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4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 06:27

« Une cérémonie abominable suivit, où le mort fut dégradé, dépouillé des vêtements pontificaux auxquels collaient les chairs putréfiées, jusqu’au cilice que portait ce rude ascète ; les doigts de sa main droite furent coupés, ces doigts indignes qui avaient béni le peuple. » (Daniel-Rops, "L’Église des temps barbares", 1950).


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Le 4 avril 896, il y a exactement 1 120 ans, le pape Formose est mort. Né il y a environ 1 200 ans, vers l’an 816, ce pape assez particulier, ascète à la vie exemplaire et doté d’une grande culture, très apprécié du peuple de Rome, eut une destinée si extraordinaire qu’il fut encore un élément d’attention après sa mort.

Aux IXe et Xe siècles, la vie d’un pape n’était pas de tout repos et n’avait pas grand chose à voir avec les papes d’aujourd’hui. Univers impitoyable où quelques souverains de l’Europe donnaient le climat, la vie physique des papes ne tenait parfois qu’à un fil.

À la naissance assez peu connue (certains l’ont dit originaire de Rome, d’autres de Corse), Formose fut évêque de Porto en 864 et a eu des missions du Vatican en Bulgarie en 866, en France en 869 et en 872, et à Constantinople. Formose rencontra le roi Charles II le Chauve pour l’encourager à se faire sacrer empereur par le pape, sur le trône de Charlemagne.

Le 14 décembre 872, Formose se sentit apte à devenir pape mais ne fut pas élu. Le pape élu, Jean VIII, s’est alors acharné contre lui (qui lui contestait l’élection) en convoquant un synode, ce qui obligea Formose à revenir de Bulgarie. Formose fut alors accusé d’avoir voulu devenir archevêque de Bulgarie et pape, alors qu’il n’aurais pas dû quitter son diocèse de Porto (dont il était l’évêque) sans l’autorisation du pape. Pour ces raisons, il fut excommunié par Jean VIII en juillet 872.

Boris Ier, le roi de Bulgarie, avait souhaité que Formose fût évêque de Bulgarie, ce qui fut refusé par les papes Nicolas Ier et Adrien II en raison du droit canon. Plus tard, le pape Étienne V imposa le latin dans la liturgie au détriment de la langue slavone, ce qui a plongé la Bulgarie dans la zone d’influence byzantine.

Jean VIII a dirigé onze conciles pour discipliner le clergé, a prononcé de très nombreuses excommunications le rendant très impopulaire et il a couronné trois empereurs : Charles II le Chauve, Louis II le Bègue et Charles III le Gros. Parce qu’il était détesté même du clergé, Jean VIII a dû s’exiler en 878 à Arles (Louis II le Bègue lui refusa la couronne impériale) avant de retourner à Rome en 881.

En 878, l’excommunication de Formose fut levée sous condition de ne jamais retourner à Rome ni d’exercer des fonctions sacerdotales. Jean VIII mourut le 16 décembre 882 assassiné à coups de marteau par ses proches après avoir été empoisonné.

Le pape Marin Ier élu en 883 réhabilita Formose comme évêque de Porto et finalement, Formose fut élu pape le 6 octobre 891 succédant aux papes Adrien III et Étienne V. Comme Arnulf refusa d’aider le pape assiégé en Italie, Étienne V proposa à Guy de Spolète la couronne impériale.

Comme pape, Formose se trouva dans une Europe en pleine confusion. Si le schisme d’Orient fut évité par Jean VIII en légitimant le patriarche de Constantinople Photius, ce dernier fut évincé le 25 décembre 886 au profit d’Étienne Ier de Constantinople, le fils de l’empereur Basile Ier. En France, la couronne était contestée entre les Carolingiens (Charles III le Simple, qui avait le soutien de Formose, fut roi des Francs du 3 janvier 898 au 29 juin 922) et les Capétiens (Eudes, premier roi "capétien" des Francs, du 29 février 888 au 3 janvier 898) qui finirent par prendre définitivement le pouvoir en France un siècle plus tard (avec Hugues Capet).

La couronne impériale fut également très disputée entre deux clans. Si Formose n’a pas pu éviter de sacrer empereur Guy III de Spolète en avril 892 (il était roi d’Italie), à la mort de ce dernier, le 12 décembre 894, si son fils Lambert de Spolète a prit la succession impériale, Formose de son côté incita Arnulf Ier de Carinthie à reconquérir l’Italie contre les Spolétains dès 894 et à reprendre la couronne impériale le 22 février 896. Les Spolétains étaient opposés à la fois aux Carolingiens et à Formose.

Le 4 avril 896, Formose est mort peu de temps après le départ d’Arnulf frappé de paralysie, mais on ne lui a pas permis le repos éternel. Son deuxième successeur Étienne VI, élu pape en mai 896, sous la pression de Lambert de Spolète voulant se venger, décida d’organiser un véritable procès posthume de son prédécesseur Formose.

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Cet étrange procès a eu lieu en janvier 897 et on l’appela le "Concile cadavérique". On exhuma le cadavre de Formose, on l’habilla de ses habits pontificaux et on l’installa sur son trône. En face, le pape Étienne VI jouait le rôle du procureur et Formose n’eut droit qu’à un simple diacre comme avocat. Étienne VI reprit les accusations de Jean VIII et condamna Formose à ne plus être pape, et à annuler toutes ses décisions, en particulier, toutes les consécrations, nombreuses, d’évêques. En effet, Formose ne pouvait pas devenir évêque de Rome alors qu’il était déjà évêque de Porto.

Pour comprendre ce qui a motivé Étienne VI dans cette mascarade, c’était son propre sort. En effet, le droit canon interdisant à un évêque d’échanger son diocèse avec un autre, Étienne VI n’aurait pas dû être élu pape puisqu’il était déjà évêque d’Agnani. Mais il avait été consacré évêque justement par le pape Formose. En annulant tous les actes de Formose, Étienne VI se voyait ainsi démis de son diocèse d’Agnani et pouvait donc prétendre au diocèse de Rome.

Pour sanction très macabre, on retira les vêtements pontificaux du cadavre et on lui coupa les trois doigts de la main droite servant aux bénédictions papales. On jeta le reste du corps dans le Tibre et il fut récupéré par chance par un pêcheur. On attendit la mort d’Étienne VI en août 897 (il fut déposé et étranglé dans sa prison) et l’élection du pape Théodore II pour inhumer Formose dans la Basilique Saint-Pierre et on interdit le principe de juger des morts.

Néanmoins, le pape Serge III, qui fut le confident d’Étienne VI et partagea sa haine de Formose, reprit les condamnations contre Formose et il aurait alors fait de nouveau déterrer son corps, le décapiter, couper les trois doigts de la main gauche servant encore à consacrer et éliminer définitivement le cadavre. Cette version est historiquement contestée.

Il faut aussi rappeler qu’entre 896 et 904, les papes se succédèrent dans une lutte acharnée entre partisans de Formose et partisans des Spolétains. C’était une véritable guerre des clans entre les Carolingiens en perte d’influence et la puissante aristocratie romaine voulant imposer le pape et l’empereur. Les considérations religieuses étaient assez faibles face aux considérations politiques. Ainsi, Serge III avait échoué d’être pape en janvier 898 face à Jean IX qui réhabilita Formose à la suite de Théodore II.

Élu pape le 29 janvier 904, Serge III fut considéré comme auteur de plusieurs assassinats et fit commencer une période très trouble des pontificats qu’on appela "pornocratie" car deux femmes, Theodora et sa fille Marozia, ont pu influencer de manière durable les affaires romaines. Serge III fut ainsi le père d’un futur pape, Jean XI, qu’il a eu avec Marozia qui elle-même a "imposé" douze papes de 904 à 963 sur quatre générations. Les actes de Serge III furent plus tard annulés par l’Église.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (4 avril 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pape François.
Pape Benoît XVI.
Pape Jean-Paul II.
Pape Paul VI.
Pape Jean XXIII.
Concile Vatican II.
Pape Formose.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160404-formose.html

http://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/formose-et-son-jugement-179588

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/04/04/33565697.html
 

 

 

 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Religions
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17 octobre 2015 6 17 /10 /octobre /2015 06:46

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. » (Article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen proclamée le 26 août 1789).


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Il y a exactement trois cent trente ans, le 17 octobre 1685, le roi Louis XIV a signé l’Édit de Fontainebleau qui révoqua l’Édit de Nantes signé par son grand-père Henri IV le 13 avril 1598. La répression contre les protestants fut très forte et réanima les guerres de religion. Il a fallu attendre le 9 décembre 1905 pour trouver une pacification religieuse en France, après la déclaration générale de liberté du culte intégrée dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 (article 10).

Les conséquences de ces persécutions furent très importantes. Ainsi, près de 800 000 Français protestants s’exilèrent hors des frontières françaises malgré l’interdiction de Louis XIV qui promettaient aux réfugiés les galères s’ils étaient arrêtés. Ce fut une émigration massive qui fut une chance pour les pays d’accueil. Eh oui, encore une immigration positive, tant pis pour les Cassandre qui sans arrêt saturent les médias pour évoquer un supposé "grand remplacement", crainte criante voire hurlante qui ne se comprend que dans leur manque de confiance en eux et dans leur incapacité à se sentir bien avec leur propre identité, sentiment de faiblesse et antipatriotique par excellence.


Guerres de religion et postures politiques

Revenons à 1685. Ou plutôt à 1598. L’Édit de Nantes n’a pas été une mesure de tolérance voulue par Henri IV. Il faut plutôt le comprendre comme le résultat d’une longue négociation dans le but de pacifier la France en stoppant les guerres de religion et d’encourager sa prospérité économique.

D’autres textes royaux avaient déjà été signés antérieurement concernant les protestants, et notamment pour accorder la liberté de pratiquer leur culte, comme l’Édit de Saint-Germain-en-Laye du 17 janvier 1562 (Charles IX n’avait que 12 ans, le texte avait été préparé par la régente Catherine de Médicis et son Chancelier Michel de L’Hospital), en échange de la restitution des lieux de culte occupés, édit qui fut amendé par l’Édit d’Amboise du 19 mars 1563 (le duc de Guise, François de Lorraine, avait fait massacrer une cinquantaine de protestants à Vassy le 1er mars 1562), ainsi que l’Édit de Longjumeau du 23 mars 1568, supprimé par l’Édit de Saint-Maur du 23 septembre 1568, et le Traité de Saint-Germain-en-Laye du 8 août 1570.

Puis, est survenu le massacre de la Saint-Barthélemy le 24 août 1572, qui fut la conséquence d’une paix rejetée par les catholiques, de l’impopularité du mariage du futur Henri IV le 18 août 1572 (avec la fameuse reine Margot,sœur de Charles IX : elle catholique, lui protestant n’ayant pas le droit d’entrer dans une église catholique, ils se marièrent sur le parvis de la cathédrale Notre-Dame de Paris), et de l’attentat contre Coligny le 22 août 1572 (Coligny fut soupçonné d’avoir été le commanditaire de l’assassinat du duc de Guise le 18 février 1563, et fut finalement lui-même assassiné lors du massacre de la Saint-Barthélemy), massacre qui engendra jusqu’à 30 000 morts dans toute la France selon certaines estimations (Ambroise Paré en a réchappé), et cela a ensuite abouti à une paix formalisée par l’Édit de Boulogne du 11 juillet 1573.

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L’origine du massacre de la Saint-Barthélemy pourrait être la peur de la famille royale de se retrouver seule dans Paris, sans défense après le départ des Guise de Paris (pour protester contre les concessions aux protestants et le retour en grâce de Coligny). Pour éviter une émeute, ils auraient alors décidé d’éliminer préventivement tous les chefs militaires protestants à Paris, puis, avec l’agitation, le peuple a lynché tous les protestants qu’il croisait. Cette version reste encore en discussion chez les historiens.

Une petite parenthèse sur Coligny qui avait pris beaucoup d’ascendant sur le jeune roi Charles IX, sans doute au grand dam de sa mère Catherine de Médicis, et qui avait rejoint le parti de la réforme aux côtés du prince de Condé (assassiné le 13 mars 1569). Après avoir retrouvé grâce auprès du roi, Coligny, blessé au bras et à la main par l’attentat deux jours avant, fut tout de même assassiné chez lui, près du Louvre, son corps dénudé fut ensuite jeté par la fenêtre à la foule, émasculé et décapité dans la cour, puis le reste du corps fut traîné dans les rues de Paris, plongé trois jours dans la Seine et enfin, décomposé, il fut pendu à un gibet par les pieds. En clair, les assassins de Daech n’ont rien inventé

Bref, une longue série d’édits a été signée par Charles IX puis son frère Henri III soit pour donner des droits aux protestants, soit pour les leur retirer, en fonction des circonstances, le tout dans un climat très tendu d’opposition frontale entre catholiques et protestants (les guerres de religion ont eu lieu de 1562 à 1598). Certains édits ont été carrément rejetés par le Parlement de Paris, ou plus généralement par le peuple, d’autres n’ont volontairement jamais été appliqués par le roi.


L’Édit de Nantes du 13 avril 1598

La différence, en 1598, c’est que Henri IV était un ancien protestant (converti le 25 juillet 1593 pour accéder au trône de France, et qui avait déjà abjuré le protestantisme le 26 septembre 1572 pour se protéger d’un éventuel autre massacre) et il avait la ferme volonté de pacifier le pays entre catholiques et protestants. L’Édit de Nantes du 13 avril 1598 a donc fait date dans l’Histoire de France car il a réglé la question des guerres de religion, ce qui n’était pas une mince affaire. Il conserva le catholicisme comme religion d’État du royaume mais accorda aux protestants la liberté de culte ainsi que cent quarante-quatre places fortes (dont La Rochelle, Montpellier, Nîmes, Montauban, Sedan, Royan, Saumur, Bergerac, Niort, Cognac, Alès, Briançon, etc.).

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Néanmoins, l’Édit de Nantes fut peu populaire, contesté tant du côté des catholiques pour les concessions faites que du côté protestants qui trouvaient ne pas avoir obtenu beaucoup de droits. Au contraire, certaines régions du pays ont pu se recatholiciser et la confirmation de l’existence d’une religion officielle conforta le principe de la monarchie absolue de droit divin.

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Très réticent, le Parlement de Paris ne l’a enregistré que le 25 février 1599. Les autres parlements de pays d’états l’ont enregistré au cours de l’année 1600. Encore une parenthèse avec la situation actuelle : cette nécessité de "ratification" d’un édit (ici traité de paix) par l’ensemble des parlements locaux fait étrangement écho au principe de l’Union Européenne dont chaque traité doit être ratifié par la suite par les parlements de chaque État membre.


Une tolérance pour des raisons de politique étrangère

Le successeur (et fils) de Henri IV, à savoir Louis XIII, poursuivit cette politique de conciliation avec l’Édit de Montpellier signé le 19 octobre 1622 dont le but était de stopper la révolte des huguenots dirigés par le duc de Rohan. D’autres révoltes huguenotes ont eu lieu et d’autres traités ont été signés pour rétablir la paix (à Paris, le 5 février 1626, à Alès le 28 juin 1629). L’Édit d’Alès a supprimé en particulier la possibilité de places fortes pour les protestants.

Toutefois, Richelieu voulut préserver l’Édit de Nantes pour des raisons diplomatiques, car il souhaitait préserver son alliance avec les princes allemands (protestants) et avec la Suède dans la Guerre de Trente ans (en raison de sa confrontation avec les Habsbourg).

Mazarin continua une politique favorable aux huguenots surtout pour maintenir une neutralité anglaise (à l’époque, Cromwell avait pris le pouvoir) dans le conflit entre la France et l’Espagne. Beaucoup de huguenots avaient d’ailleurs soutenu le roi lors de la Fronde. À partir de 1659, Mazarin est devenu moins conciliant avec les protestants. La mort de Mazarin le 9 mars 1661 renforça les édits contraignants contre les protestants.


Supprimer le "problème" huguenot

L’arrivée au pouvoir du jeune roi Louis XIV bouleversa ce fragile équilibre. Très rapidement, il fit appliquer scrupuleusement l’Édit de Nantes dans le sens que tout ce qui n’y était pas autorisé fut interdit aux protestants. La Guerre de Hollande (le 29 juin 1673, Louis XIV s’est emparé de Maastricht où D’Artagnan est mort quelques jours plus tôt) et le Traité de Nimègue du 10 août 1678 consacrèrent la France comme grande puissance de l’Europe (même si elle n’a pas réussi à conquérir les Pays-Bas calvinistes), ce qui conforta Louis XIV dans son pouvoir et multiplia les conversions catholiques des notables protestants. La France a retrouvé la paix avec l’Espagne le 17 septembre 1678, avec le Saint-Empire Romain Germanique le 5 février 1679, avec le Brandebourg le 20 juin 1679, avec le Danemark le 2 septembre 1679 et avec la Suède le 26 novembre 1679.

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Très hostile à la "religion prétendument réformée" (RPR), Louis XIV encouragea à partir de 1681 (jusqu’en 1686) les "dragonnades" (ordonnance du 11 avril 1681), souhaitées par Louvois mais réprouvées par Colbert (qui n’empêcha rien car il mourut le 6 septembre 1683), commandées entre autres par le marquis de Boufflers et le duc de Noailles. C’étaient des persécutions cruelles pour obliger par la force, parfois sous la torture, les protestants à abjurer et se convertir au catholicisme, ce qui a provoqué de nombreux assassinats mais aussi des centaines de milliers de conversions (elles furent donc efficaces). Les premières vagues d’émigration des protestants se firent en 1679 vers l’Angleterre et les Provinces-Unies (équivalentes aux Pays-Bas actuel).

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Sur le plan extérieur, Louis XIV devait également donner quelques gages de catholicisme et de fidélité au pape Innocent XI pour faire oublier que la "Fille aînée de l’Église" ne fût pas présente pour aider l’Autriche contre l’empire ottoman au siège de Vienne, levé le 12 septembre 1683.


L’Édit de Fontainebleau du 17 octobre 1685

Ce fut dans ce contexte de volonté d’unifier le royaume (une seule foi, une seule loi, un seul roi ; Bossuet : « Désobéir au roi, c’est désobéir à Dieu lui-même ! ») que Louis XIV, convaincu que le mouvement général de conversions était une large réussite, a signé le 17 octobre 1585 l’Édit de Fontainebleau qui révoqua l’Édit de Nantes : « Dieu ayant enfin permis que nos peuples jouissent d’un parfait repos et que nous-mêmes, n’étant pas occupés des soins de les protéger contre nos ennemis (…), nous voyons présentement, avec la juste reconnaissance que nous devons à Dieu, que nos soins ont eu la fin que nous nous sommes proposés, puisque la meilleure et la plus grande partie de nos sujets de ladite RPR ont embrassé la Catholique. Et d’autant qu’au moyen de l’exécution de l’Édit de Nantes et de tout ce qui a été ordonné en faveur de ladite RPR demeure inutile, nous avons jugé que nous ne pouvions rien faire de mieux pour effacer entièrement la mémoire des troubles, de la confusion et des maux que le progrès de cette fausse religion a causés dans notre royaume et qui ont donné lieu audit édit et à tant d’autres édits et déclarations qui l’ont précédé ou ont été faits en conséquence, que de révoquer entièrement ledit Édit de Nantes. » (17 octobre 1685).

Il est probable que Madame de Maintenon, pourtant très catholique, ne fût pas du tout à l’origine de cette décision alors que les "temporisateurs", Anne d’Autriche et Colbert étaient déjà morts (respectivement en 1666 et 1683). Louvois a contresigné cet édit qui interdit désormais le protestantisme sur tout le territoire français sauf en Alsace. Le Parlement de Paris a enregistré rapidement l’Édit de Fontainebleau, dès le 22 octobre 1585.

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Les conséquences de l’Édit de Fontainebleau furent désastreuses pour l’économie française dans les décennies voire siècles qui ont suivi. En effet, à court terme, le roi a dû faire face à des révoltes et des soulèvements (en particulier aux Cévennes). Mais sur le long terme, ce fut toute une part de la richesse du royaume qui "s’évapora" : au moins 200 000 protestants quittèrent la France dans les années qui suivirent l’Édit de Fontainebleau pour s’établir dans des lieux moins hostiles à la Réforme. Les pays étrangers furent déconcertés et choqués par une telle répression française. Celle-ci diminua dans les faits à partir de 1698 selon la volonté de Louis XIV un peu dépassé par les événements, et ce fut Louis XVI qui mit juridiquement fin à la répression avec l’Édit de Versailles du 7 novembre 1787 (plus d’un siècle plus tard !).


Émigration massive de la population française à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle

Cette émigration massive fut une véritable chance pour les pays d’accueil et contribua à leur prospérité lors de la révolution industrielle. Environ 1% de la population française a quitté définitivement la France, provenant de l’élite, pour s’établir en Angleterre, aux Pays-Bas, en Prusse et aussi en Amérique.

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Le duc de Prusse et grand électeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume Ier de Hohenzollern (arrière-grand-père du fameux Frédéric II de Prusse), profita des persécutions pour accueillir les réfugiés protestants français, notamment par l’Édit de Potsdam du 8 novembre 1585 (soit seulement trois semaines après la révocation de l’Édit de Nantes). Il proposa aux protestants français de les accueillir sur le territoire prussien et brandebourgeois.

Au delà d’un "visa", il accorda aux protestants français une exonération fiscale de dix ans (!), l’autorisation de pratiquer leur religion en français selon la liturgie des églises réformées françaises. L’objectif de Frédéric-Guillaume Ier fut de compenser les grosses pertes démographiques dues à la Guerre de Trente ans et de dynamiser certains secteurs économiques. (L’Allemagne de 2015 semble donc dans cette même tradition d’accueil humanitaire à objectifs économiques).

Cette ouverture des frontières favorisa également la venue des protestants persécutés de Russie ou de Bohême. Potsdam fut transformé en une "plaque tournante" de l’immigration européenne. Malgré l’éloignement géographique et culturel, le Brandebourg accueillit de 1685 à 1731 environ 20 000 protestants français , pour moitié à Berlin même, sur les 60 000 migrants français ayant choisi de se réfugier dans les États allemands. Plus de 3 000 protestants de Metz s’installèrent ainsi à Berlin au début de cette période pour participer à l’essor de la ville. Il faut préciser que Berlin ne comptait plus que 6 000 habitants et que les réfugiés appartenaient à l’élite intellectuelle (ingénieurs, chefs d’entreprise, scientifiques, militaires, etc.). Ils y ont implanté plusieurs manufactures.

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Parmi les descendants de ces migrants français en Allemagne, on peut citer Dorothée Viehmann (qui inspira les frères Grimm pour certains de leurs contes qui transmettaient donc des histoires d’origine française et pas allemande), Lothar de Maizière, dernier Premier Ministre de la République Démocratique d’Allemagne (RDA), le premier démocratiquement élu, du 12 avril 1990 au 2 octobre 1990, son cousin Thomas de Maizière, actuel Ministre fédéral de l’Intérieur en Allemagne (depuis le 28 octobre 2009, sauf du 3 mars 2011 au 17 décembre 2013 où il était à la Défense), et à ce titre, aux prises avec le dossier de la crise des réfugiés en Europe. Tous les deux sont des descendants d’huguenots venus de Maizières-lès-Metz en Lorraine.

D’autres protestants français ont émigré dans d’autres pays, en particulier l’Angleterre, les Pays-Bas, les États-Unis, le Canada et même l’Afrique du Sud (des viticulteurs bordelais y ont produit du vin local), l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ce fut le cas de Denis Papin, mathématicien calviniste, l’inventeur de la machine à vapeur et d’un sous-marin, qui s’exila à Londres dès 1675. Parmi les descendants d’huguenots aux États-Unis, de grands noms comme… Éleuthère Irénée du Pont de Nemours (né à Paris, fils d’un huguenot qui a émigré aux États-Unis seulement en 1799), mais aussi Franklin Delano Roosevelt et Warren Buffet.


L’immigration, richesse imprévue

Encore une fois, l’exemple historique de l’émigration massive des huguenots français vers des pays qui ont bénéficié de leur apport pour la révolution industrielle est un exemple parmi d’autres (comme l’émigration irlandaise au XIXe siècle) qui démontrent que les pays d’accueil ont factuellement toujours été bénéficiaires d’une forte immigration, et cela malgré de grandes différences en culture, langue, religion, etc. et malgré, parfois, une forte réticence d’une partie de la population du pays d’accueil, toujours encline à la xénophobie voire au racisme.

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Que cet exemple fasse aussi réfléchir aux défis d’aujourd’hui, en particulier à cette nouvelle "guerre de religion" que le Daech est en train de mener contre tous les "infidèles" et qui a provoqué un déplacement massif de populations dans le monde arabe (un quart de la population totale de la Syrie par exemple).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 octobre 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Louis XIV.
Marignan.
L’émigration irlandaise.
La crise des réfugiés en Europe.
La laïcité depuis 1905.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20151017-revocation-edit-nantes.html

http://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/la-revocation-de-l-edit-de-nantes-172041

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/10/17/32651224.html


 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Religions
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29 septembre 2015 2 29 /09 /septembre /2015 06:57

« Voici arrivée l'heure où s'impose une halte, un moment de recueillement, de réflexion, quasi de prière : repenser à notre commune origine, à notre histoire, à notre destin commun. Jamais comme aujourd'hui, (…) n'a été aussi nécessaire l'appel à la conscience morale de l'homme. Car le péril ne vient, ni du progrès, ni de la science, qui, bien utilisés, pourront (…) résoudre un grand nombre des graves problèmes qui assaillent l'humanité. (…) Le vrai péril se tient dans l'homme, qui dispose d'instruments toujours plus puissants, aptes aussi bien à la ruine qu'aux plus hautes conquêtes. » (Discours de Paul VI à l’Organisation des Nations Unies à l’occasion du vingtième anniversaire de l’Organisation, le 4 octobre 1965).



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Jamais dans ce monde si mouvementé, si troublé, si agité par les guerres, le terrorisme, la crise économique et sociale, jamais les paroles de la philosophe Simone Weil n’ont été aussi nécessaire qu’aujourd’hui : « Seul est éternel le devoir envers l’être humain comme tel. ». La semaine dernière, le pape François a sans aucun doute répondu à ce besoin à l’occasion de deux discours historiques.

Et c’est certainement le rôle du pape de rappeler de temps en temps le devoir envers l’être humain. Au contraire de la plupart des chefs d’État plus préoccupés par les circonstances à court terme, par le jeu électoral, par les visions à la petite semaine, et parce qu’il n’a rien de matériel à marchander, le pape, plus que d’autres, a la capacité de prononcer des discours avec une vision large, globale et à long terme, comme tous les grands leaders du monde devraient avoir (et comme aussi des scientifiques tels que Bernard d’Espagnat).

C’est ce qu’a fait le pape François lors de son petit périple sur le continent américain, "son" continent, qu’il a commencé à La Havane le 20 septembre 2015 (où il a rencontré dans sa retraite Fidel Castro : « C’est mon devoir de bâtir des ponts et d’aider tous les hommes et toutes les femmes, de toutes les manières possibles, à faire de même. », a-t-il évoqué le 24 septembre 2015), qu’il a poursuivi lors d’une visite officielle aux États-Unis (il a rencontré Barack Obama le 22 septembre 2015), et qu’il a achevé aux Nations Unies.

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Durant son passage, il a reçu les ovations des peuples qu’il a rencontrés, une ferveur qui rappelle celle de Jean-Paul II, le pape voyageur, qu’il n’égalera pas simplement parce qu’il n’en aura pas le temps (il aura 79 ans en décembre). Après avoir prononcé un discours historique au Parlement Européen le 25 novembre 2014 à Strasbourg, il vient de se rendre dans deux enceintes essentielles, au Congrès des États-Unis à Washington le 24 septembre 2015 (accueilli par Joe Biden, Vice-Président des États-Unis et à ce titre, Président du Sénat américain) et à l’Assemblée générale de l’ONU à New York le 25 septembre 2015 (accueilli par Ban Ki-Moon, Secrétaire Général de l’ONU).

J’évoque dans cet article le contenu de ces deux discours historiques dont la densité la rigueur intellectuelles ne peuvent pas étonner de la part d’un pape.


Discours devant le Congrès américain le 24 septembre 2015

C’est la première fois qu’un pape s’est exprimé devant le Congrès des États-Unis. Celui-ci rassemble les deux assemblées, la Chambre des Représentants et le Sénat.

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Le pape François n’est pas une personnalité à mettre sa langue dans sa poche. C’est pour cela qu’il ne varie pas l’orientation de ses discours en fonction de ses interlocuteurs, aussi amis soient-ils, aussi protocolaire soit l’exercice. Je ne suis donc pas étonné que le pape a insisté sur le plus grand anachronisme de la société américaine : la peine de mort. Comment est-il possible qu’un peuple qui se dise éclairé des principes de liberté et de responsabilité individuelles puisse encore accepter le principe de la peine de mort ?

Pour les abolitionniste, la position du pape, celui-ci comme tous ses prédécesseurs, n’est pas exceptionnelle. L’Église catholique a toujours défendu le principe de protection de la vie humaine et aussi la capacité de rédemption de tout être humain, même les plus cruels. C’est en revanche moins fréquent que le pape se déplace jusqu’au cœur de la démocratie américaine pour le dire les yeux dans les yeux au législateur américain.

Les paroles pontificales ont été d’autant plus fortes qu’elles n’ont pas eu l’air de trop marteler : « La Règle d’Or [voir plus bas] nous rappelle aussi notre responsabilité de protéger et de défendre la vie humaine à chaque étape de son développement. Cette conviction m’a conduit, depuis le début de mon ministère, à défendre, à différents niveaux, la cause de l’abolition mondiale de la peine de mort. Je suis convaincu que ce chemin est le meilleur, puisque chaque vie est sacrée, chaque personne humaine est dotée d’une dignité inaliénable, et la société ne peut que bénéficier de la réhabilitation de ceux qui sont reconnus coupables de crimes. Récemment, mes frères Évêques, ici aux États-Unis, ont renouvelé leur appel pour l’abolition de la peine de mort. Non seulement je les soutiens, mais aussi j’apporte mes encouragements à tous ceux qui sont convaincus qu’une juste et nécessaire punition ne doit jamais exclure la dimension de l’espérance et l’objectif de la réhabilitation. ».

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Le discours du pape (texte intégral ici) était articulé autour de quatre figures historiques américaines, Abraham Lincoln (assassiné il y a cent cinquante ans), Martin Luther King, Dorothy Day et Thomas Merton.

Son premier sujet était le fondamentalisme religieux à combattre absolument.

Ce n’est pas anodin que ce soit justement un chef religieux, écouté et apprécié, qui le dise. Aucune religion ne devrait prôner la guerre : « Notre monde devient de plus en plus un lieu de violent conflit, de haine et d’atrocités brutales, perpétrées même au nom de Dieu et de la religion. Nous savons qu’aucune religion n’est exempte de formes d’illusion individuelle ou d’extrémisme idéologique. Cela signifie que nous devons faire spécialement attention à tout type de fondamentalisme, qu’il soit religieux ou de n’importe quel autre genre. Un équilibre délicat est nécessaire pour combattre la violence perpétrée au nom d’une religion, d’une idéologie ou d’un système économique, tout en sauvegardant aussi la liberté religieuse, la liberté intellectuelle et les libertés individuelles. ».

Mais là encore, il ne s’agit pas de dire qu’il y a des bons ou des méchants, et c’est dans l’enceinte du pays qui a conçu l’idée de "l’Axe du Mal" que le pape veut rejeter tout manichéisme simpliste, toute bipolarité qui nuit à la raison humaine (c’est aussi, à une moindre conséquence, le problème de la démocratie française où la bipolarisation prend beaucoup trop d’importance) : « Le monde contemporain, avec ses blessures ouvertes qui affectent tant de nos frères et sœurs, exige que nous affrontions toute forme de polarisation qui le diviserait en deux camps. Nous savons qu’en nous efforçant de nous libérer de l’ennemi extérieur, nous pouvons être tentés de nourrir l’ennemi intérieur. Imiter la haine et la violence des tyrans et des meurtriers est la meilleure façon de prendre leur place. (...) Notre réponse doit au contraire être une réponse d’espérance et de guérison, de paix et de justice. Nous sommes appelés à unir le courage et l’intelligence pour résoudre les nombreuses crises géopolitiques et économiques actuelles. ».

Ce qui l’a amené à évoquer le problème des réfugiés, un problème qui préoccupe aussi les États-Unis (en pleine campagne électorale) sur son propre sol avec l’arrivée de beaucoup de Mexicains : « Dans ce continent aussi, des milliers de personnes sont portées à voyager vers le Nord à la recherche d’une vie meilleure pour elles-mêmes et pour leurs proches, à la recherche de plus grandes opportunités. N’est-ce pas ce que nous voulons pour nos propres enfants ? Nous ne devons pas reculer devant leur nombre, mais plutôt les voir comme des personnes, en les regardant en face et en écoutant leurs histoires, en essayant de répondre le mieux possible à leur situation, de répondre d’une manière toujours humaine, juste et fraternelle. Nous avons besoin d’éviter une tentation fréquente de nos jours : écarter tout ce qui s’avère difficile. ».

Le pape a dit très haut quelques évidences : « Nous, le peuple de ce continent, nous n’avons pas peur des étrangers, parce que la plupart d’entre nous étaient autrefois des étrangers. Je vous le dis en tant que fils d’immigrés, sachant que beaucoup d’entre vous sont aussi des descendants d’immigrés. ».

Il a alors énoncé sa "Règle d’Or" (évoquée ici déjà plus haut) qui n’est qu’une formule de bon sens rappelée par un Évangéliste : « Souvenons-nous de la Règle d’Or : "Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour les autres aussi" (Mt 7, 12). Cette règle nous indique une direction claire. Traitons les autres avec la même passion et compassion avec lesquelles nous voulons être traités. Cherchons pour les autres les mêmes possibilités que nous cherchons pour nous-mêmes. Aidons les autres à prospérer, comme nous aimerions être aidés nous-mêmes. ».

Tout ce que le pape François a dit aux Américains est évidemment valable pour les peuples européens, et en particulier pour le peuple français : aider les autres à prospérer, c’est s’aider à prospérer soi-même. En d’autres termes, que l’immigration est une chance pour le pays d’accueil. Une nouvelle variante de cet "adage" : Aide-toi et le Ciel t’aidera !

À un an de l’élection présidentielle américaine de 2016, très ouverte avec le départ de Barack Obama, le pape François a aussi donné aux responsables américains sa définition du bon dirigeant : « Un bon dirigeant politique est quelqu’un qui, ayant à l’esprit les intérêts de tous, saisit le moment dans un esprit d’ouverture et de pragmatisme. » (en faisant allusion aux retrouvailles diplomatiques avec Cuba et aussi avec l’Iran).

Comme on le voit, le pape n’a pas manqué d’audace lors de sa visite aux parlementaires américains.


Discours devant l’Assemblée générale des Nations Unies le 25 septembre 2015

Le lendemain, le pape est venu parler aux représentants de la planète réunis pour la session annuelle habituelle mais un peu particulière cette année puisque c’est le soixante-dixième anniversaire de l’ONU. Son (lointain) prédécesseur, le pape Paul VI, était venu honoré de sa présence l’Assemblée générale de l’ONU il y a cinquante ans, en 1965, pour le vingtième anniversaire de l’ONU (dont il a rappelé quelques phrases retranscrites au chapeau de cet article). Et par la suite, Jean-Paul II (deux fois, en 1979 et en 1995) et Benoît XVI (une fois, en 2008) étaient venus s’exprimer à cette tribune exceptionnelle.

L’autre particularité de cette session, c’est qu’elle se tient à deux mois de la très importante Conférence de Paris où il sera question de trouver un accord mondial pour réduire au mieux le réchauffement climatique.

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Le discours du pape (texte intégral ici) a donc repris le thème central de sa dernière encyclique (sur laquelle je reviendrai), à savoir l’écologie, et il considère qu’il ne peut y avoir de défense de l’environnement sans défense de l’être humain (et réciproquement). En d’autres termes, on ne peut pas, sous prétexte de favoriser la Nature, défavoriser l’humain.

C’est le sens de son message sur le droit à l’environnement : « Il faut affirmer qu’il existe un vrai "droit de l’environnement’’ pour un double motif. En premier lieu, parce que nous, les êtres humains, nous faisons partie de l’environnement. Nous vivons en communion avec lui, car l’environnement comporte des limites éthiques que l’action humaine doit reconnaître et respecter. L’homme, même s’il est doté de "capacités inédites" qui "montrent une singularité qui transcende le domaine physique et biologique" (Encyclique Laudato si’, n. 81), est en même temps une portion de cet environnement. Il a un corps composé d’éléments physiques, chimiques et biologiques, et il peut survivre et se développer seulement si l’environnement écologique lui est favorable. Toute atteinte à l’environnement, par conséquent, est une atteinte à l’humanité. En second lieu, parce que chacune des créatures, surtout les créatures vivantes, a une valeur en soi, d’existence, de vie, de beauté et d’interdépendance avec les autres créatures. Nous les chrétiens, avec les autres religions monothéistes, nous croyons que l’Univers provient d’une décision d’amour du Créateur, qui permet à l’homme de se servir, avec respect, de la création pour le bien de ses semblables et pour la gloire du Créateur. Mais l’homme ne peut abuser de la création et encore moins n’est autorisé à la détruire. ».

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Le pape François a donc mis en parallèle "l’ambition du profit et du pouvoir" et le danger que court l’être humain en tant qu’espèce : « La crise écologique, avec la destruction d’une bonne partie de la biodiversité, peut mettre en péril l’existence même de l’espèce humaine. Les conséquences néfastes d’une mauvaise gestion irresponsable de l’économie mondiale, guidée seulement par l’ambition du profit et du pouvoir, doivent être un appel à une sérieuse réflexion sur l’homme : "L’homme n’est pas seulement une liberté qui se crée de soi. L’homme ne se crée pas lui-même. Il est esprit et volonté, mais il est aussi nature" (Benoît XVI, Discours au Parlement Fédéral d’Allemagne, le 22 septembre 2011). ».

Toujours centré sur la personne humaine, le pape François a mis en garde contre une gestion de l’économie qui s’oppose à l’épanouissement humain, contestant notamment le principe d’austérité imposé aux peuples (les plus pauvres sont mis au rebut, obligés de vivre des rebuts : la traite des être humains, le commerce d’organes, l’exploitation sexuelle des enfants, l’esclavage dans le travail, le trafic de drogue et d’armes, le terrorisme et le crime organisé), et réclamant un « minimum absolu » qui a « sur le plan matériel, trois noms : toit, travail et terre ; et un nom sur le plan spirituel : la liberté de pensée, qui comprend la liberté religieuse, le droit à l’éducation et les autres droits civiques ». Droit à l’éducation notamment « pour les filles, exclues dans certaines régions du monde ».

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Le pape a répété sa demande que les décisions soient prises toujours dans l’objectif de l’humain : « Dans les guerres et les conflits, il y a des êtres humains concrets, des frères et des sœurs qui sont nôtres, des hommes et des femmes, des jeunes et des personnes âgées, des enfants qui pleurent, souffrent et meurent, des êtres humains transformés en objet mis au rebut alors qu’on ne fait que s’évertuer à énumérer des problèmes, des stratégies et des discussions. ».


Protéger la vie humaine en toute occasion

Au cours de ces deux rencontres institutionnelles, le pape François a donc rappelé la doctrine de l’Église catholique, à savoir que ce qui est le plus important, c’est la vie humaine et la protection et l’épanouissement de toutes les personnes, y compris les exclus et les laissés-pour-compte.

Et parmi les préoccupations sociales, économiques et politiques, il a rajouté cette préoccupation écologique qui est devenu un point essentiel dans le développement de l’humanité. Historiquement, c’est peut-être l’Église catholique qui en a parlé le plus tardivement, mais elle le fait aujourd’hui avec une véritable force et une authenticité qu’on aimerait bien retrouver à travers le courant écologiste dans le paysage politique française…

Quand il a commencé son discours à l’ONU, il avait remercié ses interlocuteurs : « Merci des efforts de tous et de chacun en faveur de l’humanité ! ». Alors, j’aimerais remercier le pape François, moi aussi, de ses nombreux efforts pour défendre, d’une voix haute ce qui devrait être le bien universel le plus précieux, chaque vie humaine.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 septembre 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Discours du pape François devant le Congrès américain le 24 septembre 2015 (texte intégral).
Discours du pape François devant l’Assemblée générale de l’ONU le 25 septembre 2015 (texte intégral).
La peine de mort.
La vie humaine.
Pape Jean-Paul II.
Pape Paul VI.
Pape Jean XXIII.
Pape Benoît XVI.
Pape François à Strasbourg.
Concile Vatican II.
La Pologne en 1989.
Anitnazi.
Anticommuniste.
Les réfugiés.
Infaillible ?
La renonciation.
Le Pardon.
La Passion.

_yartiPapeFrancois20150908



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20150925-pape-francois.html

http://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/le-pape-francois-au-congres-us-et-172394

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/09/29/32702404.html
 

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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 23:58

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Discours du pape François à l'Assemblée générale de l'ONU du 25 septembre 2015 (texte intégral)

 

 ONU : "Préserver les générations futures du fléau de la guerre"

Une ovation debout accueille le discours sans complaisance du pape François à l’ONU. Texte intégral.

Pape François

Rome, 25 septembre 2015

« Merci pour les efforts de tous et de chacun en faveur de l’humanité » : le pape rend hommage à l’action de l’ONU et présente ses recommandations, prophétiques, après avoir posé un diagnostic sans fioritures, invitant à « préserver les générations futures du fléau de la guerre ».

Le pape s’est adressé à la 70e Assemblée des Nations unies à New York, ce vendredi 25 septembre 2015.

Le pape salue les règles internationales élaborées par l’ONU et encourage la méthode du dialogue, de la négociation tous azimuts.

Le pape a dit non aux élites toutes-puissantes et oui à la fraternité universelle, non au colonialisme idéologique, affirmé le respect de la vie de toute personne, le rôle central de la famille, le droit à l'éducation y compris pour les filles, et le droit de l'environnement, oui au respect des diversités, à la recherche du bien commun de l'humanité, contre la culture du rebut, non à la guerre et aux armes nucléaires, non à la corruption et au trafic de drogue.

Conclusion du discours : « Je demande à Dieu Tout-Puissant qu’il en soit ainsi, et je vous assure de mon soutien, de ma prière ainsi que du soutien et des prières de tous les fidèles de l’Église catholique, pour que cette institution, tous ses États membres et chacun de ses fonctionnaires rendent toujours un service efficace à l’humanité, un service respectueux de la diversité et qu’ils sachent renforcer, pour le bien commun, le meilleur de chaque peuple et de tout citoyen. La bénédiction du Très-Haut, la paix et la prospérité à vous tous et à vos peuples. »

Une ovation debout a salué ce discours, applaudi plus de vingt fois.

C’est la cinquième visite d’un pape à l’ONU : Jean-Paul II est venu deux fois.


 

Discours du pape François

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,

Une fois encore, en suivant une tradition dont je me sens honoré, le Secrétaire Général des Nations Unies a invité le Pape à s’adresser à cette honorable assemblée des nations. En mon nom propre et au nom de toute la communauté catholique, Monsieur Ban Ki-moon, je voudrais vous exprimer la plus sincère et cordiale gratitude. Je vous remercie aussi pour vos aimables paroles.

Je salue également les Chefs d’Etat et de Gouvernement ici présents, les Ambassadeurs, les diplomates et les fonctionnaires politiques et techniques qui les accompagnent, le personnel des Nations Unies impliqué dans cette 70e session de l’Assemblée Générale, le personnel de tous les programmes et agences de la famille de l’ONU, et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, participent à cette réunion.

À travers vous, je salue aussi les citoyens de toutes les nations représentées dans cette rencontre. Merci pour les efforts de tous et de chacun en faveur de l’humanité. C’est la cinquième fois qu’un Pape visite les Nations Unies. Ainsi de mes prédécesseurs : Paul VI en 1965, Jean-Paul II en 1979 et en 1995 et mon prédécesseur immédiat, aujourd’hui le Pape émérite Benoît XVI, en 2008.

Aucun d’eux n’a été avare d’expressions de reconnaissance pour l’Organisation, la considérant comme la réponse juridique et politique appropriée au moment historique caractérisé par le dépassement technologique des distances et des frontières et, apparemment, par le dépassement de toute limite naturelle de l’affirmation du pouvoir. Une réponse indispensable puisque le pouvoir technologique, aux mains d’idéologies nationalistes et faussement universalistes, est capable de provoquer de terribles atrocités. Je ne peux que m’associer à l’appréciation de mes prédécesseurs, en réaffirmant l’importance que l’Eglise catholique accorde à cette institution et l’espérance qu’elle met dans ses activités.

L’histoire de la communauté organisée des Etats représentée par les Nations Unies, qui célèbre ces jours-ci son 70e anniversaire, est une histoire d’importants succès communs, dans une période d’accélération inhabituelle des événements. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut mentionner la codification et le développement du droit international, la construction de la législation internationale des droits humains, le perfectionnement du droit humanitaire, la résolution de nombreux conflits ainsi que des opérations de paix et de réconciliation, et tant d’autres acquis dans tous les domaines de portée internationale de l’activité humaine. Toutes ces réalisations sont des lumières en contraste avec l’obscurité du désordre causé par les ambitions incontrôlées et par les égoïsmes collectifs. Certes, les graves problèmes non résolus sont encore nombreux, mais il est évident que si toute cette activité internationale avait manqué, l’humanité pourrait n’avoir pas survécu à l’utilisation incontrôlée de ses propres potentialités. Chacun de ces progrès politiques, juridiques et techniques est un chemin d’accomplissement de l’idéal de fraternité humaine et un moyen pour sa plus grande réalisation. Je rends hommage, pour cela, à tous les hommes et femmes qui ont servi loyalement, et dans un esprit de sacrifice, toute l’humanité durant ces 70 ans. En particulier, je voudrais rappeler aujourd’hui ceux qui ont donné leur vie pour la paix et la réconciliation des peuples, depuis Dag Hammarskjöld jusqu’aux très nombreux fonctionnaires de tous niveaux, décédés dans des missions humanitaires, dans des missions de paix et de réconciliation.

L’expérience de ces 70 années, au-delà de tous les acquis, montre que la réforme et l’adaptation aux temps est toujours nécessaire, progressant vers l’objectif ultime d’accorder à tous les peuples, sans exception, une participation et une incidence réelle et équitable dans les décisions. Cette nécessité de plus d’équité vaut en particulier pour les corps dotés d’une capacité d’exécution effective, comme c’est le cas du Conseil de Sécurité, des Organismes Financiers et des groupes ou mécanismes spécialement créés pour affronter les crises économiques. Cela aidera à limiter tout genre d’abus et d’usure surtout par rapport aux pays en voie de développement. Les Organismes Financiers Internationaux doivent veiller au développement durable des pays, et à ce qu’ils ne soient pas soumis, de façon asphyxiante, à des systèmes de crédits qui, loin de promouvoir le progrès, assujettissent les populations à des mécanismes de plus grande pauvreté, d’exclusion et de dépendance. Le travail des Nations Unies, à partir des postulats du Préambule et des premiers articles de sa Charte constitutionnelle, peut être considéré comme le développement et la promotion de la primauté du droit, étant entendu que la justice est une condition indispensable pour atteindre l’idéal de la fraternité universelle. Dans ce contexte, il faut rappeler que la limitation du pouvoir est une idée implicite du concept de droit. Donner à chacun ce qui lui revient, en suivant la définition classique de la justice, signifie qu’aucun individu ou groupe humain ne peut se considérer tout-puissant, autorisé à passer par-dessus la dignité et les droits des autres personnes physiques ou de leurs regroupements sociaux.

La distribution de fait du pouvoir (politique, économique, de défense, technologique, ou autre) entre une pluralité de sujets ainsi que la création d’un système juridique de régulation des prétentions et des intérêts, concrétise la limitation du pouvoir.

Le panorama mondial aujourd’hui nous présente, cependant, beaucoup de faux droits, et – à la fois – de grands secteurs démunis, victimes plutôt d’un mauvais exercice du pouvoir : l’environnement naturel ainsi que le vaste monde de femmes et d’hommes exclus. Deux secteurs intimement liés entre eux, que les relations politiques et économiques prépondérantes ont fragilisés. Voilà pourquoi il faut affirmer avec force leurs droits, en renforçant la protection de l’environnement et en mettant un terme à l’exclusion.

Avant tout, il faut affirmer qu’il existe un vrai ‘‘droit de l’environnement’’ pour un double motif. En premier lieu, parce que nous, les êtres humains, nous faisons partie de l’environnement. Nous vivons en communion avec lui, car l’environnement comporte des limites éthiques que l’action humaine doit reconnaître et respecter. L’homme, même s’il est doté de « capacités inédites » qui « montrent une singularité qui transcende le domaine physique et biologique » (Encyclique Laudato si’, n. 81), est en même temps une portion de cet environnement. Il a un corps composé d’éléments physiques, chimiques et biologiques, et il peut survivre et se développer seulement si l’environnement écologique lui est favorable. Toute atteinte à l’environnement, par conséquent, est une atteinte à l’humanité.

En second lieu, parce que chacune des créatures, surtout les créatures vivantes, a une valeur en soi, d’existence, de vie, de beauté et d’interdépendance avec les autres créatures. Nous les chrétiens, avec les autres religions monothéistes, nous croyons que l’Univers provient d’une décision d’amour du Créateur, qui permet à l’homme de se servir, avec respect, de la création pour le bien de ses semblables et pour la gloire du Créateur. Mais l’homme ne peut abuser de la création et encore moins n’est autorisé à la détruire.

Pour toutes les croyances religieuses l’environnement est un bien fondamental (cf. ibid., n. 81). L’abus et la destruction de l’environnement sont en même temps accompagnés par un processus implacable d’exclusion. En effet, la soif égoïste et illimitée de pouvoir et de bien-être matériel conduit autant à abuser des ressources matérielles disponibles qu’à exclure les faibles et les personnes ayant moins de capacités, soit parce que dotées de capacités différentes (les handicapés), soit parce que privées des connaissances et des instruments techniques adéquats, ou encore parce qu’ayant une capacité insuffisante de décision politique. L’exclusion économique et sociale est une négation totale de la fraternité humaine et une très grave atteinte aux droits humains et à l’environnement. Les plus pauvres sont ceux qui souffrent le plus de ces atteintes pour un triple motif grave : ils sont marginalisés par la société, ils sont en même temps obligés de vivre des restes, et ils doivent subir injustement les conséquences des abus sur l’environnement. Ces phénomènes constituent la ‘‘culture de déchet’’ aujourd’hui si répandue et inconsciemment renforcée.

Le drame de toute cette situation d’exclusion et d’injustice, avec ces conséquences claires, me conduit, avec tout le peuple chrétien et avec tant d’autres, à prendre conscience aussi de ma grave responsabilité à ce sujet, et pour cette raison, j’élève la voix, me joignant à tous ceux qui souhaitent des solutions urgentes et efficaces. L’adoption de l’‘‘Agenda 2030 pour le Développement Durable’’ au Sommet mondial, qui commencera aujourd’hui même, est un signe important d’espérance. J’espère que la Conférence de Paris sur le changement climatique aboutira à des accords fondamentaux et efficaces. Cependant, les engagements assumés solennellement ne suffisent pas, même s’ils constituent un pas nécessaire aux solutions.

La définition classique de la justice, à laquelle je me suis référé plus haut, contient comme élément essentiel une volonté constante et permanente : Iustitia est constans et perpetua voluntas ius suum cuique tribuendi. Le monde réclame de tous les gouvernants une volonté effective, pratique, constante, des pas concrets et des mesures immédiates, pour préserver et améliorer l’environnement naturel et vaincre le plus tôt possible le phénomène de l’exclusion sociale et économique, avec ses tristes conséquences de traites d’êtres humains, de commerce d’organes et de tissus humains, d’exploitation sexuelle d’enfants, de travail esclave - y compris la prostitution -, de trafic de drogues et d’armes, de terrorisme et de crime international organisé.

L’ampleur de ces situations et le nombre de vies innocentes qu’elles sacrifient sont tels que nous devons éviter toute tentation de tomber dans un nominalisme de déclarations à effet tranquillisant sur les consciences.

Nous devons veiller à ce que nos institutions soient réellement efficaces dans la lutte contre tous ces fléaux. La multiplicité et la complexité des problèmes exigent de compter sur des instruments techniques de mesure. Cela, cependant, comporte un double danger : se limiter au travail bureaucratique consistant à rédiger de longues listes de bonnes intentions – buts, objectifs et indicateurs statistiques – ou bien croire qu’une unique solution théorique et aprioriste donnera une réponse à tous les défis. À aucun moment, il ne faut oublier que l’action politique et économique est efficace seulement lorsqu’on l’entend comme une activité prudentielle, guidée par un concept immuable de justice, et qui ne perd jamais de vue, qu’avant et au-delà des plans comme des programmes il y a des femmes et des hommes concrets, égaux aux gouvernants, qui vivent, luttent et souffrent, et qui bien des fois se voient obligés de vivre dans la misère, privés de tout droit.

Pour que tous ces hommes et femmes concrets puissent échapper à l’extrême pauvreté, il faut leur permettre d’être de dignes acteurs de leur propre destin. Le développement humain intégral et le plein exercice de la dignité humaine ne peuvent être imposés. Ils doivent être édifiés et déployés par chacun, par chaque famille, en communion avec les autres hommes, et dans une juste relation avec tous les cercles où se développe la société humaine – amis, communautés, villages et communes, écoles, entreprises et syndicats, provinces, nations, entre autres. Cela suppose et exige le droit à l’éducation – également pour les filles (exclues dans certaines régions) -, droit qui est assuré en premier lieu par le respect et le renforcement du droit primordial de la famille à éduquer, et le droit des Eglises comme des regroupements sociaux à soutenir et à collaborer avec les familles dans la formation de leurs filles et de leurs fils. L’éducation, ainsi conçue, est la base pour la réalisation de l’Agenda 2030 et pour sauver l’environnement.

En même temps, les gouvernants doivent faire tout leur possible afin que tous puissent avoir les conditions matérielles et spirituelles minimum pour exercer leur dignité, comme pour fonder et entretenir une famille qui est la cellule de base de tout développement social.

Ce minimum absolu a, sur le plan matériel, trois noms : toit, travail et terre ; et un nom sur le plan spirituel : la liberté de pensée, qui comprend la liberté religieuse, le droit à l’éducation et les autres droits civiques.

Pour toutes ces raisons, la mesure et l’indicateur les plus simples et les plus adéquats de l’exécution du nouvel Agenda pour le développement seront l’accès effectif, pratique et immédiat, de tous, aux biens matériels et spirituels indispensables : logement personnel, travail digne et convenablement rémunéré, alimentation adéquate et eau potable ; liberté religieuse, et, plus généralement, liberté de pensée et éducation. À la fois, ces piliers du développement humain intégral ont un fondement commun, qui est le droit à la vie, et, plus généralement, ce que nous pourrions appeler le droit à l’existence de la nature humaine elle-même.

La crise écologique, avec la destruction d’une bonne partie de la biodiversité, peut mettre en péril l’existence même de l’espèce humaine. Les conséquences néfastes d’une mauvaise gestion irresponsable de l’économie mondiale, guidée seulement par l’ambition du profit et du pouvoir, doivent être un appel à une sérieuse réflexion sur l’homme : « L’homme n’est pas seulement une liberté qui se crée de soi. L’homme ne se crée pas lui-même. Il est esprit et volonté, mais il est aussi nature » (Benoît XVI, Discours au parlement Fédéral d’Allemagne, 22 septembre 2011, cité dans Enc. Laudato si’, n. 6).

La création subit des préjudices « là où nous-mêmes sommes les dernières instances… Le gaspillage des ressources de la Création commence là où nous ne reconnaissons plus aucune instance au-dessus de nous, mais ne voyons plus que nous-mêmes » (Id., Discours au clergé du Diocèse de Bolzano-Bressanone, 6 août 2008, cité Ibid.). C’est pourquoi, la défense de l’environnement et la lutte contre l’exclusion exigent la reconnaissance d’une loi morale inscrite dans la nature humaine elle-même, qui comprend la distinction naturelle entre homme et femme (cf. Ibid, n. 155), et le respect absolu de la vie à toutes ses étapes et dans toutes ses dimensions (cf. Enc. Laudato si’, nn. 123 ; 136).

Sans la reconnaissance de certaines limites éthiques naturelles à ne pas franchir, et sans la concrétisation immédiate de ces piliers du développement humain intégral, l’idéal de « préserver les générations futures du fléau de la guerre » (Charte des Nations Unies, Préambule) et de « favoriser le progrès social et instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande » court le risque de se transformer en un mirage inaccessible ou, pire encore, en paroles vides qui servent d’excuse à tous les abus et à toutes les corruptions, ou pour promouvoir une colonisation idéologique à travers l’imposition de modèles et de styles de vie anormaux, étrangers à l’identité des peuples et, en dernier ressort, irresponsables.

La guerre est la négation de tous les droits et une agression dramatique contre l’environnement. Si l’on veut un vrai développement humain intégral pour tous, on doit poursuivre inlassablement l’effort pour éviter la guerre entre les nations et entre les peuples.

A cette fin, il faut assurer l’incontestable état de droit et le recours inlassable à la négociation, aux bons offices et à l’arbitrage, comme proposé par la Charte des Nations Unies, vraie norme juridique fondamentale. L’expérience des 70 ans d’existence des Nations Unies, en général, et en particulier l’expérience des 15 premières années du troisième millénaire montrent aussi bien l’efficacité de la pleine application des normes internationales que l’inefficacité de leur inobservance. Si l’on respecte et applique la Charte des Nations Unies dans la transparence et en toute sincérité, sans arrière-pensées, comme point de référence obligatoire de justice et non comme instrument pour masquer des intentions inavouées, on obtient des résultats de paix.

En revanche, lorsqu’on confond la norme avec un simple instrument, à utiliser quand cela convient et à éviter dans le cas contraire, on ouvre une véritable boîte de Pandore de forces incontrôlables, qui nuisent gravement aux populations démunies, à l’environnement culturel, voire à l’environnement biologique.

Le Préambule et le premier article de la Charte des Nations Unies montrent quels sont les ciments de la construction juridique internationale : la paix, la résolution pacifique des conflits et le développement de relations d’amitié entre les nations. La tendance toujours actuelle à la prolifération des armes, spécialement les armes de destruction massive comme les armes nucléaires, contraste fortement avec ces affirmations et les nie dans la pratique. Une éthique et un droit fondés sur la menace de destruction mutuelle – et probablement de toute l’humanité – sont contradictoires et constituent une manipulation de toute la construction des Nations Unies, qui finiraient par être ‘‘ Nations unies par la peur et la méfiance’’.

Il faut œuvrer pour un monde sans armes nucléaires, en appliquant pleinement l’esprit et la lettre du Traité de non-prolifération, en vue d’une prohibition totale de ces instruments.

Le récent accord sur la question nucléaire dans une région sensible de l’Asie et du Moyen Orient est une preuve des possibilités d’une bonne volonté politique et du droit, exercés de façon sincère, patiente et constante. Je forme le voeu que cet accord soit durable et efficace, et qu’il porte les fruits désirés avec la collaboration de toutes les parties impliquées.

En ce sens, ne manquent pas de rudes épreuves liées aux conséquences négatives des interventions politiques et militaires qui n’ont pas été coordonnées entre les membres de la communauté internationale.

C’est pourquoi, tout en souhaitant ne pas avoir besoin de le faire, je ne peux m’empêcher de réitérer mes appels incessants concernant la douloureuse situation de tout le Moyen Orient, du nord de l’Afrique et d’autres pays africains, où les chrétiens, avec d’autres groupes culturels ou ethniques, y compris avec les membres de la religion majoritaire qui ne veulent pas se laisser gagner par la haine et la folie, ont été forcés à être témoins de la destruction de leurs lieux de culte, de leur patrimoine culturel et religieux, de leurs maisons comme de leurs propriétés, et ont été mis devant l’alternative de fuir ou bien de payer de leur propre vie, ou encore par l’esclavage, leur adhésion au bien et à la paix. Ces réalités doivent constituer un sérieux appel à un examen de conscience de la part de ceux qui sont en charge de la conduite des affaires internationales. Non seulement dans les cas de persécution religieuse ou culturelle, mais aussi dans chaque situation de conflit, comme en Ukraine, en Syrie, en Irak, en Libye, au Sud Soudan et dans la région des Grands Lacs, avant les intérêts partisans, aussi légitimes soient-ils, il y a des visages concrets.

Dans les guerres et les conflits, il y a des êtres humains concrets, des frères et des sœurs qui sont nôtres, des hommes et des femmes, des jeunes et des personnes âgées, des enfants qui pleurent, souffrent et meurent, des êtres humains transformés en objet mis au rebut alors qu’on ne fait que s’évertuer à énumérer des problèmes, des stratégies et des discussions.

Comme je le demandais au Secrétaire Général des Nations Unies dans ma lettre du 9 août 2014, « la compréhension la plus élémentaire de la dignité humaine […] contraint la communauté internationale, en particulier en vertu des normes et des mécanismes du droit international, à faire tout ce qui est en son pouvoir pour arrêter et prévenir d’ultérieures violences systématiques contre les minorités ethniques et religieuses » et pour protéger les populations innocentes.

Dans cette même ligne, je voudrais faire mention d’un autre genre de conflit pas toujours clairement déclaré mais qui, en silence, provoque la mort de millions de personnes. Un autre genre de guerre que vivent beaucoup de nos sociétés à travers le phénomène du narcotrafic. Une guerre ‘‘assumée’’ et faiblement combattue. Le narcotrafic, de par sa propre dynamique, est accompagné par la traite des personnes, le blanchiment des actifs, le trafic des armes, l’exploitation des enfants et par d’autres formes de corruption. Corruption qui a infiltré les divers niveaux de la vie sociale, politique, militaire, artistique et religieuse, en générant, dans beaucoup de cas, une structure parallèle qui met en péril la crédibilité de nos institutions.

J’ai commencé cette intervention en rappelant les visites de mes prédécesseurs. Je voudrais à présent que mes paroles soient surtout comme une suite des paroles conclusives du discours de Paul VI, prononcées il y a exactement 50 ans, mais qui sont d’une valeur perpétuelle. « Voici arrivée l'heure où s'impose une halte, un moment de recueillement, de réflexion, quasi de prière: repenser à notre commune origine, à notre histoire, à notre destin commun. Jamais comme aujourd'hui, […] n'a été aussi nécessaire l'appel à la conscience morale de l'homme. Car le péril ne vient, ni du progrès, ni de la science, qui, bien utilisés, pourront […] résoudre un grand nombre des graves problèmes qui assaillent l'humanité » (Discours à l’Organisation des Nations Unies à l’occasion du 20ème anniversaire de l’Organisation, 4 octobre 1965).

Entre autres, sans doute, le génie humain, bien utilisé, aidera à affronter les graves défis de la dégradation écologique et de l’exclusion. Paul VI a poursuivi : «Le vrai péril se tient dans l'homme, qui dispose d'instruments toujours plus puissants, aptes aussi bien à la ruine qu'aux plus hautes conquêtes » (Ibid.). La maison commune de tous les hommes doit continuer de s’élever sur une juste compréhension de la fraternité universelle et sur le respect de la sacralité de chaque vie humaine, de chaque homme et de chaque femme ; des pauvres, des personnes âgées, des enfants, des malades, des enfants à naître, des chômeurs, des abandonnés, de ceux qui sont jugés bons à exclure, parce qu’on ne les perçoit plus que comme des chiffres de l’une ou l’autre statistique.

La maison commune de tous les hommes doit aussi s’édifier sur la compréhension d’une certaine sacralité de la nature créée. Cette compréhension et ce respect exigent un niveau supérieur de sagesse, qui accepte la transcendance, renonce à la construction d’une élite toute puissante, et comprenne que le sens plénier de la vie individuelle et collective se révèle dans le service dévoué des autres et dans la prudente et respectueuse utilisation de la création, pour le bien commun. Pour reprendre les paroles de Paul VI, « l'édifice de la civilisation moderne doit se construire sur des principes spirituels, les seuls capables non seulement de le soutenir, mais aussi de l'éclairer » (Ibíd.). Le Gaucho Martin Fierro, un classique de la littérature de mon pays natal, chante : « Les frères sont unis parce que c’est la loi primordiale. Qu’ils cultivent une vraie union en toute circonstance, parce que s’ils se querellent entre eux, ceux du dehors les dévoreront ».

Le monde contemporain, apparemment relié, expérimente une fragmentation sociale, croissante et soutenue, qui met en danger « tout fondement de la vie sociale » et par conséquent « finit par nous opposer les uns autres, chacun cherchant à préserver ses propres intérêts » (Enc. Laudato si’, n. 229). Le temps présent nous invite à privilégier des actions qui créent de nouveaux dynamismes dans la société jusqu’à ce qu’ils fructifient en événements historiques importants et positifs (cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, 223). Nous ne pouvons pas nous permettre de reporter pour plus tard ‘‘certains agendas’’. L’avenir exige de nous des décisions critiques et globales face aux conflits mondiaux qui augmentent le nombre des exclus et de ceux qui sont dans le besoin. La louable construction juridique internationale de l’Organisation des Nations Unies et de toutes ses réalisations, perfectible comme toute œuvre humaine et, en même temps, nécessaire, peut être le gage d’un avenir sûr et heureux pour les futures générations.

Elle le sera si les représentants des Etats sauront laisser de côté des intérêts sectoriels et idéologiques, et chercher sincèrement le service du bien commun.

Je demande à Dieu Tout-Puissant qu’il en soit ainsi, et je vous assure de mon soutien, de ma prière ainsi que du soutien et des prières de tous les fidèles de l’Eglise catholique, pour que cette institution, tous ses Etats membres et chacun de ses fonctionnaires rendent toujours un service efficace à l’humanité, un service respectueux de la diversité et qu’ils sachent renforcer, pour le bien commun, le meilleur de chaque peuple et de tout citoyen. La bénédiction du Très-Haut, la paix et la prospérité à vous tous et à vos peuples. Merci !

Pape François
 

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20150925-discours-pape-francois.html

 

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24 septembre 2015 4 24 /09 /septembre /2015 23:03

(verbatim)

Discours du pape François devant le Congrès des États-Unis le 24 septembre 2015

 

Texte intégral du premier discours d'un pape au Congrès.

Pape François

Rome, 24 septembre 2015

Le pape a été interrompu par 38 applaudissements. Mais il a touché des thèmes qui fâchent : défense de la vie, donc abolition de la peine de mort, immigration, arrêter le trafic d'armes, faire aux autres ce qu'on veut qu'il nous soit fait. Le pape a cité Lincoln, Martin Luther King, Dorothy Day et Thomas Merton et il a plaidé pour les jeunes.

Il a aussi brossé le portrait robot du responsable politique selon l'Evangile : « Une société politique perdure, si elle cherche, comme vocation, à satisfaire les besoins communs en stimulant la croissance de tous ses membres, spécialement ceux qui sont en situation de plus grande vulnérabilité ou de risque. L’activité législative est toujours fondée sur la protection du peuple. »

« La politique est, en effet, une expression de notre impérieux besoin de vivre unis, en vue de bâtir comme un tout le plus grand bien commun : celui de la communauté qui sacrifie les intérêts particuliers afin de partager, dans la justice et dans la paix, ses biens, ses intérêts, sa vie sociale. Je ne sous-estime pas la difficulté que cela implique, mais je vous encourage dans cet effort », a-t-il déclaré.

Voilà le bon leader politique : « Un bon dirigeant politique est quelqu’un qui, ayant à l’esprit les intérêts de tous, saisit le moment dans un esprit d’ouverture et de pragmatisme. Un bon dirigeant politique choisit toujours d’initier des processus plutôt que d’occuper des espaces (cf. Evangelii gaudium, n. 222-223). Etre au service du dialogue et de la paix signifie aussi être vraiment déterminé à réduire et, sur le long terme, à mettre fin aux nombreux conflits armés dans le monde. »

 

 

Discours du pape François

Monsieur le Vice-Président,

Monsieur le Président,

Honorables Membres du Congrès,

Chers amis,

Je suis très reconnaissant pour votre invitation à m’adresser à cette Session conjointe du Congrès dans « le pays des hommes libres et dans la maison des hommes courageux ». Je crois que la raison de cette invitation est que, moi aussi, je suis fils de ce grand continent, dont nous avons tous tant reçu et vis-à-vis duquel nous partageons une responsabilité commune.

Chaque fils ou fille d’un pays a une mission, une responsabilité personnelle et sociale. Votre responsabilité en tant que membres du Congrès est de permettre à ce pays, à travers votre activité législative, de prospérer en tant que nation. Vous êtes le visage de ce peuple, ses représentants.

Vous êtes appelés à défendre et à préserver la dignité de vos concitoyens dans la recherche inlassable et exigeante du bien commun, car c’est le principal objectif de toute politique. Une société politique perdure, si elle cherche, comme vocation, à satisfaire les besoins communs en stimulant la croissance de tous ses membres, spécialement ceux qui sont en situation de plus grande vulnérabilité ou de risque. L’activité législative est toujours fondée sur la protection du peuple.

C’est à cela que vous avez été invités, appelés et convoqués par ceux qui vous ont élus.

Votre tâche est un travail qui m’inspire une double réflexion sur la figure de Moïse. D’une part, le patriarche et législateur du peuple d’Israël symbolise le besoin des peuples de maintenir vivant leur sens d’unité au moyen d’une juste législation. D’autre part, la figure de Moïse nous conduit directement à Dieu et ainsi à la dignité transcendante de l’être humain. Moïse nous donne une bonne synthèse de votre travail : vous êtes chargés de protéger, à travers la loi, l’image et la ressemblance de Dieu façonnées en chaque visage humain.

Aujourd’hui, je ne voudrais pas seulement m’adresser à vous, mais à travers vous, au peuple des États-Unis tout entier. Ici, avec ses représentants, je voudrais saisir cette occasion pour dialoguer avec les milliers d’hommes et de femmes qui s’efforcent chaque jour d’accomplir un honnête travail, pour apporter à la maison le pain quotidien, pour épargner de l’argent et – étape par étape – bâtir une vie meilleure pour leurs familles. Ce sont des hommes et des femmes qui ne sont pas concernés simplement par le paiement de leurs impôts, mais qui, individuellement, de façon discrète, soutiennent la vie de la société. Ils génèrent la solidarité par leurs actions, et ils créent des organisations qui tendent une main secourable à ceux qui sont le plus dans le besoin.

Je voudrais aussi entrer en dialogue avec les nombreuses personnes âgées qui sont un dépôt de sagesse forgée par l’expérience, et qui cherchent de diverses façons, spécialement à travers le travail bénévole, à partager leurs histoires et leurs visions. Je sais que beaucoup d’entre elles, bien qu’étant à la retraite, sont encore actives ; elles continuent de travailler pour construire ce pays. Je voudrais aussi dialoguer avec tous les jeunes qui travaillent pour réaliser leurs grandes et nobles aspirations, et qui ne se laissent pas séduire par la facilité. Ces jeunes affrontent des situations difficiles, résultant souvent de l’immaturité de beaucoup d’adultes. Je voudrais dialoguer avec vous tous, et je voudrais le faire à travers la mémoire historique de votre peuple.

Ma visite a lieu à un moment où des hommes et des femmes de bonne volonté célèbrent les anniversaires de plusieurs illustres Américains. Malgré les complexités de l’histoire et la réalité de la faiblesse humaine, ces hommes et ces femmes, au-delà de leurs nombreuses différences et limites, ont été capables grâce à l’effort et au sacrifice – certains au prix de leur vie – de bâtir un avenir meilleur. Ils ont forgé des valeurs fondamentales qui vont perdurer dans l’esprit du peuple américain. Un peuple doté de cet esprit peut traverser beaucoup de crises, des tensions et des conflits, tout en trouvant toujours des ressources pour avancer, et pour le faire dans la dignité. Ces hommes et ces femmes nous offrent une façon de voir et d’interpréter la réalité. En honorant leur mémoire, nous sommes inspirés, même au milieu de conflits, et dans l’ici et le maintenant de chaque jour, à puiser dans nos réserves culturelles les plus profondes.

Je voudrais mentionner quatre de ces Américains : Abraham Lincoln, Martin Luther King, Dorothy Day et Thomas Merton.

Cette année marque le 150e anniversaire de l’assassinat du Président Abraham Lincoln, le gardien de la liberté, qui a travaillé sans relâche en sorte que « cette nation, sous Dieu, [puisse] avoir une nouvelle naissance de liberté ». Bâtir un avenir de liberté demande l’amour du bien commun et la coopération dans un esprit de subsidiarité et de solidarité.

Nous sommes tous conscients de l’inquiétante situation sociale et politique du monde aujourd’hui, et nous en sommes préoccupés. Notre monde devient de plus en plus un lieu de violent conflit, de haine et d’atrocités brutales, perpétrées même au nom de Dieu et de la religion. Nous savons qu’aucune religion n’est exempte de formes d’illusion individuelle ou d’extrémisme idéologique. Cela signifie que nous devons faire spécialement attention à tout type de fondamentalisme, qu’il soit religieux ou de n’importe quel autre genre. Un équilibre délicat est nécessaire pour combattre la violence perpétrée au nom d’une religion, d’une idéologie ou d’un système économique, tout en sauvegardant aussi la liberté religieuse, la liberté intellectuelle et les libertés individuelles. Mais il y a une autre tentation dont nous devons spécialement nous prémunir : le réductionnisme simpliste qui voit seulement le bien ou le mal ; ou, si vous voulez, les justes et les pécheurs. Le monde contemporain, avec ses blessures ouvertes qui affectent tant de nos frères et sœurs, exige que nous affrontions toute forme de polarisation qui le diviserait en deux camps. Nous savons qu’en nous efforçant de nous libérer de l’ennemi extérieur, nous pouvons être tentés de nourrir l’ennemi intérieur. Imiter la haine et la violence des tyrans et des meurtriers est la meilleure façon de prendre leur place. C’est quelque chose qu’en tant que peuple vous rejetez.

Notre réponse doit au contraire être une réponse d’espérance et de guérison, de paix et de justice. Nous sommes appelés à unir le courage et l’intelligence pour résoudre les nombreuses crises géopolitiques et économiques actuelles. Même dans le monde développé, les effets de structures et d’actions injustes sont trop visibles. Nos efforts doivent viser à restaurer l’espérance, à corriger ce qui va mal, à maintenir les engagements, et ainsi promouvoir le bien-être des individus et des peuples. Nous devons aller de l’avant ensemble, unis, dans un esprit renouvelé de fraternité et de solidarité, en coopérant généreusement pour le bien commun.

Les défis qui nous attendent aujourd’hui appellent un renouvellement de cet esprit de coopération, qui a accompli tant de bien tout au long de l’histoire des États-Unis. La complexité, la gravité et l’urgence de ces défis exigent que nous mettions en commun nos ressources ainsi que nos talents et que nous essayions de nous soutenir les uns les autres, dans le respect de nos différences et de nos convictions dictées par la conscience.

Dans ce pays, les diverses dénominations religieuses ont énormément contribué à construire et à renforcer la société. Il est important que aujourd’hui, comme par le passé, la voix de la foi continue d’être entendue, car c’est une voix de fraternité et d’amour, qui essaie d’exprimer le meilleur dans chaque personne et dans chaque société. Une telle coopération est une ressource puissante dans le combat pour éliminer les nouvelles formes d’esclavage, nées de graves injustices qui peuvent être vaincues seulement grâce à de nouvelles politiques et de nouvelles formes de consensus social.

(Texte en italique non lu, discours courté par le pape)

Ici, je pense à l’histoire politique des États-Unis, où la démocratie est profondément enracinée dans l’esprit du peuple américain. Toute activité politique doit servir et promouvoir le bien de la personne humaine et être fondée sur le respect de sa dignité. « Nous tenons pour évidentes ces vérités, que tous les hommes sont créés égaux, qu’ils sont dotés par leur Créateur de droits inaliénables, que parmi ceux-ci, figurent la vie, la liberté et la recherche du bonheur » (Déclaration de l’Indépendance, 4 juillet 1776). Si la politique doit vraiment être au service de la personne humaine, il en découle qu’elle ne peut être asservie à l’économie et aux finances.

La politique est, en effet, une expression de notre impérieux besoin de vivre unis, en vue de bâtir comme un tout le plus grand bien commun : celui de la communauté qui sacrifie les intérêts particuliers afin de partager, dans la justice et dans la paix, ses biens, ses intérêts, sa vie sociale. Je ne sous-estime pas la difficulté que cela implique, mais je vous encourage dans cet effort.

Ici, je pense aussi à la marche que Martin Luther King a conduite de Selma à Montgomery, il y a cinquante ans, dans le cadre de la campagne pour réaliser son « rêve » de pleins droits civils et politiques pour les Afro-américains. Ce rêve continue de nous inspirer tous. Je suis heureux que l’Amérique continue d’être, pour beaucoup, un pays de « rêves ». Des rêves qui conduisent à l’action, à la participation, à l’engagement. Des rêves qui réveillent ce qu’il y a de plus profond et de plus vrai dans la vie d’un peuple.

Au cours des derniers siècles, des millions de gens sont venus dans ce pays pour poursuivre leur rêve de bâtir un avenir de liberté. Nous, le peuple de ce continent, nous n’avons pas peur des étrangers, parce que la plupart d’entre nous était autrefois des étrangers. Je vous le dis en tant que fils d’immigrés, sachant que beaucoup d’entre vous sont aussi des descendants d’immigrés.

Tragiquement, les droits de ceux qui étaient ici longtemps avant nous n’ont pas été toujours respectés. À ces peuples et à leurs nations, du cœur de la démocratie américaine, je souhaite réaffirmer ma plus haute estime et mon appréciation. Ces premiers contacts ont été souvent mouvementés et violents, mais il est difficile de juger le passé avec les critères du présent.

Cependant, quand l’étranger parmi nous nous sollicite, nous ne devons pas répéter les péchés et les erreurs du passé. Nous devons nous résoudre à présent à vivre de manière aussi noble et aussi juste que possible, alors que nous éduquons les nouvelles générations à ne pas tourner le dos à nos « voisins », ni à rien autour de nous. Bâtir une nation nous demande de reconnaître que nous devons constamment nous mettre en relation avec les autres, en rejetant l’esprit d’hostilité en vue d’adopter un esprit de subsidiarité réciproque, dans un constant effort pour faire de notre mieux. Je suis confiant que nous pouvons le faire.

Notre monde est confronté à une crise de réfugiés d’une ampleur inconnue depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette crise nous place devant de grands défis et de nombreuses décisions difficiles. Dans ce continent aussi, des milliers de personnes sont portées à voyager vers le Nord à la recherche d’une vie meilleure pour elles-mêmes et pour leurs proches, à la recherche de plus grandes opportunités. N’est-ce pas ce que nous voulons pour nos propres enfants ? Nous ne devons pas reculer devant leur nombre, mais plutôt les voir comme des personnes, en les regardant en face et en écoutant leurs histoires, en essayant de répondre le mieux possible à leur situation, de répondre d’une manière toujours humaine, juste et fraternelle. Nous avons besoin d’éviter une tentation fréquente de nos jours : écarter tout ce qui s’avère difficile. Souvenons-nous de la Règle d’Or : « Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour les autres aussi » (Mt 7, 12).

Cette règle nous indique une direction claire. Traitons les autres avec la même passion et compassion avec lesquelles nous voulons être traités. Cherchons pour les autres les mêmes possibilités que nous cherchons pour nous-mêmes. Aidons les autres à prospérer, comme nous aimerions être aidés nous-mêmes. En un mot, si nous voulons la sécurité, donnons la sécurité ; si nous voulons la vie, donnons la vie ; si nous voulons des opportunités, offrons des opportunités. La mesure que nous utilisons pour les autres sera la mesure que le temps utilisera pour nous. La Règle d’Or nous rappelle aussi notre responsabilité de protéger et de défendre la vie humaine à chaque étape de son développement.

Cette conviction m’a conduit, depuis le début de mon ministère, à défendre, à différents niveaux, la cause de l’abolition mondiale de la peine de mort. Je suis convaincu que ce chemin est le meilleur, puisque chaque vie est sacrée, chaque personne humaine est dotée d’une dignité inaliénable, et la société ne peut que bénéficier de la réhabilitation de ceux qui sont reconnus coupables de crimes. Récemment, mes frères Evêques, ici aux États-Unis, ont renouvelé leur appel pour l’abolition de la peine de mort. Non seulement je les soutiens, mais aussi j’apporte mes encouragements à tous ceux qui sont convaincus qu’une juste et nécessaire punition ne doit jamais exclure la dimension de l’espérance et l’objectif de la réhabilitation.

En ces temps où des préoccupations sociales sont si importantes, je ne peux pas ne pas mentionner la Servante de Dieu Dorothy Day, qui a fondé le Mouvement des Travailleurs Catholiques. Son activisme social, sa passion pour la justice et pour la cause des opprimés étaient inspirés par l’Evangile, par sa foi et par l’exemple des saints.

Que de progrès ont été réalisés dans ce domaine dans de nombreuses parties du monde ! Que de choses accomplies durant ces premières années du troisième millénaire pour sortir les peuples de l’extrême pauvreté ! Je sais que vous partagez ma conviction que beaucoup reste encore à faire, et qu’en temps de crise et de difficultés économiques, l’esprit de solidarité mondiale ne doit pas se perdre. En même temps, je voudrais vous encourager à vous souvenir de tous ces peuples autour de nous, enlisés dans le cycle de la pauvreté. Ils ont besoin eux aussi qu’on leur donne l’espérance. La lutte contre la pauvreté et la faim doit être menée constamment et sur plusieurs fronts, spécialement en prenant en considération leurs causes. Je sais qu’aujourd’hui beaucoup d’Américains, comme par le passé, travaillent pour résoudre ce problème.

Il va de soi qu’une part de ce grand effort est la création et la distribution de la richesse. La juste utilisation des ressources naturelles, la convenable application de la technologie et l’exploitation de l’esprit d’entreprise sont des éléments essentiels d’une économie qui vise à être moderne, inclusive et durable. « L’activité d’entreprise, qui est une vocation noble orientée à produire de la richesse et à améliorer le monde pour tous, peut être une manière très féconde de promouvoir la région où elle installe ses projets ; surtout si on comprend que la création de postes de travail est une partie incontournable de son service du bien commun » (Laudato si’, n. 129). Ce bien commun inclut aussi la terre, un thème central de l’encyclique que j’ai écrite récemment afin « d’entrer en dialogue avec tous au sujet de notre maison commune » (ibid., n. 3). « Nous avons besoin d’une conversion qui nous unisse tous, parce que le défi environnemental que nous vivons, et ses racines humaines, nous concernent et nous touchent tous » (ibid., n. 14).

Dans Laudato si’, j’ai invité à un effort courageux et responsable pour « repréciser le cap » (ibid., n. 61), et pour inverser les effets les plus graves de la détérioration environnementale causée par l’activité humaine. Je suis certain que nous pouvons faire la différence et je n’ai aucun doute que les États-Unis – et ce Congrès – ont un rôle important à jouer. C’est le moment d’actions et de stratégies courageuses, visant à mettre en œuvre une « culture de protection » (ibid., n. 231) et « une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature » (ibid., n. 139). « La liberté humaine est capable de limiter la technique, de l’orienter » (ibid., n. 112) ; cela « interpelle notre intelligence [à] reconnaître comment nous devrions (…) cultiver et limiter notre pouvoir » (ibid., n. 78) ; et à mettre la technologie « au service d’un autre type de progrès, plus sain, plus humain, plus social, plus intégral » (ibid., n. 112). A ce sujet, je suis confiant que les remarquables institutions académiques et de recherche américaines peuvent apporter une contribution vitale dans les années à venir.

Il y a un siècle, au début de la Grande Guerre, que le pape Benoît XV a qualifiée de « massacre inutile », naissait un autre illustre Américain : le moine cistercien Thomas Merton. Il  demeure la source d’une inspiration spirituelle et un guide pour beaucoup de personnes. Dans son autobiographie, il a écrit : « Je suis venu dans le monde. Libre par nature, à l’image de Dieu, j’ai été cependant prisonnier de ma propre violence et de mon propre égoïsme, à l’image du monde dans lequel je suis né. Ce monde était l’image de l’Enfer, plein d’hommes comme moi, aimant Dieu et le haïssant néanmoins ; né pour l’aimer, vivant toutefois dans la peur de faims contradictoires désespérées. » Merton était avant tout un homme de prière, un penseur qui a défié les certitudes de son temps et ouvert de nouveaux horizons pour les âmes et pour l’Église. Il était aussi un homme de dialogue, un promoteur de paix entre les peuples et les religions.

Dans cette perspective de dialogue, je voudrais reconnaître les efforts réalisés au cours des derniers mois pour aider à surmonter les différences historiques liées à de déplorables épisodes du passé. C’est mon devoir de bâtir des ponts et d’aider tous les hommes et toutes les femmes, de toutes les manières possibles, à faire de même. Lorsque des pays qui avaient été en désaccord reprennent le chemin du dialogue – un dialogue qui aurait pu avoir été interrompu pour des raisons les plus légitimes – de nouvelles opportunités s’offrent pour tous. Cela a demandé, et demande, courage et hardiesse, qui ne sont pas synonymes d’irresponsabilité. Un bon dirigeant politique est quelqu’un qui, ayant à l’esprit les intérêts de tous, saisit le moment dans un esprit d’ouverture et de pragmatisme. Un bon dirigeant politique choisit toujours d’initier des processus plutôt que d’occuper des espaces (cf. Evangelii gaudium, n. 222-223).

Etre au service du dialogue et de la paix signifie aussi être vraiment déterminé à réduire et, sur le long terme, à mettre fin aux nombreux conflits armés dans le monde. Ici, nous devons nous demander : pourquoi des armes meurtrières sont-elles vendues à ceux qui planifient d’infliger des souffrances inqualifiables à des individus et à des sociétés ? Malheureusement, la réponse, comme nous le savons, est simple : pour de l’argent ; l’argent qui est trempé dans du sang, souvent du sang innocent. Face à ce honteux et coupable silence, il est de notre devoir d’affronter le problème et de mettre fin au commerce des armes.

Trois fils et une fille de ce pays, quatre individus et quatre rêves : Lincoln, la liberté ; Martin Luther King, la liberté dans la pluralité et la non-exclusion ; Dorothée Day, la justice sociale et les droits des personnes ; et Thomas Merton, la capacité au dialogue et l’ouverture à Dieu.

Quatre représentants du peuple américain.

Je terminerai ma visite dans votre pays à Philadelphie, où je prendrai part à la Rencontre mondiale des familles. Je souhaite qu’à travers ma visite la famille puisse être un thème récurrent.

Que la famille a été importante pour la construction de ce pays ! Et combien elle demeure digne de notre soutien et de notre encouragement ! Cependant, je ne peux cacher ma préoccupation pour la famille, qui est menacée, peut-être comme jamais auparavant, de l’intérieur comme de l’extérieur.

Les relations fondamentales sont en train d’être remises en cause, comme l’est la base même du mariage et de la famille. Je peux seulement rappeler l’importance et, par-dessus tout, la richesse et la beauté de la vie familiale.

En particulier, je voudrais attirer l’attention sur ces membres les plus vulnérables des familles : les jeunes. Devant beaucoup d’entre eux s’ouvre un avenir plein d’innombrables possibilités, cependant beaucoup d’autres semblent désorientés et sans but, piégés dans les dédales désespérants de la violence, des abus et du désespoir. Leurs problèmes sont nos problèmes. Nous ne pouvons pas les éviter. Il nous faut les affronter ensemble, échanger à ce sujet et chercher des solutions efficaces au lieu de nous enliser dans des discussions. Au risque de simplifier à l’extrême, nous pourrions dire que nous vivons dans une culture qui pousse les jeunes à ne pas fonder une famille, parce qu’il n’y a pas de perspectives d’avenir. Par ailleurs, la même culture offre à d’autres tant d’options qu’ils sont aussi dissuadés de créer une famille.

Une nation peut être considérée comme grande quand elle défend la liberté comme Lincoln l’a fait, quand elle promeut une culture qui permet aux personnes de « rêver » de droits pléniers pour tous leurs frères et sœurs, comme Martin Luther King a cherché à le faire ; quand elle consent des efforts pour la justice et la cause des opprimés, comme Dorothée Day l’a fait par son travail inlassable, fruit d’une foi devenue dialogue et semence de paix dans le style contemplatif de Thomas Merton.

A travers ces réflexions, j’ai cherché à présenter quelques-unes des richesses de votre héritage culturel, de l’esprit du peuple américain. Je souhaite que cet esprit continue de se développer et de croître, en sorte que le plus de jeunes possible puissent en hériter et le perpétuer dans un pays qui a inspiré le rêve de tant de personnes.

Que Dieu bénisse l’Amérique !

Pape François

 

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20150924-discours-pape-francois.html

 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Religions
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12 septembre 2015 6 12 /09 /septembre /2015 06:51

« Je bénis les motos, les maisons, les chiens, et on peut pas bénir les homos ? Nous n’avons pas à juger ce qu’ils vivent ! ».


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Petit moment de bonheur pour ce "prêtre pour tous" (selon son expression) : bien qu’il soit plutôt un lève-tard (à cause de ses discussions qui se prolongent tard dans la nuit), à 7 heures du matin, ce vendredi 11 septembre 2015, le père Guy Gilbert a concélébré la messe avec le pape François, dans la chapelle de la Maison Sainte-Marthe, au Vatican où il est arrivé la veille. C’est son cadeau d’anniversaire. Ce pape, quel homme : « C’est une grâce ! Il est enfin celui que je cherchais, que je désirais tant ! ». Et Guy Gilbert de poursuivre sur ce pape simple et épatant : « On n’a pas besoin de cinq dictionnaires pour le comprendre, il a des paroles d’une vérité qui bouleverse bien au-delà des chrétiens. ».

Peut-on être un vieux jeune ? C’est un peu la problématique de celui qui a toujours voulu être le "prêtre des loubards". Dégarni du front avec de longs cheveux, blouson de cuir noir rempli de badges et de pin’s ringards, franc-parler et tutoiement de rigueur, le père Guy Gilbert fête ses 80 ans ce samedi 12 septembre 2015 : « J’ai pris conscience que j’étais vieux, mon pote. Tout simplement » (avait-il confié après son accident vasculaire cérébral en octobre 2012 alors qu’il grimpait encore aux arbres et qu’il cumulait trajets en avion et rencontres nombreuses en province).

Pour le comprendre, pour comprendre toute sa vie, il suffit de l’écouter : « Ce qui compte, c’est de cultiver son don. Le mien, c’est la parole. Je me suis imprégné du langage de gamins qui n’ont que deux cents mots de vocabulaire. ». En d’autres termes : « Ma parole n’a pas de limite, elle jaillit de mon cœur. ». Sa mission, pour être crû, c’est de savoir apercevoir chez les jeunes délinquants ou paumés « les visages d’ange derrière leur p*tain de vie de m*rde ».

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Il est né à Rochefort mais à cause du service militaire qu’il a voulu, dans des conditions très éprouvantes (le bruit des bombes, la torture qu’il rejeta, etc.), il a passé sa jeunesse en Algérie, de l’âge de 22 ans à l’âge de 35 ans. Fils d’ouvrier dans une famille très nombreuse, il a eu la vocation très vite. Il fut ordonné prêtre près d’Alger où il a "exercé" pendant cinq années (comme vicaire à Blida). Quand il revint à Paris, il se transforma en éducateur spécialisé auprès de jeunes délinquants. Il a pu trouver également de quoi financer une vieille ferme à retaper dans les Alpes-de-Haute-Provence, qui s’est métamorphosé en un centre d’accueil pour réinsérer des jeunes en difficulté par le travail dans sa Bergerie de Faucon.

Le père Gilbert s’est fait connaître justement par son franc-parler et son métier d’éducateur qu’il a raconté dans de nombreux livres (quarante-trois, le dernier est paru le 30 octobre 2014). Les titres sont tous très évocateurs de sa vie : "Un prêtre chez les loubards" (1978), "La rue est mon église" (1980), "Avec mon aube et mes santiags" (1988), "Dealer d’amour" (1997), "Aimer à tout casser" (1999), "L’Évangile selon saint Loubard" (2003), "Kamikaze de l’espérance" (2004), "Lutte et aime là où tu es" (2009), "Vagabond de la bonne nouvelle" (2012), etc. Ses droits d’auteur et les dons lui permettent d’assurer l’emploi de quatre salariés et l’entretien de la bâtisse.

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Étrangement, il n’est au "Who’s Who" que depuis 2009 et a reçu la légion d’honneur des mains de l’abbé Pierre le 7 décembre 2006. Parmi les aspects un peu people, il a fait partie de la délégation qui a accompagné le Président Nicolas Sarkozy au Vatican le 20 décembre 2007 et il a marié Jamel Debbouze et Mélissa Theuriau le 7 mai 2008 (« Ce sont des perles précieuses, mais ce sont les plus pauvres qui sont au cœur de ma vie. »). Il est encore conseiller comme personnalité qualifiée auprès du Défenseur des droits.

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Le star system est-il compatible avec l’humilité ? C’est la question récurrente qu’il se pose toujours alors qu’on le réclame partout en France et en Belgique : « Mes mots devraient être usés à la longue, bon sang de bonsoir ! (…) Au départ, oui, je me prenais pour le Saint-Esprit. Je ne voulais pas faire de livre et j’ai vendu 300 000 exemplaires de "Un Prêtre chez les loubards". Mais maintenant, je trouve ça humiliant d’être distingué tout le temps. Pourquoi moi ? Pourquoi toujours ma gueule ? Je ne supporte plus les louanges. Je dis souvent aux gens que j’aimerais être comme ils me décrivent. Mais je ne suis qu’un pauvre mec (…) avec tous mes défauts ».

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C’est un double anniversaire cette année puisqu’il a aussi fêté le 3 juillet 2015 ses cinquante ans de sacerdoce, un jubilé. Il les a fêtés dans sa ferme le 5 juillet 2015 aux côtés notamment de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri devenu évêque de Gap. Une occasion pour évoquer sa "succession" à la bergerie : « Quant à ma relève humaine, comme président de l’association laïque que je préside, je tente de la susciter depuis plus de dix ans. Elle viendra ou pas. La Providence qui ne m’a jamais quitté saura, je l’espère, l’assumer, avant la Grande Rencontre. ».

Au-delà des Gorges du Verdon (où il se rend cinq jours par mois), le père Gilbert est toujours fidèle à sa permanence parisienne, au 46 rue Riquet dans le dix-neuvième arrondissement, où les sonneries de téléphone l’abrutissent chaque jour de 14 heures à 2 heures du matin : « Je mourrai sur le terrain. Je ne me vois pas finir dans un mouroir de prêtres. À moins que certains soient délinquants ! ». Bon anniversaire, le pote !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 septembre 2015)
http://www.rakotoarison.eu

(Sources : Diocèse de Gap, "La Croix" et "Ouest France").


Pour aller plus loin :
Père Gilbert.
Frère Roger.
Concile Vatican II.
Jean XXIII.
Paul VI.
Jean-Paul II.
Benoît XVI.
Pape François.
Monseigneur Romero.
Sœur Emmanuelle.
Abbé Pierre.
Le dalaï-lama.
Jean-Marie Vianney.
Jean-Marie Lustiger.
Albert Decourtray.
Le Pardon.
La Passion.


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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20150912-guy-gilbert.html

http://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/le-pere-gilbert-et-ses-visages-d-171721

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16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 01:49

« Frère Roger, sans doute, aura été l’un des plus immenses de nos contemporains. (…) Pas un fondateur d’empire. Pas un potentat de l’industrie ou du commerce. Pas un vaniteux de la notoriété médiatique. Pas un opulent du patrimoine et des biens fugitifs. Il n’a rien laissé de concret, de matériel, de palpable, de négociable. Il a fondé une parcelle d’humanité. Comme réinventé une manière d’être humain. Avec les mots de tous. » (Bruno Frappat, "La Croix" du 27 août 2005).


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Cela faisait trois mois qu’il avait atteint l’âge canonique de 90 ans, et il était toujours en "activité". Activité, c’est un mot assez générique, assez vague. Il n’avait pas pris de retraite, même si les derniers mois, il était fatigué. Son activité, il l’avait commencée soixante-cinq ans plus tôt. C’était le soir. Il priait comme il priait tous les soirs d’été avec d’autres milliers de personnes venues le rejoindre dans l’église de la Réconciliation, en Bourgogne.

Une femme de 36 ans s’est alors avancée, a rejoint le chœur où il se trouvait et l’a assassiné de plusieurs coups de couteau. L’œuvre d’une déséquilibrée, d’après l’enquête. Un non-lieu psychiatrique a d’ailleurs été prononcé par le parquet du tribunal de grande instance de Mâcon le 14 décembre 2007 pour la meurtrière. L’enterrement a eu lieu sept jours plus tard en présence de douze mille personnes dont de nombreuses personnalités, Nicolas Sarkozy (à l’époque Ministre de l’Intérieur et donc en charge des cultes), Horst Köhler, ancien directeur général du FMI et à l’époque Président de la République fédérale d’Allemagne, des représentants des catholiques, des protestants, des orthodoxes… Ce fut le cardinal et théologien allemand Walter Kasper, président, au Vatican, le Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, qui présida la cérémonie d’adieu.

C’était un 16 août, il y a juste dix ans, en 2005, alors que le pape Benoît XVI réunissait des centaines de milliers de jeunes à Cologne dans ses premières Journées Mondiales de la Jeunesse, Cologne, une ville que le pape connaissait bien. Lui, le malheureux religieux assassiné, qui aurait eu 100 ans le 12 mai dernier, c’était Roger Schutz, plus connu sous le nom de Frère Roger, prieur et fondateur de la Communauté de Taizé. Ce fut le Frère Aloïs, qui était alors à Cologne, qui le remplaça, prévu à cette charge depuis 1978.

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Né Suisse et protestant, Frère Roger, pasteur, fils de pasteur, a fait des études de théologie à Strasbourg et à Lausanne et a décidé, juste au début de l’Occupation allemande, en 1940, de venir vivre en France. Il est parti à vélo : « De Genève, je suis parti à bicyclette pour la France, cherchant une maison où prier, où accueillir et où il y aurait un jour cette vie de communauté. ».

Il s’est alors arrêté à Taizé, à dix kilomètres au nord de Cluny, dont les habitants l’ont accueilli avec beaucoup de convivialité et son chemin était fixé. Taizé, près de la ligne de démarcation, du côté de la zone libre. Il allait y trouver le matériau pour réaliser son rêve : fonder un communauté œcuménique. Avec sa sœur Geneviève, il y recueillit alors des dizaines de Juifs pourchassés par les nazis. Alors qu’il accompagnait un réfugié jusqu’à la frontière suisse, il a dû rester à Genève entre 1942 et 1944 car il aurait été arrêté par la Gestapo s’il était revenu. Il retourna à Taizé en 1944 avec trois autres frères et y aida cette fois-ci des prisonniers allemands et des enfants orphelins.

Petit à petit, la maison de Taizé devint une véritable communauté de prière (ils étaient sept frères en 1949). Elle est aujourd’hui composée d’une centaine de frères issus d’une trentaine de pays, qui se sont engagés dans une vie de prière et d’entraide. Vœux de pauvreté et de chasteté, entre autres. Aussi vœu d’obéissance au prieur. Ce furent les premiers protestants à constituer une communauté monastique (de type clunisien). Et peut-être le véritable début de l’œcuménisme.

Car la communauté est en effet œcuménique. Cela signifie qu’elle est chrétienne dans son sens très général, ouverte tant aux catholiques qu’aux protestants et aux orthodoxes. Frère Roger lui-même était protestant et au début des années 1970, il est peu à peu devenu catholique sans conversion, sans retournement, comme une évolution progressive. Il ne comprenait de toute façon pas beaucoup les raisons des séparations religieuses puisque l’essentiel de l’enseignement était d’aimer et de se rassembler : « J’ai trouvé mon identité de chrétien en réconciliant en moi-même la foi de mes origines évangéliques avec le mystère de la foi catholique, sans rupture de communion avec quiconque. » (déclaration publique à Jean-Paul II dans la Basilique Saint-Pierre en 1980).

La communauté est devenue très active partout dans le monde à partir des années 1950, pour aider les déshérités de la vie, que ce soit en Afrique, en Asie, en Amérique latine ou même en Europe (jusqu’à la chute du mur de Berlin, pour venir en aide aux peuples opprimés par la dictature communiste).

Mais pas seulement qu’à l’étranger. En France, les frères aident les jeunes et surtout les écoutent. Une attention commencée bien avant la crise de mai 1968 qu’ils avaient pressentie dès le début des années 1960. Cent mille jeunes se rendent chaque année à Taizé ! Le message aux jeunes est toujours le même, les encourager à être porteurs de confiance, de solidarité et de réconciliation partout autour d’eux.

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La notoriété de la Communauté de Taizé dépassa les frontières le jour où le pape Jean XXIII la compara à un « petit printemps ». Ce bon pape, devenu son ami, invita d’ailleurs Frère Roger et un autre frère de sa communauté à participer au Concile Vatican II comme observateurs. Paul VI aussi l’invita régulièrement à Rome.

Quant à Jean-Paul II, qui partit quelques moi avant Frère Roger, il compara la Communauté de Taizé à « une source » lors de sa visite le 5 octobre 1986 : « On passe à Taizé comme on passe près d’une source. Le voyageur s’y arrête, se désaltère et continue sa route. ». Il lui dit aussi : « En voulant être une "parabole de communauté", vous aiderez tous ceux que vous rencontrez à être fidèles à leur appartenance ecclésiale… mais aussi à entrer toujours plus profondément dans le mystère d’une communion qu’est l’Église dans le dessein de Dieu. ».

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Fort du grand succès des Rencontres de Taizé, du début du printemps à la fin de l’automne, qui pouvaient rassembler parfois cinq mille jeunes de soixante-quinze pays différents pendant une semaine, Frère Roger avait donné à Jean-Paul II l’idée géniale des Journées Mondiales de la Jeunesse qui sont désormais un rendez-vous eucharistique régulier incontournable de la jeunesse mondiale.

L’annonce de la disparition de Frère Roger a profondément ému de très nombreuses personnes qui avaient la chance de le rencontrer (Frère Roger préférait s’adresser individuellement à chacun de ses invités au lui de s’exprimer en public, pour marquer son attention et son écoute). Pour n’en citer que deux, voici des témoignages reconnaissants et assez représentatifs trouvés sur Internet sur Frère Roger.

Serge Séguin : « Je l’ai rencontré un jour à Taizé (…), je l’ai entendu prêcher et suis allé le saluer personnellement. (…) Je revois encore son visage reflétant la paix et la bonté du Christ, rayonnant la joie intérieure. (…) Depuis cette rencontre, il n’a cessé d’être pour moi un modèle, une inspiration concrète. Il m’invite à toujours chercher la réconciliation, à souhaiter la compréhension et la collaboration (…), et surtout à porter comme lui le rêve de l’unité des chrétiens. » (août 2005).

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Philippe Gislais qui a rappelé que Frère Roger fut « le seul pasteur protestant de l’histoire confident de trois papes » : « Il a suffi que je lise quelques-uns de ses textes (…) et que je le vois une fois, à Taizé (…), que je rencontre son regard profond et d’une infinie bonté, que je l’entende prononcer avec une douceur incomparable quelques paroles au cours d’une célébration eucharistique dans l’église de la Réconciliation, pour que ma vie en soit marquée définitivement. Combien d’hommes peuvent prétendre à provoquer une impression si profonde sur leurs contemporains, quels hommes peuvent par quelques paroles et un regard accompagner toute une vie d’autres hommes ? Simplement (…) ceux qui savent, jusque dans leur mort, susciter des vocations, et montrer, comme l’a dit l’abbé Pierre, que "la vie, c’est un peu de temps pour apprendre à aimer". » (août 2005).

Auteur de vingt-deux livres de réflexions et de prières, Frère Roger avait souvent la formule joyeuse, comme dans "Dynamique du provisoire" publié en 1965 : « La liberté est une flamme autour de laquelle je danse. ».

Voyageur infatigable autour du monde, Frère Roger avait rencontré entre autres Dom Helder et Mère Térésa, et à chacun de ses voyages, il écrivait une lettre adressée aux jeunes, que ce soit depuis un bidonville de Nairobi ou de Manille, Johannesburg, etc. Frère Alois a rappelé que quelques heures avant sa mort, il réfléchissait encore à la lettre qu’il écrirait après le séjour à Milan qu’il devait faire peu de temps après : « L’après-midi de sa mort, le 16 août, Frère Roger appela un frère et lui dit : "Note bien ces mots !". Il y eut un long silence, pendant qu’il cherchait à formuler sa pensée. Puis il commença : "Dans la mesure où notre communauté crée dans la famille  humaine des possibilités pour élargir…". Et il s’arrêta, la fatigue l’empêchant de terminer sa phrase. On retrouve dans ces mots la passion qui l’habitait, même dans son grand âge. » (Frère Alois).

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Terminons nous aussi par quelques phrases de Frère Roger qui ont une valeur universelle car cela concerne tous les humains : « Sommes-nous si fragiles que nous ayons besoin de consolation ? À tous il arrive d’être secoués par une épreuve personnelle ou par la souffrance des autres. Cela peut aller jusqu’à ébranler la foi et éteindre l’espérance. Retrouver la confiance de la foi et la paix du cœur suppose parfois d’être patient avec soi-même. Il est une peine qui marque particulièrement : celle de la mort d’un proche, dont nous avions peut-être besoin pour cheminer sur la Terre. Mais voilà qu’une telle épreuve peut connaître la transfiguration, alors elle ouvre à une communion. » (Frère Roger).

C’est en souvenir de cette épreuve qu’il a affrontée il y a juste dix ans que j’ai souhaité ainsi rendre hommage à Frère Roger, qui n’avait besoin de la permission de personne pour faire du bien autour de lui, et qui a toujours exigé de sa communauté de rester complètement indépendante, en refusant tout don ou legs.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 août 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Revue "Unité des Chrétiens" n°173 de janvier 2014 (rencontre avec Frère Alois).
Concile Vatican II.
Jean XXIII.
Paul VI.
Jean-Paul II.
Benoît XVI.
Pape François.
Monseigneur Romero.
Sœur Emmanuelle.
Abbé Pierre.
Le dalaï-lama.
Jean-Marie Vianney.
Jean-Marie Lustiger.
Albert Decourtray.
Le Pardon.
La Passion.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20150816-frere-roger.html

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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 07:14

« Aujourd’hui, si souvent l’homme ignore ce qu’il porte au-dedans de lui, dans les profondeurs de son esprit et de son cœur. Si souvent il est incertain du sens de sa vie sur cette terre. Il est envahi par le doute qui se transforme en désespoir. » (22 octobre 1978).


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Il y a exactement dix ans, le samedi 2 avril 2005, le pape Jean-Paul II s’est éteint dans la douleur de la maladie, quelques heures avant Pâques.

L’homme, sa personnalité, son œuvre, son symbole ont fait qu’il a considérablement marqué le monde de la fin de la guerre froide (il a été élu pape un an avant l’invasion de l’Afghanistan par les armées soviétiques). Premier pape polonais, à la fois anti-nazi et anticommuniste, il a su redonner de la force morale à ceux qui luttaient pour les libertés les plus élémentaires.


Un destin exceptionnel

Revenons très succinctement sur sa trajectoire.

Karol Wojtyla est né le 18 mai 1920 près de Cracovie. Acteur et auteur de théâtre en amateur dans sa jeunesse, il jouait clandestinement contre l’occupant nazi pendant la guerre. Il fit ensuite des études au séminaire clandestin de Cracovie à partir d’octobre 1942 (il travaillait comme ouvrier le jour et étudiait le soir) et fut ordonné prêtre le 1er novembre 1946 à 26 ans par l’archevêque de Cracovie (depuis le 17 décembre 1911) Adam Stefan Sapieha (1867-1951) qui fut créé cardinal par le pape Pie XII le 18 février 1946.

Il continua ses études de théologie à Rome jusqu’au doctorat de théologie en 1948 avec une thèse sur la foi dans la pensée de saint Jean de la Croix, et il partit voyager un peu partout en Europe, ce qui lui a permis d’être polyglotte et de connaître la situation des prêtres-ouvriers (l’une de ses premières encycliques, "Laborem Exercens", le 14 septembre 1981, fut pour rappeler que le travail était plus important que le capital). Après la mort du cardinal Adam Stefan Sapieha (le 23 juillet 1951), l’archevêque de Lvov Eugeniusz Baziak (1890-1962) fut nommé administrateur apostolique de l’archevêché de Cracovie. C’est lui qui recommanda Karol Wojtyla auprès de Pie XII pour le nommer évêque sans consulter le cardinal Stefan Wyszynski (1901-1981), archevêque de Varsovie et primat de Pologne, qui avait été incarcéré puis placé en résidence surveillée par le pouvoir communiste entre le 25 septembre 1953 et le 26 octobre 1956.

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Son sacerdoce ne l’empêcha pas de pratiquer du sport (canoë, natation, ski, etc.). Il prépara également un doctorat de philosophie sur l’amour (en particulier l’amour conjugal) qu’il a soutenu en 1953. En 1954, il fut nommé professeur d’éthique à l’Université catholique de Lublin. Pie XII le nomma évêque auxiliaire de Cracovie le 28 septembre 1958, il avait alors 38 ans et fut le plus jeune évêque de Pologne. Succédant à Adam Stefan Sapieha et à Eugeniusz Baziak, il fut nommé archevêque de Cracovie le 13 janvier 1964 (à 43 ans), puis créé cardinal le 26 juin 1967 (à 47 ans) par le pape Paul VI. Là encore, il fut le plus jeune cardinal.

Karol Wojtyla fut ensuite élu pape le 16 octobre 1978 (à 58 ans) sous le nom de Jean-Paul II. À l’origine, il avait songé se faire appeler Stanislas et finalement, il a préféré rester dans la continuité de ses trois prédécesseurs pour pérenniser le Concile Vatican II dont il fut l’un des acteurs les plus entreprenants. Au conclave, il fut le "troisième homme" pour départager deux cardinaux italiens qui n’avaient pas réussi à recueillir de majorité, l’archevêque de Gênes Giuseppe Siri (1906-1989), le favori, et l’archevêque de Florence, Giovanni Benelli (1921-1982), proche de Jean-Paul Ier. Jean-Paul II fut le troisième plus "long" pape de toute l’histoire de l’Église catholique, pendant vingt-six ans, cinq mois et dix-huit jours, juste derrière saint Pierre (le premier pape "sur cette pierre, je bâtirai…", pendant trente-quatre ou trente-sept ans selon les documents) et Pie IX (trente et un ans, sept mois et vingt-trois jours).

Pour accentuer le caractère universel de sa mission et pour permettre à tous les fidèles de voir le pape, Jean-Paul II multiplia les voyages à l’étranger, 104 voyages hors d’Italie ; il visita 129 pays (en particulier la France, la Pologne et les États-Unis, trois pays les plus visités), 614 villes, rencontra plus d’un demi-milliard d’êtres humains, a parcouru l’équivalent de 28 fois le tour du monde (plus d’un million de kilomètres), s’exprimant en des dizaines de langues, créa de grands rassemblements parfois de plusieurs millions de personnes (notamment les Journées mondiales de la jeunesse).

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Durant son pontificat, il a prononcé 20 351 discours correspondant à plus de 80 000 pages, et a écrit 14 encycliques dont les plus importantes sont : "Redemptor Homonis" sur la dignité humaine (le 4 mars 1979), "Sollicitudo Rei Socialis" sur la doctrine sociale (le 19 février 1988), "Centesimus Annus" à l’occasion du centenaire de l’encyclique "Rerum Novarum" (le 1er mai 1991), "Evangelium vitae" sur l’inviolabilité de la vie humaine (le 25 mars 1995) et "Fides et Ratio" sur la complémentarité de la foi et de la raison (le 14 septembre 1998).

Au Vatican, il s’attacha à renforcer l’engagement social de l’Église et à défendre la dignité et les droits humains, y compris en combattant la peine de mort aux États-Unis. Cela l’a amené à s’opposer à tous les totalitarismes et idéologies qui ont menacé la dignité humaine, en particulier le nazisme et le communisme, et a dénoncé régulièrement les dérives du matérialisme, du libéralisme et du capitalisme qui ne placent pas l’humain au centre de toutes les attentions. Il a également "modernisé" la pensée de l’Église sur les questions scientifiques en reconnaissant l’erreur de la condamnation de Galilée par une repentance le 31 octobre 1992.

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Jean-Paul II est mort le 2 avril 2005, fut béatifié le 1er mai 2011 par le pape Benoît XVI et canonisé le 27 avril 2014 par le pape François (sa fête est le 22 octobre, date du début de son pontificat).

Voilà très rapidement pour sa trajectoire hors du commun.
Je voulais m’attarder sur seulement deux idées qui me paraissent importantes dans le monde d’aujourd’hui.


N’ayez pas peur !

Dès les premières minutes de son pontificat, Jean-Paul II a martelé une parole qui résonne encore aujourd’hui : « N’ayez pas peur ! ».

Ses mots précisément furent ceux-ci : « Aidez le pape et tous ceux qui veulent servir le Christ et, avec la puissance du Christ, servir l’homme et l’humanité entière ! N’ayez pas peur ! Ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! À sa puissance salvatrice ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement. N’ayez pas peur ! Le Christ sait ce qu’il y a dans l’homme ! Et luis seul le sait ! Aujourd’hui, si souvent l’homme ignore ce qu’il porte au-dedans de lui, dans les profondeurs de son esprit et de son cœur. Si souvent il est incertain du sens de sa vie sur cette terre. Il est envahi par le doute qui se transforme en désespoir. Permettez donc, je vous prie, je vous implore avec humilité et confiance, permettez au Christ de parler à l’homme. Lui seul a les paroles de vie, oui, de vie éternelle ! » (Homélie lors de la messe de son intronisation au Vatican, le 22 octobre 1978).

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Or, ses paroles sont, trente-six ans plus tard, plus que jamais d’actualité. On peut évidemment retirer l’évocation du Christ qui ne parle qu’aux croyants mais l’essentiel est dit : la société actuelle est en proie au doute, à un grand manque de confiance en elle, en ses capacités, en son identité, si bien que de nombreuses forces de repli sur elle-même se développent, sont puissantes, même électoralement.

C’est d’ailleurs le réel clivage politique en France face à la mondialisation des échanges, entre ceux qui, réalistes et pragmatiques (cela ne veut pas dire qu’ils s’en réjouissent), prennent note de ce mouvement mondial qu’ils ne peuvent pas stopper mais croient encore en leurs capacités de réagir et d’exceller, et ceux qui, minés par le doute, parfois de manière très justifiée parce que touchés de plein fouet par la crise économique (chômage, paupérisation, etc.), sont tentés par les sirènes du repli qui, pourtant, n’apporteraient aucune solution concrète pour améliorer leur situation (l’analyse des besoins en consommation nécessite l’ouverture des frontières).

La réponse très clairvoyante du pape qui venait juste d’être élu, à une époque où le monde politique et économique était particulièrement fermé, c’était justement de dire : "N’ayez pas peur !" dans le sens "N’ayez pas peur de vous ! Croyez en vous !"… On pourrait même ajouter l’idée : "Aide-toi et le ciel t’aidera !" même si le problème serait plutôt de savoir que l’on pourrait s’aider soi-même parce que l’on en aurait les moyens.


Une fin de vie diversement ressentie

Les dernières années de la vie de Jean-Paul II furent particulièrement tragiques en raison de la progression de sa maladie. Terrible contraste avec justement 1978 et son début de pontificat, l’un des papes les plus jeunes et les plus sportifs de l’histoire, capable, même une fois pape, de faire du ski ou de la natation, ancien acteur de théâtre, au comportement moderne et contemporain, voyageur, pasteur allant à la rencontre des autres.

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Pendant une dizaine d’années, il a terriblement souffert et la charge papale a été très lourde à porter. On lui avait proposé de prendre la décision historique de renoncer, de "démissionner" mais Jean-Paul II a toujours refusé en s’en remettant à Dieu, en se disant qu’il s’arrêterait lorsque le jour serait venu et pas avant. Notons d’ailleurs qu’il n’y a pas eu d’acharnement médical à son égard puisque de sa propre volonté, il avait refusé les derniers soins pour le maintenir en vie.

C’est son successeur, Benoît XVI, qui n’avait pas vocation à devenir pape (il avait failli refuser lors de son élection), qui a finalement franchi le pas historique de la renonciation pour raison de santé et de grand âge. Un précédent dont il a avoué lui-même qu’il n’avait pas mesuré toutes les conséquences historiques (mais il était trop épuisé) et qui va profiter à tous ses successeurs, et en premier lieu au pape François élu il y a deux ans et qui a déjà indiqué qu’il n’hésiterait pas à arrêter lorsqu’il se sentirait trop fatigué.


Monstre sacré du XXe siècle

Jean-Paul II est sans nul doute l’une des personnalités historiques qui a le plus compté au siècle dernier, moralement et socialement, voire politiquement, puisqu’on lui impute aussi la chute de l’empire soviétique.

L’essentiel n’est pas dans sa béatification ni sa canonisation si ce n’est qu’il avait lui-même canonisé et béatifié de très nombreuses personnes (1 823 au total, soit plus qu’en cinq siècles), pas dans un souci de gloriole vaniteux mais pour dire au contraire que la sainteté est accessible à tous les humains, aussi modestes et humbles soient-ils, quelles que soient leur condition, laïque ou religieuse, marié ou célibataire, etc.

Dans ce monde difficile, souvent artificiel, fait de bouleversements continus qui nécessitent sans cesse des adaptations, la phrase, presque l’injonction du pape polonais reste toujours la bienvenue : n’ayez pas peur ! N’ayons pas peur !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (2 avril 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Pape Paul VI.
Canonisation de Jean XXIII et Jean-Paul II.
Pape Benoît XVI.
Pape François.
Concile Vatican II.
La Pologne en 1989.
Anitnazi.
Anticommuniste.
Lampedusa.
Infaillible ?
La renonciation.
Le Pardon.
La Passion.
 

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-124164681.html

http://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/la-lecon-d-ouverture-de-jean-paul-165626

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24 mars 2015 2 24 /03 /mars /2015 06:06

« Le monde des pauvres nous apprend que la libération arrivera non seulement quand les pauvres seront les destinataires privilégiés des attentions des gouvernements et de l’Église, mais aussi quand ils seront les acteurs et les protagonistes de leurs propres luttes et de leur libération en démasquant ainsi la dernière racine des faux paternalismes, y compris ceux de l’Église. » (Université catholique de Louvain, le 2 février 1980).


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C’était il y a exactement trente-cinq ans, le lundi 24 mars 1980. La veille, dans la cathédrale de San Salvador, lors de la messe dominicale, l’archevêque prononça un sermon très militant pour s’opposer aux "escadrons de la mort" qui enlevaient et assassinaient de nombreux opposants au régime.

Il les a dénoncés avec une fermeté presque naïve en appelant à la désobéissance civique : « Un soldat n’est pas obligé d’obéir à un ordre qui va contre la loi de Dieu. Une loi immorale, personne ne doit la respecter. Il est temps de revenir à votre conscience et d’obéir à votre conscience plutôt qu’à l’ordre du péché. Au nom de Dieu, au nom de ce peuple souffrant, dont les lamentations montent jusqu’au ciel et sont chaque jour plus fortes, je vous supplie, je vous ordonne, au nom de Dieu : Arrêtez la répression ! ».

Le jour suivant, l’archevêque prit la parole lors d’une messe dans la petite chapelle de l’hôpital de la Divine-Providence. Il fut alors assassiné par une balle de fusil logée dans sa poitrine. Il est mort comme il a vécu, avec le courage de ceux qui ont la foi et l’amour pour résister à toutes les répressions policières et militaires. Le représentant du pape, le cardinal Corripio Ahumada, venu pour lui rendre hommage, a salué l’homme de paix : « Son sang donnera les fruits de la fraternité, de l’amour et de la paix. » (30 mars 1980).

L’horreur n’a pas de fin. Au début de la messe de son enterrement à la cathédrale de San Salvador, le 30 mars 1980, suivi par deux cent cinquante mille fidèles dont trois cents prêtres et trente évêques venus de tous les bouts de la Terre, un attentat à la bombe et des tirs nourris de mitrailleuses et de fusils automatiques ont provoqué une cinquantaine de morts, tués par balles ou piétinés par la panique qui a suivi l’explosion. Ces tirs provenaient, selon beaucoup de témoins, du palais présidentiel.

L’assassin de Monseigneur Oscar Romero n’a jamais été poursuivi ni condamné. Le juge chargé de l’enquête, Atillio Ramirez, a dû s’exiler pour se protéger après des menaces de morts et une tentative d’assassinat.

Selon des hauts responsables américains, il a paru assez certain, quelques années plus tard, que le commanditaire était le major Roberto D’Aubuisson (1944-1992), directeur des services de sécurité du Salvador, futur fondateur le 30 septembre 1981 de l’Alliance républicaine nationaliste (Arena), le parti d’extrême droite qui fut au pouvoir au Salvador pendant la dictature et qui s’est transformé en parti politique classique à partir de 1992. Il dirigeait les "escadrons de la mort" qui torturaient et assassinaient les opposants au régime d’extrême droite. Surnommé "Blowtorch Bob", il appréciait particulièrement brûler au chalumeau ses victimes avant de les tuer.

Le 7 mai 1980, Roberto D’Aubuisson avait été arrêté en possession de beaucoup d’armes en vue d’un coup d’État contre la junte alors au pouvoir mais par des multiples menaces terroristes, il réussit à conserver sa liberté et à commanditer de nombreux autres assassinats. Aux élections législatives du 28 mars 1982, son parti Arena et ses alliés ont même gagné 36 sièges sur 60 (l’Arena a eu 29,3% des voix et 19 sièges) et il fut élu Président de l’Assemblée constituante qui renvoya le gouvernement de la junte le 2 mai 1982, mettant fin à la guerre civile. Roberto D’Aubuisson fut ensuite candidat à l’élection présidentielle mais échoua au second tour le 6 mai 1984 face au candidat démocrate-chrétien José Napoleon Duarte élu avec 53,6% des voix. Robert D’aubisson est mort le 20 février 1992 à 47 ans d’un cancer sans jamais avoir été inquiété de sa responsabilité dans l’assassinat de Mgr Oscar Romero.

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Revenons justement à l’archevêque de San Salvador. Oscar Romero est né le 15 août 1917 et fut baptisé alors que l’Église était persécutée. Il fit des études au séminaire contre la volonté paternelle, chez les Jésuites de San Salvador, puis poursuivit ses études à Rome. Il fut ordonné prêtre le 4 avril 1942 à Rome. Il a fui l’Italie de Mussolini et rentra difficilement au Salvador en 1943 sans terminer sa thèse de théologie (difficilement car il fut arrêté à Cuba).

Durant son activité pastorale à San Miguel, pendant une vingtaine d’années, il mit en place des groupes d’alcooliques anonymes, multiplia des groupes de réflexion, et fut aussi nommé recteur du séminaire de San Salvador. Il était apprécié du clergé salvadorien au point d’être nommé, en 1966, secrétaire de la conférence épiscopale de San Salvador, avant d’être ordonné évêque auxiliaire de San Salvador le 25 avril 1970 par Paul VI, consacré le 21 juin 1970 par le nonce apostolique Girolamo Prigione. Il grimpa assez rapidement dans la hiérarchie ecclésiastique en devenant évêque de Santiago de Maria le 15 octobre 1974, dans une région rurale et pauvre, puis, enfin, archevêque de San Salvador le 3 février 1977, consacré le 22 février 1977 (à 59 ans) alors qu’il était perçu encore comme un conservateur, succédant à Mgr Luis Chavez (1901-1987), atteint par la limite d’âge après trente-huit années dans ces fonctions.

L’assassinat du père Rutilio Grande à 48 ans, un ami jésuite progressiste qui prêchait dans son diocèse, au cours d’une embuscade perpétrée le 12 mars 1977 par les "escadrons de la mort" (ainsi que celui des deux proches qui l’accompagnaient pour une visite pastorale, Manuel Solorzano, 72 ans, et Nelson Rutillio Lemus, 16 ans, qui fut achevé à bout portant) bouleversa sa vie : « Quand j’ai vu Rutillio étendu mort, j’ai pensé que s’ils l’avaient tué pour ce qu’il avait réalisé, alors moi aussi, je devais avancer sur le même chemin. ».

Dès le lendemain, un dimanche, Mgr Romero organisa à la cathédrale de San Salvador une grande messe qui rassembla plus de cent mille personnes dont deux cents prêtres pour lancer un appel solennel à cesser toute violence. Il rendit hommage à son ami le 14mars 1977 : « Le père Grande, sans s’imposer ni heurter ses fidèles dans leur pratique religieuse, formait avec eux une communauté de foi, d’espérance et d’amour. Il les aidait à retrouver leur dignité comme personne et à reconquérir leurs droits. Ses efforts cherchaient un développement humain intégral. Cet effort ecclésial, stimulé par le Concile Vatican II, n’est certainement pas confortable pour tous, car il réveille la conscience du peuple. Ce travail dérange beaucoup de monde, et pour y mettre fin, il était nécessaire de liquider ceux qui s’y sont attelés. ».

Aucun enquête réelle n’aura jamais éclairé l’origine de ces assassinats si bien que Mgr Romero refusa tout contact avec le gouvernement et s’est lancé dans la résistance contre la répression, la torture, la pauvreté et l’injustice sociale (quelques familles détenaient l’ensemble de la richesse nationale : en 1978, il avait été évalué que 60% du pays appartenait à 2% des habitants). La popularité internationale de Mgr Romero s’est alors rapidement propagée, d’autant plus que ses homélies dominicales, radiodiffusées, étaient les seules sources fiables de ce qu’il se passait réellement au Salvador.

Mgr Romero s’opposa évidemment à l’arrivée de la junte militaire le 15 octobre 1979 soutenue par les Américains et il en a fait ouvertement le reproche au Président Jimmy Carter qui craignait que le Salvador se transformât comme le Nicaragua. Face à la théologie de la libération, Mgr Romero disait régulièrement : « La plus grande révolution sociale, c’est la réforme intérieure, sérieuse, surnaturelle, du chrétien. » (28 août 1973).

Quelques semaines avant son assassinat, Oscar Romero avait rencontré le pape Jean-Paul II et fait état de la situation catastrophique de son pays, de la répression sanglante qui y sévissait contre les chrétiens : « Il est important de remarquer pourquoi l’Église est persécutée. Ce n’est pas tous les prêtres ou n’importe lequel d’entre eux. Ce n’est pas toutes les institutions ou n’importe laquelle d’entre elles. Est attaquée ou persécutée cette partie de l’Église qui s’est mise aux côtés du peuple et se pose en défenseur du peuple. Ici aussi, se trouve la même clef d’explication de la persécution de l’Église : les pauvres. ».

Ce n’est que trente années après son assassinat, le 24 mars 2010, que le Président de la République Mauricio Funes présenta les excuses officielles de l’État salvadorien à la famille et à l’Église, regrettant l’implication de l’État dans cette mort : « Malheureusement, ceux qui ont perpétré cet assassinat ont agi avec la protection, la collaboration ou la participation d’agents de l’État. ».

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Pour rendre hommage à l’œuvre et aux valeurs de Mgr Romero, le 21 décembre 2010, l’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé la journée du 24 mars Journée internationale pour le droit à la vérité à propos des violations flagrantes des droits humains et pour la dignité des victimes. Le Président américain Barack Obama s’est, quant à lui, recueilli devant la tombe de Mgr Romero le 22 mars 2011 au cours d’une visite officielle au Salvador.

Très récemment, le 3 février 2015, le pape François a reconnu Oscar Romero comme un martyr de la foi, ce qui lui a ouvert la voie de la béatification. Le pape Benoît XVI, favorable à cette béatification, avait peur que celle-ci puisse être récupérée politiquement d’une manière ou d’une autre. Dans son journal, Mgr Romero avait noté le 4 février 1943 : « Ces derniers jours, le Seigneur m’a inspiré un grand désir de sainteté. J’ai pensé à quel point une âme peut s’élever elle-même et se laisser posséder entièrement par Dieu. ». Mgr Luis Chavez, son prédécesseur, est lui aussi en cours de procès en béatification, considéré le 8 février 1996 par Jean-Paul II comme un "modèle de vertu".

Cet anniversaire ne devrait pas laisser indifférent le Premier Ministre Manuel Valls, qui fut longtemps maire d’Évry, la ville où s’est construite la seule cathédrale française du XXe siècle, au bout du cours Monseigneur Romero, qui passe par la Chambre de commerce et d’industrie et par l’Hôtel de Ville, dans le quartier nouveau aux façades roses.

S’il existe des héros du XXe siècle à remémorer, ce sont les courageux et les non violents, ceux qui ont toujours prôné la fin de la répression et la lutte contre les injustices. Mgr Oscar Arnulfo Romero a fait partie incontestablement de ceux-là. Hommage à lui et souvenir comme exemple pour le monde d’aujourd’hui.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 mars 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Dickson, John (2005) "Oscar Romero of El Salvador : informal adult education in a context of violence", the encyclopedia of informal education.

Pape Paul VI.
Jean XXIII et Jean-Paul II.
Pape Benoît XVI.
Pape François.
Concile Vatican II.
Le Pardon.
La Passion.
Évry.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-125484924.html

http://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/romero-le-prophete-de-l-esperance-165262

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2015/03/24/31766039.html





 

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Published by Sylvain Rakotoarison - dans Religions
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22 janvier 2015 4 22 /01 /janvier /2015 23:11

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Discours de BHL sur les pépites de l'islam le 22 janvier 2015 à New York


Je me souviens de Sheikh Mujibur Rahman, le père de la nation bangladeshie, homme de haute piété, confronté à la tragédie des dizaines de milliers de femmes violées, pendant les mois de guerre de 1971, par la soldatesque pakistanaise et mises, pour cela, au ban de la société : lorsqu’il prit la décision – sans exemple, me semble-t-il, ni dans le monde musulman ni ailleurs – de les décréter birangona, héroïnes nationales, j’avais un peu plus de 20 ans et ce jour reste un des plus forts de ma vie d’homme engagé.

Je me souviens d’Alija Izetbegovic, qui avait, dans les années 1970, commis une « Déclaration islamique » teintée de fondamentalisme : survient la guerre de Bosnie ; surgit un nouvel Izetbegovic, chef politique et militaire d’une résistance dont il portera jusqu’au bout l’étendard multiethnique et multiconfessionnel ; et je me souviens de ce jour d’août 1992 où il envoya une unité d’élite sauver des obus serbes cette Haggadah enluminée de Sarajevo, l’une des plus anciennes et des plus belles au monde, qu’un imam avait, jadis, déjà sauvée de la fureur nazie et qu’il sauvait, lui, pour la deuxième fois en cinquante ans.

Je me souviens de Malika C., musulmane et féministe, m’expliquant, à Alger, à l’heure où les fous de Dieu décapitaient comme on déboise, que le Prophète était l’ami des femmes, celui de leur visage et que, selon les textes ou, en tout cas, certains de ces textes, seules ses épouses avaient obligation de se couvrir – islam sans obscurantisme… islam sans abaissement d’une moitié de l’humanité… n’écoutez pas, me disait-elle, ces braillards pro-voile qui creusent la tombe de l’islam…

Je me souviens de Massoud, en 1998, dans son sanctuaire du Panchir où Le Monde m’avait envoyé l’interviewer : le tout premier jour, qui était un vendredi et où il m’avait invité, retour d’une inspection aux lisières de la plaine de Chamali, à partager son frugal dîner, n’a-t-il pas eu l’infinie délicatesse d’envoyer un émissaire s’enquérir de mon degré de fidélité aux prescriptions en usage le soir de chabbat ?

Je me souviens de Mohammed VI, souverain chérifien et Commandeur des croyants, inaugurant son règne par une réforme de la Moudawana, le code de la famille marocain, qui, en donnant aux épouses le droit de ne plus obéir, de divorcer quand elles le souhaitent et, en cas de séparation, de se voir octroyer la garde des enfants et le partage des biens, fit, en à peine quelques mois, plus pour la cause des femmes que ne le firent, en un temps si court, bien des régimes laïques.

Je me souviens de Milana Terloeva, rencontrée chez André Glucksmann au lendemain de la deuxième guerre de Tchétchénie et alors que paraissait son terrible « Danser sur les ruines » : Mashkadov contre Bassaev… l’islam de douceur et de modération dressé, même s’il sera provisoirement vaincu, contre l’idéologie mortifère des wahhabites… étroite est la porte du destin, mais jamais définitivement fermée…

Je me souviens de Yasser Abd Rabbo, cet ancien compagnon d’Arafat qui, avec son ami israélien Yossi Beilin, inventa, il y a douze ans, le fameux plan de Genève, qui fixe, jusqu’aujourd’hui, les justes paramètres de toute paix à venir entre les frères inconciliés : nous sommes dans l’avion qui nous ramène du Maroc ; nous allons, dans quelques heures, tenir meeting à la Mutualité ; et je le revois m’expliquer, très grave, très concentré, les poings projetés devant lui comme s’il était un haleur tirant deux cordes imaginaires et entrant, après elles, dans un pays confus mais promis, que sa Palestine sera une terre laïque et tolérante, autre îlot de démocratie dans une région en proie aux fièvres extrémistes.

Je me souviens de Salwa Bugaighis, l’avocate courage, la militante des droits de l’homme et de la femme qui paya de sa vie cette vaillance rare – je me souviens d’elle me disant, au premier jour de mon premier voyage à Benghazi, qu’elle entrait en révolution pour renverser les deux maledictions jumelles du kadhafisme et de l’islamisme…

Je me souviens de l’imam de Drancy Hassen Chalghoumi, au lendemain de son voyage à Jérusalem en compagnie d’une délégation d’imams de France : récit de Yad Vashem… unicité de la Shoah… et ce génie d’un judaïsme dont l’islam était, selon lui, comme le catholicisme selon Vatican II, la religion sœur…

Je me souviens d’Abdelwahab Meddeb, un soir, à Tanger, aux portes de cette Méditerranée plusieurs fois millénaire que le monde arabe a en partage avec l’Europe : chez ce savant, ce docteur en saintetés qui savait de quelle maladie l’islam doit impérativement guérir, démocratie était un mot qui avait un sens presque religieux !

Aucun de ces dix-là n’incarne, bien entendu, l’islam. Aucun ne me fera oublier que c’est aussi au nom de l’islam que, du Nigeria à Paris, et de Niamey à Rakka ou Mossoul, on brûle, torture ou tue.

Et je sais bien que, pour l’heure, c’est cet islam-ci, celui de ces ultimi barbarorum que sont, non plus les assassins des frères de Witt selon Spinoza, mais les Frères musulmans version XXIe siècle, qui, hélas, a l’avantage.

Mais justement. Islam contre islam.
Lutte sans merci entre les deux.

C’est le seul débat qui vaille pour ceux qu’épouvante le spectre de la guerre des civilisations.
Je me souviens de ces figures comme d’autant de phares, de lumières brèves mais vives, qui, jusqu’au cœur des ténèbres, attestent qu’est possible la réforme intellectuelle et morale qui est la condition du salut commun.

Possible, oui – donc à la mesure des croyantes et croyants de bonne volonté qui ne se résignent pas au désastre.

Bernard-Henri Lévy, le 22 janvier 2015 à New York,
à l'ouverture de la 69e session de l'Assemblée Générale de l'ONU.




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