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2 mars 2020 1 02 /03 /mars /2020 03:48

« L’intelligence est un capitaine qui est toujours en retard d’une bataille. Et qui discute après la bataille. » (Louis-Paul Fargue, 1929).


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Ce lundi 2 mars 2020, les électeurs israéliens vont élire leurs 120 nouveaux députés de la Knesset. D’ordinaire, ces élections ont lieu tous les quatre ans, mais cette fois-ci, ce sont les troisièmes élections législatives en moins d’un an. En effet, après la rupture, le 16 novembre 2018, de la majorité issue des élections du 17 mars 2015, le Premier Ministre Benyamin Netanyahou, devenu minoritaire, a avancé les élections législatives au 9 avril 2019 pour régler ce problème (elles étaient prévues initialement au 5 novembre 2019).

Lui, Premier Ministre sortant, était, entre 2015 et 2018, avant cette rupture de majorité, à la tête d’une coalition de droite et du centre, comprenant 67 sièges à l’origine, puis réduite à 61 sièges après la rupture avec Avigdor Liberman (Israel Beytenou), juste la majorité absolue, dont son parti, le Likoud, représentait 30 sièges (23,4% des voix).

En face de lui, ce 2 mars 2020, il y a Benny Gantz qui est devenu, au fil des scrutins depuis un an, son adversaire numéro un. À la tête d’une coalition de centre gauche, appelée Bleu et blanc (les couleurs du drapeau israélien), Benny Gantz est entré en politique très tardivement, il est avant tout un militaire (comme c’est assez courant dans l’histoire d’Israël).

Le problème, c’est le mode de scrutin qui montre que lorsque le paysage politique est éclaté (parce que le peuple est lui-même éclaté politiquement), il conduit à une impasse institutionnelle. Le scrutin proportionnel empêche la formation d’une majorité stable et claire, voulue par les électeurs.

Lors des élections législatives du 9 avril 2019, Benyamin Netanyahou a gagné des électeurs avec 26,5% des voix, son parti, le Likoud a obtenu 35 sièges (sur 120). Tandis que son rival Benny Gantz a obtenu lui aussi 35 sièges, avec 26,1% des voix, mais sa capacité à élargir pour former une majorité absolue était beaucoup plus faible que celle de Benyamin Netanyahou. Cependant, le problème n’a pas été résolu pour autant car Avigdor Liberman, avec ses 5 sièges (1 de moins qu’en 2015), a continué dans son refus de revenir dans la majorité avec le Likoud, si bien que Benyamin Netanyahou est resté minoritaire avec seulement 60 sièges (insuffisant puisqu’il faut au moins 61). Quant à Benny Gantz, il a refusé de faire alliance avec les partis arabes et n’a pas pu proposer une coalition de rechange.

Le 30 mai 2019, la Knesset a alors voté sa dissolution pour organiser de nouvelles élections le 17 septembre 2019.

Mais ces nouvelles élections législatives du 17 septembre 2019 se sont soldées par le même constat, l’incapacité à rassembler une majorité de gouvernement. Benny Gantz a pris un léger ascendant puisqu’il a recueilli 33 sièges (avec 25,9% des voix) tandis que Benyamin Netanyahou est arrivé en deuxième place, avec 32 sièges (avec 25,1% des voix). Néanmoins, Benyamin Netanyahou avait une meilleure capacité à rassembler une majorité. Sans pour autant l’obtenir (seulement 55 sièges sur 120) en raison du refus d’Avigdor Liberman (8 sièges). Mais de son côté, Benny Gantz n’a pas non plus réussi à former une majorité (seulement 57 sièges), malgré une alliance avec les partis arabes (13 sièges), qui, pourtant, avaient jusqu’à cette date, toujours refusé de participer à une coalition gouvernementale.

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En fait, la seule solution politique pour résoudre cette crise, comme les rapports de force ont peu changé entre les scrutins, c’était de former une grande coalition, comme à l’époque de Yitzhak Shamir et Shimon Peres entre le 13 septembre 1984 et le 15 mars 1990. C’est-à-dire, une alliance entre le Likoud et Bleu et blanc qui aurait alors 65 sièges sur 120. Mais les deux conditions qu’a imposées Benny Gantz étaient inacceptables pour Benyamin Netanyahou : d’une part, que Benny Gantz devînt Premier Ministre car il avait 1 siège de plus que son rival, et d’autre part, le retrait politique de Benyamin Netanyahou en raison de sa mise en examen imminente.

Et effectivement, Benyamin Netanyahou a été mis en examen le 21 novembre 2019 dans trois affaires de corruption, fraude et abus de confiance. Comme chacun est resté sur ses positions, après l’impossibilité de former un gouvernement, la Knesset a voté une nouvelle fois sa dissolution le 11 décembre 2019 et a fixé le nouveau scrutin au 2 mars 2020.

Avant le début de cette nouvelle campagne électorale, à cause de sa mise en examen, Benyamin Netanyahou fut défié en interne. Son leadership au Likoud a été en effet remis en cause par Guideon Saar, qui fut Ministre de l’Éducation du 31 mars 2009 au 18 mars 2013 et Ministre de l’Intérieur du 18 mars 2013 au 5 novembre 2014. Des primaires ont donc été organisées pour départager les deux hommes dans le but de conduire le Likoud aux nouvelles élections. Sans surprise, Benyamin Netanyahou les a largement remportées, avec 72,5% des voix (et une participation de 49,5% des adhérents du Likoud).

Ainsi, malgré sa mise en examen, Benyamin Netanyahou est toujours en lice pour se maintenir comme Premier Ministre à ces élections du 2 mars 2020. Ses très bonnes relations avec le Président américain Donald Trump peuvent lui servir d’atout pour convaincre les électeurs que la protection d’Israël serait mieux assurée avec son maintien pour poursuivre des relations qui n’ont jamais été aussi proches avec les États-Unis, qu’avec le venue d’un novice en politique dont le seul exploit serait d’être un "monsieur propre" de la politique israélienne.

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Dans les sondages, les deux coalitions, celles de Benyamin Netanyahou et celle de Benny Gantz, sont dans un mouchoir de poche en intentions de vote et aussi en estimation de sièges, même si ces derniers jours, le Likoud semble avoir pris une légère avance. Les deux formations seraient créditées d’environ 33-34 d’estimation de sièges, les partis arabes d’environ 14 sièges estimés (stable) tandis que les autres partis seraient autour de 7-8 sièges estimés sauf le parti d’Avigdor Liberman qui serait en baisse (autour de 6 sièges estimés). En d’autres termes, la nouvelle Knesset ressemblerait à peu près à l’ancienne.

Bref, sauf grande surprise de dernier moment, non observable dans les intentions de vote, tout porte à croire que les résultats des élections du 2 mars 2020 seraient sensiblement équivalents à ceux du 9 avril 2019 et du 17 septembre 2019, ce qui aboutirait, une nouvelle fois, à l’impossibilité de former un nouveau gouvernement. Israël n’est pas le seul pays à avoir cette mésaventure institutionnelle, la Belgique n’a plus de gouvernement depuis les élections fédérales du 26 mai 2019, toujours pour les mêmes raisons des conséquences néfastes du scrutin proportionnel (l’émiettement des partis politiques).

Quand on observe ces expériences de crises politiques, quoi qu’on pense de la Cinquième République et même de son article 49 alinéa 3, on ne peut que se réjouir que la France, au-delà de tous ses problèmes sociaux, a au moins un gouvernement capable de gouverner dans la durée. Imaginons-nous sous la Quatrième République, sans gouvernement depuis des mois, avec la crise du coronavirus


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (01er mars 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Israël 2020 : Benyamin Netanyahou vs Benny Gantz (3e round).
Benyamin Netanyahou a 70 ans.
Les élections législatives israéliennes du 17 septembre 2019.
Poisons et délices de la proportionnelle.
Les enjeux des élections législatives israéliennes du 9 avril 2019.
Golda Meir.
La lutte contre l’antisémitisme est l’affaire de tous !
Les Accords de Camp David.
La naissance de l’État d’Israël.
Massacre à Gaza.
Emmanuel Macron et le Vel d’Hiv (16 juillet 2017).
Tentative de paix en 1996.
Un géant à Jérusalem.
Shimon Peres.
Israël est une démocratie.
Yitzhak Rabin.
Le Président Peres.
Ariel Sharon.
Ehud Olmert.
Benyamin Netanyahou.
Yasser Arafat.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200301-israel.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/israel-2020-benyamin-netanyahou-vs-221929

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/02/27/38060044.html




 

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25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 11:45

« C’est sur cette terre que je vais mourir. » (1er février 2011).


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Avec une pointe de condescendance : « Nous ne sommes pas des Tunisiens, tout de même ! ». C’était un propriétaire d’hôtel qui m’expliquait cela le 25 janvier 2011. Il avait beaucoup investi dans le tourisme local et il n’était pas question de déstabiliser ainsi son pays. Je séjournais dans le sud de l’Égypte et la première journée de manifestations s’était soldé par plusieurs morts au Caire. Pour comprendre, il faut revoir la chronologie.

Onze jours auparavant, le 14 janvier 2011, après plusieurs semaines de manifestations, le Président tunisien Ben Ali a fui son pays et s’est réfugié en Arabie Saoudite où il doit certainement s’y trouver encore. Mais la Tunisie est un petit pays. Les Égyptiens, c’est un grand peuple, ce sont les héritiers des pharaons, l’une des premières civilisations de l’humanité. Nous valons mieux que les Tunisiens, semblait-il dire en quelques sortes.

En septembre 2011, était prévue la deuxième élection présidentielle pluraliste (la première avait eu lieu le 6 septembre 2005). En principe, Hosni Moubarak aurait dû être réélu et fêter le trentième anniversaire de son arrivée au pouvoir. Trente ans ! Il est arrivé au pouvoir le 13 octobre 1981 à la suite de l’assassinat de Sadate. Il était son Vice-Président de la République depuis le 16 avril 1975, et donc son dauphin, contrôlant l’armée égyptienne.

Entré dans l’armée de l’Armée de l’air égyptienne en 1949, Moubarak a fait toute sa carrière dans l’armée jusqu’à devenir, entre le 23 avril 1972 et le 16 avril 1975, le chef d’état-major de l’Armée de l’air et le Vice-Ministre de la Défense. En 1974, il fut promu maréchal de l’armée de l’air. Lorsqu’est survenue la révolution égyptienne, cela faisait vingt-neuf ans qu’il tenait le pays d’une main de fer, avec l’armée à ses bottes, suscitant au fil des années la colère des moins aisés.

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Décision inédite, le pouvoir avait coupé toutes les liaisons Internet et de téléphonie cellulaire du 27 janvier au 3 février 2011. La Haute Cour administrative du Caire a condamné le 28 mai 2011 Hosni Moubarak à une amende de 23,3 millions d’euros pour les conséquences économiques désastreuses d’une telle décision.

Le changement de gouvernement le 28 janvier 2011, puis l’allocution du 1er février qui annonça la limitation à deux mandats présidentiels tout en souhaitant achever son cinquième mandat avec ces explications : « Je tiens à finir ma mission. » ont tenté de redresser la situation. Mais en vain. La répression policière pour faire évacuer la place Tahrir au Caire le 2 février 2011, qui fit des centaines de morts, renforça la colère des Égyptiens. Après une dernière tentative le 10 février 2011 où il confirma son intention de s’accrocher au pouvoir, il a dû finalement le quitter le lendemain, 11 février 2011, la queue entre les pattes.

Les révolutionnaires égyptiens furent alors très joyeux d’apprendre le départ d’Hosni Moubarak vers sa maison de Charm El-Cheikh. Mais les manifestations continuèrent jusqu’en avril 2011 pour exiger son arrestation. Hosni Moubarak fut alors arrêté le 12 avril 2011 pour deux chefs d’inculpation : sa responsabilité dans la mort des 864 victimes de la répression de la révolution, et son implication dans la corruption.

Après un malaise cardiaque (il fut placé en soins intensifs), il fut transféré dans un hôpital militaire au Caire le 16 avril 2011. Son procès pour "meurtres et tentative de meurtres sur des manifestants, abus de pouvoir et de biens sociaux et atteinte aux intérêts de l’État" pendant la révolution a commencé le 3 août 2011. Moubarak fut présent au cours de ce procès… sur une civière, plaidant non coupable. Le 5 janvier 2012, le procureur a requis la peine de mort par pendaison (comme Saddam Hussein). Finalement, le 2 juin 2012, il fut condamné à la prison à perpétuité.

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En raison de son état de santé (des rumeurs évoquaient une attaque cérébrale abev assistance respiratoire dès le 20 juin 2012), il fut mis en liberté conditionnelle le 21 août 2013. Il fut acquitté le 2 mars 2017 lors d’un second procès sur les accusations de meurtres de jeunes manifestants révolutionnaires. Enfin, il fut définitivement libéré le 24 mars 2017. Entre temps, le maréchal Al-Sissi a pris le pouvoir le 8 juin 2014 sur le Président islamiste Mohamed Morsi (élu le 17 juin 2012) au cours du coup d’État du 3 juillet 2013 et vient d’être réélu à la tête de l’Égypte le 28 mars 2018.

Alors, que devient Moubarak ? Eh bien, comme Ben Ali, Moubarak vit une paisible retraite libre, mais à la différence de Ben Ali, sa liberté est reconnue par son pays tandis que Ben Ali est recherché par les autorités tunisiennes sur sa responsabilité dans la répression des manifestations de décembre 2010 et janvier 2011.

Et ce vendredi 4 mai 2018, Hosni Moubarak fête ses 90 ans. Pour un homme in articulo mortis il y a six ans, c’est une belle performance…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 mai 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Et Moubarak, que devient-il ?
Sissi imperator.
Gamal Abdel Nasser.
Abdel Fattah Al-Sissi et Mohamed Morsi.
Marine Le Pen en Égypte.
Les révolutions arabes de 2011.
Entre vert moutarde et vert croissant.
Et si l’on écoutait Michel Rocard ?
Moubarak démissionne.
L’obélisque de la Concorde.
Transition égyptienne : entre colère et raison.
L’Égypte, fin janvier 2011.
Une autre victime au Caire le 22 février 2009.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200225-moubarak.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/02/25/38054276.html

 

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21 octobre 2019 1 21 /10 /octobre /2019 03:42

« Le comportement récent de Netanyahu indique malheureusement que ce qu’il cherche, ce n’est pas l’unité, mais l’immunité. » (Communiqué de Bleu-Blanc, coalition concurrente au Likoud, le 17 octobre 2019).



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L’actuel Premier Ministre israélien Benyamin Netanyahou fête ce lundi 21 octobre 2019 son 70e anniversaire. Sur sa page facebook en français, 70 000 likes ! Comme pour tous les anciens jeunes (on l’appelait "Bibi" lorsqu’il a pris la première fois ses fonctions de Premier Ministre à l’âge de 46 ans), la vieillesse se voit mal, mais 70 ans, même au XXIe siècle, c’est un peu le début du vieillard. Je ne suis pas du tout anti-vieux (c’est notre destin à tous, ça ou le néant), et j’ai au contraire beaucoup d’admiration pour ceux qui ont pu garder leur mécanique intellectuelle, et même physique, à un âge avancé, mais en politique, lorsque la jeunesse a été parmi les arguments de vente, l’âge fait vieillir un peu plus rapidement.

Un petit parallèle même s’il y a une dizaine/quinzaine d’années de différence. À peu près à la même époque, un jeune ancien dissident du régime communiste en Hongrie, après moins d’une décennie de libéralisation, s’est fait élire Premier Ministre de Hongrie. Viktor Orban avait 35 ans quand il a commencé à diriger la Hongrie, d’abord du 6 juillet 1998 au 27 mai 2002 puis, depuis le 29 mai 2010.

Viktor Orban a maintenant 56 ans, ce qui est encore loin des 70 ans de Benyamin Netanyahou, mais la trajectoire est étonnamment parallèle : Benyamin Netanyahou est en effet devenu Premier Ministre du 18 juin 1996 au 6 juillet 1999 et depuis le 31 mars 2009. Concrètement, ou plutôt, historiquement, Benyamin Netanyahou a battu tous les records de longévité d’un Premier Ministre israélien, tant en cumulé que d’une manière continue (sans interruption), dépassant ainsi le record du fondateur historique de l’État d’Israël, David Ben Gourion.

Certes, l’histoire d’Israël n’a qu’un an de plus que son Premier Ministre actuel. Et la grande différence entre Viktor Orban et Benyamin Netanyahou, c’est que Viktor Orban peut encore esquisser un avenir rose pour son pouvoir et son parti puisqu’il a le soutien très large et probablement encore durable du peuple hongrois. Benyamin Netanyahou, au contraire, est en train de laborieusement résister aux différentes raisons qui tendraient à interrompre sans doute définitivement sa carrière politique.

Et cela pour au moins deux raisons.

La première raison, c’est qu’il est sous les projecteurs d’enquêtes judiciaires pour des affaires politico-financières, et contrairement à d’autres pays, en Israël, "ça ne rigole pas". Même Yitzhak Rabin, malgré son prestige militaire, a dû démissionner et renoncer à poursuivre sa carrière politique dans les années 1970 (pas définitivement) pour une obscure affaire concernant son épouse. Beaucoup plus récemment, Ehud Olmert a dû également démissionner et abandonner la vie politique en raison d’affaires judiciaires sur des faits concernant l’époque où il était le maire de Jérusalem (il a même été mis en prison du 15 février 2016 au 2 juillet 2017). Les Présidents de l’État d’Israël n’ont pas été épargnés non plus, un a même fait récemment de la prison car condamné pour viol (suspendu le 25 janvier 2007, Moshe Katsav a dû démissionner le 1er juillet 2007 et était en prison du 7 décembre 2011 au 21 décembre 2016).

Ce que la justice israélienne reproche à Benyamin Netanyahou depuis 2016, ce sont trois affaires de corruption, fraude et abus de confiance. Cependant, malgré trois années d’enquêtes de plusieurs juges, aucune inculpation n’a été encore prononcée, mais même inculpé, le Premier Ministre ne serait pas obligé de démissionner dans les textes. C’est surtout cette épée de Damoclès qui plane sur l’incertitude politique actuelle. Il y a déjà eu des manifestations pour réclamer la démission de Benyamin Netanyahou en raison des poursuites judiciaires qui le concernent.

Car la seconde raison de son destin hésitant, c’est évidemment la situation politique et électorale. Le parti de Benyamin Netanyahou, le Likoud, n’a pas convaincu la moitié de l’électorat, mais seulement le quart.

Après la rupture de sa coalition gouvernementale en novembre 2018, Benyamin Netanyahou avait anticipé de six mois les élections législatives, qui ont eu lieu le 9 avril 2019. Néanmoins, n’ayant toujours pas su parvenir à trouver une majorité absolue au sein de la nouvelle Knesset, il a organisé de nouvelles élections législatives le 17 septembre 2019 (c’était la première fois qu’il y a eu deux élections aussi rapprochées). Mais les résultats de ces élections furent encore plus "éclatés" qu’au printemps.

Depuis un an, il y a deux blocs mais qui ne représentent guère plus du quart de l’électorat, le Likoud (et alliés) et la coalition Bleu-Blanc de centre gauche (des couleurs du drapeau israélien), menée par l’ancien chef d’état-major de Tsahal, Benny Gantz. Or, ces deux formations ont perdu des voix par rapport au printemps.

De plus, si le Likoud était arrivé en tête le 9 avril 2019, il a laissé cette première place à Bleu-Blanc le 17 septembre 2019. La situation est ainsi : alors que ces deux blocs avaient obtenu chacun 35 sièges (sur 120) au printemps, ils ont eu cet automne respectivement 32 (Likoud avec 25,1% des voix) et 33 (Bleu-Blanc avec 25,9% des voix).

Avec l’émiettement de la classe politique, aucun des deux leaders (Benyamin Netanyahou et Benny Gantz) n’a réussi, depuis un mois, à rassembler au moins 61 députés autour de leur personne pour former le gouvernement. Dès la soirée électorale, fut émise l’hypothèse d’une "grande coalition", comme c’est le cas actuellement en Allemagne ou comme ce fut le cas en Israël entre 1984 et 1988 entre le Likoud et le parti travailliste, c’est-à-dire d’une coalition gouvernementale réunissant le Likoud et Bleu-Blanc. D’un point de vue programmatique, c’est possible, et d’un point de vue plus politique, cela permettrait d’éviter la mainmise de petits partis religieux ou extrémistes sur la politique gouvernementale, parce qu’indispensables à la préservation de la majorité (pouvant les défaire, comme ce fut le cas en 2018).

À eux deux, Bleu-Blanc et Likoud, ils auraient le soutien d’au moins 65 députés, soit plus de la majorité absolue de la Knesset. Le problème n’est pas pour autant résolu, car Benny Gantz, qui est arrivé en tête, a revendiqué d’être Premier Ministre d’un tel gouvernement ou, au moins, de diriger le gouvernement dans un premier temps en cas de rotation pour la fonction, et surtout, a rejeté toute idée de participation gouvernementale de Benyamin Netanyahou en raison de ses affaires judiciaires.

Pour Benyamin Netanyahou, c’est inacceptable doublement. D’une part, il veut rester Premier Ministre dans les mois qui viennent pour pouvoir décider d’une immunité judiciaire, mais celle-ci a toutes les chances de ne jamais être votée dans la configuration parlementaire actuelle, et en cas de rotation, il veut diriger le gouvernement dans la première moitié de la législature (qui dure quatre ans), car son avenir reste incertain en cas de procès et de condamnation.

Très étrangement, le Président de l’État d’Israël (depuis le 24 juillet 2014, succédant à Shimon Peres), Reuven Rivlin a nommé Benyamin Netanyahou le 25 septembre 2019 pour trouver les moyens de former un gouvernement. Pourquoi ce choix et pas celui de Benny Gantz ? Parce qu’auparavant, les 22 et 23 septembre 2019, 55 députés avaient apporté leur soutien à Benyamin Netanyahou pour former le prochain gouvernement et seulement 54 députés à Benny Gantz, dont certains des huit députés arabes, ce qui était sans précédent car les députés arabes n’ont jamais voulu prendre position généralement lors d’une crise politique, mais ils l’ont fait dans ce cas pour empêcher à tout prix Benyamin Netanyahou de former un nouveau gouvernement.

Plus précisément, le 22 septembre 2019, Benny Gantz était arrivé en tête avec 57 votes favorables, mais le lendemain, trois députés du parti Balad (arabe) avaient réfuté leur présence dans ces 57 votes. C’était donc l’explication de cette désignation de Benyamin Netanyahou, avec la volonté de Reuven Rivlin de voir un gouvernement d’union nationale avec le soutien de ces deux leaders. Notons entre parenthèses que la présence de députés arabes en Israël prouve la réalité de la démocratie israélienne : imagine-t-on la présence de personnes juives au parlement iranien par exemple ?

Pour Benny Gantz, pas question de faire partie d’un gouvernement dirigé par un Premier Ministre qui pourrait être inculpé et condamné pour des affaires financières. Le Likoud a déjà accepté le principe d’une rotation et Reuven Rivlin, pour mettre tout le monde d’accord, souhaiterait que Benyamin Netanyahou promette son retrait en cas d’inculpation. Pour corser le tout, Benny Gantz n’est pas seul dans sa coalition Bleu-Blanc et les composantes de cette coalition avaient déjà voulu faire un Premier Ministre tournant en cas de victoire. Celui qui aurait bénéficié de cette rotation, Yaïr Lapid, ancien Ministre des Finances du 18 mars 2013 au 2 décembre 2014, président d’un des partis de Bleu-Blanc et numéro deux de cette coalition, a cependant annoncé qu’il renonçait à vouloir être Premier Ministre dans la configuration actuelle.

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La rentrée parlementaire a eu lieu le 3 octobre 2019. Benyamin Netanyahou a pour l’instant échoué dans ses négociations pour former le nouveau gouvernement. Reuven Rivlin n’a pas exclu, en cas d’échec constaté, de désigner Benny Gantz pour rechercher à son tour une solution à la crise politique actuelle. Au Likoud, réfutant l’idée que ce parti est complètement uni derrière Benyamin Netanyahou, un député, Guideon Saar, ancien Ministre de l’Éducation du 21 mars 2009 au 18 mars 2013 et ancien Ministre de l’Intérieur du 18 mars 2013 au 5 novembre 2014, a mis au défi au Premier Ministre de remettre en jeu son leadership au sein du Likoud et qu’il serait candidate en cas de primaire, mais Benyamin a refusé de relever le défi. Le 10 octobre 2019 à Tel-Aviv, seulement 10% des cadres ont été présents pour voter à l’unanimité leur confiance à Benyamin Netanyahou et leur soutien à sa candidature comme nouveau Premier Ministre.

En fait, le Likoud a toujours été un parti très discipliné et depuis le début de l’État d’Israël, aucun dirigeant du Likoud et du parti dont il est l’héritier n’a été évincé par les adhérents (130 000 aujourd’hui). En tout, il n’y a eu que quatre dirigeants, qui, tous, ont été Premiers Ministres : Menahem Begin, Yitzhak Shamir, Ariel Sharon et Benyamin Netanyahou. Cela explique en partie pourquoi le Likoud reste aujourd’hui très majoritairement uni derrière son chef, d’autant plus que Benyamin Netanyahou a évité soigneusement de laisser croire à un proche qu’il pourrait être son dauphin et tout candidat qui le défierait serait rapidement considéré comme un "traître" (ce qui explique aussi pourquoi Guideon Saar n’a pas insisté dans sa défiance contre Benyamin Netanyahou).

Depuis trois semaines, les représentants de Bleu-Blanc refusent de rencontrer le Likoud pour former le nouveau gouvernement. Ils attendent en fait que le Premier Ministre soit inculpé par la justice israélienne d’ici à novembre prochain. Ils bloquent donc toutes les tentatives pour former un gouvernement d’union nationale, attendant soit la désignation de Benny Gantz comme futur Premier Ministre (mais qui aura encore moins de chance de réussir que son rival), soit de nouvelles (et troisièmes) élections législatives qui seraient, pour Bleu-Blanc, dans un bon timing avec le probable calendrier judiciaire qui discréditerait ou même mettrait hors jeu Benyamin Netanyahou.

Le 16 octobre 2019, Benyamin Netanyahou a fait plusieurs accords avec le bloc des 55 députés qui le soutient, notamment un pour ne soutenir qu’un gouvernement dirigé par lui ou d’union nationale avec rotation de Premier Ministre, et aussi, un autre accord pour voter contre tout gouvernement minoritaire qui pourrait être soutenu par défaut par les 13 députés arabes ou d’extrême gauche (La Liste unifiée). Cette initiative visait à éviter la formation d’un gouvernement minoritaire autour de Benny Gantz avec le soutien du parti d’Avigdor Liberman et toléré par les partis arabes.

Le 17 octobre 2019, Benyamin Netanyahou a proposé à Benny Gantz un nouveau cadre pour la formation d’un gouvernement d’union nationale : « Ce gouvernement s’appuiera sur un large consensus national pour lui permettre de relever les défis pressants en matière de sécurité et d’économie qui se posent autour de nous. Toutes les parties devront faire des concessions pour parvenir à un consensus. ».

Benyamin Netanyahou s’est adressé à son rival Benny Gantz ainsi : « Je lui ai présenté un compromis en vue de la mise en place d’un vaste gouvernement d’union nationale. C’est le seul gouvernement qui peut être formé maintenant, c’est le seul gouvernement qui doit être formé maintenant. (…) Tous les citoyens d’Israël regardent autour de nous et voient un Moyen-Orient qui se dégrade sous nos yeux. Les experts savent que les problèmes de sécurité se multiplient et qu’ils ne nous attendent pas. C’est pourquoi j’appelle Gantz à faire preuve de responsabilité nationale et à entamer immédiatement des négociations avec moi afin de former le gouvernement dont l’État d’Israël a cruellement besoin. ». Benyamin Netanyahou voulait notamment que Benny Gantz et lui-même publiassent une réaction commune au plan du Président Donald Trump.

Mais le chef de Bleu-Blanc a immédiatement refusé cette nouvelle offre et même de la discuter : « J’ai une offre que je ne peux pas refuser. Nous attendons jusqu’à ce que nous recevions le mandat du Président, puis nous entamerons des négociations sérieuses en vue de former un gouvernement d’union libérale qui apportera un changement et redonnera de l’espoir aux citoyens d’Israël. » (Benny Gantz, Twitter le 17 octobre 2019).

Effectivement, le mandat qu’a reçu Benyamin Netanyahou du Président Reuven Rivlin se termine le mercredi 23 octobre 2019 à minuit, et le Président devrait ensuite le transmettre à Benny Gantz pour trouver une autre issue à la crise actuelle, et cela pour une durée encore de vingt-huit jours. En cas encore d’échec, un député aura encore vingt et un jours, entre le 21 novembre 2019 et le 12 décembre 2019, pour trouver au moins 61 députés prêts à le soutenir. En cas d’échec, de nouvelles élections législatives devront être alors organisées (voulues semble-t-il par Bleu-Blanc).

Le 24 octobre 2019, Reuven Rivlin pourrait, en théorie, accorder quatorze jours supplémentaires à Benyamin Netanyahou, mais c’est fort peu probable dans la situation actuelle d’obstruction voulue par Bleu-Blanc et son refus ferme de négocier avec lui (d’ailleurs, ce dimanche 20 octobre 2019, Benyamin Netanyahou a fait annoncer par un proche qu’il ne demanderait pas la prolongation de ce mandat).

Toujours combatif, Benyamin Netanyahou a averti son rival que si ce dernier était à la tête d’un gouvernement sans le Likoud, lui-même ne se retirerait pas de la vie politique et serait le chef de l’opposition.

Le 18 octobre 2019, il a même dénoncé Avigdor Liberman et Yaïr Lepid à la manœuvre, "prenant en otage" Benny Gantz et mis en garde contre un gouvernement minoritaire de Bleu-Blanc soutenu implicitement par "La Liste unifiée" (coalition des 13 députés regroupant les partis arabes et l’extrême gauche), dont il a accusé les dirigeants de soutenir le terrorisme palestinien et le Hezbollah : « La formation d’un gouvernement minoritaire qui s’appuierait sur La Liste unifiée serait un acte antisioniste qui mettrait en danger notre sécurité. ».

Ancien Ministre de l’Économie du 18 mars 2013 au 14 mai 2015 et ancien Ministre de l’Éducation du 14 mai 2015 au 2 juin 2019, Naftali Bennett a déclaré le 20 octobre 2019 : « Regardez, Netanyahu n’est pas parfait. Mais il était un très bon Premier Ministre pour l’État d’Israël et sa sécurité. Depuis qu’il est entré en politique, il a marqué l’histoire. Les médias de gauche, le monde universitaire, la culture et la justice l’ont transformé en symbole du mal absolu. (…) Si Netanyahu avait annoncé la création d’un État palestinien ou la cession massive de territoires aux Palestiniens, comme Sharon l’avait fait de son vivant sous la pression des médias, la justice interromprait les poursuites contre lui. (…) Il fait de la politique non pas pour les honneurs ni pour l’argent, mais pour prendre soin de la qualité de vivre en Israël, jour et nuit. (…) Ils ne poursuivent pas Netanyahu, mais tout le camp de droite. ».

Pour Benyamin Netanyahou, une véritable course de vitesse s’annonce entre la formation du trente-cinquième gouvernement d’Israël et le cours normal de la justice israélienne. Ce qui est probable, c’est la désignation prochaine (dans quelques jours) de Benny Gantz pour former ce gouvernement, et tout aussi probablement, son échec dans cette mission et, moins certainement, le retrait de Benyamin Netanyahou qui débloquerait les obstacles à la constitution d’une grande coalition entre le Likoud et Bleu-Blanc.

Pour l’heure, Benyamin Netanyahou reste toujours le Premier Ministre d’Israël, et à ce titre, il a rencontré Mike Pompeo, le Ministre américain des Affaires étrangères, à Jérusalem ce vendredi 18 octobre 2019 au sujet de la Syrie et des raids de la Turquie contre la population kurde et de l’influence iranienne dans la région…

Israël, Belgique, Italie, Allemagne, Espagne, Autriche… beaucoup de pays sont aujourd’hui victimes, en raison de l’émiettement de leur classe politique, du scrutin proportionnel qui provoque des crises politiques plus ou moins résolues selon la stature des acteurs du moment. Cela n’empêche pas forcément la stabilité gouvernementale, mais cela plonge les parlements respectifs dans des querelles byzantines dont l’intérêt des citoyens est rarement pris en compte. Et Israël a sans doute le régime politique le plus byzantin des démocraties modernes. Byzantin pour Israël, c’est paradoxal !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Benyamin Netanyahou a 70 ans.
Les élections législatives israéliennes du 17 septembre 2019.
Poisons et délices de la proportionnelle.
Les enjeux des élections législatives israéliennes du 9 avril 2019.
Golda Meir.
La lutte contre l’antisémitisme est l’affaire de tous !
Les Accords de Camp David.
La naissance de l’État d’Israël.
Massacre à Gaza.
Emmanuel Macron et le Vel d’Hiv (16 juillet 2017).
Tentative de paix en 1996.
Un géant à Jérusalem.
Shimon Peres.
Israël est une démocratie.
Yitzhak Rabin.
Le Président Peres.
Ariel Sharon.
Ehud Olmert.
Benyamin Netanyahou.
Yasser Arafat.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191021-netanyahou.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/benyamin-netanyahou-70-ans-dont-13-218728

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/10/18/37723241.html





 

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30 septembre 2019 1 30 /09 /septembre /2019 03:27

« Chaque fois que l’homme, dans l’histoire de l’humanité, s’est pris pour Dieu ou s’en est proclamé le porte-parole, ce fut la catastrophe. Rien n’a changé au cours des siècles. » (Antoine Sfeir, 2013). Première partie.


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Il y a un an, le 1er octobre 2018, le politologue franco-libanais Antoine Sfeir est mort à Paris, après de douloureux moments d’une maladie hélas trop répandue, quelques semaines avant son 70e anniversaire (né le 25 novembre 1948 à Beyrouth dans une famille maronite, c’est-à-dire chrétienne). Spécialiste du Proche et Moyen-Orient, Antoine Sfeir était connu en France pour avoir participé à de nombreuses émissions télévisées de décryptage de l’actualité (en particulier "C dans l’air" d’Yves Calvi sur France 5).

Il a vécu une très malheureuse expérience, le 13 juin 1976, alors qu’il était jeune journaliste de 27 ans, il fut enlevé par des miliciens terroristes palestiniens (du FPLP) et pendant une semaine, il fut torturé. Il n’a jamais su pourquoi ni comment il en a réchappé, mais il a vite décidé de quitter le Liban et s’exiler en France quelques mois plus tard : « Cet événement a renforcé chez moi le refus de l’émotion dans le métier. J’ai appris aussi une chose après ça, c’est que j’avais envie de transmettre, et cela ne s’est jamais arrêté. J’étais déterminé et j’ai eu la chance de retravailler très vite dans le journalisme. Un métier dont on ne se lasse pas et où on apprend tous les jours. On est à la fois étudiant et transmetteur. ». Transmetteur, c’est en effet le bon mot le concernant.

Son corps a gardé des séquelles de cette semaine de l’horreur, tout comme sa bouche a gardé des stigmates de la poliomyélite dont il fut atteint bébé (à ce sujet, voici une évolution extrêmement positive des progrès de la santé dans le monde : en 1988, 350 000 cas de poliomyélite, et en 2017, seulement 22 cas ! Ce fut la conséquence de la décision de l’OMS en mai 1988 d’éradiquer totalement cette maladie grâce au salutaire vaccin).

Au-delà de son métier de journaliste et de politologue, ainsi que d’essayiste (il a publié plus d’une vingtaine d’ouvrages), il fut appelé régulièrement par le gouvernement ou les parlementaires pour l’expertise sur l’islam qu’il a développée tout au long de sa carrière. J’y reviendrai peut-être dans un article ultérieur.

Entre septembre 2014 et sa disparition, il fut également, après Edgar Faure et Raymond Barre, le président de l’Institut libre d’étude des relations internationales (école supérieure spécialisée dans les relations internationales, créée en 1948 par René Cassin et présidée depuis février 2019 par Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert-Schuman). Son credo pour les étudiants était assez simple mais ambitieux : « comprendre le monde pour s’engager et le changer ».

C’est en effet essentiel de d’abord comprendre le monde avant de nourrir toute volonté de le modifier. Plus qu’un hommage, je propose donc ici un petit compte-rendu de son dernier livre que je considère comme non seulement excellent, mais d’une terrible actualité, et donc, nécessaire (Renaud Girard, dans "Le Figaro", le considérait d’ailleurs comme « un livre que tout honnête homme attiré par l’Orient devrait avoir dans sa bibliothèque »).

Son titre est sans ambiguïté : "L’islam contre l’islam, l’interminable guerre des sunnites et des chiites" (éd. Grasset). C’est un petit livre, il ne contient même pas 200 pages, mais elles sont très denses. Le sujet est très complexe et pour l’approfondir, il aurait sans doute fallu plusieurs dizaines de tomes de mille pages, ce qui illustre ainsi les grandes qualités de synthèse et de pédagogie d’Antoine Sfeir.

Ce livre démarre assez brutalement : « Chaque fois que l’homme s’est senti supérieur à un autre, cela a abouti à une tragédie ; chaque fois qu’un clan, une tribu a convoité les biens et les richesses d’un autre clan ou d’une autre tribu, cela a fini par un massacre. Chaque fois que la force s’est exprimée, elle l’a fait au détriment de l’individu, des peuples, et du droit ; mais chaque fois que le droit a voulu s’imposer, il s’est montré impuissant face à la force. Chaque fois que l’homme, dans l’histoire de l’humanité, s’est pris pour Dieu ou s’en est proclamé le porte-parole, ce fut la catastrophe. Rien n’a changé au cours des siècles. ».

Depuis 1979 (révolution iranienne et invasion soviétique en Afghanistan), depuis 2001 (attentats du 11 septembre), depuis 2003 (guerre en Irak), depuis 2011 (Printemps arabe) et depuis 2014 (apparition de Daech), le monde d’après-guerre, structuré par la guerre froide de nature idéologique (libéralisme contre communisme) a évolué progressivement dans une guerre d’une autre nature, plus religieuse, plus irrationnelle, moins politique, moins "facile à comprendre", dont les prémices étaient observables dès la création de l’État d’Israël en 1948. Les attaques des puits de pétrole saoudiens par des minorités chiites qui ont eu lieu le 14 septembre 2019 constituent l’un des derniers épisodes de cette histoire si mouvementée de l’islam.

À la lecture de ce petit livre, il ressort (très banalement) que rien n’est simple. Et surtout pas les schémas un peu trop simplistes (que George W. Bush Jr a renforcés en parlant d’axe du mal), le manichéisme ne peut pas vraiment être pertinent dans un monde si complexe, si subtil qu’est le monde musulman.

Le seul reproche qu’on pourrait faire à cet essai, c’est qu’il est un peu trop ancien déjà, sorti en 2012, et donc, il manque des événements récents essentiels, comme l’essor de Daech dans le terrorisme islamiste, l’accord entre les États-Unis et l’Iran sous Barack Obama, puis, l’arrivée de Donald Trump et la remise en cause de cet accord, enfin, la guerre civile au Yémen, et la menace pour l’Arabie Saoudite. On peut aussi rajouter le retour à l’ordre militaire en Égypte (Antoine Sfeir en était alors à l’élection de Mohamed Morsi à la tête de l’Égypte) et le changement fondamental de paradigme avec la production américaine du gaz de schiste qui bouleverse complètement la géopolitique pétrolière.

Il est commun de dire que les relations des pays musulmans sont régies par la rivalité voire la détestation entre les chiites et les sunnites, la haine est pire entre eux qu’envers les chrétiens. Mais en disant cela, on ne dit rien, rien pour comprendre la situation géopolitique actuelle, car c’est beaucoup plus subtil et complexe que cela. C’est là tout l’effort pédagogique d’Antoine Sfeir, celui de transmetteur, d’essayer de présenter cette complexité à la fois succinctement et rigoureusement. En ce sens, il était un excellent vulgarisateur.

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À cause de la révolution islamique en Iran, seul État que les chiites dirigent seuls, on a pu croire que les chiites étaient les plus cruels, au sens des droits humains, et puis, l’arrivée d’Al Qaida, dès 1993, puis de Daech en 2014, a montré que la cruauté des sunnites n’avaient rien à envier à celle des chiites. Du reste, l’Arabie Saoudite, sunnite, l’avait déjà montré bien plus tôt. L’hypocrisie a voulu mélanger l’intérêt stratégique des alliances et la protection des droits humains… seulement quand cela arrangeait.

Si je devais faire une comparaison très osée et beaucoup trop grossière, ce que ne fait pas explicitement Antoine Sfeir, je serais tenté de mettre en parallèle les chiites avec les catholiques (plus particulièrement les jésuites) et les sunnites avec les protestants. Avec un schisme qui n’est pas survenu quelque 1 500 années après la mort du prophète, comme avec Luther et Calvin pour les chrétiens, mais seulement quelques années après la mort de Mahomet, ce qui renforce cette haine mutuelle car jamais, dans l’histoire de l’islam, et dès la mort de Mahomet, futurs chiites et futurs sunnites n’ont été alliés ou amis, n’ont vécu ensemble, unis et confiants.

Cette complexité, loin d’angoisser, devrait au contraire donner de l’espoir : les stratégies diplomatiques peuvent en effet avoir un jour de l’effet. Ce n’est pas une lutte religieuse manichéenne qui aurait pour conclusion soit la victoire définitive de l’islam sur le christianisme et l’athéisme, soit sa défaite définitive et "l’éradication" de l’islam. Dans ce monde mouvant qui nécessite probablement plus de finesse et d’intelligence qu’auparavant, tout reste possible, et pas forcément le pire.

Dans son livre, Antoine Sfeir ne laisse pas apparaître cet espoir, il donne seulement des éléments historiques, théologiques, politiques sur l’islam. Il se livre à l’explication des faits et ne semble pas proposer ses impressions pour l’avenir, rose ou noir, voire vert ou brun, ou les deux, vert et brun. Dans un premier temps, il explique l’origine de cette différence entre les branches principales de l’islam, sunnites et chiites (en sachant qu’il existe de nombreuses ramifications, notamment chez les chiites, comme les druzes par exemple au Liban). Puis, après un saut de plus d’un millénaire, il présente la situation géopolitique plus récente et fait une analyse de chaque (grand) pays musulman.

Restons dans le parallèle simpliste que je me suis fait. Chaque analogie n’est pas équivalente à la suivante. Par exemple, on pourrait considérer que les chiites sont "de gauche" tandis que les sunnites sont "de droite". En disant cela (ce qui est déjà très osé et trop généralisant), je ne veux pas pour autant dire que les catholiques sont "de gauche" et les protestants "de droite" (d’autant plus que le libéralisme, véhiculé plutôt par le protestantisme, est loin d’être une valeur philosophique "de droite", elle serait plutôt "de gauche" même si en France, on le considère autrement). Ce sont juste des "pseudo-clivages" pour aider à comprendre, avec le risque de penser qu'il faudrait choisir uniquement entre chiistes et sunnites...

Les chiites seraient plutôt des jésuites en ce sens qu’ils sont plus théologiques que politiques. Ils considèrent qu’il faut étudier l’islam, les textes, le Coran, donner des interprétations qui peuvent évoluer au fil du temps, ce sont des chercheurs, ils ont développé beaucoup de sciences et de savoirs, tandis que les sunnites, qui sont avant tout politiques, donc, plongés dans l’islam politique, ils considèrent que les premiers textes sacrés suffisent à leur foi et qu’il n’est pas question d’en dire plus.

Le clivage est donc surtout religion (chiite) vs politique (sunnite). Il pourrait être aussi monarchie, dynastie, vs république populiste, dictature militaire. Je m’explique. L’origine du différend entre chiites et sunnites remonte à la mort de Mahomet, en juin 632. Ce dernier n’avait pas de fils ayant survécu mais plusieurs filles. Ali ibn Abi Talib (Ali), son cousin, a épousé sa fille Fatima Zahra (604-632). Mahomet n’avait donné aucune consigne pour sa succession. Son gendre et confident, Ali (600-661), logiquement, aurait dû succéder à Mahomet, mais il considérait que l’élément majeur était l’unité des musulmans, et refusait donc de déclencher une guerre civile pour s’accaparer de l’empire mahométan.

Face à lui, des notables influents et militairement puissants de La Mecque ont pris le pouvoir. Mahomet avait fui La Mecque vers Médine pour justement s’en éloigner (ce fut l’Hégire, en 622, le calendrier musulman débute le 16 juillet 622).

Les trois premiers successeurs de Mahomet furent les trois premiers califes, avec un rôle plus politique que religieux : Abou Bakr As-Siddiq (573-634), Omar ibn Al-Khattab (584-644), qui fut assassiné, et Othman ibn Affan (579-656). Abou Bakr, père de Aïcha (614-678), l’épouse préférée de Mahomet, considérait qu’Ali, à 32 ans, était trop jeune et inexpérimenté pour succéder à son gendre. Il "vola" donc son pouvoir.

Après l’assassinat d’Othman, Ali est devenu le quatrième calife et est considéré comme le "premier imam" pour les chiites. Il fut contesté par le très puissant gouverneur de Syrie Mo’awiya (602-680) nommé par Othman. Ali réussit à s’imposer militairement contre ses adversaires dirigés par Aïcha. Après une bataille contre Mo’awiya et un arbitrage le défavorisant, Ali se replia en Irak (à Koufa) tandis que ses adversaires agrandirent leur zone d’influence vers Arabie et l’Égypte.

Ali fut assassiné à Koufa en 661 par certains de ses partisans (les kharidjites) qui s’opposaient à cet arbitrage défavorable (il fut enterré à Najaf), permettant à Mo’awiya de s’emparer du califat et de créer sa dynastie (les Omeyyades).

Hassan (624-670), le premier fils d’Ali, succéda à son père comme "deuxième imam", puis, à la mort de ce dernier, le deuxième fils d’Ali, Hussein (626-680) lui succéda comme "troisième imam". Lors de la bataille de Karbala, le 10 octobre 680, Hussein, petit-fils de Mahomet, fut très cruellement assassiné par Yazid (645-683), le fils de Mo’awya qui lui avait succédé comme calife à la mort de ce dernier.

Cette mort atroce fut le point de départ du rite de l’Achoura qui a pris la même importance que la Passion du Christ dans la liturgie chrétienne. Neuf autres imams se succédèrent après Hussein, jusqu’au douzième imam, Mohammed Al-Mahdi, qui est mort en 874 à l’âge de cinq ans. En fait, officiellement, il ne serait pas mort mais "occulté" et il est considéré seulement comme "caché" et il devrait revenir dans les siècles à venir. Là encore, cette idée du retour du douzième imam reprend celle du retour du Messie sur Terre.

Pour résumer, les chiites sont les partisans d’Ali et de ses successeurs, tandis que les sunnites sont les partisans des califes et des Omeyyades. Les premiers sont donc plus focalisés sur la religion, l’islam (avec un clergé très hiérarchisé, comme chez les catholiques), et les seconds sur la chose politique, le pouvoir politique et militaire (sans aucune autorité religieuse structurée, comme chez les protestants).

Les chiites sont eux-mêmes très divisés, car beaucoup de "sectes" ont été créées au cours des douze premiers imams, les zaydites après le quatrième imam, les ismaéliens après le sixième imam (donnant la dynastie des Fatimides et d’où sont originaires les druzes), ainsi que les alaouites après le onzième imam. La grande majorité des chiites sont cependant duodécimains, c’est-à-dire qu’ils croient à la succession des douze premiers imams, dont le douzième est "occulté" et censé revenir un jour sur Terre.

Les chiites sont minoritaires dans le monde musulman, ils représentent environ 9% des musulmans en tout, soit environ 140 millions de personnes. Ils ne sont majoritaires que dans très peu de pays comme l’Iran, l’Azerbaïdjan et Bahreïn, tandis qu’ils représentent souvent des minorités socialement opprimées. C’est pour cela qu’on pourrait aussi faire du clivage gauche vs droite avec des chiites qui sont la classe défavorisée et les sunnites les dirigeants économiques et politiques de la plupart des pays musulmans (à quelques exceptions près).

Comme on le voit, les chiites et les sunnites ont toujours été en guerre les uns contre les autres, et cela depuis la mort de Mahomet. Dans la prochaine partie, j’arriverai à l’époque contemporaine et ferai part de certaines observations très pertinentes et éclairantes d’Antoine Sfeir qui confirment l’extrême complexité du monde musulman.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Antoine Sfeir.
Michel Aoun.
Énième attentat islamiste.
Que faire des djihadistes français de retour de Syrie ?
Terrorisme = islamisme ?
Vous avez dit amalgame ?
Daech.
Ben Laden.
Arafat.
Incompréhensions américaines.
Nouveau monde.
Attentats du 11 septembre 2001.
Printemps arabe.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191001-antoine-sfeir.html

https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/l-islam-pour-les-nuls-ou-la-218222

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/25/37663005.html





 

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21 septembre 2019 6 21 /09 /septembre /2019 03:14

« Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort ; le brave ne goûte de la mort qu’une fois. » (Shakespeare, 1623).


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Si l’on suit Shakespeare dans sa pièce "Jules César", l’ancien Président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali était déjà mort lorsqu’il a expiré son dernier souffle ce jeudi 19 septembre 2019 à Djeddah, en Arabie Saoudite, où il avait trouvé un divin refuge. Il venait d’atteindre 83 ans, seize jours auparavant.

En effet, Ben Ali est mort véritablement 14 janvier 2011, le jour où il a lâchement fui le pouvoir, à Tunis, voyant les foules envahir trop densément les rues de son pays. À l’origine de ce qui fut le Printemps arabe, le suicide par le feu d’un marchand ambulant, Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid parce que la police lui avait saisi ses marchandises, sa charrette et sa balance. Peu de monde imaginait que ce tragique événement allait mettre le feu dans la plupart des pays musulmans, d’abord la Tunisie, puis l’Égypte, la Syrie (plongée dans la guerre civile), le Yémen, Bahreïn, la Libye aussi. L’Algérie et le Maroc sont parvenus à éviter l’explosion populaire, du moins à court terme, et au prix de concessions avec les libertés publiques.

En France, victime collatérale, la Ministre française des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie n’avait pas compris qu’il était temps que la France s’arrêtât de soutenir aveuglément un tyran qui n’hésitait pas, pour maintenir un pouvoir sans partage depuis le 7 novembre 1987, à violer impunément les droits de l’homme. Elle a finalement dû quitter le gouvernement de François Fillon en février 2011 et a été battue aux élections législatives de juin 2012, puis rattrapée au Parlement Européen sur la liste UMP en mai 2014 (pour un seul mandat).

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Le 14 janvier 2011, Ben Ali a nommé un nouveau gouvernement, puis a proposé de nouvelles élections pour dans six mois, mais, ces propositions ayant été balayées, quelques heures plus tard, il s’est enfui et s’est réfugié en Arabie Saoudite, accueilli avec tous les honneurs et la sécurité qu’il pouvait espérer, avec la contrepartie de ne plus faire de politique. Malade, il se montra très rarement en public pendant ses huit années et demi d’exil.

Contrairement à Hosni Moubarak qui a été jugé et condamné dans son pays, plutôt comme Robert Mugabe qui est mort il y a deux semaines (le 6 septembre 2019) sans procès, Ben Ali n’a pas eu à se confronter à ses responsabilités face aux nombreux drames humains et politiques dont il a été l’auteur pendant des décennies. L’histoire l’a cependant déjà jugé, d’autant plus sévèrement que ses nombreux et anciens soutiens se sont retournés contre lui.

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La mort de Ben Ali est survenue en plein processus électoral. En effet, à la suite de la mort du (seul) Président élu démocratiquement en Tunisie, Béji Caïd Essebsi le 25 juillet 2019 à l’âge de 92 ans, l’élection présidentielle prévue le 17 novembre 2019 a été avancée au 15 septembre 2019, dimanche dernier (jour où, d’ailleurs, l’épouse de Béji Caïd Essebsi, Chadlia Caïd Essebsi, est morte aussi, à l’âge de 83 ans, d’un accident cardiaque).

Ce premier tour de l’élection présidentielle tunisienne a été marqué par une forte abstention, seulement 45,0% des 7 millions d’électeurs inscrits ont participé au scrutin, soit presque 18 points de moins qu’au précédent premier tour le 23 novembre 2014. Aucun des très nombreux candidats (ils étaient 25 à concourir !) ne s’est réellement distingué et le paysage politique est particulièrement éclaté. Les indications sur les résultats de ce premier tour sont à prendre avec prudence car elles concernent les premiers résultats (pas les résultats définitifs).

Les deux candidats qualifiés pour le second tour n’ont même pas atteint les 20% des voix. Ce sont deux candidats "anti-système" qui s’affronteront au second tour prévu au-delà du 29 septembre 2019 (il me semble que la date n’est pas encore fixée). Kaïs Saïed a obtenu le plus de voix avec 18,4% et Nabil Karoui le suit avec 15,6%. Les islamistes d’Ennahdha, représentés par leur candidat Abdelfattah Mourou (71 ans), Président de l’Assemblée des représentants du peuple par intérim depuis le 25 juillet 2019, n’ont obtenu que 12,9% des voix, en troisième position, et ont apporté leur soutien au second tour en faveur de Kaïs Saïed.

Parmi les autres candidats, Moncef Marzouki (74 ans), l’ancien Président de la République du 13 décembre 2011 au 31 décembre 2014, n’a obtenu que 3,0% des voix, onzième dans le classement, alors qu’il avait été le concurrent de Béji Caïd Essebsi au second tour de la précédente élection présidentielle, le 21 décembre 2014, avec 44,3% des voix (33,4% des voix au premier tour du 23 novembre 2014).

Youssef Chahed (qui vient d’avoir 44 ans), chef du gouvernement depuis le 27 août 2016, n’a obtenu que 7,4% des voix, en cinquième position (dans les sondages, en février 2019, il était pourtant monté jusque vers 30% d’intentions de vote). Par ailleurs, Abdelkarim Zbidi (69 ans), actuel Ministre de la Défense, a recuilli 10,7% des voix (quatrième place) et Mohamed Abbou (53 ans), ancien ministre, 3,6% des voix (dixième place).

Attardons-nous avec les deux candidats du second tour. Tout les oppose : l’un est rigoriste, légaliste, incorruptible, pédagogue, et l’autre homme d’affaires, d’influences, publicitaire, très communiquant …et en prison ! Un Robert Badinter de droite face à un Bernard Tapie …de droite aussi (j’ai conscience que cette comparaison est très simplificatrice, très osée, d’autant plus osée que la situation politique tunisienne est bien plus compliquée qu’en France où il faudrait rajouter une dimension supplémentaire, celle de l’islam politique).

Kaïs Saïed (61 ans) est un constitutionnaliste distingué, parlant un arabe littéraire sur une diction parfaite et un ton monocorde (il est surnommé "Robocob", et qualifié par l’hebdomadaire "Le Point" de "Robespierre mais sans guillotines"), apprécié surtout des diplômés pour ses thèmes de campagne qui sont basés sur la justice, le droit, la lutte contre la corruption. Candidat indépendant aux moyens limités, il est arrivé en tête du premier tour contre toutes les prévisions.

Favorable (néanmoins) à la peine de mort et à la révocabilité des mandats électifs, il a prôné un mode de scrutin indirect pour la désignation des députés. Kaïs Saïed ne s’est engagé dans la politique que depuis moins d’un an, mais il est très connu depuis une dizaine d’années car il intervient très régulièrement à la télévision comme expert sur les institutions.

Le journal tunisien "Leaders" du 15 septembre 2019 explique aussi à propos de Kaïs Saïed : « Les coulisses rapportent faussement que c’est un homme sensible aux thèses islamistes, il n’en est rien. Si c’est un musulman qui s’assume sans détour, il n’est pas non plus connu pour être un militant de l’islam politique. C’est plutôt un militant du droit, de la loi, de l’ordre pour tous et pour chacun à commencer par lui-même. ».

Dans une longue interview à l’hebdomadaire français "L’Obs" du 20 septembre 2019, Kaïs Saïed, considéré comme le favori du second tour, a posé la question : « Ai-je l’air d’un salafiste ? ». Il a revendiqué une campagne originale : « La campagne que je mène n’est pas une campagne électorale. Elle est atypique à tous les niveaux. C’est plutôt une campagne explicative, une campagne pour expliquer, surtout aux jeunes, mais pas seulement, comment le peuple souverain peut avec d’autres instruments juridiques, être le principal acteur en Tunisie. (…) Nous sommes entrés, je crois, dans une nouvelle phase de l’histoire et les concepts classiques tels que la société civile, les partis politiques, la démocratie elle-même sont dépassés par les idées nouvelles. » ("L’Obs").

Son concurrent du second tour, Nabil Karoui (56 ans) est un homme d’affaires dans le domaine de la communication et de la publicité. Le 30 décembre 2010, c’est-à-dire treize jours après le suicide de Mohamed Bouazizi, il a diffusé sur sa chaîne de télévision (de divertissement) les premières informations sur la situation réelle du pays (en état d’insurrection contre le régime Ben Ali). Le 9 octobre 2011, il a eu le courage de diffuser le film d’animation "Persépolis" issu de l’excellente bande dessinée de Marjane Satrapi sur sa vie quotidienne en Iran, ce qui a provoqué des réactions violentes de salafistes contre lui et un procès et une condamnation le 3 mai 2012 pour blasphème (son avocat Chokri Belaïd a été assassiné le 6 février 2013 et le chef du gouvernement Hamadi Jebali a dû démissionner le 13 mars 2013).

Pendant la révolution de 2011, Nabil Karoui a fait de sa chaîne le média d’information par excellence et en remettant en selle à la télévision Béji Caïd Essebsi, ancien ministre de Bourguiba, il a montré beaucoup d’influence sur la vie politique : Béji Caïd Essebsi fut effectivement choisi comme Premier Ministre de transition du 27 février 2011 au 24 décembre 2011, jusqu’à la victoire des islamistes à l’élection de l’Assemblée constituante. Nabil Karoui a contribué à la formation du parti d’opposition Nidaa Tounes lancé le 20 avril 2012 par Béji Caïd Essebsi, parti qui a gagné les élections législatives du 26 octobre 2014 (37,6% des voix et 86 sièges sur 217) et l’élection présidentielle du 21 décembre 2014.

Exemple de son influence, ce fut grâce à Nabil Karoui que Rached Ghannouchi, président du parti islamiste Ennahdha depuis novembre 1991, et Béji Caïd Essebsi se sont rencontrés le 14 août 2013 dans un hôtel à Paris pour se rapprocher politiquement (« l’unique issue à ce moment-là pour que le pays ne bascule pas dans la guerre civile », selon lui cité par Frida Dahmani de "Jeune Afrique" le 9 mai 2017).

En avril 2017, il s’éloigna du parti au pouvoir et créa par la suite son propre parti. Lorsqu’en mai 2019, Nabil Karoui a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle, il fut rapidement le favori tant pour la présidentielle (autour de 20-25% d’intentions de vote) que son parti pour les législatives (autour de 30% d’intentions de vote). Sa popularité n’est pas étonnante. Depuis la mort d’un de ses fils, en août 2016, Nabil Karoui sillonne en effet le pays et fait des dons pour de la nourriture ou des soins médicaux aux populations qui en ont besoin. Le gouvernement a alors cherché à l’exclure de l’éligibilité en proposant le 18 juin 2019 l’interdiction de candidature pour les donateurs. Mais Béji Caïd Essebsi a finalement refusé de promulguer cette réforme juste avant de mourir.

Nabil Karoui fut inculpé le 8 juillet 2019 pour blanchiment d’argent (avec gel de ses biens) et incarcéré depuis le 23 août 2019. Malgré tout, il a pu rester candidat à l’élection présidentielle et se retrouve ainsi parmi les deux candidats qualifiés pour le second tour, malgré son absence dans la campagne. Par trois fois sa demande de remise en liberté a été rejetée le 3 septembre 2019, le 13 septembre 2019 et le 18 septembre 2019 (après le premier tour).

Là, pour le coup, au contraire de la situation concernant Jean-Luc Mélenchon en France, on pourrait envisager qu’il y ait eu une action politique de la justice pour l’empêcher de faire campagne. Beaucoup d’associations et d’ONG défendant les droits de l’homme ont dénoncé cette incarcération qui a faussé la campagne électorale.

Au moment où l’autocrate Ben Ali vient de mourir sans être retourné dans son pays, la Tunisie vit un moment historique, cette ligne de crête qui pourra la faire pencher du côté de la démocratie ou de l’autre versant… Tout reste possible, jusqu’à l’invalidation de l’élection présidentielle en raison de l’incarcération d’un des principaux candidats. Les jeunes démocraties sont toujours fragiles dans leurs démarrages.

Mais il faut noter cet élément très prometteur et encourageant : malgré les très graves attentats islamistes qui ont endeuillé les Tunisiens et ceux qui viennent séjourner en Tunisie, la Tunisie est le seul pays à n’avoir pas refermé sa "parenthèse démocratique", où la bonne volonté d’une évolution démocratique trouve son chemin coincé entre une Algérie sans pouvoir et une Libye sans nation, sans compter une Égypte revenue à l’ère Moubarak avec l'avènement de Sissi. Légalistes et démocrates, les Tunisiens ont tout intérêt à poursuivre leur processus démocratique, malgré les grandes difficultés…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Ben Ali ne sera jamais jugé… mais la démocratie tunisienne passe.
Le premier tour de l’élection présidentielle tunisienne du 15 septembre 2019.
Béji Caïd Essebsi.
Interview de Béji Caïd Essebsi diffusée sur France Inter le 3 décembre 2016 (à télécharger).
Daech.
Les révolutions arabes de 2011.
Ben Ali a 80 ans.
La fuite de Ben Ali.

_yartiBenAliB04



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190919-ben-ali.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/ben-ali-ne-sera-jamais-juge-mais-218025

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/20/37648900.html




 

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18 septembre 2019 3 18 /09 /septembre /2019 03:07

« Il y a trois sortes d’hommes politiques : ceux qui troublent l’eau ; ceux qui pêchent en eau trouble ; et ceux, plus doués, qui troublent l’eau pour pêcher en eau trouble. » (Arthur Schnitzler).


_yartiIsrael2019A02

Ce mardi 17 septembre 2019 ont eu lieu de nouvelles élections législatives pour les 6,4 millions d’électeurs d’Israël. Pourtant, les citoyens israéliens ont déjà voté le mardi 9 avril 2019. Comme dans la plupart des démocraties (des "vraies" démocraties), le paysage politique israélien est particulièrement éclaté. Il suffit pour s’en convaincre (c’est un critère comme un autre) de voir quel est le score du premier parti. Ce premier parti, ce fut le Likoud qui a recueilli le 9 avril 2019 seulement 26,5% des voix, et encore, à l’époque, il a progressé de 3,1 points par rapport aux précédentes élections législatives du 17 mars 2015. De plus, ce score du printemps fut le meilleur du Likoud depuis 2003 !

Le caractère éclaté de la classe politique ainsi que le scrutin proportionnel ont rendu impossible toute formation d’une majorité gouvernementale (du reste, on retrouve la même situation actuellement en Espagne). Résultat, dans la nuit du 29 au 30 mai 2019, le Premier Ministre sortant Benyamin Netanyhou a fait dissoure la Knesset (la chambre des députés) et les urnes ont de nouveau parlé ce 17 septembre 2019.

Insistons sur le fait que six mois viennent d’être perdus à cause du scrutin proportionnel… à un moment pourtant clef de la vie d’Israël. En effet, l’attaque des puits de pétrole de l’Arabie Saoudite du 14 septembre 2019, réduisant de moitié la production de pétrole (soit 6% de production mondiale) pourrait embraser l’ensemble de la région, dans le cadre d’une guerre entre sunnites (Arabie Saoudite) et chiites (Iran) qui a déjà lieu, très meurtrière, au Yémen.

Israël a donc évidemment besoin d’un gouvernement fort, stable et on aurait imaginé que les électeurs auraient voulu réagir après leur "indécision" du printemps. En fait, les résultats du scrutin qui sont en train de se préciser (voir plus loin) montrent au contraire un éclatement accentué du paysage politique et surtout, les deux grands partis au coude à coude.

Pourtant, la classe politique elle-même avait réagi à cet éclatement après avril 2019, j’allais écrire, avait "bien" réagi, cet adverbe n’ayant pas le sens de jugement (je me garderais bien de savoir ce qui est "bien" ou "mal" pour un pays étranger, aussi ami soit-il), avec des partis qui ont cherché à se consolider en s'unifiant, en se coalisant, en formant des alliances de rassemblement.

_yartiIsrael2019A03

Comme lors des élections législatives du 9 avril 2019, le duel politique se fait entre deux leaders politiques principaux : Benyamin Netanyahou (69 ans), Premier Ministre du 18 juin 1996 au 6 juillet 1999 et depuis le 31 mars 2009 (il a battu, il y a quelques mois, le record de longévité à ce poste détenu alors par le fondateur de l’État d’Israël, David Ben Gourion), chef du Likoud, parti politique déjà ancien (une cinquantaine d’années) de droite et de centre droit, et le général Benny Gantz (60 ans), ancien chef d’état-majori de Tsahal du 14 février 2011 au 16 février 2015.

Ce dernier s’est engagé dans la vie politique le 27 décembre 2018 en fondant son propre parti, centriste, Résilience pour Israël, constituant le 21 février 2019 une alliance appelée Bleu et Blanc (les couleurs du drapeau national).

Les élections législatives du 9 avril 2019 avaient été initialement prévues le 5 novembre 2019, mais le parti d’Avigdor Liberman était opposé au cessez-le-feu avec le Hamas dans la bande de Gaza, si bien qu’il s’était retiré de la majorité de Benyamin Netanyahou. La faible majorité (à 1 siège près) a explosé à la suite d’un désaccord avec un parti orthodoxe sur le service militaire. Le 26 décembre 2018, la Knesset a alors voté le principe d’élections anticipées par 102 voix sur 120.

Le 9 avril 2019, la participation a baissé à 68,5% des inscrits. Le parti de Benyamin Netanyahou, le Likoud, a amélioré ses résultats du 17 mars 2015 avec un gain de 5 sièges, ce qui l’a amené à avoir 35 sièges sur 120, avec 26,5% des voix, mais la nouvelle coalition de Benny Gantz a atteint un niveau similaire, 26,1% des voix, lui attribuant également 35 sièges. Quant au parti travailliste, qui fut l’un des grands partis qui ont gouverné Israël depuis sa fondation, il n’a représenté plus que 4,4% des voix, lui donnant seulement 6 sièges (au lieu des 19 obtenus en 2015).

Considéré comme le grand vainqueur du 9 avril 2019 (reconnu par Benny Gantz heureux d’avoir mis en place un parti permettant l’alternance future), Benyamin Netanyahou fut chargé de composer un nouveau gouvernement, mais a échoué pour les mêmes raisons qu’à la fin de l’année 2018, ses alliés de droite refusant certains points de sa politique (toujours à propos du service militaire). Refusant de s’allier vers sa gauche (comme ce fut le cas entre 2009 et 2013), Benyamin Netanyahou a préféré dissoudre la Knesset une nouvelle fois, votée le 29 mai 2019.

Comme je l’ai écrit plus haut, la plupart des partis se sont regroupés pour ces nouvelles élections du 17 septembre 2019, en particulier, Koulanou (formation centriste) a fusionné dans le Likoud. Ehud Barak (77 ans), ancien Premier Ministre travailliste du 6 juillet 1999 au 7 mars 2001 et Ministre de la Défense de Benyamin Netanyahou jusqu’au 18 mars 2013, a créé le 26 juin 2019 un nouveau parti, le Parti démocratique, qu’il a intégré dans une alliance plus vaste, l’Union démocratique, de centre gauche. Selon les premières indications, son pari d’en faire un grand parti de gouvernement a échoué, avec seulement 5 sièges obtenus (il aurait environ 4,3% des voix).

Les premières indications des résultats des élections législatives du 17 septembre 2019 montrent que le pari de Benyamin Netanyahou de les gagner est en train d’être perdu. Par rapport au 9 avril 2019, la participation s’est très légèrement améliorée (69,4%).

Selon le dépouillement de 63,10% des bulletins (situation de ce mercredi 18 septembre 2019 à 12h53, heure de Jérusalem), Bleu et Blanc obtiendrait 25,66% des voix et le Likoud 25,03% des voix. Les deux coalitions verraient baisser leur importance à la Knesset avec respectivement 32 et 31 sièges chacun sur 120 au total. Le vrai bénéficiaire de ces nouvelles élections semble être le parti d’extrême droite d’Avigdor Lieberman qui passerait de 5 à 9 sièges. Shas aussi gagnerait un siège avec 9 sièges.

Benny Gantz, prenant ses responsabilités, a déjà proposé de conclure une "grande coalition" entre le Likoud et Bleu et Blanc, pour éviter qu’un petit parti prenne en otage l’ensemble de la classe politique, mais à la condition d’exclure du futur gouvernement Benyamin Netanyahou. La question est alors de savoir si ce dernier peut accepter une telle configuration qui permettrait à son parti de garder le pouvoir (voire de continuer à diriger le gouvernement s’il arrivait en tête, cela semblerait ne pas se dessiner, mais cet ordre peut encore se modifier). Cela l’obligerait à se retirer de la vie politique, à laisser un "héritier" au sein du Likoud prendre la direction des affaires.

Rien, en tout cas, ne semble en mesure de lui permettre de trouver une majorité en dehors de cette solution de grande coalition, dans la mesure où les causes des dissolutions de décembre 2018 et de mai 2019 restent les mêmes. Les jours de Benyamin Netanyahou à la tête du gouvernement israélien sont donc comptés…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les élections législatives israéliennes du 17 septembre 2019.
Poisons et délices de la proportionnelle.
Les enjeux des élections législatives israéliennes du 9 avril 2019.
Golda Meir.
La lutte contre l’antisémitisme est l’affaire de tous !
Les Accords de Camp David.
La naissance de l’État d’Israël.
Massacre à Gaza.
Emmanuel Macron et le Vel d’Hiv (16 juillet 2017).
Tentative de paix en 1996.
Un géant à Jérusalem.
Shimon Peres.
Israël est une démocratie.
Yitzhak Rabin.
Le Président Peres.
Ariel Sharon.
Ehud Olmert.
Benyamin Netanyahou.
Yasser Arafat.

_yartiIsrael2019A01



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190917-israel.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/israel-2019-chant-du-cygne-pour-217958

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/09/17/37641991.html




 

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16 septembre 2019 1 16 /09 /septembre /2019 03:49

« Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort ; le brave ne goûte de la mort qu’une fois. » (Shakespeare, 1623).


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Si l’on suit Shakespeare dans sa pièce "Jules César", l’ancien Président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali était déjà mort lorsqu’il a expiré son dernier souffle ce jeudi 19 septembre 2019 à Djeddah, en Arabie Saoudite, où il avait trouvé un divin refuge. Il venait d’atteindre 83 ans, seize jours auparavant.

En effet, Ben Ali est mort véritablement 14 janvier 2011, le jour où il a lâchement fui le pouvoir, à Tunis, voyant les foules envahir trop densément les rues de son pays. À l’origine de ce qui fut le Printemps arabe, le suicide par le feu d’un marchand ambulant, Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid parce que la police lui avait saisi ses marchandises, sa charrette et sa balance. Peu de monde imaginait que ce tragique événement allait mettre le feu dans la plupart des pays musulmans, d’abord la Tunisie, puis l’Égypte, la Syrie (plongée dans la guerre civile), le Yémen, Bahreïn, la Libye aussi. L’Algérie et le Maroc sont parvenus à éviter l’explosion populaire, du moins à court terme, et au prix de concessions avec les libertés publiques.

En France, victime collatérale, la Ministre française des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie n’avait pas compris qu’il était temps que la France s’arrêtât de soutenir aveuglément un tyran qui n’hésitait pas, pour maintenir un pouvoir sans partage depuis le 7 novembre 1987, à violer impunément les droits de l’homme. Elle a finalement dû quitter le gouvernement de François Fillon en février 2011 et a été battue aux élections législatives de juin 2012, puis rattrapée au Parlement Européen sur la liste UMP en mai 2014 (pour un seul mandat).

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Le 14 janvier 2011, Ben Ali a nommé un nouveau gouvernement, puis a proposé de nouvelles élections pour dans six mois, mais, ces propositions ayant été balayées, quelques heures plus tard, il s’est enfui et s’est réfugié en Arabie Saoudite, accueilli avec tous les honneurs et la sécurité qu’il pouvait espérer, avec la contrepartie de ne plus faire de politique. Malade, il se montra très rarement en public pendant ses huit années et demi d’exil.

Contrairement à Hosni Moubarak qui a été jugé et condamné dans son pays, plutôt comme Robert Mugabe qui est mort il y a deux semaines (le 6 septembre 2019) sans procès, Ben Ali n’a pas eu à se confronter à ses responsabilités face aux nombreux drames humains et politiques dont il a été l’auteur pendant des décennies. L’histoire l’a cependant déjà jugé, d’autant plus sévèrement que ses nombreux et anciens soutiens se sont retournés contre lui.

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La mort de Ben Ali est survenue en plein processus électoral. En effet, à la suite de la mort du (seul) Président élu démocratiquement en Tunisie, Béji Caïd Essebsi le 25 juillet 2019 à l’âge de 92 ans, l’élection présidentielle prévue le 17 novembre 2019 a été avancée au 15 septembre 2019, dimanche dernier (jour où, d’ailleurs, l’épouse de Béji Caïd Essebsi, Chadlia Caïd Essebsi, est morte aussi, à l’âge de 83 ans, d’un accident cardiaque).

Ce premier tour de l’élection présidentielle tunisienne a été marqué par une forte abstention, seulement 45,0% des 7 millions d’électeurs inscrits ont participé au scrutin, soit presque 18 points de moins qu’au précédent premier tour le 23 novembre 2014. Aucun des très nombreux candidats (ils étaient 25 à concourir !) ne s’est réellement distingué et le paysage politique est particulièrement éclaté. Les indications sur les résultats de ce premier tour sont à prendre avec prudence car elles concernent les premiers résultats (pas les résultats définitifs).

Les deux candidats qualifiés pour le second tour n’ont même pas atteint les 20% des voix. Ce sont deux candidats "anti-système" qui s’affronteront au second tour prévu au-delà du 29 septembre 2019 (il me semble que la date n’est pas encore fixée). Kaïs Saïed a obtenu le plus de voix avec 18,4% et Nabil Karoui le suit avec 15,6%. Les islamistes d’Ennahdha, représentés par leur candidat Abdelfattah Mourou (71 ans), Président de l’Assemblée des représentants du peuple par intérim depuis le 25 juillet 2019, n’ont obtenu que 12,9% des voix, en troisième position, et ont apporté leur soutien au second tour en faveur de Kaïs Saïed.

Parmi les autres candidats, Moncef Marzouki (74 ans), l’ancien Président de la République du 13 décembre 2011 au 31 décembre 2014, n’a obtenu que 3,0% des voix, onzième dans le classement, alors qu’il avait été le concurrent de Béji Caïd Essebsi au second tour de la précédente élection présidentielle, le 21 décembre 2014, avec 44,3% des voix (33,4% des voix au premier tour du 23 novembre 2014).

Youssef Chahed (qui vient d’avoir 44 ans), chef du gouvernement depuis le 27 août 2016, n’a obtenu que 7,4% des voix, en cinquième position (dans les sondages, en février 2019, il était pourtant monté jusque vers 30% d’intentions de vote). Par ailleurs, Abdelkarim Zbidi (69 ans), actuel Ministre de la Défense, a recuilli 10,7% des voix (quatrième place) et Mohamed Abbou (53 ans), ancien ministre, 3,6% des voix (dixième place).

Attardons-nous avec les deux candidats du second tour. Tout les oppose : l’un est rigoriste, légaliste, incorruptible, pédagogue, et l’autre homme d’affaires, d’influences, publicitaire, très communiquant …et en prison ! Un Robert Badinter de droite face à un Bernard Tapie …de droite aussi (j’ai conscience que cette comparaison est très simplificatrice, très osée, d’autant plus osée que la situation politique tunisienne est bien plus compliquée qu’en France où il faudrait rajouter une dimension supplémentaire, celle de l’islam politique).

Kaïs Saïed (61 ans) est un constitutionnaliste distingué, parlant un arabe littéraire sur une diction parfaite et un ton monocorde (il est surnommé "Robocob", et qualifié par l’hebdomadaire "Le Point" de "Robespierre mais sans guillotines"), apprécié surtout des diplômés pour ses thèmes de campagne qui sont basés sur la justice, le droit, la lutte contre la corruption. Candidat indépendant aux moyens limités, il est arrivé en tête du premier tour contre toutes les prévisions.

Favorable (néanmoins) à la peine de mort et à la révocabilité des mandats électifs, il a prôné un mode de scrutin indirect pour la désignation des députés. Kaïs Saïed ne s’est engagé dans la politique que depuis moins d’un an, mais il est très connu depuis une dizaine d’années car il intervient très régulièrement à la télévision comme expert sur les institutions.

Le journal tunisien "Leaders" du 15 septembre 2019 explique aussi à propos de Kaïs Saïed : « Les coulisses rapportent faussement que c’est un homme sensible aux thèses islamistes, il n’en est rien. Si c’est un musulman qui s’assume sans détour, il n’est pas non plus connu pour être un militant de l’islam politique. C’est plutôt un militant du droit, de la loi, de l’ordre pour tous et pour chacun à commencer par lui-même. ».

Dans une longue interview à l’hebdomadaire français "L’Obs" du 20 septembre 2019, Kaïs Saïed, considéré comme le favori du second tour, a posé la question : « Ai-je l’air d’un salafiste ? ». Il a revendiqué une campagne originale : « La campagne que je mène n’est pas une campagne électorale. Elle est atypique à tous les niveaux. C’est plutôt une campagne explicative, une campagne pour expliquer, surtout aux jeunes, mais pas seulement, comment le peuple souverain peut avec d’autres instruments juridiques, être le principal acteur en Tunisie. (…) Nous sommes entrés, je crois, dans une nouvelle phase de l’histoire et les concepts classiques tels que la société civile, les partis politiques, la démocratie elle-même sont dépassés par les idées nouvelles. » ("L’Obs").

Son concurrent du second tour, Nabil Karoui (56 ans) est un homme d’affaires dans le domaine de la communication et de la publicité. Le 30 décembre 2010, c’est-à-dire treize jours après le suicide de Mohamed Bouazizi, il a diffusé sur sa chaîne de télévision (de divertissement) les premières informations sur la situation réelle du pays (en état d’insurrection contre le régime Ben Ali). Le 9 octobre 2011, il a eu le courage de diffuser le film d’animation "Persépolis" issu de l’excellente bande dessinée de Marjane Satrapi sur sa vie quotidienne en Iran, ce qui a provoqué des réactions violentes de salafistes contre lui et un procès et une condamnation le 3 mai 2012 pour blasphème (son avocat Chokri Belaïd a été assassiné le 6 février 2013 et le chef du gouvernement Hamadi Jebali a dû démissionner le 13 mars 2013).

Pendant la révolution de 2011, Nabil Karoui a fait de sa chaîne le média d’information par excellence et en remettant en selle à la télévision Béji Caïd Essebsi, ancien ministre de Bourguiba, il a montré beaucoup d’influence sur la vie politique : Béji Caïd Essebsi fut effectivement choisi comme Premier Ministre de transition du 27 février 2011 au 24 décembre 2011, jusqu’à la victoire des islamistes à l’élection de l’Assemblée constituante. Nabil Karoui a contribué à la formation du parti d’opposition Nidaa Tounes lancé le 20 avril 2012 par Béji Caïd Essebsi, parti qui a gagné les élections législatives du 26 octobre 2014 (37,6% des voix et 86 sièges sur 217) et l’élection présidentielle du 21 décembre 2014.

Exemple de son influence, ce fut grâce à Nabil Karoui que Rached Ghannouchi, président du parti islamiste Ennahdha depuis novembre 1991, et Béji Caïd Essebsi se sont rencontrés le 14 août 2013 dans un hôtel à Paris pour se rapprocher politiquement (« l’unique issue à ce moment-là pour que le pays ne bascule pas dans la guerre civile », selon lui cité par Frida Dahmani de "Jeune Afrique" le 9 mai 2017).

En avril 2017, il s’éloigna du parti au pouvoir et créa par la suite son propre parti. Lorsqu’en mai 2019, Nabil Karoui a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle, il fut rapidement le favori tant pour la présidentielle (autour de 20-25% d’intentions de vote) que son parti pour les législatives (autour de 30% d’intentions de vote). Sa popularité n’est pas étonnante. Depuis la mort d’un de ses fils, en août 2016, Nabil Karoui sillonne en effet le pays et fait des dons pour de la nourriture ou des soins médicaux aux populations qui en ont besoin. Le gouvernement a alors cherché à l’exclure de l’éligibilité en proposant le 18 juin 2019 l’interdiction de candidature pour les donateurs. Mais Béji Caïd Essebsi a finalement refusé de promulguer cette réforme juste avant de mourir.

Nabil Karoui fut inculpé le 8 juillet 2019 pour blanchiment d’argent (avec gel de ses biens) et incarcéré depuis le 23 août 2019. Malgré tout, il a pu rester candidat à l’élection présidentielle et se retrouve ainsi parmi les deux candidats qualifiés pour le second tour, malgré son absence dans la campagne. Par trois fois sa demande de remise en liberté a été rejetée le 3 septembre 2019, le 13 septembre 2019 et le 18 septembre 2019 (après le premier tour).

Là, pour le coup, au contraire de la situation concernant Jean-Luc Mélenchon en France, on pourrait envisager qu’il y ait eu une action politique de la justice pour l’empêcher de faire campagne. Beaucoup d’associations et d’ONG défendant les droits de l’homme ont dénoncé cette incarcération qui a faussé la campagne électorale.

Au moment où l’autocrate Ben Ali vient de mourir sans être retourné dans son pays, la Tunisie vit un moment historique, cette ligne de crête qui pourra la faire pencher du côté de la démocratie ou de l’autre versant… Tout reste possible, jusqu’à l’invalidation de l’élection présidentielle en raison de l’incarcération d’un des principaux candidats. Les jeunes démocraties sont toujours fragiles dans leurs démarrages.

Mais il faut noter cet élément très prometteur et encourageant : malgré les très graves attentats islamistes qui ont endeuillé les Tunisiens et ceux qui viennent séjourner en Tunisie, la Tunisie est le seul pays à n’avoir pas refermé sa "parenthèse démocratique", où la bonne volonté d’une évolution démocratique trouve son chemin coincé entre une Algérie sans pouvoir et une Libye sans nation, sans compter une Égypte revenue à l’ère Moubarak avec l'avènement de Sissi. Légalistes et démocrates, les Tunisiens ont tout intérêt à poursuivre leur processus démocratique, malgré les grandes difficultés…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Ben Ali ne sera jamais jugé… mais la démocratie tunisienne passe.
Le premier tour de l’élection présidentielle tunisienne du 15 septembre 2019.
Béji Caïd Essebsi.
Interview de Béji Caïd Essebsi diffusée sur France Inter le 3 décembre 2016 (à télécharger).
Daech.
Les révolutions arabes de 2011.
Ben Ali a 80 ans.
La fuite de Ben Ali.

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26 juillet 2019 5 26 /07 /juillet /2019 03:25

« En ce jour de fête de la République tunisienne, le Président Béji Caïd Essebsi nous a quittés. Il n’y a pas de hasard, son destin était lié à celui de la Tunisie. (…) La France perd un ami et la République tunisienne un dirigeant courageux qui aura présidé son pays dans un moment essentiel de son histoire, où il aura résisté à tous les obscurantismes pour bâtir l’avenir, la démocratie et le progrès. » (Emmanuel Macron, le 25 juillet 2019).


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Après la démission le 21 novembre 2017 de Robert Mugabe (né le 21 février 1924), il n’était cependant pas le chef d’État le plus vieux du monde parce qu’il y avait toujours la reine Élisabeth II de sept mois son aînée (et à la tête d’un État, il y a eu aussi le retour de Mahathir Mohamad, né le 10 juillet 1925, comme Premier Ministre de la Malaisie depuis le 10 mai 2018), mais il avait un dynamisme assez exceptionnel pour son âge. Le Président de la République tunisienne Béji Caïd Essebsi est mort à Tunis ce jeudi 25 juillet 2019 à l’âge de 92 ans et demi (il est né le 29 novembre 1926).

Il a été en quelques sortes une victime collatérale du double attentat islamiste qui a ensanglanté les rues de Tunis le 27 juin 2019, entraînant la mort d’un policier, puisque, à cette date, il a fait un malaise et fut hospitalisé dans un état considéré comme "très critique" (on parlait alors déjà de sa mort). Il a quitté l’hôpital le 1er juillet 2019 mais fut hospitalisé de nouveau le 24 juillet 2019, veille de son décès.

Béji Caïd Essebsi a représenté le symbole de la démocratie tunisienne qui démarrait. Après son indépendance et les "règnes" de Bourguiba et Ben Ali, la Tunisie fut le seul pays à majorité musulmane ayant participé au Printemps arabe (et même l’ayant initié) à être allé dans la voie de la démocratie sincère ("sincère" dans le sens où d’autres pays se considèrent démocratiques sous prétexte qu’ils ont organisé des élections mais souvent "peu sincères").

En ce sens, la Tunisie est une exception heureuse et cela explique en partie pourquoi les terroristes islamistes s’en prennent autant à lui et à son économie en visant particulièrement ses infrastructures touristiques.

Le 9 octobre 2015, le Prix Nobel de la Paix a été attribué à quatre associations tunisiennes (remis le 10 décembre 2015 à Oslo) qui ont œuvré pour faire la médiation politique entre 2011 et 2014 et faire émerger la transition démocratique en Tunisie. Ce Prix Nobel est la consécration de tout un peuple dans ses efforts pour se démocratiser.

Béji Caïd Essebsi a été élu Président de la République tunisienne le 21 décembre 2014 à l’issue de la première élection présidentielle au suffrage universel direct libre et sincère. Il a obtenu 39,5% des voix avec 62,9% de participation le 23 novembre 2014 dans un premier tour assez confus avec vingt-sept candidats et a remporté la majorité absolue avec 55,7% des voix pour 60,1% de participation au second tour le 21 décembre 2014.

Son principal concurrent fut le Président sortant, Moncef Marzouki (74 ans), élu le 12 décembre 2011 Président de la République tunisienne par l’Assemblée nationale constituante élue le 23 octobre 2011. Il a recueilli 33,4% des voix au premier tour et 44,3% des voix au second tour de l’élection présidentielle directe de 2014. Les autres candidats ont obtenu moins de 8% au premier tour.

Béji Caïd Essebsoi a pris ses fonctions le 31 décembre 2014 pour un mandat de cinq ans (à cause de son âge, il venait de renoncer à solliciter un second mandat). En raison de son décès, la prochaine élection présidentielle a été devancée du 17 novembre 2019 au 15 septembre 2019. Président de l’Assemblée des représentants du peuple depuis le 4 décembre 2014, Mohamed Ennaceur (85 ans) a été chargé d’assurer l’intérim présidentiel jusqu’à l’issue de cette élection présidentielle, conformément à la Constitution du 27 janvier 2014 (il est du même parti que le Président disparu).

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Béji Caïd Essebsi a marqué toute l’histoire de la Tunisie après son indépendance le 25 juillet 1957. Comme l’a fait remarquer le Président Emmanuel Macron, qui assistera à ses funérailles le samedi 27 juillet 2019, il est mort le jour même de l’indépendance. Au gouvernement depuis 1956, à partir de 1962, il fut directeur de la sûreté nationale, puis Ministre de l’Intérieur du 5 juillet 1965 au 8 septembre 1969, Ministre de la Défense du 7 novembre 1969 au 12 juin 1970, ambassadeur de Tunisie en France du 1er août 1970 au 14 décembre 1971, puis Ministre des Affaires étrangères du 15 avril 1981 au 15 septembre 1986, puis ambassadeur de Tunisie à Bonn, sous les mandats de Bourguiba.

Béji Caïd Essebsi fut ensuite Président de la Chambre des députés du 14 mars 1990 au 9 octobre 1991 et Premier Ministre à l’issue de la Révolution de 2011, du 26 février 2011 au 24 décembre 2011, chargé du processus électoral et constitutionnel, il a organisé l’élection de l’Assemblée nationale constituante. Dans l’opposition entre 2011 et 2014, Béji Caïd Essebsi a gagné les élections législatives du 26 octobre 2014 (son parti a obtenu 37,6% des voix avec une participation de 68,4%, apportant 86 sièges sur 217) et, dans la foulée, l’élection présidentielle du 21 décembre 2014.

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Pendant la campagne électorale, on a reproché à Béji Caïd Essebsi d’avoir servi Bourguiba et Ben Ali (il avait même été membre du parti présidentiel), mais les faits, c’est qu’il a mis en place la transition démocratique, la seule qui a réussi de toutes les révolutions arabes. S’il a gagné en 2014, c’est en partie à cause de la très mauvaise gestion du pays de la coalition élue en 2011, qui n’était pas préparée au pouvoir, certains ayant été même en prison pendant parfois quinze ans.

Parmi les sujets de préoccupation les plus graves auxquels a été confronté Béji Caïd Essebsi, il y a eu le terrorisme islamiste. Quatre mois après son élection, deux terroristes islamistes kamikazes de Daech ont tué à la kalachnikov 22 personnes (dont 21 touristes) le 18 mars 2015 au Musée du Bardo, près de Tunis.

Deux mois plus tard, Daech a commis le plus grave attentat en Tunis, le 26 juin 2015 dans la station balnéaire de Port El-Kantaoui, près de Sousse, qui a coûté la vie de 38 personnes, exclusivement des touristes étrangers (dont 30 Britanniques). Le scénario le plus cauchemardesque pour engendrer la terreur : devant l’hôtel Imperial Marhaba, le terroriste kamikaze, déguisé en touriste, est arrivé sur la plage et a tué à la kalachnikov et à la grenade.

Ainsi, le 30 juin 2015, répondant aux questions de Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1, Béji Caïd Essebsi a annoncé la création d’une police touristique et la fermeture de quatre-vingts mosquées considérées comme des mosquées à danger : « Je suis le chef de guerre contre le terrorisme. Comme dans toute guerre, nous pouvons perdre une bataille, mais on ne perdra pas la guerre. ».





Répondant le 2 décembre 2016 aux questions de Pierre Weil (interview diffusée le lendemain sur France Inter) à l’occasion de la sortie d’un livre d’entretiens avec Arlette Chabot ("La démocratie en terre d’islam", sorti le 17 novembre 2016 chez Plon), Béji Caïd Essebsi a reconnu que la situation économique et sociale a encore beaucoup de mal à progresser malgré la liberté et la démocratie.

Aux étrangers potentiels touristes inquiétés par les attentats, il a rappelé une évidence, qu’aucun pays du monde n’était épargné : « Je suis sûr que la Tunisie n’est pas moins sécurisée que la France. S’il y a eu des attentats en Tunisie, il y en a eu en France, et ils étaient plus mortels que chez nous. ».

En revanche, la jeunesse tunisienne est en effet un terreau sur lequel s‘est beaucoup nourri le terrorisme islamiste : « La Tunisie a une grande jeunesse, et la révolution a été l’œuvre de cette jeunesse-là. Des régions sous-développées, des régions où il y a de la pauvreté, des régions où il y a de la marginalisation. Mais cette jeunesse, beaucoup ont des diplômes supérieurs, nous avons 250 000 Tunisiens qui ont des diplômes supérieurs mais qui ne trouvent pas du travail. Donc, c’est un matériau tout à fait bien préparé pour ces choses-là [participer à la guerre civile en Syrie] alors qu’ils sont travaillés par des associations qui les attirent vers l’extérieur et qui paient leur passage à l’extérieur. ».

La démocratie, l’œuvre de toute une vie : « La démocratie ne s’impose pas, elle se pratique. Nous, nous avons initié ce processus, mais dans la pratique, il faut donner du temps au temps. Effectivement, nous avons quand même des sensibilités politiques qui n’étaient pas très chaudes pour la démocratie. Donc, nous devons continuer à pratiquer cette démocratie, à lui donner des chances et à amener le maximum de gens pour soutenir cette démarche. ».

Enfin, n’hésitant pas à déranger ceux qui, en France, sont "contre l’islam", Béji Caïd Essebsi a réfuté toute incompatibilité : « Pour moi, je le dis partout, l’islam n’est pas incompatible avec la démocratie. Nous l’avons prouvé chez nous. Nous avons initié un processus démocratique. Nous avons une Constitution pour un État civil qui n’a pas de références religieuses, mais pour un peuple à majorité musulmane. ».

La disparition de ce grand Président intellectuel et démocrate, très cultivé, connaissant très bien la France et admirant la construction européenne comme une union d’États souverains qui étaient anciennement belligérants, va créer un grand vide dans le paysage politique de la Tunisie. Son objectif était de lancer son pays sur les rails de la démocratie. Il pourra toujours dérailler un jour, mais sa mission a été remplie avec succès. Non seulement les Tunisiens, mais tous les citoyens du monde peuvent lui en être reconnaissants aujourd’hui.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Béji Caïd Essebsi.
Interview de Béji Caïd Essebsi diffusée sur France Inter le 3 décembre 2016 (à télécharger).
Daech.
Les révolutions arabes de 2011.
Ben Ali.
La fuite de Ben Ali.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190725-beji-caid-essebsi.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/beji-caid-essebsi-le-pere-de-la-216869

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/07/25/37522549.html





 

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1 juillet 2019 1 01 /07 /juillet /2019 01:28

« Conscient de mes responsabilités, j’estime que la seule solution à la crise actuelle réside dans la nécessité de me retirer de la scène politique. Pour cela (…), je renonce, à compter de ce jour, à mes fonctions de Président de la République. ».


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Non, surtout, pas de contresens ni de songe d'été des gilets jaunes, ce n’est pas Emmanuel Macron qui a prononcé ces quelques mots, il ne s’agit pas de la France, mais il s’agit de l’Algérie, une allocution à la télévision nationale, le 11 janvier 1992, il s'agit de la démission du chef de l’État algérien qui a laissé le pays sans même de successeur car il n’y avait plus d’assemblée (car dissoute), or c’était le président de l’assemblée qui devait assurer l’intérim, et après lui, le président du Conseil constitutionnel qui s’est récusé. L’Algérie, pays ingouvernable ?

L’Algérie est un grand pays musulman avec beaucoup de jeunes, et surtout depuis la chute de Kadhafi, sa position géopolitique est stratégique dans la lutte contre le terrorisme islamiste international. C’est pourquoi la stabilité politique peut être souhaitée au-delà d’autres considérations, comme, par exemple, la démocratie.

Il y a quarante ans, le 9 février 1979, le colonel Chadli Bendjedid a accédé à l’âge de 49 ans (il est né le 1er juillet 1929 à Bouteldja) à la Présidence de la République algérienne démocratique et populaire. Il venait d’être élu deux jours auparavant, le 7 février 1979, seul candidat du FLN (Front de la libération nationale), le parti unique, avec 95,14% des voix. C’était moins qu’à la précédente élection présidentielle où Houari Boumediene (1932?-1978), son prédécesseur, candidat également unique, avait obtenu 99,50% le 10 décembre 1976.

Rappelons rapidement qu’à l’indépendance de l’Algérie, le 3 juillet 1962, l’État algérien s’est organisé institutionnellement d’une manière peu démocratique : le FLN prit le pouvoir et en organisa le monopole constitutionnel. Ahmed Ben Bella (1916-2012), Vice-Président du gouvernement provisoire du 19 septembre 1958 au 22 juillet 1962, fut désigné président du FLN le 27 septembre 1962 et cumula le même jour cette fonction avec celle de Président du Conseil des ministres (chef du gouvernement). Il a contraint Ferhat Abbas (1899-1985), le premier Président de la République algérienne (et ancien Président du Gouvernement provisoire du 19 septembre 1958 au 9 août 1961), à démissionner. Le 15 septembre 1963, Ahmed Ben Bella fut élu Président de la République avec 99,60% des voix (unique candidat), tout en dirigeant le gouvernement.

À la suite de son coup d’État du 19 juin 1965, alors Ministre de la Défense et Vice-Président du Conseil des ministres, Houari Boumediene a repris tout le pouvoir de Ben Bella (qu’il a fait enfermer), à savoir la Présidence de la République (la seule pseudo-élection a eu lieu en 1976, voir ci-dessus), la Présidence du Conseil des ministres et la présidence du FLN. Un Conseil de la Révolution a été institué du 19 juin 1965 au 10 décembre 1976, présidé par lui et dont Chadli Bendjedid et Abdelaziz Bouteflika, entre autres, furent membres (nommés par Boumediene).

Boumediene, dont le leadership national et même international (il fut le Secrétaire Général du Mouvement des non-alignés du 5 septembre 1973 au 16 août 1976) fut peu contesté, est mort à l’hôpital d’Alger le 27 décembre 1978 d’une maladie du sang (à l’âge de 46 ans), plongeant l’Algérie dans l’incertitude institutionnelle. Durant un intérim assuré par le Président de l’Assemblée populaire nationale, Rabah Bitat (1925-2000), une nouvelle élection présidentielle fut organisée, entièrement contrôlée par le FLN, le 7 février 1979.

Quel a été le choix du FLN ? Ce furent les militaires algériens qui choisirent Chadli Bendjedid en tant que le plus ancien et le plus haut gradé des leurs. À l’âge de 25 ans, Chadli Bendjedid s’est engagé au FLN dans la guerre d’indépendance ("de libération nationale"). Il entama une carrière militaire pendant et après la guerre d’Algérie. Il fut à la tête de nombreuses troupes, à Constantine, à Oran, jusqu’à être affecté au staff de Boumediene pour coordonner l’ensemble des services de sécurité.

Lorsqu’il arriva au pouvoir, Chadli Bendjedid, soutenu par les militaires, donc, s’est retrouvé en pleine autocratie : sans liberté de la presse, sans liberté d’expression, sans liberté politique, sans liberté syndicale. Tout était contrôlé par un parti unique (FLN), un journal unique, un syndicat unique, etc. Il a cumulé ses fonctions présidentielles avec celles de Ministre de la Défense du 8 mars 1979 au 25 juillet 1990. Il a essayé de faire redémarrer certains secteurs économiques en autorisant timidement l’initiative privée (agriculture, transports, énergie, logement), afin d’encourager l’arrivée d’investisseurs étrangers.

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Chadli Bendjedid a voulu ouvrir sa diplomatie vers l’Ouest malgré la forte amitié avec l’URSS. Ainsi, François Mitterrand est venu en visite officielle à Alger le 30 novembre 1981 (pour négocier un contrat sur le gaz algérien, il retourna en Algérie à sept autres occasions) et Chadli Bendjedid s’est rendu à Paris le 7 novembre 1983. Par ailleurs, Chadli a été le premier Président algérien à se rendre aux États-Unis en visite d’État, rencontrant Ronald Reagan le 17 avril 1985 à Washington.





Même s’il a fait libérer Ahmed Ben Bella le 30 octobre 1980, institutionnellement, Chadli Bendjedid n’a jamais voulu assouplir le principe du parti unique de la Constitution algérienne du 22 novembre 1976 (la loi constitutionnelle du 30 juin 1979 n’a fait que réduire la durée du mandat présidentiel de six à cinq ans et obliger la nomination d’un Premier Ministre). Si bien qu’il a été réélu deux fois de la même manière que lors de sa première élection, en candidat unique : il a ainsi obtenu 99,42% le 12 janvier 1984 et 93,26% le 22 décembre 1988. Ces scores, dignes des meilleures dictatures communistes, ne semblaient pas effrayer les dirigeants algériens dans leur crédibilité international d’un soutien "démocratique" et "populaire".

Cette fermeture politique a pu être constatée très rapidement au cours de ses mandats. Chadli Bendjedid a ainsi choisi de réprimer très sévèrement le "Printemps berbère", un mouvement qui a pris son départ lors de plusieurs manifestations et mouvements de grève à Tizi Ouzou, dans d’autres villes de Kabylie et à Alger, du 11 mars 1980 au 20 avril 1980, pour réclamer la reconnaissance de la langue berbère et une certaine autonomie de la Kabylie : « La démocratie n’est pas l’anarchie. » (Discours du 17 avril 1980). Le bilan humain fut lourd : 126 morts et 5 000 blessés, sans compter une centaine d’arrestations.

D’autres émeutes (manifestations puis répressions), peu médiatisées, ont eu lieu par la suite, à Oran en 1984, puis à Constantine, à Sétif et Annaba, du 7 au 12 novembre 1986, faisant une dizaine de morts, des centaines de blessés, des centaines d’arrestations et de très nombreux dégâts matériels. Alors que la richesse nationale provenait pour 98% de la vente d’hydrocarbures, la forte baisse du prix du pétrole et du gaz et la baisse simultanée du dollar ont abouti à un effondrement économique de l’Algérie au milieu des années 1980, et à un chômage massif.

Les manifestations du 5 octobre 1988 ont été d’une plus grande importance politique pour l’Algérie. En effet, une partie des dirigeants du FLN qui contrôlait le syndicat unique s’est retrouvée en opposition à Chadli Bendjedid. Ce dernier a prononcé un discours le 19 septembre 1988 devant les cadres du FLN où il a condamné l’immobilisme politique et économique du gouvernement et du FLN. Les mouvements ont commencé dans des lycées et quartiers à Alger le 3 octobre 1988 et s’est étendu dans tout le pays en deux jours.

Chadli Bendjedid décréta l’état de siège le 6 octobre 1988 pour faire face aux émeutes à Alger, Oran, Constantine, Annaba, Tizi Ouzou et Béjaia, du 4 au 10 octobre 1988. Il a chargé le général Khaled Nezzar, chef d’état-major et futur Ministre de la Défense (de juillet 1990 à juillet 1993) de rétablir l’ordre. La répression fut encore plus brutale qu’en 1986, provoquant selon le bilan officiel, 159 morts et 154 blessés, mais selon des bilans officieux, plus de 600 morts (une loi a amnistié les responsables en 1990). La situation politique était d’autant plus confuse qu’au-delà d’une guerre intestine entre factions du FLN se jouait également une récupération de la contestation sociale par des mouvements islamistes.

À la fin d’octobre 1988, Chadli Bendjedid a renvoyé le chef de la police politique (le général Lakehal Ayatat, délégué général à la prévention et la sécurité), le Ministre de l’Intérieur (El-Hadi Lekhdiri) ainsi que le chef du parti (Mohamed Chérif Messaadia) avant de tirer des leçons politiques et institutionnelles de ces émeutes.

Cela ne l’a pas empêché de se faire réélire avec un score de république bananière le 22 décembre 1988 (voir plus haut) mais il a cependant entrepris des réformes malgré les résistances internes au FLN. Concrètement, Chadli Bendjedid a promulgué le 23 février 1989 une nouvelle Constitution algérienne approuvée lors du référendum du même jour par 73,4% de "oui" avec 79,0% de participation.

Ce référendum fut une véritable victoire pour Chadli Bendjedid puisque des factions du FLN, les islamistes du FIS (Front islamique du Salut) et l’opposition avaient appelé à boycotter le scrutin. Le nouveau texte constitutionnel constituait un grand progrès pour les libertés puisqu’il assurait la liberté religieuse, d’expression, d’association, de la presse, la propriété privée, l’indépendance de la justice et surtout, élément fondamental (rappelons qu’en Pologne, un mouvement similaire, fin du parti unique, a eu lieu à peu près à la même époque), l’État autorisait le multipartisme (d’où l’opposition de certains clans du FLN). Ainsi, le FIS d’Abassi Madani fut légalisé le 10 mai 1989. En tout, vingt et un partis politiques furent légalisés et ont pu participer aux élections.

Un calendrier électoral fut adopté pour organiser des élections libres et pluralistes : en 1990 pour la gestion des villes, et en 1991 pour renouveler l’Assemblée populaire nationale. Le 12 juin 1990, les élections communales (c’est-à-dire municipales) ont consacré une large victoire aux islamistes du FIS avec 54,25% des voix (le FLN n’ayant obtenu que 28,13% des voix), avec 62,18% de participation. Dans les villes remportées par le FIS, une tentative d’adoption de la charia a été opérée avec fin de la mixité, obligation du port du voile, interdiction de la vente d’alcool, etc.

La situation sociale et politique (ainsi qu’économique) était désastreuse pendant cette période. Le FIS a appelé à une grève générale illimitée le 25 mai 1991, initiant des manifestations et des occupations des places à Alger. Le 2 juin 1991, la police est intervenue pour réprimer les manifestants, et le 5 juin 1991, Chadli Bendjedid a décrété l’état de siège pour quatre mois.

Après un an et demi de fortes pressions du FIS, les élections législatives furent organisées au scrutin majoritaire à deux tours. Le premier tour a eu lieu le 26 décembre 1991 et la liberté s’est retrouvée prise en tenaille entre les vieux hiérarques militaires du FLN et les conquérants islamistes du FIS. Ce fut une énorme victoire du FIS. Dès le premier tour, le FIS a remporté 188 sièges sur les 430 que comptait l’assemblée, avec 47,3%% des voix. Le FLN n’a obtenu que 15 sièges avec 23,4% des voix. Enfin, parti de l’opposition, le FFS (Front des forces socialistes) de Hocine Aït Ahmed (1926-2015) a conquis 25 sièges avec 7,4% des voix. Les autres partis n’ont pas obtenu de siège au premier tour.

En tout, ce 26 décembre 1991, 231 sièges sur les 430 au total ont été pourvus dès le premier tour, et les 199 restants devaient être pourvus au cours d’un second tour qui départagerait les deux candidats placés en tête. Avec les projections des résultats du premier tour, il était probable sinon certain que le FIS allait non seulement conquérir la majorité absolue de l’unique chambre parlementaire et allait donc gouverner l’Algérie, mais aussi obtenir plus des deux tiers des sièges, ce qui lui aurait permis de changer la Constitution et d’adopter la charia. Le second tour devait avoir lieu le 16 janvier 1992.

Fallait-il poursuivre cette descente aux enfers (islamiques) ? Lorsque la démocratie apporte le croissant vert, faut-il laisser la démocratie ? En Égypte, vingt années plus tard, les Frères musulmans ont conquis la Présidence de la République mais rapidement, les militaires sont intervenus pour reprendre le pouvoir et éviter la dictature islamique par une autre dictature, elle militaire.

Les militaires du FLN, eux, n’ont pas eu cette hésitation. Il fallait stopper un processus qui allait amener l’Algérie dans la dictature islamique, alors que Chadli Bendjedid avait remarquablement négocié avec l’Iran pour sauver les otages américains en 1979.

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À quelques jours du scrutin, les militaires ont finalement décidé de faire un coup d’État : ils ont rendu Chadli Bendjedid responsable de cette situation trop favorable au FIS et l’ont poussé à la démission le 11 janvier 1992. Sa dissolution de l’assemblée populaire nationale le 4 janvier 1992 n’était pas suffisante pour eux. Le Haut conseil de sécurité (HCS), chargé par la Constitution de conseiller le Président de la République, s’est alors réuni le 12 janvier 1992 pour arrêter le processus électoral. Le HCS était composé notamment du Premier Ministre Sid Ahmed Ghozali et de plusieurs ministres dont celui de la Défense, Khaled Nezzar.

Le 14 janvier 1992, le HCS créa le Haut Comité d’État (HCE) chargé de gérer le pays (jusqu’au 30 janvier 1994) et a nommé Mohamed Boudiaf, alors réfugié au Maroc, à sa Présidence le 16 janvier 1992. Ce dernier, qui avait proclamé l’état d’urgence le 9 février 1992, fut assassiné le 29 juin 1992. L’Algérie s’enfonça dans une décennie noire de guerre civile entre islamistes et le pouvoir aux mains des militaires dont le bilan humain fut terriblement lourd, environ 200 000 morts. Jusqu’à la désignation de Liamine Zeroual à la tête du pays (le 30 janvier 1994), l’homme fort du HCE fut Khaled Nezzar.

Arrivé au pouvoir par l’élection présidentielle du 15 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika, ancien Ministre des Affaires étrangères, a tenté de faire la réconciliation nationale au cours des années 2000 (Abassi Madani a appelé à la fin de la lutte armée le 25 août 2003). Il est toujours au pouvoir et s’apprête peut-être à solliciter un cinquième mandat, à l’âge de 81 ans, pour l’élection présidentielle prévue le 18 avril 2019, alors que, très malade depuis 2013, il n’a pas prononcé un seul discours public au cours de son quatrième mandat. Le problème est qu’aucune personnalité du FLN ne serait en mesure de gagner une élection et les militaires préfèrent ainsi encore s’accrocher à un quasi-fantôme que risquer de se retrouver dans la situation de janvier 1992.

Quant à Chadli Bendjedid, qui a pu s’apercevoir de la fragilité de son assise politique, porté à la Présidence de la République par les militaires et destitué par les mêmes militaires, il a profité de son retrait politique pour rédiger ses mémoires (qui furent publiées le 1er novembre 2012) avant de s’éteindre d’une sale maladie à l’hôpital militaire d’Alger le 6 octobre 2012 à l’âge de 83 ans. Pendant ces dernières, il était respecté et participait parfois aux cérémonies officielles.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 février 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Chadli Bendjedid.
Disparition de Chadli Benjedid.
Hocine Aït Ahmed.
Ahmed Ben Bella.
Josette Audin.
Michel Audin.
Déclaration d’Emmanuel Macron sur Maurice Audin (13 septembre 2018).
François Mitterrand et l'Algérie.
Hervé Gourdel.
Mohamed Boudiaf.
Vidéo : dernières paroles de Boudiaf le 29 juin 1992.
Rapport officiel sur l’assassinat de Boudiaf (texte intégral).
Abdelaziz Bouteflika en 2009.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190701-chadli-bendjedid.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/06/09/37415366.html



 

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23 juin 2019 7 23 /06 /juin /2019 01:31

Entre une autocratie militaire et une démocratie qui favorise l’islamisme, la voie est étroite. Pas seulement dans les révolutions arabes d’aujourd’hui mais déjà dans l’Algérie des années 1990.


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Dans quelques jours, le 5 juillet, les Algériens vont fêter le cinquantenaire de leur indépendance. Une façon de panser les plaies et d’avoir un regard vers l’avenir. Mais il y a un anniversaire sans doute moins médiatique et plus pessimiste. C'est le vingtième anniversaire de l’assassinat de Mohamed Boudiaf le 29 juin 1992.


Boudiaf fut un des acteurs historiques de cette indépendance, cofondateur du FLN. Il fut ministre d’État dans le premier gouvernement provisoire du 19 septembre 1958 au 22 juillet 1962. Il était de la même génération que Ben Bella qui vient de mourir (le 11 avril 2012). Il était un tout petit plus jeune que lui, deux ans et demi.

Mais il se brouilla avec lui au moment de l’indépendance, créa alors un parti d’opposition, puis fut emprisonné le 23 juin 1963 et même condamné à mort en 1964 mais il a réussi à se réfugier en France puis au Maroc.

Chadli Benjedid, dix ans plus jeune que Boudiaf, a récupéré le pouvoir après la mort de Boumediene, et se retrouva dans une impasse politique à la fin des années 1980.

Il a en effet ouvert la voie du multipartisme et des élections vraiment libres après sa "réélection" le 22 décembre 1988 et la ratification par référendum d’une nouvelle constitution le 23 février 1989, ce qui a conduit les islamistes à créer leur parti, le FIS (front islamique du salut), reconnu par l’État le 6 septembre 1989, et à remporter en 1990 plusieurs élections locales (presque mille communes sur mille cinq cents et trois cinquièmes des provinces.

Il faut se rappeler le contexte historique international : premier gouvernement libre en Pologne, répression sanglante à Pékin et chute du mur de Berlin. Le 25 décembre 1991, fin de l’Union soviétique.

Le 26 décembre 1991, le premier tour des élections législatives plébiscitèrent le FIS en remportant cent quatre-vingt-huit sièges sur deux cent trente et un, vingt-cinq sièges pour le FFS de Hocine Aït Ahmed (qui a 85 ans) et quinze seulement pour le FLN au pouvoir. L’armée décida de rompre le processus électoral en n’organisant pas le second tour. Les collectivités dirigées par les islamistes furent dissoutes et les dirigeants du FIS arrêtés, Abassi Madani et Ali Belhadj.

Acculé à la démission le 11 janvier 1992 par les militaires, Chadli Bendjedid, qui souffre depuis plusieurs d’un cancer, a laissé le pouvoir à Boudiaf, encore en exil (vingt-huit ans !) et considéré comme un homme neuf (préféré à l’actuel Président algérien, Abdelaziz Bouteflika).

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Mohamed Boudiaf, appelé aussi Tayeb El Watani pendant la guerre d’indépendance, fut nommé Président du Haut comité d’État le 16 janvier 1992.

Des vagues d’attentats se déroulèrent pendant plusieurs années, revendiqués par le GIA (groupe islamiste armé) ou provoqués par l’armée algérienne. La guerre civile fut à son comble ce 29 juin 1992 quand Mohamed Boudiaf, visiblement homme de bonne volonté, fut assassiné sauvagement au Palais de la Culture d’Annaba après avoir lancé une campagne contre la corruption et après avoir prononcé ces paroles : « L’être humain n’est que de passage ici-bas. La vie est brève, nous devons tous disparaître un jour. ».

 



Lorsque la foule entendit les tirs et s’est mise à plat ventre, Boudiaf resta debout et continua imperturbablement sa conférence. À 73 ans, il fut tué d’une dizaine de balles dans le dos. Les vrais auteurs de cet assassinat ne sont toujours pas identifiés et leurs motivations non plus. L’ambulance a même été visée par les tirs.

Le rapport de l’armée algérienne n’a pas été très concluant (et même un peu léger dans son travail) même s’il a favorisé la piste du militaire isolé influencé par des mouvements islamistes : « L’auteur matériel du crime a (…) tenté de justifier son crime par des considérations tirées de ses convictions religieuses, acquises à travers ses nombreuses lectures et en particulier sous l’influence de l’action des mouvements islamistes à l’intérieur et à l’extérieur du pays (…). Il dit être favorable à la violence pour l’élimination de l’injustice et des oppresseurs. Selon lui, la source essentielle de l’oppression se situe au plus haut niveau de l’État. C’est pourquoi il estime qu’il n’a pas tué Mohamed Boudiaf en tant que personne mais en tant que symbole de chef d’État. Il affirme que l’idée de commettre un tel attentat est née dans son esprit à partir de l’année 1989. ».

Au contraire, selon l’épouse de la victime, Fatiha Boudiaf, la piste islamiste serait à exclure et tandis que l’armée aurait eu tout intérêt à empêcher les transformations proposées par Boudiaf, le sincère, l’honnête, l’incorruptible.

Amine Benabderrahmane, secrétaire particulier de Boudiaf, a décrit en effet le Président assassiné comme un serviteur pour ses compatriotes : « Montrant sa détermination, il avait décidé dès son retour au pays de rétablir l’autorité de l’État. Il était le chef incontesté, mais le pouvoir ne l’intéressait nullement. Il était là au service du peuple et pour le peuple qui souffrait chaque jour. » ajoutant à propos de l’islamisme : « Il refusait les compromis avec les fanatiques, ces monstres sans foi ni loi qui tuaient, brûlaient et égorgeaient au nom de Dieu comme si Dieu le Tout-Puissant pouvait cautionner leurs vils desseins. ».

Aujourd’hui, le processus de réconciliation nationale avec les terroristes islamistes semble fonctionner mais la démocratisation reste encore hésitante. À 75 ans, malade, Abdelaziz Bouteflika en est à son troisième mandat présidentiel : en fonction depuis 27 avril 1999, élu les 15 avril 1999 (74,0%), 8 avril 2004 (85,0%) et 9 avril 2009 (90,2%), et ne semble pas prêt à lâcher prise.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 juin 2012)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Vidéo : les dernières paroles de Boudiaf le 29 juin 1992.
Rapport officiel sur l’assassinat de Boudiaf (texte intégral).
L’Égypte entre armée et islam.
Entre vert moutarde et vert croissant.
Bouteflika.
Les révolutions arabes.
La Turquie.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190623-mohamed-boudiaf.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/06/09/37415329.html




 

 

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