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8 septembre 2015 2 08 /09 /septembre /2015 00:56

Il vaut toujours mieux prendre connaissance des publications scientifiques originelles lorsque la science s'invite dans l'actualité. C'est le cas pour ce quatrième virus géant découvert après 30 000 ans de conservation dans le permafrost sibérien.

Cliquer sur le lien pour télécharger la publication (opération hélas payante) :
http://www.pnas.org/content/early/2015/09/02/1510795112.full.pdf

Précisions sur la publication.
Auteurs : Matthieu Legendre, Audrey Lartigue, Lionel Bertaux, Sandra Jeudy, Julia Bartoli, Magali Lescot, Jean-Marie Alempic, Claire Ramus, Christophe Bruley, Karine Labadie, Lyubov Shmakova, Elizaveta Rivkina, Yohann Couté, Chantal Abergel, and Jean-Michel Claverie
Titre : In-depth study of Mollivirus sibericum, a new 30,000-y-old giant virus infecting Acanthamoeba
Edition : PNAS 2015 ; published ahead of print September 8, 2015,
Edited by James L. Van Etten, University of Nebraska, Lincoln, NE, and approved August 12, 2015 (received for review June 2, 2015)

SR

 

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8 février 2015 7 08 /02 /février /2015 23:16

Né le 10 mars 1923 dans le Nebraska, Val Logsdon Fitch travailla comme soldat sur le projet Manhattan dans le Nouveau-Mexique durant le Seconde Guerre mondiale, ce qui lui permit de rencontrer de grands physiciens comme Niels Bohr et Enrico Fermi. Puis, il a soutenu sa thèse de doctorat en physique en 1954 à l'Université de Columbia sur ses travaux de mesure des rayons gammaémis depuis un atome exotique (comme un atome qui, à la place d'électrons, est composé de muons). Pendant une vingtaine d'années à la célèbre Université de Princeton, il a travaillé sur le kaon. En utilisant un synchrotron en 1964, avec James Watson Cronin, il démontra la violation d'un principe fondamental de symétrie lors de la désintégration du kaon. Cela a conduit les deux physiciens à recevoir le Prix Nobel de Physique en 1980.

SR

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16 octobre 2014 4 16 /10 /octobre /2014 22:36

Lors de la réception de son Prix Nobel de Physique, le physicien quantique Paul Dirac (1902-1984) a fait une communication sur la Théorie des élections et des positrons le 12 décembre 1933 qu'on peut lire dans son intégralité (en langue anglaise).


Cliquer sur le lien pour télécharger la communication (fichier .pdf) :

http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/physics/laureates/1933/dirac-lecture.pdf


SR

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17 septembre 2014 3 17 /09 /septembre /2014 07:55

« Comme une faible probabilité équivaut à une probabilité de réfutation élevée, il en découle que l’obtention d’un degré élevé de réfutation, d’invalidation potentielle ou d’assujettissement potentiel aux tests constitue l’un des objectifs de la science ; cet objectif n’est d’ailleurs rien d’autre, en réalité, que la recherche d’un contenu informatif élevé. » (Popper, "Conjectures et réfutations", 1962).


yartiPopper07On pourrait croire que la déchristianisation a rendu notre époque rationnelle, mais c’est plutôt le contraire. Le christianisme a plutôt accompagné la raison, parallèlement, parfois timidement et sûrement maladroitement, mais réellement, comme le montrent la lecture de l’encyclique de Jean-Paul II "Fides et Ratio" du 14 septembre 1998  ou celle du discours du Ratisbonne de Benoît XVI le 12 septembre 2006.

On peut même croire que notre époque est parmi les plus rationnelles de l’histoire de l’humanité avec le développement exponentiel des découvertes scientifiques, le progrès permanent des technologies, et la diffusion généralisée des connaissances.

Mais il semblerait que ce ne soit pas certain, qu’il y ait beaucoup d’obscurantisme encore aujourd’hui, dans les esprits, que la superstition soit encore maîtresse dans beaucoup de strates des sociétés actuelles, que l’astrologie soit considérée par beaucoup comme une science, que les horoscopes soient probablement plus lus que les dernières nouvelles de la science dans un journal.

Les approximations journalistiques, les erreurs scientifiques émises régulièrement même au plus haut niveau des décideurs économiques ou politiques montrent qu’une démarche scientifique n’est pas évidente à tous, que la logique inébranlable de la science ne coule pas forcément de source, alors que les principaux enjeux actuels sont de plus en plus scientifiques (environnement, énergie, communication, transports, médecine, informatique, productique, etc.).

C’est pourquoi il est intéressant de revenir sur la pensée de Sir Karl Popper, grand philosophe britannique d’origine autrichienne qui s’était éteint à 92 ans, à Kenley (quartier sud de Londres), il y a juste vingt ans, le 17 septembre 1994, le lendemain de la disparition du cardinal Albert Decourtray. Ses cendres avaient été déposées le 28 octobre 1994 dans un cimetière de Vienne près de celles de son épouse décédée le 17 novembre 1985. Ils s’étaient mariés en 1930 et avaient décidé de ne pas avoir d’enfant à cause du contexte de la guerre.

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En 1969 (révélé en 1998 par Edward Zerin), Popper se revendiquait plutôt comme un agnostique en recherche : « Je ne sais pas si Dieu existe ou pas. (…) Certaines formes d’athéisme sont arrogantes et ignorantes et doivent être rejetées. Mais l’agnosticisme, reconnaître que nous ne savons pas et rechercher, a complètement raison. (…) Quand je regarde ce que j’appelle le don de la vie, je ressens une grâce qui est en rapport avec certaines conceptions religieuses de Dieu. » (traduction personnelle).


Brève biographie

Né le 28 juillet 1902 à Vienne (en Autriche), Karl Raimund Popper a soutenu sa thèse de doctorat en psychologie en 1928 sur "La question de la méthode dans la psychologie cognitive", et a enseigné les mathématiques et la physique dans un lycée de Vienne avant de partir en Grande-Bretagne en 1936 (il y rencontra entre autres Erwin Schrödinger et Bertrand Russell), puis en Nouvelle-Zélande en 1937 où il resta pendant toute la Seconde Guerre mondiale (pays plus "tolérant" pour ses origines juives que l’Autriche envahie par l’Allemagne hitlérienne).

De retour à Londres en 1946 avec un poste de professeur et universitaire, Karl Popper s’est investi dans la logique, l’épistémologie et la méthodologie des sciences tout en poursuivant l’enseignement (jusqu’à sa retraite en 1969). Il a travaillé sur ses études philosophiques jusqu’à deux semaines avant sa mort, subitement malade d’un cancer, tirant sa révérence des complications, d’une pneumonie et d’une insuffisance rénale.

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Ses premiers ouvrages datent du début des années 1930 avec "Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance" (1930-1933), qu’il a rédigé le soir après le travail et la nuit, dont le résumé est dans le célèbre "Logique de la découverte scientifique" (1934). Trois autres ouvrages importants sont "Misère de l’historicisme" (1944-1945), "La Société ouverte et ses ennemis" (1945) et "Conjectures et Réfutations" (1963).

Réfutable, c’est sans doute le maître mot de l’œuvre de Popper. En français. En anglais (sa langue d’écriture sauf pour ses premiers ouvrages en allemand), il s’agit de "falsifiable" qui n’a pas le même sens en français.


La réfutabilité, élément-clef d’une théorie scientifique

L’idée générale est qu’une proposition est scientifique si et seulement si elle est capable d’être réfutée. S’il est possible de déterminer une expérience visant à infirmer (ou pas) la proposition.

Cette intuition de départ provient de sa réflexion à partir des travaux par exemple d’Albert Einstein. L’idée classique de l’empirisme voulait que l’expérience, l’observation, permettait la validité d’une théorie scientifique. Mais la méthode inductive (on part de l’observation particulière pour arriver à formuler une loi générale) n’a aucun sens logique d’exactitude même si c’est la manière dont l’esprit humain fonctionne dans une première approximation (même si je ne vois que des Anglaises rousses, toutes les Anglaises ne sont pas, a priori, rousses par cette simple observation).

De plus, la physique relativiste ou même quantique empêche souvent cette validation par l’observation. D’où ce nouveau critère pour définir la science et la non-science : la possibilité d’être réfuté, ou invalidé. Cette réfutation peut se faire par l’observation ou par le raisonnement, par une démonstration logique.

Ainsi, des propositions comme "Dieu existe" ou "Dieu n’existe pas" ne sont pas des propositions scientifiques puisqu’elles ne sont pas réfutables : rien ne permettrait de prouver que Dieu n’existe pas, ou de prouver le contraire. Popper définit ainsi les limites de la science et de ce qu’il appelle la métaphysique, terme assez délicat à définir.

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L’une des difficultés des théories de la physique moderne, c’est leur réfutabilité. J’évoque sans développer (car il faudrait de longs développements) la théorie de l’intrication quantique qui a mis beaucoup de temps à être validée : il a fallu développer un théorème mathématique puis imaginer des expériences ainsi que concevoir leur dispositif technologique pour avoir accès à une telle validation (ou invalidation).

C’est aussi en cela que Karl Popper était très moderne et en plein dans son époque de grande avancée de la théorie scientifique (entre les deux guerres mondiales). Popper souhaitait promouvoir une rationalité rigoureuse, hors de tout champ dogmatique.


Différence entre la vérification et la corroboration

La "corroboration" est le mot utilisé par Popper pour parler de "validation" relative, une théorie ne pouvant jamais être vraie de manière absolue, puisqu’elle peut être ensuite améliorée, complétée, etc. ou même infirmée par une nouvelle observation ; soit une théorie est réfutée, soit elle est corroborée par l’expérience ou la démonstration.

Popper se focalisait sur le caractère invalide de la vérification qui peut se schématiser logiquement ainsi (P étant l’énoncé à vérifier) :

Si P, alors Q.
Et Q.
Donc P.

L’exemple de la pluie permet de comprendre. S’il pleut, alors le sol est mouillé. Or, le sol est mouillé. Donc, il pleut.

Mais en fait, le sol peut être mouillé pour une toute autre raison que la pluie. Car il n’y a qu’un lien d’implication et pas d’équivalence. La seule "validation" qu’il est possible de faire, c’est de réfuter, pas de vérifier. Schématisé de cette manière :

Si P, alors Q.
Et non Q.
Donc non P.


S’il pleut, alors le sol est mouillé. Or, le sol n’est pas mouillé. Donc, il ne pleut pas.

Ce dernier schéma logique est le seul valide.

La démarche expérimentale visera donc seulement à réfuter une théorie (si elle est fausse), pas à la vérifier (si elle est vraie). Une "bonne" théorie est une théorie qui a résisté à toutes les tentatives de réfutation mais cela ne prouve pas pour autant qu’elle est vraie, rien n’empêche que dans le futur, elle ne soit réfutée par un nouveau test plus pointu, plus judicieux.


La théorie, du flou au net

Il considérait aussi que la connaissance scientifique doit procéder par approximations successives, qu’elle sécrète une succession d’erreurs qui, au fil du temps, sont corrigées par des théories plus évoluées. En clair, que la science n’apporte pas la vérité, pas de certitude, mais seulement une approximation de la vérité, de la réalité, et qu’elle tend, par le temps, par les observations ultérieures, à s’améliorer, à s’affiner, à se préciser.

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C’est typiquement le cas pour la physique quantique qui n’a pas invalidé la mécanique newtonienne ni l’électromagnétisme maxwellien, mais qui les a complétés, les a fait évoluer pour en augmenter le champ d’application : « Jamais encore on n’a dû considérer qu’une théorie était réfutée à cause de la défaillance soudaine d’une loi bien confirmée. Jamais il n’arrive que de vieilles expériences donnent de nouveaux résultats. Il arrive seulement que de nouvelles expériences décident à l’encontre d’une ancienne théorie. L’ancienne théorie, même évincée, conserve souvent sa validité comme une sorte de cas limite de la nouvelle théorie ; elle est encore applicable, du moins à un haut degré d’approximation, aux cas où elle l’était avec succès auparavant. » ("La Logique de la découverte scientifique", 1934).

Au contraire du Cercle de Vienne dont il s’était approché au début de sa carrière (au sein duquel se trouvait le célèbre mathématicien néopositiviste Kurt Gödel), Popper ne rejetait pas la métaphysique dans l’élaboration d’une théorie scientifique, car elle pouvait servir de base de recherche et d’intuition, mais il convenait selon lui que les propositions métaphysiques fussent éliminées ou transformées en propositions réfutables au fur et à mesure que la théorie se développait.

Pour cela, dans "La Logique de la découverte scientifique" (1934), Popper a utilisé une très belle analogie avec un matériau qui cristalliserait sur la base d’une partie déjà solidifiée : « Les notions qui flottaient dans de hautes régions métaphysiques peuvent être atteintes par la science en croissance, entrer en contact avec elle et se précipiter. », la base étant alors l’ancienne théorie "corroborée".

Popper avait un exemple historique devant lui, dans son époque, avec les critiques constructives que le physicien Albert Einstein n’avait cessé de formuler à l’encontre de la théorie des quanta (parce qu’il n’était pas satisfait de l’issue probabiliste des quanta ; « Dieu ne joue pas aux dés. »), méthode qui a permis un affinement de la théorie pour répondre aux principaux points de …réfutation.

C’est d’ailleurs cela l’essentiel, Popper proposait logiquement que plus une théorie était précise, plus elle était réfutable, et donc, plus elle était scientifique (et sérieuse).


Prouver l’existence de Dieu ?

À propos du Cercle de Vienne, il est à noter pour l’anecdote qu’à la fin de sa vie, Kurt Gödel (1906-1978), parce qu’il était profondément croyant, avait cherché construire une preuve ontologique de l’existence de Dieu (vers 1970), mais il n’avait jamais osé la publier (finalement, elle a été publiée après sa mort, en 1987). Certains axiomes proposés n’étaient cependant pas réfutables et provenaient donc d’un énoncé dogmatique qui n’avait rien d’une preuve. L’idée était cependant ambitieuse …et audacieuse.


Indéterminisme de l’histoire

Sur le champ historique, dans "La Société ouverte et ses ennemis" (1945) et "Misère de l’historicisme" (1944-1945), Popper récusait tout fatalisme, tout déterminisme historique, par son "évolutionnisme", par son refus de toute dérive totalitaire (fasciste et communiste), ne croyait en aucune orientation prédéterminée d’un avenir qu’il considérait comme complètement ouvert, libre de tout historicisme. Il suggérait donc un système de pensée basé sur l’indéterminisme, à savoir que la connaissance s’affine progressivement par des essais et par des erreurs. Cela signifie qu’il est impossible de prévoir le cours des événements futurs avec une conception si fragmentaire (c’est la théorie du chaos vs la théorie du complot universel).

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C’est donc assez logique que Karl Popper défendait politiquement des théories plutôt libérales et démocratiques, sans tomber dans le piège de la liberté totale : « La liberté, si elle est illimitée, conduit à son contraire ; car si elle n’est pas protégée et restreinte par la loi, la liberté conduit nécessairement à la tyrannie du plus fort sur le plus faible. ». D’où ce besoin d’un État qui protège le plus faible : « C’est pourquoi nous exigeons que l’État limite la liberté dans une certaine mesure, de telle sorte que la liberté de chacun soit protégée par la loi. Personne ne doit être à la merci d’autres, mais tous doivent avoir le droit d’être protégé par l’État. (…) Nous devons construire des institutions sociales, imposées par l’État, pour protéger les économiquement faibles des économiquement forts. » ("La Société ouverte et ses ennemis", 1945).


Tolérance, démocratie et tyrannie

Toujours dans le même ouvrage cité, Popper insistait sur les limites de la tolérance : « La tolérance sans limite va nécessairement aboutir à la disparition de la tolérance. Si nous appliquons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société de tolérance contre les exactions des intolérants, alors le tolérant sera broyé et la tolérance avec lui. (…) Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer les intolérants. Nous devrions revendiquer que tout mouvement prônant l’intolérance se met hors-la-loi, et nous devrions considérer l’incitation à l’intolérance et à la persécution comme un crime, de la même façon que nous devrions considérer que l’incitation au meurtre, ou au kidnapping, ou au retour du trafic d’esclaves, comme un crime. » (traduction personnelle). Étrangement, ces mots pourtant anciens, qui furent écrits pendant la Seconde Guerre mondiale, résonnent encore très juste dans une société comme la société française de 2014…

Le seul clivage que faisait Popper parmi les régimes politiques est la démocratie vs la tyrannie. Mais il a défini la démocratie ainsi : le régime dont les dirigeants pourraient être destitués par les dirigés sans effusion de sang. En cas de violence, le régime est défini comme tyrannique.

La conséquence, c’est que Popper a rejeté ainsi deux formes d’institution : la démocratie directe, car ainsi, le peuple ne pourrait plus s’autodestituer, et le scrutin proportionnel, car tous les partis seraient représentés à l’assemblée, et les partis majoritaires devraient alors former des coalitions, ce qui aboutirait à des petits partis qui seraient toujours présents dans les coalitions et pourraient ne jamais être destituables. Son régime idéal est donc la démocratie représentative avec scrutin majoritaire, préférablement le bipartisme qui permet d’avoir un parti qui s’oppose aux idées du parti majoritaire (et réciproquement), avec un système de primaires dans chaque camp pour porter la contradiction au sein même des partis, la confrontation des idées faisant progresser le système.


La démarcation de la science

Récompensé par de nombreuses gratifications honorifiques ou académiques, anobli "knight bachelor" par la reine Elizabeth II, Karl Popper a laissé une œuvre déterminante dans l’épistémologie en bouleversant la réflexion sur la science.

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Même si sa théorie de la réfutation a été elle-même parfois contestée (la réfutation ou la corroboration dépendent d’observations elles-mêmes tributaires d’autres théories qui doivent être, elles aussi, réfutables), il a apporté une pierre décisive dans l’édification de la frontière entre la science et la non-science : « J’en arrivai de la sorte, vers la fin 1919, à la conclusion que l’attitude scientifique était l’attitude critique. Elle ne recherchait pas des vérifications, mais des expériences cruciales. Ces expériences pouvaient bien réfuter la théorie soumise à l’examen ; mais jamais elles ne pourraient l’établir. » ("La Quête inachevée", 1981).

Dans le même essai, il soulignait également : « Les théories scientifiques, si elles ne sont pas réfutées, restent toujours des hypothèses ou des conjectures. ».

Pour Popper, toutes les lois scientifiques ont nécessairement une forme logique d’énoncés universels au sens strict, non vérifiables avec certitude (si l’on énonce que "toutes les Anglaises sont rousses", on peut conclure que toutes les Anglaises rencontrées sont rousses, mais pas toutes dans l’absolu), mais en revanche, réfutables (il suffit de rencontrer une seule Anglaise non rousse pour invalider la proposition d’origine).

Par ailleurs, aucune réfutation ne peut être concluante, car elle dépend des choix méthodologiques des scientifiques. En ce sens, ce critère de différenciation science/non-science est un avant tout critère méthodologique (« On ne doit considérer une théorie comme réfutée que si l’on découvre un effet reproductible qui la réfute. »).

Fort de ce critère, il est un peu plus aisé de ne plus donner foi à des théories… qui n’ont jamais été scientifiques (comme l’astrologie), et de permettre aux citoyens de sombrer le moins possible dans la crédulité irrationnelle.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 septembre 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Théorie du chaos ?
Niels Bohr.
Paul Ricœur.
Evry Schatzman.
Albert Decourtray.
Maurice Allais.
La connaissance objective de Popper (article de Fabien Blanchot, septembre 1999).
Le critère de démarcation de Popper et son applicabilité (thèse de Jacques Muchel-Bechet soutenue le 13 mai 2013).
Enjeux politiques du rationalisme critique chez Popper (thèse de Christel-Donald Abessolo Metogo soutenue le 27 juin 2013).

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http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/karl-popper-1902-1994-la-156881

 

 



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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 07:04

La recherche scientifique est toujours passionnante. Parfois, il y a des découvertes exaltantes et surprenantes. Cependant, pour protéger l’humain de ses prétentions et vanités, les progrès technologiques auraient intérêt à toujours être accompagnés d’une certaine sagesse : « Sapience n’entre point en âme malivole et science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » ("Pantagruel", Rabelais, 3 novembre 1532) cite-t-on, souvent et à raison, à cette occasion, provenant d’une lettre de Gargantua à son fils qui ajoute un peu plus loin : « Méfie-toi des abus du monde ; ne prends pas à cour les futilités, car cette vie est transitoire (…) ».


yartiSTAP01J’avais récemment rappelé l’importance de ne pas subordonner l’éthique au progrès scientifique, contestant la loi du 6 août 2013 autorisant l’expérimentation sur des embryons humains, donc, sur du matériel vivant humain.

Je l’avais fait en précisant deux choses : d’une part, l’éthique impose le respect de toute conception de la personne humaine, en toute circonstance ; d’autre part, qu’indépendamment des problèmes éthiques, la recherche à partir de cellules souches embryonnaires étaient dépassée et quasiment anachronique, en raison des grandes difficultés techniques (propension à développer des tumeurs, rejets etc.) et surtout, parce qu’une autre technologie existe et est bien plus performante, et en plus, elle s’exonère de tout souci éthique parce que seules sont susceptibles  d’être prélevées des cellules matures (chez l’adulte).

Il se trouve que parfois, la science avance vite. À peine avais-je terminé de rédiger mon article qu’une découverte révolutionnaire a été présentée à la communauté scientifique. Il se trouve que celle-ci confirme le peu d’avenir des cellules souches d’origine embryonnaire comme je l’avais écrit, mais pose aussi d’autres problèmes éthiques (que la loi française n’a d’ailleurs pas envisagés). Cela dit, même si la voie des cellules embryonnaires était redevenue "performante", les considérations éthiques n’en auraient pas été moins valides.


Haruko Obokata

La jeune biologiste japonaise Haruko Obokata (elle n’a que 30 ans) pourrait peut-être obtenir le Prix Nobel de Médecine pour l’édition 2014. C’est évidemment bien trop tôt pour le dire mais cette scientifique vient de publier, le 30 janvier 2014, plusieurs articles dans la célèbre revue "Nature" qui présentent effectivement une découverte révolutionnaire, en particulier cet article : "Stimulus-triggered fate conversion of somatic cells into pluripotency". Tellement révolutionnaire que le texte avait été soumis au comité éditorial le 10 mars 2013 et avait été rejeté à plusieurs reprises avant d’être enfin accepté avec tous les compléments nécessaires pour la rendre vraisemblable : « Mon manuscrit avait été rejeté de la publication plusieurs fois. ».

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Après son doctorat soutenu en 2011, Haruko Obokata a été recrutée en 2013 comme chef du laboratoire sur la reprogrammation cellulaire (Lab for Cellular Reprogramming) du Riken Center for Developmental Biology à Kobe (Japon).

De quoi s’agit-il ?
Des cellules souches.


La cellule souche, promesse d’un magasin de tissus humains

Pour tenter de soigner certaines maladies, en particulier les maladies neurodégénératives qui semblent devenir les "maladies du siècle", la science essaie de trouver un moyen de cultiver un certain nombre d’organes qu’on pourrait ensuite greffer sur le patient.

L’idée existe depuis une quinzaine d’années, celle d’utiliser des cellules souches, autrement dit, des cellules pluripotentes. Ces cellules sont des cellules indifférenciées, c’est-à-dire qu’il y a en elles tout en un. Elles peuvent se multiplier à volonté. Elles existent au stade initial de l’embryon, et après quelques temps de développement, chaque cellule se spécialise ensuite dans une fonction précise (un organe, un membre etc.).

Les cellules souches embryonnaires ont été mises en évidence chez la souris le 9 juillet 1981 par Martin Evans (Prix Nobel de Médecine 2007), Matthew H. Kaufman (disparu le 11 août 2013) et Gail R. Martin ["Establishment in culture of pluripotential cells from mouse embryos", "Nature", 292(5819), pp. 154-6], et chez l’humain le 6 novembre 1998 par James Alexandre Thomson, Joseph Istkovitz-Eldor et Benjamin Reubinoff ["Embryonic stem cell lines derived from human blastocysts", "Science", 282(5391), pp. 1145-7].

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Certains scientifiques avaient alors prélevé des cellules souches d’embryons humains pour faire les premières expériences.

Jusqu’en 2013, c’était interdit en France. Pourquoi ? Parce que lorsqu’on prélève une cellule souche d’un embryon, on détruit cet embryon. Or, l’embryon humain, comme "personne en devenir", est protégé par la loi et si la loi sur l’avortement permet sa destruction, c’est de manière dérogatoire et exceptionnelle (quand la femme est en "situation de détresse", expression en phase d’être elle aussi supprimée par le gouvernement actuel).

La loi n°2004-800 du 6 août 2004 relative à la bioéthique permettait quelques dérogations pour une période de cinq ans « lorsque [les recherches] sont susceptibles de permettre des progrès thérapeutiques majeurs et à condition de ne pouvoir être poursuivies par une méthode alternative d’efficacité comparable, en l’état des connaissances scientifiques ». C’était le cas aussi pour la loi du 7 juillet 2011 sur l’expérimentation mais la loi du 6 août 2013 a brisé cette digue de protection à un moment où justement, cette recherche s’enlisait.


Plus besoin d’embryon pour produire des cellules souches

Et si l’utilisation des cellules souches embryonnaires s’est enlisée, c’est parce que depuis 2006, les biologistes John Gurdon et Shinya Yamanaka ont réussi à contourner l’impasse éthique en trouvant un procédé qui permet de reprogrammer génétiquement une cellule mature (donc différenciée, prélevée sans destruction chez un adulte) en cellule pluripotente (dite iPS), donc souche mais pas d’origine embryonnaire, et cette voie est d’autant plus encourageante qu’elle donne des résultats meilleurs (risque tumoral moindre) qu’avec des cellules souches d’origine embryonnaire. La consécration de cette voie fut l’attribution du Prix Nobel de Médecine le 8 octobre 2012.

Or, la découverte de Haruko Obokata va encore plus loin dans cette voie non embryonnaire, plus loin que les travaux de Shinya Yamanaka et a de quoi bouleverser la médecine regénérative, d’autant plus que la méthode est peu coûteuse, rapide et simple.

L’idée est toujours de produire des cellules souches à partir de cellules matures. En leur faisant subir une contrainte, ces cellules matures se transforment en cellules pluripotentes. Au contraire des cellules iPS qui subissent une manipulation génétique, les cellules de Haruko Obokata n’ont pas eu de traitement génétique, mais seulement une soumission à certaines contraintes.

C’est le cas par exemple en trempant une cellule mature dans un bain d’acide faiblement dosé (pH = 5,7) pendant vingt-cinq minutes à 37°C : la cellule se transforme au bout d’un certain temps en cellule pluripotente, comme par "miracle". Ce phénomène s’appelle désormais STAP pour "stimulus-triggered acquisition of pluripotency" c’est-à-dire : acquisition de pluripotence déclenchée par stimulus.


La surprise après les doutes

Haruko Obokata en est la première surprise : « C’était vraiment étonnant de voir qu’une telle transformation pouvait être acquise simplement par un stimulus extérieur à la cellule. ».

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Yoshiki Sasai, l’un des chercheurs cosignataires de l’article, se réjouit aussi : « C’est extraordinaire. Je n’aurais jamais pensé qu’une contrainte puisse avoir un tel effet ! ».

Teruhiko Wakayama, un autre chercheur de l’équipe, n’y croyait pas beaucoup : « Je pensais vraiment que c’était beaucoup de travail pour rien. ».

Le biologiste Rudolph Jaenisch, du Whitehead Institute à Cambridge, dans le Massachusetts (USA), qui n’a pas participé à ce projet, commente très étonné : « C’est vraiment inespéré. Il n’y a aucune manipulation génétique, seulement des conditions de culture, des contraintes, pour provoquer ces changements. Je crois que c’est assez remarquable ! ».

Le précurseur de ce champ de recherche, Shinuya Yamanaka réagit, de son côté, ainsi : « D’un point de vue pratique sur les applications cliniques, je vois ceci comme une nouvelle approche pour produire des cellules quasi-iPS. Si la pluripotence est provoquée aussi à partir de cellules humaines avec une méthode identique, nous aurons besoin de la comparer avec les protocoles existants. ».

Si cette découverte a eu lieu, c’est avant tout grâce à la perspicacité de Haruko Obokata qui a développé cette technique depuis cinq ans quand elle a vu que des cellules matures ressemblaient à des cellules souches lorsqu’on les soumettait à une contrainte mécanique et elle a dû convaincre tout son entourage professionnel d’aller dans cette voie : « Au départ, tout le monde pensait qu’il s’agissait d’un artefact. Il y a eu des jours difficiles où j’ai moi-même vraiment douté. ».

La vie d’un chercheur est ainsi faite de doutes et d’intuition. Croire en soi-même est presque aussi important qu’avoir l’intuition géniale.


Le présent et le futur

L’équipe a ensuite utilisé la méthode de fluorescence pour démontrer que la cellule obtenue était effectivement pluripotente : après multiplication, elle a produit …un embryon (comme sur la première photo), et elle a réalisé des films pour démontrer aussi que les cellules souches provenaient bien de cellules matures.

En tout, douze types de cellules matures ont été testés (poumon, foie, cerveau, peau, sang etc.) et le procédé STAP donne des taux de "conversion" très supérieur à la méthode de Yamanaka (qui est de 1%) : 20 à 25% des cellules survivent aux stimuli générés, et parmi les survivantes, 30% se transforment en cellules pluripotentes (soit un rendement 6 à 8 fois supérieur aux cellules iPS).

Par ailleurs, au contraire des cellules souches embryonnaires ou des cellules iPS, les cellules STAP peuvent éventuellement se transformer en cellules placentaires.

Évidemment, cette technique est à ses balbutiements et nul doute que d’autres laboratoires de recherche, dans le monde, chercheront à reproduire ces expériences, voir à les optimiser. D’autant plus que le cas général de "stress" n’a pas été vraiment exploité, puisque ici, seul l’acidité a été le critère (fragile équilibre entre contrainte et survivance des cellules).

Ah, il y a aussi un petit détail essentiel : ces expériences ont été réalisées uniquement sur des cellules de souris, et c’est un embryon de souris qui s’est développé.

L’idée d’appliquer le procédé STAP à des cellules humaines (la finalité pour trouver une thérapie cellulaire adaptée) peut poser évidemment quelques problèmes éthiques.


Clonage humain

Ces problèmes éthiques sont différents de ceux rencontrés dans l’utilisation d’embryon humains, car il ne s’agit pas ici de détruire des embryons. Ces cellules STAP peuvent toutefois se développer en embryon (humain dans ce cas). Ce serait alors du clonage. Or, cette méthode assez exceptionnelle semble aussi la meilleure méthode pour cloner.

Le clonage humain pose certains problèmes éthiques d’ordre social (absence de paternité) ou psychologique (double génétique) que rencontrent déjà certaines personnes (orphelins, enfants adoptés, jumeaux etc.) indépendamment des problèmes médicaux qui pourraient survenir (complications, vieillissement cellulaire précoce etc.). De plus, quelle que soit la méthode, aucun clonage humain n’a été réalisé, du moins avec succès, malgré les annonces sensationnelles d’une secte il y a une dizaine d’années.


Une thérapie sans obstacle éthique ?

Mais insistons bien sur le fait que le production d’un embryon de souris issu d’une cellule STAP n’avait ici qu’un but démonstratif, celui de prouver que c’était bien une cellule pluripotente.

Certes, cela ouvre une voie royale au clonage mais l’idée principale reste la production de cellules pluripotentes afin de produire, ensuite, les cellules nécessaires au soin d’un patient. Et pour cette finalité thérapeutique, le procédé STAP ne se heurte à aucun considération éthique.

De plus, si l’on arrive par la suite à comprendre ce qu’il se passe, pas seulement à le décrire, peut-être serait-il une clef pour mieux combattre le cancer.

J’avais expliqué la semaine dernière que le gouvernement français avait deux trains de retard en ayant fait adopter la loi du 6 août 2013 qui autorise l’expérimentation sur les embryons humains. Je m’étais trompé, il a maintenant trois trains de retard.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (4 février 2014)
http://www.rakotoarison.eu



Pour aller plus loin :
L'article d'origine dans "Nature" (30 janvier 2014).

14 idées reçues sur les embryons humains.
L'avis conforme du Conseil Constitutionnel du 1er août 2013 (texte intégral).
La marchandisation de l'humain.
François Hollande.
Revenir à quelques valeurs...
La mort pour tous ?
L’embryon humain et ultralibéralisme.
Mariage des couples homosexuels.
Bientôt la PMA ?
Bientôt l’euthanasie et le suicide assisté ?
Documentation sur la proposition de loi sur les embryons humains (Sénat).
Ne pas voter Hollande pour des raisons morales.
En quoi le progrès médical est-il amoral ?
ADN, pour ou contre ?
Robert Ewards couronné avec trente ans de retard.
Trente années de bébés éprouvette (fécondation in vitro).
Le fœtus est-il une personne à part entière ?
Les transgressions présidentielles.
Cannibales et marchands à la recherche de l’embryon (27 avril 2009).


(Photos : embryon de souris fluorescent provenant d'une cellule STAP, et la biologiste Haruko Obokata).



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  http://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/cellules-souches-decouverte-147503

 

 

 

 

 

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2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 09:12





"Stimulus-triggered fate conversion of somatic cells into pluripotency"
Haruko Obokata, Teruhiko Wakayama, Yoshiki Sasai4 Koji Kojima, Martin P. Vacanti, Hitoshi Niwa, Masayuki Yamato, Charles A. Vacanti
Nature Volume : 505, Pages : 641–647
Date published : 30 January 2014
Received :10 March 2013
Accepted : 20 December 2013
Published online : 29 January 2014

http://www.nature.com/nature/journal/v505/n7485/full/nature12968.html

 

 

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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 19:14

Le physicien Peter Higgs a reçu le Prix Nobel de Physique 2013 avec François Englert. Son discours est visible et lisible sur Internet.

Cliquer sur les liens pour télécharger les fichiers correspondants (fichier .mp4 ou .pdf).


Vidéo du discours de Peter Higgs le 8 décembre 2013 (.mp4) :
https://nobelmedia.akamaized.net/flashcontent/lecture_2013_phy_higgs-intro_01_496.mp4
https://nobelmedia.akamaized.net/flashcontent/lecture_2013_phy_higgs_01_496.mp4

Texte du discours de Peter Higgs le 8 décembre 2013 (.pdf) :
https://www.nobelprize.org/uploads/2018/06/higgs-lecture.pdf

Pour en savoir plus :
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190529-peter-higgs.html

SR

http://rakotoarison.over-blog.com/article-srb-20131208-video-higgs-nobel.html


 

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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 13:05

Les physiciens Peter W. Higgs (84 ans), de l'Université d'Edimbourg, et François Englert (80 ans), de l'Université de Bruxelles, ont reçu ce mardi 8 octobre 2013 à 12h47 conjointement le Prix Nobel de Physique 2013 pour leurs travaux sur la fameuse "particule de Higgs" prédite par ces deux chercheurs dans les années 1960 et qui a défini la recherche des particules de ces dernières décennies. Cette particule a été détectée pour la première fois le 4 juillet 2012 au nouvel accélérateur du CERN à Genève (LHC) et son existence est un élément fondamental du modèle standard dans la compréhension de la masse de la matière.

SR




Communiqué officiel (en anglais)...


The Nobel Prize in Physics 2013
 
The Nobel Prize in Physics 2013 was awarded jointly to François Englert and Peter W. Higgs "for the theoretical discovery of a mechanism that contributes to our understanding of the origin of mass of subatomic particles, and which recently was confirmed through the discovery of the predicted fundamental particle, by the ATLAS and CMS experiments at CERN's Large Hadron Collider"
 
To cite this page
MLA style: "The Nobel Prize in Physics 2013". Nobelprize.org. Nobel Media AB 2013. Web. 8 Oct 2013. <http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/physics/laureates/2013/>

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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 11:50

Né le 25 mars 1920 à Constantine, Maurice Tubiana a soutenu deux thèses de doctorat, une de médecine en 1945 et une de physique en 1947. Il a travaillé dans le laboratoire de Frédéric Joliot-Curie (prix Nobel) ainsi qu'à la prestigieuse Université de Berkeley. Il a ensuite entamé une carrière d'universitaire, chercheur et praticien, spécialisé en biophysique, et en physique médicale, plus particulièrement en radiologie. Professeur agrégé, chef de laboratoire, directeur de recherches à l'INSERM, il a publié plus de trois cents articles scientifiques et a dirigé plusieurs structures de recherche de très haut niveau. Expert de l'OMS (organisation mondiale de la santé) et de l'association internationale de l'énergie atomique (AIEA), président de la Société française de l'énergie nucléaire, membre de l'Académie des Sciences (élu le 6 juin 1988), il fut très connu sur les méthodes de radiothérapie pour le traitement contre le cancer et a écrit le manuel universitaire le plus diffusé chez les étudiants américains et européens : "Introduction to Radiobiology" (1990).

SR

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23 septembre 2013 1 23 /09 /septembre /2013 17:25

« Ce qui réunit (…) nos marchands d’illusions, c’est la certitude de pouvoir imposer leur monde, par la force pour les fanatiques terroristes ou par la transgression pour les apôtres du posthumain. Ainsi nous, apostats ou humains archaïques, en tout cas, mécréants, ne pourrions survivre (…) que par la contrainte religieuse ou la soumission technologique. (…) Si l’extrémisme islamique semble incapable de sévir durablement car ses crimes provoquent presque partout la révolte, l’extrémisme technologique avance inexorablement, et dans la discrétion. Cela commence par la banalisation de prothèses vite indispensables (d’abord le téléphone portable), de fichages et flicages vite tolérés (grâce, entre autres périls, à la menace islamique), de surmédicalisations vite exigées (nouvelles prédictions et préventions), etc. Tout cela dans le plus grand mépris pour notre environnement puisqu’un ordinateur, machine ou humain, n’a nul besoin d’arbres ou de coccinelles, et que ces gens-là prétendent contre l’évidence que les nouvelles technologies sont écologiquement neutres. » ("Marianne", le 10 avril 2015).



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Le professeur Jacques Testart fête ce jeudi 3 octobre 2019 son 80e anniversaire. Jacques Testart, grand biologiste français, est connu du grand public depuis plus de trente-cinq ans pour ce qui était considéré alors comme un exploit, la naissance du premier "bébé-éprouvette" français. Le terme est mal venu, car Amandine est un bébé comme un autre, et elle est aujourd’hui adulte et a sa propre vie (et a le droit la discrétion et à la tranquillité). Ce terme désignait le fait qu’elle a été conçue "in vitro" (c’est-à-dire dans une éprouvette) et pas dans l’utérus de sa mère comme c’est habituellement le cas lorsqu’on fait un enfant.

Mais Jacques Testart ne s’est pas distingué seulement pour cette première médicale. Il s’est distingué sur le plan philosophique en annonçant un moratoire de ses travaux de recherche sur le sujet. En effet, le 10 septembre 1986, il a proclamé : « Moi, Jacques Testart, chercheur en procréation assistée, j’ai décidé d’arrêter la course à l’exploit. (…) J’appelle à un moratoire révolutionnaire sur l’idée même du progrès, à une convergence sur la non-proliération des exploits. ». Et de mettre en garde : « Mesdames et Messieurs les géniteurs, la fivète [FIV et transfert d’embryons] va bientôt vous offrir des œufs à la carte avec sexe et conformité aux normes garanties par le laboratoire. Encore un peu de progrès et vos petits seront choisis comme au chenil, couleur du poil et longueur de pattes, aptitude à la santé et forme des oreilles… ».

En clair, pour des raisons d’éthique personnelle, il a mis en veilleuse sa carrière de grand scientifique alors qu’il était une autorité mondiale en matière de procréation. En ce sens, il faut saluer son courage qui est assez rare pour le noter. Imaginons Einstein renonçant à publier "E = mc2" pour éviter l’inéluctable fabrication de la terrible arme nucléaire qui a néanmoins permis d’arrêter la Seconde Guerre mondiale… Certes, ce n’est pas tout à fait pareil.

Son combat depuis trente-sept ans, c’est celui de la liberté et de la diversité : « Il y a deux dimensions à mon combat : l’eugénisme, avec tout ce qu’il comporte de vente de parties du corps humain, de gamètes, de location d’utérus, et surtout de sélection des embryons ; et la démocratie. Le transhumanisme est au carrefour des deux : il prêche le développement sans limites de la technologie, y compris dans la procréation ; en même temps, ses "avancées" s’imposent sans qu’on demande leur avis aux gens. » ("Écho Magazine" du 28 juin 2018).

J’ai d’autant plus d’admiration pour le professeur Testart que je crois être très éloigné de ses positions politiques qui peuvent s’approcher de l’altermondialisme et de la gauche radicale (proche de l’écologie de la décroissance). De plus, il a souligné, dans ses nombreuses réflexions depuis une trentaine d’années, que non seulement il n’était pas croyant mais il était très éloigné de la religion, très éloigné du christianisme et de toutes sortes de foi, mais il faut aussi reconnaître que ses positions, en fin de compte, avec probablement des motivations et des logiques pas si éloignées les unes des autres, ne sont pas si éloignées que cela de celles de l’Église catholique concernant l’eugénisme.

D’ailleurs, voici que qu’il concluait dans une tribune sur Mediapart en avril 2016 : « Encore une fois, je suis amené à tenir le rôle du vilain petit canard. Quasiment seul à côté d’une troupe d’intégristes catholiques, je critique depuis longtemps les exigences des bons docteurs qui prennent les femmes et les homos en otages pour accroître leurs pouvoirs. Deux choses me peinent en cette affaire : la confusion fréquente entre mes positions et celles de certains réactionnaires d’une part, et l’hébétude de ceux dont je suis le plus proche dans la vraie vie d’autre part. Gauchiste athée depuis le début, je suis attristé de la perte de repères humanistes qui fait prendre aux gens de gauche, ou aux écolos, les vessies de l’aliénation à la biomédecine pour les lanternes résistantes des Lumières. ».

Docteur ès Sciences, de formation agronome et biologiste, Jacques Testart a d’abord travaillé à l’INRA (Institut national de la recherche agronomique) de 1964 à 1977 sur la reproduction des mammifères domestiques, puis à l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) de 1978 à 2007 sur la procréation naturelle et artificielle dans l’espèce humaine (comme directeur de recherches à l’unité 355 de l’INSERM).

Parmi ses travaux scientifiques qui furent communiqués dans plus de 300 publications dans des revues scientifiques internationales et plus de 20 ouvrages de vulgarisation et essais de réflexion sur sa science, il y a les premières "mères porteuses" chez les bovins en 1972, les premiers succès français de la fécondation in vitro de l’humain en 1982, la congélation de l’embryon humain en 1986 et la fécondation in vitro (FIV) avec injection du spermatozoïde en 1994. Un peu effrayé par le champ des possibles avec ces techniques nouvelles de procréation, Jacques Testart revendique d’être un "critique de science" comme d’autres sont critiques d’art ou critiques littéraires.

Très actif dans le domaine de la pensée scientifique autant que philosophique et politique, Jacques Testart se décrit lui-même ainsi : « Chercheur engagé, il a toujours été soucieux de prendre du recul, de se donner le temps de la réflexion devant les développements effrénés de la science et d la technique. Citoyen vigilant, préoccupé des dérives de nos sociétés, il s’affirme le défenseur têtu "d’une science contenue dans les limites de la dignité humaine" et de la démocratie réelle. ».

Le plus grand succès de Jacques Testart, il l’a eu quand il avait 42 ans, le 24 février 1982, lors de la naissance d’Amandine (51 centimètres, 3 420 grammes), ce fameux premier "bébé-éprouvette" français à l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart. Lui-même était le directeur scientifique de l’opération tandis que le professeur René Frydman (75 ans) en fut le responsable clinique, dans le service du professeur Émile Papiernik (1936-2009). L’ovocyte de la mère a été prélevé, fécondé par des spermatozoïdes du père dans une éprouvette (in vitro), et l’embryon résultant de cette opération fut inséminé dans l’utérus au bout de trois jours, entraînant une grossesse normale (mais évidemment ultrasurveillée). Trente et un an plus tard, Amandine a, elle même, mis au monde son propre enfant le 12 juin 2013 à Suresnes, et cela de manière tout à fait naturelle.

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Dans son petit bureau étriqué de l’hôpital, où est indiqué non sans humour sur la porte "Éprouveur-inventreur" (selon une photographie du "Nouvel Observateur" du 19 septembre 1986), Jacques Testart, au lieu de parader pour de nouvelles naissances, avait justement rédigé, dès la naissance d’Amandine en 1982, une tribune dans l’hebdomadaire pour mettre en garde contre le risque d’eugénisme (voir plus loin). Entre 1978 et 2014, environ cinq millions d’enfants sont nés de fécondation in vitro dans le monde, et 3% des enfants des pays industrialisés sont aujourd’hui ainsi conçus (en 2014).

René Frydman, qui a poursuivi toute sa carrière dans cet hôpital, a été le père du premier bébé né après un diagnostic préimplantatoire en 2000 et du premier bébé du double espoir en 2011 (lire ici). Contrairement à Jacques Testart, René Frydman a apporté son soutien au candidat Emmanuel Macron en 2017, et a considéré qu’il était le seul à avoir « pris le temps de comprendre les enjeux de la procréation médicalement assistée » ("Le Parisien" du 28 avril 2017).

Au contraire, Jacques Testart s’est opposé à l’extension de la PMA à toutes les femmes, et très peu réceptif aux aspirations au libéralisme du nouveau Président de la République.



Plutôt contre la PMA

Les arguments de Jacques Testart contre la "PMA pour toutes" sont nombreux (et assez bien résumés dans une tribune pour "The Conversation" le 11 octobre 2017).

D’abord, l’abus de langage car il n’y a pas de légitimation médicale s’il n’y a pas infertilité (en clair, il n’y a pas besoin de soigner si la personne traitée est capable d’avoir des enfants avec des relations sexuelles), ce qui va engendrer des coûts supplémentaires à la charge de la société alors qu’il n’y a pas à soigner (la médecine n’a pas vocation à résoudre des problèmes sociétaux), et surtout, cela va accroître la pénurie de sperme disponible (un vrai problème en France). La légalisation va aussi poser le problème de l’anonymat du donneur de sperme (psychologie de l’enfant à venir). Enfin, la sélection du donneur selon des critères non réglementés, va favoriser des pratiques eugéniques : « C’est avec le tri des embryons à l’issue de la FIV que pourra se manifester pleinement cet eugénisme nouveau, bienveillant et consensuel. » (Colloque à Lille les 24-25 mai 2018).

Pour Jacques Testart, l’insémination artificielle du sperme est un acte très facile que beaucoup de femmes homosexuelles ont déjà réalisé sans concours médical, et pour lui : « Il est clair que l’assistance médicale permet surtout de recruter le donneur, et que l’exigence de "PMA pour toutes" correspond à une défaillance de l’autonomie des femmes. » ("Le Drenche d’avril 2018).

Dans une tribune à "Décision Santé" le 3 avril 2014, Jacques Testart a formulé sa réticence de cette manière : « Je ne porte aucun jugement moral sur la capacité d’un couple homo à élever un enfant car rien n’indique qu’il y réussirait moins bien que les autres, mais je crois que l’engendrement doit échapper à la biomédecine à chaque fois que celle-ci n’est pas indispensable. S’il s’avère difficile pour un couple homo de trouver dans son environnement un donneur de sperme ou une mère porteuse non rémunérée, c’est que la société n’est pas prête pour de telles pratiques, ce qui peut figurer une régulation sociale objective de la bioéthique. Il serait détestable que l’institution médicale se trouve officiellement en charge d’activités inutiles au moment où la suite du monde suppose l’accroissement de l’autonomie, de la responsabilisation des individus et de la convivialité dans leurs relations. ».

Lors de son audition par la Mission d’information sur la révision des lois de bioéthique le 6 septembre 2018 à l’Assemblée Nationale, Jacques Testart a précisé à propos de l’anonymat du donneur de sperme pour une PMA : « Les arguments pour le maintien de l’anonymat (menace sur la paix des ménages, crainte de raréfaction des donneurs) ne pèsent rien en regard du but légal de l’IAD [insémination artificielle avec donneur] qui est de faire naître un enfant disposant des mêmes chances d’épanouissement que tous les autres. Et la concession récente des banques de spermes consistant à délivrer des données non identifiantes ne répond absolument pas à cet objectif. ».

Dans "Valeurs Actuelles" du 14 février 2019, Jacques Testart se voulait même plus ferme dans son opposition : « Qu’on m’explique ce que l’extension de la PMA a à voir avec la science. Qu’y a-t-il de nouveau dans cette technique ? Rien. Un donneur de sperme va féconder une femme. La "technologie" qui permet de le faire tient dans un bout de tube ou une seringue. Qu’on arrête de nous enfumer avec les "progrès de la science". On étend, c’est tout. Ce ne sont pas les progrès de la science qui guident l’éthique, mais les demandes sociales. Et encore, ce ne sont même pas des demandes de la société, mais de quelques-uns. ».


Contre le diagnostic préimplantatoire (DPI)

J’ai évoqué la PMA car le sujet est d’actualité et il n’est pas sans rapport avec le risque d’eugénisme qui est la crainte fondamentale de Jacques Testart dans les années à venir, confortée par de nombreuses fictions d’anticipation (dans la littérature ou au cinéma) qui montrent une humanité où chaque individu est génétiquement sélectionné pour éviter les maladies, pour avoir les meilleures caractéristiques voire rendements (Jacques Testart estime d’ailleurs que cet eugénisme va dans le sens du libéralisme économique qui accentue et encourage le principe de la concurrence).

Le meilleur outil de cet eugénisme est le diagnostic préimplantatoire (DPI) qui intervient après une fécondation in vitro et donc la création d’un embryon et avant l’insémination dans l’utérus de la mère. Généralement, pour augmenter les chances d’avoir un embryon pouvant poursuivre toute la grossesse, plusieurs embryons sont inséminés (ce qui, parfois, fait des naissances multiples). Grâce à la technologie de la congélation, les embryons non utilisés (dits "surnuméraires") peuvent être conservés au lieu d’être détruits. Le choix des embryons à inséminer, lorsqu’il y en a plus que nécessaire, est donc crucial.

Or, la sélection des embryons ne se fait pas de manière aléatoire. D’un point de vue technique, il est facile de caractériser génétiquement chaque embryon et d’avoir une idée de ses faiblesses et forces génétiques. Comme la fivète est une technique statistiquement faible par rapport aux nombres de naissances, il n’y a pas encore de risque. Mais si on recourt plus systématiquement à la PMA, alors le risque est celui de l’eugénisme, le choix, pour une population, de sélectionner les embryons aux mêmes critères génétiques (voir par exemple l’excellent film "Bienvenue à Gattaca" d’Andrew Niccol sorti le 24 octobre 1997).

Dans "Les Usages du vivant" (éd. Neotheque, 2011), Jacques Testart a donné un élément particulier à propos du DPI : « Le DPI peut prospérer aussi parce que, dans nos familles des pays développés, les enfants sont aujourd’hui moins nombreux qu’autrefois, et sont donc considérés comme étant plus précieux, si bien que l’exigence de la qualité optimale de l’enfant amène à un refus catégorique du handicap. ».

Le risque d’eugénisme par présélection des embryons à inséminer est grave. Lors d’un colloque à Charleroi, le 24 mars 2017, Jacques Testart a conclu ainsi : « Il y aura une administration centralisée de cette normalisation de l’humain forcément avec des personnels de santé et peut-être un peu plus, avec des attitudes peut-être autoritaires vis-à-vis des récalcitrants, donc une planification sanitaire, et je pense, un péril pour l’espèce au bout du compte. Après quelques générations de ce régime-là, on aura profilé un humain assez arbitraire, celui que les experts espèrent. Mais celui-là aura peut-être du mal à survivre dans une situation où les changements climatiques nous promettent de nouvelles maladies, des petites bêtes qui vont muter pour lesquelles on n’est pas préparé. Et si tous les gens sont conformés de la même façon, il n’y aura pas, comme il y a eu pour la peste au Moyen-Âge, 30% de survivants, on y passera tous ! De tout ça, qui en parle ? Personne. C’est un message assez triste qui, à mon avis, n’est pas pessimiste mais réaliste. ».

Voici ce que disait Jacques Testart il y a déjà plus de onze ans : « Pour les couples procréant par fivète, il sera bientôt irresponsable de faire des enfants aléatoires, comme on faisant avant le progrès. On n’en est encore qu’à 2% d’enfants conçus en éprouvette et qui pourraient donc "bénéficier" du DPI sans servitude complémentaire pour leurs géniteurs. Mais qu’arrivera-t-il si la fivète n’est plus cette épreuve pénible que redoutent les futures mères dès qu’on saura produire les ovules en laboratoires par culture d’un échantillon ovarien, éventuellement conservé congelé pendant des dizaines d’années ? (…) Avec cette voie (…), on devrait concevoir des dizaines d’embryons par couple, parmi lesquels choisir un ou deux enfants désirés et garantis normés… incitant alors largement la population à recourir au couplage fivète-DPI. » ("Politis", le 4 septembre 2008).

Dans "La Croix" du 21 mars 2009, Jacques Testart a fait remarquer que si un dépistage préimplantatoire sur toutes les anomalies génétiques était systématique, la responsabilité des parents deviendrait écrasante tant socialement (ont-ils le droit de mettre au monde un enfant avec un handicap ?) qu’économiquement (la sécurité sociale resterait-elle valable pour des "géniteurs inconscients" ?). Il a fait cette proposition (déjà exprimée dès 2000) : « Une "politique de civilisation" ne devrait pas s’arrêter aux droits de l’homme mais s’attacher aussi à défendre des droits de l’humanité qui leur seraient opposables. Ainsi, pour le DPI, on pourrait opposer l’altérité à la sécurité génétique familiale (toujours illusoire) ; la diversité à la normalité (souvent arbitraire) ; la démarche d’adoption à la défense d’une lignée généalogique (le "sang") ; la solidarité (altruisme, aide aux handicapés…) à la compétitivité. » (21 mars 2009).

Contribuant à l’Encyclopédia Universalis, à l’article "eugénisme", Jacques Testart mettait en garde : « L’insémination artificielle fut, dès l’après-guerre et particulièrement aux États-Unis, la technique de choix pour une pratique d’eugénisme positif, grâce au recrutement de géniteurs sélectionnés dont la semence est proposée selon les lois du marché. (…) Par ailleurs, les analyses de laboratoires sont devenues capables de déceler des anomalies dans le nombre de chromosomes (aneuploïdies) ou des mutations de certains gènes, et, couplés à l’échographie fœtale, ces examens apportent une information déterminante à la femme enceinte pouvant motiver l’interruption médicale de grossesse. (…) Fort heureusement, le nouvel eugénisme n’a pas le caractère autoritaire et les effets mutilants de sa première version "scientifique" (…). Pourtant c’était déjà avec la caution et même avec la recommandation médicale que des individus furent stérilisés pour les raisons les plus variées. Plutôt que laisser croire que la sélection des embryons n’a rien à voir avec la castration des adultes, mieux vaut s’interroger sur les angoisses et les désirs qui nourrissent l’une et l’autre. Et aussi sur le risque totalitaire que comporterait la systématisation de pratiques sociales prétendant réaliser de tels fantasmes, même si c’est au nom du progrès et de la compassion. » (mis en ligne le 25 novembre 2007).


Contre l’autorisation des recherches sur les embryons humains

Jacques Testart s’est aussi élevé contre la légalisation des expérimentations sur les embryons humains : « Les recherches dites "sur l’embryon" sont (…) des travaux menés avec les cellules souches embryonnaires obtenues par dissection d’embryons "surnuméraires" (exclus de AMP [assistance médicale à la procréation]), elles ne visent pas la connaissance de l’être en développement mais seulement l’usage de ses parties nobles. » (Mediapart, le 28 mars 2011). Et de rappeler que cette recherche sur les cellules souches embryonnaires sont déjà dépassées par les travaux en 2007 de Shinia Yamanaka (Prix Nobel en 2012) sur les cellules dites iPS (induced pluripotent stem cells) que j’avais évoqués ici.

À ce sujet, Jacques Testart n’hésitait pas à parler d’un « aveuglément scientiste » et de faire preuve d’une grande incompréhension : « Puisqu’il s’agit des "lois de bioéthique" et non de principe de compétition internationale, on s’étonne de l’argument avancé par certains d’un risque de "retard" par rapport à des concurrents étrangers, en particulier pour d’éventuels brevets. Pourtant, la loi comme les discours obligés évoquent largement la "dignité" de l’embryon humain et le "respect" qui serait dû à cette potentialité de personne. » (Mediapart, le 28 mars 2011). Il militait au contraire pour ne pas se précipiter : « Qu’on demande à ceux-là de démontrer par l’expérimentation animale que le sujet est mûr et prometteur plutôt que taquiner le catho gratuitement ! car notre embryon connaît les mêmes lois que celui de n’importe quel mammifère et le miracle médical promis est improbable si on est incapable d’abord d’une compréhension scientifique. » ("Politis", le 4 septembre 2008).


Contre les enquêtes douteuses de l’INSERM sur des lycéens

Dans "Big Brother Awards, les surveillants surveillés", sorti en 2008 (éd. La Découverte), Jacques Testart a dénoncé la réalisation en mars 2007 d’une vaste enquête de l’INSERM sur plusieurs milliers de lycéens de Champagne-Ardenne qui avait obtenu l’accord du rectorat. Au-delà de l’aspect discutable de la procédure (seuls les lycéens majeurs étaient questionnés, pour éviter l’autorisation des parents, effet de surprise des lycéens, absence du personnel éducatif lors de la présentation des questionnaires, etc.), le biologiste a noté les questions intrusives (sur le comportement des parents, leur addiction éventuelle) ainsi qu’un prélèvement pour analyse ADN, l’idée étant de déterminer la "vulnérabilité génétique des comportements addictifs" (du nom de l’unité 675).

Jacques Testart a fustigé l’absence de garantie d’anonymat : « On ne dispose d’aucune garantie formelle que ces informations ne finissent pas dans le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG). Plusieurs témoignages soutiennent que les enquêteurs locaux (…) ont réduit les résistances en jouant sur l’effet de surprise, ce qui montre qu’ils avaient conscience de proposer une action discutable… tout en s’arrangeant pour qu’elle ne soit pas discutée. ». Rappelons que non seulement les lycéens "testés" sont en cause et susceptibles d’être fichés, mais aussi toute leur famille (frères et sœurs, parents, etc.) puisqu’il s’agit d’empreintes génétiques. Poursuivant : « Il reste que la conception de l’anonymat par l’INSERM est plutôt laxiste puisque cette exigence serait remplie par le seul faut que "les personnes de votre entourage n’auront jamais connaissance de vos réponses". ».

Le chercheur a surtout condamné le principe même de l’étude : « La recherche de facteurs génétiques expliquant les comportements se heurte à la logique comme à l’éthique. Chacun (…) convient de l’importance des facteurs environnementaux dans la construction de la personne physique et psychologique, c’est pourquoi il paraîtrait judicieux de mieux doter la recherche en psychologie, sociologie, anthropologie plutôt que courir chèrement derrière des gènes dont on ignore absolument comment les corriger. ».

Plus généralement, Jacques Testart est vivement opposé à toute mesure qui pourrait alimenter le fichier d’empreintes génétiques comme l’instauration de tests ADN pour le contrôle de l’immigration : « Ne pourrait-on plutôt voir dans cette mesure un moyen redoutable d’accoutumance au fichage génétique généralisé, l’étranger étant seulement le maillon faible propice à l’initiation de cette pratique ? Nous sommes déjà identifiés par des moyens biométriques (taille, couleurs des yeux et des cheveux, empreintes digitales, iris, système veineux…), par l’enregistrement de notre image (télésurveillance et bientôt drones espions), mais aussi par notre comportement de consommateur (carte bleue, puces RFID, Internet, GPS…), et même par notre gestuelle qui peut s’avérer équivoque pour des caméras dites "intelligentes", sans omettre les techniques réservées aux plus suspects (écoutes téléphoniques, bracelet électronique…). (…) L’anthropologue Gérard Dubey remarque qu’en un siècle seulement, après l’avènement de la biométrie, les repères ont évolué depuis l’être identifié socialement jusqu’à l’être défini biométriquement. Combien de temps faudra-t-il, après l’avènement de la génétique moléculaire, pour définir les êtres génétiquement ? Et en quoi le critère génétique est-il différent des critères biométriques classiques ? On sait que les jumeaux vrais, qui partagent le même ADN, montrent des empreintes digitales différentes (…). Il s’ensuit que la "reine des preuves" que constitue l’ADN pour la justice ne permettrait pas de discriminer des jumeaux aussi bien que le font les empreintes digitales ! (…) Rappelons que la biométrie a toujours fonctionné à la peur, peur de l’autre, et s’est généralisée sans opposition organisée, comme par effet de sidération laissant place à une véritable atonie sociale. ». ("Le Monde diplomatique" de juin 2008).


Contre le transhumanisme

Jacques Testart a estimé que l’AMP (assistance médicale à la procréation) est l’un des outils du transhumanisme qui n’est qu’un eugénisme qui refuse de dire son nom : « L’AMP, qui s’est ouverte à la détection de caractéristiques génétiques avec le tri des embryons, n’a pas su inventer une régulation internationale (voir l’expansion du tourisme médical) et a fini par devenir un enjeu financier, idéologique… Loin de se contenter de compenser un handicap affectant cette fonction essentielle qu’est la procréation, elle se transforme aujourd’hui en moyen de "dépasser" certaines propriétés de notre espèce, de la différence sexuelle au vieillissement, et représentera finalement une alternative généralisable à la procréation, depuis toujours aléatoire. Elle apparaît ainsi de plus en plus comme un élément du projet transhumaniste où l’homme "augmenté" serait confondu avec des machines intelligentes, combinaisons du vivant et du machinique, libérées de la violence et du sexe, et capables de s’auto-reproduire. "L’homme augmenté" sera la créature d’une société nécessairement policée dont l’ordre est déjà annoncé par des dipsositifs d’identification et de surveillance (empreintes génétiques, caméras, puces RFID)… Quel chemin tordu aurons-nous parcouru en fabriquant des enfants selon le profil conseillé par une biomédecine compassionnelle mais dominatrice, et en nous préparant à accepter la gestion docile de nos corps, à l’ADN étiqueté !… (…) Ce n’est pas un hasard si la mort aussi est progressivement médicalisée. Engendrer, jouir et mourir pourraient échapper aux arrangements entre humains que craint la machine normative et procédurière. » ("Le Monde diplomatique" d’avril 2014).

Et de conclure : « L’étincelle de lucidité entraînant la ferme volonté de réagir risque de ne surgir qu’à la suite de la dégradation des conditions matérielles et sociales, provoquant l’abandon de nos règles du vivre ensemble. (…) La course de vitesse entre l’autonomie de la technique et l’autolimitation de la puissance humaine est engagée. » (Avril 2014).

Plus récemment, Jacques Testart a souligné le grand danger du transhumanisme : « On ne peut pas toucher à un élément sans toucher à l’ensemble. Il y a deux choses sur lesquelles il est très difficile d’intervenir sans provoquer des effets indésirables : le génome et le cerveau. Les deux domaines sur lesquels se ruent les transhumanistes ! ». Exemple avec le maïs : « Pour le génome, certains maïs OGM [organismes génétiquement modifiés] résistent aux herbicides, mais quand il y a du vent, on ne sait pas pourquoi, la tige se casse au lieu de plier. On prétend maîtriser le vivant, mais au fond, on ne connaît pas grand-chose ! » ("Écho Magazine", le 28 juin 2018).

Dans "Libération" le 17 août 2018, il a complété : « [Le transhumanisme] est une idéologie qui prospère sur les innovations extraordinaires de la technoscience, que ce soit autour de la génétique, du cerveau, de l’intelligence artificielle. Il y a des trucs assez fantastiques qui donnent une prise pour faire croire que tous les mythes anciens, qu’on traîne depuis le début des temps, l’immortalité, l’intelligence supérieure ou le héros imbattable, vont devenir réels. Ce ne sont rien d’autres que des rêves enfants, une idéologie infantile. ».

Sans beaucoup d’optimisme sur ses capacités à convaincre une société qui l’a dépassé depuis longtemps dans ses habitudes sociales, Jacques Testart continuera toujours à exprimer ses convictions, quitte à ce que ce soit prêcher dans le désert…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Site officiel de Jacques Testart.
Jacques Testart.
Le mariage pour tous.
L’avortement.
La PMA.
François Jacob.
Vincent Lambert.
Le départ programme d’Inès.
Alfie Evans, tragédie humaine.
Le réveil de conscience est possible !
Euthanasie ou sédation ?
Les expériences de l’étranger.
Fausse solution.
Autre fausse solution.
Le risque de la GPA.
Embryons humains cherchent repreneurs et expérimentateurs.
Expérimenter sur la matière humaine.
La découverte révolutionnaire de nouvelles cellules souches.
Euthanasie : les leçons de l’étranger.
Trofim Lyssenko.
Bientôt, les morts pourront parler !
En quoi le progrès médical est-il immoral ?
ADN : pour ou contre ? (23 octobre 2007).
Tests ADN : confusion au Sénat et péril pour le principe de filiation (3 octobre 2007).
Loi Hortefeux : tests ADN acceptés avec réticence (15 novembre 2007).
La traçabilité de la vie privée.
Trente ans de fécondation in vitro.
Robert Edwards Prix Nobel 2010.
Le fœtus a-t-il un état-civil ?
Le père de nos pères.
Notre arbre généalogique.
La rousseur du Néandertalien.
Un rival pour Darwin ?

_yartiTestartJacques03



http://rakotoarison.over-blog.com/article-22912219.html

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/10/09/37697662.html





 

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