : conseiller général dès mars 1982, député, député européen, président de conseil régional, candidat à la mairie d’une grande ville et président d’un grand parti, et il aurait rêvé d’être candidat à l’élection présidentielle tant en 1988 qu’en 1995 (mais peu de monde le voulait, notamment les électeurs). Nicolas Sarkozy ne s’est pas représenté pour un mandat local ou national, sauf à la primaire LR pour être le candidat LR à l’élection présidentielle de 2017 et il a reconquis aussi le mandat de président de l’UMP/LR (élu en décembre 2014).

Jacques Chirac, lui, n’a jamais repris un mandat actif dans la vie politique ou partisane mais a quand même participé (au début) aux travaux du Conseil Constitutionnel dont il était un membre de droit, activité qu’il a arrêtée à cause de sa maladie et son procès (Nicolas Sarkozy a aussi arrêté cette activité en 2013 pour les mêmes raisons judiciaires). François Hollande n’a sollicité (encore) aucun mandat électif ni partisan et a refusé de participer aux travaux du Conseil Constitutionnel, mais entend rester quand même dans la course sinon présidentielle au moins éditoriale, se considérant comme le seul sauveur possible d’une gauche désorientée sinon explosée.

D’ailleurs, c’est intéressant d’écouter Nicolas Sarkozy. Voici un homme qui n’a jamais fait de sa vie que de la politique, qui est passionné de la vie politique depuis sa plus tendre adolescence, et qui se retrouve dans l’obligation d’arrêter la vie politique. Alors, maintenant en retrait de la vie politique, il lui est quand même très difficile de se taire.

_yartiSarkozy2020A06

Il n’hésite donc pas à exprimer sa fascination pour Emmanuel Macron, qui a qualifié très tôt de « moi en mieux » !… Contrairement à François Hollande qui avait pourtant nommé Emmanuel Macron au Ministère de l’Économie et des Finances après l’avoir nommé numéro deux de l’Élysée spécialement chargé de sa boîte à outils fiscale et sociale (le CICE par exemple), Nicolas Sarkozy s’est toujours de garder son dernier successeur. Au contraire, il le protège même s’il s’en éloigne un peu. Alors que François Hollande, lui, très aigri de ne même pas avoir pu se présenter, envoie sans cesse des scuds sur son ancien poulain.

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Il faut aussi se rappeler que dans la couveuse du Premier Ministre Édouard Philippe (qui fut un directeur général de l’UMP, présidée par Alain Juppé, qui ne supportait pas l’idée d’avoir pour nouveau patron …Nicolas Sarkozy en 2004), il y a un "bébé Sarkozy" qui a pour l’instant bien réussi, le Ministre des Comptes publics Gérald Darmanin qui est (par exemple) l’auteur du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu, faisant de la France l’un des pays qui a le meilleur taux de recouvrement fiscal.

Ainsi, Nicolas Sarkozy conseille discrètement. Et il parle quand même en public. Par exemple, le dernier discours en date, ce lundi 20 janvier 2020, à Romorantin, où il a participé à la cérémonie des vœux du député Guillaume Pelletier, nouveau vice-président de LR. Et qu’a dit Nicolas Sarkozy ? Qu’il fallait combattre les « quatre cavaliers de l’Apocalypse républicaine » que sont l’indifférence, l’abstention, l’antiparlementarisme et la haine de l’autre.

Le voici dans un costume imprévu de grand Sage. Le journaliste Serge Raffy l’a même nommé "Nicolas le Sage" dans "L’Obs" du 21 janvier 2020, ajoutant : « Aucun doute, l’ancien Président n’est pas rangé des voitures. Il est en embuscade, attendant patiemment son heure, tel un chasseur. Son gibier : Emmanuel Macron, pas encore assez épuisé par la meute. ».

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Pourrait-il ressusciter d’ici à 2022 pour autant ? Deux ans, c’est bien court, mais il faut rappeler (c’est ce que François Hollande rappelle en ce moment dans les médias) qu’en janvier 2010, personne n’aurait misé sur l’élection de François Hollande, tout comme à la fin de l’année 1993, personne ne croyait à l’élection de Jacques Chirac. Bref, deux ans, c’est court pour se refaire une virginité politique et c’est long pour imaginer qu’il n’y aurait pas des événements quasi-apocalyptiques dans la classe politique (comme l’explosion en plein vol de Dominique Strauss-Kahn en mai 2011 et de François Fillon en janvier 2017).

En fait, les Français veulent bien aimer Nicolas Sarkozy s’il n’est pas au pouvoir et s’il n’est pas candidat (du reste, ce fut le cas de Jacques Chirac). Dès que Nicolas Sarkozy se remontre sérieusement prêt à relever le défi élyséen, il se retrouve détesté même par ses propres troupes, comme le 20 novembre 2016. François Hollande, considéré comme le pire des Présidents de la Cinquième République dans tous les sondages depuis 2017, est dans sa petite bulle mais n’échappe pas non plus à la détestation personnelle, mais contrairement à Nicolas Sarkozy, François Hollande n’aura aucun pouvoir pour influencer de manière déterminante la position du parti socialiste à la prochaine élection présidentielle.

Tandis que Nicolas Sarkozy, lui, a encore un fort ascendant sur son parti Les Républicains et probablement que son influence sera décisive lorsqu’il faudra désigner le futur candidat LR à l’élection présidentielle de 2022. Et j’ai déjà une petite idée de l’identité de ce futur "nommé"…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Nicolas Sarkozy à l’âge de la retraite.
Nicolas Sarkozy parle de littérature française.
L’échec à la primaire LR du 20 novembre 2016.
Nicolas Sarkozy et la chasse aux centristes.
Nicolas Sarkozy, star de "L’émission politique".
Nicolas en Sarkini.
Une combativité intacte.
Discours du 30 mai 2015 à la Villette.
Les 60 ans de Nicolas Sarkozy.
Je suis Charlie.
Mathématiques militantes.
Le nouveau paradigme.
Le retour.
Bilan du quinquennat.
Sarkozy bashing.
Ligne Buisson ?
Stigmatisation.
Transgression.
Sarcologie et salpicon socialistes.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200128-sarkozy.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/nicolas-sarkozy-a-l-age-de-la-221025

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/25/37971376.html




 

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7 janvier 2020 2 07 /01 /janvier /2020 03:29

« Rien ne sera plus comme avant (…). Oui [j’ai peur], même si c’est difficile de se rendre complètement compte de la situation. (…) Moi, je me sens toujours irresponsable et je le revendique, sinon je ne pourrais pas continuer à écrire. Mon rôle n’est pas d’aider à la cohésion sociale. Je ne suis ni instrumentalisable, ni responsable. » (Michel Houellebecq, "La Republica" du 14 janvier 2015).


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C’était il y a déjà cinq ans, le mercredi 7 janvier 2015, en fin d’après-midi. Deux terroristes islamistes ont fait irruption dans la salle de rédaction de "Charlie Hebdo". Ce fut le carnage. Douze assassinats. Douze morts et onze blessés.

Des morts parfois célèbres, rappelons-les ici : cinq dessinateurs "historiques" du journal, Cabu (76 ans), Wolinski (80 ans), Charb (47 ans), Tignous (57 ans) et Honoré (73 ans), l’économiste Bernard Maris (68 ans), la psychiatre Elsa Cayat (54 ans), les journalistes Michel Renaud (69 ans) et Mustapha Ourrad (60 ans), les policiers Ahmed Merabet (42 ans) et Franck Brinsolaro (49 ans) et l’agent de maintenance Frédéric Boisseau (42 ans).

Parmi les blessés, les deux journalistes Philippe Lançon et Fabrice Nicolino (ce dernier déjà victime d’un attentat en 1985) et le dessinateur Riss… Mais l’horreur n’était hélas pas terminée : le 8 janvier 2015, la policière Clarissa Jean-Philippe (25 ans) a été assassinée à Montrouge, puis le 9 janvier 2015 dans la prise d’otages de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, ont été assassinées quatre autres personnes : le cadre commercial Philippe Braham (45 ans), les étudiants Yohan Cohen (20 ans) et Yoav Hattab (21 ans) et le retraité François-Michel Saada (63 ans). Yoav Hattab a été tué à cause de son acte héroïque et courageux (il s’était emparé d’une arme du terroriste).

Les 10 et 11 janvier 2015, durant le week-end, de nombreuses marches blanches et manifestations (dont l’imposante marche à Paris du 11 janvier 2015) ont montré le niveau d’émotion des Français face à ces actes terribles et aussi de nos amis étrangers. Ces attentats furent suivis en France par de nombreux autres, en particulier le 13 novembre 2015 à Paris et le 14 juillet 2016 à Nice.

L’attentat de "Charlie Hebdo" n’était pas le premier de ce type en France, puisqu’il y a eu les assassinats commis par Merah en mars 2012 à Montauban et à Toulouse (notamment l’assassinat de très jeunes enfants juifs dans une école). Mais il fut sans doute le premier qui a fait vraiment comprendre que la France et même le monde allaient vivre une période de grande incertitude internationale au Moyen-Orient qui pouvait avoir des conséquences directes près de chez soi (encore le 3 janvier 2020 dans un parc à Villejuif, un nouvel assassinat terroriste).

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Parmi leurs derniers dessins, l’un, prémonitoire et provocateur, de Charb : « Toujours pas d’attentats en France : attendez ! On a jusqu’à la fin janvier pour présenter ses vœux… » et l’autre, d’Honoré : « Et surtout, la santé ! ».

Parmi les personnes complètement choquées, traumatisées, il y avait évidemment tous les proches des victimes, les rescapés, également ceux qui auraient dû se trouver parmi les victimes mais qui ont été absents pour une raison ou une autre (retard, autre réunion, etc.), notamment le médecin urgentiste Patrick Pelloux et les dessinateurs Luz et Willem. Et il faut aussi évoquer Michel Houellebecq.

Michel Houellebecq a été très touché par l’attentat de "Charlie Hebdo" qui a eu lieu le même jour que la sortie de son (à l’époque) dernier roman, "Soumission", qui fut annoncé depuis quelques semaines à grand renfort médiatique (comme toutes les sorties de romans de Houellebecq, peu fréquentes), et justement, ce 7 janvier 2015, le numéro 1177 de "Charlie Hebdo" sortait avec la une représentant Houellebecq caricaturé par Luz. Houellebecq était aussi à la matinale de France Inter (le 7 janvier 2015), au JT de la veille de David Pujadas sur France 2 (le 6 janvier 2015), etc. Il était partout. Le 7 janvier 2015, cela devait être "la journée Houllebecq".

"Soumission", c’est un roman très intéressant d’anticipation politique et religieuse. Plus un jeu qu’une prédiction, mais dont l’idée est très construite et cohérente, et surtout, très subtile et complexe. J’y reviendrai plus tard. Le roman parle d’une sorte d’hégémonie culturelle, cultuelle et surtout politique de l’islam. De quoi nourrir les peurs, renforcer la tension entre ceux qui ont peur de l’islam et les islamistes haineux qui en veulent aux incroyants. Bref, de l’huile sur le feu alors que l’incendie était déjà là. Au point de faire dire sur RTL, par Manuel Valls, le Premier Ministre de l’époque : « La France, ça n’est pas Michel Houellebecq, ça n’est pas l’intolérance, la haine et la peur. ».

Mais comme il l’a dit quelques jours plus tard dans un journal italien (les Italiens et les Allemands sont aussi friands de ses romans que les Français), Houellebecq n’est pas un politique, il n’est qu’un écrivain, il n’a pas à être utilisé pour allumer ni pour éteindre des feux, il écrit, avec sa passion, son écriture, son imagination.

Il est sans prétention politique ni religieuse, sa seule prétention est littéraire, artistique : « Parlons de liberté plutôt que de provocation. (…) Y a pas de liberté possible sans une dose de provocation. (…) Je ne peux pas me laisser dire : "vous êtes libre, d’accord, mais soyez responsable". Je ne veux pas qu’on dise ça. Il n’y a pas de limite à la liberté d’expression. Il y a zéro limite. (…) Il faut quand même que les gens comprennent qu’une fiction est une fiction. C’est une idée simple qui était encore comprise il y a assez peu de temps. Si elle n’est plus comprise… changeons de pays. (…) C’est le jugement de mes pairs qui importe le plus à mes yeux. Donc le jugement de Manuel Valls, je m’en fous un peu. Qu’il écrive deux ou trois romans, et on en reparlera. Chacun sa place. (…) Celui qui réussira à me récupérer, il n’est pas encore de ce monde. Qu’elle essaie. Let’s try. » (entretien avec Antoine de Caunes enregistré le 8 janvier 2015 et diffusé le 12 janvier 2015 sur Canal Plus).

La dernière phrase s’adressait implicitement à …Marine Le Pen. D’ailleurs, toujours dans son entretien avec Antoine de Caunes, il a lâché : « Une interprétation moyennement honnête du Coran ne pourrait aboutir au djihadisme. Il faut une interprétation très déshonnête du Coran pour aboutir au djihadisme. ».

Dans le "Nouvel Obs" du 14 janvier 2015, le journaliste Grégoire Leménager a raconté : « Même à la conférence de rédaction de "Charlie", ce mercredi 7 janvier (…), ça restait "le sujet de discussion du jour". Les gens étaient loin d’être d’accord. D’un côté Cabu, donc, qui "estimait que le livre servait la soupe au Front national". De l’autre Maris et Lançon, qui le trouvaient "très drôle". Et puis là-dessus, les tueurs. Fin de la discussion. (…) Dans les heures qui ont suivi, Houellebecq s’est évaporé. Comme si l’Histoire, avec sa grande kalach, l’avait balayé sur son passage. ».

Houellebecq fut touché aussi parce que dans cet attentat, il a perdu un ami, l’économiste Bernard Maris : « Oui [je suis Charlie], c’est la première fois de ma vie que quelqu’un que j’aimais se fait assassiner, quand même. » (entretien avec Antoine de Caunes sur Canal Plus).

Économiste plutôt "anti-libéral" qui faisait des chroniques régulières dans le journal satyrique ("Oncle Bernard") et qui intervenait dans les médias régulièrement (sur France Inter et aussi sur France 5), Bernard Maris avait trouvé en Michel Houellebecq le meilleur observateur du système économique actuel. Au point d’avoir sorti, l’année précédente, le 4 septembre 2014, un petit livre où il relisait Houellebecq dans le regard des grands économistes de l’histoire du monde (Marx, Keynes, etc.) : "Houellebecq économiste" (chez Flammarion) avec cette accroche : « Personne n’a comme Houellebecq l’intelligence du monde contemporain. ».

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Dans la quatrième de couverture, il est écrit : « Servitude, frustration, angoisse sous l’impitoyable "loi de l’offre et de la demande" ou celle de la "destruction créatrice" ; souffrance dans les eaux glacées du calcul égoïste et l’extension du domaine de la lutte qui conduira à la disparition de l’espèce… Tel est l’univers des héros houellebecquiens. Comme Balzac fut celui de la bourgeoisie conquérante et du capitalisme triomphant, Michel Houellebecq est le grand romancier de la main de fer du marché et du capitalisme à l’agonie. ».

Pour terminer ainsi : « Vous aimiez l’écrivain ? Il vous paraîtra encore plus grand sous ses habits d’économiste. Vous le détestiez ? Son respect du travail, des femmes, du lien amoureux, et son mépris pour le libéralisme et l’économie vous le feront aimer. ».

Dans ce livre, Bernard Maris a exprimé son admiration ainsi : « À ma connaissance, aucun écrivain n’est arrivé à saisir le malaise économique qui gangrène notre époque comme lui. (…) Personne n’a surpris cette petite musique économique, ce fond sonore de supermarché qui, de ses notes lancinantes et fades, pollue notre existence, ces acouphènes de la pensée quantifiante, gestion, management, placement, retraite, assurance, croissance, emploi, PIB, concurrence, publicité, compétitivité, commerce, exportations, qui tombent goutte-à-goutte sur notre tête et rongent notre cerveau au point de nous rendre fous. Car notre époque est folle dans sa prétention à masquer ce qui a torturé et torturera les hommes jusqu’à ce que l’humanité disparaisse (hypothèse houellebecquienne) : l’amour et la mort. ».

Et aussi : « Aucun romancier n’avait, jusqu’à lui, aussi bien perçu l’essence du capitalisme, fondée sur l’incertitude et l’angoisse. ».

Comme Houellebecq l’a dit, il n’est ni l’étendard de l’islamophobie ("Soumission" narre même le contraire, grand paradoxe !) ni celui de l’antilibéralisme (ses romans montrent des héros qui adorent les hypermarchés), il n’est qu’un simple observateur, bien placé, finement perspicace, avec un bon outil, son écriture, pour graver dans le marbre séculaire les perversions dérisoires de notre société, dont les attentats terroristes n’en sont, hélas, qu’un développement, horrible, dégueulasse, angoissant, parmi d’autres…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu

(Les trois dessins sont, respectivement, de Luz pour la couverture de "Charlie Hebdo", de Charb et d’Honoré).


Pour aller plus loin :
5 ans de Soumission.
Mosquée de Bayonne : non assistance à peuple en danger ?
La société de vigilance.
N’oublions pas le sacrifice du colonel Arnaud Beltrame !
Strasbourg : la France, du jaune au noir.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200107-charlie-hebdo.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/5-ans-de-soumission-220522

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/01/06/37919846.html


 

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15 décembre 2019 7 15 /12 /décembre /2019 03:18

« Je n’en veux à personne sauf à moi, quand je fais une erreur, je l’assume (…). J’ai réparé mon erreur et j’aimerais continuer à défendre et soutenir ce projet (…). Si mon erreur doit desservir la réforme, j’en tirerai les conséquences. (Jean-Paul Delevoye, "Le Monde", le 14 décembre 2019).


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Avec les grèves qui paralysent l'économie du pays, le gouvernement n’avait vraiment pas besoin de cette "affaire" (qui n’en est pas encore une). Le Monsieur Retraite universelle par point du gouvernement, Jean-Paul Delevoye, a fait amende honorable et a reconnu qu’il avait fait des omissions dans sa déclaration d’intérêts à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) déposée le 15 novembre 2019, et sa nouvelle déclaration déposée le 13 décembre 2019 fait état de 13 fonctions au lieu de 3 fonctions (parfois bénévoles) susceptibles d’être en conflit d’intérêts avec ses fonctions actuelles.

Je n’ai aucune raison de douter de l’honnêteté de Jean-Paul Delevoye. Si le soutien du Premier Ministre Édouard Philippe paraît évidemment partial (ce dernier a déclaré au journal "Le Parisien" le 14 décembre 2019 : « Je pense que la bonne foi de Jean-Paul Delevoye est totale. »), je me fie surtout au commentaire par exemple d’un homme comme Raymond Soubie, "vieux" conseiller social de Premier Ministre ou de Président de la République depuis plus d’une quarantaine d’années, qui exprime généralement sa pensée de manière franche et sans précaution, qui, le 11 décembre 2019 sur France 5, expliquait que l’honnêteté de Jean-Paul Delevoye était réelle et que les fonctions accessoires qu’il occupait ou occupe n’avaient qu’une relation très vague avec le projet de retraite universelle par points du gouvernement.

C’est vrai qu’avoir une fonction, même bénévole, dans un organisme du secteur des assurances peut immédiatement susciter le soupçon et l’anathème, tant justement les critiques contre le projet gouvernemental peuvent porter sur la ptentielle arrière-pensée cachée de faire une retraite complémentaire par capitalisation dont les compagnies d’assurance seraient les premières impliquées (et bénéficiaires peut-être). Mais dans cette idée-là, l’actuel président du conseil région des Hauts-de-France Xavier Bertrand serait interdit d’évoquer de réforme de retraites, puisqu’il était lui-même, à l’origine, un agent d’assurances. Or la position de présidentiable (un peu velléitaire) de ce dernier l’amène forcément à s’exprimer sur les retraites comme sur tout autre sujet national.

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Rappelons qui est Jean-Paul Delevoye (72 ans). Son parcours politique est particulièrement atypique. Il ne vient pas d’un grand corps de l’État et n’a pas eu une voie royale pour atteindre le gouvernement. Non, il était plutôt un élu local.

Chef d’une entreprise d’agroalimentaire, il fut élu conseiller municipal d’Avesnes-lès-Bapaume de 1974 à 1977, puis conseiller municipal de Bapaume de 1977 à 2014. Lorsque le maire de Bapaume est mort, il fut élu maire de Bapaume (et sans arrêt réélu), exactement du 29 mai 1982 au 4 avril 2014 (sauf lorsqu’il était ministre entre 2002 et 2004) ainsi que président de la communauté de communs de la région de Bapaume de 1992 à 2013. Parallèlement, il a été élu conseiller général du Pas-de-Calais de septembre 1980 à mars 2001, conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais de mars 1986 à 1992, député du Pas-de-Calais de mars 1986 à juin 1988 (à la proportionnelle) et sénateur du Pas-de-Calais du septembre 1992 à juin 2002 (réélu en septembre 2001). S’il a pu cumuler autant de mandats locaux en même temps, c’était parce que Bapaume est une petite commune (proche d’Arras) dont les mandats ne sont pas pris en compte par les lois contre le cumul jusqu’à très récemment.

Il fut en outre élu président de l’Association des maires de France, entre 1992 et 2002, fonction stratégique de réseautage avec les élus dont le dernier successeur est François Baroin (furent présidents de cette association notamment Édouard Herriot, Alain Poher, Michel Giraud, Daniel Hoeffel et Jacques Pélissard).

Comme on l’a vu aussi pour sa déclaration d’intérêts, il a multiplié les responsabilités. Au Sénat, il fut le président du groupe des sénateurs-maires. Il a reçu aussi la mission de faire un rapport sénatorial sur la "Cohésion sociale et territoire" en 1999, à une époque où l’on ne parlait pas encore de "territoires" pour parler de la province.

Élu RPR, il fut chargé par le Président Jacques Chirac de (re)conquérir la présidence du RPR en décembre 1999. La situation était la suivante : à la suite de la dissolution malheureuse du 21 avril 1997, le RPR s’est retrouvé dans l’opposition le 1er juin 1997. Résultat, Alain Juppé, Premier Ministre sortant et président du RPR, a démissionné de la présidence du RPR. Aux assises extraordinaires du 6 juillet 1997 (l’équivalent d'un congrès), Philippe Séguin fut élu président du RPR par 78,9% des cadres du parti. Philippe Séguin a fait adopter aux assises extraordinaires du 1er février 1998 le principe de l’élection du président du RPR par l’ensemble des militants. La première élection a eu lieu le 13 décembre 1998, Philippe Séguin fut réélu président du RPR très largement, par 95,1% de tous les adhérents du RPR. Alors tête de liste aux élections européennes du 13 juin 1999, Philippe Séguin a démissionné de la présidence du RPR le 16 avril 1999 car opposé au Traité d’Amsterdam. Nicolas Sarkozy (proche d’Édouard Balladur), secrétaire général depuis le 1er février 1998, est devenu le président par intérim et a mené la liste RPR (qui fut dépassée de peu par la liste de Charles Pasqua). Considéré comme responsable de cet échec, Nicolas Sarkozy a alors renoncé à se porter candidat à la présidence du RPR.

Les résultats furent très décevants pour Jean-Paul Delevoye (et les chiraquiens). Au premier tour du 20 novembre 1999, Jean-Paul Delevoye est arrivé en tête avec 35,3% des voix, mais il fut talonné par Michèle Alliot-Marie, candidate indépendante, avec 31,2% et qui a recueilli le soutien pour le second tour de deux autres candidats du premier tour : François Fillon (proche de Philippe Séguin) qui a eu 24,6% et Patrick Devedjian (en "ticket" avec Jean-François Copé) qui a eu 8,9%. Au second tour du 4 décembre 1999, sans réserve de voix, Jean-Paul Delevoye fut battu avec seulement 37,3% face à Michèle Alliot-Marie 62,7%. Cet échec a étonné, d’une part, parce que Jean-Paul Delevoye avait le soutien de Jacques Chirac et Alain Juppé, et d’autre part, parce que Michèle Alliot-Marie, au premier tour, n’avait aucun soutien de barons du RPR (on imaginait plutôt un second tour chiraquiens contre séguinistes qui était le clivage RPR de l’époque après la rivalité chiraco-balladurienne).

Jean-Paul Delevoye fut cependant récompensé de son chiraquisme lors du retour de la droite au pouvoir en 2002. Il fut nommé Ministre de la Fonction publique, de la Réforme de l’État et de l’Aménagement du Territoire du 7 mai 2002 au 30 mars 2004, dans les deux premiers gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Il lança la réforme des retraites des fonctionnaires (parallèlement à la réforme Fillon) et la réforme de l’ENA.

Ensuite, il quitta le gouvernement car il fut nommé à des postes prestigieux de la République dont la qualité essentielle de l’occupant doit être d’être neutre et consensuel. Succédant à Bernard Stasi, Jean-Paul Delevoye fut en effet, nommé par Jacques Chirac, Médiateur de la République du 13 avril 2004 au 22 juin 2011 (cette fonction fut transformée en Défenseur des droits, attribuée à Dominique Baudis), puis, il fut choisi comme Président du Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) du 16 octobre 2010 au 1er décembre 2015.

En mars 2014, ne se présentant pas à sa réélection à la mairie de Bapaume, il a soutenu le candidat PS (qui a gagné), ce qui l’a fait quitter l’UMP. Deux années plus tard, en 2016, Jean-Paul Delevoye est réapparu dans le débat politique, cette fois-ci comme le précieux allié du candidat Emmanuel Macron, avec une fonction stratégique : président de la commission des investitures pour les élections législatives de juin 2017. Cette fonction était cruciale puisque de très nombreux candidats choisis par cette commission, parfois inconnus des électeurs et même sans expérience politique, furent élus députés à la suite de l’élection d’Emmanuel Macron. Des députés LR sortants se sont retrouvés en position très difficile de devoir quémander une investiture En Marche auprès de leur ancien compagnon du RPR ou de l’UMP, ce qui explique pourquoi, aujourd’hui, LR est peu indulgent vis-à-vis de Jean-Paul Delevoye.

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Au début du nouveau quinquennat, Jean-Paul Delevoye fut officiellement chargé de préparer la réforme des retraites et de diriger les concertations avec les partenaires sociaux, tâche dont il maîtrisait bien les contours et les difficultés. Il fut ainsi nommé au conseil des ministres du 14 septembre 2017 Haut-commissaire de la Réforme des retraites, et il intégra finalement le gouvernement le 3 septembre 2019 avec le titre de Haut-commissaire aux Retraites. C’est parce qu’il est désormais membre du gouvernement qu’il doit remplir une déclaration de patrimoine et une déclaration d’intérêts au nom de la déontologie édictée depuis l’affaire Cahuzac.

Alors qu’il est resté finalement toujours dans les coulisses de la vie politique depuis le début de sa carrière, Jean-Paul Delevoye s’est retrouvé dans la lumière des feux de l’actualité avec la réforme des retraites. Ses déclarations parfois maladroites ces derniers mois ont semé le doute sur la clarté de la vision du gouvernement et même sur ses hésitations et sa détermination.

On pourrait lui reprocher de cumuler sa rémunération de haut-commissaire avec sa retraite du régime général (hors retraite parlementaire), comme l’a signalé en exclusivité "La Lettre A" le 10 septembre 2019, tout en mentionnant que la loi l’autorisait. C’est juste que pour l’auteur d’un changement radical du système de retraites, le fait de profiter au mieux de l’ancien système peut prêter à des critiques fondées seulement sur un aspect moral mais en aucun cas sur un aspect juridique.

Mais c’est le contenu de sa déclaration d’intérêts qui fait surtout polémique. Même si c’est de bonne guerre, le fait que l’opposition s’empare de ce sujet pour discréditer le projet de retraite universelle par points n’est pas très constructif mais cela risque de devenir un véritable poids pour promouvoir la réforme alors que son expérience, sa personnalité (plutôt consensuelle) et ses compétences étaient censées en faire un atout décisif dans la "bataille" actuelle entre le gouvernement et les syndicats.

La bonne foi de Jean-Paul Delevoye est difficile à remettre en cause car dès qu’il a vu son erreur (ou ses erreurs), il a immédiatement réagi (ce qui est rare, même de nos jours), d’abord en annonçant dès le 9 décembre 2019 sa démission des fonctions contestées, et surtout en s’engageant à rembourser toutes les sommes qu’il avait perçues au titre de ces fonctions diverses et variées. Qu’il soit un collectionneur de fonctions semble un fait, qu’elles soient bénévoles ou rémunératrices, mais sa volonté de servir avant tout la réforme des retraites est elle aussi un fait.

Le Premier Ministre Édouard Philippe est dans son rôle en le soutenant, ce serait particulièrement ingrat de sa part de le pousser vers la sortie d’autant plus que la présence de Jean-Paul Delevoye reste, à mon avis, nécessaire dans le dispositif de la réforme. En revanche, Jean-Paul Delevoye est lucide et a conscience que sa présence au gouvernement pourrait maintenant faire plus de mal que de bien.

L’élément déterminant ne sera peut-être pas politique mais judiciaire : une action a été initiée par la HATVP auprès de la justice. Si celle-ci répondait favorablement en ouvrant une enquête préliminaire, Jean-Paul Delevoye se retrouverait dans le même cas que François Bayrou, Sylvie Goulard ou Richard Ferrand (mais pas dans le cas de François de Rugy même si, à la fin, ça risque de finir de la même manière). Sa présence au gouvernement serait alors particulièrement contestée par l’opposition et serait un point de contestation qui polluerait la réforme des retraites elle-même. Il est parfois des sacrifices à envisager pour ce qu’on peut juger comme l’intérêt national.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 décembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean-Paul Delevoye.
Édouard Philippe sur les retraites : déterminé mais pas fermé.
François de Rugy.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191214-delevoye.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-francoisderugysation-de-jean-219996

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/12/15/37867355.html



 

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13 décembre 2019 5 13 /12 /décembre /2019 03:15

« Je suis totalement déterminé à mener à bien cette transformation, parce que je la crois profondément juste. Juste pour les plus fragiles. Juste pour des millions de femmes. Juste pour nos enfants. Je ne mésestime pas la complexité de la réforme et j’entends ceux qui me demandent de l’expliquer simplement. » (Édouard Philippe, le 11 décembre 2019).



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Ce sera sans doute la phrase-choc qui restera de ce gouvernement. Après avoir présenté son projet de retraite universelle par points au Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) à midi et au Sénat dans l’après-midi du mercredi 11 décembre 2019, le Premier Ministre Édouard Philippe a poursuivi sa campagne d’explication au journal de 20 heures sur TF1. Alain Juppé avait dit qu’il était droit dans ses bottes, et Édouard Philippe, lui, se déclare aujourd’hui déterminé, ferme mais pas fermé.

On ne peut douter de la sincérité d’Édouard Philippe. Incontestablement, il est un homme d’État. Il est d’une intelligence rapide, il a une grande capacité de travail, il a un grand sens politique, et surtout, il s’exprime extrêmement bien, il choisit ses mots, il porte une attention minutieuse à la formulation de ses messages, on le voit assez bien lorsqu’il répond à l’Assemblée Nationale, parfois interpellé sans ménagement, il sait toujours dépassionner les discussions et surtout, il sait choisir ses mots pour éviter toute vaine polémique, toute erreur d’interprétation, toute inutile stigmatisation.

Alors, une fois ce constat fait, certains pensent qu’il est capable de faire dans la provocation avec son projet de réforme des retraites. Un exemple parmi d’autres : dans son discours du 11 décembre 2019, qui, à ce jour, semble être le discours le plus important du quinquennat en cours, il a insisté sur sa méthode pacifique.

Ainsi, il a expliqué : « Je ne veux pas (…) entrer dans la logique du rapport de forces. Je ne veux pas de la rhétorique guerrière, je ne veux pas entrer dans ce rapport de forces. ». Plus loin, il a martelé : « La question n’est pas de savoir si le gouvernement va tenir, si certains syndicats vont gagner, si d’autres vont perdre. Il n’y aura ni vainqueur ni vaincu. Nous voulons que tous les Français gardent la tête haute, et qu’ils se rassemblent autour des trois principes d’universalité, d’équité et de responsabilité qui forment le cœur de notre projet. ». Ce type de discours se veut consensuel. Mais quand il a développé son projet, il a affirmé, en contradiction avec les "ni vainqueur ni vaincu" : « Les femmes seront les grandes gagnantes du système universel. ».

Certes, c’est un petit détail sémantique, mais pour un homme qui pèse et soupèse tous ses mots, c’est étonnant. Sinon faire une sorte de provocation pour bien indiquer la détermination du gouvernement.

Ainsi des régimes spéciaux. Après tout, la SNCF n’aura bientôt plus de régime spécial : dès l’année prochaine, les nouveaux embauchés n’auront plus de "statut" et donc, plus de retraite spécial. Pourquoi vouloir donc faire une transition pour les générations nées en 1985 et après alors que, de toute façon, au fil des années, le régime spécial de la SNCF s’estompera ? Le coût économique des grèves vaut-il la détermination politique ? Je ne dirais pas la même chose pour d’autres régimes spéciaux, comme celui de la RATP qui garde, elle, son statut à ce jour.

Autre provocation, le calendrier proposé : le projet sera soumis au conseil des ministres du 22 janvier 2020, puis au Parlement à la fin du mois de février 2020, c’est-à-dire à deux semaines des élections municipales. C’est casse-cou mais courageux, puisque la majorité est donc prête à assumer devant les électeurs cette réforme. On peut aussi rappeler une autre mesure casse-cou courageuse : la hausse de la TVA décidée par Nicolas Sarkozy le 29 janvier 2012 (TVA sociale), à trois mois de l’élection présidentielle : courageuse mais suicidaire !

La vraie provocation, selon certains commentateurs, c’était d’évoquer l’âge d’équilibre à 64 ans pour 2027, avec un commencement progressif de cette idée dès 2022, afin de retrouver un système à l’équilibre budgétaire. Laurent Berger, patron de la CFDT, ainsi que d’autres syndicats réformistes (l’UNSA, la CFTC, la CGC, etc.) avaient clairement annoncé que c’était la "ligne rouge". Elle a été franchie, et donc, les syndicats réformistes rejoignent également le "mouvement" le mardi 17 décembre 2019.

Édouard Philippe aurait-il pu séparer les deux (réforme systémique et réforme paramétrique) ? Évidemment, non ! Il a au contraire voulu mettre tout à plat, qu’on ne dise pas : oui mais demain, on augmentera l’âge légal de départ à la retraite.

Cela, sur la forme. Selon des indiscrétions, et selon notamment l’excellent journaliste économique Dominique Seux (des "Les Échos" et chroniqueur sur France Inter), le dîner de la majorité le mardi 10 décembre 2019 aurait montré le clivage suivant : Richard Ferrand, François Bayrou, Christophe Castaner, etc. auraient plaidé pour élaguer tout ce qui était paramétrique pour ne pas rendre illisible la réforme systémique. En face, Édouard Philippe était déterminé à maintenir cet âge d’équilibre. Avec le soutien du Président Emmanuel Macron, mais le silence des ministres ex-LR : Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu… Gérald Darmanin, au sens politique très aigu, estimait qu’il valait mieux ne pas s’occuper du déficit dans un premier temps pour mieux faire accepter la réforme. Blâmés (ou briefés) par leur patron quelques jours auparavant, ils se sont tus.

À l’origine, Édouard Philippe n’était d’ailleurs pas forcément convaincu de la pertinence d’une réforme systémique. Pour lui, le principal est d’éviter que le système soit toujours déficitaire. Les premières mesures entreront en application en 2022, c’est-à-dire à la fin du quinquennat. Il n’était pas question pour Édouard Philippe, qui considère que les finances publiques doivent être gérées rigoureusement, de quitter Matignon en laissant la patate chaude à un successeur. Un mélange de rigueur et sans doute aussi d’orgueil : Antoine Pinay est toujours vivant !

Sur le fond, cela ne fait pas de doute que l’idée d’un âge d’équilibre est astucieuse à la fois politiquement et socialement. Tant que le rapport entre nombre d’actifs qui cotisent et nombre de retraités qui sont pensionnés dégringole, un système par répartition ne peut pas tenir si on ne règle pas quelques paramètres. Le pire, en France, c’est que l’âge légal de la retraite était à 65 ans avant 1983 à une époque où le temps moyen de la retraite était dix ans moins long qu’aujourd’hui.

Ce n’est pas parce qu’il y a eu au pouvoir, il y a près de quarante ans, un irresponsable démagogue qui ne comprenait rien à l’économie (François Mitterrand le reconnaissait volontiers) qu’il faudrait que les Français soient sans arrêt à faire payer aux générations futures les pensions des retraités actuels, par une dette accrue par ce déficit. De plus, tous les pays comparables au nôtre en sont plutôt à la retraite à 67 ans. La France est à 62 ans et le choix d’utiliser la notion d’âge d’équilibre (âge pivot) permet de laisser la liberté de prendre sa retraite entre 62 et 64 ans, sous condition d’avoir une pension moins élevée.

Du reste, l’âge moyen de départ à la retraite en France est de 63,6 ans (selon le dernier rapport du COR publié le 21 novembre 2019), ce qui signifie que l’âge de 64 ans est à peu près déjà adopté en moyenne par l’ensemble des Français, souvent parce que l’accès au marché du travail se fait de plus en plus tardivement et qu’il y a un nombre minimal d’années de cotisation.

Le problème souligné par les syndicats est que le taux de chômage des seniors (au-dessus de 55 ans) est particulièrement élevé (autour de 50%) et donc, tant que les seniors n’auront pas la possibilité de réellement travailler tardivement, le recul de l’âge légal de la retraite n’a pas beaucoup de sens, entre l’assurance-chômage ou la pension de retraite, ce sera toujours, in fine, une prestation sociale qui leur sera versée.

Faut-il aussi rappeler la réforme des retraites de Marisol Touraine en 2014, qui, sans en avoir fait une grande publicité, fait actuellement repousser l’âge de la retraite par l’effet mécanique d’un allongement de la durée de cotisation pour l’obtention d’une retraite à taux plein, à savoir d’un trimestre tous les trois ans de 2020 à 2035, pour atteindre 43 ans de cotisations pour les générations nées en 1973 et après ?

L’avant-dernière réforme des retraites, celle d’Éric Woerth en 2010, a fait reculer l’âge légal de départ à la retraite de deux ans, à 62 ans, et l’âge de départ à la retraite à taux plein à 67 ans en 2022, tout en allongeant la durée de cotisation à 41,5 ans pour les générations nées en 1956 et après.

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Certains disent aujourd’hui qu’il faut absolument que le gouvernement se réconcilie avec la CFDT. Comme l’histoire de l’âge d’équilibre est une ligne rouge des deux côtés, c’est difficile d’imaginer une réconciliation. Et d’ailleurs, gageons que Laurent Berger soit plutôt soulagé d’avoir une raison de faire grève aujourd’hui, car sa base n’aurait jamais compris qu’il puisse être du côté du gouvernement pour une telle réforme. Premier syndicat de France, ce titre lui serait alors très provisoire au profit de la CGT qui, elle, s’est pleinement mobilisée depuis le 5 décembre 2019.

La réforme ne serait pas basée sur la justice sociale ? Il faudra demander aux agriculteurs et aux petits commerçants et à plein d’autres professions qui ont des pensions très faibles. En mettant le minimum retraite à 85% du SMIC pour une carrière complète, on revalorise massivement de nombreux retraités tombés dans la précarité. Aucun syndicat ne semble apprécier une telle mesure. Certes, elle aurait pu être prise sans changer le système actuel.

L’une des mesures les plus sociales de la réforme présentée le 11 décembre 2019, c’est aussi une mesure "anti-riches" : « Jusqu’à 120 000 euros de revenus annuels, tout le monde cotisera au même taux, pour s’ouvrir des droits dans la limite de ce montant. Et au-delà de ce montant, les plus riches paieront une cotisation de solidarité plus élevée qu’aujourd’hui, qui financera, non pas des droits supplémentaires pour eux, mais des mesures de solidarité pour tout le monde. ». Ce n’est pas très clair, est-ce seulement la surcotisation qui ne leur donnera pas de droits supplémentaires (de points) ou est-ce qu’ils n’auront plus de droits acquis à partir des 120 000 euros de base ? Si c’est le cas, probablement qu’il faudra imaginer un système complémentaire par capitalisation.

Jouer sur les deux n’est d’ailleurs pas stupide. Le système par répartition est essentiel pour des raisons à la fois de principe et de sécurité pour tous : solidarité entre générations et surtout, protection de la valeur des pensions. Par capitalisation, le risque est que tout l’argent investi soit réduit à néant au bout d’une carrière en raison de crises boursières, de spéculateurs véreux, et d’autres accidents financiers. Assurer une grande part des pensions de retraite par répartition reste donc une véritable protection sociale pour tous les futurs pensionnés et c’est donc une priorité nationale.

En revanche, l’absence de fonds de pensions français est un handicap économique et financier dans la mondialisation. Pourquoi ? Parce que les fonds de pension gèrent des montants gigantesques et ont donc une force de frappe financière très imposante. Or, lorsqu’il y a des grandes entreprises françaises à racheter, les capitaux français ne sont pas aux rendez-vous, et seuls, des fonds de pension étrangers peuvent les acquérir. Le maintien dans l’économie nationale de certains fleurons industriels exigerait ainsi la création de fonds de pension français, utilisés de façon complémentaire au système par répartition qui doit rester le principe général. Dire ensuite que tout le monde ne pourra pas cotiser pour une retraite complémentaire par capitalisation est une évidence. Mais l’idée n’est pas de la rendre indispensable (au système par répartition de s’autosuffire le cas échéant), mais la création de fonds de pension pouvant concurrencer les fonds étrangers quand il s’agit de sauver une industrie française (que ceux-ci soient financés que par des "riches" est en fait une lapalissade et très anecdotique).

Les syndicats et l’opposition de type PS, FI, RN, ont fortement communiqué leur opposition au système par points présenté par Édouard Philippe avec pour principal argument que ce ne serait pas un système juste socialement (alors que c’est le maître mot du Premier Ministre tout au long de son discours).

Et pourtant, du côté de l’opposition de type LR, le principal argument pour s’opposer au projet est que personne ne connaît son coût, craignant que toutes les concessions aux syndicats sur la transition se chiffrent par milliards.

C’est intéressant d’analyser ces deux types de discours, car finalement, ils sont totalement contradictoires. Soit le système est très social et donc très coûteux, soit il n’est pas social du tout et pour le coup (pour le coût), il ne pèsera pas sur les finances publiques.

Ce qui manque toutefois à cette réforme et en serait complémentaire, c’est une véritable politique visant à encourager la natalité. Plus il y aura d’actifs dans trente ans, plus le système des retraites par répartition sera pérennisé. Les mesures qui récompensent le premier enfant au lieu seulement du troisième sont en fait peu incitatives. Dans le système actuel, chaque enfant permet de réduire de deux ans la durée de cotisation de la mère. Et il y a un abondement de 10% pour chacun des deux parents lorsqu’il y a au moins trois enfants. Le système proposé attribue un abondement de 5% pour l’un des deux parents dès le premier enfant (et 5% pour chaque enfant supplémentaire). Mais il n’y a plus de diminution de la durée de cotisation. Cette politique nataliste ne doit pas seulement se décliner avec l’assurance vieillesse, mais aussi avec les allocations familiales.

Plus généralement, c’est bien d’un pari qu’il s’agit. D’ailleurs, le mot a été repris par le Premier Ministre sur TF1, il fait le pari de réussir cette réforme. Là aussi, cela pourrait être interprété comme une provocation. Il joue et pense gagner. On revient à la logique d’affrontement dont il disait pourtant refuser le cadre. D’un pari, car il est bien compliqué d’imaginer comment un système, ancien ou nouveau, va évoluer financièrement dans les cinquante prochaines années. Certes, on peut avoir une petite idée de la démographie à moyen terme, mais il est complètement illusoire de supposer un taux de croissance annuel du PIB, par exemple, de ne pas prendre en compte des crises financières qu’il est difficile précisément d’anticiper (comme celle de 2008). Il y a donc une part d’incertitude, un pari pour l’avenir. Qu’on fasse quelque chose ou rien, d’ailleurs.

Je termine enfin sur un sujet qui me paraît important et qui a de quoi faire râler les enseignants. Curieusement, au-delà de Jean-Paul Delevoye (Réforme des retraites) et Agnès Buzyn (Solidarités et Santé), Jean-Michel Blanquer (Éducation nationale et Jeunesse) est l’un des ministres les plus impliqués dans la réforme des retraites. Pourquoi ? Parce que le système par points proposé aurait un effet dévastateur sur le montant de la pension des futurs enseignants retraités. La cause en est assez simple : à cause des deux mois de vacances scolaires supplémentaires, les enseignants sont en fait payés dix mois par an, répartis sur douze mois. Une revalorisation s’imposerait donc, selon le gouvernement.

Mais ce qui est très humiliant (sur le principe, parce que sur la forme, on pourrait aussi contester ; la CGT par exemple rappelait que les enseignants n’attendraient pas dix ans pour voir leur traitement revalorisé), c’est qu’on veuille revaloriser les salaires des profs uniquement à cause de la réforme des retraites. Alors que c’est, en lui-même, un sujet essentiel. Sur le dernier demi-siècle, il n’y a eu réellement qu’une revalorisation notable, c’était sous le gouvernement de Michel Rocard qui avait fait de l’éducation le point crucial de sa politique sociale (tout part de l’école). La moindre des choses serait de renforcer l’attractivité de ce métier qui devient de plus en plus compliqué et qui attire de moins en moins de talents. Là encore, la comparaison avec l’étranger est peu flatteuse pour la France. Il aurait fallu découpler l’idée d’une revalorisation avec les conséquences de la réforme des retraites sur les enseignants.

Si les syndicats sont quasi-unanimement désormais opposés à la réforme du gouvernement, c’est moins certain pour le peuple dans son ensemble. Un sondage réalisé par Elabe pour BFM-TV, publié dans la soirée du 11 décembre 2019, avait évalué que 50% des sondés soutenaient une telle réforme et 49% la rejetaient. La bataille de "l’opinion publique" n’est donc pas forcément "perdue" pour le gouvernement (en gardant une expression guerrière).

Il reste que pour les vacances de Noël, ceux qui voudront se déplacer auraient intérêt à posséder une automobile …ou à enrichir des plateformes numériques comme Blablacar ou Uber ! Nous ne sommes plus en 1995…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 décembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Édouard Philippe sur les retraites : déterminé mais pas fermé.
Les détails du projet de retraite universelle par points annoncé par Édouard Philippe le 11 décembre 2019.
Discours d’Édouard Philippe le 11 décembre 2019 au CESE (texte intégral).
Discours d’Édouard Philippe le 12 septembre 2019 au CESE (texte intégral).
Rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) du 21 novembre 2019 (à télécharger).
La retraite, comme l’emploi, source d’anxiété extrême.
Grèves contre la réforme des retraites : le début de l’hallali ?
Rapport de Jean-Paul Delevoye sur la réforme des retraites remis le 18 juillet 2019 : "création d’un système universel de retraite" (à télécharger).
Faut-il encore toucher aux retraites ?
Le statut de la SNCF.
Programme du candidat Emmanuel Macron présenté le 2 mars 2017 (à télécharger).
La génération du baby-boom.
Bayrou et la retraite à la carte.
Préliminaire pour les retraites.
Peut-on dire n’importe quoi ?
La colère des Français.
Le livre blanc des retraites publié le 24 avril 1991.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191212-edouard-philippe-retraites.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/edouard-philippe-sur-les-retraites-219941

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/12/12/37859728.html




 

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26 novembre 2019 2 26 /11 /novembre /2019 03:05

« Aujourd’hui l’eau a baissé, les poissons ont disparu, une mousse glaireuse et stagnante dit la victoire du détergent sur la nature. » (Daniel Pennac, "Chagrin d’école", 2007).


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Le maire de Pau et président du MoDem François Bayrou n’a pas beaucoup de "chance". Il y a quelques semaines, le 5 novembre 2019, la presse a appris qu’il était convoqué par les juges pour le 6 décembre 2019 ("aux fins de mise en examen" selon "Le Monde"). La proximité du 5 décembre 2019 va-t-elle permettre à l’information de ne pas avoir un retentissant ? Probablement pas. François Bayrou est encore une personnalité politique majeure dans la vie politique, et plus encore dans la Macronie.

Il n’a pas de chance car avec Emmanuel Macron, tout son combat politique depuis 2002, depuis qu’il a voulu l’indépendance du centre et qui voulait rassembler les Français, autant la droite que la gauche, a trouvé une issue politiquement gagnante. François Bayrou est maintenant écouté, non seulement par le pouvoir (évidemment) mais aussi par l’opposition LR, ses anciens partenaires rivaux qui n’hésitaient pas à se moquer de lui.

Lui fait partie maintenant d’un ensemble qui a fait 22,4% des voix aux élections européennes de mai 2019 (LREM, MoDem, Mouvement radical et partenaires), eux, LR, ont fait seulement 8,5%. Il y a dix ans, aux élections européennes de juin 2009, l’UMP faisait 27,9% et le MoDem seulement 8,5% ! À fronts renversés. Les écologistes, d’ailleurs, en juin 2009, ont fait 16,3%, plus qu’en mai 2019 avec 13,5% dont le score n’est donc pas vraiment un "exploit".

François Bayrou, le farouche intègre, sur le point de défendre une loi sur la moralisation, l’imposant Ministre d’État, Ministre de la Justice en mai 2017, a dû démissionner le mois d’après, car Sylvie Goulard avait démissionné pour la même cause, le risque d’une mise en examen pour l’affaire des collaborateurs des députés européens MoDem. Sylvie Goulard a néanmoins tenté (sans succès) de se faire accepter à la Commission Européenne il y a quelques semaines. François Bayrou, lui, a dû se replier dans sa mairie de Pau, conquise après beaucoup de difficultés au fil des élections (son élection n’en fut que plus méritante, en mars 2014, mais cela signifie surtout que sa réélection n’est pas forcément gagnée d’avance, s’il se représente).

François Bayrou aura eu raison avant beaucoup de monde sur beaucoup de choses. C’était lui qui, dès sa campagne présidentielle de 2002, avait alerté sur la dette immense de l’État, sur les déficits qu’il était temps de réduire. C’était lui qui, dans sa campagne présidentielle de 2007, au prix d’un certain populisme qu’on a retrouvé aussi chez Emmanuel Macron durant sa campagne de 2017, avait rejeté les deux partis gouvernementaux, PS et UMP, pour demander la fin des faux clivages (à l’époque, le FN ne valait qu’un électeur sur dix).

Au moment où ses idées commençaient à triompher, au moment où le MoDem était le troisième parti parlementaire, devançant nettement le groupe socialiste, François Bayrou a dû s’éclipser par la mauvaise porte, celle de l’affaire judiciaire. Il a été écouté par les juges le 11 septembre 2019, et convoqué encore le 6 décembre 2019.

Déjà, Michel Mercier a été mis en examen le 22 novembre 2019. Il n’est pas peut-être beaucoup connu du grand public, mais il était un homme clef de l’UDF et du MoDem, trésorier national, et sénateur lyonnais (il a même cherché à conquérir la mairie de Lyon, et il fut président du conseil général du Rhône), et surtout, il présente la curiosité politique d’avoir été le seul ministre du MoDem sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, Ministre de la Justice, lui aussi.

De quoi s’agit-il ? Il s’agirait d’emplois illégaux. Des collaborateurs de députés européens n’auraient pas travaillé pour leur parlementaire employeur mais pour leur parti, ici le MoDem, mais une autre affaire concerne aussi le parti de Marine Le Pen.

Il faut savoir que le MoDem et le FN/RN sont des PME de la vie politique, à comparer aux grands groupes qu’étaient LR et le PS, mais ceux-ci sont comme le furent Manufrance, ou encore Creusot-Loire, en voie de disparition. Quant à LREM, c’est une start-up qui a réussi, un peu un facebook de la vie politique française.

Que ce soient des vieilles entreprises traditionnelles, ou des toutes nouvelles sur le marché, les grandes entreprises de la vie politique, celles qui ont de très nombreux parlementaires (plusieurs dizaines voire centaines de parlementaires), n’ont pas beaucoup de problème d’argent : les dotations de l’État peuvent leur assurer, qu’ils soient dans l’opposition ou, mieux, dans la majorité, des moyens de fonctionnement notables.

Lorsque la grande entreprise s’écroule, cela fait par exemple la vente du siège historique du PS, rue de Solferino, pour une ville de banlieue (moins chère). A contrario, le MoDem, qui n’avait au mieux que quelques députés, quelques députés européens et à peine plus de sénateurs, a trouvé de nouvelles ressources financières avec l’élection de plusieurs dizaines de nouveaux députés MoDem en juin 2017, et c’est tant mieux pour lui. La PME pourrait se transformer en grande entreprise, si l’essai de 2017 était transformé en 2022.

L’absence de nombreux parlementaires pendant longtemps a fait que les moyens financiers de subsistance des partis PME étaient faibles, notamment pour recruter leurs permanents. La tentation était donc forte que ces permanents pussent être payés par d’autres employeurs que le parti lui-même.

Ne préjugeant de rien et insistant sur la présomption d’innocence, je ne sais évidemment pas ce qu’il en est du MoDem ni du FN/RN. Avant toutes les lois sur le financement de la vie politique, les partis, même mastodontes, n’hésitaient pas à avoir des permanents payés non pas sur un Parlement Européen (qui n’existait pas encore), mais carrément des grandes entreprises vaguement publiques et en tout cas, fournisseurs de l’État. On appelait cela des "emplois fictifs".

Fictifs dans la mesure où un employé de cette entité pouvait ne pas travailler pour elle mais pour son parti. Les lois de financement ont à la fois interdit tout argent provenant d’une entreprise privée (ou publique), mais en contrepartie, l’État finançait une grande partie du fonctionnement des grands partis parlementaires, au prorata du nombre de voix et du nombre de parlementaires (un savant calcul, qui a évolué). Les grands partis pouvaient donc se permettre de se retrouver dans la loi, mais les partis moyens, les PME, ceux qui aspiraient à devenir gros tout en étant dans les faits des petits partis, n’avaient pas le financement public pour un fonctionnement selon leurs ambitions politiques. Résultat, la tentation de trouver toutes sortes d’astuces était grande. Celle des faux collaborateurs parlementaires qui étaient des vrais permanents de parti en était une.

Il faut rappeler aussi qu’on revient de loin. Un scandale avait éclaté en automne 1995 sur le fait que des collaborateurs de ministres, des chauffeurs notamment, étaient en fait payés non pas sur le budget du ministère desdits ministres, mais sur d’autres ministères, ils étaient des agents affectés autrement. Au sein même de l’État, celui qui fixe les règles, c’était encore la pagaille il y a vingt-cinq ans !

De même, la fameuse affaire des emplois fictifs de la ville de Paris, qui a coûté l’Élysée à Alain Juppé et rendu pénible la fin de la carrière politique de Jacques Chirac, tous les deux condamnés par la justice, était sur le même principe (après les premières lois sur le financement de la vie politique). Des personnes recrutées par la ville de Paris (il y a plus d’agents de la ville de Paris que de fonctionnaires européens à Bruxelles, qu’on se le dise !), pouvaient travailler en fait pour le RPR ou pour les campagnes électorales de Jacques Chirac lui-même.

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Dans l’histoire qui semble toucher tant le FN/RN que le MoDem, il s’agit de députés européens. François Fillon, lui, député national, a été touché par le fait que sa femme, officiellement sa collaboratrice parlementaire, n’en aurait pas été une (l’affaire n’est pas encore jugée, enfin, elle n’est pas encore jugée par la justice, car pour ce qui est des électeurs, ils l’ont jugée et l’ont jugée sévèrement, au point de renvoyer dès le premier tour le candidat qui était pourtant le favori de 2017 quelques jours avant que l’affaire n’éclatât).

On peut donc trouver des histoires avec des députés nationaux, sauf que… dans la réalité, cela ne se passe pas ainsi. Pourquoi ? Parce que les députés nationaux, élus au scrutin majoritaire, ont absolument besoin de leurs collaborateurs parlementaires, que ce soit à Paris pour faire la loi que dans sa circonscription pour être à l’écoute de la population (dans les permanences locales des parlementaires, au menu, l’emploi, le logement, la santé). Ne pas utiliser toute sa force de frappe de parlementaire, ce serait quasiment suicidaire pour le député (absent à Paris, absent en circonscription), sa réélection serait fortement compromise. D’ailleurs, c’est plutôt l’inverse, les députés se plaignent de ne pas avoir assez de collaborateurs pour assurer correctement leurs deux rôles nationaux (en dehors d’être des assistants sociaux dans leur circonscription) : faire la loi et contrôler l’exécutif.

Seules exceptions, impossible aujourd’hui (depuis 2017 et la loi sur le non-cumul des mandats), lorsque le député était également le chef d’un exécutif (mairie, intercommunalité, conseil général ou régional), il bénéficiait alors d’un staff, d’un cabinet, d’un secrétariat et d’une force de frappe indépendante de ses collaborateurs parlementaires, ce qui lui permettant de s’en passer sans réduire son activité de parlementaire. Comme il avait "droit" à ces collaborateurs, il pouvait alors distribuer ces emplois comme on distribuait des faveurs, à des proches, à des futurs obligés, etc., mais très rarement pour "servir" de permanents à leur parti respectif (qui ont besoin de stabilité dans leur organisation interne, or, si le député perdait son mandat exécutif, son parti perdrait son permanent, etc.).

Et c’est par cela que je souhaite terminer cet article. Si l’on écoute le témoignage de quelques députés européens, j’ai l’exemple de Corinne Lepage qui s’est fait élire députée européenne sur la liste du MoDem, mais c’est valable pour tous les élus, la personne qui a été élue sur une liste est redevable de son siège à son parti. C’est le principe du scrutin proportionnel : à part les deux ou trois premiers de la liste (ou même seulement la tête de liste), les autres candidats qui seraient élus ne le sont pas à leur mérite personnel mais à leur capacité à s’être bien positionnés dans l’ordre de la liste.

Il est donc facile d’imposer à ses candidats d’avoir un retour sur investissement, comme s’engager, une fois élus, à recruter sur leur propre compte un collaborateur qui bosserait en fait pour le parti qui les a fait élire (certains partis auraient même fait signer un tel engagement écrit aux candidats de leur liste).

Le scrutin proportionnel pour les élections européennes est une règle communautaire qu’il serait difficile de modifier même pour la France. La seule marge de manœuvre est sur l’échelon de la proportionnelle (grandes régions ou nation). En revanche, les élections nationales sont du seul registre des nations.

Or, ceux qui envisageraient d’instaurer le scrutin proportionnel pour nos élections législatives, même à petite dose, ils rendraient ces députés, élus sur les listes, complètement dépendants de leur parti sans lequel ils n’auraient jamais été élus. Un député élu au scrutin majoritaire doit son élection en partie à son mérite. Certes, il y a un indéniable effet présidentiel (ce fut très visible en juin 2017), mais pas seulement.

Exemple, Cédric Villani (l’actuel candidat à la mairie de Paris) a été élu député LREM de l’Essonne. Aurait-il été élu sans l’appui d’Emmanuel Macron ou sans l’élection de ce dernier ? Je n’en sais rien, mais ce que je sais, et il le prouve comme candidat dissident, il a sa propre autonomie et son propre mérite personnel, totalement découplé du macronisme. Son mérite personnel est même prestigieux : Médaille Field, jeune professeur des universités, directeur de l’Institut Poincaré, conférencier et chroniqueur de radio très écouté, etc.

C’est l’une des différences entre la proportionnelle et le scrutin majoritaire : la proportionnelle encourage ce genre de petites affaires entre les élus et leur parti, cette allégeance, ce qui, pour un député élu sur son nom dans sa circonscription, serait impossible à obtenir : l’obligation d’un retour d’ascenseur à son parti (d’autant plus qu’au scrutin majoritaire, certains députés ont été élus en rupture avec leur parti ou même sans parti du tout, ce qui serait impossible avec le scrutin proportionnel).

Bref, j’en termine par cette conclusion qui mériterait d’être méditée par tous ceux qui veulent changer de mode de scrutin pour les élections législatives : ces deux affaires judiciaires d’assistants parlementaires au MoDem et au FN/RN, qu’elles aboutissent finalement à des condamnations ou à des relaxes, sont toutes les deux des conséquences directes du scrutin proportionnelle aux élections européennes. Que cela soit dit !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François Bayrou, les financements politiques, la proportionnelle et l’après-5 décembre 2019.
Sylvie Goulard.
Le scrutin proportionnel.
François Bayrou bientôt à Matignon ?
François Bayrou sycophanté.
François Bayrou, ex-futur Premier Ministre…
Loi de moralisation de la vie politique (1er juin 2017).
François Bayrou se macronise.
Déclaration à la presse de François Bayrou le 22 février 2017 à Paris (texte intégral).
Réponse d’Emmanuel Macron à François Bayrou le 22 février 2017 (texte intégral).
Un billet plein d’amertume…
Emmanuel Macron est-il de gauche ?
Comptes à débours.
Résolution française.
Et si… ?
L’élection en début janvier 2017.
Un rude adversaire.
L'élu du 7 mai 2017 ?
Pataquès chez les centristes.
Chevalier du vivre ensemble.
Fais-moi peur !
Le vrai clivage.
Soutien à Alain Juppé.
Bayrou et Delors, l’acte manqué.
La clairvoyance de François Bayrou.
La proportionnelle aux législatives ?
Changement de paradigme.
Mathématiques militantes.
2017, tout est possible…
Bayrou et l'affaire Merah.
Le soldat Bayrou à sauver.
Pourquoi Bayrou ?
Bayrou a refusé des valises pleines de billets.
Moralisation de la vie politique (25 juin 2012).
Bayrou 2007.
L’homme de Gourette.

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17 novembre 2019 7 17 /11 /novembre /2019 03:45

« On gagne plus par l’amitié et la modération que par la crainte. La violence peut avoir de l’effet sur les natures serviles, mais non sur les esprits indépendants. » (Ben Jonson, dramaturge anglais, 1598).


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Le mouvement des gilets jaunes, l’année d’après : le 17 novembre 2018, les gilets jaunes avaient investi les ronds-points pour protester contre la hausse des taxes sur les carburants. D’un mouvement quasi-poujadiste (anti-impôts) visant à bloquer la circulation sur des ronds-points stratégiques le samedi, le phénomène était devenu violent, au fil des semaines et des samedis, notamment au centre-ville des grandes agglomérations, Bordeaux, Toulouse, etc. et surtout Paris, et les Champs-Élysées.

Ce samedi 16 novembre 2019, il y a très peu de gilets jaunes mobilisés (28 000) pour célébrer le premier anniversaire de ce qui avait déjà disparu au printemps. Encore une fois, la violence haineuse s’est activée en plein centre de Paris, cette fois-ci à la Place d’Italie. Investie par des casseurs, la place fut rapidement prise sous le contrôle de la police grâce à un changement de tactique par le préfet de police Didier Lallement considéré comme un homme à poigne.

Effectivement, la police a assiégé les casseurs en fermant les accès de la place, ce qui lui a permis de faire des contrôles d’identité et éventuellement, des interpellations (124 personnes interpellées à Paris le samedi 16 au soir). Il faut bien rappeler qu’en masquant leurs visages, ces casseurs sont de la même graine que les islamistes qui veulent imposer la burqa à leur épouse. Des casseurs et des pilleurs ont aussi investi, le samedi 16 novembre 2019 en fin d’après-midi, les Halles, quartier très vivant du Paris nocturne.

Évidemment, le politiquement correct vise à bien différencier les gilets jaunes (les "gentils") des "méchants" casseurs… sauf qu’au bout de la énième semaine, s’il reste encore des gilets jaunes à manifester avec les casseurs, si ces gilets jaunes ne se différencient pas vraiment de ces casseurs, si même ils semblent heureux de détruire du mobilier urbain (qui n’aura comme seule conséquence que de la dépense d’argent public supplémentaire, et donc, d’une manière ou d’une autre, des impôts supplémentaires pour ceux-là même qui protestaient initialement contre le trop d’impôts), il faut malheureusement se résoudre à dire qu’au mieux, les gilets jaunes sont les complices tacites de ces casseurs. Casseurs de la République. Cela explique d’ailleurs la faible mobilisation.

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Sur les ronds-points, il n’y a jamais eu plus de 300 000 gilets jaunes mobilisés un même samedi, ce qui, il faut en convenir, ne représente pas beaucoup de personnes pour un pays de 67 millions d’habitants et seulement 0,06% des 47 345 328 électeurs inscrits que comptait la France lors des élections européennes du 26 mai 2019.

Au-delà des personnes blessées de part et d’autres (policiers et manifestants), que tout le monde, sauf les violents et les haineux, regrette vivement, le bilan économique est très élevé. Il a été évalué à 2,5 milliards d’euros de pertes économiques dues aux manifestations des gilets jaunes, entre dégradations et pertes de chiffre d’affaires voire dépôt de bilan de certaines entreprises (commerçants essentiellement). Mais pour l’État, et donc, il faut vraiment insister, pour l’argent des contribuables, il y a eu 17 milliards d’euros de dépenses supplémentaires, annoncées le 10 décembre 2018 par Emmanuel Macron.

Et il faut le répéter inlassablement : si le Président de la République a lâché du lest le 10 décembre 2018, ce n’était pas sous contrainte pour réagir aux violences du 1er décembre 2018 à l’Arc-de-Triomphe. Non, c’est avant tout parce que ce mouvement était soutenu par l’invisible "opinion publique" selon les nombreux sondages. Au contraire, la violence pendant les manifestations des gilets jaunes ne peuvent faire que le jeu du pouvoir exécutif qui en appelle à l’ordre public.

Pourquoi brûler la voiture d’un simple citoyen qui n’a rien fait à personne, ou même la bicyclette d’un jeune étudiant qui n’aura même pas les moyens de s’en racheter une autre ? Injustice bête et méchante, gratuite et stupide. Bêtise, haine, violence, le trio de ce qui restera, en une année, des gilets jaunes qui méritaient pourtant mieux.

Car les gilets jaunes sont un mouvement nouveau, et sociologiquement et politiquement intéressant voire passionnant à étudier, et on l’étudiera pendant des années encore… Au contraire de mouvements de protestation très éphémères, comme Nuit debout, ou les bonnets rouges (agriculteurs bretons), les gilets jaunes ont réussi à fédérer un malaise presque indicible de l’ensemble de la société française, indicible et jamais vraiment dit car s’il y a bien une chose qui est caractéristique et durable avec ce mouvement, c’est que c’est un mouvement revendicatif sans revendications.

À part la fin des hausses des taxes sur les carburants, aucune mesure concrète n’a été vraiment revendiquée spécialement. Les sondages disent que globalement, les gilets jaunes demandent la démission d’Emmanuel Macron (anticonstitutionnelle), la restauration de l’ISF, des référendums d’initiative dite citoyenne (citoyen n’est pourtant pas un adjectif), etc. mais chaque gilet jaune a sa liste de revendications et elles ne sont pas les mêmes que celles du voisin, d’où une certaine illisibilité politique et même une certaine confusion sociale.

En somme, les gilets jaunes étaient l’étendard des mécontents de tous bords. Mécontents de tout le pays, portez un gilet jaune, en gros, ce serait la devise. Il ne faut pas se leurrer : quand on n’exprime pas clairement ce qu’on veut, on est rarement écouté puisqu’on est inaudible.

L’autre caractéristique flagrante du mouvement des gilets jaunes et qui, comme l’absence de revendications communes, l’a passablement handicapé, c’est l’absence de structuration et l’absence de leadership. Quel que soit le mouvement, s’il veut être écouté, voire entendu, il faut des personnes humaines qui puissent l’incarner, exprimer ce qu’il veut et, dans l’hypothèse haute, négocier avec le pouvoir susceptible de les satisfaire.

Or, les seuls leaders qui ont pu émerger l’ont été grâce aux médias, oui, ces médias tant détestés, et en premier lieu, les chaînes info qui, se nourrissant chaque samedi de cette nouvelle actualité et ravivant leur audience (une aubaine), n’hésitaient pas à complaisamment inviter des gilets jaunes sur leur plateau de télévision. On ne peut pas dire que les médias ont ignoré les gilets jaunes, et l’on pourrait même dire le contraire, alors qu’ils ne représentaient plus grand-chose comme mobilisation (surtout par rapport à d’autres manifestations avec plus de mobilisation, comme sur le climat), il faut reconnaître que parfois, les gilets jaunes ont été surmédiatisés, ce qui d’ailleurs a contribué à leur grande durabilité.

Certains leaders étaient d’ailleurs très charismatiques, et sans doute la plus charismatique fut Ingrid Levavasseur, dont la vie (difficile), le talent pour parler, la sincérité et un indéniable …oserais-je dire sans être taxé de sexiste ? un indéniable "charme" (on remarque que des syndicats de policiers ont, eux aussi, des porte-parole "charmantes"), elle avait tout pour pouvoir transformer une incontestable sympathie de "l’opinion publique" pour les gilets jaunes par un engagement électoral, et le hasard faisait bien les choses puisque six mois après le début du mouvement, il y avait des élections européens dont le scrutin proportionnel permettait justement l’éclosion de listes hors du système politique classique. La haine l’a emporté sur l’intérêt politique (et peut-être le machisme l’a-t-il emporté aussi ?). Résultat, parce qu’elle n’avait plus le cuir d’être le centre d’une haine collective qui s’est acharnée sur elle, elle a préféré y renoncer.

Systématiquement, dès qu’une personnalité commençait à se faire connaître, à devenir un référent reconnu des gilets jaunes, elle se faisait descendre par les mêmes gilets jaunes. Avec cette situation, il n’y a eu aucun leader, aucune expression incarnant le mouvement, qui n’est donc jamais resté que muet et diffus, une sorte de fantôme qui hantait tous les samedis.

Les gilets jaunes n’ont jamais que prôné des meilleures conditions de vie, mais leur mouvement était diffus et insaisissable. Les gilets jaunes sont devenus une marque commerciale sans contrôle, et n’importe qui, de lui-même, pouvait se réclamer des gilets jaunes et agir en leur nom, ce qui, à la fin, rendait le mouvement complètement confus et désordonné. Les gilets jaunes sont donc devenus une sorte de boîte universelle de revendications multiples.

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En refusant le système représentatif pour leur propre mouvement, les gilets jaunes ont refusé aussi le jeu de la démocratie lors des élections européennes, et à ce titre, ils ont commis la même erreur que les manifestants de mai 68 qui ont considéré que les élections étaient un piège à c… Évidemment, avec cette considération, il ne faut pas s’étonner que les seules listes qui se réclamaient des gilets jaunes, dont une avec Francis Cabrel, n’aient reçu aucun écho auprès des électeurs. Comme j’ai écrit plus haut, ils avaient pourtant les moyens humains de faire une véritable liste de gilets jaunes, audible, cohérente, structurée, avec un potentiel électoral que les sondages avaient crédité en février 2019 d’environ 10 à 15% d’intentions de vote, ce qui est énorme pour une organisation politique nouvelle.

Et rappelons, qu'on l'apprécie ou pas, que l’élection d’Emmanuel Macron est la preuve même de la puissance démocratique de nos institutions puisqu’il s’est présenté hors de tout parti constitué, et contre tous les candidats du système (y compris la candidate du FN). Cela signifie qu’un nouveau venu sur la scène électorale a toutes ses chances d’être au pouvoir s’il est capable de convaincre les électeurs, il n’y a en tout cas pas d’obstacles institutionnels.

Dans l’analyse du mouvement des gilets jaunes, il faut aussi prendre en compte deux différences de taille, ce qui en a fait justement sa spécificité et même sa nouveauté historique.

D’une part, ce n’est pas un mouvement social "classique" comme le sont les syndicats lorsqu’ils font grève. D’ailleurs, pendant deux ans, beaucoup de leaders syndicaux (notamment celui de la CGT) ont cherché le "grand soir" lors de la réforme du code du travail, lors de la réforme de la SNCF, même lors de la réforme de l’assurance-chômage, et aucune mobilisation probante ne s’est manifestée. La réforme des retraites, parce qu’elle touche tout le monde, semble en revanche un sujet assez mobilisateur et très sensible. Ce serait une erreur de croire qu’en voulant impliquer les gilets jaunes, la journée du jeudi 5 décembre 2019 bénéficierait de plus de mobilisation, car les gilets jaunes ne sont pas des militants syndiqués.

En général, les gilets jaunes rejettent les institutions, et donc autant les syndicats que les partis politiques. Ils font partie de la classe moyenne, celle qui n’est pas assez pauvre pour avoir des aides sociales, mais pas assez riche pour boucler les fins de mois sans stress ou sueurs froides. Ce sont des travailleurs et ils ne veulent pas perdre un jour de travail, c’est pourquoi ils manifestent le samedi, jour de congé pour eux en général. Au contraire des militants syndiqués qui choisissent les jours les plus travaillés, les mardis et les jeudis, pour organiser leur "mouvement" (comprendre : leur non-travail, leur grève). La date du 5 décembre 2019 n’a aucun sens symbolique pour les gilets jaunes pour qui le 17 novembre a une vraie signification. 5 décembre car le 5 décembre 1995, c’était le début du "mouvement" qui a été la dernière grande grève des transports publics jusqu’à Noël qui a paralysé la France et son économie.

D’autre part, et je pense qu’on en reparlera longuement, les gilets jaunes sont des "rebelles" qui n’ont rien à voir avec les protestataires des "banlieues" et des "quartiers dits sensibles". Ce sont deux mondes différents qu’on pourrait caricaturer (trop simplement) par celui du "Français moyen" et celui de "l’écorché" des banlieues. En clair, cela fait plus de trente ans que les "banlieues" sont en état de protestation durable contre toute autorité institutionnelle, et l’un des exemples révolutionnaires les plus marquants fut les émeutes pendant plusieurs semaines en octobre-novembre 2005.

C’est en ce sens que le mouvement des gilets jaunes est nouveau, c’est en quelques sortes un troisième front social de contestation, et cela, les responsables politiques de l’ultragauche ne l’ont pas du tout compris et encore moins admis. Si l’on regarde bien le type de revendications à l’origine, ce mouvement était assez semblable du mouvement poujadiste qui protestait en janvier 1956 contre la vie trop chère et contre le surpoids fiscal. Or, les leaders de l’ultragauche, et en premier lieu, Jean-Luc Mélenchon (qui a scandaleusement confondu "milice" et "police" dans un tweet le 16 novembre 2019, ce qui a de quoi choquer les familles de toutes victimes des miliciens en 1944, à Annecy ou ailleurs), déprimé de n’avoir pas pu, pendant un an et demi, déclencher le "grand soir" contre Emmanuel Macron, a vu dans les gilets jaunes le mouvement providentiel pour enfin avoir raison avec la rue.

Mais c’était peine perdue. Si l’on regarde les rares gilets jaunes qui se sont engagés politiquement, peu l’ont fait du côté de FI. Par exemple, Benjamin Cauchy hésitait entre la liste de Nicolas Dupont-Aignan et celle de François-Xavier Bellamy (Nicolas Dupont-Aignan l’a finalement placé dans une position éligible, mais la liste n’a pas eu de sièges). Jean-Luc Mélenchon a politiquement cassé le mouvement des gilets jaunes en voulant à tout prix le récupérer à son compte. Sa seule "action" est d’avoir pu inoculer le virus du RIC dans les esprits.

C’est en voulant mettre systématiquement des thèmes gauchistes, anticapitalistes, qu’il a écarté de nombreux gilets jaunes d’origine refusant toute compromission avec un leader dépassé et passéiste. Il faut d’ailleurs souligner la grande habileté politique de Marine Le Pen qui, très déconsidérée par son débat du second tour, était sur le point de renoncer au combat politique et les gilets jaunes l’ont remise en bonne position alors qu’elle n’a rien eu à faire. Son habileté, c’était justement de rester plutôt silencieuse, de ne pas essayer d’en profiter, ni d’en abuser, ni de récupérer le mouvement mais plutôt, de l’accompagner, de le soutenir souterrainement. Cela l’a remise en position de chef de l’opposition, notamment aux élections européennes.

Dans la nouveauté du phénomène des gilets jaunes, il faut aussi ajouter qu’à son début, il fut soutenu pratiquement par tous les partis de l’opposition (multiple), non seulement les extrêmes à droite ou à gauche, mais aussi chez LR heureux de voir des gens qui protestaient contre le gouvernement et sa politique écolo-fiscale, et aussi au PS. Et cette situation était très nouvelle : en général, seulement un "camp" se reconnaît dans un mouvement de protestation, pas les deux camps opposés. Le problème pour LR et le PS, c’est qu’à l’intérieur de ces partis, il y a eu des lignes de division, car les plus "raisonnables", ceux qui restaient dans l’objectif de gouverner un jour le pays, se sont plutôt rapprocher du pouvoir tandis que les autres, plus populistes, se sont plus rapprochés des extrêmes, ce qui a rendu assez illisible le positionnement de ces deux partis, et singulièrement de LR (d’où l’échec des européennes).

Cela a rendu la réaction du gouvernement très délicate à construire. D’une part, que répondre à des gens qui râlent parce qu’il y a trop d’impôts et en même temps, qui réclament un renforcement des services publics ? Il faut être clair : Emmanuel Macron n’a pas compris immédiatement l’étendue du mouvement pendant les premières semaines et a fait ce qu’un pouvoir sûr de lui fait en général, il ne l’a pas pris en compte dans son action (la pire incompréhension ici). L’adhésion de "l’opinion publique" l’a convaincue de changer de comportement, en lâchant du lest, je l’ai écrit plus haut, pour 17 milliards d’euros. Il a mal lâché le lest puisque, encore aujourd’hui, des gilets jaunes disent qu’ils n’ont pas été entendus. En clair, les concessions qu’il a faites sur le pouvoir d’achat ne lui ont pas été créditées.

L’inconvénient de ne pas être du sérail politique et de ne pas avoir un grand parti structuré et implanté, trop nouveau pour avoir des relais partout dans les forces vives du pays, c’est de ne pas avoir de vecteurs de défense du pouvoir. L’avantage, c’est de pouvoir imaginer des réponses nouvelles. Or, l’idée du grand débat, à laquelle je ne croyais pas, a été géniale. Géniale pour le peuple, car ce grand débat a permis à des millions de personnes de s’exprimer, d’être enfin écoutées (et ce n’était pas qu’un grand déballage), et géniale évidemment pour Emmanuel Macron dont les prestations ont été excellentes. Débattre, confronter les idées, expliquer sa politique, c’est sans doute ce qu’Emmanuel Macron préfère dans son job présidentiel. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, sa cote de popularité est remontée par voie de conséquence.

En quelques sortes, le mouvement des gilets jaunes a consolidé le clivage entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, clivage qui s’est réalisé furtivement à l’occasion du second tour de l’élection présidentielle mais qui pouvait rapidement s’effacer au cours du quinquennat. L’habileté des deux anciens candidats au second tour lors de la crise des gilets jaunes leur a apporté, chacun dans son camp, une nouvelle légitimité, confirmée d’ailleurs par les élections européennes.

Ce premier anniversaire des gilets jaunes se déroule aussi exactement, à deux ou trois jours près, à mi-mandat présidentiel. C’est une évidence qu’Emmanuel Macron a beaucoup changé à cause des gilets jaunes et lui-même le reconnaît volontiers, en disant qu’il a appris. C’est dommage de ne pas avoir élu un Président opérationnel immédiatement. À son actif, il est prêt à changer d’idée, si on lui fournit des arguments convaincants, ce n’est pas un idéologue, il est prêt à s’amender, à s’améliorer, c’est très rare pour un chef de l’État.

Prendre le pouvoir, c’est toutefois prendre la responsabilité des décisions, avoir le courage de celles-ci. Dire : "je n’ai pas d’opinion sur tel sujet, quel est votre avis ?" paraît assez inquiétant. Un Président de la République doit, oui, avoir un avis sur tout. Un avis éclairé, avec des bases solides, des collaborateurs compétents, mais un avis. Cet avis est ensuite regardé par rapport à l’idée majoritaire d’une "opinion publique" vouée à changer d’avis assez souvent (voir le nombre d’alternances politiques en quarante ans).

Or, depuis un an, la mécanique Macron est beaucoup plus lente.

D’une part, d’un point de vue institutionnel, il a laissé beaucoup plus de marge d’action à son Premier Ministre Édouard Philippe dont l’influence depuis le printemps a grandi. Il faut notamment remarquer qu’Emmanuel Macron a renoncé à son discours devant le Congrès de Versailles, qu’il voulait prononcer tous les ans, un peu à l’instar du discours de l’état de l’Union du Président américain ou du Président de la Commission Européen (ou du discours du trône de la reine du Royaume-Uni). Et cela au bénéfice d’Édouard Philippe qui a prononcé un nouveau discours de politique générale soumis à un nouveau vote de confiance (là encore, d’un point de vue parlementaire, c’était astucieux).

D’autre part, il y a les réformes. Emmanuel Macron ne veut pas être taxé de roi fainéant ou d’immobilisme, donc, il veut continuer ses réformes, mais il sait aussi qu’il faut un minimum d’adhésion populaire pour les réussir et éviter une paralysie générale du pays comme ce fut le cas en 1995. C’est pourquoi l’élection d’un Alain Juppé aurait été cohérente en 2017 : Alain Juppé a considérablement réfléchi sur son échec de 1995-1996 et a étudié la méthode des réformes plus que le fond des réformes.  Pour réussir les réformes, il faut la concertation.

Bien sûr, le sujet qui brûle les lèvres est la réforme des retraites. Rappelons que Michel Rocard avait prédit la chute d’une dizaine de gouvernements sur ce dossier. Beaucoup de Premiers Ministres ont fait des réformes : Édouard Balladur, puis Jean-Pierre Raffarin, puis François Fillon. Sans ces réformes, le système aurait été en faillite. Ce que propose Emmanuel Macron est différent : il assure que sa réforme n’a aucun objectif financier (mais concrètement, on sait bien que c’est inexact), et qu’elle n’est motivée que par plus d’égalité : tout le monde au même régime !

Pourtant, dans une société de plus en plus complexe, est-il judicieux de vouloir un système plus simple, qui soit unique, qui rejette tous les particularismes historiques mais aussi fonctionnels, professionnels ? Je n’en suis pas sûr. Ensuite, quand les premières projections font état qu’une grande proportion des futurs retraités vont y perdre, comment imaginer qu’une telle réforme puisse passer ? Le vrai problème du gouvernement actuel, c’est qu’il fallait un système actuel de financement des retraités équilibré pour pouvoir s’atteler à une réforme structurelle, systémique, afin que l’aspect financier ne pollue pas la philosophie de la réforme (qui reste elle-même discutable).

Les hésitations nombreuses du pouvoir sur sa détermination à mener la réforme des retraites renforcent évidemment la motivation des grévistes du 5 décembre 2019. Le risque pour Emmanuel Macron est qu’il y ait à la fois une grève longue et pénible (et l’on sait ce que cela signifie) et un retrait du projet. Dans tous les cas, il est absolument nécessaire que le gouvernement soit convaincu d’un axiome de base : on ne réforme jamais durablement contre le peuple. Emmanuel Macron, qui avait basé sa campagne présidentielle sur la bienveillance, aurait donc tout intérêt à revenir aux fondamentaux : celui qui écoute le peuple et qui veut son bien en dehors de toutes autres considérations. Ce serait en plus dans son intérêt électoral…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les gilets jaunes, alibi à la violence haineuse ?
Gilets jaunes : le syndrome du Fouquet’s.
Le vandalisme des radars par les gilets jaunes coûte cher en vies humaines.
Alain Finkielkraut, l’antisémitisme et la bêtise.
Gilets jaunes : les gros sabots de François Berléand.
Les risques d’un référendum couplé aux européennes.
Quatre idées reçues du Président Macron.
Grand débat national : un état des lieux plutôt que des opinions.
Marianne en gilet jaune sans filtre : Emmanuel Macron face aux citoyens.
L’incroyable prestation d’Emmanuel Macron à Grand-Bourgtheroulde.
Le grand n’importe quoi national selon Emmanuel Macron.
80 km/h : 116 vies humaines sauvées en 6 mois.
Vers la suppression de la limitation à 80 km/h ?
Rosa Luxemburg aurait-elle été gilet jaune ?
Institutions : attention aux mirages, aux chimères et aux sirènes !
Les vœux du Président Emmanuel Macron pour l’année 2019.
L’an 2019, la peur jaune et l’état d’urgence économique et sociale.
Gilets jaunes : un référendum sur l’ISF ? Chiche !
Strasbourg : la France, du jaune au noir.
Allocution du Président Emmanuel Macron le 10 décembre 2018 à l’Élysée (texte intégral).
La hotte du Père MacroNoël.
Ne cassons pas nos institutions !
Vive la Cinquième République !
La réforme Macron des institutions.
Non à la représentation proportionnelle aux élections législatives !
Gilets jaunes : angoisse versus raison.
Allocution du Premier Ministre Édouard Philippe le 4 décembre 2018 à Matignon (texte intégral).
Gilets jaunes : est-ce un soulèvement ?
La Révolution en deux ans.
Discours du Président Emmanuel Macron le 27 novembre 2018 à l’Élysée (texte intégral).
Gilets jaunes : Emmanuel Macron explique sa transition écologique.
Christophe Castaner, à l’épreuve du feu avec les "gilets jaunes".
L’irresponsabilité majeure des "gilets jaunes".
Gilets jaunes : démocratie des urnes et grognement des rues.
Les taxes sur les carburants compenseraient-elles la baisse de la taxe d'habitation ?
Le bilan humain très lourd de la journée des "gilets jaunes" du 17 novembre 2018.
Gilets jaunes, au moins un mort et plusieurs blessés : arrêtez le massacre !
Emmanuel Macron, futur "gilet jaune" ?
Le Mouvement du 17-novembre.

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