« J’ai une petite idée comme ça. Si, des fois, il y a des marques qui m'entendent, s'il y a des gens qui sont intéressés pour sponsoriser une cantine gratuite qu'on pourrait commencer à faire à Paris et puis qu'on étalerait dans les grandes villes de France, nous, on est prêts à aider une entreprise comme ça, qui ferait un resto qui aurait comme ambition au départ de servir 2 000 à 3 000 repas par jour gratuitement. » (Coluche, le 26 septembre 1985 sur Europe 1).
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C'est Coluche, sur l'antenne de la radio Europe 1, le 26 septembre 1985, il y a quarante ans, qui a lancé son appel. Il constatait un contraste entre la destruction de nourriture invendue et la grande pauvreté : « Quand il y a des excédents de nourriture et qu’on les détruit pour maintenir les prix sur le marché, on pourrait les récupérer et on essaiera de faire une grande cantine pour donner à manger à tous ceux qui ont faim. ». L'idée n'était pas nouvelle ; le chanteur Daniel Balavoine (qui allait devenir le premier parrain) y avait déjà pensé deux ans auparavant, en octobre 1983. Et quand Coluche avait envoyé un chèque de 3 millions de francs à l'administration fiscale, en février 1985, pour payer ses impôts, l'humoriste avait calculé que cela correspondait au prix de 200 000 repas ! Ce fut l'idée des Restos du Cœur. L'association a été fondée par Coluche le 14 octobre 1985 et est actuellement présidée par Patrice Douret.
On aurait pu faire le parallèle entre Coluche et l'abbé Pierre, deux célébrités devenues deux icônes de la charité, avec chacun une idée géniale, l'un les Restos du Cœur, l'autre Emmaüs... qui ont démarré chaque fois par un appel au peuple à la radio (pour l'abbé Pierre, ce fut sur RTL), et une puissance médiatique très efficace. Mais le scandale sur la personne de l'abbé Pierre interdit désormais ce parallèle qui aurait pu se faire il y a encore deux ans.
De l'idée à la réalisation, il y a le projet, des gens qui bossent et une extraordinaire caisse de résonance médiatique grâce à la notoriété de célébrités télévisuelles et de certaines personnalités politiques. On peut citer, sans être du tout exhaustif : Coluche, Daniel Balavoine, Jean-Jacques Goldman, Muriel Robin, Mimie Mathy (ces quatre dernières personnalités ont été ou sont les parrains et marraines des Restos du Cœur), Véronique Colucci, Dominique Baudis, Alexandre Lederman, Miou-Miou, Josiane Balasko, Michel Blanc, etc.
Conscient de l'importance de l'écho médiatique, Coluche a demandé à Jean-Jacques Goldman un tube fédérateur, qui allait devenir la chanson des Enfoirés, chantée chaque année par de très nombreux artistes dont Nathalie Baye, Yves Montand, Michel Platini, Michel Drucker, Johnny Hallyday, Véronique Sanson, Eddy Mitchell, Michel Sardou, Didier Barbelivien, Francis Cabrel, Jean-Louis Aubert, Michael Jones, Étienne Roda-Gil, Michèle Laroque, Dany Boon, Charles Aznavour, Patrick Bruel, Zazie, MC Solaar, Maxime Leforestier, Pierre Palmade, Maurane, Julien Clerc, Nolwenn Leroy, etc. (en tout, 263 personnalités !), dont l'intérêt est de permettre un financement complémentaire par l'achat du CD et des places de concert lorsqu'ils sont en tournée.
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L'idée est excellente et demande trois types d'aides : une aide provenant des grands distributeurs pour récupérer de la nourriture invendue voire d'autres prestations (transports, stockage, etc.) en nature, une aide financière simple (des particuliers jusqu'aux entreprises, le groupe de Bernard Arnault a donné 10 millions d'euros en 2023), et des aides en nature, soit du temps de bénévoles (pour l'organisation des restos, la collecte de nourriture et la distribution des paniers-repas), soit, comme la banque alimentaire à la collecte dans les hypermarchés, de la nourriture préalablement achetée dans le magasin.
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On doit aussi à Coluche une (excellente) niche fiscale avec un complément du projet de loi de finances pour 1989, mesure votée le 20 octobre 1988 par l'Assemblée Nationale, qui permet une exonération fiscale à hauteur de 50%, 66% voire 75% des dons de particulier (selon le type de don), avec, bien sûr, un plafond (relativement bas), et cette mesure, jusqu'à maintenant, a toujours été reconduite dans les lois de finances, ce qui favorise les dons pour les associations de solidarité sociale, entre autres.
Le premier Resto du Cœur a été ouvert le 21 décembre 1985 dans le dix-neuvième arrondissement de Paris. Au fil des hivers et des campagnes, les Restos du Cœur se sont étoffés et représentent maintenant 117 associations départementales réparties dans 11 délégations régionales, 2 000 centres d'activités. Le nombre de paniers-repas ne cesse de s'accroître (plus d'une centaine de millions à chaque campagne), distribués à près de 600 000 ménages regroupant plus de 1,3 million de personnes dont 39% sont mineurs (15% ont moins de 5 ans). Près de la moitié des personnes accueillies aux Restos du Cœur ont moins de 25 ans. Seulement 8% ont plus de 60 ans. Plus de 100 000 bénévoles participent à l'aventure dont 75 000 réguliers. Cette initiative a occasionné en 2023-2024 environ 2,3 millions de contacts auprès des gens de la rue.
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Les bénévoles des Restos du Cœur ont pu ainsi connaître une évolution de la pauvreté, où de nombreux étudiants désormais viennent, des familles monoparentales aussi, etc. Au-delà des repas distribués, c'est aussi le contact social, des aides particulières au logement, à la formation, à faire un budget, bref, à permettre l'autonomie d'une population particulièrement défavorisée.
Les Restos du Cœur sont devenus une institutions et beaucoup regrettent qu'après quarante ans, ils existent toujours, montrant la supposée inefficacité de l'État providence. C'est sûr, et la chanson des Enfoirés le dit bien, il est insupportable que des personnes, en France (et ailleurs du reste), n'aient pas assez à manger, ni à dormir la nuit : « Aujourd'hui, on n'a plus le droit ni d'avoir faim, ni d'avoir froid. Dépassé le chacun pour soi, quand je pense à toi, je pense à moi. Je te promets pas le grand soir, mais juste à manger et à boire, un peu de pain et de chaleur, dans les restos, les restos du cœur. (…) J'ai pas de solution pour te changer la vie, mais si je peux t'aider quelques heures, allons-y ! ».
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Pourtant, je trouve au contraire que c'est l'efficacité de structures associatives comme les Restos du Cœur qui peuvent coller au mieux à la réalité du terrain. Un responsable des Restos du Cœur expliquaient que pour 1 euro nécessaire à l'association, l'État aurait eu besoin de 4 euros pour faire la même chose. C'est au contraire plus intéressant (et moins coûteux) de maintenir cet avantage fiscal qui permet, au fond, au contribuable de savoir où les impôts qu'il paie vont aller.
Mais l'existence de ce recours d'urgence, dernier stade de la précarité, ne doit pas dédouaner l'État de ses missions de solidarité, notamment dans la définition de sa politique du logement. Le rôle de l'État est en particulier de développer un modèle économique qui limite le plus possible la pauvreté, mais c'est bien aux associations, proches des gens, de s'occuper de l'extrême urgence de cette précarité. Les deux sont complémentaires. Et quoi qu'on dise de l'abbé Pierre, Emmaüs comme les Restos du Cœur sont deux maillons essentiels dans l'économie sociale et solidaire, et peut-être qu'il faudrait encore imaginer d'autres idées géniales pour renforcer cette chaîne de solidarité humaine où tout le monde est gagnant, sans tout attendre de l'État (obèse et souvent impuissant). Merci Coluche !
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (26 septembre 2025)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Les Restos du Cœur.
Coluche.
L'abbé Pierre : méfions-nous des icônes !
Hiver 1954 : l'appel de l'abbé Pierre.
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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20250926-restos-du-coeur.html
https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/les-restos-du-coeur-quarante-ans-262843
http://rakotoarison.hautetfort.com/archive/2025/09/26/article-sr-20250926-restos-du-coeur.html
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