« C'est un peu comme Mitterrand. C'est-à-dire que dès que vous arrêtez de faire de l'idéologie, vous devenez sympathique ! » (Thierry Ardisson à Régis Debray, le 15 janvier 1988 sur La Cinq).
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Ce mardi 2 septembre 2025, Régis Debray fête ses 85 ans. L'homme vit une existence intellectuelle mais aussi physique assez extraordinaire. Comment le qualifier ? Intellectuel (de gauche), philosophe, sociologue, aventurier, journaliste, éditorialiste, haut fonctionnaire, médiologue... ? Finalement, il préfère le terme un peu vague d'écrivain, ce qui, après tout, est logique quand on a déjà publié plus de quatre-vingts livres dont principalement des essais, mais aussi quelques romans, une pièce de théâtre et même un livret d'opéra.
Quand, en plus, ses livres sont denses et bien écrits, on peut se dire que voilà un écrivain exceptionnel. Du coup, se faire élire à l'Académie française ne serait pas infondé. Mais, semble-t-il, celui qui a été en 1977 le lauréat du Prix Femina et en 2019 le lauréat du Grand Prix de littérature de l'Académie française (qui couronne l'ensemble d'une carrière littéraire), n'aurait jamais voulu en être. Il a toutefois accepté de succéder à Michel Tournier à l'Académie Goncourt le 11 janvier 2011 (on l'a élu pour cela), mais il a démissionné en 2015 parce qu'il avait d'autres choses à faire (normalement, à partir de 85 ans, ces académiciens-là sont d'office à la retraite et sans droit de vote).
À cette élection académique, son ami Bernard Pivot, qui allait présider l'Académie Goncourt de 2014 à 2019, expliquait le grand honneur que cette noble assemblée a eu d'avoir accueilli Régis Debray : « Un très bon écrivain, un penseur, qui a toute sa place à l'Académie Goncourt. Beaucoup de membres de l'Académie française auraient souhaité qu'il les rejoigne sous la Coupole mais il a toujours refusé. Nous sommes d'autant plus fiers de l'accueillir parmi nous. ».
Régis Debray, brillant élève, a été formé à Normale Sup. de la rue d'Ulm (premier au concours en 1960) et a obtenu l'agrégation de philosophie. Beaucoup plus tard (trente ans plus tard), il a poursuivi par une thèse de doctorat en philosophie puis une habilitation à diriger les recherches (ex-doctorat d'État). Dès le début de ses études, il a côtoyé les plus grands : Edgar Morin pour un projet de documentaire, Louis Althusser qui l'a encouragé à choisir la philosophie, Henri Grouhier avec qui il a travaillé sur Diderot, Georges Perec chez qui il s'est installé comme coopérant en Tunisie, etc. Pendant ces quelques années, il a déjà passé six mois à Cuba, un été.
Il était promis à l'enseignement : en 1965, juste après son agrégation, il a été affecté au Lycée Henri-Poincaré à Nancy pour enseigner le français, mais cela n'a duré que quelques mois... Car le goût de l'aventure révolutionnaire était plus fort (il avait 25 ans). Il a été invité à venir à La Havane et il s'est lié avec Fidel Castro avec qui il a eu beaucoup d'échanges. Régis Debray s'est transformé en spécialiste de la guérilla et en même temps en journaliste, mais engagé. Il s'est alors installé à Cuba, s'est entraîné militairement et est allé en Bolivie pour participer à une guérilla contre le régime militaire.
En début 1967, il a rejoint Che Guevara à Nancahuazu. C'était le passage à l'acte de la révolution marxiste pour l'intellectuel livresque. Un engagement qui force le respect même si l'idéologie qu'il sous-tend est peu respectable, car Régis Debray a risqué réellement sa vie. Il a été arrêté le 20 avril 1967 par l'armée bolivienne qui a publié un communiqué annonçant la mort d'un « nommé Regis Debray ou Lebray, un spécialiste de la guérilla ». En fait, ce n'était pas le cas. Il a toutefois été torturé, et tandis que Che Guevara a été sommairement exécuté le 9 octobre 1967, Régis Debray, accusé d'avoir participé à la guérilla de Che Guevara, a été condamné le 17 novembre 1967 à trente années de travaux forcés pour « délits de rébellion, assassinat, vol et blessures » par le tribunal militaire de Camiri en Bolivie.
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Cette condamnation a conduit De Gaulle à envoyer un télégramme au général René Barrientos, Président de la République de Bolivie, pour protester contre la détention d'un ressortissant français, et les écrivains Jean-Paul Sartre, André Malraux et François Mauriac à adresser en 1969 au général Alfredo Ovando Candia, chef du gouvernement bolivien, une lettre lui demandant la grâce pour Régis Debray. Au cours de sa détention, l'écrivain aurait même failli être assassiné en prison par des proches d'officiers assassinés.
Finalement, un général "modéré" de la junte militaire a libéré Régis Debray le 23 décembre 1970, après trois ans et huit mois de détention, et l'a expulsé au Chili où il a séjourné pendant deux ans. Il y a rencontré le poète Pablo Neruda ainsi que le Président chilien Salvador Allende avec qui il a réalisé un documentaire en 1971 (sa dernière rencontre date du 24 août 1974, Salvador Allende est mort le 11 septembre 1973).
Régis Debray est ensuite rentré discrètement en France en 1973, en passant par Cuba, l'Algérie et la Belgique. Habitant désormais à Paris, il a fait des séjours au Mexique et à Cuba où il a rencontré François Mitterrand, premier secrétaire du PS, devenu son ami et qu'il considère comme le dernier vrai Président. En 1979, il s'est encore engagé au Nicaragua en soutien aux sandinistes.
S'il était déjà connu des milieux intellectuels, Régis Debray a vu sa notoriété auprès du grand public bondir le 19 septembre 1975 en participant à l'émission "Apostrophes" de Bernard Pivot (le première émission était diffusée le 10 janvier 1975) dans une spéciale sur les révolutionnaires avec Natacha Michel, Olivier Todd, Hubert Juin, Gilles Lapouge, Jean-Paul Dollé et Raymond Abellio.
L'élection de François Mitterrand a hissé Régis Debray au pouvoir, ce qui était très nouveau pour lui : le voici conseiller du prince, exactement, chargé de mission à la Présidence de la République pour le tiers-monde de 1981 à 1985, ce qui l'a amené à se déplacer dans de nombreux pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine et à prendre le secrétariat général du Conseil du Pacifique-Sud en 1984. Ensuite, après la défaite des socialistes aux élections législatives de mars 1986, il a été bombardé maître de requêtes au Conseil d'État, de 1986 à 1992, date à laquelle il a démissionné et repris plus pleinement ses études de philosophie (doctorat en 1992 sur "Défendre l'image" et habilitation à diriger des recherches en 1994 sur "Manifestes médiologiques").
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À partir des années 1990, Régis Debray a une activité d'intellectuel et d'universitaire, devenu le maître de la médiologie, mot qui est désormais associé à sa pensée. Sur son site officiel, il est dit ce qu'est la médiologie : « Loin de la sociologie des médias avec laquelle on la confond parfois, la médiologie a pour objet les interactions passées et présentes, entre technique et culture. Il s'agit de confronter, mieux de réconcilier les deux champs traditionnellement et dangereusement opposés. Réflexion sur la trace, l'archive et la mémoire, l'enquête médiologique, qui peut aller de l'histoire ancienne à la nôtre, de l'écriture à l'internet, tire au jour les effets symboliques des innovations techniques comme les conditions culturelles des tournants technologiques. Son utilité : faire valoir les impératifs de la transmission face aux urgences de la communication. Réhabiliter la maîtrise des temps longs que pourrait bientôt compromettre la conquête obsessionnelle des espaces, est devenu un enjeu capital de civilisation. La démarche médiologique avec d'autres, peut y contribuer. ».
Il a cultivé ses amitiés, de Jacques Derrida à Julien Gracq, a rencontré le commandant Marcos au Mexique en 2001, a réuni en 2010 quatre anciens résistants Daniel Cordier, Yves Guéna, Stéphane Hessel et Jean-Louis Crémieux-Brilhac, dans le cadre d'un documentaire. Il intervient souvent dans des colloques, à la radio, dans des débats politiques, littéraires, philosophiques, etc. Il reste proche de Jean-Pierre Chevènement (et pas forcément parce que c'est un autre Che).
Parmi les très nombreux livres de Régis Debray, on peut citer (entre autres !) : "Révolution dans la révolution ?" (1967), "Le Pouvoir intellectuel en France" (1979), "Cours de médiologie générale" (1991), "Vie et mort de l'image" (1991), "Contretemps : Éloges des idéaux perdus" (1992), "L'État séducteur : les révolutions médiologiques du pouvoir"(1993), "La République expliquée à ma fille" (1998), "L'Enseignement du fait religieux dans l'école laïque" (2002), "Le Feu sacré : fonctions du religieux" (2003), "Éloge des frontières" (2010), "Jeunesse du sacré" (2012), "L'Europe fantôme" (2019), et le dernier, "Riens" (2025).
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (30 août 2025)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Régis Debray.
Bernard Pivot.
André Malraux.
Alain Peyrefitte.
Annick de Souzenelle.
Gisèle Halimi.
Monique Pelletier.
Jacques Delors.
Charles Pasqua.
Olivier Marleix.
Edgar Morin.
Boualem Sansal.
Alain Duhamel.
Alain Aspect.
Yvon Gattaz.
Jules Moch.
François Mitterrand.
Nicolas Sarkozy.
Jean d'Ormesson.
Philippe Labro.
Huguette Bouchardeau.
Sainte Thérèse de Lisieux.
Le pape François.
L'abbé Pierre.
André Siegfried.
Robert Badinter.
Charles De Gaulle.
Natacha Polony.
Jules Verne.
Racine.
Molière.
Frédéric Dard.
Alfred Sauvy.
George Steiner.
Françoise Sagan.
La vie fut belle.
Le dandy doyen.
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250902-regis-debray.html
https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/regis-debray-a-l-academie-262045
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/08/30/article-sr-20250802-regis-debray.html
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