« Pour beaucoup d’entre nous, Jacques Delors a été le véritable architecte de l’Europe rêvée. Un rêve devenu réalité. La génération de ceux qui, comme moi, sont nés dans les années 1960, et celles qui ont suivi ont pu assister à la naissance de l’Europe sans frontières qu’ils appelaient de leurs vœux et ont eu le privilège de vivre toutes les opportunités de paix et de développement que celle-ci représentait. » (Enrico Letta, le 4 janvier 2024, dans "La Croix").
/image%2F1488922%2F20250722%2Fob_c0e8de_yartidelorsj02.jpg)
L'ancien Président de la Commission Européenne Jacques Delors est né il y a 100 ans, le 20 juillet 1925. Il est mort il y a un an et demi, à 98 ans, le 27 décembre 2023. Désormais considéré comme un (récent) Père de l'Europe, Jacques Delors a été à l'origine de l'Acte Unique Européen (notamment marché unique et harmonisation des diplômes), du Traité de Maastricht (monnaie unique européenne), des Accords de Schengen (libre circulation des personnes), du programme Erasmus (échange entre étudiants), des programmes européens de recherche, des fonds structurels de cohésion, etc.
Comme l'a exprimé Enrico Letta, ancien Président du Conseil italien, le 4 janvier 2024, Jacques Delors ne considérait le marché unique qu'avec la contrepartie sociale, des fonds de cohésion, de solidarité, dans cette triple deviser : « la concurrence qui stimule, la solidarité qui unit, la coopération qui renforce ».
Je propose ici de revenir sur le discours d'adieu de Jacques Delors. Il allait quitter la Présidence de la Commission Européenne après dix ans très marquants d'exercice et a prononcé ce discours de départ le 19 janvier 1995, il y a un peu plus de trente ans, à Strasbourg, devant le Parlement Européen présidé par Klaus Hansch (qu'on peut lire dans son intégralité ici).
Sa priorité a été d'exprimer l'importance du Parlement Européen pendant les réformes qu'il a entreprises en Europe entre 1985 et 1995, ce qu'allait confirmer la parlementarisation ultérieure de l'Europe : « Le seul véritable Parlement multinational au monde doit savoir que pour peu qu'il trouve les formes adéquates et la persévérance dans l'action, sa parole est entendue partout. Ainsi témoigne-t-il, pour sa part, du combat jamais terminé en faveur de la liberté, des droits de l'homme et du pluralisme spirituel, idéologique et politique. Ce n'est pas un hasard si le Traité de l'Union Européenne en a tiré un enseignement : il vous reconnaît désormais ce rôle d'inspirateur, dont je voulais simplement rappeler qu'il s'était incarné dès avant Maastricht et que ses résultats n'auront pu que favoriser le renforcement récent des pouvoirs de votre institution. (…) Grâce à votre force d'initiative et à votre appui jamais démenti, l'intégration européenne a beaucoup progressé au cours des dix dernières années. ».
L'événement le plus marquant de la période a été la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 : « Avec l'effondrement de l'empire soviétique, le rapport de la Communauté au reste du monde a été remis en cause. La chute du mur de Berlin, en novembre 89, a provoqué le véritable aggiornamento de la Communauté. Elle a modifié en profondeur les données politiques et psychologiques de la construction européenne. La Communauté, fille de la guerre froide, devait-elle prendre fin avec la disparition de cette guerre froide ? Non, avons-nous tranché. Il a été décidé d'aller de l'avant, d'agir sur l'événement, de doter la Communauté d'une véritable personnalité politique : l'Europe était devenue pôle d'attraction, elle devait aussi être le moteur d'une stabilisation politique, au niveau du continent. (…) Une nouvelle Union se dessine. Une Union élargie à quinze membres, depuis qu'au terme de négociations conduites avec célérité elle a accueilli en son sein trois nouveaux États membres porteurs d'une longue tradition démocratique et susceptibles d'enrichir ce modèle social que l'Union veut défendre, rénover et promouvoir. (…) L'Europe se veut puissante pour être généreuse, et son engagement en faveur des pays en développement a été accru ces dix dernières années. ».
/image%2F1488922%2F20250722%2Fob_2e9104_yartidelorsj01.jpg)
Plus qu'un bilan, Jacques Delors a surtout évoqué les perspectives futures de l'Europe de l'après-Traité de Maastricht, et la principale est l'élargissement de l'Union Européenne à l'Europe centrale et orientale : « C'est dire que l'avenir s'annonce incertain, malgré les progrès réalisés. Le préalable, c'est bien entendu de mettre en œuvre ce qui a déjà été décidé dans le traité sur l'Union Européenne, mais tout en réfléchissant, dès maintenant, au cadre de la grande Europe et à sa compatibilité avec la poursuite de notre idéal qui n'a pas changé : l'Union politique des pays européens qui le veulent pleinement. Et là commence le débat. Il vous faudra, il nous faudra beaucoup d'imagination, de capacité technique, de force de conviction, de courage, de fidélité à nous-mêmes pour répondre aux défis de l'avenir. ».
L'ancien ministre des finances de François Mitterrand n'a jamais cru au « déclin de l'aventure européenne » car il y a un réel besoin. Le premier, vital, est la paix et la sécurité du continent européen : « La demande de paix et de sécurité est toujours là, impérieuse (…). On assiste à la tentation de remettre en cause les positions acquises et les frontières, à la montée des intégrismes, à la résurgence des nationalismes... Comment ne pas souligner ici le message que nous a transmis, hier, le Président de la République française : les nationalismes, c'est la guerre. Au total, nous devons affronter les risques qui pèsent sur le monde et qui affectent, de manière directe ou indirecte, nos propres acquis en matière de paix et de compréhension mutuelle. L'Union Européenne ne peut se dérober face à ces réalités d'ailleurs difficiles à cerner. Sur son flanc est, sur son flanc sud, en Afrique, au Moyen-Orient, on attend d'elle des positions franches et nettes, une prise de responsabilités sans équivoque et des actions cohérentes avec les idéaux qu'elle affirme. La demande d'Europe, pour reprendre une expression simple, est là. ».
Et de mettre en garde sur l'exigence de puissance, ce qui donne toute sa signification au discours du Président Emmanuel Macron du 13 juillet 2025 : « L'Histoire n'a pas cessé de nous dispenser leçons et avertissements. Malheur à ceux qui ne savent pas se faire respecter. Malheur aux peuples qui s'abandonnent aux délices de la société de consommation, à la nostalgie d'un passé pourtant révolu ou à un mondialisme sans conscience ! Face à cet avenir plein de périls, seule l'union politique des nations européennes peut leur permettre non seulement de défendre leurs intérêts légitimes, mais aussi de rayonner dans le monde, au service des idéaux qui ont marqué le meilleur de l'histoire de l'Europe. Notre crédibilité ne dépend pas uniquement de nos grandes déclarations de principe. Elle est et sera fonction de notre capacité à traduire les objectifs affichés en actes concrets pour la paix, pour la solidarité entre les peuples, pour le respect des droits de l'homme. Nous n'y parviendrons que par un pacte sans équivoque entre ceux des pays européens qui sont prêts à s'engager et à en tirer toutes les conséquences sur les plans politique, économique et institutionnel. ».
L'impératif démocratique était la troisième piste d'avenir en 1995 : « Il ne peut y avoir d'aventure collective réussie sans promotion de la citoyenneté, c'est-à-dire sans renouveau de la vitalité démocratique. Le temps est révolu où la construction européenne pouvait avancer en parallèle aux vies politiques nationales. L'Europe est désormais entrée dans la vie de chaque citoyen européen. En d'autres termes, c'est une démarche avant tout politique dont nous avons besoin. Certes, l'Union Européenne est loin des citoyens ; certes, nous pouvons faire mieux en termes de transparence et de subsidiarité. Mais de là à faire de la construction européenne le bouc-émissaire de notre mélancolie démocratique, il y a une marge qui ne doit pas être franchie. Le mal est en nous, dans nos sociétés, dans les travers de nos vies politiques nationales : la distance qui s'accroît entre gouvernants et gouvernés, la consommation frénétique des faits et l'oubli qui intervient vite, l'épidémie galopante des sondages... voilà les maux pernicieux qui handicapent, il faut bien le dire, nos vieux pays. ».
/image%2F1488922%2F20250722%2Fob_a95b0c_yartidelorsj03.jpg)
Sans surprise, Jacques Delors a fait la promotion de « l'approche fédérale » : « Le réveil politique de l'Europe se voudra une incitation à l'approfondissement démocratique contre l'abandon et l'atonie. Et c'est alors qu'une fois de plus, et au-delà des passions et des incompréhensions, il me faut rappeler les mérites de l'approche fédérale en matière institutionnelle. Seule, elle permet de préciser qui fait quoi et qui est responsable devant qui. Seule, elle peut décrire clairement les transferts de souveraineté et leurs limites. Seule, elle autorise des procédures de contrôle démocratique et de sanction des abus de pouvoir. Seule, elle garantit le respect des personnalités nationales et des diversités régionales. C'est pourquoi, j'ai proposé cette formule, contradictoire en apparence, de fédération des États nationaux, afin de concilier la mise en œuvre d'ambitions communes avec l'épanouissement de nos nations forgées dans l'histoire, le sang et le contrat qui unissent chacun de nos peuples et qui confortent le sentiment d'appartenance de nos citoyens. Aucun pays européen n'est a priori exclu de cette aventure collective. La Maison est ouverte à tous. ».
Le Président français était intervenu à la même tribune l'avant-veille, le 17 janvier 1995, pour faire aussi son discours d'adieu à l'Europe, à la fin de son second septennat, avec ce message clair : « Mesdames et messieurs : le nationalisme, c'est la guerre ! La guerre ce n'est pas seulement le passé, cela peut être notre avenir, et c'est vous, mesdames et messieurs les députés, qui êtes désormais les gardiens de notre paix, de notre sécurité et de cet avenir ! ».
Jacques Delors et François Mitterrand ont eu une vision très pertinente des dangers concrets de l'Europe, le risque de guerre. Comprenant le sens de la guerre déclarée par Vladimir Poutine en Ukraine, Emmanuel Macron ne fait que s'inscrire dans cette longue tradition française, consolidée (mais pas initiée) par De Gaulle, d'indépendance nationale et européenne pour la défense, autrement dit, ne plus dépendre de la protection des États-Unis et de leur bon-vouloir.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (19 juillet 2025)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
La parlementarisation de l'Europe (juillet 2025).
Jacques Delors : Allons, courage, le Printemps de l’Europe est toujours devant nous !
Les 30 ans du discours d'adieu de Jacques Delors.
Discours de Jacques Delors le 19 janvier 1995 devant le Parlement Européen de Strasbourg (texte intégral).
L'hommage de l'Europe à Jacques Delors.
Discours de Présidente de la Commission Européenne Ursula von der Leyen en hommage à Jacques Delors le 31 janvier 2024 (texte intégral).
L'hommage d'Emmanuel Macron à Jacques Delors : il nous a juste passé le relais !
Discours du Président Emmanuel Macron en hommage à Jacques Delors dans la cour d'honneur des Invalides à Paris le 5 janvier 2024 (texte intégral et vidéo).
Jacques Delors, l'un des pères de l'Europe moderne.
Jacques Delors votera-t-il pour Emmanuel Macron ?
Jacques Delors aurait-il pu être le précurseur d’Emmanuel Macron ?
Jacques Delors, l’honneur de la France et de l’Europe.
Institut Jacques-Delors (créé en 1996).
Qui peut remplacer Jacques Delors en 2014 ?
L’occasion ratée de 1995.
Martine Aubry.
/image%2F1488922%2F20250719%2Fob_2ca2c2_yartidelorsj09.jpg)
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250119-delors.html
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/01/19/article-sr-20250119-delors.html
.
