« Il va falloir des ruptures. Et pas que sur la forme. Et pas que dans la méthode. Des ruptures aussi sur le fond. » (Sébastien Lecornu, le 10 septembre 2025 à Matignon).
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Qu'a-t-il voulu dire par « falloir des ruptures » ? Le nouveau Premier Ministre Sébastien Lecornu a pris ses fonctions à Matignon ce mercredi 10 septembre 2025 à midi. La passation des pouvoirs avec son prédécesseur François Bayrou s'est faite de manière très courte, trois minutes le sortant et deux minutes l'entrant ! C'est inédit. Inédit pour François Bayrou qui est d'habitude plus long, et inédit pour un nouveau Premier Ministre qui entend généralement annoncer les grandes lignes de sa politique et ses éventuels dadas.
Là, Sébastien Lecornu a parlé d'humilité, pas besoin de grands discours et son objectif à très court terme, c'était de rencontrer tous les groupes parlementaires, dès l'après-midi qui arrivait. On reste cependant un peu frustré d'autant de concision.
François Bayrou a joué au paternaliste en proposant trois mots, trois verbes, à son successeur : aider, rassembler et inventer. Il peut l'aider, et Sébastien Lecornu a accepté son aide. Il faut rassembler, et Sébastien Lecornu compte bien rassembler pour faire un budget. Il faut inventer, et Sébastien Lecornu compte bien changer de méthode. C'est sans doute le seul message politique de cette passation des pouvoirs.
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Comme François Bayrou, Sébastien Lecornu a beaucoup de sens politique, c'est un politique à 100% (on est loin de la "société civile" de 2017). Contrairement à ce que certains disent depuis mardi, à 39 ans, Sébastien Lecornu est loin d'être le plus jeune Premier Ministre de la Cinquième République, il y en a eu deux, avant lui, encore plus jeune, Gabriel Attal (34 ans) et Laurent Fabius (37 ans). Et Jordan Bardella est impatient d'occuper la fonction (30 ans samedi prochain).
Dans son très court discours, Sébastien Lecornu a d'abord remercié François Bayrou pour son action et son courage au service des Français : « Je veux saluer l'extraordinaire courage avec lequel vous avez défendu vos intimes convictions de militant et de citoyen jusqu'à cette dernière minute à Matignon. Et je crois moi aussi à une forme de justice qui fait qu'un jour, tout cela sera reconnu. ».
Ensuite, il a délivré deux messages politiques, courts et sans développement.
D'une part, une ode à l'optimisme : « C'est de dire aux Françaises et au Français qu'on va y arriver ! (…) Il n'y a pas de chemin impossible. Il faut qu'on arrive à mettre fin, au fond, à ce double décalage : le décalage entre la situation politique et le décalage avec ce qu'attendent légitimement nos concitoyennes et nos concitoyens, pour leur vie quotidienne, pour la situation économique et sociale, leur sécurité, bref, ce pour quoi évidemment nous sommes missionnés. Et ce décalage entre la vie politique et la vie réelle devient préoccupant. ».
Deux décalages, un entre la vie quotidienne des Français et la vie politique, et l'autre (sur lequel qu'il n'a pas insisté) entre la vie politique et la situation internationale très tendue (Ukraine, Gaza, OCS, États-Unis, etc.). Le décalage entre les Français et la classe politique est un marronnier. En quoi cela changerait-il, surtout par un politique pur ? Le langage de vérité qu'a tenu François Bayrou n'a pas semblé l'aider à convaincre les Français.
D'autre part, et c'est le plus important, une sorte de perspective de changement de méthode et de politique : « Alors, pour cela, il va falloir aussi changer, être sûrement plus créatif, parfois plus technique, plus sérieux dans la manière de travailler avec nos oppositions (…). Et je le dis aussi : il va falloir des ruptures. Et pas que sur la forme. Et pas que dans la méthode. Des ruptures aussi sur le fond. ».
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Sébastien Lecornu n'a pas précisé quelles ruptures, tant sur la forme que sur le fond. S'il cherche à établir le budget avant de nommer son gouvernement, ce dernier risque de ne pas être formé très vite. De toute façon, l'affaire est assez facile : à part le socle commun, aucune force politique ne souhaite participer à ce gouvernement. Sébastien Lecornu n'a pour l'instant pas changé les comportements antérieurs : il consulte toutes les forces politiques, comme l'avait fait François Bayrou en décembre 2024.
Son problème majeur, c'est que le RN et les insoumis veulent la dissolution de l'Assemblée Nationale et la démission du Président de la République. Donc, seul un comportement bienveillant et responsable du parti socialiste peut faire survivre ce gouvernement naissant alors qu'ils ont renversé le précédent avec un chef beaucoup plus accommodant.
Le Premier Ministre a aussi un caractéristique majeure par rapport à ses prédécesseurs : c'est un très proche du Président Emmanuel Macron. Est-ce un atout ou un handicap ? On pourrait penser que c'est un handicap en raison de l'impopularité présidentielle (sur son propre nom, Sébastien Lecornu est peu connu des Français), mais c'est aussi un atout s'il souhaite infléchir la politique voulue par le Président (mais Michel Barnier et François Bayrou l'avaient aussi infléchie).
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Le réponse d'Emmanuel Macron ne s'est pas fait très attendre. Du moins, si l'on en crois l'information de France Info. La radio publique a en effet pu avoir une conversation en off avec l'Élysée (un proche d'Emmanuel Macron), et ce dernier a expliqué : « Il faudra bouger des choses qui n'ont pas été comprises. Mais il faut continuer la politique de l'attractivité, de l'accroissement, du travail. La réforme des retraites, c'est bon pour le pays. (…) Le poids de la dette et la hausse des taux d'intérêts sont liés à l'instabilité politique, pas à notre stratégie économique. ».
C'est-à-dire que lorsque le Premier Ministre a parlé de ruptures sur le fond, l'Élysée a tout de suite fait savoir qu'il ne fallait pas quitter le paradigme général de la Présidence, à savoir continuer à promouvoir l'attractivité économique du pays pour permettre croissance et emploi. Ce que François Bayrou voulait aussi, puisqu'il voulait une augmentation de la production nationale.
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Et sur le mode d'une inquiétude, le conseiller anonyme à l'Élysée a confié à France Into, mais cela s'adressait surtout au parti socialiste : « Soit ces familles politiques décident de travailler ensemble et de passer des compromis pour l'ordre et le progrès, soit elles décident de se diviser et elles disparaîtront. Elles auront trop de mal à résister aux radicalités, RN et LFI. Le dégagisme ne s'arrêtera pas au Premier Ministre et au Président. ».
Ce qui est clair, c'est qu'une nouvelle dissolution n'améliorera pas la stabilité politique du gouvernement. En juin 2022, le bloc central avait perdu la majorité absolue mais bénéficiait d'une majorité relative. Avec LR, le bloc central aurait pu préserver la majorité absolue et il n'y aurait pas eu de problème. Mais il fallait la menace d'un gouvernement RN pour que LR réagît et acceptât une alliance gouvernementale avec le bloc central, comme cela s'est passé après la dissolution.
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Sauf qu'en juillet 2024, le socle commun (bloc central et LR) n'a plus la majorité absolue et pour l'obtenir, il lui faudrait l'alliance avec le PS. Il paraît assez certain qu'une Assemblée après une seconde dissolution serait ainsi : le socle commun et le PS n'auraient plus la majorité absolue, ce qui signifierait que le pays serait à la merci des seuls députés RN et FI, qui veulent saboter nos institutions. Et une nouvelle dissolution liera le Président de la République, l'actuel ou l'éventuel futur en cas de démission, puisqu'il ne pourra pas redissoudre avant l'année d'après.
La porte est donc très étroite pour Sébastien Lecornu. Comme les mêmes causes font les mêmes conséquences, il n'est a priori pas naturel d'avoir confiance en l'avenir proche sur le sens des responsabilités des acteurs des partis gouvernementaux. J'espère me tromper. Cela dépend principalement des socialistes.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (10 septembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Du Tohu-bohu à Sébastien Lecornu.
Sébastien Lecornu après François Bayrou.
Matignon : qui succédera à François Bayrou ?
François Bayrou et la victoire du tohu-bohu.
Déclaration de politique générale du Premier Ministre François Bayrou le 8 septembre 2025 à l'Assemblée Nationale (texte intégral et vidéo).
Journée critique pour Bayrou... et la France !
Interview du Premier Ministre François Bayrou le 7 septembre 2025 pour Brut (vidéo).
Interview du Premier Ministre François Bayrou le 5 septembre 2025 sur RTL (texte intégral et vidéo).
Interview du Premier Ministre François Bayrou le 4 septembre 2025 dans le journal de 20 heures sur France 2 (texte intégral et vidéo).
Interview du Premier Ministre François Bayrou le 3 septembre 2025 dans "Paris Match" (texte intégral).
Démission, destitution... Emmanuel Macron peut-il écourter son second mandat présidentiel ?
François Bayrou tend la main à toutes les forces politiques.
Interview du Premier Ministre François Bayrou le 3 septembre 2025 sur BFMTV (vidéo et texte intégral).
François Bayrou le combatif !
Interview du Premier Ministre François Bayrou le 31 août 2025 à la télévision (vidéo et texte intégral).
Déclarations du Premier Ministre François Bayrou le 29 août 2025 à Châlons-en-Champagne (vidéo).
4 conditions pour gagner la nouvelle bataille industrielle selon Bayrou.
Discours du Premier Ministre François Bayrou au Medef le 28 août 2025 à Paris (vidéo et texte intégral).
La question de François Bayrou.
Interview de François Bayrou au journal télévisé de 20 heures le 27 août 2025 sur TF1 (vidéo et texte intégral).
Requiem pour Bayrou : courageux ou suicidaire ?
Conférence de presse du Premier Ministre François Bayrou le 25 août 2025 (vidéo et texte intégral).
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Loi Duplomb amputée mais promulguée.
L'engagement total d'Emmanuel Macron.
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Reconnaissance de l'État palestinien : a-t-on le droit de bousculer ses amis ?
Du grand Bayrou !
Conférence de presse du Premier Ministre François Bayrou le 15 juillet 2025 (vidéo et texte intégral).
Emmanuel Macron veut une France militairement puissante.
Accord de Bougival : les félicitations d'Emmanuel Macron.
Tu as voulu voir la dissolution, et on a vu Bayrou !
François Bayrou, le début du commencement.
La quadrature du cercle de Michel Barnier.
https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250910-lecornu.html
https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/du-tohu-bohu-a-sebastien-lecornu-263157
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/09/10/article-sr-20250910-lecornu.html
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