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28 janvier 2015 3 28 /01 /janvier /2015 01:12

Né le 28 juillet 1915 à Greenville, fils d'un procureur, Charles Hard Townes a soutenu une thèse de doctorat en physique en 1939 au California Institute of Technology et a consacré ses travaux à l'électronique quantique qui furent récompensés par le Prix Nobel de Physique en 1964. Ses travaux ont mené à la construction d'oscillateurs de d'amplificateurs basés sur le principe du maser-laser. C'est en 1953 à l'Université de Columbia qu'il fabriqua avec James P. Gordon et H. J. Zeiger, son premier maser à ammoniac en utilisant l'émission stimulée dans un flux de molécules d'ammoniac sous tension pour produire une amplification micro-ondes à la fréquence de 24,0 GHz. Il fut notamment le pionner de l'utilisation du maser-laser en astronomie, ce qui lui a permis, parmi les premiers, de découvrir des molécules complexes dans l'Espace et de déterminer la masse d'un trou noir supermassif au centre de la Voie Lactée. Il dirigea par ailleurs le comité scientifique de la Nasa pour le programme lunaire Apollo de 1966 à 1970. Chrétien protestant, Charles Hard Townes remarquait : « La science et la religion [sont] tout à fait parallèles, beaucoup plus semblables que la plupart des gens peuvent penser, et dans le long terme, elles doivent converger. ».

SR

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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 07:48

Tout juste trente ans après sa mort, il reste le plus grand physicien britannique de tous les temps avec Isaac Newton. L’un des pionniers de la physique quantique, annonciateur du positron, peu sociable mais véritable génie des mathématiques, aurait été atteint du syndrome d’Asperger, selon une récente biographie.


yartiDirac50Imaginez que vous ayez 31 ans, que vous ayez soutenu votre thèse de doctorat sept ans plus tôt, publié déjà plus d’une dizaines d’articles majeurs dans des revues scientifiques d’importance internationale, et qu’on vous propose le Prix Nobel de Physique. À l’époque, on pouvait même l’avoir avant la soutenance. C’était en 1933, période particulièrement noire dans le contexte international, mais aussi période passionnante de la mise en forme de la physique quantique qui a occupé toute la première moitié du XXe siècle.

Paul Dirac a disparu il y a exactement trente ans le 20 octobre 1984 à l’âge de 82 ans, à Tallahassee, en Floride. Ce grand physicien a fait partie des pères fondateurs de la physique quantique, aux côtés de Max Planck, Niels Bohr, Albert Einstein, Werner Heisenberg, Erwin Schrödinger, etc. Il fut l’un des trois plus grands physiciens du XXe siècle et cet anniversaire est l’occasion pour moi de le faire mieux connaître, car je trouve qu’il manque injustement de notoriété.


Un des plus grands génies de tous les temps

Prix Nobel en 1933, Paul Dirac fut un véritable génie, uniquement tourné vers ses recherches sur la théorie quantique. Toute sa vie n’a été qu’attention portée aux équations.

Selon l’épistémologue Norwood Russell Janson (1924-1967), ardent défenseur de l’interprétation de Copenhague, cité dans un article publié en 1980, la parution de la théorie relativiste des électrons de Paul Dirac en 1928 a été l’un des événements les plus marquants de l’histoire des sciences : « Theoretical physics has rarely witnessed such a powerful unification of concepts, data, theories and intuitions : Newton and Universal Gravitation ; Maxwell and Electrodynamics ; Einstein and Special Relativity ; Bohr and the hydrogen atom ; these are the high spots before Dirac. From a chaos of apparently unrelated facts and ideas, Newton in his way, and now Dirac in his, built a logically powerful and conceptuelly beautiful physical theory. » [La physique a rarement vu une unification aussi puissante de concepts, de données, de théories et d’intuitions : Newton et la Gravitation universelle ; Maxwell et l’Électrodynamique ; Einstein et la Relativité restreinte ; Bohr et l’atome d’hydrogène ; ce sont les grands éclairs avant Dirac. D’un chaos apparemment sans relation de faits et d’idées, Newton à sa manière, et maintenant Dirac à la sienne, ont construit une théorie physique logiquement solide et conceptuellement pleine de beauté] ("The Concept of the Positron", Cambridge, 1963 ; p. 146).

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La beauté, c’est ce qui a obsédé Paul Dirac toute sa vie. Mais pas la beauté féminine : « This result is too beautiful to be false ; it is more important to have beauty in one’s equation than to have them fit experiment. » [Ce résultat est trop beau pour être faux ; il est plus important d’avoir la beauté dans les équations que de les voir confirmer par l’expérience] ("The evolution of the Physicist’s Picture of Nature", Scientific American, 208, 5, 1963).


La bosse des maths

Du côté de son père, qui enseignait le français, et comme son nom francophone l’indique, il était d’origine suisse (Valais) et française (Charente). Né le 8 août 1902 à Bristol, Paul Adrien Maurice Dirac était un fou de mathématiques dès son plus jeune âge. Il a suivi des études d’ingénieur en électricité à Bristol. À cause du climat économique très maussade, diplômé en 1921, il n’a pas trouvé de travail et finalement, a continué des études scientifiques à Cambridge parce qu’il était passionné par la théorie de la Relativité générale et qu’il avait réussi à obtenir une bourse.

En 1923, il travailla avec l’astrophysicien Ralph H. Fowler (1889-1944) sur la mécanique statistique des étoiles naines blanches. Six mois plus tard, il publia déjà ses deux premiers articles sur le sujet. En mai 1924, il publia son premier article sur la physique quantique. C’est en 1925 qu’il fit la rencontre essentielle de Niels Bohr (1885-1962) qui venait d’avoir le Prix Nobel en 1922, et de Werner Heisenberg (1901-1976), futur Prix Nobel en 1932. En novembre 1925, il avait publié quatre autres articles sur la théorie quantique. En tout, il a publié onze articles importants avant sa soutenance.

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Paul Dirac a soutenu sa thèse en juin 1926 sur la physique quantique, en faisant, par une intuition géniale, une analogie entre la formulation matricielle que venait de proposait Werner Heisenberg pour décrire la physique quantique et les crochets de Poisson de la mécanique hamiltonienne, reformulation de la mécanique classique en 1833 par William Rowan Hamilton (1805-1865).


Un acteur majeur dans l’élaboration de la théorie quantique

Après son doctorat, il est parti rejoindre Niels Bohr à Copenhague puis en février 1927, Werner Heisenberg à Göttingen où il a travaillé avec Robert Oppenheimer (1904-1967), Max Born (1882-1970), Prix Nobel en 1954, James Franck (1882-1964), Prix Nobel en 1925, et Igor Tamm (1895-1971), Prix Nobel en 1958, puis il a collaboré quelques semaines avec Paul Ehrenfest (1880-1933) à Leyde (Pays-Bas) avant de revenir à Cambridge où il fut recruté comme Fellow du St John’s College. Invité au 5e congrès Solvay en septembre 1927, il fit la rencontre d’Albert Einstein (1879-1955).

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Paul Dirac fit de nombreux voyages dans le monde, est allé pour la première fois en Union Soviétique en 1928, et aux États-Unis en 1929. Il s’amusait à profiter des colloques pour faire le tour du monde : après une visite aux États-Unis, il est allé directement au Japon et est rentré à Cambridge en prenant le Transsibérien.

À partir de ses premiers travaux où il "jouait" avec l’algèbre des opérateurs linéaires en introduisant la notation bra-ket (à partir du 29 avril 1939), il publia un recueil très pédagogique sur la nouvelle physique de l’atome (qui fait encore référence aujourd’hui) sous un titre assez banal : "Le Principe de la mécanique quantique" (éd. Oxford University Press) publié initialement le 29 mai 1930 (il n’avait alors que 27 ans !). L’ouvrage fut régulièrement réédité et complété, devenant l’un des manuels "classiques" pour la physique quantique (le dernier chapitre rédigé en 1947 dans la 3e édition présente l’électrodynamique quantique). On peut lire la quatrième édition révisée (publiée le 26 mai 1967) dans son intégralité ici.

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Paul Dirac était avant tout un théoricien des mathématiques. Il se moquait des expériences sinon de la pensée (il préférait la beauté des équations, voir la citation ci-dessus), et a été celui qui a construit la plus solide architecture mathématique pour la physique quantique, reprenant les travaux d’Erwin Schrödinger et de Werner Heisenberg dont le formalisme mathématique manquait de cohérence et d’harmonie.

Cela lui valut le Prix Nobel de Physique en 1933 « pour la découverte de formes nouvelles et utiles de la théorie atomique », partagé avec Erwin Schrödinger (1887-1961), célèbre pour son équation d’onde et son expérience de la pensée résumée sous l’expression "le chat de Schrödinger" (en physique quantique, un chat pourrait être à la fois vivant et mort, d’où le paradoxe philosophique que posait cette théorie probabiliste). Un peu avant son Prix Nobel (il avait refusé d’inviter son père à la remise à Stockholm), Paul Dirac avait publié un article essentiel sur la mécanique quantique lagrangienne que développa plus tard Richard Feynman (1918-1988), Prix Nobel en 1965, qui fut beaucoup influencé par lui.

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Le positron et l’antimatière, issus des équations de Dirac

Par ses avancées mathématiques, Paul Dirac a ainsi prédit en 1931 l’existence de l’antimatière, c’est-à-dire, des antiparticules, en particulier, du positron (aussi appelé positon pour les francophones), l’antiparticule associée à l’électron.

La raison, c’est que dans son équation qui décrit la mécanique quantique relativiste de l’électron (formulée en 1928), la description des particules se fait en fonction du carré de la charge électrique, laissant supposer que la charge d’une particule de même type (même masse et même spin) pourrait être positive ou négative. Jusqu’en 1932, cette idée était plutôt le point faible de sa théorie, car personne ne comprenait comment l’antimatière pouvait exister. Paul Dirac se moquait de l’imaginer, ses équations étaient trop belles pour être fausses !

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Par ailleurs, la collision d’une particule et de son antiparticule créerait une désintégration avec une forte dissipation d’énergie (émission de photon) qu’on peut retrouver dans la fameuse formule d’Einstein, E=mc2. C’est la base de toute la recherche sur les nouvelles particules élémentaires dans des accélérateurs à particules (fournir le plus d’énergie possible pour faire surgir de nouvelles particules).

Le positron fut découvert expérimentalement dès 1932 par Carl David Anderson (1905-1991) qui a vu la trace de « quelque chose de chargé positivement et de masse similaire à celle de l’électron » et cette découverte fut confirmée par Patrick Blackett (1897-1974) par l’observation de rayons cosmiques photographiés dans une chambre à brouillard qui est le premier détecteur de particules (certaines traces ne provenaient pas d’électrons mais d’électrons à charge positive).

Cette découverte valut Carl David Anderson le Prix Nobel en 1936 qui découvrit la même année le muon par le même type de détection. Quant à Patrick Blackett, il reçut le Prix Nobel en 1948 pour le développement de la chambre à brouillard conçue en 1911 par Charles T. R. Wilson (1869-1959) qui, lui aussi, avait obtenu le Prix Nobel en 1927. Sa chambre permettait de rendre visible, par condensation de la vapeur, la trajectoire des particules électriquement chargées.

Entre parenthèses, la découverte du positron est l’exemple même (il y en a plein d’autres) qui montre que la recherche scientifique n’a aucun sens réalisée de manière solitaire ou de manière nationaliste (et cela dans une période aux nationalismes exacerbés). Même si Paul Dirac travaillait plutôt seul (il détestait communiquer), il se nourrissait des travaux des autres, en particulier, pour son équation, des travaux d’Albert Einstein et de Wolfgang Pauli (1900-1958), Prix Nobel en 1945, pour donner les fondations théoriques des futures observations expérimentales. Et pour les expériences, il a fallu développer toute une instrumentation (Charles T. R. Wilson), puis utiliser l’appareil pour des applications données, être capable d’identifier une incompréhension de mesure par des théories récentes (Carl David Anderson) et de confirmer l’explication par des expériences focalisées sur cette découverte (Patrick Blackett). À noter également que d’autres physiciens reçurent le Prix Nobel pour le développement d’autres appareils de détection, comme Georges Charpak (1924-2010) qui fut récompensé en 1992 « pour son invention et le développement de détecteurs de particules, en particulier la chambre proportionnelle multifils ».

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Lorsque Albert Einstein s’est retrouvé en 1933 parmi les membres de la direction de l’Institute for Advanced Study à Princeton, et qu’on lui a demandé qui il voulait recruter, le premier nom qu’il a proposé était Paul Dirac qui venait juste d’avoir le Prix Nobel. Paul Dirac passa donc une année académique (1934-1935) à Princeton où il sympathisa beaucoup avec son collègue Eugene Wigner (1902-1995), Prix Nobel en 1963. Venant de Budapest où elle habitait, la sœur de ce dernier est venue le visiter alors que Paul Dirac était présent à cette rencontre…


De Newton à Hawking

Entre 1932 et 1969, Paul Dirac fut titulaire de la prestigieuse chaire de mathématiques de l’Université de Cambridge. Parmi ses prédécesseurs l’illustre Isaac Newton (1643-1727) entre 1669 et 1702, et l’hydrodynamicien Georges Stokes (1819-1903), célèbre pour son équation de mécanique des fluides, de 1849 à 1903. Certains de successeurs sont également très connus : Stephen Hawking (72 ans) de 1979 à 2009 et, depuis le 1er novembre 2009, Michael Boris Green (68 ans), l’un des pionniers de la théorie des cordes en 1984.

Michael Boris Green fut d'ailleurs lauréat en 1989 du Prix et Médaille Paul Dirac, qui a récompensé entre autres en 1987 Stephen Hawking, en 1988 John Stewart Bell (1928-1990), auteur du fameux théorème de Bell, en 1989 Roger Penrose (83 ans) et en 1997, Peter W. Higgs (85 ans), Prix Nobel en 2013. Cette gratification est attribuée par l’Institute of Physics (l’équivalent britannique de la Société française de Physique).

Une autre récompense a été instituée en l’honneur de Paul Dirac, la Médaille Dirac créée par le Centre international de physique théorique (ICTP basé à Trieste) juste après la disparition de Paul Dirac, en 1985, pour honorer des chercheurs en physique théorique et en mathématiques qui n’ont pas été récompensés par le Prix Nobel ni la Médaille Field ni le Prix Wolf (très prestigieux aussi). Alan H. Guth (67 ans), l’inventeur de la théorie de l’inflation cosmique après le Big Bang, et Édouard Brézin (76 ans), ancien président du CNRS, en furent lauréats respectivement en 2002 et 2011.


Quelques intuitions très mathématiques

Très curieux et fin observateur, perspicace et rigoureux, Paul Dirac avait voulu comparer en 1937 deux rapports de grandeurs physiques. Le premier était la longueur de l’univers observable (rayon de Hubble) sur le rayon d’un électron. Le second l’intensité de la force gravitationnelle sur celle de la force électromagnétique appliquée entre deux électrons. Or, il avait remarqué que ces deux rapports étaient sensiblement équivalents, le premier de l’ordre de 2x1040 (nombre d’Eddington-Dirac) et le second de l’ordre de 3x1041.

C’était la première fois qu’un scientifique "mélangeait" l’infini grand et l’infiniment petit, et Paul Dirac considérait que l’équivalence n’était pas une coïncidence. En considérant que ces deux rapports restaient dans le même ordre de grandeur, et sachant que seule, la constante de Hubble variait avec le temps, Paul Dirac en avait conclu qu’une autre constante devait forcément varier en fonction du temps (si ces rapports restaient équivalents), et suggérait que cela devait être la constante de la gravitation qui serait inversement proportionnelle au temps, ce qui contredisait la théorie de la Relativité générale qui la prédisait constante (conservation de l’énergie), ou alors que la masse de l’univers serait proportionnelle au carré du temps. Ces deux hypothèses sont rejetées par les cosmologistes d’aujourd’hui.

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Parmi les "objets" (de mathématiques ou de physique) attribués à Paul Dirac, on peut citer la constante de Dirac qui n’est que la constante de Planck réduite (h/2pi), la distribution de Dirac (aussi appelée fonction delta de Dirac) qui exprime une impulsion ponctuelle et qui permet de l’intégrer dans le calcul mathématique, le peigne de Dirac qui est un joli nom pour désigner une distribution de Dirac périodique, ces deux objets ont été repris et améliorés par le mathématicien français Laurent Schwartz (1915-2002), Médaille Field en 1950. Lui-même plutôt modeste, Paul Dirac a toute sa vie préféré parler de la "statistique de Fermi" pour évoquer la "statistique de Fermi-Dirac" qui décrit depuis 1926 les particules à spin demi-entier (fermions qui suivent le principe d’exclusion de Pauli), à opposer à la statistique de Bose-Einstein qui décrit les particules à spin entier (bosons pour lesquels le principe de Pauli ne s’applique pas). À cela, il faut aussi ajouter, dans ses contributions majeures, le positron prédit par Paul Dirac ainsi que les monopoles magnétiques.



Une tendance à tout théoriser

Dans une récente biographie, Graham Farmelo (61 ans), docteur en physique théorique des particules, évoque même le syndrome d’Asperger (une forme légère d’autisme) pour caractériser Paul Dirac, qui a détesté son père qui l’obligeait à lui parler uniquement en français (comme il n’en était pas capable, Paul Dirac gardait ainsi le silence) et il fut profondément troublé par le suicide de son frère Félix pendant la préparation de sa thèse (en mars 1925).

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Il existe de nombreuses anecdotes qui racontent à quel point Paul Dirac pouvait déconcerter ses interlocuteurs au cours de sa vie professionnelle ou personnelle. Par exemple, le jour où il a rencontré pour la première fois le jeune Richard Feynman, il lui a dit : « I have an equation. Do you have one too ? » [J’ai une équation. En avez-vous une aussi ?]. Ou encore lors d’une conférence à Toronto, au moment des questions, quelqu’un dans la salle lui déclara : « Professor Dirac, I do not understand how you derived the formula on the left side of the blackboard. » [Professeur Dirac, je ne comprends pas comment vous dérivez la formule au côté gauche du tableau]. Ce à quoi Paul Dirac répondit : « This is not a question. It is a statement. Next question, please. » [Ce n’est pas une question. C’est un commentaire. Question suivante, s’il vous plaît]. Paul Dirac était connu pour dormir en écoutant une conférence, mais il était capable de se réveiller soudainement et de poser une question très pointue et pertinente (un erreur de signe au tableau etc.).

Le besoin de tout théoriser pouvait étonner les personnes à côté de lui. Un jour qu’il discutait avec Piotr Kapitsa (1894-1984), Prix Nobel en 1978, il regardait en même temps l’épouse de celui-ci, Anya, tricoter à leur côté. Après la discussion, Paul Dirac s’est approché d’elle, assez excité : « You know, Anya, watching the way you were making this sweater, I got interested in the topological aspect of the problem. I found that there is another way of doing it and that there are only two possible ways. One is the one you were using ; another is like that… » [Vous savez, Anya, en regardant la manière dont vous réalisez ce pull, je me suis intéressé à l’aspect topologique du problème. J’ai conclu qu’il y a une autre manière de le faire et qu’il n’y avait que deux méthodes possibles. L’une est ce que vous faites ; l’autre est comme ça…] tout en montrant cette seconde manière avec ses longs doigts : il venait de réinventer le "purling" (le fait de tricoter à l’envers).


La femme, une équation à une inconnue

La personnalité de Paul Dirac était à la fois rigoureuse et peu conviviale. Il avait très peu d’amis, aimait bien la solitude qui lui permettait de réfléchir à ses travaux. Il était connu pour sa faible empathie. La seule fois où il a pleuré de sa vie d’adulte, c’était lorsqu’il avait appris la mort d’Albert Einstein en 1955.

Une anecdote donne une idée de sa très faible sociabilité. Le physicien n’était pas marié en août 1929, tout comme son collègue Werner Heisenberg. À l’occasion d’un colloque au Japon (déjà évoqué ci-dessus), comme ils étaient du même âge et encore célibataires, ils pouvaient discuter ouvertement des "femmes". Werner Heisenberg était un homme à femmes avec qui il aimait flirter et danser, tandis que lui restait renfermé. Paul Dirac lui demandait : « Pourquoi danses-tu ? » et Werner Heisenberg de répondre : « Quand il y a des filles charmantes, c’est un plaisir ! » mais Paul Dirac ne comprenait toujours pas : « Mais, Heisenberg, comme peux-tu savoir avant que ce sont des filles charmantes ? ».

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Un jour, au cosmologiste George Gamow (1904-1968), Paul Dirac expliqua qu’il y avait une distance optimale pour regarder le visage d’une femme. Théoricien, il évaluait tous les cas : à l’infini, on ne voit rien ; à zéro, l’image est trop déformée et on voit beaucoup trop les imperfections de la peau, les rides. Georges Gamow lui a alors demandé : « Tell me, Paul, how close have you seen a woman’s face ? » [Dis-moi, Paul, à quelle distance as-tu déjà regardé le visage d’une femme ?] et Paul Dirac de répondre : « Oh, about that close ! » [Oh, à peu près cette distance], en montrant ses mains à deux pieds de distance.

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Paul Dirac se maria tardivement pour l’époque, en janvier 1937 à Londres avec Margit Wigner (Manci), la sœur d’Eugene Wigner, et, bien qu’indispensable pour lui supprimer toutes les préoccupations matérielles de la vie quotidienne, il la considérait plus comme la sœur de son ami que comme son épouse, et la présentait à ses amis ainsi : « Oh ! I am sorry. I forgot to introduce you. This is… this is Wigner’s sister ! » [Oh ! Je suis désolé. J’ai oublié de te présenter. C’est… c’est la sœur de Wigner !]. Elle-même s’était présentée auprès de George Gamow ainsi : « That what Dirac actually says is : "This is Wigner’s sister, who is now my wife" ! » [Ce que dit habituellement Dirac est "C’est la sœur de Wigner, qui est maintenant ma femme" !]. Margit Wigner, née deux ans après lui, le 17 octobre 1904, disparut le 9 juillet 2002, près de dix-huit ans après lui.

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La retraite en Floride

À la fin de sa vie, de 1971 à 1984, Paul Dirac a continué à travailler en choisissant le Florida State University (Université de l’État de Floride). Pour lui, c’était un lieu agréable car il n’avait pas un traitement différent des autres, ses collègues le considéraient comme n’importe qui d’autre, malgré son Nobel et ses travaux prestigieux. Il ne voulait surtout pas se faire remarquer.

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En dépit de son caractère peu sociable, Paul Dirac a laissé un souvenir très attachant dans cette université où ses collègues ont pu apprécier sa curiosité intellectuelle, sa passion et sa capacité à la transmettre aux autres. Certes, il pouvait déjeuner (dans la cuisine du bâtiment) avec des collègues (comme Steve Edwards) sans sortir un mot pendant le repas. John Albright se souvenait ainsi : « Dirac était très avare avec les mots. Il n’emploierait pas cinq mots quand un seul pouvait suffire. ». Bien avant, ses collègues de Cambridge avait même inventé une nouvelle unité pour plaisanter, le "dirac" qui correspondait à un mot par heure !

Il adorait marcher, considérait que c’était essentiel pour réfléchir, il marchait ainsi de sa résidence à son bureau, par tous les temps (conduire l’aurait empêché de réfléchir à la physique quantique), il aimait aussi se baigner dans un lac même en hiver, et il était un passionné d’alpinisme, il escaladait beaucoup de montagnes (dans le Caucase par exemple) et lorsqu’il enseignait à Cambridge, on pouvait parfois le voir, pour s’entraîner, grimper aux arbres dans les collines environnantes tout en portant son habituel costume noir.


Ne pas s’occuper de l’extérieur

Homme introverti par excellence, Paul Dirac a donc été avant tout un génie cérébral. Il fallait bien cela pour avoir les quelques intuitions qui l’ont placé, malgré lui, sur le piédestal de la théorie quantique.

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Son père l’avait peut-être coupé de toute ambition affective, mais il l’avait encouragé à approfondir les mathématiques qui l’avaient passionné dès son enfance. Sa modestie l’a emporté : à l’égal d’un Newton, d’un Maxwell, d’un Einstein ou d’un Bohr, qui connaît donc Dirac en dehors de la communauté scientifique internationale, trente ans après sa mort ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 octobre 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Livre à télécharger : "Les Principes de la mécaniques quantique" par Paul Dirac.
La théorie des électrons et des positrons (communication du 12 décembre 1933 à télécharger).
La genèse de la théorie relativiste des électrons de Paul Dirac (à télécharger).
Niels Bohr.
Albert Einstein.
L’attribution des Prix Nobel, une dérive depuis plusieurs décennies ? (octobre 2007).
Dirac, Einstein and physics (2 mars 2000).
Paul Dirac : the purest soul in physics (1er février 1998).

Une biographie de référence a été publiée le 22 janvier 2009 :
"The Strangest Man, The Hidden Life of Paul Dirac, Quantum Genius"
par Graham Farmelo (éd. Faber and Faber).

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http://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/paul-dirac-1902-1984-antimatiere-a-158267







 

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18 octobre 2014 6 18 /10 /octobre /2014 20:42

On peut lire comment a germé la théorie relativiste des électrons de Paul Dirac.

"The Genesis of Dirac's Relativistic Theory of Electrons"
HELGE KRAGH
Communicated by OLAF PEDERSEN & B.L.VAN DER WAERDEN
(Received February 1, 1980 ; in revised form, October 1, 1980)


Cliquer sur le lien pour télécharger le document (fichier .pdf) :

http://faculty.poly.edu/~jbain/histlight/readings/81Kragh.pdf


SR

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18 octobre 2014 6 18 /10 /octobre /2014 11:49

Le grand physicien Paul Dirac a rédigé à l'âge de 27 ans un manuel très utilisé pour présenter la physique quantique. Il est possible de le lire gratuitement de nos jours.

"The Principle of Quantum Mechanics" by Paul Dirac (édition Oxford University Press).
Première édition le 29 mai 1930.
Quatrième édition révisée, revue et enrichie le 29 mai 1967.


Cliquer sur le lien pour télécharger l'ouvrage dans son intégralité (fichier .pdf) :
http://www.fulviofrisone.com/attachments/article/447/Principles%20of%20Quantum%20Mechanics%20-%20Dirac.pdf


SR

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30 août 2014 6 30 /08 /août /2014 20:47

Né le 11 février 1921 à Paris, Jacques Friedel fut un physicien du solide qui a travaillé et enseigné à l'Institut Henri-Poincaré et à Paris-Orsay aux côtés de Pierre Aigrain et de Raymond Castaing. Il a également épaulé Pierre-Gilles de Gennes. Après les lycées Louis-le-Grand et Henri-IV, il fut polytechnicien X-Mines et fit une thèse à l'Université de Bristol. Spécialiste des dislocations, il fut l'un des physiciens français les plus réputés (nobélisables), lauréat de la Médaille d'or du CNRS en 1970 (la plus haute distinction scientifique en France), élu membre de l'Académie des sciences le 17 janvier 1977, il présida l'Académie des sciences de 1993 à 1994. Jacques Friedel fut l'un des membres d'une famille qui, sur six générations, apporta à la France des scientifiques (chimistes), des polytechniciens, des industriels et des académiciens.

SR


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14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 12:26

Né le 7 septembre 1917 à Sydney, John Warcup Cornforth, bien que sourd, fit des études scientifiques à Oxford. En poste à l'Université de Sussex, il s'est spécialisé en chimie organique et a beaucoup travaillé sur la pénicilline. En 1975, il fut récompensé par l'attribution du Prix Nobel de Chimie pour ses travaux sur la stéréochimie des réactions catalysées par des enzymes.

SR


 

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21 novembre 2013 4 21 /11 /novembre /2013 14:16

Né le 13 août 1918 à Rendcomb (GB), Frederik Sanger fut un biochimiste britannique qui reçut deux fois le Prix Nobel de Chimie, en 1958 et en 1980 (ce qui est exceptionnel, seulement Marie Curie, Linus Pauling et John Bardeen avaient reçu avant lui deux prix Nobel). Spécialiste en biologie moléculaire, il fut récompensé pour ses travaux sur la structure de l'insuline et sur une méthode pour déterminer le séquençage de l'ADN. Il fut le premier à reconstituer le premier génome complet d'un organisme vivant (un virus).

SR

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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 12:41

Né le 23 décembre 1925 à Lyon, Albert Jacquard a fait de brillantes études après une prépa à Ginette à Versailles : Polytechnique (X1945-1948) et Institut de Statistiques (ISUP). Ce n'est qu'une vingtaine d'années plus tard qu'il s'orienta vers la recherche en génétique, d'abord avec un DEA puis un doctorat de génétique (1970) et un doctorat d'Etat en biologie humaine, alors qu'il était directeur de recherches à l'Institut national d'études démographiques de 1968 à 1991. Sa renommée fut croissante dans les années 1970 où ses travaux furent reconnus par la communauté scientifique internationale. Pendant une quarantaine d'années, comme expert et comme citoyen, devenu professeur des universités, Albert Jacquard multiplia ses interventions dans le débat public, tant dans des conférences, des participations à des émissions audiovisuelles (il était encore récemment chroniqueur sur France Culture) qu'en publiant des essais et en s'engageant pour certaines causes comme le droit au logement. Selon son fils, il s'est éteint chez lui , à Paris 6e, le 11 septembre 2013 dans la soirée, d'une forme de leucémie.

Je l'avais rencontré à l'occasion d'une conférence qu'il avait tenue dans une petite salle (comble) au Haut du Lièvre à Nancy au début des années 1990 et j'avais été impressionné par la clarté de ses propos et la limpidité de ses raisonnements. Il parlait notamment de l'analogie entre la société humaine et les cellules biologiques. Si je ne partageais pas beaucoup de ses opinions politiques, je trouvais le personnage très sympathique et séducteur, dont la gentillesse forçait le respect de tous. Toutes mes condoléances à sa famille et ses nombreux amis.


Sylvain Rakotoarison (12 septembre 2013)


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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 07:37

Polémique sur l’usage de l’anglais dans l’enseignement supérieur en France. Seconde partie : analyse moins factuelle.


yartiAnglaisSup04J’aurais pu donner un autre titre à l’article. Par exemple : "Langue anglaise : la mondialisation est passée par Jeanne d’Arc" ! On parle souvent de Jeanne d’Arc comme ayant "bouté les Anglais hors de France" mais elle a aussi "bouté" le français hors du monde.

C’était en tout cas la thèse d’un de mes professeurs d’université il y a longtemps, théorie qu’a soutenue également la linguiste française Henriette Walter (84 ans) dans son livre "Honni soit qui mal y pense" (éd. Robert Laffont) publié le 31 janvier 2001.

Mon professeur, qui aimait choquer ses étudiants (pour les réveiller), affirmait que sans Jeanne d’Arc, jamais l’anglais n’aurait eu une telle domination dans le monde d’aujourd’hui. En effet, Charles VI avait déshérité son fils Charles VII et, par le Traité de Troyes (21 mai 1420), le royaume de France devait revenir à son gendre, le roi d’Angleterre, à savoir Henry V qui parlait français car c’était sa langue maternelle.

Ce dernier (mort deux mois avant Charles VI) puis son fils Henry VI se seraient installés à Paris à la tête d’un double royaume de France et d’Angleterre et jamais l’anglais n’aurait pu se développer, ni atteindre plus tard la côte américaine, sans l’intervention de Jeanne d’Arc qui rendit les Britanniques "francophobes" pendant de nombreux siècles…

Ce n’est qu’une simple hypothèse et il n’est jamais utile de refaire le monde, du moins pour prendre des décisions sur la situation actuelle (mais on peut s’amuser dans l’uchronie).

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Après avoir brossé un état des lieux de l’expansion de l’anglais dans les activités de recherche en France, voici quelques réflexions concernant cet article 2 du projet de loi Fioraso concernant la possibilité aux universitaires et chercheurs de délivrer en France un enseignement en langue étrangère (particulièrement en anglais).


Inquiétudes étonnantes

Si les inquiétudes sont toujours à prendre avec sérieux (on n’est jamais inquiet sans raison), elles restent cependant étonnantes concernant la langue française.

Étonnantes car il ne m’avait pas semblé que c’était nouveau qu’il y eût des cours en anglais à l’université. J’ai eu moi-même des cours de troisième cycle en anglais dans un passé qui s’éloigne un peu (d’avant la loi Toubon), délivrés par un chercheur russe qui était une sommité mondiale dans la discipline qu’il enseignait et sans cette possibilité de l’anglais, je n’aurais jamais eu la chance d’apprendre quelque chose de lui.

Étonnantes car j’ai l’impression que la polémique s’est placée à front renversé. Cela fait des décennies qu’on regrette que les Français ne parlent pas suffisamment les langues étrangères, cela fait des années que la France est à la remorque de beaucoup de pays (non anglophones) dans la pratique des langues étrangères, et cela fait des années qu’on insiste sur l’immense déficit du commerce extérieur (autour de 75 milliards d’euros !), et on voudrait se passer de l’anglais pour vendre nos produits dans des pays non francophones ? C’est assurément du masochisme.


Jeunes générations…

Heureusement, les jeunes générations (je dirais ceux qui ont moins de 40 ans aujourd’hui) ont une bien meilleure pratique des langues étrangères que leurs aînés. La généralisation de dispositifs comme Erasmus qui permet à un étudiant européen de passer une année de sa scolarité dans une université d’un autre pays a été très positive. La multiplication des échanges, l’utilisation d’Internet également, ont favorisé cette ouverture linguistique.

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Aujourd’hui, la "génération Y" ne résonne plus France mais Europe ou Monde ; leurs amis sont internationaux, leurs vacances sont internationales, leurs projets professionnels voire affectifs sont parfois internationaux… Cela fait longtemps que la science et le sport sont internationaux, mais apparemment, c’est toute la société qui s’internationalise par les plus jeunes, et c’est un bien, c’est un apport enrichissant et cela n’empêche nullement d’aimer la France et la langue française, ce n’est pas incompatible.


Aimer mais mal défendre le français

Faut-il d’ailleurs confirmer que j’aime la langue française, que j’aime discuter et parler en français et que j’aime écrire en français ? Est-ce la clef nécessaire pour parler d’ouverture extérieure ? Dois-je montrer un certificat de bonne francophonie pour pouvoir défendre l’usage de l’anglais dans certaines activités ? Car c’est le but ici, autant le dire d’emblée.

Sur la langue française, il y a des défenseurs qui m’ont toujours paru contreproductifs. Ce ne sont pas forcément ceux qui ne parlent que le français qui écorchent le moins cette langue.

Et puis, au plus haut niveau de l’État, lorsqu’il est interviewé par CNN aux États-Unis, je préfère nettement un Président Jacques Chirac qui parlait en anglais, sans doute pas dans un anglais parfait, à un Président François Mitterrand qui s’accrochait au français pour une prétendue défense de la francophonie mais aussi pour masquer son ignorance de la pratique de l’anglais.

Car imaginez le téléspectateur américain qui écouterait l’interview : pour lui, le doublage est rédhibitoire, alors qu’entendre un Président français parler dans sa langue, c’est l’écouter déjà d’une oreille favorable et attentive.

Du reste, le téléspectateur français est pareil. N’a-t-il pas ressenti un sentiment de facilité, voire de fierté, lorsqu’il a pu entendre s’exprimer en français, parfois dans un français exceptionnellement correct, des personnalités étrangères aussi différentes que Boutros Boutros-Ghali (ancien Secrétaire Général de l’ONU), Benoît XVI (ancien Pape), Shimon Peres (Président de l’État d’Israël), ou encore, très récemment, lors de leur visite à Paris, le nouveau Président du Conseil italien Enrico Letta (le 1er mai 2013), ainsi que le Président allemand du Parlement Européen Martin Schulz (le 25 mai 2013) ?


L’anglais, vecteur paradoxal de la francophonie

S’adresser dans la langue de ses interlocuteurs, n’est-il pas le moindre des respects ? Même De Gaulle, dont on ne peut douter de son amour non seulement pour la France mais aussi pour la langue française, passait son temps dans les avions à apprendre ses discours par cœur dans la langue du pays qu’il allait visiter (anglais, allemand, espagnol etc.) en répétant le temps qu’il le fallait pour bien prononcer.

Il faut avoir bien peu confiance en la richesse de la langue française pour vouloir autant se replier et quitter la scène internationale. Parler anglais à l’extérieur de la France, c’est au contraire donner envie aux étrangers de mieux connaître la France et donner envie d’apprendre le français.

J’ai déjà eu l’occasion de travailler avec des Américains dont certains, malgré un niveau intellectuel incontestable, étaient bien incapables de savoir quelle était la capitale de la France ou de l’Allemagne (de la Grande-Bretagne, si !), mais lorsqu’ils sont venus en France une fois, puis deux fois etc., ils ne parlent que de la France, ils seraient capables d’être les meilleurs guides touristiques pour la Corse, pour les châteaux de la Loire etc. et cette passion nouvelle (avec option gastronomique voire œnologique) finit souvent par l’acquisition de la langue française.

Faire aimer la France, c’est d’abord atteindre les non francophones et leur parler de la France… dans leur langue. C’est beaucoup plus efficace que de se protéger du monde extérieur en voulant préserver le français par des attaques insensées de l’anglais.


Langue internationale

Car l’anglais n’est plus la langue de la culture anglo-américaine, c’est la langue internationale par excellence. Surtout depuis la chute de l’empire soviétique. On pourra toujours disserter sur le pourquoi du comment, sur la suprématie des États-Unis sur le reste du monde depuis 1945 etc. (le dollar a été beaucoup plus entreprenant dans la domination américaine depuis quarante ans), mais on ne peut contester la réalité du terrain : l’anglais est la langue ppcm du monde, le plus petit commun multiple de la diversité mondiale.

Et il faut être lucide : cette réalité ravit non seulement les anglophones, mais les citoyens de tous les pays, y compris les Français, et plus particulièrement les chercheurs français qui travaillent généralement en liaison avec d’autres laboratoires du monde. L’anglais évite de devoir apprendre le japonais, l’hindi, le mandarin, le russe, l’hébreu, et beaucoup d’autres langues de pays dans les apports scientifiques sont majeurs dans certaines disciplines.

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C’est même une exceptionnelle chance qu’il existe une langue à peu près commune à toutes les nations. J’ai beau aimer le français, sans anglais, jamais je n’aurais pu avoir cette improbable discussion avec un compagnon de voyage dans un train russe. Celui-ci était Azéri et a pu me parler de sa reconversion professionnelle dans le pétrole et le gaz ou encore des tarifs comparés de la téléphonie mobile en Azerbaïdjan (à l’époque, prendre un forfait dans ce pays, même pour téléphoner depuis la France, aurait été rentable car les communications internationales coûtaient moins cher que les communications intérieures françaises avec un opérateur français).


L’exception française ?

La France, dans son arrogante idée d’exception culturelle, reste encore plongée en plein XVIIIe siècle et pense pouvoir imposer aux autres nations le français comme langue internationale. La réalité est que c’est fini. On peut le déplorer (et je le déplore) mais la splendeur de la France ne peut passer que par l’anglais pour faire connaître ses idées, ses valeurs, ses réalisations, ses projets avec la meilleure efficacité.

La France a longtemps refusé ce principe de réalité et elle a perdu beaucoup de temps notamment pour ses brevets. Elle n’a ratifié le protocole de Londres qu’en 2008, longtemps paralysée par cette exception culturelle, et l’Europe (hors UE) a enfin réalisé le brevet unique européen (il était temps).

La France refusait jusque récemment que les brevets qui puissent s’appliquer sur son territoire national ne soient pas rédigés en français. Mais elle oubliait que sans ce protocole, les auteurs de brevets français devaient dépenser des sommes folles pour faire traduire leurs propres brevets dans les autres langues européennes. Il y a toujours une contradiction entre le repli sur soi identitaire et le rayonnement de le France.


Un clivage prévisible entre sciences dures et sciences humaines

Comme je l’expliquais dans le précédent article, le clivage en France est essentiellement entre les sciences dures, anglophones, et les sciences humaines et sociales qui tendent encore, à juste titre, à préserver le français dans les travaux de recherche.

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Ce clivage s’était exprimé notamment lors d’un débat sur France 3 à l’issue du journal du soir, le 21 mai 2013. D’un côté, il y avait le Vincent Berger (46 ans), spécialiste en optoélectronique, auteur de cent cinquante publications et d’une quinzaine de brevets, et président de l’Université Paris-Diderot depuis 2009 ; de l’autre côté, le célèbre et sympathique philosophe et académicien Michel Serres (82 ans).


L’anglais favorise le français

Le principal "argument" de Vincent Berger en faveur de l’anglicisation de certains enseignements universitaires en France, c’était la jeune Anglaise Emma Walton, doctorante en biologie dans un laboratoire de son université, le Centre "Épigénétique et Destin cellulaire" (UMR7216), qui était également présente sur la plateau.

Elle voulait faire ses études en France mais son niveau de français était trop faible et sa candidature fut rejetée par certaines universités françaises. Heureusement, elle a trouvé un cursus anglophone en France, qu’elle a suivi avec succès et la voici en train de préparer sa thèse de biologie …qu’elle rédigera en langue française, parce qu’entre temps, elle a pu apprendre le français (elle s’exprimait d’ailleurs très bien en français). C’est bien une preuve que les cours en anglais favorisent… le français ! Sans ces cours, Emma Walton serait restée en Grande-Bretagne faire ses études et n’aurait pas appris le français.

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Michel Serres, lui, avait une approche évidemment différente. Il considère qu’on ne peut jamais exprimer précisément ses idées que dans sa langue maternelle. Le problème, c’est qu’il généralise sa propre impossibilité personnelle. Il enseigne pourtant aux États-Unis et n’est pas ce qu’on pourrait appeler un homme fermé et replié sur lui-même. Mais parfois, comme avec Edgar Morin, son raisonnement ne colle pas à la réalité (question de génération ?).

Comme dit plus haut, ce qu’il dit est probablement valable pour des disciplines telles que la philosophie, la littérature française, l’histoire… mais certainement pas pour les sciences dures. La langue n’a rien à voir avec le langage.


La langue anglaise n’est qu’un outil de communication

C’est à peu près ce qu’a tenté de répondre David Monniaux, chercheur en informatique, dans une tribune publiée le 21 mai 2013 dans le journal "Libération" : « Le langage scientifique se veut précis et univoque, son vocabulaire est codifié : il s’agit de transmettre des faits, des concepts, des idées, des démonstrations, sans se préoccuper de style. Il porte sur des phénomènes indépendants des cultures : une étoile s’éloigne à la même vitesse de la Terre qu’on la voie de Tokyo ou de Paris, un théorème vrai à Madrid l’est encore à Mumbai. À style limité, concepts appauvris argumentent certains. Faut-il en conclure que les travaux, publiés en anglais, qui ont valu leurs prix Nobel à Françoise Barré-Sinoussi et à Serge Haroche, sa médaille Field à Cédric Villani, sont élémentaires et sans profondeur ? ».

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Ce chercheur d’ailleurs s’agaçait du procès en "globish" qu’on faisait aux universitaires français, considérés comme incapables de faire des cours en anglais correct alors que la réalité est très différente selon l’enquête dont j’ai parlé dans le précédent article sur le sujet. Et de poser cette question : « Si une université est capable de choisir un professeur de physique nucléaire, n’est-elle également capable de savoir s’il est raisonnable qu’il fasse cours en anglais, vu son niveau dans cette langue ? ».

Il contestait aussi les arguments un peu faciles sur les possibilités de traduction, car actuellement, aucun outil technique n’est vraiment efficace et les moyens humains de traduction sont par ailleurs très coûteux : « On voit (…) dans ce débat des gens qui croient (ou font mine de croire) que les chercheurs disposent de traducteurs pour publier dans les revues scientifiques internationales ou pour lire celles-ci, et d’interprètes pour organiser des colloques : soyons sérieux ! ». Si les chercheurs français n’avaient plus besoin de s’exprimer en anglais grâce au soutien logistique de leur laboratoire, cela se saurait !


Faux débat dans une France qui s’enflamme sur des mots

Cette polémique, c’est l’exemple même des faux débats, stériles, comme la France sait en produire régulièrement. D’autant plus stérile que dans le précédent article, j’expliquais que la loi ne changerait rien à l’évolution de l’anglais dans les labos, la loi Toubon n’ayant rien empêché et la loi Fioraso n’encouragera ni ne découragera rien de ce qui se pratique déjà par nécessité.

Ce type de débat, c’est en fait créer un clivage qui n’a pas lieu d’être.

Il n’est pas incompatible d’aimer et de défendre la langue française tout en s’exprimant en anglais pour faire rayonner la recherche publique française dans le monde. Heureusement que beaucoup de chercheurs français le font déjà depuis longtemps.

C’est d’ailleurs, à terme, le meilleur moyen de faire connaître la France, la faire aimer, et, par ricochet, donner envie d’apprendre cette belle langue qu’est le français.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (4 juin 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Enquête sur l’utilisation de l’anglais dans la recherche publique française.
Protocole de Londres enfin adopté (29 janvier 2008).
Naissance du brevet unique européen (11 décembre 2012).
Un adorateur de la langue française.


NB du 4 juin 2013 à 18h10


L'une des méthodes pour fausser une discussion, c'est de caricaturer à outrance les positions pour faire des amalgames. C'est d'ailleurs l'objet de ma conclusion : on peut aimer le français et ne pas être choqué par la nécessité de parler en anglais pour se faire comprendre.

Les langues n'ont rien d'un obstacle dans les échanges entre deux pays, mais lorsqu'un sujet est travaillé par des équipes regroupant de nombreuses nationalités parlant des langues différentes, sauf pour quelques exceptions, il devient vite impossible de connaître dix, vingt, trente langues et une langue commune est ressentie comme une nécessité.

J'aurais bien sûr pu continuer en disant que j'aime l'allemand, le russe etc. et les autorités françaises ont rarement compris que pour défendre le français, dans l'Union Européenne, le mieux était de renforcer par exemple l'allemand au lieu d'attaquer inutilement l'anglais. Ceux qui sont intéressés par certaines cultures se mettront assez naturellement à étudier les langues associées. Les amoureux de la Russie chercheront à connaître un peu de la langue russe, etc.

Mon histoire et ma géographie personnelles ont fait que j'ai appris à l'école l'allemand comme première langue, sans aucune hésitation, l'anglais venant en deuxième langue. J'ai même passé un entretien de recrutement en allemand. Mais c'était en Allemagne. Cela ne viendrait à l'esprit de personne d'utiliser cette langue en Russie. Sauf avec des voyageurs allemands.

L'idée est de s'adapter aux cas concrets. C'est une question de bon sens. Oui, dans les sciences dures, la langue n'est qu'un outil de communication et le but est de partager l'information avec le plus grand nombre de personnes au monde pour faire avancer le sujet. Mais non, la langue n'est pas seulement qu'un outil dans d'autres disciplines, comme la littérature, la philosophie, etc. où la langue fait partie intégrante de la pensée, du raisonnement.

Je ne pense pas non plus qu'il y a un intérêt à n'avoir qu'une seule langue universelle. Chaque langue correspond à la culture. Le globalisation des échanges ne signifient pas la perte des identités. On ne peut partager que si l'on a quelque chose à apporter. Je comprends que certains parents veuillent faire apprendre le breton (par exemple) à leurs enfants, mais je ne comprends pas que cela puisse être au détriment d'une langue comme l'anglais.

Il suffit de regarder les populations de petits pays qui savent pertinemment que leur langue ne sera jamais parlée au niveau international car ils ne sont que quelques millions à la parler : elles sont moins arrogantes et apprennent quelques langues étrangères pour pouvoir échanger.

Enfin, je le répète : la loi Fioraso, tout comme la loi Toubon, n'aura aucune influence sur l'usage des langues dans la recherche publique, parce qu'une loi n'a pas à dicter le comportement intime des citoyens dans un pays libre. Toute cette polémique n'est qu'une tempête dans un verre d'eau. Les étrangers qui essayeraient de comprendre ce type de débat seraient bien intrépides.




(Premières illustrations de Gotlib et Pancho).


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http://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/loi-fioraso-2-l-anglais-nous-sauve-136637


 

 

 

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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 07:40

Polémique sur l’usage de l’anglais dans l’enseignement supérieur en France. Première partie : état des lieux.


yartiAnglaisSup04La loi Fioraso et l’enseignement en anglais ont cristallisé des inquiétudes sur le devenir de la langue française. Dans un premier temps, j’apporterai ici quelques éléments factuels avant de proposer une analyse plus personnelle.

Présenté au conseil des ministres du 20 mars 2013, le projet de loi sur l’enseignement supérieur et la recherche est dit projet de loi Fioraso, car le texte a pris le nom de son auteur, la Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Geneviève Fioraso (58 ans), ancienne enseignante d’anglais, ancienne dirigeante de star-up, depuis 2003, présidente de Minatec, le pôle de nanotechnologies de Grenoble, et depuis mars 2001, adjointe au maire de Grenoble (pôle d’excellence) chargée de l’économie, de l’emploi, de l’université et de la recherche (notons au passage qu’elle a gagné une circonscription réputée ingagnable le 17 juin 2007 …face à l’ancien ministre Alain Carignon, qui voulait ravir le siège de son ancien suppléant, Richard Cazenave !).

Le projet a été solennellement adopté en première lecture à l’Assemblée Nationale ce mardi 28 mai 2013, peu avant dix-sept heures, par 289 voix contre 248 sur 537 votants. L’un des points les plus critiqués fut son article 2, adopté le 23 mai 2013 par les députés.

L’article 2 touche en effet à la langue d’enseignement dans les établissements supérieurs. Évoquer la langue, c’est, comme pour le mariage, évoquer un sujet sensible, presque intime, auquel tient chaque personne, dans lequel chaque personne se sent impliquée.


Que dit cet article du projet ?

Revenons d’abord à l’existant.

La langue d’enseignement est essentiellement régie par la loi Toubon du 4 août 1994. Elle a généré l’article L.121-3 du Code de l’éducation selon les termes suivants : « La langue de l’enseignement, des examens et concours, ainsi que des thèses et mémoires dans les établissements publics et privés d’enseignement est le français, sauf exceptions justifiées par les nécessités de l’enseignement des langues et cultures régionales ou étrangères, ou lorsque les enseignants sont des professeurs associés ou invités étrangers. » et a toutefois apporté une dérogation : « Les écoles étrangères ou spécialement ouvertes pour accueillir des élèves de nationalité étrangère, ainsi que les établissements dispensant un enseignement à caractère international, ne sont pas soumis à cette obligation. ».

L’article 2 du projet de loi Fioraso qui a été voté en première lecture rajoute un paragraphe supplémentaire qui précise : « Des exceptions peuvent également être admises pour certains enseignements lorsqu‚elles sont justifiées par des nécessités pédagogiques et que ces enseignements sont dispensés dans le cadre d‚un accord avec une institution étrangère ou internationale tel que prévu à l‚article L.123-7 ou dans le cadre d‚un programme européen et pour faciliter le développement de cursus et de diplômes transfrontaliers multilingues. Dans ces hypothèses, les formations ne peuvent être que partiellement proposées en langue étrangère. Les étudiants étrangers auxquels sont dispensés ces enseignements bénéficient d‚un apprentissage de la langue française. Leur niveau de maîtrise de la langue française est pris en compte pour l’obtention du diplôme. ».

Concrètement, cela fait peu de changements. Le projet garde toujours le principe d’exception dans l’enseignement en langue étrangère (notez qu’on ne parle pas seulement de l’anglais mais de toutes les langues étrangères, cela peut aussi concerner l’allemand, l’espagnol, le russe, etc.). De plus, elle renforce surtout l’aspect de partenariat européen de certains enseignements.


Effet de la loi Toubon

Avant d’évoquer la polémique qui a pris de l’ampleur ces dernières semaines, faisons un petit bilan rapide de la loi Toubon qui est donc en application depuis dix-huit ans.

Cette loi avait un but, celui de préserver la langue française, supposée attaquée de toute part par la globalisation des échanges commerciaux et culturels.

Pourtant, dans le domaine de la recherche et de l’enseignement supérieur, elle n’a visiblement pas atteint ses objectifs puisqu’il y a eu "aggravation", dans le sens de cette loi, par rapport à la situation d’il y a une vingtaine d’années.

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Le meilleur instrument de mesure est encore l’étude qui a été soumise à publication dans la revue "Population & Sociétés" (n°501) le 21 mai 2013 (c’est très récent) par François Héran, de l’Institut national d’études démocratiques (INED) : "L’anglais hors la loi ? Enquête sur les langues de recherche et d’enseignement en France".

Soutenue par la Délégation générale à la langue française et aux langues en France, elle est intéressante car elle apporte un éclairage particulier à l’enjeu de cet article 2 si controversé. Elle se base sur une série d’interviews réalisées entre 2007 et 2009 auprès des chercheurs français sur l’usage des langues vivantes dans la recherche publique française, à savoir 1 963 directeurs de laboratoire et 8 883 chercheurs ont été interrogés, ce qui est loin d’être négligeable.

Dès son introduction, François Héran donne le ton : « Pour rassurer les chercheurs, la loi Toubon avait prévu des dérogations au monopole des cours en français (…). Or la science est internationale par nature et non pas dérogation. » et il en profite pour indiquer qu’aujourd’hui, il y a 18% d’étrangers parmi les étudiants en masters (bac+4 et bac+5) et 41% d’étrangers parmi les doctorants (bac+8). L’auteur de l’enquête pense même que la loi Fioraso, loin d’étendre la liberté d’action des universités, pourrait au contraire la restreindre en limitant le champ des possibles.

Le premier élément qu’on apprend, c’est que la loi Toubon est loin d’avoir stoppé la "prolifération" universitaire de la langue anglaise. En effet, 81% des directeurs de laboratoire considèrent que l’anglais a progressé dans les activités de leur laboratoire en vingt ans. Et cette tendance est constatée non seulement dans les sciences dures (ou exactes : physique, mathématique, biologie etc.) mais aussi dans les sciences humaines et sociales.

Dans la réalité, la loi Toubon n’a donc empêché aucune activité de recherche en anglais. Mieux : aucune condamnation n’a jamais eu lieu pour cela même lorsqu’il y a eu infraction manifeste de la loi. C’est le cas, par exemple, des colloques ou séminaires scientifiques organisés en France et qui nécessitent normalement une traduction systématique en français : la réalité, c’est que 90% de ces rencontres ont été faites sans interprète en sciences dures (27% en sciences humaines et sociales). Seulement 20% de ceux qui ont organisé ces rencontres ont financé des interprètes au moins une fois dans l’année (parfois en alternant avec des rencontres sans interprète).

Deux seuls critères se distinguent dans l’utilisation d’une langue étrangères à l’université. Les autres facteurs (ancienneté ou grade, sexe, origine sociale, langue maternelle) n’ont aucune influence.


La discipline

Le premier critère correspond à la discipline étudiée. Il y a un réel clivage entre les sciences dures et les sciences humaines et sociales. Et c’est normal : en littérature française, en philosophie, en histoire nationale, cela paraît normal que la recherche et l’enseignement soit pratiquée en français. En revanche, dans les matières scientifiques, tout est en anglais. En économie aussi et pour le droit, si le droit français est forcément en français, le droit international doit être utilisé dans la langue du pays où il est appliqué, anglais pour le droit anglo-saxon mais aussi dans d’autres langues, puisque tout l’édifice juridique d’un pays se base souvent sur la définition précise des termes qui doivent donc être restitués dans leur langue d’origine.

Ainsi, les physiciens sont 69% à utiliser exclusivement l’anglais dans leurs activités, les chimistes 67%, les biologistes 65%, les mathématiciens 60%, les médecins 55% tandis que les chercheurs en sciences humaines ne sont que 8% et ceux en sciences sociales 19%. Inversement, ces deux dernières catégories de chercheurs utilisent le français presque exclusivement pour, respectivement, 27% et 15% d’entre eux.

On retrouve ce clivage dans la publication des articles scientifiques. Dans les sciences dures, 69% sont rédigés en anglais uniquement et quasiment aucun en français exclusivement, alors que dans les sciences humaines et sociales, seulement 11% sont rédigés en anglais uniquement et 32% sont rédigés en français uniquement. Dans la publication de chapitres ou d’ouvrages complets, l’anglais est moins dominant pour toutes les disciplines car il y a aussi des ouvrages d’enseignement ou de vulgarisation qui sont nombreux en français car destinés à un public francophone.

La conséquence, c’est que ceux qui protestent avec le plus de véhémence contre l’anglophonisation de la recherche sont ceux qui ont été formés ou ont étudié dans des disciplines plutôt proches des sciences humaines et sociales, tandis que ceux qui souhaitent renforcer l’utilisation de la langue anglaise sont surtout des scientifiques, économistes et juristes qui ne dissertent plus depuis longtemps sur la langue à utiliser.


L’âge

L’autre critère de différentiation, c’est la génération des chercheurs. Plus les chercheurs sont jeunes, plus ils considèrent l’utilisation de langues étrangères dans leurs travaux comme normale, indispensable et même banale. Ainsi, si les chercheurs de plus de 63 ans ne sont que 40% à n’utiliser que l’anglais dans leurs principales activités, ceux qui ont moins de 28 ans sont 73%. Ceux qui ont une quarantaine d’années sont deux tiers.

Une approche plus qualitative a permis également de déceler la différence de perception en fonction de l’âge. Les plus âgés sont plus de 65% à penser que privilégier l’anglais dans le science est soutenir la domination de la culture anglo-américaine alors qu’ils ne sont que 40% à penser cela parmi les plus jeunes.

Plus de 85% des plus jeunes pensent par ailleurs que l’anglais est devenu d’usage si courant dans la recherche que le choix ne se pose plus alors qu’ils ne sont que 70% à penser cela parmi les plus âgés.


L’enseignement supérieur en anglais

L’enquête de l’INED est intéressante aussi dans la réalité des cours en langues étrangères et en particulier en anglais. Parmi les universitaires qui ont donné des cours ou séminaires dans l’enseignement supérieur en 2007-2008, 26% l’ont fait en anglais régulièrement ou occasionnellement. Quant aux chercheurs d’établissements publics, s’ils donnent moins de cours que leurs collègues des universités (55% au lieu de 95%), ils sont 85% (des chercheurs à faire des cours) à le faire en anglais régulièrement ou occasionnellement.


Une politique coercitive contre l’anglais vouée à l’échec

Pour François Héran, « on ne délogera pas l’anglais par une défense anglophobe du français ». Du reste, malgré le pouvoir de dénonciation donné par la loi Toubon à des associations de défense du français, comme je l’ai indiqué plus haut, aucune condamnation n’a eu lieu en dix-huit ans concernant une activité de recherche en langue anglaise sur sol français. En clair, légiférer sur ce sujet n’a aucun effet.

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Près de 90% des chercheurs sont cependant conscients de l’importance du français et s’appliquent la règle suivante : choisir le français pour le public national (français), l’anglais pour les échanges internationaux, ce qui relève du bon sens.

La conclusion du rapport est donc prévisible et assez équilibrée : « On peut douter qu’un alinéa de plus ou de moins dans la loi contrecarre le mouvement [de progression de l’anglais], tant il est porté par les jeunes et inscrit dans la vocation mondiale des sciences. Mieux vaut encourager le pluralisme linguistique dans les disciplines où il fait sens, les humanités et les sciences sociales. À deux conditions cependant. Admettre qu’on peut concilier l’anglais comme langue d’échange avec le français comme langue de débat. Et renoncer aux mesures coercitives au profit d’incitations qui ne nient pas les réalités. ».


Dans un prochain article, j’aborderai la polémique sous un angle moins factuel.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (31 mai 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

"L’anglais hors la loi ? Enquête sur les langues de recherche et d’enseignement en France" par François Héran (INED), dans "Population & Sociétés" n°501 de mai-juin 2013.

Protocole de Londres enfin adopté (29 janvier 2008).
Naissance du brevet unique européen (11 décembre 2012).
Un adorateur de la langue française.


(Illustrations : Gotlib et Pancho).


http://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/loi-fioraso-1-de-quoi-s-agit-il-136592

 

 

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