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22 septembre 2018 6 22 /09 /septembre /2018 05:12

« J’ai servi les institutions de mon pays depuis l’âge de 18 ans (…). J’ai un profond respect pour le Sénat et pour les sénateurs. » (Alexandre Benalla, le 19 septembre 2018 au Sénat).


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Fin de l’escalade dans les tensions entre un ancien membre du cabinet présidentiel et la Haute Assemblée. L’ancien chargé de mission à l’Élysée Alexandre Benalla a été auditionné par la commission des lois du Sénat érigée en commission d’enquête présidée par Philippe Bas le mercredi 19 septembre 2018 à 8 heures 30. L’audituon s’est achevée à 11 heures. C’est un événement dans la mesure où, pour la première fois, le principal protagoniste de "l’affaire" venait s’expliquer très formellement devant une institution de la République qu’il avait un peu "chahutée" le 12 septembre 2018 sur France Inter.

Dès ses premiers mots, après avoir prêté serment, Alexandre Benalla a présenté ses excuses aux sénateurs qu’il avait traités de "petites gens" et en particulier au très courtois Philippe Bas, "petit marquis", qui en a pris acte très sportivement. L’incident de la semaine dernière est ainsi clos.

Cette audition restera forcément dans les annales de la Cinquième République. Elle aura même l’avantage de valoriser autant l’auditionné que les "auditionneurs", ce qui n’était pas une mince affaire. Ceux qui questionnaient, d’abord les deux rapporteurs, une sénatrice LR, Muriel Jourda, et un ancien ministre PS, Jean-Pierre Sueur, qui ont posé beaucoup de questions précises, et ensuite, d’autres membres de la commission, n’ont pas hésité à faire dans le détail voire l’anecdotique.


1. Alexandre Benalla

Ce n’était qu’à la fin des deux heures et demi de questions qu’en répondant sur son casier judiciaire vide, Alexandre Benalla a lâché : « Je ne suis pas un voyou, je ne suis pas une petite frappe comme on a pu me qualifier. ». Et je dois dire qu’il a en partie raison. J’écris "en partie" car une enquête judiciaire va déterminer la réalité des violences qu’il a commises le 1er mai 2018, ce qui lui a déjà valu une sanction par son employeur, le directeur du cabinet. Mais Alexandre Benalla est loin d’être le Rambo souvent décrit.

Il n’y a pas que le look, avec les petites lunettes, ni son diplôme (un master 1 de droit, équivalent de bac+4), qui pourraient lui donner des airs d’intellectuel. Sa maîtrise de l’expression, orale, son ton posé, ses mots choisis, sa rigueur, ses précisions, son vocabulaire châtié… tout démontre qu’il n’est pas une petite frappe mais un garçon à l’intelligence vive. Parfois spontané, souvent réfléchi, mais toujours d’une apparente sincérité.

Je ne suis pas naïf mais j’ai été assez convaincu par ce qu’il a dit. Il a choisi de collaborer. C’est-à-dire, d’y mettre de la bonne volonté. Pour rappel, on comparera avec l’audition parlementaire de l’ancien Ministre du Budget Jérôme Cahuzac en avril 2013. Ce dernier n’avait cessé de répéter qu’il ne pouvait pas répondre aux questions parce que cela dépendait de l’enquête judiciaire. Pour Alexandre Benalla, il n’y a eu que deux ou trois informations qu’il n’a pas voulu préciser, notamment pourquoi il se sentait menacé personnellement lorsqu’il effectuait le trajet entre son domicile et son bureau à l’Élysée. Nul doute que cette information manquante est le chaînon manquant pour mieux comprendre le personnage. Cela peut faire intervenir des raisons privées qui n’ont pas à être étalées sur la place publique.

Ce que j’ai retenu, c’est qu’il a adopté un profil bas (sans jeu de mot !), coopératif. Aucune arrogance. Aucun sentiment d’impunité. Aucun sentiment de supériorité. Certes, cette arrogance, elle doit être partagée par tous les collaborateurs du pouvoir, à l’Élysée, à Matignon et dans les ministères. Un collaborateur peut avoir beaucoup de portes qui s’ouvrent naturellement, en laissant entendre que c’est leur boss qui parle par eux. Je conseille de relire l’excellente bande dessinée "Quai d’Orsay" pour avoir une petite idée de l’ambiance d’un cabinet ministériel du temps de Dominique de Villepin.

Mais justement, Alexandre Benalla, au cœur du pouvoir suprême pendant un an, est tombé de haut. Il s’est senti "humilié" d’avoir été rétrogradé lorsqu’il est revenu à l’Élysée après ses deux semaines de mise à pied. Et évidemment, à partir du 18 juillet 2018, lorsque son nom fut synonyme de tous les maux que les opposants pouvaient exprimer à l’encontre du Président de la République lui-même, Emmanuel Macron, qui, lui, a eu une réaction arrogante (« Venez me chercher ! »). Les "fake news" ont fait le reste : dès lors qu’on est célèbre et qu’on se fait lyncher sur la place  publique, tout et n’importe quoi est dit sur son compte.

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Je trouve ainsi qu’à seulement 27 ans (il vient de fêter son anniversaire il y a une dizaine de jours), c’est "pas mal". Ce n’est pas donné à tout le monde, surtout pas à des apprentis hommes publics, d’avoir un cuir suffisamment épais pour ne pas s’effondrer psychologiquement. Il a tenu bon. Il a été respectueux envers tous les sénateurs qui l’ont interrogé. Il s’est montré disponible, à l’écoute, prêt à apporter des précisions.

On pourra toujours dire qu’il a menti. Mais je rappelle qu’il a parlé sous serment (l’un des deux rapporteurs, Jean-Pierre Sueur, posait ses nombreuses questions en commençant par : "pouvez-vous affirmer, sous serment, que…"). C’est donc un acte grave de mentir sous serment. On peut refuser de parler, mais mentir expose sa responsabilité de tromper sciemment.

On pourra reprocher qu’aucune question n’a été posée sur ce 1er mai 2018 et ses violences. Ni sur les armes qu’il détiendrait, son épouse introuvable, ce qu’il y aurait dans son coffre, etc. mais il faut bien comprendre que justement, la commission sénatoriale n’avait pas mandat pour les poser car ces histoires concernent la justice. Philippe Bas, qui est un grand juriste et qui fut d’ailleurs ancien ministre et Secrétaire Général de l’Élysée sous Jacques Chirac, qui connaît donc bien le fonctionnement des institutions et en particulier de l’Élysée, a étudié ce qui était juridiquement de son pouvoir ou pas. La convocation d’Alexandre Benallale 11 septembre 2018 se tenait juridiquement, quoi qu’en ait pu dire la Ministre de la Justice Nicole Belloubet, constitutionnaliste de profession, dans une tribune au journal "Le Monde" le 15 septembre 2018.

Alexandre Benalla n’avait pourtant pas en face de lui des sénateurs qui lui voulaient du bien. Tout était prétexte à chercher la petite bête. Et si je le crois sincère, c’est parce que je suis convaincu que les collaborateurs du pouvoir (je vais les appeler comme ça) jouissent de certaines "facilités" pour avoir toutes les portes qui s’ouvrent quand ils en ont besoin dans l’exercice de leur travail.

Le badge de l’Assemblée Nationale, par exemple ? Simple : Alexandre Benalla l’a reconnu, c’était un petit caprice personnel pour pouvoir bénéficier de la très belle Bibliothèque (il a raison) et de sa salle de sports. Il y avait déjà accès lorsqu’il travaillait pour le Parti socialiste et l’autorisation avait donc été accordée par un député lambda. Pourquoi l’accès total ? Parce que les membres du cabinet présidentiel ont toujours le niveau le plus haut, dans leur badge. Du coup, il pouvait se rendre à l’Hémicycle sans l’autorisation, mais quelle raison d’y aller, d’autant plus qu’il était déjà connu de certains députés ?

Autre exemple. On lui reproche d’avoir reçu un passeport diplomatique le 23 mai 2018, après sa sanction. Il a expliqué que tous les membres du cabinet ministériel ont un passeport diplomatique, ce qui ne lui conférait aucun passe-droit particulier, et ce passeport est renouvelé automatiquement tous les ans. Le 23 mai 2018, un an après le 23 mai 2017. On peut imaginer qu’il dit vrai, que le service qui délivre ces passeports diplomatiques n’est pas forcément au courant des sanctions internes. Rien d’anormal, en fait.

Le logement de fonction attribué en juillet 2018, là encore après sa sanction ? D’une part, il n’y avait plus d’appartement de libre quand il a pris ses fonctions. D’autre part, il a compris que c’était trop lourd pour lui d’habiter trop loin (à Issy-les-Moulineaux), pour voir sa famille. Il a fait une demande tardive. Il n’a pas eu le temps d’en profiter.

La voiture avec le gyrophare ? Pas voiture de fonction mais voiture de service. Disponible dans le parc de l’Élysée. En réalité, disponible pour lui et un collègue. Rien, là aussi, de très scandaleux.

Bref, à force de chercher la petite bête, les sénateurs ont surtout mis à nu les conditions de travail des collaborateurs du pouvoir. C’est, après l’affaire concernant François Fillon, un autre projecteur sur les coulisses du pouvoir. Après tout, un peu de transparence n’est pas inutile.

Ce qui, en revanche, n’est pas passé du tout dans l’esprit des sénateurs, c’est le fait qu’Alexandre Benalla a pu être armé aux côtés du Président Emmanuel Macron lors des déplacements (seulement trois ou quatre fois, a t-il précisé). Toute la procédure y est passée : la délivrance du port d’arme par la préfecture de police (afin d’être conforme aux textes juridiques, il a été indiqué une "mission de police", ce qui ne correspondait pas à la réalité du travail), l’utilisation des armes, l’entraînement, etc. Bref, l’homme est un fanatique des armes et du tir, et il a visiblement eu quelques facilités à pouvoir les porter à son travail alors que ce n’était pas dans ses missions. Il a insisté pour dire que le port d’arme ne correspondait qu’à sa sécurité personnelle et pas celle du Président, entre son domicile et son bureau et qu’il rangeait ensuite son arme dans le coffre de son bureau. Il aurait pu bénéficier d’une voiture avec chauffeur et gendarme, il préférait rentrer chez lui par ses propres moyens… mais armé.

Sur le fond, je ne sais pas qui a raison et qui dit la vérité, car certaines affirmations d’Alexandre Benalla peuvent être en contradiction avec d’autres déclarations, également sous serment, que les sénateurs ont pu entendre auparavant. Mais sur la forme, à l’évidence, Alexandre Benalla a marqué un point : il a montré que celui qui rêvait de protéger une personnalité pouvait devenir une personnalité elle-même. Aujourd’hui, il pointe à Pôle Emploi. Il a l’agrément de directeur de société de sécurité. C’est sûr qu’il trouvera certainement assez facilement comment se recaser, dès que l’écho médiatique de l’affaire retombera. Je lui conseillerais même une carrière politique, son aisance dans la communication pourrait l’encourager dans cette voie.


2. Le Sénat

Dans ce "match", le Sénat n’a pas démérité non plus. La ténacité du président de la commission des lois, Philippe Bas, a porté ses fruits. Et surtout, la comparaison est très flatteuse. Alors qu’une autre commission d’enquête s’était formée à l’Assemblée Nationale, sur le même mode d’organisation (la commission des lois), les travaux parallèles ont montré de très grandes différences.

À l’Assemblée Nationale, à la commission des lois, régentée par les députés LREM de la majorité, il n’y avait pas la possibilité d’interroger des personnes clefs au cœur de l’Élysée et finalement, elle a arrêté sa mission d’enquête à la fin du mois de juillet 2018 sur un constat de désaccord et sans aucun rapport. Bref, la commission de l’Assemblée Nationale n’a servi à rien.

En revanche, celle du Sénat a beaucoup avancé et n’a peur de personne ! Même pas du Président de la République qui a tenté de faire pression en téléphonant au Président du Sénat Gérard Larcher. Quel manque de tact ! Il n’y a rien de pire que bafouer l’indépendance d’un sénateur : il se rebelle. Quelle que soit son positionnement politique.

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De là, on peut déjà rapidement conclure qu’heureusement que le Sénat est là pour faire vivre et respirer la démocratie. Oui, le Sénat est utile. Il a toujours été utile, n’en déplaisent aux démagogues et populistes qui voudraient le supprimer. Je ne dirai jamais assez fort l’intérêt et l’utilité du Sénat.

L’Assemblée Nationale est une assemblée d’efficacité. C’est elle qui a souvent le dernier mot mais elle répond à des impératifs politiques très clairs : ou le député est dans la majorité et doit obéir au gouvernement (sa prochaine investiture en dépend et puis, souvent, il a été élu sur la lancée de l’élection présidentielle, c’est particulièrement le cas depuis 2017, mais en fait, cela a toujours été le cas quand les élections législatives ont eu lieu quelques semaines après l’élection présidentielle : juin 1981, juin 1988, juin 2002, juin 2007, juin 2012 et juin 2017), ou il est dans l’opposition, et alors, il doit s’opposer. De plus, les députés sont tributaires du court terme. Ils peuvent être "dissous" du jour au lendemain. Dans leur circonscription, on vient les voir pour un logement, un emploi, un problème social très concret.

Les sénateurs, au contraire, ont du temps. Leur mandat est plus long (auparavant, excessivement long, neuf ans, maintenant, six ans, comme un maire). Leur mode de désignation contribue aussi à la différence. Ils sont élus par quelques milliers d’élus locaux et de grands électeurs dans chaque département. Ils sont donc protégés par les vagues populaires qui vont et qui viennent, qui font et défont les majorités politiques. D’autant plus que le Sénat n’est pas renouvelé entièrement, seulement par moitié (avant par tiers). On a vu en 2011 que cela n’a pas empêché des alternances avec l’élection au Plateau d’un socialiste, Jean-Pierre Bel.

Cette différence, elle a deux conséquences qui peuvent être contradictoires. Un sénateur peut ne rien faire et être quand même réélu (c’était le cas de Gérard Collomb entièrement occupé à gérer Lyon). C’est un inconvénient qui, désormais, est compensé par l’interdiction de cumuler. Cela n’empêchera pas des sénateurs fainéants. Je rappelle qu’il n’existe pas de député fainéant (c’est-à-dire, de députés qui ne font rien) car leurs électeurs les rappelleraient à l’ordre dès les mois suivants.

Mais parallèlement à ces sénateurs fainéants, il y a des sénateurs qui sont très travailleurs, la très grande majorité, et qui ont le temps de travailler, hors des pressions de l’instant, hors des modes, et surtout, hors des diktats des partis et du pouvoir. Travailler pour approfondir un sujet ou pour corriger des excès souvent encouragés par des sondages ou des lubies présidentielles. Par exemple, les premières lois sur la bioéthique, au début des années 1990, ne pouvaient provenir que d’un travail sénatorial (en particulier du sénateur Claude Huriet, professeur de médecine à Nancy). Autre exemple, les sénateurs, pourtant majoritairement UMP, ont rejeté l’analyse ADN proposée comme procédure de demande de carte de séjour par les députés UMP.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les sénateurs sont beaucoup plus proches de la vie "réelle" que les députés. Les députés sont dans la bulle de leur parti tandis que les sénateurs, beaucoup plus indépendants politiquement (parfois, les groupes politiques n’ont pas les mêmes frontières que les partis politiques), restent au contact avec les forces vives de la nation. Leur proximité avec les élus locaux fait que les sénateurs connaissent beaucoup leurs territoires, leurs bassins d’emploi, les problèmes, les atouts d’une collectivité locale.

C’est ainsi que depuis plus d’une vingtaine d’années, les sénateurs encouragent les projets d’entreprises innovantes (les fameuses "start up"), ils font aussi chaque année une journée consacrée aux chercheurs, une autre à l’apprentissage, une autre aux enseignants, aux ouvriers, etc. Bref, si vous êtes de la "société civile", vous avez plus de chances d’être invités, à titre professionnel, à venir au Sénat qu’au Palais-Bourbon où les affaires politiciennes prennent le pas sur le reste. Allez faire un tour sur le site Internet du Sénat pour faire votre propre opinion.


Un vrai moment de démocratie

En poursuivant ses auditions sur l’affaire Benalla, la commission sénatoriale créée le 23 juillet 2018 (qui dispose de six mois pour faire son rapport), conformément à l’article 22 ter du Règlement et à l’article 5 ter de l’ordonnance n° 58-1100 du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires, amène la démocratie à un niveau de maturité assez peu atteint encore en France mais très ordinaire, par exemple, aux États-Unis (il suffit de lire par exemple les rapports des commissions d’enquête sur l’explosion de chacune des deux navettes spatiales pour se rendre compte de la totale indépendance des parlementaires par rapport au gouvernement fédéral).

Elle aura le mérite, pour ceux qui ne "voient" pas assez l’utilité du Sénat, d’en voir au moins un avantage : le pouvoir politique ne peut plus "acheter" les sénateurs. Ah… j’évoque le mot "acheter" par pure provocation. Au fait, savez-vous que le nombre de parlementaires est proportionnel au niveau d’exigence d’une démocratie ? Certes, il ne faut pas plusieurs milliers de parlementaires, mais moins il y a de parlementaires, plus le pouvoir politique est capable de les "acheter". Numériquement, c’est moins coûteux. C’est pour cela que la tentative de réduction du nombre de parlementaires, si la mesure est populaire, la mettre en œuvre serait populiste : elle conforterait l’antiparlementarisme en laissant croire qu’un parlementaire ne sert à rien. Ce qui est faux.

Si je veux résumer le rôle qui commence à s’esquisser maintenant dans la pratique récente des institutions, je pourrais dire que les députés sont surtout là pour légiférer, en association avec le pouvoir exécutif (c’est le programme du candidat élu Président de la République qui compte le plus), alors que les sénateurs, moins puissants pour légiférer (puisqu’ils ont rarement le dernier mot) sont là surtout pour contrôler le pouvoir exécutif, en toute indépendance politique.

Dans tous les cas, qu’on veuille protéger le Président de la République, ou au contraire, qu’on veuille l’accabler par cette affaire, on doit reconnaître que cette affaire, et en particulier cette audition d’Alexandre Benalla, est devenue un grand moment de démocratie. Ce sera aussi, pour les successeurs, une bonne raison de garder un peu d’humilité dans l’exercice du pouvoir. Humilité, et transparence. Au lieu du cynisme et du secret, habituellement synonymes du pouvoir en France.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 septembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Audition d'Alexandre Benalla au Sénat le 19 septembre 2018 (vidéo à télécharger).
Benalla vs Sénat : 1 partout.
Audition de Patrick Strzoda au Sénat le 25 juillet 2018 (vidéo à télécharger).
Patrick Strzoda et le code du travail à la sauce Benalla.
Exemplaire et inaltérable la République ?
Emmanuel Macron et l’État-providence.
Emmanuel Macron assume.
La réforme des institutions.
Protégeons la Ve République !

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180919-alexandre-benalla.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/alexandre-benalla-versus-senat-1-207888

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/09/22/36724809.html


 

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19 septembre 2018 3 19 /09 /septembre /2018 03:56

« Nous connaissons tous l’affection de Gérard Collomb pour sa ville et la métropole lyonnaise. C’est une bonne nouvelle qu’il souhaite y consacrer du temps et de l’énergie. Le Président réorganisera l’équipe gouvernementale lorsqu’il le jugera nécessaire. » (L’Élysée à LCI, le 18 septembre 2018).



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La dernière phrase du communiqué de l’Élysée exprime assez explicitement l’agacement présidentiel. Mais quelle mouche a donc piqué le Ministre d’État, Ministre de l’Intérieur ? Dans un entretien à l’hebdomadaire "L’Express", Gérard Collomb a annoncé le 18 septembre 2018 qu’il serait candidat aux élections municipales à Lyon en mars 2020, et qu’il comptait démissionner de son poste de la Place Beauvau en juin 2019, après les élections européennes.

Certes, ce n’est pas nouveau, une démission de ministre pour conquérir une mairie : sous le gouvernement de Lionel Jospin, la très importante Ministre des Affaires sociales Martine Aubry l’avait fait pour prendre la succession de Pierre Mauroy à la mairie de Lille, et, également ministre, l’écologiste Dominique Voynet l’avait fait aussi pour Dole. Mais ici, plusieurs interrogations. Depuis plusieurs mois, Gérard Collomb semblait ne plus être à la hauteur pour son "job" de numéro deux du gouvernement chargé de la lutte contre le terrorisme. Fatigue, absence, l’esprit ailleurs… assurément, son esprit est à Lyon et pas à Paris.

L’affaire Benalla n’a pas renforcé sa crédibilité politique ni son autorité de Ministre de l’Intérieur, faisant celui qui ne savait rien, faisant celui qui ne prévenait personne. D’ailleurs, la version du Ministre de l’Intérieur pouvait ne pas plaire à l’Élysée, dans la mesure où il renvoyait la balle rue du Faubourg Saint-Honoré, une rue à traverser, selon maintenant l’adage présidentiel.

Mais ce qui surprend, c’est sa grande maladresse politique. Depuis quand un ministre dit-il publiquement quand il quitterait son ministère ? En disant qu’il comptait le quitter en juin 2019, il s’est pris pour le Président de la République en s’assurant qu’il resterait à ce poste au moins jusqu’à cette date, et que c’était juste par sa volonté qu’il ne resterait pas plus longtemps. Pour l’un des derniers poids lourds du gouvernement, c’est une démarche qui doit fait sursauter le Président (le vrai Président) Emmanuel Macron. Il y a fort à parier que sa survie au Ministère de l’Intérieur n’est plus qu’une question de semaines sinon de jours… d’autant plus que l’opposition, c’est de bonne guerre, ne cesse de lui envoyer des scuds en réclamant sa démission immédiate afin d’avoir un Ministre de l’Intérieur à plein temps. Surtout après avoir pollué l'annonce de la réforme de la santé le jour même.

Ce n’était pas la première fois que Gérard Collomb se prenait pour le Président de la République. Interrogé en mai 2018 pour l’un des multiples documentaires politiques qui marquaient la première année de l’élection d’Emmanuel Macron, Gérard Collomb a confié qu’entre les deux tours de l’élection présidentielle, il avait participé à un "dîner de pas-c@ns", si je puis dire ainsi. Les convives étaient des fidèles d’Emmanuel Macron réunis autour du futur Président, en particulier Gérard Collomb, et ils avaient invité à venir dîner Édouard Philippe, encore à LR. Gérard Collomb a alors expliqué avec un petit sourire sournois que les convives avaient été convaincus et que cela avait été l’entretien de recrutement du futur Premier Ministre. Ainsi expliqué, alors que lui-même était encore ministre et Édouard Philippe encore Premier Ministre, comment imaginer qu’Édouard Philippe puisse avoir encore de l’autorité sur son Ministre de l’Intérieur ?

Il est vrai que, depuis le début de l’été 2018, Emmanuel Macron n’est plus beaucoup le "maître des horloges" et il s’est pris à l'étranger, sans être prévenu, la démission brutale de Nicolas Hulot. De son côté, Daniel Cohn-Bendit a même expliqué publiquement qu’il avait refusé un ministère qu’on ne lui avait pourtant pas proposé ! Notons aussi que la démission de François Bayrou dès juin 2017 avait déjà réduit la lisibilité politique de son gouvernement et que d’autres "politiques" du gouvernement s’apprêteraient à imiter Gérard Collomb, c’est-à-dire à quitter le navire gouvernemental pour aller à la bataille municipale, en particulier Benjamin Griveaux et probablement Gérald Darmanin. Sans compter qu'Emmanuel Macron doit recadrer sans cesse ses troupes (par exemple, Christophe Castaner qui voulait augmenter encore les droits de succession le 14 septembre 2018).

Place Beauvau, avec le titre de Ministre d’État, c’est pourtant le couronnement de la très longue carrière politique lyonnaise de Gérard Collomb, souvent appelé dans la région le "loser" et qui n’a jamais dû ses premières élections qu’à des circonstances exceptionnelles. C’était aussi son premier portefeuille ministériel. Il aurait voulu être ministre sous Lionel Jospin ou sous François Hollande, mais sans succès dans un monde de moins en moins cumulard (il ne voulait pas lâcher Lyon).

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Reprenons sa carrière politique, justement. Agrégé de lettres classiques, ce qui n’est pas sans penser à l’historien de culture classique Édouard Herriot, Gérard Collomb milita à la Convention des institutions républicaines (CIR) dès 1968, microparti de François Mitterrand qui lui a permis de rejoindre et de conquérir le Parti socialiste en 1971. Gérard Collomb se retrouva donc socialiste et l’une de ses principales antennes lyonnaises. Dès mars 1977, il fut élu conseiller municipal de Lyon, dans l’opposition, et c’est un mandat qu’il occupe encore aujourd’hui, bien que ministre (quarante et un ans de longévité pour le moment !).

Grâce à la vague rose de juin 1981, Gérard Collomb est élu député de Lyon à l’âge de 34 ans, battant un député sortant UDF. Il fut réélu sans trop de souci en mars 1986, grâce au scrutin proportionnel, sur la liste socialiste conduite par Charles Hernu (ancien Ministre de la Défense et ami très proche de François Mitterrand, par ailleurs maire de Villeurbanne). En revanche, il fut battu face à Bernadette Isaac-Sibille (UDF), une très proche de Raymond Barre, en juin 1988, et de nouveau battu en juin 1997 par la même adversaire (pour la petite histoire, le fils de cette dernière, Cyrille Isaac-Sibille, engagé dans la vie politique lyonnaise depuis le milieu des années 1990, a été élu député MoDem avec l’investiture LREM en juin 2017, devenu par conséquent l’allié et même le soutien parlementaire de l’ancien adversaire de sa mère).

Pour compenser la perte de son mandat parlementaire, Gérard Collomb a été nommé membre du Conseil Économique et Social entre 1994 et 1999. Il s’est fait aussi élire conseiller régional de Rhône-Alpes de mars 1992 à novembre 1999. En revanche, il a progressé aux élections municipales successives à Lyon (tête de liste du PS), jusqu’à gagner trois mairies d’arrondissement en juin 1995, dont "sa" mairie du 9e arrondissement, ce qui lui a permis de siéger à la Communauté urbaine du Grand Lyon (présidée par Raymond Barre, maire de Lyon entre 1995 et 2001).

C’est à cause de la profonde division à droite (entre Charles Millon et Jean-Michel Dubernard) que ce socialiste plus proche de la sociale-démocratie conservatrice (au point de refuser de célébrer les mariages homosexuels) que du bolchevisme agité, a réussi à convaincre une majorité relative des électeurs lyonnais en mars 2001. Gérard Collomb fut ainsi (enfin) maire de Lyon à partir du 25 mars 2001 et jusqu’au 17 juillet 2017, pour ne pas cumuler avec ses fonctions ministérielles.

Entre temps, il était parvenu à devenir sénateur du Rhône le 2 novembre 1999, grâce à la démission de Franck Sérusclat (il était le suivant de liste). Il fut réélu le 26 septembre 2004 et le 28 septembre 2014 et quitta le Palais du Luxembourg également pour ses fonctions de ministre. Sénateur-maire de Lyon, également président de la métropole de Lyon (qui a maintenant des attributions de conseil départemental), Gérard Collomb s’était fortement opposé aux lois limitant le cumul des mandats sous François Hollande, alors qu’il a été l’un des sénateurs les plus inexistants du Sénat (au point de voir son indemnité parlementaire réduite).

Politiquement, au sein du PS, Gérard Collomb a soutenu à fond la candidature de Ségolène Royal à l’élection présidentielle de 2007, puis, après une vaine tentative d’être lui-même candidat à la candidature en mars 2011, après un soutien à Dominique Strauss-Kahn puis François Hollande, il a été, dès juillet 2016, l’un des premiers parlementaires (socialistes), avec Richard Ferrand, à avoir soutenu la candidature d’Emmanuel Macron. Son soutien a été crucial pour Emmanuel Macron puisqu’il a permis d’utiliser ses réseaux politiques pour faire progresser la candidature du fondateur d’En Marche. C’est aussi grâce à la médiation de Gérard Collomb qu’Emmanuel Macron a pu recevoir le soutien crucial de François Bayrou en février 2017. Lors de l’investiture d’Emmanuel Macron à l’Élysée, Gérard Collomb fut aux premières loges, bénéficiant, très ému, d’une accolade très chaleureuse du nouveau Président.

Depuis le 17 mai 2017, il est désormais le Ministre de l’Intérieur, une responsabilité cruciale dans cette période troublée par les attentats. Voulant montrer de la fermeté pour les questions d’immigration, l’ancien socialiste Gérard Collomb fut même épinglé par l’ancien secrétaire général du RPR Jacques Toubon, devenu entre temps Défenseur des droits. Tout reste à front renversé. Mais c’est normal, car sa ligne de conduite, c’est de plaire à ses électeurs lyonnais, plutôt conservateurs.

À 71 ans, le voici prêt à se désinvestir de ses responsabilités nationales pour vouloir reprendre son mandat de maire en mars 2020, comme s’il était le seul capable de l’assumer. Comme un bon représentant de "l'ancien monde". Son macronisme précoce avait pourtant des visées lyonnaises : en été 2016, il ne croyait pas vraiment au succès électoral d’Emmanuel Macron, mais en revanche, il comptait sur lui pour en faire son dauphin à la mairie de Lyon. Comme quoi, l’histoire n’est jamais écrite…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 septembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Gérard Collomb.
Emmanuel Macron.
Édouard Philippe.
Richard Ferrand.
L’affaire Benalla.
Le premier gouvernement d’Édouard Philippe.
Le deuxième gouvernement d’Édouard Philippe.
La réforme des institutions, côté Place Beauvau.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180918-gerard-collomb.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/gerard-collomb-se-prend-il-pour-le-207769

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/09/19/36715885.html



 

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15 mai 2018 2 15 /05 /mai /2018 14:50

« Plus l’homme en pouvoir est petit, plus il convient à toutes les petitesses. » (Chateaubriand, 1848).


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Les doués des finances publiques seraient-ils tous sulfureux ? Bien sûr que non, heureusement, mais après le scandale de Dominique Strauss-Kahn, qui a fait gagner l’Élysée à François Hollande, et celui de Jérôme Cahuzac, qui le lui a fait perdre, on pourrait pourtant se le demander !

L’ancien Ministre délégué au Budget, Jérôme Cahuzac, dans l’arrogance élégante de celui qui a toujours raison contre tous, est le symbole sublime du quinquennat de François Hollande : ou le cynisme le plus odieux (François Hollande connaissait la vérité et a fermé les yeux) ou, pire, et je crains malheureusement que cette option soit la bonne, l’amateurisme le plus complet dans une naïveté confondante.

Ce mardi 15 mai 2018, en début d’après-midi, le verdict est tombé pour le procès en appel : Jérôme Cahuzac a été condamné à quatre ans de prison dont deux avec sursis, 300 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité, pour fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale. Cinq ans d’inéligibilité : imaginez-le reprendre du service pour les élections européennes de 2024, à l’âge de 72 ans ! Le procès en appel avait commencé le 12 février 2018.

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Pour ses défenseurs, c’est une victoire judiciaire, d'autant plus que le parquet général ne se pourvoit pas en cassation. En effet, en première instance le 8 décembre 2016, il avait été condamné à trois ans de prison ferme et à cinq ans d’inéligibilité, par le tribunal correctionnel de Paris, qui avait considéré que « sa faute [était] d’une extraordinaire gravité » car il était « dépositaire de la responsabilité en matière d’imposition au sein du pouvoir exécutif [et] incarnait la lutte contre la fraude fiscale ». Trois ans, c’était nécessairement le passage obligé dans une cellule.

Personne ne souhaite qu’une personne fasse de la prison et c’était l’enjeu de ce procès en appel. Comme l’a dit Gilbert Collard, député FN et avocat, Jérôme Cahuzac a certainement déjà payé depuis longtemps ses comptes bancaires cachés par cette sorte de lynchage politique et médiatique au printemps 2013 qui aurait pu tourner très mal (les médias étaient allés bien plus loin qu’avec Pierre Bérégovoy).

Avec seulement deux ans de prison ferme, Jérôme Cahuzac pourra bénéficier d’un aménagement de peine, cela va dépendre du juge d’application des peines, c’est-à-dire, ne pas aller en prison mais rester en liberté surveillée, avec un bracelet électronique, comme c’est le cas pour 80% des condamnés à ce genre de peine. En première instance, il avait déjà évité le mandat de dépôt à l’issu du procès, malgré sa lourde condamnation et la perspective d’un jugement en appel lui avait ainsi épargné la prison.

On pourra juste dire qu’il va certainement bénéficier d’une mesure de son ancienne collègue du gouvernement, Christiane Taubira, Ministre de la Justice, qui avait élargi les possibilités d’aménagement de peine pour les peines maximales passant de un à deux ans de prison.

À l’évidence, Jérôme Cahuzac a payé pour les autres. C’est vrai qu’il a eu ces circonstances aggravantes d’être le principal pourfendeur de la fraude fiscale et d’être en même temps l’un des fraudeurs les plus emblématiques. Cependant, les juges doivent éviter de mélanger le jugement sur les faits et le ressentiment associé aux opinions diverses des médias, des gens en général. Probablement que "l’opinion publique" souhaiterait de la prison ferme effective, pour donner un exemple à la classe politique.

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Mais il n’y a pas beaucoup d’exemples qui tiennent dans les délits et crimes. Le malfaiteur croit passer à travers des mailles, ou se croit invincible, ou croit à l’impunité. Avec l’une des devises françaises : pas vu, pas pris ! Quand je dis "exemple", je veux dire exemple qui dissuaderait de commettre des délits ou crimes par la suite.

La preuve, c’est que des ministres qui sont allés en prison, il y en a déjà eu. Par exemple, Alain Carignon, maire de Grenoble et Ministre de la Communication, qui a passé quelques années en prison… ou même Bernard Tapie, Ministre de la Ville (seulement provisoirement). Cela n’a pas empêché l’affaire Cahuzac dont les faits ont dû démarrer à peu près à la même époque (années 1990).

Au contraire d’autres affaires judiciaires très médiatisées, il n’y a pas eu mort d’homme. Tout ce que je peux lui souhaiter, c’est la rédemption par la discrétion : qu’on ne parle plus jamais de ce triste personnage et qu’il fasse tout petit, ce qu’il était déjà…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 mai 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jérôme Cahuzac ira-t-il en prison ?
Le procès Cahuzac.
Le scandale Cahuzac.
Le scandale Tapie.
L’affaire Cahuzac.
Faut-il interdire le mensonge ?
Transparence et vie privée…

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180515-cahuzac.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jerome-cahuzac-ira-t-il-en-prison-204363

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/05/16/36407258.html

 

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10 mai 2018 4 10 /05 /mai /2018 16:44

(verbatim)


Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180510-macron.html



Discours du Président Emmanuel Macron le 10 mai 2018 à Aachen


Madame la Chancelière,
chère Angela,
merci beaucoup pour vos mots,
Monsieur le maire d’Aix-la-Chapelle,
Monsieur le président du comité du prix Charlemagne,
Sire,
Mesdames et Messieurs les chefs d’Etat et de gouvernement,
Mesdames et Messieurs, anciens lauréats du prix Charlemagne,
Mesdames et Messieurs les ministres,
Monsieur le ministre-président du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie,
Mesdames et Messieurs les ambassadeurs et consuls,
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

Pour définir ce que la construction européenne nous a apporté depuis les lendemains de la Seconde Guerre Mondiale, nous avons coutume de dire qu’elle nous a permis de vivre 70 ans de paix et c’est vrai. L’Europe a connu ce miracle historique de 70 années de paix entre les ennemis héréditaires d’hier.

Et ce trésor n’a pas de prix et il est inédit dans notre continent pour tous les siècles qui ont précédé mais si je pense à la Pologne, aux peuples de l’ancienne Tchécoslovaquie, au Portugal, à l’Espagne, Sir, à l’ancienne Allemagne de l’Est, aux Pays baltes, chère Dalia GRYBAUSKAITE, à la Bulgarie, cher Boïko BORISSOV, à tous ces peuples frères, puis-je dire qu’ils ont connu 70 ans de paix en toute quiétude, en toute sérénité, de paix, de liberté et de prospérité ?

Peut-on dire que les peuples de l’ancienne Yougoslavie ont connu 70 ans de paix ? Pour quelques nations d’Europe qui ont emprunté le chemin de l’amitié et de la coopération, d’autres ont connu jusqu’à une période récente la brûlure du totalitarisme, du nationalisme, pour certains autres du génocide, de la guerre civile, de la sujétion militaire ou politique.

Le mythe de ces 70 ans de paix suppose une Europe parfaite dont nous n'aurions qu'à soigner l’héritage, mais je ne crois pas à ce mythe car l'Europe est encore et toujours traversée par l'histoire et par le tragique de l'histoire. A cela, nous ne pouvons opposer la routine de la gestion mais une volonté toujours en mouvement, qui requiert de chaque nouvelle génération qu'elle engage toutes ses forces et réinvente l'espérance.

Recevant le Premier Prix Charlemagne en 1950, Richard de COUDENHOVE-KALERGI avait nommé cette espérance. Faisant référence à l'œuvre de Charlemagne, il avait dit de l'Europe qu’elle est le retour du rêve carolingien. Ce rêve, c'est celui d'une unité voulue, d'une concorde conquise sur les différences et d'une vaste communauté marchant dans la même direction, celle d'une Europe, chère Angela, cher Xavier, unie en son cœur battant que fut, dès cette époque, cette région.

Ce rêve aujourd'hui est rongé par le doute. A nous de savoir si nous voulons le faire vivre ou le laisser mourir.

J'ai déjà dit à plusieurs reprises à la Pnyx, la Sorbonne comme au Parlement européen, ce que la France propose mais je voudrais simplement ici partager quatre convictions, quatre commandements si vous m’y autorisez ou quatre impératifs catégoriques d'action selon la tradition de notre Europe à laquelle nous souhaitons nous ranger.

Le premier impératif est simple : ne soyons pas faibles et ne subissons pas ! En effet, nous avons devant nous des grandes menaces, de grands déséquilibres qui bouleversent notre peuple et nourrissent chaque jour leurs inquiétudes. La question qui nous est posée sur chacun d'entre eux c'est : voulons-nous subir ? Acceptons-nous la règle de l'autre ou la tyrannie des événements ou faisons-nous le choix de décider pour nous-mêmes de l'autonomie profonde et donc oui d'une souveraineté européenne ? Qui choisira pour nos concitoyens les règles qui protègent leur vie privée ? Qui choisira d'expliquer l'équilibre économique dans lequel nos entreprises auront à vivre ? Des gouvernements étrangers qui, de fait, organiseront leur propagande ou leurs propres règles ? Des acteurs internationaux, devenus passagers clandestins d'un système qu'ils décident parce qu'ils l’organisent, ou considérons-nous que cela relève de la souveraineté européenne ?

Le Parlement européen – et je veux ici rendre hommage à un de ses précédents présidents cher Martin, enfant de cette ville – a fait le choix courageux, accompagné par la Commission et les Etats membres de décider d'un règlement général pour les données personnelles. C’est dans cette ligne que nous voulons aller et je crois profondément que nous avons une souveraineté numérique à construire pour mieux réguler ces acteurs, pour protéger nos concitoyens, pour taxer de manière plus juste ceux qui aujourd'hui ne paient aucun impôt dans un espace économique et juridique où, pourtant, ils conduisent à de profondes transformations et menacent chaque jour les intérêts des uns, tout en offrant des opportunités aux autres.

Comment voulons-nous choisir demain nos choix climatiques ? Et ce sont des choix démocratiques comme nous l'entendons en écho derrière ces fenêtres, ils sont essentiels. Qui aura à en décider ? Là aussi des puissances extérieures ou nous-mêmes ? Nous savons que ces choix prennent du temps en matière énergétique et climatique mais la solution durable ne sera construite que si nous savons nous organiser au niveau européen, si nous savons aller vers un prix plancher du carbone, mettre là aussi une taxe à nos frontières, évitant le choix du pire et de favoriser les acteurs les moins coopératifs, d'avoir une politique ambitieuse, vous l'avez dit Monsieur le maire, en matière de stockage de l'énergie renouvelable qui, seule, permettra de tourner une page complète de notre aventure énergétique et d'être à la hauteur de nos engagements climatiques.

Qui doit décider de nos choix commerciaux ? Qui ? Ceux qui nous menacent ? Ceux qui nous feraient du chantage en expliquant que les règles internationales qu'ils ont contribué à élaborer ne valent plus parce qu’elles ne sont plus à leur avantage ?

Nous sommes, nous Européens, les co-dépositaires d'un multilatéralisme international que je crois fort. Il nous appartient pour notre propre souveraineté d’en défendre la grammaire, de ne pas céder et de n’être ni naïfs face à la concurrence déloyale ni faibles face à la menace de ceux qui ont parfois écrit ces règles avec nous.

Qui fera le choix de l'environnement de paix et des grands équilibres géopolitiques dans lequel nous voulons vivre ? Nous l'avons ré-évoqué encore tout à l'heure hier et avant-hier avec Madame la Chancelière, chère Angela, et notre collègue Theresa mais comme tous les autres chefs d'Etat et de gouvernement nous avons fait le choix de construire la paix et la stabilité au Proche et Moyen-Orient, nous l'avons souverainement assumé, nous l'avons collectivement porté. D’autres puissances tout aussi souveraines que nous ont décidé de ne pas respecter leur propre parole. Devons-nous renoncer pour autant à nos propres choix ? Devons-nous céder à la politique du pire ? Nous devons choisir, bâtir, parler avec tous pour, là aussi, réussir à construire notre propre souveraineté qui, dans cette région, sera garante de la stabilité.

Nous avons eu à vivre les grandes bascules liées aux migrations contemporaines, qu'elles soient politiques, qu'elles soient économiques, qu'elles soient climatiques. Face à ce sujet, pense-t-on une seule seconde que nous puissions rester les bras croisés ou, là aussi, nous replier sur des crédos purement nationalistes ? La réponse est européenne, elle l’est en ce qu'elle a de plus essentiel. Nous ne ferons face à ces défis qu'en ayant une politique ambitieuse concertée et pleinement européenne pour l'Afrique de l'autre côté de la Méditerranée, une politique de développement et de sécurité à laquelle nous avons commencé à œuvrer mais pour laquelle nous devons être beaucoup plus ambitieux en ayant une politique commune de sécurité de nos frontières, d'harmonisation de nos droits, en ayant une politique souveraine de développement, de sécurité, de protection.

Vous l'avez compris, ce premier impératif auquel je crois, ne soyons pas faibles, ne subissons pas, c'est celui de la souveraineté européenne, celle qui doit nous conduire, celle qui doit nous conduire à faire de l'Europe une puissance géopolitique, commerciale, climatique, économique, alimentaire, diplomatique propre. Nous aurons des débats et nous ne mettons sans doute pas les mêmes réalités derrière chacun de ces mots, mais la condition de possibilité, c'est que nous refusons le fait que d'autres puissent décider pour nous. Si nous décidons qu'un grand acteur du numérique peut décider du secret ou des règles fiscales, nous ne sommes plus souverains et ce débat ne vaut pas ; si nous décidons que tel ou tel grand groupe énergétique international décide de notre politique climatique pour nous, nous ne sommes plus à mêmes de décider et d'avoir un débat démocratique.

Et si nous acceptons que d'autres grandes puissances y compris alliées, y compris amies dans les heures les plus dures de notre histoire se mettent en situation de décider pour nous, notre diplomatie, notre sécurité parfois en faisant courir les pires risques, alors nous ne sommes plus souverains et nous ne pouvons plus crédiblement regarder nos opinions publiques, nos peuples en leur disant : nous allons décider pour vous, venez voter et venez choisir.

Le deuxième impératif qui est le nôtre, c'est : ne nous divisons pas. La tentation est grande dans cette période trouble du repli sur soi, du nationalisme en pensant que, à l'échelle de la nation, on maîtrisera mieux les choses, on retrouvera une part de cette souveraineté qui parfois demeure trop évanescente ou encore naissante au niveau européen. Cette sonnette d'alarme, nous l'avons eue avec le Brexit mais nous l'entendons aussi, des élections italiennes à la Hongrie jusqu'à la Pologne partout en Europe, résonne cette musique du nationalisme, cette fascination et nous sommes en ce lieu, je le disais à l'instant, devant ce rêve carolingien à la hauteur duquel nous souhaitons être mais le risque européen aujourd'hui est, si je puis dire, un risque lotharingien, celui d'une division extrême. Elle tend à réduire la plupart des débats à une superposition de nationalismes convainquant ceux qui doutent de renoncer aux libertés conquises au prix de mille souffrances.

Beaucoup voudraient faire bégayer l'histoire en faisant croire à nos peuples que cette fois-ci, nous serions plus efficaces. Face à tous les risques que je viens d'évoquer, la division serait fatale, elle réduirait encore notre souveraineté véritable. Les barbelés réapparaissent partout à travers l'Europe, y compris dans les esprits et regardons avec lucidité les dernières années, les dix dernières années que nous venons de vivre, beaucoup a été fait et nous devons beaucoup à celles et ceux qui ont eu l'honneur de diriger nos pays et de savoir faire face aux crises et prendre dans les situations les plus extrêmes des décisions à chaque fois difficiles mais ce fut au prix d’une division entre le Nord et le Sud, au moment de la crise financière et économique. Ce fut ensuite au prix d’une division entre l’Est et l’Ouest, au moment de la crise migratoire. Et ces discussions se poursuivent comme une lèpre au milieu de notre Europe, voulant faire s'installer l'idée que des camps se seraient reconstitués et que l'unité ne serait plus possible.

Or la seule solution qui est la nôtre c'est l'unité ; les divisions nous poussent à l'inaction. Les divisions nous poussent à la guerre de position, celle-là même qui fit vivre à l'Europe l'un de ses pires martyrs il y a maintenant un siècle. Et je connais toutes ces représentations collectives qui nous inviteraient à ne pas bouger, y compris entre nos deux pays, chère Angela. Je connais tous ceux qui en France me disent : allez, allez-vous confronter à l'Allemagne, la solution est dans une crise avec l'Allemagne, l'Allemagne, elle est égoïste, elle est vieillissante, elle ne veut pas réformer l'Europe, elle veut l'Europe quand c'est à son avantage. Je sais que c'est faux et jamais nous ne cèderons à cette tentation parce que j'ai vu une Allemagne qui, ces dernières années, a pris ses risques, a fait ses choix, qui, avant la crise financière, a su faire des réformes profondes que nous, nous avons pensé pouvoir faire attendre et j'ai vu encore ces jours-ci une Allemagne ambitieuse, aimant l'Europe, acclamant l'Europe, une jeunesse allemande qui attend presque tout de cette Europe parce qu'elle se souvient de son histoire !

Et de l'autre côté, j'entends aussi celles et ceux qui, en Allemagne, disent : ne cédons pas aux sirènes de cette France que nous connaissons trop bien. Ces gens-là ne sont pas sérieux, ils n'ont pas fait leurs réformes et la France nous demande une Europe qui serait à sa main en quelque sorte, elle veut une Europe pour elle, une Europe qui financera ses déficits, une Europe qui lui permettra de faire les réformes qu'elle ne sait pas faire. Mais réveillez-vous ! La France a changé, elle n'est plus la même et c'est le choix du peuple français qui a eu, il y a un an maintenant presque jour pour jour, un choix clair à faire dont je suis le dépositaire et rien de plus. Mais la France a fait ses réformes tant et tant attendues ; elle continuera de les faire. Elle s'est redressée, elle est là, la France lors des crises a payé sa part, tout comme l'Allemagne et la France souhaite une Europe pour l'Europe, pas pour elle-même. Et donc de part et d'autre, nous devons savoir là aussi dépasser les replis, les musiques qui nous conduisaient au pire pour acter d'une chose, c'est que l'unité entre la France et l'Allemagne est la condition de possibilité de l'unité européenne qui seule nous permettra d'agir !

Et ne nous trompons pas. Le rêve qui est le nôtre est déjà plus que le rêve carolingien, il y a eu depuis des siècles et des siècles dans notre Europe des transferts d'empires, cher Peter SLOTERDIJK, qui ont conduit à chaque fois à chercher l'hégémonie de l'un sur les autres. Ils nous ont conduits à chaque fois à de mauvaises décisions. La France elle-même au début de ce siècle, alors qu'elle allait bien, avait pensé qu’il n'était pas besoin de se réformer elle-même et qu’il n'était pas besoin de répondre aux propositions européennes faites par l’Allemagne parce que cette Europe nous allait bien, elle nous était bénéfique. Ce fut une erreur.

L'Europe qui est la nôtre ne fonctionne plus sur des hégémonies successives. Elle ne peut plus fonctionner sur des hégémonies successives. Elle ne peut se bâtir que sur une solidarité constante. Il y a la responsabilité indispensable que nous avions parfois perdue de vue avant la crise que nous avons rebâtie et chaque Etat a à mener ses réformes, sa part de responsabilité, ses propres décisions, mais nous avons aussi une solidarité entre nous, cette solidarité dont l'Allemagne au moment de la réunification a pu bénéficier et ce qui était le devoir de l'Europe, pour que l'Allemagne puisse passer ce pas, être plus forte et occuper le rôle qui est aujourd'hui le sien, cette solidarité que nous devons aujourd'hui avoir sur le sujet des migrations au sein de l'Europe, cette solidarité que nous devons avoir sur les sujets financiers au sein de l'Europe, à l'égard des pays qui aujourd'hui encore ont une jeunesse dont le taux de chômage atteint 30, 40, 50% : ces solidarités-là, nous devons les rebâtir !

Sinon à chaque fois, nous prendrions le risque de céder à la sirène de celui qui a déjà, oubliant la précarité de ces hégémonies européennes. C'est pourquoi je crois dans un budget européen beaucoup plus ambitieux, dans lequel la France prendra sa part de contribution qui porte la force de nos politiques historiques mais aussi ces politiques nouvelles qu’a évoquées à l'instant la chancelière, qui portera une ambition pour défendre l'Etat de droit, défendre une convergence économique, fiscale, sociale et une vision cohérente de notre Europe, celle qui correspond à l'ambition des pères fondateurs comme de ceux qui ont fait l'Acte unique. C'est pour cela que je crois à une zone euro plus forte, plus intégrée, avec un budget propre permettant les investissements et la convergence parce que c'est le seul moyen de permettre à tous les États qui souhaitent aller de l'avant, d'aller en cette direction.

Le troisième impératif qui est le nôtre, mes amis, c’est : n’ayons pas peur, n'ayons pas peur du monde dans lequel nous vivons, n'ayons pas peur de nos principes, n'ayons pas peur de ce que nous sommes et ne le trahissons pas. Nous sommes aujourd'hui face à toutes ces colères, ces incertitudes, confrontés à des tentations et parfois les pires, celle d'abandonner les fondements mêmes de nos démocraties et de nos États de droit. Ne leur cédons rien, rien !

Il n'est pas vrai qu'on répond au vent mauvais en ayant de la complaisance pour ceux qui, par le passé, nous ont déjà conduits parfois par faiblesse, par silence, à trahir ce que nous sommes ; ne cédons rien dans l'Union européenne comme au sein du Conseil de l'Europe à l'Etat de droit, à toutes ces règles. Ne cédons rien à la vitalité de nos démocraties et de nos débats démocratiques, aux contestations qui les animent, à leurs forces, à la civilité de ce qui est notre Europe.

Cette civilité, c'est celle de l'Europe des cafés, des débats, des universités, du conflit d'idées, de l'opposition d'idées qui refuse la violence d'Etat comme la violence de rue mais qui croit à la force de la vérité parce qu'elle croit à la force de la confrontation démocratique des idées.

C'est pour cela que je crois à la volonté de l'intelligence, à la volonté de la culture, car oui, il s'agit bien de volonté. Il y a toujours ce marasme, cher Anselm KIEFER, que nous évoquions hier, il est toujours là, sous nos pieds et il faut cette volonté de l'intelligence, du beau, de la culture, non pour le faire oublier, mais pour y porter des brèches, cette brèche dans laquelle nous vivons depuis 70 ans, qui ne sont pas des évidences, qui ne sont pas l'état naturel de l'humanité européenne, qui sont une exception liée à notre force d'âme. Donc oui, se battre pour une Académie européenne de la culture, se battre pour les universités européennes, se battre pour la traduction, se battre pour la circulation des œuvres d'art, se battre pour réinventer chaque fois ce débat esthétique, critique, intellectuel dans notre Europe, ce ne sont pas des belles idées réservées, pardonnez-moi, uniquement à quelques intellectuels, ce sont des idées essentielles pour nos sociétés, pour notre jeunesse parce que c'est la force d'âme de cette brèche ouverte il y a 70 ans, qui est notre combat plus encore aujourd’hui qu’hier !

Le Proche-Orient, le Moyen-Orient, l'Afrique nous regardent. Ils regardent cette voie, ils regardent cette capacité à ne pas avoir peur, à ne pas avoir peur de l'autre et à porter ce qui a toujours été au cœur de notre vocation une part de l'universel. Nous étions tout à l'heure pour cette messe dans cette cathédrale dont l'octogone, original, rappelle comment ici dans ce lieu il y a plus de 1 200 ans, certains ont voulu faire écho à Ravenne, Constantinople et certains autres ensuite à toutes les capitales européennes. Jérusalem était présent à l'étage. Le monde a toujours été pensé à travers l'Europe dans cette capacité à ne pas avoir peur, à échanger des idées, les confrontations. J’évoque ces périodes sans naïveté, nous avons ensuite changé mais c’est cela l'Europe, c'est cette capacité à chaque fois à se porter dans un dialogue de l'universel, à être en médiation de l'universel.

Et à l’heure où nous nous parlons dans ce moment que vit l'Europe, ça n'est pas simplement le débat sur la souveraineté que j'évoquais tout à l'heure mais celui aussi de ne pas avoir peur pour continuer à porter ce multilatéralisme fort auquel je crois, c'est-à-dire la capacité de l'Europe à porter les règles pour le monde tout entier parce que c'est la capacité et le devoir de l'Europe à porter une vision du monde en son sein et l'exigence qui va avec cette vision du monde.

Ne pas avoir peur, enfin de nous-mêmes, nous délivrer de nos propres tabous : c'est de ne pas avoir peur entre nous ; c'est ne pas avoir peur l'un de l'autre ; c'est ne pas avoir peur parfois de nos propres fétiches. En France, il ne faudrait plus changer les traités, il ne faudrait d'ailleurs parfois plus baisser la dépense publique et on a – chère Angela, je crois que tu le sais –classiquement une préférence pour la dépense publique plutôt que pour la norme, eh bien, acceptons de bousculer ces fétiches et n’ayons pas peur de dire : oui, pour avancer en Europe, nous devons un moment être prêts à bousculer les traités et les changer et prendre ce risque démocratique. Oui, je suis prêt à dire que nous devons faire des réformes en profondeur et des transformations pour baisser la dépense publique qui est la seule condition pour avancer dans cette Europe et davantage respecter la norme, construire ces règles communes mais de la même façon en Allemagne, il ne peut pas y avoir un fétichisme perpétuel pour les excédents budgétaires et commerciaux parce qu'ils sont toujours faits aux dépens de certains autres.

Et donc n'ayons pas peur là maintenant de dépasser nos propres tabous, nos propres habitudes précisément parce que nous avons à nous battre pour quelque chose qui est plus grand que nous-mêmes ! Nous avons à nous battre, non pas pour les intérêts de nos pays ou la préservation d'un Etat ponctuel de l'Europe, non ! Nous avons à nous battre pour reforger une Europe nouvelle, plus forte et, avec elle, porter cette part d’universel qui aujourd'hui est dans les mains de l'Europe.

Enfin, le dernier impératif à mes yeux c'est : n'attendons pas. C’est : maintenant ! Nous nous sommes pendant longtemps attendus, il se peut même, n'est-ce pas, cher Joschka, que nous nous soyons parfois manqués. Les torts sont partagés mais aujourd'hui nous n'avons plus le droit ; aujourd'hui, n'attendons pas pour faire le choix de l'Europe parce qu'avec le choix de l'Europe, c'est en même temps celui, nous le voyons bien et nous l'avons l'un et l’autre rappelé, le choix de l'Occident qui sera fait. C'est cela aussi ce que nous portons, la capacité que nous aurons à faire des choix clairs, ce sera non seulement celle d'avancer vers une Europe, peut-être à quelques-uns pour un temps, peut-être par un cercle plus intégré parce qu'elle a toujours avancé ainsi et c'est une porte ouverte, et Boïko BORISSOV comme Petro POROCHENKO le savent, je ne crois pas dans une Europe cadenassée qui aurait prédéfini un club de quelques-uns, mais je ne crois pas non plus dans une Europe qui peut perpétuellement attendre que 28 hier, 27 demain ou d'autres après-demain soient tous d'accord sur absolument tout.

Il nous faut acter - parce que c'est toujours ainsi que nous avons avancé - que quelques-uns aient la force d'âme, le caractère, la volonté d'aller de l'avant, si les règles sont claires : les portes sont ouvertes pour que chacun, le jour où il le voudra et le pourra, puisse les rejoindre. Mais nous ne pouvons pas considérer que le choix de l'Europe serait toujours le choix du seul dénominateur commun, le choix du moindre risque, le choix du plus petit pas à la dernière minute, non ! Il nous faut construire un choix ambitieux en redonnant une vision et une vision à 30 ans à nos concitoyens qui permettra ensuite ces petits pas et ces progressions parce qu’eux, ils ont besoin d'un cap, parce que les nationalistes sont clairs, parce que les démagogues sont clairs, parce que les peurs sont claires. Les volontaires de l'Europe doivent l'être tout autant avec force, avec ambition !

Alors, engageons-nous ensemble dans une Europe qui protège et qui porte cette ambition, une Europe du numérique et de la transformation énergétique et climatique, du renforcement de la zone euro, d'une politique commerciale plus protectrice et cohérente avec nos objectifs sanitaires et environnementaux, une politique migratoire plus unifiée, une convergence sociale, fiscale, démocratique, une politique de l'intelligence, de la recherche, de l'innovation avec cette méthode nouvelle, celle de la volonté et ce qui va sans doute avec celle d'une forme de prise de risque.

Voilà, mes chers amis, les quatre convictions que je voulais partager avec vous ce matin en vous remerciant pour l'insigne honneur qui m’est fait de recevoir ce Prix. Mais ce Prix serait peu de choses s’il était en quelque sorte une invitation à attendre ou un simple remerciement pour bons services ou service accompli.

Ne soyons pas faibles et choisissons, ne soyons pas divisés mais unissons-nous, n'ayons pas peur mais osons faire et être à la hauteur de nos histoires et n'attendons pas, agissons maintenant.

L'Europe est une utopie, c'est une utopie, mais vous êtes là. Donc cette utopie, elle existe. Quand Denis de ROUGEMONT il y a près de 70 ans, proposait un pas formidable, avec une charte des droits, on disait « c'est un intellectuel, c'est un poète ceci n'existera pas » et nous l’avons fait, peut-être fallait-il être homme de lettres ou artiste pour l’oser. Les utopistes sont des pragmatiques et des réalistes.

Alors, mes amis, essayons de tenir ces quatre impératifs, de dessiner les trente ans d’Europe qui sont devant nous ensemble et faisons-le maintenant parce que ne perdons jamais, jamais de vue que nous vivons depuis 70 ans pour certains et un peu moins pour d’autres une forme d’exception de l’histoire. Ne perdons jamais de vue que l’Europe dont nous parlons est tout sauf une évidence. Elle est sans doute l’une des choses les plus fragiles et n’oublions jamais que la langueur, l’égoïsme, les habitudes sont peut-être parmi ses pires menaces.

Alors mes amis, ayons aujourd’hui mais plus encore demain et après-demain cette force d’âme de vouloir cette Europe, cette Europe qui a fait ce temps carolingien où nous nous trouvons aujourd’hui non pas pour honorer une symphonie écrite hier mais pour continuer à écrire cette partition inachevée qui est la nôtre parce que c’est notre défi, parce que c’est notre devoir, parce que c’est sans doute notre vocation et parce que j’ai la conviction profonde qu’elle se décide maintenant !

Je vous remercie !

Emmanuel Macron, le 10 mai 2018 à Aachen (Aix-la-Chapelle, en Allemagne).

Source : www.elysee.fr/

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20180510-discours-macron-aachen.html

 

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1 avril 2018 7 01 /04 /avril /2018 01:49

« En ces temps incertains où la sécurité des Français est en jeu, où la désindustrialisation continue à progresser, où l’immigration submerge la société, il était grand temps de rassembler les Français autour d’une idée simple, d’une certaine idée de la France, la Patrie. » (Nicolas Dupont-Aignan, Rambouillet le 31 mars 2018).



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Étonnante initiative pourtant attendue depuis longtemps par un certain électorat. Cela s’est passé ce samedi 31 mars 2018 à 10 heures 30, à la Salle Napoléon du grand Hôtel Mercure de Rambouillet, entre Versailles et Chartres, le "Relays du Château" parce que situé à dix mètres du parc du château de Rambouillet, c’était un ancien relais postal au XVIe siècle. Deux cent trente-quatre journalistes ont fait le déplacement pour assister à cette conférence de presse presque surréaliste quelques heures avant une nuit de la pleine lune qui coïncide également avec la fête de Pâques, jour de la Résurrection du Christ pour les chrétiens. Or, des chrétiens, il y en a eu beaucoup ici à Rambouillet dans cette salle d’hôtel.

En effet, en face des journalistes, derrière une table sobre, modestement placée sur une petite estrade, présidait justement l’actuel président du PCD (depuis le 16 novembre 2013), le parti chrétien-démocrate fondé par Christine Boutin. Il s’agit de Jean-Frédéric Poisson (55 ans), ancien maire de Rambouillet (successeur du futur Président du Sénat Gérard Larcher nommé ministre) du 7 juillet 2004 au 17 juin 2007, et ancien député des Yvelines (battu le 18 juin 2017 par la jeune juppéo-macroniste Aurore Bergé). Ancien député très travailleur notamment sur les sujets de bioéthique, Jean-Frédéric Poisson avait connu son "heure de gloire" comme candidat à la primaire de Les Républicains le 20 novembre 2016, réunissant 1,45% des voix, avant-dernier devant Jean-François Copé. En tant que premier adjoint au maire de Rambouillet, il était, cette journée, la "puissance invitante" dans cette ville historique.

Jean-Frédéric Poisson, qui n’a pas hésité à rappeler que c’était pour lui un honneur de présider cette réunion en cette période pascale, était entouré de cinq autres responsables politiques d’envergure nationale. L’emplacement des six personnalités qui étaient venues parler aux journalistes était évidemment sans rapport avec leur éventuelle positionnement politique.

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À sa droite, Nicolas Dupont-Aignan (57 ans), président du parti Debout la France qu’il a fondé le 23 novembre 2008 (appelé Debout la République avant le 12 octobre 2014), ancien membre du RPR puis de l’UMP, ancien maire d’Yerres (Essonne) du 25 juin 1995 au 23 juillet 2017, député de l’Essonne depuis le 1er juin 1997, a été deux fois candidat à l’élection présidentielle, le 22 avril 2012 avec 1,8% des suffrages (près de 650 00 voix) et le 23 avril 2017 avec 4,7% des suffrages (près de 1,7 million de voix). Il s’est politiquement beaucoup déconsidéré le 28 avril 2017 sur France 2 en appelant à soutenir Marine Le Pen au second tour face à Emmanuel Macron. Plusieurs cadres de son parti, dont son directeur de campagne et aussi le journaliste Dominique Jamet, son vice-président, ont claqué la porte pour dénoncer cette alliance "antirépublicaine".

À la gauche de Jean-Frédéric Poisson, il y avait Philippe de Villiers (69 ans), président du Mouvement pour la France (MPF) qu’il a fondé le 20 novembre 1994, ancien membre du PR (parti républicain), ancien Secrétaire d’État auprès du Ministre de la Culture et de la Communication François Léotard du 20 mars 1986 au 25 juin 1987, ancien député de la Vendée ou député européen alternativement du 2 juin 1987 au 30 juin 2014, ancien président du conseil général de la Vendée du 3 octobre 1988 au 31 octobre 2010 (auparavant, conseiller général à partir du 6 juillet 1987, reprenant la circonscription et le canton de l’ancien ministre Vincent Ansquer décédé le 31 mai 1987). Il a été deux fois candidat à l’élection présidentielle, le 23 avril 1995 avec 4,7% des suffrages (plus de 1,4 million de voix) et le 22 avril 2007 avec 2,2% des suffrages (près de 820 000 voix). Ce fut surtout lors des élections européennes qu’il a obtenu des scores importants comme tête de liste nationale, le 12 juin 1994 avec 12,3% (plus de 2,4 millions de voix), dépassant la liste de Bernard Tapie et talonnant celle de Michel Rocard, et, en binôme avec Charles Pasqua, le 13 juin 1999 avec 13,1% (plus de 2,3 millions de voix), dépassant celle de Nicolas Sarkozy.

À la droite de Nicolas Dupont-Aignan, se tenait le benjamin, Florian Philippot (36 ans), président du parti Les Patriotes qu’il a fondé le 16 mai 2017, ancien vice-président du Front national du 12 juillet 2012 au 21 septembre 2017, député européen depuis le 25 mai 2014 et conseiller régional du Grand-Est depuis le 13 décembre 2015. Il n’a encore jamais été candidat au niveau national (présidentielle ou européennes).

À la gauche de Philippe de Villiers, se tenait le doyen, Charles Millon (72 ans), vieux compère des Rénovateurs à l’époque de leur "jeunesse" (printemps 1989), président du parti Droite libérale-chrétienne (DLC) qu’il a fondé le 17 avril 1998 (appelé "La Droite" avant le 23 octobre 1999), ancien maire de Belley du 25 mars 1977 au 23 mars 2001, ancien député UDF de l’Ain de 19 mars 1978 au 18 avril 2001 (sauf pendant sa période ministérielle) et président du groupe UDF du 23 juin 1988 au 18 mai 1995, ancien président du conseil régional de Rhône-Alpes du 17 octobre 1988 au 3 janvier 1999, ancien Ministre de la Défense du 18 mai 1995 au 2 juin 1997. Il a été exclu de l’UDF le 8 avril 1998 parce qu’il a accepté sa réélection le 20 mars 1998 à la tête de la région Rhône-Alpes grâce aux 35 voix du groupe FN (dirigé par Bruno Gollnisch, à l’époque secrétaire général du FN). Seulement deux députés UDF de l’époque, Christine Boutin et Alain Griotteray, ont accepté de rejoindre Charles Millon mais ils furent battus aux élections législatives suivantes (Boutin et Millon, Griotteray ne s’étant pas représenté). Après avoir été candidat sans succès aux élections municipales à Lyon en mars 2001 pour la succession de Raymond Barre et battu par le ministre Jean-Jack Queyranne aux élections législatives du 16 juin 2002, Charles Millon fut nommé représentant permanent (ambassadeur) de la France à la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) à Rome du 3 septembre 2003 au 31 août 2007, par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Il a par ailleurs été battu aux élections sénatoriales du 21 septembre 2008 dans l’Ain.

Enfin, à la droite de Florian Philippot, le sixième homme était Christian Vanneste (70 ans), président du parti Rassemblement pour la France du le 22 mars 2012 au 20 mars 2016 (mouvement qui n’a rien à voir avec le RPF fondé le 14 avril 1947 par De Gaulle ni avec le RPF fondé le 21 novembre 1999 par Charles Pasqua, et qui a été fondé le 31 juillet 1992 par Nicolas Stoquer, mais ce parti s’est séparé en deux partis homonymes le 11 mai 2012, l’un présidé de nouveau par Nicolas Stoquer, l’autre par Christian Vanneste), président du think-tank La Droite libre depuis le 11 décembre 2015. Il fut élu député UMP du Nord du 28 mars 1993 au 21 avril 1997 et du 16 juin 2002 au 17 juin 2012, également élu adjoint au maire de Tourcoing de mars 1983 à mars 1989, puis conseiller municipal d’opposition jusqu’en mars 2008 (vice-président de la communauté urbaine de Lille de mars 2001 à mars 2008), et conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais de mars 1986 à juillet 2002. Parlant hors du politiquement correct, il avait suscité beaucoup de controverses et de polémiques au point d’avoir été exclu de l’investiture UMP aux élections législatives du 10 juin 2012, ce qui l’a fait battre dès le premier tour avec seulement 13,2% des voix (le candidat UMP et futur maire de Tourcoing Gérald Darmanin fut alors élu, également futur ministre d’Emmanuel Macron). Il avait été le candidat UMP à la mairie de Tourcoing mais a été battu dès le premier tour du 9 mars 2008 avec 31% des voix.

De ce casting, l’observateur remarquera tout de suite l’absence éloquente de femme. Christine Boutin, ancienne députée de Rambouillet, était néanmoins venue honorer de sa présence son successeur Jean-Frédéric Poisson, mais pas à la tribune et sans prendre la parole.

Ce n’était pas la première occasion politique que Christian Vanneste, Charles Millon et Jean-Frédéric Poisson étaient réunis puisqu’ils s’étaient déjà retrouvés ensemble les 10 et 11 novembre 2015 lors de la 1e université d’été à Saint-Lambert-des-Bois (dans les Yvelines) du mouvement "L’Avant-Garde" sur le thème (très juppéen) de "l’identité harmonieuse", en présence également, entre autres, du chef d’entreprise Charles Beigbeder (conseiller DVD du 8e arrondissement de Paris), Karim Ouchikh (président du SIEL), Hervé Mariton (à l’époque député LR) et Patrick Louis (secrétaire général du MPF). "L’Avant-Garde" est un mouvement fondé le 30 avril 2015 pour promouvoir « le personnalisme et la subsidiarité (…) au même titre que le redressement moral, économique, politique et social de la France » et présidé depuis sa création par Charles Millon pour tenter de récupérer la forte audience de "La Manif pour tous" créée le 5 septembre 2012 et présidée depuis le 17 février 2013 par Ludovine de La Rochère.

Les six hommes ont décidé à Rambouillet d’unifier leurs mouvements politiques pour former un seul parti politique qui serait capable d’être le véritable opposant à Emmanuel Macron. Ce nouveau parti politique s’appellera "Debout la Patrie". Ses idées sont principalement le souverainisme, l’euroscepticisme, le gaullisme, la lutte contre l’immigration, la primauté de la nation, le conservatisme social, la défense des petits commerçants et des agriculteurs, le maintien des administrations dans les zones rurales et le retour aux valeurs chrétiennes de la France.

L’objet du parti politique a été rédigé dans ses statuts ainsi : « Concourir à l’expression du suffrage universel dans le respect des valeurs de la République, liberté, égalité, fraternité, des principaux fondamentaux consacrés par la Constitution, de l’unité de la République et de l’indépendance de la Nation ; il agit pour le rayonnement de la France dans le monde, pour la pérennité de la Nation française, de son identité et de sa culture, pour le développement de la francophonie, pour la construction d’une Europe libre et démocratique et pour le progrès de la démocratie dans le monde. ».

Plusieurs raisons ont abouti à cette fusion de ce que Philippe de Villiers a appelé « les petites composantes du souverainisme chrétien ».

La première raison, c’était l’absolue certitude que Marine Le Pen serait incapable d’être élue par la majorité absolue du peuple français au second tour d’une élection présidentielle. Son incompétence et son incroyable flou programmatique ont définitivement dissuadé ses plus sincères partisans d’un espoir de victoire. C’était la raison pour laquelle Florian Philippot a quitté le Front national, même s’il était conscient que son seul mouvement Les Patriotes ne ferait pas seul le poids. Christian Vanneste, qui n’avait pas cessé de faire la promotion d’une alliance LR-FN, a été « abasourdi » par le débat du second tour entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron et a regretté d’avoir « misé sur un mauvais cheval ».

À cet égard, Florian Philippot a fait un gros mea culpa : « J’ai cru très naïvement que je pouvais avoir une influence déterminante au Front national. C’était sans compter avec la tradition familiale qui refuse tout apport extérieur nouveau. Je me suis trompé et j’en ai tiré les conséquences. Marine Le Pen n’est assurément pas un Jean-Pierre Chevènement. Elle n’est qu’une boutiquière qui ne cherche qu’à vendre ses tapis au meilleur prix. ». Il a également reconnu avoir été l’initiateur du rapprochement entre Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2017.

La deuxième raison, "l’autre droite", la droite plus respectable et plus républicaine, à savoir Les Républicains, ont définitivement perdu toute crédibilité avec la mise en examen de leur fondateur Nicolas Sarkozy le 21 mars 2018 pour un supposé financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007. Par ailleurs, la désignation de Laurent Wauquiez le 10 décembre 2017 à la tête de LR a vidé ce parti de sa diversité, qui était pourtant une condition indispensable pour la victoire. Les propos tenus à des étudiants en commerce diffusés publiquement le 10 février 2018 ont aussi montré l’absence totale de sincérité de Laurent Wauquiez « qui n’est souverainiste que quand ça l’arrange », selon Christian Vanneste.

Par conséquent, il manquait à la droite d’Emmanuel Macron un grand parti populaire à la fois souverainiste et républicain, qui soit absolument irréprochable sur les valeurs républicaines et qui puisse avoir les moyens de l’emporter à un second tour de l’élection présidentielle.

L’objectif affiché par Nicolas Dupont-Aignan était donc très clair : « Il s’agit de rassembler à la fois les électeurs du Front national désorientés par la pauvreté intellectuelle de sa direction et les électeurs de LR épouvantés par les divisions et les dislocations consécutives au chant des sirènes macroniennes. ».

Charles Millon a résumé la démarche de manière plus politique : « L’élan patriotique est majoritaire en France. Il faut donc avoir l’habileté de traduire cet élan majoritaire en mouvement politique populaire. C’est tout le programme de Debout la Patrie ! ». Et Christian Vanneste d’insister : « Le politiquement correct et la chape de plomb imposée par la doxa empêchent cet élan patriotique de s’exprimer. C’est donc le but de Debout la Patrie de pouvoir parler librement dans l’agora médiatique française. ».

Cette fusion intervient alors que l’émotion du sacrifice du colonel Arnaud Beltrame à Trèbes est encore vive. Charles Millon, ancien Ministre de la Défense, lui a rendu un vibrant hommage en louant « le grand amour de la patrie et la force de l’origine chrétienne de la nation française incarnés par Arnaud Beltrame qui doit être un exemple pour tous les Français ». Refusant une « union nationale de façade », Nicolas Dupont-Aignan n’a pas pu s’empêcher de surjouer la polémique comme il l’avait écrit dans sa tribune publiée dans "Valeurs Actuelles" le 29 mars 2018 : « En vérité, les gouvernements français ont choisi de sacrifier la vie des Français sur l’autel des pseudo-droits individuels des islamistes ! ». Et Philippe de Villiers de proposer carrément de ficher tous les musulmans de France pour surveiller leur éventuelle radicalisation.

Interrogé sur la tendance très catholique de ce nouveau mouvement, Florian Philippot, qui n’était pas opposé au "mariage pour tous", a expliqué un peu gêné : « C’est un point de désaccord sur lequel nous avons décidé de ne pas discuter pour nous concentrer sur ce qui compte pour l’avenir des Français, à savoir leur sécurité et leur pouvoir d’achat. ». Et il a ajouté : « Il y a un grand besoin de rassemblement au-delà des différences et des particularités de chacun. ». Il a refusé par ailleurs de répondre sur la question de l’Europe dans le projet du nouveau parti : « Nous verrons à partir de l’automne lors de la tenue de notre congrès fondateur et des conventions thématiques pour préparer les prochaines élections européennes. ».

Ancien professeur de philosophie dans un lycée de Tourcoing, Christian Vanneste est intervenu dans la conférence de presse pour proposer une analyse politique approfondie. Comme il l’avait écrit déjà le 27 mai 2017 dans une tribune, il a considéré que la droite républicaine avait trahi ses idéaux en se gauchisant depuis une trentaine d’années, mais le FN n’a pas réalisé le travail pour devenir un grand parti fréquentable : « D’abord, il devait élargir sa base en rassemblant. Il lui fallait à la fois réunir la France périphérique hostile à une immigration excessive et inquiète d’un déclassement, la France conservatrice bousculée par l’inversion des valeurs, attachée à la famille et exigeante quant au sérieux des gouvernants, notamment en économie, et la France populaire victime du chômage, menacée dans son mode de vie, appauvrie et dépossédée de son identité. ».

Puis, de poursuivre sur le FN à l’issue des élections régionales de décembre 2015 : « Le Front national devait faire un effort prodigieux de respectabilité et de sérieux. il a cultivé, non sans succès, la France populaire, un électorat souvent de gauche à l’origine. Sa victoire dans le Pas-de-Calais est un événement, mais il l’a obtenue avec une démagogie qui l’a décrédibilisé aux yeux de beaucoup de conservateurs : ce sont les électeurs de François Fillon qui n’ont pas franchi le pas. (…) Quant à la question migratoire, elle a été délaissée au profit d’une obsession anti-européenne qui a fait peur à beaucoup. L’hostilité manifeste des catégories supérieures urbaines dans les grandes métropoles a traduit ce manque de crédit. ».

Enfin, il a évoqué le problème du leadership : « Chacun a compris que Marine Le Pen n’avait pas le niveau face à M. Macron. En raison de l’aspect décisif de l’élection présidentielle, il faut un candidat qui jouisse d’un véritable charisme dans le style, l’intelligence et la solidité. (…) Il est désormais indispensable que la droite se trouve un patron charismatique. (…) Pour le FN, il serait préférable qu’il ne s’appelle pas Le Pen, et qu’il soit davantage conservateur que populiste. Une maîtrise des questions économiques lui sera indispensable pour expliquer que les réformes structurelles sont nécessaires à la compétitivité et pour faire comprendre que l’euro est, pour les pays du sud de l’Europe habitués aux dévaluations, un boulet mortel. Florian Philippot, ici présent, a tout misé sur le second point, et François Fillon sur le premier. Marine Le Pen est apparue incapable de justifier rationnellement une démagogie dépensière fondée sur le retour au franc. Son maintien à la tête du FN cette année stérilise ses chances de succès. La droite va donc être confrontée à une compétition pour déterminer son ou ses leaders. C’est vrai pour le FN comme pour LR. Le risque d’explosion n’est pas mince. Pour Les Républicains, c’est en bonne voie puisque certains, beaucoup peut-être, vont rejoindre Emmanuel Macron. Au FN, souverainistes et identitaires vont se déchirer en s’accusant de l’échec. Les deux "droites" sont donc condamnées à se tendre la main. Telle est la raison de ce nouveau rassemblement Debout la Patrie. ».

Christian Vanneste, qui avait organisé une université d’hiver de La Droite libre, son club de réflexion, le 10 mars 2018 à la Salle Montesquieu à Maisons-Laffitte, accueilli par le maire Jacques Myard, ancien député UMP, et avec la participation notamment de Philippe Bilger, Yvan Blot et Christine Tasin, avait alors affiché son objectif : « aboutir à la constitution d’un gouvernement qui mènera une politique conservatrice et libérale, seule à même d’assurer la pérennité de la nation française en même temps que le bien-être et la prospérité de son peuple ».

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Concrètement, seulement quatre mouvements étaient encore réellement actifs à ce jour pour cette fusion : Debout la France, qui revendique 22 000 adhérents, Les Patriotes, qui revendique 6 500 adhérents, le Mouvement pour la France, qui revendiquait 12 000 membres en 2007, et enfin, le Parti chrétien-démocrate, qui revendiquait 10 000 membres en 2015. Ils ont donc décidé de créer un seul mouvement politique dénommé "Debout la Patrie". Son bureau provisoire a déjà été constitué. Son président est Nicolas Dupont-Aignan, son premier vice-président est Florian Philippot, son secrétaire général est Jean-Frédéric Poisson, et les trois autres responsables politiques, Philippe de Villiers, Charles Millon et Christian Vanneste sont vice-présidents.

Il a été dit qu’ils n’ont pas réussi à faire venir le CNIP (Centre national des indépendants et paysans), mythique parti créé le 6 janvier 1949 notamment par René Coty, dont furent membres Antoine Pinay, Valéry Giscard d’Estaing, Raymond Marcellin, Jean de Broglie, Denis Baudoin, Philippe Malaud, Édouard Frédéric-Dupont, Florence d’Harcourt, Olivier d’Ormesson, Léon Jozeau-Marigné, Yvon Briant, Michel de Rostolan, Jean Kiffer, Jacques Hersant, Jeannou Lacaze, Jacques Féron, Jean-François Touzé, etc. Cependant, Christian Vanneste, qui a été brièvement membre du CNIP entre le 17 juin 2006 et le 22 octobre 2009 (tout en étant membre de l’UMP), a indiqué que la porte lui restait ouverte. L’une des raisons de son adhésion au CNIP (expliquée par Patrick Devedjian, alors secrétaire général de l’UMP, le 30 mai 2007 sur France Info) était que Christian Vanneste n’avait pas obtenu l’investiture de l’UMP pour sa réélection en 2007 mais sa circonscription faisait partie du quota CNIP que l’UMP s’était engagée à soutenir, si bien que Christian Vanneste a pu être réélu en juin 2007 sans l’investiture UMP mais sans non plus de candidat UMP contre lui (contrairement à juin 2012).

Les motivations des uns et des autres n’étaient pas forcément les mêmes. Ainsi, il est clair pour les septuagénaires ou presque que sont Philippe de Villiers, Charles Millon et Christian Vanneste, très isolés malgré leur notoriété publique, il était d’abord question de continuer à exister médiatiquement en servant leurs convictions, sans ambitions personnelles. Jean-Frédéric Poisson, lui non plus, n’a pas d’ambition personnelle dans la mesure où il est conscient que son parti restera ultraminoritaire en France mais comme dans la bataille de la primaire LR de novembre 2016, il veut toujours être présent dans le combat politique pour porter sa parole.

Les deux vrais leaders du nouveau parti sont évidemment Nicolas Dupont-Aignan et Florian Philippot. Les deux nourrissent une ambition présidentielle et sont convaincus que celle-ci n’est pas irréalisable. Si Florian Philippot a laissé à Nicolas Dupont-Aignan la présidence, c’est qu’il considérait qu’il était encore trop "novice" dans la vie politique pour avoir une réelle crédibilité et stature présidentielles. De plus, il jugeait totalement irréaliste la possibilité de gagner l’élection présidentielle de 2022, considérant en off que la réélection d’Emmanuel Macron est « très probable vu le champ de ruines du paysage politique en déconfiture ». Il a donc préféré se réserver pour l’élection présidentielle de 2027 (il aura alors seulement 45 ans). Pour Nicolas Dupont-Aignan (qui aura 61 ans en 2022), son objectif est de structurer en quatre ans une véritable opposition de droite au macronisme pour la traduire dès la prochaine élection présidentielle de 2022 : « Jamais dans l’histoire de la République la France n’avait eu besoin d’un tel mouvement de renaissance. ».

Le nom même du nouveau parti, Debout la Patrie, reprend à la fois la syntaxe purement dupont-aignanienne (à chaque nouvelle élection présidentielle, un nouveau "Debout" : la République en 2012, la France en 2017 et la Patrie probablement en 2022) et le terme philippotien des patriotes (à noter que le logo de Les Patriotes fleure bon le vintage des années 1950 !). Le logo du nouveau parti est aussi une reprise de l’ancien logo de Debout la France. L’objet a été la reproduction d’un objet rédigé par Christian Vanneste pour son Rassemblement pour la France déclaré le 22 février 2013. Philippe de Villiers et Charles Millon ont, quant à eux, apporté leur expérience d’anciens ministres pour faire de Debout la Patrie un parti gouvernemental de première importance, à l’instar de la Ligue de Matteo Salvini en Italie.

De fait, c’est Nicolas Dupont-Aignan qui a apporté le plus dans la balance : une expérience de deux candidatures présidentielles tout en étant encore suffisamment jeune pour dessiner un avenir politique, et surtout, une structure militante bien organisée et opérationnelle, capable de faire campagne à toutes les élections (présidentielle, législatives, européennes, régionales).

Malgré les ambitions présidentielles de Nicolas Dupont-Aignan et Florian Philippot, Debout la Patrie pourrait bien être le porteur d’une autre ambition présidentielle. En effet, s’exprimant en son nom seul, mais approuvé par Philippe de Villiers et Jean-Frédéric Poisson, Christian Vanneste a confié : « Personnellement, j’ai une petite lueur d’espoir que cette initiative inédite puisse séduire Marion Maréchal-Le Pen et la faire revenir dans la vie politique. Car elle représente exactement les idées auxquelles les Français sont attachés, celles de la tradition couplée à la modernité. L’avenir de Debout la Patrie sera nul doute associé à celui de Marion Maréchal-Le Pen d’une manière ou d’une autre. ». Une réflexion que n’a pas appréciée Florian Philippot, rival de Marion Maréchal-Le Pen au FN, qui a rappelé que « l’heure [était] d’abord aux idées et aux valeurs, et [viendrait] ensuite le temps du choix des hommes et des femmes pour les incarner aux échéances nationales ».

Pour la première étape, le nouveau parti va s’atteler à la préparation des élections européennes : programme politique et constitution de la liste. Son objectif est en effet de présenter une liste nationale pour mai 2019. La nature du scrutin est favorable à cette démarche de construction d’un nouveau parti souverainiste, même si le passé a montré que la plupart des succès électoraux aux élections européennes étaient sans lendemain. Nicolas Dupont-Aignan a d’ailleurs précisé que Florian Philippot, député européen sortant, serait probablement la tête de liste nationale de Debout la Patrie.

Un congrès fondateur a été convoqué pour réunir tous les adhérents des mouvements concernés le week-end emblématique des 10 et 11 novembre 2018 à Forbach, ville dont Florian Philippot a tenté de conquérir la mairie en mars 2014. Florent Philippot a justifié cette date ainsi : « Ce congrès, qui fêtera aussi le centenaire de la fin de la Première guerre mondiale, sera donc l’occasion d’une renaissance de la nation française et sera associé aux vraies préoccupations populaires : l’identité, la sécurité, l’emploi, l’éducation et le logement. ».

L’ensemble du dossier de presse de cette conférence avec les journalistes à Rambouillet (notamment les déclarations introductives de chaque orateur) est téléchargeable à ce lien. En outre, le site Internet de Debout la Patrie vient d’être ouvert ce samedi 31 mars 2018 et est accessible à l’adresse suivante : http://www.debout-la-patrie.fr/ et des sites parodiques ont même déjà vu le jour avec "Debout la Partie"…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (31 mars 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
http://www.debout-la-patrie.fr/
Dossier de presse de Debout la Patrie (fichier .pdf à télécharger).
La création de Debout la Patrie.
Nicolas Dupont-Aignan.
Florian Philippot.
Marion Maréchal-Le Pen.
Jean-Frédéric Poisson.
Marine Le Pen.
Laurent Wauquiez.
Vous avez dit Patrie ?
Les valeurs chrétiennes de la République.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180401-debout-la-patrie.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/debout-la-patrie-202844

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/03/31/36275946.html




 

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11 mars 2018 7 11 /03 /mars /2018 15:24

« Le patriotisme, c’est aimer son pays ; le nationalisme, c’est détester celui des autres. » (Charles De Gaulle, "Lettres, notes et carnets", 1951).


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C’est "acté" ! Le Front national change de nom. Ce sera Rassemblement national. Le principe du changement de nom avait été accepté par les militants du FN avec une courte majorité (52%) le 8 mars 2018, et le nouveau nom vient d’être dévoilé lors du 16e congrès du FN ce dimanche 11 mars 2018 à 16 heures 25 à Lille par sa présidente Marine Le Pen. Il devra encore être ratifié par les adhérents d’ici à environ six semaines. Le changement s’est fait en l'absence évidemment de Jean-Marie Le Pen, mais aussi de Marion Maréchal-Le Pen.

L'appellation "Rassemblement national (RN)" avait déjà été utilisée par Jean-Marie Le Pen pour rassembler au-delà du FN lors des élections législatives du 16 mars 1986 (et a été déjà enregistrée par ailleurs). Le logo restera avec la flamme stylisée.

Au cours de ce congrès très égocentrique, avec le slogan "Marine Présidente" installé par les organisateurs (et pas les militants), en bonne démocratie (!), Marine Le Pen a été réélue présidente du FN avec 100% des voix ! Dans un discours de clôture de près d'une heure et demi, Marine Le Pen a implicitement reconnu l'État que revendique être Daech car elle a estimé que les Français partis combattre en Syrie pouvaient perdre la nationalité française puisqu'ils avaient pris la nationalité de Daech.

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Revenons à la dénomination. Marine Le Pen avait rejeté l’appellation "Les Nationaux" qu’avait proposée le député Gilbert Collard et en ce sens, d’un point de vue purement sémantique, elle n’avait pas tort car c’est assez ridicule d’avoir un parti qui s’appellerait "Les Machin-chose". Pourtant, c’est déjà le cas de plusieurs récents partis français, c’est peut-être à la mode, mais c’est déplorable sur le plan linguistique : "Les Républicains" (ex-UMP) de Laurent Wauquiez, mais aussi "Les Centristes" (ex-Nouveau centre) d’Hervé Morin, et le dernier rejeton, "Les Patriotes" de Florian Philippot.

Marine Le Pen avait aussi rejeté le terme "patriote" car elle se considère nationaliste. Tant mieux. C’est plus clair. Il suffit de lire la différence que De Gaulle faisait entre le patriotisme et le nationalisme (lire plus haut) pour se convaincre de ce qu’est ce parti de Marine Le Pen. Et j’aime citer François Mitterrand qui affirmait avec raison le 17 janvier 1995 dans son dernier grand discours de sa longue carrière politique, dans l’enceinte du Parlement Européen à Strasbourg : « Le nationalisme, c’est la guerre ! », rappelé par son lointain successeur Emmanuel Macron le 5 mars 2018 à propos de la "guerre commerciale" déclenchée par Donald Trump.

Marine Le Pen voulait en finir avec l’appellation "front" qui faisait un peu trop parti d’opposition, afin de se ramener à une disposition d’envie de gouverner, sentiment qui, manifestement, manquait dans la famille Le Pen. Cela aurait pu être "Rassemblement bleu marine (RBM)" comme il était question en juin 2012, mais l’appellation aurait fait un peu trop égolepénocentrique. Ou encore "Mouvement de libération de la patrie" pour sigler "MLP", mais cela aurait été encore trop lepénocentré.

Autre possibilité, une "Alliance pour un rassemblement national (ARN)" déposé à l’INPI en janvier 2012, ou encore "Nouveau Front" (hypothèse exprimée au bureau politique du FN le 8 janvier 2018), du nom de la tournée de Marine Le Pen en automne 2017 et hiver 2018 (commencée le 9 septembre 2017 à Brachay). Ou encore "Solidarité nationale" (évoquée aussi le 8 janvier 2018), écartée car trop proche du mouvement d’un concurrent de 2017, Jacques Cheminade (Solidarité et Progrès). Ou encore "Coalition des nationaux".

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Sur le principe, cela ne changera rien comme tous les changements de nom de parti politique, mais d’un point de vue juridique, c’est la dernière expulsion de papa Jean-Marie Le Pen. En effet, si l’exclusion de ce dernier en août 2015 comme membre du FN avait été confirmée par les tribunaux, la justice avait quand même certifié, paradoxalement ("en même temps") qu’il restait président d’honneur du FN grâce aux statuts depuis le 16 janvier 2011 (décision de la cour d’appel de Versailles du 9 février 2018). Avec ce nouveau nom, se présentent ainsi un nouveau parti et des nouveaux statuts, adoptés par 79,9% des adhérents le 11 mars 2018, qui évitent soigneusement d’inclure Jean-Marie Le Pen dans l’organigramme.

Bref, c’est le dernier rebondissement du meurtre du père amorcé au printemps 2015, car s’il y a une chose que Jean-Marie Le Pen ne voulait pas, c’est le changement de nom de son "bébé" : « Le nom FN a un mérite rare dans cette famille politique, c’est sa pérennité. ». Et de lâcher : « Quand un bateau a une avarie, ce n’est pas le bateau qu’il faut changer mais l’équipage, l’état-major. ». Pourtant, si l’on regarde un peu l’histoire du Front national, ce parti était loin d’être, à l’origine, le "bébé" de Jean-Marie Le Pen.

Lorsque le FN a été constitué, le 5 octobre 1972 à Paris, c’était sur l’initiative du parti Ordre nouveau (créé le 10 décembre 1969), mouvement nationaliste ouvertement néofasciste au point d’avoir été dissout au conseil des ministres du 28 juin 1973 (sous la Présidence de Georges Pompidou) à la suite de violences militantes le 21 juin 1973 à la Mutualité de Paris (affrontements entre extrême droite et extrême gauche). Le Front national (initialement "Front national pour l’unité française") avait vocation à être une vitrine respectable et électorale des nombreux mouvements d’extrême droite, nombreux car il y a beaucoup de "chapelles" dans l’extrême droite (parfois incompatibles). La participation aux élections législatives de mars 1973 fut décidée lors du 2e congrès d'Ordre nouveau le 11 juin 1972 par 78,9% contre 18,3% en faver d'une autre appellation, "Front national pour l'ordre nouveau".

Jean-Marie Le Pen, qui avait été élu député du 19 janvier 1956 au 9 octobre 1962, qui avait quitté son mandat de député pour s’engager en Algérie, et qui avait dirigé la campagne du premier candidat d’extrême droite à l’élection présidentielle de décembre 1965, Jean-Louis Tixier-Vignacour (1907-1989), député de 1936 à 1940 et de 1956 à 1958, avocat de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline, avocat du lieutenant-colonel Jean Bastien-Thiry (organisateur de l’attentat du Petit-Clamart le 22 août 1962) et avocat du général (putschiste) Raoul Salan, était la personnalité la plus respectable de ce petit monde de l’extrême droite française. Il aurait donc dû être un "homme de paille" pour ces mouvements fascisants, d'autant plus qu'il avait quitté la vie politique pour se consacrer à son métier d'éditeur de disques politiques. Jean-Marie Le Pen fut d'abord coprésident puis, dès le 12 octobre 1972, le seul président du FN, renouvelé treize fois jusqu'au 16 janvier 2011. L'appellation du Front national pouvait faire penser à un parti éphémère qu'avait créé Jean-Marie Le Pen en 1957 dans le cadre du mouvement poujadiste, hérité du Mouvement national d'action civique et sociale, dissident de l'Union de défense des commerçants et artisans (UDCA) et qui s'est dissous dès l'automne 1958 et dont le nom était Front national des combattants.

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Or, ce que ces mouvements n’avaient pas prévu, c’est que Jean-Marie Le Pen, habile manœuvrier et excellent analyste politique, a fait de ce Front national une machine de guerre très personnelle (voire familiale) et a préempté la boutique pour en faire "sa" PME électorale (avec le succès qu’on lui connaît à partir de septembre 1983, un peu aidé par les consignes de François Mitterrand en faveur d’une plus grande exposition médiatique à partir du 13 février 1984 par sa présence fréquente à la télévision pour handicaper la droite française). Dès octobre 1973, les anciens d'Ordre nouveau (dissous) quittèrent le FN trop lepénisé et créèrent le 22 novembre 1973 les Comités faire front puis, le 11 novembre 1974 à Bagnolet, le Parti des forces nouvelles (PFN) qui exista jusqu'au 3 février 1998. 

Le logo du FN, à sa création, avait repris la fameuse flamme du MSI, mouvement fasciste italien. Cette flamme n'a été stylisée qu'avec l'arrivée à la présidence de Marine Le Pen.

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On voit d’ailleurs, dans l’histoire des partis politiques, que le parti de tel leader a été rarement créé pour ce leader, avec l’exception notable du RPR, appareil entièrement dédié à la carrière politique de Jacques Chirac. Ainsi, ce fut Nicolas Sarkozy qui utilisa l’UMP créée pourtant par Alain Juppé, et l’on peut imaginer (il est encore trop tôt pour l’affirmer) que c’est Laurent Wauquiez qui utilisera Les Républicains créés par Nicolas Sarkozy.

Bruno Mégret, ancien numéro du FN, avait créé, de son côté, le Mouvement national républicain (MNR) le 24 janvier 1999 après son divorce avec Jean-Marie Le Pen.

Revenons au Front national, dont le nom permettait un certain nombre de parodies, la plus fréquente étant le "F-haine". Il était une OPA sur l’appellation d’un mouvement de résistance, le "Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France", créé par le Parti communiste français le 15 mai 1941 et intégré au Conseil national de la Résistance (CNR).

Néanmoins, l’appellation "Front national" pour l’extrême droite n’était pas si incohérente que cela d’un point de vue historique, puisqu’il a existé un "Front national ouvrier partisan" (appelé aussi "Les Francistes"), ouvertement antisémite et national-socialiste, créé en 1933 et dissous en 1934, et surtout, un "Front national" créé après les émeutes du 6 février 1934 par Pierre Taittinger, dans le but de coordonner toutes les ligues d’extrême droite françaises. Son secrétaire général Charles Trochu avait par exemple écrit un "hommage national à Charles Maurras" le 8 juillet 1937.

Pierre Taittinger (1887-1965), industriel, fut député entre 1919 et 1940 et futur président du conseil municipal de Paris sous l’Occupation entre mai 1943 et août 1944, également le père de Jean Taittinger (1923-2012), futur ministre et député-maire de Reims, et de Pierre-Christian Taittinger (1926-2009), futur sénateur-maire du 16e arrondissement, le grand-père de Christophe de Margerie (1951-2014), futur président de Total, et le père du beau-père de Jean-Pierre Jouyet. Charles Trochu (1898-1961), aussi un industriel et petit-neveu du général Louis-Jules Trochu (1815-1896), Président du gouvernement de la Défense nationale du 4 septembre 1870 au 18 février 1871, fut, lui aussi, président du conseil municipal de Paris sous l’Occupation entre mai 1941 et mai 1943.

Finalement, ce Front national-là commença à disparaître dès après le Front populaire en 1936 puis définitivement avec la guerre et l’Occupation nazie. Charles Trochu, malgré son pétainisme, s’engagea dans la Résistance en 1942 et devint un collaborateur de Michel Debré sous la IVe République.

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Revenons aux changements de nom de parti politique et à quelques autres exemples.

François Bayrou, élu président du Centre des démocrates sociaux (CDS) le 11 décembre 1994 lors du congrès de Vincennes, a entrepris de refonder ce parti créé le 23 mai 1976 par la fusion du Centre démocrate de Jean Lecanuet et du Centre Démocratie et Progrès (CDP) de Jacques Duhamel (centristes pompidoliens), dans le cadre d’une renaissance moderne du MRP. Le CDS fut en 1978 l’un des principaux partis fondateurs de l’UDF, avec les anciens Républicains indépendants (devenus Parti républicain le 20 mai 1977, puis Démocratie libérale le 24 juin 1997 avec Alain Madelin).

Ce changement de nom s’est déroulé dans la plus grande confidentialité et avec l’aide d’une agence de communication, jusqu’au congrès de Lyon le 25 novembre 1995 où le nouveau nom fut dévoilé, Force démocrate. C’était aussi l’occasion d’une fusion avec le microscopique Parti social-démocrate (PSD) d’André Santini (issu du Mouvement démocrate socialiste de France, mouvement résiduel créé le 9 décembre 1973 par des anciens du PS refusant l’union de la gauche et se retrouvant par la suite à l’UDF). L’appellation Force démocrate avait pour but d’être les "Démocrates" face aux "Républicains" que devaient être le RPR (dans une sémantique très américaine).

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S’il avait anticipé correctement la future appellation de ce qui n’était pas encore l’UMP, François Bayrou n’avait cependant pas imaginé qu’il lui aurait été facile, finalement, de reprendre la présidence de l’UDF le 17 septembre 1998 (en 1995, c’était encore Valéry Giscard d’Estaing qui la présidait, puis François Léotard, allié tactique de François Bayrou, entre le 31 mars 1996 et le 17 septembre 1998), si bien qu’après avoir entrepris la fusion des composantes de l’UDF pour en faire un parti cohérent (appelé la "Nouvelle UDF" à partir du 29 novembre 1998), Force démocrate a sombré de lui-même.

En mai 2007, sur la lancée de son score au premier tour à l’élection présidentielle du 22 avril 2007, François Bayrou avait voulu transformer l’UDF en "Parti démocrate" mais le sigle aurait donné "PD", ce qui n’était pas très porteur, alors ce fut "Mouvement démocrate" (formellement créé le 30 décembre 2007) qui se transforma très rapidement (contre sa volonté) en MoDem ("MouDem" pour les sarcastiques).

Le 1er février 1978, Valéry Giscard d’Estaing avait fait appeler son parti l’UDF (Union pour la démocratie française) ainsi car il reprenait le titre d’un de ses livres programmes mais aussi, il était assez proche de l’ancienne UDR (elle transformée en RPR le 5 décembre 1976).

Notons d’ailleurs que l’appellation du parti présidentiel En Marche transformé en La République En Marche (LREM) n’a sans doute pas d’autre objet que de se rapprocher sémantiquement du parti Les Républicains (en clair, LREM = LR + MoDem).

Restons avec Les Républicains, et remontons à il y a vingt ans. Après la dissolution désastreuse du 21 avril 1997 et la victoire des socialistes (menés par Lionel Jospin) le 1er juin 1997, le Premier Ministre sortant Alain Juppé démissionna de la présidence du RPR. Philippe Séguin, le rival de toujours, fut élu président du RPR le 6 juillet 1997 avec 78,9% contre cinq autres candidats, et fut confirmé par les adhérents du RPR avec 95,1% (sans concurrent) lors des assises du RPR le 1er février 1998 à la Porte de Versailles de Paris. C’était alors la première fois qu’un président du RPR était élu directement par les adhérents au suffrage direct.

Mais malgré ce plébiscite, ces assises furent très décevantes pour Philippe Séguin. Son objectif avait été en effet de faire de ce parti "son" parti et pour cela, il voulait le rebaptiser, malgré l’opposition de son fondateur qui était à l’Élysée, Jacques Chirac, discrédité par son échec aux législatives. Lors du conseil national du RPR réuni le 13 décembre 1997 dans le 15e arrondissement de Paris, Philippe Séguin a proposé que ces assises adopteraient une nouvelle appellation au parti. Son souhait était de le rebaptiser "Le Rassemblement", ce qui n’était guère pertinent d’un point de vue sémantique (pas plus que "Le Média", comme si on appelait la marque d’un stylo "Le Stylo" !). À l’origine, il voulait faire adopter ce changement au conseil national mais ce dernier l’avait rejeté.

Le samedi 31 janvier 1998, après treize minutes d’ovations en faveur de Jacques Chirac, les adhérents du RPR ont largement désavoué Philippe Séguin sur le nom : seulement 0,66% approuvèrent "Le Rassemblement", tandis que 49,94% furent d’accord pour "Rassemblement du peuple français (RPF)", retour aux sources gaullistes, comme voulu par Charles Pasqua (qui l’a recréé lui-même avec Philippe de Villiers le 17 juin 1999, Rassemblement pour la France et l’indépendance de l’Europe, après leur réussite électorale aux européennes), et 49,34% pour maintenir RPR. Personne n’a osé organiser un second tour, ce qui a maintenu ce nom de RPR. Pour Philippe Séguin, ce fut « l’équilibre parfait (…) entre la volonté de changement et la volonté de fidélité ».

Philippe Séguin se saborda lui-même le 16 avril 1999 en démissionnant de la présidence du RPR et de la tête de liste aux élections européennes du 13 juin 1999, en échouant au second tour des élections municipales de Paris du 18 mars 2001 (avec 34,8%) face à Bertrand Delanoë (49,6%) et finalement, en n’étant plus dans la capacité de servir son ambition présidentielle.

Pourtant, "Le Rassemblement" n’était pas encore totalement mort. Selon "Le Monde" du 29 décembre 2014, Nicolas Sarkozy, réélu président de l’UMP le 29 novembre 2014, a voulu changer l’appellation de son parti et ses préférences allaient vers "Le Rassemblement". Finalement, le 30 mai 2015 à la Villette de Paris, l’UMP s’est transformée en "Les Républicains", nom déjà envisagé par Nicolas Sarkozy lorsqu’il a conquis la présidence de l’UMP le 28 novembre 2004. Auparavant, dans son affrontement avec Jean-François Copé, François Fillon avait constitué le 27 novembre 2012 un groupe parlementaire éphémère à l’Assemblée Nationale qui s’est appelé "Rassemblement-UMP (R-UMP)" en hommage à son mentor Philippe Séguin. Et Christian Estrosi avait créé son micro-parti en été 2014 avec ce nom "Le Rassemblement".

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Enfin, pour terminer sur l’historique des changements de nom de parti politique, rarement à gauche (hors extrême gauche, NPA, fondé le 5 février 2009, et FI, fondé le 10 février 2016), rappelons un fait assez récent : lors de son 117e congrès réuni à la Porte Maillot à Paris le 9 décembre 2017, le "Parti républicain radical et radical socialiste", fondé le 21 juin 1901, a reconduit Laurent Hénart à sa tête et a transformé le nom du parti en "Mouvement radical, social et libéral" à la suite de sa fusion avec la Parti radical de gauche (PRG) présidé par l’ancienne ministre Sylvia Pinel (candidate à la primaire du PS en janvier 2017), issu du Mouvement des radicaux de gauche créé par Robert Fabre le 4 octobre 1972, favorable à l'union de la gauche.

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Gageons que le nouveau nom du Front national ne changera rien aux enjeux politiques et au constat que même les militants du FN ont déjà établi dès mai 2017 : Marine Le Pen est une politicienne incompétente, une incroyable incapable et une invraisemblable paresseuse intellectuelle, et sa capacité à gagner le pouvoir et plus encore, à gouverner est largement mise en doute, pour ne pas dire en déroute, par ses propres troupes…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 mars 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le Rassemblement national.
Les nationautes de la Marine.
Marion Maréchal-Le Pen.
Patrick Buisson.
Marion Wauquiez
Florian Philippot.
Des sénateurs FN.
Jean-Marie Le Pen, symbole de la vieille politique.
Marine Le Pen et la fièvre du dimanche soir.
Second tour de l’élection présidentielle du 7 mai 2017.
Nicolas Dupont-Aignan plonge dans la soupe extrémiste.
Ensemble pour sauver la République.
Débat du second tour du 3 mai 2017.
Choisis ton camp, camarade !
Pourquoi Mélenchon est-il si confus pour le second tour ?
Premier tour de l'élection présidentielle du 23 avril 2017.
Le nationalisme anti-européen de Marine Le Pen coûtera cher aux Français.
Marine Le Pen, est-elle si clean que ça ?
Que propose Marine Le Pen pour 2017 ?
Le programme de Marine Le Pen pour 2017 (à télécharger).
Fais-moi peur !
Peuple et populismes.
Les valeurs de la République.
Être patriote.
Le débat qui n’a pas eu lieu.
Marine Le Pen en Égypte.
Marine Le Pen contre les droits de l’Homme.
Jean-Marie Le Pen et ses jeux de mots vaseux.
Marine Le Pen et la faiblesse de ses arguments économiques.
Changement de paradigme.
Piège républicain.
Syndrome bleu marine.
Démagogie 2.0.
Le FN et son idéologie.
Les élections législatives partielles de 2013.
Le choc du 21 avril 2002.
Marine Le Pen candidate.
Le monde des bisounours.
Tout est possible en 2017…
Mathématiques militantes.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180311-rassemblement-national.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/03/11/36218740.html



 

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22 février 2018 4 22 /02 /février /2018 02:04

« "Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es", il est vrai, mais je te connaîtrai mieux si tu me dis ce que tu relis. » (François Mauriac, "Mémoires intérieurs", 1959).


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Il est des étonnements positifs dans la vie médiatique française. Nicolas Sarkozy, qui a "définitivement" quitté la vie politique alors qu’il n’a jamais fait que cela depuis ses années lycéennes, n’est jamais meilleur que lorsqu’il ne fait pas de politique, ou plutôt, lorsqu’il n’a pas à l’esprit des arrière-pensées politiciennes. On le savait émotif, passionné, capable de s’enflammer pour des personnages qui n’avaient rien à voir avec sa "tradition" politique, comme Jean Jaurès, Guy Môquet, Georges Mandel (dont il a publié une biographie le 9 février 1994 chez Grasset, accusée le 30 mars 2008 par Adrien Le Bihan de "mimétisme" sinon de "plagiat" d’un ouvrage de l’avocat Bernard Favreau publié en 1969), impressionné par les actes héroïques des sacrifiés du Plateau des Glières, etc. On le savait moins lecteur assidu de la littérature française.

Deux bonnes nouvelles en une seule émission, même. Nicolas Sarkoy a été l’invité de la nouvelle émission littéraire de la chaîne Public Sénat intitulée "Livres et vous" et diffusée le vendredi 9 février 2018.

La première bonne nouvelle, c’est que cette nouvelle émission, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à "Bibliothèque Médicis", dans le cœur de l’exceptionnelle bibliothèque du Sénat (et très impressionnante pour ceux qui s’y sont déjà rendus), a gardé tous les avantages de "Bibliothèque Médicis", à savoir une émission littéraire où les invités, parfois peu connus du grand public (ce n’était pas le cas pour l’invité du 9 février 2018 !) peuvent longuement s’exprimer.

Avec un changement de présentateur salutaire. Je n’ai rien contre Jean-Pierre Elkabbach, journaliste probablement très compétent mais controversé, ancien patron de chaînes de télévision et de radio, qui n’a pas tout à fait pris sa retraite malgré ses 80 ans (s’il a quitté Public Sénat et Europe 1, il "sévit" encore sur CNews), mais il faut bien reconnaître que son ego (surdimensionné) avait de quoi agacer le téléspectateur : il interrompait systématiquement son interlocuteur, souvent qui était en train d’exprimer des choses intéressantes, parfois difficilement, et il la ramenait sans cesse, souvent avec un ton sec sinon méprisant.

Avec cette nouvelle présentatrice, la philosophe Adèle Van Reeth (normalienne), déjà connue parce qu’elle produit une émission sur France Culture depuis septembre 2011 (l’une des émissions les plus podcastées du groupe Radio France, au-delà de 1,5 million de téléchargements par mois !), les entretiens deviennent "doux". Comme ce que devrait faire tout intervieweur, elle s’efface derrière l’invité, elle l’écoute, cherchant à le faire parler, à l’amener sur des chemins très différents des sentiers médiatiques classiques, dans un cadre très intimiste, et si on peut reprocher à son sourire un léger soupçon de complicité, celle-ci n’a pas beaucoup de conséquence puisque son émission est à vocation littéraire et n’a aucune finalité politique.

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Nicolas Sarkozy est étonnant car il est humain. Depuis le début des années 2000, il est passé une image de l’ambitieux à une image du dur (avec le Ministère de l’Intérieur). Mais en même temps, il a un grand sens de l’humour. Ceux qui n’en sont pas convaincus auraient du mal à comprendre l’attachement à sa personne d’une grande dame comme Simone Veil : dans le gouvernement d’Édouard Balladur, Nicolas Sarkozy savait la faire rire (ce qui ne devait pas être une mince affaire).

D’ailleurs, sensible à l’humain, le 12 février 2018, Nicolas Sarkozy a annoncé dans "Le Parisien" qu’il s’engageait dans la lutte contre les cancers qui touchent les enfants, très ému par sa rencontre le 7 février 2014 avec un enfant malade qui n’a hélas pas survécu : « Sans que cela se sache, je me suis servi de ma capacité à ouvrir les portes pour lui obtenir un médicament innovant mais pas encore commercialisé et l’ai reçu à plusieurs reprises. Aujourd’hui, Noé n’est plus là, mais ses parents continuent à faire bouger les lignes. Je vais les aider dans ce combat, car si le mot injustice a un sens, le cancer des enfants est sa définition même. Sans que l’on sache pourquoi, 2 500 sont touchés chaque année. Des leucémies foudroyantes, des tumeurs ou des lymphomes en emportent 500. ».

Et d’expliquer ses motivations : « Quand la vie vous fait rencontrer des destins comme celui-ci [Noé], cela vous marque à jamais. Et vous pousse à agir. (…) J’ai longtemps été réticent à m’engager publiquement, par crainte de mauvaises interprétations. (…) Mes scrupules m’ont paru dérisoires, superflus par rapport à cet enjeu majeur. Ce qui m’anime aujourd’hui, c’est d’aider les personnes vulnérables, les enfants, mais aussi les personnes âgées. Je pense notamment à la tragédie de la maladie d’Alzheimer, qui me bouleverse et pour laquelle j’aimerais m’investir encore plus. » ("Le Parisien", le 12 février 2018).

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J’ai déjà eu l’occasion, ici ou là, d’exprimer mon point de vue concernant sa volonté de marquer bien trop à droite le centre droit français, ce qui a abouti finalement à l’explosion actuelle du parti Les Républicains, avec une grande majorité d’égarés pour ne pas dire d’hagards, lorgnant vers La République En Marche, et un noyau dur rassemblé autour de Laurent Wauquiez à qui manque justement cette composante humaine et sympathique de Nicolas Sarkozy qui lui a permis de gagner en 2007.

L’un des meilleurs discours de Nicolas Sarkozy a été prononcé le soir du premier tour de la primaire LR le 20 novembre 2016. Il venait de perdre dès le premier tour, placé en troisième place, François Fillon lui avait pris tout son capital de sympathie. "On" ne voulait plus de lui, ou plutôt, la "droite" ne voulait plus de lui. Comme la "droite" ne voulait plus de Valéry Giscard d’Estaing après 1981.

Message donc reçu par l’intéressé qui, toujours passionné par la politique (évidemment), a depuis le début de son quinquennat deux autres sources de passion : Carla et leur fille. Donc, sans amertume, il a (vraiment) quitté la vie politique (il a tenté de revenir, cela n’a pas réussi, tant mieux), et il se libère ainsi de tout ce qui pouvait agacer, voire le faire détester.

Certains éditorialistes confient d’ailleurs que Nicolas Sarkozy ne serait pas insatisfait de la situation actuelle, qu’il serait séduit et même fasciné par Emmanuel Macron (qui serait lui mais en mieux) et qu’il aurait même son Premier Ministre Édouard Philippe au téléphone régulièrement (ce dernier "originaire" de LR, canal Juppé). Et il serait aujourd’hui loin d’imaginer Laurent Wauquiez en Président de la République !

Revenons à cette émission littéraire. Il y avait un côté émouvant de l’écouter parler de littérature, principalement de la littérature du XIXe siècle. On sentait beaucoup d’appréhension, pas une grande confiance en lui, même une peur de ne pas être crédible. Toujours prêt à dire qu’il a lu tel ou tel livre, avec quelques doutes sur le nom des personnages (à bien y réfléchir, j’avoue que j’oublie assez vite le nom des personnages de la plupart des livres que je lis, sauf évidemment ceux des grands "classiques"). En clair, Nicolas Sarkozy se présentait comme un candidat au baccalauréat de français (personnellement, j’aurais adoré avoir pour examinatrice Adèle Van Reeth).

Donc, le voici parti pour cinquante-cinq minutes de discussion littéraire libre, libre car sans beaucoup de fils conducteurs. Nicolas Sarkozy a évoqué ses auteurs préférés, comme Stendhal, Flaubert, Maupassant, Victor Hugo, Jules Verne, Alexandre Dumas, Balzac, etc. Il a évoqué aussi Céline (« Céline est un grand écrivain pour ses trois livres et pour le reste, c’est une honte ! »), Camus (il a raconté une des lettres d’amour adressée à Maria Casarès où Camus a dessiné un petit soleil comme un enfant, pour dire que ce soleil, c’était elle), Claude Lévi-Strauss, Joseph Kessel, Romain Gary (orthographié "Romain Garry" sur le site officiel de l’émission littéraire de Public Sénat !), Marguerite Duras, Michel Houellebecq, etc.

Il a regretté qu’on étudiât "L’Éducation sentimentale" bien trop jeune, sans encore d’expérience affective : « J’ai souvent pensé qu’on lisait ces romans trop jeunes, qu’on passait à côté. Je pense que pour lire "L’Éducation sentimentale", il faut être éduqué sentimentalement, si on peut l’être, pour le lire. Je pense que "Le Père Goriot", on ne doit pas le mettre à quinze ans. Je pense que ce sont des livres d’une philosophie profonde, qui ont ausculté l’âme humaine au plus profond et je dois dire que ça me fascine (…). À tous ceux qui n’ont pas lu Balzac, lisez-le, c’est d’une modernité extraordinaire ! ». Sur le "trop tôt", je suis d’accord avec le fait de ne pas introduire l’œuvre de Camus avant une certaine maturité personnelle.

Nicolas Sarkozy a raconté aussi la manière très particulière de l’organisation de sa bibliothèque : « Sur la partie droite, il y a tous les livres que j’ai lus et sur l’autre partie en face, il y a tous ceux qui me restent à lire et fort heureusement, ce qui me reste à lire est infiniment plus important que ce que j’ai déjà lu. ».







C’est sûr que la présentation officielle de l’émission est un peu ronflante : « Pour la première fois, l’ancien Président de la République évoque la place déterminante des œuvres dans l’exercice de sa pensée et du pouvoir. ». Le plus confondant était sans doute sa petite timidité, comme s’il n’était pas dans son milieu naturel. Il a confié ainsi qu’il a toujours lu tous les jours, que jamais il ne se déplaçait sans un livre dans ses bagages, mais il n’a jamais vraiment osé évoquer cette passion de la lecture car sans doute a-t-il un léger complexe d’infériorité dans ce domaine : « Ceux qui me connaissent, ceux qui me sont proches, savent que depuis très longtemps, je ne me déplace jamais sans avoir un livre, que je ne passe pas une journée sans lire. C’est tellement important pour moi, peut-être à tort, mais je n’ai jamais voulu en parler. Je trouve qu’il y a une forme de prétention, de cuistrerie à vouloir faire semblant, quand on vous demande "quel est le livre que vous amenez en vacances ?", en général pour citer un titre que personne ne connaît et un livre qu’on ne lira pas. ».

Il n’a pas été le premier homme politique à cacher sa culture, Jacques Chirac préférait montrer aux journalistes qui l’accompagnaient en voyage qu’il lisait "Playboy" à un livre sur la culture japonaise. À côté de ce genre d’hommes politiques, il y a ceux qui, au contraire, cultivaient leur haut niveau de culture, comme François Mitterrand qui aimait tellement les livres qu’il s’occupait surtout de… leur reliure ! Sans doute que le perçu n’est jamais le réel. D’ailleurs, seul, Georges Pompidou pouvait prétendre sérieusement à une certaine érudition littéraire.

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Nicolas Sarkozy aime les livres et la littérature. Ce n'est pas un hasard si son portrait officiel a été pris à la bibliothèque de l'Élysée, seul Mitterrand l'a fait aussi depuis Pompidou.

C’est vrai que la crédibilité littéraire de Nicolas Sarkozy a été souvent écornée, malmenée par lui-même. Pendant sa première campagne présidentielle, le 23 février 2006 à Lyon, il avait relégué "La Princesse de Clèves" dans le placard des instruments de torture pour ennuyer inutilement le candidat à un poste administratif : « L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur "La Princesse de Clèves". Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de "La Princesse de Clèves". Imaginez un peu le spectacle ! ».

Le 25 juillet 2008, alors Président de la République et visitant un centre de vacances à Batz-sur-mer, en Loire-Atlantique, pour parler du bénévolat et de sa reconnaissance dans les concours administratifs, il était revenu sur ce roman : « Mais ça doit donner des points de plus à celui qui a fait du bénévolat pour les autres. Quand même, je veux dire, en termes de richesse humaine, d’engagements aux services des autres. Pourquoi on n’en tiendrait pas compte ? Car ça vaut autant que de savoir par cœur "La Princesse de Clèves". Je n’ai rien contre, mais… bon, j’avais beaucoup souffert sur elle. ».

Ou alors, il avait écorché le nom du maître de la sémiologie Roland Barthes en prononçant "Barthesse" (comme Yann Barthès ou Fabien Barthez), lors de la remise de décoration à la philosophe Julia Kristeva parmi de grands intellectuels à la Salle Pleyel à Paris, le 28 septembre 2011 (Liliane Bettencourt y était venue, invitée par la romancière Madeleine Chapsal, elle aussi décorée). Pour raconter cette anecdote sur son blog sur la vie de l’Élysée publié par le journal "Le Monde", le journaliste Arnaud Leparmentier a ajouté malicieusement : « Tout cela ne prêterait pas à remarques si Nicolas Sarkozy ne se piquait pas de lectures et de culture, depuis qu’il est marié à Carla Bruni. » (30 septembre 2011).

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Je salue donc la belle performance "littéraire" de Nicolas Sarkozy d’autant plus volontiers qu’il s’est retiré de la vie politique et qu’il n’y a pas d’arrière-pensée sur une certaine image qu’il voudrait donner de lui. Comme on le dit de Céline, il faut séparer l’homme de l’œuvre. L’homme Sarkozy : « Cela me paraissait tellement artificiel d’aller parler de choses tellement intimes, parce qu’au fond, ce que vous aimez, ce que vous lisez, la façon dont vous l’interprétez, ça en dit tellement sur vous. Peut-être que durant toute ma carrière politique, je n’ai pas voulu dire tellement sur moi… pas moi l’homme politique ou le Président de la République, mais moi, la personne. » (Public Sénat, le 9 février 2018).

Dans un entretien accordé à l’académicien Jean-Marie Rouart dans "Paris Match" le 15 juillet 2014, Nicolas Sarkozy avait déjà évoqué sa relation avec les livres : « L’avantage avec la littérature, c’est que ce n’est pas de l’ordre de la décision, mais de l’ordre de l’émotion. La littérature n’est pas dans la conjoncture, dans le moment, mais c’est l’histoire d’une vie et d’une permanence. (…) La littérature, c’est ce qui peut donner du sens à une vie, ce qui peut l’éclairer, et permettre à l’être humain de surmonter des moments difficiles ou de comprendre des moments heureux. ».

Même les (encore et inutilement anachroniques) antisarkozystes primaires devraient le concéder : Nicolas Sarkozy a une personnalité bien plus riche qu’on pourrait le croire. Et le concéder ne fait pas pour autant devenir (inutilement aussi) sarkolâtre !

L’émission sera rediffusée le dimanche 11 mars 2018 à 17 heures sur le canal 13 de la TNT (on peut aussi la voir sur Youtube dans la vidéo proposée ci-dessus).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 février 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Nicolas Sarkozy parle de littérature française.
L’échec à la primaire LR du 20 novembre 2016.
Nicolas Sarkozy et la chasse aux centristes.
Nicolas Sarkozy, star de "L’émission politique".
Nicolas en Sarkini.
Une combativité intacte.
Discours du 30 mai 2015 à la Villette.
Les 60 ans de Nicolas Sarkozy.
Je suis Charlie.
Mathématiques militantes.
Le nouveau paradigme.
Le retour.
Bilan du quinquennat.
Sarkozy bashing.
Ligne Buisson ?
Stigmatisation.
Transgression.
Sarcologie et salpicon socialistes.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180209-sarkozy.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/nicolas-sarkozy-a-l-oral-de-201602

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/02/22/36145981.html


 

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20 novembre 2017 1 20 /11 /novembre /2017 19:29

« La représentation proportionnelle est un système évidemment raisonnable et évidemment juste ; seulement, partout où on l'a essayée, elle a produit des effets imprévus et tout à fait funestes, par la formation d'une poussière de partis, dont chacun est sans force pour gouverner, mais très puissant pour empêcher. C'est ainsi que la politique devint un jeu des politiques. » (Alain, "Propos", le 1er septembre 1934).


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Depuis une douzaine d’années, tous les nouveaux Présidents de la République veulent réformer les institutions. C’est une lubie présidentielle très française, le bon vouloir du prince : on aime changer les règles du jeu quand on est maître du jeu. C’est le pays aux neuf Constitutions au XIXe siècle ! Chacun veut ainsi y aller de son petit caprice. C’est une erreur de céder à cette tentation de vouloir modifier les institutions. Comme tout, elles ne sont pas parfaites et pourraient toujours être perfectibles. C’est une erreur surtout dans la situation de crise sociale et économique que connaissent de nombreux citoyens (précarité, chômage, etc.) pour qui 50 euros, c’est beaucoup.

Nicolas Sarkozy voulait américaniser les institutions (à la suite du rapport d’Édouard Balladur remis le 29 octobre 2007), et il est clair que ses prédécesseurs voudraient poursuivre. François Hollande n’a pas pu convaincre une majorité des trois cinquièmes des parlementaires et a finalement renoncé après avoir demandé le 16 juillet 2002 à Lionel Jospin de préparer une réforme (rapport remis le 9 novembre 2012). Emmanuel Macron, lui aussi, voudrait révolutionner les institutions avec cette idée qu’avant lui, c’était la nuit et qu’avec lui, le jour des nouvelles pratiques arriverait. Plus que de l’orgueil voire de la vanité, j’oserais dire que c’est plutôt de la naïveté qui s’est exprimée durant sa campagne présidentielle, celle de l’inexpérimenté qui redécouvre le monde.

Certaines rumeurs bruissent sur la volonté du Président d’organiser un référendum. En pleine panade sociale (SCNF, Air France, éboueurs, EDF, etc.), vouloir tout réformer en même temps engendre un grand risque politique. La boulimie entraîne souvent l’overdose. Principe des embouteillages parisiens (particulièrement nombreux ce matin du mardi 3 avril 2018). Le risque d’un référendum, c’est d’ailleurs que les électeurs ne répondent pas à la question posée, mais à un sondage de popularité de celui qui pose la question.

Il semblerait aussi que le 30 mars 2018, un accord aurait été conclu entre le Président de la République Emmanuel Macron, le Premier Ministre Édouard Philippe, le Président du Sénat Gérard Larcher et le Président de l’Assemblée Nationale François de Rugy. Ainsi, le projet du gouvernement va probablement être présenté cette première semaine d’avril 2018.

Rappelons que pour réviser la Constitution, il faut que chaque assemblée adopte le projet en termes identiques, puis que les deux assemblées constituant le Parlement réunion en Congrès, à Versailles, l’adopte à la majorité des trois cinquièmes. Le parti présidentiel LREM n’a pas cette majorité et a besoin d’un accord avec Les Républicains du Sénat (c’est-à-dire avec Gérard Larcher, et avec Laurent Wauquiez). L’autre méthode pour réviser la Constitution, ce serait d’éviter le Congrès pour soumettre le projet directement au peuple français (ce qui oblige cependant d’avoir quand même l’approbation des deux assemblées, sauf lorsqu’on s’appelle De Gaulle).

Trois mesures seraient proposées : l’introduction de la proportionnelle pour l’élection des députés, la réduction du nombre de parlementaires et la limitation de leurs mandats dans le temps.

Je ne suis pas convaincu que la réduction du nombre des parlementaires, sans forcément être en opposition frontale avec cette mesure, aurait pour effet une augmentation du pouvoir des parlementaires. J’aurais même tendance à penser le contraire. Car le rôle moderne des parlementaires que la France a du mal à encourager, c’est la fonction de contrôle, d’autant plus que sa fonction de législateur est souvent "préemptée" par le gouvernement. Il faudrait au contraire multiplier les rapports, les missions de contrôle sur l’action gouvernementale. Réduire le nombre de parlementaires forcément réduirait la capacité de contrôle du Parlement. C’est typiquement le genre de mesure démagogique qui renforce l’antiparlementarisme.

Quant à la limitation des mandats dans le temps, là encore, cela va réduire l’influence des parlementaires. C’est souvent les parlementaires les plus expérimentés, les plus chevronnés qui comprennent le mieux les rouages de l’État et ont une meilleure vision de la procédure législative et de l’écriture des textes législatifs. Empêcher ce niveau d’expertise parlementaire, c’est donner plus de pouvoir au gouvernement et à la machine administrative. Ce n’est sûrement pas moraliser la vie politique. D’autant plus qu’en démocratie, ce sont les électeurs qui doivent décider et s’ils veulent réélire leurs députés, par quel principe vaseux devrait-on les en empêcher ?

Cela dit, je reviendrai probablement à ce sujet lorsque le projet du gouvernement sera connu. Mon article ici concerne l’unique réforme du mode de scrutin pour l’élection des députés.

Précisons avant tout, sur le plan juridique, que le mode de scrutin ne nécessite (malheureusement) pas une révision constitutionnelle et une simple loi (organique) suffit : François Mitterrand avait réussi à faire adopter la "proportionnelle intégrale" par la loi organique n°85-688 du 10 juillet 1985 pour les élections législatives du 16 mars 1986 malgré l’opposition frontale du Sénat tenu majoritairement par le centre droit (ce qui avait valu le 4 avril 1985 la démission du Ministre de l'Agriculture Michel Rocard du gouvernement de Laurent Fabius). Rappelons d’ailleurs que François Mitterrand avait utilisé la procédure d’urgence pour faire adopter "d’urgence" cette réforme par les députés le 26 avril 1985, rejetée par les sénateurs le 31 mai 1985, adoptée de nouveau par les députés le 13 juin 1985, rejetée de nouveau par les sénateurs le 25 juin 1985 et finalement adoptée en troisième lecture par les députés le 26 juin 1985 sans le consentement des sénateurs.

Donc, avec sa majorité pléthorique au Palais-Bourbon, Emmanuel Macron est complètement libre de choisir le mode de scrutin des prochaines élections législatives prévues en juin 2022 (ou avant en cas de dissolution). Sans l’accord des sénateurs, et donc, sans l’accord de Les Républicains. On imagine donc le "deal" entre Emmanuel Macron et Gérard Larcher sur la révision des institutions : Les Républicains acceptant certaines mesures pour lesquelles ils étaient réticents pour influer sur le mode de scrutin des législatives (sur lequel, je le répète, ils n’ont aujourd’hui aucun levier d’influence). Il serait toujours étonnant que le Président s’ôte la faculté de bénéficier d’une majorité pléthorique à l’Assemblée Nationale, sauf dans le cas où la défaite serait certaine (ce qui fut le cas pour François Mitterrand en 1986).

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Ce n’est pas un secret que je suis contre tout scrutin proportionnel pour l’élection des députés, quelle que soit la "dose" qu’on voudrait y mettre (rien que parler de "dose" montre l’idée des combines et des manœuvres politiciennes). C’est l’objet de mon article, apporter des arguments pour rappeler les « effets funestes » du scrutin proportionnel.


1. À quoi servent les élections législatives : représentativité ou efficacité ?

C’est le premier point que je veux aborder. À quoi cela sert-il d’élire des députés ? À faire la loi. Et surtout, contrôler le gouvernement. Et donc, aussi, à soutenir un gouvernement et avant tout, une vision politique nationale si possible cohérente. La logique proportionnelle et la logique majoritaire sont donc issues de deux logiques de la démocratie représentative.

Le scrutin proportionnel est, comme le rappelle le philosophe Alain le 1er septembre 1934, un « système évidemment raisonnable et évidemment juste ». Il tente de reproduire dans l’hémicycle la diversité des opinions politiques de la population (en tout cas, de l’électorat qui s’exprime). Cela donne une photographie idéologique incomparable, mais qui, par ces temps difficiles où les tendances politiques sont éclatées dans une sorte de kaléidoscope compliqué, produit des effets inextricables. Une telle assemblée représentative n’aurait aucune capacité à trouver une majorité pour soutenir un gouvernement cohérent. Ce serait l’enlisement, ce qui a été largement prouvé en France par la IVe République.

Prenons néanmoins l’unique exemple sous la Ve République, voulu par le combinard en chef, François Mitterrand pour les élections législatives du 16 mars 1986. Son objectif était d’empêcher l’opposition UDF-RPR d’obtenir la majorité absolue des sièges en favorisant l’élection de députés FN. Résultat : effectivement, le FN a réussi à gagner 35 sièges, mais la défaite de la gauche fut telle (représentant 41,2% des voix) que l’objectif politique n’a pas été atteint, mais il a failli être atteint. La coalition UDF-RPR n’a obtenu en effet que 286 sièges sur 577 (trois de moins que la majorité absolue) mais quelques députés NI (non inscrits) ont apporté leur soutien au futur gouvernement de Jacques Chirac.

Il faut bien comprendre que dans cet exemple, l’époque bénéficiait d’un paysage politique beaucoup moins éclaté qu’aujourd’hui. Le score de la coalition UDF-RPR (dès le premier et seul tour) fut de 41,0% le 16 mars 1986. Même le parti La République En Marche, pourtant dopé par la (grande) victoire d’Emmanuel Macron (66,1%), a obtenu moins le 11 juin 2017 : seulement 28,2% (32,3% avec ses alliés du MoDem).

Le scrutin majoritaire a un objectif clair : on élit une Assemblée Nationale pour permettre au pays d’être gouverné. Il faut donc un système qui permette de dégager une majorité claire, forcément au détriment d’une représentation "juste". Il faut bien sûr que le système soit le moins "injuste" possible. C’est pour cela qu’il faut que chaque député puisse représenter à peu près le même nombre d’électeurs (notons que ce n’est pas du tout le cas aux États-Unis en raison de leur structure fédérale). Cela nécessite donc une remise en cause régulière du "découpage électoral" des circonscriptions (la dernière fois était en décembre 2009). Je préconise la constitutionnalisation du scrutin uninominal majoritaire à deux tours avec la mise en place d’une commission spéciale chargée des redécoupages en fonction de l’évolution de la population (afin d’éviter toute manœuvre électorale dans le redécoupage).

Néanmoins, il y a eu un contre-exemple sur l’équivalence scrutin majoritaire et majorité absolue à l’Assemblée Nationale. L’assemblée issue des élections législatives des 5 et 12 juin 1988 n’a pas donné de majorité absolue. Juste après la réélection de François Mitterrand qui a dissout l’Assemblée Nationale, ce dernier s’est retrouvé avec le seul PS (et alliés radicaux de gauche) comme parti de gouvernement, après l’éclatement en juillet 1984 de son alliance avec les communistes. Résultats, le gouvernement de Michel Rocard n’a bénéficié que d’une majorité relative de 275 députés socialistes sur 577 avec la bienveillance tantôt des 25 députés communistes (qui ont pu constituer un groupe grâce aux socialistes ; avant 1988, il fallait au moins 30 députés pour former un groupe parlementaire), tantôt des 41 députés centristes de l’UDC (prêts à aider Michel Rocard dans certaines réformes).

Cette absence de majorité absolue était surtout le résultat d’une décision politique (rupture d’une alliance gouvernementale PS-PCF) mais pas du scrutin majoritaire qui, au contraire, a apporté une majorité absolue PS-PCF (300 sièges sur 577). Au second tour, des candidats socialistes ont été soutenus par les communistes et des candidats communistes ont été soutenus par les socialistes, dans le cadre d’une "discipline républicaine" d’alliance électorale tacite. Cette majorité issue du levier majoritaire s’est donc bien traduit électoralement, mais pas sur le plan politique.

Pour résumer, il vaut mieux une majorité écrasante que pas de majorité du tout.


2. Les citoyens contre les partis

On comprend pourquoi beaucoup de partis politiques voudraient le retour du scrutin proportionnel : parce qu’ils maîtriseraient beaucoup plus la personnalité de leurs élus. En effet, avec un scrutin majoritaire, "n’importe qui" peut se faire élire dans sa circonscription si ses électeurs adhèrent à sa campagne, même les "dissidents" des partis, les électrons libres, les atypiques, etc. Avec la proportionnelle, ce serait impossible sans le consentement des chefs de parti. Les candidats élus auraient été désignés en tête de liste par leur parti respectif. Les électeurs n’auraient comme seul véritable pouvoir que de choisir ceux qui seraient élus en queue de liste. Les têtes de liste seraient nécessairement élues, si leur parti avait un minimum d’audience électorale. Tout serait alors déjà prédéterminé avant le scrutin, pas la tendance politique de fond, mais les premiers candidats élus. Cela donnerait un pouvoir immense aux partis politiques et à leurs combines. Le contraire d’une moralisation de la vie politique. Les candidats élus n’auraient aucune autonomie personnelle car ils sauraient que leur réélection dépendrait de leur fidélité à leur parti.

Au contraire, le scrutin majoritaire apporte une meilleure respiration démocratique. Ainsi, un responsable politique majeur peut être battu avec le scrutin majoritaire, jamais avec le scrutin proportionnel. Les exemples sont nombreux : Pierre Mendès France en novembre 1958, François Mitterrand en novembre 1958, Lionel Jospin en mars 1993, Michel Rocard en mars 1993, Alain Juppé en juin 2007, etc.

De plus, l’absence de "territoire de l’élu" (circonscription) renforce le fossé entre l’élu et ses électeurs, incapables même de connaître le nom et encore moins l’action de leurs élus. On le voit bien pour les élections européennes. Le scrutin majoritaire est, au contraire, un scrutin de proximité où les candidats doivent gagner chaque voix en allant à la rencontre de leurs électeurs.


3. Renouveler la vie politique ?

On donne aussi comme argument en faveur de la proportionnelle la possibilité d’un renouvellement des partis politiques. La réalité est le contraire. Les nouveaux partis ont du mal à se faire entendre au scrutin proportionnel. L’exception du FN, c’est au contraire que son caractère extrémiste empêche toute stratégie majoritaire d’alliance au second tour. Les élections régionales au scrutin "semi-majoritaire" de décembre 2015 l’ont montré : leur incapacité à réunir plus de 50% des voix au second tour (à cause d’un rejet de l’électorat plus fort que pour d’autre parti) l’a défavorisé dans ce genre de scrutin.

Néanmoins, le scrutin majoritaire n’a pas empêché l’élection de 8 députés FN le 18 juin 2017, au même titre qu’il n’a pas empêché l’élection de 17 députés FI qui ont pu former un groupe parlementaire (le seuil minimum étant de 15 députés depuis 2009, après la promesse faite par Nicolas Sarkozy au sénateur Jean-Michel Baylet pour que ce dernier votât sa révision constitutionnelle). FI était pourtant un parti à peine plus ancien que LREM.

Ce fut Emmanuel Macron qui a apporté la preuve éclatante de la grande pertinence démocratique tant des institutions de la Ve République que du mode de scrutin majoritaire des élections législatives. Il a prouvé le 18 juin 2017 qu’un parti politique inexistant dix-huit mois avant les élections, tant en structure formelle qu’en tradition philosophique, pouvait non seulement faire élire son candidat à la Présidence de la République mais également gagner la majorité absolue des sièges à l’Assemblée Nationale. Jamais un scrutin proportionnel n’aurait permis une telle possibilité de renouvellement à l’Assemblée Nationale.


4. Contradiction entre réduire le nombre de députés et introduire de la proportionnelle

L’objectif du scrutin proportionnel est d’avoir une meilleure représentativité des forces politiques en présence. Cette représentativité est donc d’autant plus fine, d’autant plus juste qu’il y a beaucoup de sièges à pourvoir. Avec 577 sièges, un siège représente, au niveau national, 0,17% (1/577). Plus il y a de sièges, plus cette représentation sera précise (par exemple 0,10% pour 1 000 sièges) et permettra une représentation encore plus exacte de la réalité politique (cela si l’on considère une proportionnelle intégrale sans seuil).

D’ailleurs, adepte des combines et des manœuvres, François Mitterrand avait ajouté 86 sièges aux 491 existant le 10 juillet 1985 lorsqu’il a imposé le scrutin proportionnel pour les élections législatives du 16 mars 1986. Étrangement, le gouvernement de Jacques Chirac a supprimé très rapidement le scrutin proportionnel par ordonnance et avec le 49 alinéa 3 (loi n°86-825 du 11 juillet 1986 relative à l’élection des députés et autorisant le gouvernement à délimiter par ordonnance les circonscriptions électorales) mais pas le surnombre des sièges (correspondant  à 15% du nombre actuel des sièges : les supprimer serait donc sage, mais en supprimer beaucoup plus ?).

Le risque, pointé du doigt par Les Républicains, c’est que réduire énormément le nombre de députés élus au scrutin majoritaire aurait pour effet que leur circonscription serait bien trop étendue voire représenterait un ou même plus d’un département (si l’on voulait préserver l’équité entre citoyens, même nombre d’électeurs par circonscription).


5. La proportionnelle va à l’encontre de la moralisation de la vie politique

Moraliser la vie politique, c’est permettre des choix démocratiques clairs : un programme clairement défini, choisi par les électeurs et appliqué par leurs élus. Or, comme je l’ai écrit plus haut, le scrutin proportionnel dans un paysage éclaté empêcherait toute majorité absolue "naturelle", c’est-à-dire voulue par les électeurs.

Cela entraînerait deux options : l’option ingouvernabilité, ce qui serait une catastrophe quand tant de choses sont à transformer en France ; l’option combinaisons, dans le plus pur style délices et poisons de la IVe République, où des partis non alliés devant les électeurs se retrouveraient dans l’obligation de s’allier à l’Assemblée Nationale pour soutenir un gouvernement fade qui ne ferait pas grand chose puisque dépendant de forces antagonistes.

La proportionnelle représenterait donc plutôt la démoralisation de la vie politique.

Reprenons l’exemple du scrutin du 16 mars 1986. Les proches de François Mitterrand (cités par "Le Figaro" du 20 février 2012 à partir d’un documentaire télévisé) ont depuis longtemps avoué la manœuvre politicienne de l’ancien Président pour favoriser le parti de Jean-Marie Le Pen. Lionel Jospin (à l’époque premier secrétaire du PS) : « La droite allait l’emporter et la proportionnelle a été un scrutin fait pour freiner et empêcher la droite d’avoir une écrasante majorité à l’Assemblée Nationale. ». Roland Dumas (qui était Ministre des Affaires étrangères) a confirmé : « Est-ce que le Front national était dangereux ? Non. Il ne pouvait pas prétendre à autre chose qu’à un bavardage politique. ». Belle morale politique, ils avaient, ces socialistes !


6. Alliances contre-nature

Au-delà des combinaisons dont n’ont pas accès les électeurs qui pourraient se sentir floués sinon trahis, le scrutin proportionnel renforcerait le populisme et les surenchères démagogiques. On le voit dans certains pays, la plupart des partis gouvernementaux, qui sont modérés car basés sur le réalisme, doivent faire des alliances contre-nature avec des partis extrémistes pour avoir le soutien d’une majorité absolue de députés. Cela hystérise la vie politique.


7. Les leçons européennes et même d’au-delà

L’actualité récente permet de voir l’horreur politique du scrutin proportionnel, même lorsqu’il n’est que partiel puisqu’il s’agit pour les deux premiers exemples d’un scrutin mixte proportionnel/majoritaire.

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L’Allemagne vient seulement d’investir son nouveau gouvernement. Angela Merkel, Chancelière allemande depuis le 22 novembre 2005, a mis presque six mois pour négocier un accord de gouvernement (entre les élections fédérales le 24 septembre 2017 et son investiture le 14 mars 2018). Et cet accord s’est fait sur le dos des électeurs : le SPD de Martin Schulz avait fait campagne contre toute reconduction de la GroKo (la grande coalition CDU/SPD) et ses électeurs peuvent donc être mécontents que le SPD se retrouve encore maintenant dans la grande coalition. Par ailleurs, la proportionnelle (pourtant seulement partielle) a envoyé au Bundestag 94 députés de l’AfD dont la campagne était manifestement extrémiste. Notons que les Allemands ont élu 709 députés, ce qui est nettement plus que les Français.

Un autre pays a montré aussi les dangers du scrutin proportionnel (dans un paysage politique éclaté) : l’Italie dont les élections générales du 4 mars 2018 l’a rendue ingouvernable, là aussi avec plus de députés qu’en France (630). Comme en Allemagne et d’une complexité autre mais équivalente à celui en Allemagne, le scrutin est mixte majoritaire/proportionnel (loi n°165 du 3 novembre 2017, dite Rosatellum bis). Trois blocs ou alliances se sont retrouvés sans majorité absolue : le M5S mené par Luigi Di Maio avec 222 sièges sur 630, la coalition de droite (Forza Italia/Lega) menée par Matteo Salvini et Silvio Berlusconi avec 263 sièges sur 630 et le Parti démocrate mené par Matteo Renzi avec 122 sièges sur 630. Le 5 mars 2018, Matteo Renzi (qui lui-même a été battu dans sa circonscription et a démissionné de la présidence du parti démocrate) a annoncé que le Parti démocrate serait dans l’opposition dans tous les cas. Le 6 mars 2018, Matteo Salvini a déclaré que son parti (La Ligue du Nord) ne ferait jamais de coalition avec le M5S. Il y a donc peu de chance pour qu’une majorité puisse être formée dans cette configuration.

Ce ne sont pas les seuls pays du monde qui sont dans des positions difficiles de gouvernement à cause de leur scrutin proportionnel.

En Espagne, les élections générales du 26 juin 2016, qui ont été anticipées car les élections précédentes du 20 décembre 2015 n’avait permis de dégager aucune majorité gouvernementale, ont abouti, là encore, à une confusion importante. Le mode de scrutin est proportionnel intégral comme en Belgique et en Israël. Cela a abouti à une assemblée (le Congrès des députés, chambre basse des Cortes Générales) très éclatée : le Parti populaire de Mariano Rajoy, au pouvoir depuis les élections générale du 20 novembre 2011, a obtenu 137 sièges sur 350 (33,0% des voix), le PSOE (socialistes) de Pedro Sanchez 85 sièges (22,6% des voix), Unidos Podemos de Pablo Iglesias 71 sièges (21,2% des voix) et Ciudadanos (centristes) d’Albert Rivera 32 sièges (13,1%), les autres sièges étant répartis sur des listes régionalistes (principalement catalanes et basques). Il a fallu dix mois pour résoudre cette crise (à partir de décembre 2015) : Javier Fernandez, dirigeant provisoire du PSOE, a donné son accord le 23 octobre 2016 pour soutenir le nouveau gouvernement (après le refus du PSOE d’être dans une grande coalition). Mariano Rajoy a été reconduit Président du gouvernement le 31 octobre 2016 (il l’était depuis le 21 décembre 2011), investi le 29 octobre 2016 à la majorité relative (170 pour, 111 contre et 68 abstentions).

En Israël aussi, la situation électorale est généralement confuse à cause de la proportionnelle qui donne une influence politique disproportionnée aux petits partis religieux, généralement extrémistes. Ainsi, aux dernières élections législatives du 17 mars 2015, le Likoud mené par Benyamin Netanyahou a obtenu 30 sièges sur 120 (23,4% des voix), ce qui était très loin de la majorité absolue, les travaillistes et centristes (Union sioniste) ont obtenu 24 sièges (18,7% des voix), l’extrême gauche et minorité arabe (Liste unifiée) 13 sièges (10,6% des voix), le centre laïc (Yesh Atid) 11 sièges (8,8% des voix), le centre Koulanou 10 sièges (7,5% le des voix), la droite religieuse 8 sièges (6,7% des voix), les ultra-orthodoxes séfarades (Shas) 7 sièges (5,7% des voix), la droite populiste d’Avigdor Liberman 6 sièges (5,1% des voix), les ultra-orthodoxes ashkénazes 6 sièges (5,0% des voix) et la gauche pacifiste 5 sièges (3,9% des voix). Benyamin Netanyahou, Premier Ministre du 18 juin 1996 au 6 juillet 1999 et depuis le 31 mars 2009, a mis quarante jours pour constituer une majorité avec les ultra-orthodoxes, la droite religieuse et les centristes de Koulanou pour atteindre 61 sièges sur 120. Il a ainsi été reconduit le 14 mai 2015. Et le mode de scrutin a été légèrement modifié le 11 mars 2014 en surélevant le seuil électoral de 2,00% à 3,25% ; avant 2014, c’était donc "pire".


Ne pas bouleverser les équilibres institutionnels toujours fragiles

La France jouit d’institutions à la fois démocratiques et efficaces, et Emmanuel Macron aurait d’ailleurs l’intention de célébrer leur soixantième anniversaire le 4 octobre 2018 avec une certaine solennité. C’est peut-être les seuls bases qui fonctionnent bien en France : pouvoir avoir un gouvernement capable d’agir tout en étant issu du peuple. Il est donc essentiel que, dans la recherche toujours ténue d’une perfection institutionnelle qui n’existera jamais de toute façon, on modifie le moins possible les équilibres. Les véritables carences résident dans les pratiques et pas dans les institutions. Ce sont les acteurs qui doivent veiller à leur moralité.

J’avais expliqué que la proportionnelle me paraissait plutôt pertinente pour le scrutin des élections européennes parce que l’objectif de ce scrutin est justement plus dans la représentativité des peuples européens (avec deux clivages : politiques mais aussi nationaux) que dans la recherche d’une majorité absolue pour soutenir un éventuel gouvernement européen (je rappelle que chaque pays européen a gardé sa souveraineté nationale et qu’il est dirigé avant tout par son gouvernement national).

En revanche, l’adoption de la représentation proportionnelle, même partielle, appliquée à l’élections des députés me paraîtrait une véritable faute historique dans la situation actuelle où toute transformation institutionnelle peut mécaniquement devenir irréversible. J’avais été parmi les très rares Français à m’être opposé au principe du quinquennat (moins de 6,8% des inscrits ont voté contre le quinquennat au référendum du 24 septembre 2000 !). Pourtant, la réforme n’a pas seulement réduit la durée du mandat du Président de la République. Elle a renforcé (comme l’avait d’ailleurs souhaité le Président Georges Pompidou) le pouvoir politique du Président en renforçant le lien d’allégeance entre lui et les députés de la majorité élus désormais seulement dans l’élan de l’élection présidentielle. Or, personne ne pourrait politiquement revenir sur cette durée.

Comme disait Pierre Mazeaud, alors Président du Conseil Constitutionnel, le 3 janvier 2006 : « Ne touchons que d’une main tremblante à des institutions qui sont le socle de la République ! ». Tremblons avant d’être paralysés !…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 avril 2018)
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Pour aller plus loin :
Non à la représentation proportionnelle aux élections législatives !
Protégeons la Ve République.
Le retour aux listes nationales aux élections européennes (2 décembre 2017).
Suicide à la proportionnelle intégrale.
Mode de scrutin des élections allemandes.
Mode de scrutin des élections britanniques.
Cumul des mandats.
Réforme des modes de scrutins locaux.
Réforme territoriale.
Le serpent de mer.
Le vote électronique.
Le vote obligatoire.
Non aux campagnes participatives !
Le mode de scrutin des élections européennes (4 février 2013).
Le mode de scrutin des élections législatives.
Élections législatives allemandes du 24 septembre 2017.
Élections législatives autrichiennes du 15 octobre 2017.
Élections législatives italiennes du 4 mars 2018.
Élections législatives israéliennes du 17 mars 2015.
Sommes-nous dans une dictature ?
Le 49 alinéa 3.
Redécoupage électoral en décembre 2009.
Faut-il supprimer l’élection présidentielle au suffrage universel direct ?
50 ans de Ve République (en 2008).
160 ans d’élection présidentielle (en 2008).
10 ans de quinquennat (en 2010).
La cohabitation.
La révision du 23 juillet 2008.
Les nominations présidentielles.
Quelques idées reçues sur le gaullisme.
Autorité et liberté.

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4 novembre 2017 6 04 /11 /novembre /2017 02:29

« Ensemble, nous voulons que la France réussisse sa modernisation pour ne plus perdre de temps et adapter enfin notre pays à un monde en perpétuelle mutation. Nous espérons transcender durablement les vieux clivages politiques, moderniser l’action publique et retisser le lien de confiance indispensable entre le citoyen et l’élu, tant nous sommes persuadés qu’il est crucial de régénérer notre vie démocratique. » (Déclaration constitutive du groupe Les Constructifs à l’Assemblée Nationale du 27 juin 2017).


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Luc Chatel, l’ancien Ministre de l’Éducation nationale de Nicolas Sarkozy, a annoncé le 2 novembre 2017 qu’il démissionnait de la présidence du conseil national du parti "Les Républicains" (le parlement de LR) et qu’il se retirait de la vie politique. Il n’est pas le premier à renoncer à la politique : Jean-Pierre Raffarin, Hervé Mariton, Jean-Louis Debré, Roselyne Bachelot, etc. avaient déjà franchi ce pas, et Nathalie Kosciusko-Morizet, après son échec aux élections législatives de juin 2017, est en train de chercher du travail pour retrouver une vie professionnelle.

Pauvre parti que sont devenus "Les Républicains" ! Après son échec prévisible à l’élection présidentielle de 2012, dans le cadre d’un retour traditionnel du balancier, ce parti était quasiment sûr de remporter l’élection présidentielle de 2017, d’autant plus sûr que le pouvoir socialiste était discrédité au point que le Président sortant François Hollande n’a même pas osé se représenter.

Le parti tablait ainsi sur un second tour entre lui et le FN de Marine Le Pen qu’il considérait comme imperdable. Tout le monde disait alors que l’enjeu s’était déplacé vers la primaire LR de novembre 2016 : Nicolas Sarkozy se sentait convaincu qu’il pouvait avoir les moyens d’une revanche tandis que son concurrent populaire Alain Juppé avait le vent en poupe. Las ! Ce fut le candidat François Fillon qui sortit du chapeau, de manière sans doute méritée car il était celui qui avait le plus travaillé pour la France depuis 2013, et celui qui avait construit le programme politique le plus cohérent et le plus …construit.

Le Pénélope Gate a cependant fait douter son propre électorat. Le très mauvais candidat du Parti socialiste, Benoît Hamon, issu de l’autre primaire ouverte pour cette élection présidentielle, a créé un tel espace politique entre François Fillon et Jean-Luc Mélenchon que le candidat Emmanuel Macron a pu habilement s’y glisser et se faire finalement élire.

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L’échec de LR n’est pas un échec électoral banal comme en 2012. C’est un désastre politique, un séisme électoral, moins pire que celui de son concurrent du PS, mais cela reste un désastre. D’une part, l’absence de son candidat au second tour de l’élection présidentielle est une catastrophe politique majeure pour ce parti. D’autre part, il a encore perdu beaucoup de sièges aux élections législatives de juin 2017 par rapport à son échec précédent de 2012. Enfin, les sirènes du macronisme ont chanté tellement fort qu’une partie de son électorat et aussi de ses cadres ont rejoint la majorité au sein d’un nouveau groupe politique, Les Constructifs.

Ce qui est significatif, c’est qu’un parti qui a été battu magistralement aux élections et qui voit une hémorragie de ses cadres et de ses élus vers un avenir ailleurs, une herbe plus verte, ne devrait avoir qu’un seul mot d’ordre : rassembler, reconquérir son électorat, élargir sa base électorale. Eh bien, c’est exactement le contraire qu’il fait, il réduit encore son audience en faisant des procès staliniens contre certains de ses membres.

Le mardi 31 octobre 2017, après un premier loupé le 24 octobre 2017 faute de quorum, le bureau de Les Républicains ont exclu cinq responsables LR : Édouard Philippe, Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu, Thierry Solère et Franck Riester. Si les trois premiers sont membres du gouvernement actuel, les deux derniers n’ont fait que quitter le groupe LR à l’Assemblée Nationale pour créer avec l’UDI le groupe des Constructifs (un terme mal adapté).

Thierry Solère, qui avait dit à "La Croix" le 29 janvier 2015 : « Je préfère mon pays à mon parti. », avait renouvelé ce genre de déclarations après l’élection présidentielle et avait voté la confiance au nouveau gouvernement nommé par Emmanuel Macron : « Je préfère mettre mon énergie dans les cinq ans qui viennent pour essayer de participer avec d’autres à redresser le pays plutôt que mettre toute mon énergie pour essayer de reconstruire un parti. » (BFM-TV, le 21 juin 2017).

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L’absence, parmi les "exclus", de Jean-Baptiste Lemoyne, membre également du gouvernement (ancien sénateur LR) et proche du juppéiste Maël de Calan, et de la plupart des membres LR du groupe Les Constructifs à l’Assemblée Nationale créé le 27 juin 2017 (notamment Pierre-Yves Bournazel, Laure de La Raudière et Jean-Luc Warsmann) ainsi que ceux du groupe Les Indépendants au Sénat créé le 2 octobre 2017 (notamment l’ancien ministre Claude Malhuret), montre une absence totale de cohérence politique : pourquoi en exclure certains et pas d’autres ?

Pour le cas du retournement le plus spectaculaire, celui du Ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire (ancien candidat à la primaire LR), c’était plus facile puisqu’il avait quitté de lui-même LR pour adhérer à La République En Marche (LREM).

Cette histoire d’exclusion n’a jamais tenu la route. Personne ne voulait vraiment exclure tout en voulant quand même exclure. Pourquoi attendre six mois ? Ce qui est reproché surtout aux exclus, c’est de ne pas avoir attendu la fin des élections législatives de juin 2017 pour afficher leur adhésion à la majorité présidentielle, ce qui aurait plombé la campagne électorale de LR pendant un mois. Une analyse qui oublie la logique mécanique des institutions de la Ve République : les Présidents de la République parviennent toujours à obtenir une majorité parlementaire lorsque des élections législatives suivent leur propre élection (c’était le cas avec le PS en juin 1981).

En fait, Les Républicains n’ont pas compris grand chose à la situation politique actuelle. Pour accompagner cette affirmation, j’aurais tendance à faire rapidement deux rappels historiques et un pré-requis.

Le pré-requis, c’est de considérer que l’échéance reine des institutions actuelles, c’est l’élection présidentielle car elle détermine l’ensemble du paysage politique à court et moyen terme. La position d’un responsable politique pour une élection présidentielle est donc bien plus grave de conséquence que pour des élections législatives. Les cinq "exclus" du 31 octobre 2017 n’ont pas appelé à voter pour Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle du 23 avril 2017. Ils sont restés fidèles à leur engagement de voter pour François Fillon, même si, pour certains d’entre eux, ils ont réduit leur implication personnelle dans la campagne du candidat LR dès lors qu’on savait que ce dernier allait être mis en examen.

Le premier rappel fut la guerre la plus fratricide de la famille gaulliste. L’élection présidentielle de 1995 a vu deux candidats issus et membres du RPR, Jacques Chirac et Édouard Balladur. Édouard Balladur était le Premier Ministre et Jacques Chirac était le président du RPR. Il n’y a eu aucune exclusion du RPR en raison de la campagne présidentielle : ni Édouard Balladur ni ses plus proches soutiens du RPR, comme Charles Pasqua, Nicolas Sarkozy, François Fillon, Michel Barnier, Bernard Debré, etc. n’ont été inquiétés sur leur appartenance au RPR après l’élection présidentielle de 1995. La différence entre 2017 et 1995, c’est qu’en 1995, les membres susceptibles d’être exclus étaient les perdants de l’élection présidentielle.

Le second rappel est intéressant car il évoque une situation politique finalement pas si éloignée de la situation politique actuelle. L’élection présidentielle de 1974 a en effet vu la victoire d’un candidat non gaulliste mais soutenu par des parlementaires gaullistes dès le premier tour. À savoir le candidat Valéry Giscard d’Estaing. Jacques Chirac, qui avait refusé de soutenir loyalement la candidature de Jacques Chaban-Delmas, n’a pas été exclu pour autant de l’UDR, ni les autres parlementaires et ministres qui s’étaient associés à lui et à son appel du 13 avril 1974 (notamment Jean Taittinger, Olivier Stirn, Jean-Philippe Lecat, Xavier Deniau, Maurice Herzog, Hector Rolland et René Tomasini).

Au contraire, Jacques Chirac a été nommé Premier Ministre, exactement comme Édouard Philippe a été nommé Premier Ministre quarante-trois ans plus tard. Pour l’UDR, c’était un avantage d’avoir un de ses membres à Matignon. Aujourd’hui, LR considère que ce n’est pas à son avantage d’avoir un de ses membres à Matignon. Pourtant, la politique proposée par le gouvernement d’Édouard Philippe sur le plan économique et social, à quelques différences près sur la politique fiscale, est la même que celle défendue pendant sa campagne par François Fillon !

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Cette incohérence politique et historique, sans compter la maladresse sur la forme, montre que Les Républicains va devenir de plus en plus une "coquille vide" qui va se recroqueviller vers un noyau dur de droite "musclée", pas celle qui a soutenu François Fillon au Trocadéro le 5 mars 2017 (ceux qui proclament cela se trompent à mon avis), mais cette droite même pas sarkozyste mais pauvrement buissonniste qui a été déjà recalée en 2012.

La perspective du choix du nouveau président de Les Républicains est d’ailleurs significative. Aucun grand "ténor" n’a semblé vouloir concourir : ni Xavier Bertrand, ni Valérie Pécresse. Le seul "ténor" à vouloir hériter de l’ancien grand parti LR, c’est Laurent Wauquiez, l’ambitieux aux dents longues, adoubé par Nicolas Sarkozy, qui est candidat à la campagne interne depuis le 26 octobre 2017 et jusqu’aux 10 et 17 décembre 2017, face au deux micro-candidats, la filloniste Florence Portelli et le juppéiste Maël de Calan.

Pas étonnant de voir Luc Chatel lâcher prise. D’autres le suivront certainement ou penseront à créer un véritable parti de centre droit, à la fois libéral, humaniste, européen et démocrate, et l’on n’imagine alors pas que ce parti n’inclue pas l’UDI, comme lors de la formation du groupe Les Constructifs à l’Assemblée Nationale il y a quatre mois…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 novembre 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les Républicains, parti des expulsions.
La primaire LR de novembre 2016.
François Fillon.
Alain Juppé.
Nicolas Sarkozy.
François Baroin.
Laurent Wauquiez.
Gérard Larcher.
Jean-Pierre Raffarin.
Xavier Bertrand.
Valérie Pécresse.
Jean-François Copé.
Nathalie Kosciusko-Morizet.
Bruno Le Maire.
Édouard Philippe.
La relance de l’Europe à la Sorbonne.
Emmanuel Macron.
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Audit de la Cour des Comptes du quinquennat Hollande (29 juin 2017).
Les élections sénatoriales de 2017.
La XVe législature de la Ve République.
Les Langoliers.
Forza Francia.
La Ve République.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20171031-les-republicains.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/les-republicains-parti-des-198397

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2017/11/04/35833685.html


 

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2 octobre 2017 1 02 /10 /octobre /2017 18:55

« Parmi les sources qui fondent la légitimité de notre assemblée dans la Ve République, on peut citer ces mots prononcés par Charles De Gaulle lors de son discours de Bayeux : "Il faut donc attribuer à une deuxième assemblée, élue et composée d’une autre manière, la fonction d’examiner publiquement ce que la première a pris en considération, de formuler des amendements, de proposer des projets. Or, si les grands courants de politique générale sont naturellement reproduits dans le sein de la Chambre des Députés, la vie locale, elle aussi, a ses tendances et ses droits". » (Gérard Larcher, le 2 octobre 2017 au Palais du Luxembourg).


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On ne pouvait pas dire qu’il y aurait une surprise à l’issue des élections sénatoriales du 24 septembre 2017, puisque le groupe majoritaire s’était renforcé, celui de Les Républicains. Le Président du Sénat sortant, Gérard Larcher (LR), n’avait donc pas beaucoup d’inquiétude pour reprendre un nouveau mandat de trois ans à la tête du Sénat, comme deuxième homme de l’État dans l’ordre protocolaire (même si ce n’est pas lui mais le Président de l’Assemblée Nationale qui préside le Parlement réuni en Congrès à Versailles). En outre, il a la fonction d’assumer l’intérim de la Présidence de la République en cas de vacance ou d’empêchement (seul Alain Poher a eu cette charge, à deux reprises en 1969 et en 1974).

Lors de la désignation du Président du Sénat, ce lundi 2 octobre 2017, ce fut donc "la" journée de Gérard Larcher. Il a en effet été élu dès le premier tour avec une large majorité, 223 voix sur 317 suffrages exprimés. 79 voix se sont portées sur la candidature de Didier Guillaume, président du groupe socialiste, et 15 voix sur Éliane Assassi, présidente du groupe communiste. Ces deux dernières candidatures ont rassemblé les seules voix de leur groupe. Le petit groupe sénatorial macroniste (LREM) a préféré, quant à lui, voté blanc ou nul (26 sénateurs ont choisi ce mode de suffrage). Il faut dire que la très grande majorité du groupe LREM faisait partie (pour les sortants) du groupe socialiste, mais ils ne pouvaient politiquement pas voter pour un parti dit d’opposition (que ce soit PS ou LR) et ne voulaient pas se compter (trop peu nombreux).

Qu’importe. Gérard Larcher, en rassemblant sept dixième des sénateurs dès le premier tour, a montré sa grande habilité et aussi sa capacité à rassembler, son sens du consensus et probablement, aujourd’hui, une véritable reconnaissance de ses qualités d’arbitre dans une atmosphère d’apaisement. Son vrai succès a été de réussir à éviter une candidature centriste, au contraire des précédents scrutins, en 2014, 2011, 2008, etc.

Rappelons que la Présidence du Sénat, jusqu’en 1998, était traditionnellement "réservée" à un centriste car le Sénat, bien avant Emmanuel Macron, n’a jamais voulu se diviser dans un clivage droite/gauche réducteur et il subsiste encore un petit groupe qui rassemble encore le centre droit et le centre gauche, le RDSE (Rassemblement démocratique social et européen qui était auparavant connu sous l’appellation de Gauche démocratique). En 1989, Charles Pasqua avait réussi à faire réélire Alain Poher (80 ans) contre un candidat centriste de renouveau, l’ancien ministre Jean Arthuis (45 ans), en attendant un renforcement de son propre groupe (RPR). Dix ans plus tard, la prédominance des gaullistes du RPR en 1998 avait permis à Christian Poncelet de remporter l’élection sur le sortant René Monory (75 ans).

Gérard Larcher a rassemblé sept dixième des sénateurs, mais on pourrait presque dire que l’unanimité est réellement en sa faveur : tous les sénateurs l’apprécient car il refuse toute posture partisane et il est avant tout le défenseur du Sénat et du bicamérisme, cette capacité essentielle de permettre à une seconde chambre d’améliorer, de perfectionner, de replacer dans la durée et dans l’histoire, les textes des députés souvent passionnels et à court terme. La nécessité de s’entendre avec les députés oblige les sénateurs à s’opposer, le cas échéant, avec modération, puisque, au final, l’Assemblée Nationale a le dernier mot (sauf pour les révisions constitutionnelles).

C’était tout le sens de l’allocution très consensuelle de Gérard Larcher à l’issue de sa réélection qui fut saluée par tous les sénateurs (enfin presque tous, car j’imagine, mais ce n’est qu’une supposition, que les deux sénateurs FN ne se sont pas levés). En tout cas, pas de sénateur France insoumise et donc, consensus plus fort autour de cette réélection : au-delà des sénateurs qui ont voté pour Gérard Larcher (LR, UDI, RDSE), même des sénateurs socialistes et communistes se sont levés pour applaudir le nouveau réélu.

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Le doyen des sénateurs qui a présidé la première séance (inaugurale) du nouveau Sénat (fortement renouvelé) était un socialiste, Philippe Madrelle dont la carrière politique ne pourra plus être imitée par ses successeurs en raison des nouvelles lois sur le cumul. À 80 ans, Philippe Madrelle, sénateur depuis octobre 1980 (élu cinq fois et son actuel mandat se termine en octobre 2020) fut élu président du conseil général de la Gironde de mars 1976 à avril 2015 sauf de mars 1985 à octobre 1988 (conseiller général de mars 1976 à avril 2015), président du conseil régional d’Aquitaine de 1981 à 1985, député de novembre 1968 à septembre 1980 et maire d’une petite commune de mars 1976 à mars 2001.

Un exemple typique de cumulard ! Quarante-neuf ans parlementaire, sans compter les autres mandats dont quarante ans à la tête d’un exécutif territorial très important (en terme budgétaire). Après avoir rappelé son long parcours, le doyen, qui est « entré très tôt dans la vie politique, où [l’]ont entraîné tant [ses] inclinations personnelles qu’une solide tradition de militantisme familial », a donc observé très lucidement : « Un tel parcours ne sera bientôt plus possible. Nous nous trouvons en effet aujourd’hui dans une période charnière et nous abordons une nouvelle époque de la vie politique. Le Sénat, comme les autres institutions, entre dans l’ère du non-cumul. Les nouvelles limitations apportées au cumul des mandats ne permettront plus d’exercer concomitamment plusieurs responsabilités comme je l’ai fait. ».

On comprend alors pourquoi Gérard Larcher a déclaré ceci : « La fin du cumul des mandats, monsieur le doyen, est un défi. Par construction, elle fragilise le lien qui unissait le sénateur aux élus locaux. C’est ce lien direct qui contribuait d’ailleurs à en faire un législateur avisé et un contrôleur vigilant. Je le dis très clairement, le sénateur d’octobre 2017 n’est plus le sénateur de juin 2017. Il va donc nous falloir exercer notre fonction de manière différente, pour prendre en compte les attentes des élus locaux avant comme après le vote de la loi et consolider le lien de proximité, les consulter davantage et, pour ce faire, mettre en place ici un outil numérique de consultation permanente des élus locaux. ».

Dans cette allocution, Gérard Larcher a expliqué de nouveau la fonction du Sénat : « Le bicamérisme est un atout pour notre démocratie (…). Le projet que je vous ai proposé repose sur deux principes qui me paraissent devoir structurer notre rôle : être garants de l’équilibre des pouvoirs, être garants de l’équilibre des territoires. ».

Et de poursuivre sur l’équilibre des institutions : « "L’horloge démocratique" de nos institutions ne peut être réduite à l’élection du Président de la République au suffrage universel direct, que suit l’élection des députés, laquelle n’est, depuis la réforme du quinquennat, que la "réplique sismique" de l’élection présidentielle. L’équilibre des pouvoirs, indispensable au fonctionnement démocratique de la République, a besoin d’une voix différente : celle du Sénat. (…) Le Sénat est, à mes yeux, le stabilisateur institutionnel indispensable à une démocratie apaisée. Il protège les citoyens des lois de pulsion votées dans la précipitation, sous la pression populaire ou médiatique du moment, des excès éventuels de l’exécutif influencé par la proximité d’élections nationales ou par sa chute dans les enquêtes d’opinion. ».

Gérard Larcher a défini l’influence du Sénat ainsi : « C’est ce contre-pouvoir qu’incarne le Sénat. Un contre-pouvoir exigeant, qui n’est jamais un anti-pouvoir et qui sait s’opposer avec discernement, sans les excès des postures partisanes, qui n’ont jamais été dans sa nature. Notre ambition, ce doit être l’intérêt de la France. La force du Sénat est aussi de savoir résister aux artifices temporaires de communication ou aux effets de mode qui parfois caricaturent le passé, idéalisent le présent et feraient croire qu’on passe soit de "l’ombre à la lumière", soit de "l’ancien monde au nouveau monde" ! ».

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Sur les élus locaux, les sénateurs se sentent investis d’être leurs représentants auprès du gouvernement : « Il faut rétablir une relation de confiance entre l’exécutif et les élus locaux. C’est indispensable pour redresser notre pays. Le Sénat doit être un facilitateur, un pont, pour que confiance et respect, ce sont les mots que j’employais le 17 juillet dernier, nous permettent d’instaurer des relations apaisées, positives. ».

Mais la phrase la plus importante et la plus attendue du discours de Gérard Larcher, ce fut son attitude vis-à-vis de la réforme des institutions que voudrait faire Emmanuel Macron. Pour réussir une telle réforme, il faut l’accord du Sénat puis des trois cinquièmes des parlementaires, ou, dans le cas d’un référendum, de la majorité des suffrages exprimés.

Toujours dans son style consensuel, Gérard Larcher s’est bien gardé d’ouvrir les hostilités, au contraire, il a redit sa volonté de coopérer avec le gouvernement avec la meilleure bonne volonté, mais en imposant une condition, que le Sénat soit écouté : « En ce qui concerne la réforme constitutionnelle, qui est pour nous une responsabilité majeure, je vous proposerai d’en examiner le contenue sans parti pris ni arrière-pensées, mais, je le dis clairement, le Sénat comptera dans cette révision ! » (2 octobre 2017).

Lorsqu’il avait gagné la "primaire" sur l’ancien Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin, médiatiquement beaucoup plus connu, en 2008, il n’avait l’air de rien. Ministre secondaire (mais qui avait montré déjà ses talents de négociateur avec les syndicats), Gérard Larcher est hors du sérail politique habituel (il n’est pas énarque mais vétérinaire pour chevaux), et incarne à merveille, avec la corpulence tout sénatoriale, le bon sens rural et (en même temps) la finesse urbaine.

D’une fidélité à toute épreuve (notamment fidélité à François Fillon lors de l’élection présidentielle), il est sans doute l’interlocuteur le plus redoutable que Les Républicains pouvaient espérer imposer au Président Emmanuel Macron, tout en douceur mais avec une fermeté et une solidité politiques qui ont déjà étonné.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 octobre 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Résultat de l’élection du Président du Sénat le 2 octobre 2017.
Allocution du Président du Sénat du 2 octobre 2017.
Édouard Philippe.
La relance de l’Europe à la Sorbonne.
Gérard Larcher.
Élection du nouveau Président du Sénat (le 2 octobre 2017).
Résultats des élections sénatoriales du 24 septembre 2017.
Sénatoriales 2017 : état des lieux.
La XVe législature de la Ve République.
Les Langoliers.
Forza Francia.
La Ve République.
La campagne des élections législatives de juin 2017.
Élections sénatoriales du 28 septembre 2014.
Emmanuel Macron.
Jean-Pierre Bel.
Christian Poncelet.
René Monory.
Alain Poher.

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