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6 septembre 2025 6 06 /09 /septembre /2025 16:18

« Nous, on fait ce qu'il faut, hein... pour Dati... Patrick et moi ! » (Thomas Legrand, le 7 juillet 2025).




 


Méfiez-vous des espions... ou des voleurs de propos privés. Les smartphones ont révolutionné les conversations privées, et la polémique concernant le journaliste politique Thomas Legrand, producteur d'une émission sur France Inter et chroniqueur dans "Libération", en est une nouvelle illustration.

De quoi s'agit-il ? Dans un bistrot au centre chic de Paris, le 7 juillet 2025, quatre hommes trinquaient. Pas n'importe lesquels. Deux hommes politiques et deux journalistes. Deux des apparatchiks les plus influents du PS, Pierre Jouvet, député européen et secrétaire général du PS (numéro deux du PS), très proche d'Olivier Faure, et Luc Broussy, président du conseil national du PS (c'est-à-dire du "parlement" du PS) et ancien élu local du Val-d'Oise. Et deux des journalistes politiques les plus influents des médias français, Thomas Legrand et Patrick Cohen.

A priori, ces rencontres discrètes sont nombreuses : les journalistes discutent souvent en off avec les politiques pour mieux comprendre le positionnement des uns et des autres. C'est même le travail ordinaire des éditorialistes politiques. Le problème, ici, c'est que les quatre convives parlaient des perspectives des élections municipales, du positionnement des écologistes, de l'élection présidentielle, et... de la bataille de Paris.

La vidéo qui a été filmée à l'insu des protagonistes, visiblement à deux ou trois tables d'eux, comme s'ils avaient été épiés, a été diffusée ce vendredi 5 septembre 2025 par le site Internet d'extrême droite "L'Incorrect", proche de Marion Maréchal. Or, on entend assez bien une bribe de conversation.

Thomas Legrand a demandé à Pierre Jouvet : « Paris, c'est risqué ou pas, avec Dati ? ». Rien que la formulation de cette question prouve que le journaliste est dans le camp des socialistes. Pierre Jouvet ne lui a pas apporté beaucoup d'analyse, se contentant de répondre : « Bah, il va y avoir PLM à la fin de la semaine... ». "PLM", c'est la loi pour le mode de scrutin des élections municipales à Paris, Lyon et Marseille, qui a été définitivement adoptée le 10 juillet 2025 par le Parlement, promulguée en août après validation le 8 août 2025 par le Conseil Constitutionnel : la loi n°2025-795 du lundi 11 août 2025 visant à réformer le mode d’élection des membres du conseil de Paris et des conseils municipaux de Lyon et de Marseille, qui généralise le scrutin classique des conseils municipaux aux trois plus grandes villes de France.


Réplique de Thomas Legrand (fatale pour lui) : « Nous, on fait ce qu'il faut, hein... pour Dati... Patrick et moi ! ». Sous-entendu : on fait tout ce qu'il faut pour empêcher Rachida Dati d'être élue maire de Paris. Patrick, c'est bien sûr Patrick Cohen.

Ainsi, cette conversation confidentielle diffusée publiquement sans le consentement des protagonistes laisse entendre qu'il y a une manœuvre de journalistes visant à détruire la carrière de la Ministre de la Culture et à promouvoir la tendance socialiste (plus particulièrement Raphaël Glucksmann).

 


Pour Thomas Legrand qui travaille aussi à "Libération", son appartenance au camp socialiste n'est pas une surprise. Ni sans doute pour Patrick Cohen, à cela près qu'il a toujours été rigoureux dans ses enquêtes sur France 5 et ses éditoriaux sur France Inter, et ce dernier a déjà évoqué en termes négatifs les positions du parti socialiste. Le pire pour Patrick Cohen, c'est qu'il n'a rien dit (on ne peut pas lui reprocher de propos hors de la déontologie) mais il a été embarqué dans cette galère (« mouillé ») par son collègue, également à son insu.

Dès qu'elle a entendu cet échange partisan, Rachida Dati a évidemment violemment protesté, notamment sur Twitter le 5 septembre 2025 dans la soirée : « Des journalistes du service public et "Libération" affirment "faire ce qu'il faut" pour m'éliminer de l'élection Paris. Des propos graves et contraires à la déontologie qui peuvent exposer à des sanctions. Chacun doit prendre ses responsabilités. ».

En fait, dès la diffusion de ce passage, la radio France Inter a immédiatement suspendu Thomas Legrand : « Nous avons décidé de suspendre Thomas Legrand de l'antenne à titre conservatoire. Il ne sera pas à l'antenne ce dimanche. ».

Dans un message publié le 6 septembre 2025 à 13 heures 41 sur Bluesky, Thomas Legrand s'est défendu de toute combine favorisant les socialistes : « Je comprends que la diffusion de cette vidéo (…) puisse susciter la suspicion. ». Il a expliqué que ce type de rencontre était ordinaire, avec des personnalités politiques de toute tendance, « pour des discussions sans filtre ». Et cette discussion particulière fut, selon lui, « une franche explication, nos interlocuteurs reprochant le traitement journalistique que nous faisions d'Olivier Faure ».
 


À propos de Rachida Dati : « Si la tournure, extraite d'un échange tronqué et privé, est malheureuse, j'assume de "m'occuper" journalistiquement des mensonges de madame Dati. La Ministre de la Culture est venue sur France Inter, quelques temps auparavant. Elle y avait proféré plusieurs contre-vérités, suscitant la réaction de nombreux confrères. J'ai de mon côté écrit deux éditos dans "Libération", dont je suis salarié. ».

Et il a complété par ceci : « J'ai, pendant quatorze ans à ce poste à France Inter, pesé chacun de mes mots. La chimie des relations, faite de proximité et de distance, entre presse et politique, est complexe et repose sur le professionnalisme et l'honnêteté des journalistes. Il est possible, par l'intermédiaire d'une vidéo volée, de mettre en cause l'ensemble d'une profession. Ceux et celles qui tomberont dans ce piège évident fouleront les principes qui fondent notre espace public, à commencer par celui de la liberté de la presse. ».

Dans un communiqué à l'AFP, Thomas Legrand avait déjà insisté sur sa neutralité politique : « Mon travail est de combattre les mensonges de madame Dati et son attitude face à la presse. Je ne la combats pas politiquement. ».
 


Il faut reprendre le contexte. Cette diffusion arrive quelques heures après la conférence de presse de la rentrée de France Inter. Depuis plus d'un an, la réforme de l'audiovisuel public menée par Rachida Dati (création d'une holding rassemblant France Télévisions, Radio France et l'INA) inquiète beaucoup les salariés de Radio France (craignant d'être "mangés" par France Télévisions), mais la perspective de l'arrivée au pouvoir du RN inquiète encore plus, avec son projet de privatiser l'audiovisuel public.

Adèle Van Reeth, directrice de France Inter depuis septembre 2022, a tenté de supprimer toutes les raisons de croire que la station serait partiale et dévouée au socialistes, dans une période où la Bollosphère (CNews, Europe 1, "Valeurs actuelles", le "Journal du dimanche") ne fait que dénigrer France Inter (à la fois par jalousie et par positionnement idéologique) et ne rate pas une erreur de partialité (CNews a consacré de longs développement à la polémique dans ses éditions matinales du 6 septembre 2025). À cet égard, on a reproché à la directrice-philosophe d'avoir remercié un humoriste polémiste d'extrême gauche Guillaume Meurice, et quelques autres, dont, plus récemment la journaliste Giulia Foïs (sœur de l'actrice Marine Foïs) qui n'a pas retrouvé son émission "En marge" dans la nouvelle grille de la rentrée 2025. On ne peut pas reprocher à une station de radio, en même temps, et son supposé gauchisme, et sa supposée chasse aux gauchistes !

 


La situation de Patrick Cohen est un peu différente car il n'a rien dit, même s'il semble naviguer avec le même voilier que Thomas Legrand. Pour l'instant, il n'est pas suspendu d'antenne ni sur France Inter (prochaine chronique ce lundi 8 septembre 2025), ni sur France 5 (prochaine prestation aussi ce lundi). Pour une fois (très rare !), je rejoins l'analyse du journaliste des médias Daniel Schneidermann qui a fait sa chronique du 6 septembre 2025 sur ce thème (intitulée judicieusement : « À Thomas Legrand, le complotisme reconnaissant ! »).

Au-delà de ses interrogations sur le contexte de cette vidéo (« Il faudra se demander d'où vient cet enregistrement (…). Il faudra éclaircir le statut de cette discussion matinale (…). »), Daniel Schneidermann s'est surtout inquiété de la confirmation d'une sorte de "complot" de certains journalistes de l'audiovisuel public : « Plus grave est l'étalage cynique de la stratégie de Legrand pour placer Raphaël Glucksmann au centre d'une candidature de la gauche non mélenchonniste pour la présidentielle de 2027 : "Le champ, c’est de Ruffin à Canfin, pas de Ruffin à Glucksmann (…). Si tu pars de Glucksmann à Ruffin, Glucksmann est en bordure ! L’intérêt de Canfin, c’est d’élargir la bordure pour que Glucksmann soit plus au milieu !". Sans parler de sa fanfaronnade sur l'instrumentalisation, à cette fin, de "France Inter, "pour aider les électeurs indécis à faire le bon choix au second tour : "Le marais centre droit, centre gauche, on ne les entend pas beaucoup, mais ils écoutent France Inter. Et ils écoutent en masse". Que la radio publique tente de propulser Glucksmann paraît aux quatre présents si évident qu'aucun ne le relève. ».

Et d'insister : « Mais non, le rôle de journalistes, a fortiori des médias de service public, ne consiste pas à souffler à des politiques de savantes stratégies électorales, ni à les assurer de la complicité de leur média. En toute logique, le temps de parole de Legrand sur les plateaux, s'il y est réinvité, devrait être décompté par l'ARCOM à Place publique, le mouvement de Glucksmann. ».


Pour Daniel Schneidermann, il y aura quelques victimes à cette polémique : d'abord les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen. Ensuite, « c'est l'audiovisuel public tout entier, gravement fragilisé par les deux zozos dans sa défense contre les attaques de l'extrême droite, politique et médiatique. Bravo ! Le champagne va couler à flots ce week-end chez Bolloré (et chez Rachida Dati, renvoyée devant le tribunal correctionnel pour corruption et trafic d'influence, et qui, en juin dernier, avait menacé à l'antenne Patrick Cohen, pour cause de questions trop offensives). ».

Enfin, la troisième victime sera sans doute Raphaël Glucksmann : « le voilà officiellement coiffé de la couronne de "candidat des médias 2027" ». Sans oublier sa compagne à la ville, consacrée, le 1er septembre 2025, reine de l'audiovisuel public : « Par ricochet, l'affaire n'a rien pour faciliter la tâche de sa compagne Léa Salamé, aux commandes du 20 heures de France 2, dont bien des citoyens de bonne foi vont se demander si elle a été placée là pour servir la candidature de Monsieur. ». Léa Salamé a déjà annoncé qu'elle se retirerait de l'antenne lorsque ou si son compagnon faisait campagne à l'élection présidentielle. Le problème, comme on le voit dans cette polémique, c'est que la campagne de Raphaël Glucksmann a déjà largement commencé dans l'audiovisuel public.

À mon sens, Daniel Schneidermann a oublié un autre gagnant que la Bollosphère (ce qui montre aussi ses amitiés) : tout simplement les insoumis qui voient dans cette polémique la preuve que l'audiovisuel public roule aussi contre ce parti d'excités. Raphaël Glucksmann s'était fermement opposé à tout accord de gouvernement avec les insoumis.


Il reste qu'Adèle Van Reeth n'est pas tout une complice de ce supposé "complot" médiatique et, en sanctionnant très rapidement et sans hésiter l'un des journalistes majeurs de la maison, souhaite au contraire montrer avec force que l'audiovisuel public restera toujours ce service public impartial, au service du public, de tout public, toute tendance confondue.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 septembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Thomas Legrand : les complotistes de la Bollosphère auraient-ils raison ?
La réforme de l'audiovisuel public rejetée par les députés (en première lecture).
L'extinction de C8 : la loi ou la liberté d'expression ?
Ci-gît la redevance à la papa.
La BBC fête son centenaire.
Franck Riester : France Médias ne sera absolument pas l’ORTF.
Publiphobie hésitante chez les députés (17 décembre 2008).
Pub à la télé : la révolution silencieuse (2 septembre 2008).
L’inexactitude de Nicolas Sarkozy sur l’audiovisuel public.


 



https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250906-thomas-legrand.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/thomas-legrand-les-complotistes-de-263060

http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/09/06/article-sr-20250906-thomas-legrand.html


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