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15 août 2025 5 15 /08 /août /2025 04:55

« Quiconque a du pouvoir est porté à abuser du pouvoir. C’est la raison pour laquelle, par la disposition des choses, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir. » (Montesquieu, "De l'Esprit des lois", 1748).




 


En fait, la citation exacte de Montesquieu est plutôt celle-ci, dans le chapitre IV du Livre XI de l'édition de 1777 de son essai "De l'Esprit des lois" : « La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modérés. Mais elle n’est pas toujours dans les États modérés. Elle n’y est que lorsqu’on n’abuse pas du pouvoir : mais c’est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le dirait ! La vertu même a besoin de limites. Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. Une Constitution peut être telle, que personne ne sera contraint de faire les choses auxquelles la loi ne l’oblige pas, à ne point faire celles que la loi lui permet. ».

La citation imprécise a été faite par Alain Juppé sur l'État de droit et le besoin impératif d'une séparation des pouvoirs. Normal pour celui qui reste membre du Conseil Constitutionnel jusqu'en mars 2028, en principe.

L'ancien Premier Ministre fête son 80
e anniversaire le vendredi 15 août 2025 (il est né le jour de la condamnation à mort de Pétain !). Dans deux ans et demi, il va prendre sa retraite. Il aurait pu être candidat à l'élection présidentielle, voire être élu Président de la République en 2017, il aurait alors eu 76 ans en quittant l'Élysée dans le cas d'un seul mandat. Mais tout cela est de l'uchronie.

Réduit à un devoir de réserve qu'il préserve pour les affaires du Conseil Constitutionnel, Alain Juppé, brillant homme politique souvent incompris, sorte de Giscard chiraquisé est sans doute, avec Philippe Séguin et Laurent Fabius, le plus grand gâchis de cette génération pourtant pleine d'avenir et d'espoir, celle des nombreuses personnalités nées entre 1940 et 1950 qui, malgré leur talent, n'ont jamais su parvenir à
l'Élysée à cause de la génération précédente (coincées entre les deux générations, celle des années 1930 et celle des années 1950). Il reste un animal politique pensant et ne peut s'empêcher de commenter l'actualité, lorsqu'elle n'interagit pas avec son devoir de réserve.

Il est intéressant de revenir à son interview qu'il a accordée à Frédéric Lemaître et Solenn de Royer publiée le 7 mars 2025 dans "Le Monde". L'émotion était forte après l'annonce de la mort de Jean-Louis Debré, un ami et un compagnon politique, dont il rappelait un des traits les plus joyeux de la personnalité : « Un homme plein de vie et d’humour. Ses imitations de Chirac et de Giscard, du temps où les anciens Présidents venaient au Conseil Constitutionnel, étaient hilarantes ! ».

Ancien Premier Ministre, Alain Juppé suit particulièrement les sujets de politique étrangère, ayant été aussi le chef de la diplomatie française entre 1993 et 1995 et entre 2011 et 2012. Il réagissait notamment au discours (alors récent) du Vice-Président américain J. D. Vance à Munich sur la liberté d'expression qui balayerait toutes les autres considérations (« On ne peut pas mentir explicitement au nom de la liberté d’expression. Or, quand on refuse toute médiation sur les réseaux sociaux, on valide la possibilité de mentir au peuple sans aucune espèce de correction possible. C’est profondément troublant. »), et son opposition à ce que les juges puissent contrôler l'exécutif. Citant alors Montesquieu (voir plus haut), Alain Juppé a confirmé que l'État de droit est « l'un des principes fondamentaux de la démocratie », surtout par la séparation des pouvoirs : « Celui qui fait la loi n’est pas celui qui dirige le gouvernement et n’est pas celui qui juge de l’application de la loi. C’est absolument fondamental. ».


Plus généralement, le membre du Conseil Constitutionnel a invité ses interlocuteurs à rester fermes sur nos valeurs, les valeurs de l'Europe, d'autant plus qu'elles sont de moins en moins partagées dans le monde : « Dans ce grand chambardement du monde, nous devons, au contraire, rester fermes sur nos valeurs fondamentales. Nous avons une culture humaniste avec une tradition historique, une profondeur, qui fait que nous sommes, nous, européens. Et, pour moi, c’est ça l’Europe. Ce n’est pas simplement le marché unique ou une monnaie unique : c’est la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne. C’est une communauté de valeurs qui repose sur l’amour de la liberté et la dignité de la personne, des principes fondamentaux. Voilà. Peut-être que le monde a changé, mais ce n’est pas une raison pour cesser de penser ce que nous pensons. ».

D'où l'importance, avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, d'une capacité autonome de défense pour l'Europe : « L'Europe a conduit, depuis trente ans, une quarantaine d’opérations militaires au large de la côte arabique, dans le golfe de Guinée, au Kosovo, etc. Il y a un fonds de défense européen de 8 milliards d’euros environ, il y a des décisions qui ont été prises entre la France, l’Allemagne et l’Italie pour mettre au point le successeur du Rafale ou le successeur des chars français ou allemand, etc. Donc, il n’est pas vrai que rien n’existe en matière de défense européenne. Quand M. Macron, à la suite de ses prédécesseurs, parlait de l’autonomie stratégique de l’Europe, tout le monde rigolait en disant que c’était une chimère française. Aujourd’hui, le concept d’Europe puissance s’est imposé partout. (…) Je rejoins François Bayrou quand il dit que nous sommes plus forts que nous ne le pensons. ».
 


Constatant que, dans les démocraties, les populismes et les extrémismes progressaient, en particulier en Europe, aux États-Unis et en Amérique latine, Alain Juppé, bien que démocrate, se sentait toutefois obligé de dire : « Le peuple n’a pas toujours raison. C’est le peuple allemand qui élit Hitler, c’est le peuple russe qui idolâtre Staline. Donc, les peuples peuvent se tromper. C’est la raison pour laquelle la démocratie repose sur des "checks and balances", des équilibres ou des contrepoids, et que l'État de droit fixe des règles. Or, aujourd’hui, qui défend ces valeurs ? L’Europe. ».

Et d'ajouter : « En 1940, la majorité des Français n’étaient pas prêts à assumer le combat contre l’Allemagne, et Pétain était extrêmement populaire. La démocratie ne consiste pas à suivre aveuglément les orientations du peuple. Il y a des moments où il faut le guider et lui faire prendre conscience des enjeux. Aujourd’hui, l’enjeu, c’est celui de notre liberté. Je ne crois pas que M. Poutine soit aux frontières de la France, mais la question peut se poser pour les États baltes ou la Pologne : où s’arrêtera-t-il ? Le Président italien, M. [Sergio] Mattarella, a parlé de "vassalité heureuse". Nous avons aujourd’hui le choix entre la puissance ou la vassalité. Alors oui, la vassalité peut être heureuse, on peut être heureux dans la lâcheté. Mais est-ce durable ? Pourra-t-on continuer à être riches et libres indéfiniment en se couchant devant ces empires qui nous menacent ? Je ne le crois pas. ».

Au Conseil Constitutionnel depuis 2019 (il est donc parmi les plus anciens de cette instance, ceux nommés en 2016 ont fini leur mandat en mars 2025), Alain Juppé demeure naturellement le défenseur de cette instance juridique suprême, clef de voûte de l'État de droit et de la séparation des pouvoirs : « Le rôle du juge constitutionnel est contesté. Il y a une vraie différence entre l'État de droit et l’état du droit. L’état du droit, c’est l’état des lois telles qu’elles existent. Le législateur peut évidemment les modifier, c’est son rôle. Mais l'État de droit, ce sont un certain nombre de principes fondamentaux qui, eux, sont intangibles ou en tout cas ne peuvent être modifiés que par le constituant lui-même. (…) Selon l’article 89 de la Constitution, une révision constitutionnelle nécessite d’abord un accord des deux assemblées puis un vote au Congrès ou un référendum. Si le constituant veut changer la Constitution, il n’y a pas de gouvernement des juges, c’est une faribole ! Mais il faut le faire selon la procédure que j’ai rappelée. ».

En résumé, ce que cherchait à exprimer Alain Juppé, c'est que même si la volonté populaire allait à l'encontre des valeurs fondamentales, grâce à ces garde-fous de l'État de droit, ce seraient les valeurs fondamentales qui gagneraient. En principe. C'est cela, la démocratie, et cela nous protège tous, tous les citoyens, y compris les minoritaires. C'est d'ailleurs la formule qu'aimait lancer Albert Camus sur la démocratie (écrite dans ses "Carnets") : « La démocratie, ce n'est pas la loi de la majorité, mas la protection de la minorité. ». Elle mériterait d'être inscrite dans le préambule de notre Constitution (comme l'avait proposé le député LREM Sébastien Nadot en 2018).



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (15 août 2025)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alain Juppé veut rester ferme sur nos valeurs fondamentales.
Alain Juppé à la rescousse de Richard Ferrand ?
Alain Juppé aurait-il été Emmanuel Macron en plus âgé ?
Le syndrome de Balladur.
Montesquieu, Alain Juppé et l’esprit des institutions.
Les réponses d’Alain Juppé aux questions des députés (à télécharger).
Vidéo de l’audition d’Alain Juppé par la commission des lois de l’Assemblée Nationale le 21 février 2019 (à télécharger).
Alain Juppé et la fragilité des dépassés.
Discours d’Alain Juppé le 14 février 2019 à Bordeaux (texte intégral).
Alain Juppé, le meilleur-d’entre-nous chez les Sages.
Alain Juppé l’utralucide.
Déclaration d’Alain Juppé le 6 mars 2017 à Bordeaux (texte intégral).
François Fillon l’obstiné.
Le grand remplacement.
Liste des parrainages des candidats à l’élection présidentielle au 3 mars 2017.
Le programme d’Alain Juppé.
Alain Juppé peut-il encore gagner ?
Alain Juppé et le terrorisme.
L’envie d’Alain Juppé.
Alain Juppé, la solution pour 2017 ?
En débat avec François Hollande.
Au Sénat ?
Virginie Calmels.
Second tour de la primaire LR du 27 novembre 2016.
Quatrième débat de la primaire LR 2016 (24 novembre 2016).
Premier tour de la primaire LR du 20 novembre 2016.
Troisième débat de la primaire LR 2016 (17 novembre 2016).
Deuxième débat de la primaire LR 2016 (3 novembre 2016).
Premier débat de la primaire LR 2016 (13 octobre 2016).
L’élection présidentielle 2017.


 





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250815-juppe.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/alain-juppe-veut-rester-ferme-sur-262650

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/08/20/article-sr-20250815-juppe.html

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