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16 avril 2014 3 16 /04 /avril /2014 07:55

Après l’hommage national aux Invalides, la cérémonie religieuse à la mémoire de l’ancien Défenseur des droits a lieu à Toulouse ce mercredi 16 avril 2014.


yartiBaudis2014B03Dans la cour d’honneur des Invalides à Paris, le Président de la République François Hollande a rendu ce mardi 15 avril 2014 à 16h30 un hommage solennel de la République pour l’un des siens qui vient de disparaître, Dominique Baudis, premier Défenseur des droits depuis 2011, qui s’est éteint d’un cancer généralisé jeudi dernier.

Devant de très nombreuses personnes, simples citoyens ou personnalités éminentes de l’État, comme le Premier Ministre Manuel Valls, le Président du Sénat Jean-Pierre Bel, le Président de l’Assemblée Nationale Claude Bartolone, la plupart des ministres tels que Christiane Taubira, Aurélie Filippetti, Ségolène Neuville, de nombreux responsables de la majorité et de l’opposition tels que Jean-François Copé, Alain Juppé, François Fillon, Jean-Pierre Raffarin, François Bayrou, François Baroin, Jean-Paul Delevoye, Yves Jégo (le président par intérim de l’UDI), Jack Lang, Anne Hidalgo (la nouvelle maire de Paris), le chef de l’État a prononcé une allocution de quinze minutes pour retracer la vie de Dominique Baudis.

Comme l’expliquait Yves Jégo après la cérémonie d’une demi-heure, il est regrettable que la classe politique laisse ses arrière-pensées politiciennes au vestiaire seulement lors d’une disparition. Ce fut le cas aussi en 2010 lors de la disparition de Philippe Séguin.

Lorsque Dominique Baudis avait été nommé président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), en janvier 2001, François Hollande lui-même, en tant que premier secrétaire du Parti socialiste, avait contesté le choix de Jacques Chirac qu’il jugeait partial. Et ce mardi après-midi, le voici qui, ne cachant pas ces réticences (sans préciser d’où elles provenaient) reconnaissait clairement que Dominique Baudis, homme libre, avait toujours pris ses décisions en toute impartialité et en toute indépendance d’esprit, dans ses différentes fonctions nationales.

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C’est par ce thème de la liberté que François Hollande a insisté tout au long de sa biographie. Homme des médias, il démarra dans le journalisme en allant à Beyrouth en 1971 comme grand reporter. Il y resta jusqu’en 1976. Il filma les premiers soubresauts de la guerre civile en 1975, au point d’être blessé en octobre 1975, mais son courage lui avait cependant commandé de rester sur place encore quelques mois. Bien plus tard, sa nomination à la tête de l’Institut du monde arabe fut pour lui très précieuse car il avait gardé toute son attention pour le Proche-Orient.

À son retour du Liban, il présenta à 29 ans le journal télévisé de TF1, devenant ainsi l’une des vedettes très célèbres des médias. Malgré cette position enviable, il abandonna sa profession en 1983 pour se présenter à la mairie de Toulouse. Certes, son père Pierre avait été élu depuis 1971 mais il ne voulut pas être "le fils de", il avait une passion qu’il voulait mettre au service de Toulouse dont il dirigea la destinée de 1983 à 2001, élu et réélu trois fois, dès le premier tour.

François Hollande a cité trois réalisations majeures de Dominique Baudis à Toulouse : l’implantation du métro, la transformation des abattoirs en un centre culturel, le centre ville réservé aux piétons et il a fait de Toulouse la ville de l’Espace. Clin d’œil à Manuel Valls ? En tout cas, François Hollande a bien insisté sur la gestion raisonnable de Dominique Baudis, ayant fait de sa ville la moins endettée de France : « un gestionnaire avisé, scrupuleux, soucieux, et c’est un bon principe, de ne pas dépenser trop ».

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Le Président de la République a également abordé l’engagement politique de Dominique Baudis, se trompant légèrement sur ses toutes premières responsabilités au sein des Jeunes démocrates (et pas Jeunes démocrates sociaux) en 1971, ce qui lui a fait rencontrer François Bayrou démarrant une amitié de quarante ans : « C’est pour l’Europe qu’il s’était engagé très tôt dans la vie publique, discrètement, c’était sa méthode. ».

Mais il avait toujours refusé d’être ministre : « Dominique Baudis aurait pu faire une grande carrière politique nationale, européenne. Il en avait toutes les qualités. Il fut plusieurs fois sollicité pour entrer au gouvernement. Ici, les Premiers Ministres s’en souviennent. Mais son tempérament d’homme libre lui fit préférer Toulouse. ».

Ce n’était pourtant pas Toulouse, dont il a su aussi s’éloigner en 2001, mais surtout son besoin d’indépendance qui l’aurait sans doute mis mal à l’aise avec la solidarité gouvernementale.

Et cette indépendance, il l’a appliquée au CSA où il a poussé les chaînes de télévision à s’engager dans la télévision numérique, et en faisant cette petite révolution technologique, il a été le défenseur de la pluralité et de la gratuité, en d’autres termes, de la liberté et de la diversité d’expression.

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François Hollande, enfin, n’a pas manqué de malice envers son ancien Ministre de l’Intérieur qu’il a nommé à Matignon en rappelant que Dominique Baudis, comme Défenseur des droits, a su inaugurer cette nouvelle fonction avec force en faisant de cette institution un véritable avocat des plus faibles face aux administrations et au gouvernement. C’est grâce à lui qu’en 2012, il est interdit de placer des enfants dans les centres de rétention. Dominique Baudis a aussi bataillé contre le traitement que subissent les "Roms" (entre autres, ceci) et contre les contrôles d’identité au faciès.

Dominique Baudis a mis beaucoup d’énergie à défendre la dignité humaine, par conviction et humanisme, mais sans doute aussi parce qu’il a été victime, lui aussi, d’un traitement scandaleux et injuste, « accusé par des rumeurs ignobles » qui ont été démenties par la Justice. À cette occasion, il a été particulièrement maltraité par certains médias, en particulier un ancien journaliste du quotidien "Le Monde", et par une campagne très dure de "La Dépêche du Midi" dont le propriétaire n’est autre que Jean-Marie Baylet, président du PRG dont la ministre Sylvia Pinel est une ancienne collaboratrice très proche.

C’est en ce sens qu’en s’exprimant du côté de Dominique Baudis, François Hollande a presque montré de la schizophrénie, critiquant sa propre attitude en 2001, celle de son actuel Premier Ministre en 2012, ou encore celle de son désormais unique allié gouvernemental en 2003.

François Hollande se souvient très bien du journal de 20 heures sur TF1 du 18 mai 2003, le jour où Dominique Baudis faisait état des rumeurs contre lui et voulait les combattre, car il était, lui aussi, sur le plateau de télévision, invité au même journal. Il a vu l’ancien maire de Toulouse lutter et suer pour couper court cette infâme campagne de presse.

Dans mon précédent article, j’avais proposé une analogie entre Dominique Baudis et Philippe Séguin. Elle l’était jusque dans leur ambition d’atteindre le perchoir en avril 1993 : les deux hommes s’étaient présentés l’un contre l’autre pour la Présidence de l’Assemblée Nationale, l’un au nom de l’UDF, l’autre du RPR, et Dominique Baudis ayant recueilli moins de voix avait alors sportivement soutenu Philippe Séguin.

On pourrait aussi faire une analogie avec Maurice Faure, qui a disparu récemment, le 6 mars 2014, lui aussi avait eu un grand potentiel, « toutes les qualités » pour faire « une grande carrière nationale, européenne ».

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Le 15 avril 2014 sur LCP, le journaliste Denis Jeambar expliquait que Dominique Baudis a toujours fait des choix tranchés dans sa vie, passage du journalisme à la politique, de la politique à des postes où il défendait avant tout la dignité humaine. En somme, il avait choisi sa vie complètement.

Le 10 avril 2014 sur iTélé, le journaliste Joseph Macé-Scaron, qui connaissait bien Dominique Baudis pour avoir eu le même engagement politique dans sa jeunesse, le décrivait comme l’aurait fait un de ses philosophes fétiches, Étienne Borne, à savoir qu’il était un modéré fermement.

Des choix tranchés, une modération ferme, il était cela, Dominique Baudis, centriste et passionnément engagé pour l’Europe dont ce fut le seul combat national en 1994 (Jean-Pierre Raffarin en était son directeur de campagne) et son dernier combat électoral, en 2009, avec des scores enviables.

Que les principales personnalités de l’actuelle majorité lui rendent hommage aujourd’hui pourrait sans doute être sa dernière fierté après l’isolement qu’il a subi durant sa dure épreuve d’il y a une dizaine d’années, et après une lutte acharnée contre la maladie qu’il a menée de façon très discrète depuis des mois.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 avril 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Dominique Baudis, homme localement d'État (10 avril 2014).
Dominique Baudis, bientôt premier Défenseur des Droits (4 juin 2011).
Dominique Baudis, ex-jeune loup de la politique française (15 juin 2011).
La rumeur dans le milieu politique.
Les Rénovateurs (1).
Les Rénovateurs (2).
La famille centriste.
François Bayrou.
Jean-Louis Borloo.
Philippe Séguin.
Bernard Stasi.

yartiBaudis2014B08


http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/consensus-republicain-autour-de-150758


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8 avril 2014 2 08 /04 /avril /2014 00:35

Né le 14 février 1919 au Vietnam, Philippe Dechartre fit ses études au lycée Louis-le-Grand puis à la faculté de droit de Paris. Il s'engagea dans la Résistance et a été nommé délégué général des prisonniers et déportés de guerre en 1944 auprès du gouvernement provisoire. Proche des radicaux, il a voulu créer une aile gauche au gaullisme en initiant quelques mouvements gaullistes. Ce fut à ce titre qu'il fut nommé Secrétaire d'État dans trois gouvernements : à l'Équipement et au Logement du 31 mai 1968 au 20 juin 1969 puis au Travail et à l'Emploi du 20 juin 1969 au 15 mai 1972. Il fut élu député de Charente-Maritime en juin 1968. Il avait soutenu François Mitterrand en 1981. Doyen du Conseil Économique et Social dont il fut membre de 1994 à 2010, il s'est éteint à l'hôpital Georges-Pompidou à Paris le lundi 7 avril 2014 à l'âge de 95 ans.

SR



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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 07:29

Archétype du haut fonctionnaire au service de l’État et de la France, défenseur d’une certaine idée du gaullisme, il est devenu, par un concours de circonstances, le dépositaire d’informations secrètes sur le supposé suicide de son ami Robert Boulin. Première partie.


yartiCharbonnel02Avec Jean Charbonnel s’éteint probablement le dernier espoir pour faire la lumière sur la mystérieuse mort de Robert Boulin le 29 octobre 1979. En effet, Jean Charbonnel vient de disparaître à 86 ans ce jeudi 20 février 2014 à Paris. Il fut avant tout un gaulliste loyal, dit de gauche, qui a eu écho de certaines révélations.


Des débuts prometteurs

Né le 22 avril 1927, l’enfance à Fontainebleau, descendant d’une famille nantaise qui a été exterminée pendant la Révolution en 1793 sauf un garçon qui s’est réfugié à Tulle, Jean Charbonnel a été ce qu’on peut appeler un très brillant étudiant. Élève du Lycée Henri-IV puis du Lycée Louis-le-Grand, puis de l’École normale, il fut reçu agrégé d’histoire et entra à l’ENA à l’âge de 26 ans, ce qui lui permit par la suite d’être conseiller référendaire à la Cour des Comptes en 1962. Il aurait pu intégrer l’Inspection des Finances, mais la Cour des Comptes lui permettait d’avoir un peu plus de temps par ailleurs, pour se consacrer à d’autres activités, d’historien par exemple.

Avant d’avoir eu l’idée d’entrer à l’ENA, il avait commencé une thèse sur "le diocèse de Paris du Concordat à la Commune", encouragé par René Rémond, mais cela l’a ennuyé au bout de deux ans. Parmi ses camarades à Louis-le-Grand et l’ENA, celui qui allait devenir le Ministre des Affaires étrangères dans la première cohabitation, Jean-Bernard Raimond. Robert Poujade (futur ministre) était également un de ses camarades, et comme lui, très proche de Jacques Chaban-Delmas lorsque ce dernier fut à Matignon.


Le traumatisme de 1940

Jean Charbonnel fut traumatisé par la Débâcle en 1940. Il avait 13 ans, n’avait plus ses parents, a vu la France s’effondrer, un camarade de lycée tué à 15 mètres de lui, deux de ses meilleurs amis pendus à Tulle en été 1944 : « On finit par me dire que d’une certaine manière, je n’en suis pas sorti. Je ne veux pas outrer la comparaison, mais lorsque Barrès dit qu’il n’a jamais pu oublier l’arrivée de l’infanterie prussienne à Charmes, moi, je ne peux pas avoir oublié le premier uniforme vert que j’ai vu lorsque je suis revenu, après septembre 1940, la défaite et la suite. ».


Une double appartenance politique

Le maître de khâgne de Jean Charbonnel fut le philosophe Étienne Borne : « En 1946, j’étais parfaitement à l’aise au Mouvement républicain populaire (MRP), parce que j’étais à la fois démocrate et catholique pratiquant. J’étais, en outre, poussé dans ce sens par mon maître de khâgne, Étienne Borne, qui a eu une très forte influence sur toute une génération et qui m’avait encouragé dans ce choix. ».

Un des professeurs de l’École normale proposa à Jean Charbonnel d’aller discuter avec son ami Georges Bidault en 1947, qui lui dit : « Mon cher ami, je suis très heureux de votre visite parce que je vais vous dire ce qui m’est arrivé. Comme vous, après l’agrégation d’histoire, j’ai voulu faire une grande thèse sur les gabelles sous l’Ancien régime, un sujet important ; j’ai été aux Archives et j’ai demandé qu’on me rassemble quelques documents que j’aurais à consulter. Ca a rempli une pièce ! Quand j’ai vu ça, j’ai pris ma canne et mon chapeau et je suis allé fonder le MRP ! ».

Démocrate-chrétien donc, à l’instar de Maurice Schumann, Louis Terrenoire et d’Edmond Michelet, Jean Charbonnel fut attiré par l’action du Général De Gaulle en faveur de la France, qu’il voyait en sauveur. Lorsqu’il a dû choisir, il quitta le MRP en 1947 pour rejoindre le RPF puis, après 1958, des mouvements de gaullistes de gauche comme l’UDT, puis plus classiquement l’UDR et le RPR. Entre 1959 et 1962, il travailla comme conseiller technique au cabinet de Bernard Chenot, Ministre de la Santé publique, puis Ministre de la Justice, avant de s’engager dans la vie politique : « Bernard Chenot : c’est ce grand juriste [qui devint par la suite Vice-Président du Conseil d’État] qui m’a vraiment appris ce qu’est l’État, c’est-à-dire le sens de l’intérêt général. ».

Il avait été recruté par le ministre Jacques Soustelle (également normalien) qui cherchait un auditeur à la Cour des Comptes qui fût gaulliste pour la création d’un département au Sahara. De cette première mission en Algérie en fin 1958, Jean Charbonnel comprit vite que l’Algérie ne pourrait pas rester française, et s’est battu résolument contre l’OAS : « J’avais reçu ma condamnation à mort, avec le numéro de la cellule où je serais enfermé en attendant d’être exécuté… J’ai été victime d’un attentat qui a échoué. Moi-même, je me suis battu pendant six mois en apportant des aides aux équipes qui se battaient sur le terrain et qui eurent beaucoup de mort. Ca a donc été une vraie guerre civile. (…) Dans ce combat, j’ai connu Sanguinetti qui n’hésitait pas à utiliser les services de truands. On a employé des truands ! ».

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Jean Charbonnel, à la fin de sa vie (janvier 2012), savait être franc en reparlant de cette période entre 1958 et 1962. De Gaulle lui avait permis la double appartenance gaulliste et démocrate-chrétienne, ce qu’il fit donc en rejoignant à la fois l’UNR et le parti formé par Georges Bidault, jusqu’au choix de l’Algérie française de Georges Bidault qu’il ne pouvait alors plus suivre : « Cela a d’ailleurs été dramatique parce que c’est un homme que j’aimais beaucoup, le seul homme qui ne dormait plus après Diên Biên Phu, parce qu’il était conscient de ses responsabilités. Je pense au contraire à René Pleven, dont j’ai été le collègue au gouvernement (qui était lui-même très proche de la démocratie chrétienne dont il avait seulement rejeté l’aspect clérical) : jamais Pleven n’a été très perturbé par les suites de ses politiques en Indochine et en Europe ! Je fais cette comparaison simplement, c’est une réflexion personnelle. ».


L’action politique

Jean Charbonnel fut élu pour la première fois à l’Assemblée Nationale en mars 1962 comme député de Corrèze, dans une terre de mission, et son parcours électoral de parlementaire fut très chaotique, perdant en mars 1967 sa circonscription (face à Robert Dumas, l’avocat et ami de François Mitterrand), la reconquérant en juin 1968 et en mars 1973, la reperdant en mars 1978, et en juin 1981, la reprenant en mars 1986 (à la proportionnelle) et en juin 1988, puis, en se faisant de nouveau battre en mars 1993 (face à un candidat RPR) et en juin 1997. Il présida la commission des finances de l’Assemblée Nationale du 6 avril 1971 au 5 avril 1972.

Jean Charbonnel fut appelé deux fois au gouvernement, d’abord dans le troisième gouvernement de Georges Pompidou comme Secrétaire d’État chargé de la Coopération du 8 janvier 1966 au 1er avril 1967 (Il y avait un second Secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Jean de Broglie ; Georges Pompidou lui avait laissé le choix entre la Coopération, travaillant avec Jacques Foccart et Maurice Couve de Murville, et le Commerce extérieur, travaillant avec Michel Debré), puis dans les deux premiers gouvernements de Pierre Messmer comme Ministre du Développement industriel et scientifique du 6 juillet 1972 au 27 février 1974, fonctions qu’occupa par la suite Jean-Pierre Chevènement entre 1981 et 1983.

La réunion de trois ministères (en fait), l’Industrie, l’Énergie et la Recherche, fut essentielle pour l’avenir technologique de la France : « Je crois que ce qui a été majeur, c’était la réunion de ces trois entités. J’ai écrit que c’est elle qui a permis à la fois Ariane et le plan électronucléaire parce qu’il y avait eu ainsi un contact entre les scientifiques et les ingénieurs, les normaliens et les polytechniciens… » et Georges Pompidou l’avait rassuré sur son profil : « D’abord, les historiens, ça passe avant tout, sauf les philosophes. Eh bien, c’est précisément pour ça que je vous ai nommé, parce qu’il faut un littéraire pour faire obéir tous ces scientifiques. ».

L’origine de la réunion des trois ministères ne provenait pourtant pas d’une réflexion intellectuelle très poussée : « Il s’agissait de donner un lot de consolation à un homme que Pompidou aimait beaucoup, son ancien directeur de cabinet François-Xavier Ortoli, qu’il fallait faire partir de la rue de Rivoli pour permettre à Valéry Giscard d’Estaing de retrouver le sacro-saint Ministère des Finances, comme prix de son ralliement à la candidature présidentielle de Pompidou. On a donc constitué ce ministère qui était très dur, même si Jean-Marcel Jeanneney avait déjà fait du bon travail à l’Industrie dans le cabinet Debré. Jean-Marcel Jeanneney était, vous le savez, un esprit de première qualité. ».

Localement, il fut conseiller général à Brive-la-Gaillarde de 1964 à 1988 et il fut élu maire de Brive-la-Gaillarde en fin 1966 (sur une annulation) et fut réélu jusqu’en juin 1995 où il faut battu par un candidat RPR (comme aux législatives de 1993). Brive était la ville d’Edmond Michelet, lui aussi démocrate-chrétien et gaulliste, personnalité qui a fait l’objet d’une biographie en 1987 (éd. Beauchesne) parmi les neuf livres de Jean Charbonnel. À partir de 1988, il y avait limitation à deux mandats, Jean Charbonnel abandonna le conseil général. Pour ses mandats locaux, il s’y consacrait trois jours par semaine : « Toutes les fins de semaines, et je voyageais concomitamment avec un certain François Hollande qui allait à Tulle. Il n’était pas encore maire, il l’est devenu par la suite, mais il était déjà député. On bavardait… ».


Une certaine idée du gaullisme

Son positionnement politique (gaulliste de gauche) le mit de plus en plus mal à l’aise dans le mouvement gaulliste (dont il avait pris part à la direction entre 1968 et 1971 comme secrétaire général adjoint de l’UDR), surtout à partir de la conquête de l’appareil gaulliste en décembre 1974 par Jacques Chirac, député comme lui de la Corrèze.

Il a compris à partir de 1973 que la maladie de Georges Pompidou l’a empêché de maintenir au sein du mouvement gaulliste de hommes de progrès (en juillet 1972, Georges Pompidou avait tenu à saluer au premier conseil des ministres du nouveau gouvernement les hommes de progrès en le citant ainsi que Georges Gorse et Edgar Faure). Un an après le départ de Jacques Chaban-Delmas de Matignon, la droite avait réussi à s’emparer de l’appareil gaulliste, mais Michel Debré avait conseillé à Jean Charbonnel de rester au gouvernement : « Restez, pour qu’il y ait au moins un gaulliste dans ce gouvernement ! ».

La droitisation du gaullisme dans les années 1970 a beaucoup réduit le gaullisme selon lui : « Pour moi, le gaullisme, c’est à la fois une histoire, une synthèse et une méthode. Ces trois éléments doivent être réunis, et c’est ce qui fait que je me suis éloigné de Jacques Chirac et ai exprimé des réserves à l’égard de Nicolas Sarkozy qui ne les ont pas gardés. ». Et d’ajouter : « Nathalie Kosciusko-Morizet affirmait l’autre jour : "Le gaullisme, c’est la droite." Cela n’a aucun sens pour moi. En réalité, il y a des deux traditions dans les sources du gaullisme, et il faut tenir compte des deux, il faut garder les deux bouts de la chaîne. Je suis, pour ma part, plutôt vu comme un homme de gauche, mais, en fait, je suis plutôt démocrate-chrétien du centre gauche qui n’accepte pas la droitisation de ce que fut le gaullisme politique. ».

Cette conception du gaullisme allait à l’encontre de la thèse des trois droites développée par René Rémond (son maître) pour qui le gaullisme s’apparenterait au bonapartisme. Jean Charbonnel se sentait démocrate-chrétien porté vers le gaullisme tandis que René Rémond était démocrate-chrétien porté vers le centre de Jean Lecanuet. Jean Charbonnel s’opposait à réduire le gaullisme sur de la gestuelle gaullienne (comme Dominique de Villepin) ou à une pratique bonapartiste (comme le soutenait Philippe Séguin). Enfin, pour Jean Charbonnel, le gaullisme n’est absolument pas ni souverainiste, ni nationaliste, mais patriotique.

Dans l’article suivant, j’évoquerai plus particulièrement l’affaire Boulin.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 février 2014)
http://www.rakotoarison.eu

La plupart des citations de Jean Charbonnel datent de janvier 2012 et proviennent de l’article "Entretien avec Jean Charbonnel" par Anne Dulphy et Christine Manigand, "Histoire et Politique, culture, société", n°17 de mai-août 2012.


Pour aller plus loin :
De Gaulle.
Le gaullisme politique.
Edmond Michelet.
Georges Pompidou.
Pierre Messmer.
Robert Boulin.
Jacques Chaban-Delmas.
Valéry Giscard d’Estaing.
Jacques Chirac.
Edgar Faure.
Jean Lecanuet.
Étienne Borne.
Jean Foyer.
Michel Debré.
Jean-Marcel Jeanneney.
Olivier Guichard.
Alain Peyrefitte.
Roger Galley.

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http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jean-charbonnel-1927-2014-148390




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20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 06:30

« On ne se méfie jamais assez de son passé. » ("Nouvel Ouest", mars 2000).
Première partie.


yartiGuichardOlivier01Il y a exactement dix ans, le 20 janvier 2004, disparaissait à l’âge de 83 ans l’une des figures historiques les plus marquantes du gaullisme, Olivier Guichard, ancien proche collaborateur du Général, plusieurs fois ministre et même, plusieurs fois "premier-ministrable".

J’avais eu l’occasion en fin août 1996 de le rencontrer à La Baule, en compagnie de José Rossi, quelques jours après une tentative d’assassinat contre ce dernier (le 21 août 1996). L’homme était impressionnant, de grande taille, posé, calme.

Il faisait partie des "barons du gaullisme", expression originellement attribuée pour désigner Michel Debré, Jacques Chaban-Delmas, Roger Frey, Jacques Foccart et Olivier Guichard ; il était même "baron" réellement, titre obtenu par l’un de ses ascendants sous le Premier Empire. Les barons sont au gaullisme ce que les éléphants sont au socialisme, c’est-à-dire des sortes de leaders politiques dont l’autorité morale est plus grande que celle des simples élus.

À la mort d’Olivier Guichard, le Président Jacques Chirac avait salué en lui « l’un des plus éminents serviteurs [de la France], un homme de fidélité, de conviction, d’engagement, (…) un pionner de la régionalisation et un avocat de la première heure de l’aménagement du territoire », hommage rendu également par le Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin pour la « grande figure du régionalisme à la française ».

Dans cet article, je citerai quelques extraits des très précieux "Cahiers secrets de la Ve République" de Michèle Cotta qui constituent une base historique de référence pour une quarantaine d’années de la vie politique française.


Très proche collaborateur du Général

Né le 27 juillet 1920 à Néac (en Gironde), Olivier Guichard n’a pas participé à la guerre si ce n’est pour la continuer après la Libération (il s’est engagé dans l’armée pour poursuivre jusqu’en Allemagne). Son père Louis Guichard était le directeur de cabinet de l’amiral François Darlan entre février 1941 et avril 1942, lorsque ce dernier était chef du gouvernement de Vichy.

Diplômé entre autres de ce qui est devenu Science Po, il se mis très rapidement au service du Général De Gaulle, qui l’a désigné chargé de mission au RPF (Rassemblement du peuple français) de 1947 à 1951 puis chef de cabinet de De Gaulle de 1951 à 1958.

Lorsque De Gaulle fut de retour au pouvoir, à Matignon, de juin 1958 à janvier 1959, Olivier Guichard a été son directeur adjoint du cabinet (le directeur du cabinet était Georges Pompidou). Il fut donc parmi les conseillers les plus proches de De Gaulle, nommé préfet hors classe en 1958 pour l’occasion.

Jusqu’en 1967, Olivier Guichard était un conseiller assez peu présent sur la scène publique, n’ayant qu’un simple mandat de conseiller municipal de Néac (1945 à 1962) puis de maire de Néac (1962 à 1971).

Après un court passage comme conseiller technique au Secrétariat Général de l’Élysée (1959 à 1960), Olivier Guichard a occupé entre 1960 et 1967 diverses responsabilités dont la plus importante fut sans doute la Délégation à l’Aménagement du territoire et à l’Action régionale (Datar) qu’il a mise en place de 1963 à 1967, sujet qu’il le propulsa ensuite vers plusieurs responsabilités ministérielles. Par ailleurs, il s’est occupé également de l’ORTF (administrateur de 1964 à 1967), de la mise en valeur des richesses du sous-sol algérien (1962 à 1967), etc.


Ministre et élu "classique"

La carrière nationale d’Olivier Guichard n’a démarré que le 12 mars 1967 où il fut élu député de Loire-Atlantique. Il le resta sans discontinuité (sauf lorsqu’il était ministre) pendant trente années, jusqu’à la dissolution du 21 avril 1997.

À partir de 1967, il s’est transformé d’un conseiller obscur à une personnalité politique très visible sur la scène nationale, occupant à la fois des mandats nationaux et des mandats locaux, véritable seigneur régional des Pays de la Loire dont il présida le conseil régional pendant près d’un quart de siècle de 1974 à 1998 (son successeur fut François Fillon) et maire de La Baule de 1971 à 1995 (il fut également conseiller général de Guérande de 1970 à 1982, à l’époque, il n’y avait aucune loi contre le cumul des mandats).

yartiGuichardOlivier02

À peine élu à l’Assemblée Nationale, Olivier Guichard intégra directement le 4e gouvernement de Georges Pompidou comme Ministre de l’Industrie du 7 avril 1967 au 31 mai 1968. Il entama alors une assez longue carrière ministérielle (pendant plus de sept ans) sous trois Présidents de la République en restant une autorité politique très importante du gaullisme "historique" (même s’il n’a pas participé à l’aventure londonienne, au même titre que Georges Pompidou ou Maurice Couve de Murville).

Le 26 novembre 1967, Michèle Cotta décrivit dans ses "Cahiers secrets" les assises gaullistes à Lille où l’UNR (Union pour la nouvelle République) s’est transformée en UDR (Union des démocrates pour la Ve République) : « C’est curieux, une grand messe du parti gaulliste. Il y a les grands prêtres, comme Michel Debré. Le chantre : André Malraux. Les gaullistes historiques, qui n’aiment pas Pompidou [alors Premier Ministre]. Les barons du gaullisme, comme Olivier Guichard ou Roger Frey, qui au contraire se "pompidolisent" à toute allure. Les pompidoliens, tout court, comme Jacques Chirac, le jeune loup qui a fait son entrée au gouvernement juste après avoir gagné son siège de député en Corrèze. Tous sont applaudis, tous applaudissent. Il faut du temps pour comprendre ce qui s’y passe en réalité. ».

Olivier Guichard fut nommé Ministre délégué chargé du Plan et de l’Aménagement du territoire du 31 mai 1968 au 21 juin 1969. C’est à ce titre qu’il prépara, aux côtés de son collègue Jean-Marcel Jeanneney, le projet de référendum du 27 avril 1969 sur la régionalisation et la réforme du Sénat.


Le référendum de 1969

Michèle Cotta a narré dans ses Cahiers ce qu’Olivier Guichard lui a dit en novembre 1978 de ce référendum : « [Olivier Guichard] me répond qu’il a été écarté du dossier référendaire au début de janvier [1969]. D’un référendum, oui, il avait été question en mai-juin 1968. Guichard y était à ce moment-là très hostile (…). » et Olivier Guichard de témoigner auprès d’elle : « Aucun rapport avec la fabrication du texte de 1969, qui a été longue et mal fait, me dit-il. On nous avait installés, Jeanneney et moi, au 80 rue de Lille, l’un sur l’autre, Jeanneney au premier étage et moi au rez-de-chaussée. Ça ne pouvait pas marcher. Nous avons travaillé ensemble jusqu’en décembre [1968], tant bien que mal. Dès le début, Couve [de Murville, alors Premier Ministre], lui, a trouvé que c’était une mauvaise idée. Il a préféré s’en désintéresser. Très vite, le dossier de la régionalisation et le texte référendaire sont devenus notre affaire à tous les deux. Mais ce système de duo a agacé le Général. Fin décembre, j’ai baissé les bras. (…) Jeanneney était seul maître d’œuvre et il a fait de ce texte une sorte de monstre à partir du début de l’année 1969. ».

Olivier Guichard appréciait très peu le Premier Ministre Maurice Couve de Murville, gestionnaire médiocre selon lui et incapable d’avoir dissuadé De Gaulle de faire son référendum en mai 1968. Malgré la prise de distance entre Georges Pompidou et De Gaulle en été 1968, Olivier Guichard a toujours cru en Pompidou comme seul héritier possible à De Gaulle, maugréant contre Valéry Giscard d’Estaing, trop pressé pour sa carrière et dont il a imputé l’échec du référendum : « Il se disait que, tant que le Général serait là, lui, Giscard, ne pourrait jouer aucun rôle ! ».

Après l’élection du Président Georges Pompidou, Olivier Guichard fut Ministre de l’Éducation nationale du 22 juin 1969 au 5 juillet 1972 dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, succédant au pétillant Edgar Faure. Il participa notamment à la création de l’UTC (Université de Technologie de Compiègne).


Pour Chaban-Delmas

En 1972, Olivier Guichard faisait partie des personnalités gaullistes susceptibles d’être nommées Premier Ministre par Georges Pompidou. Finalement, c’est un autre fidèle de De Gaulle, Pierre Messmer, qui alla à Matignon. Lorsqu’il était à Matignon, Georges Pompidou n’appréciait pas beaucoup Pierre Messmer, alors Ministre des Armées, car il le court-circuitait régulièrement avec De Gaulle. Mais il savait qu’il pouvait compter sur sa loyauté.

Dans les gouvernements de Pierre Messmer, Olivier Guichard reprit le Ministère de l’Aménagement du territoire du 6 juillet 1972 au 27 mai 1974 avec quelques variations dans ses attributions au fil des mois, Logement, Tourisme, Équipement, Transports (avec le titre de Ministre d’État dans le dernier gouvernement Messmer). C’était l’époque pompidolienne de la fin des Trente Glorieuses, qui misait sur le tout automobile dans les centres ville, construction du boulevard périphérique, de nombreuses autoroutes à structure étoilée sur le territoire, et aussi la constriction de la zone chimique de Fos-sur-mer.

À la mort de Georges Pompidou, par fidélité gaulliste, Olivier Guichard, comme la plupart des autres "barons" gaullistes, a soutenu activement la candidature de son ami Jacques Chaban-Delmas à l’élection présidentielle de 1974 tandis qu’un quarantaine de députés dissidents de l’UDR, menés par Jacques Chirac, s’étaient rangés du côté de Valéry Giscard d’Estaing. Olivier Guichard aurait été le plus probablement nommé à Matignon si Jacques Chaban-Delmas avait été élu.

Mais ce ne fut pas le cas. Valéry Giscard d’Estaing gagna l’Élysée et le 27 mai 1974, il nomma Jacques Chirac à Matignon. Le 14 décembre 1974, Jacques Chirac réussit même à "s’emparer" du parti gaulliste contre les barons, succédant à Alexandre Sanguinetti (1913-1980), pour le transmuter deux ans plus tard le RPR, parti purement chiraquien.

Dans un prochain article, j’évoquerai le retournement légitimiste d’Olivier Guichard en faveur du pouvoir giscardien.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 janvier 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les héritiers du gaullisme.
"Cahiers secrets de la Ve République" par Michèle Cotta (éd. Fayard).
Charles De Gaulle.
Michel Debré.
Georges Pompidou.
Alain Poher.
Jacques Chaban-Delmas.
Pierre Messmer.
Valéry Giscard d’Estaing.
Jacques Chirac.
Raymond Barre.
Alain Peyrefitte.
Jean Lecanuet.
Edgar Faure.
Roger Galley.
Jean-Marcel Jeanneney.
Jean Foyer.
Robert Boulin.
François Fillon.

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http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/olivier-guichard-1920-2004-le-146593

 

 

 

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5 décembre 2013 4 05 /12 /décembre /2013 22:52

Il y a peu de personnes au monde qui puissent rassembler un tel consensus autour de son action en faveur de la paix et de la liberté pour tous. « La mort est un désastre effroyable, quels qu’en soit la cause ou l’âge du défunt. » (3 août 1969).


yartiMandelaB01C’est un vieillard qui s’amusait à dire, le 27 janvier 2011 à Johannesburg : « Je ne suis pas malade, je suis vieux ! ». Dans la soirée de ce jeudi 5 décembre 2013, le Président sud-africain Jacob Zuma a annoncé sa disparition à l'âge de 95 ans.

Étonnante destinée que celle de Nelson Mandela, Président de la République d’Afrique du Sud du 10 mai 1994 au 17 juin 1999, après avoir passé près de vingt-sept ans en prison. Au-delà de ses brillantes qualités intellectuelles et de son talent pour mobiliser tout un peuple, Nelson Mandela a eu la clairvoyance de comprendre que dans tous les cas, il faudrait que toutes les communautés pussent vivre ensemble, libres et en paix, en Afrique du Sud, y compris les oppresseurs.

Vétéran des acteurs majeurs du XXe siècle, il fut également un sage, ne s’accrochant pas au pouvoir, préférant utiliser son aura de Prix Nobel de la Paix pour faire avancer des causes justes. Il le disait d’ailleurs clairement le 10 mai 1999 : « Je ne veux pas atteindre l’âge de 100 ans et devoir encore chercher une solution à un problème international complexe. ».

Tout au long de sa longue existence, Nelson Mandela a fait preuve d’une ténacité phénoménale ainsi que d’un courage physique et moral très fort pour mener sa lutte contre l’apartheid.


De la lutte armée…

Il n’était pas question de négocier une solution personnelle qui lui aurait assuré une vie tranquille et protégée mais d’être inflexible sur l’aspect collectif de son combat, au point d’accepter le principe de la lutte armée : « Au début du mois d’avril 1961, après une longue et angoissante évaluation de la situation en Afrique du Sud, avec d’autres collègues, nous en sommes venus à la conclusion que, puisque la violence était inévitable, il était irréaliste et vain de continuer à prêcher la paix et la non-violence alors que le gouvernement répondait par la force à nos demandes pacifiques. » (20 avril 1964).


…à la réconciliation

Pourtant, après un procès où il était persuadé qu’il serait condamné à mort, il a réussi à dépasser les sentiments de vengeance et de haine en se faisant le défenseur inlassable de la réconciliation nationale.

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Dans son discours d’investiture présidentielle, il l’a expliqué très simplement : « L’heure est venue de refermer les plaies. L’heure est venue de créer des ponts au-dessus du fossé qui nous séparait. L’heure est venue de construire. » (10 mai 1994). Il précisait le 23 juillet 1994 : « C’est une façon concrète d’oublier le passé et de construire le pays. » en insistant le 18 septembre 1994 sur son aspect moral : « En fin de compte, la réconciliation est un processus spirituel qui requiert autre chose qu’un simple cadre légal. Il faut qu’elle ait lieu dans le cœur et dans l’esprit des individus. ».


Conflit israélo-palestinien

La réconciliation, c’est aussi une nécessité pour résoudre les autres conflits dans le monde. Nelson Mandela n’a pas hésité à mettre tout son crédit international pour œuvrer pour la paix dans le conflit entre les Israéliens et les Palestiniens, et parfois avant même d’avoir été élu.

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Le 21 août 1993, il dressait une symétrie dans son positionnement : « Notre mouvement reconnaît la légitimité du nationalisme palestinien, de même que nous reconnaissons la légitimité du sionisme en tant que nationalisme juif. Nous insistons sur le droit qu’a l’État d’Israël d’exister avec des frontières sûres et soutenons avec la même vigueur le droit des Palestiniens à l’autodétermination. ».

En novembre 2003, il s’est adressé à tous les peuples de la région en les interpellant : « Vous, peuples d’Israël et de Palestine, devez maintenant donner l’exemple à vos dirigeants en faisant en sorte que vos sociétés dépassent la haine et la peur ; il est de votre responsabilité de reconnaître la coexistence pacifique d’un État palestinien souverain et d’un État israélien à l’abri des menaces terroristes. ».


Paix

Défenseur de la paix et de la concorde entre les êtres humains, Nelson Mandela ne voulait cependant pas concevoir la paix comme une simple "non guerre" : « La paix n’est pas seulement l’absence de conflit ; la paix consiste à créer un environnement où les hommes peuvent s’épanouir, sans distinction de race, de couleur, de croyance, de religion, de sexe, de caste ou de tout autre marqueur de différence sociale. » (New Delhi, 31 janvier 2004). Il avait rappelé aussi une évidence, dans un voyage en Tanzanie : « Il n’y a pas meilleure arme que la paix pour le développement. » (17 novembre 1998).

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Pardon

Au-delà de la réconciliation, Nelson Mandela a prôné toute sa vie le pardon, ce qui est sans doute l’acte le plus compliqué pour les victimes. Le 9 mars 1993, il racontait ceci : « Je travaille aujourd’hui avec les gens qui m’ont jeté en prison, qui ont persécuté ma femme, chassé mes enfants d’une école à l’autre… Et je fais partie de ceux qui disent : "Oublions le passé, et pensons au présent". ».

Il avait d’ailleurs donné le 10 février 2000 un argument imparable pour pardonner : « Chez les gens qui se sont retrouvés en prison, alors qu’ils essayaient de transformer la société, le pardon est naturel. Ils n’ont pas de temps à perdre à se venger. ».

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Ce n’était d’ailleurs pas sans rapport avec une inquiétude à propos de la situation en Europe : « La montée apparente de l’extrême droite intolérante et xénophobe en Europe occidentale n’envoie pas de signaux encourageants. Il semblerait que nous n’ayons pas réussi à débarrasser le monde de la peur. » (8 juin 2002).


Dernier héros du XXe siècle

Nelson Mandela a été l’un des derniers grands héros de la fin du XXe siècle. Sans entrer dans la polémique, il est loin des Che Guevara, Hugo Chavez et même (dans une moindre mesure parce que l’homme était un grand humaniste) Stéphane Hessel qui, eux, n’ont pas fait avancer le monde.

Nelson Mandela, lui, si, il a fait avancer le monde, à l’instar de Gandhi ou de Jean-Paul II, par cette extraordinaire force intérieure, qu’il avait et qu’il avait su transmettre, qui lui a permis de tenir aussi longtemps en prison et par ce principe essentiel du pardon, qui lui a permis d’instaurer une paix (durable) en Afrique du Sud.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (5 décembre 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pardonner, ce n’est pas facile.
L’Afrique du Sud de Nelson Mandela.
L’Afrique du Sud de Thabo Mbeki.
L’Afrique du Sud de Jacob Zuma.

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http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/nelson-mandela-l-apotre-de-la-133321




 

 

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15 septembre 2013 7 15 /09 /septembre /2013 23:51

Généticien, statisticien, philosophe, humaniste, il s’était réveillé haut fonctionnaire conformiste et indifférent, et avait voulu compenser par de nombreuses actions militantes malgré son grand âge. Qu’on apprécie ou pas ses idées, sa bonhomie, son image récurrente dans les médias, il a apporté sa pierre à la vulgarisation scientifique et à une certaine idée de penser avant tout à l’humain, en respectant la dignité de tous, même des plus démunis.


yartiJacquardA01Le professeur Albert Jacquard s’est éteint à Paris, à son domicile du sixième arrondissement, dans la soirée du mercredi 11 septembre 2013 des suites d’une grave maladie (une forme de leucémie). Sa disparition m’a beaucoup attristé. Je n’avais pas partagé beaucoup de ses idées politiques, c’est vrai, mais j’avais eu l’occasion d’apprécier l’homme qu’il avait été, sa gentillesse, sa sympathique bienveillance, son épaisseur intellectuelle, sa modestie et surtout, son humanisme qui manque énormément lors des prises de décision dans ce monde sans complaisance.


Une conférence parmi d’autres

J’étais venu à sa rencontre dans une salle municipale au Haut du Lièvre, à Nancy, au début des années 1990. C’est un quartier "chaud", sur les hauteurs de l’agglomération, récent, composé de grands immeubles et d’une réputation déplorable. J’imagine qu’Albert Jacquard avait justement tenu à faire sa conférence dans ces lieux, loin d’un grand amphi universitaire au centre ville (comme l’avait fait avec quelques semaines de décalage le professeur académicien Jean Bernard, dans la salle d’honneur de la Faculté de médecine de Nancy).

La salle était remplie, silencieuse, attentive, et buvait les paroles du plaisant savant barbu. Son discours était clair, net, simple sans être simplificateur. De la grande densité intellectuelle, des analogies intéressantes, originales, entre les organisations sociales et l’organisation des cellules vivantes. Pourtant, mélanger sociologie et biologie est souvent casse-cou, d’un point de vue philosophique. Lui avait des idées parfaitement claires, un raisonnement qu’il savait appuyer sur ses observations, une exigence d’exactitude. Et avant tout, une personnalité très accessible, généreuse, passionnée, éveillée.


D’abord un haut fonctionnaire insouciant des tragédies de son temps

Si sa notoriété auprès du grand public, il l’a due essentiellement à son combat pour le logement, aux côtés de l’Abbé Pierre, du professeur Léon Schwartzenberg et de Mgr Jacques Gaillot, Albert Jacquard était avant tout un biologiste reconnu depuis une quarantaine d’années par la communauté scientifique internationale.

Mais, au contraire de nombreux scientifiques réputés, il n’a commencé sa carrière de "savant" que très tardivement, après l’âge de 40 ans. Né le 23 décembre 1925 à Lyon, Albert Jacquard a commencé son existence par de brillantes études (classes préparatoires au lycée Sainte-Geneviève à Versailles, Polytechnique, et le non moins prestigieux Institut de Statistiques de Paris-VI Pierre-et-Marie-Curie, l’une des quinze premières grandes écoles françaises où enseigna notamment Maurice Allais et où étudia …Dominique Strauss-Kahn).

Cela l’a conduit à une carrière assez classique de haut fonctionnaire juste après la guerre. Commencé comme ingénieur méthode dans la manufacture publique de tabac (la Seita), il poursuivit sa trajectoire vers la recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED) à partir de 1965 (il a alors 39 ans).

Il avait 18 ans à la Libération de Paris et il faisait ses études sans s’être préoccupé du monde extérieur (au contraire de François Jacob, un peu plus âgé) : son père était banquier dans la zone occupée et Albert Jacquard avait obtenu son (double) bac à l’âge de 17 ans : « J’étais guidé par la soumission et le conformisme. (…) C’était comme si [la Seconde Guerre mondiale] se déroulait au loin. Je n’ai pas pensé un instant à entrer dans la Résistance. J’étais trop occupé à préparer Polytechnique. » et le 11 janvier 2008, il reconnaissait aussi : « J’ai vécu la Libération comme un événement extérieur. J’ai été très long à m’apercevoir qu’il fallait que je choisisse mon camp. J’étais dans le camp des salauds : ceux qui laissent faire et finalement attendent que toutes les choses s’arrangent. ». Le même manque de prise de conscience se renouvela à l’époque de la guerre d’Algérie : « En 1961, je vivais tout près de l’endroit où des Algériens ont été jetés dans la Seine. Lorsque je l’ai appris le lendemain, j’ai eu honte. J’aurais pu prendre position, mais je n’ai pas bougé. Je suis resté du côté des salauds, ceux qui laissent faire, pendant deux décennies encore. ».


Ensuite, scientifique tardif

Son éveil politique est survenu plutôt dans les années 1980 tandis que son orientation scientifique s’est négociée à la fin des années 1960. C’est une époque où on pouvait être directeur de recherches sans avoir (encore) passé de thèse alors que maintenant, un docteur a beaucoup de difficultés pour être recruté comme simple chargé de recherches.

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Devenu directeur de recherches à l’INED en 1968 (jusqu’en 1991, année de sa "retraite" de la fonction publique), Albert Jacquard s’est spécialisé en génétique des populations après un court séjour à l’Université Stanford (dans la Silicon Valley, en Californie, où enseignent encore actuellement les Français Michel Serres et René Girard, et aussi l’ancienne Secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice), a soutenu sa thèse de doctorat en génétique en 1970 (il avait alors 44 ans) et sa thèse d’État en biologie humaine en 1972 (il avait 46 ans). Très vite, il enseigna dans des universités prestigieuses, Genève (1973-1992), Paris-VI Pierre-et-Marie-Curie (1978-1990) et Louvain (1979-1980). Ses travaux furent consacrés par la communauté internationale, ce qui lui valut de nombreux titres et gratifications diverses, et en particulier deux fonctions intéressantes, expert à l’Organisation mondiale de la Santé (1973-1985) et membre du Comité consultatif national d’éthique (1983-1988).


Enfin, un engagé très médiatique

Sa célébrité scientifique et ce qu’il estimait sa "lâcheté" de jeunesse l’ont encouragé à s’engager à fond dans des actions militantes à partir des années 1980, d’abord pour combattre le racisme (par un groupe d’études et une revue, "Le Genre humain"), puis par des positions de plus en plus en rapport avec l’actualité. Ses combats furent très médiatisés à partir du début des années 2000, notamment avec son soutien aux sans-papiers et à l’association Droit au logement (dont il était le président d’honneur).

Politiquement proche des altermonialistes et des écologistes, Albert Jacquard avait soutenu avec Edgar Morin une liste aux élections européennes du 13 juin 2004 faisant la promotion de l’esperanto (qui n’a obtenu que 0,15% des voix en France et aucune voix ailleurs). Il s’était déclaré partisan de la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle du 22 avril 2012 (qu’il comparait à Jean Jaurès) après avoir soutenu (le 2 mars 2012) les velléités présidentielles de Jean-Marc Governatori (Alliance écologiste indépendante) qui se présenta finalement aux élections législatives du 10 juin 2012 (0,71% des voix).


Une absence qui se ressentira dans le débat public

Même s’il partageait avec Stéphane Hessel un statut médiatique très enviable, celui de "vieux sage" régulièrement invité devant les micros et les caméras (rédacteur habituel dans "Le Monde diplomatique", il était encore récemment chroniqueur hebdomadaire sur France Culture, entre septembre 2001 et juillet 2010, sa dernière chronique date du 23 juillet 2010), il avait de loin cette différence qu’il ne se contentait pas de lâcher quelques mots à la télévision, il avait investi de sa personne par des actions militantes, pas toujours avec discernement, mais toujours avec cette volonté de rendre à l’humain sa dignité. Son combat social le plus connu fut le droit au logement pour les plus démunis mais il s’était aussi préoccupé du nucléaire, de la surpopulation (avec un discours inutilement alarmiste), du conflit israélo-palestinien, et bien d’autres sujets qu’il considérait essentiels.

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Sa bonne humeur, son engagement personnel et ses réflexions parfois pertinentes (pas toujours) manqueront à l’évidence à ce monde fait de plus en plus d’artifices, de narcissisme et de superficialité. Albert Jacquard sera enterré à l’église Saint-Sulpice (Paris 6e, métro Odéon) le jeudi 19 septembre 2013 à 10h00. Beaucoup de ses amis s’y rassembleront.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 septembre 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Podcast des dernières chroniques sur France Culture.
L’Abbé Pierre.
Stéphane Hessel.
Maurice Allais.
François Jacob.
Michel Serres.
Edgar Morin.

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 http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/albert-jacquard-1925-2013-entre-140974 

 

 

 

 

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17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 06:23

Communiste et même stalinien, puis gauchiste ; protestant, catholique, puis musulman voire islamiste ; philosophe devenu négationniste, l’intellectuel de grande envergure a repris les thèses les plus misérables de la pensée contemporaine.


yartiGaraudy01Roger Garaudy est mort il y a un peu plus d’un an, le 13 juin 2012 à 98 ans. Ce mercredi 17 juillet 2013, il aurait eu 100 ans, l’occasion de revenir sur l’existence de cet intellectuel atypique, d’une grande culture mais qui a été plus un puits à polémiques qu’un puits de science.

C’est presque gâcher l’intelligence humaine que de l’avoir mise au service d’une originalité si appuyée que le cheminement de toute une vie reste encore bien obscur et mystérieux malgré les dizaines d’essais qu’il a rédigés (près d’un par an), ce qui en a fait l’un des intellectuels du XXe siècle les plus prolifiques. Obscur et sulfureux aussi, car la fin de sa vie n’a pas brillé par la pertinence de ses prises de positions.

Il était à lui tout seul une sorte de paquet à scandales, à polémiques, à buzz, à trolls, à réactions en chaîne pour forum sur Internet.

À l’origine, il a été communiste comme de nombreux intellectuels et artistes de son époque (à l’instar des Edgar Morin ou Yves Montand). Il l’a été dès 1933, avant d’être reçu brillamment à l’agrégation de philosophie à 23 ans, et de soutenir sa thèse de doctorat à la Sorbonne à 40 ans, sur la "Théorie matérialiste de la connaissance". Cela l’a même amené à se faire élire député à 32 ans (ce qui lui valut une solide amitié avec l’abbé Pierre), puis sénateur (il a gagné quatre élections, il a perdu deux fois et finalement, il a démissionné en 1962 pour se consacrer à ses réflexions). Considéré même comme le théoricien du parti communiste français, fier d’être un élu « stalinien de la tête aux pieds », réfutant ceux qui évoquaient le goulag, il a évidemment déçu ceux qui l’ont vu s’éloigner à la fin des années 1960 au point d’être formellement exclu du PCF en juin 1970 (comme dans la "belle" époque des purges …staliniennes).

Je dis "à l’origine", mais en fait, son origine était plutôt dans une famille à moitié athée au sein de laquelle il s’était converti au protestantisme à 14 ans, et le communisme a été un choix personnel en relation avec son christianisme car il voulait rendre compatible le communisme et l’humanisme. La religion a été pour ce philosophe un liant culturel très fort, mais très éclectique puisqu’il s’est converti au catholicisme dans les années 1970 puis s’est intéressé à l’islam au point de s’y convertir au début des années 1980 sans pour autant quitter sa propre religiosité (« Ma foi commence là où s’arrête ma raison. »). Dès 1965 ("De l’anathème au dialogue"), il proposait des échanges entre communistes et chrétiens.

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Ce fut d’ailleurs l’une de ses incompréhensions avec le PCF, mais pas seulement : d’autres considérations lui ont mis de la distance avec la ligne officielle des communistes ("Peut-on être communiste en 1968 ?" et "Pour un modèle français du socialisme"). D’abord, l’invasion soviétique à Prague en août 1968 l’a passablement déstabilisé sur la pertinence du modèle soviétique qui allait à l’encontre du dialogue entre les peuples (on ne dialogue pas avec des chars). Mais le mouvement de mai 1968 l’avait déjà séduit au point d’épouser les thèses de l’extrême gauche, groupes politiques en opposition avec le discours communiste officiel. Enfin, il estimait que les progrès de la science nécessitaient de repenser la lutte des classes sous un angle plus moderne ("le bloc historique nouveau"), et cela avec trente ans d’avance sur Internet et le smartphone, deux éléments du quotidien de nos sociétés qui ont révolutionné les modes sociaux et les rapports entre ceux qui savent et ceux qu’on informe.

Le tournant crucial fut en 1981 quand Roger Garaudy devint musulman ("Promesses de l’islam"). Il créa notamment un musée à Cordoue pour présenter l’histoire médiévale de l’islam en Espagne et fut sollicité par l’Arabie saoudite au conseil supérieur international des mosquées. Il a été même récompensé par le très propagandiste (et cocasse) "Prix Kadhafi des droits de l’homme" en 2002, prix qui a également été attribué à Nelson Mandela en 1989, Ahmed Ben Bella (1916-2012) en 1995, Fidel Castro en 1998, Evo Morales en 2000, Hugo Chavez (1954-2013) en 2004, Daniel Ortega en 2009 et Recep Tayyip Erdogan en 2010.

Si sa conversion à l’islam en a interrogé plus d’un, elle paraît avoir été le chemin nécessaire pour arriver sur l’autre rive de la polémique et de l’isolement intellectuel, celui du négationnisme. Pourtant, Roger Garaudy, qui avait combattu au début de la Seconde guerre mondiale, avait même reçu la "médaille de la déportation et de l’internement pour faits de Résistance" (après sa croix de guerre), pour son internement à Djelfa (en Algérie) de septembre 1941 à février 1943. Il avait pris position contre la première guerre du Golfe, ce qui l’avait rendu sympathique aux yeux de certains musulmans.

Roger Garaudy a fait paraître au printemps 1996 un essai qui a scandalisé beaucoup de monde et en particulier ses anciens amis communistes de "L’Humanité", "Les Mythes fondateurs de la politique israélienne" (il fut initialement diffusé, quelques mois avant, de manière très confidentielle).

Cet ouvrage est ouvertement négationniste. Il reprend à son compte les théories complotistes classiques de l’antisémitisme qu’il a rebaptisé "antisionisme" (dans le même contournement sémantique que l’humoriste Dieudonné, qui semblait avoir du mal à réprimer son rire lors de la crémation du philosophe le 18 juin 2012 à Champigny-sur-Marne) mais que la justice a considéré comme de l’antisémitisme et de la provocation à la haine raciale : « Loin de se borner à une critique du sionisme (…), Roger Garaudy s’est livré à une contestation virulente et systématique des crimes contre l’humanité commis contre la communauté juive. (…). Bien qu’il s’en défende, [il] présente sous forme d’une critique politique (…) d’Israël ce qui n’est qu’une mise en cause de l’ensemble des Juifs » (jugement 27 février 1998 confirmé en appel le 16 décembre 1998 et par la Cour de cassation le 12 septembre 2000 ; la Convention européenne des droits de l’homme a rejeté le recours le 24 juin 2003).

Pourtant, Roger Garaudy avait paradoxalement précisé dans son livre : « Notre lutte contre le sionisme politique est (…) inséparable de notre lutte contre l’antisémitisme. ».

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Comme une vulgaire marionnette qui répète les tirades habituelles de l’antisémitisme, il s’en prenait sans distinction au prétendu "lobby juif" qui gouvernerait la France : « Alors que la population juive, en France, constitue environ 2% du peuple français, le sionisme règne sur la majorité des décideurs politiques, des médias, à la télévision et à la radio, dans la presse écrite, qu’il s’agisse de quotidiens ou des hebdos, le cinéma, surtout avec l’invasion d’Hollywood, et même l’édition (par les comités de lecture où ils peuvent imposer leur veto) sont entre leurs mains, tout comme la publicité, régente financière des "médias". ». On pourrait presque croire que c’était du Céline sans le style.

Roger Garaudy s’en prenait aussi violemment à la politique supposée expansionniste d’Israël (le livre a été écrit après les accords d’Oslo), et remettait en cause l’existence même de l’extermination des Juifs par Hitler en assurant que la Shoah n’était qu’une simple fiction ayant pour but de servir l’expansionnisme sioniste qu’il qualifiait de nazi, tout en dénonçant l’impérialisme des États-Unis (c’était avant la guerre en Irak).

Le problème (dans son incohérence intellectuelle), c’est que cette remise en cause est allée très loin puisqu’il prétendait que les Juifs morts dans les camps d’extermination ne l’auraient été que par le typhus et qu’ils auraient ensuite été incinérés pour de simples raisons d’hygiène.

Roger Garaudy en arrivait ainsi à faire de macabres comptes d’apothicaire sur le nombre réel de victimes du nazisme (à quoi ça rimait puisque une seule victime suffit à sa condamnation ?) : « Le mythe des 6 millions de Juifs exterminés devenu un dogme justifiant, sacralisant (comme l’implique le mot même, Holocauste) toutes les exactions de l’État d’Israël en Palestine, dans tout le Proche-Orient, aux États-Unis et, à travers les États-Unis, dans toute la politique mondiale, en les plaçant au-dessus de toute loi internationale. » (c’est un condensé de négationnisme au style pompeux et amer qu’on peut étrangement retrouver sur Internet).

Roger Garaudy se fit en particulier insistant sur les preuves matérielles qu’il supposait inexistantes et sur les nombreux témoignages incroyables de rescapés susceptibles de ne pas être fiables. Il s’en prenait par exemple au "Journal" d’Anne Frank : « Le roman, merveilleusement émouvant, se substitue au réel, et une fois de plus le mythe se déguise en histoire. » (pourtant, ce journal a été authentifié par les scientifiques).

Tant sur le nombre de morts, sur les moyens de les tuer, sur le gaz, sur les camions, sur les trains, que sur les fours crématoires, toute l’infrastructure industrielle de l’extermination a été passée au peigne fin de Roger Garaudy pour croire que cela aurait été impossible (tous les pseudo-arguments matériels avancés avaient pourtant déjà été récusés par les scientifiques). L’ancien communiste avait bien sûr son explication : « Pour justifier du caractère sacral de l’Holocauste, il fallait qu’il y eût extermination totale et organisation industrielle inédite des exécutions puis crémation. Extermination totale. Il fallait pour cela que fût envisagée une solution finale du problème juif qui fut l’extermination. ».

Et c’est ce même déni du génocide qui a rendu silencieux justement de nombreux rescapés après la libération des camps d’extermination, car ils se disaient qu’ils ne pourraient jamais être crus par leurs proches s’ils racontaient la réalité atroce qu’ils avaient vue et vécue. C’est justement le sens d’ouvrages fondamentaux comme "Si c’est un homme" de Primo Levi, dont le but était justement de témoigner dans l’indicible et l’invraisemblable.

C’est parce qu’il y a des intellectuels qu’on pourrait croire de grande culture et de haute volée que la loi qui interdit le négationnisme a son utilité, une utilité insatisfaisante puisqu’elle va à l’encontre de la liberté d’expression, mais il est nécessaire que la mémoire se perpétue au-delà des générations, même lorsqu’il n’y aura plus aucun survivant pour témoigner directement.

Après sa condamnation par la justice française, Roger Garaudy, isolé comme paria en France, a commencé une nouvelle vie de conférencier dans le monde arabe, invité par les pays arabes ou les groupes les plus islamisés (Iran, Syrie, Hamas, Hezbollah, Qatar, Yemen, Égypte, aussi certains pays musulmans d’Afrique noire, etc.).

Le livre négationniste de 1996 n’a été qu’un ramassis de phrases recopiées et d’erreurs factuelles d’autant plus grosses qu’elles ont montré plusieurs flagrants délits d’inconsistance intellectuelle (par exemple, Roger Garaudy a cité deux fois Theodor Herzl en pensant que les "Diaries" et le "Tagebuch" étaient deux ouvrages différents alors que ce sont deux titres, l’un traduit de l’autre, du même livre !).

C’est l’historien Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) qui, dans "Le Monde" du 4 mai 1996, pointait du doigt ces lacunes intellectuelles. Le spécialiste de la Grèce antique avait toujours été en pointe contre le négationnisme avec notamment "Assassins de la mémoire" (1987) et "Réflexion sur le génocide" (1995). Il avait émis une opinion très négative de Roger Garaudy : « Voilà un homme, agrégé de philosophie qui s’est converti de façon multiple (…). Ce n’est donc pas exactement un exemple de stabilité intellectuelle. Deuxièmement, il a toujours travaillé de façon extraordinairement légère. Pour oser soutenir une thèse sur "La liberté à l’Université de Moscou, sous Staline", il faut quand même avoir une sacrée dose ! En fait, Roger Garaudy ne travaille pas, n’a jamais travaillé. (…) Il a toujours été ce qu’on appellera en termes modérés un emprunteur de textes. (…) [Le livre de 1996] est un livre accablant, fait de contresens historiques effrayants. Pas un mot dans le livre sur ce fait capital : la sélection des déportés sur la rampe d’Auschwitz. [Dans son itinéraire intellectuel], une cohérence dans l’incohérence, oui. Il a toujours été un spécialiste du n’importe quoi ! ».

Le journaliste Alain Gresh expliquait dans "Le Monde diplomatique" du 21 juin 2012 (en reprenant une "lettre à sa fille" qu’il avait écrite en 2001) : « Le raisonnement est le suivant : Israël utilise le génocide pour asseoir sa légitimité, donc il faut nier le génocide pour lui ôter sa légitimité. Ces thèses ont connu une nouvelle jeunesse en France et dans le monde arabe avec Roger Garaudy. (…) En vertu de la loi Gayssot, il est condamné par les tribunaux français pour "contestation de crime contre l’humanité". De nombreux intellectuels arabes, des Français musulmans, ont vu dans ce jugement un procès en sorcellerie, une preuve de l’influence sioniste en France. (…) Roger Garaudy se démarque de l’antisémitisme traditionnel. (…) Il salue la mémoire des "martyrs du soulèvement du ghetto de Varsovie". Mais il est mû par une hostilité viscérale à l’État d’Israël, hostilité qui l’aveugle et lui vaut ses sympathies du monde arabe. Faut-il célébrer Jean-Marie Le Pen parce qu’il dénonce le blocus contre l’Irak, alors qu’il poursuit ses diatribes anti-arabes ? (…) L’auteur, qui fut un antifasciste, a-t-il désappris que [le titre du troisième chapitre] fut le titre d’un classique de l’idéologue nazi Alfred Rosenberg ? (…) Son texte se borne à un collage de citations détachées de leur contexte, procédé dont il use enfin pour "démontrer" que les chambres à gaz n’ont jamais existé. (…) En le condamnant, les autorités françaises en ont fait, aux yeux de certains, une victime. Mais il est regrettable que des intellectuels européens ou arabes aient pu défendre son "droit à l’expression" sans condamner les thèses dont il se fait le propagandiste. ».

Dans "Les Inrocks" du 15 juin 2012, l’historienne Valérie Igounet constatait tout aussi sévèrement : « L’affaire Garaudy a mis en évidence la perméabilité du monde arabe aux thèses négationnistes. Il a été accueilli en héros plusieurs fois dans certains pays arabes. Converti à l’islam, cet homme y apparaît comme le nouveau héros de la cause palestinienne. Son livre a été traduit plusieurs fois en arabe. Aujourd’hui, le négationnisme est un instrument de propagande politique dans certains pays, particulièrement en Iran. (…) [Roger Garaudy] a tenté de semer la confusion en se proclamant antisioniste, paravent de l’antisémitisme déguisé. (…) [Mais] il ne s’est (…) jamais reconnu officiellement dans une idéologie d’extrême droite. ».

En août 1998, l’intellectuel palestinien Edward W. Saïd (1935-2003) mettait lui aussi en garde les intellectuels arabes contre cet ouvrage de Roger Garaudy : « Reconnaître l’histoire de l’Holocauste et la folie du génocide contre le peuple juif nous rend crédibles pour ce qui est de notre propre histoire. (…) Abonder dans le sens de Roger Garaudy et de ses amis négationnistes au nom de la liberté d’expression est une ruse imbécile qui ne fait que nous discréditer davantage aux yeux du monde. C’est une preuve de méconnaissance fondamentale de l’histoire du monde dans lequel nous vivons, un signe d’incompétence et d’échec à mener une bataille digne. Pourquoi ne combattons-nous pas plus durement en faveur de la liberté d’expression dans notre propres sociétés, une liberté dont tout le monde sait qu’elle existe à peine ? Les mesures d’oppression et de censure de la presse et de l’opinion publique sont tout de même autrement plus inquiétantes dans le monde arabe qu’en France ! Pourquoi ne pas concentrer nos efforts à les combattre plutôt que de s’exciter à défendre M. Garaudy et à se fourvoyer au point que certains, et parmi eux des intellectuels de renom, n’hésitent pas à ériger cet homme en Zola ! ».

Le 26 juin 2012, Amara Bamba témoignait au contraire de la grande culture et ouverture d’esprit du philosophe : « Garaudy, l’Européen, se montra intarissable sur l’art africain, sur les penseurs d’Orient, des chrétiens, des musulmans, des Indiens. Des sujets dont nous n’avions trace dans notre éducation. ». Roger Garaudy avait accepté en 1989 de faire des conférences à Abidjan devant des étudiants ivoiriens pour leur dire entre autres : « Vos programmes ne doivent pas ignorer les penseurs d’ici. Penser n’est pas une exclusivité occidentale ! ».

Gaston Viens, ancien maire d’Orly, exclu comme lui du PCF et ancien déporté de Buchenwald, s’adressait ainsi à son ami lors des obsèques de ce dernier : « C’était douloureux pour toi d’être rejeté comme tu l’as été, méprisé, traîné dans la boue après avoir été tellement respecté comme un des grands intellectuels communistes de l’époque. (…) Mais cela n’excuse pas ta dérive négationniste. ».

Pourquoi Roger Garaudy a-t-il dérivé ? Pourquoi a-t-il commis un tel pamphlet, si médiocre, si primaire, à un âge déjà si avancé (82 ans) ? Était-ce pour son amour de l’islam qu’il s’est senti obligé d’être antisémite ? Était-ce pour protéger le peuple palestinien qu’il s’est senti obligé de traiter les Israéliens de nazis ?

Triste épilogue d’un universitaire au grand talent mais à la petite cause…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 juillet 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Théories du complot.
L’antisionisme de nos jours…
Loi sur les génocides.
Le PCF.
Edgar Morin.
Yves Montand.
Céline.
Non, Roger Garaudy n’est pas mort (par Robert Paulisson, le 15 juin 2012 dans "Le Nouvel Observateur").

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http://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/roger-garaudy-la-voie-tortueuse-de-138737




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26 juin 2013 3 26 /06 /juin /2013 07:50

La République française fête ce mercredi l’un de ses poètes les plus chers. Retour sur un écrivain et acteur politique de premier plan pour la Martinique.


yartiCesaireB01Imaginez un peu le cumulard en mandats et en durée : quarante-sept ans député (4 novembre 1945 au 1er avril 1993), cinquante-six ans maire (mars 1945 à mars 2001), quarante-sept ans chef de parti (1958 à 2005), dix-neuf ans conseiller général (1945 à 1949 et 1955 à 1970) et trois ans président du conseil régional (mars 1983 à mars 1986).

On pourrait croire qu’il s’agissait d’un homme politique à l’ancienne, roitelet local, bardé de responsabilités électives… et c’était un peu vrai, mais ce n’était qu’une face de cette personnalité "homme de lumière" selon l’expression émue de l’ancien Président Jacques Chirac.

Ce mercredi 26 juin 2013, la France fête le centenaire de l’un de ses grands hommes, Aimé Césaire, baron politique incontestable pendant près d’un demi-siècle de la Martinique, député-maire de Fort-de-France, qui a disparu le 17 avril 2008 peu avant ses 95 ans, un âge qu’approche également Nelson Mandela, hospitalisé actuellement dans un état très grave, qu’a atteint Stéphane Hessel et qu’a frôlé l’abbé Pierre.

Ses obsèques le 20 avril 2008 furent nationales, il fut salué par toute la classe politique, certains proposant même un peu vite son inhumation au Panthéon, et il aura même une station du métro parisien qui portera son nom en 2017, sur la ligne 12, ultime hommage d’un homme qui a pourtant bataillé jusqu’au bout, comme en décembre 2005 où le vieux sage refusa d’accueillir dans ses terres Nicolas Sarkozy à cause de la loi du 23 février 2005 dont l’article 4 insistait sur le "rôle positif" de la colonisation. Mais il accepta finalement de le rencontrer en mars 2006 et, nouveau Président de la République, Nicolas Sarkozy lui adressa un hommage très appuyé le 26 juin 2007 pour son quatre-vingt-quatorzième anniversaire : « Vous êtes pour beaucoup d’entre nous un modèle d’engagement au service de l’intérêt général. ».

Aimé Césaire n’était pas seulement qu’un homme politique, engagé avec son lot d’erreurs et d’emportements. Il était aussi un écrivain, un grand écrivain, même s’il n’a jamais été couronné par un fauteuil à l’Académie française (il n’a jamais voulu postuler, semble-t-il), cela n’aurait pas été démérité : plus d’une vingtaine d’œuvres, parfois très différentes, des poésies, comme "Cahier d’un retour au pays natal" (1939) ou "Moi, laminaire" (1982), des essais comme son fameux "Discours sur le colonialisme" (1950), des pièces de théâtre, comme "La Tragédie du roi Christophe" (1963) jouée au Festival d’Avignon (en 1989), etc.

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Une œuvre diversifiée, publiée à l’origine dans la revue "Tropiques" qu’il a lui-même cofondée avec son épouse écrivaine et enseignante (Suzanne) et d’autres amis. Il était surtout un poète à l’emphase très personnelle et originale, "adopté" très vite par les surréalistes comme André Breton (en avril 1941) qui apprécia l’un des poèmes de Césaire qui « n’était rien moins que le plus grand monument lyrique de ce temps ». Trois ans plus tard, André Breton s’exprimait plus en profondeur : « [Césaire] avait misé sur tout ce que j’avais cru juste et, incontestablement, il avait gagné. L’enjeu, tout compte tenu [de son] génie propre, était notre conception commune de la vie. ».

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Pour Césaire, politique et littérature était mêlées : « Je ne sépare pas mon action politique de mon engagement littéraire. ». Il a rencontré en 1931 Léopold Sédar Senghor (1906-2001), futur Président de la République du Sénégal (dont il fut le bizut), et Georges Pompidou (1911-1974), futur Président de la République française, dans sa classe d’hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand puis en 1935 à Normale Sup. Une fois agrégé de lettres, il enseigna au lycée Victor-Schœlcher de Fort-de-France et a eu pour élèves, entre autres, les écrivains Édouard Glissant (1928-2011) et Frantz Fanon (1925-1961), tiers-mondiste dont la fille épousa l’un des deux fils de Pierre Mendès France.

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(Pompidou et Senghor, Césaire n'est pas sur la photo).

Senghor et Césaire furent par la suite les "chantres de la négritude", avec le poète et député guyanais Léon-Gontran Damas (1912-1978) que Césaire a rencontré au lycée Victor-Schœlcher de Fort-de-France en 1924. La "négritude" est une posture politique et littéraire sans doute un peu trop identitaire et réductrice (le prix Nobel de Littérature 1986, le Nigérian Wole Soyinka, remarquait en 1962 : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore ! ») mais sans doute nécessaire à une époque encore très colonialiste même si les morts d’origine africaine de la Première guerre mondiale commençaient à faire réfléchir sur la pertinence d’un colonialisme devenu anachronique.

La Martinique avait été dirigée sous le Maréchal Pétain par un gouverneur très dur, interdisant toute action politique et favorisant les Européens. Aimé Césaire s’est engagé au PCF le 7 décembre 1945 un peu par réaction aux vichystes (il avait déjà adhéré aux jeunesses communistes en 1935). Déjà élu maire de Fort-de-France et conseiller général en mars 1945, il fut largement élu aux deux assemblées constituantes (le 4 novembre 1945 et le 2 juin 1946) et pensait que seuls, les jeunes pouvaient réussir dans la lutte contre les hommes bien établis qui contrôlaient le "système" qu’il qualifiait de "gangsters" (clientélisme, corruption, etc.) sous emprise béké. Pour cela, à Paris, il a su arracher dès le 19 mars 1946 le vote unanime des députés pour donner le statut de département à la Martinique mais aussi à la Guadeloupe et à la Guyane (dont est originaire l’actuelle Ministre de la Justice Christiane Taubira).

Comme d’autres intellectuels (comme Albert Camus) ou artistes (comme Yves Montand) son engagement communiste dura plus ou moins longtemps dans une période où beaucoup encensaient Staline sur la planète. Il participa à de nombreuses actions pour la paix dans le monde. Il s’impliqua dans le meeting du 6 juin 1947 au Vel’ d’Hiv’ à Paris pour protester contre l’arrestation des députés malgaches à la suite de la très violente répression française à Madagascar. Il écrivit un poème à la gloire de Maurice Thorez pour les 50 ans de ce dernier en 1950 : « Voix de Maurice Thorez, le contrepoison aux poisons du mensonge, la raison claire contre les possédés (…). Le communisme est à l’ordre du jour, le communisme est à l’ordre des jours (…) ».

En 1950, il publia son sulfureux "Discours sur le colonialisme" où il ne mâchait pas ses mots. Il mettait ainsi un parallèle explosif entre le colonialisme et la Shoah (repris très médiocrement par des personnalités comme Dieudonné Mbala Mbala) :  « Oui, il vaudrait la peine d'étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d'Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore, qu'Hitler l'habite, qu'Hitler est son démon, que s'il le vitupère, c'est par manque de logique, et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, c'est l'humiliation contre l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique. » (Certains ont même accusé Dieudonné de "détournement de vieillard" lors de sa rencontre avec Aimé Césaire le 3 mars 2005).

Le sommet de son engagement communiste fut probablement en mars 1953 à Moscou où il assista, aux côtés de Jacques Duclos, aux funérailles de Staline, l’occasion pour lui de publier dans un journal soviétique un hommage particulièrement élogieux du dictateur communiste, parlant de « la grandeur du leader défunt », de son « œuvre grandiose » etc. avec les mots langue de bois habituels.

À cette époque, Aimé Césaire avait publié dans des revues communistes des poèmes qu’il n’a pas voulu intégrer dans ses œuvres complètes, et que David Alliot a publiés le 31 janvier 2013 dans son troisième livre sur Aimé Césaire, "Le communisme est à l’ordre du jour, Aimé Césaire et le PCF, de l’engagement à la rupture" (éd. Pierre-Guillaume de Roux), un livre auquel le "Nouvel Observateur" du 12 avril 2013 consacra une chronique littéraire.

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Comme ce texte sur un gréviste tué en 1948 : « André Jacques couché mort et la terre est plus sèche que les yeux d’un préfet. » ou sur Auschwitz qu’il a visité en 1948 avec Picasso et Paul Eluard : « Ici la brique est le ricanement du mal, briques sur les rues dispersées, briques sur les Juifs massacrés, briques briques briques. » ou sur la bombe atomique : « Quand Mister Churchill sourit aux anges, je vois brûler Hiroshima. ».

Finalement, à l’instar d’Edgar Morin, Aimé Césaire rompit avec le PCF avec fracas le 25 octobre 1956 (« L’heure de nous-mêmes a sonné. ») après le rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline. Sa charge fut brutale pour les hiérarques communistes : « Il faut que le marxisme et le système soviétique servent le peuple noir et non l’inverse. Il faut plus généralement que les doctrines et les mouvements politiques soient au service de l’homme et non le contraire. ». Cette dernière phrase constitue l’élément phare de son "humanisme actif et concret" dont on pourrait retrouver trace chez Simone Weil, Paul Ricœur ou encore Étienne Borne.

Cette désertion l’a conduit très logiquement à créer son propre parti le 22 mars 1958, le Parti progressiste martiniquais (PPM), présidé depuis 2005 par son dauphin, Serge Letchimy (60 ans), député et président du conseil régional de la Martinique, successeur d’Aimé Césaire à mairie de Fort-de-France de 2000 à 2010.

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Le poète avait ainsi retrouvé sa liberté de penser : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. » (1939). Aimé Césaire prôna alors l’autonomie de la Martinique : « L’autonomie pour la nation martiniquaise, étape de l’histoire du peuple martiniquais en lutte depuis trois siècles pour son émancipation définitive. » (juillet 1979) mais, pragmatique, préféra consacrer ses forces pour le développement économique de l’île plutôt que se bagarrer pour son statut juridique.

Sous les différentes législatures sous la IVe et la Ve République, Aimé Césaire fut un député très actif. Il défendit à de nombreuses occasions son département : il proposa le 13 août 1947 la nationalisation des banques des départements d’outre-mer, il déposa le 24 mars 1951 et le 6 octobre 1955 des propositions de résolution pour apporter une aide immédiate aux victimes du tremblement de terre de 1951 et du raz-de-marée de 1955 survenus en Martinique, il s’associa le 26 mars 1954 aux revendications des fonctionnaires des territoires d’outre-mer, etc.

Il rejeta la politique algérienne inconséquente de la IVe République mais il rejeta aussi la construction européenne : il vota le 30 août 1954 contre la Communauté Européenne de Défense (CED) et le 9 juillet 1957 contre la ratification du Traité de Rome car il considérait que les produits antillais ne pourraient pas bénéficier du marché européen mais verraient leur marché national réduit par l’arrivée de produits européens : « Je crois que l’avenir des Antilles est fonction d’une politique cohérente et résolue d’industrialisation. » (6 juillet 1957).

Après 1958, Aimé Césaire, qui a refusé les pleins pouvoir à De Gaulle, s’est investi comme député surtout sur le budget, chaque année, des DOM-TOM et sur tous les textes en rapport avec l’outre-mer. Il s’impliqua également beaucoup en 1981 et 1982 en faveur des lois Defferre (décentralisation) et en 1986 contre la loi de programme relatif au développement des départements d’outre-mer présentée par le ministre en charge, Bernard Pons (RPR).

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Malgré cet engagement politique très long et très prenant, Aimé Césaire était avant tout un poète, et il définissait entre autres la poésie ainsi : « La démarche poétique est une démarche de naturation qui s’opère sous l’impulsion démentielle de l’imagination. », tout en donnant une distinction d’ordre général : « La vérité scientifique a pour signe la cohérence et l’efficacité. La vérité poétique a pour signe la beauté. ».

En "corollaire" à ses sept "propositions" sur la poésie, Aimé Césaire observait avec son style savoureux :

« La musique de la poésie ne saurait être extérieure. La seule acceptable vient de plus loin que le son. La recherche de la musique est le crime contre la musique poétique qui ne peut être que le battement de la vague contre le rocher du monde.

Le poète est cet être très vieux et tr
ès neuf, très complexe et très simple qui aux confins vécus du rêve et du réel, du jour et de la nuit, entre absence et présence, cherche et reçoit dans le déclenchement soudain des cataclysmes intérieurs le mot de passe de la connivence et de la puissance. »

(Discours d’Aimé Césaire, "Poésie et Connaissance", prononcé le 28 septembre 1944 dans un colloque se déroulant à Haïti et présidé par Jacques Maritain).

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Sur la tombe du poète, près de Fort-de-France, comme selon ses dernières volontés, sont inscrits les trois derniers vers de "Calendrier lagunaire" ("Moi, laminaire", 1982) : « La pression atmosphérique ou plutôt l’historique, agrandit démesurément mes maux, même si elle rend somptueux certains de mes mots. ».

Le "Calendrier lagunaire" commençait ainsi, résumant toute l’existence d’Aimé Césaire :

« J’habite une blessure sacrée
J’habite des ancêtres imaginaires
J’habite un vouloir obscur
J’habite un long silence
J’habite une soif irrémédiable ».

Et il évoquait même le poulpe, comme un improbable "rival" :

« À vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
Bathyale ou abyssale
J’habite le trou des poulpes
Je me bats avec un poulpe pour un trou de poupe ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 juin 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le Panthéon ou le bal des vautours (18 avril 2008).
Pierre Mendès France.
Georges Pompidou.

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  http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/aime-cesaire-le-plus-grand-137897

 

 

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14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 07:32

« La contestation peut être vive, le jugement sévère, mais à condition de se tenir à un certain niveau intellectuel et moral qui n’en rend que plus percutants la contestation et le jugement. » (Étienne Borne)


yartiBorneE01Il y a exactement vingt ans, le 14 juin 1993, venait de disparaître à 86 ans l’un des grands philosophes français du XXe siècle, Étienne Borne. Comme beaucoup de "penseurs" français, à l’instar de Paul Ricœur (1913-2005), de George Steiner (84 ans) et de bien d’autres, sa notoriété a dépassé les frontières hexagonales et dans certains pays étrangers, comme au Brésil, où il avait enseigné, il est même plus connu qu’en France.

Il a une particularité sur beaucoup de philosophes compatriotes contemporains : durant toute sa vie, il a cherché à allier avec exigence trois engagements, celui du chrétien, celui du politique et celui du philosophe.

C’était d’autant plus difficile qu’en France, nous sommes un pays laïque dans le sens où les choses de la religion et les choses de la politique doivent rigoureusement être indépendantes, même si ce type d’étanchéité a eu quelques exceptions comme le parcours de l’abbé Pierre (1912-2007) qui fut député MRP de Nancy sous la IVe République (entre 1945 et 1951).


Un philosophe renommé

Né le 22 janvier 1907 dans le Gard, Étienne Borne a intégré Normale Sup à l’âge de 19 ans et y a fréquenté de nombreux penseurs de sa génération comme Simone Weil, Jean-Paul Sartre et Raymond Aron et des professeurs tels que Alain (1868-1951).

Agrégé de philosophie en 1930, il fit une très brillante carrière dans l’Éducation nationale jusqu’en 1975, professeur dans les classes préparatoires du prestigieux lycée Henri-IV à Paris, gradé comme inspecteur général de l’éducation nationale et auteur de plusieurs essais philosophiques, en particulier "Essai sur l’athéisme contemporain", "Le Problème du mal", "Le Travail et l’homme"). Il a également enseigné à Sao Paulo.

Son engagement politique ne se traduisait pas par un militantisme ni une carrière électorale mais par du journalisme politique (dans "Esprit", "L’Aube", "Temps présent", "Forces nouvelles", "La Croix", "Terre humaine", "France Forum", "Démocratie moderne" etc.) où il gagna rapidement une forte audience parmi ses lecteurs.

Ses deux principales références politiques sont les deux penseurs chrétiens, Marc Sangnier (1873-1950) et, de sa génération, Emmanuel Mounier (1905-1950), morts tous les deux au printemps 1950, ce qui me conduit à faire ici deux longues parenthèses sur ces deux inspirations.


Marc Sangnier et le catholicisme social

Député et journaliste chrétien, Marc Sangnier a représenté le catholicisme social, prônant une ouverture vers les réalités du pays, à savoir la démocratie et la république, mais aussi l’éducation populaire (il est à l’origine des auberges de jeunesse). L’éducation populaire, c’est également sur cette idée qu’avait commencé le militantisme d’un Pierre Mauroy (créant la Fondation Léo-Lagrange du nom d’un ministre du Front populaire), pourtant socialiste laïque mais qui ne rejetait pas le catholicisme social qui l’avait toujours soutenu dans sa ville de Lille.

Polytechnicien, Marc Sangnier créa avec l’écrivain Paul Renaudin (1873-1964) la revue philosophique "Le Sillon" en 1894 qui rassembla tous les catholiques progressistes autour de l’encyclique "Rerum Novarum" du pape Léon XIII (1910-1903), publiée le 15 mai 1891, qui encouragea les catholiques à se préoccuper de la question sociale, et de l’encyclique "Inter Sollicitudines", publiée en français (et pas en latin) le 16 février 1892, qui incita les catholiques français à se rallier à la République. C’est grâce à ce mouvement que le régime républicain a été définitivement acquis à la fin du XIXe siècle et même une personnalité comme Charles De Gaulle, originaire de Lille et du catholicisme social, n’a jamais eu l’intention de rétablir la monarchie malgré ses quelques entrevues de courtoisie avec le Comte de Paris.

L’idée était de proposer aux ouvriers un autre choix progressiste que la seule gauche anticléricale. La revue est devenue rapidement un mouvement qui rassembla un demi million de personnes en 1905, d’abord encouragé par l’épiscopat français et par le pape saint Pie X (1835-1914), le successeur de Léon XIII. Mais la loi de séparation de l’Église et de l’État du 9 décembre 1905 interrompit l’agrément de l’autorité catholique jusqu’à l’interdiction du Sillon par le pape le 25 août 1910.

Mais le catholicisme social est en fait un mouvement bien plus ancien, porté au XIXe siècle par des catholiques qui voulaient se focaliser sur la condition ouvrière, notamment Félicité de Lamennais (1782-1854), Henri Lacordaire (1802-1861), Frédéric Ozanam (1813-1853), Albert de Mun (1841-1914) et René de la Tour du Pin (1834-1924). Député et futur académicien, Albert de Mun quitta les milieux légitimistes le 23 mai 1892 avec ces mots : « J’entends placer mon action politique sur le terrain constitutionnel pour me conformer aux décisions du souverain pontife. ». Il n’a cependant pas obtenu le quitus papal pour fonder un parti catholique social et renonça donc à cette idée.

L’un des "think tank" (l’expression n’existait pas à l’époque !) les plus représentatifs du catholicisme social est les Semaines sociales crées en 1904 et qui existent toujours ; en 2007, Jérôme Vignon en est devenu le président en succédant à Jean Boissonnat (1995-2001) et à Michel Camdessus (2001-2007), ce dernier ayant ouvertement soutenu la candidature de François Bayrou à l’élection présidentielle. Lors de leur centenaire fêté à Lille en 2004, Martine Aubry (maire de Lille) avait reconnu que les Semaines sociales avaient inspiré de grandes innovations sociales en France, notamment les allocations familiales, les HLM, le 1% logement, l’assurance maladie universelle et l’assurance chômage.


Traduction politique du catholicisme social

Dans la première moitié du XXe siècle, si la traduction sociale s’est rapidement incarnée dans le syndicat CFTC (confédération générale des travailleurs chrétiens) fondé le 2 novembre 1919, la traduction politique du catholicisme social a été très laborieuse.

Après l’éclatement du Sillon, on retrouvait deux tendances de ce qui deviendrait le centrisme politique, avec la Ligue de la Jeune République (LJR) créée en 1912 par Marc Sangnier, reprenant les idées personnalistes d’Emmanuel Mounier et participant même au Front populaire avant de se fondre après guerre dans une composante du PSU (parti socialiste unifié) et s’éteindre définitivement en 1985.

L’autre composante, plus représentatif électoralement, c’était le Parti démocrate populaire (PDP) créé en 1924 et se plaçant au centre droit (André Siegfried le place plus à droite qu’au centre : « certes pas réactionnaire (…) mais conservateur dans ses votes », "Tableau des partis en France" publié en 1930), qui se transforma après la guerre, avec Georges Bidault, Auguste Champetier de Ribes, Robert Schuman, Henri Teitgen, etc., en Mouvement républicain populaire (MRP), fondé le 26 novembre 1944 par de nombreux jeunes résistants et rapidement premier parti de France. Jean Lecanuet a repris ensuite l’héritage politique du MRP avec le Centre démocrate en 1966, puis le Centre des démocrates sociaux (CDS) en 1976, et enfin la nouvelle UDF à partir de 1998 et le MoDem de François Bayrou à partir de 2007.

Aujourd’hui encore, le catholicisme social est divisé par la bipolarisation, certains se situant au centre gauche (comme Jacques Delors) et d’autres au centre droite, et certains même très à droite, comme Christine Boutin, la seule, désormais, à se réclamer explicitement de la démocratie chrétienne avec son Parti chrétien démocrate (PCD) fondé le 20 juin 2009, après la tentative sans lendemain de Charles Millon de la Droite libérale chrétienne (DLC) fondée en octobre 1999.


Emmanuel Mounier et le personnalisme communautaire

Philosophe français né à Grenoble, Emmanuel Mounier s’est rapidement engagé en créant en 1932 le revue "Esprit" pour y développer ses idées sur le personnalisme communautaire, conçu comme une troisième voie, humaniste, entre le libéralisme et le marxisme : « Une action est bonne dans la mesure où elle respecte la personne humaine et contribue à son épanouissement ; dans le cas contraire, elle est mauvaise. ». Mounier fit ainsi la différence entre individu et personne : « L’individu, c’est la dissolution de la personne dans la matière. (…) Dispersion, avarice, voilà les deux marques de l’individualité. ».

Mounier combattit tous les totalitarismes des années 1930, à savoir le nazisme et le communisme, et créa en 1948 le Comité français d’échanges avec l’Allemagne nouvelle (dont le secrétaire général fut Alfred Grosser), considérant que la construction européenne ne pourrait se faire que sur la base de l’amitié franco-allemande.

Le philosophe catholique Jacques Maritain (1882-1973) encouragea ce mouvement personnaliste, notamment par son essai "Humanisme intégral" (1936) qui a eu un fort retentissement en Amérique latine et dont se réclameront les futurs Présidents Eduardo Frei Montalva et Rafael Caldera.

La revue "Esprit" a également revendiqué en mars 1963 le personnalisme théologique de Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) qui fut l’ami d’Étienne Borne.


Étienne Borne, contre toute forme de totalitarisme

L’inspiration chrétienne d’Étienne Borne ne lui a donné aucune hésitation lorsqu’il fallait défendre la démocratie face aux dictatures. Il a soutenu ainsi les républicains dans la guerre civile en Espagne, puis a participé de façon déterminante à la Résistance à Toulouse, au point d’être nommé à la Libération commissaire à l’information pour la région toulousaine.

Pour les mêmes raisons, il a fortement critiqué la politique algérienne sous la IVe République et a prôné la construction européenne pour sortir de la bipolarisation du monde entre l’Union Soviétique et les États-Unis dont il critiquait le capitalisme.


Vie intellectuelle

Étienne Borne a été le secrétaire général du Centre catholique des intellectuels français (CCIF) qui recevait régulièrement dans des colloques des personnalités politiques d’inspiration catholique, comme son ami Edmond Michelet (MRP devenu gaulliste), Maurice Schumann (lui aussi MRP devenu gaulliste), ou encore Robert Schuman (MRP), Robert Buron (MRP devenu radical puis socialiste) et André Philip (socialiste).

Bien que lui-même engagé au sein du MRP, Étienne Borne avait voulu dissocier ses deux casquettes (MRP et CCIF) pour préserver une ouverture intellectuelle catholique ailleurs qu’au MRP.

Mais le CCIF était divisé en deux dans les années 1950, entre ceux qui avaient été séduits par l’expérience de Pierre Mendès France, comme François Mauriac, Robert Buron, Eugène Claudius-Petit, Robert Barrat, et ceux qui s’étaient opposés au mendésisme (c’est le MRP qui a fait tomber le gouvernement de Mendès France). Le 25 novembre 1954, Étienne Borne organisa même un débat sur "Les catholiques et Pierre Mendès France" avec notamment Jean-Marie Domenach et Georges Hourdin. Un article du jeune journaliste mendésiste Georges Suffert sur le congrès du MRP en juin 1954 (congrès qui l’avait très déçu par son conservatisme) attisa un affrontement entre François Mauriac et Étienne Borne.


Démocratie chrétienne et centrisme politique

L’engagement personnaliste aux côtés d’Emmanuel Mounier, de Jacques Maritain et aussi de François Mauriac a conduit Étienne Borne à s’engager au sein de partis démocrates-chrétiens tels que la LJR et le PDP. Après la guerre, il participa à la fondation du MRP et incarna naturellement la référence intellectuelle des démocrates-chrétiens français, tant au MRP, qu’aux mouvements qui lui ont succédé, à savoir au Centre démocrate et au CDS. Il cofonda également en 1957 la revue "France forum".

Dans un article publié le 5 juin 1975, Étienne Borne expliquait la nécessité d’un centre politique dans une démarche originale : « Il y a (…) une vérité du dépassement [qui] ne va pas sans un difficile effet de critique et d’invention, de réconciliation et de synthèse qui pourrait donner son véritable contenu à l’idée de centre. » ; mais il concevait que « une trop raisonnable sagesse, prémunie contre tous les excès, semble laisser des traces moins profondes dans l’histoire que les ambitions démesurées ou les vives passions idéologiques. Ainsi, Robespierre, Bonaparte ou Lénine compteront plus que Lafayette ou Kerenski. ».

Réfutant l’idée de l’impossibilité du centre, Étienne Borne remarquait avec une grande clairvoyance ceci : « Une telle argumentation, en prétendant démontrer qu’il n’y a pas de centre (…), prouve au contraire la nécessité d’un centre dont la première fonction est de contredire, par son existence même, les fanatismes politiques manifestés dans les raisonnements du type "qui n’est pas avec moi est contre moi", qui s’entretiennent les uns les autres en poursuivant chacun la destruction et la disqualification de l’autre (…). ».


Référence intellectuelle de la démocratie chrétienne

Toute sa vie, Étienne Borne a cherché à apporter une base intellectuelle et philosophique à la démocratie chrétienne, en considérant que le christianisme pouvait inspirer des partis démocratiques sur ses choix politiques et sociaux mais de manière aconfessionnelle.

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Il prôna la laïcité (séparer les institutions de l’Église de la vie politique), refusa les totalitarismes (nazisme et communisme), s’enthousiasma pour la construction européenne qui était une idée originale pour développer cette troisième voie entre libéralisme et socialisme, encouragea l’éducation populaire et la vie associative, ainsi que la décentralisation. Toutes ces positions proviennent d’une seule notion, celle d’un humanisme qui fait de la dignité humaine la pierre angulaire de tout, supérieure à la raison d’État, supérieure même à l’idée de souveraineté nationale.

Étienne Borne a ainsi actualisé, traduit, décliné toute cette doctrine pendant près d’une cinquantaine d’années entre la Libération et sa mort, dans le cadre de nombreux articles et colloques. Il a même été l’un des rares penseurs de ce courant de pensée politique, ce qui explique sa notoriété en Amérique latine.

Ses enseignements ne seraient sans doute pas inutiles dans ce nouveau monde sans repère. Il serait donc intéressant de le relire avec ce recul historique…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 juin 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le centrisme démocrate social.
Jean Lecanuet.
François Bayrou.
Paul Ricœur.
Simone Weil.
Teilhard de Chardin et le personnalisme.
Le Problème du mal.

 

 

 

http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/etienne-borne-1907-1993-philosophe-137320

 

 

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6 mars 2013 3 06 /03 /mars /2013 23:14

Denise Vernay a été une sœur aînée de Simone Veil, toutes les deux nées Jacob. En avril 1944, leur mère, Simone et la sœur aînée Madeleine avaient été dépotées dans le camp d'extermination d'Auschwitz. Les deux sœurs avaient réussi à en réchapper mais pas leur mère.

blogDeniseVernaryEn début 1944, Denise Vernay s'était engagée dans la Résistance à 19 ans dans le réseau Franc Tireur à Lyon sous le pseudonomyme de Miarka. Le 18 mars 1944, elle était allée rendre visite à Nice à sa famille à l'occasion du 21e anniversaire de sa sœur aînée Madeleine. Le 28 mars 1944, toute la famille fut arrêtée et déportée : les deux parents, son frère Jean, et ses deux sœurs Madeleine et Simone. En juin 1944, Denise a poursuivi son action de résistante à Annecy et sur le Plateau des Glières. Elle a fait deux cent quarante kilomètres en vélo pour récupérer à Cluny des équipements et de l'argent qui avaient été parachutés et les remettre ensuite à Caluire (près de Lyon).


Hélas, elle fut arrêtée le lendemain sur la route d'Aix-lès-Bains, mise sous la responsabilité de la Gestapo, torturée puis déportée le 26 juillet 1944 à Ravensbrück. Transférée au camp de Mathausen en mars 1945, elle fut libérée un mois plus tard lors de l'arrivée des troupes alliées. Depuis cette époque, plusieurs fois décorée par la République, Denise Vernay n'a jamais cessé de venir témoigner sur la Résistance, les déportations et la guerre.

 
Le Président François Hollande a exprimé un communiqué d'hommage à Denise Vernay : « Denise Vernay a œuvré toute sa vie pour transmettre les valeurs de tolérance et de civisme et défendre la dignité humaine, tant par ses travaux aux côtés de Germaine Tillion que par son implication au sein de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation. ».

Hommage à cette grande dame.


SR





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