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29 octobre 2019 2 29 /10 /octobre /2019 03:21

« Avant Astérix, les dessinateurs qui avaient la chance d’atteindre les 30 000 exemplaires se disaient : c’est le plafond, le public est saturé, Hergé dépasse le million, les autres ne peuvent pas suivre… Puis, Astérix s’amène et dépasse Hergé, qui a perdu pied, d’ailleurs. Là, nous avons découvert que le marché était plus vaste qu’on ne le croyait, et peu à peu, les adultes n’ayant plus honte de lire de la BD, tous les auteurs se sont mis à vendre davantage. René Goscinny a ouvert les yeux à une nouvelle clientèle. Ce que n’avait pas fait Hergé. » (Tibet, 1997).


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Le personnage du guerrier gaulois Astérix est né il y a soixante ans, le 29 octobre 1959, apparu dans le magazine "Pilote". Cinq cents millions d’albums vendus dans le monde ! Pour l’occasion, toute l’année 2019 fut émaillée d’événements en rapport (édition de luxe des esquisses du premier album, timbres, monnaies, etc.) avec, le 24 octobre 2019, la sortie du 38e album, "La Fille de Vercingétorix" (éd. Albert René).

Créé par René Goscinny (scénateur) et Albert Uderzo (dessinariste), au contraire de Tintin mort avec son créateur Hergé, Astérix réussit à rester jeune grâce à la permanence d’auteurs. La mort de Goscinny en 1977 et le grand âge d’Uderzo (92 ans), qui avait repris seul la bande dessinée, ont conduit le dernier créateur à préparer la succession, avec, depuis 2013, un nouveau scénariste (Jean-Yves Ferri) et un nouveau dessinateur (Didier Conrad).

Soixante ans, c’est l’âge de la Cinquième République à un an près. Manifestement, ce petit village de Gaulois est bel et bien le peuple français lui-même (qui n’a d’ailleurs pas beaucoup d’ascendance gauloise, les invasions barbares étant passées entre-temps).

Mais qu’importe l’histoire antique : les deux compères Goscinny et Uderzo cherchaient surtout un cadre pour se marrer des mœurs contemporaines. Cela aurait pu être un Martien, un cow-boy du grand Ouest, un Tatar dans les steppes frisquettes, bref… l’idée était de trouver un cadre géographique et historique qui se prêtait bien à la chronique sociale. Et ce cadre gallo-romain, plus romain que gaulois d’ailleurs, était d’autant plus intéressant pour ne pas dire génial que deux républiques plus tard, Goscinny et Uderzo ont réinventé le mythe de Vercingétorix tout en utilisant celui du vainqueur, le (fameux) Jules César (pas encore empereur).

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Cadre idéal qui se prête bien à la diversité historique et géographique (Égyptiens, Phéniciens, Grecs, Babyloniens, Goths, Bretons, Ibères, Belges, etc.) et aux déclinaisons latines.

Ceux qui, en revanche, verraient ces Gaulois comme des résistants français et les Romains comme des collaborateurs, ou des occupants, ou encore des Allemands, malgré la page d’introduction récurrente (« Nous sommes en 50 ans avant Jésus-Christ… »), se trompent à mon avis. Les bagarres entre Gaulois et Romains sont des bagarres intestines. Le village gaulois, à mon avis, représenterait plutôt le peuple français, plus précisément, selon une maladroite expression, la "France d’en bas" (et selon une encore plus maladroite expression, ceux qui ne sont "rien").

Les Romains n’étaient pas une puissance d’occupation en tant que telle. Au contraire, les Romains, dans toutes leurs conquêtes, ont voulu préserver la culture d’origine, pour en faire une sorte de mélange culturel très enrichissant. En ce sens, ils n’ont rien des Américains qui échangent leur culture contre celle des autres.

L’intérêt du cadre gaulois, qu’on retrouve aussi dans la mascotte qui est un coq (jeu de mot entre coq et Gaule en latin), c’est qu’on peut identifier le peuple français avec les projections du peuple gaulois : divisé, mauvais joueur, râleur, susceptible, arrogant, bagarreur, mais aussi tendre, affectif, capable de s’unir pour des grandes causes, généreux, moral, messianique, prêt à porter la bonne nouvelle. L’histoire des colonisations montre d’ailleurs à quel point l’esprit français pouvait aller à l’encontre du propre intérêt français dans certaines missions, là où les Anglo-Saxons étaient plus pragmatiques et plus près de leurs propres intérêts (en particulier économiques et géostratégiques).

Je complète, car ma comparaison était incomplète. Le village gaulois représente le peuple français, tandis que les Romains, à mon avis (bis), représentent …le gouvernement, l’administration, ceux qui dirigent, l’élite, la technocratie, la bureaucratie, le "système". À cet égard, les aventures d’Astérix montrent de nombreuses occasions où cette technocratie s’invite chez les Français, que ce soit dans le domaine fiscal, culturel, économique, social, logement, restauration, transports, etc.

Un bel exemple : il faut souligner la présence d’un jeune énarque (aux traits ressemblant assurément à Jacques Chirac, à l’époque où il était jeune chef du gouvernement) dans "Obélix et Compagnie" avec cette idée que l’argent, l’appât du gain, et, en poussant, le consumérisme allaient étouffer les velléités de résistance et d’indépendance des Gaulois d’Astérix. En somme, la prospérité empêche la guerre, la décourage. Et c’est sur cette base-là, d’ailleurs, que la construction européenne s’est réalisée, et jusqu’à maintenant, avec succès. La croissance économique réduit les risques de guerre, et, réciproquement, l’effondrement économique l’encourage (on l’a vu pendant les années 1930).

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Cela n’empêche pas des intrigues politiques comme dans "Le Grand Fossé" en 1979 qui reprend l’histoire de Berlin avec son mur, ou encore les batailles aux élections présidentielles avec "Le Combat des chefs". C’est d’ailleurs dans cet album-ci que je n’ai trouvé (à ma connaissance) qu’une allusion à la science (la chimie et la pharmacologie), car c’est probablement ce qui manque le plus dans les histoires d’Astérix (je ne parle pas des albums après 2013 que je n’ai pas encore trop envie de lire), c’est le rapport avec la recherche scientifique. L’art, la culture, l’économie, l’économie, la stratégie militaire, le social, la diplomatie, la religion, le sport, la gastronomie, etc. sont assez bien abordés, mais pas du tout la science ni la technologie à une période qui a vu pourtant apparaître les centrales nucléaires, le Concorde, Airbus, Ariane Espace, le TGV, etc.

Les deux créateurs ont été très rigoureux pour éviter toute récupération politique de leurs personnages, ils ont eu bien sûr raison car en laissant certains personnages se politiser (par exemple, on pourrait imaginer Agecanonix ancien combattant xénophobe), ils auraient segmenté leur lectorat. L’apolitisme est toujours la recette du succès commercial. Cela n’empêche pas des prises de position, contre la corruption par exemple, ou contre le tout-béton dans "Le Domaine des dieux", ce qui pourrait laisser penser à une certaine attente du côté de l’écologie et de l’environnement, mais cela reste relativement consensuel.

Le climat actuel des territoires (après les terroirs) donne aussi un avantage à la bande d’Astérix dans ce qui est vrai et artisanal, sans produits chimiques, sans mettre en péril la faune et la flore (en revanche, ce n’est ni végan-compatible, ni islamocompatible, avec les sangliers en guise de repas copieux).

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Il y a aussi un paradoxe à promouvoir, jusque dans les écoles et les collèges, une bande dessinée qui est basée avant tout sur la force brutale, sur la violence aidée d’une potion magique (la triche sportive par excellence, comme on le voit dans "Astérix aux Jeux olympiques"). Peut-être que la dernière case, généralement un banquet convivial, permet d’aller au bout de la moralité. Après la bagarre, la réconciliation. Après la pluie, le beau temps !…

Et c’est peut-être cela, aussi, l’esprit français, l’esprit du peuple d’Astérix : toujours négatif, mais irréductiblement …optimiste !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


(Toutes les illustrations proviennent des aventures d’Astérix, personnage inventé par Goscinny et Uderzo, aux éditions Dargaud, puis Albert René).


Pour aller plus loin :
Le peuple d’Astérix.
Pluralité dissonante.
Peyo.
Jacques Rouxel.
Pétillon.
Jean Moulin, dessinateur de presse.
Les Shadoks.
F’murrr.
Christian Binet et monsieur Bidochon.
Goscinny, le seigneur des bulles.
René Goscinny, symbole de l'esprit français ?
Albert Uderzo.
Les 50 ans d’Astérix (29 octobre 2009).
Cabu.
"Pyongyang" de Guy Delisle (éd. L’Association).
Sempé.
Petite anthologie des gags de Lagaffe.
Jidéhem.
Gaston Lagaffe.
Inconsolable.
Les mondes de Gotlib.
Tabary.
Hergé.
"Quai d’Orsay".
Comment sauver une jeune femme de façon très particulière ?
Pour ou contre la peine de mort ?

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191029-asterix.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/le-peuple-d-asterix-218899

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/10/28/37745162.html


 

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10 octobre 2019 4 10 /10 /octobre /2019 03:55

« La place du handicap à l’école dit beaucoup de ce que nous sommes, de notre pays, de nos valeurs, de notre capacité commune à ne jamais transiger lorsqu’il s’agit de l’égalité des droits ou bien parfois, plus tristement, de s’accommoder des inégalités. Car c’est bien de l’égalité des droits dont il s’agit aujourd’hui. L’égalité qui fonde notre socle républicain et qui fait qu’un enfant, un élève, ordinaire ou extraordinaire, porteur de handicap ou non, différent ou comme les autres, suivra une scolarité normale, apprendra, grandira, deviendra un citoyen complet et respecté. » (Aurélien Pradié, le 11 octobre 2018 dans l’Hémicycle).



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Il y a un an, le 11 octobre 2018, le député FI François Ruffin piquait une crise très médiatisée sur les bancs de l'hémicycle. Mais était-elle justifiée ? Retour sur l'un des incidents de cette législature, d'autant plus navrant qu'il est question des enfants en situation de handicap.

Voici un texte sur lequel tout le monde pourrait se retrouver : « [Les enfants en situation de handicap] sont une richesse pour notre pays. Leur inclusion dans la société constitue tant une obligation morale qu’un défi face auquel nous devons nous montrer à la hauteur, non plus seulement par des slogans mais par des actes forts et déterminants. Pour notre République, donner à chacun la possibilité et la chance de construire sa vie, de devenir une femme, un homme, un citoyen ayant toute sa place dans notre communauté nationale est une absolue et belle exigence. L’inclusion de nos enfants, de tous nos enfants, résonne plus régulièrement encore lorsqu’il s’agit de relever ce défi au sein même de l’École de la République. C’est ici que tout commence, positivement ou négativement. Ces différences sont également une richesse pour tous nos enfants, porteurs de handicap ou non. C’est au sein de l’école que se construisent les citoyens qu’ils seront demain. L’inclusion des enfants en situation de handicap est une chance pour toutes celles et ceux qui les côtoieront, les accompagneront, les comprendront et les regarderont comme des camarades, peut-être différents mais égaux et enrichissants. Au sein de notre République, chacun a sa place, du plus fort au plus fragile, du plus "conventionnel" au plus "différent". Au sein de notre République, les enfants qui en ont le besoin doivent être accompagnés, aidés et portés vers l’avenir qu’ils se construiront, à la hauteur de leurs ambitions, petites ou grandes mais toutes infiniment respectables. C’est le défi de l’inclusion. » (29 août 2018).

Ce texte, que j’ai mis ici en avant, semble en effet être une profession de foi dans laquelle la très grande majorité sinon l’unanimité des citoyens devrait se retrouver. Il est l’introduction à la proposition de loi n°1230 relative à l’inclusion des élèves en situation de handicap déposée le 29 août 2018 par le rapporteur Aurélien Pradié (député LR) et signé par les membres du groupe LR à l’Assemblée Nationale (dont Éric Woerth, Éric Ciotti, Daniel Fasquelle, Olivier Dassault, Virginie Duby-Muller, etc.). Ce texte, examiné par la commission des affaires culturelles et de l’éducation le 3 octobre 2018, a été discuté en séance publique le jeudi 11 octobre 2018 lors de la "niche" des propositions réservées au groupe LR (depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, chaque groupe a un temps législatif consacré à la discussion d’un texte qu’il juge important).

Ce thème du handicap et de l’insertion, ou plutôt, puisque c’est le mot désormais, "l’inclusion" des enfants en situation de handicap dans le milieu scolaire, devrait être un thème de consensus pour l’ensemble des groupes politiques. À la rentrée scolaire 2018, 341 500 enfants en situation de handicap sont scolarisés, soit 20 000 de plus qu’à la rentrée 2017 (il y en avait seulement 100 000 à la rentrée 2006). Ces enfants, pour certains, doivent être accompagnés (c’est là le problème majeur de cette scolarisation). Aujourd’hui, il y a 29 000 emplois aidés pour cet accompagnement, ainsi que 43 041 AESH, qui sont les "accompagnants des élèves en situation de handicap".

En présentant sa proposition le 11 octobre 2018, le rapporteur Aurélien Pradié a commencé avec cet appel au consensus : « L’école de la République, la place que l’on y fait au handicap, ne sont pas des sujets comme les autres. La cause du handicap nécessite de déposer les armes, de faire résonner autre chose que les querelles partisanes. Elle nous impose de nous mettre tous au travail. ».


La colère de François Ruffin

Or, ce jeudi 11 octobre 2018, les pires querelles politiciennes ont vu le jour à cette occasion. Le point d’orgue, ce fut la "colère" très médiatisée du député François Ruffin (FI). Cette colère, de sa part, je n’en doute pas, est d’autant plus sincère qu’il soutenait un texte du groupe LR (donc, généralement, peu proche politiquement du groupe FI) : « Chers collègues marcheurs, je vous le demande avec solennité : n’avez-vous pas honte ? Honte de votre paresse ? Honte de votre sectarisme ? Je ne m’adresse pas seulement aux citoyens hors de cet hémicycle, mais à vous, ici, pour que vous mesuriez votre déshonneur devant la situation (…). ».

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Et d’expliquer la situation des personnes qui accompagnent les enfants en situation de handicap dans les écoles, sous-payées, sans formation, sans statut, avec des contrats précaires : « Pour changer cela, depuis le début de la législature, quelle proposition de loi avez-vous défendue ? Aucune ! Et le gouvernement, quel projet de loi a-t-il présenté ? Aucun ! (…) Aujourd’hui, notre collègue, Aurélien Pradié, qui est de droite, je m’en fiche qu’il soit de droite, du centre, du Sud, de l’Est, de l’Ouest, peu m’importe, propose d’élever un peu leur statut. Son texte n’est pas parfait, loin de là. Il est nettement améliorable. Et nous, les Insoumis, comme les communistes, les socialistes, les UDI, les Républicains, nous avons déposé quantité d’amendements en commission. Vous, les Marcheurs, n‘en avez déposé aucun. Alors que vous êtres 300, vous n’avez déposé aucun amendement ! Vous n’avez même pas participé aux échanges. Vous vous êtes contentés, en groupe, en troupeau, de voter contre, contre, contre, de lever la main en cadence, comme des Playmobils. ».

Effectivement, la commission a rejeté tous les articles de la proposition de loi lors de son examen en commission, si bien que c’est le texte initial (sans les amendements présentés en commission) qui fut mis en discussion en séance publique dans l’hémicycle. Les députés de la majorité ont décidé de rejeter le texte purement et simplement. Ce qui explique l’absence d’amendement de leur part en commission.

François Ruffin a conclu ainsi : « Mais aujourd’hui, dans cet hémicycle, c’est pire encore. Vous allez voter une motion de rejet préalable, ce qui d’ailleurs porte bien son nom. Cela signifie que la discussion sur un point aussi important n’aura même pas lieu, que le texte ne sera même pas examiné. Vous empêchez carrément le débat, vous l’interdisez ! J’espère que le pays ne vous pardonnera pas ! Nous demandons un scrutin public. Les noms des votants seront publics. Je les publierai sur ma page Facebook, et je ne serai pas le seul ! Ils circuleront à travers la France et ce vote, j’en suis convaincu, vous collera à la peau comme une infamie. ».

Le ton de rage de François Ruffin, s’il est sincère (ce qui est à son honneur), il est aussi excessif, il dérape, puisque publier des listes de noms, c’est toujours lamentable. Et c'est dangereux pour la vie des personnes. Des déséquilibrés peuvent vouloir s’en prendre aux personnes nommées. On a vu récemment des permanences d'élus LREM détruites, vandalisées, parfois incendiées, mettant en péril la vie des habitants des étages. Aussi lamentable que de désigner les 6 000 maires qui ont augmenté la taxe d’habitation sans prendre en compte la situation financière particulière de chacune de leur commune (ce qu’a fait le ministre Gérald Darmanin pour riposter contre ces augmentations qui effacent la baisse gouvernementale).

Sur le plan factuel, François Ruffin a raison. Quelques minutes après son intervention, le texte fut en effet rejeté par une motion de rejet préalable par 70 voix contre 54 sur 124 votants.

Toujours sur le plan factuel, François Ruffin a effectivement raison sur le fait que ni le gouvernement, ni le groupe LREM n’ont déposé respectivement de projet de loi ou de proposition de loi visant à renforcer l’accompagnement des enfants en situation de handicap à l’école. C’est vrai.

Mais cela ne veut pas dire que le gouvernement ne fait rien à ce sujet. Bien au contraire. La générosité et la sensibilité de François Ruffin ont été implicitement instrumentalisées par le groupe LR. Ce serait presque cocasse si le sujet n’était pas aussi important. Car le groupe LR a déposé ce texte de manière très politicienne, en demandant le consensus de manière très hypocrite. Et son meilleur défenseur se trouve de l’autre côté de l’hémicycle.


Le gouvernement n’a pas attendu Aurélien Pradié ni François Ruffin pour agir

En effet, le gouvernement actuel a agi, peut-être beaucoup plus que les précédents. Le 18 juillet 2018, le Ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer et sa collègue chargée des personnes en situation de handicap, Sophie Cluzel, ont présenté leur action dans le domaine de "l’inclusion" dans les écoles.

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La loi n°2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées voulue par le Président Jacques Chirac encourage cette inclusion des enfants dans les écoles. Tout le monde y gagne, ceux en situation de handicap comme ceux qui ne le sont pas et qui voient dans leur camarade non pas "un handicapé" mais un camarade, un convive, certes différent, mais qui peut les aider dans une matière, jouer avec eux pendant la récréation, etc. Au lieu d’être "des handicapés", ils deviennent "des personnes" avec leur spécificité, leur histoire, leurs humeurs aussi, leur psychologie, leurs talents, leurs défauts, etc., bref, tout ce qui fait la vie d’une personne.

La politique menée depuis deux ans par Jean-Michel Blanquer est très entreprenante dans ce domaine. La vraie différence de points de vue qui a motivé l’adoption de la motion de rejet préalable, c’est que le gouvernement ne désire pas faire passer par une loi (ni projet ni proposition donc) sa politique d’inclusion dans les écoles, mais de manière réglementaire.

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La députée Cécile Rilhac a ainsi expliqué au rapporteur du texte, lors de l’examen en commission le 3 octobre 2018 : « Si vous étiez membre de notre commission, vous auriez pu participer aux auditions des ministres Jean-Michel Blanquer et Sophie Cluzel, pour mieux vous rendre compte de nombreuses avancées réalisées ces dernières années. Vous avez dit vous-même que ce texte ne traite pas le sujet dans son ensemble. Or la question de l’école inclusive est beaucoup trop importante et sérieuse pour être traitée aussi partiellement et avec autant d’approximations que dans votre proposition. Les termes utilisés sont très maladroits, trop. Cette grande méconnaissance du vocabulaire démontre que votre texte n’a pas été travaillé. (…) Alors, je m’interroge sur l’opportunité de cette proposition de loi et sur la nécessité de passer par le chemin législatif, là où nous agissons par voie réglementaire depuis plus d’un an. ».

Cette idée a d’ailleurs provoqué, par avance, une diatribe anti-technocratique d’Aurélien Pradié, durant cette même séance de la commission le 3 octobre 2018 : « Ce qui rend les choses incohérentes, c’est cette vision extensive que certains peuvent avoir du domaine réglementaire. Vouloir devenir sous-préfet d’arrondissement ou préfet de département, je l’ai dit, est une vocation tout à fait respectable, mais ce n’est pas exactement, à mes yeux, la mission d’un député. J’ai véritablement un problème profond avec l’idée selon laquelle il nous faudrait progressivement abandonner l’essentiel de ce qui reste le cœur de l’activité du législateur, faire la loi, à un pouvoir réglementaire qui est d’une tout autre nature. Cette séparation des pouvoirs nécessaire est au contraire notre bien commun et nous devrions en prendre grand soin. » (Remarque : comme s’il n’y avait pas assez de lois comme cela !).


Une proposition "mal ficelée"

Ce que reprochent le gouvernement et le groupe LREM, c’est que la proposition de loi est bâclée, mal rédigée, qu’elle ne s’occupe du problème que de manière parcellaire voire anecdotique et qu’elle ne prend pas en compte les avancées déjà réalisées dans ce domaine par l’État. S’il y a polémique, c’est bien parce que le groupe LR, de mauvaise foi, a voulu faire de ce sujet un sujet de polémique. Finalement, le bénéfice de la polémique est retombé sur François Ruffin, bien malgré lui, lui-même loin de vouloir en faire une polémique pour une polémique, mais ulcéré du rejet pur et simple du texte qui lui laissait croire que la majorité ne aurait pas voulu s’intéresser à ce sujet, alors que le gouvernement agissait depuis plus d’un an, mais pas par la loi.

Le texte voulait donner un statut aux personnes qui accompagnent les enfants en situation de handicap. Un emploi souvent précaire et sans formation. La principale phrase de l’exposé des motifs est : « Il est temps de passer d’une organisation qui n’est que le produit de petits ajustements, sans vue d’ensemble ni grande ambition, à l’émergence d’un statut d’ "aidants à l’inclusion scolaire", pleinement opérationnel et stable pour l’avenir. ».

Voici deux exemples parmi d’autres qui montrent que ce texte n’est pas pertinent. Le mot "aidant" est maladroit car il désigne aussi bien des professionnels que des particuliers qui aident des personnes dépendantes (c’est le cas avec le "congé du proche aidant"). Vouloir donner un statut avec un terme qui désigne aussi des non professionnels, ce n’est pas très heureux. Le mot "accompagnant" est plus adapté. Du reste, en commission, Aurélien Pradié était d’accord pour modifier ce terme. Autre maladresse : vouloir donner une formation de BAFA (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) à ces personnes qui accompagnent, là encore, c’est maladroit car justement, le BAFA est un brevet pour des non professionnels, et en plus, les AESH peuvent déjà passer le BAFA, donc, la proposition de loi ne tient pas compte de la réalité, des avancées déjà réalisées.

Toujours en commission le 3 octobre 2018, la députée Béatrice Piron a passé à la moulinette tout le texte : « Les articles 2 et 3 (…) sont parfois maladroits, ou ne prennent pas en compte les avancées concrètes et ambitieuses en faveur de l’école inclusive réalisées par le gouvernement et la majorité. ». Sur le BAFA : « En termes d’attente, les animateurs et les accompagnants n’ont pas la même mission. Le BAFA forme à l’accompagnement de mineurs à titre non professionnel et occasionnel ; il n’a donc pas l’ambition de former des accompagnants ni des aidants ; et l’on n’attend pas d’un aidant qu’il soit animateur. ». Pour conclure ainsi : « La nécessité de valoriser le métier d’AESH n’est donc pas laissée pour compte par le gouvernement et par la majorité. Nous nous saisissons de ces enjeux en traitant le sujet de l’école inclusive dans son ensemble ; or celle-ci ne se construit pas de manière approximative, mais en repensant l’ensemble de notre modèle éducatif pour prendre en compte les besoins éducatifs particuliers en intégrant le secteur médico-social et en accompagnant les établissements scolaires. ».

C’était ce qu’a rappelé la députée Cécile Rilhac lors de la séance publique le 11 octobre 2018 : « Nous regrettons que votre proposition de loi n’apporte pas de réponse adéquate face au constat que, tous ici, nous avons rappelé. (…) Votre proposition de loi ne nous semble pas répondre aux besoins actuels des enfants ni à ceux des accompagnants. Elle rebondit sur les difficultés rencontrées à la rentrée, sans parvenir à formuler des propositions appropriées. Les articles 1er et 2, ainsi que l’article 5, visent à mettre en place des dispositifs qui existent déjà. Quant à l’article 3, il passe à côté du sujet crucial du temps périscolaire. L’article 4, enfin, ne constitue pas une réponse juridiquement satisfaisante. ».

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Autre signe qui montre que la proposition de loi d’Aurélien Pradié a été "bâclée", c’est le très faible nombre de personnes auditionnées pour ce sujet si sensible et si importante, seulement neuf personnalités qualifiées, et encore, issues de seulement quatre organismes distincts. C’est un peu court pour faire un tour pertinent de la situation nationale du handicap à l’école.


La démagogie, la sincérité… et l’action

Les propos de François Ruffin le 11 octobre 2018 ont été excessifs. Parce qu’ils ne traduisent pas la réalité de la situation. Sans doute aussi parce qu’il est encore novice en politique et n’a pas vu que la loi n’est pas le seul outil pour améliorer les choses (heureusement, d’ailleurs). Il n’y a pas de honte ni de déshonneur à refuser de voter pour un texte mauvais, incomplet et maladroit quand le sujet concerne la vie des centaines de milliers d’enfants, leurs parents et leurs accompagnants. Il est simpliste de vouer ainsi aux gémonies la majorité qui a déjà beaucoup travaillé sur le sujet. Il est aussi injuste de faire croire que la majorité refuse le débat alors que le Sénat, avec sa majorité LR, a rejeté, lui aussi, une proposition de loi de LREM : « Permettez-moi ici une légère digression car je relève une contradiction : aujourd’hui, l’opposition parle de déni de démocratie, de refus du débat, alors qu’elle voyait de la sagesse quand une proposition de loi de la majorité a été rejetée par le Sénat. » (Cécile Rilhac le 11 octobre 2018).

Le mardi 16 octobre 2018, en pleine effervescence du remaniement ministériel, le député Adrien Taquet (LREM) est revenu sur le sujet lors de la séance des questions au gouvernement : « Je pourrais d’abord évoquer le tombereau d’insultes et de menaces que mes collègues reçoivent depuis quatre jours, de la part de gens attisés par des propos et des comportements irresponsables de certains membres de cette assemblée. Si tenir de tels propos, c’est être un "animateur de la démocratie", soyez convaincus que nous ne partageons ni la même conception du divertissement, ni la même conception de la démocratie. ».

Et de poursuivre sous les exclamations de députés FI : « Je pourrais vous demander, monsieur le ministre, d’expliquer à notre assemblée ce qu’est l’école inclusive ; car, lorsque je lis des propositions de loi ou des amendements qui évoquent, respectivement, les notions de "parcours éducatifs spécialisés" et d’ "inclusion sur mesure", toutes deux contraires à l’article 19 de la Convention des Nations Unies, non seulement les bras m’en tombent, mais je doute que leurs auteurs sachent vraiment de quoi ils parlent. ».

Puis, sous les exclamations de députés LR et FI : « Je pourrais vous demander de rappeler que cette question a fait l’objet de plusieurs heures de débats en commission et d’échanges nourris en séance ; ce à quoi je me permettrais d’ajouter que les groupes d’études de l’Assemblée Nationale sur le handicap ou sur l’autisme, par exemple, sont aussi des lieux de débats et de travail, surtout quand on en assure la vice-présidence. Mais encore faut-il y avoir mis les pieds une fois depuis le début de la législature ! ».

La réponse du ministre Jean-Michel Blanquer a montré que la majorité non seulement se préoccupait du sujet de l’insertion à l’école des enfants à situation de handicap, mais qu’elle y avait activement travaillé : « Ce sujet, résumons-le en quelques données : 340 000 élèves handicapés ; plus de 80 000 personnes pour les accueillir ; une politique du gouvernement qui, pour la première fois, tend à réduire le nombre d’emplois précaires, au profit d’emplois robustes dédiés à cet accueil. ».

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L’action du gouvernement a été efficace : « Pour la première fois, lors de la dernière rentrée, les accompagnants des élèves en situation de handicap, AESH, ont été plus nombreux que les contrats aidés : pour ces accompagnants, nous avons créé plus de 10 000 postes, auxquels s’ajouteront 12 000 autres dans le prochain projet de loi de finance. Pour la première fois, ces contrats sont assortis d’une politique de formation, à raison de soixante heures par an. Autrement dit, nous ouvrons des perspectives pour ceux qui occupent des emplois. (…) Les progrès accomplis sont salués par tous ceux qui connaissent le sujet. Bien entendu, la situation est encore imparfaite, même si elle s’est largement améliorée lors de cette rentrée. Elle s’améliorera encore à la rentrée prochaine, dans l’unité nationale. ». Le "dans l’unité nationale" que Jean-Michel Blanquer a répété plusieurs fois visait à ironiser sur la volonté d’unité nationale du groupe LR tout en cherchant à provoquer la polémique.

Sur l’action du gouvernement, pour prendre un exemple, le décret n°2018-666 du 27 juillet 2018 « consolide la formation initiale des accompagnants en affichant l’obligation d’un volume de soixante heures de formation continue » selon les mots de Jean-Michel Blanquer lors de la séance du 11 octobre 2018 qui commenta ainsi : « L’enjeu n’est pas tant de créer une nouvelle formation que de favoriser l’accès effectif à cette formation de base et de la compléter par un parcours de formation qualifiant en cours d’emploi, prévu par le décret n°2014-724 du 27 juin 2014. Grâce à ce décret, les accompagnants des élèves en situation de handicap qui ne sont pas titulaires d’un diplôme professionnel peuvent suivre une formation incluse dans leur temps de service effectif. Ils peuvent en outre bénéficier, toujours sur leur temps de service, de la formation nécessaire à l’obtention du diplôme. Cette dernière me semble bien plus importante que la possibilité pour les accompagnants de passer le BAFA (…). Les AESH ne sont pas des animateurs, mais des professionnels de l’accompagnement. ».

Dans sa réponse à Adrien Taquet le 16 octobre 2018, Jean-Michel Blanquer a ajouté aussi un problème de calendrier, légiférer maintenant ne prendrait pas en compte d’autres consultations à venir : « Dans dix jours, débutera aussi une concertation prévue de longue date. C’est sans doute un hasard si une proposition de loi mal ficelée a été présentée au même moment ! ».

Comme on le voit, le thème de l’insertion à l’école des enfants à situation de handicap, qui devrait être un sujet sérieux de consensus, a été instrumentalisé pour être un sujet de simples joutes parlementaires. Ce n’est pas nouveau d’attaquer un adversaire sur ce thème, mais si c’est particulièrement odieux, démagogique, irresponsable et surtout, irrespectueux des personnes qui souffrent d’un handicap.


La loi ELAN inquiétante pour les personnes en situation de handicap

C’est vrai que le gouvernement pouvait être soupçonné de mal se préoccuper des personnes en situation de handicap. En effet, le projet de loi (n°846) portant évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (ELAN) adopté en conseil des ministres le 4 avril 2018 pouvait inquiéter, et pas seulement par son volume (588 pages avec l’exposé des motifs et l’étude d’impact, 65 articles pour le texte initial).

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À l’origine (texte initial), reprenant les orientations décidées par le comité interministériel du handicap du 20 septembre 2017, son article 18 a réduit énormément les exigences d’accessibilité dans les bâtiments collectifs d’habitation « en créant la notion de logement "évolutif", c’est-à-dire accessible en grande partie et pouvant être rendu totalement accessible, par des travaux simples ». Il s’agissait également « de promouvoir l’innovation dans la conception de logements pour garantir leur évolutivité tout au long de la vie, plutôt qu’exiger que tous les logements soient accessibles. Un quota de 10% de logements accessibles est maintenu. ».

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Il faut se rappeler que la loi du 11 février 2005 oblige actuellement que 100% des logements neufs dans les bâtiments collectifs d’habitation soient accessibles aux personnes en situation de handicap. C’est normal car même s’il n’y a que 8% de population qui est en situation de handicap, les 92% restants peuvent (hélas) le devenir par la vieillesse, la maladie ou un accident.

Le  texte définitif adopté le 4 octobre 2018 par les députés (et par les sénateurs le 16 octobre 2018), après l’accord obtenu à la commission mixte paritaire du 19 septembre 2018, a augmenté le quota de logements accessibles à 20% (au lieu de 10% dans le texte initial, mais surtout, au lieu de 100% dans la loi du 11 février 2005). L’innovation juridique est de définitif des "logements évolutifs" obligatoires pour les 80% restants, qui permettraient (on verra à l’usage) de concilier à la fois la simplification des constructions de logements et l’accessibilité des personnes en situation de handicap.

Le texte définitif de la loi ELAN dit que des décrets devront préciser : « Les modalités particulières applicables à la construction de bâtiments d’habitation collectifs ainsi que les  conditions dans lesquelles, en fonction des caractéristiques de ces bâtiments, 20% de leurs logements, et au moins un logement, sont accessibles tandis que les autres logements sont évolutifs. La conception des logements évolutifs doit permettre la redistribution des volumes pour garantir l’accessibilité ultérieure de l’unité de vie, à l’issue de travaux simples. Est considéré comme étant évolutif tout logement dans les bâtiments d’habitation collectifs répondant aux caractéristiques suivantes. 1° Une personne en situation de handicap doit pouvoir accéder au logement, se rendre par un cheminement accessible dans le séjour et le cabinet d’aisances, dont les aménagements et les équipements doivent être accessibles, et en ressortir. 2° La mise en accessibilité des pièces composant l’unité de vie du logement est réalisable ultérieurement par des travaux simples. ».

Pour l’anecdote, l’une des rapporteurs du projet de loi ELAN était la députée de Gironde Christelle Dubos (LREM), nommée le 16 octobre 2018 Secrétaire d’État auprès de la Ministre des Solidarités et de la Santé.


Sujet polémique déjà en 2007

Le handicap a déjà été un sujet polémique lors d’une bataille présidentielle cruciale. Effectivement, le 2 mai 2007, il y a plus de onze ans, une candidate à un second tour de l’élection présidentielle avait affiché une colère froide, particulièrement hypocrite et déplacée, sur ce thème lors du débat télévisé avec le futur Président de la République. Ségolène Royal avait mal choisi son angle d’attaque : reprocher à Nicolas Sarkozy, et à travers lui, à la majorité sortante, de n’avoir rien fait pour les enfants à situation de handicap était particulièrement malvenu puisque la loi qui fut majeure date justement de 2005 par la volonté de Jacques Chirac (sujet promu comme priorité nationale le 14 juillet 2002, juste après sa réélection). La démagogie n’est d’ailleurs pas forcément efficace puisque Ségolène Royal n’a pas été élue.

Quand François Ruffin, de façon totalement irresponsable, crie : « J’espère que le pays ne vous pardonnera pas ! », qu’il se méfie de ne pas être l’arroseur arrosé. Le "pays", lui, est capable de comprendre dans quel camp se trouve l’esprit de responsabilité et l’esprit de solidarité sur ce sujet qui aurait mérité un peu plus de hauteur et de dignité. Pauvres enfants !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le handicap et l'école.
Proposition de loi d’Aurélien Pradié sur l’accompagnement des enfants en situation de handicap, déposée le 29 août 2018 (à télécharger).
Loi ELAN (projet déposé le 4 avril 2018 et "petite loi" définitivement adoptée le 3 octobre 2018, à télécharger).
Colère de François Ruffin sur le débat sur le handicap (le 11 octobre 2018).
Question et réponse de Jean-Michel Blanquer sur le débat sur le handicap (le 16 octobre 2018).
Le handicap, prétexte à la polémique politicienne ?
Handicap : le miraculé d’un train régional malgré l’indifférence des autres ?
Une candidate à l’élection présidentielle va toucher une auditrice en situation de handicap.
Loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées (version consolidée au 7 octobre 2021).
Un débat électoral où le handicap était prétexte à une colère politicienne.
La scolarisation des enfants en situation de handicap, où en est-on ?
Et si nous bâtissions une société accessible à tous ?
Le congé de proche aidant.
L’élimination des plus faibles ?
Intouchables : le modèle républicain en question.
Un fauteuil pour Vincent.
Stephen Hawking.
Vincent Lambert.
Monique Pelletier.

_yartiHandicap2018A02



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191011-handicap-francois-ruffin.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/handicap-a-l-ecole-la-colere-de-208744

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/10/09/37697640.html





 

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1 octobre 2019 2 01 /10 /octobre /2019 03:54

« La France, mes chers compatriotes, je l’aime passionnément. J’ai mis tout mon cœur, toute mon énergie, toute ma force, à son service, à votre service. Servir la France, servir la paix, c’est l’engagement de toute ma vie. » (Jacques Chirac, allocution télévisée du 11 mars 2007).



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On n’aura jamais fini de parler de Jacques Chirac. Le voici désormais enterré, auprès de sa fille aînée, à l’abri des regards indiscrets, dans sa pudeur originelle. Depuis le jeudi 26 septembre 2019, le peuple français vit des journées étranges. Jacques Chirac était un homme politique on ne peut plus clivant, un bulldozer cassant qui n’hésitait pas à tuer (politiquement), trahir (politiquement), mentir (politiquement). Et le voici comme le meilleur Président de la République selon un récent sondage, le meilleur ex-aequo avec le Général De Gaulle, 30% des sondés. Ce n’est qu’un sondage, et pour être plus convaincu, il faudra revenir dans dix ans, une fois l’émotion retombée, mais c’est un fait indiscutable : la disparition de Jacques Chirac a profondément ému de très nombreux Français.

Il y a des éléments un peu spécifiques. Par exemple, c’est le premier ancien Président de la Cinquième République à être enterré à Paris et pas dans une petite  ville de province. C’était donc plus facile d’y exprimer son émotion. Mais quand même… cette ferveur populaire était totalement imprévue, inimaginable et bien sûr réelle et sincère.

La file des citoyens devant le Palais de l’Élysée dès le 26 septembre 2019 pour signer les cahiers de condoléances, puis, cette journée du dimanche 29 septembre 2019 aux Invalides, de nombreuses personnes ont attendu jusque tard dans la nuit, pendant plusieurs heures, parfois sous une grosse pluie, pour aller se recueillir, pour rendre un dernier hommage à Jacques Chirac. Même des anciens ministres, comme Philippe Douste-Blazy et Jacques Godfrain, ont fait, eux-mêmes, la queue plusieurs heures, comme les autres, sans passe-droit, car tout le monde est égal, toute personne mérite la même dignité, le même respect.

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On dit souvent que les bons mariages sont des cérémonies qui sont à l’image des mariés. Ici, l’enterrement de Jacques Chirac était à son image : à la fois populaire, familial, et international, du relationnel extraverti et du pudique. Ces journées ont été organisées par sa fille Claude Chirac qui, émue par cette foule sous la pluie, a voulu la saluer pendant plus d’une heure en remontant le kilomètre de file, émue aussi parce que sa mère Bernadette, fragile, était quasiment absente de ces journées.

N’en déplaise à Laurent Joffrin (lire son éditorial du 30 septembre 2019), le fait que 7 000 personnes sont allées honorer la dépouille de Jacques Chirac aux Invalides est exceptionnel. C’est peut-être moins que les présents aux Champs-Élysées pour Johnny Hallyday, évidemment bien moins que ceux qui ont assisté au dernier cortège de Victor Hugo, mais c’est sans précédent pour un homme politique. De Gaulle n’a pas eu cela. François Mitterrand, plus cynique qu’humaniste, encore moins.

La journée du 29 septembre 2019 fut celle du peuple, la journée du 30 septembre 2019 fut celle de la famille et des officiels. Honneurs militaires dans la cour des Invalides, sans un mot, juste deux Marseillaises, en présence du Président Emmanuel Macron qui a su s’effacer derrière le deuil national. Le cercueil fut posé volontairement à même le sol, sans être surélevé d’un mètre comme c’est de coutume, par exemple, pour les soldats morts pour la France.

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À sa sortie des Invalides, et pendant son trajet jusqu’à Saint-Sulpice, où a eu lieu la seconde messe (appelons cette cérémonie "messe", notre monde médiatique est tellement hystérique qu’on n’ose plus nommer la "messe", comme les ministres n’osent plus communier, ce qui, du reste, n’entraverait en rien la laïcité républicaine, qui signifie liberté de pratiquer son culte, pas son interdiction), Jacques Chirac fut applaudi par les passants venus le voir. Personne ne les a forcés à applaudir.

À Saint-Sulpice, cent quinze dirigeants étrangers sont venus honorer la mémoire de Jacques Chirac. Certains éditocrates ont trouvé que la représentation diplomatique était assez faible, mais il faut se rappeler que Jacques Chirac a quitté le pouvoir en 2007, il y a plus de douze ans, et que l’eau a coulé sous les ponts de beaucoup de démocraties. On notera cependant l’absence de la Chancelière Angela Merkel (c’est le Président fédéral qui est venu représenter l’Allemagne) et surtout, celle de Gerhard Schröder (à cause d’une boulette diplomatique).

En terme de représentation, il y a pourtant de grandes personnalités. Il y a eu la présence de Bill Clinton (vieillissant) et surtout, de Vladimir Poutine, à l’évidence très ému, car Jacques Chirac l’avait un peu parrainé quand il est arrivé au pouvoir au Kremlin, en 1999. Surtout que Jacques Chirac lui parlait en russe, ce qui facilitait les relations. Dans sa jeunesse, Jacques Chirac a même traduit Pouchkine, un peu plus, et il aurait été le héros de l’un des récents et excellents livres de David Foenkinos, "Le mystère Henri Pick" !

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Vladimir Poutine avait même proposé à Jacques Chirac, à la fin de la Pésidence de ce dernier, un siège au conseil d'administration de Gazprom ; Chirac a refusé poliment, expliquant que cela choquerait en France, personne ne le comprendrait. Pour tenter de contrer les États-Unis, il y a eu un véritable axe Paris-Berlin-Moscou (Chirac-Schröder-Poutine) contre la guerre en Irak en 2002-2003. Premier Ministre du Liban (qui a décrété lui aussi une journée de deuil national ce lundi 30 septembre 2019), Saad Hariri a lui aussi été très ému, son père Rafiq Hariri, également Premier Ministre, qui fut assassiné le 14 février 2005, a été un grand ami de Jacques Chirac qui a voulu tout mettre en œuvre pour retrouver les assassins.

Parmi les absents à Saint-Sulpice, Marine Le Pen, persona non grata. Encore heureux qu’elle ne soit pas venue. Elle en avait eu l’intention et la famille a refusé fermement (insistons pour parler de famille et pas de "clan Chirac" qui ne signifie rien, il n’y a pas de clan, il n’y a plus qu’une famille, peu nombreuse). La présence d’un membre d’extrême droite aurait été un total manque de respect de la mémoire de Jacques Chirac, tel qu’il concevait son idée pour la France.

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Justement. Reprenons cette dernière allocution à l’Élysée, juste avant de se retirer de la vie politique, le 11 mars 2007 à 20 heures. Au contraire de Valéry Giscard d’Estaing, battu, qui a surtout laissé l’image d’un siège vide, c’est-à-dire, un message autocentré sur lui, égocentré, son successeur Jacques Chirac a voulu en quelque sorte laisser un testament politique.

Voici quelques-uns de ses messages qu’il voulait nous faire passer (je n’ai pas tout énuméré) : « Je voudrais vous adresser plusieurs messages. D’abord, ne composez jamais avec l’extrémisme, le racisme, l’antisémitisme ou le rejet de l’autre. Dans notre histoire, l’extrémisme a déjà failli nous conduire à l’abîme. C’est un poison. Il divise, il pervertit, il détruit. Tout dans l’âme de la France dit non à l’extrémisme. (…) Mon deuxième message, c’est que vous devez toujours croire en vous et en la France. Nous avons tant d’atouts. Nous ne devons pas craindre les évolutions du monde. (…) Enfin, il y a la révolution écologique qui s’engage. Si nous ne parvenons pas à concilier les besoins de croissance de l’humanité et la souffrance d’une planète à bout de souffle, nous courons à la catastrophe. » (11 mars 2007).

La lutte sans concession contre l’extrême droite était sa priorité. Au contraire de ses partisans qui se réjouissaient de la victoire prochaine, l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002 a complètement traumatisé Jacques Chirac.

Son dernier message est aussi un message de clairvoyance, il y a déjà douze ans sur la transition écologique à accomplir. Quelques années auparavant, le 2 septembre 2002 au Sommet de Johannesburg, il avait déjà surpris le monde entier en employant cette formule juste et reprise inlassablement : « La maison brûle, et nous regardons ailleurs. ».

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La cérémonie en l’église Saint-Sulpice a été d’autant plus émouvante qu’elle a rassemblé toute la classe politique aux valeurs républicaines. Les onze anciens Premiers Ministres ont été présents, et les trois anciens Président de la République aussi, Valéry Giscard d’Estaing, fatigué, Nicolas Sarkozy et François Hollande, aux côtés des quatre premiers personnages de l’État, Emmanuel Macron, Édouard Philippe, Gérard Larcher et Richard Ferrand. Elles sont très rares, ces occasions d’unité nationale. Au-delà de la ferveur populaire, c’est bien la classe politique qui s’est réunie pour honorer l’un des siens.À la fin de la messe, lorsque le cercueil est sorti de l’église, la foule, restée sur le parvis, a spontanément et longuement applaudi Jacques Chirac, et aussi sa famille. Seulement deux cents personnes ont eu la chance de pouvoir assister à la messe à l’intérieur de l’église, visiblement trop petite pour contenir tout ce monde. Daniel Barenboim fut invité à jouer au piano un "impromptu" de Schubert.

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Ces cinq journées ont été un peu folles dans les médias. Déjà parce qu’une catastrophe industrielle de première importance a été négligée par les médias à cause de la disparition de l’ancien Président. Au-delà des conséquences graves sur l’environnement et la santé publique, le grave incendie de l’usine Lubrizol marquera longtemps les esprits, si ce n’est dans le pays, au moins à Rouen et en Normandie.

Ensuite parce que quarante ans de vie politique se résument toujours très difficilement. Le nombre d’erreurs entendues de la bouche de journalistes a été très élevé. Certaines étaient seulement des détails, d’autres des contresens dans les interprétations.

Par exemple, lorsqu’une vidéo montre au début d’un conseil des ministres, le Président Valéry Giscard d’Estaing en train de saluer chacun de ses ministres, et lorsqu’il est arrivé au niveau de Jacques Chirac, son Premier Ministre, il lui a refusé de serrer la main pour passer au ministre suivant, ce n’était pas un acte d’humiliation, c’était simplement que les deux hommes s’étaient entretenus pendant une heure dans le bureau présidentiel juste avant le conseil des ministres, ils s’étaient donc déjà salués.

Le plus grand contresens fut cependant le thème de la campagne présidentielle de Jacques Chirac en 1995. Cela nécessiterait un peu plus de développement, mais Alain Madelin, qui fut l’un des rares leaders politiques à avoir soutenu sa candidature en 1995, a rappelé le 26 septembre 2019 que la "fracture sociale" n’était qu’une simple formule et que le contenu des discours de campagne était assez clair, il s’agissait de libérer l’économie pour réduire la fracture sociale, il n’y a jamais eu aucune volonté d’adopter une politique "de gauche". En revanche, l’erreur a été de ne pas avoir nommé à Matignon la personnalité qui correspondait à cette campagne, à savoir Philippe Séguin, considéré comme incontrôlable (Jacques Chirac lui aurait dit que s’il l’avait nommé à Matignon, il serait tellement rapidement en colère qu’il le refuserait au téléphone dès le troisième jour !).

L’ancien Ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine a aussi précisé une chose importante. On a souvent loué le refus de Jacques Chirac d’accepter la guerre en Irak. Jacques Godfrain le 28 septembre 2019 est même allé jusqu’à dire qu’il a évité la guerre en Irak… mais non ! Il était effectivement contre la guerre en Irak, et en ce sens, il a sauvé l’honneur de la France et des Français (un peu comme De Gaulle, en résistant, a sauvé l’honneur de la France et des Français en 1940), mais il n’a rien évité du tout, la guerre a bien eu lieu en Irak, et comme hélas il l’avait prédit, ce fut une catastrophe humaine et politique dont on paie encore le prix.

Dans "C dans l’air" sur France 5 le 30 septembre 2019, une journaliste n’a apparemment pas compris la forte émotion populaire autour de Jacques Chirac. Elle était à faire des calculs politiciens sur la présence ou l’absence de Marine Le Pen, sur le fait que les Français aimeraient les cérémonies pour se retrouver. Pas du tout, gageons qu’à la disparition, que je souhaite la plus tardive possible, de, par exemple, François Hollande, il n’y aura pas une telle ferveur, et cela cérémonies ou pas cérémonies.

L’enterrement de Jacques Chirac n’a pas à avoir une finalité politique, il est d’abord humain, les proches, la famille, mais aussi, de nombreux Français ont été choqués par cette nouvelle de la mort, leur émotion n’a pas de but, elle est la réaction (hélas ordinaire) d’un deuil qui touche de près. La moindre des choses, c’était de respecter Jacques Chirac, qui ne voulait aucune compromission avec les partis extrémistes.

Que Marine Le Pen en profite pour se victimiser et mieux se placer en 2022, Jacques Chirac, du fond de sa tombe, s’en moque un peu (je ne citerai pas sa célèbre formule un peu "crûe") : il n’aurait jamais voulu être un prétexte à une récupération politique de sa personne par Le Pen, déjà que De Gaulle a failli être récupéré par cette famille dont un membre, il n’y a pas si longtemps avait des amis qui voulaient la mort de De Gaulle. La mort réelle, physique. Il y a un minimum de décence à avoir en de pareilles circonstances.

Si les Français aiment tant Jacques Chirac, ce n’est pas un hasard, c’est simplement parce que Jacques Chirac, en de très multiples occasions, leur a montré qu’il les avait beaucoup aimés. Et c’est par cette déclaration d’amour qu’il a fini sa dernière allocution avant de s’effacer définitivement du paysage politique français : « Vous l’imaginez, c’est avec beaucoup d’émotion que je m’adresse à vous ce soir. Pas un instant, vous n’avez cessé d’habiter mon cœur et mon esprit. Pas une minute, je n’ai cessé d’agir pour servir cette France magnifique. Cette France que j’aime autant que je vous aime. Cette France riche de sa jeunesse, forte de son histoire, de sa diversité, assoiffée de justice et d’envie d’agir. Cette France qui, croyez-moi, n’a pas fini d’étonner le monde. » (11 mars 2007).

Ce n’est que justice que les Français le lui rendent aujourd’hui en retour. Cela ne signifie pas qu’il fût un être parfait et sans reproche. Personne ne l’a prétendu. Au contraire, il y avait mille raisons pour en vouloir à Jacques Chirac, mais au-dessus de tout cela, il a consacré toute son existence à la France et aux Français, alors qu’il aurait pu simplement se trouver une petite zone ensoleillée loin du monde et prendre du bon temps… C’est une notion de sacrifice, contrebalancée évidemment par l’appétit du pouvoir, mais qu’il ne faut pas négliger. Un tel sacrifice sur une si longue durée, qui serait aujourd’hui capable de le faire ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le dernier bain de foule de Jacques Chirac, l’universaliste.
Chirac au Panthéon ?
À l’heure où Jacques Chirac entre dans l’Histoire…
Jacques Chirac a 86 ans : comment va-t-il ?
Présidence Chirac (1) : les huit dates heureuses.
Présidence Chirac (2) : les huit dates malheureuses.
Jacques Chirac contre toutes les formes d'extrême droite.
Jacques Chirac et la paix au Proche-Orient.
Sur les décombres de l'UMP, Jacques Chirac octogénaire.
Jacques Chirac fut-il un grand Président ?
Une fondation en guise de retraite.
L’héritier du gaulllisme.
…et du pompidolisme.
Jérôme Monod.
Un bébé Chirac.
Allocution télévisée de Jacques Chirac le 11 mars 2007 (texte intégral).
Discours de Jacques Chirac le 16 juillet 1995.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190930-chirac.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/le-dernier-bain-de-foule-de-218254

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/29/37672185.html





 

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26 septembre 2019 4 26 /09 /septembre /2019 12:20

« De cette relation avec lui, contrastée mais ancienne, je retiens la force du courage quand il est soutenu par une volonté, la nécessité de replacer l’homme au cœur de tout projet, le poids de l’expérience. » (Jacques Chirac, hommage à François Mitterrand, le 8 janvier 1996).


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C’est avec beaucoup d’émotion que je viens d'apprendre la mort de Jacques Chirac ce jeudi 26 septembre 2019. Il y a trois ans, le 22 septembre 2016, une infection pulmonaire avait déjà fait craindre le pire. Il était alors hospitalisé à Paris depuis le 18 septembre 2016 et l'hospitalisation de son épouse Bernadette le 21 septembre 2016 avait multiplié les rumeurs sur sa disparition. Il allait avoir 87 ans dans un peu plus de deux mois, le 29 novembre prochain.

La dernière fois que je l'avais croisé, il était déjà très affaibli, c'était le 11 mai 2011 lors de l'enterrement de Bernard Stasi qui était l'un de ses amis très chers de Science Po.

L'année 2016 était un année terrible pour la famille Chirac, l'année 2019 le sera hélas aussi. Sa fille aînée, Laurence, était partie le 14 avril 2016 à l’âge de 58 ans, et son ancien proche collaborateur Jérôme Monod le 18 août 2016. La France en 2016 avait aussi perdu un autre de ses amis et aussi figure majeure de la vie politique, Michel Rocard. À la différence de ce dernier, Jacques Chirac a atteint, à force de persévérance, son objectif, l’Élysée. Seul Premier Ministre à diriger un gouvernement de la Ve République à deux époques différentes, du 27 mai 1974 au 25 août 1976, puis du 20 mars 1986 au 10 mai 1988, il fut élu deux fois Président de la République, le 7 mai 1995 avec 52,6% des voix et le 5 mai 2002 avec le score quasi-soviétique de 82,2% des voix.

Je me souviens de la liesse populaire qui a accompagné sa première élection. Il avait réussi à entraîner au-delà de son électorat traditionnel, la jeunesse, les forces vives de la nation, sur le thème de la réduction de la fracture sociale. Je savais aussi que la déception allait être grande quelques mois plus tard, car les discours basés sur des promesses se retournent toujours contre leurs auteurs. François Hollande l'a su en 2016.

Pendant douze années, du 17 mai 1995 au 16 mai 2007, il fut Président de la République française. Son bilan, assez faible, de ses années au pouvoir l’a rendu très impopulaire jusqu’à son départ à la retraite. Il n’avait jamais été beaucoup aimé des Français et il n’avait jamais dépassé 21% des suffrages exprimés au premier tour des quatre élections présidentielles auxquelles il avait participé.

Pourtant, depuis son départ de l’Élysée, il avait regagné beaucoup en popularité. Peut-être parce que les comparaisons sont toujours très éloquentes. Ses deux successeurs directs, très impopulaires, ont rappelé que Jacques Chirac avait gardé une certaine tenue et retenue dans la fonction présidentielle, plus de distance, moins d’arrogance, du moins dans le ressenti.

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Que les Français puissent l’aimer une fois sa carrière achevée était d’ailleurs assez étonnant. Car commençant sa longue trajectoire d’une manière très tranchante, il a été avant tout un opportuniste bourré d’ambition, au point d’être très fluctuant sur beaucoup de sujets politiques. Ses combats souvent fratricides (on dit qu’il a politiquement tué Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing, Raymond Barre et Édouard Balladur) ont eu de quoi agacer la plupart des Français, d’une manière ou d’une autre.

Je crois que l’émotion qui peut être aujourd’hui éprouvée, c’est que Jacques Chirac aimait profondément les humains, et plus particulièrement les Français. Une démarche humaniste assez paradoxale par rapport à son action politique, mais que tout le monde pouvait ressentir au contact avec l’homme. À cela s’est ajoutée la maladie, qui a fait d’un homme hyperactif et dynamique redoutablement solide un vieillard s’accrochant à sa canne (et ne reconnaissant plus ses proches à la fin de sa vie, selon son fidèle Jean-Louis Debré). Son côté humaniste pouvait par exemple être compris lors de son interview du 14 juillet 2002 où il proposa quatre objectifs essentiels à son quinquennat : la sécurité routière (la politique des radars a été très efficace), la lutte contre le cancer, la recherche sur les maladies neurodégénératives (en particulier la maladie d’Alzheimer) et aussi la place dans la société des personnes qui ont un handicap. Il l’avait prouvé bien avant par son vote en faveur de l’abolition de la peine de mort.

J’aurai l’occasion de revenir plus tard sur son bilan, ses idées (ou non idées), son comportement…

Jacques Chirac fut d’abord le modèle suprême de l’homme politique de la Ve République, celui de la première génération, d’avant les smartphones, des réseaux sociaux et de l’Internet interactif (on se souvient qu’il ne savait pas ce qu’était une souris) : une ambition démesurée mais au service d’une véritable passion pour la France, des moyens de la nourrir par le contrôle d’un grand appareil politique doté de larges financements (UDR, RPR, UMP), de très nombreux mandats cumulés : député, député européen, maire de Paris, président du conseil général de Corrèze (ce qui en a fait un double président de conseil général puisque le maire de Paris est aussi président de conseil général), et bien sûr, président d’un grand parti et Premier Ministre.

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Au contraire de François Mitterrand, Jacques Chirac était un véritable enfant de la Ve République. Issue de la méritocratie républicaine (IEP, ENA, Cour des Comptes), il a commencé sa carrière politique en juin 1962 à Matignon, au service du Premier Ministre Georges Pompidou qui fut son seul véritable mentor. Poursuivant deux vies, locale pour avoir des mandats électifs et nationale pour prendre de plus en plus d’influence sur le cours du pouvoir, Jacques Chirac a montré tous les travers d’un régime dont l’élection présidentielle est devenue le seul rendez-vous fort avec la démocratie.

Jacques Chirac a duré plus longtemps que De Gaulle à l’Élysée, et aussi à Matignon. Dès mai 2007, son absence dans la vie politique s’est fait ressentir. Beaucoup de personnes pouvaient lui en vouloir pour une raison ou une autre, pour une action ou une inaction, mais il faisait partie de la famille républicaine, il faisait partie du décor, et même, il rassurait.

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L’une des plus grandes allocutions télévisées de Jacques Chirac fut son hommage très sincère à François Mitterrand lors de la mort de celui-ci le 8 janvier 1996. En quelques sortes, beaucoup de ses phrases auraient pu lui être associées personnellement : « Je voudrais saluer la mémoire de l’homme d’État, mais aussi rendre hommage à l’homme, dans sa richesse et sa complexité. ».

La volonté qu’il faisait visiblement sienne : « Volonté de servir certains idéaux. La solidarité et la justice sociale. Le message humaniste dont notre pays est porteur, et qui s’enracine au plus profond de nos traditions. L’Europe, une Europe dans laquelle la France, réconciliée avec l’Allemagne et travaillant avec elle, occuperait une place de premier rang. Mais aussi une façon de vivre notre démocratie. Une démocratie moderne, apaisée, grâce notamment à l’alternance maîtrisée, qui a montré que le changement de majorité ne signifiait pas crise politique. Et nos institutions en ont été renforcées. ».

De la même manière, il pouvait aussi s’identifier à cette attitude qu’il prêta à son ancien adversaire : « En politique, François Mitterrand fut d’abord profondément respectueux de la personne humaine, et c’est pourquoi il décida d’abolir la peine de mort. Respectueux aussi des droits de l’Homme : il ne cessa d’intervenir partout où ils étaient bafoués. Ses choix étaient clairs, et il les a toujours faits au nom de l’idée qu’il se faisait de la France. ».

Et il poursuivit par l’homme privé : « Certaines existences sont paisibles, et égrènent des jours semblables, parsemés d’événements privés. Le Président Mitterrand, au contraire, donne le sentiment d’avoir débordé sa propre vie. Il a épousé son siècle. Plus de cinquante ans passés au cœur de l’arène politique, au cœur des choses en train de s’accomplir. ».

La phrase venant du cœur : « Ma situation est singulière, car j’ai été l’adversaire du Président François Mitterrand. Mais j’ai été aussi son Premier Ministre, et je suis, aujourd’hui, son successeur. Tout cela tisse un lien particulier, où il entre du respect pour l’homme d’État et de l’admiration pour l’homme privé qui s’est battu contre la maladie avec un courage remarquable, la toisant en quelque sorte. ».

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Jacques Chirac a même étonné tous ses amis politiques en concluant ainsi : « À l’heure où François Mitterrand entre dans l’Histoire, je souhaite que nous méditions son message. ».

Je ne sais pas quel message Jacques Chirac laissera à la postérité, mais probablement que sa présence a dynamisé les institutions de la République. Au moment où son héritage politique est en mille morceaux, ne représentant plus que 8% de l'électorat, cassé par des personnages trop ambitieux et sans convictions, la France pleure l'un de ses derniers monuments de la vie politique...


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
À l’heure où Jacques Chirac entre dans l’Histoire…
Jacques Chirac a 86 ans : comment va-t-il ?
Présidence Chirac (1) : les huit dates heureuses.
Présidence Chirac (2) : les huit dates malheureuses.
Jacques Chirac contre toutes les formes d'extrême droite.
Jacques Chirac et la paix au Proche-Orient.
Sur les décombres de l'UMP, Jacques Chirac octogénaire.
Jacques Chirac fut-il un grand Président ?
Une fondation en guise de retraite.
L’héritier du gaulllisme.
…et du pompidolisme.
Jérôme Monod.
Un bébé Chirac.
Allocution télévisée de Jacques Chirac le 11 mars 2007 (texte intégral).
Discours de Jacques Chirac le 16 juillet 1995.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190926-chirac.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/a-l-heure-ou-jacques-chirac-entre-218156

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/26/34351571.html






 

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14 septembre 2019 6 14 /09 /septembre /2019 03:17

« La politique, c’est savoir à qui on prend du fric pour le donner à qui. » (Abbé Pierre, 2006).


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Cette semaine, c’était la rentrée judiciaire : audition de François Bayrou et Marielle de Sarnez le 11 septembre 2019, mise en examen de Richard Ferrand, Président de l’Assemblée Nationale, le 12 septembre 2019, au point que cette annonce a rendu inaudible le Premier Ministre Édouard Philippe sur la réforme des retraites (discours au CESE le matin, journal de 20 heures sur TF1 le soir), mise en examen de Jean-Marie Le Pen (91 ans)… mais l’information la plus importante reste que Patrick Balkany a dormi à la prison de la Santé cette nuit du 13 au 14 septembre 2019.

En effet, le verdict du premier volet du procès qui s’était ouvert le 13 mai 2019 a été rendu ce vendredi 13 septembre 2019 en début d’après-midi. De quoi confirmer la vieille tradition de malheur associée au vendredi 13 pour les époux Balkany jugés pour fraude fiscale. Patrick Balkany a été condamné à quatre ans de prison ferme avec mandat de dépôt et à dix ans d’inéligibilité, et sa femme Isabelle Balkany à trois ans de prison sans mandat de dépôt et à dix ans d’inéligibilité par le tribunal de Paris. Leurs avocats ont annoncé immédiatement qu’ils feraient appel et ont dénoncé la sévérité du verdict.

Patrick Balkany (71 ans), actuellement maire de Levallois-Perret, et Isabelle Balkany (72 ans dans une semaine), actuellement première adjointe au maire de Levallois-Perret (elle a annoncé dans la soirée qu’elle remplacerait le maire tant qu’il serait indisponible), sont un couple politique très connu des Hauts-de-Seine. Ce ne sont pas des intellos, mais quand Patrick Balkany a fait son service militaire, c’était à l’Élysée, à côté de la boutique de son père, rue du Faubourg-Saint-Honoré à Paris, et à l’époque de Georges Pompidou. Il se lia d’amitié avec Michel Jobert et s’engagea à l’UDR puis au RPR. Jacques Chirac l’envoya aux législatives de mars 1978 au casse-pipe contre l’un des ministres giscardiens très en vue, Jean-Pierre Soisson à Auxerre.

Après cet échec, il décida de s’investir à Levallois-Perret, au même titre que d’autres jeunes du RPR s’étaient implantés dans les Hauts-de-Seine : Nicolas Sarkozy à Neuilly-sur-Seine (à l’époque promis à Charles Pasqua), Patrick Devedjian à Antony, etc. Contre toute attente, Patrick Balkany fut élu maire de Levallois-Perret en mars 1983. II fut réélu en mars 1989, battu en juin 1995 par un chiraquien (Olivier de Chazeaux qui s’est fait aussi élire sur sa circonscription en juin 1997), puis inéligible en 1996, puis réélu en mars 2001 (mais invalidé car il était encore inéligible), puis réélu en septembre 2002, mars 2008 et mars 2014. Et inutile de dire que malgré son âge, il avait bien l’intention, avant son procès, d’être candidat à sa réélection en mars 2020. Il faut préciser qu’en 1995, Patrick Balkany avait soutenu la candidature présidentielle du Premier Ministre Édouard Balladur.

Patrick Balkany a été élu député des Hauts-de-Seine à peu près au même moment où il était maire, de juin 1988 à juin 1997, et de juin 2002 à juin 2017. En 2017, le cumul des mandats l’empêcha de rester député mais il était de toute façon sérieusement concurrencé. Ses plus grands rivaux ont toujours été des personnalités proches de son parti. Et en juin 2017, parce que "son" candidat a été largement battu au premier tour, il a soutenu au second tour …la candidate de LREM qui a été élue (contre son rival de LR).

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Son épouse Isabelle, elle, a voulu succéder en 2007 à Nicolas Sarkozy à la présidence du conseil général des Hauts-de-Seine, quand ce dernier, un grand ami du couple, a été élu Président de la République. Patrick Devedjian a cependant été élu, et en mars 2011, elle fut même battue sur son propre canton contre l’un de leurs rivaux, Arnaud de Courson.

Leur personnalité clive à l’évidence, ils ont des grands détracteurs et aussi des fidèles. Il faut dire que Patrick Balkany est un homme très convivial, qui a le sens de l’attachement, mais aussi, il peut être très odieux et arrogant. Celui qui aurait rêvé d’un ministère pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy est avant tout le maire de Levallois-Perret, et depuis plus de trente-cinq ans, il sait s’occuper des habitants avec une passion et une sincérité désarmantes.

Il suffit de rappeler le récent grave incendie du marché Barbusse complètement détruit, dans la nuit du 17 au 18 août 2019, où 160 pompiers ont dû intervenir. Par chance, il n’y a eu aucun blessé, mais il a fallu reloger plus d’une centaine d’habitants et le maire s’en est occupé personnellement, allant voir régulièrement les familles, vérifiant que tout allait bien, prenant le temps de rester en contact avec elles. Un responsable attentionné. On ne s’étonnera donc pas qu’il soit tant aimé de la population locale.

Homme d’un grand humour, dont la sonnerie de téléphone mobile est la musique des Tontons flingueurs, Patrick Balkany est pourtant également très détesté par ceux qui voient en lui une concentration de ce qu’ils n’apprécient pas. Une arrogance, renforcée quand l’ami de trente ans fut Président de la République, et aussi, un tempérament de flambeur, un tantinet machiste (il aurait fait partie des siffleurs en apercevant la robe à fleurs de la ministre Cécile Duflot dans l’hémicycle), et pouvant être très désagréable envers ses opposants.

Patrick Balkany n’est pas un intellectuel, c’est plutôt un représentant de commerce, qui ne cesse de vouloir se montrer, au point qu’il a même commencé (quand il était jeune) une carrière d’acteur dans un film retraçant la vie de Raspoutine. Se montrer, se montrer, se montrer. L’humour excuse beaucoup de choses. Encore récemment, puisque, au début de la semaine, il plaisantait sur le fait que peut-être que la justice allait lui offrir des nuits de repos à partir de vendredi.

Pour beaucoup des habitants de Levallois-Perret, l’emprisonnement de leur maire est vécu comme une violence injuste. Injuste car, avec l’appel, il reste encore présumé innocent de la fraude fiscale dont on l’accuse. On n’est  considéré coupable que lorsqu’on est condamné définitivement, ce qui a été le cas pour le furtif sous-ministre socialiste Thomas Thévenoud qui a dû quitter le gouvernement neuf jours après sa nomination à cause de son oubli de payer ses impôts (il a été condamné définitivement aussi cette semaine, le 11 septembre 2019).

La mise en examen de Richard Ferrand et la condamnation de Patrick Balkany, ont discrédité, par les faits, les incantations de Jean-Luc Mélenchon (qui a fait sa rentrée politique le 12 septembre 2019 à la Maison de l’Amérique latine) car il accusait la justice d’être politisée (contre lui) : a priori, aucun parti n’a échappé, ne serait-ce que cette semaine, à une décision peu agréable de la justice. Et si la justice avait été téléguidée par l’Élysée, on imagine mal pourquoi l’un des trois plus fidèles soutiens du Président de la République, par ailleurs quatrième personnage de l’État, n’aurait pas été mieux protégé… C’est le problème d’une justice indépendante, son calendrier est défini hors du cadre politique, ce qui a nettement défavorisé, d’ailleurs, la candidature de François Fillon.

Revenons à Patrick Balkany. Fallait-il l’emprisonner ce vendredi 13 septembre 2019 alors qu’il a toujours été présent à chaque convocation de la justice et qu’il n’a jamais été question pour lui de fuir la justice ? Si Isabelle Balkany a échappé à la prison, c’est en raison de sa santé plus fragile, mais elle était condamnée, elle aussi, à plusieurs années de prison ferme. Son avocat a parlé de décision injuste et inutile, soumettant l’idée que le juge se serait "payé" Balkany.

Même son principal accusateur et opposant à Levallois-Perret a considéré que la prison était inutile et n’intéressait pas les habitants, alors que cet opposant considère que le maire aurait abusé de l’argent municipal et qu’il faudrait avant tout qu’il le rembourse. Car Patrick Balkany aurait parfois un peu mélangé les comptes entre personnel et public.

C’est cependant sa gestion municipale qui est mise en cause. Certes, la ville a connu un véritable essor, un développement économique sans égal, accueillant de nombreux sièges de grandes entreprises, des programmes de logements, des équipements pour les enfants, les familles, etc. Mais cela au prix d’un endettement excessif. La commune est endettée au point que cela correspond à une dette de 8 000 euros pour chaque habitant !

Il ne faut jamais se réjouir d’une personne qui va en prison, car cela reste une épreuve, malgré les fautes commises (et il faut évidemment bien différencier les délinquants des criminels). Il est probable d'ailleurs que le séjour en prison, à court terme, ne se prolongerait pas très longtemps puisqu’un procès en appel se profile dans un futur proche. Bien sûr, si un délit est commis, son auteur doit en payer le prix, c'est juste devoir du vivre ensemble. Personne ne remet en cause le principe de la peine.

Les opposants auraient sans doute préféré qu’au lieu de la prison ferme immédiatement appliquée, ce fussent les dix ans d’inéligibilité qui soient immédiatement applicables, ce qui ne sera pas le cas car la mesure sera suspendue avec l’appel. Concrètement, cela signifie que rien ne l’interdira de se représenter aux municipales de 2020 tout en restant en prison. Ce ne sera évidemment pas facile pour faire campagne, mais le sentiment d’injustice et surtout le manque d’équité (par rapport à d’autres justiciables qui ont fait bien pire et ont été bien moins sanctionnés) pourraient au contraire rassembler ses électeurs derrière lui pour le soutenir.

La seule raison de se réjouir de cette semaine très dense en décisions de justice dans des affaires politico-financières, c’est qu’il n’y aura jamais plus impunité dans un monde politique qui était surprotégé il n’y avait encore pas si longtemps, et que la justice est maintenant réellement indépendante et cette semaine l’a prouvée. Cela n’empêche pas que des juges puissent éventuellement être partiaux pour ne pas dire partisans, au même titre qu’il y a de mauvais enseignants, de mauvais médecins, etc., mais l’organisation de la justice est telle que si un juge a trop manqué de discernement, cela se verra en appel voire en cassation. Dans tous les cas, la justice n’est pas arbitraire.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Patrick Balkany.
Bernard Tapie.
Jérôme Cahuzac.

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17 juillet 2019 3 17 /07 /juillet /2019 03:47

« Tous les gens qui m’ont interpellé sont unanimes sur un point : ils ne comprennent pas pourquoi François de Rugy n’a pas démissionné tout de suite. » (Bruno Bonnel, député LREM du Rhône, le 15 juillet 2019).



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Le retour face aux électeurs de sa circonscription, notamment à l’occasion des cérémonies locales du 14 juillet, est toujours très difficile pour un député de la majorité lorsqu’un ministre est en pleine tourmente. Ce qui était inéluctable est donc survenu, une demi-heure avant l’impossible séance des questions au gouvernement : le Ministre d’État, Ministre de la Transition écologique et solidaire, François de Rugy, a annoncé ce mardi 16 juillet 2019 sa démission, acceptée immédiatement par le Président Emmanuel Macron de retour de Belgrade. Visiblement émue et réagissant à chaud, la députée Olivia Grégoire, porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée Nationale a déclaré : « C’est la preuve qu’il est à bout, c’est aussi pour protéger sa famille. ».

Encore une fois, le pouvoir a été pris de court dans cette affaire, puisque le Premier Ministre Édouard Philippe, qui avait convoqué sèchement le ministre le 11 juillet 2019, avait élaboré un calendrier d’enquête qui devait durer jusqu’à la fin de cette semaine. Le Premier Ministre n’en a pas dit un seul mot dans l’hémicycle ce 16 juillet 2016.

Le Président a peu de chances avec tous les ministres d’État qu’il a nommés depuis le début de son quinquennat : tous ont déjà démissionné : François Bayrou (Justice), Nicolas Hulot (Écologie), Gérard Collomb (Intérieur) et maintenant François de Rugy (Écologie).

Le poste lui-même est hautement instable. Depuis 2012, pas moins de huit ministres se sont déjà succédé à l’Écologie. Nathalie Kosciuscko-Morizet, qui a démissionné le 22 février 2012 pour être porte-parole du candidat Nicolas Sarkozy, remplacée par le Premier Ministre François Fillon par intérim jusqu’au 10 mai 2012. Sous le quinquennat de François Hollande, d’abord Nicolas Bricq, brièvement jusqu’au 21 juin 2012, remplacée par Delphine Batho qui, elle-même, a démissionné d’elle-même en opposition avec son gouvernement, le 3 juillet 2013 (encore en juillet), remplacée par Philippe Martin. Avec la nomination de Manuel Valls, il y a eu un peu plus de stabilité avec Ségolène Royal qui resta jusqu’à la fin du quinquennat, du 2 avril 2014 au 17 mai 2017. Son successeur Nicolas Hulot a annoncé sa démission le 28 août 2018, démission rendue effective le 4 septembre 2018 après la nomination de François de Rugy qui est poussé à la démission le 16 juillet 2019.

Qui comme successeur ? Trois pistes : un secrétaire d’État promu (ce fut le cas de NKM après le départ de Jean-Louis Borloo le 14 novembre 2010), cela pourrait alors être Emmanuelle Wargon (choisie comme animatrice du grand débat, et qui est chargée de défendre la loi Énergie et Climat le soir du 16 juillet 2019 au Sénat), Sébastien Lecornu ou encore Brune Poirson ; un (vrai) poids lourd politique (Daniel Cohn-Bendit, Ségolène Royal, etc.) ; une personnalité hors de la classe politique (comme Corinne Lepage, etc.). C'est finalement la Ministre déléguée aux Transports Élisabeth Borne qui a été nommée pour succéder à François de Rugy, selon un communiqué de l'Élysée publié en fin de soirée de ce 16 juillet 2019.

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Revenons à François de Rugy. Oui, il y a eu un "lynchage" médiatique qui ne paraît pas raisonnable et surtout qui paraît disproportionné par rapport aux faits reprochés qui sont légaux mais socialement indécents. Quand on s’engage en politique, il faut avoir du cuir épais, sinon, on fait autre chose (voir Michèle Barzach, Georgina Dufoix, etc.). Il est normal, surtout à notre double époque, celle des réseaux sociaux et de l’actualité immédiate de surréactions excessives, et celle d’une volonté de transparence accrue, qu’un des ministres les plus importants du gouvernement soit la cible des opposants, des rigoristes, des persifleurs (personne ne l’a obligé d'accepter cette responsabilité).

Ce que j’expliquais lundi, c’est que la démission était inéluctable, probablement avec injustice (d’autres ont dû faire pire que lui), simplement parce qu’il ne pourrait plus exercer efficacement ses fonctions. La moindre apparition publique serait polluée par cette affaire facilement identifiée par un homard. J’évoquais surtout la négligence et l’imprudence.

Ce que révèlent toutes les affaires où une personnalité politique est mise en cause parce qu’elle est un peu trop gourmande (sur les deniers de l’État, donc des contribuables), c’est avant tout le décalage entre la classe politique et le peuple, ce que vit réellement le peuple, pour qui 5 euros d’APL en moins ou 20 euros de pension de retraites en moins sont ressentis comme un sacrifice d’autant moins acceptable que d’autres se gaveraient de champagne et de homard.

J’ai toujours cru qu’une personne agissait toujours en accord avec le miroir que lui reflète son entourage. Comment pouvoir regarder en face la personne que l’on aime, ou sa famille, ou ses amis les plus proches, si ceux-ci étaient scandalisés par ce que l’on fait, en l’occurrence sur le plan de la morale dans l’action publique ? Cela signifierait-il que l’entourage est lui-même déconnecté des réalités ?

Une personnalité politique "professionnelle" devrait pourtant savoir que tout ce qui touche au luxe, à l’argent, est un sujet ultrasensible chez les Français. On pourra toujours s’interroger sur le pourquoi (il faudrait peut-être faire une "psychanalyse sociologique") mais c’est un fait : les Français, plus que d’autres peuples (notamment anglo-saxons, qui n’ont pas peur de montrer leur réussite pécuniaire), sont très sensibles à tout ce qui touche à la richesse, peut-être par jalousie (mais je ne crois pas que la jalousie seule puisse l’expliquer), peut-être le rapport à l’argent ?…

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Ainsi, ce sont des fautes politiques, même si ce ne sont pas des infractions judiciaires, de vouloir montrer trop luxe : le Fouquet’s le 6 mai 2007 pour Nicolas Sarkozy, le yacht de son ami Bolloré, mais aussi la photographie de Dominique Strauss-Kahn, pas encore candidat, qui, en déplacement à Paris, était montré à côté de la Porsche d’un des amis publicitaires, ont choqué les gens. Ce sont des fautes que même certains élus locaux n’auraient pas faites. 

Je prends pour exemple un ancien adjoint de la ville de Nancy, que j’apprécie beaucoup, qui me disait, déjà à la fin des années 1980 (c’était pourtant une autre époque), qu’il avait les moyens de s’acheter une Porsche mais qu’il ne pouvait décemment pas aller à la mairie avec une telle voiture, on le lui reprocherait (avec raison). Il s’était alors contenté d’une Renault 25. Le jour où il m’a fait partager cette réflexion, avec sourire et légèreté, j’ai reçu ainsi une belle leçon de sobriété (qui n’était pour moi toutefois pas très surprenante).

C’est cette incompréhension-là qui m’étonne de la part de celui qui était très en avance sur la moralisation de la vie politique et la transparence (député, François de Rugy avait publié ses revenus dès 2009). Il est clair que l’acharnement de Mediapart n’est pas à l’honneur de ce site, quand on voit le côté très dérisoire des faits reprochés (notamment dans sa dernière livraison).

Mais il ne faut pas non plus plaindre François de Rugy : la vie politique a toujours été un univers très dur. Il y a des excès de gloire égocentrique (au moment d’une élection, d’une nomination) et donc, c’est normal qu’il y ait aussi des trous de carrière qui font très mal à l’ego (défaite électorale, démission, etc.). Que François de Rugy, le soir même sur Twitter, se soit permis de comparer sa situation à celle de Pierre Bérégovoy qui s’est suicidé, en rappelant les mots de François Mitterrand à l’enterrement de l’ancien Premier Ministre, me paraît à la fois pleurnicheur et démesuré.

On peut parler d'injustice (je l'ai évoquée), mais il faut alors parler de toutes les injustices, dans les deux sens. Il y a autant d’injustice à devoir démissionner pour cause de homard géant à l’Hôtel de Lassay que d’injustice à avoir été élu au perchoir en ne représentant au niveau national que 3,8% des rares militants socialistes qui ont voté pour la primaire du PS le 22 janvier 2017, parti qui a obtenu laborieusement 6% des voix à l'élection présidentielle. Ne représenter que 4% des 6% des voix, et devenir le quatrième personnage de l'État ? Bravo l'artiste !

De sa vie, François de Rugy n’a jamais fait que de la politique, et sa démission bénéficie d’un parachute grâce à Nicolas Sarkozy, il retrouvera en effet automatiquement son mandat de député dans un mois, sans élection partielle (mandat auquel avait cependant renoncé Jérôme Cahuzac à sa démission en mars 2013). Je le répète, je trouve plutôt injuste cette affaire mais j’insiste sur le fait que la démission était inéluctable et je remarque que ceux qui aujourd’hui "pleurent" le ministre pleuraient beaucoup moins pendant la descente aux enfers du candidat François Fillon pendant la campagne présidentielle de 2017.

Pourtant, c’était le même schéma :

1°. Des abus plutôt ordinaires et en tout cas, pas exceptionnels (manger du homard à l’Hôtel de Lassay, il faudrait faire une enquête, probablement que les menus proposés ne datent pas de l’arrivée de François de Rugy, tout comme une grande partie des parlementaires ont eu recours à leur conjoint comme collaborateur parlementaire).

2°. Des attaques très politiques plus ou moins de bonne foi (et compréhensibles : opposants au gouvernement, adversaires à l’élection présidentielle).

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3°. Une défense personnelle très inefficace (qui fait enfoncer la cible dans ses contradictions et confusions).

Enfin 4°. Un lâcher-prise (démission, échec à l’élection présidentielle) et un très mauvais souvenir. J’ai d’ailleurs entendu un éditorialiste dire avec raison que si François de Rugy avait démissionné plus tôt, il aurait préservé probablement plus de dignité.

S’il n’y a pas lieu de le plaindre, il n’y a pas lieu non plus de s’en réjouir. Pour la démocratie, cela ne fait pas plaisir de voir un ministre poussé à la démission pour une telle affaire qui, nécessairement, ne peut que renforcer le sentiment d’antiparlementarisme qui se traduit d’ailleurs plus par l’abstention (et le "dégoûtisme"ou "dégagisme") que par le vote pour les extrêmes (quels qu’ils soient).

C’est donc aussi un échec pour les opposants eux-mêmes qui ont voulu profiter politiquement de cette affaire mais qui n’ont pas compris que c’est toute la classe politique qui est, avec les homards, sur le banc des accusés, pas seulement les partis de la majorité.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le syndicat des homards contre-attaque !
François de Rugy et la République du homard géant.
François de Rugy et le bâton de maréchal du politicien manœuvrier.
Allocution de François de Rugy lors de son élection au perchoir (27 juin 2017).
Premier tour de la primaire socialiste du 22 janvier 2017.
Troisième débat de la primaire socialiste du 19 janvier 2017.
Deuxième débat de la primaire socialiste du 15 janvier 2017.
Premier débat de la primaire socialiste du 12 janvier 2017.
Programme de François de Rugy (à télécharger).
La primaire EELV de 2016 (premier tour).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190716-francois-de-rugy.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/le-syndicat-des-homards-contre-216663

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/07/16/37504076.html



 

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15 juillet 2019 1 15 /07 /juillet /2019 03:04

« La faim, cette coquine, fait souvent faire aux beaux esprits des choses qui ne sont pas sur la carte. » (Cervantès, 1602).



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Cela fait près d’une semaine que le numéro deux du gouvernement, François de Rugy, Ministre d’État, Ministre de la Transition écologique et solidaire (insistons sur solidaire) est dans la tourmente. Le 10 juillet 2019, le site Mediapart, motivé par une sorte de messianisme démagogique et par un marketing commercial, a commencé à sortir des "affaires" concernant cette personnalité politique.

Commençons clairement par deux remarques préalables. J’apprécie peu la méthode moderne qui veut qu’on jette en pâture un certain nombre d’informations (parfois d’ordre privé) et que les personnes ciblées soient lynchées sur la place publique. Certains pourraient dire que parfois, certaines personnes l’ont bien mérité (Dominique Strauss-Kahn, Jérôme Cahuzac, etc.), mais il y a une sorte de puanteur journalistique à vouloir se substituer à la justice. Je n’insisterai pas sur la fonction de ramasse-poubelles de certains médias.

Et pour François de Rugy, les informations données étaient connues de très peu de personnes, d’un entourage très proche. Ce lynchage médiatique paraît plutôt injuste. Je ne dis pas qu’aucune enquête préliminaire ne sera pas ouverte à la suite de ces quelques révélations (ce serait même étonnant, le parquet national financier semble aujourd’hui assez réactif avec ce que la presse publie, et c’est peut-être tant mieux, cela mériterait une réflexion approfondie qu’il ne s’agit pas d’entamer ici), mais les faits qu’on lui reproche sont plutôt dérisoires par rapport à ses responsabilités nationales.

Aujourd’hui, on préfère parler des menus du ministre à discuter de sa politique nucléaire, de sa politique fiscale (qui a fait sortir les gilets jaunes sur des ronds-points), etc. C’est étonnant, alors qu’il y a probablement tant de choses, sur le fond, qui pourraient être, sinon critiquables, du moins discutables. C’est dans cette discussion sur le fond qu’on améliore les projets de loi. Pas en parlant des bouts de gras. Cela ne veut pas dire qu’il faut fermer les yeux sur les excès et les abus, mais éviter la démesure des réactions.

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Ces deux remarques dites, parlons de cette "affaire". A priori, rien d’illégal n’a été commis. Mais le politique n’a rien à voir avec le juridique. Le politique, c’est de convaincre les citoyens que ses actes sont en accord avec la morale du moment. Or, la morale du moment ne passe plus rien. S’il faut trouver une faute pour François de Rugy, c’est au moins cette imprudence couplée d’une négligence, dans le meilleur des cas.

Imprudence car un dîner à dix ou trente convives, de nos jours, ne restera jamais privé : les smartphones, les réseaux sociaux (quand je pense qu’une amie s’amuse à envoyer au monde entier le moindre dessert quand je partage un dîner au restaurant avec elle), il y en aura bien un, de convive, qui lâchera l’information dans la montagne géante des informations sans intérêt, illisibles et égocentriques de l’Internet. Sauf que, lorsqu’est impliquée une personnalité très en vue, il y a des chances pour qu’une personne malintentionnée puisse en faire une exploitation peu valorisante.

Négligence car l’Hôtel de Lassay, le siège de la Présidence de l’Assemblée Nationale, est connu pour sa bonne chère et son luxe quasiment intégré dans ses murs. Jacques Chaban-Delmas, maire de Bordeaux, qui présida pendant quinze ans la Chambre, avait porté une attention très particulière à la cave de ce haut lieu. Mais déjà bien avant lui, le Duc de Morny, petit-fils de Talleyrand et demi-frère de Napoléon III, ancien stratégique Ministre de l’Intérieur, qui a présidé le Corps législatif du 12 novembre 1854 à sa mort, le 10 mars 1865, avait déjà fait de ce lieu un palais très confortable sous le Second Empire, que la République s’était empressée de préserver au nom du respect de l’État.

Cent cinquante ans plus tard, on imagine donc que le personnel chargé de l’intendance a naturellement vocation à proposer le meilleur du luxe possible à ses hôtes, sans consignes contraires. Autrement dit, le luxe par défaut. La négligence, ce serait de ne pas avoir donné la consigne d’un peu plus de sobriété. Cette négligence est d’ailleurs d’autant plus étonnante que non seulement François de Rugy n’a pas l’image d’un homme à paillettes qui brûle tout ce qu’il touche, mais qu’il a fait de la transparence et de l’intégrité son credo au perchoir.

Au point, par exemple, de supprimer la "réserve parlementaire" des députés, ce qui a eu pour conséquence une forte baisse de certains budgets municipaux et la fin de certains projets associatifs (il aurait suffi de généraliser et rendre obligatoire ce que certains députés avaient déjà fait d’eux-mêmes, à savoir publier chaque année comment ils avaient dépensé leur réserve à l’euro près). Je reviendrai sur sa "défense" plus bas, mais indiquons que François de Rugy a évoqué certaines animosités provenant de son action de transparence au perchoir. Notons que cette transparence, le Président de l’Assemblée lui-même en est exempté.

L’étonnant, c’est qu’il y a plus de transparence dans le budget de fonctionnement de l’Élysée que de l’Hôtel de Lassay. Un député est capable de savoir combien de repas ont été livrés à l’Élysée, mais pas à la Présidence de sa propre assemblée. Au-delà de ces problèmes de contrôles comptables, il y a aussi un problème d’ordre philosophico-constitutionnel (également évoqué lors de l’affaire Benalla), la sacro-sainte séparation des pouvoirs.

De toute façon, la contestation des frais de bouche fonctionne toujours excellemment. C’est de la démagogie pure, mais cela choque sincèrement les citoyens qui comparent l’utilisation de l’argent public, c’est-à-dire, des contribuables, donc le leur, avec leur propre budget. Déjà en 1825, Jean-Anthelme Brillat-Savarin écrivait joyeusement : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es. » !

La tarte à la crème dans une campagne municipale, c’est de regarder le budget champagne de la municipalité sortante. Pas la peine de le connaître, cela choquera toujours. Pourtant, pour les cérémonies minimales (14 juillet, 11 novembre, 8 mai, vœux, etc.), peut-on se passer de champagne lors d’une réception ? Le total est toujours "exorbitant" en comparaison du budget d’un ménage. Tout est une question de modération.

L’histoire récente a montré un certain nombre d’exemples de même nature, traités de manière différente.

Par exemple, en juin 1995, entre les deux tours des élections municipales, Jean Tiberi, maire par intérim et candidat à la lourde succession de Jacques Chirac à Paris, a été "sali" parce que ses enfants habitaient dans des logements sociaux de la ville de Paris alors qu’ils étaient eux-mêmes propriétaires et recevaient des revenus locatifs.

De plus, Alain Juppé, qui venait d’être nommé Premier Ministre après une bataille interne au RPR particulièrement destructrice (rivalité entre Jacques Chirac et Édouard Balladur à l’élection présidentielle) et qui se présentait à la mairie de Bordeaux, encore adjoint sortant à la mairie de Paris, a été lui aussi épinglé par "Le Canard Enchaîné" en juin 1995 pour avoir réduit de 1 000 francs le loyer de son fils logé dans un appartement de la ville de Paris, qui fut rénové aux frais de la municipalité avec des travaux coûtant 381 000 francs.

À l’époque, pour ces deux élus parisiens, il n’y a eu aucune poursuite judiciaire. En revanche, l’image d’Alain Juppé en a pris un coup, après une campagne présidentielle basée essentiellement sur la "fracture sociale" et avant la réforme de la sécurité sociale qui, quelques mois plus tard, a engendré la dernière grève massive de l’histoire sociale du pays.

C’était en 1995, la première loi sur le financement politique datait de 1988, et l’on revenait de loin avec des scandales politico-financiers de l’ère de François Mitterrand (affaire Carrefour du Développement, etc.). Ce n’est pas avec l’élection de l’ovni Emmanuel Macron que la moralisation de la vie politique est devenue un impératif civique et même électoral. Dès les années 2000, ce qui pouvait être encore admis en 1995 ne l’était plus.

Ainsi, un scandale a éclaté lorsque, le 16 février 2005, "Le Canard Enchaîné" (suivi ensuite par les journaux "Libération" et "Le Parisien") a révélé la grandeur de l’appartement de fonction du jeune ministre Hervé Gaymard, l’enfant précoce de la Savoie (comme Michel Barnier), nommé très récemment, le 29 novembre 2004, Ministre de l’Économie et des Finances (pour remplacer Nicolas Sarkozy élu président de l’UMP), pour sa famille de huit enfants, loué par l’État à 14 000 euros par mois pour 600 mètres carré, sans compter des travaux coûteux pour un total de 58 894 euros (loyers et travaux), du même ordre de grandeur que les seuls travaux de l’appartement de fonction de François de Rugy.

Hervé Gaymard n’a tenu que neuf jours, après des déclarations contradictoires et confuses, et a dû démissionner le 25 février 2005. Depuis cette date, même si aujourd’hui, il est encore président du conseil départemental de la Savoie, il n’a plus aucune influence sur le débat national alors qu’il était l’un des jeunes espoirs du chiraquisme (avec François Baroin). Il a d’ailleurs remboursé les frais engagés par l’État pour son appartement comme il s’y était engagé.

"Le Canard Enchaîné" du 9 mars 2005 a également révélé la location d’un coûteux appartement de fonction (240 mètres carré à 5 500 euros par mois selon "Libération" du 11 mars 2005) pour le Ministre délégué au Budget Jean-François Copé qui a su mieux se défendre, sans jouer au père la vertu, et a réussi à éviter la démission.

Un peu plus récemment, toujours aussi dérisoire (et moins grave que ce qui est aujourd’hui reproché à François de Rugy), le Secrétaire d’État chargé du développement de la région capitale Christian Blanc a dû démissionner le 4 juillet 2010 du gouvernement de François Fillon après la révélation, par "Le Canard Enchaîné" du 16 juin 2010, de l’achat de cigares sur fonds ministériels, soit 12 000 euros en dix mois. Cette affaire arrivait au pire moment puisqu’un ministre très important, Éric Woerth, était mis en cause dans l’affaire Bettencourt (à tort si l’on en croit le tribunal correctionnel de Bordeaux qui l’a relaxé).

Après n’avoir voulu rembourser que la part de sa consommation personnelle (soit 3 500 euros), et sur injonction du Premier Ministre, Christian Blanc a remboursé la totalité, et après sa démission, s’il a retrouvé automatiquement son mandat de député pour les deux dernières années de la législature, il a quitté ensuite la vie politique. J’insiste, la somme en cause, 12 000 euros, est dérisoire par rapport à ce qui est en jeu avec François de Rugy.

Sous François Hollande, c’était son conseiller très important de l’Élysée, Aquilino Morelle qui était épinglé par une enquête de Mediapart révélée le 17 avril 2014, sur une suspicion de conflit d’intérêts et sur le fait qu’il faisait payer par l’Élysée le cirage de ses trente paires de chaussures de luxe, faites sur-mesure. Il avait « fait privatiser un salon de l’hôtel Marigny afin de se faire cirer les chaussures seul au milieu de cette pièce toute en dorures » (ce qu’a contesté l’intéressé). Il a été poussé à la démission dès le lendemain.

Je peux citer aussi l’exemple de Michèle Alliot-Marie, même si c’est une affaire très différente des précédentes puisqu’elle n’a rien à voir avec l’argent public, mais avec les valeurs. Voici l’une des personnes qui détient le record de longévité au gouvernement, et pour une femme, l’une de celles qui a occupé le plus de postes régaliens (Défense, Intérieur, Justice, Affaires étrangères), et surtout, dont les actions ont toujours été définies selon le filtre : comment serais-je perçue ? Voulant un sans-faute, aucune affaire, dans l’optique hypothétique d’arriver un jour à Matignon (2004, 2005, ou 2010).

Et voici qu’elle n’a rien compris au Printemps arabe (peu de monde a compris à l’époque) et qui a pédalé dans la semoule pendant six semaines. Le 11 janvier 2011, soit trois jours avant la fuite de Ben Ali, elle a osé déclarer devant les députés français vouloir proposer « le savoir-faire de nos forces de sécurité, qui est reconnu dans le monde entier » pour réprimer la révolution démocratique tunisienne. La révélation, par "Le Canard Enchaîné" du 26 janvier 2011, de ses vacances tunisiennes du nouvel an alors que les manifestations étaient déjà nombreuses, a achevé sa crédibilité de chef de la diplomatie française, et sa démission, retardée jusqu’au 27 février 2011, est devenue inéluctable.

En revanche, je n’évoque pas Jérôme Cahuzac qui fut au cœur d’une affaire beaucoup plus grave (et qui a été condamné), ni même celle qui concerne François Fillon, qui n’a pas encore été jugé mais le verdict de l’élection présidentielle fut de toute façon le plus éloquent de tous les verdicts possibles. Il ressort qu’à partir des années 2000, non seulement faire payer par l’État (par les contribuables !) des prestations qui paraissent superflues voire inutiles pour le travail d’un haut responsable du pouvoir est choquant, mais qu’il est désormais entré dans les mœurs de démissionner.

En juin 2017, d’ailleurs, la simple mise en examen dans une affaire de collaborateurs parlementaires a coûté le retour de François Bayrou, nommé un mois auparavant Ministre d’État, Ministre de la Justice, ainsi que les ministères d’autres membres influents du MoDem (Sylvie Goulard, devenue entre-temps LREM, et Marielle de Sarnez).

Comme on le voit, la jurisprudence ministérielle ne plaide pas pour François de Rugy même s’il peut considérer que sa démission serait injuste. C’est le principe général des notes de frais : jusqu’à quel montant cela paraît-il déraisonnable ? Il ne me paraît pas déraisonnable que dans un dîner avec un homologue européen, par exemple, on serve du homard géant et des vins de haute qualité. C’est au contraire la manière d’honorer ses invités de marque, d’autant plus que la France doit quand même préserver son image de pays du luxe et de pays gastronomique.

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En revanche, s’il s’agit de profiter de sa position pour épater ses amis de longue date ou sa famille, ou faire son repas de mariage, c’est évidemment plus que contestable (même si ce repas était payé par l’intéressé : tout le monde ne peut pas se marier à l’Hôtel de Lassay, ce n’est pas un organisme de réception pour mariage, c’est un bâtiment officiel de la République). Le flou, ce sont  tous les invités entre les deux, ceux qui peuvent légitimement être honorés par une rencontre avec le Président de l’Assemblée Nationale. N’y a-t-il pas alors un équilibre à définir entre les homards géants et le plateau repas style club sandwich ? Probablement.

On est loin de la vertu de De Gaulle, qui payait lui-même ses notes d’électricité à l’Élysée et ses repas familiaux ! Pourtant, on ne peut pas dire qu’à l’époque de De Gaulle, la France n’honorait pas avec faste ses grands invités. Au contraire, toute la grandeur de la France était là, incarnée par De Gaulle, sans homard géant.

Ce qui est sûr, c’est que les révélations choquent les citoyens, surtout ceux qui ont du mal à terminer le mois. Car l’afflux d’informations, plus ou moins confirmées (là encore, la confusion n’aide pas la personne impliquée) scandalisent, autant par jalousie que par vertu. Par exemple, des travaux pour 63 000 euros, alors que son prédécesseur, Nicolas Hulot, plus sage, se considérant comme de passage, n’y voyait pas la nécessité. C’est le prix d’un appartement de province. Rien que le dressing (le rêve de toute épouse, serais-je tenté de dire avec une pincée de machisme que je retirerais immédiatement !), 17 000 euros, soit le prix d’une voiture neuve telle qu’on nous la vend dans les multiples publicités des soirées télévisées, est, lui aussi, choquant.

Comme dans le Pénélope Gate, François de Rugy semble aussi mal se défendre que François Fillon. La seule réaction acceptable aurait été de faire amende honorable : "oui, c’était cher, je ne m’en suis pas rendu compte, je présente mes excuses aux Français et je ferai attention pour les prochaines fois". Acceptable mais peut-être pas acceptée.

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Il faut dire que François de Rugy aura beaucoup de difficulté à surnager. Pourquoi ? Parce que déjà, le homard géant, c’est un super animal. Il est rouge, facilement identifiable et suffisamment original pour désormais l’associer systématiquement au ministre. La moindre mention de l’animal est une contestation d’opposant. C’est de bonne guerre. De plus, le mot lui-même permet de nombreux jeux de mots (le plus fréquent : "Homard m’a tueR", on peut en citer d’autres, comme "Homard, ô liesse ennemie"), en plus, il a des pinces, ce qui ouvre un nouveau champ de jeux de mots (le ministre s’est fait pincer). De plus, le patronyme du ministre se prête aussi aux jeux de mots. Les terminaisons en "-ard" et en "y" trouvent facilement des rimes.

Et le parcours politique lui donne peu d’alliés puisqu’il est connu comme un spécialiste de retournement de vestes : écologiste, il a sabordé le groupe écologiste à l’Assemblée Nationale le 17 mai 2016 pour rejoindre le groupe socialiste et devenir un vice-président de l’Assemblée, puis, en janvier 2017, il s’est présenté à la primaire du PS pour l’élection présidentielle et s’est même engagé à la télévision à soutenir dans tous les cas le candidat désigné, à savoir Benoît Hamon. Toutefois, quelques semaines après son échec à la primaire, il a rejoint …Emmanuel Macron et a rejoint son parti jusqu’à obtenir la consécration en se faisant élire au perchoir, faute de rivaux expérimentés au sein de LREM.

Plus concrètement, la manière de se défendre publiquement, tant dans la matinale du 10 juillet 2019 sur France Inter que chez Jean-Jacques Bourdin le 12 juillet 2019 sur BFM-TV, n’a pas été très convaincante. Et la convocation publique du Premier Ministre Édouard Philippe à Matignon le jeudi 11 juillet 2019, tandis qu’il était en déplacement à Niort, n’a pas montré une solidarité gouvernementale inconditionnelle.

Le 10 juillet 2019, François de Rugy a expliqué : « J’assume totalement qu’un Président de l’Assemblée Nationale, comme un ministre, rencontre de manière informelle lors de dîners des responsables d’entreprises, de la culture, de l’université. Je n’accepte pas qu’on nous attaque, moi et ma femme [la galanterie et la politesse auraient voulu se citer en dernier], nous n’avons rien à nous reprocher, ni elle ni moi. » (France Inter). Sur le fond, il a probablement raison, mais comment peut réagir le peuple quand il entend cela ? Comment être crédible quand on dit qu’on mange du homard géant dans le but de connaître la France réelle ? Le pire, ce fut la colère, sûrement sincère, exprimée le 12 juillet 2019 sur BFM-TV. C’est une inversion des rôles : c’est le peuple qui devrait être colère, pas lui.

Par ailleurs, ses déclarations ont été souvent confuses voire contradictoires. Les tweets, notamment, semés pendant des années, peuvent revenir à la figure comme un boomerang, dans le sketch éculé de l’arroseur arrosé.

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Le limogeage beaucoup trop rapide de sa directrice de cabinet, Nicole Klein, pourtant ancienne préfète de Loire-Atlantique respectée de tous, notamment pour sa gestion de l'évacuation de la zone de Notre-Dame-des-Landes, a donné également une idée sur sa manière de manager ses collaborateurs (du genre : "sauve-qui-peut, laissez-moi passer"), au point que la haut-fonctionnaire, traumatisée par cette disgrâce et d'habitude plus discrète, a eu besoin d'exprimer sa rancœur par médias interposés.

Le précédent de l’affaire Gaymard donne inéluctablement l’issue de cette affaire De Rugy : la démission, rapide ou laborieuse, mais cela paraît d’autant plus inévitable que, contrairement à Hervé Gaymard, François de Rugy ne bénéficie d’aucune troupe politique, d’aucun fidèle, d’aucun relais au sein de la majorité dont la plupart des députés LREM sont très inquiets de l’image donnée après la contestation des gilets jaunes. Ses collègues ministres se montrent très peu solidaires.

Cette image déplorable rejaillit sur toute la classe politique avec un fond d’antiparlementarisme et cette réflexion que décidément, tout le monde serait pourri, ce qui est pourtant loin d’être le cas. Plus on parle de homard, moins on parle de politique. Il faut raisonner en politique. La politique n’a jamais été juste ou injuste. Après tout, l’élection d’un candidat est parfois aussi injuste que sa défaite. Il y a des circonstances extérieures, un contexte, une "mode", de la chance (qui doit être accompagnée d’une audace pour être vraiment saisie), ou de la malchance au contraire, également des fautes de ses adversaires.

Politiquement, comment le Ministre de l’Écologie pourrait-il encore justifier ses taxes supposées écologiques mais réellement créées pour réduire le déficit public sur les vols aériens, sur le carburant des camions, etc. ? Comment pourrait-il être aujourd’hui crédible avec des homards en guise de rébellion ? C’est probablement injuste, mais la situation politique est ce qu’elle est. Les enjeux sont graves : la paralysie d’un des axes majeurs de l’action gouvernementale, et le risque de faire resurgir une crise des gilets jaunes encore plus violente dans son expression. Plus le Président Emmanuel Macron attendra, plus la crise débordera sur tout l’exécutif.

Le principe de réalité, ce n’est pas de craindre qu’un site Internet messianique puisse faire la peau d’un ministre, c’est de craindre que quelques homards mensuels paralysient non seulement la politique écologique du gouvernement, mais aussi la réforme de l’assurance-chômage et la réforme des retraites. Rappelons que l’été dernier, l’affaire Benalla a eu raison de la réforme institutionnelle


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
François de Rugy et la République du homard géant.
François de Rugy et le bâton de maréchal du politicien manœuvrier.
Allocution de François de Rugy lors de son élection au perchoir (27 juin 2017).
Premier tour de la primaire socialiste du 22 janvier 2017.
Troisième débat de la primaire socialiste du 19 janvier 2017.
Deuxième débat de la primaire socialiste du 15 janvier 2017.
Premier débat de la primaire socialiste du 12 janvier 2017.
Programme de François de Rugy (à télécharger).
La primaire EELV de 2016 (premier tour).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190710-francois-de-rugy.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/francois-de-rugy-et-la-republique-216619

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/07/14/37499546.html





 

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23 juin 2019 7 23 /06 /juin /2019 17:25

« Rouler son rocher indéfiniment et attendre qu’il retombe en bas de la montagne. C’était le sens de son message : alors, comment va FI ? ça roule. » (Laurent Joffrin, "Libération" du 24 juin 2019).



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Faut-il se montrer publiquement arrogant contre le juge chargé de superviser son procès ? Faut-il le provoquer en criant à la justice politique afin de faire pression et de susciter sa clémence ? Quelle drôle de tactique de la terre brûlée qui soumet une justice agacée à la tentation de le sanctionner plus sévèrement que souhaitable ? Tactique aussi contreproductive politiquement que judiciairement. Drôle de défense, ou plutôt, défense carrément masochiste.

Le procès de Jean-Luc Mélenchon commence ce jeudi 19 septembre 2019 au tribunal correctionnel de Bobigny pour « menaces ou actes d’intimidation contre l’autorité judiciaire » et « violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique ». Loin des affaires politico-financières : il est jugé, ici, pour avoir joué au caïd avec un procureur et des policiers lors de la perquisition du local de son parti le 16 octobre 2018.

Il faut rappeler ce que, durant ce demi-quinquennat du Président Emmanuel Macron, sont devenus politiquement Jean-Luc Mélenchon et son mouvement France insoumise (FI). On peut résumer simplement en citant deux résultats électoraux. Le 23 avril 2017 au premier tour de l’élection présidentielle : 19,6% (un peu plus de 7 millions de voix). Le 26 mai 2019 aux élections européennes : 6,3% (un peu plus de 1,4 million de voix). En deux ans, une perte sèche des deux tiers de l’électorat et la disparition de plus de 5,5 millions d’électeurs. Le principal responsable de cette dégringolade historique, forcément, c’est Jean-Luc Mélenchon, seul leader autorisé de FI.

On ne peut pas ne pas mettre en parallèle cette épopée avec celle de François Bayrou et de l’UDF/MoDem dix années plus tôt. Le 22 avril 2008 au premier tour de l’élection présidentielle, François Bayrou avait rassemblé plus de 6,8 millions d’électeurs, soit 18,7% des voix. Le 7 juin 2009 aux élections européennes, les listes du MoDem n’avaient obtenu que 8,5% des voix, même pas 1,5 million d’électeurs. Là aussi, plus de 5 millions d’électeurs avaient disparu en deux ans. François Bayrou voulait être considéré comme l’opposant numéro du Président Nicolas Sarkozy (comme Jean-Luc Mélenchon veut être considéré comme l’opposant numéro un d’Emmanuel Macron, titre que lui dispute Marine Le Pen avec de meilleurs arguments).

L’un comme l’autre (Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou) ont excellé pendant les campagnes présidentielles, mais ils ne s’intéressent guère qu’à cela. De parti, ils n’ont que leur leadership, bref, eux. Le MoDem a toutefois gagné l’élection présidentielle de 2017, mais sans François Bayrou. Ou plutôt, avec lui pendant seulement un mois, comme Ministre d’État, Ministre de la Justice.

Revenons à France insoumise. Actuellement, ce parti a 17 députés (sur 577), 1 sénateur (sur 348), 6 députés européens (sur 74) et 9 conseillers régionaux (sur 1 758). L’échec des élections européennes a formalisé en fait la désaffection électorale dont il est à la fois la victime et l’origine. Jean-Luc Mélenchon vit dans un autre monde que le monde réel. Peut-être un monde virtuel que l’Internet a renforcé, avec ses courtisans et ses détracteurs de salon.

Je voudrais m’arrêter sur deux interventions publiques de Jean-Luc Mélenchon après les élections européennes : celle du 23 juin 2019 et celle du 12 septembre 2019.

L’intervention du dimanche 23 juin 2019 s’est passée dans une salle du douzième arrondissement de Paris, dans l’après-midi. Il s’agissait d’une première réunion interne postélectorale, la convention nationale de France insoumise.

Insistons sur le caractère très particulier de ce parti : au contraire de tous les autres partis, j’insiste, tous les autres partis, France insoumise n’est pas une association déclarée. C’est plutôt une sorte de marque ou de franchise. L’absence de structure officielle évite tout acte de démocratie interne : il n’y a pas d’assemblée générale (pas de congrès), il n’y a pas de président de France insoumise, donc, il n’y a pas de désignation plus ou moins démocratique de ce président. Le seul titre "partisan" de Jean-Luc Mélenchon est président du groupe FI à l’Assemblée Nationale depuis le 27 juin 2017.

Il me semble que l’intervention de Jean-Luc Mélenchon n’était pas prévue. J’ai pu l’écouter en direct parce qu’elle était diffusée sur la chaîne BFM-TV (après, on osera encore dire que cette chaîne de télévision est partiale).

Mon sentiment, pendant toute sa longue (et inutile) intervention (inutile car il n’a rien dit de concret, il aime juste s’écouter parler, il n’avait rien préparé), c’était qu’il faisait de l’autonombrilisation. Et surtout, de l’autojustification sur l’absence de démocratie interne de son parti. Exemple particulièrement voyant : il a demandé à ce qu’un des membres (inutile de le citer) fût désigné "coordinateur national" devant une assemblée médusée. Désigné, mais sans vote. Juste parce qu’il a beaucoup bossé et que c’était normal.

C’était une véritable révolution du concept de la démocratie. On a connu le concept de "centralisme démocratique" qui était la version douce de la "dictature du prolétariat" au sein du parti communiste. Jean-Luc Mélenchon a inventé la démocratie de l’autoproclamation par autojustification. Cela en dirait beaucoup, si jamais il arrivait au pouvoir, de son respect des règles démocratiques …que je dirais, traditionnelles.

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Mais le plus sidérant n’était pas vraiment cela. C’était que Jean-Luc Mélenchon n’a fait que parler de cuisine interne, une sorte de cuisine moléculaire en ce sens qu’elle était en faible quantité. Le fond s’est évaporé. Volatilisé. En fait, le fond s’est évaporé, dans ses discours, depuis la fin de sa campagne présidentielle. Il avait eu pourtant de bonnes idées, des réflexions qui méritaient approfondissement, des approches même novatrices sur la mer, les océans…

Je suis très opposé à Jean-Luc Mélenchon. Il a un fond idéologique qui me fait plus peur qu’autre chose. J’apprécie peu son comportement avec ceux qui ne pensent pas comme lui (c’est-à-dire pratiquement tous les autres que lui, sauf quelques affidés), qui vise à renforcer les haines plutôt que la concorde, dans un contexte de forte tension sociale. Mais je lui reconnaissais deux grandes qualités, qualités que j’avais (modestement) "jugées" sur pièces personnellement.

D’abord, il pense par lui-même, et je lisais son blog depuis une petite quinzaine d’années. Je me demandais pourquoi il restait encore dans un PS qu’il critiquait tant, mais qui l’a tant nourri comme apparatchik (sénateur, président délégué de conseil général, etc.), la réponse étant dans mon interrogation, évidemment. Finalement, son indépendance d’esprit l’a emporté sur le confort personnel. Il a eu le courage de quitter le PS au moment du congrès de Reims (novembre 2008), et c’était courageux de sa part. Il a quitté une multinationale qui allait devenir "leader en son domaine" en 2012 (et qui, maintenant, a fait faillite !), pour créer sa petite entreprise, et il s’est présenté sur son nom propre avec des fortunes diverses depuis une dizaine d’années (succès et échecs).

Ensuite, il est aussi un admirable tribun. Quand j’ai écrit que j’ai pu "juger" sur pièces, c’était parce que j’ai assisté à l’un de ses meetings à Grigny, en terre communiste (merguez sur place !), dans un stade, pour sa campagne présidentielle, et il n’y a pas de doute, Jean-Luc Mélenchon est un véritable tribun, capable de s’enflammer pour tout et rien. Il a cité Victor Hugo et a fait glisser la larme aux yeux des quelques dizaines de présents (le stade était très clairsemé, c’était un dimanche après-midi très ensoleillé). C’est exaltant quand on veut croire en un destin politique, mais cela ne reste que du talent de forme, et pas de fond.

Je ne doute donc ni de son talent, ni de sa sincérité. Hélas, ce 23 juin 2019, à l’écoute de son discours, il fallait bien se rendre à l’évidence que l’étoile a pali. L’étoile du fond car la forme reste encore éclatante dans sa capacité d’indignation, mais là, on a affaire à un tribun qui n’avait plus rien à dire, alors que le mouvement des gilets jaunes s’était étiolé (et peine à redémarrer en septembre) et que la popularité d’Emmanuel Macron regrimpait.

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La seconde intervention de Jean-Luc Mélenchon que je veux ici évoquer, c’était sa rentrée politique en conférence de presse le jeudi 12 septembre 2019 dans l’après-midi à la Maison de l’Amérique latine.

Parlons d’abord de quelques semaines auparavant : il y a eu l’équivalent d’une université d’été de France insoumise où il était question du fonctionnement de ce parti. Pour les sympathisants, c’était probablement un moment crucial, surtout en pleine débâcle électorale (la patience est finie dans cette civilisation du zapping, quand un parti échoue, les rats quittent le navire pour aller vers des paquebots plus alléchants ou construire son propre pédalo). Or, pour ce moment essentiel de son mouvement, Jean-Luc Mélenchon était absent. Pourquoi ? Grand voyage en Amérique latine. Il aurait pu s’arranger avec son agenda, mais non, il était absent. Peu de respect pour ses derniers fidèles.

La conséquence, c’est qu’il a fait sa rentrée politique le lendemain de son retour. Et sa communication était particulièrement médiocre pour ne pas dire mauvaise, tant sur le fond que la forme (il semblait épuisé et lassé). Ce n’était pas les grands sujets d’actualité qui manquaient, mais non, il n’a quasiment pas parlé de la réforme des retraites (pourtant, c’est du social et le matin même, le Premier Ministre Édouard Philippe donnait quelques éléments clefs de la réforme au Conseil Économique, Social et Environnemental), ni de la PMA, ni de beaucoup de sujets mis dans l’actualité. Il a parlé de son voyage, et surtout, de sa convocation pour le procès du 19 septembre 2019.

Bref, il n’a fait que parler de son petit sort personnel, qui n’a d’intérêt que pour lui et ses proches, mais certainement pour la nation française, tout important se croit-il encore être (puisqu’il est la République). Toute son intervention a tourné (très médiocrement) autour de la justice qui serait politisée et qui les ciblerait, lui et son parti. Il n’a pas eu beaucoup de cohérence dans sa démonstration. Il a crié qu’il était le seul à avoir été perquisitionné, et quelques minutes plus tard, il a dit aux journalistes de demander à François Bayrou pour savoir quel effet cela faisait. Des responsables politiques perquisitionnés, il y en a eu des dizaines… et aucun ne s’est opposé au procureur, tout le monde a accepté cette initiative de la justice, …sauf Jean-Luc Mélenchon.

Le plus ennuyeux pour lui, dans sa démonstration, il n’a pas eu de chance, c’était que le matin même, le Président de l’Assemblée Nationale, Richard Ferrand, un très proche d’Emmanuel Macron, venait d’être mis en examen. La "justice aux ordres" n’avait plus beaucoup d’argument. Au contraire, c’était une justice totalement indépendante, peut-être trop indépendante pour certains, dont il s’agit aujourd’hui. Dernières preuves, l’incarcération du maire de Levallois-Perret, Patrick Balkany, depuis le vendredi 13 septembre 2019, jour où le nonagénaire nostalgique Jean-Marie Le Pen fut aussi mis en examen. Sans compter le calendrier du procès de François Fillon qui se télescope avec les prochaines élections municipales.

Il faut être atteint d’une sérieuse paranoïa politico-personnelle pour croire que Monsieur Mélenchon et son parti seraient les seuls visés par une justice qui, semble-t-il, a touché tous les partis, de gouvernement ou d’opposition. Ce serait presque de l’orgueil de celui qui se croit seul au monde, d’être opprimé ainsi. Orgueil voire vanité, car vouloir se comparer à Lula peut être très risible.

Dans son éditorial du 18 septembre 2019, Laurent Joffrin a constaté : « Il faudrait aussi, pour justifier les philippiques insoumises, produire des preuves, montrant, ou même suggérant, que la chancellerie, ou l’Élysée, sont intervenus dans cette procédure. Tout indice parfaitement absent du réquisitoire mélenchonien. Ainsi, l’un des principaux leaders politiques français, aux ardentes convictions républicaines, affirme sans preuve que la justice républicaine est aux ordres, qu’elle rend des services et non des jugements, qu’elle s’identifie aux mascarades judiciaires en vigueur dans les régimes tyranniques. C’est pousser très loin le bouchon rhétorique. » ("Libération").

D’ailleurs, si Jean-Luc Mélenchon a eu un traitement particulier, cela le fut à son bénéfice : pour s’opposer avec autant de violence à la perquisition, il aurait dû être en comparution immédiate, comme c’est le cas généralement pour les petits délinquants. Lui, il a eu presque un an pour se retourner, et même si sa réaction fut violente surtout psychologiquement contre des policiers, il est probable qu’il ne risque pas une grave condamnation.

Alors, pourquoi monter en épingle une telle affaire dans l’affaire, sinon pour politiser lui-même cette affaire, pour se victimiser, pour montrer qu’il est un rebelle pourchassé ? Mais ce scénario ne peut pas fonctionner, car nous ne sommes pas au Venezuela, nous sommes en France, dans une démocratie très imparfaite mais déjà très avancée, et il n’est pas le seul à être poursuivi par la justice. Le scénario n’a aucune crédibilité.

Cette violence, dont il était fier de montrer l’enregistrement (ce qui a fourni une preuve incontournable pour le juge !), elle n’a aucune justification, elle n’est pas là par passion politique comme il aimerait le faire croire, elle est là par la simple colère d’un aigri. Comment un homme qui ne sait pas se contrôler lui-même, pour son propre intérêt, pourrait-il contrôler une situation politique complexe si jamais, par malheur, il était aux responsabilités ? Comment pourrait-il discerner l’intérêt national alors qu’il ne distingue même pas son propre intérêt de justiciable ?

Oui, De Gaulle avait raison, la vieillesse est un naufrage…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean-Luc Mélenchon, à côté de la plaque !
Jean-Luc Mélenchon, le tribun qui tourne à vide.
L’imposture de Jean-Luc Mélenchon sur le Traité de Maastricht.
Grèce : la défaite de l’expérience Syriza.
Colère de François Ruffin sur le débat sur le handicap (le 11 octobre 2018).
Le Radeau de la Méluche.
Pourquoi Mélenchon est-il si confus pour le second tour ?
Marine Mélenchon et Jean-Luc Le Pen.
Premier tour de l’élection présidentielle du 23 avril 2017.
Programme 2017 de Jean-Luc Mélenchon (à télécharger).
Deuxième débat télévisé du premier tour de l’élection présidentielle (4 avril 2017).
Présidentielle 2017 : l’unique débat à cinq.
Benoît Hamon, la "bête noire" de Jean-Luc Mélenchon ?
Jean-Luc Mélenchon, candidat autoproclamé aux amitiés mal assumées.
Pourquoi Mélenchon ne veut pas d'alliance avec Bayrou ?
Christian Schoettl attaque Jean-Luc Mélenchon.
Débat Mélenchon vs Attali et Apparu (25 avril 2013).
Débat Mélenchon vs Cahuzac (7 janvier 2013).
Débat Mélenchon vs Copé (17 novembre 2011).
Débat Mélenchon vs Marine Le Pen (14 février 2011).
Jean-Luc Mélenchon, allié objectif de Sarkozy (24 mars 2012).
Jean-Luc Mélenchon sur TF1 (5 mars 2012).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190623-melenchon.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/19/37646289.html


 

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12 juin 2019 3 12 /06 /juin /2019 17:50

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Pour en savoir :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190612-edouard-philippe.html



Séance à l'Assemblée Nationale du 12 juin 2019 : discours du Premier Ministre Édouard Philippe, discours de Virginie Duby-Muller (LR) et vote de confiance

Assemblée nationale
XVe législature
Session ordinaire de 2018-2019

Compte rendu intégral
Première séance du mercredi 12 juin 2019

Présidence de M. Richard Ferrand

M. le président. La séance est ouverte.

(La séance est ouverte à quinze heures.)

Déclaration de politique générale du Gouvernement

M. le président. L’ordre du jour appelle la déclaration de politique générale du Gouvernement faite en application de l’article 49, alinéa 1er, de la Constitution, le débat et le vote sur cette déclaration.

La parole est à M. le Premier ministre. (Mmes et MM. les députés des groupes MODEM et LaREM se lèvent et applaudissent.)

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Monsieur le président, mesdames, messiers les députés, voilà deux ans maintenant que nous gouvernons et il y a toujours urgence, peut-être davantage encore.

Urgence économique, comme le crient les salariés des usines de Belfort, d’Amiens ou d’ailleurs.

Urgence sociale, comme le crient nos concitoyens des territoires isolés, comme le disent les personnels hospitaliers.

Urgence écologique, comme le crient les jeunes Français à l’encontre des gouvernements et des entreprises qui n’en feraient pas assez.

Urgence politique : le 26 mai, l’extrême droite est arrivée en tête des suffrages en France. Comme dans beaucoup de démocraties occidentales, la radicalité politique, nourrie de l’obsession du déclin et de la peur de l’autre, structure désormais une part de notre vie démocratique. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM – Exclamations sur plusieurs bancs des députés non inscrits.)

Cette urgence nous rassemble. C’est elle qui a conduit à l’élection du Président de la République. C’est elle qui donné une majorité au Président lors des élections législatives.

M. Pierre Cordier. Pas du tout !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. C’est elle qui a guidé votre vote de confiance au Gouvernement, il y a deux ans, pour conduire un intense agenda de transformation. Je ne reviendrai pas ici sur la longue liste des réformes que nous avons menées ; les Français n’attendent pas un bilan, encore moins un exercice d’autosatisfaction. Je veux simplement dire au Gouvernement et à la majorité que j’en suis fier et que je les remercie pour le travail accompli. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.) Le chômage est au plus bas depuis dix ans, l’investissement est au plus haut depuis douze ans (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM), nous connaissons la progression du pouvoir d’achat la plus dynamique depuis dix ans et la France bat des records d’attractivité. Cela nous donne des motifs d’espoir et une légitimité pour poursuivre le travail. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Nous n’avons eu de cesse, ces deux années durant, de tenir le cap fixé par le Président de la République. Celui que nous jugions nécessaire pour libérer les forces de notre pays et protéger ses citoyens, quitte, parfois, à prendre des décisions impopulaires ou à commettre des erreurs, et j’en prends évidemment ma juste part. Quelles qu’aient été les difficultés, l’essentiel des mesures annoncées dans ma précédente déclaration de politique générale sont aujourd’hui engagées. Cette fidélité à la parole donnée a forgé la légitimité de notre action.

En novembre dernier, nous avons rencontré la colère. Certains diront que nous l’avons, seuls, créée ; je ne le crois pas. Cette colère vient de loin et bien des démocraties l’ont ressentie sous des formes variées. Mais peu importe. C’est à nous, gouvernants, parlementaires, qu’elle était avant tout adressée. D’une certaine façon, elle nous rappelait à notre promesse de promouvoir le travail et de lutter contre les injustices. Nous avons pris des mesures puissantes pour répondre aux aspirations des Français et pour apaiser.

De cette période, qui m’aura profondément marqué – comme, je crois, chacun d’entre vous –, puis du Grand débat, qui a permis à des centaines de milliers de Français de se rendre dans leurs mairies ou dans des salles publiques pour dialoguer, travailler, réfléchir, le Gouvernement et la majorité entendent tirer la force d’un nouvel élan. C’est l’acte II du quinquennat (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM), une nouvelle étape qui marque une césure par un profond changement de méthode, mais qui va de pair avec deux impératifs : la constance et la cohérence, qui sont bien les seules choses que notre pays n’ait jamais tentées…

Constance et cohérence dans l’action. Notre pays a besoin de se transformer. Notre ennemi, ce n’est pas le mouvement, c’est le statu quo.

Constance et cohérence dans nos valeurs, ensuite. Nos valeurs, ce sont le patriotisme, l’attachement à la République, l’affirmation de l’idéal européen. C’est la quête de justice sociale, non pas celle qui se paye de mots, mais celle qui se vit au quotidien. C’est la valeur travail, cette idée simple que les solutions proviendront du travail et qu’il faut donc le récompenser.

C’est le dépassement des postures et des vieux clivages. Plus que jamais, notre pays a besoin de l’union des Françaises et des Français qui veulent agir, loin, bien loin, des logiques partisanes. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.) L’engagement partisan est évidemment respectable. Le général de Gaulle, qui n’aimait guère les partis politiques, avait tenu à ce que l’article 4 de la Constitution dispose qu’ils concourent à l’expression du suffrage universel. Les partis demeurent donc des acteurs centraux de la démocratie.

Je ne crois pas, pour ma part, que les cultures de gauche et de droite aient disparu. Il y a, dans notre pays, une culture de gauche, une culture de droite, une culture du centre. Le nier, ce serait oublier deux siècles d’histoire politique. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM _ M. Pancher applaudit.)

M. Pierre Cordier. Ah !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Mais ces cultures suffisent-elles à structurer le débat ? Disent-elles quoi faire sur l’Europe, l’écologie, la politique méditerranéenne, la décentralisation ? Je ne le crois pas. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.) Le vrai sujet, aujourd’hui, n’est pas de savoir comment ressusciter la gauche ou sauver la droite. Le but est de parvenir, avec nos héritages, nos sensibilités, nos différences, à dépasser nos habitudes, pour nous rassembler, relever les défis de notre pays et de notre planète. Les maires savent combien la logique de rassemblement est puissante, et je salue tous ceux, d’où qu’ils viennent, qui sont prêts à nous rejoindre dans le soutien au Président de la République. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)

M. Maxime Minot. C’est reparti !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Nous avons beaucoup fait depuis deux ans, mais il reste tant à faire !

Au cœur de l’acte II, il y a d’abord l’ambition écologique.

Plus personne, aujourd’hui, n’a le monopole du vert ; c’est aussi cela, le dépassement des anciens clivages. Je connais les soupçons me concernant. Je viens de la droite, j’ai travaillé dans une grande entreprise française du nucléaire et je suis élu d’une ville industrielle : je ne pourrais donc ni rien comprendre, ni rien faire. C’est faire peu de cas de ma culture politique, de mon expérience au Havre et de ces deux années de gouvernement.

Mais, oui, j’ai mis du temps, comme d’autres Français, à considérer que ces enjeux étaient aussi urgents que la défense de l’emploi ou la sécurité. Les jeunes nous bousculent, dans nos familles, partout dans le monde et en Europe. Partout, nous constatons les dérèglements climatiques, la pollution de l’air, des sols et des mers qui menacent notre santé et la biodiversité.

Je ne me ferai pas passer pour un autre : je ne suis pas un défenseur de la décroissance. Je crois dans la science. Je voudrais qu’elle ait plus de place dans le débat public et que nos décisions soient davantage éclairées par elle. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.) Je sais ce que notre pays doit à son agriculture et la chance qu’il a de pouvoir compter sur des agriculteurs exigeants et passionnés. (Mêmes mouvements.) J’aime l’industrie, et je l’assume : j’admire ses salariés, ouvriers, techniciens et ingénieurs, qui produisent. Je crois en l’économie de marché régulée par le politique, en l’innovation et en la force de la croissance.

Je crois possible un nouveau modèle économique qui produise des richesses, donc de l’emploi, sans salir, sans contaminer, sans détruire, sans condamner ceux qui viendront après nous ou ceux qui vivent loin de nous. (Mêmes mouvements.) Et je crois qu’à chaque fois que nous créons une incitation financière publique, il faut s’interroger sur son efficacité réelle et songer à la façon dont les acteurs privés prendront, un jour, le relais. Il nous faut inventer un modèle économique où la sobriété énergétique, les transports propres, la saine alimentation, le recyclage progressent beaucoup plus vite que le taux de croissance. C’est ma conviction et je veux être jugé sur les actes. (Mêmes mouvements.)

Car ces douze prochains mois seront ceux de l’accélération écologique.

Le premier axe de notre plan de bataille est de rendre plus propre notre économie, et d’abord notre manière de produire notre énergie et de nous déplacer. C’est l’objet des deux projets de loi dont vous êtes saisis : le projet de loi d’orientation des mobilités et le projet de loi énergie-climat. Je souhaite qu’ils puissent être votés avant l’été. C’est ce gouvernement qui fermera la centrale de Fessenheim – avant la fin 2020 – et qui a proposé un chemin crédible pour réduire la part du nucléaire à 50 % d’ici à 2035, grâce au développement massif du renouvelable, notamment de l’éolien en mer.

En effet, en arrivant aux responsabilités, nous avons concrétisé et considérablement baissé les coûts de six appels d’offres qui étaient bien mal partis. Aujourd’hui, le projet au large de Dunkerque démontre que les coûts baissent encore plus vite lorsque les projets sont bien montés. Nous pourrons ainsi augmenter le rythme des futurs appels d’offres à un gigawatt par an. C’est une bonne chose pour le prix de l’électricité, pour notre industrie et pour notre planète ! (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Nous finaliserons, d’ici à la fin de l’année, les contrats de transition écologique à Gardanne, Saint-Avold, Cordemais et au Havre, où les centrales à charbon fermeront d’ici à 2022.

Le succès de la prime à la conversion pour l’achat d’un véhicule moins polluant nous permet de doubler notre objectif : nous visons désormais 1 million de familles d’ici à la fin du quinquennat.

Nous donnerons une nouvelle orientation à notre politique hydroélectrique. En la matière, on ne régule pas seulement une production électrique, mais aussi des vallées et des régions entières. Nous respecterons le droit européen, mais nous n’accepterons pas le morcellement de ce patrimoine commun des Français. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.) Enfin, nous négocierons avec la Commission européenne une nouvelle régulation du prix de l’électricité, pour que les Français bénéficient davantage de la stabilité et de la compétitivité que nous donnent nos investissements passés.

M. Pierre Cordier. C’est mieux qu’une augmentation de 6 % !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Nous voulons donner aux Français les moyens de se chauffer sans polluer ni payer toujours plus. Nous remettrons donc totalement à plat les aides existantes à la rénovation énergétique, qui sont d’une effroyable complexité et profitent en réalité aux ménages les plus riches. Nous transformerons donc le crédit d’impôt de transition énergétique en une aide plus massive, versée à ceux qui en ont le plus besoin. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Reconnaissons-le, à part dans le logement social, nous ne disposons pas de leviers efficaces pour venir à bout des passoires thermiques qui plombent le climat et le pouvoir d’achat de nos concitoyens. Inventons-les ensemble ! Je sais que les députés feront des propositions, et j’y suis ouvert. Nous en avons discuté avec Pascal Canfin.

M. David Habib. Et avec les ministres ?

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Nous devons, dans ce domaine, réussir à mobiliser les financements publics et privés, raisonner au-delà des normes et des obligations, même si elles sont nécessaires, réitérer le succès qu’un Jean-Louis Borloo a pu obtenir, en son temps, avec l’ANRU – Agence nationale pour la rénovation urbaine – puisque les problématiques et les complexités sont au fond assez comparables. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

M. André Chassaigne. Combien de logements ?

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Le deuxième axe de notre plan de bataille, c’est la rupture avec le gaspillage. Nous devons en finir avec un modèle de consommation dans lequel les mines sont toujours plus profondes et les montagnes de déchets toujours plus hautes.

J’ai annoncé notre volonté d’en finir avec cette pratique scandaleuse qui consiste à jeter ce qui ne peut être vendu. Cette mesure constitue une première dans le monde. Elle figurera dans le projet de loi pour lutter contre le gaspillage qui sera l’une des trois priorités de la rentrée parlementaire en septembre. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Nous avons déjà validé la suppression des produits plastiques à usage unique les plus néfastes mais nous devons aller plus loin. Parce que l’État se doit d’être exemplaire, tous les produits en plastique jetable seront bannis de l’administration dès l’année prochaine. (Mêmes mouvements)

Je souhaite également que nous fixions un objectif de 100 % de plastique recyclé. Nous lancerons dans les prochains jours une grande concertation, avec les collectivités notamment, pour étudier la mise sous consigne de certains emballages. Les collectivités d’outremer pourront, si elles le souhaitent, en devenir des territoires pilotes.

La loi anti-gaspillage prévoira la possibilité d’imposer l’incorporation de plastique recyclé dans toutes les bouteilles en plastique à usage unique.

Enfin, j’ai noté la volonté de beaucoup de parlementaires d’élargir encore davantage l’interdiction du plastique à usage unique. Un amendement tendait ainsi à l’étendre aux boîtes en plastique mais nous avons considéré, ensemble, que nos industries en seraient déstabilisées et qu’il fallait le corriger. Son intention, toutefois, était louable et je vous proposerai, dans le cadre du projet de loi anti-gaspillage, des dispositions pour interdire progressivement les boîtes en plastique qui ne sont pas constituées de plastique recyclé. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

J’en viens à l’alimentation. Nous devons produire et manger mieux. Le Président de la République l’a réaffirmé, nous nous battrons en Europe pour garantir un budget de la PAC qui soit à la hauteur des besoins de la transition écologique, un budget qui protège nos agriculteurs et qui leur donne les moyens de produire autrement. Nous réorganiserons également notre police de l’alimentation pour apporter aux Français davantage de garanties sur ce qu’ils consomment.

Nous avons lancé avec succès une démarche nationale afin d’améliorer l’information concernant la qualité nutritionnelle des aliments et développer l’utilisation de nutri-score dans l’étiquetage des aliments. Nous la défendrons auprès de la Commission européenne et de nos partenaires afin de rendre le nutri-score obligatoire. (Mêmes mouvements.)

Un dernier mot à ce sujet : le bilan du Gouvernement en matière de prévention est, me semble-t-il, solide, aussi bien pour ce qui concerne le tabac, les  vaccinations que la sécurité routière. Agnès Buzyn m’a proposé d’ouvrir une nouvelle étape et de s’attaquer à l’obésité. Il s’agira d’un objectif national, pour l’école, la santé, le sport, l’agriculture, l’industrie. Je serai heureux d’accueillir les propositions parlementaires sur ce sujet. (Mêmes mouvements.)

Avec François de Rugy, le ministre d’État, je souhaite que les Français soient les premiers acteurs de la transition écologique.

La convention citoyenne pour la transition écologique et climatique constituera un moment de démocratie participative inédit. Elle permettra de proposer de nouvelles mesures dont elle définira le rythme et les financements. Elle rendra ses conclusions au début de l’année 2020. Le Gouvernement s’engage à traduire ces propositions en projets de loi, en mesures réglementaires voire, pour les plus puissantes, à les soumettre à référendum. (Mêmes mouvements.)

Le conseil de défense écologique s’assurera, pour sa part, de la mobilisation au plus haut sommet de l’État afin que l’écologie devienne une priorité pour l’ensemble de nos politiques publiques. Nous devons défendre aussi bien le climat que le pouvoir d’achat, la qualité de l’air que nos industries ou nos emplois. Nous avons là un nouvel « en même temps » à construire, qui appelle les mêmes dépassements : dépassement des oppositions entre les producteurs et les écologistes, dépassement de nos habitudes de consommation, dépassement des postures. Nous devons réussir à en faire l’affaire de tous. Nous devrons nous concentrer sur des résultats concrets qui concernent le quotidien des Français. Je ne veux pas être l’homme des effets d’annonce, mais je veux que nous soyons la majorité des engagements tenus. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Au cœur de l’acte II figurent l’ambition écologique mais aussi la justice sociale.

Au nom de la justice sociale, nous devons permettre à tous de travailler. Le chômage baisse au point d’atteindre son plus bas niveau depuis dix ans. Avec 93 000 emplois créés au 1er trimestre, les chiffres publiés encore ce matin par l’INSEE montrent que nous sommes sur la bonne voie. (Mêmes mouvements.)

Pour autant, nous n’en avons pas fini avec un chômage de masse qui enferme dans la précarité, lamine des familles et des territoires. Chaque période de chômage est une épreuve, une angoisse. C’est un combat de tous les jours pour celui qui y est confronté. C’est le combat central de mon Gouvernement car nous en avons fini avec la résignation et l’idée délétère que tout aurait été tenté contre lui.

Nous avons renforcé le dialogue social dans l’entreprise, pour mettre fin à la peur de l’embauche. Nous avons réformé la formation professionnelle et l’apprentissage pour développer les bonnes compétences en face des besoins. Nous avons lancé un plan pauvreté dont l’objectif central est la reprise d’activité. Nous devons à présent achever ce vaste mouvement de réformes et conduire, comme tous nos voisins l’ont fait, celle de notre assurance-chômage.

Avec la ministre du travail, Muriel Pénicaud, je présenterai la réforme mardi prochain, le 18 juin. Nous nous fixons plusieurs objectifs. Tout d’abord, nous voulons mettre fin au recours abusif aux contrats courts. La réforme du droit du travail a assoupli les règles applicables aux entreprises et renforcé leur sécurité, ce qui était nécessaire. En contrepartie – vous savez combien j’apprécie ce terme – elles devront recourir d’une manière plus responsable aux contrats courts qui empêchent les salariés de construire leur vie avec un minimum de sérénité. C’est pourquoi, dans les cinq à dix secteurs d’activité où ces contrats sont essentiellement signés, générant de la précarité, nous instaurerons un principe de bonus/malus sur les cotisations d’assurance chômage. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.) Dans les autres secteurs, nous prendrons une mesure transversale pour décourager le recours aux contrats à durée déterminée d’usage.

Deuxième objectif : le travail doit toujours payer davantage que l’inactivité. C’est en général le cas. Dans la majorité des situations, les règles d’indemnisation sont bien pensées et elles continueront à s’appliquer. Mais il existe des cas où le montant de l’allocation mensuelle du chômage est supérieur au salaire mensuel moyen perçu. Nous devons y mettre fin.

Troisième objectif : l’indemnisation doit être dégressive pour les salariés qui perçoivent les salaires les plus élevés et qui sont en mesure de retrouver un emploi plus vite que les autres.

Quatrième objectif : dans le cadre de la réforme de l’assurance chômage, nous souhaitons renforcer l’accompagnement des demandeurs d’emploi.

Vous le savez, le Gouvernement a regretté que les partenaires sociaux n’aient pu, par le dialogue, réformer eux-mêmes le régime d’assurance chômage mais nous continuons à penser qu’ils ont leur place dans la mise en œuvre de cette réforme,

comme dans la mise en œuvre de tout l’acte II.

En particulier, les nouvelles mesures d’accompagnement, pour lesquelles nous dégagerons de nouveaux moyens, ne doivent pas être pensées uniquement à Paris : les besoins ne sont pas les mêmes selon les bassins de vie et d’emploi. Les travaux que j’ai lancés autour de la mobilisation nationale et territoriale avec les partenaires sociaux devront permettre d’identifier les meilleures solutions et de donner une grande marge de manœuvre aux acteurs locaux. (Mêmes mouvements.)

Conformément aux engagements du Président de la République, cette réforme donnera accès à l’assurance chômage aux salariés démissionnaires ainsi qu’aux travailleurs indépendants. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Au nom de la justice sociale, le travail doit payer. Le Président de la République et moi-même, nous avons reçu cinq sur cinq, fort et clair, le message d’exaspération fiscale que les Français nous ont adressé. Ils ne veulent plus de mots mais des actes. Nous avons donc décidé une baisse d’impôts historique : au total, les impôts des ménages baisseront durant ce quinquennat de près de 27 milliards d’euros. (Mêmes mouvements.)

Je vous confirme que la taxe d’habitation sur les résidences principales sera intégralement supprimée pour l’ensemble des Français. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.) Les 80 % de Français les plus modestes bénéficieront, dès ce mois de septembre, de la suppression du deuxième tiers de la taxe d’habitation et leur taxe sera intégralement supprimée en 2020. Pour les 20 % de Français restants, la suppression se déploiera tout au long des trois prochaines années.

Nous réformerons le financement des collectivités territoriales, en garantissant leur autonomie financière et le dynamisme de leurs ressources. Jacqueline Gourault et Gérald Darmanin reprendront les concertations avec les associations d’élus dès la semaine prochaine. Comme je m’y suis engagé, l’ensemble des mesures devra figurer dans le projet de loi de finances pour 2020 afin de garantir de la visibilité aux maires. Nous avons choisi de concentrer l’intégralité de la baisse de l’impôt sur le revenu annoncée par le Président de la République sur les classes moyennes qui travaillent. Le taux d’imposition de la première tranche de l’impôt sur le revenu, qui regroupe 12 millions de foyers, sera abaissé de trois points, ce qui représente un gain moyen par foyer de 350 euros soit, à ce niveau, un tiers de l’impôt en moyenne. C’est massif, clair et net. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Les 5 millions de foyers de la tranche suivante bénéficieront d’un gain moyen de 180 euros. L’effet de cette réforme pour les tranches suivantes sera neutralisé.

Ces baisses seront votées dans le projet de loi de finances pour 2020.

Soyons clairs : baisser les impôts de 5 milliards, en une fois, nous obligera à faire des choix pour contenir nos dépenses publiques. Certains opposent parfois ceux qui seraient attachés aux équilibres budgétaires à ceux qui feraient vraiment de la politique. Je crois profondément le contraire. La responsabilité politique impose d’appliquer des principes, de faire des choix tout en respectant le réel.

C’est le choix d’une grande nation, qui veut maîtriser son destin. C’est la marque des premiers ministres qui m’inspirent. Je pense à Pierre Mendès France et Georges Pompidou, à Michel Rocard et Alain Juppé. (« Et Jean-Pierre Raffarin ? » sur quelques bancs du groupe LR.)

M. Pierre Dharréville. Et Manuel Valls ? (Sourires sur les bancs du groupe GDR.)

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Le réel, c’est souvent nos sous. Ceux des Français. Ceux que nous prenons pour financer nos politiques publiques ou la redistribution. Ceux de nos enfants, car les dettes que nous créons, ce sont nos enfants qui les rembourseront.

Le Président a, dans cette perspective, annoncé la révision de certaines niches fiscales et sociales. Nous nous concentrerons sur les niches anti-écologiques, les niches concernant les très grandes entreprises, les niches qui réduisent les droits sociaux des salariés, comme la déduction forfaitaire spécifique.

Dans chacun de ces secteurs, la concertation a montré que le changement était possible à condition d’être progressif. Nous avons appris de la taxe carbone, et nous mènerons donc ces réformes en laissant aux entreprises le temps de s’adapter. Bruno Lemaire et Gérald Darmanin indiqueront au début du mois de juillet les choix du Gouvernement.

Au nom de la justice sociale, encore, nous devons mieux associer les salariés aux résultats de l’entreprise, renouer avec l’idée gaullienne de participation.

La prime exceptionnelle de fin d’année qu’avait annoncée le Président de la République sera reconduite pour un an en 2020, sous le même régime défiscalisé dans la limite de 1 000 euros par bénéficiaire. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Afin de pérenniser cet élan, les entreprises devront, pour verser la prime exceptionnelle, adopter avant le 30 juin 2020 un dispositif d’intéressement au profit de leurs salariés. Nous les y aiderons, en simplifiant la conclusion des accords d’intéressement dans les PME, en les autorisant à tester ces accords pendant un an au lieu de trois, en mettant à leur disposition des accords-types opposables à l’administration.

Au nom de la justice sociale, enfin, nous devons renouer avec la méritocratie républicaine, avec l’égalité des chances.

Trop souvent, notre modèle social repose sur des politiques de compensation qui lissent les inégalités sans chercher à les réduire à la base. La France est l’un des pays les plus redistributifs au monde mais le déterminisme social y est le plus élevé. Les études PISA – programme international pour le suivi des acquis des élèves – montrent ainsi que l’influence du milieu social sur les performances scolaires figure parmi les plus élevées.

À cet égard, le dédoublement des classes de CP et de CE1 dans les zones d’éducation prioritaires, mené par Jean-Michel Blanquer, restera comme l’une des grandes mesures de ce quinquennat. Nous irons encore plus loin dans le traitement des difficultés à la racine, en rendant l’école obligatoire dès 3 ans, en étendant l’effort de réduction du nombre d’élèves à la grande section de maternelle dans les zones les moins favorisées et en limitant à vingt-quatre élèves les classes de CP et de CE1 dans tout le territoire. (Mêmes mouvements.)

Jean-Michel Blanquer et Sophie Cluzel ont également présenté, en début de semaine, après des mois de concertation, les contours d’un nouveau service public d’accueil des enfants souffrant de handicaps à l’école. Nous voulons en finir avec des systèmes qui bricolent des solutions pour les enfants en situation de handicap, qui font trop souvent leur rentrée après les autres enfants.

Nous poursuivrons la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur, avec la réforme de Parcoursup, que Frédérique Vidal a conduite. Les jeunes Français choisissent désormais leur voie par vocation et non par défaut.

M. Fabien Di Filippo. Quel bluff !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Cette réforme que l’on disait impossible, elle est faite ; elle marche et elle est juste. On compte déjà 30 % de plus de boursiers dans les classes préparatoires parisiennes et les IUT ont admis 19 % de bacheliers technologiques en plus. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Renforcer notre modèle social, c’est en combler les failles, c’est l’adapter aux situations individuelles, c’est inventer de nouvelles solidarités. Je pense aux familles monoparentales qui se sont beaucoup exprimées durant le grand débat : logement, travail, fin de mois, garde d’enfants, tout est plus difficile quand on est seul. C’est pourquoi, dans le plan pauvreté, nous avons prévu l’ouverture de 30 000 places en crèche et la formation de 600 000 professionnels. Un service unique d’information des familles sera créé en 2020 pour connaître en temps réel les places de crèche et d’assistantes maternelles disponibles. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)



Enfin, dès juin 2020, le Gouvernement mettra en place un nouveau système pour protéger les personnes seules contre le risque d’impayé des pensions alimentaires. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.) Sur décision d’un juge, ou sur demande en cas d’incidents de paiement, les pensions seront automatiquement prélevées par la CAF pour être versées à leurs bénéficiaires et c’est la CAF qui déclenchera une procédure de recouvrement en cas d’impayé. Quand la vie est dure, que chaque euro compte, que chaque jour compte, il ne faut pas ajouter de l’inquiétude, de la tension, de la précarité et laisser les familles seules face à l’incertitude sur le versement des pensions. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Je pense à notre système de soins. Nous sommes tous choqués par ces images d’urgences saturées, de brancards qui s’empilent dans les couloirs, de professionnels qui enchaînent les heures et les patients. Agnès Buzyn a apporté des premières réponses la semaine dernière, pour mieux reconnaître l’engagement des professionnels et moderniser les locaux. Mais tout le monde sait que la situation des urgences traduit un mal plus profond encore.

Notre ambition est de transformer le système de santé, en ville comme à l’hôpital, pour mettre un terme aux crises qui minent la confiance des soignants et des patients. La loi présentée par Agnès Buzyn sera bientôt votée. C’est une grande loi de transformation. Le défi sera alors celui de l’exécution. Nous serons au rendez-vous. Pour l’heure, j’en appelle au sens des responsabilités – il est immense – de tous les professionnels de santé, publics et privés, pour se rassembler autour des directeurs d’ARS, afin de coordonner leur présence estivale et d’anticiper les points de tension à venir.

M. Fabien Roussel. Insupportable !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Je pense également au combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes que mène le Gouvernement, avec Marlène Schiappa, dans les domaines de l’égalité salariale et de la lutte contre les discriminations et contre les violences. Je pense aux millions d’aidants qui arrêtent de travailler ou qui réduisent leur activité pour s’occuper d’un proche. Nous demanderons aux partenaires sociaux de se saisir de cette question et nous examinerons comment prendre en compte ces situations dans le calcul des retraites.

Je pense à tous ceux qui sont perdus face à la complexité de notre système d’aides sociales et pour lesquels nous sommes en train de préparer le futur revenu universel d’activité. La concertation a commencé : elle conduira à la présentation d’un projet de loi en 2020. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes LaREM et MODEM.)

L’acte II, mesdames et messieurs les députés,… 

M. Fabien Di Filippo. Il n’y a pas d’acte II !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. …c’est répondre au défi du vieillissement de la population. C’est l’un de nos grands défis de société. Certains parlent d’une révolution de la longévité. Même si nous n’avons pas rien fait depuis des années, nous avons trop tardé pour nous y confronter vraiment, non seulement parce que les budgets en jeu sont gigantesques, mais aussi peut-être par une forme de déni. Nous le voyons tous avec nos parents ou nos grands-parents : malgré le dévouement des soignants, des familles et des aidants, nous sommes mal préparés.

C’est notre regard qui doit changer, celui que nous portons sur la place des personnes âgées dans notre société et le rôle qu’elles peuvent y jouer. Nous devons entendre leur volonté de vieillir à domicile et ne pas privilégier une seule solution, entendre également les familles qui supportent une charge financière importante et qui, souvent, sont prises en tenaille entre leurs obligations d’enfants et celles de parents, voire de grands-parents. Nous devons entendre, enfin, les personnels, dont le métier doit être revalorisé.

La ministre des solidarités et de la santé présentera à la fin de l’année un projet de loi qui définira une stratégie et la programmation des moyens nécessaires pour prendre en charge la dépendance. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes LaREM et MODEM.) Dès le prochain projet de loi de financement de la sécurité sociale, nous enclencherons une première étape, avec des mesures favorisant le maintien à domicile et des investissements dans les EHPAD. Cela fait dix ans qu’on promet cette grande réforme de dignité et de fraternité : nous la conduirons et ce sera un autre grand marqueur social de ce quinquennat, peut-être un des plus importants. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

L’autre grand défi de notre génération, c’est l’instauration d’un système universel de retraites. Nous avons aujourd’hui quarante-deux régimes, qui assurent globalement un bon niveau de retraite : la France est un des rares pays où le niveau de vie des retraités est légèrement supérieur à celui du reste de la population. 

M. Pierre Cordier. Globalement...

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Cependant, notre système n’est ni simple ni juste. Il pénalise les carrières courtes ou hachées. Ce constat est connu. S’y ajoutent des inquiétudes légitimes concernant son avenir et son financement. Le Haut-Commissaire Jean-Paul Delevoye a mené depuis janvier 2018 un intense travail de concertation. Il présentera au mois de juillet ses recommandations en faveur d’un système universel permettant à la fois de renforcer l’équité entre générations, la protection des plus fragiles et la confiance des Français.

Ce nouveau système, que nous mettrons en place de manière très progressive, reposera sur un principe simple : les règles seront les mêmes pour tous, c’est-à-dire qu’1 euro cotisé ouvrira les mêmes droits pour tous. Ce système sera aussi plus redistributif, car il réduira l’écart entre les pensions des plus modestes et celles des plus aisés et entre les pensions des hommes et celles des femmes. Il garantira enfin, comme le Président l’a demandé, que les personnes qui ont travaillé toute leur vie ne perçoivent pas moins de 85 % du SMIC. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Nous savons tous que ces principes sont justes mais qu’ils nécessitent des évolutions profondes. S’agissant des fonctionnaires, par exemple, dont les retraites sont calculées actuellement sur les six derniers mois hors primes, le nouveau mode de calcul, sur l’ensemble de la carrière et sur l’ensemble de la rémunération, devra nous conduire à revaloriser les profils de carrière de certaines professions, je pense en particulier aux enseignants.

Les mêmes règles pour tous, c’est vrai, cela signifie aussi la fin des régimes spéciaux (M. Saint-Martin applaudit), qui se fera très progressivement, sans modifier les conditions de départ des personnes qui ont déjà des projets pour leur retraite et en conservant l’intégralité des droits acquis. Ce qui compte, c’est la cible vers laquelle nos régimes vont converger ; pour aller vers cette cible, il faut du temps et de la souplesse. Nous nous en donnerons pour réussir cette transformation.

Enfin, le Président l’a affirmé, nous devons travailler plus longtemps. C’est la clé de la réussite du pays. Je vois bien que cela inquiète. Mais la réalité, c’est qu’il s’agit aussi d’une question de justice. Continuer à partir à la retraite deux ans plus tôt que l’âge moyen des autres pays européens, c’est demander à nos enfants de financer cet écart.

M. Éric Coquerel. Ce n’est pas vrai.

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Les Français sont d’ailleurs lucides : déjà, l’âge moyen de départ à la retraite est supérieur à l’âge légal, parce que nos compatriotes ont compris que, grâce à leur travail, ils pourraient bénéficier d’une meilleure pension, et ils ont raison.

M. Stéphane Peu. Aucun Français ne vous croira.

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Nous maintiendrons donc la possibilité d’un départ à soixante-deux ans, mais nous définirons un âge d’équilibre et des incitations à travailler plus longtemps. Ainsi, chacun pourra faire son choix, en liberté et en responsabilité. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

M. Stéphane Peu. Aucune liberté, que de la contrainte !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. La condition pour que ce choix existe, c’est que le chômage recule : c’est la raison pour laquelle nous lancerons un grand plan pour améliorer les conditions et le niveau d’emploi des seniors.

Mme Frédérique Meunier. Quel hypocrite !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. L’acte II, c’est aussi répondre à un certain nombre de peurs, des peurs qui se sont exprimées durant le grand  débat et qui s’expriment depuis des années dans le débat public. Toutes reposent sur un sentiment de perte de contrôle : perte de contrôle sur les évolutions du monde, sur le progrès technologique, sur des menaces réelles ou ressenties, sur la violence.

Il existe plusieurs manières d’appréhender ces inquiétudes ou ces peurs. On peut les attiser pour en tirer profit. On peut les nier, pour éviter de se poser des questions difficiles. Je crois surtout qu’il faut les affronter, en montrant à nos concitoyens que, sur tous les sujets, la République a les moyens de garder le contrôle.

Garder le contrôle, c’est d’abord garantir l’ordre public pour tous et sur tout le territoire. Une de nos premières décisions a été de lancer un vaste plan de recrutement et d’équipements des forces de l’ordre et d’y accorder les moyens. Il y avait urgence : on partait de loin. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes LaREM et MODEM.) Une autre décision a été de concentrer les forces dans les quartiers de reconquête républicaine, où la délinquance et les incivilités avaient grimpé en flèche. Les premiers résultats sont là : en 2018, les vols avec armes ont baissé de 10 %, les cambriolages de 6 % et les vols de véhicules de 8 %.

Durant les douze prochains mois, notre priorité sera de combattre le trafic de stupéfiants qui gangrène des pans entiers de notre territoire, ce qui implique de harceler les points de vente, de neutraliser les échelons de distribution et de faire tomber les têtes de réseaux. Nous procéderons aux changements d’organisation nécessaires pour parvenir à ces résultats opérationnels.

M. Stéphane Peu. Mettez surtout des effectifs là où il en faut !

M. Pierre Cordier. On dirait que vous venez d’arriver au pouvoir : après deux ans, quel aveu d’échec !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. J’ai également demandé à Christophe Castaner un plan pour lutter contre la violence gratuite. Les Français n’en peuvent plus des coups de couteaux donnés pour un mauvais regard ou des batailles rangées entre bandes rivales. Nous ne devons plus rien laisser passer. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes LaREM et MODEM.)

M. Maxime Minot. Parlons-en !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Pour réussir, nous devrons finaliser les réformes que nos forces de l’ordre attendent depuis longtemps sur le temps de travail, sur les heures supplémentaires,…

Plusieurs députés du groupe LR. Vous ne les avez pas payées !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. …sur la fidélisation dans les postes et les territoires. Pour traduire ces orientations, le ministre de l’intérieur et le secrétaire d’État engageront, dès cet été, la rédaction d’un livre blanc sur la sécurité intérieure ainsi que d’une future loi de programmation. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM. – Exclamations sur les bancs du groupe LR.) Garder le contrôle, c’est maintenir une vigilance de tous les instants contre la menace terroriste, c’est continuer de fermer les lieux de culte radicalisés, c’est poursuivre l’expulsion systématique des ressortissants étrangers en situation irrégulière qui figurent au FSPRT, le fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste. Nous avons expulsé plus de 300 de ces étrangers en situation irrégulière signalés au FSPRT au cours des dix-huit derniers mois.

Plusieurs députés du groupe LR. Menteur !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Garder le contrôle, c’est aussi poursuivre les efforts de recrutement dans le renseignement : il y en aura 1 900 avant la fin du quinquennat.

Garder le contrôle, c’est enfin affirmer notre singularité et notre indépendance dans le monde, un monde qui est dangereux et qui va le rester, un monde où la France, inlassablement, cherche à porter la voix de la paix et de la stabilité, en continuant de promouvoir le multilatéralisme contre la loi du plus fort et en investissant dans l’aide au développement.

Au-delà des moyens en hausse que nous y consacrons, pour aller jusqu’à 0,55 % du PIB, c’est l’ensemble de notre dispositif qui doit être revu. Une mission est en cours et je sais que les commissions parlementaires ont fait de nombreuses propositions. Le Président de la République tiendra un conseil du développement en juillet et, à l’issue des rencontres du G7, cet été, Jean-Yves Le Drian préparera un projet de loi qui sera déposé au Parlement à l’automne et discuté en 2020.

La France doit également rester capable de se battre contre ses ennemis : en Syrie où la fin du califat territorial est une victoire, mais ne marque pas la fin de la menace, et au Mali, aux côtés de nos alliés. Je sais que vous vous associerez tous à l’hommage que je veux rendre à celles et à ceux qui risquent leur vie pour protéger la nôtre. Mes pensées vont à leurs familles, et plus particulièrement à celles qui ont été endeuillées cette année. (Mesdames et messieurs les députés se lèvent et applaudissent longuement.)

Conformément aux engagements du Président de la République, mon gouvernement a voulu donner les moyens à nos armées de nous défendre. Le 13 juillet dernier, le président a promulgué la loi de programmation militaire pour porter notre effort de défense progressivement à 2 % du PIB. C’est un effort massif, mais il s’agit, là aussi, d’être constant et cohérent.

Combattre les peurs du pays, montrer que nous gardons le contrôle, c’est avoir le courage d’affronter sans fausse pudeur certaines réalités, notamment concernant la pression migratoire.

Cette réalité, c’est un nombre de demandeurs d’asile qui a baissé de 10 % en Europe l’année dernière, mais qui continue d’augmenter, en France, d’environ 22 %.

M. Éric Ciotti. Eh oui ! On vous l’avait dit !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Si nous voulons bien accueillir et bien intégrer ceux qui rejoignent notre pays, nous devons maîtriser ces flux migratoires. Ce combat est, évidemment, d’abord européen. Le Président de la République l’a annoncé : la France portera, dans les prochains mois, avec de nombreux partenaires européens, un projet de refondation complète de Schengen. Nous devrons également prendre nos responsabilités au niveau national. Le droit d’asile est un trésor. Nous y consacrons des moyens en forte hausse. C’est le prix de la fidélité à nos valeurs, mais c’est aussi pour cette raison que nous devons lutter avec fermeté contre les abus. Nous continuerons, évidemment, à offrir aux demandeurs d’asile des conditions d’accueil et de protection sociale conformes à nos principes. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.)

Mais nous devons nous assurer que les demandeurs d’asile choisissent la France pour son histoire, pour ses valeurs, pour sa langue, et non parce que notre système serait plus favorable que celui d’un pays européen voisin. (Exclamations sur les bancs des groupes GDR et FI.)

Mme Elsa Faucillon. Arrêtez de dire cela, ce n’est pas ce qu’ils cherchent ! Vous parlez de l’Italie ?

M. Stéphane Peu. Demandez aux Grecs !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Le fond de ma conviction, c’est que ces sujets devraient faire l’objet d’une harmonisation progressive dans l’Union européenne. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Ces questions sont difficiles. Elles soulèvent les passions. Elles touchent aux fondements de notre souveraineté et de nos principes. Il est donc nécessaire d’en débattre de manière régulière et au grand jour avec le Parlement. C’est pourquoi, comme l’a annoncé le Président de la République, le Gouvernement organisera, chaque année, un débat au Parlement sur les orientations de la politique d’immigration et d’asile. Le premier aura lieu au mois de septembre prochain. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

M. Thibault Bazin. Avec un vote !

M. Dominique Potier. Comme Sarkozy !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Combattre les peurs, c’est aussi lutter contre l’islamisme et faire vivre la laïcité. Le Gouvernement accompagnera les musulmans dans la construction d’un islam où les croyants français exercent les responsabilités. Nous ne le ferons pas à leur place, mais nous leur donnerons les moyens, d’abord de combattre l’islamisme et les discours de haine sur les réseaux sociaux. Je salue la proposition de loi de Lætitia Avia, qui nous donnera les outils dont nous avons besoin. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Ensuite, nous leur donnerons les moyens de réformer l’organisation du culte musulman.

Mme Elsa Faucillon. Organiser le culte ? C’est cela, la laïcité ?

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Des assises territoriales de l’islam de France ont eu lieu l’été dernier. Un large consensus s’est dégagé en faveur d’une structuration départementale. Il est important que des suites soient données à ces attentes. Enfin, l’islam de France doit recruter et former des imams en France, qui parlent le français, et mettre fin de manière progressive au système où beaucoup d’imams ou psalmodieurs sont choisis et rémunérés par des États étrangers. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.)

S’il faut des dispositions législatives pour garantir le respect de l’ordre public et renforcer la transparence du financement des cultes, en particulier quand ce financement est étranger, le Gouvernement vous les proposera, sans remettre en cause la loi de 1905 ni le libre exercice des cultes. (Applaudissementssur les bancs du groupe LaREM.)

Combattre les peurs, c’est remettre de la conscience dans la science, pour paraphraser une formule célèbre. C’est déterminer ce qui est permis et ce qui ne l’est pas dans des domaines où tout devient techniquement possible. Les états généraux de la bioéthique se sont achevés il y a un an. Le Parlement s’est également saisi de ces questions. Le projet de loi que le Gouvernement s’est engagé à préparer pour tirer les conclusions de ces travaux est prêt. Conformément aux engagements du Président de la République, il autorise le recours à la procréation médicalement assistée – PMA – pour toutes les femmes. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM, sur plusieurs bancs du groupe MODEM et sur quelques bancs des groupes SOC, FI et GDR.)

Sur certaines questions, comme l’accès aux origines, le régime de filiation en cas de PMA avec tiers donneur, plusieurs options étaient possibles, et le Gouvernement a retenu celles qui lui semblaient les plus à même de permettre un débat apaisé.

M. Thibault Bazin. Lesquelles ?

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Le projet de loi sera adopté en Conseil des ministres fin juillet et pourra être débattu au Parlement dès la fin septembre, juste avant la discussion budgétaire. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM et sur plusieurs bancs du groupe MODEM. – Plusieurs députés du groupe LaREM se lèvent et applaudissent.)

J’ai la chance d’avoir, dans mon gouvernement, trois ministres d’exception : une médecin, Agnès Buzyn ; une juriste, Nicole Belloubet ; une scientifique, Frédérique Vidal. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)

Les débats que vous avez eus avec elle, que j’ai eus avec elles, ont été de grande qualité. Je suis persuadé que nous pouvons atteindre une forme de débat serein, profond, sérieux, à la hauteur des exigences de notre pays. C’est mon ambition, en tout cas. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Combattre les peurs, enfin, c’est regarder l’avenir avec confiance, investir dans l’intelligence, renouer avec l’esprit de conquête. L’État, qui devrait raisonner en stratège pour le long terme, est trop souvent englué dans le court terme, dans la gestion politique à six mois, alors que des entreprises ou des collectivités territoriales déploient des plans d’action à dix ans, investissent, motivent leurs collaborateurs, cherchent, découvrent. Il faut, comme le Président nous y a invités, tracer une perspective collective de long terme pour notre pays, donner de la visibilité à chacun sur les objectifs de la nation, au moins à l’horizon de 2025 : bâtir un pacte productif ; rattraper notre retard en robotique, comme nous sommes en train de rattraper notre retard en numérique ; devenir le principal hub de l’intelligence artificielle en Europe (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM) ; devenir en tout point la nation la plus attractive, pour le tourisme, la santé, l’industrie. Offrons à la jeunesse des raisons de s’engager pour l’environnement, pour le développement, dans les territoires isolés, via le service national universel, que nous commençons à déployer cette année. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)

Définissons une nouvelle ambition pour la recherche et l’enseignement supérieur. Je vous saisirai d’un projet de loi de programmation et de réforme au printemps 2020. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.)

Combattons les peurs, le repli, et défendons ce que le Président de la République a appelé « l’art d’être Français », c’est-à-dire aussi l’art tout court. Dans le domaine de la culture, nous poursuivrons, bien entendu, le déploiement du Pass culture. Nous réaffirmerons, dans le cadre du projet de loi audiovisuel, qui sera discuté au Parlement au tout début de 2020, le rôle de l’audiovisuel public dans la diffusion de la culture. (M. Studer applaudit.) Nous défendrons le patrimoine national, un patrimoine avec lequel, on l’a vu lors de la catastrophe de la cathédrale de Notre-Dame, les Français entretiennent un rapport fort et intime.

L’acte II se joue enfin dans la réforme de l’État, non pas au sens bureaucratique qu’on lui donne souvent, mais au sens qu’on lui donnait en 1935, ou en 1958, quand déjà, la République cherchait à renouer avec le peuple. J’ai déjà évoqué, devant vous, le « mur de défiance » qui s’est élevé, au fil des années, entre les Français et ceux qui les représentent, ou qui les administrent. J’ai aussi fait le constat avec vous du besoin de proximité et de participation qui s’est exprimé lors du grand débat. Nous ne répondrons pas à ces attentes avec de simples aménagements. C’est l’ensemble de l’action publique, « du sol au plafond », si vous me permettez l’expression, qu’il faut désormais transformer.

Il y a un an, nous avions présenté un projet de loi constitutionnelle et deux projets de loi complémentaires, organique et ordinaire. Les circonstances n’ont pas permis leur examen,… (Exclamations sur plusieurs bancs.)

M. David Habib. Quelles circonstances ? Benalla, c’est un nom qui vous fait peur ?

M. Édouard Philippe, Premier ministre. …mais les discussions se sont poursuivies, en particulier avec le Sénat et avec son président. Les événements des derniers mois nous ont confortés dans notre conviction que ces textes étaient utiles, et le grand débat nous a permis de les enrichir. La garde des sceaux est prête à présenter, dès ce mois-ci, trois nouveaux textes en conseil des ministres. Ces textes reprennent le cœur des engagements du Président de la République, y compris l’inscription de la lutte contre le changement climatique à l’article 1er de notre Constitution. Ils sont recentrés sur trois priorités : les territoires, avec l’autorisation de la différentiation, l’assouplissement du cadre relatif à la Corse ainsi qu’aux outremers ; la participation citoyenne, avec un nouveau titre dans la Constitution, la transformation du Conseil économique social et environnemental – CESE – en conseil de la participation citoyenne, la possibilité de former des conventions de citoyens tirés au sort, la facilitation du recours au référendum d’initiative partagée, et l’extension du champ de l’article 11 ; la justice, enfin, avec l’indépendance du parquet et la suppression de la Cour de justice de la République.

En parallèle, des gestes ont été faits pour parvenir à un consensus avec le Sénat. Les dispositions relatives au fonctionnement des assemblées ont été retirées : nous avons considéré qu’il appartenait aux assemblées elles-mêmes de décider de leurs réformes. Les dispositions relatives au cumul des mandats dans le temps ont été assouplies pour en exclure les maires de communes de petite taille et prévoir une entrée en vigueur progressive. Le Président de la République a accepté de revoir sa proposition de baisse d’un tiers du nombre de parlementaires pour viser une réduction d’un quart, qui permet une juste représentation territoriale et l’introduction d’une dose significative de proportionnelle.

La réalité, aujourd’hui, c’est que nous sommes proches d’un accord sur le projet de loi constitutionnel, mais que ce n’est pas encore le cas sur le projet de loi organique, et en particulier sur la question de la réduction du nombre de parlementaires. Le Sénat a été très clair sur le fait qu’il n’y aurait d’accord sur rien s’il n’y avait pas accord sur tout. Nous allons donc continuer à chercher à nous rapprocher, mais nous ne mobiliserons pas du temps parlementaire pour, in fine, constater le désaccord du Sénat. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Nous ne renonçons pas à nos ambitions, qui, nous le pensons, sont conformes à la demande de nos concitoyens. Nous attendrons le moment propice et la manifestation de volonté du Sénat, qui, peut être, ne viendra qu’après le renouvellement de la Haute Chambre, en 2020. Nous pouvons aussi voter seulement la proportionnelle à l’Assemblée, sans changer le nombre de députés, et le Président de la République a la faculté d’interroger directement les Français sur la réduction du nombre de parlementaires. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

M. Éric Straumann. Un référendum !

M. David Habib. Chiche !

M. Stéphane Peu. Un référendum, c’est une très bonne idée !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Ma conviction est que nous ne devons pas résister au désir de changement exprimé par les Français.

Transformer l’action publique, c’est réformer nos administrations et notre service public, à Paris et sur le terrain. À la suite d’un long travail préparatoire, j’ai signé deux instructions qui remodèlent nos administrations, à Paris et sur le terrain. Dès janvier prochain, 95 % des décisions individuelles de l’administration seront prises au plus près de nos concitoyens, sur le terrain, et non plus à Paris. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.)

Les services locaux seront renforcés, réorganisés pour plus de cohérence, les administrations centrales allégées et rendues plus agiles. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.)

Dans le même temps, nous achèverons d’ici à l’été l’examen de la loi de transformation de la fonction publique, et nous donnons plus de pouvoir aux managers.

M. Pierre Dharréville. C’est qui, les managers ?

M. Édouard Philippe, Premier ministre. La mission Thiriez démarre ses travaux sur la haute fonction publique, pour rénover profondément son recrutement, sa formation et la gestion des carrières. C’est un dossier déterminant pour l’État, parce que pouvoir bénéficier d’éléments bien formés et dévoués a toujours été essentiel à l’État et à la France. Je m’occuperai personnellement du fonctionnement, de la mise en œuvre et de l’application de cette réforme. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)

Le service public, c’est une promesse républicaine, en particulier pour les territoires isolés, la ruralité, les quartiers, l’outre-mer.

M. Patrick Hetzel. Vous ne faites rien pour la ruralité !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Le service public, ce sont des personnes, un accueil, un conseil. Quel que soit l’endroit où l’on habite, on doit pouvoir rencontrer un de ses représentants. C’est le sens de la création des maisons France Services que le Président de la République a souhaitée. Depuis plusieurs années, les maisons de service aux publics ont tenté d’apporter une première réponse. Certaines le font déjà remarquablement. Je l’ai vu récemment à Montmoreau, en Charente, mais reconnaissons ensemble que les maisons de service public sont très variées et proposent des niveaux de service très différents.

M. Thibault Bazin. Elles ne sont pas ouvertes partout !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Nous devons donc changer d’échelle et de logique, partir des besoins de nos concitoyens, dépasser les frontières des administrations, oublier que nous sommes ici l’État, là le département, et là encore la caisse primaire d’assurance maladie  ou la caisse d’allocations familiales. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)

Cela veut dire des choses simples, comme des horaires d’ouverture élargis, des agents polyvalents, formés, capables d’offrir immédiatement des réponses, d’accompagner vers la bonne porte d’entrée. Dès le 1er janvier 2020, nous aurons créé 300 maisons France Services pleinement opérationnelles et remplissant ces très exigeants critères et, d’ici à la fin du quinquennat, nous voulons en disposer d’au moins une par canton. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

J’aurai également le plaisir de signer avant le 14 juillet les contrats de convergence et de transformation avec les collectivités ultramarines, contrats qui mettent en œuvre nos objectifs de développement économique et social dans ces territoires, et qui s’inscrivent résolument dans la transition écologique. (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe LR.) Je veux redire à nos compatriotes ultramarins, comme je l’ai fait lors de ma première déclaration de politique générale, notre volonté de faire appliquer en toutes circonstances ce que j’ai appelé un « réflexe outre-mer ». Nous tiendrons nos engagements.



Transformer l’action publique, c’est, enfin, répondre à l’aspiration fortement exprimée dans le grand débat pour plus de simplicité et plus de proximité.

Un député du groupe LR. Eh bien, c’est réussi !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Je suis favorable, pour ma part, à un nouvel acte de décentralisation,…

M. Patrick Hetzel. Et l’Alsace ?

M. Édouard Philippe, Premier ministre. …mais je sais que cela prend du temps et que les positions des territoires sont moins unies que nous ne le voudrions tous. C’est bien normal, d’ailleurs, car notre système est devenu compliqué.

Ma conviction, c’est qu’il faut d’abord conforter les maires, qui sont plébiscités par nos concitoyens, pour répondre au sentiment de fracture territoriale. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM. – Exclamations sur les bancs du groupe LR.)

Je vous propose donc de procéder en deux temps. D’abord, en prenant des mesures pour favoriser l’engagement des maires. Ces mesures seront rassemblées dans un projet de loi que le Gouvernement présentera dès le mois de juillet et que je proposerai au Sénat d’examiner dès la rentrée. Ensuite, nous devrons nous accorder avec les élus et leurs représentants sur la meilleure méthode pour clarifier le fameux millefeuille territorial. Il faut aller vers des compétences clarifiées, des responsabilités accrues et des financements clairs, comme le Président de la République nous y a invités.

J’irai demain solliciter l’approbation de la politique du Gouvernement au Sénat. Mes prédécesseurs l’ont peu fait – et encore, seulement lorsque le Sénat était clairement dans la majorité. Convenez avec moi que c’est assez loin d’être le cas en ce qui concerne mon Gouvernement... J’irai donc demain au Sénat, sans penser en revenir avec une majorité, mais ce sera l’occasion pour le Gouvernement de détailler ce chapitre territorial de l’acte II. Le vote permettra à chacun de se prononcer, et à nous tous d’y voir plus clair. (Applaudissements  sur les bancs des groupes LaREM et MODEM. – Exclamations sur les bancs des groupe LR, SOC et GDR.)

M. le président. Un peu de calme, je vous prie.

M. Édouard Philippe, Premier ministre. J’ai appelé au dépassement pour relever les défis. Mais je reconnais que le Gouvernement aussi doit dépasser ses habitudes et ses inclinations, pour changer de méthode. (« Ah ! » et autres exclamations sur plusieurs bancs des groupes LR et GDR.) Le sentiment d’urgence nous a parfois conduits à prendre des décisions rapides et pas assez concertées. (« Vous le reconnaissez ! » sur plusieurs bancs du groupe LR.) C’est toujours une erreur et, au final, cela fait perdre du temps.

En cette troisième année aux responsabilités, nous voulons faire évoluer notre manière de gouverner.

M. Stéphane Peu. Écoutez les oppositions !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Nous sommes et nous demeurerons des réformateurs, mais nous devons davantage associer les Français à la fabrique de nos décisions.

M. Thibault Bazin. Il était temps !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Les transformations que nous avons engagées, beaucoup de nos concitoyens ont pensé que nous les faisions sans eux ; certains ont même cru que nous les faisions contre eux. (Exclamations sur les bancs du groupe GDR.)

M. Stéphane Peu. Bien sûr, ils sont lucides !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Je pense notamment aux retraités et aux Français des territoires isolés. C’est à nous de les convaincre que nous les faisons pour eux, à nous de changer de méthode pour les faire avec eux. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

C’est le sens de la mobilisation nationale qui réunit sur les territoires élus, partenaires sociaux, associations et services de l’État pour identifier ce qu’on doit changer au service de l’emploi et de la transition écologique. C’est le sens aussi du développement d’une forme de démocratie directe, parce que le grand débat n’est pas une parenthèse, mais un besoin de fond de nos démocraties.  C’est, enfin, le sens de cette attention que nous devons porter à ce fameux « dernier mètre » qui sépare parfois une décision prise dans un bureau des Français, qui seuls comptent.

Changer de méthode, c’est aussi changer de ton. (« Ah ! » et autres exclamations sur les bancs du groupe LR.) Nous tous ! (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

La détermination, la conviction, la passion… (Exclamations persistantes sur les bancs du groupe LR.)

M. le président. S’il vous plaît !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Mesdames et messieurs les députés, il arrive parfois qu’on invective le Premier ministre lorsqu’il s’exprime, peut-être pour essayer de lui faire perdre son calme. C’est peine perdue : je suis inénervable. (Vifs applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM. – Interruptions sur les bancs du groupe LR.)

Changer de méthode, c’est changer de ton. La détermination, la conviction, la passion que nous mettons à défendre nos idées – qui ne sont pas identiques – ne devraient jamais nous conduire à l’arrogance, à l’agressivité, à la caricature. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM. – « Bravo ! » sur plusieurs bancs du groupe LR.) Regardons avec lucidité notre scène politique et nos débats médiatiques : ils ne sont pas toujours à la hauteur des enjeux. Je ne donne aucune leçon et je ne m’exonère d’aucune responsabilité dans ce domaine, mais nous avons de belles et vraies questions à traiter, qui méritent mieux que des raccourcis, des outrances ou des postures. (Exclamations sur plusieurs bancs des groupes SOC et GDR.) Ces belles questions méritent, elles aussi, que nous dépassions nos vieilles habitudes,…

M. Laurent Furst. Où est Benalla ?

M. Édouard Philippe, Premier ministre. …que nous nous écartions de ces partitions vieillies qui nous font jouer, mal le plus souvent, les mêmes rengaines fatiguées. Nous pouvons faire tellement mieux !

M. Stéphane Peu. Vous l’avez dit au Président de la République ?

M. Édouard Philippe, Premier ministre. La France, qui est souvent belle dans la tradition et la permanence, n’est jamais aussi grande que dans l’effort et le dépassement. (Vifs applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.) Dans le pays des Lumières, ce n’est jamais l’argument d’autorité qui doit prévaloir. Dans le pays des Lumières, on doute et on se respecte. (Applaudissements prolongés sur les mêmes bancs.)

Je ne me résigne pas au rétrécissement du débat public et je souhaite que nous portions ensemble l’espoir d’un ressaisissement, sans gommer nos différences.(Exclamations sur les bancs du groupe LR.)

Il est un joli mot, qui vient de la rude et grave république romaine, mais qui semble parfois faire défaut dans nos démocraties : c’est celui de « civilité » – une civilité qui va au-delà de la politesse de façade et qui concerne, au fond, le respect que l’on doit à tout membre d’une même communauté. (Exclamations sur les bancs du groupe LR.) Si vous le voulez bien, c’est, après le dépassement, le second terme que j’aimerais placer au cœur de notre projet. Pour marquer le respect que nous nous devons entre nous, membres du Gouvernement et Parlement, et que nous devons aux Français – la considération que chacun a le droit le plus fondamental de revendiquer. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Mesdames et messieurs les députés, notre feuille de route est claire pour l’année qui vient. Elle est dense. Mais notre vision pour le pays va bien au-delà d’une année de travail, aussi intense soit-elle. Nous souhaitons réconcilier la France avec elle-même.

Une députée du groupe LR. On finance comment ?

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Notre pays, qui a tout et que le monde envie, a perdu confiance. En tout cas, des millions de ses citoyens ont perdu confiance en lui.

Un député du groupe GDR. En vous, en tout cas !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Cette confiance, nous voulons la rebâtir, en  renouant avec l’idée de rassemblement, car notre pays a besoin d’unité et de respect, en renouant avec l’idée de puissance, gage de notre grandeur et de nos modes de vie, et en remettant l’humain au cœur de nos préoccupations.

Une France fidèle à elle-même, puissance industrielle, militaire et culturelle, une France travailleuse, solidaire et écologique, qui puise dans ce qu’elle produit la ressource de la justice sociale et qui ne vit pas au crédit de ses enfants ni de leur environnement.(Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

Mesdames et messieurs les députés, je me tiens devant vous pour tenir les engagements du Président de la République et mettre fidèlement en œuvre l’intégralité de ce que je viens de vous annoncer. Et j’ai l’honneur d’engager devant l’Assemblée nationale la responsabilité du Gouvernement que je dirige sur ce programme. (Mmes et MM. les députés des groupes LaREM et MODEM se lèvent et applaudissent très longuement. – Quelques députés du groupe UDI et indépendants applaudissent également.)

(...)

M. le président. La parole est à Mme Virginie Duby-Muller (LR).

Mme Virginie Duby-Muller. Monsieur le Premier ministre, je ne peux mettre en cause ni votre sincérité ni votre volonté de bien faire mais ce nouveau discours de politique générale, cette prétendue reprise en main de Matignon, ce pseudo-acte II de votre quinquennat fait surtout office d’un cache-misère un peu réchauffé sans aucune piste sérieuse de financement. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LR.)

M. Michel Herbillon. Elle a raison !

Mme Virginie Duby-Muller. Réchauffé car rien ne justifiait vraiment ce discours. Vous n’avez pas remanié votre Gouvernement et vous n’avez pas été renommé par le Président de la République. Réchauffé car rien n’a vraiment changé et les exercices de stand-up et d’autosatisfaction se poursuivent inlassablement. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LR.)

Aujourd’hui vous voulez surfer sur les résultats des élections européennes, que vous auriez bien tort de considérer comme un succès pour votre camp. (Rires et exclamations sur les bancs du groupe LaREM.)

Plusieurs députés du groupe LaREM. Et vous alors, pour votre camp ?

Mme Virginie Duby-Muller. La réalité est hélas beaucoup moins rose que vous ne voulez nous la présenter. La réalité, c’est que vous ne parvenez pas à redresser le pays et que vous avez profondément divisé les Français. La réalité, c’est que l’élection d’Emmanuel Macron avait incontestablement fait naître un espoir chez les Français mais ces derniers sont passés de l’espoir au doute, puis du doute à la déception.

La réalité c’est que l’enthousiasme suscité à vos débuts a été douché depuis deux ans. Douché par votre politique fiscale injuste et brutale, douché par les sidérantes révélations de l’affaire Benalla, douché par une arrogance et un mépris dont votre majorité n’aura jamais pu se départir, douché enfin et surtout par une crise sociale qui a fracturé profondément notre pays et dont vous êtes comptable aujourd’hui.

Plusieurs députés du groupe LR. Eh oui !

Mme Virginie Duby-Muller. Lors de votre premier discours de politique générale, en juin 2017, vous aviez sans conteste l’ambition résolue et vaillante d’un chef de gouvernement qui désirait réformer le pays mais qui voulait également exister face à un Président jupitérien qui venait de l’éclipser en convoquant le Congrès à Versailles. Vous sembliez animé des meilleures intentions et décidé à en finir avec les désastreuses années Hollande ! Vous aviez gagné les élections et votre légitimité était incontestable, ou plutôt, et il est intéressant de le préciser dans votre cas, monsieur le Premier ministre, vous les aviez gagnées juste après les avoir perdues !

À ce moment-là, nous ne pouvions présumer de ce que serait votre mandat et et c’est pour cela qu’une majorité des députés Les Républicains avaient fait le choix d’une abstention vigilante plutôt que de refuser totalement la confiance que vous nous demandiez en juin 2017. Nous n’avions pas été élus sur le même programme que la majorité, nous ne partagions pas sa vision pour la France mais nous espérions que sur certains sujets nous pourrions nous retrouver.

Deux ans plus tard, nous pouvons dresser le bilan de votre action et nous ne pouvons le cautionner car la réalité, c’est que vous avez confondu la transformation avec la communication. Vos réformes ont tardé à venir et nous avons fait peu à peu l’amer constat du décalage systématique entre les paroles et les actes. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LR.) Décalage permanent entre le volontarisme et l’ambition réformatrice de vos discours et la réalité décevante de vos actions et de vos mesures. Si Emmanuel Macron faisait vraiment une réforme à chaque fois qu’il annonçait une réforme, il serait sans doute l’un des plus grands réformateurs de la Ve République. Il est hélas très très loin de cela. C’est un brillant story-teller, un formidable communicant  ; c’est en revanche un piètre réformateur !(Exclamations sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)

Prenons quelques instants pour dresser le bilan de vos deux premières années de mandat. Monsieur le Premier ministre, la première loi d’un mandat est toujours extrêmement riche d’enseignements. Elle en dit long sur l’ambition d’une majorité. Elle permet de donner le ton du quinquennat, de porter une vision pour la France et d’insuffler une dynamique. Ce fut le cas en 2007 avec la loi dite TEPA du « travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy, qui a permis de défiscaliser les heures supplémentaires, valorisant ainsi le travail et le mérite. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.) Ce fut également le cas en 2012 avec le « mon ennemi c’est la finance » de François Hollande, qui visait à mettre en place un égalitarisme dogmatique.

Mais vous, monsieur le Premier ministre, votre première loi fut extrêmement révélatrice de votre sens des priorités pour notre pays.Votre première loi ne fut pas un collectif budgétaire pour baisser les impôts, revaloriser le travail ou rétablir les finances publiques. Ce ne fut pas non plus une grande réforme structurelle pour améliorer la compétitivité des entreprises. Ce ne fut pas non plus une grande loi sociale pour améliorer le progrès dont vous nous parlez sans cesse, sans jamais vraiment nous expliquer du reste de quel progrès il s’agit. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LR.)

Votre première loi ne consista pas non plus à lutter puissamment contre le réchauffement climatique et pour la préservation de notre environnement, que vous érigez subitement en priorité des priorités, poussés avant tout, on l’aura compris, par les circonstances majoritairement électorales plutôt que par de profondes convictions.

Votre première loi fut plutôt consacrée à satisfaire une partie de l’opinion publique en stigmatisant les élus et en supprimant la réserve parlementaire, qui permettait aux élus d’épauler les projets et les associations de leur territoire. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.)

Au lieu de s’attaquer aux difficultés profondes et nombreuses de nos concitoyens, au lieu d’essayer de rendre notre pays plus juste, plus écologique, plus apaisé et plus compétitif, vous avez choisi de jeter quelques élus en pâture par pure démagogie, pour vous offrir une popularité à peu de frais.

M. Raphaël Schellenberger. De la politique politicienne !

Mme Virginie Duby-Muller. Cet épisode en disait long et la suite ne nous a pas rassurés. Plutôt que de vous attaquer à l’excès de dépenses publiques en menant des réformes structurelles ambitieuses, vous avez fait des économies de bout de chandelle extrêmement injustes, en rabotant de 5 euros les APL au détriment des plus modestes, en réduisant la prestation d’accueil du jeune enfant au détriment des familles.

Au lieu de défendre une fiscalité plus juste et plus supportable en baissant les impôts, vous avez augmenté comme jamais la CSG payée par les retraités (Applaudissements sur les bancs du groupe LR) avant de leur faire boire le calice jusqu’à la lie en désindexant les pensions de retraite de l’inflation, une première depuis 1945 ! (Exclamations sur quelques bancs du groupe LaREM.)

Au lieu de défendre une écologie juste et positive, vous avez durement attaqué et stigmatisé tous ceux qui n’ont pas de solution alternative à la voiture, en particulier les ruraux et les périurbains, avec une hausse impossible à supporter de la fiscalité sur les carburants.

M. Damien Abad. C’est du racket !

Mme Virginie Duby-Muller. Bref, au lieu d’être le Gouvernement du pouvoir d’achat des Français, vous avez diminué leur pouvoir d’achat de 4,5 milliards d’euros au cours de la première année du quinquennat. Vous vous en êtes pris aux classes moyennes et au lieu de valoriser le travail, vous avez renchéri les dépenses de carburant des travailleurs.

Vous vouliez restaurer l’autorité de l’État mais celle-ci n’a cessé d’être bafouée par les casseurs, qui ont pris en otage le mouvement des gilets jaunes et créé le chaos semaine après semaine.

(À seize heures quarante-cinq, Mme Annie Genevard remplace M. Richard Ferrand au fauteuil de la présidence.)
Présidence de Mme Annie Genevard

vice-présidente

Mme Virginie Duby-Muller. C’est sûr qu’entre un ministre de l’intérieur qui juge la prison « criminogène » et un objectif de construction de prisons réduit de moitié par rapport à l’engagement de campagne, c’est mal parti pour lutter contre l’insécurité !

Vous vouliez mieux contrôler nos frontières, mais vous avez délivré un nombre record de titres de séjour en 2018. En deux ans, l’immigration légale a bondi de 11 %, ce rythme devant continuer de croître, de même que celui des demandes d’asile.

Vous prôniez une République exemplaire, aussitôt mise à mal par l’attitude de l’Élysée vis-à-vis de M. Benalla. Ces « qu’ils viennent me chercher ! » bravaches étaient particulièrement ridicules (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LR.) Déjà, au tout début de quinquennat, le Président avait limogé par pur orgueil le général de Villiers, pourtant, lui, exemplaire.

Plusieurs députés LR. Eh oui !

Mme Virginie Duby-Muller. Emmanuel Macron disait refuser une « République des fusibles » mais pour sauver M. Castaner, il  n’a pas hésité à sacrifier le préfet Delpuech, dont le seul tort était de suivre les consignes de l’exécutif.

Plusieurs députés LR. Très bien !

Mme Virginie Duby-Muller. Enfin, au lieu de défendre et de promouvoir les territoires, ce Gouvernement s’est montré particulièrement centralisateur. Une telle politique imposée depuis Paris a culminé avec l’obligation uniforme d’appliquer les 80 kilomètres par heure.

Vous avez beaucoup parlé de pacte girondin mais, jusqu’ici, vous avez mené une politique recentralisatrice. Vous semblez vouloir évoluer de ce point de vue mais nous vous jugerons aux actes, à la fois sur la teneur de votre loi de décentralisation et sur le charcutage électoral que vous nous préparez. Si vous maintenez la proportionnelle et que vous éloignez les électeurs de leurs représentants dans des circonscriptions à taille inhumaine, alors, vous vous obstinerez dans une politique recentralisatrice et jacobine.

À ce stade, vous en conviendrez, le bilan de vos deux premières années est donc plus que contestable et nous interdit de voter la confiance. Bien évidemment, nous espérons votre succès pour les trois prochaines années car il serait celui de la France. Toutefois, il est de notre devoir d’opposants de vous alerter quand votre politique ne sert ni la grandeur de la France ni le bonheur des Français.

M. Sylvain Maillard. Merci à vous…

Mme Virginie Duby-Muller. À cet égard, n’allez pas croire que nous rejetons en bloc et par principe toutes vos lois, toutes vos mesures (Exclamations sur les bancs du groupe LaREM.)

M. Sylvain Maillard. Oui… Cela, c’était avant, c’était l’acte I !

Mme Virginie Duby-Muller. C’est une accusation extrêmement simpliste et totalement mensongère qui ne résiste pas à l’examen des faits et dans laquelle nous ne pouvons accepter de nous voir enfermés. Si nous ne partageons pas votre vision de notre pays, si nous avons des divergences réelles et profondes concernant votre politique, nous savons parfaitement nous montrer constructifs et voter les mesures que vous prenez, qui vont dans le bon sens ou dont nous partageons l’objectif.

Certaines de vos propositions étaient judicieuses et nous saluons comme vous le travail de plusieurs de vos ministres, dont nous reconnaissons l’expertise technique. Ainsi, nous avons voté la loi travail ; nous avons voté la loi sur l’évolution du statut de la SNCF ; nous avons voté la loi de lutte contre les violences sexuelles ; nous avons voté la loi visant à mieux protéger les données personnelles de nos concitoyens ; nous avons voté la loi anticasseurs ; nous avons voté la loi de lutte contre la fraude fiscale et bien d’autres projets défendus par votre majorité.

M. Jean-Luc Mélenchon. Vous êtes des supplétifs !

M. Fabien Roussel. Vous êtes de la même veine !

Mme Virginie Duby-Muller. Sur l’ensemble des projets et propositions de lois examinés par notre assemblée depuis le début de cette législature, nous avons voté 41 % de vos textes.

M. Jean-Paul Dufrègne. Normal, c’est un gouvernement de droite !

Mme Virginie Duby-Muller. Nous en avons rejeté 26 % et nous nous sommes abstenus sur 33 % d’entre eux.

M. Maxime Minot. Où est-il donc, notre sectarisme ?

Mme Virginie Duby-Muller. Toutes ces lois ne sont évidemment pas de la même importance mais avouez que ces chiffres tordent le cou à bien des idées reçues… (Exclamations sur les bancs du groupe LaREM.)

Mme la présidente. Chers collègues, laissez l’oratrice s’exprimer !

Mme Virginie Duby-Muller. De la même manière, durant les trois prochaines années de la législature, nous continuerons de voter sans état d’âme l’ensemble des textes qui iront dans le bon sens. Le procès en sectarisme que vous faites parfois aux députés Les Républicains, qui voteraient systématiquement contre les textes du Gouvernement, voire feraient de l’obstruction parlementaire, est donc absolument insupportable. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.)

Pour autant, nous sommes dans l’opposition et cela devrait vous inspirer le respect car dans un grand pays démocratique, une majorité a besoin d’une opposition, d’une opposition qui ne se laisse pas intimider par les menaces d’un de vos proches faisant grossièrement de certains de vos opposants de prétendus « ennemis de la République ».

Vous devriez également saisir la main que nous vous tendons. Or, vous la refusez en repoussant systématiquement les propositions de loi des Républicains. Vous rejetez même les textes transpartisans qui concernent pourtant des sujets concrets qui devraient nous réunir. À titre d’exemple édifiant, votre rejet incompréhensible de la proposition de loi d’Aurélien Pradié visant à favoriser l’inclusion des élèves en situation de handicap.

M. Sylvain Maillard. Elle était vide !

Mme Virginie Duby-Muller. C’est pourtant une question essentielle sur laquelle nous aurions dû nous retrouver en bonne intelligence, dans l’intérêt de ces enfants et de leurs familles (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.)

Monsieur le Premier ministre, je connais votre goût du débat et votre respect du pluralisme. Vous savez que tout mandat repose sur un dialogue sain entre la majorité et son opposition et que l’une se nourrit de l’autre. De ce fait, il est incompréhensible que votre majorité ait eu recours, comme aucune jusque là, aux motions de procédure mettant brutalement un terme à l’examen de l’ensemble des propositions de loi de l’opposition sans même permettre le moindre début de débat. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.) Voilà une drôle de conception de la démocratie et de ce nouveau monde dont vous vous faites les chantres alors que, finalement, il est souvent pire que l’ancien !

M. Maxime Minot. Eh oui !

Mme Virginie Duby-Muller. Comme vous nous le faites parfois croire, il n’y a donc pas d’un côté les gentils députés constructifs et responsables de la République en marche et, de l’autre, les méchants députés de l’opposition des Républicains…

M. Sylvain Maillard. Tout de même… Cela se discute !

Mme Virginie Duby-Muller. …qui souhaitent l’échec du pays. Votre vision des choses est bien manichéenne.

Le Président de la République et vous-même n’aimez visiblement pas le Parlement, que vous voyez uniquement comme un gêneur, un contre-pouvoir inutile à l’exécutif, qui vous ferait perdre votre temps et qu’il faudrait mettre au pas. Vous dénigrez souvent l’attitude de l’opposition et en particulier celle des Républicains mais le Parlement, l’opposition – notamment Les Républicains – jouent un rôle crucial, quoi que vous en pensiez.

Avec mes 103 collègues, nous sommes tout à la fois des lanceurs d’alerte et des garde-fous. Voués à notre mandat, nous sommes systématiquement force de proposition sur bien des sujets et nous vous avons aidés à ne pas vous entêter et à reconnaître vos erreurs.

Ce fut le cas lorsque nous avons dénoncé votre trajectoire carbone affolante qui allait provoquer des hausses de taxes. Pendant deux débats budgétaires, pendant des centaines d’heures au Parlement, au cours de dizaines et de dizaines de séances de questions au Gouvernement, nous vous avons répété que c’était une folie et qu’il fallait y renoncer. Finalement, après vous être longtemps obstinés, face à la pression de la rue,  vous avez fini, penauds, par nous suivre en abandonnant ces hausses de taxes sur les carburants et en gelant votre trajectoire carbone.

M. Michel Herbillon. Vous auriez mieux fait de nous écouter d’emblée !

Mme Virginie Duby-Muller. Dès octobre 2017, nous nous sommes également élevés contre la hausse sans précédent de la CSG que vous vouliez imposer aux retraités. Là encore, vous vous êtes longtemps obstinés avant de revenir en partie sur les mesures prises.

Le schéma est toujours le même. Acte I : nous vous alertons sur les conséquences dangereuses d’une de vos mesures ; acte II : vous faites la sourde oreille et rejetez toutes nos remarques avec obstination –certainement êtes-vous « trop intelligents », comme l’a affirmé M. Le Gendre ; et, pour finir, acte III :  vous reconnaissez enfin qu’il y a un problème et vous suivez nos préconisations, mais trop tard et trop partiellement.

M. Maxime Minot. Eh oui !

Mme Virginie Duby-Muller. Ce fut le cas sur les 80 kilomètres par heure, que vous venez enfin d’aménager sans aller jusqu’au bout de la démarche, sur la désindexation des retraites, que nous critiquions à juste titre et que vous avez fini par abandonner – bien que seulement en partie – et, enfin, sur le rétablissement des heures défiscalisées et la baisse de l’impôt sur le revenu mais, là encore, partiellement.

Comme vous le voyez, notre rôle de parlementaires d’opposition n’est finalement pas si vain. Vous ne pouvez pas nier notre sens de l’intérêt général. Vous avez souvent fini par nous écouter. Si vous ne l’aviez pas fait si tard, vous auriez sans doute pu éviter une crise sociale de cette ampleur.

M. Michel Herbillon. Tout à fait.

Mme Virginie Duby-Muller. Alors, monsieur le Premier ministre, à l’avenir, n’hésitez pas à nous écouter ! Nos propositions sont sur la table et nous sommes constamment au travail.

Vous posez aussi souvent le bon diagnostic sur les handicaps et les maux dont souffre notre pays. C’est un bon début mais, hélas, vous ne prescrivez pas le bon remède. Vous semblez conscient du poids insupportable des taxes et des impôts qui étranglent nos compatriotes mais vous les augmentez toujours plus. Songez que depuis votre arrivée au pouvoir, le taux de prélèvements obligatoires a atteint le record historique de 45,3 % du PIB. Les entreprises et les ménages paient désormais plus de 1 000 milliards d’euros d’impôts, taxes ou cotisations par an.

Vous êtes conscient du péril que font peser les déficits et l’excès de dépense publique mais, depuis votre arrivée au pouvoir, celle-ci continue d’augmenter et la dette progresse au point de frôler les 100 % de la richesse nationale. Quant au déficit, il est l’un des pires de la zone euro et il se creusera en 2019 pour la première fois depuis dix ans.

Sur cette question de la responsabilité budgétaire, le Gouvernement a d’ailleurs renié tous vos engagements et promesses de campagne. Vous avez abandonné tous vos objectifs. Vous êtes pourtant conscients du retard de compétitivité dont souffrent nos entreprises mais vous n’engagez pas les réformes structurelles indispensables pour restaurer leurs marges et relancer l’activité et l’emploi.

À titre d’exemples, quelques chiffres sont particulièrement éloquents.

Depuis 2017, la croissance a reculé de 39 %, la production française a ralenti de plus de 30 %, les créations d’emplois ont été divisées par deux et le chômage a baissé de seulement 0,7 point depuis le début de votre action contre 1,3 dans la zone euro pendant la même période. Convenez que votre bilan n’est pas glorieux !

Aussi, considérant le piètre bilan des deux premières années de votre mandat, considérant votre sectarisme vis-à-vis de l’opposition et votre refus de nous écouter, considérant votre discours – qui ne nous a pas rassurés – considérant les risques que font peser les réformes que vous nous préparez, nous ne voterons pas la confiance que vous nous demandez.

Je souhaitais d’ailleurs rappeler à cet hémicycle l’origine du mot confiance. Étymologiquement, le verbe confidere ne renvoie pas à l’idée de donner sa confiance aveuglément, par discipline, avec des oeillères, au nom du parti unique. Le verbe confidere, bien au contraire, renvoie à l’idée de demander quelque chose à quelqu’un, espérant en retour une assistance solide. La confiance commence donc d’abord par celui qui demande.

Pour autant, projetons-nous sur cette deuxième partie de votre quinquennat, que nous vous souhaitons aussi réussie que vos deux premières années étaient ratées. Monsieur le Premier ministre, la pire des solutions serait de ne plus rien faire et d’abandonner toute velléité de réformes. Au contraire, il s’agit désormais de réformer vraiment et non de vous contenter d’annoncer des réformes. Le temps presse. Nous vous attendons sur cette grande loi de décentralisation pour redonner des pouvoirs de décision aux acteurs des territoires. Nous vous attendons pour une réforme courageuse et lisible des retraites, sur laquelle nous n’accepterons pas l’enfumage auquel vous vous livrez aujourd’hui. Les Français doivent savoir en toute transparence à quel âge et à quel taux ils pourront partir en retraite.

Nous vous attendons également sur une politique de baisse ambitieuse des dépenses publiques, seul moyen de baisser fortement et durablement les impôts qui pèsent sur nos compatriotes, en particulier sur les classes moyennes. À ce titre, nous sommes la seule formation politique à avoir mis des propositions sur la table pour faire en un an 20 milliards d’euros d’économies et pour en consacrer la moitié à des baisses d’impôts. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.)

Nous attendons de votre part une grande fermeté en matière d’immigration.

Nous vous attendons aussi sur le sujet de la laïcité.

Je voudrais terminer par une adresse solennelle à propos des risques majeurs que fait peser la réforme constitutionnelle que vous venez de nous présenter. Outre le fait qu’elle n’est pas une priorité pour nos compatriotes, elle n’a d’autre ambition que de satisfaire un caprice présidentiel. La proportionnelle que vous appelez de vos vœux est un poison terriblement corrosif, d’autant plus redoutable qu’il est corrélé à une réduction du nombre de parlementaires, donc, à la création de circonscriptions gigantesques, éloignant les députés de leurs concitoyens.

Cette double réforme déstabilisera l’équilibre des pouvoirs hérité de la Ve République en affaiblissant le Parlement. Surtout, elle consacrera le pouvoir des partis, des appareils politiques, au détriment des territoires, desquels les élus devraient pouvoir tirer leur légitimité. Vous êtes en train de créer une assemblée avec deux catégories de députés : ceux qui auront un ancrage territorial à partir de leur circonscription, qui connaîtront leurs électeurs et le terrain ; ceux qui seront hors sol, inféodés à leur parti, dont ils seront éternellement redevables, quitte à accepter d’être caporalisés. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.)

M. Patrick Hetzel. Les apparatchiks En marche !

Mme Virginie Duby-Muller. Quand on voit la façon dont vous avez mis les députés de votre majorité au pas, quand on voit les pressions et le chantage auxquels vous n’hésitez pas à recourir pour arrimer les élus locaux à votre cause, il y a de quoi être inquiet concernant l’allégeance à l’exécutif de la future chambre…

M. Patrick Hetzel. Le scandale d’un parlement godillot !

Mme Virginie Duby-Muller. Nous ne voterons donc pas la confiance mais nous avons, soyez en sûr, la France comme idéal et le Parlement comme bien commun. (Mesdames et messieurs les députés du groupe LR se lèvent et applaudissent.)
Suspension et reprise de la séance

Mme la présidente. La séance est suspendue.

(La séance, suspendue à dix-sept heures, est reprise à dix-sept heures cinq, sous la présidence de M. Richard Ferrand.)

(...)

Mme Emmanuelle Ménard. Qu’attendez-vous, amis de droite, pour ouvrir les yeux ? Vous valez mieux. Vous incarnez cette France qui ne veut pas continuer à être déconstruite, comme le propose le Gouvernement.

Quant à vous, monsieur le Premier ministre, ne vous en déplaise, ce n’est pas parce que l’on n’est pas avec le Président Macron que l’on est contre la France : c’est même tout le contraire. (Applaudissements parmi les députés non inscrits.) 

M. le président. La parole est à M. le Premier ministre.

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Monsieur le président, mesdames et messieurs les députés, j’ai déjà parlé longuement depuis cette tribune, il y a quelques heures : je serai donc bref.

Je voudrais remercier tous les orateurs, en particulier le président Le Gendre et le président Mignola pour le soutien qu’ils ont apporté au Gouvernement. Je remercie aussi les autres présidents et orateurs des groupes d’opposition.

Vous avez exprimé vos différences, vos désaccords ; vous avez formulé des propositions ; vous avez indiqué votre exigence et votre détermination. Elles sont, à l’évidence, respectables dans une démocratie. Il est utile que nous puissions nous dire les choses, parce que c’est grâce à cela que nous pouvons avancer.

Puisque la question a été plusieurs fois évoquée – et je pense qu’elle l’est souvent – je voudrais dire à l’ensemble des orateurs que, bien évidemment, je respecte profondément leur qualité d’élu, et que je respecte chacun d’entre eux. Je crois qu’ils le savent et si par extraordinaire ils ne le savaient pas assez, je m’appliquerais à moi-même la consigne relative au dépassement que je proposais tout à l’heure, afin que ce soit dit encore plus clairement.

L’acte II que je vous ai présenté repose, je l’ai dit, sur un changement de méthode et sur le traitement de trois enjeux prioritaires : l’écologie, la justice sociale et un fonctionnement démocratique, non seulement pour ce qui concerne nos institutions, mais aussi dans le fonctionnement de l’État et dans notre capacité à faire vivre et rendre dynamiques nos territoires, dans le cadre d’une décentralisation bien plus claire.

J’ai essayé, mesdames et messieurs les députés, de présenter le plus clairement possible à la fois les mesures que nous préparions, la méthode que nous voulions utiliser et le calendrier que nous nous fixions. Certains attendent des actes, d’autres les redoutent. Au fond, je ne peux dire qu’une chose : c’est la détermination entière, complète, du Gouvernement à mettre en œuvre les mesures que j’ai indiquées, à appliquer la méthode que j’ai décrite, et à le faire en écoutant, mais en avançant. Ce n’est pas incompatible, et c’est indispensable. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

M. le président. Le débat est clos.
Vote en application de l’article 49, alinéa 1er, de la Constitution

M. le président. Le Premier ministre ayant engagé la responsabilité du Gouvernement, je vais mettre aux voix l’approbation de sa déclaration de politique générale.

Le vote se déroulera dans les salles voisines de la salle des séances. Des bulletins de vote ont été placés dans vos pupitres.

Le scrutin est annoncé dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. Il est ouvert pour une durée de trente minutes. Il sera donc clos à dix-huit heures quarante-cinq.
Suspension et reprise de la séance

M. le président. La séance est suspendue.

(La séance, suspendue à dix-huit heures quinze, est reprise à dix-huit heures quarante-huit.)

M. le président. La séance est reprise.

Voici le résultat du scrutin sur la déclaration de politique générale du Gouvernement :

        Nombre de votants : 573
        Nombre de suffrages exprimés : 526
        Majorité absolue des suffrages exprimés : 264
                Pour l’approbation : 363
                Contre : 163

L’Assemblée nationale a approuvé la déclaration de politique générale du Gouvernement.

(Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)

La parole est à M. le Premier ministre.

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Monsieur le président, mesdames, messieurs les députés, ma grand-mère avait coutume de dire que les discours les moins longs sont les plus brefs : merci ! (Sourires et applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)
Ordre du jour de la prochaine séance

M. le président. Prochaine séance, ce soir, à vingt et une heures trente :
Suite de la discussion du projet de loi d’orientation des mobilités.
La séance est levée.

(La séance est levée à dix-huit heures cinquante.)

Le Directeur du service du compte rendu
de la séance de l’Assemblée nationale
Serge Ezdra



Source : www.assemblee-nationale.fr

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20190612-seance-assemblee-nationale.html
 

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20 mai 2019 1 20 /05 /mai /2019 21:29

« Nous ne sommes pas des communautés isolées qui s’éloignent les unes des autres. On n’a pas besoin d’être chrétien pour se savoir lié par cet héritage commun. J’ai été tellement touché que toutes les familles politiques et tous les Français, quels qu’ils soient, aient exprimé leur émotion, aient eu le cœur retourné au même instant devant cette cathédrale qui brûlait. Il faut que nous ayons la même émotion, la même inquiétude et la même espérance devant cette civilisation dont nous sommes les héritiers, cette histoire si belle, si grande et si menacée. Si menacée par ses ennemis de l’extérieur. (…) Mais si menacée par nos propres faiblesses, par nos propres démissions, par nos effondrements intérieurs. » (François-Xavier Bellamy, le 15 mai 2019 à Paris).


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S’il y avait une seule révélation personnelle, dans la campagne des élections européennes, il faudrait désigner le jeune professeur de philosophie François-Xavier Bellamy, tête de la liste Les Républicains aux élections européennes depuis le 29 janvier 2019. François-Xavier Bellamy (33 ans), adjoint au maire de Versailles depuis mars 2008, est un petit prodige de la pensée philosophique et de son expression auprès du grand public. Son sens politique a fait que son entrée un peu surprenante dans la scène politique nationale est un succès, au contraire de l’entrée de Raphaël Glucksmann qui achèvera probablement d’enterrer définitivement le Parti socialiste (avec ou sans élus). Au-delà de son discours structuré et cohérent, et de sa grande courtoisie, très rare dans les débats politiques, François-Xavier Bellamy apporte de la fraîcheur, du renouvellement et surtout, du sens et du fond dans le débat public.

Mon propos ici n’est pas de promouvoir sa liste qui pourrait comporter certaines personnalités LR, sortantes, qui, à mon sens, n’ont pas fait beaucoup avancer ou améliorer le fonctionnement des institutions européennes au cours de leurs mandats, mais de souligner, tout en les approuvant, les propos de François-Xavier Bellamy sur la très délicate situation de Vincent Lambert.

Ce lundi 20 mai 2019, malgré l’opposition d’une partie de la famille de Vincent (notamment ses parents), l’hôpital de Reims a arrêté l’alimentation et l’hydratation de Vincent Lambert. Malgré l’opposition d’une partie de la famille, et aussi, malgré l’injonction du Comité international des droits des personnes handicapées de l’ONU (CIDH) qui a renouvelé sa demande le 17 mai 2019 de suspendre la décision de l’hôpital tant qu’il ne s’est pas prononcé sur le recours qui lui a été formulé. Par ailleurs, un peu dans le rôle de Ponce Pilate, le Défenseur des droits Jacques Toubon, a déclaré le 17 mai 2019 ne pas vouloir intervenir dans cette situation.

La mort programmée de Vincent Lambert, qui commence à scandaliser une grande partie de la population, prenant conscience de la réalité de cette situation choquante (Vincent n’est ni en fin de vie, ni malade, ni sous obstination déraisonnable, ni en souffrance nécessitant une urgence médicale), va-t-elle interférer dans le débat des élections européennes ? ou même dans l’isoloir ?

C’est possible, car le choix des électeurs se cristallise aux élections européennes justement dans les dix derniers jours de la campagne. Or, la responsabilité du gouvernement est grande dans l’encouragement à l’arrêt immédiat de l’alimentation et de l’hydratation. Agnès Buzyn a délibérément refusé de prendre en considération les demandes du CIDH malgré les engagements internationaux de la France à respecter ses recommandations.

Interrogée le 19 mai 2019 sur France 3, la tête de liste LREM Nathalie Loiseau a déclaré : « Le Président de la République ne veut pas aller à l’encontre de décisions de justice, il peut donner sa grâce à un condamné, ce qui est  très différent de ce que les parents de Vincent Lambert demandent. (…) Je me mets à la place de ses parents, je pense qu’ils vivent une tragédie, je pense que personne ne peut juger, que c’est très douloureux, que rien de tout cela n’est simple, mais je ne suis ni juge, ni médecin, donc, je n’ai pas à dire ce que je pense de cette affaire. ». Remarquons que Nathalie Loiseau a spontanément évoqué le droit de grâce du Président de la République, ce qui donne une association directe entre l’arrêt des soins confirmé par la justice française et une condamnation à mort.

François-Xavier Bellamy s’est lui aussi exprimé sur cette situation tragique, à deux reprises ces derniers jours.

Interrogé au "Grand Jury" le 19 mai 2019 par LCI, RTL et "Le Figaro", il a déclaré : « J’ai du mal à comprendre qu’on se précipite. » alors que Vincent Lambert vit sans souffrance depuis plus de dix ans, et a demandé l’intervention du Président Emmanuel Macron pour « qu’on se laisse le temps ». Pour lui : « Derrière Vincent Lambert, c’est la question de notre rapport à l’extrême dépendance qui se joue (…). Si nous entrons dans cette voie dangereuse qui consiste à dire qu’une vie dépendante, une vie fragile, une vie malade, ne mérite pas d’être vécue, alors nous allons construire un monde inhumain et c’est un enjeu majeur des années à venir.  ».

Interrogé par Nicolas Demorand et Alexandra Bensaid, François-Xavier Bellamy s’est exprimé également sur le même sujet au "Grand Entretien" de la matinale de France Inter ce lundi 20 mai 2019 (dont on peut télécharger la bande sonore ici).

La tête de la liste LR a précisé ses propos de la veille sur RTL. Il a expliqué que son intervention ne provenait pas de ses convictions religieuses (qui sont catholiques, il ne les a jamais cachées) mais qu’il fallait aborder la situation très complexe de Vincent Lambert avec raison et pédagogie, hors de toutes passions : « Ce n’est pas une affaire sur laquelle on devrait s’exprimer à partir de convictions religieuses. C’est une affaire qui suppose que notre raison à tous intervienne (…). C’est un débat d’une incroyable complexité. ».

C’est pourquoi il se garderait bien d’avoir un jugement ou une critique sur une des personnes touchées de près par la situation de Vincent, quelle que soit la position adoptée qu’il respecte. En revanche, il a été très sévère contre ceux qui veulent en profiter pour instrumentaliser Vincent et faire leur propagande en faveur de l’euthanasie : « C’est à ceux-là que j’en veux, des gens qui ont utilisé ce cas précis, ce cas infiniment douloureux pour faire la promotion de leur revendication politique en faveur de l’euthanasie. Ceux qui militent pour le droit à mourir dans la dignité, ce sont ceux qui commencent par déclarer indignes de vivre ceux qui ne correspondent pas à ces standards qui font que la vie mériterait d’être vécue. ». Je le fais très rarement, mais je me suis permis de souligner en gras l’idée essentielle de François-Xavier Bellamy.

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Pour François-Xavier Bellamy, la situation de Vincent, ce n’est pas celle d’une personne en fin de vie, ni celle d’un mourant, mais celle d’une personne extrêmement dépendante : « Mon sentiment profond, c’est qu’effectivement, ce qui se joue aujourd’hui, c’est le regard que nous portons sur la dépendance. Et ce regard que nous portons sur la dépendance, au fond, il est au cœur de débats politiques majeurs des années qui viendront. Nous vivons dans un monde où vit le culte de la performance, où être humain, c’est être agile, être habile, être rapide. Et nous avons ici le cœur d’une figure de l’humanité qui nous regarde en nous disant qu’elle est absolument dépendante et nous avons parfois la tentation de considérer que la vie absolument dépendante, c’est une vie qui n’est plus digne d’être vécue. ».

Et d’ajouter : « Il n’y a pas de vie indigne d’être vécue, et même une vie qui peut sembler inutile, je crois, est une vie profondément humaine. Nous avons tous été dépendants, nous le serons tous un jour, nous sommes tous d’ailleurs dépendants aujourd’hui de ceux qui nous entourent, et reconnaître que la vie humaine est faite de cette dépendance, c’est peut-être un enjeu majeur. ».

À une auditrice, étudiante en médecine, qui lui conseillait de faire d’abord neuf ans d’études de médecine avant de donner son avis sur le sujet, le philosophe a simplement répondu : « C’est une question qui nous concerne tous les citoyens, et permettez à un citoyen de s’impliquer sur cette question. ».

François-Xavier Bellamy a posé la question cruciale : « Je crois qu’aujourd’hui, la question qui est de savoir si c’est un acharnement thérapeutique est une question complexe. (…) La grande question est de savoir si cette alimentation est une thérapie, mais je crois que si l’alimentation est une thérapie, alors, c’est que nous sommes tous dans un état de grande maladie. (…) La question qui se pose à nous, c’est de savoir si la vie, c’est la force, si la vie, c’est la performance, si la vie, c’est l’affirmation de soi, ou bien, si la vie, c’est peut-être aussi parfois la dépendance et la fragilité qui nous ouvrent aussi à la relation aux autres. ». Le rapport des experts judiciaires de novembre 2018 concluait d’ailleurs sur le fait qu’il n’y avait pas d’obstination déraisonnable pour Vincent Lambert.

À une autre auditrice (et électrice potentielle), François-Xavier Bellamy a évoqué le témoignage poignant d’une miraculée : « J’ai été beaucoup marqué par la lecture d’un livre d’Angèle Lieby qui s’appelle "Une larme m’a sauvée". Angèle Lieby était dans un coma profond, dans un état pauci-relationnel, comme l’est Vincent Lambert aujourd’hui, et dans cet état, tout le monde pensait qu’elle était, on entend si souvent ce mot-là dans le débat aujourd’hui, qu’elle était un "légume". C’est-à-dire qu’au fond, sa vie était simplement une vie organique dépourvue de conscience. En fait, nous ne savons rien de ces états de conscience, et Angèle Lieby raconte dans ce livre (…) qu’elle sentait tout, qu’elle entendait tout, qu’elle pensait qu’elle était prisonnière de son corps, qu’elle ne pouvait pas réagir. Mais je crois qu’on applique le principe de précaution à notre environnement, et l’on a bien raison de le faire, peut-être qu’on devrait aussi parfois appliquer le principe de précaution à notre propre humanité. ».

Un extrait de ce témoignage : « Tout est noir. Je suis dans le noir. (…) J’ai beau regarder de toutes mes forces, je ne vois rien. Rien que ce noir profond. Ai-je les yeux ouverts ou fermés ? Je l’ignore. Que s’est-il passé ? Je l’ignore également. Je sais seulement que je ne suis pas seule : j’entends quelqu’un à côté de moi. (…) En fait, c’est comme si l’hôpital m’était tombé sur le dessus… C’est cela : comme s’il y avait eu un tremblement de terre, et que j’étais ensevelie sous des tonnes de décombres. » (Angèle Lieby, "Une larme m’a sauvée").

Je termine ici par un message désespéré de la famille de Vincent Lambert qui a donné rendez-vous ce lundi 20 mai 2019 dans la soirée devant le Ministère de la Santé : « Sans prévenir, ses parents, son frère David et sa sœur Anne, les médecins du CHU ont sédaté Vincent ce matin. Ils n’ont pas pu lui dire au revoir alors même qu’hier, Vincent pleurait parce qu’il avait compris qu’il ne les reverrait plus. La France met aujourd’hui en œuvre l’euthanasie d’un handicapé vivant. C’est un basculement de civilisation. » (20 mai 2019). Toutes mes pensées vont aujourd’hui à Vincent Lambert et à sa famille et proche.

NB. La cour d'appel de Paris a ordonné ce lundi 20 mai 2019 dans la soirée la reprise des traitements.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 mai 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Grand Entretien de François-Xavier Bellamy à la matinale de France Inter le 20 mai 2019 (podcast).
François-Xavier Bellamy, la dignité et l’instrumentalisation de Vincent Lambert.
Vincent Lambert doit-il mourir ?
Déclaration de Mgr Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims, sur Vincent Lambert le 13 mai 2019 (texte intégral).
Réflexion du Père Bruno Saintôt, directeur du département Éthique biomédical aux facultés jésuites de Paris, sur Vincent Lambert le 13 mai 2019 (texte intégral).
Déclaration de la Conférence des évêques de France sur la fin de vie le 22 mars 2018 (texte intégral).
Vincent Lambert, sa vulnérabilité et son droit à la vie bafoué.
Le destin tronqué de Vincent Lambert.
Vincent Lambert entre la vie et la mort.
La tragédie judiciaire et médicale de Vincent Lambert.
Le retour de la peine de mort prononcée par un tribunal français.
Le livre blanc des personnes en état de conscience altérée publié par l’UNAFTC en 2018 (à télécharger).
Vincent Lambert et la dignité de tout être humain, des plus vulnérables en particulier.
Réglementation sur la procédure collégiale (décret n°2016-1066 du 3 août 2016).
Le départ programmé d’Inès.
Alfie Evans, tragédie humaine.
Pétition : soutenez Vincent !
Vers une nouvelle dictature des médecins ?
Sédation létale pour l’inutile Conseil économique, social et environnemental.
Vincent Lambert et Inès : en route vers une société eugénique ?
Le congé de proche aidant.
Stephen Hawking et la dépendance.
Le plus dur est passé.
Le réveil de conscience est possible !
On n’emporte rien dans la tombe.
Le congé de proche aidant.
Les nouvelles directives anticipées depuis le 6 août 2016.
Un fauteuil pour Vincent !
Pour se rappeler l'histoire de Vincent.
Dépendances.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".
Euthanasie ou sédation ?
François Hollande et la fin de vie.
Les embryons humains, matériau de recherche ?
Texte intégral de la loi n°2016-87 du 2 février 2016.
La loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016.
La leçon du procès Bonnemaison.
Les sondages sur la fin de vie.
Les expériences de l’étranger.
Indépendance professionnelle et morale.
Fausse solution.
Autre fausse solution.
La loi du 22 avril 2005.
Chaque vie humaine compte.

_yartiBellamyFrancoisXavier03



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190520-francois-xavier-bellamy.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/05/20/37352804.html


 

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