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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 10:45

(dépêches)

La fureur de vivre de Sœur Emmanuelle

LEMONDE.FR | 20.10.08 | 10h27  •  Mis à jour le 20.10.08 | 10h36

La vieille religieuse se cale bien droit sur sa chaise, ferme les yeux quelques secondes. « Si j'avais vingt ans aujourd'hui ?... Eh bien, je crois que je ferais beaucoup de bêtises. Je n'aurais de cesse de multiplier les expériences, j'aurais envie de goûter aux fruits les plus interdits. Je me laisserais étourdir dans un tourbillon de plaisirs. » Les jeunes gens sages réunis autour d'elle dans l'aumônerie de Notre-Dame de Lorette paraissent stupéfaits. Allons, Sœur Emmanuelle, pas vous ! Mais la sœur continue avec conviction. « Oui, oui, je me connais ! Je me ferais embrasser par Jean et... [faussement inquiète] y a-t-il un Jean parmi vous ? » Tous les regards convergent vers l'aumônier assis près d'elle qui lève un doigt timide. Eclat de rire général. « Allons bon ! reprend la sœur. Eh bien, disons par Isidore, François, Luc, et qui sais-je ? J'étais très attirée par les garçons. Peut-être aussi, serais-je entraînée dans la violence et sans doute tomberais-je dans la drogue. Ce qui est presque sûr, c'est que je serais malheureuse, comme beaucoup de jeunes aujourd'hui, totalement privés de repères... » « Rebelle », confesse-t-elle. Depuis l'enfance. « Un fleuve en ébullition ! » Un fleuve qui pouvait déborder. « J'étais à la recherche du bonheur, en quête d'absolu. Et pour cela excusez-moi, les garçons ! un homme, c'est petit ! Un homme ne m'aurait pas suffi. Je voulais quelque chose de plus grand, de plus exaltant. J'ai choisi Dieu, rien de moins ! »

Ses parents l'avaient appelée Madeleine, un joli nom de pécheresse pour cette petite chipie « insupportable et coléreuse » qui leur était née à Bruxelles, le 16 novembre 1908. Le père, Jules Cinquin, était français et avait exporté en Belgique l'entreprise familiale de lingerie ; la mère, Berthe, était belge, la gouvernante des trois enfants, britannique. Un cocon très tendre. Madeleine n'a pas encore six ans quand Jules Cinquin se noie sur une plage du Nord. On est en 1914. Les Cinquin fuient la guerre. A leur retour à Bruxelles, Madeleine l'indomptable ne s'est pas assagie. Ses professeurs redoutent son insolence, ses camarades raffolent de ses pitreries. Pourtant, la voilà prise, sous l'effet d'un beau livre d'images, d'une aspiration romantique : devenir « missionnaire » et « martyre » en Afrique. Peut-être même « sainte », songe-t-elle, en rêvant d'un vitrail à son image... Son frère et sa soeur en font des gorges chaudes. Madeleine la chahuteuse n'a vraiment rien d'une icône. Une icône ne fumerait pas en cachette, ne se dissiperait pas, ne s'enticherait ni des bibis ni des robes en taffetas. Madeleine, devenue une jeune fille, montre, il est vrai, une grande piété et va chaque matin à la messe. Mais Mme Cinquin se méfie des coups de tête de sa fille et l'empêche de s'inscrire à l'université. « Telle que je te connais, tu t'intéresseras moins aux livres qu'aux moustaches ! » Madeleine n'aura droit qu'aux cours du soir de l'Institut Saint-Louis (philo et théologie). En attendant un mariage bourgeois. « Je voulais de l'intense et rien ne me satisfaisait. La danse, les sorties, les toilettes qui m'attiraient tellement avaient vite un goût de dérisoire. Alors. j'ai dit oui à Dieu ! » A vingt-deux ans, Madeleine devient Sœur Emmanuelle. « Un beau nom ! En hébreu, il veut dire : Dieu avec nous. »

Pendant quarante ans, et conformément à la tradition d'éducatrices des religieuses de Notre-Dame de Sion, Sœur Emmanuelle exercera une activité d'enseignante. En Turquie, vingt-huit ans ; en Tunisie, cinq ans ; en Egypte, huit ans. Elle voulait s'occuper des enfants, on lui en confie donc. Mais elle voulait aussi vivre parmi les pauvres, servir d'abord les plus démunis et n'y parviendra pas. Telle n'est pas la vocation de sa congrégation, dont les écoles accueillent essentiellement des élèves issus des classes les plus riches du pays. Erreur d'aiguillage. Par deux fois, elle tentera de quitter l'ordre pour intégrer une congrégation plus proche de la rue et des pauvres.

Ce n'est qu'à soixante-deux ans, à l'heure de la retraite, qu'elle va réaliser son rêve. On lui parle des chiffonniers vivant à la périphérie du Caire et elle a le coup de foudre. On la prévient : le bidonville est un repère de voleurs, de trafiquants et d'assassins. On y vit sans eau ni électricité, dans des baraquements enfouis sous les ordures, avec les rats, les cochons, les chiens sauvages. Elle exulte. « J'étais comme un oiseau qui, après quarante ans, volait enfin là où ses ailes avaient toujours voulu le porter. » Une cabane à chèvres de quatre mètres carrés sera sa nouvelle demeure.

Au bout d'un an, radieuse, elle a rendu visite aux quatre mille habitants du bidonville. Elle s'est heurtée à la drogue et à l'alcool rouge qui rendent les hommes fous, à la surnatalité qui asservit les jeunes femmes, enceintes tous les dix mois, au tétanos qui tue dans leur première année quatre bébés sur dix. Et comme elle n'est pas « une contemplative » mais « une femme d'action », elle s'est mise au travail pour changer la situation. Il lui faut une école, un terrain de jeu, un dispensaire, un atelier de couture... Et même, imaginera-t-elle plus tard, une usine de compost capable de transformer en engrais les ordures collectées par les chiffonniers. Elle s'envole pour l'Europe collecter de l'argent.

Genève se souvient encore de son premier passage. « Si je ne trouve pas 30 000 dollars, je ferai un hold-up ! » s'écrie-t-elle devant des sympathisants ahuris. Son allant, son sourire, sa voix un peu haut perchée bouleversent ses auditoires. « Elle vous secoue, vous charme et vous cannibalise », explique Michèle Blimer, qui l'entendit un jour à la radio et alla la rejoindre au Caire. Gourou ? Non, se récrient ses amis. « Simplement, son discours fait teinter quelque chose d'enfoui à l'intérieur de soi », dit une jeune sous-préfète, aujourd'hui très active dans l'Association des amis de Soeur Emmanuelle (ASMAE, 15, rue Chapon, dans le 3e arrondissement de Paris). « Oui, elle m'impressionne », confie Jacques Delors, auprès duquel elle a un jour demandé de l'aide et qui continue de la soutenir.

Le ton de la religieuse, pourtant, est parfois rude. Elle épingle le confort et l'orgueil d'une Eglise qu'elle aimerait plus humble et plus proche de la rue. « Croyez-vous que l'apôtre Pierre portait une telle tenue ? » a-t-elle récemment demandé à Mr Lustiger venu, en habit noir et boutons rouges, honorer une cérémonie où Jacques Chirac la décorait. Elle critique les bourgeois étriqués, assis sur leur fortune. « Qu'un homme soit riche et égoïste, c'est son affaire. Mais qu'il ose se dire chrétien et s'achète une bonne conscience en allant à la messe, cela je ne supporte pas. Et je gueule ! Qu'on relise donc saint Matthieu ! C'est révolutionnaire, saint Matthieu ! J'ai eu faim, soif, froid et tu es venu vers moi... Ce n'est pas une question de messe, mais une question d'entraide et d'amour pour les autres. » Et on l'écoute, en France, où elle commence à se former un fameux réseau d'« amis », en Europe aussi ; plus tard en Amérique. Chacune de ses prestations à la radio et à la télévision secoue l'opinion et fait affluer des milliers de chèques à son association.

Quand elle retourne au Caire vivre « chiffonnière avec les chiffonniers », c'est pour construire, organiser, ouvrir des chantiers. Celui du centre médico-social Salam par exemple, que viendra inaugurer en 1980 la femme du président Sadate et qui changera la vie de milliers de gens. Et puis d'autres installations dans d'autres bidonvilles effroyables, où elle s'installe successivement. Sœur Sara, une jeune religieuse copte, vient l'y rejoindre. Elle reprendra le flambeau.

Elle se bat contre la misère, contre l'analphabétisme, contre le mépris dans lequel sont tenus les chiffonniers. Préoccupée par le sort des femmes, mariées à douze ans, battues, épuisées par les maternités, elle travaille sur les méthodes de contraception et écrit personnellement au pape pour lui expliquer l'importance de distribuer en Egypte pilule et stérilet. Le Saint Père ne lui répond pas. Elle « comprend » sa discrétion, ne revendique aucune croisade, mais confie le dossier à des médecins coptes. Elle donne régulièrement des nouvelles à ses amis européens, lesquels, chaque fois, répondent à son appel, qu'ils aient ou non un engagement religieux. Ce n'est en aucun cas le problème de Soeur Emmanuelle. « C'est une vraie œcuméniste », dit d'elle Danielle Mitterrand qui, « laïque forcenée », s'étonne toujours de la relation amicale et complice qu'elle entretient avec la sœur. « Elle est habitée par sa foi, mais elle est pour moi avant tout le symbole de tous ceux qui aiment l'humanité et refusent l'injustice des plus démunis. » Sœur Emmanuelle ne fait pas de prosélytisme. Elle trouve de la « lumière » dans toutes les religions, porte, tatouée à son poignet, la petite croix des coptes et a toujours refusé, même à leur demande, de convertir des musulmans. « Cela n'est vraiment pas un service à rendre en terre d'islam ! Ce serait comme arracher un arbre à sa terre, les couper de leur milieu, peut-être les condamner à mort. »

En 1985, elle s'envole pour Khartoum en apprenant le drame de centaines de milliers d'enfants, victimes de la famine et de la guerre. « Je vais avoir soixante-dix-sept ans, la dernière année pour lire Tintin, profitons de ma jeunesse ! » écrit-elle à ses amis. Le désastre la bouleverse. Des enfants s'aggripent à elle, d'autres meurent dans ses bras. Elle repart en croisade. « Infatigable ! dit avec admiration Bernard Kouchner, qui la rencontre dans l'avion Khartoum-Le Caire. C'est un shaker qui vous malmène en permanence ! Mais penchée sur les enfants, avec son petit fichu, ses vieilles baskets et ses lunettes, c'est fou ce qu'elle était belle ! »

Le Soudan, le Liban, les Philippines, le Sénégal, Haïti. Partout où des enfants sont en danger, Sœur Emmanuelle intervient et s'allie à des partenaires sur place. Elle demeure réaliste. « Je sais bien que je ne fais que colmater des brèches sans ébranler l'injustice sur laquelle est bâti le monde. Mais je compte sur les jeunes. Je leur dis : ayez des diplômes, maîtrisez plusieurs langues et infiltrez-vous dans les sociétés et organisations internationales. C'est vous qui pourrez insuffler d'autres valeurs, influencer les gouvernants. Ah ! Si j'avais été plus jeune, j'aurais moi-même rencontré les présidents de pays producteurs de coton pour les inciter à s'entendre sur son cours, scandaleusement bas ! »

On la dit révolutionnaire. Elle répond « révoltée ». On l'a située à gauche. Elle sourit : « Voyons, je suis ignare en politique ! » La droite, la gauche, elle s'y perd, fait des gaffes et regrette d'avoir désolé de nombreux amis en déclarant un jour que les gens de droite ne l'avaient jamais aidée. « Je voulais parler des gouvernements de droite », corrige-t-elle en plaidant l'indulgence. « On oublie toujours que j'ai passé plus de soixante ans hors de France. »

C'est en Egypte, tout près de ses chiffonniers, qu'elle espérait s'éteindre. Ses supérieures en ont décidé autrement, en l'appelant à la retraite dans un couvent de l'arrière-pays varois. Sœur Emmanuelle a résisté, grappillé trois ans, avant de se rendre à leurs arguments et opté pour « une vie de silence et de sérénité ». Enfin... quand les activités de son association ne l'appellent pas à Paris ou ailleurs. Dans ce cas, munie d'une autorisation, Sœur Emmanuelle rechausse ses grosses baskets, saisit son balluchon et entame avec entrain un marathon de rencontres, intarissable sur l'aide à cinquante mille enfants que fournit son association et assoiffée de contacts : enfants, prisonniers, prostituées... « Le paradis, c'est les autres ! » s'exclame-t-elle toujours joyeusement. « Et comme elle a raison ! commentait il y a peu Charles Pasqua, sous le charme. On ne fait rien de bon sans la foi ni l'amour des autres. Ce sont des moteurs essentiels quand on entre en politique. Si l'on n'éprouve pas d'amour pour les autres, si l'on ne souhaite pas servir, autant aller dans les douanes ou à la Sécu ! ». Sœur Emmanuelle venait juste de citer son vers favori : « Fends le coeur de l'homme, tu y trouveras un soleil. »

Annick Cojean
Article paru dans l'édition du 21.10.2008


Nécrologie
Sœur Emmanuelle : mort d'une icône médiatique

LE MONDE | 20.10.08 | 10h39  •  Mis à jour le 20.10.08 | 14h23

L'histoire pourrait commencer par un tableau romantique. Une scène digne du film Titanic. Une jolie jeune fille aux yeux bleus est accoudée au bastingage d'un bateau, qui traverse la Manche et emporte ses rêves. Elle fume la cigarette, par défi aux conventions de sa famille de la bonne bourgeoisie belge. Un jeune homme blond l'aborde. Un bel Allemand. Il engage la conversation.

 "Où vous rendez-vous comme ça, Mademoiselle?
– Au couvent, Monsieur.
– Avec ces yeux-là? – Je ne les laisserai pas à la porte.
– Vous n'aimez pas l'aventure?
– Mais c'est pourquoi j'entre au couvent…"

Ce jour-là, la future Sœur Emmanuelle renonce à un mari et à une famille. Comme un saut dans le vide, un pari pascalien. Quarante-cinq ans plus tard, dans son premier livre, Chiffonnière avec les chiffonniers (1977), elle a ce cri du cœur : "Même si sur ma tombe ne croissent que des pissenlits et que mon âme s'anéantit avec celle de mon chat, eh bien! oui, cela valait la peine de laisser mon bel Allemand et… quelques autres." Puis, en fille obéissante de l'Eglise, elle ajoute aussitôt : "Attention, je n'ai pas une âme de chat. Je crois dur comme fer à la résurrection des morts et à la vie éternelle. Amen."

FRANC-PARLER

C'est peut-être le trait qui plaisait le plus, au premier abord, chez Sœur Emmanuelle : son franc-parler. Son côté "vieille nonne indigne", comme l'avait qualifiée avec humour le quotidien Libération. Tandis que certains n'hésitaient pas à la canoniser de son vivant, en la désignant comme "la sainte du Caire", elle ne cachait aucune de ses faiblesses : oui, elle avait eu des doutes, elle adorait les belles fourrures, les chapeaux, le chocolat noir et la glace à la vanille… Au plus fort de sa notoriété médiatique, elle faisait cet aveu : "L'orgueil se glisse partout. J'ai beau être une religieuse, quand on parle de moi, ça me fait plaisir."

Madeleine Cinquin est née à Bruxelles, le 16 novembre 1908, d'un père français et d'une mère belge. Sa famille, aisée, a fait fortune dans la lingerie fine. Elle est la seconde fille de trois enfants. Un choc vient bouleverser son enfance heureuse. En septembre 1914, alors qu'elle n'a pas six ans, son père se noie sous ses yeux, à Ostende. Il nage au milieu des vagues, il sourit, il fait signe à sa fille sur la plage. Soudain, il disparaît sous l'écume.

A plusieurs reprises, la religieuse a affirmé que ce traumatisme avait été à l'origine de son destin. Elle en a conservé un sentiment aigu de la précarité des choses : "Une petite fille a soudain compris, un dimanche matin, qu'on ne peut s'accrocher à l'écume, confiait-elle en 2000 à un journaliste de Var Matin. Dans l'inconscient, ma vocation date de là. J'ai cherché l'absolu, pas l'éphémère." L'absolu, la jeune fille qui vogue cheveux au vent sur le bateau va donc le trouver dans la vie religieuse. Sa décision est prise : en 1929, elle entre chez les religieuses de Notre-Dame de Sion. Une congrégation créée 1843 par Théodore Ratisbonne, qui gère plusieurs établissements prestigieux d'enseignement en français, sur le pourtour méditerranéen. La future chiffonnière est professeur à Istanbul, à Tunis, et enfin à Alexandrie. En tout, elle consacre quarante ans à l'éducation des jeunes filles des classes aisées. Elle qui, enfant, rêvait de mourir martyre ou de servir les pauvres…

Mais l'heure de la retraite arrive. A 62 ans, avec la permission de ses supérieures, celle que ses élèves appelaient Mère Emmanuelle débarque au Caire. Elle veut servir les lépreux. Par soif de radicalité. Le lazaret est situé en zone militarisée. Il faut demander l'autorisation au ministère de la santé, au ministère des affaires étrangères, et sans doute aussi au ministère de la guerre. Trop compliqué. Un jeune secrétaire de la nonciature lui suggère le bidonville des chiffonniers. Elle y va. Elle s'y trouve bien. Elle installe ses pénates dans une cabane à chèvres en tôle. Et c'est ainsi qu'en 1971, Mère Emmanuelle devient Sœur Emmanuelle, la religieuse des chiffonniers du Caire.

LÉGENDE

Le reste appartient déjà à la légende. Une suite de fioretti racontés par Sœur Emmanuelle dans ses nombreux livres. Les nuits avec les puces. Les rats qui courent entre ses jambes. Les femmes battues comme plâtre. Les gamins éméchés de mauvais alcool qui s'entretuent au couteau. Mais aussi l'alphabétisation des enfants, la fierté retrouvée des parents. Les jeunes qu'elle emmène voir le Nil, pour la première fois, et qui s'exclament : "El Bahr, El Bahr!" (la mer, la mer!), pareils aux soldats de l'Anabase, qui criaient "Thalassa!".

A Matareya, la sœur courage ouvre un dispensaire, un jardin d'enfant et un centre d'alphabétisation. Si les coptes, venus de Haute-Egypte, sont majoritaires, elle intervient aussi auprès des musulmans et s'efforce de rapprocher les deux communautés. Sa ligne de conduite est claire : pas de prosélytisme envers les musulmans, mais un effort de compréhension réciproque. Sur la porte de sa cabane, elle accroche une croix et un croissant, et la devise "Dieu est amour".

Sœur Emmanuelle s'installe ensuite à Mokattam, le plus grand des bidonvilles du pays. Son association, Les Amis de Sœur Emmanuelle, est chargée de collecter des fonds. La religieuse donne de sa personne et parcourt le monde, pour éveiller les consciences. Plusieurs fois, elle a raconté cet épisode devenu célèbre : "Un jour, à Genève, j'ai dit devant une assemblée très convenable : si je ne trouve pas 30000 dollars, il ne me restera plus qu'à faire un hold-up. Alors là, j'ai eu du succès et j'ai eu les 30000 dollars." Grâce aux dons collectés, elle parvient à mettre sur pied une usine de compost destinée recycler les déchets.

PLATEAUX TÉLÉ

La renommée de Sœur Emmanuelle se répand dans les salles de rédaction. En 1990, elle est invitée par Jean-Marie Cavada à "La Marche du siècle". A partir de cette date, elle est régulièrement présente sur les plateaux télé. Avec l'uniforme qu'elle s'est inventé et sous lequel elle passe à la postérité : blouse grise, fichu du même ton et baskets noires.

Ce petit bout de femme exerce une véritable fascination sur les journalistes et animateurs, qu'ils soient croyants ou non : Cavada, Poivre d'Arvor, Drucker, Pivot, tous succombent au charme de la petite bonne sœur en gris, qui les tutoie et leur donne du "mon petit Patrick" ou "mon cher Jean-Marie". A l'écran, elle laisse éclater son enthousiasme et son bonheur de vivre, qu'elle traduit par l'expression arabe "yalla!" (en avant).

"Respecter celui qui pense autrement" Elle égrène aussi quelques-unes de ses maximes fortes : "Contrairement à ce qu'a écrit Jean-Paul Sartre, les autres, ce n'est pas l'enfer. C'est le paradis pour peu qu'il y ait de l'amour. J'ai passé vingt ans de paradis au milieu de mes chiffonniers." Elle a fait sienne la devise de Marc-Aurèle : "L'obstacle est matière à action." Elle devient célèbre pour ses coups de colère par médias interposés, contre la bourgeoisie, les "magouilles" de la politique ou les ventes d'armes.

Sœur Emmanuelle ne fait pas mystère de ses positions hétérodoxes en matière de morale. Elle affirme haut et fort son admiration pour le pape Jean Paul II. Mais, dans ses dispensaires, elle fait distribuer la pilule aux jeunes femmes épuisées par les maternités. Elle évite de "dire publiquement autre chose que ce que dit l'Eglise", précise-t-elle. Ce qui ne l'empêche pas d'avouer tranquillement qu'elle est favorable au mariage des prêtres… Elle défend la vie religieuse, et ses trois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance. Mais elle n'en cache pas les difficultés. Elle raconte l'amour éprouvé pour un collègue professeur, "un homme très intelligent, très fin, très bien, avec lequel je parlais souvent littérature, philosophie". Après une nuit de doute, qui avait failli faire vaciller sa vocation, elle avait renoncé à cette passion. Des années plus tard, à l'occasion de ses cinquante ans de vie religieuse, elle a reçu une lettre de ce professeur : "Eh bien, c'est drôle, en reconnaissant son écriture sur l'enveloppe, mon vieux cœur de 70 ans a fait "crunch"!"

LIBERTÉ DE TON

Est-ce pour cette liberté de ton que les supérieures de Sœur Emmanuelle lui demandent instamment de rentrer en France, officiellement pour "se reposer"? En 1993, elle décide d'obtempérer et quitte l'Egypte. Elle confie son œuvre à une religieuse copte, Sœur Sara. Sœur Emmanuelle prend ses quartiers dans une maison de retraite pour religieuses, dans le Var. Ce départ lui coûte. A plusieurs reprises, elle répète qu'elle aurait aimé "mourir avec [ses] chiffonniers". Elle veut devenir "orante", dit-elle, une "sœur universelle" unie par la prière aux pauvres du monde entier. C'est promis, elle ne s'exprimera plus dans les médias… Mais la vieille dame ne tient pas en place. Elle découvre ce qu'elle appelle "la détresse spirituelle et morale" de ses contemporains. Elle veut témoigner, par des conférences et des interventions télévisuelles. Comme ces vieux acteurs, elle annonce régulièrement "sa retraite", "son silence", sa dernière intervention. Puis, elle revient sur le devant de la scène, à l'occasion d'un livre ou pour collecter de l'argent.

Elle s'excuse de tutoyer tout le monde, y compris le président de la République, Jacques Chirac : "En arabe, tout le monde se dit tu …" En janvier 2002, elle est nommée commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur.

FOI EN L'HOMME

Souvent, les journalistes l'interrogent sur l'islam et l'islamisme : "Par essence, le musulman n'est ni un violent, ni un fanatique, assure-t-elle. J'en ai connu des milliers. Seulement chaque homme, surtout jeune, est enclin à libérer ses instincts primaires." Elle n'est pas favorable à l'interdiction du foulard à l'école : "N'est-il pas essentiel de respecter celui qui pense autrement? Si aujourd'hui j'étais chrétienne à l'école, je porterais un voile uniquement par instinct de liberté." Il suffit de peu de chose pour faire bouillir le sang de la rebelle qui coule dans ses veines.

Un jour, de retour des Philippines, elle découvre que le charter dans lequel elle se trouve est fréquenté par des personnes distinguées venues abuser d'enfants : "Si j'avais eu une bombe à ma disposition, j'aurais, comme les kamikazes, fait sauter l'avion!" Bon gré mal gré, Sœur Emmanuelle était devenue une icône médiatique. Messagère des pauvres en prime time, dispensatrice d'une indéboulonnable foi en l'homme, qui convenait aussi bien à ceux qui croyaient au Ciel qu'aux autres.

La chiffonnière du Caire n'avait pas d'âge. La célébrité lui était venue sur le tard, à l'âge de la retraite. Les Français avaient l'impression d'avoir toujours connu ce visage sillonné de longues rides, cette mèche blanche caché sous le fichu gris et cette voix à la fois fluette et tranchante. Dans l'imaginaire collectif, elle était devenue notre Mère Teresa nationale. L'une de ces figures tutélaires, comme l'histoire de notre pays les affectionne. On songe aux vers de Péguy sur sainte Geneviève, patronne de Paris :
"Et les durs villageois
[et les durs paysans,
La regardant vieillir
[l'avait crue éternelle."

Xavier Ternisien

16 novembre 1908 Naissance à Bruxelles
1929 Entrée chez les religieuses de Notre-Dame de Sion
1971 Mère Emmanuelle devient Sœur Emmanuelle, la religieuse des chiffonniers du Caire
1990 Invitée par Jean-Marie Cavada à "La Marche du Siècle"
1993 Quitte l'Egypte et s'installe dans une maison de retraite pour religieuses, dans le Var Janvier
2002 Commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur.
20 octobre 2008 Mort à 99 ans à Callian (Var)



Disparition

Jacques Duquesne: "Soeur Emmanuelle est morte sans souffrir, comme elle le souhaitait"

Par Eric Mettout, mis à jour le 20/10/2008 11:29:40 - publié le 20/10/2008 11:01

Au mois d'août dernier, Jacques Duquesne a co-signé, avec Annabelle Cayrol, J'ai Cent ans et je voudrais vous dire, un livre d'entretien avec Soeur Emmanuelle. Un esprit libre, se souvient-il.

Vous avez rencontré Soeur Emmanuelle il y a quelques mois, pour un livre d'entretien. Elle redoutait la mort?

Elle m'a dit un jour: "A cent ans, tout le monde me parle de ma mort. Mais ce qui me fait peur, c'est l'agonie. Je ne veux pas de l'agonie". Elle est morte sans souffrir, comme elle le souhaitait. Elle a été exaucée.

A près de cent ans, Soeur Emmanuelle était d'une vivacité étonnante. Elle tutoyait tout le monde, pouvait passer des après-midi entières à discuter.

En quoi a-t-elle marqué l'histoire de l'action humanitaire?

Son affaire à elle, c'était les enfants. Dès qu'elle a eu vingt ans, alors qu'elle venait d'un milieu bourgeois et aisé, elle a décidé de s'occuper des enfants. Son ordre l'a envoyé à Istanbul, où elle a d'abord oeuvré dans un quartier pauvre. Mais elle était très bonne enseignante et on l'a chargée de l'éducations des jeunes filles d'un quartier huppé. Elle a obéi, mais elle a fait en sorte de mettre son travail en conformité avec ce à quoi elle croyait: "Tant qu'à les former, s'est-elle dit, je vais leur appprendre à regarder vers les autres, à défendre la place de la femme dans la société, à s'occuper des miséreux".

Elle est restée à Istanbul, auprès de ces jeunes filles, jusqu'à 60 ans, et l'âge de la retraite - qu'elle a refusée. Elle est partie au Caire, où elle a vécu au milieu du bidonville des chiffonniers. C'était une vie dure, imaginez, la chaleur, les maladies, la promiscuité, à 60 ans. Pourtant, elle parlait de rapprochement, de convivialité. "Vous savez, me disait-elle, en Occident on ne sait plus rire. Là-bas, on riait beaucoup."

Sa mort va-t-elle avoir des conséquences?

Elle craignait beaucoup pour l'avenir de son association (l'Asmae, l'Association Soeur Emmanuelle) après sa mort. Qu'elle ne reçoive plus l'argent dont elle a besoin pour fonctionner. Déjà, depuis deux ans qu'elle apparaissait moins dans les médias, elle s'était rendu compte que les dons se faisaient moins nombreux. C'est en partie pour cela qu'elle avait décidé de faire ce livre avec nous.

Que représentait-elle pour l'église catholique?

Elle était libre - et ils ne sont pas si nombreux en ce moment! Elle expliquait qu'en Orient, de nombreux prêtres étaient mariés et que ça ne gênait personne - sinon qu'ils arrivaient de temps à autres en retard à la messe...

Elle avait écrit à Jean-Paul II pour lui raconter que, au Caire, les petites filles étaient mariées à 10-11 ans, pour la dot, qu'elles faisaient très vite des enfants, très nombreux, que la mortalité était effrayante et que, par conséquent, les médecins avec qui elle travaillait distribuaient la pilule. Le pape ne lui avait pas répondu. "Il n'était donc pas d'accord", en avais-je conclu. "Pas du tout, au contraire, disait-elle. S'il ne me répond pas, c'est qu'il ne peut pas, que sa fonction l'en empêche. Mais en ne condamnant pas, il approuve".




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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 09:43

(dépêche)


Le siècle de soeur Emmanuelle

Par Claire Chartier, mis à jour le 14/08/2008 - publié le 14/08/2008

A la veille de son 100e anniversaire, la religieuse au tempérament et au destin extraordinaires s'est confiée à Annabelle Cayrol et Jacques Duquesne dans un livre qui paraît ce jeudi, J'ai 100 ans et je voudrais vous dire (Plon). Extraits exclusifs.

Le temps a filé si vite... Le 16 novembre prochain, soeur Emmanuelle, notre Mère Teresa à nous, aura 100 ans. Un siècle tout rond pour cette sainte populaire au tempérament et au destin extraordinaires, toujours vive malgré le poids des ans. Avant que Nicolas Sarkozy l'accueille en grande pompe à l'Elysée et que moult documentaires et biographies reviennent sur le chemin hors du commun de ce brin de femme cabocharde à l'énergie incroyable, L'Express publie en exclusivité des extraits du dernier entretien qu'elle a accordé à la productrice Annabelle Cayrol et au journaliste Jacques Duquesne, J'ai 100 ans et je voudrais vous dire (Ed.Plon). Un document rare : tapie dans une grande maison au parc fleuri de l'arrière-pays varois appartenant à sa congrégation, Notre-Dame-de-Sion, rivée à sa chaise roulante, soeur Emmanuelle ne parle presque plus aux journalistes. La retrouver contant ici, avec ses mots sans façon et de nombreuses anecdotes inédites, sa jeunesse fofolle, ses premiers pas de servante de Dieu auprès des demoiselles de la bourgeoisie turque, puis sa plongée, vingt ans durant, dans les bidonvilles du Caire, à l'âge où d'autres prennent leur retraite, est un pur bonheur. On ignorait que cette religieuse de feu, partisane du mariage des prêtres, écrivit un jour au bon pape Jean-Paul II, pour lui laisser entendre l'intérêt qu'il y avait, au coeur des cloaques cairotes, à user de la pilule. On ignorait aussi que cette infatigable batailleuse, fondatrice d'une association pour les mères en détresse et qui se mit en tête, à 80 ans bien sonnés, de vouloir repêcher les SDF de son village, avait aussi été amoureuse. « J'ai eu une vie heureuse, dit-elle. Je ne peux que répéter qu'il faut donner aux autres optimisme, volonté et amour [...]. Sans partage, sans solidarité, on ne peut faire progresser l'humanité, il faut donc s'acharner. » Puisse Dieu laisser cette vieille dame entêtée s'acharner quelque temps encore.

La mort du père

« Je n'avais pas 6 ans quand mon père s'est noyé sous mes yeux. Il poussait sa barque, au bord de la mer, il faisait très beau, le ciel était d'un de ces bleus pâles et fragiles comme on en voit sur la mer du Nord. Et soudain, la vague, l'imprévu, le drame.

J'ai beaucoup pleuré ensuite. Longtemps.

On m'a parfois demandé avec insistance si ce n'était pas ce choc, terrible, qui avait provoqué ma vocation. Je ne crois pas. [...]

Vous avez cherché en Dieu le père que vous aviez perdu ? Et n'était-ce pas une fuite ?

[...] Je me disais, plus ou moins clairement : "Qu'est-ce que je vais faire, accrochée à un homme, toute ma vie ? Je connaîtrai peut-être des déceptions..." J'ai voulu, moi, m'appuyer sur ce qui ne me trompera jamais. Jamais ! j'ai choisi Dieu. [...] Je voulais l'Absolu. Et sur terre, l'homme, quel qu'il soit, ne peut pas vous apporter l'Absolu. »

Seule à bord

« J'ai [...] un souvenir très précis qui date de 1914, de décembre 1914 exactement. Ma mère et nous - nous étions trois enfants - vivions alors en Angleterre. Les Allemands avaient envahi la Belgique où nous habitions et nous avions fui par le dernier bateau qui quittait Ostende, je crois bien.

Ce départ pour l'Angleterre fut une nouvelle épreuve. C'était quelques jours seulement après la mort de mon père. Et voilà que le capitaine nous dit que des mines magnétiques flottent dans la mer du Nord, qu'il est possible que l'une d'entre elles fasse sauter le bateau et qu'il fallait mettre nos ceintures de sauvetage. Vous imaginez la panique ! Voilà la mort qui s'approchait de nouveau. Et j'ai craint la mort de ma mère. Elle y pensait aussi, puisque, dans cette panique, elle a pris nos petits vêtements et, avec un coton rouge - ou un crayon, je ne sais plus -, elle y a marqué l'adresse de notre grand-mère à Paris : elle craignait donc, elle aussi, de disparaître et voulait donner une chance de sauvegarde à ses jeunes enfants. Je crois qu'à partir de ce moment s'est développé en moi un grand esprit d'indépendance : l'hypothèse de me retrouver seule, vous comprenez ? »

Jeune et coquette

« Ensuite, dans ma jeunesse, je ne pensais qu'à m'amuser, danser, voir des films, aller au théâtre. C'était le monde des années vingt, qu'on a nommé les Années folles [...]. J'habitais Bruxelles, mais j'allais à Paris, où vivaient mes tantes. [...]

Tenez, je vais vous raconter l'histoire du chapeau Lindbergh. J'avais à peu près 18 ans, je crois, quand cet Américain, Lindbergh, a traversé l'Atlantique à bord d'un avion, pour la première fois. Un événement considérable qui a eu un énorme retentissement. J'étais en Belgique alors. Et les modistes avaient lancé la mode du chapeau Lindbergh. Il était très cher, ce chapeau. J'en voulais un, puisque c'était la mode. Ma mère m'a dit : "Ecoute, tu veux encore beaucoup d'argent, et ce chapeau, tu ne le porteras même pas une semaine. Tu le jetteras bien vite." J'ai tellement insisté qu'elle a fini par céder. Elle n'en pouvait plus, vraiment. Et ce qu'elle avait prévu est arrivé : ce chapeau n'était pas du tout seyant ; je ne me sentais pas moi-même quand je le portais dans la rue. Au bout d'une semaine, je l'ai jeté.

Voilà comment je me comportais. L'argent ? Pff... J'étais à Paris, je voulais aller à Bruxelles ; j'étais à Bruxelles, je voulais aller à Paris. Ou encore à Londres, où nous avions vécu pendant la guerre. L'argent ne me posait pas de problème. »

Amoureuse

« J'aimais beaucoup danser. Beaucoup, beaucoup. Avec de jolis garçons de préférence. Ma mère me le répétait : "Tu veux que les garçons t'aiment bien, t'approuvent, t'entourent, t'admirent. Et si tu te fais religieuse..." Je lui répondais : "Pour Dieu, je laisserai les jolis garçons." [...]

Soyez franche : vous n'avez jamais été attirée par un homme ? [...]

Si. Quand j'étais enseignante, en Tunisie. Je n'étais plus toute jeune déjà... J'ai été amoureuse d'un homme que je trouvais intelligent et séduisant... J'ai connu le coeur qui bat...

Et ?

Eh bien, rien. Je n'allais pas lui dire ce que je ressentais. On nous avait appris à ne jamais dire à un homme qu'on l'aimait. J'ai réfléchi, j'avais choisi Dieu, je ne voulais pas changer de route... Je ne regrette rien. Je suis fière de m'être prise en main... Ç'a été un peu difficile, mais on peut y arriver si on a un choix de vie.

Vingt ans après, j'ai reçu une lettre de lui. J'ai reconnu sa belle écriture sur l'enveloppe...

Et ?

Rien. C'était une lettre administrative.

Vous étiez déçue...

Un peu... »

Des débuts dans le grand monde

« Vous ne vouliez pas être privilégiée, vous parlez de liberté totale, et de partage de la vie des pauvres... Il n'empêche que vous avez commencé votre vie religieuse en enseignant les lettres à des jeunes filles de la bourgeoisie à Istanbul.

Ah ! Cette question-là, je l'attendais. On me l'a posée si souvent... Tout d'abord, il existait une école pauvre, pour des enfants du quartier, avec qui il fallait vraiment commencer par la base, le b.a.-ba. [...] Et voilà que j'ai attrapé une typhoïde épouvantable.

La seule maladie qui vous ait frappée pendant toutes ces années, y compris au bidonville...

Oui, la seule. J'ai été protégée. Mais cette typhoïde... j'ai failli y passer. Toutes les soeurs ont proposé leur sang pour me sauver. A l'époque, les transfusions de sang, c'était assez rudimentaire, plutôt rare, et parfois dangereux. Je leur en étais très reconnaissante et je me demandais comment les remercier. [...] Je me suis mis en tête de leur faire une conférence intéressante. Je connaissais un peu l'histoire de Soliman le Magnifique, le grand sultan ottoman qui a failli prendre Vienne mais qui avait aussi de bonnes relations avec François Ier. Sa vie est un roman extraordinaire. J'ai donc décidé qu'elle serait le sujet de ma conférence. [...] Il paraît que cela a a passionné la communauté. Si bien que la directrice du collège m'a demandée à la supérieure. Laquelle a accepté de me nommer à ce collège.

Quand elle m'a appelée pour me l'annoncer, je lui ai rappelé qu'elle m'avait promis de me mettre avec les pauvres. Réponse : "Ma soeur, je le sais et je sais que vous les aimez. Vous vous occupez très bien de ces petits enfants. Mais ce que vous faites, d'autres pourraient l'accomplir. Comprenez qu'au fond ce n'est pas grand-chose. Tandis que, dans notre collège, il y a des filles de ministres qui seront sans doute, plus tard, des épouses de gens importants, qui ont déjà quelque influence sur leurs parents et qui en auront davantage. Si bien que vous serez plus efficace pour les pauvres que vous ne pourriez l'être chez les petits." Vous voyez qu'elle savait bien parler, la supérieure ! »

Bienvenue au bidonville

« Le soir de mon arrivée, j'ai posé mes quelques affaires dans une cabane que m'avait donnée un chiffonnier [...] et je me suis interrogée : que faire ? A entendre ceux qui m'avaient parlé de ce bidonville auparavant, il n'était peuplé que de voleurs, de tueurs, de brigands. [...]

Bon, j'étais venue, et je n'allais pas reculer. D'autant que j'avais pris le Christ avec moi et prié. Alors, je suis sortie pour aller jusqu'à la plus proche cabane. Dans ce coin, elles étaient très serrées les unes contre les autres. Un homme était assis par terre - bien sûr, il n'y avait pas de chaises - et c'était le soir, après le travail ; il tentait d'échapper à la chaleur de l'intérieur. Je lui ai tendu la main, en me penchant un peu vers lui, et je lui ai simplement demandé [...] comment il allait. Je m'étais un peu penchée pour qu'il comprenne que mon regard était amical. Il m'a aussitôt tendu la main, lui aussi. On s'est serré les mains et j'ai compris qu'il fallait m'asseoir près de lui. Alors : "Veux-tu un verre de thé ?" J'ai accepté avec joie. Le thé est arrivé, des voisins aussi. On a fait le cercle, tous assis par terre. Vous imaginez cela ici ? Impossible. Improbable.

Dans les bidonvilles où j'ai vécu - je vais employer un mot un peu vulgaire, mais tant pis - on "rigolait". Pas toujours, bien sûr [...]. Mais la joie régnait, une joie profonde, qui tenait à la solidarité.

[...] Tous les bidonvilles du monde sont des concentrés de misère. Mais au Caire, chez les chiffonniers, c'était pis, puisqu'ils ramenaient de la ville des montagnes d'ordures, fumantes, puantes. Ma cabane donnait sur une cour où mon voisin, Habib, élevait des cochons. Dès la première nuit, les rats m'ont réveillée. Ce qui m'a étonnée, ce fut de me retrouver ainsi, la soixantaine passée, dans un monde que j'avais ignoré, dont je ne parlais pas très bien la langue, plongée dans cette misère matérielle, et d'éprouver malgré tout un sentiment de joie comme je n'en avais jamais connu. J'avais atteint mon but. »

La lettre à Jean-Paul II

« J'ai [...] écrit un jour au pape Jean-Paul II pour lui décrire le monde dans lequel je vivais. J'étais entourée de gamines mariées à 11 ou 12 ans, qui faisaient un bébé tous les dix mois et en perdaient la moitié. Or l'un des docteurs qui travaillaient avec moi leur fournissait des pilules. Moi, je ne le faisais pas, mais ce docteur venait dans ma clinique et je savais très bien ce qu'il faisait. J'ai donc voulu attirer l'attention du pape sur des situations comme celle-là. Je sais qu'il a reçu ma lettre, parce que je la lui ai fait apporter par un intermédiaire qui le connaissait très bien.

Et la réponse ?

Il ne m'a pas répondu. Et je l'ai très bien compris [...]. Imaginez que le pape ait semblé m'approuver, en tenant compte de ma situation exceptionnelle. Vous voyez ce qu'aurait écrit la presse mondiale : le pape approuve la pilule ! »

Fervente militante

« Dès 1974, je suis partie à l'assaut de l'Europe. J'avais quelques adresses en poche et une seule idée en tête : obtenir 30 000 dollars. Ça n'a pas été très facile parce que, en France, en Europe, on est comblés. Pas partout, bien sûr. Il existe aussi des miséreux. Mais ceux qui ont les moyens d'aider ne peuvent pas comprendre ceux qui ont moins. C'est très difficile, presque impossible. Quand même, ces dollars, j'ai fini par les rassembler. Grâce à la générosité des Américains et des Européens, nous avons pu construire des logements en dur, des salles de classe, des foyers pour les filles-mères. Pas aussitôt, bien sûr. Tout cela a pris du temps.

Mais ce que je veux souligner, c'est l'assistance que j'ai reçue de gens de l'ambassade de France. Ils sont venus me voir et m'ont dit : "Ma soeur, il faut absolument créer une association, pour prendre en charge tout ce travail." La femme de l'ambassadeur elle-même est venue. Elle a laissé sa voiture assez loin du bidonville parce que l'on ne pouvait pas y pénétrer comme cela, vous pouvez l'imaginer. Nous sommes allées un peu partout, dans les cailloux, les ordures, l'odeur bien sûr - ah ! l'odeur... - et au retour elle s'est arrêtée un moment, m'a fait face et m'a dit - écoutez bien et souvenez-vous qu'il s'agissait de l'épouse de l'ambassadeur - elle m'a dit : "Ah ! Soeur Emmanuelle ! Comme vous avez de la chance ! Comme je voudrais être à votre place !" Je lui ai répondu que je n'aimerais pas être à la sienne, surtout pas ; ce n'est pas facile d'être femme d'ambassadeur, non ? Surtout à l'époque. Finalement, elle a persuadé son mari et quelques autres de créer l'Association des amis de soeur Emmanuelle... »

Les feux de la rampe

« J'ai parfois des tentations de vengeance, par exemple. Il m'est arrivé, dans certaines affaires, de serrer les dents afin de ne pas rendre mauvais coup pour mauvais coup ; je me disais : "Non, je ne peux pas le faire. Si, je vais le faire. Non... Si..." Ce fut terrible. Mais, en fin de compte, je me suis calmée. Parce qu'il est plus puissant que moi, le Christ. Et aussi parce que j'ai beaucoup prié. Je me suis calmée peu à peu. Je dis bien : peu à peu. Pas en un jour. L'orgueil aussi. Depuis des années, quelque chose de terrible m'est arrivé : je suis devenue médiatique. Pour servir les autres, j'ai brassé des millions, parcouru la planète, rencontré ceux que l'on appelle les plus grands - les plus puissants et les plus célèbres en tout cas. Cela m'a donné un sentiment grisant. Pourtant, aujourd'hui, j'en mesure les limites. »

La fin du voyage

« Je sens maintenant ma barque s'éloigner peu à peu du rivage. Et je ne crains pas pour moi, je l'ai déjà dit. Mais pour la suite de cette action. L'association, qui a été un peu mon âme, a en charge 70 000 enfants dans le monde, dans les pays les plus pauvres. Si bien que, lorsqu'on me demande si je regrette de ne pas avoir eu d'enfants à moi, je réponds que j'en ai 70 000. Mais cela signifie d'énormes besoins. Et il faudra continuer, bien sûr, parce que le monde n'en a pas fini avec la pauvreté et la misère. [...] Je suis comme une mère qui va quitter ce monde et qui laisse ses enfants. Ce sentiment de continuité, de prolongement me rassure. Je me dis, comme tous les gens je l'espère, au terme d'une vie pleine et heureuse : je passe la main, la cordée est solide [...].

Vous êtes donc en paix avec votre conscience ?

Je citerai Montaigne : "Que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d'elle, et plus encore de mon jardin imparfait !"

J'aurais pu mieux faire, j'aurais dû mieux faire ! Mais j'ai fait ce que mon coeur et Dieu me dictaient !

Si vous le voulez bien, c'est avec lui que j'en parlerai ! »


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4 octobre 2008 6 04 /10 /octobre /2008 02:57

L’un des pères de la Constitution de la Ve République s’est éteint la vieille du cinquantenaire de nos institutions. Hommage.



Lorsque le pape Benoît XVI était venu à Paris, les 12 et 13 septembre 2008, il avait fait une courte halte à l’Institut de France, une vieille institution composée généralement de vieilles personnes.


Servare unitatem Spiritus in vinculo pacis.

Benoît XVI était en effet venu faire une visite de courtoisie à ses éminents collègues de l’Académie des sciences morales et politiques dont il est membre depuis son élection le 13 janvier 1992 au fauteuil du physicien Andreï Sakharov.

Pour l’Académie des sciences morales et politiques, qui compte également le roi Juan Carlos 1er, le Premier Ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker et le Prince Charles (et également les anciens Premiers Ministres Pierre Messmer et Raymond Barre récemment disparus), c’est en effet un immense honneur d’avoir maintenant parmi ses membres un… pape.

Ce fut l’occasion pour une délégation d’académiciens de se rendre au Vatican le 10 février 2007 pour remettre à Benoît XVI une médaille de l’Institut à son effigie avec l’inscription suivante : « Servare unitatem in vinculo pacis » autrement dit : « Conservez l’unité de l’esprit par ce bien qui est la paix ».


Jean Foyer académicien, latiniste et chrétien

L’initiative de cette démarche revint à Jean Foyer, académicien depuis 1984, qui prononça donc l’allocution de circonstance au nom de ses pairs : « Notre Compagnie avait l’honneur insigne de compter parmi ses membres le successeur de saint Pierre, Vicaire de Jésus-Christ. Jamais événement d’une telle importance et d’un tel éclat n’était survenu dans notre histoire académique. Il est peu de chance qu’il se renouvelle jamais. ».

Jean Foyer, dont la foi catholique l’a fait vaciller lorsqu’il était Ministre de la Santé en 1972, à l’époque où la légalisation de l’avortement était réclamée par beaucoup de femmes (il renonça alors à ses fonctions ministérielles l’année suivante mais il fallut attendre l’élection de Valéry Giscard d’Estaing pour faire adopter la loi Veil).

Jean Foyer, une « figure majeure du gaullisme », selon l’expression du Premier Ministre François Fillon, qui s’est éteint le matin du vendredi 3 octobre 2008, dans le 15e arrondissement de Paris, à l’âge de 87 ans et demi (il est né le 27 avril 1921).

Jean Foyer a eu une existence très riche : à la fois juriste incontesté, latiniste distingué (un latiniste ne peut qu’être toujours distingué, tellement distingué qu’en recevant son diplôme de docteur honoris causa de la réputée Université d’Oxford, comme le rappelle "Ouest France", il fit son discours… en latin), gaulliste, résistant, homme de foi, amateur des chants grégoriens de son enfance...


Jean Foyer juriste et constitutionnaliste

Professeur agrégé de droit, il commença l’enseignement dès 1943 à Paris, poursuivit à Poitiers, Lille puis à Nanterre, à Angers et enfin à Paris-Assas jusqu’en 1989. C’est à ce titre qu’il fut nommé en été 1958 commissaire du Gouvernement auprès du Comité consultatif constitutionnel pour la rédaction de l’actuelle Constitution.

Justement, ce mardi 7 octobre 2008, Jean Foyer aurait dû prononcer un discours sous la Coupole, en présence du Président de la République Nicolas Sarkozy, pour célébrer le cinquantenaire de la VeRépublique.

Par ailleurs, Jean Foyer partagea ses compétences constitutionnelles en participant à la rédaction de quelques nouvelles constitutions d’Europe centrale et orientale.


Jean Foyer résistant et gaulliste de gauche

Sa vie politique, il l’a véritablement commencée en s’engageant dans la Résistance très jeune, puis, après la guerre, en restant dans le sillon du gaullisme historique, tendance UDT (Union démocratique du travail, regroupant les gaullistes de gauche comme René Capitant), poursuivant ensuite dans les courants héritiers (RPR, UMP).


Jean Foyer haut fonctionnaire

Il conseilla des ministres dès l’âge de vingt-deux ans : auprès du gaulliste de gauche René Capitant alors Ministre de l’Éducation nationale (en 1944), puis auprès du radical Paul Joseph Marie Giacobbi (grand-père de l’actuel député corse Paul Giacobbi) Ministre de l’Éducation nationale (en 1945), enfin auprès du futur Président ivoirien Félix Houphouët-Boigny (en 1958) alors Ministre d’État.


Jean Foyer député

Une fois la Ve République installée, il devint député le 7 mars 1959 en remplacement du député-maire d’Angers Victor Chatenay nommé par Jacques Chaban-Delmas au Conseil Constitutionnel nouvellement créé.

Jean Foyer fut réélu sans discontinuité jusqu’en juin 1988, date à laquelle il fut obligé de céder le siège à Hervé de Charrette en raison d’un accord politique entre Jacques Chirac (pour le RPR) et Valéry Giscard d’Estaing (pour l’UDF). Il n’avait que 67 ans à l’époque (les retraites en politique se prennent en général à un âge nettement plus avancé).

Au sein du Palais-Bourbon, Jean Foyer s’impliqua évidemment dans la genèse de nombreuses lois et a présidé l’importante Commission des Lois (la première des commissions en France) de 1968 à 1981, sauf lorsqu’il était ministre (1972 à 1973).


Jean Foyer ministre

Car Jean Foyer est d’abord connu comme l’un des grands ministres de De Gaulle.

Il fut nommé d’abord Secrétaire d’État chargé des relations avec la Communauté (l’ex-Empire français) auprès de Roger Frey le 5 février 1960 (il n’avait que trente-huit ans) puis Ministre de la Coopération le 18 mai 1961.

Le 14 avril 1962, il accepta l’offre de Georges Pompidou de devenir Ministre de la Justice (à quarante-et-un ans, au même âge que la Ministre actuelle de la Justice Rachida Dati).

Un poste difficile et très exposé à l’époque, en raison de la guerre en Algérie, qu’avait refusé l’ancien Président du Conseil Pierre Pflimlin sous la pression de ses amis démocrates-chrétiens (le MRP ne voulait plus soutenir De Gaulle).

C’est lui qui aurait réussi à convaincre De Gaulle de ne pas exécuter le général Edmond Jouhaud, un des chefs de l’OAS, et condamné à mort le… 13 avril 1962 (la veille de la nomination de Jean Foyer). En effet, après trois interventions, Jean Foyer donna sa démission à laquelle il renonça quand De Gaulle signa le décret de grâce le 28 novembre 1962.

En revanche, Jean Foyer n’intervint pas pour empêcher l’exécution de Bastien-Thierry (fusillé le 11 mars 1963 pour avoir tenter d’assassiner De Gaulle). De Gaulle avait refusé la grâce car il n’avait émis aucun regret lors de son procès.

Jean Foyer fut aussi le créateur de la Cour de sûreté de l’État le 15 janvier 1963, une juridiction d’exception pour juger les affaires de sécurité de l’État (affaire de terrorisme, d’espionnage etc.) qui a été supprimée par Robert Badinter le 4 août 1981 (un jour symbolique).

Il resta garde des Sceaux près de cinq années (jusqu’au 1er avril 1967), ce qui est d’une exceptionnelle longévité.

Pierre Messmer le rappela dans son gouvernement du 5 juillet 1972 au 28 mars 1973 en le nommant Ministre de la Santé publique.


Jean Foyer et l’immigration

Il est très intéressant de relire ses propos il y a plus de vingt-cinq ans. Jean Foyer a fait voter un nouveau code de la nationalité que ses amis gaullistes ont par la suite profondément amendé par les lois Pasqua et les lois Sarkozy et Hortefeux.

C’est un extrait d’un discours de Jean Foyer prononcé à l’Assemblée Nationale le 29 septembre 1972 et cité par Wikipédia (je n’ai pas retrouvé le texte d’origine, donc je le cite sous réserve) :

« Malgré une amélioration de sa démographie de 1946 à 1964, la France est et demeurera, comme tous les pays voisins, une terre d’immigration. Comme les Romains du VIe siècle refusaient de servir dans les légions impériales, les Européens du XXe siècle refusent d’exécuter les besognes pénibles et malpropres. Aujourd’hui comme en ce temps, l’immigration est une nécessité. Peut-être comporte-t-elle les mêmes périls ?

Quoi qu’il en soit, une politique de l’immigration s’impose. On n’en discerne pas toujours aisément les traits. Mais quelle que soit cette politique, ceux des immigrés qui n’ont point l’esprit de retour devront s’intégrer dans la communauté nationale. Notre Droit rénové de la nationalité le leur permettra sans les restrictions inefficaces qui causaient d’inutiles vexations.

Au cours de sa longue histoire, la France a été un merveilleux creuset. De Gallo-romains et de Germains, elle a fait des Français. Le projet amendé que nous vous proposons facilitera cette action avec d’autres ethnies. Le racisme est une stupidité odieuse qui a poussé aux plus grands crimes de l’Histoire. »

(J’ai souligné les passages intéressants pour aujourd’hui).

Un discours peu éloigné des idées de Bernard Stasi (ancien Médiateur de la République), qui avait écrit en 1984 un livre provocateur sur "L’immigration, une chance pour la France", thème repris sur le plan européen par un séminaire de l’IFRI (Institut français des relations internationales) le 13 février 2008.

Certes, la situation à l’époque pouvait être différente de la nôtre… encore que démographiquement, la génération du baby boom partant à la retraite, un manque de main d’œuvre pourrait s’observer dans les prochaines années (c’est déjà le cas pour la main d’œuvre hautement qualifiée).


Jean Foyer et la peine de mort

Une des illustrations de la capacité d’anticipation et du grand talent de Jean Foyer, tant de constitutionnaliste que d’orateur, concerna les discussions sur la peine de mort.

Jean Foyer n’était pas vraiment abolitionniste encore que sa position fût assez nuancée (« Ce que je pense n’a pas beaucoup d’importance. Ce qui importe, c’est de savoir quel est le sentiment de la majorité des Français sur ce problème. »).

Pourtant, lors du débat à l’Assemblée Nationale sur l’abolition de la peine de mort, le 18 septembre 1981, il avait proposé un amendement (avec Charles Millon et Emmanuel Aubert) où il demandait de façon subtile d’inscrire l’abolition de la peine de mort dans la Constitution (ce qui est beaucoup plus solide juridiquement qu’une simple loi), dans un aléa qui aurait été rajouté à l’article 66 selon ces termes : « Nul ne peut être condamné à mort. ».

Une procédure qui aurait le mérite, selon lui, de permettre d’organiser un référendum sur l’abolition de la peine de mort sans devoir réaliser au préalable une révision de l’article 11 de Constitution (référendum sur l’organisation des pouvoirs publics), puisque cela relèverait alors de l’article 89 (référendum pour réviser la Constitution).

À cette occasion, cette proposition avait valu à Jean Foyer quelques échanges marquants dans l’hémicycle avec feu Raymond Forni, le président de la Commission des lois et rapporteur du projet de loi sur l’abolition de la peine de mort, et avec Robert Badinter, le Ministre de la Justice, un de ses lointains successeurs.

Raymond Forni y avait décelé quelques arrière-pensées (comme le rejet par le peuple d’un tel référendum) : « Quand monsieur Foyer développe tant d’habileté, je me dis toujours que cela doit bien cacher quelque chose. [Jean Foyer ponctua : « Quel soupçon ! »] En effet, nous savons bien qu’il est capable de déployer son immense talent au service des plus mauvaises causes. [Jean Foyer reponctua : « Vos flèches sont empoisonnées ! »] Pour ma part, je me refuse, à propos d’un problème de principe, à entrer dans une querelle de procédure. ».

Et Robert Badinter d’en rajouter sur la compétence de Jean Foyer : « Monsieur Foyer nous offre le plaisir d’un intermède juridique dans ce grave débat de conscience. Il est d’ailleurs tout à fait remarquable, et je vois là la marque de son tempérament de grand légiste, qu’il sache transformer une question de conscience en une question de procédure. (…) J’ai impression que vous utilisez un artifice de procédure, et je vois jusqu’où l’esprit d’invention peut conduire un homme qui a gardé les sceaux du fondateur de la Constitution. ».

Robert Badinter, contrairement à Raymond Forni, avait ensuite tenté d’opposer des arguments constitutionnels à la proposition de Jean Foyer qui ont été vite balayés par ce dernier (le débat était de toutes façons politique et pas juridique).

Finalement, il a fallu attendre vingt-cinq ans pour que l’article 66 de la Constitution soit effectivement complété (par Jacques Chirac, abolitionniste) par des termes presque identiques à ceux proposés par Jean Foyer en 1981 : « Nul ne peut être condamné à la peine de mort. » (Loi constitutionnelle n°2007-239 du 23 févier 2007).


Sans complaisance pour les acteurs d’aujourd’hui

Le 20 décembre 2006, devant des membres de la Nouvelle action royaliste qui avaient souhaité l’écouter, Jean Foyer n’était pas très tendre au sujet du personnel politique actuel.

Il eut des mots durs comme : « Ne me faites pas parler de quelqu’un dont l’histoire n’a pas encore commencé. » ou encore : « faire des choix entre des inconstances ».

Pour lui, le rôle de député ne se réduit plus qu’à « donner satisfaction aux groupes de pression ». Et celui de Nicolas Sarkozy… « idem ».


Le gaullisme disparaît de plus en plus…

Né dans une IIIe République finissante d’entre guerres et fossoyeur de la IVe République, Jean Foyer était de ces érudits éloquents autant attachés à la culture chrétienne qu’aux apports gréco-romains. Plus à l’aise avec la culture classique d’avant guerre qu’avec le zapping culturel de l’époque post-moderne.

Reconnu comme un maître du Droit, avec Jean Foyer disparaît l’un des derniers barons du gaullisme… du vrai gaullisme.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (4 octobre 2008)


Pour aller plus loin :

Mémoires de Jean Foyer (1944-1988).

50 ans de la Ve République (4 octobre 2008).

à lire aussi pour compléter :

Biographie de Bertrand Le Gendre (Le Monde, 6 octobre 2008).




http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=45304




http://www.lepost.fr/article/2008/10/06/1281394_jean-foyer-une-figure-majeure-du-gaullisme-du-droit-du-latin-et-des-institutions.html






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20 septembre 2008 6 20 /09 /septembre /2008 12:40

(dépêche)



Bernard Stasi, contre les racismes

07 janvier 2005 - 17h00

Pour avoir réussi sa mission à la tête de la commission sur la laïcité, il devrait obtenir dans un mois la présidence de la toute neuve «Haute Autorité contre les discriminations et pour l’égalité». Portrait de l’ancien «gauchiste» du centrisme, ami du président Chirac, ancien ministre, et ancien médiateur de la République…

Les locaux de La Croix, Bernard Stasi les connaît depuis un incroyable débat qui l’opposa à Jean-Marie Le Pen. Incroyable car, à l’époque (c’était en 1984), aucun homme politique n’osait affronter le patron du Front national.

Bernard Stasi était député centriste de la Marne, il venait de retrouver son siège de maire d’Épernay et avait eu le culot de publier un livre intitulé L’immigration, une chance pour la France. Pure provocation au moment où le Front national récupérait des voix et aussi des militants de droite opposés à la politique française en matière d’immigration.

Notre journal avait eu l’idée, un brin risquée, d’organiser un face-à-face entre les deux hommes dans ce qui ressemblait plus à une minuscule cabine de verre (dans laquelle on avait péniblement glissé une petite table ronde et quatre chaises) qu’à un studio d’enregistrement.

Les deux hommes, évidemment, se détestaient. Tout les séparaient, aussi bien les idées que le physique. Autant Le Pen est grand, imposant avec le verbe dru, autant Stasi, sautillant et affable, recherche le consensus d’une voix plutôt aimable.

«Le Pen a été redoutable, se souvient-il. Il cherchait à m’impressionner en criant très fort, mais moi aussi je me suis mis à crier fort. Le plus impressionnant était peut-être le regard haineux de son garde du corps, qui était enfermé avec nous dans la cabine et qui ne me quittait pas des yeux.»

Bernard Stasi s’était bien défendu parce que ce dossier-là, il le connaissait par cœur. Lui, l’enfant d’immigré qui a fait une démarche personnelle à 18 ans pour devenir français, savait bien de quoi il parlait. Ses quatre grands-parents sont de quatre appartenances différentes : corse, italienne, espagnole et cubaine.

Vers 14-15 ans, il attrape le virus de la politique

Il est pourtant né à Reims, de parents espagnols venus travailler dans le champagne, dans une région harmonieuse et tempérée qui influença le jeune Stasi et l’un de ses frères, lequel devint un grand avocat. Néanmoins, le sang chaud et généreux qui coule dans ses veines a fait de Bernard un enfant vif qui, dans la cour du collège, se battait à coups de poing contre les pétainistes.

Il n’a que 12 ans et s’intéresse à ce qui se passe autour de lui. «Lorsque j’ai vu arriver en classe l’un de mes camarades avec une étoile jaune, nous avons confectionné des étoiles jaunes en papier et nous avons, avec lui, défilé dans les rues de Reims tout un après-midi.»

Vers 14-15 ans, Bernard Stasi «chope» un virus dont il ne s’est jamais guéri : celui de la politique. Il milite pour l’Europe et s’inscrit presque naturellement aux Jeunes Démocrates. C’est ce qui lui va le mieux, même si certains le trouvent un peu turbulent et incontrôlable.
Un peu trop à gauche pour le centre

«Mes amis centristes me prenaient pour un gauchiste.» Le mot est lâché. Il est un peu trop à gauche pour sa famille politique, qui s’est toujours méfiée de ce garçon à la démarche du joueur de foot entrant sur un terrain, beau parleur, toujours décontracté, qui remuait beaucoup d’air autour de lui. «Je suis peut-être passé pour quelqu’un de léger auprès de certains parce que j’ai été long à me marier et que j’aimais profiter de la vie.»

Il n’a jamais obtenu toute la confiance de son parti (le Centre démocrate, le CDS puis l’UDF), auquel il a pourtant toujours été fidèle. Ce fils spirituel de Jacques Duhamel aurait voulu être président de ce CDS (Centre des démocrates sociaux). Tout était prévu pour qu’il le soit au congrès de Versailles. Il y avait deux candidats. Jacques Barrot, qui n’a jamais été son ami (et c’est peu dire), s’est présenté avec la promesse de se désister pour lui au second tour.

«Mais au moment du vote pour le second tour, se souvient Bernard Stasi avec amertume, Jacques avait disparu. On l’a cherché, mais on ne l’a retrouvé qu’au bout d’une demi-heure, enfermé dans les toilettes.» Et Stasi a été battu. «J’ai souvent été trop naïf.»

Depuis ce temps, Bernard Stasi aime compter ses amis et, paradoxalement, le fait de ne pas être devenu chef de parti lui a ouvert une plus grande palette d’amitiés politiques. De Rocard, qui voulait le faire entrer dans son gouvernement («on était tous les deux chefs scouts, ce qui a tout de suite créé des liens»), à Jacques Chirac. Surtout Chirac.

Une amitié de longue date avec Jacques Chirac

«Je ne suis pas chiraquien parce que je ne suis pas bonapartiste et que je me méfie toujours des chefs, mais je suis très lié à lui. Il est fidèle en amitié, il est venu me soutenir en 1993 contre un candidat local du RPR, soutenu par le Front national. On s’entend bien et il me dit souvent que j’ai de la chance parce que tout le monde m’aime»…

Tous deux sont de la même promotion de l’ENA et se retrouvèrent en Algérie en 1959. Bernard Stasi, qui est sorti en bonne place de l’école, après avoir été interrogé au grand oral par un professeur qui avait la réputation d’être un peu rude, un certain Georges Pompidou («il ne s’est pas montré très sévère avec moi»), est chef de cabinet du préfet d’Alger.

Il se souvient de la journée des barricades, le 20 janvier 1960. «J’étais au cœur de la manifestation et j’ai couru à toute allure pour prévenir de préfet de la gravité des événements. La République était en danger et toute la partie de notre promotion présente s’est retrouvée dans mon bureau où nous avons voté à l’unanimité une motion de soutien au général de Gaulle. Moi, je n’ai jamais pensé que l’Algérie, avec 9 millions de musulmans (c’est ainsi qu’on appelait les Algériens) pouvait rester française.»

C’est le second virus qui touche ainsi Bernard Stasi : l’Algérie. Il n’est pas peu fier de souligner qu’à la préfecture d’Alger, il avait constitué une équipe de football dans laquelle se trouvaient des pieds-noirs, partisans de l’Algérie française, et des Algériens de souche, indépendantistes.

«Nous avions battu l’équipe d’un cuirassé britannique qui faisait escale à Alger et, après la victoire, il y a eu une belle fête, tous ensembles, tous mêlés.» Pas peu fier non plus de rappeler qu’il est le premier fonctionnaire français à avoir mis les pieds en Algérie indépendante.

«Un peu après l’indépendance, lorsque j’étais au ministère de la jeunesse et des sports, nous avons eu, avec le ministre Maurice Herzog, l’idée de rapprocher la jeunesse de nos deux pays en nous servant du sport. Nous avons fait venir à Paris le ministre des sports de Boumediene, un certain Bouteflika qui est devenu depuis le président algérien. Je lui ai fait visiter la ville et tous les lieux agréables de Paris.»

Les deux hommes sont restés amis et Bernard Stasi préside toujours l’Association France-Algérie. Son histoire de l’équipe de football à la préfecture d’Alger n’est guère surprenante. Partout où il est passé, Bernard Stasi a créé une équipe de foot… À l’ENA, où il a été très vexé de n’avoir jamais pu battre l’école HEC ; à la ville d’Épernay et même à l’Assemblée nationale.

«Un jour, nous avons affronté l’équipe du Bundestag. C’était à Reims et j’avais tout de même obtenu le renfort de Raymond Kopa. Nous avons battu les députés allemands mais je dois confesser que j’avais organisé, avant le match, une visite des caves de champagne… Visite très appréciée par nos amis, alors que j’avais demandé à mes joueurs d’attendre pour goûter »

"Je ne me prends jamais trop au sérieux"

Tout Bernard Stasi est dans cette histoire. L’homme est entreprenant, sympathique, chaleureux et blagueur. C’est aussi ce qui l’a un peu perdu. «Je ne me prends jamais trop au sérieux, ni pour un grand homme.» Cette sincérité lui a joué de mauvais tours et, en quarante ans de carrière politique, il n’a été ministre qu’une petite année, aux DOM-TOM.

Un peu en marge de son parti, le «gauchiste du CDS» a connu quelques instants de gloire – et de profondes satisfactions – lorsqu’il parvint à faire voter une vingtaine de députés du CDS contre la peine de mort. Mais il a aussi des moments difficiles lorsqu’il est battu, en 1977, à la mairie d’Épernay. C’est là sa plus grande blessure politique. Car s’il a de solides soutiens, il a dû affronter toute sa vie de durables inimitiés. Surtout à l’extrême droite, où l’on ne pardonne pas à un homme «de droite» son discours d’ouverture sur l’immigration.

C’est toujours son ami Chirac qui le sort de l’impasse. D’abord pour lui confier (en 1998) le poste de médiateur de la République. «Ça m’allait bien car j’ai un défaut : je recherche toujours le consensus et j’ai du mal à décider. Je n’aime pas faire de mal aux gens.» Stasi ouvre son poste à l’international (il adore voyager) et à la proximité, en créant des délégués du médiateur dans les quartiers, qui seront des «bénévoles indemnisés».
Président de la commission de réflexion sur la laïcité

Cela coûte cher à l’État mais Bernard Stasi, un peu fâché avec les comptes, n’écoute guère ceux qui lui reprochent quelques dépenses superflues. Après six années à cette fonction, Jacques Chirac – toujours prêt à l’aider – lui propose de présider une commission de réflexion sur la laïcité : instance à laquelle il tient beaucoup et pour laquelle il cherche un homme de consensus. Bernard Stasi conduit l’affaire avec doigté et avec cette même désinvolture apparente, qui surprend bien des membres de la commission.

«Si nous avions voté le premier jour, nous nous serions sûrement prononcés contre le principe d’une loi interdisant les signes religieux à l’école. Mais, après les 104 auditions, nous avons changé d’avis. Nous sommes en effet persuadés que des groupes islamistes veulent s’en prendre à la République, qu’ils testent sa résistance et mesurent jusqu’où ils peuvent aller.» Le rapport de la commission ne sera que partiellement suivi. Bernard Stasi est encore furieux que les députés n’en aient gardé que les aspects répressifs, «car la laïcité n’est pas une police des religions, c’est essentiellement la tolérance et la liberté».

Avec ce dossier délicat, il aura enlevé une épine au pied du président Chirac, qui s’apprête une fois encore à le remercier. Car, à 74 ans, l’homme a toujours «soif d’être utile». Il a donc toutes les chances d’être nommé à la tête de la future «Haute Autorité contre les discriminations et pour l’égalité». C’est lui qui a préparé les textes et le terrain et c’est donc lui qui, sauf accident, présidera cette nouvelle institution indépendante, qui sera mise en place en février ou en mars.

Il aura soixante collaborateurs, dans de vastes locaux de 2.000 m². Une belle fin de carrière, en harmonie avec un parcours jalonné de mille combats contre les discriminations. Il y retrouvera Marc Gentilini, ancien président de la Croix-Rouge, un ami d’enfance. Il a toujours besoin de copains autour de lui.

Dominique GERBAUD

***

CONTREPOINT

par Hervé Bourges
Président de l’Union de la presse francophone (1)

Bernard, «la danseuse»

Bernard Stasi est un ami d’enfance : nous avons fait nos études secondaires à Reims et participé aux activités d’une même troupe scoute. De quelques années son cadet, les souvenirs qui me lient à Bernard sont les plus durables qui soient : grands amateurs de football, nous suivions avec enthousiasme les exploits de Raymond Kopa, héros du stade de Reims en 1953. Nous avions nous-mêmes l’habitude de jouer des parties fortement disputées. Bernard Stasi n’était pas le meilleur joueur de l’équipe, mais le plus spectaculaire. En véritable latin, il forçait toujours la dose : gardien de but, il se voyait arrêter un penalty imparable ; numéro 10, marquer le but de la victoire ; et défenseur, arrêter net une attaque redoutable...

Ses équipiers l’avaient surnommé «la danseuse», tant son jeu était inattendu, fleuri et propre à retenir l’attention... à défaut d’être de grande qualité. Ce caractère excessif et impétueux venait corriger la prudence de son milieu politique, car Bernard Stasi fut une figure de proue du centrisme. Cet ami et camarade de l’ENA de Jacques Chirac a été ministre sous Pompidou. Mais, en 1993, il perd son siège de député, battu par un électorat vigneron qui était influencé par les slogans à courte vue : «Stasi s’intéresse plus à Sarajevo qu’à nos vignobles.»

En réalité, au-delà de l’apparence, voire de la caricature, Bernard Stasi se révélait comme un homme de conviction, ouvert au dialogue, fidèle en amitié. Il se montra un patriote exigeant pour lui-même, pour les autres, pour son pays dont il refuse tout à la fois le repli frileux aussi bien que la tentation du communautarisme.

(1) Ancien président du Conseil supérieur de l’audiovisuel, Hervé Bourges est l’auteur du livre De mémoire d’éléphants (chez Grasset), dans lequel il parle longuement de son amitié avec Bernard Stasi.

 
Dominique GERBAUD

Article publié le 07-01-2005 sur le site www.la-croix.com



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22 août 2008 5 22 /08 /août /2008 06:15

Le seul chef d’État africain à ne pas s'être laissé impressionner par le Zimbabwéen Mugabe vient de succomber. Retour sur la trajectoire du Président zambien.



Le Président de la République de Zambie Levy Mwanawasa est mort à presque 60 ans ce 19 août 2008 dans un hôpital parisien (à l’hôpital militaire Percy à Clamart), le lendemain d’une brusque détérioration de son état de santé.


Une santé fragile

Victime d’un arrêt vasculaire cérébral le 29 juin 2008 lors du sommet de l’Union africaine à Charm el-Cheikh (en Égypte), il fut même donné pour mort le 3 juillet 2008 (le Président sud-africain Thabo Mbeki avait même appelé à une minute de silence à sa mémoire).

Pendant les six années de sa présidence, sa santé fut un problème récurrent. En avril 2006, il subissait un premier accident vasculaire cérébral, mais bien avant, le 8 décembre 1991, il était victime d’un grave accident automobile qui coûta la vie d’un de ses proches collaborateurs et qui lui laissa de sérieuses séquelles.


Un avocat engagé en politique

Levy Mwanawasa est né le 3 septembre 1948 à la frontière entre la province du Katanga du Congo belge et celle de la Rhodésie du Nord.

Après des études juridiques, il devint avocat associé dans un cabinet qui prospéra. Il s’occupa notamment de dossiers liés à des violations des droits de l’Homme (il défendit notamment Christon Tembo).

En 1990, il participa à la fondation du Mouvement pour la démocratie multi-partite (MMD), premier parti d’opposition autorisé par le régime en Zambie.

Lors de la première élection présidentielle libre, le premier Président de la Zambie indépendante Kenneth Kaunda, en fonction depuis le 24 octobre 1964, et instaurateur d’un régime de type socialiste au parti unique (prétendument pour éviter l’éparpillement du paysage politique qui aurait pu être représenté par autant de partis que d’ethnies, nombreuses) échoua face au syndicaliste Frederick Chiluba (leader du MMD) qui obtint 81% des suffrages et qui lui succéda en nommant Levy Mwanawasa à la Vice-Présidence.

Rompant avec presque deux décennies de régime socialiste, qui avait été aidé au départ par l’exploitation du cuivre mais dont l’effondrement des cours provoqua des émeutes en 1990 et des tentatives de coup d’État, Chiluba mit en place une politique néo-libérale brutale qui ne fut pas couronnée de succès et qui accéléra la paupérisation de la Zambie (vagues de licenciements, privatisations frauduleuses, dette très élevée, ravage du sida etc.).


Démission et prise de contrôle du parti présidentiel

En 1994, Mwanawasa démissionna avec fracas et se désolidarisa de Chiluba, accusant le pouvoir de corruption généralisée. Chiluba fut cependant réélu en 1996 et, ne pouvant constitutionnellement pas solliciter un troisième mandat, proposa à Mwanawasa de lui succéder malgré sa rivalité interne très féroce au sein du MMD.

Levy Mwanawasa fut élu à l’élection présidentielle du 27 décembre 2001 contre dix autres candidats dont deux anciens Vice-Présidents (Christon Tembo et Godfrey Miyanda).

Son élection à la majorité simple fut très contestée puisqu’il n’était en tête officiellement qu’avec 29% alors qu’Anderson Mazoka, le candidat arrivé en deuxième position, représentant un parti libéral, obtenait un score très voisin, 27%, et que de très nombreuses irrégularités étaient constatées par des observateurs étrangers.


Lutte contre la corruption

Mwanawasa fut cependant investi le 2 janvier 2002 et beaucoup pensaient qu’il ne serait qu’un pantin sans conviction manœuvré par son prédécesseur, Chiluba, limité à deux mandats, un peu à la manière medvedévienne.

Au contraire, dès sa prise de fonction, Levy Mwanawasa démarra son combat contre la corruption en allant jusqu’à lever l’immunité et mettre en examen en 2003 son prédécesseur Frederick Chiluba et ses proches.

Les détracteurs du nouveau pouvoir l’accusèrent de mener cette bataille anti-corruption uniquement pour éliminer ses rivaux au sein du MMD.


Retour à la croissance mais persistance de la pauvreté

Sur le plan économique, Mwanawasa fit appel aux investisseurs chinois et bénéficia de la hausse des cours du cuivre. Les investisseurs regagnèrent la confiance dans la Zambie et le Président réussit à assainir les finances publiques et à réduire l’inflation.

La forte croissance n’améliora toutefois pas la situation de la population, considérée comme la 165e nation sur 177 dans le classement de l’ONU des indices de développement humain.

En janvier 2005, Mwanawasa présenta alors ses excuses à son peuple pour la persistance du taux élevé de la population vivant sous le seuil de pauvreté (deux tiers) en dépit de ses efforts.

En mars 2005, Mwanawasa se fit baptiser à Lusaka devant des centaines de personnes alors que son épouse était membre des Témoins de Jéhovah (qui la rejetèrent car ils s’opposent à toute forme d’action politique).

Levy Mwanawasa fut réélu le 28 septembre 2006 avec 43% contre quatre autres candidats (le deuxième et le troisième candidats n’obtinrent que, respectivement, 29% et 25%) et l’élection fut comme en 2001 contestée et suivie de violences dans la capitale.


Le naufrage du Titanic

Seul chef d’État africain à être sorti de sa réserve, Mwanawasa avait violemment mis en cause la politique du Président du Zimbabwe Robert Mugabe, pitoyablement réélu le 27 juin 2008, et cause de l’état désastreux de l’économie zimbabwéenne.

Ses mots étaient très durs puisqu’il évoquait en mars 2007 le Zimbabwe comme un « Titanic en train de sombrer ». Il avait accordé l’asile politique aux opposants de Mugabe.

Son attaque cérébrale l’empêcha de stigmatiser la réélection ubuesque du dictateur zimbabwéen, mais son Ministre des Affaires Étrangères, Kabinga Pande, a eu le courage de le faire en son nom le 16 août 2008 lors d’une réunion régionale.


Éloges

À l’annonce de sa disparition, Levy Mwanawasa reçut un concert de louanges.

L’ancien Président zambien Kenneth Kaunda l’a qualifié d’ami personnel et a déclaré : « Il a été un grand leader. Les gens l’aimaient. Nous l’avons tous aimé. Il a fait de grandes choses. ».

George W. Bush évoqua un « champion de la démocratie, dans son pays et en Afrique ».

Nicolas Sarkozy a exprimé sa « vive émotion » et a considéré que sa disparition était « une grande perte pour le peuple zambien dont il s’était attaché le respect et l’affection ». Selon le Président français, c’est aussi « une grande perte pour le continent africain qui appréciait son courage politique. C’est une grand perte pour la démocratie, dont il fut un ardent défenseur tout au long de sa vie. La France salue sa mémoire, vibrante de courage et de liberté. ».

Le leader d’opposition au Zimbabwe, Morgan Tsvangirai, a évoqué, comme le Président américain, « un bon ami et camarade » et un « champion de la démocratisation de la région et du continent africain en général ».


Et maintenant ?

L’actuel Vice-Président de la République de Zambie, Rupiah Banda (depuis le 9 octobre 2006) assure désormais l’intérim présidentiel.

Il avait été ambassadeur en Égypte puis aux États-Unis avant d’être le Ministre des Affaires Étrangères de Kenneth Kaunda de 1975 à 1976.

Rupiah Banda a décrété sept jours de deuil national alors que le Président de l’Assemblée Nationale Amussa Mwanamwambwa a suspendu les travaux de l’unique chambre parlementaire pour se préparer pour les funérailles.

Une élection présidentielle anticipée doit se tenir dans les trois mois, mais aucun successeur n’avait été envisagé par Levy Mwanawasa( qui n’aurait pas eu la possibilité de se présenter à la prochaine élection présidentielle). Quant aux partis de l’opposition, ils commencent à négocier un pacte de coalition électorale.


Nul doute que la disparition de Levy Mwanawasa risquerait de relancer de nouveaux troubles politiques en Zambie. Pour l’instant, ses deux anciens prédécesseurs ont appelé au calme et au rassemblement.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 août 2008)


Pour aller plus loin :

Dépêche AFP (19 août 2008).

Biographie du Monde (du 21 août 2008).




http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=43529




http://www.lepost.fr/article/2008/08/22/1248828_avec-levy-mwanawasa-la-zambie-perd-son-assainisseur-financier.html






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21 août 2008 4 21 /08 /août /2008 09:19

Un des derniers grands héros de la France libre vient de mourir dans la plus grande indifférence de l’été. Hommage.


L’Ordre de la Libération a annoncé ce mardi 19 août 2008 dans la torpeur estivale la disparition d’un des leurs, Compagnon de la Libération, le 7 août 2008 à Jouarre (Seine-et-Marne) : le lieutenant-colonel Raymond Sabot, à 88 ans et demi.

Ce militaire de métier a connu une carrière exceptionnelle.


Militaire dans l’âme

Né le 10 décembre 1919 à Bagneux (Meurthe-et-Moselle), Raymond Sabot s’engagea à dix-huit ans dans l’infanterie. Il fut nommé caporal en avril 1939 puis sergent en avril 1940.

Incorporé au 24e Régiment d’infanterie coloniale à Tripoli (au Liban), il rejoignit les troupes britanniques le 27 juin 1940 en Palestine après être passé dans la clandestinité (car il refusait l’armistice).

Un mois plus tard, presque 500 hommes se regroupèrent comme lui en Égypte sous le commandement du capitaine Raphaël Folliot et s’appelèrent 1er Bataillon d’infanterie de marine, considéré par les Britanniques comme le premier bataillon de la France libre.

En septembre 1940, le sergent Sabot partit en campagne à Tobrouk (en Libye) pour combattre les troupes italiennes, où il eut une « très belle conduite ».


Bir-Hakeim

Il participa ensuite à la campagne de Syrie puis à la bataille de Bir-Hakeim contre les troupes allemandes et italiennes du général Erwin Rommel du 26 mai au 11 juin 1942 avec la 1e Brigade française commandée par le général Pierre Kœnig.

174 Compagnons de la Libération participèrent à Bir-Hakeim (dont 17 y périrent) parmi lesquels le futur Premier Ministre Pierre Messmer, le futur Ministre de la Défense Pierre Kœnig (le dernier Maréchal de France), ainsi que le futur ministre Hubert Germain (toujours vivant à 88 ans, parmi les premiers engagés dans les Forces françaises libres).

De février à mai 1943, Raymond Sabot combattit en Tunisie et fut promu sergent-chef, puis débarqua en Italie en avril 1944 avec la 1e Division française libre.


Blessé de guerre

C’est au cours de cette campagne d’Italie qu’il fut blessé le 13 mai 1944 à Girofano d’éclats de mortier et fut évacué en Tunisie.

Continuant sa carrière militaire après la fin de la guerre, il fut nommé adjudant en août 1945, puis lieutenant en 1950, capitaine en 1957, commandant en 1966 et lieutenant-colonel en octobre 1973 (à sa retraite).


Officier et aide de camp

Parmi les postes qu’il occupa, il fut aide de camp adjoint du général Charles De Gaulle, puis aide de camp de plusieurs ministres.

De santé fragile, il disparut le 7 août 2008 et fut enterré à Gerbécourt-et-Haplemont (Meurthe-et-Moselle) dans la plus grande intimité.


Discrétion du héros

Raymond Sabot a donc quitté discrètement ces lieux (comme il l’avait souhaité) pour rejoindre son épouse Marcelle.

Selon Jocelyn Trouslard, Raymond Sabot participait souvent aux manifestations patriotiques de Nancy et n’hésitait pas à rencontrer les nouveaux officiers qui arrivaient en Meurthe-et-Moselle pour les accueillir.

Parmi les nombreuses décorations qu’il reçut (beaucoup de médailles), Raymond Sabot fut Commandeur de la Légion d’Honneur.

Il était aussi parmi les cinquante-huit derniers Compagnons de la Libération encore vivants et le seul qui résidait dans le Grand Est.

Au Mont Valérien, la crypte numéro neuf attend le dernier Compagnon qui s’en ira.


Honneur à Raymond Sabot et à la France libre qu’il a vaillamment représentée.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 août 2008)


Pour aller plus loin :

Biographie de l’Ordre de la Libération.


(Photo : Ordre de la Libération)




http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=43470

http://fr.news.yahoo.com/agoravox/20080821/tot-raymond-sabot-combattant-exceptionne-89f340e.html


http://www.lepost.fr/article/2008/08/22/1248823_raymond-sabot-combattant-exceptionnel-de-la-france-libre.html


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13 août 2008 3 13 /08 /août /2008 08:57

L’isolationnisme politique de Bayrou a été suicidaire. Et pourtant, la statue du Commandeur continue à se forger pour cet opposant d’un nouveau type. Suite et fin.


Dans le premier article, j’évoquais la lente ascension de François Bayrou comme personnage politique majeur du paysage français, puis dans le deuxième article, sa position très critiquée entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2007.


Aujourd’hui, c’est bien sur le registre des valeurs que François Bayrou souhaite poursuivre son combat, et commence à devenir audible et crédible.


Une crédibilité sous toutes les latitudes

Crédible d’abord vis-à-vis des élus de la majorité qui se trouvent enrégimentés plus qu’ils ne le voudraient. Les nombreux incidents parlementaires qui ont montré une mauvaise volonté de la majorité (par exemple, le vote sur la loi sur les OGM), désormais sous contrôle par un des prochains rivaux du sarkozysme, Jean-François Copé, dénotent un climat très incertain. Les municipales l’ont d’ailleurs illustré : Nicolas Sarkozy ne faisait plus vendre, sa popularité étant en berne.

Du coup, des passerelles reviennent avec François Bayrou, qui, rappelons-le, avait présidé l’UDF première version, celle qui comptait des centaines de parlementaires. Certains de ceux-ci, passés à l’UMP en 2002, commencent à regretter amèrement l’absence d’écoute de leur courant qu’on qualifiera par simplicité par courant démocrate-chrétien.

L’exemple le plus frappant est Pierre Méhaignerie, devenu secrétaire général de l’UMP lorsque Nicolas Sarkozy s’empara de l’UMP en 2004 et qui est maintenant considéré comme quantité négligeable. Rappelons que Méhaignerie était président du Centre des démocrates sociaux, composante de l’UDF, de 1982 à 1994. Après avoir tenté timidement l’autonomie des députés centristes avec la création du groupe Union des démocrates et du centre (UDC) en 1988, il avait tout fait pour laisser son poste à François Bayrou en barrant la route à son probable héritier, Bernard Bosson (passé en 2007 au Nouveau Centre et perdant malgré tout sa circonscription à Annecy).

L’élection du successeur de Christian Poncelet au plateau (Présidence du Sénat) sera à cet égard un indice important pour mesurer l’hégémonie de l’ex-RPR au sein de l’UMP.

Crédible dans la majorité, mais aussi crédible dans l’opposition, auprès de proches de Dominique Strauss-Kahn ou de Michel Rocard et de sympathisants de gauche qui désespèrent du Parti socialiste.


Le mystère de l’inexistence socialiste

Il y a un véritable mystère, celui d’un PS amorphe alors que le gouvernement lui donne chaque jour des arguments pour se dynamiser.

Nicolas Sarkozy, par habileté politique, a réussi à paralyser le PS de toute opposition intelligente et efficace. En se servant et en piochant des compétences socialistes reconnues, fascinées par le personnage et son ouverture, comme Jean-Marie Bockel, Jacques Attali, Jack Lang ou encore Hubert Védrine (ou même Max Gallo), il a fabriqué une sorte de socialisme allégeant au sarkozysme. Un socialo-sarkozysme ?

Mais Nicolas Sarkozy n’est pas le seul responsable de la décomposition du PS. Les éléphants y ont mis beaucoup du leur et leur congrès en novembre s’annonce désastreux.

Les divisions sont nombreuses, tant en termes d’écuries présidentielles (Bertrand Delanoë et Ségolène Royal) qu’en termes programmatiques. Les lignes de front sont multiples. Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn, Manuel Valls, Pierre Moscovici, Julien Dray, Arnaud Montebourg, Jean-Luc Mélenchon...

Les divisions de personnes ne sont pas les seules en cause. Il y a aussi la nature de l’opposition adoptée, plus axée sur l’attitude de Nicolas Sarkozy, son train de vie, sa vie affective, sa famille, que sur le contenu de sa politique.

Et lorsque les socialistes décident de s’opposer réellement, ils le font de manière politicienne et sans conviction (comme pour les institutions, alors qu’ils avaient pourtant des arguments à mettre en avant).


Un boulevard pour 2012 ?

Bref, ces deux sources de mécontentement devraient apporter un boulevard présidentiel à François Bayrou pour 2012, en fédérant les inquiets de l’UMP et les socialistes insatisfaits de leur manque de leadership.

Mais pour qu’il puisse fédérer ces deux branches politiques, François Bayrou a besoin d’un discours rassembleur et fort.

Le rassemblement, il l’esquisse aujourd’hui sur les valeurs républicaines, et il sait qu’il pourra être suivi d’un grand nombre.


Contenu politique et vitrine

Mais le discours fort reste manquant. Il a effectivement esquissé un programme solide pour l’élection présidentielle de 2007. Il lui manque, d’une part, sa réactualisation (rester sur le même programme après tant de réformes serait une faute politique) et, d’autre part, quelques idées courtes, sans doute simplistes, mais porteuses.

Or, sa seule idée facile à comprendre en 2007, c’était de diminuer les déficits publics. Ce qui est évidemment nécessaire, souhaitable et raisonnable, mais il faut bien le reconnaître, ce n’était guère enthousiasmant et encore moins porteur électoralement.

Aussi simpliste et stupide qu’il ait été, le slogan de Nicolas Sarkozy « travailler plus pour gagner plus » a été largement porteur.

Cela a toujours été le problème des candidats centristes, généralement sérieux, refusant toute démagogie. Raymond Barre avant François Bayrou a eu le même problème en 1988.

Leur programme existe, solide et réfléchi, mais leur service après-vente, ou plutôt, avant-vente, leur marketing publicitaire laissent toujours à désirer. C’est sûr que dire la vérité n’a rien de réjouissant, rien de séduisant, or, en politique, il faut séduire, attirer.


Où sont l’Europe et la décentralisation ?

La colonne vertébrale du courant de pensée de François Bayrou se résume à deux éléments : la construction européenne et la décentralisation. Or, ces deux sujets sont plutôt impopulaires de nos jours.

Les institutions de l’Union Européenne ne fonctionnent pas et toutes les tentatives qui consistent à permettre à l’Europe de se gouverner et d’être efficace sont battues en brèche par les peuples eux-mêmes. Un ami de Bayrou qui vient de disparaître, Borislaw Geremek, avait fait une analyse très pertinente du ‘non’ irlandais du 12 juin 2008.

Quant à la décentralisation, les hypocrisies des gouvernements des dix dernières années ont salé l’addition des taxes locales. Chaque perte de responsabilité de l’État (sans diminution du budget équivalent) au profit des collectivités locales (principalement les régions) s’est faite au détriment du contribuable dont la taxe d’habitation, la taxe foncière et la taxe professionnelle n’ont cessé de monter (les socialistes qui gèrent la quasi-totalité des régions ont mis en œuvre ces augmentations).

Ce n’est donc pas étonnant qu’on n’entend plus beaucoup parler de ces deux thèmes dans les discours au MoDem, alors qu’ils devraient être fondateurs.


L’équipe manquante, le maillon faible

Une autre condition pour ne pas rater le rendez-vous de 2012, c’est d’entraîner suffisamment d’élus dans son sillage.

De tous les Présidents de la République élus au suffrage universel direct, seul Valéry Giscard d’Estaing ne disposait de l’infrastructure d’aucun parti politique imposant. Mais il avait obtenu le soutien d’une quarantaine de parlementaires UDR (gaullistes) menés par le jeune Jacques Chirac.

Si François Bayrou veut démontrer qu’il sera capable de constituer une véritable équipe pour gouverner, il devra le montrer avant l’élection (et pas après), en ralliant à sa cause nombre d’élus (de gauche et de droite). Rassembler non seulement les Français, mais aussi les élus, les intermédiaires nécessaires entre le peuple et son Président.

Cette condition, pour l’instant, n’est pas remplie. Et à part deux ou trois personnalités connues (comme Marielle de Sarnez ou Jean Peyrelevade), François Bayrou est désespérément seul dans son aptitude à gouverner. Ceux qui ont de l’estime pour lui auraient-ils tant peur ?


Seul contre tous, ou ensemble avec tous ?

Sa capacité à forcer les lignes, à faire enfin éclater le PS et l’UMP, lui donnera une réelle stature de rassembleur. Car les électeurs, contrairement à ce qu’on aurait pu croire, suivent en général assez bien le diktat des partis. Par ignorance ou par simplicité.

Il y aura encore du chemin à parcourir avant de rendre inéluctable la… future élection de François Bayrou à la Présidence de la République que l’on lui avait tant prédite.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 août 2008)


Pour aller plus loin :

François Bayrou persévère dans son rôle d’opposant (31 juillet 2008).

Les votes et interventions du député des Pyrénées-Atlantiques (31 juillet 2008).

Le programme présidentiel de François Bayrou (accès à la plaquette).

Le programme présidentiel de François Bayrou (analyse).




http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=43233





http://www.lepost.fr/article/2008/08/19/1247158_francois-bayrou-baudruche-ou-espoir-de-la-republique-francaise-3.html






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12 août 2008 2 12 /08 /août /2008 08:48

L’isolationnisme politique de Bayrou a été suicidaire. Et pourtant, la statue du Commandeur continue à se forger pour cet opposant d’un nouveau type. Suite.



Dans le premier article, j’évoquais la lente ascension de François Bayrou comme personnage politique majeur du paysage français, ainsi que les critiques parfois antagonistes qu’il a essuyées après l’élection présidentielle de 2007.

Depuis quelques semaines, François Bayrou réapparaît dans les médias français alors qu’il subissait jusque là une couverture très confidentielle.


Mais pourquoi ce retour en grâce dans les médias ?

Apparemment, au départ, parce que François Bayrou a été le seul à protester contre le poker gagnant de Bernard Tapie. Le soutien de Tapie à Sarkozy semblerait avoir trouvé ici sa contrepartie pécuniaire.

Je n’ai pas beaucoup entendu de leaders socialistes protester contre ce nouveau gros lot qui profite à Bernard Tapie. Parce qu’il a été un ancien ministre de François Mitterrand ?

Pourtant, ce n’est pas la première fois que Bayrou se trouve seul dans ses protestations.


Poule aux œufs d’or privatisée

Rappelez-vous, bien avant l’élection présidentielle de 2007, qu’il n’y avait que Bayrou à avoir contesté la privatisation des sociétés d’autoroute. Aucun membre officiel de l’opposition socialiste. Sociétés très rentables données à « des copains et des coquins » selon une vieille expression de feu Michel Poniatowski, mais aussi, inflation prévisible des tarifs des péages.

Résultat quelques années plus tard, tous ceux qui empruntent les autoroutes le savent, des hausses de prix exagérées, avec un véritable cynisme de la part de ces sociétés privatisées. Leur convention avec l’État plafonnait la hausse de prix, mais en moyenne. Ainsi, certains tronçons avec très peu de passages ont vu leurs tarifs stagner voire baisser pendant que les tronçons très fréquentés sont devenus de plus en plus chers.

Certes, on pourrait toujours dire que l’entretien des autoroutes à fort trafic coûte plus cher que celles désertiques. Cependant, comme l’avait anticipé François Bayrou, c’est bien le peuple français qui a été doublement lésé.


Constance et impasse

Depuis une dizaine d’années, François Bayrou a ainsi pris quelques marques, semé quelques prises de position qui montrent à la fois une certaine vision des choses, constante, et le courage de l’avoir exprimée.

Le véritable point d’achoppement reste cependant son comportement entre les deux tours de l’élection présidentielle 2007.

Avec une campagne de premier tour basé sur ‘ni droite, ni gauche’, l’absence de François Bayrou au second tour ne pouvait aboutir qu’à une impasse politique et à un dilemme.

On lui a reproché d’avoir annoncé qu’il ne voterait pas pour Nicolas Sarkozy au second tour. Quand je dis ‘on’, je peux aussi m’inclure, même si tout le monde s’en moque, puisque je lui ai aussi reproché cela.

J’avais alors trois considérations : la continuité de son discours d’avant premier tour (ni Sarkozy ni Royal) qui nécessitait de ne pas prendre position ni contre ni pour l’un candidat du second tour, la nécessité cependant d’être responsable et de prendre position clairement en faveur de l’un ou de l’autre des candidats (d’où le véritable piège de ce discours qui imposait à son auteur d’être présent au second tour), et enfin, l’aspect suicidaire qui lui fit perdre son groupe parlementaire (le refus de compromission électoral est un argument peu acceptable quand on observe ce qu’il s’est passé lors des municipales de mars 2008).


Une position centrée sur les valeurs

La motivation affichée par François Bayrou était, elle, sur un autre plan. Sur celui des valeurs. L’ambition très forte du personnage rendait peu crédible ces considérations morales. On préférait dire en effet : il préfère s’opposer pour devenir le principal opposant à Nicolas Sarkozy. C’est un peu vrai, mais pas tout à fait juste.

Les préoccupations morales de François Bayrou étaient très fortes et après plus d’une an de sarkozysme présidentiel, beaucoup d’élus UMP sont obligés de le lui reconnaître.

François Bayrou rappelle : « Les raisons pour lesquelles j’avais indiqué que je ne voterais pas pour Nicolas Sarkozy, qui reposaient sur un conflit de valeurs et non des antagonismes de personnes comme on a voulu le faire croire, ne peuvent plus aujourd’hui être ignorées par personne. » en complétant : « Il y a aujourd’hui très peu de gens qui résistent à cette réalité. Les syndicats ont été désarmés, mis à terre et moqués. Et il ne faut pas oublier que beaucoup de gens ont peur. C’est pourquoi j’ai un devoir de rassemblement pour construire une opposition démocratique et républicaine. ».

Et de là à parler des valeurs républicaines et pas du contenu politique du programme gouvernemental.

François Bayrou attaque en effet les « grosses dérives » du pouvoir actuel. Il condamne ainsi Nicolas Sarkozy : « Jamais personne n’avait entraîné la France là où Nicolas Sarkozy l’entraîne aujourd’hui. Il transgresse tout ce qui était l’essentiel du consensus républicain. ».

Sur le fichier Edvige, indigné que les tous les candidats aux élections soient fichés ou encore des mineurs de treize ans, il est encore plus sévère : « Où va-t-on ? Quel régime est-on en train de mettre en place ? Quelle société est-on en train de construire ? ».

Un sénateur de l’UMP lui a même avoué, à Versailles, lors du vote en Congrès de la révision constitutionnelle, qu’il avait eu raison : « Vous êtes le seul à avoir dit depuis le premier jour ce qui se passe à présent, et on ne voulait pas vous croire. ».

Car les transgressions de Nicolas Sarkozy sont nombreuses et inquiètent avec raison bon nombre de citoyens.

Face à celles-ci, François Bayrou se montre comme le rempart le plus solide et le plus cohérent pendant que les éléphants socialistes piétinent dans leurs divisions.


Dans le troisième article, je préciserai les atouts et handicaps d’une éventuelle prochaine candidature de François Bayrou à l’élection présidentielle.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 août 2008)


Pour aller plus loin :

François Bayrou persévère dans son rôle d’opposant (31 juillet 2008).

Les votes et interventions du député des Pyrénées-Atlantiques (31 juillet 2008).

Les transgressions de Nicolas Sarkozy.





http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=43172

http://fr.news.yahoo.com/opinions.html






http://www.lepost.fr/article/2008/08/19/1247149_francois-bayrou-baudruche-ou-espoir-de-la-republique-francaise-2.html



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11 août 2008 1 11 /08 /août /2008 09:20

L’isolationnisme politique de Bayrou lui a été suicidaire. Et pourtant, la statue du Commandeur continue à se forger pour cet opposant d’un nouveau type.

L’ancien candidat à l’élection présidentielle François Bayrou a toujours eu du mal à rendre son discours crédible.


Une ambition en dehors du sérail

À l’image des Guignols de l’Info qui commencèrent à parler de lui comme un ‘plouc demeuré’, François Bayrou pâtit d’une caractéristique essentielle de son personnage : loin des compromissions politiciennes, il a toujours navigué, paradoxalement, selon un seul objectif, sa seule ambition, devenir Président de la République.

Sa candidature d’avril 2002 avait fait rire plus d’une personne. Se confronter au Président de la République sortant, Jacques Chirac, au populaire Premier Ministre sortant, Lionel Jospin, constituait pour de nombreux observateurs une source d’amusements et de moqueries. La grenouille qui voulait se faire plus grosse que le bœuf. François Bayrou, lui, savait qu’il lui fallait s’échauffer, un tour de piste, un premier essai pour se parfaire dans sa fonction de candidat (Mitterrand et Chirac, avant lui, avaient eu besoin de deux galops d’essai, pourquoi pas lui ?).

Avec sa gifle magistrale donnée à un gamin qui tentait de lui chiper son portefeuille, François Bayrou a réussi à se rendre crédible. Ferme alors que l’image de centrisme mou lui collait au visage. Étrange résultat, mais il en ressortit que Bayrou obtint 7% au lieu des 4% promis par les sondages. Mieux, il arriva en quatrième position après les trois grands candidats, devant tous les petits : Noël Mamère, Jean-Pierre Chevènement, Arlette Laguiller… Bref, l’honneur légèrement sauvé.


2007 victime de 2002

Hélas pour lui, il n’a pas pu bénéficier de cette situation en raison du climat très particulier qui a suivie l’éviction de Lionel Jospin du second tour et son remplacement par Jean-Marie Le Pen.

D’une part, François Bayrou ne pouvait plus montrer son indépendance vis-à-vis de Jacques Chirac, ne pouvait pas se permettre l’abstention au second tour (comme en 2007) et devait donc faire allégeance électorale à celui qu’il voulait combattre, sans aucune autre contrepartie, Jacques Chirac n’ayant pas eu besoin de ses voix pour se faire réélire.

D’autre part, Bayrou a été victime aussi de l’OPA mise en œuvre par Alain Juppé et le RPR pour phagocyter l’UDF entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2002 avec la création de l’UMP. Là encore, François Bayrou a réussi à sauvegarder l’essentiel en préservant de justesse son groupe à l’Assemblée Nationale en juin 2002.

Durant le second mandat de Jacques Chirac, François Bayrou et ses grognards (la plupart auront filé dans le camp de Nicolas Sarkozy) ont hésité entre l’adhésion à un programme gouvernemental peu éloigné de leurs vues des gouvernements Raffarin, et une mise à distance des joutes parlementaires, voire une franche hostilité en votant même, pour certains d’entre eux, la censure contre le gouvernement de Dominique De Villepin dont il condamnait le jusqu’auboutisme dans l’affaire du CPE.


Enfin dans la cour des grands

Ce n’est qu’en début février 2007 que le personnage politique François Bayrou prit toute son ampleur, aidé en cela par des sondages de plus en plus croissants. Beaucoup de Français, souvent sans étiquette, refusaient l’alternative entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal.

Si la mayonnaise n’a pas pu aller au-delà d’une belle performance avec sept millions d’électeurs et 18% des suffrages (un score enviable pour Raymond Barre, Jean Lecanuet et Jacques Chaban-Delmas), notamment à cause d’une fin de campagne un peu poussive et son incapacité à répondre à la question cruciale de son éventuelle future majorité parlementaire, François Bayrou s’est malgré tout hissé au stade de personnalité incontournable du nouveau paysage politique français.

L’abandon de ses troupes et sa déroute prévisible aux législatives de juin 2007 n’ont pas désarmé le leader anti-UMPS. Les difficultés des municipales et leur aspect inaudible également.


La MoDemisation des esprits

En créant un mouvement de toute pièce, le MoDem, sur les ruines de la coquille vide de l’UDF, Bayrou bénéficia étrangement d’une base militante très importante engendrée par un phénomène peu commun dans l’histoire politique. Généralement, les militants s’activent avant une élection présidentielle. Ici, ils se sont activés surtout après.

Alors qu’on observait un véritable ostracisme de la part des médias depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, Bayrou bénéficie depuis le début de l’été 2008 d’une nouvelle couverture médiatique. Serait-il revenu en grâce ?

En fait, il n’était jamais sorti du cœur des Français, restant depuis un an l’une des personnalités les plus populaires du pays, au grand dam de Nicolas Sarkozy mais aussi des éléphants du PS.


Stratégie doublement critiquée

François Bayrou subit depuis plus d’un an une double série de critiques, antagonistes.

D’un côté, à l’extérieur, on lui reproche de faire le jeu de la gauche, de ne pas avoir choisi encore la majorité présidentielle et les socialistes, d’avoir abandonné ses troupes inquiètes de leur réélection, bref, d’être passé à gauche sans faire preuve de responsabilité vis-à-vis des élus qui le soutenaient.

De l’autre côté, à l’intérieur, on lui reproche exactement l’inverse, de se comporter comme un féodal de la vieille UDF, de continuer les alliances à droite, de rester dans l’ambiguïté des alliances secrètes, tant à Lyon qu’à Marseille ou ailleurs, et de revenir au naturel vers une alliance anti-socialiste, comme l’ont illustré sa propre candidature aux municipales de Pau (où il combattait la liste socialo-communiste) et son soutien sans équivoque pour celle d’Alain Juppé à Bordeaux.

Le constat est facile à comprendre. De l’extérieur, Bayrou est toujours considéré comme un leader de droite et donc, comme un ‘traître’ ou, au mieux, comme une ‘girouette’.

Alors que les nouveaux militants bayrouïstes séduits et convaincus par sa campagne présidentielle, plutôt des socialistes déçus par l’investiture de Ségolène Royal, étaient de toutes façons opposés à la candidature de Nicolas Sarkozy. Les ultra-gauchistes, d’ailleurs, ne se privent toujours pas de faire rejeter François Bayrou vers la droite dont il resterait l’un des représentants, un peu moins décomplexé que Nicolas Sarkozy.


Dans le deuxième article, nous verrons les raisons de ce retour en grâce du leader démocrate-centriste.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 août 2008)


Pour aller plus loin :

François Bayrou persévère dans son rôle d’opposant (31 juillet 2008).

Les votes et interventions du député des Pyrénées-Atlantiques (31 juillet 2008).






http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=43133

http://fr.news.yahoo.com/agoravox/20080811/tot-francois-bayrou-baudruche-ou-espoir-89f340e.html




http://www.lepost.fr/article/2008/08/19/1247139_francois-bayrou-baudruche-ou-espoir-de-la-republique-francaise-1.html



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4 août 2008 1 04 /08 /août /2008 09:58

Prix Nobel de Littérature 1970, Soljenitsyne s’est éteint à 89 ans dans un monde très différent de celui qui l’avait fait connaître, celui de la guerre froide.


Une image restera dans les mémoires de l’histoire : la rencontre, le 12 juin 2007, entre Alexandre Soljenitsyne et Vladimir Poutine, encore Président de la Fédération de Russie. Poutine s’était rendu chez l’écrivain pour lui remettre le Prix d’État, une récompense exceptionnelle, et avait esquissé sur son visage l’expression d’un petit enfant très impressionné de se retrouver aux côtés d’un si grand écrivain.

Cette image est tout en contraste. Poutine, continuateur d’un État russe fort, continuateur de la puissance de l’Union Soviétique tant honnie, ou préservateur de la démocratie ?…


La disparition d’un monstre de la littérature internationale

Né le 11 décembre 1918, soit un mois après la fin de la Première Guerre Mondiale et une année après le début de la Révolution russe, Alexandre Soljenitsyne vient de disparaître à Moscou d’une insuffisance cardiaque aiguë le dimanche 3 août 2008 à 23 heures 45 (heure locale).

Gorbatchev, le dernier des dirigeants de l’Union Soviétique, a rendu hommage à l’écrivain : « Il a traversé des épreuves difficiles comme des millions de citoyens du pays. (…) Il fut l’un des premiers à parler à voix haute du caractère inhumain du régime stalinien et de ceux qui l’ont connu mais n’ont pas été brisés. ».


Prisonnier politique pour une simple lettre

Après des études de littérature et de mathématiques à Rostov, Soljenitsyne devint artilleur contre les Allemands en 1941 mais fut condamné dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale à huit ans de camps de travail pour avoir critiqué Staline et sa stratégie pendant la guerre. Soljenitsyne considérait que Staline était bien plus responsable que Hitler des millions de morts soviétiques pendant la guerre.

À sa sortie de prison, peu avant la mort de Staline, Soljenitsyne fut exilé définitivement au Kazakhstan. Il fut finalement ‘réhabilité’ (après avoir été considéré comme un traître) en 1957 (au moment de la déstalinisation) et eut l’autorisation de s’installer à Riazan (sud de Moscou) pour enseigner la physique.


Le début d’une belle carrière littéraire

Nikita Khrouchtchev lui permit de publier dans ‘Novi Mir’, une revue littéraire soviétique, en 1962, son premier ouvrage célèbre, ‘Une journée d’Ivan Denissovitch’.

Pour ses autres livres, ‘Le Premier Cercle’ et ‘Le Pavillon des Cancéreux’, Soljenitsyne fut censuré dès 1964 mais il réussit à les faire publier en Occident où sa réputation devenait grandissante à tel point qu’il obtint en 1970 le Prix Nobel de Littérature qu’il chercha à Stockholm seulement en 1974, après son expulsion.


Censuré et expulsé de son pays

Épié, surveillé, cambriolé, Soljenitsyne fut même victime d’une tentative d’assassinat en 1971 et ses proches également (une collaboratrice se suicida même après avoir avoué au KGB où se trouvait un de ses manuscrits).

Entre temps, de 1958 à 1967, il écrivit ‘L’Archipel du Goulag’, son chef d’œuvre très connu, sur des petits feuillets remis à des amis et copiés en double pour une parution en France.

Le livre fut publié en décembre 1973 à Paris et provoqua un événement politique important en ce sens qu’il présentait pour la première fois les camps de concentration soviétiques, dans lesquels il avait été interné, et l’extrême totalitarisme du régime communiste. L’historien français François Furet considéra cette œuvre comme l’un des livres majeurs du XXe siècle (dans son livre ‘Le Passé d’une illusion’).

Cette parution lui valut deux mois après son expulsion d’Union Soviétique, déchu de sa citoyenneté soviétique.

De février 1974 à mai 1994, Soljenitsyne vécut en exil, en Allemagne, en Suisse puis surtout aux États-Unis où il poursuivit son œuvre littéraire (avec l’écriture notamment de ‘La Roue rouge’) tout en donnant de nombreuses conférences internationales.

Il se montrait assez sévère contre la société de consommation et apparut comme un orthodoxe très conservateur.


Un retour d’exil remarqué

Le 27 mai 1994, Alexandre Soljenitsyne, de nouveau russe, retrouva sa Russie grâce à Boris Eltsine. Pendant quatre ans, il multiplia ses interventions dans les médias russes et dans la population russe.

Beaucoup de ses compatriotes crurent qu’il jouerait un rôle politique important dans la Russie post-soviétique, mais la maladie l’a fait un peu oublier.

La Russie moderne lui a rendu un hommage vibrant par l’intermédiaire de Poutine l’année dernière.


Collusions poutiniennes ?

Poutine et Soljenitsyne alliés ? Sûrement un peu : le premier en admiration devant le talent du second, ce dernier approuvant la politique de retour à une Russie forte et fière après la décennie Eltsine d’humiliation et de décomposition des structures étatiques et économiques. Par exemple, Soljenitsyne s’opposait à l’OTAN en 2006 et à ce qu’il appelait « l’encerclement total de la Russie et la perte de sa souveraineté ».

Il parlait ainsi de Poutine en avril 2008 : « Poutine a reçu en héritage un pays pillé et à genoux, avec une majorité de la population démoralisée et tombée dans la misère. Et il a commencé sa reconstruction (…) petit à petit, lentement. Ces efforts n’ont pas été remarqués et appréciés tout de suite. ».


Un libéral…

Soljenitsyne fut avant tout une figure libérale : inspiré par Tocqueville, il croyait beaucoup en la démocratie locale et au pouvoir associatif. Certains le prirent pour un nationaliste slave mais lui se considérait plutôt comme un patriote heureux d’un pouvoir central fort (ce qui n’est pas contradictoire avec son libéralisme politique puisqu’il voulait un pouvoir présidentiel fort uniquement pour les compétences régaliennes de l’État).

Ne réfutant pas sa tentation royaliste (beaucoup de Russes après la fin de l’Union Soviétique devinrent des nostalgiques du Tsar), Soljenitsyne condamna la guerre en Tchétchénie.


Et un conservateur…

Critiquant le national-étatisme de Soljenitsyne, l’historien américain Richard Pipes le soupçonnait d’antisémitisme en ces termes : « Chaque culture a une forme propre d’antisémitisme. Dans le cas de Soljenitsyne, celui-ci n’est pas racial. Cela n’a rien à voir avec le sang. Il n’est pas raciste, la question est fondamentalement religieuse et culturelle. Il présente de nombreuses ressemblances avec Dostoïevski, qui était un chrétien fervent, un patriote et un antisémite farouche. Soljenitsyne se place incontestablement dans la vision de la Révolution défendue par l’extrême-droite russe, comme une création des Juifs. » (‘New York Times’ du 13 novembre 1985).

Soljenitsyne a cependant toujours réfuté les accusations d’antisémitisme portées contre lui.

Une comparaison avec Dostoïevski reprise curieusement par le Président français Nicolas Sarkozy qui déclara : « Son intransigeance, son idéal et sa vie longue et mouvementée, font d’Alexandre Soljenitsyne une figure romanesque, héritière de Dostoïevski. Il appartient au panthéon de la littérature mondiale. Je rends hommage à sa mémoire, l’une des plus grandes consciences de la Russie du XXe siècle. ».


Un symbole de la dissidence contre le communisme

L’année dernière, s’adressant à Poutine, Soljenitsyne espéra ceci : « À la fin de ma vie, je peux espérer que le matériel historique (…) que j’ai collecté entrera dans les consciences et la mémoire de mes compatriotes. ».

Auteur de près d’une quarantaine de livres, Alexandre Soljenitsyne fut, avec le grand physicien Andreï Sakharov (mort il y a presque vingt ans, le 14 décembre 1989, et Prix Nobel de la Paix 1975), l’un des symboles les plus célèbres internationalement de la dissidence politique contre le régime totalitaire de l’Union Soviétique.

Ses idées cependant pourraient être qualifiées de rétrogrades et passéistes mais constituent peut-être une bonne base pour mieux comprendre la grande popularité dont jouit aujourd’hui encore Vladimir Poutine au sein de la population russe.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (4 août 2008)


Pour aller plus loin :

'Le Cri' de Soljenitsyne (L'Express, 4 septembre 1972).

'Le Déclin du Courage' (Harvard, 8 juin 1978).

Article ‘Les barbouilleurs ne cherchent pas la lumière’ par Soljenitsyne (revue ‘Litératournaïa Gazeta’).

Dépêche de presse du 4 août 2008.

Encyclopédie en ligne Wikipédia.





http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=42933

Une du 4 août 2008 d'Agoravox.
http://www.agoravox.fr/edition_du_jour.php3?date_du_jour=2008-08-04


http://fr.news.yahoo.com/agoravox/20080804/tot-alexandre-soljenitsyne-le-geant-de-l-89f340e.html






http://www.lepost.fr/article/2008/08/04/1236631_alexandre-soljenitsyne-le-geant-de-la-litterature-contre-le-goliath-du-communisme.html

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